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C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup +de revues et de journaux sur l'appréciation desquels pesait l'apparence +ironique du sous-titre appliqué à un projet d'assassinat: _étude de +devoir_. + +Quelques notes, volontairement semées par Oscar Wilde dans son récit, +achevèrent d'égarer les juges. + +Puis, on chercha des parentés à l'idée inspiratrice de ce récit. Il est +évident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_ +de Barbey d'Aurevilly et il a également emprunté quelque chose à _A +Rebours_. + +C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas +capitaux. + +Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre et l'on peut dire que +_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus +caractéristique des écrits d'Oscar Wilde. + +L'écrivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau +de son héros, non en écrivain paradoxal mais en véritable malade. + +La distinction est aisée à faire. + +Lisez plutôt le très curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1], +qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la +différence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges +Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se +fait banquier, médecin ou avocat, et il a des idées de voleur sur toutes +choses. Il lutte contre la société avec des armes qu'il a choisies et +que Darien a fourbies logiquement d'après la mentalité de son héros. +Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilité d'un +_outlaw_. + +[Note 1: Stock, éditeur.] + +Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal. +Le point excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, on ne +saurait raisonner plus normalement. + +«En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, écrit +Wilde, fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l'amour. Il sentit +que l'épouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tête serait une +trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont +jamais rêvé les Borgia. + +«Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être +appelé à accoupler l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? + +«A tout prix il fallait reculer le mariage... + +«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fît +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser _jusqu'à +ce qu'il eût commis le meurtre_. + +«Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +«Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte. + +«Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur +pour tous deux». + +Le héros de Wilde, en vertu de cet étrange raisonnement, commet donc +son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de +savants médecins ont consacrés au cas du romancier, on verra quelle +illustration cette nouvelle apporte aux théories les plus récentes. + +Les contes qui complètent ce volume sont, tout au contraire, de pures +fantaisies littéraires, des pages de l'exquis dilettante que fut +Wilde. Il y a là quelques traits de cette ironie que les critiques +d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_. + +Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de +rejeter ou d'admettre les considérations présentées plus haut. + +LE TRADUCTEUR. + + + +La première édition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_ +a paru en juillet 1891 chez l'éditeur Osgood. Cette nouvelle a été +réimprimée à 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, sans +date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur. + + + + +LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE + + + +I + +C'était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps. + +Bentinck House était, plus que d'habitude, encombré d'une foule de +visiteurs. + +Six membres du cabinet étaient venus directement après l'audience du +_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons. + +Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et, +au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de +Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs +et de merveilleuses émeraudes, parlant d'une voix suraiguë un mauvais +français et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait. + +Certes, il y avait là un singulier mélange de société: de superbes +Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des +prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres +sceptiques. Toute une volée d'évêques suivait, comme à la piste, une +forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient +quelques membres de l'Académie royale, déguisés en artistes, et l'on a +dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies. + +Bref, c'était une des meilleures soirées de lady Windermere et la +princesse y resta jusqu'à près de onze heures et demie passées. + +Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de +tableaux où un fameux économiste exposait, d'un air solennel, la théorie +scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage. + +Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley. + +Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un +blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles +de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette +nuance paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des +cheveux d'un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre +étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de +sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pécheresse. + +[Note 2: En français dans le texte.] + +C'était une curieuse étude psychologique que la sienne. + +De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité +que rien ne ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, et, par une +série d'escapades insouciantes,--la moitié d'entre elles tout à fait +innocentes,--elle avait acquis tous les privilèges d'une personnalité. + +Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait +trois mariages à son crédit, mais comme elle n'avait jamais changé +d'amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement +sur son compte. + +Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion +désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes. + +Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa +claire voix de contralto: + +--Où est mon chiromancien? + +--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement +involontaire. + +--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant. + +--Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, +essayant de se rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien et +espérant que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'un chiropodist. + +--Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine, +poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt. + +--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de +manucure. Voilà qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au moins +c'est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable. + +--Certes, il faut que je vous le présente. + +--Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est +ici. + +Elle chercha autour d'elle son petit éventail en écaille de tortue et +son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la +première alerte. + +--Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans +lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce +avait été un tant soit peu plus court, j'aurais été une pessimiste +convaincue et me serais enfermée dans un couvent. + +--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la +bonne aventure, je suppose? + +--Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce +genre. L'année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la +fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que, +chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est +écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais +plus au juste. + +--Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, Gladys. + +--Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux +tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire +lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit +pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je +vais y aller moi-même. + +--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit, +tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire +amusé. + +--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le +reconnaissiez pas. + +--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne +pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur +l'heure, je vous l'amène. + +--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de +mystérieux, d'ésotérique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est +un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes +lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le médecin de la +famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce +n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont +exactement l'air de pianistes et tous mes poètes exactement l'air de +poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, j'avais invité à dîner un +épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d'une foule +de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard +caché dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est +arrivé, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la +soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant +et bien de tous points, mais j'étais cruellement déçue. Quand je +l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire +et me dit qu'elle était trop froide pour la porter en Angleterre... Ah! +voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez +dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever +votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre... + +--Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait +convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de +peau assez sale. + +--Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a +fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse. +Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse +de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus +développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais. + +[Note 3: En français dans le texte.] + +--Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit +la duchesse d'un ton grave. + +--Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en +jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts +courts et carrés. La montagne de la lune n'est pas développée. Cependant +la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de +laisser fléchir le poignet... je vous remercie... trois lignes +distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu'à un âge avancé, +duchesse, et vous serez extrêmement heureuse... Ambition très modérée, +ligne de l'intelligence sans exagération, ligne du coeur... + +[Note 4: En français dans le texte.] + +--Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere. + +--Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s'inclinant, +si la duchesse y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire que je +vois une grande constance d'affection combinée avec un sentiment très +fort du devoir. + +--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard +marquait la satisfaction. + +--L'économie n'est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit +M. Podgers. + +Lady Windermere éclata en rires convulsifs. + +--L'économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec +complaisance. Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas +une maison convenable où l'on pût habiter. + +--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s'écria lady +Windermere. + +--Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime... + +--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et +l'eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait +raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous +donner. + +--Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur +Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora. + +Et pour répondre à un signe de tête de l'hôtesse souriante, une petite +jeune fille, aux cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates très hauts, +se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse +avec des doigts aplatis en spatule. + +--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste +et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et +douée d'un vif amour pour les bêtes. + +--Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la duchesse se tournant vers +lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies +à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une véritable +ménagerie si son père le lui permettait. + +--Bon! mais c'est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi +soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions +aux collies. + +--C'est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un +salut pompeux. + +--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une +femelle, répondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans +quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers. + +Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc, +s'avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très +long doigt du milieu. + +--Nature aventureuse; dans le passé quatre longs voyages et un dans +l'avenir... Naufragé trois fois... Non deux fois seulement, mais en +danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné, +très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une +maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité +d'une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les +radicaux. + +--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la +main de ma femme. + +--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait +toujours la main de sir Thomas dans la sienne. + +Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux +cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou +son avenir. + +Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de +Koloff, l'ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants. + +En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter cet étrange petit +homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant +de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant +tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle +raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est +une science qu'il ne faut encourager qu'en _tête-à-tête_[5]. + +[Note 5: En français dans le texte.] + +Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse +histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très +grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main. + +Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la +pièce et s'approcha de l'endroit où lady Windermere était assise et, +avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que +M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui. + +--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour +cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en +représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande. +Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil. +Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M. +Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la +goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui +laisserai pas ignorer. + +[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par +les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du +traducteur_.)] + +Lord Arthur sourit et hocha la tête. + +--Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que +je la connais. + +--Ah! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure +assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du +tout cynique. J'ai seulement de l'expérience, ce qui, cependant, est +très souvent la même chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt +d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé +à l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le +_Morning Post_ en a publié la nouvelle. + +--Chère lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, ayez +l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrêter ici une minute de plus. +Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela +m'intéresse au plus au point. + +--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous +l'enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de +lord Arthur. + +--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait +du canapé, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me +sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espère. + +--Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady +Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous +quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris. + +Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement +pâle et ne souffla mot. + +Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux +furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui +le dominait, quand il était embarrassé. + +Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, +comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et +visqueux. + +Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d'agitation +et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son +mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint. + +Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il fût, que de demeurer dans +cette affreuse incertitude. + +--J'attends, M. Podgers, dit-il. + +--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient. + +Mais le chiromancien ne répondit pas. + +--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et +qu'après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire. + +Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et +empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la +monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume. + +Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra +bientôt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec +un sourire forcé: + +--C'est la main d'un charmant jeune Homme. + +[Note 7: En français dans le texte.] + +--Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant? +Voilà ce que j'ai besoin de savoir. + +--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M. +Podgers. + +--Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura lady +Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux. + +--Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants; s'écria lady +Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a que les +détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur? + +--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage. + +--Oui, sa lune de miel naturellement. + +--Et il perdra un parent. + +--Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh d'un ton apitoyé. + +--Certes non, pas sa soeur, répondit M. Podgers avec un geste de +dépréciation de la main, un simple parent éloigné. + +--Bon! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n'ai +absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui de +parents éloignés? Voilà des années que ce n'est plus la mode. Cependant, +je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert +toujours pour l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On +a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du +bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais +maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais +certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se +tînt tranquille... Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée! + +--Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers +la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist; je veux dire +le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail +d'écaille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon +châle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment! + +Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé +plus de deux fois tomber son flacon d'odeur. + +Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la +cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même +maladive préoccupation d'un avenir mauvais. + +Il sourit tristement à sa soeur comme elle glissa près de lui au bras de +lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il +entendit à peine lady Windermere, quand elle l'invita à la suivre. Il +pensa à Sybil Merton et l'idée que quelque chose pourrait se placer +entre eux remplit ses yeux de larmes. + +Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le +bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il +paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa +mélancolie. + +Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un jeune homme bien né et +riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie +d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la première +fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de +l'effrayante idée du sort. + +[Note 8: En français dans le texte.] + +Que tout cela lui semblait fou et monstrueux! + +Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu'il +ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque +terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime! + +N'y avait-il nulle échappatoire? + +Ne sommes-nous que des pions d'échiquier que met en jeu une puissance +invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l'honneur +ou la honte? + +Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que +quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout +d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable. + +Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer +soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, de faire rire +ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c'est bien différent. + +Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles +auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et +notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal. + +Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée. + +Soudain M. Podgers entra dans le salon. + +A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa grasse figure sans +distinction devint d'une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux +hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence. + +--La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a +demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le +canapé!... Bonsoir! + +--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une +réponse immédiate à une question que je vais vous poser. + +--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je +la rejoigne. + +--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si pressée. + +--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un +sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient. + +Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d'un +dédain hautain. + +La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment. + +Il traversa le salon et vint à l'endroit où M. Podgers était arrêté. + +Il lui tendit sa main. + +--Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la +connaître. Je ne suis pas un enfant. + +Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d'or. Il se porta +d'un air gêné d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient +nerveusement avec une chaîne de montre étincelante. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord +Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit? + +--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que +vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de cent livres. + +Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres. + +--Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix basse. + +--Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre +club? + +--Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en ai pas en ce moment, mais +mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte. + +Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur +tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui +lut: + + MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_ + +--Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d'un ton mécanique, et je fais +une réduction pour les familles. + +--Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la +main. + +M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit +retomber la lourde _portière_[9] sur la porte. + +[Note 9: En français dans le texte.] + +--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous +asseoir. + +--Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec +colère sur le parquet ciré. + +M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre +grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir. + +--Je suis tout à fait prêt, dit-il. + + + +II + +Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de +chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House. + +Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de +fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades. + +Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce fût. + +La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square, +scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses +mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du +feu. + +Il allait et venait, presque avec la démarche d'un homme ivre. + +Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un +mendiant, qui se détacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumône, +recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien. + +Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous un réverbère et regarda ses +mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri +jaillit de ses lèvres tremblantes. + +Assassin! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit +même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles. +Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle +grimaçait à ses yeux aux toits des maisons. + +Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner. +Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes à +l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres. + +--Assassin! Assassin! répéta-t-il comme si la réitération de +l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot. + +Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait +presque que l'écho l'entendit et réveillât de ses rêves la cité +endormie. Il sentait un désir d'arrêter le passant de hasard et de tout +lui dire. + +Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles étroites et +honteuses. + +Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait. + +D'une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de +cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale, +il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la +vieillesse. + +Une étrange pitié s'empara de lui. + +Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur +sort, comme lui au sien? N'étaient-ils comme lui que les marionnettes +d'un guignol monstrueux? + +Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance +qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que +tout lui parut incohérent, dépourvu d'harmonie! Il était stupéfait de la +discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps +et les faits réels de l'existence. + +Il était encore très jeune. + +Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church. + +La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent pâli, moucheté +ici et là par les arabesques sombres d'ombres mouvantes. + +Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants +et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre +solitaire dont le cocher dormait sur le siège. + +Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place, +regardant à chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'être +suivi. + +Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une +petite affiche sur une palissade. + +Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue +dans cette direction. + +Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta +l'oeil. + +Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues. + +C'était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des +renseignements propres à faciliter l'arrestation d'un homme, de taille +moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords +relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet +homme avait une cicatrice sur la joue droite. + +Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore. + +Il se demanda si l'homme serait arrêté et comment il avait reçu cette +écorchure. + +Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les +murailles de Londres? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à +prix. + +Cette pensée le rendit malade d'horreur. + +Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit. + +Il savait à peine où il se trouvait. + +Il avait un souvenir vague d'avoir erré à travers un labyrinthe de +maisons sordides, de s'être perdu dans un gigantesque fouillis de rues +sombres et l'aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu'il +était dans Picadilly-Circus. + +Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de +roulage qui se rendaient à Covent-Garden. + +Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par +le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le +pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantôt les uns tantôt +les autres. + +Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef de file d'un attelage, était +huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu, +s'accrochant d'une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats. + +Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient +comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose +merveilleuse. + +Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu'il pût dire +pourquoi. + +Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l'aube qui lui +semblait d'une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui +naissent en beauté et se couchent en tempête. + +Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur +allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient! un Londres libéré +des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale, +une ville désolée de tombes. + +Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de +ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de +couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine +du matin au soir. + +Probablement, c'était seulement pour eux un débouché, un marché où ils +portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au +plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours +silencieuses, les maisons toujours endormies. + +Il eut du plaisir à les voir passer. + +Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur +démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie. + +Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec la Nature et qu'elle +leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient +d'ignorance. + +Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d'un bleu évanescent +et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins. + + + +III + +Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne +se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre. + +Il se leva et regarda par la fenêtre. + +Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les +toits des maisons ressemblaient à de l'argent terni. + +Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se +poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient +encombrés de gens qui se rendaient au Park. + +Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine +ne lui avaient semblé si loin de loi. + +Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un +plateau. + +Quand il l'eut bue, il écarta une lourde _portière_[10] de peluche +couleur pêche, et passa dans la salle de bains. + +[Note 10: En français dans le texte.] + +La lumière glissait doucement d'en haut à travers de minces plaques +d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible +éclat de la pierre de lune. + +Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à ce que les froids bouillons +touchèrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête +sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque +honteux souvenir. + +Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être +physique, qu'il avait ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent +pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu, +peuvent purifier aussi bien que détruire. + +Après déjeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette. + +Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux brocard très fin, il y avait +une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la +première fois, au bal de lady Noël. + +La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait légèrement de côté, +comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à +supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement +entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans +ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté +virginale. + +Moulée dans son costume de _crêpe de chine_[11] moelleux, un grand +éventail de feuillage à la main, on eût dit d'une de ces délicates +petites figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers qui +avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude +quelques traits de la grâce grecque. + +[Note 11: En français dans le texte.] + +Pourtant, elle n'était pas _petite_[12]. + +[Note 12: En français dans le texte.] + +Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à un âge où +tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes. + +En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible +pitié qui naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le _fatum_ du +meurtre suspendu sur sa tête serait une trahison pareille à celle de +Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rêvé les Borgia. + +Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être +appelé à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? Quelle +vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible +fortune dans ses balances? + +A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait +résolu. + +Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fit +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser jusqu'à ce +qu'il eût commis le meurtre. + +Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte. + +Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur +pour tous deux. + +Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du +plaisir aux montées escarpées du devoir; mais lord Arthur était trop +consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes. + +Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil était +pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble. + +Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il +était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. Son +coeur lui dit que ce n'était pas là un crime, mais un sacrifice: sa +raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il +fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres +et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à lui, +pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'égoïsme triompher de +l'amour, tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même +problème: la même question est posée à chacun de nous. + +Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son +caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l'âge mûr, ou +que son coeur fût corrodé par l'égoïsme superficiel et élégant de notre +époque, et il n'hésita pas à faire son devoir. + +Heureusement pour lui aussi, il n'était pas un simple rêveur, un +dilettante oisif. S'il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis +que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement +pratique. Pour lui, la vie c'était l'action, plutôt que la pensée. + +Il possédait ce don rare entre tous, le sens commun. + +Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s'étaient +maintenant tout à fait effacées et c'était presque avec un sentiment de +honte qu'il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible +agonie émotionnelle. + +La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses +yeux pour inexistantes. + +Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et +extravaguer contre l'inévitable. + +La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il +viendrait à bout de sa tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce +fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une +victime, aussi bien qu'un prêtre. + +N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il +sentait que ce n'était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou +quelque haine personnelles; la mission dont il était chargé était d'une +grande et grave solennité. + +En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur +un feuillet de block-notes et, après un soigneux examen, se décida en +faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait +Curzon-Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa +mère. + +Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et +comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune +de lord Rugby, lors de sa majorité, il n'était pas possible qu'il +résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d'argent. + +En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait +la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout délai était +une mauvaise action à l'égard de Sybil, il se résolut à s'occuper tout +de suite de ses préparatifs. + +La première chose à faire, certes, c'était de régler avec le +chiromancien. + +Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant +la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l'ordre de M. +Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son +domestique de le porter à West-Moon-street. + +Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler son coupé et s'habilla pour +sortir. + +Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de +Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait toujours +ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le +secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son coeur. + +Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrêta chez une fleuriste et +envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales +blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan. + +En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna +la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un +livre de toxicologie. + +Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur +instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne. + +Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en +outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen +qui pût attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'idée de +devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer +dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun. + +Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui +appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s'opposer au +mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue à un scandale, bien +qu'il fût assuré que s'il leur faisait connaître tous les faits de +la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui +dictaient sa conduite. + +Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était +sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes +pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une +aversion enracinée. + +Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons +et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver +dans la bibliothèque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's +Magasine_, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par +mettre la main sur une édition très bien reliée de la _Pharmacopée_ et +un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, édité par Mathew Reid, +président du collège royal des médecins et l'un des plus anciens membres +du Buckingham-club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre +candidat, contre-temps qui avait si fort mécontenté le comité que +lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l'unanimité. + +Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés +par les deux livres. + +Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé plus d'attention à ses +études à Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un +exposé très intéressant et très complet des propriétés de l'aconit, +écrit dans l'anglais le plus clair. + +Il lui parut que c'était tout à fait là le poison qu'il lui fallait. + +Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat dans ses effets. + +Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de +gélatine, mode d'emploi recommandé par sir Mathew, il n'avait rien de +désagréable au goût. + +En conséquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose +nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta +Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens. + +M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de +l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton très +déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d'une ordonnance du +médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que +c'était pour l'administrer à un grand chien de Norvège dont il était +obligé de se défaire parce qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il +avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut +pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance +de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription. + +Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnière_[13] d'argent +qu'il vit à une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine +boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina. + +--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame +comme il entrait dans son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir +tous ces temps-ci? + +[Note 13: En français dans le texte.] + +[Note 14: En français dans le texte.] + +--Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un moment à moi, répliqua lord +Arthur avec un sourire. + +--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées +avec miss Sybil Merton à acheter des _chiffons_[15] et à dire des +bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras +pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé de tant nous +afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose +de ce Genre. + +[Note 15: En français dans le texte.] + +--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures, +lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses +couturières. + +--Parbleu! Et c'est là la seule raison qui vous amène chez une vieille +femme laide comme moi. Je m'étonne que vous autres hommes vous ne +sachiez pas prendre congé. _On a fait des folies pour moi_[16] et me +voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise +santé! Eh bien! si ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie les +pires romans français qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je +pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu'à tirer +des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma +maladie d'estomac. + +[Note 16: En français dans le texte.] + +--Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord +Arthur. C'est une chose merveilleuse inventée par un Américain. + +--Je ne crois pas que j'aime les inventions américaines. Je suis même +certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans +américains et c'étaient de vraies insanités. + +--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, lady Clem. Je vous assure que +c'est un remède radical. Il faut me promettre d'en essayer. + +Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à +lady Clementina. + +--Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau. +Voilà qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remède +merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre +immédiatement. + +--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main, +il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique. +Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun +bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez +surprise du résultat. + +--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en +regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle +flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je +vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines. +Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise. + +--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec +empressement, sera-ce bientôt? + +--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise +journée, mais on ne sait jamais. + +--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady +Clem? + +--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui, +Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de +bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, +des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si +je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable +de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon +affection et grand merci à vous pour votre remède américain. + +--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord +Arthur en se dressant de sa chaise. + +--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort +gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me +faut d'autres globules. + +Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et +avec un sentiment de grand réconfort. + +Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se +trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni +l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il +fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses +embarras, il n'avait pas sa liberté. + +Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir. +Tout irait bien, mais la patience était nécessaire. + +La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane +où lord Arthur avait dîné comme d'habitude. + +Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur +avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady +Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir, +comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers. + +Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se +renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas. + +La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa +conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques +mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose. + +Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant +à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour +Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet +de l'ajournement nécessaire du mariage. + + + +IV + +A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de +Corfou dans son yacht. + +Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine. + +Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les +canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils +recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient +chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza. + +Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux. + +Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès», +s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais +tous les jours il avait une déception. + +Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta +maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle +avait été si désireuse d'en expérimenter les effets. + +Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de +tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait +qu'il était séparé d'elle à jamais. + +Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se +résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait +entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum. + +Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton, +qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider +à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin, +ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu +agitée. + +La traversée fut agréable. + +La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de +lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses +préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances +de Surbiton, il prit le train pour Venise. + +Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le +propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes. + +Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les +décachetant d'un geste brusque. + +Tout avait réussi. + +Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant. + +La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un +télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres. + +Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour +le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta +l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi. + +Trois lettres l'y attendaient. + +L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres +de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina. + +La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui +avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et +son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se +plaignant de souffrir de l'estomac. + +[Note 17: En français dans le texte.] + +Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût +avoir aucunement souffert. + +Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien +à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp +Chalcote. + +Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait +à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier, +ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa +collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret +Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton. + +L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué, +était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait +possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady +Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle. + +Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa +que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans +cette affaire. + +Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la +conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort. + +En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux. + +Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre +qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et +le mariage fut fixé au 7 juin. + +La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son +ancienne joie renaissait pour lui. + +Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec +l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres +jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune +fille poussa soudain un petit cri de joie. + +---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son +travail et souriant. + +--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et +hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le +crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans. + +[Note 18: En français dans le texte.] + +C'était la boite qui avait contenu l'aconitine. + +Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues. + +Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une +curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé +toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler. + +--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à +la pauvre lady Clem. + +--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais +pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop +intellectuelle. + +[Note 19: En français dans le texte.] + +Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa +l'esprit. + +--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix +basse et rauque. + +--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai +pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous +pâlissez! + +Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière. + +La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison. + +Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle. + +La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord +Arthur. + +Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de +désespoir. + + + +V + +M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia, +qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour +amener Sybil à une rupture. + +Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de +toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put +lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi. + +Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de +sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement +détraqués. + +Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain +et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à +tenir. + +Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il +convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs. + +En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses +parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter +son oncle, le doyen de Chichester. + +Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir, +raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils +à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos +jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait +une excellente occasion de mener à bien ses plans. + +Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre +problème. + +Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet +et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations +à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du +parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en +sait-on jamais bien long là-dessus. + +[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais. +(_Note du traducteur_.)] + +[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)] + +Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très +révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady +Windermere. + +Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand. +Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents +relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de +marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et +il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil +sa présence à Londres. + +Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses +desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour +lui demander son avis et son concours. + +--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique, +dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa +démarche. + +Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que +ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales +n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un +exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que +lui-même. + +Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise. + +Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur +un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur +à travers la table. + +--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher +ami. + +--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire. + +Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se +précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de +le conduire à Soho square. + +Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une +place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se +trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une +buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes +s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une +ondulation de toiles Blanches. + +[Note 22: En français dans le texte.] + +Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite +maison verte. + +Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se +peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut +ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très +mauvais anglais ce qu'il désirait. + +Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff. + +Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer +dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade. + +Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en +Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée +de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche. + +--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une +introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous +un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith... +Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge +explosive. + +--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit +Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si +alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de +vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est +bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que +je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez +bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on +peut boire à l'Ambassade d'Allemagne. + +[Foonote 23: En français dans le texte.] + +Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu, +il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le +plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux +monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût +possible avec le fameux conspirateur. + +--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très +bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit +à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier +que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination. +Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage +intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir +que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage +vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche +en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis +rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs +amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité +nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais +toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux. + +--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec +la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de +Chichester. + +--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en +matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne +s'échauffent guère là-dessus. + +--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en +rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie. + +--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle. + +--Tout à fait. + +Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle. + +Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la +dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée +d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme. + +Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue. + +--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment +elle explose? + +--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son +invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand +vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure +indiquée. + +--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de +suite... + +--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante +pour certains amis de Moscou. + +--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi +matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A +celle heure-là, le doyen est toujours à la maison. + +--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf. + +Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un +bureau près de la cheminée. + +--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me +faire savoir de combien je vous suis redevable. + +--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter +cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le +mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ +cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte +Rouvaloff. + +--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf? + +--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour +l'argent: je vis entièrement pour mon art. + +Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table, +remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son +mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la +fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et +se rendit au Park. + +Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de +très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au +Buckingham, club pour y attendre les nouvelles. + +Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des +télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses +de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la +température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban +dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la +chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24]. + +[Note 24: La Bourse de Londres.] + +A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut +dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's +Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel +Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé +par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions +sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des +évêques nègres. + +Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif +contre les _Evenings News_. + +Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à +Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué. + +Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout +à fait abattu. + +Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses +laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres +frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant. + +Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr +Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui +qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée. + +Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à +horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans +espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa +thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur +militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre +n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout +à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en +bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six +semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que +force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie, +était un agent puissant, bien qu'un peu inexact. + +Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point +de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours +plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son +boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné. + +--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire +la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie +Mudie. + +Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains. + +Elle était ainsi conçue: + + LE DOYENNÉ, CHICHESTER + + 27 Mai. + + «Ma bien chère tante, + + «Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et + aussi pour le guingamp. + + «Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur + besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde + est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire + voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes + classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit + souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité. + + «Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule + qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est + arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense + qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable + sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est + surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet + phrygien sur la tête. + + «Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est + historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire. + + «Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la + bibliothèque. + + «Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au + moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un + bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la + figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le + garde-feu. + + «Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si + ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. + Papa même faisait chorus. + + «Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une + espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure + déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate + sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le + voulait. + + «Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans + la bibliothèque. + + «Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire + de petites explosions tout le long de la journée. + + «Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je + suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres. + + «Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles + montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit + finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps + de la Révolution française. Cela semble épouvantable. + + «Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre + lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée + qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur + sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand + ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre. + + «Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et + que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez + l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don + et je crois qu'il fera le meilleur effet. + + «Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le + monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot. + + «Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a + ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que + papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très + flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela + prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit. + + «Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à + lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux. + + «Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée. + + «JANE PERCY.» + + + _P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec + insistance qu'ils sont à la mode. + +Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que +la duchesse éclata de rire. + +--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une +lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble +une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable. + +--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec +son sourire triste. + +Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce. + +En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses +yeux se remplirent de larmes. + +Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux +occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de +sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la +destinée le trahissait. + +Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions, +de l'inutilité des efforts pour une belle action. + +Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, +c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que +le sien. + +Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme +peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie +et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait +pas. + +Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la +conjurer. + +A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club. + +Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut +obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux +ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta, +inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite. + +Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une +lettre. + +Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain +soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait. +C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de +Genève. + +Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à +ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives. + +Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des +heures, il demeura assis près du fleuve. + +La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil +de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent +l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme +pourpre. + +A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et +poursuivait sa route dérivant au gré du courant. + +Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que +les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus. + +Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour +de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla +trembler. + +Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire +continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et +la rumeur de la cité s'éteignit. + +A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars. + +Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange! + +De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des +ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à +nouveau. + +L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers +l'atmosphère noirâtre. + +Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme +penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère +tombant en plein sur son visage, il le reconnut. + +C'était M. Podgers. + +Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le +faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien. + +Lord Arthur s'arrêta. + +Une idée l'illumina soudain, comme un éclair. + +Il se glissa doucement vers M. Podgers. + +En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise. + +Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout. + +Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put +rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans +un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques +minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers +ne demeura visible. + +Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette +déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux +sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua +en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des +nuages, elle disparut à la fin. + +Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa +un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres. + +--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit +soudain une voix derrière lui. + +Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil +de boeuf. + +--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant. + +Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher +de le conduire à Belgrave square. + +Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et +inquiet. + +Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers +entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la +fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard. + +Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street, +mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette. + +Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait. + +A la fin, elle vint. + +Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant +avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière +opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du +soir. + +Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un +air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux. + +SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN + +Il devint pâle d'émotion et se mit à lire. + +L'entrefilet était ainsi conçu. + + «_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le + célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face + du Ship Hotel. + + »Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les + milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son + égard. + + »On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement + momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury + du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi. + + »M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main + humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans + nul doute, beaucoup de curiosité. + + »Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._» + +Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand +ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement +de l'arrêter. + +Il courut droit à Park Lane. + +Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit +qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et, +quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien. + +--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain! + +--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua +Sybil en riant au milieu de ses larmes. + + + +VI + +Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter +fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde. + +Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester +et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu +de plus beau couple que le marié et la mariée. + +Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux. + +Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de +Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses +qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et +l'amour. + +Pour eux, la réalité ne tua pas le roman. + +Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments. + +Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés, +lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux +domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une +après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul +dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se +promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, +elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit: + +--Êtes-vous heureuse, Sybil? + +--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne +l'êtes-vous pas? + +--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière +personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais +quelqu'un, j'en suis lasse. + +--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere? + +--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a +coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes +du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se +conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M. +Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis +pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de +l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit +la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la +télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant. + +--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est +le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que, +là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées! + +--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil? + +--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici. + +Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de +roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui. + +--Lord Arthur? + +--A vos ordres, lady Windermere. + +--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie. + +--Certes oui, fit le jeune homme en souriant. + +--Et pourquoi? + +--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se +renversant dans un fauteuil d'osier. + +--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là? + +--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant +dans ses yeux violets. + +--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais +entendu stupidité Pareille! + + + + +CONTES + +_A Carlos Blacker_ + + +O. W. + + + +Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt +dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été +réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même +éditeur et avec les mêmes illustrations. + + + +L'AMI DÉVOUÉ + + + +Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des +yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait +un long morceau de gomme élastique noire. + +Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe +de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges, +s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau. + +--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez +pas piquer votre tête, leur disait-elle. + +Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. +Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils +étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre +dans la _société_. + +--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils +mériteraient vraiment d'être noyés! + +--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à +tout et des parents ne sauraient être trop patients. + +--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des +parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait, +je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans +doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien +mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare +qu'une amitié dévouée. + +--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué? +demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté +la conversation. + +--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle +nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses +enfants le bon exemple. + +--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami +dévoué me soit dévoué, parbleu! + +--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une +ramille argentée et battant de ses petites ailes. + +--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau. + +--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte. + +--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je +l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie. + +--Elle vous est applicable, répondit la linotte. + +Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta +l'histoire de l'Ami dévoué. + +«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans. + +--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau. + +--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué, +sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait +dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son +jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que +le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses +à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses +jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon +les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines, +marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne, +asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une +autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et +d'agréables odeurs à respirer. + +Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était +le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au +petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur +les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de +salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises +selon la saison. + +--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le +meunier. + +Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier +d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses. + +Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier +ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs +de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand +nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de +semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les +belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des +vrais amis. + +Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et +l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il +n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup +du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre +chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver +aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le +voir dans cette saison. + +--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les +neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des +ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. +Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles +sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: +il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra +heureux. + +--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa +femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de +pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je +suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous +là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un +anneau d'or à son petit doigt. + +--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait +le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui +donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs. + +--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à +quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. +Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre +excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait +devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait +les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère +d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur +lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si +Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine +à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et +l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma +foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses +toutes différentes. Chacun sait cela. + +--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un +grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est +tout à fait comme à l'église. + +--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien +parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus +difficile et aussi la plus belle des deux. + +Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se +sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque +écarlate et se mit à pleurer dans son thé. + +Il était si jeune que vous l'excuserez. + +--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau. + +--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement. + +--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat +d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au +début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu +cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir +avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr +qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête +chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, +il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre +histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux +sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous. + +--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt +sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères +commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa +femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans. + +--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours +aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs. + +Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte +chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras. + +--Bonjour, petit Hans, dit le meunier. + +--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui +allait d'une oreille à l'autre. + +--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier. + +--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer. +J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps +est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien +donner. + +--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, +et nous nous demandions ce que vous deveniez. + +--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous +m'ayez oublié. + +--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le +meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais +je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos +primevères sont belles, entre parenthèses. + +--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour +moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à +la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette. + +--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez +vendue? C'est un acte bien niais. + +--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé. +Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je +n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu +d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu +ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma +brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela. + +--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en +très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu +aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que +c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de +m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense +que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis +acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je +vous donnerai ma brouette. + +--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et +sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la +réparer, car j'ai une planche chez moi. + +--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me +faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera +tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos! +Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une +autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner +votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la +planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là. +Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui +même à l'ouvrage pour réparer ma grange. + +--Certainement! répliqua le petit Hans. + +Et il courut à son appentis et en sortit la planche. + +--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant, +et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en +reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est +naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma +brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques +fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque +entièrement. + +--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier +était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le +remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était +très désireux de racheter ses boutons d'argent. + +--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne +pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me +tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie +d'égoïsme de quelque espèce que ce soit. + +--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les +fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif +désir de votre estime que de mes boutons d'argent. + +Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du +meunier. + +--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche +sur l'épaule et son grand panier au bras. + +--Adieu! dit le petit Hans. + +Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette. + +Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il +entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta +de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la +muraille. + +C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule. + +--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de +farine au marché? + +--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé +aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes +fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette. + +--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que +je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me +refuser. + +--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je +ne voudrais pas agir en ami à votre égard. + +Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son +épaule. + +C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse. +Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était +si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas +à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché. + +Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un +bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait +s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route. + +--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais +je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur +ami et, en outre, il va me donner sa brouette. + +De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de +son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était +encore au lit. + +--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense +que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez +travailler plus vaillamment. + +La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes +amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon +avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais +votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement +ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer +de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes +et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami +vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien. + +--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en +enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que +je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux. +Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu +chanter les oiseaux? + +--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans +le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange. + +Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car +ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut +pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui. + +--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire? +demanda-t-il d'une voix humble et timide. + +--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup +vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma +brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même. + +--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit. + +Il s'habilla et se rendit dans la grange. + +Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher +du soleil le meunier vint voir où il en était. + +--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une +voix gaie. + +--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle. + +--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui +que l'on peut faire pour autrui. + +--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le +petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège, +mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous. + +--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre +plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. +Quelque jour vous aurez aussi la théorie. + +--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans. + +--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous +avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous +reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la +montagne. + +Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le +meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec +eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et +quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne +se réveilla qu'au jour. + +--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait +se mettre à la besogne. + +Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup +d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de +longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le +petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il +les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier +était son meilleur ami. + +--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et +c'est un acte de pure générosité. + +Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait +beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de +raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré. + +Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand +on frappa un grand coup à la porte. + +La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la +maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui +heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus +rude que les autres. + +--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la +porte. + +Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse +trique de l'autre. + +--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est +tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais +il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il +vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne +ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque +chose pour moi. + +--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez +songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous +devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je +crains de tomber dans quelque fossé. + +--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne +et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait. + +--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans. + +Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, +noua son cache-nez autour de sa gorge et partit. + +Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le +petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à +marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché +près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte. + +--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa +chambre. + +--Le petit Hans, docteur! + +--Que désirez-vous, petit Hans? + +--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut +que vous veniez sur l'heure. + +--Très bien! répliqua le docteur. + +Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit +sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la +maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui. + +Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne +pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit +son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de +trous profonds et où le pauvre Hans se noya. + +Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande +mare et le portèrent à sa petite ferme. + +Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très +aimé, et le meunier figura en tête du deuil. + +--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la +place d'honneur. + +Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en +temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche. + +--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le +ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut +confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger +de bons gâteaux. + +--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma +foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et +maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle +est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien. +Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit +toujours d'avoir été généreux. + +--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause. + +--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte. + +--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau. + +--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela +m'est égal. + +--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le +rat d'eau. + +--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la +linotte. + +--La quoi? cria le rat d'eau. + +--La morale. + +--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale. + +--Certainement, affirma la linotte. + +--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire +avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous +aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le +critique. Mais je puis le dire maintenant. + +Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et +rentra dans son trou. + +--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en +patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais +pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un +célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux. + +--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je +lui ai conté une histoire qui a sa morale. + +--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane. + +Et je suis absolument de son avis. + + + + + +LA FAMEUSE FUSÉE + + +Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances +étaient-elles générales. + +Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était +arrivée. + +C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande +dans un traîneau attelé de six rennes. + +Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse +y était couchée entre les ailes du cygne. + +Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds. + +Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était +pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu. + +Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en +étonnaient. + +--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on. + +Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle. + +A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait +des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin. + +Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main. + +--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que +votre portrait. + +Et la petite princesse rougit. + +--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page +à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge. + +Et toute la cour fut dans le ravissement. + +Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait: + +--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche! + +Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée. + +Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien +améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret +royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_. + +Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré. + +Ce fut une superbe cérémonie. + +Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais +de velours pourpre, brodé de petites perles. + +Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures. + +Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent +dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire +dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal +se ternirait et deviendrait gris et nuageux. + +--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. +C'est clair comme le cristal. + +Et le roi doubla de nouveau sa solde. + +--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans. + +Après le banquet, il y eut un bal. + +Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le +roi jouer de la flûte. + +Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce +qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais +bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout +le monde criait: + +--C'est charmant! c'est charmant! + +Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux +d'artifice qui devait terminer exactement à minuit. + +La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi +le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes +les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse. + +--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince, +un matin, comme elle se promenait sur la terrasse. + +--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours +aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus +nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils +vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de +flûte. Vous les verrez certainement. + +Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que +le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se +mirent à causer entre eux. + +--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez +plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles +ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé. +Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les +préjugés qu'on a pu concevoir. + +--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse +chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait +trois jours pour le parcourir tout entier. + +--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil +attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son +coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils +ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis +pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que +moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une +chose du passé. + +--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. +Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée +s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche +de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui +connaît les dernières nouvelles de la cour. + +Mais le soleil secoua sa tête. + +--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il. + +Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre +de fois la même chose, elle finit par devenir vraie. + +Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent +autour d'eux. + +C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout +d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme +pour attirer l'attention. + +--Hum! Hum! fit-elle. + +Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours +sa tête et murmurait: + +--Le roman est mort! + +--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron. + +Il avait quelque chose d'un politicien. + +Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales. +Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement. + +--Tout à fait mort! soupira le soleil. + +Et il se rendormit. + +Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois +et commença. + +Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait +ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à +laquelle elle parlait. + +En fait, elle avait des manières très distinguées. + +--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le +jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de +longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes +ont toujours de la chance. + +--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le +contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince. + +--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute +pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et +je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre +girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse. +Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois +avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles +rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée +de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction +française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir +redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une +excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie +d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très +flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le +triomphe de l'art pylotechnique. + +--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le +feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le +mot écrit sur ma boîte de fer-blanc. + +--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix +sévère. + +Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à +malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une +personne de quelque importance. + +--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je +disais? + +--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine. + +--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet +quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté +et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement +sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine. + +--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle +romaine. + +--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les +orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure. + +Et le marron éclata presque de rire. + +--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas. + +--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron. + +--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit +avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous +devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le +monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie. +C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par +exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait +pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être +heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je +crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à +réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes. + +--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous +feriez mieux de vous tenir au sec. + +--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne +humeur, c'est simplement là du sens commun. + +--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que +je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le +monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. +Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles +sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant +à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui +sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu +m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la +conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un +sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de +coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse +n'étaient pas en train de se marier. + +--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse +occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à +toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la +jolie mariée. + +--Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais +pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah! +peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y +une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon +bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque +jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice +s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il +dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres +gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais +jamais supporter cela. + +--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine. +Il ne leur est arrivé aucun malheur. + +--Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il +pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile +de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent +sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur +fils unique, certes j'en suis très attristée. + +--A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la +personne la plus affectée que j'ai jamais vue. + +--Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la +fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince. + +--Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine. + +--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose +dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est +une chose dangereuse que de connaître ses propres amis. + +--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une +chose importante. + +--Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je +pleurerai si cela me chante. + +Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de +pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement +à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y +installer. + +--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand +il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil. + +Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin. + +Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De +toute leur voix, ils criaient. + +--Grimaces! Grimaces! + +Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient +opposition à quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_. + +Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles +se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais. + +Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien +que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les +regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et +battaient la mesure. + +Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de +minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le +pyrotechnicien royal. + +--Commencez le feu d'artifice, dit le roi. + +Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du +jardin. + +Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée +emmanchée à une longue perche. + +C'était, certes, un superbe déploiement de lumière. + +--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner. + +--Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine. + +Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent +tout en rouge. + +--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant +pleuvoir de menues étincelles bleues. + +--Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup. + +Chacun eut un grand succès, sauf la fusée. + +Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y +avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de +larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle +elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit +grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en +flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour. + +Et la petite princesse riait de plaisir. + +--Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la +fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie. + +Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais. + +Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place. + +--Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec +une sage dignité. + +Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils +comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais +les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la +dépassèrent. + +Alors, l'un d'eux l'aperçut. + +--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée! + +Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille. + +--Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en +l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire. +Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux +choses sont identiques. + +Et elle tomba dans la vase. + +--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est +quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir +ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de +repos. + +Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit +vert pommelé, nagea vers elle. + +--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y +a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je +suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude? +Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel +malheur! + +--Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser. + +--Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un +croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir, +vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux +canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous +commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous +écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire +à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de +nous. Il est bien doux de se voir si populaire. + +--Hum! Hum! fit la fusée. + +Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot. + +--Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous +viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil +à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le +brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le +moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup +votre conversation, je vous assure. + +--Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout +le temps. Ce n'est pas une conversation. + +--Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et +j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le +temps et épargne les querelles. + +--Mais j'aime la discussion, fit la fusée. + +--J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les +discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout +le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois +mes filles là-bas. + +Et la petite grenouille se remit à nager. + +--Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal +élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on +a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle +de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour +quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature +sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir +un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous +d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je +suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont +mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car +vous êtes provinciale. + +--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut +d'un grand jonc noir. Elle est partie. + +--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter +de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à +m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de +longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois +je ne comprends pas un mot de ce que je dis. + +--Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la +libellule. + +Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel. + +--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je +suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit; +néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié +un jour. + +Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue. + +Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les +jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une +grande beauté en raison de son dandinement. + +--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez? +Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de +quelque accident. + +--Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement +vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait +déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que +soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole +dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or. + +--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en +quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs +comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous +gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose. + +--Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que +vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais +utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je +n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le +genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que +le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre +à faire dans la vie. + +--Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se +querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je +souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre +résidence. + +--Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une +visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien +ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait +faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire +sensation dans le monde. + +--J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il +y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc +présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des +résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît +pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses +domestiques et je veille sur ma famille. + +--Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma +parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons +une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais +quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses +domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des +choses plus hautes. + +--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane, +et cela me rappelle combien j'ai faim! + +Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac... +couac... + +--Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous +dire. + +Mais la cane ne faisait pas attention à elle. + +--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit +médiocre. + +Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à +la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche +accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots. + +--Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne. + +--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit +arrivé ici. + +Et il retira la fusée du fossé. + +--Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux +bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire +de la cour. + +--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la +marmite. + +Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu +pris. + +--C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De +la sorte chacun me verra. + +--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous +réveillerons, la marmite sera en ébullition. + +Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux. + +La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne +brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit. + +--Maintenant je vais partir, criait-elle. + +Et elle se redressait, et elle se raidissait. + +--Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la +lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que... + +--Fizz, Fizz, Fizz! + +Elle s'éleva dans les airs. + +--Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès +j'ai! + +Mais personne ne la voyait. + +Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement. + +--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je +ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an. + +Et, en effet, elle explosa. + +--Bang! Bang! Bang! fit la poudre. + +La poudre ne pouvait pas faire autrement. + +Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings +fermés. + +De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui +faisait son tour de promenade autour du fossé. + +--Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons. + +Et elle se jeta à l'eau. + +--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée. + +Et elle expira. + + + + + +LE PRINCE HEUREUX + + +Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue +du Prince Heureux. + +Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en +guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la +poignée de son épée. + +Aussi, on l'admirait beaucoup. + +--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du +Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur +en art. + +--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne +le prît pour un homme peu pratique. + +Et certes, il ne l'était pas. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère +sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux +n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri. + +--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait +heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la +merveilleuse statue. + +--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en +sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et +avec leurs jolies vestes blanches. + +--A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en +avez jamais vu un. + +--Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants. + +Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air +sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de +rêver. + +Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité. + +Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle +était demeurée en arrière. + +Elle était éprise du plus beau des roseaux. + +Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la +rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte +avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui +parler. + +--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au +but. + +Et le roseau lui avait fait un salut profond. + +Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses +ailes et y traçant des sillages d'argent. + +C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été. + +--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles. +Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille. + +En effet, la rivière était toute couverte de roseaux. + +Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol. + +Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se +lasser de son amoureux. + +--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit +volage, car il flirte sans cesse avec la brise. + +Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau +multipliait ses plus gracieuses politesses. + +--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime +les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi. + +--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau. + +Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui. + +--Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux +Pyramides, adieu! + +Et l'Hirondelle s'en alla. + +Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la +ville. + +--Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait +des préparatifs pour me recevoir. + +Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne. + +--Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup +d'air frais. + +De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince +Heureux. + +--J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé +autour d'elle. + +Et elle se prépara à dormir. + +Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large +goutte d'eau tomba sur elle. + +--Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel, +les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il +pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau +aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part. + +Alors une nouvelle goutte vint à tomber. + +--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit +l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée. + +Et elle se décidait à prendre son vol plus loin. + +Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba. + +L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit... + +Ah! que vit-elle? + +Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes +coulaient sur ses joues d'or. + +Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se +sentit envahie par la pitié. + +--Qui êtes-vous? dit-elle. + +--Je suis le Prince Heureux. + +--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle. +Vous m'avez presque trempée. + +--Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la +statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais +au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin. +Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je +dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute +muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de +cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans +m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux +si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, +maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir +toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon +coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer. + +--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle. + +Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les +gens. + +--Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans +une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte +et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est +amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées +par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la +Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la +cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit, +au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il +demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la +rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne +voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds +sont attachés au piédestal et je ne puis bouger. + +--Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent +de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles +iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans +son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec +des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et +ses mains sont comme des feuilles sèches. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère? +L'enfant a tant soif et la mère est si triste. + +--Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été +dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal +élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des +pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, +nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille +célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect. + +Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite +Hirondelle en fut toute chagrine. + +--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous +et je serai votre messagère. + +---Merci, petite Hirondelle, répondit le prince. + +Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince, +et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la +ville. + +Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en +marbre blanc. + +Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse. + +Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux. + +--Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante +la force de l'amour! + +--Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel, +répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais +les couturières sont si négligentes. + +Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des +barques. + +Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des +affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre. + +Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil. + +L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était +endormie tant elle était fatiguée. + +L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la +table, sur le dé de la couturière. + +Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le +visage de l'enfant. + +--Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux. + +Et il tomba dans un délicieux sommeil. + +Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui +dit ce qu'elle avait fait. + +--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la +chaleur, et cependant il fait bien froid. + +--C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince. + +Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit. +Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait. + +Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain. + +--Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie +qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver! + +Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout +le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait +comprendre. + +--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle. + +Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse. + +Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le +sommet du clocher de l'église. + +Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les +uns aux autres: + +--Combien cette étrangère est distinguée! + +Cela la remplissait de joie. + +Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince +Heureux. + +--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis +sur mon départ. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y +envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi +les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit. +Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille, +il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes +descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues +marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les +rugissements de la cataracte. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas +de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il +est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de +lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et +frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de +grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur +du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de +feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces. + +--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait +réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis? + +--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule +chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des +Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour +lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de +quoi se chauffer et finira sa pièce. + +--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela. + +Et elle se mit à pleurer. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas +de l'étudiant. + +Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit. + +L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce. + +Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas +le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il +vit le beau saphir couché sur les violettes fanées. + +--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche +admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce. + +Et il semblait tout à fait heureux. + +Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port. + +Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots +qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes. + +--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont. + +--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle. + +Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle +retourna vers le Prince Heureux. + +--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera +bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les +crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au +bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple +de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et +roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, +mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous +apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez +donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera +aussi bleu que la grande mer. + +--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une +petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans +le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle +ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni +souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et +donne-le lui, et son père ne la battra pas. + +--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne +puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en +l'emportant. + +Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et +glissa le joyau dans la paume de la main. + +--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille. + +Et, toute rieuse, elle courut chez elle. + +Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince. + +--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous +pour toujours. + +--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez +en Egypte. + +--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle. + +Et elle s'endormit entre les pieds du Prince. + +Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des +récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges. + +Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur +les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx +qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes +choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et +roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de +la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal; +du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont +chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur +un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre +avec les papillons. + +--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses +choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les +femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma +ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois. + +Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches +qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants +étaient assis à leurs portes. + +Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants +mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires. + +Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les +bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud. + +--Comme nous avons faim! disaient-ils. + +--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville. + +Et ils s'éloignèrent sous la pluie. + +Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle +avait vu. + +--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille +et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut +les rendre heureux. + +Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le +Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté. + +Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages +des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue. + +--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils. + +Alors la neige arriva, et après la neige la glace. + +Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et +étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal, +étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait +de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et +patinaient sur la glace. + +La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle +ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle +picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la +regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes. + +Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la +force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince. + +--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main. + +--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite +Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais +il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime. + +--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais +aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, +n'est-ce pas? + +Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses +pieds. + +A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue +comme si quelque chose s'était brisé. + +Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux. + +Vraiment il faisait un terrible froid. + +De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous +la statue avec les conseillers de la ville. + +Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue. + +--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé! + +--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui +étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour +regarder la statue. + +--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il +n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un +mendiant. + +--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville. + +--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire. +Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux +de mourir ici. + +Et le secrétaire de ville prit note de cette idée. + +Alors on renversa la statue du Prince Heureux. + +--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur +d'art à l'Université. + +Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le +conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal. + +--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par +exemple. + +--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville. + +Et ils se querellèrent. + +La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient +toujours. + +--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de +fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux +rebuts. + +Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle +morte. + +--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu +à l'un de ses anges. + +Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort. + +--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit +oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux +redira mes louanges. + + + + + +LE ROSSIGNOL ET LA ROSE + +--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses +rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a +pas une rose rouge. + +De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit. + +Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla. + +--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant. + +Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes. + +--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les +sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute +d'une rose rouge voilà ma vie brisée. + +--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je +l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis +son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est +foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme +la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme +l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front. + +--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes +amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera +avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la +serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main +étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin. +Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle +attention à moi et mon coeur se brisera. + +--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que +je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement +l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et +plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer, +car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni +le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or. + +--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant. +Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au +son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied +ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours +s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je +n'ai pas de roses rouges à lui donner. + +Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et +pleurait. + +--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait +près de lui, sa queue en l'air. + +--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un +rayon de soleil. + +--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce +petite voix. + +--Il pleure à cause d'une rose rouge. + +--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule! + +Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée. + +Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura +silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour. + +Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor. + +Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il +traversa le jardin. + +Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il +vola vers lui et se campa sur une menue branche. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tête. + +--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer +et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver +mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous +donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran +solaire. + +--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tête. + +--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des +sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse +qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux. +Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et +peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de +l'étudiant. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais l'arbre secoua sa tête. + +--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des +colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan +berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a +flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de +roses de toute l'année. + +--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose +rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une? + +--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je +n'ose vous le dire. + +--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide. + +--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de +notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre +coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute +la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur: +votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien. + +--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol, +et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois +verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son +char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles +sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les +bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la +vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme? + +Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa +à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le +bois. + +Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol +l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux +yeux. + +--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre +rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la +teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en +retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus +sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la +puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son +corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son +haleine est comme l'encens. + +L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put +comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les +choses qui sont écrites dans les livres. + +Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit +rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches. + +--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste +quand vous serez parti. + +Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau +jaseuse d'une fontaine argentine. + +Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin +et son crayon de sa poche. + +--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a +une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En +fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle +sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la +musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut +contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela +n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique. + +Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se +mit à penser à ses amours. + +Un peu après, il s'endormit. + +Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier +et plaça sa gorge contre les épines. + +Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide +lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit. + +Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant +dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps. + +D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et +d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose +merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une +chanson. + +D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle +comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore. + +La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait +l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un +lac. + +Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre +les épines. + +--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou +le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée. + +Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son +chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans +l'âme de l'homme et d'une vierge. + +Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le +visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée. + +Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol, +aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un +rossignol peut empourprer le coeur d'une rose. + +Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les +épines. + +--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour +surviendra avant que la rose ne soit terminée. + +Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les +épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de +douleur. + +Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux +jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort, +l'amour qui ne meurt pas dans la tombe. + +Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre +était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur. + +Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à +battre et un nuage s'étendit sur ses yeux. + +Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose +l'étouffait à la gorge. + +Alors son chant lança un dernier éclat. + +La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le +ciel. + +La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses +pétales à l'air froid du matin. + +L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de +leurs rêves les troupeaux endormis. + +Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son +message à la mer. + +--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie. + +Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes +graminées, mort le coeur transpercé d'épines. + +A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors. + +--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je +n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis +sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué. + +Et il se pencha et la cueillit. + +Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la +main. + +La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle +dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché +à ses pieds. + +--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une +rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde. +Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons +ensemble, elle vous dira combien je vous aime. + +Mais la jeune fille fronça les sourcils. + +--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle. +D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et +chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs. + +--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère. + +Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau. + +Une lourde charrette l'écrasa. + +--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal +élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois +pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a +le neveu du chambellan. + +Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison. + +--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses +pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut +rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait +croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du +tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je +vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique. + +Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre +poudreux et se mit à lire. + + + + + + +LE GÉANT ÉGOÏSTE + + +Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient +l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant. + +C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur +le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait +douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison +rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits. + +Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement +que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter. + +--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres. + +Un jour, le géant revint. + +Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné +sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait +dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et +il résolut de rentrer dans son château. + +En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin. + +--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre. + +Et les enfants s'enfuirent. + +--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit +comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre. + +Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau. + + Défense d'entrer + sous peine + de + poursuites + +C'était un géant égoïste. + +Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation. + +Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse +et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas. + +Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se +promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui +était par delà. + +--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres. + +Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs +et de petits oiseaux. + +Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver. + +Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait +plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir. + +Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand +elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants +qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit. + +Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace. + +--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons +y vivre toute l'année. + +La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit +d'argent tous les arbres. + +Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles. + +Il accepta et vint. + +Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin +et renversait à chaque instant des cheminées. + +--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de +nous faire visite. + +La grêle arriva, elle aussi. + +Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit +du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors +elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle +était habillée de gris et son souffle était de glace. + +--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir, +disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait +son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change. + +Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus. + +Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en +donna aucun au jardin du géant. + +--Il est par trop égoïste, dit-il. + +Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la +grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres. + +Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il +entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il +crut que les musiciens du roi devaient passer par là. + +En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre, +mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter +dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du +monde. + +Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord +de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte. + +--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant. + +Et il sauta du lit et regarda. + +Que vit-il? + +Il vit un spectacle étrange. + +Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés +dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous +les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres +étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient +couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la +tête des enfants. + +Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices +et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient. + +C'était un joli tableau. + +Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné +du jardin. + +Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu +atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en +pleurant amèrement. + +Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le +vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui. + +--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre. + +Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le +garçonnet était trop petit. + +Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors. + +--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le +printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon +sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin +sera à jamais le lieu de récréation des enfants. + +Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait. + +Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et +descendit dans le jardin. + +Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent +la fuite et le jardin redevint hivernal. + +Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si +pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant. + +Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et +le déposa sur l'arbre. + +Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et +le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant +et l'embrassa. + +Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus +méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux. + +--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant. + +Et il prit une grande hache et renversa la muraille. + +Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le +géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait +jamais vu. + +Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au +géant. + +--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché +sur l'arbre? + +C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé. + +--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti. + +--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant. + +Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et +qu'avant ils ne l'avaient jamais vu. + +Et le géant devint tout triste. + +Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer +avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant. +Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier +petit ami et souvent il en parlait. + +--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire. + +Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait +plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et +regardait jouer les enfants et admirait son jardin. + +--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les +plus belles des fleurs. + +Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre. +Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le +sommeil du printemps et le repos des fleurs. + +Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention. + +Certes, c'était une vision merveilleuse. + +A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies +fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits +d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon +qu'il aimait. + +Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le +jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et, +quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit: + +--Qui donc a osé te blesser? + +Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux +clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds. + +--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une +grande épée et je le tuerai. + +--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour. + +--Qui est-ce? dit le géant. + +Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit +garçon. + +Et le garçon sourit au géant et lui dit: + +--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous +viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis. + +Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le +géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches. + + + + +NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE + + +Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau +d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort +d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que +l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte. + + + + +EGO TE ABSOLVO + +I + +Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière +des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec +leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq +longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil, +presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage +croissante. + +N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur +avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne +serait à eux. + +Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser +le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent. + +Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère +sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers +qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais +où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les +marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des +vaincus. + +Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas +que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux +compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans +revanche. + +Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il +paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent. + +--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche. + +L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend +dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa +poitrine, crachent la mort. + +L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus. + +Les vautours des Pyrénées font le reste. + +Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et +courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son +fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide. + +Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à +inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier. + +Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe! + +Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de +cet étrange double rôle du prêtre soldat. + +Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas +tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que +s'il avait pris il fusillerait. + +Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau +de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire. + +Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante, +immédiate, inéluctable! + +Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses +paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans +l'inévitable là-bas. + + + +II + +Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en +sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent +le sentier de Buenavista. + +Au hasard il tira. + +Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le +temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil, +le Navarrais ne sut point tirer. + +La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs +descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux +brillants. + +Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et +de la République. + +La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey +neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées +à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des +mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses +de pierre du chaos de Mallorta. + +Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque +mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa +faction. + +--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont +fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que +tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des +bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami! + +Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière: + +--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les +nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine +a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la +Navarre est au roi Carlos, fils de Juive! + +Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un +bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans +les nuages. + +Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de +navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega. + +--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant +sa carabine. + +Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la +kyrielle des blasphèmes. + +Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de +sang que rendait le corps de la femme éventrée. + +Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait. + +Martinez n'essaya pas de nier la querelle. + +De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement +de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène. + +--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée +d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins +Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en +s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de +vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi +confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton +_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition. + +--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction... +Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle! + +Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la +cervelle sur les deux cadavres. + +--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi +Carlos n'aurait plus d'armée! + + + +OLD BISHOP'S + + +C'était un soir à l'Épatant. + +Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec +lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de +ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on +n'en voit guère. + +Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours +entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix: + +--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez +fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a +bien des chances pour que vous me répondiez par la négative? + +--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers +de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an +passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde +en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis +ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham. +«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et +de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne +fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements. +Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences, +grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée, +magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon +cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa +géographie. + +--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester +vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez +parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai +dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou +la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes, +et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de +Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets. + +De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste +railleur: + +--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin +Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de +course. + +--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du +soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si +je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du +cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs, +car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des +policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à +minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques +lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez, +mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les +_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la +noche_. + +--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir +en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la +Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne +serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que +l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus +amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle +ressemble fort à celle de l'Intimé. + + Il dit fort posément ce dont on n'a que faire + Et court le grand galop quand il est à son fait, + +Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère. +Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme +disait cet animal de Lippmann. + +--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est +encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon +cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi +écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la +gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la +bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur +de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de +Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du +brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce +n'est qu'une anecdote. + +Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon +existence. + +Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires. + +J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour +l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce +devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus +volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce +Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé +jusqu'à monsieur de Cerneval. + +J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un +personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que +l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire +à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la +paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous +plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en +compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il +vous en dégoisait une vraie fanfare. + +J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en +quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des +souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry +ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est +singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au +suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de +ses historiettes. + +Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui +aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi +je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé +la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus +réveillé. + +Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière +à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old +Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son +geôlier de père. + +J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William +Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par +an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous +forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards. + +La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du +grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce +rapprochement qui me charmait. + +Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition, +qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon +immoralité. + +Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc +éclat de rire. + +--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The +Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste, +une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson +sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un +chirurgien connu de Nottingham. + +Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné +pour ce que l'on appelle les droits personnels. + +Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un +point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité +humaine ailleurs. Simple question de latitude. + +Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au +fond la différence pour le guillotiné ou le pendu. + +Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte +livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de +vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est +bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que +les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express +consentement du corps d'un pendu. + +D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de +visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin +de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas +leur âme, mais leur guenille. + +C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père. + +Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés +que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils +consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, +mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur. + +Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches +lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs +cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré +de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old +Bishop's ne contenait aucun condamné à mort. + +--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un +gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson, +en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de +difficile à dire. + +Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de +moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive +mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du +moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une +amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en +ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum +principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre. + +L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau. + +Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut +tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui +il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées. + +Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin +bien en règle. + +Trois jours s'écoulèrent. + +Le client du chirurgien faisait bombance. + +La première guinée s'était fondue comme par enchantement. + +Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous +forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du +prisonnier. + +A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture, +sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable». + +Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui +brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et +comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent +dès lors des rasades. + +--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient +ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra +supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair. +Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un +attendrissement d'ivrogne. + +--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte: +«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je +connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc +du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes +cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai.... + +Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à +son habitude. + +--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe. + +En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là +que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en +travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous +n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de +Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le +père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris +du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade. + + + + +LA PEAU D'ORANGE + + +I + +J'étais tout fraîchement en possession de mon diplôme de doctorat, et, +la clientèle venant lentement, j'avais de longues heures pour flâner +dans les cliniques. + +C'est là que je connus John Mérédith. + +Médecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de médecine, +le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fûmes +en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre +jeunes gens du même âge et des mêmes goûts. + +J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac où je m'imaginais avoir +découvert ma _moitié d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette +petite bécasse d'Angèle qui entra au couvent avant que je fusse bien +fixé sur mes sentiments. + +Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur. +Il habitait, avec la très jeune femme, au printemps de laquelle il eut +la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonnée de lierres +et de glycines, dans un grand parc, à faible distance de la gare de +Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures +et demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, qui était française +et catholique, rentrait de la messe, dite à cette charmante église +de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art à faire honte aux +cathédrales de province. + +Nous passions la journée sur la terrasse embaumée de senteurs de +citronnelles, à bavarder avec le vieux lord ou à écouter le piano de +lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berçante harmonie, +ou bien nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles en fleurs +ou les premiers lilas. + +Généralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mérédith se +faire le chevalier servant de madame Marcelle. + +Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour, +les bras chargés de bouquets et de verdure. + +Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour +et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en étaient à +cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme +d'un vieil oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle. + +Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du contraste des deux +attitudes, que j'avais remarquées en eux, me répondit avec une +spontanéité pleine d'humour. + +--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa présence +auprès de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle déteste +cordialement son neveu: mes visites à son mari l'ennuient. Mais quand +nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui +aiment la marche, les grands arbres, la brise fraîche, l'air irrespiré +des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans, +un esprit pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné et l'on ne me +dit point sot. Bref, nous ne songeons qu'à nous amuser et à jouir de +la vie pendant notre promenade, quittes à reprendre nos attitudes +d'hostilité courtoise en nous rapprochant du logis. + +Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais pas que l'amie dans les +bois ne fût pas l'amie à la maison et que sa psychologie me semblait +bien subtile. + +--Je n'ai pas dit _amie_, me répliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est +tout différent. Il n'y a pas d'amitié possible entre la femme de mon +oncle et moi: la camaraderie n'engage à rien. + +Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-là, je songe que peut-être au fond +j'étais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchanté +que Mérédith lui battit si froid. + +Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, était probablement ce +qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angèle. + +Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je fréquentais +le toit hospitalier de lord William,--c'était le 14 juin 188.,--nous +déjeunions tous quatre dans la petite salle à manger Renaissance. + +Nous en étions au dessert et madame Marcelle, à la mode anglaise, fit +apporter les vins. + +Généralement elle restait à table et se préoccupait d'empêcher lord +William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de +Corton. + +Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans une profonde distraction. + +Comme j'ai toujours été un très petit buveur, je laissai les deux +Anglais se faire raison et j'observai ma voisine. + +Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier +par quartier. + +D'abord, avec son couteau à fruits, elle la découpa en longues lanières; +puis, elle subdivisa les lanières en petits losanges; enfin, elle réunit +les petits losanges en un tas au milieu de son assiette. + +Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la conversation de son mari, +elle coupa de deux ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait, +d'une croisière dans les mers de Chine. + +Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un instant sur son assiette et +s'absorba dans l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation, +disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette. + +Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pièce à la mode, +comme se désintéressant de son travail d'arabesques, éleva le couteau +sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste décidé ramena +les losanges au centre de l'assiette. + +De nouveau, le manège du couteau recommença et, cette fois, deux +losanges seuls s'alignèrent. Un instant, le couteau reposa sur +l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientôt la +position verticale. + +Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau +d'orange et les remit en tas. + +Le jeu était fini. + +Lord William continuait l'interminable récit de ses querelles avec lord +Elgin. Mérédith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry. + +Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _niña_. + +Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange était un système +organisé de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser +qu'à Mérédith. + +Mais à quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout +loisir de causer loin des indiscrets? + +Dans une bouffée de fumée de mon cigare, je me décidai à jeter un +coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impératif ne quittait pas +Mérédith, comme si elle attendait une réponse. + +--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en +abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus près possible +de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes? + +--Elles disent, mon garçon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le +docteur. + +--A votre disposition, lord William. + +--Eh bien! En ce cas, préparons-nous au départ. Milady, tâchez de ne pas +mettre plus d'une heure à votre toilette, conclut lord William d'un ton +malicieux. + +Et nous partîmes comme à l'accoutumée. Mais j'observai que la tante et +le neveu, sitôt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation, +madame Marcelle multipliant les gestes impératifs, tandis que Mérédith +semblait riposter par des dénégations. + + + +II + +Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi, +à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame +Babington. + +Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque +bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides, +lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des +procédés spéciaux, se fit servir un bitter. + +Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde +pénétra jusque devant la terrasse. + +Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau. + +--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est +foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà +nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter +Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous +partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et +d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a. + +Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier. + +Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du +piano. + +Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de +souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se +coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas. + +J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu +gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien +même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait. + +--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente. +Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à +la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le +souhaite, de bon appétit. + +Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à +substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos. + +Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que +d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de +Mérédith. + +Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du +Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin +s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano, +jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori. + +Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les +feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne. + +Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la +retraite. + +Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle +qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au +plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût. + +--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les +domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui +couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à +demain soir. + +J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne +tardai pas à m'endormir. + +Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune. + +Je frottai une allumette pour consulter ma montre. + +Il était deux heures et quart. + +J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de +Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit. + +Le lit était vide. + +«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith +est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau +d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure +du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment +des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il +n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si +j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons +de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord +William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce +vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une +femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette +nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise. +Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la +breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher? +Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui. + +Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est +qu'au petit jour que je pus enfin dormir... + + + +III + +Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit une exclamation +angoissée de Mérédith qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je fus en +état de me présenter décemment, je le suivis. + +--Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante que je rencontrai sur le +palier du premier étage. + +--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant. + +Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au couteau posé sur l'assiette +sous les deux losanges de peau d'orange. + +La voix de Mérédith, une voix blanche, m'appelait de la chambre +entr'ouverte. + +J'entrai. + +Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait au pied du lit. + +Mérédith, du geste, me désigna le cadavre. + +Je m'approchai. + +Comme me l'avait révélé le premier coup d'oeil, lord William avait cessé +de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du +décès. + +Quelque souci, quelque préoccupation que j'eusse des événements de la +nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne fût +naturelle: c'était une rupture d'anévrisme en apparence indiscutable. +La course disproportionnée aux forces du malade, ses abus habituels +des boissons alcooliques, ses excès de la veille pouvaient expliquer +l'accident. + +J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien et si savant chimiste. + +Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Après tout, le médecin +légiste se débrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au +fond c'étaient des hypothèses et non une science,--n'avait aucun rôle à +jouer ici. Le collègue, que Mérédith avait fait appeler constaterait +les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait +satisfaite. + +S'il y avait...autre chose, la conscience de Mérédith et de Marcelle +aurait seule à en répondre... + +Et d'ailleurs y avait-il autre chose? + +Une intrigue, un rendez-vous? D'accord. + +Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le monde m'eût pris pour un fou. +On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord +William et que si les résultats de ces libations exagérées avaient été +moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'était pas une +raison pour troubler de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude de +Ville-d'Avray. + +Je renfonçai en moi mes doutes et je me tus. + + + +IV + +Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement de son oncle, pour +l'Angleterre. + +Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents éloignés et je +n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ. + +Je sus vers cette époque par le carton banal que Mérédith épousait la +tante qu'il exécrait, prétendait-il, et plus tard j'appris que le titre +de lord ne risquait pas de passer à des collatéraux car, suivant le +cliché usuel, le ciel avait plusieurs fois béni leur union. + +A diverses reprises, je reçus de mon ancien ami des invitations à le +visiter à Inverness, mais les circonstances me retenaient malgré moi à +Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement démêlé dans leur intimité +si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le +bonheur dans l'amour. + +_Quien sabe?_ + +Nous jugeons si vite et si méchamment, nous autres sceptiques endurcis! +conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE. + Note bibliographique du traducteur. + Le Crime de lord Arthur Savile. + Contes. + Note bibliographique du traducteur. + L'Ami Dévoué. + La Fameuse Fusée. + Le Prince Heureux. + Le Rossignol et la Rose. + Le Géant Égoïste. + Nouvelles publiées en Amérique. + Note bibliographique du traducteur. + Ego te absolvo. + Old Bishop's. + La Peau d'orange. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 *** diff --git a/14693-h/14693-h.htm b/14693-h/14693-h.htm new file mode 100644 index 0000000..40c4e0c --- /dev/null +++ b/14693-h/14693-h.htm @@ -0,0 +1,6747 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Le crime de lord Arthur Saville</title> + <meta name="author" content="OSCAR WILDE"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<br><br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + + +<p><i>Le Crime de lord Arthur Savile</i>, ici traduit +en français pour la première fois, est, +dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages +les plus curieuses.</p> + +<p>Quand cette nouvelle parut, en 1891, +dans le sillage triomphal du <i>Portrait de +Dorian Gray</i>, la critique anglaise ne fut +frappée que de son caractère paradoxal. +C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup +de revues et de journaux sur l'appréciation +desquels pesait l'apparence ironique +du sous-titre appliqué à un projet +d'assassinat: <i>étude de devoir</i>.</p> + +<p>Quelques notes, volontairement semées +par Oscar Wilde dans son récit, achevèrent +d'égarer les juges.</p> + +<p>Puis, on chercha des parentés à l'idée +inspiratrice de ce récit. Il est évident, se +disait-on, qu'Oscar Wilde a lu <i>le Bonheur +dans le crime</i> de Barbey d'Aurevilly et il +a également emprunté quelque chose à +<i>A Rebours</i>.</p> + +<p>C'est possible, mais ces reflets, s'ils +sont sensibles, ne sont pas capitaux.</p> + +<p>Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre +et l'on peut dire que <i>Le Crime de lord Arthur +Savile</i> est pathologiquement le plus +caractéristique des écrits d'Oscar Wilde.</p> + +<p>L'écrivain y intervertit les notices du +Bien et du Mal dans le cerveau de son +héros, non en écrivain paradoxal mais en +véritable malade.</p> + +<p>La distinction est aisée à faire.</p> + +<p>Lisez plutôt le très curieux roman de +Georges Darien, <i>Le Voleur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui est un +long et amusant paradoxe, et vous verrez +tout de suite la différence entre les deux +notes. Dans le volume de Darien, Georges +Randal, a choisi le vol comme profession: +il se fait voleur comme on se fait banquier, +médecin ou avocat, et il a des idées de +voleur sur toutes choses. Il lutte contre la +société avec des armes qu'il a choisies et +que Darien a fourbies logiquement d'après +la mentalité de son héros. Randal, qui +n'est pas un monstre, a exactement la +sensibilité d'un <i>outlaw</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Stock, éditeur.</blockquote> + +<p>Il en est tout autrement de lord Arthur +Savile que de Georges Randal. Le point +excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, +on ne saurait raisonner plus +normalement.</p> + +<p>«En contemplant en ce moment le portrait +de Sybil, lord Arthur, écrit Wilde, +fut rempli de cette terrible pitié qui naît +de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le +<i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tête +serait une trahison pareille à celle de Judas, +un crime pire que tous ceux qu'ont +jamais rêvé les Borgia.</p> + +<p>«Quel bonheur y aurait-il pour eux, +quand à tout moment il pourrait être appelé +à accoupler l'épouvantable prophétie +écrite dans sa main?</p> + +<p>«A tout prix il fallait reculer le mariage...</p> + +<p>«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune +fille, bien que le seul contact de ses doigts +quand ils étaient assis l'un près de l'autre, +fît tressaillir tous les nerfs de son corps +d'une joie exquise, il n'en reconnut pas +moins clairement où était son devoir et +eut pleine conscience de ce fait qu'il n'avait +pas le droit de l'épouser <i>jusqu'à ce +qu'il eût commis le meurtre</i>.</p> + +<p>«Cela fait, il pourrait se présenter devant +les autels avec Sybil Merton et remettre +sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, +sans crainte de mal agir.</p> + +<p>«Cela fait, il pourrait la prendre dans +ses bras, sachant qu'elle n'aurait jamais +à courber sa tête sous la honte.</p> + +<p>«Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le +plus tôt serait le meilleur pour tous deux».</p> + +<p>Le héros de Wilde, en vertu de cet +étrange raisonnement, commet donc son +crime <i>par devoir</i>. Or, si l'on lit avec soin +les ouvrages que de savants médecins ont +consacrés au cas du romancier, on verra +quelle illustration cette nouvelle apporte +aux théories les plus récentes.</p> + +<p>Les contes qui complètent ce volume +sont, tout au contraire, de pures fantaisies +littéraires, des pages de l'exquis dilettante +que fut Wilde. Il y a là quelques traits de +cette ironie que les critiques d'Outre-Manche +appelaient des <i>Wildismes</i>.</p> + +<p>Le lecteur aura ainsi un point de comparaison +qui lui permettra de rejeter ou +d'admettre les considérations présentées +plus haut.</p> + +<p>LE TRADUCTEUR.</p> +<br><br><br> + + +<p>La première édition de la nouvelle <i>Le Crime de +lord Arthur Savile</i> a paru en juillet 1891 chez l'éditeur +Osgood. Cette nouvelle a été réimprimée à 300 +exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, +sans date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>LE CRIME +DE LORD ARTHUR SAVILE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>C'était la dernière réception de lady Windermere, +avant le printemps.</p> + +<p>Bentinck House était, plus que d'habitude, +encombré d'une foule de visiteurs.</p> + +<p>Six membres du cabinet étaient venus directement +après l'audience du <i>speaker</i>, avec +tous leurs crachats et leurs grands cordons.</p> + +<p>Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes +les plus élégants et, au bout de la galerie +de tableaux, se tenait la princesse Sophie +de Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, +avec de petits yeux noirs et de merveilleuses +émeraudes, parlant d'une voix suraiguë +un mauvais français et riant sans nulle +retenue de tout ce qu'on lui disait.</p> + +<p>Certes, il y avait là un singulier mélange +de société: de superbes Pairesses bavardaient +courtoisement avec de violents radicaux. +Des prédicateurs populaires se frottaient +les coudes avec de célèbres sceptiques. Toute +une volée d'évêques suivait, comme à la piste, +une forte <i>prima-donna</i>, de salon en salon. +Sur l'escalier se groupaient quelques membres +de l'Académie royale, déguisés en artistes, +et l'on a dit que la salle à manger était +un moment absolument bourrée de génies.</p> + +<p>Bref, c'était une des meilleures soirées de +lady Windermere et la princesse y resta jusqu'à +près de onze heures et demie passées.</p> + +<p>Sitôt après son départ, lady Windermere +retourna dans la galerie de tableaux où un +fameux économiste exposait, d'un air solennel, +la théorie scientifique de la musique à +un virtuose hongrois écumant de rage.</p> + +<p>Elle se mit à causer avec la duchesse de +Paisley.</p> + +<p>Elle paraissait merveilleusement belle, avec +son opulente gorge d'un blanc ivoirin, ses +grands yeux bleus de myosotis et les lourdes +boucles de ses cheveux d'or. Des cheveux +d'<i>or pur</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, pas des cheveux de cette nuance +paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau +nom de l'or, des cheveux d'un or comme tissé +de rayons de soleil ou caché dans un ambre +étrange, des cheveux qui encadraient son visage +comme d'un nimbe de sainte, avec quelque +chose de la fascination d'une pécheresse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>C'était une curieuse étude psychologique +que la sienne.</p> + +<p>De bonne heure dans la vie, elle avait découvert +cette importante vérité que rien ne +ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, +et, par une série d'escapades insouciantes,—la +moitié d'entre elles tout à fait innocentes,—elle +avait acquis tous les privilèges +d'une personnalité.</p> + +<p>Elle avait plusieurs fois changé de mari. +En effet, le Debrett portait trois mariages à +son crédit, mais comme elle n'avait jamais +changé d'amant, le monde avait depuis longtemps +cessé de jaser scandaleusement sur son +compte.</p> + +<p>Maintenant, elle avait quarante ans, pas +d'enfants, et cette passion désordonnée du +plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés +jeunes.</p> + +<p>Soudain, elle regarda curieusement tout autour +du salon et dit de sa claire voix de contralto:</p> + +<p>—Où est mon chiromancien?</p> + +<p>—Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse +avec un tressaillement involontaire.</p> + +<p>—Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis +vivre sans lui maintenant.</p> + +<p>—Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, +murmura la duchesse, essayant de se +rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien +et espérant que ce n'était pas tout +à fait la même chose qu'un chiropodist.</p> + +<p>—Il vient voir ma main régulièrement +deux fois chaque semaine, poursuivit lady +Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt.</p> + +<p>—Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit +être là quelque espèce de manucure. Voilà +qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au +moins c'est un étranger. De la sorte ce sera un +peu moins désagréable.</p> + +<p>—Certes, il faut que je vous le présente.</p> + +<p>—Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous +voulez donc dire qu'il est ici.</p> + +<p>Elle chercha autour d'elle son petit éventail +en écaille de tortue et son très vieux châle de +dentelle, comme pour être prête à fuir à la première +alerte.</p> + +<p>—Naturellement il est ici. Je ne puis songer +à donner une réunion sans lui. Il me dit +que j'ai une main purement psychique et que +si mon pouce avait été un tant soit peu plus +court, j'aurais été une pessimiste convaincue +et me serais enfermée dans un couvent.</p> + +<p>—Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait +très soulagée. Il dit la bonne aventure, je +suppose?</p> + +<p>—Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, +un tas de choses de ce genre. L'année +prochaine, par exemple, je courrais grand +danger, à la fois sur terre et sur mer. Ainsi il +faut que je vive en ballon et que, chaque soir, +je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. +Tout cela est écrit là, sur mon petit doigt ou sur +la paume de ma main, je ne sais plus au juste.</p> + +<p>—Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, +Gladys.</p> + +<p>—Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence +peut résister aux tentations par le temps +qui court. Je pense que chacun devrait faire +lire dans sa main, une fois par mois, afin de +savoir ce qu'il ne doit pas faire. Si personne +n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, +je vais y aller moi-même.</p> + +<p>—Laissez-moi ce soin, lady Windermere, +dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui +se trouvait là et suivait la conversation avec +un sourire amusé.</p> + +<p>—Merci beaucoup, lord Arthur; mais je +crains que vous ne le reconnaissiez pas.</p> + +<p>—S'il est aussi singulier que vous le dites, +lady Windermere, je ne pourrais guère le +manquer. Dites seulement comment il est +et, sur l'heure, je vous l'amène.</p> + +<p>—Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je +veux dire qu'il n'a rien de mystérieux, d'ésotérique, +qu'il n'a pas une apparence romantique. +C'est un petit homme, gros, avec une +tête comiquement chauve et de grandes lunettes +d'or, quelqu'un qui tient le milieu +entre le médecin de la famille et l'attorney +de village. J'en suis aux regrets, mais ce n'est +pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. +Tous mes pianistes ont exactement l'air de +pianistes et tous mes poètes exactement l'air +de poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, +j'avais invité à dîner un épouvantable conspirateur, +un homme qui avait versé le sang +d'une foule de gens, qui portait toujours une +cotte de mailles et avait un poignard caché +dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez +que quand il est arrivé, il avait simplement +la mine d'un bon vieux clergyman. +Toute la soirée, il fit pétiller ses bons mots. +Certes, il fut très amusant et bien de tous +points, mais j'étais cruellement déçue. Quand +je l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, +il se contenta de rire et me dit qu'elle était +trop froide pour la porter en Angleterre... +Ah! voici M. Podgers. Eh bien! monsieur +Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la +main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, +voulez vous enlever votre gant... non pas +celui de la main gauche... l'autre...</p> + +<p>—Ma chère Gladys, vraiment je ne crois +pas que ceci soit tout à fait convenable, dit +la duchesse en déboutonnant comme à regret +un gant de peau assez sale.</p> + +<p>—Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, +dit lady Windermere: <i>on a fait le monde +ainsi</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Mais il faut que je vous présente, +duchesse. Voici M. Podgers, mon chiromancien +favori; monsieur Podgers, la duchesse +de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un +mont de la lune plus développé que le mien, +je ne croirais plus en vous désormais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de +ce genre dans ma main, dit la duchesse d'un +ton grave.</p> + +<p>—Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, +répliqua M. Podgers en jetant un coup d'oeil +sur la petite main grassouillette aux doigts +courts et carrés. La montagne de la lune n'est +pas développée. Cependant la ligne de la vie +est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de +laisser fléchir le poignet... je vous remercie... +trois lignes distinctes sur la <i>rascette</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>... vous +vivrez jusqu'à un âge avancé, duchesse, et +vous serez extrêmement heureuse... Ambition +très modérée, ligne de l'intelligence sans +exagération, ligne du coeur...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, +cria lady Windermere.</p> + +<p>—Rien ne me serait plus agréable, répondit +M. Podgers en s'inclinant, si la duchesse +y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire +que je vois une grande constance d'affection +combinée avec un sentiment très fort du devoir.</p> + +<p>—Veuillez continuer, monsieur Podgers, +dit la duchesse dont le regard marquait la +satisfaction.</p> + +<p>—L'économie n'est pas la moindre des +vertus de votre Grâce, poursuivit M. Podgers.</p> + +<p>Lady Windermere éclata en rires convulsifs.</p> + +<p>—L'économie est une excellente chose, +remarqua la duchesse avec complaisance. +Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux +et pas une maison convenable où l'on +pût habiter.</p> + +<p>—Et maintenant il a douze maisons et pas +un seul château, s'écria lady Windermere.</p> + +<p>—Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime...</p> + +<p>—Le confort, reprit M. Podgers, et les +perfectionnements modernes, et l'eau chaude +amenée dans toutes les chambres. Votre +Grâce a tout à fait raison. Le confort est la +seule chose que notre civilisation puisse nous +donner.</p> + +<p>—Vous avez admirablement décrit le caractère +de la duchesse, monsieur Podgers. +Maintenant veuillez nous dire celui de lady +Flora.</p> + +<p>Et pour répondre à un signe de tête de +l'hôtesse souriante, une petite jeune fille, aux +cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates +très hauts, se leva gauchement de dessus le +canapé et exhiba une longue main osseuse +avec des doigts aplatis en spatule.</p> + +<p>—Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, +une excellente pianiste et peut-être une +musicienne hors ligne. Très réservée, très +honnête et douée d'un vif amour pour les +bêtes.</p> + +<p>—Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la +duchesse se tournant vers lady Windermere. +Absolument exact. Flora élève deux douzaines +de collies à Macloskie et elle remplirait +notre maison de ville d'une véritable ménagerie +si son père le lui permettait.</p> + +<p>—Bon! mais c'est justement là ce que je +fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en +riant lady Windermere. Seulement je préfère +les lions aux collies.</p> + +<p>—C'est là votre seule erreur, lady Windermere, +dit M. Podgers avec un salut pompeux.</p> + +<p>—Si une femme ne peut rendre charmantes +ses erreurs, ce n'est qu'une femelle, répondit-elle... +Mais il faut encore que vous nous lisiez +dans quelques mains... Venez, sir Thomas, +montrez les vôtres à M. Podgers.</p> + +<p>Et un vieux monsieur d'allure fine, qui +portait un veston blanc, s'avança et tendit au +chiromancien une main épaisse et rude avec +un très long doigt du milieu.</p> + +<p>—Nature aventureuse; dans le passé quatre +longs voyages et un dans l'avenir... Naufragé +trois fois... Non deux fois seulement, mais +en danger de naufrage lors de votre prochain +voyage. Conservateur acharné, très ponctuel, +ayant la passion des collections de curiosités. +Une maladie dangereuse entre la seizième +et la dix-huitième année. A hérité d'une +fortune vers la trentième. Grande aversion +pour les chats et les radicaux.</p> + +<p>—Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. +Vous devriez lire aussi dans la main de ma +femme.</p> + +<p>—De votre seconde femme, dit tranquillement +M. Podgers qui conservait toujours la +main de sir Thomas dans la sienne.</p> + +<p>Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, +aux cheveux noirs et aux cils de +sentimentale, refusa nettement de laisser révéler +son passé ou son avenir.</p> + +<p>Aucun des efforts de lady Windermere ne +put non plus amener M. de Koloff, l'ambassadeur +de Russie, à consentir même à retirer +ses gants.</p> + +<p>En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter +cet étrange petit homme au sourire +stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux +d'un brillant de perle, et quand il dit à la +pauvre lady Fermor, tout haut et devant +tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de +la musique, mais qu'elle raffolait des musiciens, +on estima, en général, que la chiromancie +est une science qu'il ne faut encourager +qu'en <i>tête-à-tête</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, +rien de la malheureuse histoire de lady +Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec +un très grand intérêt, avait une vive curiosité +de le voir lire dans sa main.</p> + +<p>Comme il éprouvait quelque pudeur à se +mettre en avant, il traversa la pièce et s'approcha +de l'endroit où lady Windermere était +assise et, avec une rougeur, qui était un +charme, lui demanda si elle pensait que +M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.</p> + +<p>—Certes oui, il s'occupera de vous, fit +lady Windermere. C'est pour cela qu'il est +ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des +lions en représentation. Ils sautent dans des +cerceaux, quand je le leur demande. Mais il +faut auparavant que je vous prévienne que je +dirai tout à Sybil. Elle vient luncher avec +moi demain pour causer chapeaux, et si +M. Podgers trouve que vous avez un mauvais +caractère ou une tendance à la goutte, +ou une femme qui vit à Bayswater<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, certainement +je ne le lui laisserai pas ignorer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Quartier avoisinant au nord Kensington Park, +habité par les femmes entretenues par l'aristocratie +de Londres (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<p>Lord Arthur sourit et hocha la tête.</p> + +<p>—Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil +me connaît aussi bien que je la connais.</p> + +<p>—Ah! je suis un peu contrariée de vous +entendre dire cela. La meilleure assise du +mariage, c'est un malentendu mutuel... non, +je ne suis pas du tout cynique. J'ai seulement +de l'expérience, ce qui, cependant, est très +souvent la même chose... M. Podgers, lord +Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez +dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé +à l'une des plus jolies filles de Londres: il y +a un mois que le <i>Morning Post</i> en a publié +la nouvelle.</p> + +<p>—Chère lady Windermere, s'écria la marquise +de Jedburgh, ayez l'obligeance de laisser +M. Podgers s'arrêter ici une minute de +plus. Il est en train de me dire que je monterai +sur les planches et cela m'intéresse au +plus au point.</p> + +<p>—S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je +ne vais pas hésiter à vous l'enlever. Venez +immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la +main de lord Arthur.</p> + +<p>—Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite +moue, comme elle se levait du canapé, +s'il ne m'est pas permis de monter sur les +planches, il me sera au moins permis d'assister +au spectacle, j'espère.</p> + +<p>—Naturellement. Nous allons tous assister +à la séance, répliqua lady Windermere. +Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous +et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur +est un de mes plus chers favoris.</p> + +<p>Mais quand M. Podgers vit la main de +lord Arthur, il devint étrangement pâle et +ne souffla mot.</p> + +<p>Un frisson sembla passer sur lui. Ses +grands sourcils broussailleux furent saisis +d'un tremblement convulsif du tic bizarre, +irritant, qui le dominait, quand il était embarrassé.</p> + +<p>Alors, quelques grosses gouttes de sueur +perlèrent sur son front jaune, comme une rosée +empoisonnée et ses doigts gras devinrent +froids et visqueux.</p> + +<p>Lord Arthur ne manqua pas de remarquer +ces étranges signes d'agitation et, pour la +première fois de sa vie, il éprouva de la +peur. Son mouvement naturel fut de se sauver +du salon, mais il se contint.</p> + +<p>Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il +fût, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.</p> + +<p>—J'attends, M. Podgers, dit-il.</p> + +<p>—Nous attendons tous, cria lady Windermere +de son ton vif, impatient.</p> + +<p>Mais le chiromancien ne répondit pas.</p> + +<p>—Je crois qu'Arthur va monter sur les +planches, dit lady Jedburgh, et qu'après votre +sortie M. Podgers a peur de le lui dire.</p> + +<p>Soudain M. Podgers laissa tomber la main +droite de lord Arthur et empoigna fortement +la gauche, se courbant si bas pour l'examiner +que la monture d'or de ses lunettes sembla +presque effleurer la paume.</p> + +<p>Un moment, son visage devint un masque +blanc d'horreur, mais il recouvra bientôt son +<i>sang-froid</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> et, regardant lady Windermere, +lui dit avec un sourire forcé:</p> + +<p>—C'est la main d'un charmant jeune +Homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Certes oui, répondit lady Windermere, +mais sera-t-il un mari charmant? Voilà ce +que j'ai besoin de savoir.</p> + +<p>—Tous les jeunes gens charmants sont +des maris charmants, reprit M. Podgers.</p> + +<p>—Je ne crois pas qu'un mari doive être +trop séduisant, murmura lady Jedburgh, d'un +air pensif. C'est si dangereux.</p> + +<p>—Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop +séduisants; s'écria lady Windermere. Mais +ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a +que les détails qui intéressent. Que doit-il arriver +à lord Arthur?</p> + +<p>—Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur +doit faire un voyage.</p> + +<p>—Oui, sa lune de miel naturellement.</p> + +<p>—Et il perdra un parent.</p> + +<p>—Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh +d'un ton apitoyé.</p> + +<p>—Certes non, pas sa soeur, répondit +M. Podgers avec un geste de dépréciation de +la main, un simple parent éloigné.</p> + +<p>—Bon! je suis cruellement désappointée, +fit lady Windermere. Je n'ai absolument rien +à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui +de parents éloignés? Voilà des années +que ce n'est plus la mode. Cependant, +je suppose qu'elle fera bien d'acheter une +robe de soie noire: cela sert toujours pour +l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons +souper. On a sûrement tout mangé là-bas, +mais nous pourrons encore trouver du bouillon +chaud. François faisait autrefois du bouillon +excellent, mais maintenant il est si agité +par la politique que je ne suis jamais certaine +de rien avec lui. Je voudrais bien que le général +Boulanger se tînt tranquille... Duchesse, +je suis sûre que vous êtes fatiguée!</p> + +<p>—Pas du tout, ma chère Gladys, répondit +la duchesse en marchant vers la porte, je me +suis beaucoup amusée et le chiropodist; je +veux dire le chiromancien, est très amusant. +Flora, où peut être mon éventail d'écaille de +tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... +Et mon châle de dentelle?... Oh +merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!</p> + +<p>Et la digne créature finit par descendre les +escaliers sans avoir laissé plus de deux fois +tomber son flacon d'odeur.</p> + +<p>Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était +demeuré debout près de la cheminée avec le +même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, +la même maladive préoccupation d'un avenir +mauvais.</p> + +<p>Il sourit tristement à sa soeur comme elle +glissa près de lui au bras de lord Plymdale, +fort jolie dans son brocard rose garni de perles, +et il entendit à peine lady Windermere, +quand elle l'invita à la suivre. Il pensa à Sybil +Merton et l'idée que quelque chose pourrait se +placer entre eux remplit ses yeux de larmes.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que +Némésis avait dérobé le bouclier de Pallas +et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il +paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect +d'un marbre dans sa mélancolie.</p> + +<p>Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un +jeune homme bien né et riche, une vie exquise +affranchie de tous soucis avilissants, +une vie d'une belle <i>insouciance</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> d'enfant, +et maintenant, pour la première fois, il eut +conscience du terrible mystère de la destinée, +de l'effrayante idée du sort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!</p> + +<p>Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa +main, en caractères qu'il ne pouvait lire mais +qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque +terrible secret de faute, quelque sanglant signe +de crime!</p> + +<p>N'y avait-il nulle échappatoire?</p> + +<p>Ne sommes-nous que des pions d'échiquier +que met en jeu une puissance invisible, que +des vases que le potier modèle à sa guise pour +l'honneur ou la honte?</p> + +<p>Sa raison se révolta contre cette pensée et +pourtant il sentait que quelque tragédie était +suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout +d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable.</p> + +<p>Les acteurs sont vraiment des gens heureux; +ils peuvent choisir de jouer soit la tragédie +soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, +de faire rire ou de faire pleurer. Mais, dans la +vie réelle, c'est bien différent.</p> + +<p>Bien des hommes et bien des femmes sont +contraints de jouer des rôles auxquels rien ne +les destinait. Nos Guildensterns nous jouent +Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme +un Prince Hal.</p> + +<p>Le monde est un théâtre, mais la pièce est +déplorablement distribuée.</p> + +<p>Soudain M. Podgers entra dans le salon.</p> + +<p>A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa +grasse figure sans distinction devint d'une +couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux +hommes se rencontrèrent et il y eut un moment +de silence.</p> + +<p>—La duchesse a laissé ici un de ses gants, +lord Arthur, et elle m'a demandé de le lui +rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le +vois sur le canapé!... Bonsoir!</p> + +<p>—Monsieur Podgers, il faut que j'insiste +pour que vous me donniez une réponse immédiate +à une question que je vais vous poser.</p> + +<p>—A un autre moment, lord Arthur. La +duchesse m'attend. Il faut que je la rejoigne.</p> + +<p>—Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas +si pressée.</p> + +<p>—Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, +dit M. Podgers avec un sourire maladif. +Le beau sexe est toujours impatient.</p> + +<p>Les lèvres fines, et comme ciselées de lord +Arthur se plissèrent d'un dédain hautain.</p> + +<p>La pauvre duchesse lui semblait de si maigre +importance en ce moment.</p> + +<p>Il traversa le salon et vint à l'endroit où +M. Podgers était arrêté.</p> + +<p>Il lui tendit sa main.</p> + +<p>—Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi +la vérité. Je veux la connaître. Je ne suis +pas un enfant.</p> + +<p>Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous +ses lunettes d'or. Il se porta d'un air gêné +d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts +jouaient nerveusement avec une chaîne de +montre étincelante.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu +dans votre main, lord Arthur, quelque chose +de plus que ce que je vous ai dit?</p> + +<p>—Je sais que vous avez vu quelque chose +de plus et j'insiste pour que vous me disiez +ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de +cent livres.</p> + +<p>Les yeux verts étincelèrent une minute, +puis redevinrent sombres.</p> + +<p>—Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix +basse.</p> + +<p>—Oui, cent guinées. Je vous enverrai un +chèque demain. Quel est votre club?</p> + +<p>—Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en +ai pas en ce moment, mais mon adresse est... +Permettez-moi de vous donner ma carte.</p> + +<p>Et tirant de la poche de son veston un morceau +de carton doré sur tranche, M. Podgers +le tendit avec un salut profond à lord Arthur +qui lut:</p> + +<blockquote><p> +MR SEPTIMUS R PODGERS.<br> +CHIROMANCIEN<br> +<i>103a West Moon street</i> +</p></blockquote> + +<p>—Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers +d'un ton mécanique, et je fais une réduction +pour les familles.</p> + +<p>—Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant +très pâle et lui tendant la main.</p> + +<p>M. Podgers regarda autour de lui d'un coup +d'oeil nerveux et fit retomber la lourde <i>portière</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +sur la porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. +Vous feriez mieux de vous asseoir.</p> + +<p>—Dépêchez, monsieur, cria de nouveau +lord Arthur frappant du pied avec colère sur +le parquet ciré.</p> + +<p>M. Podgers sourit, sortit de sa poche une +petite loupe à verre grossissant et l'essuya +soigneusement avec son mouchoir.</p> + +<p>—Je suis tout à fait prêt, dit-il.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Dix minutes plus tard, le visage blanc de +terreur, les yeux affolés de chagrin, lord Arthur +Savile se précipitait hors de Bentinck +House.</p> + +<p>Il se fit un chemin à travers la cohue des +valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient +autour du grand pavillon à colonnades.</p> + +<p>Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que +ce fût.</p> + +<p>La nuit était très froide et les becs de gaz, +autour du square, scintillaient et vacillaient +sous les coups de fouet du vent, mais ses +mains avaient une chaleur de fièvre et ses +tempes brûlaient comme du feu.</p> + +<p>Il allait et venait, presque avec la démarche +d'un homme ivre.</p> + +<p>Un agent de police le regarda avec curiosité, +comme il passait, et un mendiant, qui +se détacha d'un pas de porte pour lui demander +l'aumône, recula d'effroi en voyant un +malheur plus grand que le sien.</p> + +<p>Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous +un réverbère et regarda ses mains. Il crut +voir la tache de sang qui les souillait et un +faible cri jaillit de ses lèvres tremblantes.</p> + +<p>Assassin! voilà ce que le chiromancien y +avait vu. Assassin! La nuit même semblait le +savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles. +Les coins sombres des rues étaient pleins +de cette accusation. Elle grimaçait à ses yeux +aux toits des maisons.</p> + +<p>Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois +sombre semblait le fasciner. Il s'appuya aux +grilles d'un air las, refroidissant ses tempes +à l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur +des arbres.</p> + +<p>—Assassin! Assassin! répéta-t-il comme +si la réitération de l'accusation pouvait obscurcir +le sens du mot.</p> + +<p>Le son de sa propre voix le fit frissonner et, +pourtant, il souhaitait presque que l'écho +l'entendit et réveillât de ses rêves la cité endormie. +Il sentait un désir d'arrêter le passant +de hasard et de tout lui dire.</p> + +<p>Puis, il erra autour d'Oxford-street dans +des ruelles étroites et honteuses.</p> + +<p>Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, +comme il passait.</p> + +<p>D'une cour sombre arriva à lui un bruit de +jurons et de gifles, suivi de cris perçants et, +pressés pêle-mêle sous une porte humide et +glaciale, il vit les dos voûtés et les corps usés +de la pauvreté et de la vieillesse.</p> + +<p>Une étrange pitié s'empara de lui.</p> + +<p>Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils +prédestinés à leur sort, comme lui au sien? +N'étaient-ils comme lui que les marionnettes +d'un guignol monstrueux?</p> + +<p>Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais +la comédie de la souffrance qui le frappa, son +inutilité absolue, son grotesque manque de +sens. Que tout lui parut incohérent, dépourvu +d'harmonie! Il était stupéfait de la discordance +qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de +notre temps et les faits réels de l'existence.</p> + +<p>Il était encore très jeune.</p> + +<p>Quelque temps après, il se trouva en face +de Marylebone Church.</p> + +<p>La chaussée silencieuse semblait un long +ruban d'argent pâli, moucheté ici et là par les +arabesques sombres d'ombres mouvantes.</p> + +<p>Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne +des becs de gaz vacillants et devant une petite +maison entourée de murs stationnait un +fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le +siège.</p> + +<p>Lord Arthur marcha à pas rapide dans la +direction de Portland Place, regardant à chaque +instant autour de lui comme s'il craignait +d'être suivi.</p> + +<p>Au coin de Rich-Street, deux hommes +étaient arrêtés et lisaient une petite affiche +sur une palissade.</p> + +<p>Un étrange sentiment de curiosité agit sur +lui et il traversa la rue dans cette direction.</p> + +<p>Comme il approchait, le mot <i>assassin</i> en +lettres noires lui heurta l'oeil.</p> + +<p>Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta +aux joues.</p> + +<p>C'était un avis officiel offrant une récompense +à qui fournirait des renseignements +propres à faciliter l'arrestation d'un homme, +de taille moyenne, entre trente et quarante +ans, portant un chapeau mou à rebords relevés, +une veste noire et des pantalons de toile +de coton rayée. Cet homme avait une cicatrice +sur la joue droite.</p> + +<p>Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut +encore.</p> + +<p>Il se demanda si l'homme serait arrêté et +comment il avait reçu cette écorchure.</p> + +<p>Peut-être un jour son nom serait-il placardé +de la sorte sur les murailles de Londres? Un +jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à prix.</p> + +<p>Cette pensée le rendit malade d'horreur.</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la +nuit.</p> + +<p>Il savait à peine où il se trouvait.</p> + +<p>Il avait un souvenir vague d'avoir erré à +travers un labyrinthe de maisons sordides, de +s'être perdu dans un gigantesque fouillis de +rues sombres et l'aurore commençait à poindre +quand enfin il reconnut qu'il était dans +Picadilly-Circus.</p> + +<p>Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra +les grandes voitures de roulage qui se +rendaient à Covent-Garden.</p> + +<p>Les charretiers en blouse blanche, aux agréables +figures bronzées par le soleil, aux incultes +cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement +le pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant +tantôt les uns tantôt les autres.</p> + +<p>Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef +de file d'un attelage, était huché un garçon +joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau +rabattu, s'accrochant d'une poigne ferme +à la crinière et riant aux éclats.</p> + +<p>Dans la clarté matinale, les grands tas de +légumes se détachaient comme des blocs de +jade verts sur les pétales roses de quelque rose +merveilleuse.</p> + +<p>Lord Arthur éprouva un sentiment de +curiosité vive, sans qu'il pût dire pourquoi.</p> + +<p>Il y avait quelque chose dans la délicate +joliesse de l'aube qui lui semblait d'une inexprimable +émotion et il pensa à tous les jours +qui naissent en beauté et se couchent en tempête.</p> + +<p>Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur +grossière belle humeur, leur allure nonchalante, +quel étrange Londres ils voyaient! un +Londres libéré des crimes de la nuit et de la +fumée du jour, une cité pâle, fantômale, une +ville désolée de tombes.</p> + +<p>Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils +savaient quelque chose de ses splendeurs et +de ses hontes, de ses joies fières et si belles +de couleur, de son horrible faim, et de tout +ce qui s'y brasse et s'y ruine du matin au +soir.</p> + +<p>Probablement, c'était seulement pour eux +un débouché, un marché où ils portaient leurs +produits pour les vendre et où ils ne séjournaient +au plus que quelques heures, laissant +à leur départ les rues toujours silencieuses, +les maisons toujours endormies.</p> + +<p>Il eut du plaisir à les voir passer.</p> + +<p>Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros +souliers à clous, leur démarche de lourdauds, +ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.</p> + +<p>Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec +la Nature et qu'elle leur avait enseigné la +Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient d'ignorance.</p> + +<p>Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel +était d'un bleu évanescent et les oiseaux commençaient +à gazouiller dans les jardins.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi +et le soleil de la méridienne se tamisait à travers +les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.</p> + +<p>Il se leva et regarda par la fenêtre.</p> + +<p>Un vague brouillard de chaleur était suspendu +sur la grande ville et les toits des maisons +ressemblaient à de l'argent terni.</p> + +<p>Dans les verts tremblotants du square au-dessous, +quelques enfants se poursuivaient +comme des papillons blancs, et les trottoirs +étaient encombrés de gens qui se rendaient +au Park.</p> + +<p>Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. +Jamais le mal et son domaine ne lui avaient +semblé si loin de loi.</p> + +<p>Alors son valet de chambre lui apporta une +tasse de chocolat sur un plateau.</p> + +<p>Quand il l'eut bue, il écarta une lourde +<i>portière</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> de peluche couleur pêche, et passa +dans la salle de bains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>La lumière glissait doucement d'en haut à +travers de minces plaques d'onyx transparent +et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le +faible éclat de la pierre de lune.</p> + +<p>Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à +ce que les froids bouillons touchèrent sa gorge +et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement +sa tête sous l'eau, comme s'il voulait se purifier +de la souillure de quelque honteux souvenir.</p> + +<p>Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque +apaisé. Le bien-être physique, qu'il avait +ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent +pour les natures supérieurement façonnées, +car les sens, comme le feu, peuvent +purifier aussi bien que détruire.</p> + +<p>Après déjeuner, il s'allongea sur un divan +et alluma une cigarette.</p> + +<p>Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux +brocard très fin, il y avait une grande photographie +de Sybil Merton, telle qu'il l'avait +vue, la première fois, au bal de lady Noël.</p> + +<p>La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait +légèrement de côté, comme si la gorge +mince et frêle, le col de roseau avaient peine +à supporter le poids de tant de beauté. Les +lèvres étaient légèrement entr'ouvertes et +semblaient faites pour une douce musique +et, dans ses yeux rêveurs, on lisait les +étonnements de la plus tendre pureté virginale.</p> + +<p>Moulée dans son costume de <i>crêpe de chine</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> +moelleux, un grand éventail de feuillage à la +main, on eût dit d'une de ces délicates petites +figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers +qui avoisinent Tanagra et il y avait dans +sa pose et dans son attitude quelques traits +de la grâce grecque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Pourtant, elle n'était pas <i>petite</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Elle était simplement parfaitement proportionnée, +chose rare à un âge où tant de femmes +sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.</p> + +<p>En la contemplant en ce moment, lord +Arthur fut rempli de celle terrible pitié qui +naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec +le <i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tête +serait une trahison pareille à celle de Judas, +un crime pire que tous ceux qu'ont jamais +rêvé les Borgia.</p> + +<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand +à tout moment il pourrait être appelé à accomplir +l'épouvantable prophétie écrite dans +sa main? Quelle vie mènerait-il aussi longtemps +que le destin tiendrait cette terrible +fortune dans ses balances?</p> + +<p>A tout prix, il fallait retarder le mariage. +Il y était tout à fait résolu.</p> + +<p>Bien qu'il aimât ardemment cette jeune +fille, bien que le seul contact de ses doigts +quand ils étaient assis l'un près de l'autre, +fit tressaillir tous les nerfs de son corps d'une +joie exquise, il n'en reconnut pas moins clairement +où était son devoir et eut pleine conscience +de ce fait qu'il n'avait pas le droit de +l'épouser jusqu'à ce qu'il eût commis le meurtre.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait se présenter devant +les autels avec Sybil Merton et remettre sa +vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans +crainte de mal agir.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans ses +bras, sachant qu'elle n'aurait jamais à courber +sa tête sous la honte.</p> + +<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le plus tôt +serait le meilleur pour tous deux.</p> + +<p>Bien des gens dans sa situation auraient +préféré le sentier fleuri du plaisir aux montées +escarpées du devoir; mais lord Arthur +était trop consciencieux pour placer le plaisir +au-dessus des principes.</p> + +<p>Dans son amour, il n'y avait plus qu'une +simple passion et Sybil était pour lui le symbole +de tout ce qu'il y a de bon et de noble.</p> + +<p>Un moment, il éprouva une répugnance +naturelle contre l'oeuvre qu'il était appelé à +accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. +Son coeur lui dit que ce n'était pas là un +crime, mais un sacrifice: sa raison lui rappela +que nulle autre issue ne lui était ouverte. +Il fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui +et vivre pour les autres et, si terrible, sans +nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à +lui, pourtant il savait qu'il ne devait pas +laisser l'égoïsme triompher de l'amour, tôt +ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre +ce même problème: la même question est +posée à chacun de nous.</p> + +<p>Pour lord Arthur, elle se posa de bonne +heure dans la vie, avant que son caractère +ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de +l'âge mûr, ou que son coeur fût corrodé par +l'égoïsme superficiel et élégant de notre époque, +et il n'hésita pas à faire son devoir.</p> + +<p>Heureusement pour lui aussi, il n'était pas +un simple rêveur, un dilettante oisif. S'il eût +été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis +que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il +était essentiellement pratique. Pour lui, la +vie c'était l'action, plutôt que la pensée.</p> + +<p>Il possédait ce don rare entre tous, le sens +commun.</p> + +<p>Les sensations cruelles et violentes de la +soirée de la veille s'étaient maintenant tout +à fait effacées et c'était presque avec un sentiment +de honte qu'il songeait à sa marche +folle, de rue en rue, à sa terrible agonie émotionnelle.</p> + +<p>La sincérité même de ses souffrances les +faisait maintenant passer à ses yeux pour +inexistantes.</p> + +<p>Il se demandait comment il avait pu être +assez fou pour déclamer et extravaguer contre +l'inévitable.</p> + +<p>La seule question, qui paraissait le troubler, +était comment il viendrait à bout de sa +tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce +fait que le meurtre, comme les religions du +monde païen, exige une victime, aussi bien +qu'un prêtre.</p> + +<p>N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, +et, d'ailleurs, il sentait que ce n'était +pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou +quelque haine personnelles; la mission dont +il était chargé était d'une grande et grave solennité.</p> + +<p>En conséquence, il dressa une liste de ses +amis et de ses parents sur un feuillet de block-notes +et, après un soigneux examen, se décida +en faveur de lady Clementina Beauchamp, +une chère vieille dame qui habitait Curzon-Street +et était sa propre cousine au second +degré du côté de sa mère.</p> + +<p>Il avait toujours aimé lady Clem, comme +tout le monde l'appelait, et comme il était +riche lui-même, ayant pris possession de +toute la fortune de lord Rugby, lors de sa +majorité, il n'était pas possible qu'il résultât +pour lui de sa mort quelque méprisable avantage +d'argent.</p> + +<p>En réalité, plus il pensait à la question, +plus lady Clem lui paraissait la personne +qu'il convenait de choisir et songeant que tout +délai était une mauvaise action à l'égard de +Sybil, il se résolut à s'occuper tout de suite +de ses préparatifs.</p> + +<p>La première chose à faire, certes, c'était de +régler avec le chiromancien.</p> + +<p>Il s'assit donc devant un petit bureau de +Sheraton, qui était devant la fenêtre, et remplit +un chèque de 100 livres payable à l'ordre +de M. Septimus Podgers. Puis, le mettant +dans une enveloppe, il dit à son domestique +de le porter à West-Moon-street.</p> + +<p>Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler +son coupé et s'habilla pour sortir.</p> + +<p>Comme il quittait sa chambre, il jeta un +regard à la photographie de Sybil Merton et +jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait +toujours ignorer ce qu'il faisait pour l'amour +d'elle et qu'il garderait le secret de son sacrifice +à jamais enseveli dans son coeur.</p> + +<p>Dans sa route pour Buckingham club, il +s'arrêta chez une fleuriste et envoya à Sybil +une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales +blancs et aux pistils ressemblant à des +yeux de faisan.</p> + +<p>En arrivant au club, il se rendit tout droit +à la bibliothèque, sonna la clochette et demanda +au garçon de lui apporter un soda citron +et un livre de toxicologie.</p> + +<p>Il avait définitivement arrêté que le poison +était le meilleur instrument à adopter pour +son ennuyeuse besogne.</p> + +<p>Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte +de violence personnelle et, en outre, il était +très soucieux de ne tuer lady Clementina par +aucun moyen qui pût attirer l'attention publique, +car il avait en horreur l'idée de devenir +lion du jour chez lady Windermere ou de +voir son nom figurer dans les entrefilets des +journaux que lisent les gens du commun.</p> + +<p>Il avait aussi à tenir compte du père et de +la mère de Sybil qui appartenaient à un monde +un peu démodé et pourraient s'opposer au mariage +s'il se produisait quelque chose d'analogue +à un scandale, bien qu'il fût assuré que +s'il leur faisait connaître tous les faits de la +cause, ils seraient les premiers à apprécier les +motifs qui lui dictaient sa conduite.</p> + +<p>Il avait donc toute raison pour se décider +en faveur du poison. Il était sans danger, sûr, +sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes +pénibles pour lesquelles, comme beaucoup +d'Anglais, il avait une aversion enracinée.</p> + +<p>Cependant, il ne connaissait absolument rien +de la science des poisons et, comme le valet +de pied semblait tout à fait incapable de trouver +dans la bibliothèque autre chose que le <i>Ruff's +Guide</i> et le <i>Baily's Magasine</i>, il examina lui-même +les rayons chargés de livres et finit par +mettre la main sur une édition très bien reliée +de la <i>Pharmacopée</i> et un exemplaire de +la <i>Toxicologie</i> d'Erskine, édité par Mathew +Reid, président du collège royal des médecins +et l'un des plus anciens membres du Buckingham-club, +où il fut jadis élu par confusion +avec un autre candidat, contre-temps qui +avait si fort mécontenté le comité que lorsque +le personnage réel se présenta, il le blackboula +à l'unanimité.</p> + +<p>Lord Arthur fut très fort déconcerté par +les termes techniques employés par les deux +livres.</p> + +<p>Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé +plus d'attention à ses études à Oxford, +quand dans le second volume d'Erskine, il +trouva un exposé très intéressant et très complet +des propriétés de l'aconit, écrit dans l'anglais +le plus clair.</p> + +<p>Il lui parut que c'était tout à fait là le poison +qu'il lui fallait.</p> + +<p>Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat +dans ses effets.</p> + +<p>Il ne causait pas de douleurs et pris sous +la forme d'une capsule de gélatine, mode d'emploi +recommandé par sir Mathew, il n'avait +rien de désagréable au goût.</p> + +<p>En conséquence, il prit note sur son poignet +de chemise de la dose nécessaire pour +amener la mort, remit les livres en place +et remonta Saint-James street jusque chez +Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.</p> + +<p>M. Pestle, qui servait toujours en personne +ses clients de l'aristocratie, fut fort surpris +de la commande et d'un ton très déférent, +murmura quelque chose sur la nécessité d'une +ordonnance du médecin. Cependant, aussitôt +que lord Arthur lui eut expliqué que c'était +pour l'administrer à un grand chien de Norvège +dont il était obligé de se défaire parce +qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il +avait deux fois tenté de mordre son cocher +au gras de la jambe, il parut pleinement satisfait, +félicita lord Arthur de son étonnante +connaissance de la toxicologie et exécuta immédiatement +la prescription.</p> + +<p>Lord Arthur mit la capsule dans une jolie +<i>bonbonnière</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> d'argent qu'il vit à une vitrine +de boutique de Bond street, jeta la vilaine +boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez +lady Clementina.</p> + +<p>—Eh bien! <i>monsieur le mauvais sujet</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, +lui cria la vieille dame comme il entrait dans +son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu +me voir tous ces temps-ci?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un +moment à moi, répliqua lord Arthur avec un +sourire.</p> + +<p>—Je suppose que vous voulez dire que +vous passez toutes vos journées avec miss +Sybil Merton à acheter des <i>chiffons</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> et à dire +des bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi +les gens font tant d'embarras pour se marier. +De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé +de tant nous afficher et de tant parader, en +public et en particulier, pour une chose de ce +Genre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil +depuis vingt-quatre heures, lady Clem. Autant +que je sache, elle appartient entièrement +à ses couturières.</p> + +<p>—Parbleu! Et c'est là la seule raison qui +vous amène chez une vieille femme laide +comme moi. Je m'étonne que vous autres +hommes vous ne sachiez pas prendre congé. +<i>On a fait des folies pour moi</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et me voici +pauvre créature rhumatisante avec un faux +chignon et une mauvaise santé! Eh bien! si +ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie +les pires romans français qu'elle peut +trouver, je ne sais plus ce que je pourrais +faire de mes journées. Les médecins ne servent +guère qu'à tirer des honoraires de leurs +clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma +maladie d'estomac.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je vous ai apporté un remède pour elle, +lady Clem, fit gravement lord Arthur. C'est +une chose merveilleuse inventée par un +Américain.</p> + +<p>—Je ne crois pas que j'aime les inventions +américaines. Je suis même certaine de ne pas +les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans +américains et c'étaient de vraies insanités.</p> + +<p>—Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, +lady Clem. Je vous assure que c'est un remède +radical. Il faut me promettre d'en essayer.</p> + +<p>Et lord Arthur tira de sa poche la petite +bonbonnière et la tendit à lady Clementina.</p> + +<p>—Mais cette bonbonnière est délicieuse, +Arthur. C'est un vrai cadeau. Voilà qui est +vraiment gentil de votre part... Et voici le +remède merveilleux... Cela a tout l'air d'un +bonbon. Je vais le prendre immédiatement.</p> + +<p>—Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord +Arthur s'emparant de sa main, il ne faut rien +faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique. +Si vous la prenez sans avoir +mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun +bien. Attendez d'avoir une crise et alors +ayez-y recours. Vous serez surprise du résultat.</p> + +<p>—J'aurais aimé de prendre cela tout de +suite, dit lady Clementina en regardant à +la lumière la petite capsule transparente avec +sa bulle flottante d'aconitine liquide. Je suis +sûre que c'est délicieux. Je vous l'avoue, +tout en détestant les docteurs, j'adore les +médecines. Cependant, je la garderai jusqu'à +ma prochaine crise.</p> + +<p>—Et quand surviendra cette crise? demanda +lord Arthur avec empressement, sera-ce +bientôt?</p> + +<p>—Pas avant une semaine, j'espère. J'ai +passé hier une fort mauvaise journée, mais +on ne sait jamais.</p> + +<p>—Vous êtes sûre alors d'avoir une crise +avant la fin du mois, lady Clem?</p> + +<p>—Je le crains. Mais comme vous me montrez +de la sympathie aujourd'hui, Arthur! +Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous +fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut +vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, des +gens qui n'ont pas des conversations folichonnes +et je sens que si je ne fais pas une +sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable +de me tenir éveillée pendant le dîner. +Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon affection +et grand merci à vous pour votre remède +américain.</p> + +<p>—Vous n'oublierez pas de le prendre, lady +Clem, n'est-ce pas? dit lord Arthur en se +dressant de sa chaise.</p> + +<p>—Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. +Je trouve que c'est fort gentil à vous de songer +à moi. Je vous écrirai et je vous dirai +s'il me faut d'autres globules.</p> + +<p>Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, +plein d'entrain, et avec un sentiment +de grand réconfort.</p> + +<p>Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. +Il lui dit qu'il se trouvait soudainement +dans une position horriblement difficile où +ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient +de reculer. Il lui dit qu'il fallait reculer le +mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses +embarras, il n'avait pas sa liberté.</p> + +<p>Il la supplia d'avoir confiance en lui et de +ne pas douter de l'avenir. Tout irait bien, +mais la patience était nécessaire.</p> + +<p>La scène avait lieu dans la serre de la maison +de M. Merton à Park Lane où lord Arthur +avait dîné comme d'habitude.</p> + +<p>Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, +et, un moment, lord Arthur avait été tenté +de se conduire comme un lâche, d'écrire à +lady Clémentina au sujet du globule et de +laisser le mariage s'accomplir, comme s'il +n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.</p> + +<p>Cependant, son bon naturel s'affirma bien +vite, et, même quand Sybil se renversa en +pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.</p> + +<p>La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait +aussi touché sa conscience. Il sentit que faire +naufrager une si belle vie pour quelques mois +de plaisir serait vraiment une vilaine chose.</p> + +<p>Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, +la réconfortant et en étant à son tour réconforté +et, le lendemain de bonne heure, il partit +pour Venise après avoir écrit à M. Merton +une lettre virile et ferme au sujet de l'ajournement +nécessaire du mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton +qui venait d'arriver de Corfou dans son +yacht.</p> + +<p>Les deux jeunes gens passèrent ensemble +une charmante quinzaine.</p> + +<p>Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient +ça et là par les canaux verts dans leur +longue gondole noire. L'après-midi, ils recevaient +d'habitude des visites sur le yacht et, +le soir, ils dînaient chez Florian et fumaient +d'innombrables cigarettes sur la Piazza.</p> + +<p>Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord +Arthur n'était pas heureux.</p> + +<p>Chaque jour, il étudiait dans le <i>Times</i> +la «colonne des décès», s'attendant à y +voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, +mais tous les jours il avait une déception.</p> + +<p>Il se prit à craindre que quelque accident +ne lui fût arrivé et regretta maintes fois, de +l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand +elle avait été si désireuse d'en expérimenter +les effets.</p> + +<p>Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, +de confiance et de tendresse, étaient +souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait +qu'il était séparé d'elle à jamais.</p> + +<p>Après une quinzaine de jours, lord Surbiton +fut las de Venise et se résolut de courir le +long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il +avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses +dans le Pinetum.</p> + +<p>Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de +l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup, +lui persuada enfin que, s'il continuait +à résider à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; +et, le quinzième jour au matin, ils mirent +à la voile par un fort vent du nord-est et +une mer un peu agitée.</p> + +<p>La traversée fut agréable.</p> + +<p>La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs +sur les joues de lord Arthur, mais après +le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses +préoccupations au sujet de lady Clementina +et en dépit des remontrances de Surbiton, il +prit le train pour Venise.</p> + +<p>Quand il débarqua de sa gondole sur les +degrés de l'hôtel, le propriétaire vint au devant +de lui avec un amoncellement de télégrammes.</p> + +<p>Lord Arthur les lui arracha dans les mains +et les ouvrit en les décachetant d'un geste +brusque.</p> + +<p>Tout avait réussi.</p> + +<p>Lady Clementina était morte subitement +dans la nuit cinq jours avant.</p> + +<p>La première pensée de lord Arthur fut pour +Sybil et il lui envoya un télégramme pour +lui annoncer son retour immédiat pour Londres.</p> + +<p>Ensuite, il ordonna à son valet de chambre +de préparer ses bagages pour le rapide du +soir, quintupla le paiement de ses gondoliers +et monta l'escalier de sa chambre d'un pas +léger et d'un coeur raffermi.</p> + +<p>Trois lettres l'y attendaient.</p> + +<p>L'une était de Sybil, pleine de sympathie et +de condoléances; les autres de la mère d'Arthur +et de l'avoué de lady Clementina.</p> + +<p>La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec +la duchesse, le soir qui avait précédé sa mort. +Elle avait charmé tout le monde par son humour +et son <i>esprit</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, mais elle s'était retirée +d'un peu bonne heure, en se plaignant de +souffrir de l'estomac.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Au matin, on l'avait trouvée morte dans son +lit, sans qu'elle parût avoir aucunement souffert.</p> + +<p>Sir Mathew Reid avait été appelé alors, +mais il n'y avait plus rien à faire et, dans les +délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp +Chalcote.</p> + +<p>Peu de jours avant sa mort, elle avait fait +son testament. Elle laissait à lord Arthur sa +petite maison de Curzon street, tout son mobilier, +ses effets personnels, sa galerie de peintures +à l'exception de sa collection de miniatures +qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret +Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle +léguait à Sybil Merton.</p> + +<p>L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; +mais M. Mansfield, l'avoué, était très désireux +que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il +lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup +de dettes à payer et que lady Clementina +n'avait jamais tenu ses comptes en règle.</p> + +<p>Lord Arthur fut très touché du bon souvenir +de lady Clementina et pensa que M. Podgers +avait vraiment assumé une lourde responsabilité +dans cette affaire.</p> + +<p>Son amour pour Sybil, cependant, dominait +tout autre émotion et la conscience, qu'il avait +fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.</p> + +<p>En arrivant à Charing Cross, il se sentit +tout à fait heureux.</p> + +<p>Les Merton le reçurent très affectueusement, +Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait +pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, +et le mariage fut fixé au 7 juin.</p> + +<p>La vie lui paraissait encore une fois belle +et brillante et toute son ancienne joie renaissait +pour lui.</p> + +<p>Un jour, cependant, il inventoriait sa maison +de Curzon street avec l'avoué de lady +Clementina et Sybil, brûlant des paquets de +lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres +vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain +un petit cri de joie.</p> + +<p>—-Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord +Arthur levant la tête de son travail et souriant.</p> + +<p>—Cette jolie petite <i>bonbonnière</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'argent. +Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous? +Les améthystes ne me siéront pas, je le crois, +jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.</p> + +<p>Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite +monta à ses joues.</p> + +<p>Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et +ce lui sembla une curieuse coïncidence que +Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé +toutes ces angoisses, fût la première à les lui +rappeler.</p> + +<p>—Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. +C'est moi-même qui l'ai donné à la pauvre +lady Clem.</p> + +<p>—Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le +<i>bonbon</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>? Je ne savais pas que lady Clementina +aimât les douceurs: je la croyais beaucoup +trop intellectuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur devint terriblement pâle et +une horrible idée lui traversa l'esprit.</p> + +<p>—Un <i>bonbon</i>, Sybil! Que voulez-vous dire? +demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p> + +<p>—Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît +vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie +de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme +vous pâlissez!</p> + +<p>Lord Arthur bondit à travers le salon et +saisit la bonbonnière.</p> + +<p>La pilule couleur d'ambre y était avec son +globule de poison.</p> + +<p>Malgré tout, lady Clementina était morte de +sa mort naturelle.</p> + +<p>La secousse de cette découverte fut presque +au-dessus des forces de lord Arthur.</p> + +<p>Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur +le canapé avec un cri de désespoir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Merton fut très navré du second ajournement +du mariage et lady Julia, qui avait +déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce +qu'elle put pour amener Sybil à une rupture.</p> + +<p>Si tendrement cependant que Sybil aimât +sa mère, elle avait fait don de toute sa vie en +accordant sa main à lord Arthur et rien de ce +que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler +dans sa foi.</p> + +<p>Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des +jours pour se remettre de sa cruelle déception +et, quelque temps, ses nerfs furent complètement +détraqués.</p> + +<p>Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit +bientôt et son esprit sain et pratique ne lui +permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite +à tenir.</p> + +<p>Puisque le poison avait fait une faillite si +complète, la chose qu'il convenait d'employer +était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.</p> + +<p>En conséquence, il examina à nouveau la +liste de ses amis et de ses parents et, après de +sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter +son oncle, le doyen de Chichester.</p> + +<p>Le doyen, qui était un homme de beaucoup +de culture et de savoir, raffolait des horloges. +Il avait une merveilleuse collection d'appareils +à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe +siècle jusqu'à nos jours. Il parut à lord Arthur +que ce dada du bon doyen lui fournissait une +excellente occasion de mener à bien ses plans.</p> + +<p>Mais se procurer une machine explosive +était naturellement un tout autre problème.</p> + +<p>Le <i>London Directory</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> ne lui donnait aucun +renseignement à ce sujet et il pensa qu'il +lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations +à Scotland Yard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Là on n'est jamais +informé des faits et gestes du parti de la dynamite +qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore +n'en sait-on jamais bien long là-dessus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'équivalent de notre Bottin pour le commerce +anglais. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> La préfecture de police. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<p>Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune +Russe de tendances très révolutionnaires, qu'il +avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady +Windermere.</p> + +<p>Le comte Rouvaloff passait pour écrire une +vie de Pierre le Grand. Il était venu en Angleterre +sous prétexte d'y étudier les documents +relatifs au séjour du Tzar dans ce pays +en qualité de charpentier de marine; mais +généralement on le soupçonnait d'être un +agent nihiliste et il n'y avait nul doute que +l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon +oeil sa présence à Londres.</p> + +<p>Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait +l'homme qui convenait à ses desseins, et un +matin, il poussa jusqu'à son logement à +Bloomsbury pour lui demander son avis et +son concours.</p> + +<p>—Voilà donc que vous songez, à vous occuper +sérieusement de politique, dit le comte +Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé +l'objet de sa démarche.</p> + +<p>Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, +de quelque genre que ce fût, se crut +obligé de lui expliquer que les questions sociales +n'avaient pas le moindre intérêt pour lui +et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une +affaire purement familiale et qui ne concernait +que lui-même.</p> + +<p>Le comte Rouvaloff le considéra quelques +instants avec surprise.</p> + +<p>Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, +il écrivit une adresse sur un morceau de papier, +signa de ses initiales et le tendit à lord +Arthur à travers la table.</p> + +<p>—Scotland Yard donnerait gros pour connaître +cette adresse, mon cher ami.</p> + +<p>—Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en +éclatant de rire.</p> + +<p>Et, après avoir chaleureusement secoué la +main du jeune Russe, il se précipita en bas +de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher +de le conduire à Soho square.</p> + +<p>Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à +ce qu'il arriva à une place que l'on appelle +Bayle's court. Il passa sous le viaduc et +se trouva dans un curieux <i>cul-de-sac</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui paraissait +occupé par une buanderie française. +D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes +s'allongeait chargé de linge et, dans l'air +du matin, il y avait une ondulation de toiles +Blanches.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir +et frappa à une petite maison verte.</p> + +<p>Après quelque attente, durant laquelle toutes +les fenêtres de la cour se peuplèrent de têtes +qui paraissaient et disparaissaient, la porte +fut ouverte par un étranger, d'allure assez +rude, qui lui demanda en très mauvais anglais +ce qu'il désirait.</p> + +<p>Lord Arthur lui tendit le papier que lui +avait donné le comte Rouvaloff.</p> + +<p>Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea +lord Arthur à pénétrer dans une très +petite salle au rez-de-chaussée, en façade.</p> + +<p>Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, +comme on l'appelait en Angleterre, fit en hâte +son entrée dans la salle, une serviette souillée +de taches de vin à son cou et une fourchette +à la main gauche.</p> + +<p>—Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en +s'inclinant, m'a donné une introduction près +de vous et je suis très désireux d'avoir avec +vous un court entretien pour une question +d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith +et j'ai besoin que vous me fournissiez une +horloge explosive.</p> + +<p>—Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, +répliqua le malicieux petit Allemand en éclatant +de rire. Ne me regardez donc pas d'un +air si alarmé. C'est mon devoir de connaître +tout le monde et je me souviens de vous +avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère +que sa Grâce est bien portante. Voulez-vous +venir vous asseoir à côté de moi, tandis +que je finis de déjeuner? J'ai un excellent +<i>pâté</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> et mes amis sont assez bons pour dire +que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun +de ceux qu'on peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote> + +<p>Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa +surprise d'avoir été reconnu, il se trouvait assis +dans l'arrière-salle, buvait à petits traits +le plus délicieux Marcobrünner dans une coupe +jaune pâle marquée aux monogrammes impériaux +et bavardait de la façon la plus amicale +qu'il fût possible avec le fameux conspirateur.</p> + +<p>—Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, +ne sont pas de très bons articles +pour l'exportation à l'étranger, même lorsque +l'on réussit à les faire passer à la douane. +Le service des trains est si irrégulier que, +d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées +à destination. Si, cependant, vous avez +besoin de quelqu'un de ces engins pour un +usage intérieur, je puis vous fournir un excellent +article et vous garantir que vous serez +satisfait du résultat. Puis-je vous demander +à quel usage vous le destinez. Si c'est pour +la police ou pour quelqu'un qui touche en +quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis +désolé, mais je ne puis rien faire pour vous. +Les détectives anglais sont vraiment nos +meilleurs amis. J'ai toujours constaté qu'en +tenant compte de leur stupidité nous pouvons +faire absolument tout ce que nous voulons; +je ne voudrais toucher à un cheveu de la +tête d'aucun d'eux.</p> + +<p>—Je vous assure, repartit lord Arthur, que +cela n'a rien à faire avec la police. En réalité, +le mouvement d'horlogerie est destiné au +doyen de Chichester.</p> + +<p>—Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que +vous soyez si prononcé en matière de religion, +lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui +ne s'échauffent guère là-dessus.</p> + +<p>—Je crois que vous me prisez trop, Herr +Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant. +Le fait est que je suis absolument ignorant +en théologie.</p> + +<p>—Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>Herr Winckelkopf haussa les épaules et +quitta la salle.</p> + +<p>Quatre minutes après, il reparut avec un +gâteau rond de dynamite de la dimension +d'un penny et une jolie petite horloge française +surmontée d'une figurine de la Liberté +piétinant l'hydre du Despotisme.</p> + +<p>Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette +vue.</p> + +<p>—Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant +apprenez-moi comment elle explose?</p> + +<p>—Ah! ceci est mon secret, répondit Herr +Winckelkopf, contemplant son invention +avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement +quand vous désirez qu'elle explose et +je réglerai le mécanisme pour l'heure indiquée.</p> + +<p>—Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous +pouvez me l'expédier tout de suite...</p> + +<p>—C'est impossible. J'ai un tas de travaux, +une besogne très importante pour certains +amis de Moscou.</p> + +<p>—Oh! il sera encore temps si elle est remise +demain soir ou jeudi matin. Quant au +moment de l'explosion, fixons-la à vendredi +à midi. A celle heure-là, le doyen est toujours +à la maison.</p> + +<p>—Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.</p> + +<p>Et il prit une note à ce sujet sur un grand +registre ouvert sur un bureau près de la cheminée.</p> + +<p>—Et maintenant, dit lord Arthur, se levant +de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien +je vous suis redevable.</p> + +<p>—C'est une si petite affaire, lord Arthur, +que je vais vous compter cela au plus juste. +La dynamite coûte sept shellings six pences, +le mouvement d'horlogerie trois livres dix +shellings et le port environ cinq shellings. +Je suis trop heureux d'obliger un ami du +comte Rouvaloff.</p> + +<p>—Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour +moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis +entièrement pour mon art.</p> + +<p>Lord Arthur déposa quatre livres deux +shellings six pences sur la table, remercia le +petit Allemand de son amabilité et, déclinant +de son mieux une invitation à rencontrer +quelques anarchistes à un thé à la fourchette +le samedi suivant, il quitta la maison de +Herr Winckelkopf et se rendit au Park.</p> + +<p>Pendant les deux jours qui suivirent, lord +Arthur fut dans un état de très grande agitation +nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit +au Buckingham, club pour y attendre les +nouvelles.</p> + +<p>Toute l'après-midi, le stupide laquais de +service à la porte monta des télégrammes de +tous les coins du pays, donnant le résultat +des courses de chevaux, des jugements dans +des affaires de divorce, l'état de la température +et d'autres informations semblables, +tandis que le ruban dévidait les détails les +plus fastidieux sur la séance de nuit de la +chambre des communes et une petite panique +au Stock Exchange<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> La Bourse de Londres.</blockquote> + +<p>A quatre heures, arrivèrent les journaux +du soir et lord Arthur disparut dans le salon +de lecture avec la <i>Pall Mall Gazette</i>, la <i>James's +Gazette</i>, le <i>Globe</i> et l'<i>Echo</i>, à la grande indignation +du colonel Goodchild, qui désirait lire le +compte rendu d'un discours prononcé par +lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet +des missions sud-africaines et de la convenance +d'avoir, dans chaque province, des +évêques nègres.</p> + +<p>Or le colonel, pour une raison ou une autre, +avait un préjugé très vif contre les <i>Evenings +News</i>.</p> + +<p>Aucun des journaux, cependant, ne contenait +la moindre allusion à Chichester et lord +Arthur comprit que l'attentat avait échoué.</p> + +<p>Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques +minutes, il demeura tout à fait abattu.</p> + +<p>Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, +se répandit en excuses laborieuses et +offrit de lui fournir une autre horloge à ses +propres frais ou une caisse de bombes de +nitro-glycérine au prix coûtant.</p> + +<p>Mais lord Arthur avait perdu toute confiance +dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut +que toutes choses sont si sophistiquées +aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir même de +la dynamite non frelatée.</p> + +<p>Cependant, le petit Allemand, tout en admettant +que le mouvement à horlogerie pouvait +être défectueux sur quelques points, n'était +pas sans espoir que l'horloge pût encore +se déclancher. Il citait à l'appui de sa thèse le +cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une +fois, au gouverneur militaire d'Odessa, réglé +pour exploser le dixième jour. Ce baromètre +n'avait rien produit au bout de trois ans. Il +était également tout à fait exact que, lorsqu'il +explosa, il ne réussit qu'à réduire en bouillie +une servante, car le gouverneur avait quitté +la ville six semaines avant, mais du moins +cela prouvait que la dynamite, en tant que +force destructive, sous le commandement d'un +mouvement d'horlogerie, était un agent puissant, +bien qu'un peu inexact.</p> + +<p>Lord Arthur fut un peu consolé par cette +réflexion, mais même à ce point de vue, il était +destiné à éprouver une nouvelle déception. +Deux jours plus tard, comme il montait +l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir +et lui montra une lettre qu'elle venait +de recevoir du doyenné.</p> + +<p>—Jane m'écrit des lettres charmantes, +lui dit-elle, vous devriez lire la dernière: elle +est aussi intéressante que les romans que +nous envoie Mudie.</p> + +<p>Lord Arthur lui prit vivement la lettre des +mains.</p> + +<p>Elle était ainsi conçue:</p><br> + +<blockquote><p> +LE DOYENNÉ, CHICHESTER</p> + +<p>27 Mai.</p> + +<p>«Ma bien chère tante,</p> + +<p>«Je vous remercie beaucoup de la flanelle +pour la société Dorcas et aussi pour le guingamp.</p> + +<p>«Je suis tout à fait d'accord avec vous pour +estimer absurde leur besoin de porter de jolies +choses, mais aujourd'hui tout le monde +est si radical, si irréligieux qu'il est difficile +de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir +les goûts et l'élégance des hautes classes. +Vraiment je ne sais où nous allons! Comme +papa le dit souvent dans ses sermons, nous +vivons dans un siècle d'incrédulité.</p> + +<p>«Nous avons eu une bonne histoire au sujet +d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu +a envoyée à papa jeudi dernier. Elle +est arrivée de Londres, port payé, dans une +caisse de bois et papa pense qu'elle lui a été +expédiée par quelque lecteur de son remarquable +sermon «<i>La Licence est-elle la Liberté?</i>», +car la pendule est surmontée d'une +figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet +phrygien sur la tête.</p> + +<p>«Moi, je ne trouve pas cela très convenable, +mais papa dit que c'est historique. Je suppose +donc qu'il n'y a rien à redire.</p> + +<p>«Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé +sur la cheminée de la bibliothèque.</p> + +<p>«Nous étions tous assis dans cette pièce +vendredi matin, quand, au moment même où +la pendule sonnait midi, nous entendîmes +comme un bruit d'ailes; une petite bouffée de +fumée sortit du piédestal de la figure et la +déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez +sur le garde-feu.</p> + +<p>«Maria était tout en émoi, mais c'était +vraiment une aventure si ridicule que James +et moi nous avons fait une bonne partie de +rire. Papa même faisait chorus.</p> + +<p>«Quand nous avons examiné l'horloge, +nous avons vu que c'était une espèce de réveille-matin +et qu'en plaçant l'arrêt sur une +heure déterminée et en mettant de la poudre +et une capsule de fulminate sous un petit +marteau, l'éclatement se produisait quand on +le voulait.</p> + +<p>«Papa a dit que c'était une pendule trop +bruyante pour demeurer dans la bibliothèque.</p> + +<p>«Reggie l'a donc emportée à l'école et là +elle continue à produire de petites explosions +tout le long de la journée.</p> + +<p>«Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau +de noces de ce genre? Je suppose que +cela doit être tout à fait à la mode à Londres.</p> + +<p>«Papa dit que ces horloges sont propres à +faire du bien, car elles montrent que la liberté +n'est pas durable et que son règne doit finir +par une chute. Papa dit que la liberté a été +inventée au temps de la Révolution française. +Cela semble épouvantable.</p> + +<p>«Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas +et je leur lirai votre lettre si instructive. +Combien est vraie, ma tante, votre idée qu'avec +leur rang dans la vie ils voudraient porter +ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que +leur souci du costume est absurde quand ils +ont tant d'autres graves soucis dans ce monde +et dans l'autre.</p> + +<p>«Je suis bien heureuse que votre popeline +à fleurs aille si bien et que votre dentelle +ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai +chez l'évêque le satin jaune dont vous m'avez +si gracieusement fait don et je crois qu'il +fera le meilleur effet.</p> + +<p>«Avez-vous des noeuds ou non? Jennings +dit que maintenant tout le monde porte des +noeuds et que les chemisettes se font à jabot.</p> + +<p>«Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle +explosion. Papa a ordonné de transporter +l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que +papa l'apprécie autant qu'au premier moment, +bien qu'il soit très flatté d'avoir reçu un présent +si gentil et si ingénieux. Cela prouve +qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.</p> + +<p>«Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie +et Maria s'unissent à lui, espérant que la +goutte de l'oncle Cécil va mieux.</p> + +<p>«Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce +affectionnée.</p> + +<p>«JANE PERCY.»</p> + +<p><i>P. S.</i> Répondez-moi au sujet des noeuds. +Jennings soutient avec insistance qu'ils sont +à la mode.</p> +</blockquote><br> + +<p>Lord Arthur regarda la lettre d'un air si +sérieux et si malheureux que la duchesse +éclata de rire.</p> + +<p>—Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je +ne vous montrerai plus une lettre de jeune +fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me +semble une invention vraiment curieuse et +j'aimerais d'en avoir une semblable.</p> + +<p>—Je n'ai pas grande confiance dans ces +horloges, dit lord Arthur avec son sourire +triste.</p> + +<p>Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta +la pièce.</p> + +<p>En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta +sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de +larmes.</p> + +<p>Il avait fait de son mieux pour commettre +le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives +avaient échoué, et cela, sans qu'il y +eût de sa faute. Il avait essayé de faire son +devoir, mais il semblait que la destinée le +trahissait.</p> + +<p>Il était accablé par le sentiment de la stérilité +des bonnes intentions, de l'inutilité +des efforts pour une belle action.</p> + +<p>Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. +Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais +la souffrance ne ruine pas un caractère aussi +noble que le sien.</p> + +<p>Quant à lui qu'importait! Il y a toujours +quelque guerre où un homme peut se faire +tuer, quelque cause à laquelle un homme +peut donner sa vie et si la vie n'avait pas +de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.</p> + +<p>Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! +Il ne ferait rien pour la conjurer.</p> + +<p>A sept heures et demie passées, il s'habilla +et se rendit au club.</p> + +<p>Surbiton y était, avec une société de jeunes +gens, et lord Arthur fut obligé de dîner avec +eux. Leur conversation banale, leurs lazzis +oiseux ne l'intéressaient pas et, sitôt que le +café fut servi, il les quitta, inventant le prétexte +d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.</p> + +<p>Comme il sortait du club, le laquais de +service à la porte lui remit une lettre.</p> + +<p>Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait +à venir, le lendemain soir, voir un parapluie +explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait. +C'était le dernier mot des inventeurs. +Le parapluie venait d'arriver de Genève.</p> + +<p>Lord Arthur déchira la lettre en menus +fragments. Il était déterminé à ne plus avoir +recours à de nouvelles tentatives.</p> + +<p>Puis, il s'en alla errer le long des quais de +la Tamise et, pendant des heures, il demeura +assis près du fleuve.</p> + +<p>La lune se montra à travers un voile de +nuages fauves, comme un oeil de lion derrière +une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent +l'abîme des cieux, comme la poussière +d'or qu'on a semée sur un dôme pourpre.</p> + +<p>A certains moments, un bateau se balançait +sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa +route dérivant au gré du courant.</p> + +<p>Les signaux du chemin de fer, de verts, +devenaient rouges, à mesure que les trains +traversaient le pont avec des sifflements aigus.</p> + +<p>Un peu plus tard, minuit tomba avec un +bruit lourd de la petite tour de Westminster, +et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit +sembla trembler.</p> + +<p>Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. +Une lampe solitaire continua seule +à briller comme un grand rubis sur un mat +gigantesque et la rumeur de la cité s'éteignit.</p> + +<p>A deux heures, lord Arthur se leva et flâna +du côté de Blackfriars.</p> + +<p>Que tout lui paraissait irréel, semblable à +un rêve étrange!</p> + +<p>De l'autre côté de la rivière, les maisons +semblaient immerger des ténèbres. On eût +dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le +monde à nouveau.</p> + +<p>L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait +comme une bulle à travers l'atmosphère noirâtre.</p> + +<p>Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, +lord Arthur vit un homme penché sur +le parapet et quand il s'approcha, la lumière +du réverbère tombant en plein sur son visage, +il le reconnut.</p> + +<p>C'était M. Podgers.</p> + +<p>Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, +les lunettes d'or, le faible sourire maladif, +la bouche sensuelle du chiromancien.</p> + +<p>Lord Arthur s'arrêta.</p> + +<p>Une idée l'illumina soudain, comme un +éclair.</p> + +<p>Il se glissa doucement vers M. Podgers.</p> + +<p>En une seconde il le saisit par les jambes +et le jeta dans la Tamise.</p> + +<p>Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, +et ce fut tout.</p> + +<p>Lord Arthur regarda avec anxiété la surface +du fleuve, mais il ne put rien voir du +chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait +dans un tourbillon d'eau argentée +par le clair de lune. Au bout de quelques +minutes, le chapeau coula à son tour et plus +aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.</p> + +<p>Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait +une grosse silhouette déformée qui s'élançait +sur l'escalier près du pont, et un affreux +sentiment d'échec s'empara de lui, mais +bientôt cette image s'accentua en reflet et +quand la lune brilla de nouveau, après s'être +dégagée des nuages, elle disparut à la fin.</p> + +<p>Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les +décrets du destin. Il poussa un profond soupir +de soulagement et le nom de Sybil monta +à ses lèvres.</p> + +<p>—Avez-vous laissé tomber quelque chose +dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix +derrière lui.</p> + +<p>Il se retourna brusquement et vit un <i>policeman</i> +avec une lanterne oeil de boeuf.</p> + +<p>—Rien qui vaille, sergent, répondit-il en +souriant.</p> + +<p>Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta +dedans et ordonna au cocher de le conduire +à Belgrave square.</p> + +<p>Les quelques jours qui suivirent, il fut +alternativement joyeux et inquiet.</p> + +<p>Il y avait des moments où il s'attendait +presque à voir M. Podgers entrer dans sa +chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait +que la fortune ne pouvait être aussi injuste +à son égard.</p> + +<p>Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien +à West-Moon street, mais il ne +put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.</p> + +<p>Il languissait d'avoir une certitude et il la +redoutait.</p> + +<p>A la fin, elle vint.</p> + +<p>Il était assis dans le fumoir du club. Il +prenait du thé, en écoutant avec un peu +d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de +la dernière opérette de la Gaîté, quand le +valet de pied apporta les journaux du soir.</p> + +<p>Il prit la <i>Gazette de Saint-James</i> et il en +feuilletait les pages d'un air distrait quand +ce titre singulier frappa ses yeux.</p> + +<p>SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN</p> + +<p>Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.</p> + +<p>L'entrefilet était ainsi conçu.</p> + +<blockquote><p> +«Hier matin, à 7 heures, le corps de +M. Septimus R. Podgers, le célèbre chiromancien, +a été rejeté sur le rivage à Greenwich +en face du Ship Hotel.</p> + +<p>»Le malheureux gentleman avait disparu +depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie +éprouvaient de grandes inquiétudes +à son égard.</p> + +<p>»On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence +d'un dérangement momentané de ses +facultés mentales causé par le surmenage et +le jury du coroner a rendu, à cet effet, un +verdict conforme cet après-midi.</p> + +<p>»M. Podgers venait de terminer un traité +complet relatif à la main humaine. Cet ouvrage +sera prochainement publié et soulèvera, +sans nul doute, beaucoup de curiosité.</p> + +<p>»Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas +laisser de famille.» +</p></blockquote> + +<p>Lord Arthur s'élança hors du club, le journal +à la main, au grand ahurissement du +laquais chargé de la conciergerie qui essaya +vainement de l'arrêter.</p> + +<p>Il courut droit à Park Lane.</p> + +<p>Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver +et quelque chose lui dit qu'il apportait de +bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre +et, quand elle regarda son visage, elle comprit +que tout allait bien.</p> + +<p>—Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, +marions-nous demain!</p> + +<p>—Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est +même pas commandé! répliqua Sybil en +riant au milieu de ses larmes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Quand le mariage eut lieu, environ trois +semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi +d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.</p> + +<p>Le service fut lu d'une façon très émouvante +par le doyen de Chichester et tout le +monde était d'accord pour reconnaître qu'on +n'avait jamais vu de plus beau couple que le +marié et la mariée.</p> + +<p>Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient +heureux.</p> + +<p>Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait +souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle, +de son côté, lui donnait les meilleures choses +qu'une femme peut donner à un homme, le +respect, la tendresse et l'amour.</p> + +<p>Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.</p> + +<p>Ils conservèrent toujours la jeunesse des +sentiments.</p> + +<p>Quelques années plus tard, quand deux +beaux enfants leur furent nés, lady Windermere +vint leur rendre une visite à Alton +Priory,—un vieux domaine aimé qui avait +été le cadeau de noces du Duc à son fils,—et +une après-midi qu'elle était assise, près de +lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin, +regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient +à se promener par le parterre de roses comme +des rayons de soleil incertains, elle prit soudain +les mains de son hôtesse dans les siennes +et lui dit:</p> + +<p>—Êtes-vous heureuse, Sybil?</p> + +<p>—Chère lady Windermere, certes oui, je +suis heureuse! Et vous, ne l'êtes-vous pas?</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai +toujours aimé la dernière personne qu'on me +présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais +quelqu'un, j'en suis lasse.</p> + +<p>—Vos lions ne vous donnent-ils plus de +satisfaction, lady Windermere?</p> + +<p>—Oh! ma chère, les lions ne sont bons +qu'une saison! Sitôt qu'on leur a coupé la +crinière, ils deviennent les créatures les plus +assommantes du monde. Eu outre, si vous +êtes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent +très mal avec vous. Vous souvenez-vous +de cet horrible M. Podgers? C'était un affreux +imposteur. Naturellement, je ne m'en suis +pas aperçue tout d'abord et même quand il +avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui +en ai donné, mais je ne pouvais supporter +qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait +haïr la chiromancie. Actuellement c'est la +télépathie qui me charme. C'est bien plus +amusant.</p> + +<p>—Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, +lady Windermere. C'est le seul sujet +dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure +que, là-dessus, ses idées sont tout à fait +arrêtées!</p> + +<p>—Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, +Sybil?</p> + +<p>—Demandez-le lui, lady Windermere. Le +voici.</p> + +<p>Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le +jardin, un grand bouquet de roses jaunes à la +main et ses deux enfants dansant autour de +lui.</p> + +<p>—Lord Arthur?</p> + +<p>—A vos ordres, lady Windermere.</p> + +<p>—Vraiment oserez-vous me dire que vous +croyez à la chiromancie.</p> + +<p>—Certes oui, fit le jeune homme en souriant.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je lui dois tout le bonheur de +ma vie, murmura-t-il en se renversant dans +un fauteuil d'osier.</p> + +<p>—Mon cher lord Arthur, que voulez-vous +dire par là?</p> + +<p>—Sybil, répondit-il en tendant les roses à +sa femme et en la regardant dans ses yeux +violets.</p> + +<p>—Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. +De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidité +Pareille!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>CONTES</h2> + +<p><i>A Carlos Blacker</i></p> + + +<p>O. W.</p> +<br><br><br> + + +<p>Les <i>Contes</i> qui suivent ont été publiés en mai 1888 +par David Nutt dans une édition illustrée par Walter +Crane et Jacomb Hood. Ils ont été réimprimés en +janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le +même éditeur et avec les mêmes illustrations.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L'AMI DÉVOUÉ</h3> + + + +<p>Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête +hors de son trou. Il avait des yeux ronds très +vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue +semblait un long morceau de gomme élastique +noire.</p> + +<p>Des petits canards nageaient dans le réservoir, +semblables à une troupe de canaris +jaunes et leur mère, toute blanche avec des +jambes rouges, s'efforçait de leur enseigner à +piquer leur tête dans l'eau.</p> + +<p>—Vous ne pourrez jamais aller dans la +bonne société si vous ne savez pas piquer +votre tête, leur disait-elle.</p> + +<p>Et, de nouveau, elle leur montrait comment +il fallait s'y prendre. Mais les petits canards +ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils +étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel +avantage il y a à vivre dans la <i>société</i>.</p> + +<p>—Quels désobéissants enfants! s'écria le +vieux rat d'eau. Ils mériteraient vraiment +d'être noyés!</p> + +<p>—Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. +Il faut un commencement à tout et des parents +ne sauraient être trop patients.</p> + +<p>—Ah! je n'ai aucune idée des sentiments +que peuvent éprouver des parents, dit le rat +d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En +fait, je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais +songé à le faire. Sans doute l'amour est +une bonne chose à sa manière, mais l'amitié +vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au +monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une +amitié dévouée.</p> + +<p>—Et quelle est, je vous prie, votre idée +des devoirs d'un ami dévoué? demanda une +linotte verte perchée sur un saule tordu et +qui avait écouté la conversation.</p> + +<p>—Oui, c'est justement ce que je voudrais +savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrémité +du réservoir et piqua sa tête pour donner +à ses enfants le bon exemple.</p> + +<p>—Quelle question niaise! cria le rat d'eau. +J'entends que mon ami dévoué me soit dévoué, +parbleu!</p> + +<p>—Et que ferez-vous en retour? dit le petit +oiseau, s'agitant sur une ramille argentée et +battant de ses petites ailes.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, répondit le +rat d'eau.</p> + +<p>—Laissez-moi vous conter une histoire à +ce sujet, dit la linotte.</p> + +<p>—L'histoire est-elle pour moi? demanda +le rat d'eau. Si oui, je l'écouterai volontiers, +car j'aime les contes à la folie.</p> + +<p>—Elle vous est applicable, répondit la linotte.</p> + +<p>Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du +réservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dévoué.</p> + +<p>«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête +garçon nommé Hans.</p> + +<p>—Était-ce un homme vraiment distingué? +demanda le rat d'eau.</p> + +<p>—Non, répondit la linotte. Je ne crois pas +qu'il fût du tout distingué, sauf par son bon +coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il +vivait dans une pauvre maison de campagne +et tous les jours il travaillait son jardin. Dans +tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi +joli que le sien. Il y poussait des oeillets de +poète, des giroflées, des bourses à pasteur, +des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, +des roses jaunes, des crocus lilas et or, +des violiers rouges et blancs. Selon les mois +y fleurissaient à tour de rôle églantines et +cardamines, marjolaines et basilics sauvages, +primevères et iris d'Allemagne, asphodèles et +oeillets-girofles. Une fleur prenait la place +d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours +de jolies choses à regarder et d'agréables +odeurs à respirer.</p> + +<p>Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais +le plus dévoué de tous était le grand Hugh le +meunier. Vraiment le riche meunier était si +dévoué au petit Hans qu'il ne serait jamais +allé à son jardin sans se pencher sur les plates +bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou +une poignée de salades succulentes ou sans +y remplir ses poches de prunes ou de cerises +selon la saison.</p> + +<p>—De vrais amis possèdent tout en commun, +avait l'habitude de dire le meunier.</p> + +<p>Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait +et se sentait tout fier d'avoir un ami qui +pensait de si nobles choses.</p> + +<p>Parfois, cependant, le voisinage trouvait +étrange que le riche meunier ne donnât jamais +rien en retour au petit Hans, quoiqu'il +eut cent sacs de farine emmagasinés dans +son moulin, six vaches laitières et un grand +nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla +jamais sa cervelle de semblables idées. +Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre +les belles choses que le meunier avait +coutume de dire sur la solidarité des vrais +amis.</p> + +<p>Donc, le petit Hans travaillait son jardin. +Le printemps, l'été et l'automne, il était très +heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il +n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, +il souffrait beaucoup du froid et de la faim et +souvent il se couchait sans avoir mangé autre +chose que quelques poires sèches et quelques +mauvaises noix. L'hiver aussi, il était extrêmement +isolé, car le meunier ne venait jamais +le voir dans cette saison.</p> + +<p>—Il n'est pas bon que j'aille voir le petit +Hans tant que dureront les neiges, disait souvent +le meunier à sa femme. Quand les gens +ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne +pas les tourmenter de visites. Ce sont là du +moins mes idées sur l'amitié et je suis certain +qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps +et alors j'irai le voir: il pourra me +donner un grand panier de primevères et cela +le rendra heureux.</p> + +<p>—Vous êtes certes plein de sollicitude pour +les autres, répondait sa femme assise dans +un confortable fauteuil près d'un beau feu de +bois de pin. C'est un vrai régal que de vous +entendre parler de l'amitié. Je suis sûre que +le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que +vous là-dessus, quoiqu'il habite une maison à +trois étages et qu'il porte un anneau d'or à +son petit doigt.</p> + +<p>—Mais ne pourrions-nous engager le petit +Hans à venir ici? interrogeait le jeune fils +du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, +je lui donnerai la moitié de ma soupe et je +lui montrerai mes lapins blancs.</p> + +<p>—Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. +Je ne sais vraiment pas à quoi il sert de vous +envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. +Parbleu! si le petit Hans venait ici, +s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper +et notre grosse barrique de vin rouge, il +pourrait devenir envieux. Or l'envie est une +bien terrible chose et qui gâterait les meilleurs +caractères. Certes je ne souffrirai pas +que le caractère d'Hans soit gâté. Je suis son +meilleur ami et je veillerai toujours sur lui +et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune +tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait +me demander de lui donner un peu de +farine à crédit, et cela je ne puis le faire. La +farine est une chose et l'amitié en est une +autre, et elles ne doivent pas être confondues. +Ma foi! ces mots s'orthographient différemment +et signifient des choses toutes différentes. +Chacun sait cela.</p> + +<p>—Comme vous parlez bien, dit la femme +du meunier en lui tendant un grand verre de +bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. +C'est tout à fait comme à l'église.</p> + +<p>—Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, +mais peu savent bien parler, ce qui +prouve que parler est de beaucoup la chose +la plus difficile et aussi la plus belle des deux.</p> + +<p>Et il regarda sévèrement par dessus la table +son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-même +qu'il baissa la tête, devint presque +écarlate et se mit à pleurer dans son thé.</p> + +<p>Il était si jeune que vous l'excuserez.</p> + +<p>—C'est là la fin de l'histoire? demanda le +rat d'eau.</p> + +<p>—Non pas, répliqua la linotte. C'est le +commencement.</p> + +<p>—Alors vous êtes tout à fait en arrière sur +votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur, +aujourd'hui, débute par la fin, reprend +au début et termine par le milieu. C'est la nouvelle +méthode. J'ai entendu cela de la bouche +d'un critique qui se promenait autour du réservoir +avec un jeune homme. Il traitait la +question en maître et je suis sûr qu'il devait +avoir raison, car il avait des lunettes bleues +et la tête chauve; et, quand le jeune homme +lui faisait quelque observation, il répondait +toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous +prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier. +J'ai moi-même toute sorte de beaux sentiments: +aussi y a-t-il une grande sympathie +entre nous.</p> + +<p>—Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur +une patte et tantôt sur l'autre. Sitôt que l'hiver +fut passé, dès que les primevères commencèrent +à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, +le meunier dit à sa femme qu'il allait sortir +et faire visite au petit Hans.</p> + +<p>—Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria +sa femme. Vous pensez toujours aux autres. +Songez à emporter le grand panier pour rapporter +des fleurs.</p> + +<p>Alors le meunier attacha ensemble les +ailes du moulin avec une forte chaîne de +fer et descendit la colline, le panier au bras.</p> + +<p>—Bonjour, petit Hans, dit le meunier.</p> + +<p>—Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche +et avec un sourire qui allait d'une oreille +à l'autre.</p> + +<p>—Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit +le meunier.</p> + +<p>—Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil +à vous de vous en informer. J'ai bien eu du +mauvais temps à passer, mais maintenant le +printemps est de retour et je suis presque heureux... +Puis, mes fleurs vont bien donner.</p> + +<p>—Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, +Hans, continua le meunier, et nous nous +demandions ce que vous deveniez.</p> + +<p>—C'est bien bon à vous, dit Hans... Je +craignais presque que vous m'ayez oublié.</p> + +<p>—Hans, je suis surpris de vous entendre +parler de la sorte, fit le meunier. L'amitié +n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, +mais je crains que vous ne compreniez +pas la poésie de la vie... Comme vos primevères +sont belles, entre parenthèses.</p> + +<p>—Certes elles sont vraiment belles, fit +Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie +beaucoup. Je vais les porter au marché et les +vendre à la fille du bourgmestre et avec l'argent +je rachèterai ma brouette.</p> + +<p>—Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous +dire que vous l'avez vendue? C'est un +acte bien niais.</p> + +<p>—Certes, oui, mais le fait est, répliqua +Hans, que j'y étais obligé. Vous le savez, +l'hiver est pour moi une très mauvaise saison +et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter +du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons +d'or de mon habit des dimanches, puis +j'ai vendu ma chaîne d'argent et ensuite ma +grande flûte. Enfin j'ai vendu ma brouette. +Mais maintenant je vais racheter tout cela.</p> + +<p>—Hans, dit le meunier, je vous donnerai +ma brouette. Elle n'est pas en très bon état. +Un des côtés est parti et il y a quelque chose +de tordu aux rayons de la roue, mais malgré +cela je vous la donnerai. Je sais que c'est généreux +de ma part et beaucoup de gens me +trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne +suis pas comme le reste du monde. Je pense +que la générosité est l'essence de l'amitié et, +en outre, je me suis acheté une nouvelle +brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... +Je vous donnerai ma brouette.</p> + +<p>—Merci, c'est vraiment généreux de votre +part, dit le petit Hans et sa plaisante figure +ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément +la réparer, car j'ai une planche chez +moi.</p> + +<p>—Une planche! s'écria le meunier. Parfait! +c'est justement ce qu'il me faut pour le +toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon +blé sera tout humide si je ne le bouche pas. +Comme vous avez dit cela à propos! Il est +vraiment à remarquer qu'une bonne action +en engendre toujours une autre. Je vous ai +donné ma brouette et maintenant vous allez +me donner votre planche. Naturellement la +brouette vaut beaucoup plus que la planche, +mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces +choses-là. Veuillez me donner tout de suite +la planche et je me mettrai aujourd'hui même +à l'ouvrage pour réparer ma grange.</p> + +<p>—Certainement! répliqua le petit Hans.</p> + +<p>Et il courut à son appentis et en sortit la +planche.</p> + +<p>—Ce n'est pas une très grande planche, dit +le meunier en la regardant, et je crains que +lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il +n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez +la brouette, mais ce n'est naturellement +pas ma faute... Et maintenant, comme +je vous ai donné ma brouette, je suis sûr que +en retour vous voudrez me donner quelques +fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de +de le remplir presque entièrement.</p> + +<p>—Presque entièrement? dit le petit Hans +presque chagrin, car le panier était de grandes +dimensions et il se rendait compte que, s'il +le remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter +au marché. Or, il était très désireux de racheter +ses boutons d'argent.</p> + +<p>—Ma foi, répondit le meunier, comme je +vous ai donné ma brouette, je ne pensais pas +que ce fût trop de vous demander quelques +fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais +que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie +d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.</p> + +<p>—Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta +le petit Hans, toutes les fleurs de mon +jardin sont à votre disposition, car j'ai un +bien plus vif désir de votre estime que de mes +boutons d'argent.</p> + +<p>Et il courut cueillir ces jolies primevères +et en remplir le panier du meunier.</p> + +<p>—Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant +la colline sa planche sur l'épaule et +son grand panier au bras.</p> + +<p>—Adieu! dit le petit Hans.</p> + +<p>Et il se mit à bêcher gaiement: il était si +content d'avoir la brouette.</p> + +<p>Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille +sur sa porte, quand il entendit la voix du +meunier qui l'appelait de la route. Alors il +sauta de son échelle, courut au bas du jardin +et regarda par dessus la muraille.</p> + +<p>C'était le meunier avec un grand sac de +farine sur son épaule.</p> + +<p>—Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous +me porter ce sac de farine au marché?</p> + +<p>—Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je +suis vraiment très occupé aujourd'hui. J'ai +toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes +mes fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher +à la roulette.</p> + +<p>—Ma foi, répliqua le meunier, je pensais +qu'en considération de ce que je vous ai donné +ma brouette, il serait peu aimable de votre +part de me refuser.</p> + +<p>—Oh! je ne refuse pas! protesta le petit +Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais +pas agir en ami à votre égard.</p> + +<p>Et il alla chercher sa casquette et partit +avec le gros sac sur son épaule.</p> + +<p>C'était une très chaude journée et la route +était atrocement poudreuse. Avant que Hans +eût atteint la borne marquant le sixième +mille, il était si fatigué qu'il dut s'asseoir et +se reposer. Néanmoins il ne tarda pas à continuer +courageusement son chemin et arriva +enfin au marché.</p> + +<p>Après une attente de quelques instants, il +vendit le sac de farine à un bon prix et alors +il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait +s'il s'attardait trop de rencontrer quelque +voleur en route.</p> + +<p>—Voilà certes une rude journée, se dit +Hans en se mettant au lit, mais je suis content +de n'avoir pas refusé, car le meunier est +mon meilleur ami et, en outre, il va me donner +sa brouette.</p> + +<p>De très bon matin, le lendemain, le meunier +vint chercher l'argent de son sac de farine, +mais le petit Hans était si fatigué qu'il était +encore au lit.</p> + +<p>—Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien +paresseux. Quand je pense que je viens de +vous donner ma brouette, il me semble que +vous pourriez travailler plus vaillamment.</p> + +<p>La paresse est un grand vice et, certes, je +ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux +ou apathique. Ne jugez pas mon langage +sans façon avec vous. Je ne songerais certes +pas à parler de la sorte si je n'étais votre ami. +Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait +dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde +peut dire des choses aimables, s'efforcer de +plaire et de flatter, mais un ami sincère dit +des choses déplaisantes et n'hésite pas à faire +de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami +vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait +du bien.</p> + +<p>—Je suis bien fâché, répondit le petit Hans +en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet +de nuit, mais j'étais si fatigué que je +croyais que je m'étais couché il y a peu de +temps et j'écoutais chanter les oiseaux. Ne +savez-vous pas que je travaille toujours mieux +quand j'ai entendu chanter les oiseaux?</p> + +<p>—Bon! tant mieux! répliqua le meunier +en donnant à Hans une claque dans le dos, +car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma +grange.</p> + +<p>Le petit Hans avait grand besoin d'aller +travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient +pas été arrosées de deux jours, mais il +ne voulut pas refuser au meunier, car c'était +un bon ami pour lui.</p> + +<p>—Pensez-vous qu'il ne serait pas amical +de vous dire que j'ai à faire? demanda-t-il +d'une voix humble et timide.</p> + +<p>—Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais +pas que ce fût beaucoup vous demander, +étant donné que je viens de vous faire cadeau +de ma brouette, mais naturellement si vous +refusez j'irai le faire moi-même.</p> + +<p>—Oh! nullement, s'écria le petit Hans en +sautant de son lit.</p> + +<p>Il s'habilla et se rendit dans la grange.</p> + +<p>Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher +du soleil et au coucher du soleil le meunier +vint voir où il en était.</p> + +<p>—Avez vous bouché le trou du toit? petit +Hans, cria le meunier d'une voix gaie.</p> + +<p>—C'est presque fini, répondit le petit Hans +descendant de l'échelle.</p> + +<p>—Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail +plus délicieux que celui que l'on peut +faire pour autrui.</p> + +<p>—C'est à coup sur un privilège de vous +entendre parler, répondit le petit Hans qui +s'arrêta et essuya son front, un très grand +privilège, mais je crains de n'avoir jamais +d'aussi belles idées que vous.</p> + +<p>—Oh! elles vous viendront, fit le meunier, +mais vous devriez prendre plus de peine. A +présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. +Quelque jour vous aurez aussi la théorie.</p> + +<p>—Le croyez-vous vraiment? demanda le +petit Hans.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, répondit le meunier. +Mais maintenant que vous avez réparé le toit, +vous feriez mieux de rentrer chez vous et de +vous reposer; car, demain, j'ai besoin que +vous conduisiez mes moutons à la montagne.</p> + +<p>Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le +lendemain, à l'aube, le meunier amena ses +moutons près de sa petite ferme et Hans partit +avec eux pour la montagne. Aller et revenir +lui prirent toute la journée et quand il +revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur +sa chaise et ne se réveilla qu'au jour.</p> + +<p>—Quel temps délicieux j'aurai dans mon +jardin! se dit-il, et il allait se mettre à la besogne.</p> + +<p>Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas +le temps de jeter un coup d'oeil à ses fleurs: +son ami le meunier arrivait et l'envoyait +faire de longues courses ou lui demandait de +venir aider au moulin. Parfois le petit Hans +était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient +qu'il les avait oubliées, mais il se consolait +en songeant que le meunier était son +meilleur ami.</p> + +<p>—En outre, avait-il coutume de dire, il va +me donner sa brouette et c'est un acte de pure +générosité.</p> + +<p>Donc le petit Hans travaillait pour le meunier +et le meunier disait beaucoup de belles +choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un +livre de raison et qu'il relisait le soir, car il +était lettré.</p> + +<p>Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était +assis près de son feu quand on frappa un +grand coup à la porte.</p> + +<p>La nuit était très noire. Le vent soufflait +et rugissait autour de la maison si terriblement +que d'abord Hans pensa que c'était +l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second +coup résonna, puis un troisième plus +rude que les autres.</p> + +<p>—C'est quelque pauvre voyageur, se dit le +petit Hans, et il courut à la porte.</p> + +<p>Le meunier était sur le seuil, une lanterne +d'une main et une grosse trique de l'autre.</p> + +<p>—Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un +grand chagrin. Mon gamin est tombé d'une +échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. +Mais il habite loin d'ici et la nuit est +si mauvaise que j'ai pensé qu'il vaudrait mieux +que vous alliez à ma place. Vous savez que +je vous donne ma brouette. Ainsi il serait +gentil à vous de faire en échange quelque +chose pour moi.</p> + +<p>—Certainement, s'écria le petit Hans. Je +suis heureux que vous ayez songé à venir me +chercher et je vais partir tout de suite. Mais +vous devriez me prêter votre lanterne, car la +nuit est si sombre que je crains de tomber dans +quelque fossé.</p> + +<p>—Je suis désolé, répondit le meunier, mais +c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une +grande perte si quelque accident lui arrivait.</p> + +<p>—Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, +fit le petit Hans.</p> + +<p>Il endossa son grand manteau de fourrure +et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez +autour de sa gorge et partit.</p> + +<p>Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit +était si noire que le petit Hans y voyait à +peine et le vent si fort qu'il avait peine à marcher. +Néanmoins il était très courageux et, +après qu'il eut marché près de trois heures, +il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.</p> + +<p>—Qui est là, cria le médecin en mettant +sa tête à la fenêtre de sa chambre.</p> + +<p>—Le petit Hans, docteur!</p> + +<p>—Que désirez-vous, petit Hans?</p> + +<p>—Le fils du meunier est tombé d'une +échelle et s'est blessé et il faut que vous veniez +sur l'heure.</p> + +<p>—Très bien! répliqua le docteur.</p> + +<p>Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit +ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit +l'escalier. Il partit dans la direction de la +maison du meunier, le petit Hans allant à +pied derrière lui.</p> + +<p>Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents +et le petit Hans ne pouvait ni voir où il +allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit +son chemin, erra sur la lande qui était un +endroit dangereux plein de trous profonds et +où le pauvre Hans se noya.</p> + +<p>Le lendemain, des bergers trouvèrent son +corps flottant sur une grande mare et le portèrent +à sa petite ferme.</p> + +<p>Tout le monde alla à l'enterrement du petit +Hans, car il était très aimé, et le meunier +figura en tête du deuil.</p> + +<p>—J'étais son meilleur ami, dit le meunier; +il est de droit que j'aie la place d'honneur.</p> + +<p>Il prit donc la tête du cortège en long manteau +noir et, de temps en temps, il essuyait +ses yeux avec un grand mouchoir de poche.</p> + +<p>—Le petit Hans est à coup sûr une grande +perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand +les funérailles furent terminées et que le deuil +fut confortablement assis à l'auberge à boire +du vin aux épices et à manger de bons gâteaux.</p> + +<p>—C'est surtout une grande perte pour moi, +répondit le meunier. Ma foi, j'étais assez bon +pour me proposer de lui donner ma brouette +et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me +gêne à la maison et elle est en si mauvais +état que si je la vendais je n'en tirerais rien. +Certainement je ne donnerai désormais plus +rien à personne. On pâtit toujours d'avoir été +généreux.</p> + +<p>—C'est très juste, fit le rat d'eau après une +longue pause.</p> + +<p>—Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.</p> + +<p>—Et que devint le meunier? dit le rat +d'eau.</p> + +<p>—Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua +la linotte, et certes cela m'est égal.</p> + +<p>—Il est évident que vous n'êtes pas d'une +nature sympathique, dit le rat d'eau.</p> + +<p>—Je crains que vous n'ayez pas vu la morale +de l'histoire, répliqua la linotte.</p> + +<p>—La quoi? cria le rat d'eau.</p> + +<p>—La morale.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que l'histoire a une +morale.</p> + +<p>—Certainement, affirma la linotte.</p> + +<p>—Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, +vous auriez dû me le dire avant de commencer. +Si vous l'eussiez fait, certainement je ne +vous aurais pas écoutée. Certainement je vous +aurais dit: «Peuh!» comme le critique. Mais +je puis le dire maintenant.</p> + +<p>Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, +donna un coup de queue et rentra dans son +trou.</p> + +<p>—Et que dites-vous du rat d'eau? demanda +la cane qui arriva en patrouillant quelques +minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais +pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère +et je ne puis voir un célibataire endurci sans +que les larmes me viennent aux yeux.</p> + +<p>—Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la +linotte. Le fait est que je lui ai conté une +histoire qui a sa morale.</p> + +<p>—Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, +dit la cane.</p> + +<p>Et je suis absolument de son avis.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA FAMEUSE FUSÉE</h3> + + +<p>Le fils du roi était sur le point de se marier. +Aussi les réjouissances étaient-elles générales.</p> + +<p>Il avait attendu, une année entière, sa fiancée +et, à la fin, elle était arrivée.</p> + +<p>C'était une princesse russe et elle avait fait +route depuis la Finlande dans un traîneau +attelé de six rennes.</p> + +<p>Le traîneau avait la forme d'un grand cygne +d'or et la petite princesse y était couchée +entre les ailes du cygne.</p> + +<p>Son long manteau d'hermine retombait droit +sur ses pieds.</p> + +<p>Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé +d'argent, et elle était pâle comme le palais +de neige, dans lequel elle avait toujours +vécu.</p> + +<p>Elle était si pâle que, quand elle passait +par les rues, les gens s'en étonnaient.</p> + +<p>—Elle ressemble à une rose blanche, +criait-on.</p> + +<p>Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.</p> + +<p>A la porte du château, le prince l'attendait +pour la recevoir. Il avait des yeux violets et +rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or +fin.</p> + +<p>Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa +sa main.</p> + +<p>—Votre portrait était beau, murmura-t-il, +mais vous êtes plus belle que votre portrait.</p> + +<p>Et la petite princesse rougit.</p> + +<p>—Elle ressemblait tout à l'heure à une rose +blanche, dit un jeune page à son voisin, mais +maintenant elle ressemble à une rose rouge.</p> + +<p>Et toute la cour fut dans le ravissement.</p> + +<p>Les trois jours qui suivirent, tout le monde +se disait:</p> + +<p>—Rose blanche, rose rouge; rose rouge, +rose blanche!</p> + +<p>Et le roi donna des ordres pour que la solde +du page fût doublée.</p> + +<p>Comme il ne recevait aucune solde, sa position +n'en fut pas bien améliorée, mais on +considéra cela comme un grand honneur et +le décret royal fut dûment publié dans la <i>Gazette +de la Cour</i>.</p> + +<p>Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.</p> + +<p>Ce fut une superbe cérémonie.</p> + +<p>Le marié et la mariée se promenèrent, la +main dans la main, sous un dais de velours +pourpre, brodé de petites perles.</p> + +<p>Puis, il y eut un banquet officiel qui dura +cinq heures.</p> + +<p>Le prince et la princesse étaient assis au +bout du grand hall et burent dans une coupe +de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent +boire dans cette coupe, car si des lèvres +menteuses y touchaient, le cristal se ternirait +et deviendrait gris et nuageux.</p> + +<p>—Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, +dit le petit page. C'est clair comme le +cristal.</p> + +<p>Et le roi doubla de nouveau sa solde.</p> + +<p>—Quel honneur! s'exclamèrent tous les +courtisans.</p> + +<p>Après le banquet, il y eut un bal.</p> + +<p>Le marié et la mariée devaient danser ensemble +la danse des roses et le roi jouer de la +flûte.</p> + +<p>Il jouait très mal, mais jamais personne +n'avait osé le lui dire, parce qu'il était roi. +Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était +jamais bien sûr lequel il jouait, mais peu +importait, car quoi qu'il fît, tout le monde +criait:</p> + +<p>—C'est charmant! c'est charmant!</p> + +<p>Le dernier article du programme était un +grand déploiement de feux d'artifice qui devait +terminer exactement à minuit.</p> + +<p>La petite princesse n'avait jamais vu un +feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il +enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en +jeu toutes les ressources de son art, le jour +du mariage de la princesse.</p> + +<p>—A quoi ressemblent les feux d'artifice? +avait-elle demandé au prince, un matin, comme +elle se promenait sur la terrasse.</p> + +<p>—Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le +roi qui répondait toujours aux questions qu'on +adressait aux autres. Seulement ils sont plus +nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car +on sait toujours quand ils vont commencer +à briller et ils sont aussi agréables que ma +musique de flûte. Vous les verrez certainement.</p> + +<p>Donc, au fond du jardin royal un stand +avait été préparé et aussitôt que le pyrotechnicien +royal eut tout rangé en place, les feux +d'artifice se mirent à causer entre eux.</p> + +<p>—Le monde est à coup sûr très beau, dit +un petit pétard. Regardez plutôt ces tulipes +jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons +qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis +bien heureux d'avoir voyagé. Les voyages développent +étonnamment l'esprit et jettent bas +tous les préjugés qu'on a pu concevoir.</p> + +<p>—Le jardin du roi n'est pas le monde, +jeune fou, dit une grosse chandelle romaine. +Le monde est un énorme espace, et il vous +faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.</p> + +<p>—Tout endroit que vous aimez est pour +vous le monde, dit un soleil attaché jadis à +une vieille boîte de sapin et très orgueilleux +de son coeur brisé, mais l'amour n'est pas à +la mode; les poètes l'ont tué. Ils ont tant écrit +là-dessus que personne ne les croit plus, et +je n'en suis pas surpris. Le véritable amour +souffre et se tait... Je me souviens que moi-même +une fois... mais il ne s'agit pas de cela +ici. Le roman est une chose du passé.</p> + +<p>—Stupidité! s'écria la chandelle romaine, +le roman ne meurt jamais. Il ressemble à la +lune! Il vit toujours; certes, le marié et la +mariée s'aiment tendrement. J'ai tout appris +sur eux ce matin d'une cartouche de papier +brun qui s'est trouvée dans le même tiroir +que moi et qui connaît les dernières nouvelles +de la cour.</p> + +<p>Mais le soleil secoua sa tête.</p> + +<p>—Le roman est mort! Le roman est mort! +Le roman est mort! murmura-t-il.</p> + +<p>Il était de ces gens qui pensent que si vous +répétez un certain nombre de fois la même +chose, elle finit par devenir vraie.</p> + +<p>Soudain, on entendit une toux sèche et +perçante, et tous regardèrent autour d'eux.</p> + +<p>C'était une petite fusée au regard hautain +qui était attachée au bout d'un bâton. Elle +toussait toujours avant de faire une observation +comme pour attirer l'attention.</p> + +<p>—Hum! Hum! fit-elle.</p> + +<p>Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre +soleil qui secouait toujours sa tête et murmurait:</p> + +<p>—Le roman est mort!</p> + +<p>—A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.</p> + +<p>Il avait quelque chose d'un politicien.</p> + +<p>Il avait toujours pris une part importante +dans les élections locales. Aussi connaissait-il +toutes les expressions qu'on emploie au +Parlement.</p> + +<p>—Tout à fait mort! soupira le soleil.</p> + +<p>Et il se rendormit.</p> + +<p>Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée +toussa une troisième fois et commença.</p> + +<p>Elle parlait d'une voix distincte et très lente, +comme si elle dictait ses mémoires et regardait +toujours par dessus l'épaule de la personne +à laquelle elle parlait.</p> + +<p>En fait, elle avait des manières très distinguées.</p> + +<p>—Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, +de se marier le jour même où je +dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné +de longue main, cela ne pouvait tourner +mieux pour lui, mais les princes ont toujours +de la chance.</p> + +<p>—Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais +que c'était tout juste le contraire et que vous +étiez lancée en l'honneur du prince.</p> + +<p>—C'est peut-être là votre cas, répliqua la +fusée, et même je n'en doute pas, mais pour +moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité +et je suis issue de parents de qualité. Ma +mère était la plus célèbre girandole de son +temps. Elle était réputée pour la grâce de sa +danse. Quand elle fit sa grande apparition +publique, elle tourna dix-neuf fois avant de +s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air +sept étoiles rouges. Elle avait trois pieds et +demi de diamètre et était composée de la meilleure +poudre. Mon père était fusée comme +moi et d'extraction française. Il volait si haut +que l'on craignait de ne pas le voir redescendre. +Il redescendait, cependant, parce qu'il +était d'une excellente constitution et il fit +une très brillante chute en une pluie d'étincelles +d'or. Les journaux s'exprimèrent à son +sujet en termes très flatteurs et même la <i>Gazette +de la cour</i> dit de lui qu'il marquait le +triomphe de l'art pylotechnique.</p> + +<p>—Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que +vous voulez dire, intervint le feu de bengale. +Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai +vu le mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.</p> + +<p>—Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua +la fusée sur un ton de voix sévère.</p> + +<p>Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il +commença aussitôt à malmener les petits pétards +pour montrer qu'il était, lui aussi, une +personne de quelque importance.</p> + +<p>—Je disais... continua la fusée...—Je disais... +Qu'est-ce que je disais?</p> + +<p>—Vous parliez de vous, reprit la chandelle +romaine.</p> + +<p>—Naturellement. Je sais que je discourais +sur quelque intéressant sujet quand j'ai été +si grossièrement interrompue. Je déteste la +grossièreté et les mauvaises manières de +toute espèce, car je suis extrêmement sensible. +Nul au monde n'est aussi sensible que +moi, j'en suis certaine.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit +le marron à la chandelle romaine.</p> + +<p>—Une personne qui, parce qu'elle a des +cors, marche toujours sur les orteils des autres, +répondit la chandelle dans un faible +murmure.</p> + +<p>Et le marron éclata presque de rire.</p> + +<p>—Pardon! De quoi riez-vous? demanda +la fusée. Je ne ris pas.</p> + +<p>—Je ris parce que je suis heureux, répliqua +le marron.</p> + +<p>—C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée +avec colère. Quel droit avez-vous d'être +heureux? Vous devriez penser aux autres. En +fait, vous devriez penser à moi. Je pense +toujours à moi et j'estime que tout le monde +devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle +la sympathie. C'est une belle vertu et +je la possède à un haut degré. Supposez, par +exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce +soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le +prince et la princesse ne pourraient plus être +heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. +Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait +supporter cela. Vraiment quand je commence +à réfléchir à l'importance de mon +rôle, je suis presque émue aux larmes.</p> + +<p>—Si vous désirez plaire aux autres, s'écria +la chandelle romaine, vous feriez mieux +de vous tenir au sec.</p> + +<p>—Certainement! exclama le feu de bengale +qui n'était pas de très bonne humeur, c'est +simplement là du sens commun.</p> + +<p>—Du sens commun vraiment? repartit la +fusée indignée. Vous oubliez que je n'ai rien +de commun et que je suis très distinguée. +Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun, +pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. +Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais +les choses comme elles sont. Je les vois +toujours très différentes de ce qu'elles sont. +Quant à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a +évidemment ici personne qui sache apprécier +à fond une nature délicate. Heureusement +pour moi peu m'importe. La seule chose +qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la +conscience de l'immense infériorité de ses +semblables et c'est là un sentiment que j'ai +toujours entretenu en moi. Mais aucun de +vous n'a de coeur. Vous criez et vous réjouissez +comme si le prince et la princesse n'étaient +pas en train de se marier.</p> + +<p>—Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi +pas? C'est une joyeuse occasion et quand +je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire +part à toutes les étoiles. Vous les verrez briller +quand je leur parlerai de la jolie mariée.</p> + +<p>—Oh! quelle idée banale de la vie! dit +la fusée, mais je n'attendais pas autre chose. +Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. +Bah! peut-être le prince et la princesse iront-ils +vivre dans un pays où il y une profonde +rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un +petit garçon bouclé, avec des yeux violets, +comme ceux du prince. Peut-être quelque +jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. +Peut-être la nourrice s'endormira-t-elle sous +un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il +dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible +malheur! Les pauvres gens perdre leur +fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne +pourrais jamais supporter cela.</p> + +<p>—Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, +dit la chandelle romaine. Il ne leur est +arrivé aucun malheur.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit +la fusée. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils +avaient perdu leur fils unique, il serait inutile +de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je +déteste les gens qui pleurent sur leur pot au +lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont +perdu leur fils unique, certes j'en suis très +attristée.</p> + +<p>—A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. +En fait, vous êtes la personne la plus affectée +que j'ai jamais vue.</p> + +<p>—Vous êtes la personne la plus mal élevée +que j'ai rencontrée, dit la fusée, et vous ne pouvez +comprendre mon affection pour le prince.</p> + +<p>—Bah, vous ne le connaissez même pas, +craqua la chandelle romaine.</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit que je le connaissais, +répondit la fusée. J'ose dire que si je le connaissais, +je ne serais nullement son amie. +C'est une chose dangereuse que de connaître +ses propres amis.</p> + +<p>—Vous feriez mieux de vous tenir au sec, +dit le globe à feu. C'est une chose importante.</p> + +<p>—Très importante pour vous sans doute, +répondit la fusée, mais je pleurerai si cela +me chante.</p> + +<p>Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent +sur son bâton en gouttes de pluie et noyèrent +presque deux petits scarabées qui songeaient +justement à fonder une famille et cherchaient +un joli endroit sec pour s'y installer.</p> + +<p>—Elle doit avoir une nature vraiment romantique, +car elle pleure quand il n'y a +nulle raison de pleurer, dit le soleil.</p> + +<p>Et il poussa un profond soupir et pensa à +la boîte de sapin.</p> + +<p>Mais la chandelle romaine et le feu de bengale +étaient indignés. De toute leur voix, ils +criaient.</p> + +<p>—Grimaces! Grimaces!</p> + +<p>Ils étaient extrêmement pratiques et toutes +les fois qu'ils faisaient opposition à quelque +chose ils l'appelaient <i>Grimaces</i>.</p> + +<p>Alors la lune se leva comme un superbe +bouclier d'argent et les étoiles se mirent à +briller et le son d'une musique arriva du palais.</p> + +<p>Le prince et la princesse conduisaient la +danse. Ils dansaient si bien que les petits lis +blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et +les regardaient et que les grands pavots rouges +balançaient leur tête et battaient la mesure.</p> + +<p>Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis +douze et au dernier coup de minuit, tout le +monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler +le pyrotechnicien royal.</p> + +<p>—Commencez le feu d'artifice, dit le roi.</p> + +<p>Et le pyrotechnicien royal fit un profond +salut et se rendit au bout du jardin.</p> + +<p>Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux +portait une torche allumée emmanchée à une +longue perche.</p> + +<p>C'était, certes, un superbe déploiement de +lumière.</p> + +<p>—Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à +tourner.</p> + +<p>—Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.</p> + +<p>Alors les pétards entrèrent en danse et les +feux de bengale colorèrent tout en rouge.</p> + +<p>—Adieu! cria le globe de feu, comme il +prenait son essor faisant pleuvoir de menues +étincelles bleues.</p> + +<p>—Bang! Bang! répondirent les marrons +qui s'amusaient beaucoup.</p> + +<p>Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.</p> + +<p>Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle +ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en +elle, c'était la poudre et elle était si trempée +de larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa +parenté pauvre, à laquelle elle ne daignait +pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, +fit grand fracas par le ciel comme de +superbes fleurs d'or fleurissant en flammes. +—Hourra! Hourra! criait la cour.</p> + +<p>Et la petite princesse riait de plaisir.</p> + +<p>—Je suppose qu'on me réserve pour quelque +grande occasion, dit la fusée. Sans nul +doute c'est cela que ça signifie.</p> + +<p>Et elle regardait d'un air plus orgueilleux +que jamais.</p> + +<p>Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre +en place.</p> + +<p>—Évidemment c'est une députation, se dit +la fusée. Je les recevrai avec une sage dignité.</p> + +<p>Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle +à froncer les sourcils comme si elle réfléchissait +à quelque chose de très important. +Mais les ouvriers ne firent pas attention à +elle jusqu'à ce qu'ils la dépassèrent.</p> + +<p>Alors, l'un d'eux l'aperçut.</p> + +<p>—Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!</p> + +<p>Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.</p> + +<p>—Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, +comme elle tournoyait en l'air. Impossible! +Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire. +Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de +même, et souvent les deux choses sont identiques.</p> + +<p>Et elle tomba dans la vase.</p> + +<p>—Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, +mais sans doute c'est quelque station +thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour +rétablir ma santé. Mes nerfs sont certainement +très ébranlés et j'ai besoin de repos.</p> + +<p>Alors, une petite grenouille, avec de petits +yeux brillants et un habit vert pommelé, +nagea vers elle.</p> + +<p>—Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. +Bon! Après tout il n'y a rien comme +la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et +un fossé et je suis tout à fait heureuse... Pensez-vous +que l'après-midi sera chaude? Certes, +je l'espère, mais le ciel est tout bleu et +sans nuage. Quel malheur!</p> + +<p>—Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à +tousser.</p> + +<p>—Quelle délicieuse voix vous avez! cria la +grenouille. On dirait un croassement et croasser +est le cri le plus musical du monde. Ce +soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous +mettons dans la vieille mare aux canards près +de la maison du fermier et, sitôt que la lune +paraît, nous commençons. Le concert est si +ravissant que tout le monde vient nous écouter. +Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la +femme du fermier dire à sa mère qu'elle +n'avait pu dormir une seconde de la nuit à +cause de nous. Il est bien doux de se voir si +populaire.</p> + +<p>—Hum! Hum! fit la fusée.</p> + +<p>Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler +mot.</p> + +<p>—Une voix délicieuse certes! continua la +grenouille. J'espère que vous viendrez à la +mare aux canards. Il faut que je donne un coup +d'oeil à mes filles. J'ai six filles superbes et je +suis si inquiète que le brochet ne les rencontre. +C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le +moindre scrupule à en faire son déjeuner. +Donc adieu! Je goûte beaucoup votre conversation, +je vous assure.</p> + +<p>—Vous appelez cela une conversation, fit +la fusée. Vous avez jasé tout le temps. Ce n'est +pas une conversation.</p> + +<p>—Il faut toujours que quelqu'un écoute, +répliqua la grenouille, et j'aime à faire tous +les frais de la conversation. Cela économisé +le temps et épargne les querelles.</p> + +<p>—Mais j'aime la discussion, fit la fusée.</p> + +<p>—J'espère que non, répliqua la grenouille +d'un air de pitié. Les discussions sont extrêmement +vulgaires, car dans la bonne société +tout le monde professe exactement les mêmes +opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles +là-bas.</p> + +<p>Et la petite grenouille se remit à nager.</p> + +<p>—Vous êtes une personne bien agaçante, +dit la fusée, et bien mal élevée. Je déteste les +gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, +quand on a besoin de parler de soi, comme +c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'égoïsme +et l'égoïsme est une chose détestable, +surtout pour quelqu'un de mon caractère, +car je suis bien connue pour ma nature sympathique. +Vous devriez prendre exemple sur +moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modèle. +Maintenant que vous avez cette chance, +hâtez-vous d'en profiter, car je vais presque +tout de suite aller à la cour. Je suis très estimée +à la cour. Hier, le prince et la princesse +se sont mariés en mon honneur. Sans doute +vous ne savez rien de tout cela, car vous êtes +provinciale.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine de lui parler, dit +une libellule perchée au haut d'un grand +jonc noir. Elle est partie.</p> + +<p>—Eh bien! c'est elle qui y perd et pas +moi! Je ne vais pas m'arrêter de lui parler, +uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. +J'aime à m'entendre parler. C'est un de mes +plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues +conversations avec moi-même et je suis si profonde, +que parfois je ne comprends pas un +mot de ce que je dis.</p> + +<p>—Alors vous devez être certainement graduée +en philosophie, fit la libellule.</p> + +<p>Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et +prit son essor vers le ciel.</p> + +<p>—Comme c'est niais de sa part de ne pas +rester ici, dit la fusée. Je suis sûre qu'elle +n'a pas souvent eu la chance de se meubler +l'esprit; néanmoins, ça m'est égal. Un génie +comme le mien sera sûrement apprécié un +jour.</p> + +<p>Et elle s'enfonça un peu plus profondément +dans la boue.</p> + +<p>Un peu après, une grande cane blanche +nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes +et des pattes palmées et on la considérait +comme une grande beauté en raison de son +dandinement.</p> + +<p>—Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse +tournure vous avez? Puis-je vous demander +si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat +de quelque accident.</p> + +<p>—Il est évident que vous avez toujours +vécu à la campagne. Autrement vous sauriez +qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. +Il serait déraisonnable de s'attendre à +trouver les autres aussi remarquables que +soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée +d'apprendre que je vole dans les cieux et que +je retombe en pluie d'étincelles d'or.</p> + +<p>—Je n'ai pas cela en haute estime, dit la +cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile +à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les +champs comme un boeuf, si vous traîniez une +charrette comme un cheval, si vous gardiez un +troupeau comme un chien de berger, ce serait +quelque chose.</p> + +<p>—Ma brave créature, dit la fusée d'un ton +très hautain, je vois que vous appartenez à la +basse classe. Les gens de mon rang ne sont +jamais utiles. Nous avons un certain éclat +et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-même, +nul goût pour aucune sorte d'industrie, +surtout pour le genre d'industrie que +vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé +que le gros travail est simplement le refuge +de gens qui n'ont rien d'autre à faire +dans la vie.</p> + +<p>—Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur +très pacifique et ne se querellait jamais +avec personne. Chacun a des goûts différents. +Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez +établir ici votre résidence.</p> + +<p>—Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis +qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction. +Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux. +Il n'y a ici ni société ni solitude. +C'est tout à fait faubourg... J'irai sans doute +à la Cour, car je suis destinée à faire sensation +dans le monde.</p> + +<p>—J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, +remarqua la cane. Il y a tant de choses +où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai +donc présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting +ou nous votâmes des résolutions blâmant +tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, +cela ne paraît pas avoir produit grand effet. +Maintenant je m'occupe des choses domestiques +et je veille sur ma famille.</p> + +<p>—Je suis faite pour la vie publique et c'est +là qu'est toute ma parenté, même la plus +humble. Partout où nous paraissons nous +excitons une grande attention. Cette fois, je +n'ai pas figuré en personne, mais quand je le +fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux +choses domestiques, elles font vieillir vite +et elles distraient l'esprit des choses plus +hautes.</p> + +<p>—Oh! les hautes choses de la vie comme +elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle +combien j'ai faim!</p> + +<p>Et la cane nagea sur la rivière en reprenant +ses couac... couac... couac...</p> + +<p>—Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai +beaucoup de choses à vous dire.</p> + +<p>Mais la cane ne faisait pas attention à elle.</p> + +<p>—Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est +vraiment un esprit médiocre.</p> + +<p>Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue +et se mettait à réfléchir à la beauté du génie, +quand soudain deux petits garçons en blouse +blanche accoururent au bord du fossé avec un +chaudron et quelques fagots.</p> + +<p>—Ce doit être la députation, pensa la fusée +et elle prit un air digne.</p> + +<p>—Oh! cria un des gamins, regarde ce +vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit arrivé ici.</p> + +<p>Et il retira la fusée du fossé.</p> + +<p>—Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! +Il a voulu dire précieux bâton. Précieux +bâton est un compliment. Il me prend pour +un dignitaire de la cour.</p> + +<p>—Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. +Cela aidera à faire bouillir la marmite.</p> + +<p>Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée +sur le tas et voilà le feu pris.</p> + +<p>—C'est magnifique! cria la fusée. Ils me +mettent en pleine lumière. De la sorte chacun +me verra.</p> + +<p>—Maintenant nous allons dormir, dirent +les enfants, et, quand nous nous réveillerons, +la marmite sera en ébullition.</p> + +<p>Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent +les yeux.</p> + +<p>La fusée était très humide. Il se passa bien +du temps avant qu'elle ne brûlât. A la fin, cependant, +le feu y prit.</p> + +<p>—Maintenant je vais partir, criait-elle.</p> + +<p>Et elle se redressait, et elle se raidissait.</p> + +<p>—Je sais que je vais monter plus haut que +les étoiles, plus haut que la lune, plus haut +que le soleil. J'irais si haut que...</p> + +<p>—Fizz, Fizz, Fizz!</p> + +<p>Elle s'éleva dans les airs.</p> + +<p>—Délicieux! criait-elle. Je monterai comme +cela à jamais. Quel succès j'ai!</p> + +<p>Mais personne ne la voyait.</p> + +<p>Alors elle commença à sentir une curieuse +impression de fourmillement.</p> + +<p>—Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai +le monde entier en feu et je ferai un tel bruit +que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.</p> + +<p>Et, en effet, elle explosa.</p> + +<p>—Bang! Bang! Bang! fit la poudre.</p> + +<p>La poudre ne pouvait pas faire autrement.</p> + +<p>Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons +qui dormaient à poings fermés.</p> + +<p>De la fusée il ne resta que le bâton qui +tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour +de promenade autour du fossé.</p> + +<p>—Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des +bâtons.</p> + +<p>Et elle se jeta à l'eau.</p> + +<p>—Je crois que j'ai fait une grande sensation! +haleta la fusée.</p> + +<p>Et elle expira.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE PRINCE HEUREUX</h3> + + +<p>Tout en haut de la cité, sur une petite +colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.</p> + +<p>Elle était toute revêtue de chèvre-feuille +d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants +saphyrs et un grand rubis rouge ardait +à la poignée de son épée.</p> + +<p>Aussi, on l'admirait beaucoup.</p> + +<p>—Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait +un des membres du Conseil de ville +qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur +en art.</p> + +<p>—Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, +craignant qu'on ne le prît pour un +homme peu pratique.</p> + +<p>Et certes, il ne l'était pas.</p> + +<p>—Pourquoi n'êtes-vous pas comme le +Prince Heureux? demandait une mère sensible +à son petit garçon qui réclamait la lune. +Le Prince Heureux n'aurait jamais songé à +demander quelque chose à tout cri.</p> + +<p>—Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au +monde qui soit tout à fait heureux, murmurait +un homme à qui rien n'avait réussi, en +regardant la merveilleuse statue.</p> + +<p>—Il a vraiment l'air d'un ange, disaient +les enfants de la charité en sortant de la +cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux +écarlates et avec leurs jolies vestes +blanches.</p> + +<p>—A quoi le voyez-vous? répliquait le maître +de mathématiques, vous n'en avez jamais +vu un.</p> + +<p>—Oh! nous en avons vu dans nos rêves, +répondaient les enfants.</p> + +<p>Et le maître de mathématiques fronçait les +sourcils et prenait un air sévère, car il ne +pouvait approuver que des enfants se permissent +de rêver.</p> + +<p>Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire +d'ailes vers la cité.</p> + +<p>Six semaines avant, ses amies étaient parties +pour l'Égypte, mais elle était demeurée +en arrière.</p> + +<p>Elle était éprise du plus beau des roseaux.</p> + +<p>Elle l'avait rencontré au début du printemps +comme elle volait sur la rivière à la poursuite +d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte +avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était +arrêtée pour lui parler.</p> + +<p>—Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, +qui aimait aller droit au but.</p> + +<p>Et le roseau lui avait fait un salut profond.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle avait voleté autour de +lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traçant +des sillages d'argent.</p> + +<p>C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi +s'écoula tout l'été.</p> + +<p>—C'est un ridicule attachement, gazouillaient +les autres hirondelles. Ce roseau n'a +pas le sou, et il a vraiment trop de famille.</p> + +<p>En effet, la rivière était toute couverte de +roseaux.</p> + +<p>Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles +prirent leur vol.</p> + +<p>Quand elles furent parties, leur amie se +sentit isolée et commença à se lasser de son +amoureux.</p> + +<p>—Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, +je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans +cesse avec la brise.</p> + +<p>Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la +brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses +politesses.</p> + +<p>—Je comprends qu'il est casanier, murmurait +l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages. +Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec +moi.</p> + +<p>—Voulez-vous me suivre? demanda enfin +l'Hirondelle au roseau.</p> + +<p>Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop +attaché à son chez lui.</p> + +<p>—Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. +Je m'en vais aux Pyramides, adieu!</p> + +<p>Et l'Hirondelle s'en alla.</p> + +<p>Tout le long du jour, elle avait volé et, à la +nuit, elle arriva à la ville.</p> + +<p>—Où chercherai-je un abri? se dit-elle. +J'espère que la ville aura fait des préparatifs +pour me recevoir.</p> + +<p>Alors, elle aperçut la statue sur la petite +colonne.</p> + +<p>—Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site +est joli. Il y a beaucoup d'air frais.</p> + +<p>De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre +les pieds du Prince Heureux.</p> + +<p>—J'ai une chambre dorée, se disait-elle +doucement après avoir regardé autour d'elle.</p> + +<p>Et elle se prépara à dormir.</p> + +<p>Mais, comme elle mettait sa tête sous son +aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba +sur elle.</p> + +<p>—Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il +n'y a pas un nuage au ciel, les étoiles sont +tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il +pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment +étrange. Le roseau aimait la pluie, mais +c'était pur égoïsme de sa part.</p> + +<p>Alors une nouvelle goutte vint à tomber.</p> + +<p>—A quoi sert une statue, si elle ne garantit +pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher +un bon auvent de cheminée.</p> + +<p>Et elle se décidait à prendre son vol plus +loin.</p> + +<p>Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une +troisième goutte tomba.</p> + +<p>L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et +elle vit...</p> + +<p>Ah! que vit-elle?</p> + +<p>Les yeux du Prince Heureux étaient pleins +de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues +d'or.</p> + +<p>Son visage était si beau au clair de lune, +que la petite Hirondelle se sentit envahie par +la pitié.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Je suis le Prince Heureux.</p> + +<p>—Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme +cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez +presque trempée.</p> + +<p>—Quand j'étais vivant et que j'avais un +coeur d'homme, répliqua la statue, je ne savais +pas ce que c'était que les larmes, car je +vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne +permet pas l'entrée au chagrin. Le jour, je +jouais avec mes compagnons dans le jardin et, +le soir, je dansais dans le grand hall. Autour +du jardin courait une très haute muraille, +mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y +avait au delà de cette muraille, tout ce qui +m'entourait était si beau. Mes courtisans m'appelaient +le Prince Heureux, et certes, j'étais +vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur. +Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, maintenant +que je suis mort, ils m'ont huché si +haut que je puis voir toutes les laideurs et +toutes les misères de ma ville, et quoique mon +coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource +que de pleurer.</p> + +<p>—Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa +l'Hirondelle à part elle.</p> + +<p>Elle était trop bien élevée pour faire tout +haut aucune remarque sur les gens.</p> + +<p>—Là-bas, continua la statue, de sa voix +basse et musicale, là-bas, dans une petite rue, +il est une pauvre maison. Une des fenêtres +est ouverte et, par elle, je puis voir une femme +assise à une table. Son visage est amaigri et +usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, +toutes piquées par l'aiguille, car elle est couturière. +Elle brode des fleurs de la Passion sur +une robe de satin que doit porter, au prochain +bal de la cour, la plus belle des demoiselles +d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin +de la chambre, gît son petit garçon malade. +Il a la fièvre et il demande des oranges. Sa +mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la +rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, +petite Hirondelle, ne voulez-vous pas +lui porter le rubis de la garde de mon épée? +Mes pieds sont attachés au piédestal et je ne +puis bouger.</p> + +<p>—Je suis attendue en Égypte, répondit +l'Hirondelle. Mes amies voltigent de çà de là +sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. +Bientôt elles iront dormir dans le tombeau du +Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans son +cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile +jaune et embaumé avec des aromates. Autour +de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle +et ses mains sont comme des feuilles sèches.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, +dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi +une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère? +L'enfant a tant soif et la mère est si triste.</p> + +<p>—Je ne pense pas que j'aime les enfants, +répondit l'Hirondelle. L'été dernier quand je +séjournais au bord de la rivière, deux garçons +mal élevés, les enfants du meunier, ne cessaient +pas de me jeter des pierres. Certes, ils +ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, +nous volons trop bien pour cela, et, en +outre, je suis d'une famille célèbre par son +agilité, mais quand même c'était une marque +d'irrespect.</p> + +<p>Mais le regard du Prince Heureux était si +triste que la petite Hirondelle en fut toute +chagrine.</p> + +<p>—Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai +une nuit avec vous et je serai votre +messagère.</p> + +<p>—-Merci, petite Hirondelle, répondit le +prince.</p> + +<p>Alors la petits Hirondelle arracha le grand +rubis de l'épée du Prince, et, l'emportant dans +son bec, prit son vol par dessus les toits de +la ville.</p> + +<p>Elle passa sur la tour de la cathédrale où +des anges étaient sculptés en marbre blanc.</p> + +<p>Elle passa sur le Palais et entendit de la +musique de danse.</p> + +<p>Une belle jeune fille parut sur le balcon +avec son amoureux.</p> + +<p>—Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, +et combien est puissante la force de l'amour!</p> + +<p>—Je voudrais que ma robe soit prête pour +la bal officiel, répondit-elle. J'ai commandé +d'y broder des fleurs de la passion, mais les +couturières sont si négligentes.</p> + +<p>Elle passa sur la rivière et vit les lanternes +suspendues au mat des barques.</p> + +<p>Elle passa sur le ghetto et vit les vieux +juifs qui faisaient des affaires entre eux et +pesaient des monnaies dans des balances de +cuivre.</p> + +<p>Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et +y jeta un coup d'oeil.</p> + +<p>L'enfant s'agitait fiévreusement dans son +lit et sa mère s'était endormie tant elle était +fatiguée.</p> + +<p>L'Hirondelle sautilla dans la chambre et +mit le grand rubis sur la table, sur le dé de +la couturière.</p> + +<p>Puis elle voleta doucement autour du lit, +éventant de ses ailes le visage de l'enfant.</p> + +<p>—Quelle douce fraîcheur je ressens! fit +l'enfant. Je dois aller mieux.</p> + +<p>Et il tomba dans un délicieux sommeil.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers +le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.</p> + +<p>—C'est curieux, remarqua-t-elle, mais +maintenant je sens presque de la chaleur, et +cependant il fait bien froid.</p> + +<p>—C'est parce que vous avez fait une bonne +action, répliqua le Prince.</p> + +<p>Et la petite Hirondelle commença à réfléchir +et alors elle s'endormit. Toutes les fois +qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.</p> + +<p>Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière +et prit un bain.</p> + +<p>—Voilà un remarquable phénomène! s'écria +le professeur d'ornithologie qui passait +sur le pont. Une Hirondelle en hiver!</p> + +<p>Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à +une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle +était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait +comprendre.</p> + +<p>—Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait +l'Hirondelle.</p> + +<p>Et, à cette perspective, elle était toute +joyeuse.</p> + +<p>Elle visita tous les monuments publics et +se reposa longtemps sur le sommet du clocher +de l'église.</p> + +<p>Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. +Ils se disaient les uns aux autres:</p> + +<p>—Combien cette étrangère est distinguée!</p> + +<p>Cela la remplissait de joie.</p> + +<p>Quand la lune se leva, elle retourna à tire +d'ailes vers le Prince Heureux.</p> + +<p>—Avez-vous quelques commissions pour +l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon départ.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince, ne resterez-vous pas avec +moi encore une nuit?</p> + +<p>—On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. +Demain mes amies s'y envoleront +vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame +se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon +se dresse sur un grand trône de granit. Toute +la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile +du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite +il se tait. A midi, les lions jaunes descendent +boire au bord du fleuve. Ils ont des +yeux comme des aigues marines vertes et +leurs rugissements sont bien plus éclatants +que les rugissements de la cataracte.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, +dit le Prince, tout là-bas de l'autre côté de la +ville, je vois un jeune homme dans un grenier. +Il est penché sur un bureau couvert de +papiers et, dans un verre à côté de lui, il y a +un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure +est brune et frisée. Ses lèvres sont rouges +comme des grains de grenade. Il a de grands +yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce +pour le directeur du théâtre, mais il a trop +froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de feu +dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.</p> + +<p>—Je demeurerai encore une nuit avec vous, +dit l'Hirondelle, qui avait réellement un bon +coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?</p> + +<p>—Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. +Mes yeux sont la seule chose qui me reste. +Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés +des Indes il y a un millier d'années. Arrachez +l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le +vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se +nourrir et de quoi se chauffer et finira sa +pièce.</p> + +<p>—Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis +faire cela.</p> + +<p>Et elle se mit à pleurer.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Faites ce que je vous +commande.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince +et s'envola vers le galetas de l'étudiant.</p> + +<p>Il était facile d'y pénétrer, car il y avait +un trou dans le toit.</p> + +<p>L'Hirondelle y entra comme un trait et +sautilla par la pièce.</p> + +<p>Le jeune homme avait la tête plongée dans +ses mains. Il n'entendit pas le trémoussement +des ailes de l'oiseau et, quand il releva la +tête, il vit le beau saphir couché sur les violettes +fanées.</p> + +<p>—Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. +Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant +je puis finir ma pièce.</p> + +<p>Et il semblait tout à fait heureux.</p> + +<p>Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers +le port.</p> + +<p>Elle se reposa sur le mat d'un grand navire +et contempla les matelots qui halaient d'énormes +caisses hors de la cale avec des cordes.</p> + +<p>—Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse +qui arrivait sur le pont.</p> + +<p>—Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.</p> + +<p>Mais personne ne prenait garde à elle et, +quand la lune se leva, elle retourna vers le +Prince Heureux.</p> + +<p>—Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi +encore une nuit?</p> + +<p>—C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la +neige glaciale sera bientôt ici. En Egypte, le +soleil est chaud sur les palmiers verts. Les +crocodiles, couchés dans la boue, regardent +paresseusement les arbres au bord du fleuve. +Mes compagnes construisent des nids dans le +temple de Baalbeck. Les colombes roses et +blanches les suivent des yeux et roucoulent +alternativement. Cher Prince, il faut que je +vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais +et, le printemps prochain, je vous apporterai +de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer +ceux que vous avez donnés. Le rubis sera +plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera +aussi bleu que la grande mer.</p> + +<p>—Là-dessous, dans le square, répliqua le +Prince Heureux, stationne une petite marchande +d'allumettes. Elle a laissé tomber ses +allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes +gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte +pas quelque argent au logis, et elle pleure. +Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tête +est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le +lui, et son père ne la battra pas.</p> + +<p>—Je passerais encore une nuit avec vous, +dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher +un oeil. Alors vous seriez tout à fait +aveugle.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Faites ce que je vous commande.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du +Prince et prit son vol en l'emportant.</p> + +<p>Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande +d'allumettes et glissa le joyau dans +la paume de la main.</p> + +<p>—Le joli morceau de verre! s'écria la petite +fille.</p> + +<p>Et, toute rieuse, elle courut chez elle.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle revint encore vers le +Prince.</p> + +<p>—Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. +Alors je vais rester avec vous pour toujours.</p> + +<p>—Non, petite Hirondelle, dit le pauvre +Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.</p> + +<p>—Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.</p> + +<p>Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.</p> + +<p>Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule +du Prince et lui conta des récits de ce qu'elle +avait vu dans des pays étranges.</p> + +<p>Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, +en longues rangées, sur les rives du Nil et +pêchent à coups de bec des poissons d'or, du +Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit +dans le désert et connaît toutes choses; des +marchands qui marchent lentement près de +leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre +dans leurs mains; du roi des montagnes +de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore +un grand bloc de cristal; du grand serpent +vert qui dort dans un palmier et que vingt +prêtres sont chargés de nourrir de gâteaux de +miel; et des pygmées qui naviguent sur un +grand lac sur de larges feuilles plates et sont +toujours en guerre avec les papillons.</p> + +<p>—Chère petite Hirondelle, dit le Prince, +vous me dites de merveilleuses choses, mais +plus merveilleux est ce que supportent les hommes +et les femmes. Il n'y a pas de mystère +aussi grand que la misère. Vole par ma ville, +petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.</p> + +<p>Alors la petite Hirondelle vola par la grande +ville et vit les riches qui se réjouissaient dans +leurs Palais superbes tandis que les mendiants +étaient assis à leurs portes.</p> + +<p>Elle vola par les ruelles sombres et vit +les visages pâles d'enfants mourant de faim +qui regardaient avec insouciance les rues +noires.</p> + +<p>Sous les arches d'un pont, deux petits enfants +étaient couchés dans les bras l'un de +l'autre pour tâcher de se tenir chaud.</p> + +<p>—Comme nous avons faim! disaient-ils.</p> + +<p>—Il ne faut pas rester couchés ici! leur +cria le sergent de ville.</p> + +<p>Et ils s'éloignèrent sous la pluie.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire +au Prince ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>—Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; +détachez-le feuille à feuille et donnez-le à mes +pauvres. Les hommes croient toujours que +l'or peut les rendre heureux.</p> + +<p>Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or +fin jusqu'à ce que le Prince Heureux n'eût +plus ni éclat ni beauté.</p> + +<p>Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux +pauvres et les visages des enfants devinrent +roses, ils rirent et jouèrent par la rue.</p> + +<p>—Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.</p> + +<p>Alors la neige arriva, et après la neige la +glace.</p> + +<p>Les rues semblaient être ferrées d'argent +tant elles brillaient et étincelaient. De longs +glaçons, tels que des poignards de cristal, +étaient suspendus aux toits des maisons. Tout +le monde se couvrait de fourrures et les petits +garçons portaient des toques écarlates et patinaient +sur la glace.</p> + +<p>La pauvre petite Hirondelle avait froid, +toujours plus froid, mais elle ne voulait pas +quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. +Elle picorait les miettes à la porte du boulanger, +quand le boulanger ne la regardait pas, et +essayait de se réchauffer en battant des ailes.</p> + +<p>Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. +Elle eut tout juste la force de voler encore une +fois sur l'épaule du Prince.</p> + +<p>—Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. +Permettez que je baise votre main.</p> + +<p>—Je suis heureux que vous partiez enfin +pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince. +Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais il +faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.</p> + +<p>—Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, +dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison +de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres +et tomba morte à ses pieds.</p> + +<p>A ce moment, un singulier craquement résonna +à l'intérieur de la statue comme si +quelque chose s'était brisé.</p> + +<p>Le fait est que le coeur de plomb s'était +fendu en deux.</p> + +<p>Vraiment il faisait un terrible froid.</p> + +<p>De bonne heure, le lendemain, le maire +se promenait dans le square sous la statue +avec les conseillers de la ville.</p> + +<p>Comme ils dépassaient le piédestal, il leva +la tête vers la statue.</p> + +<p>—Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux +semble déguenillé!</p> + +<p>—Il est vraiment déguenillé! dirent les +conseillers de ville qui étaient toujours de +l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête +pour regarder la statue.</p> + +<p>—Le rubis de son épée est tombé, ses +yeux ne sont plus en place et il n'est plus du +tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère +plus qu'un mendiant.</p> + +<p>—Guère plus qu'un mendiant! firent écho +les conseillers de ville.</p> + +<p>—Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau +mort, continua le maire. Vraiment il faudra +faire promulguer un arrêté pour défendre aux +oiseaux de mourir ici.</p> + +<p>Et le secrétaire de ville prit note de cette +idée.</p> + +<p>Alors on renversa la statue du Prince Heureux.</p> + +<p>—Comme il n'est plus beau, il ne sert plus +à rien! dit le professeur d'art à l'Université.</p> + +<p>Alors on fondit la statue dans une fournaise +et le maire réunit le conseil en assemblée +pour décider ce que l'on ferait du métal.</p> + +<p>—Nous pourrions, proposa-t-il en faire une +autre statue. La mienne par exemple.</p> + +<p>—Ou la mienne, dit chacun des conseillers +de ville.</p> + +<p>Et ils se querellèrent.</p> + +<p>La dernière fois que j'ai entendu parler +d'eux, ils se querellaient toujours.</p> + +<p>—Quelle étrange chose! dit le contre-maître +de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut +pas fondre dans le fourneau, il nous faudra +le jeter aux rebuts.</p> + +<p>Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus +où gisait l'Hirondelle morte.</p> + +<p>—Apporte-moi les deux choses les plus +précieuses de la ville, dit Dieu à l'un de ses +anges.</p> + +<p>Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et +l'oiseau mort.</p> + +<p>—Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon +jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera +éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince +Heureux redira mes louanges.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE ROSSIGNOL ET LA ROSE</h3> + +<p>—Elle a dit qu'elle danserait avec moi si +je lui apportais des roses rouges, gémissait le +jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il +n'y a pas une rose rouge.</p> + +<p>De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.</p> + +<p>Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.</p> + +<p>—Pas de roses rouges dans tout mon jardin! +criait l'étudiant.</p> + +<p>Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.</p> + +<p>—Ah! de quelle chose minime dépend le +bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont +écrit; je possède tous les secrets de la philosophie +et faute d'une rose rouge voilà ma vie +brisée.</p> + +<p>—Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. +Toutes les nuits je l'ai chanté, quoique +je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis +son histoire aux étoiles, et maintenant je +le vois. Sa chevelure est foncée comme la fleur +de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme +la rose qu'il désire, mais la passion a rendu +son visage pâle comme l'ivoire et le chagrin +a mis son sceau sur son front.</p> + +<p>—Le prince donne un bal demain soir, +murmurait le jeune étudiant et mes amours +seront de la fête. Si je lui apporte une rose +rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point +du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je +la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa +tête sur mon épaule et sa main étreindra la +mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges +dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et +elle me négligera. Elle ne fera nulle attention +à moi et mon coeur se brisera.</p> + +<p>—Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. +Il souffre tout ce que je chante: tout ce +qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement +l'amour est une merveilleuse chose, +plus précieuse que les émeraudes et plus chère +que les fines opales. Perles et grenades ne +peuvent le payer, car il ne paraît pas sur le +marché. On ne peut l'acheter au marchand +ni le peser dans une balance pour l'acquérir +au poids de l'or.</p> + +<p>—Les musiciens se tiendront sur leur estrade, +disait le jeune étudiant. Ils joueront de +leurs instruments à cordes et mes amours +danseront au son de la harpe et du violon. +Elle dansera si légèrement que son pied ne +touchera pas le parquet et les gens de la cour +en leurs gais atours s'empresseront autour +d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car +je n'ai pas de roses rouges à lui donner.</p> + +<p>Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage +dans ses mains et pleurait.</p> + +<p>—Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit +lézard vert, comme il courait près de lui, +sa queue en l'air.</p> + +<p>—Mais pourquoi? disait un papillon qui +voletait à la poursuite d'un rayon de soleil.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette +à sa voisine d'une douce petite voix.</p> + +<p>—Il pleure à cause d'une rose rouge.</p> + +<p>—A cause d'une rose rouge. Comme c'est +ridicule!</p> + +<p>Et le petit lézard, qui était un peu cynique, +rit à gorge déployée.</p> + +<p>Mais le rossignol comprit le secret des douleurs +de l'étudiant, demeura silencieux sur +l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.</p> + +<p>Soudain il déploya ses ailes brunes pour +s'envoler et prit son essor.</p> + +<p>Il passa à travers le bois comme une ombre +et, comme une ombre, il traversa le jardin.</p> + +<p>Au centre du parterre se dressait un beau +rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et +se campa sur une menue branche.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et +je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais le rosier secoua sa tête.</p> + +<p>—Mes roses sont blanches, répondit-il, +blanches comme l'écume de la mer et plus +blanches que la neige dans la montagne. Mais +allez trouver mon frère qui croît autour du +vieux cadran solaire et peut-être vous donnera-t-il +ce que vous demandez.</p> + +<p>Alors le rossignol vola au rosier qui croissait +autour du vieux cadran solaire.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, +et je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais le rosier secoua sa tête.</p> + +<p>—Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi +jaunes que les cheveux des sirènes qui s'assoient +sur un tronc d'arbre, plus jaunes que +le narcisse qui fleurit dans les prés, avant +que le faucheur ne vienne avec sa faux. +Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre +de l'étudiant et peut-être vous donnera-t-il +ce que vous demandez.</p> + +<p>Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait +sous la fenêtre de l'étudiant.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et +je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais l'arbre secoua sa tête.</p> + +<p>—Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi +rouges que les pattes des colombes et plus +rouges que les grands éventails de corail que +l'océan berce dans ses abîmes, mais l'hiver a +glacé mes veines, la gelée a flétri mes boutons, +l'ouragan a brisé mes branches et je +n'aurai plus de roses de toute l'année.</p> + +<p>—Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le +rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas +quelque moyen que j'en aie une?</p> + +<p>—Il y a un moyen, répondit le rosier, mais +il est si terrible que je n'ose vous le dire.</p> + +<p>—Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis +pas timide.</p> + +<p>—S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, +vous devez la bâtir de notes de musique +au clair de lune et la teindre du sang de votre +propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre +gorge appuyée à des épines. Toute la nuit vous +chanterez pour moi et les épines vous perceront +le coeur: votre sang vital coulera dans +mes veines et deviendra le mien.</p> + +<p>—La mort est un grand prix pour une rose +rouge, répliqua le rossignol, et tout le monde +aime la vie. Il est doux de se percher dans le +bois verdissant, de regarder le soleil dans son +char d'or et la lune dans son char de perles. +Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. +Elles sont douces, les clochettes bleues +qui se cachent dans la vallée et les bruyères +qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est +meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur +d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?</p> + +<p>Alors il déploya ses ailes brunes et prit son +essor dans l'air. Il passa à travers le jardin +comme une ombre et, comme une ombre, il +traversa le bois.</p> + +<p>Le jeune étudiant était toujours couché sur +le gazon là où le rossignol l'avait laissé et les +larmes n'avaient pas encore séché dans ses +beaux yeux.</p> + +<p>—Soyez heureux, lui cria le rossignol, +soyez heureux, vous aurez votre rose rouge. +Je la bâtirai de notes de musique au clair de +lune et la teindrai du sang de mon propre +coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour, +c'est que vous soyez un amoureux vrai, +car l'amour est plus sage que la philosophie, +quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance, +quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont +couleur de feu et son corps couleur de flammes, +ses lèvres sont douces comme le miel et +son haleine est comme l'encens.</p> + +<p>L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit +l'oreille, mais il ne put comprendre ce que +lui disait le rossignol, car il ne savait que les +choses qui sont écrites dans les livres.</p> + +<p>Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il +aimait beaucoup le petit rossignol qui avait +bâti son nid dans ses branches.</p> + +<p>—Chantez-moi une dernière chanson, +murmura-t-il. Je serai si triste quand vous +serez parti.</p> + +<p>Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et +sa voix était comme l'eau jaseuse d'une fontaine +argentine.</p> + +<p>Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se +releva et tira son calepin et son crayon de sa +poche.</p> + +<p>—Le rossignol, se disait-il en se promenant +par l'allée, le rossignol a une indéniable +beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains +que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes, +il est tout style, sans nulle sincérité. +Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne +pense qu'à la musique et, tout le monde le +sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut contester +que sa voix a de fort belles notes. Quel +malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne +vise aucun but pratique.</p> + +<p>Et il se rendit dans sa chambre, se coucha +sur son petit grabat et se mit à penser à ses +amours.</p> + +<p>Un peu après, il s'endormit.</p> + +<p>Et, quand la lune brillait dans les cieux, le +rossignol vola au rosier et plaça sa gorge +contre les épines.</p> + +<p>Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée +contre les épines et la froide lune cristalline +s'arrêta et écouta toute la nuit.</p> + +<p>Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient +de plus en plus avant dans sa +gorge et son sang vital fluait hors de son +corps.</p> + +<p>D'abord, il chanta la naissance de l'amour +dans le coeur d'un garçon et d'une fille et, sur +la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose +merveilleuse, pétale après pétale, comme une +chanson suivait une chanson.</p> + +<p>D'abord, elle était pâle comme la brume qui +flotte sur la rivière, pâle comme les pieds du +matin et argentée comme les ailes de l'aurore.</p> + +<p>La rose, qui fleurissait sur la plus haute +ramille du rosier, semblait l'ombre d'une +rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une +rose dans un lac.</p> + +<p>Mais le rosier cria au rossignol de se presser +plus étroitement contre les épines.</p> + +<p>—Pressez-vous plus étroitement, petit +rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra +avant que la rose ne soit terminée.</p> + +<p>Alors le rossignol se pressa plus étroitement +contre les épines et son chant coula +plus éclatant, car il chantait comment éclot +la passion dans l'âme de l'homme et d'une +vierge.</p> + +<p>Et une délicate rougeur parut sur les pétales +de la rose comme rougit le visage d'un +fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.</p> + +<p>Mais les épines n'avaient pas encore atteint +le coeur du rossignol, aussi le coeur de +la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un +rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.</p> + +<p>Et la rose cria au rossignol de se presser +plus étroitement contre les épines.</p> + +<p>—Pressez-vous plus étroitement, petit +rossignol, disait-il, ou le jour surviendra +avant que la rose ne soit terminée.</p> + +<p>Alors le rossignol se pressa plus étroitement +contre les épines, et les épines touchèrent +son coeur, et en lui se développa un +cruel tourment de douleur.</p> + +<p>Plus amère, plus amère était la douleur, +plus impétueux, plus impétueux jaillissait +son chant, car il chantait l'amour parfait par +la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la +tombe.</p> + +<p>Et la rose merveilleuse s'empourpra comme +les roses du Bengale. Pourpre était la couleur +des pétales et pourpre comme un rubis était +le coeur.</p> + +<p>Mais la voix du rossignol faiblit. Ses +petites ailes commencèrent à battre et un +nuage s'étendit sur ses yeux.</p> + +<p>Son chant devint de plus en plus faible. +Il sentit que quelque chose l'étouffait à la +gorge.</p> + +<p>Alors son chant lança un dernier éclat.</p> + +<p>La blanche lune l'entendit et elle oublia +l'aurore et s'attarda dans le ciel.</p> + +<p>La rose rouge l'entendit; elle trembla toute +d'extase et ouvrit ses pétales à l'air froid du +matin.</p> + +<p>L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre +sur les collines et éveilla de leurs rêves les +troupeaux endormis.</p> + +<p>Le chant flotta parmi les roseaux de la +rivière et ils portèrent son message à la +mer.</p> + +<p>—Voyez, voyez, cria le rosier, voici que +la rose est finie.</p> + +<p>Mais le rossignol ne répondit pas: il était +couché dans les hautes graminées, mort le +coeur transpercé d'épines.</p> + +<p>A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda +au dehors.</p> + +<p>—Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, +voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu +pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que +je suis sûr qu'elle doit avoir en latin un nom +compliqué.</p> + +<p>Et il se pencha et la cueillit.</p> + +<p>Alors il mit son chapeau et courut chez le +professeur, sa rose à la main.</p> + +<p>La fille du professeur était assise sur le pas +de la porte. Elle dévidait de la soie bleue sur +une bobine et son petit chien était couché à +ses pieds.</p> + +<p>—Vous aviez dit que vous danseriez avec +moi si je vous apportais une rose rouge, lui +dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du +monde. Ce soir, vous la placerez près de +votre coeur et, quand nous danserons ensemble, +elle vous dira combien je vous aime.</p> + +<p>Mais la jeune fille fronça les sourcils.</p> + +<p>—Je crains que cette rose n'aille pas avec +ma robe, répondit-elle. D'ailleurs le neveu du +chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux +et chacun sait que les bijoux coûtent plus +que les fleurs.</p> + +<p>—Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! +dit l'étudiant d'un ton colère.</p> + +<p>Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba +dans le ruisseau.</p> + +<p>Une lourde charrette l'écrasa.</p> + +<p>—Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai +que vous êtes bien mal élevé. Et qu'êtes-vous +après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne +crois pas que vous ayez jamais de boucles +d'argent à vos souliers comme en a le neveu +du chambellan.</p> + +<p>Et elle se leva de sa chaise et rentra dans +la maison.</p> + +<p>—Quelle niaiserie que l'amour! disait +l'étudiant en revenant sur ses pas. Il n'est +pas la moitié aussi utile que la logique, car +il ne peut rien prouver et il parle toujours de +choses qui n'arriveront pas et fait croire aux +gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, +il n'est pas du tout pratique et comme à notre +époque le tout est d'être pratique, je vais +revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.</p> + +<p>Là dessus, l'étudiant retourna dans sa +chambre, ouvrit un grand livre poudreux et +se mit à lire.</p> +<br><br><br> + + + + + +<h3>LE GÉANT ÉGOÏSTE</h3> + + +<p>Chaque après-midi, quand ils revenaient +de l'école, les enfants avaient l'habitude d'aller +jouer dans le jardin du géant.</p> + +<p>C'était un grand jardin solitaire avec un +doux gazon vert. Çà et là, sur le gazon, de belles +fleurs brillaient comme des étoiles et il y +avait douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient +une délicate floraison rose et blanche +et à l'automne portaient de beaux fruits.</p> + +<p>Les oiseaux perchaient sur les arbres et +chantaient si délicieusement que les enfants +d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.</p> + +<p>—Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils +les uns aux autres.</p> + +<p>Un jour, le géant revint.</p> + +<p>Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles +et il avait séjourné sept ans chez +lui. Après que ces sept années furent révolues, +il avait dit tout ce qu'il avait à dire, +car sa conversation avait des limites et il +résolut de rentrer dans son château.</p> + +<p>En arrivant, il vit les enfants qui jouaient +dans le jardin.</p> + +<p>—Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix +très aigre.</p> + +<p>Et les enfants s'enfuirent.</p> + +<p>—Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. +Tout le monde doit comprendre cela et je ne +permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.</p> + +<p>Alors il l'entoura d'une haute muraille et +y plaça un écriteau.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Défense d'entrer</p> +<p>sous peine</p> +<p>de</p> +<p>poursuites</p> + </div> </div> + +<p>C'était un géant égoïste.</p> + +<p>Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu +de récréation.</p> + +<p>Ils essayèrent de jouer sur la route, mais +la route était très poudreuse et pleine de pierres +dures et ils ne l'aimaient pas.</p> + +<p>Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons +étaient terminées de se promener autour +de la haute muraille et de parler du beau +jardin qui était par delà.</p> + +<p>—Que nous y étions heureux! se disaient-ils +les uns aux autres.</p> + +<p>Alors le printemps arriva et par tout le +pays il y eut de petites fleurs et de petits +oiseaux.</p> + +<p>Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était +encore l'hiver.</p> + +<p>Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter +depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et +les arbres oubliaient de fleurir.</p> + +<p>Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus +du gazon, mais quand elle vit l'écriteau, +elle fut si attristée à la pensée des enfants +qu'elle se laissa retomber à terre et se +rendormit.</p> + +<p>Les seules à se réjouir, ce furent la neige et +la glace.</p> + +<p>—Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. +Alors nous allons y vivre toute +l'année.</p> + +<p>La neige étala sur le gazon son grand manteau +blanc et la glace revêtit d'argent tous +les arbres.</p> + +<p>Alors elles invitèrent le vent du Nord à +faire un séjour chez elles.</p> + +<p>Il accepta et vint.</p> + +<p>Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait +tout le jour par le jardin et renversait à +chaque instant des cheminées.</p> + +<p>—C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous +demanderons à la grêle de nous faire visite.</p> + +<p>La grêle arriva, elle aussi.</p> + +<p>Chaque jour, pendant trois heures, elle +battait du tambour sur le toit du château jusqu'à +ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises +et alors elle tournait autour du jardin aussi +vite qu'il lui était possible. Elle était habillée +de gris et son souffle était de glace.</p> + +<p>—Je ne puis comprendre pourquoi le printemps +est si long à venir, disait le géant +égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait +son jardin blanc et froid. Je souhaite +que le temps change.</p> + +<p>Mais le printemps ne venait pas. L'été non +plus.</p> + +<p>Dans tous les jardins, l'automne apporta +des fruits d'or, mais il n'en donna aucun +au jardin du géant.</p> + +<p>—Il est par trop égoïste, dit-il.</p> + +<p>Et toujours c'était l'hiver chez le géant et +le vent du Nord, et la grêle, et la glace, et la +neige, qui dansaient au milieu des arbres.</p> + +<p>Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché +dans son lit, quand il entendit une musique +délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles +qu'il crut que les musiciens du roi devaient +passer par là.</p> + +<p>En réalité, c'était une petite linotte qui +chantait devant sa fenêtre, mais il y avait +si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau +chanter dans son jardin qu'il lui sembla que +c'était la plus belle musique du monde.</p> + +<p>Alors la grêle cessa de danser sur la tête +du géant et le vent du Nord de rugir. Un délicieux +parfum arriva à lui à travers la croisée +ouverte.</p> + +<p>—Je crois qu'enfin le printemps est venu, +dit le géant.</p> + +<p>Et il sauta du lit et regarda.</p> + +<p>Que vit-il?</p> + +<p>Il vit un spectacle étrange.</p> + +<p>Par une petite brèche dans la muraille, +les enfants s'étaient glissés dans le jardin et +s'étaient juchés sur les branches des arbres. +Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il +y avait un petit enfant et les arbres étaient +si heureux de porter de nouveau des enfants +qu'ils s'étaient couverts de fleurs et qu'ils +agitaient gracieusement leurs bras sur la tête +des enfants.</p> + +<p>Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et +gazouillaient avec délices et les fleurs dressaient +leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.</p> + +<p>C'était un joli tableau.</p> + +<p>Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, +dans le coin le plus éloigné du jardin.</p> + +<p>Là il y avait un tout petit enfant. Il était +si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches +de l'arbre et il se promenait tout autour en +pleurant amèrement.</p> + +<p>Le pauvre arbre était encore tout couvert +de glace et de neige et le vent du Nord soufflait +et rugissait au-dessus de lui.</p> + +<p>—Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.</p> + +<p>Et il lui tendait ses branches aussi bas +qu'il le pouvait, mais le garçonnet était trop +petit.</p> + +<p>Le coeur du géant fondit quand il regarda +au dehors.</p> + +<p>—Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. +Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a +pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre +petit garçon sur la cime de l'arbre; puis je +jetterai bas la muraille et mon jardin sera +à jamais le lieu de récréation des enfants.</p> + +<p>Il était vraiment très repentant de ce qu'il +avait fait.</p> + +<p>Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement +la porte de façade et descendit dans +le jardin.</p> + +<p>Mais quand les enfants le virent, ils furent +si terrifiés qu'ils prirent la fuite et le jardin +redevint hivernal.</p> + +<p>Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car +ses yeux étaient si pleins de larmes qu'il n'avait +pas vu venir le géant.</p> + +<p>Et le géant se glissa derrière lui, le prit +gentiment dans ses mains et le déposa sur +l'arbre.</p> + +<p>Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y +vinrent percher et chanter et le petit garçon +étendit ses deux bras, les passa autour du +cou du géant et l'embrassa.</p> + +<p>Et les autres enfants, quand ils virent que +le géant n'était plus méchant, accoururent +et le printemps arriva avec eux.</p> + +<p>—C'est votre jardin maintenant, petits +enfants, dit le géant.</p> + +<p>Et il prit une grande hache et renversa la +muraille.</p> + +<p>Et quand les gens s'en allèrent au marché +à midi, ils trouvèrent le géant qui jouait +avec les enfants dans le plus beau jardin +qu'on ait jamais vu.</p> + +<p>Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir +ils vinrent dire adieu au géant.</p> + +<p>—Mais où est votre petit compagnon, dit-il, +le garçon que j'ai huché sur l'arbre?</p> + +<p>C'était lui que le géant aimait le mieux +parce qu'il l'avait embrassé.</p> + +<p>—Nous ne savons pas, répondirent les enfants: +il est parti.</p> + +<p>—Dites-lui d'être exact à venir ici demain, +reprit le géant.</p> + +<p>Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient +pas où il habitait et qu'avant ils ne l'avaient +jamais vu.</p> + +<p>Et le géant devint tout triste.</p> + +<p>Chaque après-midi, à la sortie de l'école, +les enfants venaient jouer avec le géant, +mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait +le géant. Il était très bienveillant avec +tous, mais il regrettait son premier petit +ami et souvent il en parlait.</p> + +<p>—Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude +de dire.</p> + +<p>Les années passèrent et le géant vieillit et +s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au +jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil +et regardait jouer les enfants et admirait +son jardin.</p> + +<p>—J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, +mais les enfants sont les plus belles des +fleurs.</p> + +<p>Un matin d'hiver, comme il s'habillait, +il regarda par la fenêtre. Maintenant il ne +détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est +que le sommeil du printemps et le repos des +fleurs.</p> + +<p>Soudain il se frotta les yeux de surprise et +regarda avec attention.</p> + +<p>Certes, c'était une vision merveilleuse.</p> + +<p>A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre +presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses +branches étaient toutes en or et des fruits d'argent +y étaient suspendus et sous l'arbre se +tenait le petit garçon qu'il aimait.</p> + +<p>Le géant dégringola les escaliers, transporté +de joie et entra dans le jardin. Il se +hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. +Et, quand il fut tout près de lui, son +visage rougit de colère et il dit:</p> + +<p>—Qui donc a osé te blesser?</p> + +<p>Sur les paumes des mains de l'enfant il y +avait les empreintes de deux clous et aussi +les empreintes de deux clous sur ses petits +pieds.</p> + +<p>—Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le +moi. Je vais prendre une grande épée et je +le tuerai.</p> + +<p>—Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures +de l'amour.</p> + +<p>—Qui est-ce? dit le géant.</p> + +<p>Et une crainte respectueuse l'envahit et il +s'agenouilla devant le petit garçon.</p> + +<p>Et le garçon sourit au géant et lui dit:</p> + +<p>—Vous m'avez laissé jouer une fois dans +votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec +moi dans mon jardin qui est le Paradis.</p> + +<p>Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, +ils trouvèrent le géant étendu mort +sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>NOUVELLES<br> +PUBLIÉES EN AMÉRIQUE</h2> +<br> + +<p>Ces trois nouvelles <i>Ego te Absolvo</i>, <i>Old Bishop's</i>, +<i>La Peau d'orange,</i> ont été publiées dans une revue +américaine après la mort d'Oscar Wilde, et sous sa +signature. Nous les traduisons ici bien que l'authenticité +nous en paraisse éminemment suspecte.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>EGO TE ABSOLVO</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, +souillés par la poussière des chemins, +les soldats de Miralles ont des mines de +bandits, avec leur peau bistrée, leurs barbes +et leurs cheveux incultes. Depuis cinq +longues semaines, ils traînent les routes, +presque sans sommeil, presque sans repos, +faisant à toute heure le coup de feu avec une +rage croissante.</p> + +<p>N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? +Don Carlos leur avait, cependant, +promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne +serait à eux.</p> + +<p>Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, +et c'est la joie de verser le sang qui les maintient +debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.</p> + +<p>Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés +morts de faim et de misère sur le sol étranger, +ils ont des colères de fauves contre ces +réguliers qui leur disputent la route des plateaux +de Castille, la voie des palais où ils ont +juré de replacer le roi légitime pour se partager, +sur les marches du trône rétabli, les dignités +du royaume et les richesses des vaincus.</p> + +<p>Entre ces montagnards et les hommes des +nouveaux partis, il n'y a pas que des rancunes +politiques: il y a surtout et avant tout +un vieux compte de meurtres impunis, de +pillages sans rançon, d'incendies sans revanche.</p> + +<p>Aussi, quand un soldat de Concha leur +tombe aux mains, malheur à lui! Il paie pour +les autres, pour ceux qui s'échappent.</p> + +<p>—Frère, il faut mourir, lui dit-on en le +collant à une roche.</p> + +<p>L'homme esquisse un signe de croix et, +sitôt que sa main redescend dans un plus +lent <i>ainsi soit-il,</i> les fusils, alignés à dix pas +de sa poitrine, crachent la mort.</p> + +<p>L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe +et l'on n'en parle plus.</p> + +<p>Les vautours des Pyrénées font le reste.</p> + +<p>Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, +un petit homme replet et courbé, les yeux +bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche +son fusil à sa ceinture et absout ou +bénit le mourant d'un geste rapide.</p> + +<p>Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette +marine, qui lui sert à inspecter rochers ou +bois de chênes, il confesse le prisonnier.</p> + +<p>Dame, un général est responsable de la +vie de sa troupe!</p> + +<p>Républicain soit, mais catholique, le régulier +ne semble pas surpris de cet étrange double +rôle du prêtre soldat.</p> + +<p>Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va +lu fusiller et n'est-il pas tout naturel qu'on +le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et +que s'il avait pris il fusillerait.</p> + +<p>Cette logique satisfait pleinement les faibles +exigences de son cerveau de paysan arraché +à la glèbe pour se courber sous le harnais +militaire.</p> + +<p>Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait +brutal, la mort menaçante, immédiate, inéluctable!</p> + +<p>Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement +de bien faire ses paquets pour se présenter +en bon ordre quand on fera son entrée +dans l'inévitable là-bas.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce soir-là, comme le soleil se couchait, +Pedro Carrega était en sentinelle au chaos +de Mallorta quand une femme et un mulet +tournèrent le sentier de Buenavista.</p> + +<p>Au hasard il tira.</p> + +<p>Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut +à lui avant qu'il n'eut le temps de recharger +son coup et, quand il la tint au bout +de son fusil, le Navarrais ne sut point tirer.</p> + +<p>La femme était belle, désirable, avec ses +longs cheveux, noirs descendant en cascade +jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses +yeux brillants.</p> + +<p>Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia +la querelle de don Carlos et de la République.</p> + +<p>La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs +qu'elle adorait le <i>rey neto</i>. Elle lui +prouva qu'elle ne détestait pas les caresses +parfumées à la poudre de guerre et que Pedro +Carrega était sinon le plus beau des mortels, +du moins le plus choyé des vainqueurs, +entre les grosses masses de pierre du chaos +de Mallorta.</p> + +<p>Les deux bras de la prisonnière enserraient +encore d'un collier presque mordoré le cou +halé de Carrega, quand Joaquin Martinez +vint prendre sa faction.</p> + +<p>—Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor +caballero. Les nuits sont fraîches. Il n'est pas +bon de dormir sans manteau, camarade. Je +vois que tu es homme de précaution: pavillon +de cheveux, pour mouchoir de cou des +bras tièdes et couverture de chair molle. A +mon tour, l'ami!</p> + +<p>Carrega se leva et poussant derrière lui sa +prisonnière:</p> + +<p>—Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, +il n'y a pas deux rois. Si les nuits sont fraîches, +va te chauffer contre cette mule que ma +carabine a abattue, ou bien abats-en une autre. +Mon butin est à moi, comme la Navarre +est au roi Carlos, fils de Juive!</p> + +<p>Joaquin Martinez épaula son arme et il allait +tirer quand la femme, d'un bond de sauvagesse, +détourna le fusil et envoya la balle +se perdre dans les nuages.</p> + +<p>Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme +déchargée et, d'un coup de navaja en plein +ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.</p> + +<p>—Corps de Dieu! hurla le Navarrais se +lançant en avant en brandissant sa carabine.</p> + +<p>Mais un nouveau coup de la terrible <i>navaja</i> +suspendit sur ses lèvres la kyrielle des +blasphèmes.</p> + +<p>Une écume blanche au coin de la bouche, +il s'affaissa dans la mare de sang que rendait +le corps de la femme éventrée.</p> + +<p>Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de +quelques hommes, accourait.</p> + +<p>Martinez n'essaya pas de nier la querelle.</p> + +<p>De ses yeux aux arcades presque dénudées +de sourcils par un crachement de mauvais +fusil, le curé bandoulier embrassa toute la +scène.</p> + +<p>—Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! +Belle fille mal accommodée d'un sale coup +de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au +moins Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, +mon garçon, reprit-il en s'adressant à +Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est +du joli de vouloir voler le butin de son camarade. +Holà! vous autres, laissez-moi confesser +ce païen: on n'a pas besoin de vous +par ici. Dis ton <i>confiteor</i>, Martinez, et fais +ton acte de contrition.</p> + +<p>—<i>Ego te absolvo</i>, murmura Miralles dans +un geste de bénédiction... Porcs, satanés fils +de catins, qui s'égorgent pour une femelle!</p> + +<p>Puis, braquant brusquement son fusil sur +l'homme, il lui brûla la cervelle sur les deux +cadavres.</p> + +<p>—Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, +bientôt le roi Carlos n'aurait plus +d'armée!</p> +<br><br> + + +<h3>OLD BISHOP'S</h3> + + +<p>C'était un soir à l'Épatant.</p> + +<p>Ce vieux maniaque de Loiselier causait +sur un des grands canapés avec lord Stephen +Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, +qui a fui de ce côté de la Manche les dénonciations +furieuses d'un père, comme on n'en +voit guère.</p> + +<p>Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la +cigarette qu'il roulait toujours entre ses +doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:</p> + +<p>—Connaissez-vous Nottingham, messieurs? +À moins que vous ne soyez fabricant de dentelles, +tisseur de tulle ou marchand de charbon, +il y a bien des chances pour que vous +me répondiez par la négative?</p> + +<p>—Permettez, interrompit de Cerneval, le +globe-trotter que les lauriers de Philéas Fogg +ont si souvent empêché de dormir qu'il a +réussi, l'an passé, après trois tentatives moins +heureuses, à faire son tour du monde en +76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, +permettez, je ne suis ni fabricant, ni tisseur, +ni charbonnier et je connais Nottingham. +«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, +au confluent de la Leen et de la Trent, à 200 +kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne +fortifiée par Guillaume le Conquérant, +siège de plusieurs parlements. Fabriques de +châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, +faïences, grains, fer, charbons, fromages et +bestiaux. Ruines, château et musée, magnifiques +hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour +vous prouver, mon cher lord, qu'il y a au +moins un Français à l'Épatant qui sait sa +géographie.</p> + +<p>—Croyez bien, mon cher comte, que je +n'ai nullement songé à contester vos connaissances +géographiques, pas plus que je +n'ignore que vous avez parcouru probablement +dix fois plus de chemin que je n'en +parcourrai dans les années qu'il me reste à +vivre, mais la science géographique ou la vue +dans l'espace des édifices d'une ville sont +choses différentes, et je ne m'attendais pas à +trouver ici un homme pour qui la caverne de +Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.</p> + +<p>De Cerneval, qui était de méchante humeur, +ce soir-là, esquissa un geste railleur:</p> + +<p>—Les beaux secrets que ceux de la caverne, +disons la grotte de Robin Hood, ou +que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire +champ de course.</p> + +<p>—Un champ de course, mon cher comte, +où l'on... flirte à 9 heures du soir, comme on +ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, +et si je dis <i>flirte</i>, c'est parce que +nous sommes en Angleterre, au pays du cant. +En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu +importe, d'ailleurs, car, si l'on y flirte à +9 heures du soir, à la face de la lune et des +policemen qui, pour un peu, s'excuseraient +de déranger les flirteurs, à minuit on y +égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a +encore quelques lustres, car les bonnes traditions +se perdent partout, vous le savez, +mon cher comte, vous qui avez traversé les +<i>plazas</i> de Montevideo et les <i>calles</i> de Buenos-Ayres +sans redouter le lazzo des <i>caballeros +de la noche</i>.</p> + +<p>—Si vous nous promenez de la sorte, +Algernon, nous visiterons ce soir en votre +compagnie les campos-santos de l'Italie, les +plazas de la Constitucion de toutes les capitales +de l'Amérique du Sud, et nous ne serons +pas plus avancés, interjeta à son tour le gros +Loiselier, que l'antipathie bien connue de +Cerneval pour lord Algernon ne semblait +plus amuser. Vous avez une façon de conter +parfaitement anglaise, quoiqu'elle ressemble +fort à celle de l'Intimé.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il dit fort posément ce dont on n'a que faire</p> +<p>Et court le grand galop quand il est à son fait,</p> + </div> </div> + +<p>Et cette façon-là est absolument désagréable +à un homme qui digère. Contez, je le veux +bien, mais contez d'une manière harmonique, +comme disait cet animal de Lippmann.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous +fâchez pas. Se fâcher est encore plus mauvais +pour un homme qui digère et, vous le +savez, mon cher, à la première colère, c'est +l'apoplexie qui vous guette. Ainsi écoutez-moi, +calmement, posément, gracieusement, comme +si j'étais la gentille Jeanne Printemps ou votre +petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche +en cul de poule, mon gros père... Je suis, +d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je +vous parle des <i>caballeros de la noche</i> de +Montevideo, il faut votre myopie pour me +croire éloigné des cavaliers du brouillard de +Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,—car +ce n'est qu'une anecdote.</p> + +<p>Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre +de gens mal famés dans mon existence.</p> + +<p>Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.</p> + +<p>J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur +quelconque que pour l'opulent bijoutier aux +aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce +devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, +mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un +professionnel que celle d'un escroc comme ce +Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre +mois et qui avait dupé jusqu'à monsieur +de Cerneval.</p> + +<p>J'ai cependant rarement connu dans ce +monde fort peu chrétien un personnage qui +m'inspirât de prime abord autant d'antipathie +que l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête +crapule, cent fois pire à coup sûr que le +pire de ceux qu'il avait charge de maintenir +sur la paille humide des «cachots,» avait un +répertoire de souvenirs tous plus attrayants +les uns que les autres et quand on l'avait +chambré en compagnie de deux ou trois bonnes +bouteilles de rhum authentique, il vous +en dégoisait une vraie fanfare.</p> + +<p>J'ai lu les mémoires de notre bourreau +Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans +973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière +à côté des souvenirs de mon Dickson. Je ne +parle pas du talent du conteur. Barry ou son +teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des +bourreaux est singulièrement négligée de notre +temps. Dickson, au contraire, avait au +suprême degré le don de la présentation: il +faisait vivre les héros de ses historiettes.</p> + +<p>Pauvre Dickson, il était comme la vierge +de votre poète, celle qui aimait trop le bal, il +goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi +je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour +nous avons entamé la cinquième bouteille, +Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus +réveillé.</p> + +<p>Ce fut vraiment dommage, car je ne doute +pas qu'il n'eut encore matière à quelques semaines +de récits, rien qu'avec ses souvenirs +du Old Bishop's de Nottingham où s'était +écoulée son enfance près de son geôlier de +père.</p> + +<p>J'avais pensé à lui élever une statue en +face de celle de William Morfield, le philanthrope +qui gagnait 400 mille livres sterlings +par an à exploiter ses ouvriers et voulait bien +leur en restituer 500 sous forme de subventions +aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.</p> + +<p>La municipalité de Nottingham a jugé déplacé +ce rapprochement du grand homme +local et du grand ivrogne non moins local; +moi, c'est ce rapprochement qui me charmait.</p> + +<p>Mon excellent père, dans son mémoire contre +moi a mis cette proposition, qu'il qualifie +d'infâme, au premier rang des preuves +irréfutables de mon immoralité.</p> + +<p>Loiselier grimaça un sourire, tandis que +de Cerneval partait d'un franc éclat de rire.</p> + +<p>—Eh bien? messieurs, j'en reviens aux +cavaliers du brouillard de The Forest. Il y +en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus +au juste, une demi douzaine confiés aux bons +soins du père de mon ami Dickson sous les +voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il +reçut la visite d'un chirurgien connu de Nottingham.</p> + +<p>Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre +on a un culte obstiné pour ce que l'on +appelle les droits personnels.</p> + +<p>Chez vous, quand on parle de la dignité +humaine, c'est, je crois, à un point de vue +tout moral: de l'autre côté du détroit, on place +la dignité humaine ailleurs. Simple question +de latitude.</p> + +<p>Cela n'empêche ni de guillotiner ni de +pendre: si je ne vois pas bien au fond la +différence pour le guillotiné ou le pendu.</p> + +<p>Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné +est en quelque sorte livré de droit aux +expériences de la faculté, de même que les +morts de vos hôpitaux appartiennent aux +amphithéâtres d'autopsie,—ce qui est bien +plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont +plus coupables que les scélérats,—en Angleterre +on n'oserait disposer sans express +consentement du corps d'un pendu.</p> + +<p>D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui +ont le goût de l'étude, de visiter nos prisons +et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, +afin de les décider à passer un bon petit +acte en forme pour vendre non pas leur +âme, mais leur guenille.</p> + +<p>C'est là que mène le respect de la dignité +du pays de mon vénéré père.</p> + +<p>Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's +étaient tout aussi pénétrés que notre législation +de ce sentiment de la dignité humaine. +Ils consentaient à être pendus parce qu'ils +ne pouvaient faire autrement, mais vendre +leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.</p> + +<p>Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses +de «beuveries et franches lippées», +comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: +les seigneurs cavaliers furent intraitables +et notre chirurgien se retirait tout navré de +son insuccès, quand il songea à demander +au père Dickson si Old Bishop's ne contenait +aucun condamné à mort.</p> + +<p>—Nous en avons encore un, votre Honneur, +mais ce n'est pas un gentleman, celui-là!... +C'est un failli fils du diable, reprit Dickson, +en se grattant l'oreille, comme un homme +qui a quelque chose de difficile à dire.</p> + +<p>Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage +d'écureuil, cet amour de moulin où les condamnés +se livrent à tour de rôle à une si +expressive mimique, vous avez cru peut-être +que c'était là un supplice du moyen âge: +pas du tout, mon cher. C'est une pénalité +moderne, une amélioration. Le supplice ancien +était plus cruel; mais aussi en ces +temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes +<i>ad usum principis</i>, que de pages +d'opéra pour les financiers de votre genre.</p> + +<p>L'estimable prisonnier de Old Bishop's +attendait l'heure du bourreau.</p> + +<p>Après son complet insuccès dans les autres +cachots, le chirurgien fut tout surpris +de trouver dans le «failli fils du diable» un +homme à qui il ne répugnait nullement d'accepter +trois guinées.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, il quittait la +prison avec son parchemin bien en règle.</p> + +<p>Trois jours s'écoulèrent.</p> + +<p>Le client du chirurgien faisait bombance.</p> + +<p>La première guinée s'était fondue comme +par enchantement.</p> + +<p>Une nouvelle demi-couronne venait de descendre +dans le creuset sous forme de liquides +aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait +le gosier du prisonnier.</p> + +<p>A le voir si bien boire, Dickson, aussi +ivrogne que sa progéniture, sentait crouler +son mépris pour le «failli fils du diable».</p> + +<p>Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue +et surtout sa gorge qui brûlait de convoitise, +il se décida à lier conversation avec son hôte +et comme une politesse en vaut une autre, +les nouveaux amis se partagèrent dès lors +des rasades.</p> + +<p>—Mais enfin, disait mélancoliquement +Dickson tandis qu'ils vidaient ensemble la +dernière bouteille, maintenant tout est +bu et il vous faudra supporter la pensée que +ce ladre de chirurgien va charcuter votre +chair. Cela me déchire le coeur, mon pauvre +ami, sanglota Dickson avec un attendrissement +d'ivrogne.</p> + +<p>—Pas si bête, repartit le client du chirurgien. +Ma sentence porte: «sera étranglé +pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» +Je connais les lois, mon cher ami, +il ne dépend de personne, même du banc +du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien +disséquera mes cendres si bon lui +semble. J'entends être brûlé et je serai....</p> + +<p>Le petit La Salcète entra comme une +bombe, son chapeau sur l'oreille à son habitude.</p> + +<p>—Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique +flambe.</p> + +<p>En un clin d'oeil, tout le monde fut debout +et, comme c'est ce soir-là que lord Stephen +Algernon Sydney eut la tête broyée par une +poutre en travaillant à tirer des flammes le +petit sujet Cavanier première, nous n'avons +jamais su ni comment mourut le malin client +du chirurgien de Nottingham, ni ce qu'il +fallait penser de l'abominable réputation que +le père de lord Algernon avait faite à son fils +et qu'en un si fier mépris du cant anglais, il +affichait avec une sorte de bravade.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LA PEAU D'ORANGE</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>J'étais tout fraîchement en possession de +mon diplôme de doctorat, et, la clientèle venant +lentement, j'avais de longues heures pour +flâner dans les cliniques.</p> + +<p>C'est là que je connus John Mérédith.</p> + +<p>Médecin non pas, chimiste de premier ordre, +simple amateur de médecine, le jeune +Anglais me charma par son esprit primesautier +et nous fûmes en quelques semaines aussi +intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre jeunes +gens du même âge et des mêmes goûts.</p> + +<p>J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac +où je m'imaginais avoir découvert ma +<i>moitié d'orange,</i> comme disent les Espagnols, +dans cette petite bécasse d'Angèle qui entra +au couvent avant que je fusse bien fixé sur +mes sentiments.</p> + +<p>Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, +son oncle et son tuteur. Il habitait, +avec la très jeune femme, au printemps de +laquelle il eut la sottise d'unir son hiver, une +petite maison, festonnée de lierres et de glycines, +dans un grand parc, à faible distance +de la gare de Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, +nous arrivions sur les onze heures et +demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, +qui était française et catholique, rentrait +de la messe, dite à cette charmante église +de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art +à faire honte aux cathédrales de province.</p> + +<p>Nous passions la journée sur la terrasse +embaumée de senteurs de citronnelles, à bavarder +avec le vieux lord ou à écouter le +piano de lady Marcelle qui nourrissait nos +nonchaloirs de sa berçante harmonie, ou bien +nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles +en fleurs ou les premiers lilas.</p> + +<p>Généralement lord William prenait mon +bras et nous laissions Mérédith se faire le +chevalier servant de madame Marcelle.</p> + +<p>Ils partaient en avant d'un pied leste et +nous rattrapaient au retour, les bras chargés +de bouquets et de verdure.</p> + +<p>Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient +s'entendre que pour et pendant les +promenades: au logis, sur les routes, ils en +étaient à cette politesse un peu agressive qui +n'est pas rare entre la jeune femme d'un vieil +oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle.</p> + +<p>Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du +contraste des deux attitudes, que j'avais remarquées +en eux, me répondit avec une spontanéité +pleine d'humour.</p> + +<p>—Cher ami, comme vous le dites, je n'aime +pas ma tante. Sa présence auprès de mon tuteur +m'irrite et m'importune. Madame Marcelle +déteste cordialement son neveu: mes +visites à son mari l'ennuient. Mais quand +nous partons pour les bois, il n'y a plus en +nous que deux camarades qui aiment la marche, +les grands arbres, la brise fraîche, l'air +irrespiré des hauteurs, les fleurs silvestres. +Madame Marcelle a vingt-deux ans, un esprit +pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné +et l'on ne me dit point sot. Bref, nous ne songeons +qu'à nous amuser et à jouir de la vie +pendant notre promenade, quittes à reprendre +nos attitudes d'hostilité courtoise en +nous rapprochant du logis.</p> + +<p>Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais +pas que l'amie dans les bois ne fût pas +l'amie à la maison et que sa psychologie me +semblait bien subtile.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit <i>amie</i>, me répliqua-t-il, +j'ai dit <i>camarade</i> et c'est tout différent. Il +n'y a pas d'amitié possible entre la femme +de mon oncle et moi: la camaraderie n'engage +à rien.</p> + +<p>Quand je scrute mon <i>moi</i> de ce temps-là, je +songe que peut-être au fond j'étais suffisamment +amoureux de madame Marcelle pour +demeurer enchanté que Mérédith lui battit si +froid.</p> + +<p>Ce sentiment, dont je ne me rendais point +compte, était probablement ce qui me paralysait +dans mes desseins premiers sur Angèle.</p> + +<p>Un dimanche,—il y avait un peu plus de +trois mois que je fréquentais le toit hospitalier +de lord William,—c'était le 14 juin 188.,—nous +déjeunions tous quatre dans la petite +salle à manger Renaissance.</p> + +<p>Nous en étions au dessert et madame Marcelle, +à la mode anglaise, fit apporter les +vins.</p> + +<p>Généralement elle restait à table et se préoccupait +d'empêcher lord William, qui y avait +quelque penchant, d'absorber trop de sherry +ou de Corton.</p> + +<p>Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans +une profonde distraction.</p> + +<p>Comme j'ai toujours été un très petit buveur, +je laissai les deux Anglais se faire raison +et j'observai ma voisine.</p> + +<p>Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle +venait de sucer quartier par quartier.</p> + +<p>D'abord, avec son couteau à fruits, elle la +découpa en longues lanières; puis, elle subdivisa +les lanières en petits losanges; enfin, +elle réunit les petits losanges en un tas au +milieu de son assiette.</p> + +<p>Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la +conversation de son mari, elle coupa de deux +ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait, +d'une croisière dans les mers de Chine.</p> + +<p>Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un +instant sur son assiette et s'absorba dans +l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation, +disposant les petits losanges +tout autour et au fond de l'assiette.</p> + +<p>Elle me posa ensuite quelques questions +banales sur la pièce à la mode, comme se +désintéressant de son travail d'arabesques, +éleva le couteau sur son assiette d'un air de +badinage et d'un petit geste décidé ramena +les losanges au centre de l'assiette.</p> + +<p>De nouveau, le manège du couteau recommença +et, cette fois, deux losanges seuls s'alignèrent. +Un instant, le couteau reposa sur +l'assiette au-dessus des deux losanges, pour +reprendre bientôt la position verticale.</p> + +<p>Et alors, brusquement, madame Marcelle +bouleversa les fragments de peau d'orange et +les remit en tas.</p> + +<p>Le jeu était fini.</p> + +<p>Lord William continuait l'interminable récit +de ses querelles avec lord Elgin. Mérédith, +d'apparence insoucieux, buvait lentement son +sherry.</p> + +<p>Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai +une <i>niña</i>.</p> + +<p>Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau +d'orange était un système organisé de correspondance +et cette correspondance ne pouvait +s'adresser qu'à Mérédith.</p> + +<p>Mais à quoi bon puisque dans les bois les +correspondants avaient tout loisir de causer +loin des indiscrets?</p> + +<p>Dans une bouffée de fumée de mon cigare, +je me décidai à jeter un coup d'oeil sur madame +Marcelle. Son regard impératif ne quittait +pas Mérédith, comme si elle attendait une +réponse.</p> + +<p>—Votre sherry est excellent, mon oncle, +mais un marcheur ne doit pas en abuser. Je +voudrais aujourd'hui que nous poussions le +plus près possible de Vaucresson. Qu'en disent +vos jambes?</p> + +<p>—Elles disent, mon garçon, qu'elles ont +besoin du bras de ton ami le docteur.</p> + +<p>—A votre disposition, lord William.</p> + +<p>—Eh bien! En ce cas, préparons-nous au +départ. Milady, tâchez de ne pas mettre plus +d'une heure à votre toilette, conclut lord William +d'un ton malicieux.</p> + +<p>Et nous partîmes comme à l'accoutumée. +Mais j'observai que la tante et le neveu, sitôt +qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation, +madame Marcelle multipliant les +gestes impératifs, tandis que Mérédith semblait +riposter par des dénégations.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Après une promenade de trois heures, nous +revînmes, lord William et moi, à Ville-d'Avray +mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith +et madame Babington.</p> + +<p>Sans doute ils s'étaient attardés à boire de +la limonade dans quelque bouchon campagnard +et, sans nous inquiéter de ces marcheurs +intrépides, lord William, qui soignait ses malaises +de vieillard d'après des procédés spéciaux, +se fit servir un bitter.</p> + +<p>Il pouvait bien être six heures et demie +quand une sorte de guimbarde pénétra jusque +devant la terrasse.</p> + +<p>Madame Marcelle en sauta avec une légèreté +d'oiseau.</p> + +<p>—Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce +pauvre Mérédith qui s'est foulé le pied. Supprimé +le train de minuit, beaux sires! Vous +voilà nos prisonniers jusqu'à demain où l'on +avisera au moyen de transporter Mérédith +chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, +car vous partagerez celle de Mérédith, docteur, +la plus belle lady de France et d'Angleterre +ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.</p> + +<p>Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.</p> + +<p>Aidé des domestiques, je portai Mérédith +sur le divan oriental à côté du piano.</p> + +<p>Il refusa d'aller plus loin prétendant que +c'était bien assez de souffrir sans s'ennuyer. +On le monterait quand il serait l'heure de se +coucher, mais il entendait sinon dîner, du +moins assister au repas.</p> + +<p>J'obtins seulement de lui de visiter son +pied. Il était peut-être un peu gonflé par un +excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, +rien même qui décelât nettement +la cause des douleurs dont il se plaignait.</p> + +<p>—Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être +une crampe violente. Les élèves d'Eton +sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent +à la diète pour si peu de chose? Vous allez +dîner, Mérédith, et, je le souhaite, de bon +appétit.</p> + +<p>Madame Marcelle reparut au salon, à peine +avais-je décidé Mérédith à substituer à ses +fines chaussures de grosses pantoufles de repos.</p> + +<p>Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse +et plus taquine que d'ordinaire, mais elle +semblait à son habitude se soucier fort peu de +Mérédith.</p> + +<p>Après le dîner, où lord William ne manqua +pas de faire apporter du Champagne pour boire +à la guérison de son neveu, le rival de lord +Elgin s'endormit dans son fauteuil, tandis +que madame Marcelle, au piano, jouait des +polonaises et des berceuses de Chopin, son +maître favori.</p> + +<p>Mérédith fumait silencieusement. Accoudé +sur le Pleyel, je tournais les feuillets, échangeant +de temps en temps un mot avec la musicienne.</p> + +<p>Sur les onze heures, lord William se réveilla +et donna le signal de la retraite.</p> + +<p>Nous montâmes Mérédith au deuxième +étage, éclairés par madame Marcelle qui me +recommanda, notre chambre n'ayant pas de +sonnette, de frapper au plancher si Mérédith +avait besoin de quoi que ce fût.</p> + +<p>—Ma chambre est immédiatement sous +celle-ci et je préviendrai les domestiques, car +malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, +qui couche habituellement dans mon cabinet +de toilette, est en congé jusqu'à demain +soir.</p> + +<p>J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois +les lumières éteintes, je ne tardai pas à m'endormir.</p> + +<p>Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire +et sans lune.</p> + +<p>Je frottai une allumette pour consulter ma +montre.</p> + +<p>Il était deux heures et quart.</p> + +<p>J'allais souffler la bougie quand, n'entendant +pas la respiration de Mérédith, je tournai +presque machinalement la tête vers son +lit.</p> + +<p>Le lit était vide.</p> + +<p>«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure +bizarre. Mon Mérédith est un bon comédien +et madame Marcelle, avec ses losanges +de peau d'orange qui m'ont tant intrigué, +lui marquait tout simplement l'heure du berger! +Allez croire après cela à la vertu des +tantes et au serment des neveux: «Je n'aime +pas ma tante, elle me déteste cordialement.» +Il n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour +en avoir la preuve, si j'avais comme le diable +boiteux la faculté de décoiffer les maisons +de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. +Et, cependant, lord William dort du sommeil +du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce +vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin +d'aller épouser une femme de vingt ans... +N'importe, si mon ami Mérédith allait donner +cette nuit un héritier à son oncle, il la trouverait +sans doute mauvaise. Docteur, mon ami, +tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats +la breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour +dormir et non pour philosopher? Eh bien! +dors sans te préoccuper des vicissitudes de la +vie d'autrui.</p> + +<p>Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent +pas le sommeil et ce n'est qu'au petit +jour que je pus enfin dormir...</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit +une exclamation angoissée de Mérédith +qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je +fus en état de me présenter décemment, je le +suivis.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante +que je rencontrai sur le palier du premier +étage.</p> + +<p>—Lord Babington, me dit-elle, est mort ou +mourant.</p> + +<p>Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au +couteau posé sur l'assiette sous les deux losanges +de peau d'orange.</p> + +<p>La voix de Mérédith, une voix blanche, +m'appelait de la chambre entr'ouverte.</p> + +<p>J'entrai.</p> + +<p>Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait +au pied du lit.</p> + +<p>Mérédith, du geste, me désigna le cadavre.</p> + +<p>Je m'approchai.</p> + +<p>Comme me l'avait révélé le premier coup +d'oeil, lord William avait cessé de vivre. +Dans un examen rapide, je voulus rechercher +les causes du décès.</p> + +<p>Quelque souci, quelque préoccupation que +j'eusse des événements de la nuit, rien de +significatif ne permettait de douter que la +mort ne fût naturelle: c'était une rupture +d'anévrisme en apparence indiscutable. La +course disproportionnée aux forces du malade, +ses abus habituels des boissons alcooliques, +ses excès de la veille pouvaient expliquer +l'accident.</p> + +<p>J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien +et si savant chimiste.</p> + +<p>Je sentis un poids de moins sur mon coeur. +Après tout, le médecin légiste se débrouillerait +comme il l'entendrait. Ce que je savais,—au +fond c'étaient des hypothèses et non une +science,—n'avait aucun rôle à jouer ici. Le +collègue, que Mérédith avait fait appeler +constaterait les causes constatables de la mort +et la justice des hommes serait satisfaite.</p> + +<p>S'il y avait...autre chose, la conscience de +Mérédith et de Marcelle aurait seule à en +répondre...</p> + +<p>Et d'ailleurs y avait-il autre chose?</p> + +<p>Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.</p> + +<p>Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le +monde m'eût pris pour un fou. On m'aurait +dit que j'avais bu trop de Champagne, la +veille, avec lord William et que si les résultats +de ces libations exagérées avaient été +moins funestes pour moi que pour le vieillard, +ce n'était pas une raison pour troubler +de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude +de Ville-d'Avray.</p> + +<p>Je renfonçai en moi mes doutes et je me +tus.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement +de son oncle, pour l'Angleterre.</p> + +<p>Madame Marcelle se retira en Bourgogne +chez des parents éloignés et je n'entendis +plus parler d'eux pendant un an environ.</p> + +<p>Je sus vers cette époque par le carton banal +que Mérédith épousait la tante qu'il exécrait, +prétendait-il, et plus tard j'appris que +le titre de lord ne risquait pas de passer à +des collatéraux car, suivant le cliché usuel, +le ciel avait plusieurs fois béni leur union.</p> + +<p>A diverses reprises, je reçus de mon ancien +ami des invitations à le visiter à Inverness, +mais les circonstances me retenaient malgré +moi à Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement +démêlé dans leur intimité si, lui et madame +Marcelle, incarnaient le bonheur dans +le crime ou le bonheur dans l'amour.</p> + +<p><i>Quien sabe?</i></p> + +<p>Nous jugeons si vite et si méchamment, +nous autres sceptiques endurcis! conclut le +docteur en secouant la cendre de son cigare.</p> +<br><br> +<p>FIN</p> + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRÉFACE.</p> +<p>Note bibliographique du traducteur.</p> +<p>Le Crime de lord Arthur Savile.</p> +<p>Contes.</p> +<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p> +<p class="i2">L'Ami Dévoué.</p> +<p class="i2">La Fameuse Fusée.</p> +<p class="i2">Le Prince Heureux.</p> +<p class="i2">Le Rossignol et la Rose.</p> +<p class="i2">Le Géant Égoïste.</p> +<p>Nouvelles publiées en Amérique.</p> +<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p> +<p class="i2">Ego te absolvo.</p> +<p class="i2">Old Bishop's.</p> +<p class="i2">La Peau d'orange.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/14693-h/images/01.png b/14693-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..de38fa1 --- /dev/null +++ b/14693-h/images/01.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le crime de Lord Arthur Savile + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: January 14, 2005 [EBook #14693] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + OSCAR WILDE + + LE CRIME + DE + LORD ARTHUR SAVILE + + + + TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE + + + + + 1905 + + + +PRFACE + + +_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en franais pour la +premire fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus +curieuses. + +Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du +_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappe que de +son caractre paradoxal. C'est ainsi que la classrent, alors, beaucoup +de revues et de journaux sur l'apprciation desquels pesait l'apparence +ironique du sous-titre appliqu un projet d'assassinat: _tude de +devoir_. + +Quelques notes, volontairement semes par Oscar Wilde dans son rcit, +achevrent d'garer les juges. + +Puis, on chercha des parents l'ide inspiratrice de ce rcit. Il est +vident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_ +de Barbey d'Aurevilly et il a galement emprunt quelque chose _A +Rebours_. + +C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas +capitaux. + +Aujourd'hui, les faits ont clair l'oeuvre et l'on peut dire que +_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus +caractristique des crits d'Oscar Wilde. + +L'crivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau +de son hros, non en crivain paradoxal mais en vritable malade. + +La distinction est aise faire. + +Lisez plutt le trs curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1], +qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la +diffrence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges +Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se +fait banquier, mdecin ou avocat, et il a des ides de voleur sur toutes +choses. Il lutte contre la socit avec des armes qu'il a choisies et +que Darien a fourbies logiquement d'aprs la mentalit de son hros. +Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilit d'un +_outlaw_. + +[Note 1: Stock, diteur.] + +Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal. +Le point except o ses ides draillent et s'intervertissent, on ne +saurait raisonner plus normalement. + +En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, crit +Wilde, fut rempli de cette terrible piti qui nat de l'amour. Il sentit +que l'pouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tte serait une +trahison pareille celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont +jamais rv les Borgia. + +Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand tout moment il pourrait tre +appel accoupler l'pouvantable prophtie crite dans sa main? + +A tout prix il fallait reculer le mariage... + +Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, ft +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser _jusqu' +ce qu'il et commis le meurtre_. + +Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais courber sa tte sous la honte. + +Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur +pour tous deux. + +Le hros de Wilde, en vertu de cet trange raisonnement, commet donc +son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de +savants mdecins ont consacrs au cas du romancier, on verra quelle +illustration cette nouvelle apporte aux thories les plus rcentes. + +Les contes qui compltent ce volume sont, tout au contraire, de pures +fantaisies littraires, des pages de l'exquis dilettante que fut +Wilde. Il y a l quelques traits de cette ironie que les critiques +d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_. + +Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de +rejeter ou d'admettre les considrations prsentes plus haut. + +LE TRADUCTEUR. + + + +La premire dition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_ +a paru en juillet 1891 chez l'diteur Osgood. Cette nouvelle a t +rimprime 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette dition, sans +date, ne porte aucun nom d'diteur ni d'imprimeur. + + + + +LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE + + + +I + +C'tait la dernire rception de lady Windermere, avant le printemps. + +Bentinck House tait, plus que d'habitude, encombr d'une foule de +visiteurs. + +Six membres du cabinet taient venus directement aprs l'audience du +_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons. + +Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus lgants et, +au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de +Carlsrhe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs +et de merveilleuses meraudes, parlant d'une voix suraigu un mauvais +franais et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait. + +Certes, il y avait l un singulier mlange de socit: de superbes +Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des +prdicateurs populaires se frottaient les coudes avec de clbres +sceptiques. Toute une vole d'vques suivait, comme la piste, une +forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient +quelques membres de l'Acadmie royale, dguiss en artistes, et l'on a +dit que la salle manger tait un moment absolument bourre de gnies. + +Bref, c'tait une des meilleures soires de lady Windermere et la +princesse y resta jusqu' prs de onze heures et demie passes. + +Sitt aprs son dpart, lady Windermere retourna dans la galerie de +tableaux o un fameux conomiste exposait, d'un air solennel, la thorie +scientifique de la musique un virtuose hongrois cumant de rage. + +Elle se mit causer avec la duchesse de Paisley. + +Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un +blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles +de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette +nuance paille ple qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des +cheveux d'un or comme tiss de rayons de soleil ou cach dans un ambre +trange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de +sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pcheresse. + +[Note 2: En franais dans le texte.] + +C'tait une curieuse tude psychologique que la sienne. + +De bonne heure dans la vie, elle avait dcouvert cette importante vrit +que rien ne ressemble plus l'innocence qu'une imprudence, et, par une +srie d'escapades insouciantes,--la moiti d'entre elles tout fait +innocentes,--elle avait acquis tous les privilges d'une personnalit. + +Elle avait plusieurs fois chang de mari. En effet, le Debrett portait +trois mariages son crdit, mais comme elle n'avait jamais chang +d'amant, le monde avait depuis longtemps cess de jaser scandaleusement +sur son compte. + +Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion +dsordonne du plaisir qui est le secret de ceux qui sont rests jeunes. + +Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa +claire voix de contralto: + +--O est mon chiromancien? + +--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement +involontaire. + +--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant. + +--Chre Gladys, vous tes toujours si originale, murmura la duchesse, +essayant de se rappeler ce que c'est en ralit qu'un chiromancien et +esprant que ce n'tait pas tout fait la mme chose qu'un chiropodist. + +--Il vient voir ma main rgulirement deux fois chaque semaine, +poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intrt. + +--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit tre l quelque espce de +manucure. Voil qui est vraiment terrible! Enfin, j'espre qu'au moins +c'est un tranger. De la sorte ce sera un peu moins dsagrable. + +--Certes, il faut que je vous le prsente. + +--Me le prsenter! s'cria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est +ici. + +Elle chercha autour d'elle son petit ventail en caille de tortue et +son trs vieux chle de dentelle, comme pour tre prte fuir la +premire alerte. + +--Naturellement il est ici. Je ne puis songer donner une runion sans +lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce +avait t un tant soit peu plus court, j'aurais t une pessimiste +convaincue et me serais enferme dans un couvent. + +--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait trs soulage. Il dit la +bonne aventure, je suppose? + +--Et la mauvaise aussi, rpondit lady Windermere, un tas de choses de ce +genre. L'anne prochaine, par exemple, je courrais grand danger, la +fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que, +chaque soir, je fasse hisser mon dner dans une corbeille. Tout cela est +crit l, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais +plus au juste. + +--Mais srement, c'est l tenter la Providence, Gladys. + +--Ma chre duchesse, coup sr la Providence peut rsister aux +tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire +lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit +pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je +vais y aller moi-mme. + +--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit, +tout joli, qui se trouvait l et suivait la conversation avec un sourire +amus. + +--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le +reconnaissiez pas. + +--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne +pourrais gure le manquer. Dites seulement comment il est et, sur +l'heure, je vous l'amne. + +--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de +mystrieux, d'sotrique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est +un petit homme, gros, avec une tte comiquement chauve et de grandes +lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le mdecin de la +famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce +n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont +exactement l'air de pianistes et tous mes potes exactement l'air de +potes. Je m'en souviens, la saison dernire, j'avais invit dner un +pouvantable conspirateur, un homme qui avait vers le sang d'une foule +de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard +cach dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est +arriv, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la +soire, il fit ptiller ses bons mots. Certes, il fut trs amusant +et bien de tous points, mais j'tais cruellement due. Quand je +l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire +et me dit qu'elle tait trop froide pour la porter en Angleterre... Ah! +voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez +dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever +votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre... + +--Ma chre Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout fait +convenable, dit la duchesse en dboutonnant comme regret un gant de +peau assez sale. + +--Jamais rien de ce qui intresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a +fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous prsente, duchesse. +Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse +de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus +dvelopp que le mien, je ne croirais plus en vous dsormais. + +[Note 3: En franais dans le texte.] + +--Je suis sre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit +la duchesse d'un ton grave. + +--Votre Grce est tout fait dans le vrai, rpliqua M. Podgers en +jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts +courts et carrs. La montagne de la lune n'est pas dveloppe. Cependant +la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de +laisser flchir le poignet... je vous remercie... trois lignes +distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu' un ge avanc, +duchesse, et vous serez extrmement heureuse... Ambition trs modre, +ligne de l'intelligence sans exagration, ligne du coeur... + +[Note 4: En franais dans le texte.] + +--L-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere. + +--Rien ne me serait plus agrable, rpondit M. Podgers en s'inclinant, +si la duchesse y avait donn lieu, mais j'ai le regret de dire que je +vois une grande constance d'affection combine avec un sentiment trs +fort du devoir. + +--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard +marquait la satisfaction. + +--L'conomie n'est pas la moindre des vertus de votre Grce, poursuivit +M. Podgers. + +Lady Windermere clata en rires convulsifs. + +--L'conomie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec +complaisance. Quand j'ai pous Paisley, il avait onze chteaux et pas +une maison convenable o l'on pt habiter. + +--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul chteau, s'cria lady +Windermere. + +--Eh t ma chre, dit la duchesse, j'aime... + +--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et +l'eau chaude amene dans toutes les chambres. Votre Grce a tout fait +raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous +donner. + +--Vous avez admirablement dcrit le caractre de la duchesse, monsieur +Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora. + +Et pour rpondre un signe de tte de l'htesse souriante, une petite +jeune fille, aux cheveux roux d'cossaise et aux omoplates trs hauts, +se leva gauchement de dessus le canap et exhiba une longue main osseuse +avec des doigts aplatis en spatule. + +--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste +et peut-tre une musicienne hors ligne. Trs rserve, trs honnte et +doue d'un vif amour pour les btes. + +--Voil qui est tout fait exact! s'cria la duchesse se tournant vers +lady Windermere. Absolument exact. Flora lve deux douzaines de collies + Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une vritable +mnagerie si son pre le lui permettait. + +--Bon! mais c'est justement l ce que je fais chez moi chaque jeudi +soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je prfre les lions +aux collies. + +--C'est l votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un +salut pompeux. + +--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une +femelle, rpondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans +quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vtres M. Podgers. + +Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc, +s'avana et tendit au chiromancien une main paisse et rude avec un trs +long doigt du milieu. + +--Nature aventureuse; dans le pass quatre longs voyages et un dans +l'avenir... Naufrag trois fois... Non deux fois seulement, mais en +danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharn, +trs ponctuel, ayant la passion des collections de curiosits. Une +maladie dangereuse entre la seizime et la dix-huitime anne. A hrit +d'une fortune vers la trentime. Grande aversion pour les chats et les +radicaux. + +--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la +main de ma femme. + +--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait +toujours la main de sir Thomas dans la sienne. + +Mais lady Marvel, femme d'aspect mlancolique, aux cheveux noirs et aux +cils de sentimentale, refusa nettement de laisser rvler son pass ou +son avenir. + +Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de +Koloff, l'ambassadeur de Russie, consentir mme retirer ses gants. + +En ralit, bien des gens redoutaient d'affronter cet trange petit +homme au sourire strotyp, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant +de perle, et quand il dit la pauvre lady Fermor, tout haut et devant +tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle +raffolait des musiciens, on estima, en gnral, que la chiromancie est +une science qu'il ne faut encourager qu'en _tte--tte_[5]. + +[Note 5: En franais dans le texte.] + +Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse +histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un trs +grand intrt, avait une vive curiosit de le voir lire dans sa main. + +Comme il prouvait quelque pudeur se mettre en avant, il traversa la +pice et s'approcha de l'endroit o lady Windermere tait assise et, +avec une rougeur, qui tait un charme, lui demanda si elle pensait que +M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui. + +--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour +cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en +reprsentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande. +Mais il faut auparavant que je vous prvienne que je dirai tout Sybil. +Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M. +Podgers trouve que vous avez un mauvais caractre ou une tendance la +goutte, ou une femme qui vit Bayswater[6], certainement je ne le lui +laisserai pas ignorer. + +[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habit par +les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du +traducteur_.)] + +Lord Arthur sourit et hocha la tte. + +--Je ne suis pas effray, rpondit-il. Sybil me connat aussi bien que +je la connais. + +--Ah! je suis un peu contrarie de vous entendre dire cela. La meilleure +assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du +tout cynique. J'ai seulement de l'exprience, ce qui, cependant, est +trs souvent la mme chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt +d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fianc + l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le +_Morning Post_ en a publi la nouvelle. + +--Chre lady Windermere, s'cria la marquise de Jedburgh, ayez +l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrter ici une minute de plus. +Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela +m'intresse au plus au point. + +--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hsiter vous +l'enlever. Venez immdiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de +lord Arthur. + +--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait +du canap, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me +sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espre. + +--Naturellement. Nous allons tous assister la sance, rpliqua lady +Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous +quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris. + +Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint trangement +ple et ne souffla mot. + +Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux +furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui +le dominait, quand il tait embarrass. + +Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlrent sur son front jaune, +comme une rose empoisonne et ses doigts gras devinrent froids et +visqueux. + +Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces tranges signes d'agitation +et, pour la premire fois de sa vie, il prouva de la peur. Son +mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint. + +Il valait mieux connatre le pire, quel qu'il ft, que de demeurer dans +cette affreuse incertitude. + +--J'attends, M. Podgers, dit-il. + +--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient. + +Mais le chiromancien ne rpondit pas. + +--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et +qu'aprs votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire. + +Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et +empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la +monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume. + +Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra +bientt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec +un sourire forc: + +--C'est la main d'un charmant jeune Homme. + +[Note 7: En franais dans le texte.] + +--Certes oui, rpondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant? +Voil ce que j'ai besoin de savoir. + +--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M. +Podgers. + +--Je ne crois pas qu'un mari doive tre trop sduisant, murmura lady +Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux. + +--Ma chre enfant, ils ne sont jamais trop sduisants; s'cria lady +Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des dtails. Il n'y a que les +dtails qui intressent. Que doit-il arriver lord Arthur? + +--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage. + +--Oui, sa lune de miel naturellement. + +--Et il perdra un parent. + +--Pas sa soeur, j'espre, dit lady Jedburgh d'un ton apitoy. + +--Certes non, pas sa soeur, rpondit M. Podgers avec un geste de +dprciation de la main, un simple parent loign. + +--Bon! je suis cruellement dsappointe, fit lady Windermere. Je n'ai +absolument rien dire Sybil demain. Qui se proccupe aujourd'hui de +parents loigns? Voil des annes que ce n'est plus la mode. Cependant, +je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert +toujours pour l'glise, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On +a srement tout mang l-bas, mais nous pourrons encore trouver du +bouillon chaud. Franois faisait autrefois du bouillon excellent, mais +maintenant il est si agit par la politique que je ne suis jamais +certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le gnral Boulanger se +tnt tranquille... Duchesse, je suis sre que vous tes fatigue! + +--Pas du tout, ma chre Gladys, rpondit la duchesse en marchant vers +la porte, je me suis beaucoup amuse et le chiropodist; je veux dire +le chiromancien, est trs amusant. Flora, o peut tre mon ventail +d'caille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon +chle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment! + +Et la digne crature finit par descendre les escaliers sans avoir laiss +plus de deux fois tomber son flacon d'odeur. + +Tout ce temps-l, lord Arthur Savile tait demeur debout prs de la +chemine avec le mme sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la mme +maladive proccupation d'un avenir mauvais. + +Il sourit tristement sa soeur comme elle glissa prs de lui au bras de +lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il +entendit peine lady Windermere, quand elle l'invita la suivre. Il +pensa Sybil Merton et l'ide que quelque chose pourrait se placer +entre eux remplit ses yeux de larmes. + +Quelqu'un qui l'aurait regard et dit que Nmsis avait drob le +bouclier de Pallas et lui avait montr la tte de la Gorgone. Il +paraissait ptrifi et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa +mlancolie. + +Il avait vcu la vie dlicate et luxueuse d'un jeune homme bien n et +riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie +d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la premire +fois, il eut conscience du terrible mystre de la destine, de +l'effrayante ide du sort. + +[Note 8: En franais dans le texte.] + +Que tout cela lui semblait fou et monstrueux! + +Se pouvait-il que ce qui tait crit dans sa main, en caractres qu'il +ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait dchiffrer, ft quelque +terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime! + +N'y avait-il nulle chappatoire? + +Ne sommes-nous que des pions d'chiquier que met en jeu une puissance +invisible, que des vases que le potier modle sa guise pour l'honneur +ou la honte? + +Sa raison se rvolta contre cette pense et pourtant il sentait que +quelque tragdie tait suspendue sur sa tte et qu'il avait t tout +d'un coup appel porter un fardeau intolrable. + +Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer +soit la tragdie soit la comdie, de souffrir ou d'gayer, de faire rire +ou de faire pleurer. Mais, dans la vie relle, c'est bien diffrent. + +Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rles +auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et +notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal. + +Le monde est un thtre, mais la pice est dplorablement distribue. + +Soudain M. Podgers entra dans le salon. + +A la vue de lord Arthur, il s'arrta et sa grasse figure sans +distinction devint d'une couleur jaune verdtre. Les yeux des deux +hommes se rencontrrent et il y eut un moment de silence. + +--La duchesse a laiss ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a +demand de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le +canap!... Bonsoir! + +--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une +rponse immdiate une question que je vais vous poser. + +--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je +la rejoigne. + +--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si presse. + +--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un +sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient. + +Les lvres fines, et comme ciseles de lord Arthur se plissrent d'un +ddain hautain. + +La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment. + +Il traversa le salon et vint l'endroit o M. Podgers tait arrt. + +Il lui tendit sa main. + +--Dites-moi ce que vous voyez l. Dites-moi la vrit. Je veux la +connatre. Je ne suis pas un enfant. + +Les yeux de M. Podgers clignotrent sous ses lunettes d'or. Il se porta +d'un air gn d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient +nerveusement avec une chane de montre tincelante. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord +Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit? + +--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que +vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chque de cent livres. + +Les yeux verts tincelrent une minute, puis redevinrent sombres. + +--Cent guines! fit enfin M. Podgers voix basse. + +--Oui, cent guines. Je vous enverrai un chque demain. Quel est votre +club? + +--Je n'ai pas de club. C'est--dire je n'en ai pas en ce moment, mais +mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte. + +Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton dor sur +tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond lord Arthur qui +lut: + + MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_ + +--Je reois de 10 4, murmura M. Podgers d'un ton mcanique, et je fais +une rduction pour les familles. + +--Dpchez-vous! cria lord Arthur devenant trs ple et lui tendant la +main. + +M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit +retomber la lourde _portire_[9] sur la porte. + +[Note 9: En franais dans le texte.] + +--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous +asseoir. + +--Dpchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec +colre sur le parquet cir. + +M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe verre +grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir. + +--Je suis tout fait prt, dit-il. + + + +II + +Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affols de +chagrin, lord Arthur Savile se prcipitait hors de Bentinck House. + +Il se fit un chemin travers la cohue des valets de pied, couverts de +fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon colonnades. + +Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce ft. + +La nuit tait trs froide et les becs de gaz, autour du square, +scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses +mains avaient une chaleur de fivre et ses tempes brlaient comme du +feu. + +Il allait et venait, presque avec la dmarche d'un homme ivre. + +Un agent de police le regarda avec curiosit, comme il passait, et un +mendiant, qui se dtacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumne, +recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien. + +Une fois, lord Arthur Savile s'arrta sous un rverbre et regarda ses +mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri +jaillit de ses lvres tremblantes. + +Assassin! voil ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit +mme semblait le savoir et le vent dsol le cornait ses oreilles. +Les coins sombres des rues taient pleins de cette accusation. Elle +grimaait ses yeux aux toits des maisons. + +Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner. +Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes +l'humidit du fer et coutant le silence chuchoteur des arbres. + +--Assassin! Assassin! rpta-t-il comme si la ritration de +l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot. + +Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait +presque que l'cho l'entendit et rveillt de ses rves la cit +endormie. Il sentait un dsir d'arrter le passant de hasard et de tout +lui dire. + +Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles troites et +honteuses. + +Deux femmes aux faces peintes le raillrent, comme il passait. + +D'une cour sombre arriva lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de +cris perants et, presss ple-mle sous une porte humide et glaciale, +il vit les dos vots et les corps uss de la pauvret et de la +vieillesse. + +Une trange piti s'empara de lui. + +Ces enfants du pch et de la misre taient-ils prdestins leur +sort, comme lui au sien? N'taient-ils comme lui que les marionnettes +d'un guignol monstrueux? + +Et, pourtant, ce ne fut pas le mystre, mais la comdie de la souffrance +qui le frappa, son inutilit absolue, son grotesque manque de sens. Que +tout lui parut incohrent, dpourvu d'harmonie! Il tait stupfait de la +discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps +et les faits rels de l'existence. + +Il tait encore trs jeune. + +Quelque temps aprs, il se trouva en face de Marylebone Church. + +La chausse silencieuse semblait un long ruban d'argent pli, mouchet +ici et l par les arabesques sombres d'ombres mouvantes. + +Tout l-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants +et devant une petite maison entoure de murs stationnait un fiacre +solitaire dont le cocher dormait sur le sige. + +Lord Arthur marcha pas rapide dans la direction de Portland Place, +regardant chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'tre +suivi. + +Au coin de Rich-Street, deux hommes taient arrts et lisaient une +petite affiche sur une palissade. + +Un trange sentiment de curiosit agit sur lui et il traversa la rue +dans cette direction. + +Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta +l'oeil. + +Il s'arrta et un flux de rougeur lui monta aux joues. + +C'tait un avis officiel offrant une rcompense qui fournirait des +renseignements propres faciliter l'arrestation d'un homme, de taille +moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou rebords +relevs, une veste noire et des pantalons de toile de coton raye. Cet +homme avait une cicatrice sur la joue droite. + +Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore. + +Il se demanda si l'homme serait arrt et comment il avait reu cette +corchure. + +Peut-tre un jour son nom serait-il placard de la sorte sur les +murailles de Londres? Un jour peut-tre, on mettrait aussi sa tte +prix. + +Cette pense le rendit malade d'horreur. + +Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit. + +Il savait peine o il se trouvait. + +Il avait un souvenir vague d'avoir err travers un labyrinthe de +maisons sordides, de s'tre perdu dans un gigantesque fouillis de rues +sombres et l'aurore commenait poindre quand enfin il reconnut qu'il +tait dans Picadilly-Circus. + +Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de +roulage qui se rendaient Covent-Garden. + +Les charretiers en blouse blanche, aux agrables figures bronzes par +le soleil, aux incultes cheveux boucls, allongeaient vigoureusement le +pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantt les uns tantt +les autres. + +Sur le dos d'un norme cheval gris, le chef de file d'un attelage, tait +huch un garon joufflu, un bouquet de primevres son chapeau rabattu, +s'accrochant d'une poigne ferme la crinire et riant aux clats. + +Dans la clart matinale, les grands tas de lgumes se dtachaient +comme des blocs de jade verts sur les ptales roses de quelque rose +merveilleuse. + +Lord Arthur prouva un sentiment de curiosit vive, sans qu'il pt dire +pourquoi. + +Il y avait quelque chose dans la dlicate joliesse de l'aube qui lui +semblait d'une inexprimable motion et il pensa tous les jours qui +naissent en beaut et se couchent en tempte. + +Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossire belle humeur, leur +allure nonchalante, quel trange Londres ils voyaient! un Londres libr +des crimes de la nuit et de la fume du jour, une cit ple, fantmale, +une ville dsole de tombes. + +Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de +ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fires et si belles de +couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine +du matin au soir. + +Probablement, c'tait seulement pour eux un dbouch, un march o ils +portaient leurs produits pour les vendre et o ils ne sjournaient au +plus que quelques heures, laissant leur dpart les rues toujours +silencieuses, les maisons toujours endormies. + +Il eut du plaisir les voir passer. + +Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers clous, leur +dmarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie. + +Lord Arthur sentit qu'ils avaient vcu avec la Nature et qu'elle +leur avait enseign la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient +d'ignorance. + +Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel tait d'un bleu vanescent +et les oiseaux commenaient gazouiller dans les jardins. + + + +III + +Quand lord Arthur s'veilla, il tait midi et le soleil de la mridienne +se tamisait travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre. + +Il se leva et regarda par la fentre. + +Un vague brouillard de chaleur tait suspendu sur la grande ville et les +toits des maisons ressemblaient de l'argent terni. + +Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se +poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs taient +encombrs de gens qui se rendaient au Park. + +Jamais la vie ne lui avait sembl si belle. Jamais le mal et son domaine +ne lui avaient sembl si loin de loi. + +Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un +plateau. + +Quand il l'eut bue, il carta une lourde _portire_[10] de peluche +couleur pche, et passa dans la salle de bains. + +[Note 10: En franais dans le texte.] + +La lumire glissait doucement d'en haut travers de minces plaques +d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible +clat de la pierre de lune. + +Lord Arthur s'y plongea la hte jusqu' ce que les froids bouillons +touchrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfona brusquement sa tte +sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque +honteux souvenir. + +Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apais. Le bien-tre +physique, qu'il avait ressenti, l'avait domin, comme il arrive souvent +pour les natures suprieurement faonnes, car les sens, comme le feu, +peuvent purifier aussi bien que dtruire. + +Aprs djeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette. + +Sur le dessus de chemine, garni d'un vieux brocard trs fin, il y avait +une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la +premire fois, au bal de lady Nol. + +La tte petite, d'un dlicieux modle, s'inclinait lgrement de ct, +comme si la gorge mince et frle, le col de roseau avaient peine +supporter le poids de tant de beaut. Les lvres taient lgrement +entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans +ses yeux rveurs, on lisait les tonnements de la plus tendre puret +virginale. + +Moule dans son costume de _crpe de chine_[11] moelleux, un grand +ventail de feuillage la main, on et dit d'une de ces dlicates +petites figurines qu'on a trouves dans les bois d'oliviers qui +avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude +quelques traits de la grce grecque. + +[Note 11: En franais dans le texte.] + +Pourtant, elle n'tait pas _petite_[12]. + +[Note 12: En franais dans le texte.] + +Elle tait simplement parfaitement proportionne, chose rare un ge o +tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes. + +En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible +piti qui nat de l'amour. Il sentit que l'pouser avec le _fatum_ du +meurtre suspendu sur sa tte serait une trahison pareille celle de +Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rv les Borgia. + +Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand tout moment il pourrait tre +appel accomplir l'pouvantable prophtie crite dans sa main? Quelle +vie mnerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible +fortune dans ses balances? + +A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y tait tout fait +rsolu. + +Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, fit +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser jusqu' ce +qu'il et commis le meurtre. + +Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais courber sa tte sous la honte. + +Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur +pour tous deux. + +Bien des gens dans sa situation auraient prfr le sentier fleuri du +plaisir aux montes escarpes du devoir; mais lord Arthur tait trop +consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes. + +Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil tait +pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble. + +Un moment, il prouva une rpugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il +tait appel accomplir, mais bientt cette impression s'effaa. Son +coeur lui dit que ce n'tait pas l un crime, mais un sacrifice: sa +raison lui rappela que nulle autre issue ne lui tait ouverte. Il +fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres +et, si terrible, sans nul doute, que ft la tche qui s'imposait lui, +pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'gosme triompher de +l'amour, tt ou tard, chacun de nous est appel rsoudre ce mme +problme: la mme question est pose chacun de nous. + +Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son +caractre ait t entam par le cynisme, qui calcule, de l'ge mr, ou +que son coeur ft corrod par l'gosme superficiel et lgant de notre +poque, et il n'hsita pas faire son devoir. + +Heureusement pour lui aussi, il n'tait pas un simple rveur, un +dilettante oisif. S'il et t tel, il et hsit comme Hamlet et permis +que l'irrsolution ruint son dessein. Mais il tait essentiellement +pratique. Pour lui, la vie c'tait l'action, plutt que la pense. + +Il possdait ce don rare entre tous, le sens commun. + +Les sensations cruelles et violentes de la soire de la veille s'taient +maintenant tout fait effaces et c'tait presque avec un sentiment de +honte qu'il songeait sa marche folle, de rue en rue, sa terrible +agonie motionnelle. + +La sincrit mme de ses souffrances les faisait maintenant passer ses +yeux pour inexistantes. + +Il se demandait comment il avait pu tre assez fou pour dclamer et +extravaguer contre l'invitable. + +La seule question, qui paraissait le troubler, tait comment il +viendrait bout de sa tche, car il n'avait pas les yeux ferms ce +fait que le meurtre, comme les religions du monde paen, exige une +victime, aussi bien qu'un prtre. + +N'tant pas un gnie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il +sentait que ce n'tait pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou +quelque haine personnelles; la mission dont il tait charg tait d'une +grande et grave solennit. + +En consquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur +un feuillet de block-notes et, aprs un soigneux examen, se dcida en +faveur de lady Clementina Beauchamp, une chre vieille dame qui habitait +Curzon-Street et tait sa propre cousine au second degr du ct de sa +mre. + +Il avait toujours aim lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et +comme il tait riche lui-mme, ayant pris possession de toute la fortune +de lord Rugby, lors de sa majorit, il n'tait pas possible qu'il +rsultt pour lui de sa mort quelque mprisable avantage d'argent. + +En ralit, plus il pensait la question, plus lady Clem lui paraissait +la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout dlai tait +une mauvaise action l'gard de Sybil, il se rsolut s'occuper tout +de suite de ses prparatifs. + +La premire chose faire, certes, c'tait de rgler avec le +chiromancien. + +Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui tait devant +la fentre, et remplit un chque de 100 livres payable l'ordre de M. +Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit son +domestique de le porter West-Moon-street. + +Il tlphona ensuite ses curies d'atteler son coup et s'habilla pour +sortir. + +Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard la photographie de +Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivt, il lui laisserait toujours +ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le +secret de son sacrifice jamais enseveli dans son coeur. + +Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrta chez une fleuriste et +envoya Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies ptales +blancs et aux pistils ressemblant des yeux de faisan. + +En arrivant au club, il se rendit tout droit la bibliothque, sonna +la clochette et demanda au garon de lui apporter un soda citron et un +livre de toxicologie. + +Il avait dfinitivement arrt que le poison tait le meilleur +instrument adopter pour son ennuyeuse besogne. + +Rien ne lui dplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en +outre, il tait trs soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen +qui pt attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'ide de +devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer +dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun. + +Il avait aussi tenir compte du pre et de la mre de Sybil qui +appartenaient un monde un peu dmod et pourraient s'opposer au +mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue un scandale, bien +qu'il ft assur que s'il leur faisait connatre tous les faits de +la cause, ils seraient les premiers apprcier les motifs qui lui +dictaient sa conduite. + +Il avait donc toute raison pour se dcider en faveur du poison. Il tait +sans danger, sr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scnes +pnibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une +aversion enracine. + +Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons +et, comme le valet de pied semblait tout fait incapable de trouver +dans la bibliothque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's +Magasine_, il examina lui-mme les rayons chargs de livres et finit par +mettre la main sur une dition trs bien relie de la _Pharmacope_ et +un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, dit par Mathew Reid, +prsident du collge royal des mdecins et l'un des plus anciens membres +du Buckingham-club, o il fut jadis lu par confusion avec un autre +candidat, contre-temps qui avait si fort mcontent le comit que +lorsque le personnage rel se prsenta, il le blackboula l'unanimit. + +Lord Arthur fut trs fort dconcert par les termes techniques employs +par les deux livres. + +Il se prenait regretter de n'avoir pas accord plus d'attention ses +tudes Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un +expos trs intressant et trs complet des proprits de l'aconit, +crit dans l'anglais le plus clair. + +Il lui parut que c'tait tout fait l le poison qu'il lui fallait. + +Il tait prompt, c'est--dire presque immdiat dans ses effets. + +Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de +glatine, mode d'emploi recommand par sir Mathew, il n'avait rien de +dsagrable au got. + +En consquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose +ncessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta +Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens. + +M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de +l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton trs +dfrent, murmura quelque chose sur la ncessit d'une ordonnance du +mdecin. Cependant, aussitt que lord Arthur lui eut expliqu que +c'tait pour l'administrer un grand chien de Norvge dont il tait +oblig de se dfaire parce qu'il montrait des symptmes de rage et qu'il +avait deux fois tent de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut +pleinement satisfait, flicita lord Arthur de son tonnante connaissance +de la toxicologie et excuta immdiatement la prescription. + +Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnire_[13] d'argent +qu'il vit une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine +bote de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina. + +--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame +comme il entrait dans son salon, pourquoi n'tes-vous pas venu me voir +tous ces temps-ci? + +[Note 13: En franais dans le texte.] + +[Note 14: En franais dans le texte.] + +--Ma chre lady Clem, je n'ai jamais un moment moi, rpliqua lord +Arthur avec un sourire. + +--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journes +avec miss Sybil Merton acheter des _chiffons_[15] et dire des +btises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras +pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rv de tant nous +afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose +de ce Genre. + +[Note 15: En franais dans le texte.] + +--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures, +lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entirement ses +couturires. + +--Parbleu! Et c'est l la seule raison qui vous amne chez une vieille +femme laide comme moi. Je m'tonne que vous autres hommes vous ne +sachiez pas prendre cong. _On a fait des folies pour moi_[16] et me +voici pauvre crature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise +sant! Eh bien! si ce n'tait cette chre lady Jansen qui m'envoie les +pires romans franais qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je +pourrais faire de mes journes. Les mdecins ne servent gure qu' tirer +des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent mme pas gurir ma +maladie d'estomac. + +[Note 16: En franais dans le texte.] + +--Je vous ai apport un remde pour elle, lady Clem, fit gravement lord +Arthur. C'est une chose merveilleuse invente par un Amricain. + +--Je ne crois pas que j'aime les inventions amricaines. Je suis mme +certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernirement quelques romans +amricains et c'taient de vraies insanits. + +--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanit, lady Clem. Je vous assure que +c'est un remde radical. Il faut me promettre d'en essayer. + +Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnire et la tendit +lady Clementina. + +--Mais cette bonbonnire est dlicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau. +Voil qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remde +merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre +immdiatement. + +--Dieu du ciel, lady Clem! se rcria lord Arthur s'emparant de sa main, +il ne faut rien faire de semblable. C'est de la mdecine homopathique. +Si vous la prenez sans avoir mal l'estomac, cela ne vous fera aucun +bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez +surprise du rsultat. + +--J'aurais aim de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en +regardant la lumire la petite capsule transparente avec sa bulle +flottante d'aconitine liquide. Je suis sre que c'est dlicieux. Je +vous l'avoue, tout en dtestant les docteurs, j'adore les mdecines. +Cependant, je la garderai jusqu' ma prochaine crise. + +--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec +empressement, sera-ce bientt? + +--Pas avant une semaine, j'espre. J'ai pass hier une fort mauvaise +journe, mais on ne sait jamais. + +--Vous tes sre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady +Clem? + +--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui, +Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de +bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dne avec des gens ternes, +des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si +je ne fais pas une sieste tout l'heure, je ne serais jamais capable +de me tenir veille pendant le dner. Adieu, Arthur. Dites Sybil mon +affection et grand merci vous pour votre remde amricain. + +--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord +Arthur en se dressant de sa chaise. + +--Bien sr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort +gentil vous de songer moi. Je vous crirai et je vous dirai s'il me +faut d'autres globules. + +Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et +avec un sentiment de grand rconfort. + +Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se +trouvait soudainement dans une position horriblement difficile o ni +l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il +fallait reculer le mariage, car jusqu' ce qu'il ft sorti de ses +embarras, il n'avait pas sa libert. + +Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir. +Tout irait bien, mais la patience tait ncessaire. + +La scne avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton Park Lane +o lord Arthur avait dn comme d'habitude. + +Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur +avait t tent de se conduire comme un lche, d'crire lady +Clmentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir, +comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers. + +Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, mme quand Sybil se +renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas. + +La beaut, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touch sa +conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques +mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose. + +Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la rconfortant et en tant + son tour rconfort et, le lendemain de bonne heure, il partit pour +Venise aprs avoir crit M. Merton une lettre virile et ferme au sujet +de l'ajournement ncessaire du mariage. + + + +IV + +A Venise, il rencontra son frre lord Surbiton qui venait d'arriver de +Corfou dans son yacht. + +Les deux jeunes gens passrent ensemble une charmante quinzaine. + +Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient a et l par les +canaux verts dans leur longue gondole noire. L'aprs-midi, ils +recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dnaient +chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza. + +Pourtant d'une faon ou de l'autre, lord Arthur n'tait pas heureux. + +Chaque jour, il tudiait dans le _Times_ la colonne des dcs, +s'attendant y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais +tous les jours il avait une dception. + +Il se prit craindre que quelque accident ne lui ft arriv et regretta +maintes fois, de l'avoir empche de prendre l'aconitine quand elle +avait t si dsireuse d'en exprimenter les effets. + +Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de +tendresse, taient souvent d'un ton trs triste et, parfois, il pensait +qu'il tait spar d'elle jamais. + +Aprs une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se +rsolut de courir le long de la cte jusqu' Ravenne parce qu'il avait +entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum. + +Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton, +qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait rsider + l'htel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzime jour au matin, +ils mirent la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu +agite. + +La traverse fut agrable. + +La vie l'air libre ramena les fraches couleurs sur les joues de +lord Arthur, mais aprs le vingt-deuxime jour il fut ressaisi de ses +proccupations au sujet de lady Clementina et en dpit des remontrances +de Surbiton, il prit le train pour Venise. + +Quand il dbarqua de sa gondole sur les degrs de l'htel, le +propritaire vint au devant de lui avec un amoncellement de tlgrammes. + +Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les +dcachetant d'un geste brusque. + +Tout avait russi. + +Lady Clementina tait morte subitement dans la nuit cinq jours avant. + +La premire pense de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un +tlgramme pour lui annoncer son retour immdiat pour Londres. + +Ensuite, il ordonna son valet de chambre de prparer ses bagages pour +le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta +l'escalier de sa chambre d'un pas lger et d'un coeur raffermi. + +Trois lettres l'y attendaient. + +L'une tait de Sybil, pleine de sympathie et de condolances; les autres +de la mre d'Arthur et de l'avou de lady Clementina. + +La vieille dame, parat-il, avait dn avec la duchesse, le soir qui +avait prcd sa mort. Elle avait charm tout le monde par son humour et +son _esprit_[17], mais elle s'tait retire d'un peu bonne heure, en se +plaignant de souffrir de l'estomac. + +[Note 17: En franais dans le texte.] + +Au matin, on l'avait trouve morte dans son lit, sans qu'elle part +avoir aucunement souffert. + +Sir Mathew Reid avait t appel alors, mais il n'y avait plus rien + faire et, dans les dlais lgaux on l'avait enterre Beauchamp +Chalcote. + +Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait + lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier, +ses effets personnels, sa galerie de peintures l'exception de sa +collection de miniatures qu'elle donnait sa soeur, lady Margaret +Rufford, et son bracelet d'amthystes qu'elle lguait Sybil Merton. + +L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avou, +tait trs dsireux que lord Arthur revnt, le plus tt qu'il lui serait +possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes payer et que lady +Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en rgle. + +Lord Arthur fut trs touch du bon souvenir de lady Clementina et pensa +que M. Podgers avait vraiment assum une lourde responsabilit dans +cette affaire. + +Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre motion et la +conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et rconfort. + +En arrivant Charing Cross, il se sentit tout fait heureux. + +Les Merton le reurent trs affectueusement, Sibyl lui fit promettre +qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interpost entre eux, et +le mariage fut fix au 7 juin. + +La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son +ancienne joie renaissait pour lui. + +Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec +l'avou de lady Clementina et Sybil, brlant des paquets de lettres +jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune +fille poussa soudain un petit cri de joie. + +---Qu'avez-vous trouv, Sybil? dit lord Arthur levant la tte de son +travail et souriant. + +--Cette jolie petite _bonbonnire_[18] d'argent. Est-ce gentil et +hollandais? Me la donnez-vous? Les amthystes ne me siront pas, je le +crois, jusqu' ce que j'aie quatre-vingts ans. + +[Note 18: En franais dans le texte.] + +C'tait la boite qui avait contenu l'aconitine. + +Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta ses joues. + +Il avait presque oubli ce qu'il avait fait et ce lui sembla une +curieuse concidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait travers +toutes ces angoisses, ft la premire les lui rappeler. + +--Bien entendu, Sibyl, ceci est vous. C'est moi-mme qui l'ai donn +la pauvre lady Clem. + +--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais +pas que lady Clementina aimt les douceurs: je la croyais beaucoup trop +intellectuelle. + +[Note 19: En franais dans le texte.] + +Lord Arthur devint terriblement ple et une horrible ide lui traversa +l'esprit. + +--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix +basse et rauque. + +--Il y en a un l-dedans, un seul. Il parat vieux et sale et je n'ai +pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous +plissez! + +Lord Arthur bondit travers le salon et saisit la bonbonnire. + +La pilule couleur d'ambre y tait avec son globule de poison. + +Malgr tout, lady Clementina tait morte de sa mort naturelle. + +La secousse de cette dcouverte fut presque au-dessus des forces de lord +Arthur. + +Il jeta la pilule dans le feu et s'croula sur le canap avec un cri de +dsespoir. + + + +V + +M. Merton fut trs navr du second ajournement du mariage et lady Julia, +qui avait dj command sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour +amener Sybil une rupture. + +Si tendrement cependant que Sybil aimt sa mre, elle avait fait don de +toute sa vie en accordant sa main lord Arthur et rien de ce que put +lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi. + +Quant lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de +sa cruelle dception et, quelque temps, ses nerfs furent compltement +dtraqus. + +Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientt et son esprit sain +et pratique ne lui permit pas d'hsiter longtemps sur la conduite +tenir. + +Puisque le poison avait fait une faillite si complte, la chose qu'il +convenait d'employer tait la dynamite ou tout autre genre d'explosifs. + +En consquence, il examina nouveau la liste de ses amis et de ses +parents et, aprs de srieuses rflexions, il rsolut de faire sauter +son oncle, le doyen de Chichester. + +Le doyen, qui tait un homme de beaucoup de culture et de savoir, +raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils + mesurer le temps qui s'tendait depuis le XVe sicle jusqu' nos +jours. Il parut lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait +une excellente occasion de mener bien ses plans. + +Mais se procurer une machine explosive tait naturellement un tout autre +problme. + +Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement ce sujet +et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilit d'aller aux informations + Scotland Yard[21]. L on n'est jamais inform des faits et gestes du +parti de la dynamite qu'aprs qu'une explosion a eu lieu et encore n'en +sait-on jamais bien long l-dessus. + +[Note 20: L'quivalent de notre Bottin pour le commerce anglais. +(_Note du traducteur_.)] + +[Note 21: La prfecture de police. (_Note du traducteur_.)] + +Soudain il pensa son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances trs +rvolutionnaires, qu'il avait rencontr, l'hiver prcdent, chez lady +Windermere. + +Le comte Rouvaloff passait pour crire une vie de Pierre le Grand. +Il tait venu en Angleterre sous prtexte d'y tudier les documents +relatifs au sjour du Tzar dans ce pays en qualit de charpentier de +marine; mais gnralement on le souponnait d'tre un agent nihiliste et +il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil +sa prsence Londres. + +Lord Arthur pensa que c'tait l tout fait l'homme qui convenait ses +desseins, et un matin, il poussa jusqu' son logement Bloomsbury pour +lui demander son avis et son concours. + +--Voil donc que vous songez, vous occuper srieusement de politique, +dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut expos l'objet de sa +dmarche. + +Mais lord Arthur qui hassait les fanfaronnades, de quelque genre que +ce ft, se crut oblig de lui expliquer que les questions sociales +n'avaient pas le moindre intrt pour lui et qu'il avait besoin d'un +exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que +lui-mme. + +Le comte Rouvaloff le considra quelques instants avec surprise. + +Puis, voyant qu'il tait tout fait srieux, il crivit une adresse sur +un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit lord Arthur + travers la table. + +--Scotland Yard donnerait gros pour connatre cette adresse, mon cher +ami. + +--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en clatant de rire. + +Et, aprs avoir chaleureusement secou la main du jeune Russe, il se +prcipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit son cocher de +le conduire Soho square. + +L il le congdia et suivit Greek street jusqu' ce qu'il arriva une +place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se +trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occup par une +buanderie franaise. D'une maison l'autre, tout un rseau de cordes +s'allongeait charg de linge et, dans l'air du matin, il y avait une +ondulation de toiles Blanches. + +[Note 22: En franais dans le texte.] + +Lord Arthur alla droit au bout de ce schoir et frappa une petite +maison verte. + +Aprs quelque attente, durant laquelle toutes les fentres de la cour se +peuplrent de ttes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut +ouverte par un tranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en trs +mauvais anglais ce qu'il dsirait. + +Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donn le comte Rouvaloff. + +Sitt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur pntrer +dans une trs petite salle au rez-de-chausse, en faade. + +Peu d'instants aprs, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en +Angleterre, fit en hte son entre dans la salle, une serviette souille +de taches de vin son cou et une fourchette la main gauche. + +--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donn une +introduction prs de vous et je suis trs dsireux d'avoir avec vous +un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith... +Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge +explosive. + +--Enchant de vous recevoir, lord Arthur, rpliqua le malicieux petit +Allemand en clatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si +alarm. C'est mon devoir de connatre tout le monde et je me souviens de +vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espre que sa Grce est +bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir ct de moi, tandis que +je finis de djeuner? J'ai un excellent _pt_[23] et mes amis sont assez +bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on +peut boire l'Ambassade d'Allemagne. + +[Foonote 23: En franais dans le texte.] + +Et, avant que lord Arthur ft revenu de sa surprise d'avoir t reconnu, +il se trouvait assis dans l'arrire-salle, buvait petits traits le +plus dlicieux Marcobrnner dans une coupe jaune ple marque aux +monogrammes impriaux et bavardait de la faon la plus amicale qu'il ft +possible avec le fameux conspirateur. + +--Des horloges exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de trs +bons articles pour l'exportation l'tranger, mme lorsque l'on russit + les faire passer la douane. Le service des trains est si irrgulier +que, d'ordinaire, elles explosent avant d'tre arrives destination. +Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage +intrieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir +que vous serez satisfait du rsultat. Puis-je vous demander quel usage +vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche +en quoi que ce soit Scotland Yard, j'en suis dsol, mais je ne puis +rien faire pour vous. Les dtectives anglais sont vraiment nos meilleurs +amis. J'ai toujours constat qu'en tenant compte de leur stupidit +nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais +toucher un cheveu de la tte d'aucun d'eux. + +--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien faire avec +la police. En ralit, le mouvement d'horlogerie est destin au doyen de +Chichester. + +--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle ide que vous soyez si prononc en +matire de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne +s'chauffent gure l-dessus. + +--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en +rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en thologie. + +--Alors c'est une affaire tout fait personnelle. + +--Tout fait. + +Herr Winckelkopf haussa les paules et quitta la salle. + +Quatre minutes aprs, il reparut avec un gteau rond de dynamite de la +dimension d'un penny et une jolie petite horloge franaise surmonte +d'une figurine de la Libert pitinant l'hydre du Despotisme. + +Le visage de lord Arthur s'claira cette vue. + +--Voil tout fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment +elle explose? + +--Ah! ceci est mon secret, rpondit Herr Winckelkopf, contemplant son +invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand +vous dsirez qu'elle explose et je rglerai le mcanisme pour l'heure +indique. + +--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expdier tout de +suite... + +--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne trs importante +pour certains amis de Moscou. + +--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi +matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la vendredi midi. A +celle heure-l, le doyen est toujours la maison. + +--Vendredi midi, rpta Herr Winckelkopf. + +Et il prit une note ce sujet sur un grand registre ouvert sur un +bureau prs de la chemine. + +--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me +faire savoir de combien je vous suis redevable. + +--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter +cela au plus juste. La dynamite cote sept shellings six pences, le +mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ +cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte +Rouvaloff. + +--Mais votre drangement, Herr Winckelkopf? + +--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour +l'argent: je vis entirement pour mon art. + +Lord Arthur dposa quatre livres deux shellings six pences sur la table, +remercia le petit Allemand de son amabilit et, dclinant de son +mieux une invitation rencontrer quelques anarchistes un th la +fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et +se rendit au Park. + +Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un tat de +trs grande agitation nerveuse. Le vendredi midi, il se rendit au +Buckingham, club pour y attendre les nouvelles. + +Toute l'aprs-midi, le stupide laquais de service la porte monta des +tlgrammes de tous les coins du pays, donnant le rsultat des courses +de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'tat de la +temprature et d'autres informations semblables, tandis que le ruban +dvidait les dtails les plus fastidieux sur la sance de nuit de la +chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24]. + +[Note 24: La Bourse de Londres.] + +A quatre heures, arrivrent les journaux du soir et lord Arthur disparut +dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's +Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, la grande indignation du colonel +Goodchild, qui dsirait lire le compte rendu d'un discours prononc +par lui, le matin, l'htel du lord-maire, au sujet des missions +sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des +vques ngres. + +Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un prjug trs vif +contre les _Evenings News_. + +Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion +Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait chou. + +Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout + fait abattu. + +Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se rpandit en excuses +laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge ses propres +frais ou une caisse de bombes de nitro-glycrine au prix cotant. + +Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr +Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiques aujourd'hui +qu'il est difficile d'avoir mme de la dynamite non frelate. + +Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement +horlogerie pouvait tre dfectueux sur quelques points, n'tait pas sans +espoir que l'horloge pt encore se dclancher. Il citait l'appui de sa +thse le cas d'un baromtre qu'il avait envoy, une fois, au gouverneur +militaire d'Odessa, rgl pour exploser le dixime jour. Ce baromtre +n'avait rien produit au bout de trois ans. Il tait galement tout + fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne russit qu' rduire en +bouillie une servante, car le gouverneur avait quitt la ville six +semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que +force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie, +tait un agent puissant, bien qu'un peu inexact. + +Lord Arthur fut un peu consol par cette rflexion, mais mme ce point +de vue, il tait destin prouver une nouvelle dception. Deux jours +plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son +boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenn. + +--Jane m'crit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire +la dernire: elle est aussi intressante que les romans que nous envoie +Mudie. + +Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains. + +Elle tait ainsi conue: + + LE DOYENN, CHICHESTER + + 27 Mai. + + Ma bien chre tante, + + Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la socit Dorcas et + aussi pour le guingamp. + + Je suis tout fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur + besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde + est si radical, si irrligieux qu'il est difficile de leur faire + voir qu'ils ne doivent pas avoir les gots et l'lgance des hautes + classes. Vraiment je ne sais o nous allons! Comme papa le dit + souvent dans ses sermons, nous vivons dans un sicle d'incrdulit. + + Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule + qu'un admirateur inconnu a envoye papa jeudi dernier. Elle est + arrive de Londres, port pay, dans une caisse de bois et papa pense + qu'elle lui a t expdie par quelque lecteur de son remarquable + sermon _La Licence est-elle la Libert?_, car la pendule est + surmonte d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet + phrygien sur la tte. + + Moi, je ne trouve pas cela trs convenable, mais papa dit que c'est + historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien redire. + + Parker a dpaquet l'objet et papa l'a plac sur la chemine de la + bibliothque. + + Nous tions tous assis dans cette pice vendredi matin, quand, au + moment mme o la pendule sonnait midi, nous entendmes comme un + bruit d'ailes; une petite bouffe de fume sortit du pidestal de la + figure et la desse de la Libert tomba et se cassa le nez sur le + garde-feu. + + Maria tait tout en moi, mais c'tait vraiment une aventure si + ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. + Papa mme faisait chorus. + + Quand nous avons examin l'horloge, nous avons vu que c'tait une + espce de rveille-matin et qu'en plaant l'arrt sur une heure + dtermine et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate + sous un petit marteau, l'clatement se produisait quand on le + voulait. + + Papa a dit que c'tait une pendule trop bruyante pour demeurer dans + la bibliothque. + + Reggie l'a donc emporte l'cole et l elle continue produire + de petites explosions tout le long de la journe. + + Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je + suppose que cela doit tre tout fait la mode Londres. + + Papa dit que ces horloges sont propres faire du bien, car elles + montrent que la libert n'est pas durable et que son rgne doit + finir par une chute. Papa dit que la libert a t invente au temps + de la Rvolution franaise. Cela semble pouvantable. + + Je vais aller tout l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre + lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre ide + qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur + sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand + ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre. + + Je suis bien heureuse que votre popeline fleurs aille si bien et + que votre dentelle ne soit pas dchire. Mercredi, je porterai chez + l'vque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don + et je crois qu'il fera le meilleur effet. + + Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le + monde porte des noeuds et que les chemisettes se font jabot. + + Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a + ordonn de transporter l'horloge l'curie. Je ne crois pas que + papa l'apprcie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit trs + flatt d'avoir reu un prsent si gentil et si ingnieux. Cela + prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit. + + Papa vous envoie ses amitis, James, Reggie et Maria s'unissent + lui, esprant que la goutte de l'oncle Ccil va mieux. + + Croyez-moi, ma chre tante, votre nice affectionne. + + JANE PERCY. + + + _P. S._ Rpondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec + insistance qu'ils sont la mode. + +Lord Arthur regarda la lettre d'un air si srieux et si malheureux que +la duchesse clata de rire. + +--Mon cher Arthur, lui dclara t-elle, je ne vous montrerai plus une +lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble +une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable. + +--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec +son sourire triste. + +Et, aprs avoir embrass sa mre, il quitta la pice. + +En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses +yeux se remplirent de larmes. + +Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux +occasions ses tentatives avaient chou, et cela, sans qu'il y et de +sa faute. Il avait essay de faire son devoir, mais il semblait que la +destine le trahissait. + +Il tait accabl par le sentiment de la strilit des bonnes intentions, +de l'inutilit des efforts pour une belle action. + +Peut-tre et-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, +c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractre aussi noble que +le sien. + +Quant lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre o un homme +peut se faire tuer, quelque cause laquelle un homme peut donner sa vie +et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait +pas. + +Que la destine ourdisse son sort sa guise! Il ne ferait rien pour la +conjurer. + +A sept heures et demie passes, il s'habilla et se rendit au club. + +Surbiton y tait, avec une socit de jeunes gens, et lord Arthur fut +oblig de dner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux +ne l'intressaient pas et, sitt que le caf fut servi, il les quitta, +inventant le prtexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite. + +Comme il sortait du club, le laquais de service la porte lui remit une +lettre. + +Elle tait d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait venir, le lendemain +soir, voir un parapluie explosif qui clatait aussitt qu'on l'ouvrait. +C'tait le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de +Genve. + +Lord Arthur dchira la lettre en menus fragments. Il tait dtermin +ne plus avoir recours de nouvelles tentatives. + +Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des +heures, il demeura assis prs du fleuve. + +La lune se montra travers un voile de nuages fauves, comme un oeil +de lion derrire une crinire et d'innombrables toiles pailletrent +l'abme des cieux, comme la poussire d'or qu'on a seme sur un dme +pourpre. + +A certains moments, un bateau se balanait sur le fleuve bourbeux et +poursuivait sa route drivant au gr du courant. + +Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, mesure que +les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus. + +Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour +de Westminster, et, chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla +trembler. + +Puis, les lumires du chemin de fer s'teignirent. Une lampe solitaire +continua seule briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et +la rumeur de la cit s'teignit. + +A deux heures, lord Arthur se leva et flna du ct de Blackfriars. + +Que tout lui paraissait irrel, semblable un rve trange! + +De l'autre ct de la rivire, les maisons semblaient immerger des +tnbres. On et dit que l'argent et l'ombre avaient model le monde +nouveau. + +L'norme dme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle travers +l'atmosphre noirtre. + +Comme il approchait de l'Aiguille de Cloptre, lord Arthur vit un homme +pench sur le parapet et quand il s'approcha, la lumire du rverbre +tombant en plein sur son visage, il le reconnut. + +C'tait M. Podgers. + +Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le +faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien. + +Lord Arthur s'arrta. + +Une ide l'illumina soudain, comme un clair. + +Il se glissa doucement vers M. Podgers. + +En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise. + +Un grossier juron, un clapotis d'claboussures, et ce fut tout. + +Lord Arthur regarda avec anxit la surface du fleuve, mais il ne put +rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans +un tourbillon d'eau argente par le clair de lune. Au bout de quelques +minutes, le chapeau coula son tour et plus aucune trace de M. Podgers +ne demeura visible. + +Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette +dforme qui s'lanait sur l'escalier prs du pont, et un affreux +sentiment d'chec s'empara de lui, mais bientt cette image s'accentua +en reflet et quand la lune brilla de nouveau, aprs s'tre dgage des +nuages, elle disparut la fin. + +Alors il lui sembla qu'il avait ralis les dcrets du destin. Il poussa +un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta ses lvres. + +--Avez-vous laiss tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit +soudain une voix derrire lui. + +Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil +de boeuf. + +--Rien qui vaille, sergent, rpondit-il en souriant. + +Et, hlant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher +de le conduire Belgrave square. + +Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et +inquiet. + +Il y avait des moments o il s'attendait presque voir M. Podgers +entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la +fortune ne pouvait tre aussi injuste son gard. + +Deux fois, il se rendit l'adresse du chiromancien West-Moon street, +mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette. + +Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait. + +A la fin, elle vint. + +Il tait assis dans le fumoir du club. Il prenait du th, en coutant +avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernire +oprette de la Gat, quand le valet de pied apporta les journaux du +soir. + +Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un +air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux. + +SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN + +Il devint ple d'motion et se mit lire. + +L'entrefilet tait ainsi conu. + + _Hier matin, 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le + clbre chiromancien, a t rejet sur le rivage Greenwich en face + du Ship Hotel. + + Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les + milieux de la chiromancie prouvaient de grandes inquitudes son + gard. + + On suppose qu'il s'est suicid sous l'influence d'un drangement + momentan de ses facults mentales caus par le surmenage et le jury + du coroner a rendu, cet effet, un verdict conforme cet aprs-midi. + + M. Podgers venait de terminer un trait complet relatif la main + humaine. Cet ouvrage sera prochainement publi et soulvera, sans + nul doute, beaucoup de curiosit. + + Le dfunt avait 65 ans et ne parat pas laisser de famille._ + +Lord Arthur s'lana hors du club, le journal la main, au grand +ahurissement du laquais charg de la conciergerie qui essaya vainement +de l'arrter. + +Il courut droit Park Lane. + +Sybil, qui tait sa fentre, le vit arriver et quelque chose lui dit +qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut sa rencontre et, +quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien. + +--Ma chre Sybil, s'cria lord Arthur, marions-nous demain! + +--Jeune fou, et le gteau nuptial qui n'est mme pas command! rpliqua +Sybil en riant au milieu de ses larmes. + + + +VI + +Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter +fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde. + +Le service fut lu d'une faon trs mouvante par le doyen de Chichester +et tout le monde tait d'accord pour reconnatre qu'on n'avait jamais vu +de plus beau couple que le mari et la marie. + +Ils taient plus que beaux, car ils, taient heureux. + +Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de +Sybil, tandis qu'elle, de son ct, lui donnait les meilleures choses +qu'une femme peut donner un homme, le respect, la tendresse et +l'amour. + +Pour eux, la ralit ne tua pas le roman. + +Ils conservrent toujours la jeunesse des sentiments. + +Quelques annes plus tard, quand deux beaux enfants leur furent ns, +lady Windermere vint leur rendre une visite Alton Priory,--un vieux +domaine aim qui avait t le cadeau de noces du Duc son fils,--et une +aprs-midi qu'elle tait assise, prs de lady Arthur, sous un tilleul +dans le jardin, regardant le garonnet et la fillette qui jouaient se +promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, +elle prit soudain les mains de son htesse dans les siennes et lui dit: + +--tes-vous heureuse, Sybil? + +--Chre lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne +l'tes-vous pas? + +--Je n'ai pas le temps de l'tre, Sybil. J'ai toujours aim la dernire +personne qu'on me prsentait, mais d'ordinaire, ds que je connais +quelqu'un, j'en suis lasse. + +--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere? + +--Oh! ma chre, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitt qu'on leur a +coup la crinire, ils deviennent les cratures les plus assommantes +du monde. Eu outre, si vous tes vraiment gentille avec eux, ils se +conduisent trs mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M. +Podgers? C'tait un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis +pas aperue tout d'abord et mme quand il avait besoin d'emprunter de +l'argent, je lui en ai donn, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit +la cour. Il m'a vraiment fait har la chiromancie. Actuellement c'est la +tlpathie qui me charme. C'est bien plus amusant. + +--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est +le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que, +l-dessus, ses ides sont tout fait arrtes! + +--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil? + +--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici. + +Lord Arthur arrivait, en effet, travers le jardin, un grand bouquet de +roses jaunes la main et ses deux enfants dansant autour de lui. + +--Lord Arthur? + +--A vos ordres, lady Windermere. + +--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez la chiromancie. + +--Certes oui, fit le jeune homme en souriant. + +--Et pourquoi? + +--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se +renversant dans un fauteuil d'osier. + +--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par l? + +--Sybil, rpondit-il en tendant les roses sa femme et en la regardant +dans ses yeux violets. + +--Quelle stupidit! s'cria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais +entendu stupidit Pareille! + + + + +CONTES + +_A Carlos Blacker_ + + +O. W. + + + +Les _Contes_ qui suivent ont t publis en mai 1888 par David Nutt +dans une dition illustre par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont t +rimprims en janvier 1889, puis en fvrier 1902, toujours par le mme +diteur et avec les mmes illustrations. + + + +L'AMI DVOU + + + +Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tte hors de son trou. Il avait des +yeux ronds trs vifs et d'paisses moustaches grises. Sa queue semblait +un long morceau de gomme lastique noire. + +Des petits canards nageaient dans le rservoir, semblables une troupe +de canaris jaunes et leur mre, toute blanche avec des jambes rouges, +s'efforait de leur enseigner piquer leur tte dans l'eau. + +--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne socit si vous ne savez +pas piquer votre tte, leur disait-elle. + +Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. +Mais les petits canards ne faisaient nulle attention ses leons. Ils +taient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a vivre +dans la _socit_. + +--Quels dsobissants enfants! s'cria le vieux rat d'eau. Ils +mriteraient vraiment d'tre noys! + +--Le Ciel m'en prserve! rpliqua la cane. Il faut un commencement +tout et des parents ne sauraient tre trop patients. + +--Ah! je n'ai aucune ide des sentiments que peuvent prouver des +parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un pre de famille. En fait, +je ne me suis jamais mari et je n'ai jamais song le faire. Sans +doute l'amour est une bonne chose sa manire, mais l'amiti vaut bien +mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare +qu'une amiti dvoue. + +--Et quelle est, je vous prie, votre ide des devoirs d'un ami dvou? +demanda une linotte verte perche sur un saule tordu et qui avait cout +la conversation. + +--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle +nagea vers l'extrmit du rservoir et piqua sa tte pour donner ses +enfants le bon exemple. + +--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami +dvou me soit dvou, parbleu! + +--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une +ramille argente et battant de ses petites ailes. + +--Je ne vous comprends pas, rpondit le rat d'eau. + +--Laissez-moi vous conter une histoire ce sujet, dit la linotte. + +--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je +l'couterai volontiers, car j'aime les contes la folie. + +--Elle vous est applicable, rpondit la linotte. + +Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du rservoir, elle conta +l'histoire de l'Ami dvou. + +Il y avait une fois, dit la linotte, un honnte garon nomm Hans. + +--tait-ce un homme vraiment distingu? demanda le rat d'eau. + +--Non, rpondit la linotte. Je ne crois pas qu'il ft du tout distingu, +sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait +dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son +jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que +le sien. Il y poussait des oeillets de pote, des girofles, des bourses + pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses +jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon +les mois y fleurissaient tour de rle glantines et cardamines, +marjolaines et basilics sauvages, primevres et iris d'Allemagne, +asphodles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une +autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses regarder et +d'agrables odeurs respirer. + +Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dvou de tous tait +le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier tait si dvou au +petit Hans qu'il ne serait jamais all son jardin sans se pencher sur +les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poigne de +salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises +selon la saison. + +--De vrais amis possdent tout en commun, avait l'habitude de dire le +meunier. + +Et le petit Hans approuvait de la tte, souriait et se sentait tout fier +d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses. + +Parfois, cependant, le voisinage trouvait trange que le riche meunier +ne donnt jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs +de farine emmagasins dans son moulin, six vaches laitires et un grand +nombre de btes laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de +semblables ides. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les +belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarit des +vrais amis. + +Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l't et +l'automne, il tait trs heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il +n'avait ni fruits ni fleurs porter au march, il souffrait beaucoup +du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mang autre +chose que quelques poires sches et quelques mauvaises noix. L'hiver +aussi, il tait extrmement isol, car le meunier ne venait jamais le +voir dans cette saison. + +--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les +neiges, disait souvent le meunier sa femme. Quand les gens ont des +ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. +Ce sont l du moins mes ides sur l'amiti et je suis certain qu'elles +sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: +il pourra me donner un grand panier de primevres et cela le rendra +heureux. + +--Vous tes certes plein de sollicitude pour les autres, rpondait sa +femme assise dans un confortable fauteuil prs d'un beau feu de bois de +pin. C'est un vrai rgal que de vous entendre parler de l'amiti. Je +suis sre que le cur ne dirait pas d'aussi belles choses que vous +l-dessus, quoiqu'il habite une maison trois tages et qu'il porte un +anneau d'or son petit doigt. + +--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans venir ici? interrogeait +le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui +donnerai la moiti de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs. + +--Quel niais vous tes! s'cria le meunier. Je ne sais vraiment pas +quoi il sert de vous envoyer l'cole. Vous semblez n'y rien apprendre. +Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre +excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait +devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gterait +les meilleurs caractres. Certes je ne souffrirai pas que le caractre +d'Hans soit gt. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur +lui et aurai soin qu'il ne soit expos aucune tentation. En outre, si +Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine + crdit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et +l'amiti en est une autre, et elles ne doivent pas tre confondues. Ma +foi! ces mots s'orthographient diffremment et signifient des choses +toutes diffrentes. Chacun sait cela. + +--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un +grand verre de bire chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est +tout fait comme l'glise. + +--Beaucoup agissent bien, rpliqua le meunier, mais peu savent bien +parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus +difficile et aussi la plus belle des deux. + +Et il regarda svrement par dessus la table son jeune fils qui se +sentit si honteux de lui-mme qu'il baissa la tte, devint presque +carlate et se mit pleurer dans son th. + +Il tait si jeune que vous l'excuserez. + +--C'est l la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau. + +--Non pas, rpliqua la linotte. C'est le commencement. + +--Alors vous tes tout fait en arrire sur votre temps, reprit le rat +d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, dbute par la fin, reprend au +dbut et termine par le milieu. C'est la nouvelle mthode. J'ai entendu +cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du rservoir +avec un jeune homme. Il traitait la question en matre et je suis sr +qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tte +chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, +il rpondait toujours: Peuh! Mais continuez, je vous prie, votre +histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-mme toute sorte de beaux +sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous. + +--Bien! fit la linotte sautillant tantt sur une patte et tantt +sur l'autre. Sitt que l'hiver fut pass, ds que les primevres +commencrent ouvrir leurs toiles jaune ple, le meunier dit sa +femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans. + +--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours +aux autres. Songez emporter le grand panier pour rapporter des fleurs. + +Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte +chane de fer et descendit la colline, le panier au bras. + +--Bonjour, petit Hans, dit le meunier. + +--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bche et avec un sourire qui +allait d'une oreille l'autre. + +--Et comment avez-vous pass l'hiver? reprit le meunier. + +--Bien, bien! rpliqua Hans, c'est gentil vous de vous en informer. +J'ai bien eu du mauvais temps passer, mais maintenant le printemps +est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien +donner. + +--Nous avons souvent parl de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, +et nous nous demandions ce que vous deveniez. + +--C'est bien bon vous, dit Hans... Je craignais presque que vous +m'ayez oubli. + +--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le +meunier. L'amiti n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais +je crains que vous ne compreniez pas la posie de la vie... Comme vos +primevres sont belles, entre parenthses. + +--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour +moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au march et les vendre +la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachterai ma brouette. + +--Vous rachterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez +vendue? C'est un acte bien niais. + +--Certes, oui, mais le fait est, rpliqua Hans, que j'y tais oblig. +Vous le savez, l'hiver est pour moi une trs mauvaise saison et je +n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu +d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu +ma chane d'argent et ensuite ma grande flte. Enfin j'ai vendu ma +brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela. + +--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en +trs bon tat. Un des cts est parti et il y a quelque chose de tordu +aux rayons de la roue, mais malgr cela je vous la donnerai. Je sais que +c'est gnreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de +m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense +que la gnrosit est l'essence de l'amiti et, en outre, je me suis +achet une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez tre tranquille... Je +vous donnerai ma brouette. + +--Merci, c'est vraiment gnreux de votre part, dit le petit Hans et +sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisment la +rparer, car j'ai une planche chez moi. + +--Une planche! s'cria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me +faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon bl sera +tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela propos! +Il est vraiment remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une +autre. Je vous ai donn ma brouette et maintenant vous allez me donner +votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la +planche, mais l'amiti sincre ne remarque jamais ces choses-l. +Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui +mme l'ouvrage pour rparer ma grange. + +--Certainement! rpliqua le petit Hans. + +Et il courut son appentis et en sortit la planche. + +--Ce n'est pas une trs grande planche, dit le meunier en la regardant, +et je crains que lorsque j'aurai rpar le toit de ma grange, il n'en +reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est +naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donn ma +brouette, je suis sr que en retour vous voudrez me donner quelques +fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque +entirement. + +--Presque entirement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier +tait de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le +remplissait, il n'aurait plus de fleurs porter au march. Or, il tait +trs dsireux de racheter ses boutons d'argent. + +--Ma foi, rpondit le meunier, comme je vous ai donn ma brouette, je ne +pensais pas que ce ft trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me +tromper, mais je croyais que l'amiti, l'amiti vraie tait affranchie +d'gosme de quelque espce que ce soit. + +--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les +fleurs de mon jardin sont votre disposition, car j'ai un bien plus vif +dsir de votre estime que de mes boutons d'argent. + +Et il courut cueillir ces jolies primevres et en remplir le panier du +meunier. + +--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche +sur l'paule et son grand panier au bras. + +--Adieu! dit le petit Hans. + +Et il se mit bcher gaiement: il tait si content d'avoir la brouette. + +Le lendemain, il attachait un chvre-feuille sur sa porte, quand il +entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta +de son chelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la +muraille. + +C'tait le meunier avec un grand sac de farine sur son paule. + +--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de +farine au march? + +--Oh! j'en suis fch, dit Hans, mais je suis vraiment trs occup +aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes fixer, toutes mes +fleurs arroser, tous mes gazons faucher la roulette. + +--Ma foi, rpliqua le meunier, je pensais qu'en considration de ce que +je vous ai donn ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me +refuser. + +--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je +ne voudrais pas agir en ami votre gard. + +Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son +paule. + +C'tait une trs chaude journe et la route tait atrocement poudreuse. +Avant que Hans et atteint la borne marquant le sixime mille, il tait +si fatigu qu'il dut s'asseoir et se reposer. Nanmoins il ne tarda pas + continuer courageusement son chemin et arriva enfin au march. + +Aprs une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine un +bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait +s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route. + +--Voil certes une rude journe, se dit Hans en se mettant au lit, mais +je suis content de n'avoir pas refus, car le meunier est mon meilleur +ami et, en outre, il va me donner sa brouette. + +De trs bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de +son sac de farine, mais le petit Hans tait si fatigu qu'il tait +encore au lit. + +--Ma parole! fit le meunier, vous tes bien paresseux. Quand je pense +que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez +travailler plus vaillamment. + +La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes +amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans faon +avec vous. Je ne songerais certes pas parler de la sorte si je n'tais +votre ami. Mais que servirait l'amiti si on ne pouvait dire nettement +ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer +de plaire et de flatter, mais un ami sincre dit des choses dplaisantes +et n'hsite pas faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami +vrai, il prfre cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien. + +--Je suis bien fch, rpondit le petit Hans en frottant ses yeux et en +enlevant son bonnet de nuit, mais j'tais si fatigu que je croyais que +je m'tais couch il y a peu de temps et j'coutais chanter les oiseaux. +Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu +chanter les oiseaux? + +--Bon! tant mieux! rpliqua le meunier en donnant Hans une claque dans +le dos, car j'ai besoin que vous rpariez le toit de ma grange. + +Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car +ses fleurs n'avaient pas t arroses de deux jours, mais il ne voulut +pas refuser au meunier, car c'tait un bon ami pour lui. + +--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai faire? +demanda-t-il d'une voix humble et timide. + +--Ma foi, rpliqua le meunier, je ne pensais pas que ce ft beaucoup +vous demander, tant donn que je viens de vous faire cadeau de ma +brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-mme. + +--Oh! nullement, s'cria le petit Hans en sautant de son lit. + +Il s'habilla et se rendit dans la grange. + +Il y travailla toute la journe jusqu'au coucher du soleil et au coucher +du soleil le meunier vint voir o il en tait. + +--Avez vous bouch le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une +voix gaie. + +--C'est presque fini, rpondit le petit Hans descendant de l'chelle. + +--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus dlicieux que celui +que l'on peut faire pour autrui. + +--C'est coup sur un privilge de vous entendre parler, rpondit le +petit Hans qui s'arrta et essuya son front, un trs grand privilge, +mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles ides que vous. + +--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre +plus de peine. A prsent vous n'avez que la pratique de l'amiti. +Quelque jour vous aurez aussi la thorie. + +--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans. + +--Je n'en doute pas, rpondit le meunier. Mais maintenant que vous +avez rpar le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous +reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons la +montagne. + +Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, l'aube, le +meunier amena ses moutons prs de sa petite ferme et Hans partit avec +eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journe et +quand il revint il tait si fatigu qu'il s'endormit sur sa chaise et ne +se rveilla qu'au jour. + +--Quel temps dlicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait +se mettre la besogne. + +Mais, d'une manire ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup +d'oeil ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de +longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le +petit Hans tait aux abois la pense que ses fleurs croiraient qu'il +les avait oublies, mais il se consolait en songeant que le meunier +tait son meilleur ami. + +--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et +c'est un acte de pure gnrosit. + +Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait +beaucoup de belles choses sur l'amiti qu'Hans crivait dans un livre de +raison et qu'il relisait le soir, car il tait lettr. + +Or, il arriva qu'un soir le petit Hans tait assis prs de son feu quand +on frappa un grand coup la porte. + +La nuit tait trs noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la +maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'tait l'ouragan qui +heurtait la porte. Mais un second coup rsonna, puis un troisime plus +rude que les autres. + +--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut la +porte. + +Le meunier tait sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse +trique de l'autre. + +--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est +tomb d'une chelle et s'est bless. Je vais chercher le mdecin. Mais +il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pens qu'il +vaudrait mieux que vous alliez ma place. Vous savez que je vous donne +ma brouette. Ainsi il serait gentil vous de faire en change quelque +chose pour moi. + +--Certainement, s'cria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez +song venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous +devriez me prter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je +crains de tomber dans quelque foss. + +--Je suis dsol, rpondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne +et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait. + +--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans. + +Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, +noua son cache-nez autour de sa gorge et partit. + +Quelle terrible tempte il soufflait. La nuit tait si noire que le +petit Hans y voyait peine et le vent si fort qu'il avait peine +marcher. Nanmoins il tait trs courageux et, aprs qu'il eut march +prs de trois heures, il arriva chez le mdecin et frappa sa porte. + +--Qui est l, cria le mdecin en mettant sa tte la fentre de sa +chambre. + +--Le petit Hans, docteur! + +--Que dsirez-vous, petit Hans? + +--Le fils du meunier est tomb d'une chelle et s'est bless et il faut +que vous veniez sur l'heure. + +--Trs bien! rpliqua le docteur. + +Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit +sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la +maison du meunier, le petit Hans allant pied derrire lui. + +Mais l'orage grossit. La pluie tomba torrents et le petit Hans ne +pouvait ni voir o il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit +son chemin, erra sur la lande qui tait un endroit dangereux plein de +trous profonds et o le pauvre Hans se noya. + +Le lendemain, des bergers trouvrent son corps flottant sur une grande +mare et le portrent sa petite ferme. + +Tout le monde alla l'enterrement du petit Hans, car il tait trs +aim, et le meunier figura en tte du deuil. + +--J'tais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la +place d'honneur. + +Il prit donc la tte du cortge en long manteau noir et, de temps en +temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche. + +--Le petit Hans est coup sr une grande perte pour nous tous, dit le +ferblantier, quand les funrailles furent termines et que le deuil fut +confortablement assis l'auberge boire du vin aux pices et manger +de bons gteaux. + +--C'est surtout une grande perte pour moi, rpondit le meunier. Ma +foi, j'tais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et +maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gne la maison et elle +est en si mauvais tat que si je la vendais je n'en tirerais rien. +Certainement je ne donnerai dsormais plus rien personne. On ptit +toujours d'avoir t gnreux. + +--C'est trs juste, fit le rat d'eau aprs une longue pause. + +--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte. + +--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau. + +--Oh! je n'en sais vraiment rien, rpliqua la linotte, et certes cela +m'est gal. + +--Il est vident que vous n'tes pas d'une nature sympathique, dit le +rat d'eau. + +--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, rpliqua la +linotte. + +--La quoi? cria le rat d'eau. + +--La morale. + +--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale. + +--Certainement, affirma la linotte. + +--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colre, vous auriez d me le dire +avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous +aurais pas coute. Certainement je vous aurais dit: Peuh! comme le +critique. Mais je puis le dire maintenant. + +Et il cria son Peuh! de toute sa voix, donna un coup de queue et +rentra dans son trou. + +--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en +patrouillant quelques minutes aprs. Il a beaucoup de qualits, mais +pour ma part, j'ai les sentiments d'une mre et je ne puis voir un +clibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux. + +--Je crains de l'avoir ennuy, rpondit la linotte. Le fait est que je +lui ai cont une histoire qui a sa morale. + +--Ah! c'est toujours une chose trs dangereuse, dit la cane. + +Et je suis absolument de son avis. + + + + + +LA FAMEUSE FUSE + + +Le fils du roi tait sur le point de se marier. Aussi les rjouissances +taient-elles gnrales. + +Il avait attendu, une anne entire, sa fiance et, la fin, elle tait +arrive. + +C'tait une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande +dans un traneau attel de six rennes. + +Le traneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse +y tait couche entre les ailes du cygne. + +Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds. + +Sur sa tte, elle avait un petit bonnet tiss d'argent, et elle tait +ple comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vcu. + +Elle tait si ple que, quand elle passait par les rues, les gens s'en +tonnaient. + +--Elle ressemble une rose blanche, criait-on. + +Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle. + +A la porte du chteau, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait +des yeux violets et rveurs et ses cheveux taient comme de l'or fin. + +Quand il la vit, il flchit le genou et baisa sa main. + +--Votre portrait tait beau, murmura-t-il, mais vous tes plus belle que +votre portrait. + +Et la petite princesse rougit. + +--Elle ressemblait tout l'heure une rose blanche, dit un jeune page + son voisin, mais maintenant elle ressemble une rose rouge. + +Et toute la cour fut dans le ravissement. + +Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait: + +--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche! + +Et le roi donna des ordres pour que la solde du page ft double. + +Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien +amliore, mais on considra cela comme un grand honneur et le dcret +royal fut dment publi dans la _Gazette de la Cour_. + +Les trois jours couls, le mariage fut clbr. + +Ce fut une superbe crmonie. + +Le mari et la marie se promenrent, la main dans la main, sous un dais +de velours pourpre, brod de petites perles. + +Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures. + +Le prince et la princesse taient assis au bout du grand hall et burent +dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire +dans cette coupe, car si des lvres menteuses y touchaient, le cristal +se ternirait et deviendrait gris et nuageux. + +--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. +C'est clair comme le cristal. + +Et le roi doubla de nouveau sa solde. + +--Quel honneur! s'exclamrent tous les courtisans. + +Aprs le banquet, il y eut un bal. + +Le mari et la marie devaient danser ensemble la danse des roses et le +roi jouer de la flte. + +Il jouait trs mal, mais jamais personne n'avait os le lui dire, parce +qu'il tait roi. Nanmoins, il ne savait que deux airs et n'tait jamais +bien sr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il ft, tout +le monde criait: + +--C'est charmant! c'est charmant! + +Le dernier article du programme tait un grand dploiement de feux +d'artifice qui devait terminer exactement minuit. + +La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi +le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes +les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse. + +--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demand au prince, +un matin, comme elle se promenait sur la terrasse. + +--Ils ressemblent l'aurore borale, dit le roi qui rpondait toujours +aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus +nature. Moi, je les prfre aux toiles, car on sait toujours quand ils +vont commencer briller et ils sont aussi agrables que ma musique de +flte. Vous les verrez certainement. + +Donc, au fond du jardin royal un stand avait t prpar et aussitt que +le pyrotechnicien royal eut tout rang en place, les feux d'artifice se +mirent causer entre eux. + +--Le monde est coup sr trs beau, dit un petit ptard. Regardez +plutt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles +ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyag. +Les voyages dveloppent tonnamment l'esprit et jettent bas tous les +prjugs qu'on a pu concevoir. + +--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse +chandelle romaine. Le monde est un norme espace, et il vous faudrait +trois jours pour le parcourir tout entier. + +--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil +attach jadis une vieille bote de sapin et trs orgueilleux de son +coeur bris, mais l'amour n'est pas la mode; les potes l'ont tu. Ils +ont tant crit l-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis +pas surpris. Le vritable amour souffre et se tait... Je me souviens que +moi-mme une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une +chose du pass. + +--Stupidit! s'cria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. +Il ressemble la lune! Il vit toujours; certes, le mari et la marie +s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche +de papier brun qui s'est trouve dans le mme tiroir que moi et qui +connat les dernires nouvelles de la cour. + +Mais le soleil secoua sa tte. + +--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il. + +Il tait de ces gens qui pensent que si vous rptez un certain nombre +de fois la mme chose, elle finit par devenir vraie. + +Soudain, on entendit une toux sche et perante, et tous regardrent +autour d'eux. + +C'tait une petite fuse au regard hautain qui tait attache au bout +d'un bton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme +pour attirer l'attention. + +--Hum! Hum! fit-elle. + +Et tout le monde l'couta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours +sa tte et murmurait: + +--Le roman est mort! + +--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron. + +Il avait quelque chose d'un politicien. + +Il avait toujours pris une part importante dans les lections locales. +Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement. + +--Tout fait mort! soupira le soleil. + +Et il se rendormit. + +Aussitt que le silence fut parfait, la fuse toussa une troisime fois +et commena. + +Elle parlait d'une voix distincte et trs lente, comme si elle dictait +ses mmoires et regardait toujours par dessus l'paule de la personne +laquelle elle parlait. + +En fait, elle avait des manires trs distingues. + +--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le +jour mme o je dois tre lance. Vraiment, si cela a t combin de +longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes +ont toujours de la chance. + +--Ah! bah! dit le petit ptard, je pensais que c'tait tout juste le +contraire et que vous tiez lance en l'honneur du prince. + +--C'est peut-tre l votre cas, rpliqua la fuse, et mme je n'en doute +pas, mais pour moi c'est diffrent. Je suis une fuse de qualit et +je suis issue de parents de qualit. Ma mre tait la plus clbre +girandole de son temps. Elle tait rpute pour la grce de sa danse. +Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois +avant de s'teindre et, chaque tour, elle jetait en l'air sept toiles +rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamtre et tait compose +de la meilleure poudre. Mon pre tait fuse comme moi et d'extraction +franaise. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir +redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il tait d'une +excellente constitution et il fit une trs brillante chute en une pluie +d'tincelles d'or. Les journaux s'exprimrent son sujet en termes trs +flatteurs et mme la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le +triomphe de l'art pylotechnique. + +--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le +feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le +mot crit sur ma bote de fer-blanc. + +--Ma foi, je dis pylotechnique, rpliqua la fuse sur un ton de voix +svre. + +Et le feu de bengale en fut si ananti qu'il commena aussitt +malmener les petits ptards pour montrer qu'il tait, lui aussi, une +personne de quelque importance. + +--Je disais... continua la fuse...--Je disais... Qu'est-ce que je +disais? + +--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine. + +--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intressant sujet +quand j'ai t si grossirement interrompue. Je dteste la grossiret +et les mauvaises manires de toute espce, car je suis extrmement +sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine. + +--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron la chandelle +romaine. + +--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les +orteils des autres, rpondit la chandelle dans un faible murmure. + +Et le marron clata presque de rire. + +--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fuse. Je ne ris pas. + +--Je ris parce que je suis heureux, rpliqua le marron. + +--C'est l un motif bien goste, dit la fuse avec colre. Quel droit +avez-vous d'tre heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous +devriez penser moi. Je pense toujours moi et j'estime que tout le +monde devrait faire de mme. C'est l ce qu'on appelle la sympathie. +C'est une belle vertu et je la possde un haut degr. Supposez, par +exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait +pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus tre +heureux: a en serait fait de leur vie de mnage. Et quant au roi, je +crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence +rflchir l'importance de mon rle, je suis presque mue aux larmes. + +--Si vous dsirez plaire aux autres, s'cria la chandelle romaine, vous +feriez mieux de vous tenir au sec. + +--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'tait pas de trs bonne +humeur, c'est simplement l du sens commun. + +--Du sens commun vraiment? repartit la fuse indigne. Vous oubliez que +je n'ai rien de commun et que je suis trs distingue. Ma foi, tout le +monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. +Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles +sont. Je les vois toujours trs diffrentes de ce qu'elles sont. Quant + me tenir au sec, c'est qu'il n'y a videmment ici personne qui +sache apprcier fond une nature dlicate. Heureusement pour moi peu +m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la +conscience de l'immense infriorit de ses semblables et c'est l un +sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de +coeur. Vous criez et vous rjouissez comme si le prince et la princesse +n'taient pas en train de se marier. + +--Eh! s'exclama un petit globe feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse +occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part +toutes les toiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la +jolie marie. + +--Oh! quelle ide banale de la vie! dit la fuse, mais je n'attendais +pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous tes creux et vide. Bah! +peut-tre le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays o il y +une profonde rivire, peut-tre auront-ils un seul fils, un petit garon +boucl, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-tre quelque +jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-tre la nourrice +s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-tre l'enfant tombera-t-il +dans la rivire et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres +gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais +jamais supporter cela. + +--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine. +Il ne leur est arriv aucun malheur. + +--Je n'ai pas dit qu'il soit arriv, reprit la fuse. J'ai dit qu'il +pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile +de dire quoi que ce soit ce sujet. Je dteste les gens qui pleurent +sur leur pot au lait renvers. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur +fils unique, certes j'en suis trs attriste. + +--A coup sr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous tes la +personne la plus affecte que j'ai jamais vue. + +--Vous tes la personne la plus mal leve que j'ai rencontre, dit la +fuse, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince. + +--Bah, vous ne le connaissez mme pas, craqua la chandelle romaine. + +--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, rpondit la fuse. J'ose +dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est +une chose dangereuse que de connatre ses propres amis. + +--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe feu. C'est une +chose importante. + +--Trs importante pour vous sans doute, rpondit la fuse, mais je +pleurerai si cela me chante. + +Et la fuse clata en larmes qui coulrent sur son bton en gouttes de +pluie et noyrent presque deux petits scarabes qui songeaient justement + fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y +installer. + +--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand +il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil. + +Et il poussa un profond soupir et pensa la bote de sapin. + +Mais la chandelle romaine et le feu de bengale taient indigns. De +toute leur voix, ils criaient. + +--Grimaces! Grimaces! + +Ils taient extrmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient +opposition quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_. + +Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les toiles +se mirent briller et le son d'une musique arriva du palais. + +Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien +que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil la fentre et les +regardaient et que les grands pavots rouges balanaient leur tte et +battaient la mesure. + +Alors dix heures sonnrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de +minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le +pyrotechnicien royal. + +--Commencez le feu d'artifice, dit le roi. + +Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du +jardin. + +Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allume +emmanche une longue perche. + +C'tait, certes, un superbe dploiement de lumire. + +--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit tourner. + +--Boum! Boum! rpliqua la chandelle romaine. + +Alors les ptards entrrent en danse et les feux de bengale colorrent +tout en rouge. + +--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant +pleuvoir de menues tincelles bleues. + +--Bang! Bang! rpondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup. + +Chacun eut un grand succs, sauf la fuse. + +Elle tait si humide d'avoir pleur qu'elle ne put partir. Ce qu'il y +avait de meilleur en elle, c'tait la poudre et elle tait si trempe de +larmes qu'elle tait hors d'usage. Toute sa parent pauvre, laquelle +elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de ddain, fit +grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en +flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour. + +Et la petite princesse riait de plaisir. + +--Je suppose qu'on me rserve pour quelque grande occasion, dit la +fuse. Sans nul doute c'est cela que a signifie. + +Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais. + +Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place. + +--videmment c'est une dputation, se dit la fuse. Je les recevrai avec +une sage dignit. + +Aussi mit-elle son nez l'air et commena-t-elle froncer les sourcils +comme si elle rflchissait quelque chose de trs important. Mais +les ouvriers ne firent pas attention elle jusqu' ce qu'ils la +dpassrent. + +Alors, l'un d'eux l'aperut. + +--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fuse! + +Et il la jeta dans le foss par dessus la muraille. + +--Mauvaise fuse! Mauvaise fuse! fit-elle, comme elle tournoyait en +l'air. Impossible! Fameuse fuse, voil ce que l'on a voulu dire. +Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de mme, et souvent les deux +choses sont identiques. + +Et elle tomba dans la vase. + +--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est +quelque station thermale la mode o l'on m'a envoye pour rtablir +ma sant. Mes nerfs sont certainement trs branls et j'ai besoin de +repos. + +Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit +vert pommel, nagea vers elle. + +--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Aprs tout il n'y +a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un foss et je +suis tout fait heureuse... Pensez-vous que l'aprs-midi sera chaude? +Certes, je l'espre, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel +malheur! + +--Hum! Hum! fit la fuse qui se mit tousser. + +--Quelle dlicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un +croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir, +vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux +canards prs de la maison du fermier et, sitt que la lune parat, nous +commenons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous +couter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire + sa mre qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit cause de +nous. Il est bien doux de se voir si populaire. + +--Hum! Hum! fit la fuse. + +Elle tait trs ennuye de ne pouvoir souffler mot. + +--Une voix dlicieuse certes! continua la grenouille. J'espre que vous +viendrez la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil + mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquite que le +brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le +moindre scrupule en faire son djeuner. Donc adieu! Je gote beaucoup +votre conversation, je vous assure. + +--Vous appelez cela une conversation, fit la fuse. Vous avez jas tout +le temps. Ce n'est pas une conversation. + +--Il faut toujours que quelqu'un coute, rpliqua la grenouille, et +j'aime faire tous les frais de la conversation. Cela conomis le +temps et pargne les querelles. + +--Mais j'aime la discussion, fit la fuse. + +--J'espre que non, rpliqua la grenouille d'un air de piti. Les +discussions sont extrmement vulgaires, car dans la bonne socit tout +le monde professe exactement les mmes opinions. Adieu derechef. Je vois +mes filles l-bas. + +Et la petite grenouille se remit nager. + +--Vous tes une personne bien agaante, dit la fuse, et bien mal +leve. Je dteste les gens qui parlent d'eux-mmes comme vous, quand on +a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle +de l'gosme et l'gosme est une chose dtestable, surtout pour +quelqu'un de mon caractre, car je suis bien connue pour ma nature +sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir +un meilleur modle. Maintenant que vous avez cette chance, htez-vous +d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller la cour. Je +suis trs estime la cour. Hier, le prince et la princesse se sont +maris en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car +vous tes provinciale. + +--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perche au haut +d'un grand jonc noir. Elle est partie. + +--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrter +de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'coute pas. J'aime +m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de +longues conversations avec moi-mme et je suis si profonde, que parfois +je ne comprends pas un mot de ce que je dis. + +--Alors vous devez tre certainement gradue en philosophie, fit la +libellule. + +Et elle dploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel. + +--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fuse. Je +suis sre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit; +nanmoins, a m'est gal. Un gnie comme le mien sera srement apprci +un jour. + +Et elle s'enfona un peu plus profondment dans la boue. + +Un peu aprs, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les +jambes jaunes et des pattes palmes et on la considrait comme une +grande beaut en raison de son dandinement. + +--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez? +Puis-je vous demander si vous tes ne ainsi ou si c'est le rsultat de +quelque accident. + +--Il est vident que vous avez toujours vcu la campagne. Autrement +vous sauriez qui je suis. Nanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait +draisonnable de s'attendre trouver les autres aussi remarquables que +soi-mme. Sans nul doute, vous serez tonne d'apprendre que je vole +dans les cieux et que je retombe en pluie d'tincelles d'or. + +--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en +quoi cela est utile qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs +comme un boeuf, si vous traniez une charrette comme un cheval, si vous +gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose. + +--Ma brave crature, dit la fuse d'un ton trs hautain, je vois que +vous appartenez la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais +utiles. Nous avons un certain clat et cela est plus que suffisant. Je +n'ai, moi-mme, nul got pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le +genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estim que +le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre + faire dans la vie. + +--Bien! Bien! fit la cane qui tait d'humeur trs pacifique et ne se +querellait jamais avec personne. Chacun a des gots diffrents. Je +souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez tablir ici votre +rsidence. + +--Que non pas! s'cria la fuse. Je ne suis qu'une visiteuse, une +visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien +ennuyeux. Il n'y a ici ni socit ni solitude. C'est tout fait +faubourg... J'irai sans doute la Cour, car je suis destine faire +sensation dans le monde. + +--J'ai aussi pens entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il +y a tant de choses o le besoin de rforme se fait sentir. J'ai donc +prsid, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votmes des +rsolutions blmant tout ce qui nous dplat. Nanmoins, cela ne parat +pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses +domestiques et je veille sur ma famille. + +--Je suis faite pour la vie publique et c'est l qu'est toute ma +parent, mme la plus humble. Partout o nous paraissons nous excitons +une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figur en personne, mais +quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses +domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des +choses plus hautes. + +--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane, +et cela me rappelle combien j'ai faim! + +Et la cane nagea sur la rivire en reprenant ses couac... couac... +couac... + +--Revenez, revenez, criait la fuse. J'ai beaucoup de choses vous +dire. + +Mais la cane ne faisait pas attention elle. + +--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit +mdiocre. + +Et elle s'enfona un peu plus dans la boue et se mettait rflchir +la beaut du gnie, quand soudain deux petits garons en blouse blanche +accoururent au bord du foss avec un chaudron et quelques fagots. + +--Ce doit tre la dputation, pensa la fuse et elle prit un air digne. + +--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bton. Je m'tonne qu'il soit +arriv ici. + +Et il retira la fuse du foss. + +--Vieux bton! gronda la fuse. Impossible! Il a voulu dire prcieux +bton. Prcieux bton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire +de la cour. + +--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera faire bouillir la +marmite. + +Ils entassrent les fagots, mirent la fuse sur le tas et voil le feu +pris. + +--C'est magnifique! cria la fuse. Ils me mettent en pleine lumire. De +la sorte chacun me verra. + +--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous +rveillerons, la marmite sera en bullition. + +Et ils se couchrent sur le gazon et fermrent les yeux. + +La fuse tait trs humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne +brlt. A la fin, cependant, le feu y prit. + +--Maintenant je vais partir, criait-elle. + +Et elle se redressait, et elle se raidissait. + +--Je sais que je vais monter plus haut que les toiles, plus haut que la +lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que... + +--Fizz, Fizz, Fizz! + +Elle s'leva dans les airs. + +--Dlicieux! criait-elle. Je monterai comme cela jamais. Quel succs +j'ai! + +Mais personne ne la voyait. + +Alors elle commena sentir une curieuse impression de fourmillement. + +--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je +ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an. + +Et, en effet, elle explosa. + +--Bang! Bang! Bang! fit la poudre. + +La poudre ne pouvait pas faire autrement. + +Mais nul ne l'entendit, mme les deux garons qui dormaient poings +ferms. + +De la fuse il ne resta que le bton qui tomba sur le dos d'une oie qui +faisait son tour de promenade autour du foss. + +--Ciel! s'cria t-elle. Voici qu'il pleut des btons. + +Et elle se jeta l'eau. + +--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fuse. + +Et elle expira. + + + + + +LE PRINCE HEUREUX + + +Tout en haut de la cit, sur une petite colonne, se dressait la statue +du Prince Heureux. + +Elle tait toute revtue de chvre-feuille d'or fin. Elle avait, en +guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait la +poigne de son pe. + +Aussi, on l'admirait beaucoup. + +--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du +Conseil de ville qui dsirait s'acqurir une rputation de connaisseur +en art. + +--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne +le prt pour un homme peu pratique. + +Et certes, il ne l'tait pas. + +--Pourquoi n'tes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mre +sensible son petit garon qui rclamait la lune. Le Prince Heureux +n'aurait jamais song demander quelque chose tout cri. + +--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout fait +heureux, murmurait un homme qui rien n'avait russi, en regardant la +merveilleuse statue. + +--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charit en +sortant de la cathdrale, vtus de leurs superbes manteaux carlates et +avec leurs jolies vestes blanches. + +--A quoi le voyez-vous? rpliquait le matre de mathmatiques, vous n'en +avez jamais vu un. + +--Oh! nous en avons vu dans nos rves, rpondaient les enfants. + +Et le matre de mathmatiques fronait les sourcils et prenait un air +svre, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de +rver. + +Une nuit, une petite Hirondelle vola tire d'ailes vers la cit. + +Six semaines avant, ses amies taient parties pour l'gypte, mais elle +tait demeure en arrire. + +Elle tait prise du plus beau des roseaux. + +Elle l'avait rencontr au dbut du printemps comme elle volait sur la +rivire la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte +avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'tait arrte pour lui +parler. + +--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au +but. + +Et le roseau lui avait fait un salut profond. + +Alors l'Hirondelle avait volet autour de lui, effleurant l'eau de ses +ailes et y traant des sillages d'argent. + +C'tait sa faon de faire sa cour, et ainsi s'coula tout l't. + +--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles. +Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille. + +En effet, la rivire tait toute couverte de roseaux. + +Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol. + +Quand elles furent parties, leur amie se sentit isole et commena se +lasser de son amoureux. + +--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit +volage, car il flirte sans cesse avec la brise. + +Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau +multipliait ses plus gracieuses politesses. + +--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime +les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer voyager avec moi. + +--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau. + +Mais le roseau secoua sa tte. Il tait trop attach son chez lui. + +--Vous vous tes jou de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux +Pyramides, adieu! + +Et l'Hirondelle s'en alla. + +Tout le long du jour, elle avait vol et, la nuit, elle arriva la +ville. + +--O chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espre que la ville aura fait +des prparatifs pour me recevoir. + +Alors, elle aperut la statue sur la petite colonne. + +--Je vais me percher l, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup +d'air frais. + +De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince +Heureux. + +--J'ai une chambre dore, se disait-elle doucement aprs avoir regard +autour d'elle. + +Et elle se prpara dormir. + +Mais, comme elle mettait sa tte sous son aile, voici qu'une large +goutte d'eau tomba sur elle. + +--Comme c'est curieux! s'cria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel, +les toiles sont tout fait claires et brillantes, et voil qu'il +pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment trange. Le roseau +aimait la pluie, mais c'tait pur gosme de sa part. + +Alors une nouvelle goutte vint tomber. + +--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit +l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de chemine. + +Et elle se dcidait prendre son vol plus loin. + +Mais avant qu'elle n'ouvrt ses ailes, une troisime goutte tomba. + +L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit... + +Ah! que vit-elle? + +Les yeux du Prince Heureux taient pleins de larmes, et les larmes +coulaient sur ses joues d'or. + +Son visage tait si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se +sentit envahie par la piti. + +--Qui tes-vous? dit-elle. + +--Je suis le Prince Heureux. + +--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle. +Vous m'avez presque trempe. + +--Quand j'tais vivant et que j'avais un coeur d'homme, rpliqua la +statue, je ne savais pas ce que c'tait que les larmes, car je vivais +au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entre au chagrin. +Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je +dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une trs haute +muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au del de +cette muraille, tout ce qui m'entourait tait si beau. Mes courtisans +m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'tais vraiment heureux +si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vcus, ainsi je mourus, et, +maintenant que je suis mort, ils m'ont huch si haut que je puis voir +toutes les laideurs et toutes les misres de ma ville, et quoique mon +coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer. + +--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle part elle. + +Elle tait trop bien leve pour faire tout haut aucune remarque sur les +gens. + +--L-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, l-bas, dans +une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fentres est ouverte +et, par elle, je puis voir une femme assise une table. Son visage est +amaigri et us. Elle a des mains paisses, rougeaudes, toutes piques +par l'aiguille, car elle est couturire. Elle brode des fleurs de la +Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la +cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit, +au coin de la chambre, gt son petit garon malade. Il a la fivre et il +demande des oranges. Sa mre n'a rien lui donner que de l'eau de la +rivire. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne +voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon pe? Mes pieds +sont attachs au pidestal et je ne puis bouger. + +--Je suis attendue en gypte, rpondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent +de de l sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientt elles +iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-mme dans +son cercueil de bois. Il est envelopp d'une toile jaune et embaum avec +des aromates. Autour de son cou, il a une chane de jade vert ple et +ses mains sont comme des feuilles sches. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagre? +L'enfant a tant soif et la mre est si triste. + +--Je ne pense pas que j'aime les enfants, rpondit l'Hirondelle. L't +dernier quand je sjournais au bord de la rivire, deux garons mal +levs, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des +pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, +nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille +clbre par son agilit, mais quand mme c'tait une marque d'irrespect. + +Mais le regard du Prince Heureux tait si triste que la petite +Hirondelle en fut toute chagrine. + +--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous +et je serai votre messagre. + +---Merci, petite Hirondelle, rpondit le prince. + +Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'pe du Prince, +et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la +ville. + +Elle passa sur la tour de la cathdrale o des anges taient sculpts en +marbre blanc. + +Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse. + +Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux. + +--Combien les toiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante +la force de l'amour! + +--Je voudrais que ma robe soit prte pour la bal officiel, +rpondit-elle. J'ai command d'y broder des fleurs de la passion, mais +les couturires sont si ngligentes. + +Elle passa sur la rivire et vit les lanternes suspendues au mat des +barques. + +Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des +affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre. + +Enfin, elle arriva la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil. + +L'enfant s'agitait fivreusement dans son lit et sa mre s'tait +endormie tant elle tait fatigue. + +L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la +table, sur le d de la couturire. + +Puis elle voleta doucement autour du lit, ventant de ses ailes le +visage de l'enfant. + +--Quelle douce fracheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux. + +Et il tomba dans un dlicieux sommeil. + +Alors l'Hirondelle s'en fut tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui +dit ce qu'elle avait fait. + +--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la +chaleur, et cependant il fait bien froid. + +--C'est parce que vous avez fait une bonne action, rpliqua le Prince. + +Et la petite Hirondelle commena rflchir et alors elle s'endormit. +Toutes les fois qu'elle rflchissait, elle s'endormait. + +Quand parut l'aube, elle vola vers la rivire et prit un bain. + +--Voil un remarquable phnomne! s'cria le professeur d'ornithologie +qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver! + +Et il crivit ce sujet une longue lettre une feuille locale. Tout +le monde la cita. Elle tait pleine de tant de mots qu'on ne pouvait +comprendre. + +--Ce soir je pars pour l'gypte, se disait l'Hirondelle. + +Et, cette perspective, elle tait toute joyeuse. + +Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le +sommet du clocher de l'glise. + +Partout o elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les +uns aux autres: + +--Combien cette trangre est distingue! + +Cela la remplissait de joie. + +Quand la lune se leva, elle retourna tire d'ailes vers le Prince +Heureux. + +--Avez-vous quelques commissions pour l'gypte? lui cria-t-elle. Je suis +sur mon dpart. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--On m'attend en gypte, rpondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y +envoleront vers la seconde cataracte. L l'hippopotame se couche parmi +les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trne de granit. +Toute la nuit il guette les toiles, et, quand l'toile du matin brille, +il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes +descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues +marines vertes et leurs rugissements sont bien plus clatants que les +rugissements de la cataracte. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout l-bas +de l'autre ct de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il +est pench sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre ct de +lui, il y a un bouquet de violettes fanes. Sa chevelure est brune et +frise. Ses lvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de +grands yeux rveurs. Il s'efforce de finir une pice pour le directeur +du thtre, mais il a trop froid pour crire davantage. Il n'y a pas de +feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces. + +--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait +rellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis? + +--Hlas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule +chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapports des +Indes il y a un millier d'annes. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour +lui. Il le vendra un joaillier. Il achtera de quoi se nourrir et de +quoi se chauffer et finira sa pice. + +--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela. + +Et elle se mit pleurer. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas +de l'tudiant. + +Il tait facile d'y pntrer, car il y avait un trou dans le toit. + +L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pice. + +Le jeune homme avait la tte plonge dans ses mains. Il n'entendit pas +le trmoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tte, il +vit le beau saphir couch sur les violettes fanes. + +--Je commence tre apprci, s'cria-t-il. Ceci vient de quelque riche +admirateur. Maintenant je puis finir ma pice. + +Et il semblait tout fait heureux. + +Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port. + +Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots +qui halaient d'normes caisses hors de la cale avec des cordes. + +--Ah-hisse! criaient-ils chaque caisse qui arrivait sur le pont. + +--Je vais en gypte, leur cria l'Hirondelle. + +Mais personne ne prenait garde elle et, quand la lune se leva, elle +retourna vers le Prince Heureux. + +--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--C'est l'hiver, rpliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera +bientt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les +crocodiles, couchs dans la boue, regardent paresseusement les arbres au +bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple +de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et +roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, +mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous +apporterai de l-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez +donns. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera +aussi bleu que la grande mer. + +--L-dessous, dans le square, rpliqua le Prince Heureux, stationne une +petite marchande d'allumettes. Elle a laiss tomber ses allumettes dans +le ruisseau et elles sont toutes gtes. Son pre la battra, si elle +ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni +souliers ni bas et sa petite tte est nue. Arrache-moi mon autre oeil et +donne-le lui, et son pre ne la battra pas. + +--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne +puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout fait aveugle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en +l'emportant. + +Elle s'abattit sur l'paule de la petite marchande d'allumettes et +glissa le joyau dans la paume de la main. + +--Le joli morceau de verre! s'cria la petite fille. + +Et, toute rieuse, elle courut chez elle. + +Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince. + +--Maintenant vous tes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous +pour toujours. + +--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez +en Egypte. + +--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle. + +Et elle s'endormit entre les pieds du Prince. + +Le jour suivant, elle se campa sur l'paule du Prince et lui conta des +rcits de ce qu'elle avait vu dans des pays tranges. + +Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues ranges, sur +les rives du Nil et pchent coups de bec des poissons d'or, du Sphynx +qui est aussi vieux que le monde, vit dans le dsert et connat toutes +choses; des marchands qui marchent lentement prs de leurs chameaux et +roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de +la Lune, qui est noir comme l'bne et adore un grand bloc de cristal; +du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prtres sont +chargs de nourrir de gteaux de miel; et des pygmes qui naviguent sur +un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre +avec les papillons. + +--Chre petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses +choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les +femmes. Il n'y a pas de mystre aussi grand que la misre. Vole par ma +ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois. + +Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches +qui se rjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants +taient assis leurs portes. + +Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages ples d'enfants +mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires. + +Sous les arches d'un pont, deux petits enfants taient couchs dans les +bras l'un de l'autre pour tcher de se tenir chaud. + +--Comme nous avons faim! disaient-ils. + +--Il ne faut pas rester couchs ici! leur cria le sergent de ville. + +Et ils s'loignrent sous la pluie. + +Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle +avait vu. + +--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; dtachez-le feuille feuille +et donnez-le mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut +les rendre heureux. + +Feuille feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu' ce que le +Prince Heureux n'et plus ni clat ni beaut. + +Feuille feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages +des enfants devinrent roses, ils rirent et jourent par la rue. + +--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils. + +Alors la neige arriva, et aprs la neige la glace. + +Les rues semblaient tre ferres d'argent tant elles brillaient et +tincelaient. De longs glaons, tels que des poignards de cristal, +taient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait +de fourrures et les petits garons portaient des toques carlates et +patinaient sur la glace. + +La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle +ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle +picorait les miettes la porte du boulanger, quand le boulanger ne la +regardait pas, et essayait de se rchauffer en battant des ailes. + +Mais, la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la +force de voler encore une fois sur l'paule du Prince. + +--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main. + +--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite +Hirondelle, dit le Prince. Vous avez sjourn trop longtemps ici, mais +il faut me baiser sur les lvres, car je vous aime. + +--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais +aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, +n'est-ce pas? + +Et elle baisa le Prince Heureux sur les lvres et tomba morte ses +pieds. + +A ce moment, un singulier craquement rsonna l'intrieur de la statue +comme si quelque chose s'tait bris. + +Le fait est que le coeur de plomb s'tait fendu en deux. + +Vraiment il faisait un terrible froid. + +De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous +la statue avec les conseillers de la ville. + +Comme ils dpassaient le pidestal, il leva la tte vers la statue. + +--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble dguenill! + +--Il est vraiment dguenill! dirent les conseillers de ville qui +taient toujours de l'avis du maire et eux aussi levrent la tte pour +regarder la statue. + +--Le rubis de son pe est tomb, ses yeux ne sont plus en place et il +n'est plus du tout dor, dit le maire. Bref, il ne vaut gure plus qu'un +mendiant. + +--Gure plus qu'un mendiant! firent cho les conseillers de ville. + +--Et voici qu'il a ses pieds un oiseau mort, continua le maire. +Vraiment il faudra faire promulguer un arrt pour dfendre aux oiseaux +de mourir ici. + +Et le secrtaire de ville prit note de cette ide. + +Alors on renversa la statue du Prince Heureux. + +--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus rien! dit le professeur +d'art l'Universit. + +Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire runit le +conseil en assemble pour dcider ce que l'on ferait du mtal. + +--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par +exemple. + +--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville. + +Et ils se querellrent. + +La dernire fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient +toujours. + +--Quelle trange chose! dit le contre-matre de la fonderie. Ce coeur de +fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux +rebuts. + +Les fondeurs le jetrent sur le tas de dtritus o gisait l'Hirondelle +morte. + +--Apporte-moi les deux choses les plus prcieuses de la ville, dit Dieu + l'un de ses anges. + +Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort. + +--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit +oiseau chantera ternellement et, dans ma cit d'or, le Prince Heureux +redira mes louanges. + + + + + +LE ROSSIGNOL ET LA ROSE + +--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses +rouges, gmissait le jeune tudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a +pas une rose rouge. + +De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit. + +Il regarda travers les feuilles et s'merveilla. + +--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'tudiant. + +Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes. + +--Ah! de quelle chose minime dpend le bonheur! J'ai lu tout ce que les +sages ont crit; je possde tous les secrets de la philosophie et faute +d'une rose rouge voil ma vie brise. + +--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je +l'ai chant, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis +son histoire aux toiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est +fonce comme la fleur de la jacinthe et ses lvres sont rouges comme +la rose qu'il dsire, mais la passion a rendu son visage ple comme +l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front. + +--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune tudiant et mes +amours seront de la fte. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera +avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la +serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tte sur mon paule et sa main +treindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin. +Alors je demeurerai seul et elle me ngligera. Elle ne fera nulle +attention moi et mon coeur se brisera. + +--Voil bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que +je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Srement +l'amour est une merveilleuse chose, plus prcieuse que les meraudes et +plus chre que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer, +car il ne parat pas sur le march. On ne peut l'acheter au marchand ni +le peser dans une balance pour l'acqurir au poids de l'or. + +--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune tudiant. +Ils joueront de leurs instruments cordes et mes amours danseront au +son de la harpe et du violon. Elle dansera si lgrement que son pied +ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours +s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je +n'ai pas de roses rouges lui donner. + +Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et +pleurait. + +--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lzard vert, comme il courait +prs de lui, sa queue en l'air. + +--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait la poursuite d'un +rayon de soleil. + +--Mais pourquoi donc? murmura une pquerette sa voisine d'une douce +petite voix. + +--Il pleure cause d'une rose rouge. + +--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule! + +Et le petit lzard, qui tait un peu cynique, rit gorge dploye. + +Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'tudiant, demeura +silencieux sur l'yeuse et rflchit au mystre de l'amour. + +Soudain il dploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor. + +Il passa travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il +traversa le jardin. + +Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il +vola vers lui et se campa sur une menue branche. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tte. + +--Mes roses sont blanches, rpondit-il, blanches comme l'cume de la mer +et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver +mon frre qui crot autour du vieux cadran solaire et peut-tre vous +donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran +solaire. + +--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tte. + +--Mes roses sont jaunes, rpondit-il, aussi jaunes que les cheveux des +sirnes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse +qui fleurit dans les prs, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux. +Mais allez vers mon frre qui crot sous la fentre de l'tudiant et +peut-tre vous donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fentre de +l'tudiant. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais l'arbre secoua sa tte. + +--Mes roses sont rouges, rpondit-il, aussi rouges que les pattes des +colombes et plus rouges que les grands ventails de corail que l'ocan +berce dans ses abmes, mais l'hiver a glac mes veines, la gele a +fltri mes boutons, l'ouragan a bris mes branches et je n'aurai plus de +roses de toute l'anne. + +--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose +rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une? + +--Il y a un moyen, rpondit le rosier, mais il est si terrible que je +n'ose vous le dire. + +--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide. + +--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la btir de +notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre +coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuye des pines. Toute +la nuit vous chanterez pour moi et les pines vous perceront le coeur: +votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien. + +--La mort est un grand prix pour une rose rouge, rpliqua le rossignol, +et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois +verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son +char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubpines. Elles +sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la valle et les +bruyres qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la +vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau compar au coeur d'un homme? + +Alors il dploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa + travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le +bois. + +Le jeune tudiant tait toujours couch sur le gazon l o le rossignol +l'avait laiss et les larmes n'avaient pas encore sch dans ses beaux +yeux. + +--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre +rose rouge. Je la btirai de notes de musique au clair de lune et la +teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en +retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus +sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la +puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son +corps couleur de flammes, ses lvres sont douces comme le miel et son +haleine est comme l'encens. + +L'tudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put +comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les +choses qui sont crites dans les livres. + +Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit +rossignol qui avait bti son nid dans ses branches. + +--Chantez-moi une dernire chanson, murmura-t-il. Je serai si triste +quand vous serez parti. + +Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix tait comme l'eau +jaseuse d'une fontaine argentine. + +Quand il eut fini sa chanson, l'tudiant se releva et tira son calepin +et son crayon de sa poche. + +--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'alle, le rossignol a +une indniable beaut, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En +fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle +sincrit. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu' la +musique et, tout le monde le sait, l'art est goste. Certes, on ne peut +contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela +n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique. + +Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se +mit penser ses amours. + +Un peu aprs, il s'endormit. + +Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier +et plaa sa gorge contre les pines. + +Toute la nuit, il chanta sa gorge appuye contre les pines et la froide +lune cristalline s'arrta et couta toute la nuit. + +Toute la nuit, il chanta et les pines pntraient de plus en plus avant +dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps. + +D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garon et +d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose +merveilleuse, ptale aprs ptale, comme une chanson suivait une +chanson. + +D'abord, elle tait ple comme la brume qui flotte sur la rivire, ple +comme les pieds du matin et argente comme les ailes de l'aurore. + +La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait +l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un +lac. + +Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus troitement contre +les pines. + +--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait le rosier, ou +le jour reviendra avant que la rose ne soit termine. + +Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines et son +chant coula plus clatant, car il chantait comment clot la passion dans +l'me de l'homme et d'une vierge. + +Et une dlicate rougeur parut sur les ptales de la rose comme rougit le +visage d'un fianc qui baise les lvres de sa fiance. + +Mais les pines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol, +aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un +rossignol peut empourprer le coeur d'une rose. + +Et la rose cria au rossignol de se presser plus troitement contre les +pines. + +--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour +surviendra avant que la rose ne soit termine. + +Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines, et les +pines touchrent son coeur, et en lui se dveloppa un cruel tourment de +douleur. + +Plus amre, plus amre tait la douleur, plus imptueux, plus imptueux +jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort, +l'amour qui ne meurt pas dans la tombe. + +Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre +tait la couleur des ptales et pourpre comme un rubis tait le coeur. + +Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencrent +battre et un nuage s'tendit sur ses yeux. + +Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose +l'touffait la gorge. + +Alors son chant lana un dernier clat. + +La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le +ciel. + +La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses +ptales l'air froid du matin. + +L'cho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et veilla de +leurs rves les troupeaux endormis. + +Le chant flotta parmi les roseaux de la rivire et ils portrent son +message la mer. + +--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie. + +Mais le rossignol ne rpondit pas: il tait couch dans les hautes +gramines, mort le coeur transperc d'pines. + +A midi, l'tudiant ouvrit sa fentre et regarda au dehors. + +--Quelle trange bonne fortune! s'cria-t-il, voici une rose rouge! Je +n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis +sr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqu. + +Et il se pencha et la cueillit. + +Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose la +main. + +La fille du professeur tait assise sur le pas de la porte. Elle +dvidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien tait couch + ses pieds. + +--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une +rose rouge, lui dit l'tudiant. Voil la rose la plus rouge du monde. +Ce soir, vous la placerez prs de votre coeur et, quand nous danserons +ensemble, elle vous dira combien je vous aime. + +Mais la jeune fille frona les sourcils. + +--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, rpondit-elle. +D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoy quelques vrais bijoux et +chacun sait que les bijoux cotent plus que les fleurs. + +--Oh! ma parole, vous tes une ingrate! dit l'tudiant d'un ton colre. + +Et il jeta la rose dans la rue o elle tomba dans le ruisseau. + +Une lourde charrette l'crasa. + +--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous tes bien mal +lev. Et qu'tes-vous aprs tout? un simple tudiant. Peuh! je ne crois +pas que vous ayez jamais de boucles d'argent vos souliers comme en a +le neveu du chambellan. + +Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison. + +--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'tudiant en revenant sur ses +pas. Il n'est pas la moiti aussi utile que la logique, car il ne peut +rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait +croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du +tout pratique et comme notre poque le tout est d'tre pratique, je +vais revenir la philosophie et tudier la mtaphysique. + +L dessus, l'tudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre +poudreux et se mit lire. + + + + + + +LE GANT GOSTE + + +Chaque aprs-midi, quand ils revenaient de l'cole, les enfants avaient +l'habitude d'aller jouer dans le jardin du gant. + +C'tait un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. et l, sur +le gazon, de belles fleurs brillaient comme des toiles et il y avait +douze pchers qui, au printemps, fleurissaient une dlicate floraison +rose et blanche et l'automne portaient de beaux fruits. + +Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si dlicieusement +que les enfants d'ordinaire arrtaient leur jeu pour les couter. + +--Comme nous sommes heureux ici! s'criaient-ils les uns aux autres. + +Un jour, le gant revint. + +Il avait t visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait sjourn +sept ans chez lui. Aprs que ces sept annes furent rvolues, il avait +dit tout ce qu'il avait dire, car sa conversation avait des limites et +il rsolut de rentrer dans son chteau. + +En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin. + +--Que faites-vous l? cria-t-il d'une voix trs aigre. + +Et les enfants s'enfuirent. + +--Mon jardin est moi seul, reprit le gant. Tout le monde doit +comprendre cela et je ne permettrai personne qu' moi de s'y battre. + +Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaa un criteau. + + Dfense d'entrer + sous peine + de + poursuites + +C'tait un gant goste. + +Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de rcration. + +Ils essayrent de jouer sur la route, mais la route tait trs poudreuse +et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas. + +Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leons taient termines de se +promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui +tait par del. + +--Que nous y tions heureux! se disaient-ils les uns aux autres. + +Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs +et de petits oiseaux. + +Dans le jardin seul du gant goste, c'tait encore l'hiver. + +Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait +plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir. + +Une fois, une belle fleur leva sa tte au-dessus du gazon, mais quand +elle vit l'criteau, elle fut si attriste la pense des enfants +qu'elle se laissa retomber terre et se rendormit. + +Les seules se rjouir, ce furent la neige et la glace. + +--Le printemps a oubli ce jardin, s'criaient-elles. Alors nous allons +y vivre toute l'anne. + +La neige tala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revtit +d'argent tous les arbres. + +Alors elles invitrent le vent du Nord faire un sjour chez elles. + +Il accepta et vint. + +Il tait envelopp de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin +et renversait chaque instant des chemines. + +--C'est un endroit dlicieux, disait-il. Nous demanderons la grle de +nous faire visite. + +La grle arriva, elle aussi. + +Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit +du chteau jusqu' ce qu'elle et bris beaucoup d'ardoises et alors +elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui tait possible. Elle +tait habille de gris et son souffle tait de glace. + +--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long venir, +disait le gant goste quand il se mettait la fentre et regardait +son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change. + +Mais le printemps ne venait pas. L't non plus. + +Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en +donna aucun au jardin du gant. + +--Il est par trop goste, dit-il. + +Et toujours c'tait l'hiver chez le gant et le vent du Nord, et la +grle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres. + +Un matin, le gant, dj veill, tait couch dans son lit, quand il +entendit une musique dlicieuse. Elle fut si douce ses oreilles qu'il +crut que les musiciens du roi devaient passer par l. + +En ralit, c'tait une petite linotte qui chantait devant sa fentre, +mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter +dans son jardin qu'il lui sembla que c'tait la plus belle musique du +monde. + +Alors la grle cessa de danser sur la tte du gant et le vent du Nord +de rugir. Un dlicieux parfum arriva lui travers la croise ouverte. + +--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le gant. + +Et il sauta du lit et regarda. + +Que vit-il? + +Il vit un spectacle trange. + +Par une petite brche dans la muraille, les enfants s'taient glisss +dans le jardin et s'taient juchs sur les branches des arbres. Sur tous +les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres +taient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'taient +couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la +tte des enfants. + +Les oiseaux voletaient de l'un l'autre et gazouillaient avec dlices +et les fleurs dressaient leurs ttes dans l'herbe verte et riaient. + +C'tait un joli tableau. + +Dans un seul coin, c'tait encore l'hiver, dans le coin le plus loign +du jardin. + +L il y avait un tout petit enfant. Il tait si petit qu'il n'avait pu +atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en +pleurant amrement. + +Le pauvre arbre tait encore tout couvert de glace et de neige et le +vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui. + +--Grimpe donc, petit garon, disait l'arbre. + +Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le +garonnet tait trop petit. + +Le coeur du gant fondit quand il regarda au dehors. + +--Combien j'ai t goste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le +printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garon +sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin +sera jamais le lieu de rcration des enfants. + +Il tait vraiment trs repentant de ce qu'il avait fait. + +Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de faade et +descendit dans le jardin. + +Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifis qu'ils prirent +la fuite et le jardin redevint hivernal. + +Seul le petit enfant ne s'tait pas enfui, car ses yeux taient si +pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le gant. + +Et le gant se glissa derrire lui, le prit gentiment dans ses mains et +le dposa sur l'arbre. + +Et l'arbre aussitt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et +le petit garon tendit ses deux bras, les passa autour du cou du gant +et l'embrassa. + +Et les autres enfants, quand ils virent que le gant n'tait plus +mchant, accoururent et le printemps arriva avec eux. + +--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le gant. + +Et il prit une grande hache et renversa la muraille. + +Et quand les gens s'en allrent au march midi, ils trouvrent le +gant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait +jamais vu. + +Toute la journe, ils jourent, et, le soir ils vinrent dire adieu au +gant. + +--Mais o est votre petit compagnon, dit-il, le garon que j'ai huch +sur l'arbre? + +C'tait lui que le gant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrass. + +--Nous ne savons pas, rpondirent les enfants: il est parti. + +--Dites-lui d'tre exact venir ici demain, reprit le gant. + +Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas o il habitait et +qu'avant ils ne l'avaient jamais vu. + +Et le gant devint tout triste. + +Chaque aprs-midi, la sortie de l'cole, les enfants venaient jouer +avec le gant, mais on ne revit plus le petit garon qu'aimait le gant. +Il tait trs bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier +petit ami et souvent il en parlait. + +--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire. + +Les annes passrent et le gant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait +plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et +regardait jouer les enfants et admirait son jardin. + +--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les +plus belles des fleurs. + +Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fentre. +Maintenant il ne dtestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le +sommeil du printemps et le repos des fleurs. + +Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention. + +Certes, c'tait une vision merveilleuse. + +A l'extrmit du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies +fleurs blanches. Ses branches taient toutes en or et des fruits +d'argent y taient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garon +qu'il aimait. + +Le gant dgringola les escaliers, transport de joie et entra dans le +jardin. Il se hta travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et, +quand il fut tout prs de lui, son visage rougit de colre et il dit: + +--Qui donc a os te blesser? + +Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux +clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds. + +--Qui a os te blesser? cria le gant, dis-le moi. Je vais prendre une +grande pe et je le tuerai. + +--Non, rpondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour. + +--Qui est-ce? dit le gant. + +Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit +garon. + +Et le garon sourit au gant et lui dit: + +--Vous m'avez laiss jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous +viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis. + +Et, quand les enfants arrivrent cet aprs-midi-l, ils trouvrent le +gant tendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches. + + + + +NOUVELLES PUBLIES EN AMRIQUE + + +Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau +d'orange,_ ont t publies dans une revue amricaine aprs la mort +d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que +l'authenticit nous en paraisse minemment suspecte. + + + + +EGO TE ABSOLVO + +I + +Sous leurs brets bleus noircis par la poudre, souills par la poussire +des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec +leur peau bistre, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq +longues semaines, ils tranent les routes, presque sans sommeil, +presque sans repos, faisant toute heure le coup de feu avec une rage +croissante. + +N'en finira-t-on pas avec ces bandits rpublicains? Don Carlos leur +avait, cependant, promis qu'aprs les fatigues d'Estella, l'Espagne +serait eux. + +Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser +le sang qui les maintient debout, si las, si puiss qu'ils se sentent. + +Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exils morts de faim et de misre +sur le sol tranger, ils ont des colres de fauves contre ces rguliers +qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais +o ils ont jur de replacer le roi lgitime pour se partager, sur les +marches du trne rtabli, les dignits du royaume et les richesses des +vaincus. + +Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas +que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux +compte de meurtres impunis, de pillages sans ranon, d'incendies sans +revanche. + +Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur lui! Il +paie pour les autres, pour ceux qui s'chappent. + +--Frre, il faut mourir, lui dit-on en le collant une roche. + +L'homme esquisse un signe de croix et, sitt que sa main redescend +dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, aligns dix pas de sa +poitrine, crachent la mort. + +L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus. + +Les vautours des Pyrnes font le reste. + +Si, sa soutane retrousse, le cur Miralles, un petit homme replet et +courb, les yeux brids, passe porte des fusilleurs, il accroche son +fusil sa ceinture et absout ou bnit le mourant d'un geste rapide. + +Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert +inspecter rochers ou bois de chnes, il confesse le prisonnier. + +Dame, un gnral est responsable de la vie de sa troupe! + +Rpublicain soit, mais catholique, le rgulier ne semble pas surpris de +cet trange double rle du prtre soldat. + +Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas +tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laiss prendre et que +s'il avait pris il fusillerait. + +Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau +de paysan arrach la glbe pour se courber sous le harnais militaire. + +Puis, quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaante, +immdiate, inluctable! + +Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses +paquets pour se prsenter en bon ordre quand on fera son entre dans +l'invitable l-bas. + + + +II + +Ce soir-l, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega tait en +sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournrent +le sentier de Buenavista. + +Au hasard il tira. + +Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut lui avant qu'il n'eut le +temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil, +le Navarrais ne sut point tirer. + +La femme tait belle, dsirable, avec ses longs cheveux, noirs +descendant en cascade jusqu' ses mollets, ses lvres rouges, ses yeux +brillants. + +Pedro Carrega, pour sa prisonnire, oublia la querelle de don Carlos et +de la Rpublique. + +La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey +neto_. Elle lui prouva qu'elle ne dtestait pas les caresses parfumes + la poudre de guerre et que Pedro Carrega tait sinon le plus beau des +mortels, du moins le plus choy des vainqueurs, entre les grosses masses +de pierre du chaos de Mallorta. + +Les deux bras de la prisonnire enserraient encore d'un collier presque +mordor le cou hal de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa +faction. + +--Eh! doucement, fit-il, part deux, seor caballero. Les nuits sont +fraches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que +tu es homme de prcaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des +bras tides et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami! + +Carrega se leva et poussant derrire lui sa prisonnire: + +--Ton tour, freluquet. O rgne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les +nuits sont fraches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine +a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est moi, comme la +Navarre est au roi Carlos, fils de Juive! + +Joaquin Martinez paula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un +bond de sauvagesse, dtourna le fusil et envoya la balle se perdre dans +les nuages. + +Haussant les paules, Martinez jeta l'arme dcharge et, d'un coup de +navaja en plein ventre, coucha terre la prisonnire de Carrega. + +--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lanant en avant en brandissant +sa carabine. + +Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lvres la +kyrielle des blasphmes. + +Une cume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de +sang que rendait le corps de la femme ventre. + +Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait. + +Martinez n'essaya pas de nier la querelle. + +De ses yeux aux arcades presque dnudes de sourcils par un crachement +de mauvais fusil, le cur bandoulier embrassa toute la scne. + +--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommode +d'un sale coup de couteau! a t'a bien servi, beau niais! Au moins +Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garon, reprit-il en +s'adressant Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de +vouloir voler le butin de son camarade. Hol! vous autres, laissez-moi +confesser ce paen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton +_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition. + +--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bndiction... +Porcs, satans fils de catins, qui s'gorgent pour une femelle! + +Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brla la +cervelle sur les deux cadavres. + +--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientt le roi +Carlos n'aurait plus d'arme! + + + +OLD BISHOP'S + + +C'tait un soir l'patant. + +Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canaps avec +lord Stephen Algernon Sydney, l'trange exil volontaire, qui a fui de +ce ct de la Manche les dnonciations furieuses d'un pre, comme on +n'en voit gure. + +Tout coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours +entre ses doigts, sans jamais l'allumer, leva la voix: + +--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? moins que vous ne soyez +fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a +bien des chances pour que vous me rpondiez par la ngative? + +--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers +de Philas Fogg ont si souvent empch de dormir qu'il a russi, l'an +pass, aprs trois tentatives moins heureuses, faire son tour du monde +en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis +ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham. +Nottingham, chef-lieu du comt de ce nom, au confluent de la Leen et +de la Trent, 200 kilomtres N.O. de Londres, ville fort ancienne +fortifie par Guillaume le Conqurant, sige de plusieurs parlements. +Fabriques de chles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faences, +grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, chteau et muse, +magnifiques hpitaux. 193,591 habitants. Ceci pour vous prouver, mon +cher lord, qu'il y a au moins un Franais l'patant qui sait sa +gographie. + +--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement song contester +vos connaissances gographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez +parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai +dans les annes qu'il me reste vivre, mais la science gographique ou +la vue dans l'espace des difices d'une ville sont choses diffrentes, +et je ne m'attendais pas trouver ici un homme pour qui la caverne de +Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets. + +De Cerneval, qui tait de mchante humeur, ce soir-l, esquissa un geste +railleur: + +--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin +Hood, ou que ceux de cette fort qui n'est qu'un vulgaire champ de +course. + +--Un champ de course, mon cher comte, o l'on... flirte 9 heures du +soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si +je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du +cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs, +car, si l'on y flirte 9 heures du soir, la face de la lune et des +policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de dranger les flirteurs, +minuit on y gorgille ou plutt on y gorgillait, il y a encore quelques +lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez, +mon cher comte, vous qui avez travers les _plazas_ de Montevideo et les +_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la +noche_. + +--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir +en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la +Constitucion de toutes les capitales de l'Amrique du Sud, et nous ne +serons pas plus avancs, interjeta son tour le gros Loiselier, que +l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus +amuser. Vous avez une faon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle +ressemble fort celle de l'Intim. + + Il dit fort posment ce dont on n'a que faire + Et court le grand galop quand il est son fait, + +Et cette faon-l est absolument dsagrable un homme qui digre. +Contez, je le veux bien, mais contez d'une manire harmonique, comme +disait cet animal de Lippmann. + +--Ne vous fchez pas, Loiselier, ne vous fchez pas. Se fcher est +encore plus mauvais pour un homme qui digre et, vous le savez, mon +cher, la premire colre, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi +coutez-moi, calmement, posment, gracieusement, comme si j'tais la +gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la +bouche en cul de poule, mon gros pre... Je suis, d'ailleurs, au coeur +de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de +Montevideo, il faut votre myopie pour me croire loign des cavaliers du +brouillard de Nottingham, qui sont les hros de mon anecdote,--car ce +n'est qu'une anecdote. + +Vous le savez, j'ai frquent bon nombre de gens mal fams dans mon +existence. + +Je n'ai pas ce sujet les prjugs vulgaires. + +J'ai plus d'estime pour un Jack l'ventreur quelconque que pour +l'opulent bijoutier aux aiguilles. tait-ce un bijoutier, Loiselier? Ce +devait tre plutt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus +volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce +Ladislas Tligny que vous avez expuls l'autre mois et qui avait dup +jusqu' monsieur de Cerneval. + +J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrtien un +personnage qui m'inspirt de prime abord autant d'antipathie que +l'ancien gelier Dickson, mais cette honnte crapule, cent fois pire + coup sr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la +paille humide des cachots, avait un rpertoire de souvenirs tous +plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambr en +compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il +vous en dgoisait une vraie fanfare. + +J'ai lu les mmoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en +quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bire ct des +souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry +ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'ducation des bourreaux est +singulirement nglige de notre temps. Dickson, au contraire, avait au +suprme degr le don de la prsentation: il faisait vivre les hros de +ses historiettes. + +Pauvre Dickson, il tait comme la vierge de votre pote, celle qui +aimait trop le bal, il gotait trop le rhum, c'est ce qui l'a tu. Moi +je gotais trop ses rcits. De la sorte un jour nous avons entam +la cinquime bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus +rveill. + +Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matire + quelques semaines de rcits, rien qu'avec ses souvenirs du Old +Bishop's de Nottingham o s'tait coule son enfance prs de son +gelier de pre. + +J'avais pens lui lever une statue en face de celle de William +Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par +an exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous +forme de subventions aux hpitaux et aux asiles de vieillards. + +La municipalit de Nottingham a jug dplac ce rapprochement du +grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce +rapprochement qui me charmait. + +Mon excellent pre, dans son mmoire contre moi a mis cette proposition, +qu'il qualifie d'infme, au premier rang des preuves irrfutables de mon +immoralit. + +Loiselier grimaa un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc +clat de rire. + +--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The +Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste, +une demi douzaine confis aux bons soins du pre de mon ami Dickson +sous les votes paisses de Old Bishop's, quand il reut la visite d'un +chirurgien connu de Nottingham. + +Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstin +pour ce que l'on appelle les droits personnels. + +Chez vous, quand on parle de la dignit humaine, c'est, je crois, un +point de vue tout moral: de l'autre ct du dtroit, on place la dignit +humaine ailleurs. Simple question de latitude. + +Cela n'empche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au +fond la diffrence pour le guillotin ou le pendu. + +Mais tandis qu' Paris le corps d'un guillotin est en quelque sorte +livr de droit aux expriences de la facult, de mme que les morts de +vos hpitaux appartiennent aux amphithtres d'autopsie,--ce qui est +bien plus naturel puisqu'tant misreux ils sont plus coupables que +les sclrats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express +consentement du corps d'un pendu. + +D'o la ncessit pour les chirurgiens, qui ont le got de l'tude, de +visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamns, afin +de les dcider passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas +leur me, mais leur guenille. + +C'est l que mne le respect de la dignit du pays de mon vnr pre. + +Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's taient tout aussi pntrs +que notre lgislation de ce sentiment de la dignit humaine. Ils +consentaient tre pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, +mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur. + +Ni or, ni banknotes, ni allchantes promesses de beuveries et franches +lippes, comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs +cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navr +de son insuccs, quand il songea demander au pre Dickson si Old +Bishop's ne contenait aucun condamn mort. + +--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un +gentleman, celui-l!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson, +en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de +difficile dire. + +Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'cureuil, cet amour de +moulin o les condamns se livrent tour de rle une si expressive +mimique, vous avez cru peut-tre que c'tait l un supplice du +moyen ge: pas du tout, mon cher. C'est une pnalit moderne, une +amlioration. Le supplice ancien tait plus cruel; mais aussi en +ces temps reculs il n'y avait pas plus de tlgraphistes _ad usum +principis_, que de pages d'opra pour les financiers de votre genre. + +L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau. + +Aprs son complet insuccs dans les autres cachots, le chirurgien fut +tout surpris de trouver dans le failli fils du diable un homme qui +il ne rpugnait nullement d'accepter trois guines. + +Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin +bien en rgle. + +Trois jours s'coulrent. + +Le client du chirurgien faisait bombance. + +La premire guine s'tait fondue comme par enchantement. + +Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous +forme de liquides aussi varis qu'alcooliss, qu'absorbait le gosier du +prisonnier. + +A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progniture, +sentait crouler son mpris pour le failli fils du diable. + +Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui +brlait de convoitise, il se dcida lier conversation avec son hte et +comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagrent +ds lors des rasades. + +--Mais enfin, disait mlancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient +ensemble la dernire bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra +supporter la pense que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair. +Cela me dchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un +attendrissement d'ivrogne. + +--Pas si bte, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte: +sera trangl pour tre ensuite brl au lieu des excutions. Je +connais les lois, mon cher ami, il ne dpend de personne, mme du banc +du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien dissquera mes +cendres si bon lui semble. J'entends tre brl et je serai.... + +Le petit La Salcte entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille +son habitude. + +--Vous bavardez, messieurs, et l'Opra-Comique flambe. + +En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-l +que lord Stephen Algernon Sydney eut la tte broye par une poutre en +travaillant tirer des flammes le petit sujet Cavanier premire, nous +n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de +Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable rputation que le +pre de lord Algernon avait faite son fils et qu'en un si fier mpris +du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade. + + + + +LA PEAU D'ORANGE + + +I + +J'tais tout frachement en possession de mon diplme de doctorat, et, +la clientle venant lentement, j'avais de longues heures pour flner +dans les cliniques. + +C'est l que je connus John Mrdith. + +Mdecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de mdecine, +le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fmes +en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est vingt-trois ans entre +jeunes gens du mme ge et des mmes gots. + +J'emmenai Mrdith chez mes cousins Carterac o je m'imaginais avoir +dcouvert ma _moiti d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette +petite bcasse d'Angle qui entra au couvent avant que je fusse bien +fix sur mes sentiments. + +Mrdith, lui me prsenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur. +Il habitait, avec la trs jeune femme, au printemps de laquelle il eut +la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonne de lierres +et de glycines, dans un grand parc, faible distance de la gare de +Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures +et demie, Mrdith et moi, comme madame Babington, qui tait franaise +et catholique, rentrait de la messe, dite cette charmante glise +de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art faire honte aux +cathdrales de province. + +Nous passions la journe sur la terrasse embaume de senteurs de +citronnelles, bavarder avec le vieux lord ou couter le piano de +lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berante harmonie, +ou bien nous allions dans les bois cueillir les chvrefeuilles en fleurs +ou les premiers lilas. + +Gnralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mrdith se +faire le chevalier servant de madame Marcelle. + +Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour, +les bras chargs de bouquets et de verdure. + +Chose trange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour +et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en taient +cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme +d'un vieil oncle et le neveu qui doit hriter de cet oncle. + +Mrdith, qui j'avais fait l'observation du contraste des deux +attitudes, que j'avais remarques en eux, me rpondit avec une +spontanit pleine d'humour. + +--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa prsence +auprs de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle dteste +cordialement son neveu: mes visites son mari l'ennuient. Mais quand +nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui +aiment la marche, les grands arbres, la brise frache, l'air irrespir +des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans, +un esprit ptillant. Je ne suis pas de beaucoup son an et l'on ne me +dit point sot. Bref, nous ne songeons qu' nous amuser et jouir de +la vie pendant notre promenade, quittes reprendre nos attitudes +d'hostilit courtoise en nous rapprochant du logis. + +Je rpliquai Mrdith que je ne comprenais pas que l'amie dans les +bois ne ft pas l'amie la maison et que sa psychologie me semblait +bien subtile. + +--Je n'ai pas dit _amie_, me rpliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est +tout diffrent. Il n'y a pas d'amiti possible entre la femme de mon +oncle et moi: la camaraderie n'engage rien. + +Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-l, je songe que peut-tre au fond +j'tais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchant +que Mrdith lui battit si froid. + +Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, tait probablement ce +qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angle. + +Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je frquentais +le toit hospitalier de lord William,--c'tait le 14 juin 188.,--nous +djeunions tous quatre dans la petite salle manger Renaissance. + +Nous en tions au dessert et madame Marcelle, la mode anglaise, fit +apporter les vins. + +Gnralement elle restait table et se proccupait d'empcher lord +William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de +Corton. + +Mais, ce jour-l, elle me parut plonge dans une profonde distraction. + +Comme j'ai toujours t un trs petit buveur, je laissai les deux +Anglais se faire raison et j'observai ma voisine. + +Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier +par quartier. + +D'abord, avec son couteau fruits, elle la dcoupa en longues lanires; +puis, elle subdivisa les lanires en petits losanges; enfin, elle runit +les petits losanges en un tas au milieu de son assiette. + +Et, paraissant alors s'intresser soudain la conversation de son mari, +elle coupa de deux ou trois observations brves le rcit, qu'il faisait, +d'une croisire dans les mers de Chine. + +Puis, elle reprit son couteau, l'leva un instant sur son assiette et +s'absorba dans l'excution d'un dessin trs compliqu d'ornementation, +disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette. + +Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pice la mode, +comme se dsintressant de son travail d'arabesques, leva le couteau +sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste dcid ramena +les losanges au centre de l'assiette. + +De nouveau, le mange du couteau recommena et, cette fois, deux +losanges seuls s'alignrent. Un instant, le couteau reposa sur +l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientt la +position verticale. + +Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau +d'orange et les remit en tas. + +Le jeu tait fini. + +Lord William continuait l'interminable rcit de ses querelles avec lord +Elgin. Mrdith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry. + +Autoris d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _nia_. + +Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange tait un systme +organis de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser +qu' Mrdith. + +Mais quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout +loisir de causer loin des indiscrets? + +Dans une bouffe de fume de mon cigare, je me dcidai jeter un +coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impratif ne quittait pas +Mrdith, comme si elle attendait une rponse. + +--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en +abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus prs possible +de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes? + +--Elles disent, mon garon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le +docteur. + +--A votre disposition, lord William. + +--Eh bien! En ce cas, prparons-nous au dpart. Milady, tchez de ne pas +mettre plus d'une heure votre toilette, conclut lord William d'un ton +malicieux. + +Et nous partmes comme l'accoutume. Mais j'observai que la tante et +le neveu, sitt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation, +madame Marcelle multipliant les gestes impratifs, tandis que Mrdith +semblait riposter par des dngations. + + + +II + +Aprs une promenade de trois heures, nous revnmes, lord William et moi, + Ville-d'Avray mais nous ne fmes point rejoints par Mrdith et madame +Babington. + +Sans doute ils s'taient attards boire de la limonade dans quelque +bouchon campagnard et, sans nous inquiter de ces marcheurs intrpides, +lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'aprs des +procds spciaux, se fit servir un bitter. + +Il pouvait bien tre six heures et demie quand une sorte de guimbarde +pntra jusque devant la terrasse. + +Madame Marcelle en sauta avec une lgret d'oiseau. + +--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mrdith qui s'est +foul le pied. Supprim le train de minuit, beaux sires! Vous voil +nos prisonniers jusqu' demain o l'on avisera au moyen de transporter +Mrdith chez lui! Je vais faire prparer votre chambre, car vous +partagerez celle de Mrdith, docteur, la plus belle lady de France et +d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a. + +Et madame Marcelle se prcipita vers l'escalier. + +Aid des domestiques, je portai Mrdith sur le divan oriental ct du +piano. + +Il refusa d'aller plus loin prtendant que c'tait bien assez de +souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se +coucher, mais il entendait sinon dner, du moins assister au repas. + +J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il tait peut-tre un peu +gonfl par un excs de marche, mais je n'y vis rien d'inquitant, rien +mme qui dcelt nettement la cause des douleurs dont il se plaignait. + +--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-tre une crampe violente. +Les lves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent +la dite pour si peu de chose? Vous allez dner, Mrdith, et, je le +souhaite, de bon apptit. + +Madame Marcelle reparut au salon, peine avais-je dcid Mrdith +substituer ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos. + +Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que +d'ordinaire, mais elle semblait son habitude se soucier fort peu de +Mrdith. + +Aprs le dner, o lord William ne manqua pas de faire apporter du +Champagne pour boire la gurison de son neveu, le rival de lord Elgin +s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano, +jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son matre favori. + +Mrdith fumait silencieusement. Accoud sur le Pleyel, je tournais les +feuillets, changeant de temps en temps un mot avec la musicienne. + +Sur les onze heures, lord William se rveilla et donna le signal de la +retraite. + +Nous montmes Mrdith au deuxime tage, clairs par madame Marcelle +qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au +plancher si Mrdith avait besoin de quoi que ce ft. + +--Ma chambre est immdiatement sous celle-ci et je prviendrai les +domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui +couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en cong jusqu' +demain soir. + +J'aidai Mrdith se coucher, et, une fois les lumires teintes, je ne +tardai pas m'endormir. + +Quand je m'veillai, il faisait une nuit noire et sans lune. + +Je frottai une allumette pour consulter ma montre. + +Il tait deux heures et quart. + +J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de +Mrdith, je tournai presque machinalement la tte vers son lit. + +Le lit tait vide. + +Voil, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mrdith +est un bon comdien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau +d'orange qui m'ont tant intrigu, lui marquait tout simplement l'heure +du berger! Allez croire aprs cela la vertu des tantes et au serment +des neveux: Je n'aime pas ma tante, elle me dteste cordialement. Il +n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si +j'avais comme le diable boiteux la facult de dcoiffer les maisons +de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord +William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce +vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller pouser une +femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mrdith allait donner cette +nuit un hritier son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise. +Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-mme, tu bats la +breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher? +Eh bien! dors sans te proccuper des vicissitudes de la vie d'autrui. + +Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est +qu'au petit jour que je pus enfin dormir... + + + +III + +Je fus rveill par un cri d'appel auquel rpondit une exclamation +angoisse de Mrdith qui s'lana vers l'escalier. Sitt que je fus en +tat de me prsenter dcemment, je le suivis. + +--Qu'y a-t-il? demandai-je une servante que je rencontrai sur le +palier du premier tage. + +--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant. + +Je plis atrocement. Je pensai soudain au couteau pos sur l'assiette +sous les deux losanges de peau d'orange. + +La voix de Mrdith, une voix blanche, m'appelait de la chambre +entr'ouverte. + +J'entrai. + +Madame Marcelle, ple et dfaite, pleurait au pied du lit. + +Mrdith, du geste, me dsigna le cadavre. + +Je m'approchai. + +Comme me l'avait rvl le premier coup d'oeil, lord William avait cess +de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du +dcs. + +Quelque souci, quelque proccupation que j'eusse des vnements de la +nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne ft +naturelle: c'tait une rupture d'anvrisme en apparence indiscutable. +La course disproportionne aux forces du malade, ses abus habituels +des boissons alcooliques, ses excs de la veille pouvaient expliquer +l'accident. + +J'avais trembl. Mrdith tait si bon comdien et si savant chimiste. + +Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Aprs tout, le mdecin +lgiste se dbrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au +fond c'taient des hypothses et non une science,--n'avait aucun rle +jouer ici. Le collgue, que Mrdith avait fait appeler constaterait +les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait +satisfaite. + +S'il y avait...autre chose, la conscience de Mrdith et de Marcelle +aurait seule en rpondre... + +Et d'ailleurs y avait-il autre chose? + +Une intrigue, un rendez-vous? D'accord. + +Un crime? Si je l'eusse affirm tout le monde m'et pris pour un fou. +On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord +William et que si les rsultats de ces libations exagres avaient t +moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'tait pas une +raison pour troubler de mes rves plus ou moins aviss la quitude de +Ville-d'Avray. + +Je renfonai en moi mes doutes et je me tus. + + + +IV + +Mrdith partit, aussitt aprs l'enterrement de son oncle, pour +l'Angleterre. + +Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents loigns et je +n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ. + +Je sus vers cette poque par le carton banal que Mrdith pousait la +tante qu'il excrait, prtendait-il, et plus tard j'appris que le titre +de lord ne risquait pas de passer des collatraux car, suivant le +clich usuel, le ciel avait plusieurs fois bni leur union. + +A diverses reprises, je reus de mon ancien ami des invitations le +visiter Inverness, mais les circonstances me retenaient malgr moi +Paris, et je le regrette, car j'eusse srement dml dans leur intimit +si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le +bonheur dans l'amour. + +_Quien sabe?_ + +Nous jugeons si vite et si mchamment, nous autres sceptiques endurcis! +conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare. + +FIN + + + +TABLE DES MATIRES + + PRFACE. + Note bibliographique du traducteur. + Le Crime de lord Arthur Savile. + Contes. + Note bibliographique du traducteur. + L'Ami Dvou. + La Fameuse Fuse. + Le Prince Heureux. + Le Rossignol et la Rose. + Le Gant goste. + Nouvelles publies en Amrique. + Note bibliographique du traducteur. + Ego te absolvo. + Old Bishop's. + La Peau d'orange. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE *** + +***** This file should be named 14693-8.txt or 14693-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/9/14693/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le crime de Lord Arthur Savile + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: January 14, 2005 [EBook #14693] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<br><br><br> + +<h3>PRFACE</h3> + + +<p><i>Le Crime de lord Arthur Savile</i>, ici traduit +en franais pour la premire fois, est, +dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages +les plus curieuses.</p> + +<p>Quand cette nouvelle parut, en 1891, +dans le sillage triomphal du <i>Portrait de +Dorian Gray</i>, la critique anglaise ne fut +frappe que de son caractre paradoxal. +C'est ainsi que la classrent, alors, beaucoup +de revues et de journaux sur l'apprciation +desquels pesait l'apparence ironique +du sous-titre appliqu un projet +d'assassinat: <i>tude de devoir</i>.</p> + +<p>Quelques notes, volontairement semes +par Oscar Wilde dans son rcit, achevrent +d'garer les juges.</p> + +<p>Puis, on chercha des parents l'ide +inspiratrice de ce rcit. Il est vident, se +disait-on, qu'Oscar Wilde a lu <i>le Bonheur +dans le crime</i> de Barbey d'Aurevilly et il +a galement emprunt quelque chose +<i>A Rebours</i>.</p> + +<p>C'est possible, mais ces reflets, s'ils +sont sensibles, ne sont pas capitaux.</p> + +<p>Aujourd'hui, les faits ont clair l'oeuvre +et l'on peut dire que <i>Le Crime de lord Arthur +Savile</i> est pathologiquement le plus +caractristique des crits d'Oscar Wilde.</p> + +<p>L'crivain y intervertit les notices du +Bien et du Mal dans le cerveau de son +hros, non en crivain paradoxal mais en +vritable malade.</p> + +<p>La distinction est aise faire.</p> + +<p>Lisez plutt le trs curieux roman de +Georges Darien, <i>Le Voleur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui est un +long et amusant paradoxe, et vous verrez +tout de suite la diffrence entre les deux +notes. Dans le volume de Darien, Georges +Randal, a choisi le vol comme profession: +il se fait voleur comme on se fait banquier, +mdecin ou avocat, et il a des ides de +voleur sur toutes choses. Il lutte contre la +socit avec des armes qu'il a choisies et +que Darien a fourbies logiquement d'aprs +la mentalit de son hros. Randal, qui +n'est pas un monstre, a exactement la +sensibilit d'un <i>outlaw</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Stock, diteur.</blockquote> + +<p>Il en est tout autrement de lord Arthur +Savile que de Georges Randal. Le point +except o ses ides draillent et s'intervertissent, +on ne saurait raisonner plus +normalement.</p> + +<p>En contemplant en ce moment le portrait +de Sybil, lord Arthur, crit Wilde, +fut rempli de cette terrible piti qui nat +de l'amour. Il sentit que l'pouser avec le +<i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tte +serait une trahison pareille celle de Judas, +un crime pire que tous ceux qu'ont +jamais rv les Borgia.</p> + +<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux, +quand tout moment il pourrait tre appel + accoupler l'pouvantable prophtie +crite dans sa main?</p> + +<p>A tout prix il fallait reculer le mariage...</p> + +<p>Bien qu'il aimt ardemment cette jeune +fille, bien que le seul contact de ses doigts +quand ils taient assis l'un prs de l'autre, +ft tressaillir tous les nerfs de son corps +d'une joie exquise, il n'en reconnut pas +moins clairement o tait son devoir et +eut pleine conscience de ce fait qu'il n'avait +pas le droit de l'pouser <i>jusqu' ce +qu'il et commis le meurtre</i>.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait se prsenter devant +les autels avec Sybil Merton et remettre +sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, +sans crainte de mal agir.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans +ses bras, sachant qu'elle n'aurait jamais + courber sa tte sous la honte.</p> + +<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le +plus tt serait le meilleur pour tous deux.</p> + +<p>Le hros de Wilde, en vertu de cet +trange raisonnement, commet donc son +crime <i>par devoir</i>. Or, si l'on lit avec soin +les ouvrages que de savants mdecins ont +consacrs au cas du romancier, on verra +quelle illustration cette nouvelle apporte +aux thories les plus rcentes.</p> + +<p>Les contes qui compltent ce volume +sont, tout au contraire, de pures fantaisies +littraires, des pages de l'exquis dilettante +que fut Wilde. Il y a l quelques traits de +cette ironie que les critiques d'Outre-Manche +appelaient des <i>Wildismes</i>.</p> + +<p>Le lecteur aura ainsi un point de comparaison +qui lui permettra de rejeter ou +d'admettre les considrations prsentes +plus haut.</p> + +<p>LE TRADUCTEUR.</p> +<br><br><br> + + +<p>La premire dition de la nouvelle <i>Le Crime de +lord Arthur Savile</i> a paru en juillet 1891 chez l'diteur +Osgood. Cette nouvelle a t rimprime 300 +exemplaires pour les seuls curieux. Cette dition, +sans date, ne porte aucun nom d'diteur ni d'imprimeur.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>LE CRIME +DE LORD ARTHUR SAVILE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>C'tait la dernire rception de lady Windermere, +avant le printemps.</p> + +<p>Bentinck House tait, plus que d'habitude, +encombr d'une foule de visiteurs.</p> + +<p>Six membres du cabinet taient venus directement +aprs l'audience du <i>speaker</i>, avec +tous leurs crachats et leurs grands cordons.</p> + +<p>Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes +les plus lgants et, au bout de la galerie +de tableaux, se tenait la princesse Sophie +de Carlsrhe, une grosse dame au type tartare, +avec de petits yeux noirs et de merveilleuses +meraudes, parlant d'une voix suraigu +un mauvais franais et riant sans nulle +retenue de tout ce qu'on lui disait.</p> + +<p>Certes, il y avait l un singulier mlange +de socit: de superbes Pairesses bavardaient +courtoisement avec de violents radicaux. +Des prdicateurs populaires se frottaient +les coudes avec de clbres sceptiques. Toute +une vole d'vques suivait, comme la piste, +une forte <i>prima-donna</i>, de salon en salon. +Sur l'escalier se groupaient quelques membres +de l'Acadmie royale, dguiss en artistes, +et l'on a dit que la salle manger tait +un moment absolument bourre de gnies.</p> + +<p>Bref, c'tait une des meilleures soires de +lady Windermere et la princesse y resta jusqu' +prs de onze heures et demie passes.</p> + +<p>Sitt aprs son dpart, lady Windermere +retourna dans la galerie de tableaux o un +fameux conomiste exposait, d'un air solennel, +la thorie scientifique de la musique +un virtuose hongrois cumant de rage.</p> + +<p>Elle se mit causer avec la duchesse de +Paisley.</p> + +<p>Elle paraissait merveilleusement belle, avec +son opulente gorge d'un blanc ivoirin, ses +grands yeux bleus de myosotis et les lourdes +boucles de ses cheveux d'or. Des cheveux +d'<i>or pur</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, pas des cheveux de cette nuance +paille ple qui usurpe aujourd'hui le beau +nom de l'or, des cheveux d'un or comme tiss +de rayons de soleil ou cach dans un ambre +trange, des cheveux qui encadraient son visage +comme d'un nimbe de sainte, avec quelque +chose de la fascination d'une pcheresse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>C'tait une curieuse tude psychologique +que la sienne.</p> + +<p>De bonne heure dans la vie, elle avait dcouvert +cette importante vrit que rien ne +ressemble plus l'innocence qu'une imprudence, +et, par une srie d'escapades insouciantes,—la +moiti d'entre elles tout fait innocentes,—elle +avait acquis tous les privilges +d'une personnalit.</p> + +<p>Elle avait plusieurs fois chang de mari. +En effet, le Debrett portait trois mariages +son crdit, mais comme elle n'avait jamais +chang d'amant, le monde avait depuis longtemps +cess de jaser scandaleusement sur son +compte.</p> + +<p>Maintenant, elle avait quarante ans, pas +d'enfants, et cette passion dsordonne du +plaisir qui est le secret de ceux qui sont rests +jeunes.</p> + +<p>Soudain, elle regarda curieusement tout autour +du salon et dit de sa claire voix de contralto:</p> + +<p>—O est mon chiromancien?</p> + +<p>—Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse +avec un tressaillement involontaire.</p> + +<p>—Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis +vivre sans lui maintenant.</p> + +<p>—Chre Gladys, vous tes toujours si originale, +murmura la duchesse, essayant de se +rappeler ce que c'est en ralit qu'un chiromancien +et esprant que ce n'tait pas tout + fait la mme chose qu'un chiropodist.</p> + +<p>—Il vient voir ma main rgulirement +deux fois chaque semaine, poursuivit lady +Windermere, et il y prend beaucoup d'intrt.</p> + +<p>—Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit +tre l quelque espce de manucure. Voil +qui est vraiment terrible! Enfin, j'espre qu'au +moins c'est un tranger. De la sorte ce sera un +peu moins dsagrable.</p> + +<p>—Certes, il faut que je vous le prsente.</p> + +<p>—Me le prsenter! s'cria la duchesse. Vous +voulez donc dire qu'il est ici.</p> + +<p>Elle chercha autour d'elle son petit ventail +en caille de tortue et son trs vieux chle de +dentelle, comme pour tre prte fuir la premire +alerte.</p> + +<p>—Naturellement il est ici. Je ne puis songer + donner une runion sans lui. Il me dit +que j'ai une main purement psychique et que +si mon pouce avait t un tant soit peu plus +court, j'aurais t une pessimiste convaincue +et me serais enferme dans un couvent.</p> + +<p>—Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait +trs soulage. Il dit la bonne aventure, je +suppose?</p> + +<p>—Et la mauvaise aussi, rpondit lady Windermere, +un tas de choses de ce genre. L'anne +prochaine, par exemple, je courrais grand +danger, la fois sur terre et sur mer. Ainsi il +faut que je vive en ballon et que, chaque soir, +je fasse hisser mon dner dans une corbeille. +Tout cela est crit l, sur mon petit doigt ou sur +la paume de ma main, je ne sais plus au juste.</p> + +<p>—Mais srement, c'est l tenter la Providence, +Gladys.</p> + +<p>—Ma chre duchesse, coup sr la Providence +peut rsister aux tentations par le temps +qui court. Je pense que chacun devrait faire +lire dans sa main, une fois par mois, afin de +savoir ce qu'il ne doit pas faire. Si personne +n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, +je vais y aller moi-mme.</p> + +<p>—Laissez-moi ce soin, lady Windermere, +dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui +se trouvait l et suivait la conversation avec +un sourire amus.</p> + +<p>—Merci beaucoup, lord Arthur; mais je +crains que vous ne le reconnaissiez pas.</p> + +<p>—S'il est aussi singulier que vous le dites, +lady Windermere, je ne pourrais gure le +manquer. Dites seulement comment il est +et, sur l'heure, je vous l'amne.</p> + +<p>—Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je +veux dire qu'il n'a rien de mystrieux, d'sotrique, +qu'il n'a pas une apparence romantique. +C'est un petit homme, gros, avec une +tte comiquement chauve et de grandes lunettes +d'or, quelqu'un qui tient le milieu +entre le mdecin de la famille et l'attorney +de village. J'en suis aux regrets, mais ce n'est +pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. +Tous mes pianistes ont exactement l'air de +pianistes et tous mes potes exactement l'air +de potes. Je m'en souviens, la saison dernire, +j'avais invit dner un pouvantable conspirateur, +un homme qui avait vers le sang +d'une foule de gens, qui portait toujours une +cotte de mailles et avait un poignard cach +dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez +que quand il est arriv, il avait simplement +la mine d'un bon vieux clergyman. +Toute la soire, il fit ptiller ses bons mots. +Certes, il fut trs amusant et bien de tous +points, mais j'tais cruellement due. Quand +je l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, +il se contenta de rire et me dit qu'elle tait +trop froide pour la porter en Angleterre... +Ah! voici M. Podgers. Eh bien! monsieur +Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la +main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, +voulez vous enlever votre gant... non pas +celui de la main gauche... l'autre...</p> + +<p>—Ma chre Gladys, vraiment je ne crois +pas que ceci soit tout fait convenable, dit +la duchesse en dboutonnant comme regret +un gant de peau assez sale.</p> + +<p>—Jamais rien de ce qui intresse ne l'est, +dit lady Windermere: <i>on a fait le monde +ainsi</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Mais il faut que je vous prsente, +duchesse. Voici M. Podgers, mon chiromancien +favori; monsieur Podgers, la duchesse +de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un +mont de la lune plus dvelopp que le mien, +je ne croirais plus en vous dsormais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je suis sre, Gladys, qu'il n'y a rien de +ce genre dans ma main, dit la duchesse d'un +ton grave.</p> + +<p>—Votre Grce est tout fait dans le vrai, +rpliqua M. Podgers en jetant un coup d'oeil +sur la petite main grassouillette aux doigts +courts et carrs. La montagne de la lune n'est +pas dveloppe. Cependant la ligne de la vie +est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de +laisser flchir le poignet... je vous remercie... +trois lignes distinctes sur la <i>rascette</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>... vous +vivrez jusqu' un ge avanc, duchesse, et +vous serez extrmement heureuse... Ambition +trs modre, ligne de l'intelligence sans +exagration, ligne du coeur...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—L-dessus soyez discret, monsieur Podgers, +cria lady Windermere.</p> + +<p>—Rien ne me serait plus agrable, rpondit +M. Podgers en s'inclinant, si la duchesse +y avait donn lieu, mais j'ai le regret de dire +que je vois une grande constance d'affection +combine avec un sentiment trs fort du devoir.</p> + +<p>—Veuillez continuer, monsieur Podgers, +dit la duchesse dont le regard marquait la +satisfaction.</p> + +<p>—L'conomie n'est pas la moindre des +vertus de votre Grce, poursuivit M. Podgers.</p> + +<p>Lady Windermere clata en rires convulsifs.</p> + +<p>—L'conomie est une excellente chose, +remarqua la duchesse avec complaisance. +Quand j'ai pous Paisley, il avait onze chteaux +et pas une maison convenable o l'on +pt habiter.</p> + +<p>—Et maintenant il a douze maisons et pas +un seul chteau, s'cria lady Windermere.</p> + +<p>—Eh t ma chre, dit la duchesse, j'aime...</p> + +<p>—Le confort, reprit M. Podgers, et les +perfectionnements modernes, et l'eau chaude +amene dans toutes les chambres. Votre +Grce a tout fait raison. Le confort est la +seule chose que notre civilisation puisse nous +donner.</p> + +<p>—Vous avez admirablement dcrit le caractre +de la duchesse, monsieur Podgers. +Maintenant veuillez nous dire celui de lady +Flora.</p> + +<p>Et pour rpondre un signe de tte de +l'htesse souriante, une petite jeune fille, aux +cheveux roux d'cossaise et aux omoplates +trs hauts, se leva gauchement de dessus le +canap et exhiba une longue main osseuse +avec des doigts aplatis en spatule.</p> + +<p>—Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, +une excellente pianiste et peut-tre une +musicienne hors ligne. Trs rserve, trs +honnte et doue d'un vif amour pour les +btes.</p> + +<p>—Voil qui est tout fait exact! s'cria la +duchesse se tournant vers lady Windermere. +Absolument exact. Flora lve deux douzaines +de collies Macloskie et elle remplirait +notre maison de ville d'une vritable mnagerie +si son pre le lui permettait.</p> + +<p>—Bon! mais c'est justement l ce que je +fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en +riant lady Windermere. Seulement je prfre +les lions aux collies.</p> + +<p>—C'est l votre seule erreur, lady Windermere, +dit M. Podgers avec un salut pompeux.</p> + +<p>—Si une femme ne peut rendre charmantes +ses erreurs, ce n'est qu'une femelle, rpondit-elle... +Mais il faut encore que vous nous lisiez +dans quelques mains... Venez, sir Thomas, +montrez les vtres M. Podgers.</p> + +<p>Et un vieux monsieur d'allure fine, qui +portait un veston blanc, s'avana et tendit au +chiromancien une main paisse et rude avec +un trs long doigt du milieu.</p> + +<p>—Nature aventureuse; dans le pass quatre +longs voyages et un dans l'avenir... Naufrag +trois fois... Non deux fois seulement, mais +en danger de naufrage lors de votre prochain +voyage. Conservateur acharn, trs ponctuel, +ayant la passion des collections de curiosits. +Une maladie dangereuse entre la seizime +et la dix-huitime anne. A hrit d'une +fortune vers la trentime. Grande aversion +pour les chats et les radicaux.</p> + +<p>—Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. +Vous devriez lire aussi dans la main de ma +femme.</p> + +<p>—De votre seconde femme, dit tranquillement +M. Podgers qui conservait toujours la +main de sir Thomas dans la sienne.</p> + +<p>Mais lady Marvel, femme d'aspect mlancolique, +aux cheveux noirs et aux cils de +sentimentale, refusa nettement de laisser rvler +son pass ou son avenir.</p> + +<p>Aucun des efforts de lady Windermere ne +put non plus amener M. de Koloff, l'ambassadeur +de Russie, consentir mme retirer +ses gants.</p> + +<p>En ralit, bien des gens redoutaient d'affronter +cet trange petit homme au sourire +strotyp, aux lunettes d'or et aux yeux +d'un brillant de perle, et quand il dit la +pauvre lady Fermor, tout haut et devant +tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de +la musique, mais qu'elle raffolait des musiciens, +on estima, en gnral, que la chiromancie +est une science qu'il ne faut encourager +qu'en <i>tte--tte</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, +rien de la malheureuse histoire de lady +Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec +un trs grand intrt, avait une vive curiosit +de le voir lire dans sa main.</p> + +<p>Comme il prouvait quelque pudeur se +mettre en avant, il traversa la pice et s'approcha +de l'endroit o lady Windermere tait +assise et, avec une rougeur, qui tait un +charme, lui demanda si elle pensait que +M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.</p> + +<p>—Certes oui, il s'occupera de vous, fit +lady Windermere. C'est pour cela qu'il est +ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des +lions en reprsentation. Ils sautent dans des +cerceaux, quand je le leur demande. Mais il +faut auparavant que je vous prvienne que je +dirai tout Sybil. Elle vient luncher avec +moi demain pour causer chapeaux, et si +M. Podgers trouve que vous avez un mauvais +caractre ou une tendance la goutte, +ou une femme qui vit Bayswater<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, certainement +je ne le lui laisserai pas ignorer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Quartier avoisinant au nord Kensington Park, +habit par les femmes entretenues par l'aristocratie +de Londres (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<p>Lord Arthur sourit et hocha la tte.</p> + +<p>—Je ne suis pas effray, rpondit-il. Sybil +me connat aussi bien que je la connais.</p> + +<p>—Ah! je suis un peu contrarie de vous +entendre dire cela. La meilleure assise du +mariage, c'est un malentendu mutuel... non, +je ne suis pas du tout cynique. J'ai seulement +de l'exprience, ce qui, cependant, est trs +souvent la mme chose... M. Podgers, lord +Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez +dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fianc + l'une des plus jolies filles de Londres: il y +a un mois que le <i>Morning Post</i> en a publi +la nouvelle.</p> + +<p>—Chre lady Windermere, s'cria la marquise +de Jedburgh, ayez l'obligeance de laisser +M. Podgers s'arrter ici une minute de +plus. Il est en train de me dire que je monterai +sur les planches et cela m'intresse au +plus au point.</p> + +<p>—S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je +ne vais pas hsiter vous l'enlever. Venez +immdiatement, M. Podgers, et lisez dans la +main de lord Arthur.</p> + +<p>—Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite +moue, comme elle se levait du canap, +s'il ne m'est pas permis de monter sur les +planches, il me sera au moins permis d'assister +au spectacle, j'espre.</p> + +<p>—Naturellement. Nous allons tous assister + la sance, rpliqua lady Windermere. +Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous +et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur +est un de mes plus chers favoris.</p> + +<p>Mais quand M. Podgers vit la main de +lord Arthur, il devint trangement ple et +ne souffla mot.</p> + +<p>Un frisson sembla passer sur lui. Ses +grands sourcils broussailleux furent saisis +d'un tremblement convulsif du tic bizarre, +irritant, qui le dominait, quand il tait embarrass.</p> + +<p>Alors, quelques grosses gouttes de sueur +perlrent sur son front jaune, comme une rose +empoisonne et ses doigts gras devinrent +froids et visqueux.</p> + +<p>Lord Arthur ne manqua pas de remarquer +ces tranges signes d'agitation et, pour la +premire fois de sa vie, il prouva de la +peur. Son mouvement naturel fut de se sauver +du salon, mais il se contint.</p> + +<p>Il valait mieux connatre le pire, quel qu'il +ft, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.</p> + +<p>—J'attends, M. Podgers, dit-il.</p> + +<p>—Nous attendons tous, cria lady Windermere +de son ton vif, impatient.</p> + +<p>Mais le chiromancien ne rpondit pas.</p> + +<p>—Je crois qu'Arthur va monter sur les +planches, dit lady Jedburgh, et qu'aprs votre +sortie M. Podgers a peur de le lui dire.</p> + +<p>Soudain M. Podgers laissa tomber la main +droite de lord Arthur et empoigna fortement +la gauche, se courbant si bas pour l'examiner +que la monture d'or de ses lunettes sembla +presque effleurer la paume.</p> + +<p>Un moment, son visage devint un masque +blanc d'horreur, mais il recouvra bientt son +<i>sang-froid</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> et, regardant lady Windermere, +lui dit avec un sourire forc:</p> + +<p>—C'est la main d'un charmant jeune +Homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Certes oui, rpondit lady Windermere, +mais sera-t-il un mari charmant? Voil ce +que j'ai besoin de savoir.</p> + +<p>—Tous les jeunes gens charmants sont +des maris charmants, reprit M. Podgers.</p> + +<p>—Je ne crois pas qu'un mari doive tre +trop sduisant, murmura lady Jedburgh, d'un +air pensif. C'est si dangereux.</p> + +<p>—Ma chre enfant, ils ne sont jamais trop +sduisants; s'cria lady Windermere. Mais +ce qu'il me faut ce sont des dtails. Il n'y a +que les dtails qui intressent. Que doit-il arriver + lord Arthur?</p> + +<p>—Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur +doit faire un voyage.</p> + +<p>—Oui, sa lune de miel naturellement.</p> + +<p>—Et il perdra un parent.</p> + +<p>—Pas sa soeur, j'espre, dit lady Jedburgh +d'un ton apitoy.</p> + +<p>—Certes non, pas sa soeur, rpondit +M. Podgers avec un geste de dprciation de +la main, un simple parent loign.</p> + +<p>—Bon! je suis cruellement dsappointe, +fit lady Windermere. Je n'ai absolument rien + dire Sybil demain. Qui se proccupe aujourd'hui +de parents loigns? Voil des annes +que ce n'est plus la mode. Cependant, +je suppose qu'elle fera bien d'acheter une +robe de soie noire: cela sert toujours pour +l'glise, voyez-vous. Et, maintenant, allons +souper. On a srement tout mang l-bas, +mais nous pourrons encore trouver du bouillon +chaud. Franois faisait autrefois du bouillon +excellent, mais maintenant il est si agit +par la politique que je ne suis jamais certaine +de rien avec lui. Je voudrais bien que le gnral +Boulanger se tnt tranquille... Duchesse, +je suis sre que vous tes fatigue!</p> + +<p>—Pas du tout, ma chre Gladys, rpondit +la duchesse en marchant vers la porte, je me +suis beaucoup amuse et le chiropodist; je +veux dire le chiromancien, est trs amusant. +Flora, o peut tre mon ventail d'caille de +tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... +Et mon chle de dentelle?... Oh +merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!</p> + +<p>Et la digne crature finit par descendre les +escaliers sans avoir laiss plus de deux fois +tomber son flacon d'odeur.</p> + +<p>Tout ce temps-l, lord Arthur Savile tait +demeur debout prs de la chemine avec le +mme sentiment de frayeur qui pesait sur lui, +la mme maladive proccupation d'un avenir +mauvais.</p> + +<p>Il sourit tristement sa soeur comme elle +glissa prs de lui au bras de lord Plymdale, +fort jolie dans son brocard rose garni de perles, +et il entendit peine lady Windermere, +quand elle l'invita la suivre. Il pensa Sybil +Merton et l'ide que quelque chose pourrait se +placer entre eux remplit ses yeux de larmes.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'aurait regard et dit que +Nmsis avait drob le bouclier de Pallas +et lui avait montr la tte de la Gorgone. Il +paraissait ptrifi et son visage avait l'aspect +d'un marbre dans sa mlancolie.</p> + +<p>Il avait vcu la vie dlicate et luxueuse d'un +jeune homme bien n et riche, une vie exquise +affranchie de tous soucis avilissants, +une vie d'une belle <i>insouciance</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> d'enfant, +et maintenant, pour la premire fois, il eut +conscience du terrible mystre de la destine, +de l'effrayante ide du sort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!</p> + +<p>Se pouvait-il que ce qui tait crit dans sa +main, en caractres qu'il ne pouvait lire mais +qu'un autre pouvait dchiffrer, ft quelque +terrible secret de faute, quelque sanglant signe +de crime!</p> + +<p>N'y avait-il nulle chappatoire?</p> + +<p>Ne sommes-nous que des pions d'chiquier +que met en jeu une puissance invisible, que +des vases que le potier modle sa guise pour +l'honneur ou la honte?</p> + +<p>Sa raison se rvolta contre cette pense et +pourtant il sentait que quelque tragdie tait +suspendue sur sa tte et qu'il avait t tout +d'un coup appel porter un fardeau intolrable.</p> + +<p>Les acteurs sont vraiment des gens heureux; +ils peuvent choisir de jouer soit la tragdie +soit la comdie, de souffrir ou d'gayer, +de faire rire ou de faire pleurer. Mais, dans la +vie relle, c'est bien diffrent.</p> + +<p>Bien des hommes et bien des femmes sont +contraints de jouer des rles auxquels rien ne +les destinait. Nos Guildensterns nous jouent +Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme +un Prince Hal.</p> + +<p>Le monde est un thtre, mais la pice est +dplorablement distribue.</p> + +<p>Soudain M. Podgers entra dans le salon.</p> + +<p>A la vue de lord Arthur, il s'arrta et sa +grasse figure sans distinction devint d'une +couleur jaune verdtre. Les yeux des deux +hommes se rencontrrent et il y eut un moment +de silence.</p> + +<p>—La duchesse a laiss ici un de ses gants, +lord Arthur, et elle m'a demand de le lui +rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le +vois sur le canap!... Bonsoir!</p> + +<p>—Monsieur Podgers, il faut que j'insiste +pour que vous me donniez une rponse immdiate + une question que je vais vous poser.</p> + +<p>—A un autre moment, lord Arthur. La +duchesse m'attend. Il faut que je la rejoigne.</p> + +<p>—Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas +si presse.</p> + +<p>—Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, +dit M. Podgers avec un sourire maladif. +Le beau sexe est toujours impatient.</p> + +<p>Les lvres fines, et comme ciseles de lord +Arthur se plissrent d'un ddain hautain.</p> + +<p>La pauvre duchesse lui semblait de si maigre +importance en ce moment.</p> + +<p>Il traversa le salon et vint l'endroit o +M. Podgers tait arrt.</p> + +<p>Il lui tendit sa main.</p> + +<p>—Dites-moi ce que vous voyez l. Dites-moi +la vrit. Je veux la connatre. Je ne suis +pas un enfant.</p> + +<p>Les yeux de M. Podgers clignotrent sous +ses lunettes d'or. Il se porta d'un air gn +d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts +jouaient nerveusement avec une chane de +montre tincelante.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu +dans votre main, lord Arthur, quelque chose +de plus que ce que je vous ai dit?</p> + +<p>—Je sais que vous avez vu quelque chose +de plus et j'insiste pour que vous me disiez +ce que c'est. Je vous donnerai un chque de +cent livres.</p> + +<p>Les yeux verts tincelrent une minute, +puis redevinrent sombres.</p> + +<p>—Cent guines! fit enfin M. Podgers voix +basse.</p> + +<p>—Oui, cent guines. Je vous enverrai un +chque demain. Quel est votre club?</p> + +<p>—Je n'ai pas de club. C'est--dire je n'en +ai pas en ce moment, mais mon adresse est... +Permettez-moi de vous donner ma carte.</p> + +<p>Et tirant de la poche de son veston un morceau +de carton dor sur tranche, M. Podgers +le tendit avec un salut profond lord Arthur +qui lut:</p> + +<blockquote><p> +MR SEPTIMUS R PODGERS.<br> +CHIROMANCIEN<br> +<i>103a West Moon street</i> +</p></blockquote> + +<p>—Je reois de 10 4, murmura M. Podgers +d'un ton mcanique, et je fais une rduction +pour les familles.</p> + +<p>—Dpchez-vous! cria lord Arthur devenant +trs ple et lui tendant la main.</p> + +<p>M. Podgers regarda autour de lui d'un coup +d'oeil nerveux et fit retomber la lourde <i>portire</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +sur la porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. +Vous feriez mieux de vous asseoir.</p> + +<p>—Dpchez, monsieur, cria de nouveau +lord Arthur frappant du pied avec colre sur +le parquet cir.</p> + +<p>M. Podgers sourit, sortit de sa poche une +petite loupe verre grossissant et l'essuya +soigneusement avec son mouchoir.</p> + +<p>—Je suis tout fait prt, dit-il.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Dix minutes plus tard, le visage blanc de +terreur, les yeux affols de chagrin, lord Arthur +Savile se prcipitait hors de Bentinck +House.</p> + +<p>Il se fit un chemin travers la cohue des +valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient +autour du grand pavillon colonnades.</p> + +<p>Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que +ce ft.</p> + +<p>La nuit tait trs froide et les becs de gaz, +autour du square, scintillaient et vacillaient +sous les coups de fouet du vent, mais ses +mains avaient une chaleur de fivre et ses +tempes brlaient comme du feu.</p> + +<p>Il allait et venait, presque avec la dmarche +d'un homme ivre.</p> + +<p>Un agent de police le regarda avec curiosit, +comme il passait, et un mendiant, qui +se dtacha d'un pas de porte pour lui demander +l'aumne, recula d'effroi en voyant un +malheur plus grand que le sien.</p> + +<p>Une fois, lord Arthur Savile s'arrta sous +un rverbre et regarda ses mains. Il crut +voir la tache de sang qui les souillait et un +faible cri jaillit de ses lvres tremblantes.</p> + +<p>Assassin! voil ce que le chiromancien y +avait vu. Assassin! La nuit mme semblait le +savoir et le vent dsol le cornait ses oreilles. +Les coins sombres des rues taient pleins +de cette accusation. Elle grimaait ses yeux +aux toits des maisons.</p> + +<p>Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois +sombre semblait le fasciner. Il s'appuya aux +grilles d'un air las, refroidissant ses tempes + l'humidit du fer et coutant le silence chuchoteur +des arbres.</p> + +<p>—Assassin! Assassin! rpta-t-il comme +si la ritration de l'accusation pouvait obscurcir +le sens du mot.</p> + +<p>Le son de sa propre voix le fit frissonner et, +pourtant, il souhaitait presque que l'cho +l'entendit et rveillt de ses rves la cit endormie. +Il sentait un dsir d'arrter le passant +de hasard et de tout lui dire.</p> + +<p>Puis, il erra autour d'Oxford-street dans +des ruelles troites et honteuses.</p> + +<p>Deux femmes aux faces peintes le raillrent, +comme il passait.</p> + +<p>D'une cour sombre arriva lui un bruit de +jurons et de gifles, suivi de cris perants et, +presss ple-mle sous une porte humide et +glaciale, il vit les dos vots et les corps uss +de la pauvret et de la vieillesse.</p> + +<p>Une trange piti s'empara de lui.</p> + +<p>Ces enfants du pch et de la misre taient-ils +prdestins leur sort, comme lui au sien? +N'taient-ils comme lui que les marionnettes +d'un guignol monstrueux?</p> + +<p>Et, pourtant, ce ne fut pas le mystre, mais +la comdie de la souffrance qui le frappa, son +inutilit absolue, son grotesque manque de +sens. Que tout lui parut incohrent, dpourvu +d'harmonie! Il tait stupfait de la discordance +qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de +notre temps et les faits rels de l'existence.</p> + +<p>Il tait encore trs jeune.</p> + +<p>Quelque temps aprs, il se trouva en face +de Marylebone Church.</p> + +<p>La chausse silencieuse semblait un long +ruban d'argent pli, mouchet ici et l par les +arabesques sombres d'ombres mouvantes.</p> + +<p>Tout l-bas s'arrondissait en cercle la ligne +des becs de gaz vacillants et devant une petite +maison entoure de murs stationnait un +fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le +sige.</p> + +<p>Lord Arthur marcha pas rapide dans la +direction de Portland Place, regardant chaque +instant autour de lui comme s'il craignait +d'tre suivi.</p> + +<p>Au coin de Rich-Street, deux hommes +taient arrts et lisaient une petite affiche +sur une palissade.</p> + +<p>Un trange sentiment de curiosit agit sur +lui et il traversa la rue dans cette direction.</p> + +<p>Comme il approchait, le mot <i>assassin</i> en +lettres noires lui heurta l'oeil.</p> + +<p>Il s'arrta et un flux de rougeur lui monta +aux joues.</p> + +<p>C'tait un avis officiel offrant une rcompense + qui fournirait des renseignements +propres faciliter l'arrestation d'un homme, +de taille moyenne, entre trente et quarante +ans, portant un chapeau mou rebords relevs, +une veste noire et des pantalons de toile +de coton raye. Cet homme avait une cicatrice +sur la joue droite.</p> + +<p>Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut +encore.</p> + +<p>Il se demanda si l'homme serait arrt et +comment il avait reu cette corchure.</p> + +<p>Peut-tre un jour son nom serait-il placard +de la sorte sur les murailles de Londres? Un +jour peut-tre, on mettrait aussi sa tte prix.</p> + +<p>Cette pense le rendit malade d'horreur.</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la +nuit.</p> + +<p>Il savait peine o il se trouvait.</p> + +<p>Il avait un souvenir vague d'avoir err +travers un labyrinthe de maisons sordides, de +s'tre perdu dans un gigantesque fouillis de +rues sombres et l'aurore commenait poindre +quand enfin il reconnut qu'il tait dans +Picadilly-Circus.</p> + +<p>Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra +les grandes voitures de roulage qui se +rendaient Covent-Garden.</p> + +<p>Les charretiers en blouse blanche, aux agrables +figures bronzes par le soleil, aux incultes +cheveux boucls, allongeaient vigoureusement +le pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant +tantt les uns tantt les autres.</p> + +<p>Sur le dos d'un norme cheval gris, le chef +de file d'un attelage, tait huch un garon +joufflu, un bouquet de primevres son chapeau +rabattu, s'accrochant d'une poigne ferme + la crinire et riant aux clats.</p> + +<p>Dans la clart matinale, les grands tas de +lgumes se dtachaient comme des blocs de +jade verts sur les ptales roses de quelque rose +merveilleuse.</p> + +<p>Lord Arthur prouva un sentiment de +curiosit vive, sans qu'il pt dire pourquoi.</p> + +<p>Il y avait quelque chose dans la dlicate +joliesse de l'aube qui lui semblait d'une inexprimable +motion et il pensa tous les jours +qui naissent en beaut et se couchent en tempte.</p> + +<p>Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur +grossire belle humeur, leur allure nonchalante, +quel trange Londres ils voyaient! un +Londres libr des crimes de la nuit et de la +fume du jour, une cit ple, fantmale, une +ville dsole de tombes.</p> + +<p>Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils +savaient quelque chose de ses splendeurs et +de ses hontes, de ses joies fires et si belles +de couleur, de son horrible faim, et de tout +ce qui s'y brasse et s'y ruine du matin au +soir.</p> + +<p>Probablement, c'tait seulement pour eux +un dbouch, un march o ils portaient leurs +produits pour les vendre et o ils ne sjournaient +au plus que quelques heures, laissant + leur dpart les rues toujours silencieuses, +les maisons toujours endormies.</p> + +<p>Il eut du plaisir les voir passer.</p> + +<p>Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros +souliers clous, leur dmarche de lourdauds, +ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.</p> + +<p>Lord Arthur sentit qu'ils avaient vcu avec +la Nature et qu'elle leur avait enseign la +Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient d'ignorance.</p> + +<p>Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel +tait d'un bleu vanescent et les oiseaux commenaient + gazouiller dans les jardins.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quand lord Arthur s'veilla, il tait midi +et le soleil de la mridienne se tamisait travers +les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.</p> + +<p>Il se leva et regarda par la fentre.</p> + +<p>Un vague brouillard de chaleur tait suspendu +sur la grande ville et les toits des maisons +ressemblaient de l'argent terni.</p> + +<p>Dans les verts tremblotants du square au-dessous, +quelques enfants se poursuivaient +comme des papillons blancs, et les trottoirs +taient encombrs de gens qui se rendaient +au Park.</p> + +<p>Jamais la vie ne lui avait sembl si belle. +Jamais le mal et son domaine ne lui avaient +sembl si loin de loi.</p> + +<p>Alors son valet de chambre lui apporta une +tasse de chocolat sur un plateau.</p> + +<p>Quand il l'eut bue, il carta une lourde +<i>portire</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> de peluche couleur pche, et passa +dans la salle de bains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>La lumire glissait doucement d'en haut +travers de minces plaques d'onyx transparent +et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le +faible clat de la pierre de lune.</p> + +<p>Lord Arthur s'y plongea la hte jusqu' +ce que les froids bouillons touchrent sa gorge +et ses cheveux. Alors il enfona brusquement +sa tte sous l'eau, comme s'il voulait se purifier +de la souillure de quelque honteux souvenir.</p> + +<p>Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque +apais. Le bien-tre physique, qu'il avait +ressenti, l'avait domin, comme il arrive souvent +pour les natures suprieurement faonnes, +car les sens, comme le feu, peuvent +purifier aussi bien que dtruire.</p> + +<p>Aprs djeuner, il s'allongea sur un divan +et alluma une cigarette.</p> + +<p>Sur le dessus de chemine, garni d'un vieux +brocard trs fin, il y avait une grande photographie +de Sybil Merton, telle qu'il l'avait +vue, la premire fois, au bal de lady Nol.</p> + +<p>La tte petite, d'un dlicieux modle, s'inclinait +lgrement de ct, comme si la gorge +mince et frle, le col de roseau avaient peine + supporter le poids de tant de beaut. Les +lvres taient lgrement entr'ouvertes et +semblaient faites pour une douce musique +et, dans ses yeux rveurs, on lisait les +tonnements de la plus tendre puret virginale.</p> + +<p>Moule dans son costume de <i>crpe de chine</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> +moelleux, un grand ventail de feuillage la +main, on et dit d'une de ces dlicates petites +figurines qu'on a trouves dans les bois d'oliviers +qui avoisinent Tanagra et il y avait dans +sa pose et dans son attitude quelques traits +de la grce grecque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Pourtant, elle n'tait pas <i>petite</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Elle tait simplement parfaitement proportionne, +chose rare un ge o tant de femmes +sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.</p> + +<p>En la contemplant en ce moment, lord +Arthur fut rempli de celle terrible piti qui +nat de l'amour. Il sentit que l'pouser avec +le <i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tte +serait une trahison pareille celle de Judas, +un crime pire que tous ceux qu'ont jamais +rv les Borgia.</p> + +<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand + tout moment il pourrait tre appel accomplir +l'pouvantable prophtie crite dans +sa main? Quelle vie mnerait-il aussi longtemps +que le destin tiendrait cette terrible +fortune dans ses balances?</p> + +<p>A tout prix, il fallait retarder le mariage. +Il y tait tout fait rsolu.</p> + +<p>Bien qu'il aimt ardemment cette jeune +fille, bien que le seul contact de ses doigts +quand ils taient assis l'un prs de l'autre, +fit tressaillir tous les nerfs de son corps d'une +joie exquise, il n'en reconnut pas moins clairement +o tait son devoir et eut pleine conscience +de ce fait qu'il n'avait pas le droit de +l'pouser jusqu' ce qu'il et commis le meurtre.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait se prsenter devant +les autels avec Sybil Merton et remettre sa +vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans +crainte de mal agir.</p> + +<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans ses +bras, sachant qu'elle n'aurait jamais courber +sa tte sous la honte.</p> + +<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le plus tt +serait le meilleur pour tous deux.</p> + +<p>Bien des gens dans sa situation auraient +prfr le sentier fleuri du plaisir aux montes +escarpes du devoir; mais lord Arthur +tait trop consciencieux pour placer le plaisir +au-dessus des principes.</p> + +<p>Dans son amour, il n'y avait plus qu'une +simple passion et Sybil tait pour lui le symbole +de tout ce qu'il y a de bon et de noble.</p> + +<p>Un moment, il prouva une rpugnance +naturelle contre l'oeuvre qu'il tait appel +accomplir, mais bientt cette impression s'effaa. +Son coeur lui dit que ce n'tait pas l un +crime, mais un sacrifice: sa raison lui rappela +que nulle autre issue ne lui tait ouverte. +Il fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui +et vivre pour les autres et, si terrible, sans +nul doute, que ft la tche qui s'imposait +lui, pourtant il savait qu'il ne devait pas +laisser l'gosme triompher de l'amour, tt +ou tard, chacun de nous est appel rsoudre +ce mme problme: la mme question est +pose chacun de nous.</p> + +<p>Pour lord Arthur, elle se posa de bonne +heure dans la vie, avant que son caractre +ait t entam par le cynisme, qui calcule, de +l'ge mr, ou que son coeur ft corrod par +l'gosme superficiel et lgant de notre poque, +et il n'hsita pas faire son devoir.</p> + +<p>Heureusement pour lui aussi, il n'tait pas +un simple rveur, un dilettante oisif. S'il et +t tel, il et hsit comme Hamlet et permis +que l'irrsolution ruint son dessein. Mais il +tait essentiellement pratique. Pour lui, la +vie c'tait l'action, plutt que la pense.</p> + +<p>Il possdait ce don rare entre tous, le sens +commun.</p> + +<p>Les sensations cruelles et violentes de la +soire de la veille s'taient maintenant tout + fait effaces et c'tait presque avec un sentiment +de honte qu'il songeait sa marche +folle, de rue en rue, sa terrible agonie motionnelle.</p> + +<p>La sincrit mme de ses souffrances les +faisait maintenant passer ses yeux pour +inexistantes.</p> + +<p>Il se demandait comment il avait pu tre +assez fou pour dclamer et extravaguer contre +l'invitable.</p> + +<p>La seule question, qui paraissait le troubler, +tait comment il viendrait bout de sa +tche, car il n'avait pas les yeux ferms ce +fait que le meurtre, comme les religions du +monde paen, exige une victime, aussi bien +qu'un prtre.</p> + +<p>N'tant pas un gnie, il n'avait pas d'ennemis, +et, d'ailleurs, il sentait que ce n'tait +pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou +quelque haine personnelles; la mission dont +il tait charg tait d'une grande et grave solennit.</p> + +<p>En consquence, il dressa une liste de ses +amis et de ses parents sur un feuillet de block-notes +et, aprs un soigneux examen, se dcida +en faveur de lady Clementina Beauchamp, +une chre vieille dame qui habitait Curzon-Street +et tait sa propre cousine au second +degr du ct de sa mre.</p> + +<p>Il avait toujours aim lady Clem, comme +tout le monde l'appelait, et comme il tait +riche lui-mme, ayant pris possession de +toute la fortune de lord Rugby, lors de sa +majorit, il n'tait pas possible qu'il rsultt +pour lui de sa mort quelque mprisable avantage +d'argent.</p> + +<p>En ralit, plus il pensait la question, +plus lady Clem lui paraissait la personne +qu'il convenait de choisir et songeant que tout +dlai tait une mauvaise action l'gard de +Sybil, il se rsolut s'occuper tout de suite +de ses prparatifs.</p> + +<p>La premire chose faire, certes, c'tait de +rgler avec le chiromancien.</p> + +<p>Il s'assit donc devant un petit bureau de +Sheraton, qui tait devant la fentre, et remplit +un chque de 100 livres payable l'ordre +de M. Septimus Podgers. Puis, le mettant +dans une enveloppe, il dit son domestique +de le porter West-Moon-street.</p> + +<p>Il tlphona ensuite ses curies d'atteler +son coup et s'habilla pour sortir.</p> + +<p>Comme il quittait sa chambre, il jeta un +regard la photographie de Sybil Merton et +jura que, quoi qu'il arrivt, il lui laisserait +toujours ignorer ce qu'il faisait pour l'amour +d'elle et qu'il garderait le secret de son sacrifice + jamais enseveli dans son coeur.</p> + +<p>Dans sa route pour Buckingham club, il +s'arrta chez une fleuriste et envoya Sybil +une belle corbeille de narcisses aux jolies ptales +blancs et aux pistils ressemblant des +yeux de faisan.</p> + +<p>En arrivant au club, il se rendit tout droit + la bibliothque, sonna la clochette et demanda +au garon de lui apporter un soda citron +et un livre de toxicologie.</p> + +<p>Il avait dfinitivement arrt que le poison +tait le meilleur instrument adopter pour +son ennuyeuse besogne.</p> + +<p>Rien ne lui dplaisait autant qu'un acte +de violence personnelle et, en outre, il tait +trs soucieux de ne tuer lady Clementina par +aucun moyen qui pt attirer l'attention publique, +car il avait en horreur l'ide de devenir +lion du jour chez lady Windermere ou de +voir son nom figurer dans les entrefilets des +journaux que lisent les gens du commun.</p> + +<p>Il avait aussi tenir compte du pre et de +la mre de Sybil qui appartenaient un monde +un peu dmod et pourraient s'opposer au mariage +s'il se produisait quelque chose d'analogue + un scandale, bien qu'il ft assur que +s'il leur faisait connatre tous les faits de la +cause, ils seraient les premiers apprcier les +motifs qui lui dictaient sa conduite.</p> + +<p>Il avait donc toute raison pour se dcider +en faveur du poison. Il tait sans danger, sr, +sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scnes +pnibles pour lesquelles, comme beaucoup +d'Anglais, il avait une aversion enracine.</p> + +<p>Cependant, il ne connaissait absolument rien +de la science des poisons et, comme le valet +de pied semblait tout fait incapable de trouver +dans la bibliothque autre chose que le <i>Ruff's +Guide</i> et le <i>Baily's Magasine</i>, il examina lui-mme +les rayons chargs de livres et finit par +mettre la main sur une dition trs bien relie +de la <i>Pharmacope</i> et un exemplaire de +la <i>Toxicologie</i> d'Erskine, dit par Mathew +Reid, prsident du collge royal des mdecins +et l'un des plus anciens membres du Buckingham-club, +o il fut jadis lu par confusion +avec un autre candidat, contre-temps qui +avait si fort mcontent le comit que lorsque +le personnage rel se prsenta, il le blackboula + l'unanimit.</p> + +<p>Lord Arthur fut trs fort dconcert par +les termes techniques employs par les deux +livres.</p> + +<p>Il se prenait regretter de n'avoir pas accord +plus d'attention ses tudes Oxford, +quand dans le second volume d'Erskine, il +trouva un expos trs intressant et trs complet +des proprits de l'aconit, crit dans l'anglais +le plus clair.</p> + +<p>Il lui parut que c'tait tout fait l le poison +qu'il lui fallait.</p> + +<p>Il tait prompt, c'est--dire presque immdiat +dans ses effets.</p> + +<p>Il ne causait pas de douleurs et pris sous +la forme d'une capsule de glatine, mode d'emploi +recommand par sir Mathew, il n'avait +rien de dsagrable au got.</p> + +<p>En consquence, il prit note sur son poignet +de chemise de la dose ncessaire pour +amener la mort, remit les livres en place +et remonta Saint-James street jusque chez +Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.</p> + +<p>M. Pestle, qui servait toujours en personne +ses clients de l'aristocratie, fut fort surpris +de la commande et d'un ton trs dfrent, +murmura quelque chose sur la ncessit d'une +ordonnance du mdecin. Cependant, aussitt +que lord Arthur lui eut expliqu que c'tait +pour l'administrer un grand chien de Norvge +dont il tait oblig de se dfaire parce +qu'il montrait des symptmes de rage et qu'il +avait deux fois tent de mordre son cocher +au gras de la jambe, il parut pleinement satisfait, +flicita lord Arthur de son tonnante +connaissance de la toxicologie et excuta immdiatement +la prescription.</p> + +<p>Lord Arthur mit la capsule dans une jolie +<i>bonbonnire</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> d'argent qu'il vit une vitrine +de boutique de Bond street, jeta la vilaine +bote de Pestle et Humbey et alla droit chez +lady Clementina.</p> + +<p>—Eh bien! <i>monsieur le mauvais sujet</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, +lui cria la vieille dame comme il entrait dans +son salon, pourquoi n'tes-vous pas venu +me voir tous ces temps-ci?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Ma chre lady Clem, je n'ai jamais un +moment moi, rpliqua lord Arthur avec un +sourire.</p> + +<p>—Je suppose que vous voulez dire que +vous passez toutes vos journes avec miss +Sybil Merton acheter des <i>chiffons</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> et dire +des btises. Je ne puis comprendre pourquoi +les gens font tant d'embarras pour se marier. +De mon temps, nous n'aurions jamais rv +de tant nous afficher et de tant parader, en +public et en particulier, pour une chose de ce +Genre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil +depuis vingt-quatre heures, lady Clem. Autant +que je sache, elle appartient entirement + ses couturires.</p> + +<p>—Parbleu! Et c'est l la seule raison qui +vous amne chez une vieille femme laide +comme moi. Je m'tonne que vous autres +hommes vous ne sachiez pas prendre cong. +<i>On a fait des folies pour moi</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et me voici +pauvre crature rhumatisante avec un faux +chignon et une mauvaise sant! Eh bien! si +ce n'tait cette chre lady Jansen qui m'envoie +les pires romans franais qu'elle peut +trouver, je ne sais plus ce que je pourrais +faire de mes journes. Les mdecins ne servent +gure qu' tirer des honoraires de leurs +clients. Ils ne peuvent mme pas gurir ma +maladie d'estomac.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>—Je vous ai apport un remde pour elle, +lady Clem, fit gravement lord Arthur. C'est +une chose merveilleuse invente par un +Amricain.</p> + +<p>—Je ne crois pas que j'aime les inventions +amricaines. Je suis mme certaine de ne pas +les aimer. J'ai lu dernirement quelques romans +amricains et c'taient de vraies insanits.</p> + +<p>—Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanit, +lady Clem. Je vous assure que c'est un remde +radical. Il faut me promettre d'en essayer.</p> + +<p>Et lord Arthur tira de sa poche la petite +bonbonnire et la tendit lady Clementina.</p> + +<p>—Mais cette bonbonnire est dlicieuse, +Arthur. C'est un vrai cadeau. Voil qui est +vraiment gentil de votre part... Et voici le +remde merveilleux... Cela a tout l'air d'un +bonbon. Je vais le prendre immdiatement.</p> + +<p>—Dieu du ciel, lady Clem! se rcria lord +Arthur s'emparant de sa main, il ne faut rien +faire de semblable. C'est de la mdecine homopathique. +Si vous la prenez sans avoir +mal l'estomac, cela ne vous fera aucun +bien. Attendez d'avoir une crise et alors +ayez-y recours. Vous serez surprise du rsultat.</p> + +<p>—J'aurais aim de prendre cela tout de +suite, dit lady Clementina en regardant +la lumire la petite capsule transparente avec +sa bulle flottante d'aconitine liquide. Je suis +sre que c'est dlicieux. Je vous l'avoue, +tout en dtestant les docteurs, j'adore les +mdecines. Cependant, je la garderai jusqu' +ma prochaine crise.</p> + +<p>—Et quand surviendra cette crise? demanda +lord Arthur avec empressement, sera-ce +bientt?</p> + +<p>—Pas avant une semaine, j'espre. J'ai +pass hier une fort mauvaise journe, mais +on ne sait jamais.</p> + +<p>—Vous tes sre alors d'avoir une crise +avant la fin du mois, lady Clem?</p> + +<p>—Je le crains. Mais comme vous me montrez +de la sympathie aujourd'hui, Arthur! +Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous +fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut +vous sauver. Je dne avec des gens ternes, des +gens qui n'ont pas des conversations folichonnes +et je sens que si je ne fais pas une +sieste tout l'heure, je ne serais jamais capable +de me tenir veille pendant le dner. +Adieu, Arthur. Dites Sybil mon affection +et grand merci vous pour votre remde +amricain.</p> + +<p>—Vous n'oublierez pas de le prendre, lady +Clem, n'est-ce pas? dit lord Arthur en se +dressant de sa chaise.</p> + +<p>—Bien sr, je n'oublierai pas, petit nigaud. +Je trouve que c'est fort gentil vous de songer + moi. Je vous crirai et je vous dirai +s'il me faut d'autres globules.</p> + +<p>Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, +plein d'entrain, et avec un sentiment +de grand rconfort.</p> + +<p>Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. +Il lui dit qu'il se trouvait soudainement +dans une position horriblement difficile o +ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient +de reculer. Il lui dit qu'il fallait reculer le +mariage, car jusqu' ce qu'il ft sorti de ses +embarras, il n'avait pas sa libert.</p> + +<p>Il la supplia d'avoir confiance en lui et de +ne pas douter de l'avenir. Tout irait bien, +mais la patience tait ncessaire.</p> + +<p>La scne avait lieu dans la serre de la maison +de M. Merton Park Lane o lord Arthur +avait dn comme d'habitude.</p> + +<p>Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, +et, un moment, lord Arthur avait t tent +de se conduire comme un lche, d'crire +lady Clmentina au sujet du globule et de +laisser le mariage s'accomplir, comme s'il +n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.</p> + +<p>Cependant, son bon naturel s'affirma bien +vite, et, mme quand Sybil se renversa en +pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.</p> + +<p>La beaut, qui faisait vibrer ses nerfs, avait +aussi touch sa conscience. Il sentit que faire +naufrager une si belle vie pour quelques mois +de plaisir serait vraiment une vilaine chose.</p> + +<p>Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, +la rconfortant et en tant son tour rconfort +et, le lendemain de bonne heure, il partit +pour Venise aprs avoir crit M. Merton +une lettre virile et ferme au sujet de l'ajournement +ncessaire du mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>A Venise, il rencontra son frre lord Surbiton +qui venait d'arriver de Corfou dans son +yacht.</p> + +<p>Les deux jeunes gens passrent ensemble +une charmante quinzaine.</p> + +<p>Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient +a et l par les canaux verts dans leur +longue gondole noire. L'aprs-midi, ils recevaient +d'habitude des visites sur le yacht et, +le soir, ils dnaient chez Florian et fumaient +d'innombrables cigarettes sur la Piazza.</p> + +<p>Pourtant d'une faon ou de l'autre, lord +Arthur n'tait pas heureux.</p> + +<p>Chaque jour, il tudiait dans le <i>Times</i> +la colonne des dcs, s'attendant y +voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, +mais tous les jours il avait une dception.</p> + +<p>Il se prit craindre que quelque accident +ne lui ft arriv et regretta maintes fois, de +l'avoir empche de prendre l'aconitine quand +elle avait t si dsireuse d'en exprimenter +les effets.</p> + +<p>Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, +de confiance et de tendresse, taient +souvent d'un ton trs triste et, parfois, il pensait +qu'il tait spar d'elle jamais.</p> + +<p>Aprs une quinzaine de jours, lord Surbiton +fut las de Venise et se rsolut de courir le +long de la cte jusqu' Ravenne parce qu'il +avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses +dans le Pinetum.</p> + +<p>Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de +l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup, +lui persuada enfin que, s'il continuait + rsider l'htel Danielli, il mourrait d'ennui; +et, le quinzime jour au matin, ils mirent + la voile par un fort vent du nord-est et +une mer un peu agite.</p> + +<p>La traverse fut agrable.</p> + +<p>La vie l'air libre ramena les fraches couleurs +sur les joues de lord Arthur, mais aprs +le vingt-deuxime jour il fut ressaisi de ses +proccupations au sujet de lady Clementina +et en dpit des remontrances de Surbiton, il +prit le train pour Venise.</p> + +<p>Quand il dbarqua de sa gondole sur les +degrs de l'htel, le propritaire vint au devant +de lui avec un amoncellement de tlgrammes.</p> + +<p>Lord Arthur les lui arracha dans les mains +et les ouvrit en les dcachetant d'un geste +brusque.</p> + +<p>Tout avait russi.</p> + +<p>Lady Clementina tait morte subitement +dans la nuit cinq jours avant.</p> + +<p>La premire pense de lord Arthur fut pour +Sybil et il lui envoya un tlgramme pour +lui annoncer son retour immdiat pour Londres.</p> + +<p>Ensuite, il ordonna son valet de chambre +de prparer ses bagages pour le rapide du +soir, quintupla le paiement de ses gondoliers +et monta l'escalier de sa chambre d'un pas +lger et d'un coeur raffermi.</p> + +<p>Trois lettres l'y attendaient.</p> + +<p>L'une tait de Sybil, pleine de sympathie et +de condolances; les autres de la mre d'Arthur +et de l'avou de lady Clementina.</p> + +<p>La vieille dame, parat-il, avait dn avec +la duchesse, le soir qui avait prcd sa mort. +Elle avait charm tout le monde par son humour +et son <i>esprit</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, mais elle s'tait retire +d'un peu bonne heure, en se plaignant de +souffrir de l'estomac.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Au matin, on l'avait trouve morte dans son +lit, sans qu'elle part avoir aucunement souffert.</p> + +<p>Sir Mathew Reid avait t appel alors, +mais il n'y avait plus rien faire et, dans les +dlais lgaux on l'avait enterre Beauchamp +Chalcote.</p> + +<p>Peu de jours avant sa mort, elle avait fait +son testament. Elle laissait lord Arthur sa +petite maison de Curzon street, tout son mobilier, +ses effets personnels, sa galerie de peintures + l'exception de sa collection de miniatures +qu'elle donnait sa soeur, lady Margaret +Rufford, et son bracelet d'amthystes qu'elle +lguait Sybil Merton.</p> + +<p>L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; +mais M. Mansfield, l'avou, tait trs dsireux +que lord Arthur revnt, le plus tt qu'il +lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup +de dettes payer et que lady Clementina +n'avait jamais tenu ses comptes en rgle.</p> + +<p>Lord Arthur fut trs touch du bon souvenir +de lady Clementina et pensa que M. Podgers +avait vraiment assum une lourde responsabilit +dans cette affaire.</p> + +<p>Son amour pour Sybil, cependant, dominait +tout autre motion et la conscience, qu'il avait +fait son devoir, lui donnait paix et rconfort.</p> + +<p>En arrivant Charing Cross, il se sentit +tout fait heureux.</p> + +<p>Les Merton le reurent trs affectueusement, +Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait +pas qu'aucun obstacle s'interpost entre eux, +et le mariage fut fix au 7 juin.</p> + +<p>La vie lui paraissait encore une fois belle +et brillante et toute son ancienne joie renaissait +pour lui.</p> + +<p>Un jour, cependant, il inventoriait sa maison +de Curzon street avec l'avou de lady +Clementina et Sybil, brlant des paquets de +lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres +vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain +un petit cri de joie.</p> + +<p>—-Qu'avez-vous trouv, Sybil? dit lord +Arthur levant la tte de son travail et souriant.</p> + +<p>—Cette jolie petite <i>bonbonnire</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'argent. +Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous? +Les amthystes ne me siront pas, je le crois, +jusqu' ce que j'aie quatre-vingts ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>C'tait la boite qui avait contenu l'aconitine.</p> + +<p>Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite +monta ses joues.</p> + +<p>Il avait presque oubli ce qu'il avait fait et +ce lui sembla une curieuse concidence que +Sybil, pour l'amour de qui il avait travers +toutes ces angoisses, ft la premire les lui +rappeler.</p> + +<p>—Bien entendu, Sibyl, ceci est vous. +C'est moi-mme qui l'ai donn la pauvre +lady Clem.</p> + +<p>—Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le +<i>bonbon</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>? Je ne savais pas que lady Clementina +aimt les douceurs: je la croyais beaucoup +trop intellectuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur devint terriblement ple et +une horrible ide lui traversa l'esprit.</p> + +<p>—Un <i>bonbon</i>, Sybil! Que voulez-vous dire? +demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p> + +<p>—Il y en a un l-dedans, un seul. Il parat +vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie +de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme +vous plissez!</p> + +<p>Lord Arthur bondit travers le salon et +saisit la bonbonnire.</p> + +<p>La pilule couleur d'ambre y tait avec son +globule de poison.</p> + +<p>Malgr tout, lady Clementina tait morte de +sa mort naturelle.</p> + +<p>La secousse de cette dcouverte fut presque +au-dessus des forces de lord Arthur.</p> + +<p>Il jeta la pilule dans le feu et s'croula sur +le canap avec un cri de dsespoir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Merton fut trs navr du second ajournement +du mariage et lady Julia, qui avait +dj command sa robe de noce, fit tout ce +qu'elle put pour amener Sybil une rupture.</p> + +<p>Si tendrement cependant que Sybil aimt +sa mre, elle avait fait don de toute sa vie en +accordant sa main lord Arthur et rien de ce +que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler +dans sa foi.</p> + +<p>Quant lord Arthur, il lui fallut bien des +jours pour se remettre de sa cruelle dception +et, quelque temps, ses nerfs furent compltement +dtraqus.</p> + +<p>Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit +bientt et son esprit sain et pratique ne lui +permit pas d'hsiter longtemps sur la conduite + tenir.</p> + +<p>Puisque le poison avait fait une faillite si +complte, la chose qu'il convenait d'employer +tait la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.</p> + +<p>En consquence, il examina nouveau la +liste de ses amis et de ses parents et, aprs de +srieuses rflexions, il rsolut de faire sauter +son oncle, le doyen de Chichester.</p> + +<p>Le doyen, qui tait un homme de beaucoup +de culture et de savoir, raffolait des horloges. +Il avait une merveilleuse collection d'appareils + mesurer le temps qui s'tendait depuis le XVe +sicle jusqu' nos jours. Il parut lord Arthur +que ce dada du bon doyen lui fournissait une +excellente occasion de mener bien ses plans.</p> + +<p>Mais se procurer une machine explosive +tait naturellement un tout autre problme.</p> + +<p>Le <i>London Directory</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> ne lui donnait aucun +renseignement ce sujet et il pensa qu'il +lui serait de peu d'utilit d'aller aux informations + Scotland Yard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. L on n'est jamais +inform des faits et gestes du parti de la dynamite +qu'aprs qu'une explosion a eu lieu et encore +n'en sait-on jamais bien long l-dessus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'quivalent de notre Bottin pour le commerce +anglais. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> La prfecture de police. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote> + +<p>Soudain il pensa son ami Rouvaloff, jeune +Russe de tendances trs rvolutionnaires, qu'il +avait rencontr, l'hiver prcdent, chez lady +Windermere.</p> + +<p>Le comte Rouvaloff passait pour crire une +vie de Pierre le Grand. Il tait venu en Angleterre +sous prtexte d'y tudier les documents +relatifs au sjour du Tzar dans ce pays +en qualit de charpentier de marine; mais +gnralement on le souponnait d'tre un +agent nihiliste et il n'y avait nul doute que +l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon +oeil sa prsence Londres.</p> + +<p>Lord Arthur pensa que c'tait l tout fait +l'homme qui convenait ses desseins, et un +matin, il poussa jusqu' son logement +Bloomsbury pour lui demander son avis et +son concours.</p> + +<p>—Voil donc que vous songez, vous occuper +srieusement de politique, dit le comte +Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut expos +l'objet de sa dmarche.</p> + +<p>Mais lord Arthur qui hassait les fanfaronnades, +de quelque genre que ce ft, se crut +oblig de lui expliquer que les questions sociales +n'avaient pas le moindre intrt pour lui +et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une +affaire purement familiale et qui ne concernait +que lui-mme.</p> + +<p>Le comte Rouvaloff le considra quelques +instants avec surprise.</p> + +<p>Puis, voyant qu'il tait tout fait srieux, +il crivit une adresse sur un morceau de papier, +signa de ses initiales et le tendit lord +Arthur travers la table.</p> + +<p>—Scotland Yard donnerait gros pour connatre +cette adresse, mon cher ami.</p> + +<p>—Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en +clatant de rire.</p> + +<p>Et, aprs avoir chaleureusement secou la +main du jeune Russe, il se prcipita en bas +de l'escalier, regarda le papier et dit son cocher +de le conduire Soho square.</p> + +<p>L il le congdia et suivit Greek street jusqu' +ce qu'il arriva une place que l'on appelle +Bayle's court. Il passa sous le viaduc et +se trouva dans un curieux <i>cul-de-sac</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui paraissait +occup par une buanderie franaise. +D'une maison l'autre, tout un rseau de cordes +s'allongeait charg de linge et, dans l'air +du matin, il y avait une ondulation de toiles +Blanches.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Lord Arthur alla droit au bout de ce schoir +et frappa une petite maison verte.</p> + +<p>Aprs quelque attente, durant laquelle toutes +les fentres de la cour se peuplrent de ttes +qui paraissaient et disparaissaient, la porte +fut ouverte par un tranger, d'allure assez +rude, qui lui demanda en trs mauvais anglais +ce qu'il dsirait.</p> + +<p>Lord Arthur lui tendit le papier que lui +avait donn le comte Rouvaloff.</p> + +<p>Sitt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea +lord Arthur pntrer dans une trs +petite salle au rez-de-chausse, en faade.</p> + +<p>Peu d'instants aprs, Herr Winckelkopf, +comme on l'appelait en Angleterre, fit en hte +son entre dans la salle, une serviette souille +de taches de vin son cou et une fourchette + la main gauche.</p> + +<p>—Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en +s'inclinant, m'a donn une introduction prs +de vous et je suis trs dsireux d'avoir avec +vous un court entretien pour une question +d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith +et j'ai besoin que vous me fournissiez une +horloge explosive.</p> + +<p>—Enchant de vous recevoir, lord Arthur, +rpliqua le malicieux petit Allemand en clatant +de rire. Ne me regardez donc pas d'un +air si alarm. C'est mon devoir de connatre +tout le monde et je me souviens de vous +avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espre +que sa Grce est bien portante. Voulez-vous +venir vous asseoir ct de moi, tandis +que je finis de djeuner? J'ai un excellent +<i>pt</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> et mes amis sont assez bons pour dire +que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun +de ceux qu'on peut boire l'Ambassade d'Allemagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote> + +<p>Et, avant que lord Arthur ft revenu de sa +surprise d'avoir t reconnu, il se trouvait assis +dans l'arrire-salle, buvait petits traits +le plus dlicieux Marcobrnner dans une coupe +jaune ple marque aux monogrammes impriaux +et bavardait de la faon la plus amicale +qu'il ft possible avec le fameux conspirateur.</p> + +<p>—Des horloges exploseur, dit Herr Winckelkopf, +ne sont pas de trs bons articles +pour l'exportation l'tranger, mme lorsque +l'on russit les faire passer la douane. +Le service des trains est si irrgulier que, +d'ordinaire, elles explosent avant d'tre arrives + destination. Si, cependant, vous avez +besoin de quelqu'un de ces engins pour un +usage intrieur, je puis vous fournir un excellent +article et vous garantir que vous serez +satisfait du rsultat. Puis-je vous demander + quel usage vous le destinez. Si c'est pour +la police ou pour quelqu'un qui touche en +quoi que ce soit Scotland Yard, j'en suis +dsol, mais je ne puis rien faire pour vous. +Les dtectives anglais sont vraiment nos +meilleurs amis. J'ai toujours constat qu'en +tenant compte de leur stupidit nous pouvons +faire absolument tout ce que nous voulons; +je ne voudrais toucher un cheveu de la +tte d'aucun d'eux.</p> + +<p>—Je vous assure, repartit lord Arthur, que +cela n'a rien faire avec la police. En ralit, +le mouvement d'horlogerie est destin au +doyen de Chichester.</p> + +<p>—Eh la! Eh la! Je n'avais nulle ide que +vous soyez si prononc en matire de religion, +lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui +ne s'chauffent gure l-dessus.</p> + +<p>—Je crois que vous me prisez trop, Herr +Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant. +Le fait est que je suis absolument ignorant +en thologie.</p> + +<p>—Alors c'est une affaire tout fait personnelle.</p> + +<p>—Tout fait.</p> + +<p>Herr Winckelkopf haussa les paules et +quitta la salle.</p> + +<p>Quatre minutes aprs, il reparut avec un +gteau rond de dynamite de la dimension +d'un penny et une jolie petite horloge franaise +surmonte d'une figurine de la Libert +pitinant l'hydre du Despotisme.</p> + +<p>Le visage de lord Arthur s'claira cette +vue.</p> + +<p>—Voil tout fait ce qu'il me faut. Maintenant +apprenez-moi comment elle explose?</p> + +<p>—Ah! ceci est mon secret, rpondit Herr +Winckelkopf, contemplant son invention +avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement +quand vous dsirez qu'elle explose et +je rglerai le mcanisme pour l'heure indique.</p> + +<p>—Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous +pouvez me l'expdier tout de suite...</p> + +<p>—C'est impossible. J'ai un tas de travaux, +une besogne trs importante pour certains +amis de Moscou.</p> + +<p>—Oh! il sera encore temps si elle est remise +demain soir ou jeudi matin. Quant au +moment de l'explosion, fixons-la vendredi + midi. A celle heure-l, le doyen est toujours + la maison.</p> + +<p>—Vendredi midi, rpta Herr Winckelkopf.</p> + +<p>Et il prit une note ce sujet sur un grand +registre ouvert sur un bureau prs de la chemine.</p> + +<p>—Et maintenant, dit lord Arthur, se levant +de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien +je vous suis redevable.</p> + +<p>—C'est une si petite affaire, lord Arthur, +que je vais vous compter cela au plus juste. +La dynamite cote sept shellings six pences, +le mouvement d'horlogerie trois livres dix +shellings et le port environ cinq shellings. +Je suis trop heureux d'obliger un ami du +comte Rouvaloff.</p> + +<p>—Mais votre drangement, Herr Winckelkopf?</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour +moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis +entirement pour mon art.</p> + +<p>Lord Arthur dposa quatre livres deux +shellings six pences sur la table, remercia le +petit Allemand de son amabilit et, dclinant +de son mieux une invitation rencontrer +quelques anarchistes un th la fourchette +le samedi suivant, il quitta la maison de +Herr Winckelkopf et se rendit au Park.</p> + +<p>Pendant les deux jours qui suivirent, lord +Arthur fut dans un tat de trs grande agitation +nerveuse. Le vendredi midi, il se rendit +au Buckingham, club pour y attendre les +nouvelles.</p> + +<p>Toute l'aprs-midi, le stupide laquais de +service la porte monta des tlgrammes de +tous les coins du pays, donnant le rsultat +des courses de chevaux, des jugements dans +des affaires de divorce, l'tat de la temprature +et d'autres informations semblables, +tandis que le ruban dvidait les dtails les +plus fastidieux sur la sance de nuit de la +chambre des communes et une petite panique +au Stock Exchange<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> La Bourse de Londres.</blockquote> + +<p>A quatre heures, arrivrent les journaux +du soir et lord Arthur disparut dans le salon +de lecture avec la <i>Pall Mall Gazette</i>, la <i>James's +Gazette</i>, le <i>Globe</i> et l'<i>Echo</i>, la grande indignation +du colonel Goodchild, qui dsirait lire le +compte rendu d'un discours prononc par +lui, le matin, l'htel du lord-maire, au sujet +des missions sud-africaines et de la convenance +d'avoir, dans chaque province, des +vques ngres.</p> + +<p>Or le colonel, pour une raison ou une autre, +avait un prjug trs vif contre les <i>Evenings +News</i>.</p> + +<p>Aucun des journaux, cependant, ne contenait +la moindre allusion Chichester et lord +Arthur comprit que l'attentat avait chou.</p> + +<p>Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques +minutes, il demeura tout fait abattu.</p> + +<p>Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, +se rpandit en excuses laborieuses et +offrit de lui fournir une autre horloge ses +propres frais ou une caisse de bombes de +nitro-glycrine au prix cotant.</p> + +<p>Mais lord Arthur avait perdu toute confiance +dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut +que toutes choses sont si sophistiques +aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir mme de +la dynamite non frelate.</p> + +<p>Cependant, le petit Allemand, tout en admettant +que le mouvement horlogerie pouvait +tre dfectueux sur quelques points, n'tait +pas sans espoir que l'horloge pt encore +se dclancher. Il citait l'appui de sa thse le +cas d'un baromtre qu'il avait envoy, une +fois, au gouverneur militaire d'Odessa, rgl +pour exploser le dixime jour. Ce baromtre +n'avait rien produit au bout de trois ans. Il +tait galement tout fait exact que, lorsqu'il +explosa, il ne russit qu' rduire en bouillie +une servante, car le gouverneur avait quitt +la ville six semaines avant, mais du moins +cela prouvait que la dynamite, en tant que +force destructive, sous le commandement d'un +mouvement d'horlogerie, tait un agent puissant, +bien qu'un peu inexact.</p> + +<p>Lord Arthur fut un peu consol par cette +rflexion, mais mme ce point de vue, il tait +destin prouver une nouvelle dception. +Deux jours plus tard, comme il montait +l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir +et lui montra une lettre qu'elle venait +de recevoir du doyenn.</p> + +<p>—Jane m'crit des lettres charmantes, +lui dit-elle, vous devriez lire la dernire: elle +est aussi intressante que les romans que +nous envoie Mudie.</p> + +<p>Lord Arthur lui prit vivement la lettre des +mains.</p> + +<p>Elle tait ainsi conue:</p><br> + +<blockquote><p> +LE DOYENN, CHICHESTER</p> + +<p>27 Mai.</p> + +<p>Ma bien chre tante,</p> + +<p>Je vous remercie beaucoup de la flanelle +pour la socit Dorcas et aussi pour le guingamp.</p> + +<p>Je suis tout fait d'accord avec vous pour +estimer absurde leur besoin de porter de jolies +choses, mais aujourd'hui tout le monde +est si radical, si irrligieux qu'il est difficile +de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir +les gots et l'lgance des hautes classes. +Vraiment je ne sais o nous allons! Comme +papa le dit souvent dans ses sermons, nous +vivons dans un sicle d'incrdulit.</p> + +<p>Nous avons eu une bonne histoire au sujet +d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu +a envoye papa jeudi dernier. Elle +est arrive de Londres, port pay, dans une +caisse de bois et papa pense qu'elle lui a t +expdie par quelque lecteur de son remarquable +sermon <i>La Licence est-elle la Libert?</i>, +car la pendule est surmonte d'une +figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet +phrygien sur la tte.</p> + +<p>Moi, je ne trouve pas cela trs convenable, +mais papa dit que c'est historique. Je suppose +donc qu'il n'y a rien redire.</p> + +<p>Parker a dpaquet l'objet et papa l'a plac +sur la chemine de la bibliothque.</p> + +<p>Nous tions tous assis dans cette pice +vendredi matin, quand, au moment mme o +la pendule sonnait midi, nous entendmes +comme un bruit d'ailes; une petite bouffe de +fume sortit du pidestal de la figure et la +desse de la Libert tomba et se cassa le nez +sur le garde-feu.</p> + +<p>Maria tait tout en moi, mais c'tait +vraiment une aventure si ridicule que James +et moi nous avons fait une bonne partie de +rire. Papa mme faisait chorus.</p> + +<p>Quand nous avons examin l'horloge, +nous avons vu que c'tait une espce de rveille-matin +et qu'en plaant l'arrt sur une +heure dtermine et en mettant de la poudre +et une capsule de fulminate sous un petit +marteau, l'clatement se produisait quand on +le voulait.</p> + +<p>Papa a dit que c'tait une pendule trop +bruyante pour demeurer dans la bibliothque.</p> + +<p>Reggie l'a donc emporte l'cole et l +elle continue produire de petites explosions +tout le long de la journe.</p> + +<p>Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau +de noces de ce genre? Je suppose que +cela doit tre tout fait la mode Londres.</p> + +<p>Papa dit que ces horloges sont propres +faire du bien, car elles montrent que la libert +n'est pas durable et que son rgne doit finir +par une chute. Papa dit que la libert a t +invente au temps de la Rvolution franaise. +Cela semble pouvantable.</p> + +<p>Je vais aller tout l'heure chez les Dorcas +et je leur lirai votre lettre si instructive. +Combien est vraie, ma tante, votre ide qu'avec +leur rang dans la vie ils voudraient porter +ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que +leur souci du costume est absurde quand ils +ont tant d'autres graves soucis dans ce monde +et dans l'autre.</p> + +<p>Je suis bien heureuse que votre popeline + fleurs aille si bien et que votre dentelle +ne soit pas dchire. Mercredi, je porterai +chez l'vque le satin jaune dont vous m'avez +si gracieusement fait don et je crois qu'il +fera le meilleur effet.</p> + +<p>Avez-vous des noeuds ou non? Jennings +dit que maintenant tout le monde porte des +noeuds et que les chemisettes se font jabot.</p> + +<p>Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle +explosion. Papa a ordonn de transporter +l'horloge l'curie. Je ne crois pas que +papa l'apprcie autant qu'au premier moment, +bien qu'il soit trs flatt d'avoir reu un prsent +si gentil et si ingnieux. Cela prouve +qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.</p> + +<p>Papa vous envoie ses amitis, James, Reggie +et Maria s'unissent lui, esprant que la +goutte de l'oncle Ccil va mieux.</p> + +<p>Croyez-moi, ma chre tante, votre nice +affectionne.</p> + +<p>JANE PERCY.</p> + +<p><i>P. S.</i> Rpondez-moi au sujet des noeuds. +Jennings soutient avec insistance qu'ils sont + la mode.</p> +</blockquote><br> + +<p>Lord Arthur regarda la lettre d'un air si +srieux et si malheureux que la duchesse +clata de rire.</p> + +<p>—Mon cher Arthur, lui dclara t-elle, je +ne vous montrerai plus une lettre de jeune +fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me +semble une invention vraiment curieuse et +j'aimerais d'en avoir une semblable.</p> + +<p>—Je n'ai pas grande confiance dans ces +horloges, dit lord Arthur avec son sourire +triste.</p> + +<p>Et, aprs avoir embrass sa mre, il quitta +la pice.</p> + +<p>En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta +sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de +larmes.</p> + +<p>Il avait fait de son mieux pour commettre +le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives +avaient chou, et cela, sans qu'il y +et de sa faute. Il avait essay de faire son +devoir, mais il semblait que la destine le +trahissait.</p> + +<p>Il tait accabl par le sentiment de la strilit +des bonnes intentions, de l'inutilit +des efforts pour une belle action.</p> + +<p>Peut-tre et-il mieux valu rompre le mariage. +Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais +la souffrance ne ruine pas un caractre aussi +noble que le sien.</p> + +<p>Quant lui qu'importait! Il y a toujours +quelque guerre o un homme peut se faire +tuer, quelque cause laquelle un homme +peut donner sa vie et si la vie n'avait pas +de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.</p> + +<p>Que la destine ourdisse son sort sa guise! +Il ne ferait rien pour la conjurer.</p> + +<p>A sept heures et demie passes, il s'habilla +et se rendit au club.</p> + +<p>Surbiton y tait, avec une socit de jeunes +gens, et lord Arthur fut oblig de dner avec +eux. Leur conversation banale, leurs lazzis +oiseux ne l'intressaient pas et, sitt que le +caf fut servi, il les quitta, inventant le prtexte +d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.</p> + +<p>Comme il sortait du club, le laquais de +service la porte lui remit une lettre.</p> + +<p>Elle tait d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait + venir, le lendemain soir, voir un parapluie +explosif qui clatait aussitt qu'on l'ouvrait. +C'tait le dernier mot des inventeurs. +Le parapluie venait d'arriver de Genve.</p> + +<p>Lord Arthur dchira la lettre en menus +fragments. Il tait dtermin ne plus avoir +recours de nouvelles tentatives.</p> + +<p>Puis, il s'en alla errer le long des quais de +la Tamise et, pendant des heures, il demeura +assis prs du fleuve.</p> + +<p>La lune se montra travers un voile de +nuages fauves, comme un oeil de lion derrire +une crinire et d'innombrables toiles pailletrent +l'abme des cieux, comme la poussire +d'or qu'on a seme sur un dme pourpre.</p> + +<p>A certains moments, un bateau se balanait +sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa +route drivant au gr du courant.</p> + +<p>Les signaux du chemin de fer, de verts, +devenaient rouges, mesure que les trains +traversaient le pont avec des sifflements aigus.</p> + +<p>Un peu plus tard, minuit tomba avec un +bruit lourd de la petite tour de Westminster, +et, chaque coup de la cloche sonore, la nuit +sembla trembler.</p> + +<p>Puis, les lumires du chemin de fer s'teignirent. +Une lampe solitaire continua seule + briller comme un grand rubis sur un mat +gigantesque et la rumeur de la cit s'teignit.</p> + +<p>A deux heures, lord Arthur se leva et flna +du ct de Blackfriars.</p> + +<p>Que tout lui paraissait irrel, semblable +un rve trange!</p> + +<p>De l'autre ct de la rivire, les maisons +semblaient immerger des tnbres. On et +dit que l'argent et l'ombre avaient model le +monde nouveau.</p> + +<p>L'norme dme de Saint-Paul s'esquissait +comme une bulle travers l'atmosphre noirtre.</p> + +<p>Comme il approchait de l'Aiguille de Cloptre, +lord Arthur vit un homme pench sur +le parapet et quand il s'approcha, la lumire +du rverbre tombant en plein sur son visage, +il le reconnut.</p> + +<p>C'tait M. Podgers.</p> + +<p>Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, +les lunettes d'or, le faible sourire maladif, +la bouche sensuelle du chiromancien.</p> + +<p>Lord Arthur s'arrta.</p> + +<p>Une ide l'illumina soudain, comme un +clair.</p> + +<p>Il se glissa doucement vers M. Podgers.</p> + +<p>En une seconde il le saisit par les jambes +et le jeta dans la Tamise.</p> + +<p>Un grossier juron, un clapotis d'claboussures, +et ce fut tout.</p> + +<p>Lord Arthur regarda avec anxit la surface +du fleuve, mais il ne put rien voir du +chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait +dans un tourbillon d'eau argente +par le clair de lune. Au bout de quelques +minutes, le chapeau coula son tour et plus +aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.</p> + +<p>Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait +une grosse silhouette dforme qui s'lanait +sur l'escalier prs du pont, et un affreux +sentiment d'chec s'empara de lui, mais +bientt cette image s'accentua en reflet et +quand la lune brilla de nouveau, aprs s'tre +dgage des nuages, elle disparut la fin.</p> + +<p>Alors il lui sembla qu'il avait ralis les +dcrets du destin. Il poussa un profond soupir +de soulagement et le nom de Sybil monta + ses lvres.</p> + +<p>—Avez-vous laiss tomber quelque chose +dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix +derrire lui.</p> + +<p>Il se retourna brusquement et vit un <i>policeman</i> +avec une lanterne oeil de boeuf.</p> + +<p>—Rien qui vaille, sergent, rpondit-il en +souriant.</p> + +<p>Et, hlant un fiacre qui passait, il sauta +dedans et ordonna au cocher de le conduire + Belgrave square.</p> + +<p>Les quelques jours qui suivirent, il fut +alternativement joyeux et inquiet.</p> + +<p>Il y avait des moments o il s'attendait +presque voir M. Podgers entrer dans sa +chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait +que la fortune ne pouvait tre aussi injuste + son gard.</p> + +<p>Deux fois, il se rendit l'adresse du chiromancien + West-Moon street, mais il ne +put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.</p> + +<p>Il languissait d'avoir une certitude et il la +redoutait.</p> + +<p>A la fin, elle vint.</p> + +<p>Il tait assis dans le fumoir du club. Il +prenait du th, en coutant avec un peu +d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de +la dernire oprette de la Gat, quand le +valet de pied apporta les journaux du soir.</p> + +<p>Il prit la <i>Gazette de Saint-James</i> et il en +feuilletait les pages d'un air distrait quand +ce titre singulier frappa ses yeux.</p> + +<p>SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN</p> + +<p>Il devint ple d'motion et se mit lire.</p> + +<p>L'entrefilet tait ainsi conu.</p> + +<blockquote><p> +Hier matin, 7 heures, le corps de +M. Septimus R. Podgers, le clbre chiromancien, +a t rejet sur le rivage Greenwich +en face du Ship Hotel.</p> + +<p>Le malheureux gentleman avait disparu +depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie +prouvaient de grandes inquitudes + son gard.</p> + +<p>On suppose qu'il s'est suicid sous l'influence +d'un drangement momentan de ses +facults mentales caus par le surmenage et +le jury du coroner a rendu, cet effet, un +verdict conforme cet aprs-midi.</p> + +<p>M. Podgers venait de terminer un trait +complet relatif la main humaine. Cet ouvrage +sera prochainement publi et soulvera, +sans nul doute, beaucoup de curiosit.</p> + +<p>Le dfunt avait 65 ans et ne parat pas +laisser de famille. +</p></blockquote> + +<p>Lord Arthur s'lana hors du club, le journal + la main, au grand ahurissement du +laquais charg de la conciergerie qui essaya +vainement de l'arrter.</p> + +<p>Il courut droit Park Lane.</p> + +<p>Sybil, qui tait sa fentre, le vit arriver +et quelque chose lui dit qu'il apportait de +bonnes nouvelles. Elle courut sa rencontre +et, quand elle regarda son visage, elle comprit +que tout allait bien.</p> + +<p>—Ma chre Sybil, s'cria lord Arthur, +marions-nous demain!</p> + +<p>—Jeune fou, et le gteau nuptial qui n'est +mme pas command! rpliqua Sybil en +riant au milieu de ses larmes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Quand le mariage eut lieu, environ trois +semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi +d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.</p> + +<p>Le service fut lu d'une faon trs mouvante +par le doyen de Chichester et tout le +monde tait d'accord pour reconnatre qu'on +n'avait jamais vu de plus beau couple que le +mari et la marie.</p> + +<p>Ils taient plus que beaux, car ils, taient +heureux.</p> + +<p>Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait +souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle, +de son ct, lui donnait les meilleures choses +qu'une femme peut donner un homme, le +respect, la tendresse et l'amour.</p> + +<p>Pour eux, la ralit ne tua pas le roman.</p> + +<p>Ils conservrent toujours la jeunesse des +sentiments.</p> + +<p>Quelques annes plus tard, quand deux +beaux enfants leur furent ns, lady Windermere +vint leur rendre une visite Alton +Priory,—un vieux domaine aim qui avait +t le cadeau de noces du Duc son fils,—et +une aprs-midi qu'elle tait assise, prs de +lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin, +regardant le garonnet et la fillette qui jouaient + se promener par le parterre de roses comme +des rayons de soleil incertains, elle prit soudain +les mains de son htesse dans les siennes +et lui dit:</p> + +<p>—tes-vous heureuse, Sybil?</p> + +<p>—Chre lady Windermere, certes oui, je +suis heureuse! Et vous, ne l'tes-vous pas?</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps de l'tre, Sybil. J'ai +toujours aim la dernire personne qu'on me +prsentait, mais d'ordinaire, ds que je connais +quelqu'un, j'en suis lasse.</p> + +<p>—Vos lions ne vous donnent-ils plus de +satisfaction, lady Windermere?</p> + +<p>—Oh! ma chre, les lions ne sont bons +qu'une saison! Sitt qu'on leur a coup la +crinire, ils deviennent les cratures les plus +assommantes du monde. Eu outre, si vous +tes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent +trs mal avec vous. Vous souvenez-vous +de cet horrible M. Podgers? C'tait un affreux +imposteur. Naturellement, je ne m'en suis +pas aperue tout d'abord et mme quand il +avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui +en ai donn, mais je ne pouvais supporter +qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait +har la chiromancie. Actuellement c'est la +tlpathie qui me charme. C'est bien plus +amusant.</p> + +<p>—Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, +lady Windermere. C'est le seul sujet +dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure +que, l-dessus, ses ides sont tout fait +arrtes!</p> + +<p>—Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, +Sybil?</p> + +<p>—Demandez-le lui, lady Windermere. Le +voici.</p> + +<p>Lord Arthur arrivait, en effet, travers le +jardin, un grand bouquet de roses jaunes la +main et ses deux enfants dansant autour de +lui.</p> + +<p>—Lord Arthur?</p> + +<p>—A vos ordres, lady Windermere.</p> + +<p>—Vraiment oserez-vous me dire que vous +croyez la chiromancie.</p> + +<p>—Certes oui, fit le jeune homme en souriant.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je lui dois tout le bonheur de +ma vie, murmura-t-il en se renversant dans +un fauteuil d'osier.</p> + +<p>—Mon cher lord Arthur, que voulez-vous +dire par l?</p> + +<p>—Sybil, rpondit-il en tendant les roses +sa femme et en la regardant dans ses yeux +violets.</p> + +<p>—Quelle stupidit! s'cria lady Windermere. +De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidit +Pareille!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>CONTES</h2> + +<p><i>A Carlos Blacker</i></p> + + +<p>O. W.</p> +<br><br><br> + + +<p>Les <i>Contes</i> qui suivent ont t publis en mai 1888 +par David Nutt dans une dition illustre par Walter +Crane et Jacomb Hood. Ils ont t rimprims en +janvier 1889, puis en fvrier 1902, toujours par le +mme diteur et avec les mmes illustrations.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L'AMI DVOU</h3> + + + +<p>Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tte +hors de son trou. Il avait des yeux ronds trs +vifs et d'paisses moustaches grises. Sa queue +semblait un long morceau de gomme lastique +noire.</p> + +<p>Des petits canards nageaient dans le rservoir, +semblables une troupe de canaris +jaunes et leur mre, toute blanche avec des +jambes rouges, s'efforait de leur enseigner +piquer leur tte dans l'eau.</p> + +<p>—Vous ne pourrez jamais aller dans la +bonne socit si vous ne savez pas piquer +votre tte, leur disait-elle.</p> + +<p>Et, de nouveau, elle leur montrait comment +il fallait s'y prendre. Mais les petits canards +ne faisaient nulle attention ses leons. Ils +taient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel +avantage il y a vivre dans la <i>socit</i>.</p> + +<p>—Quels dsobissants enfants! s'cria le +vieux rat d'eau. Ils mriteraient vraiment +d'tre noys!</p> + +<p>—Le Ciel m'en prserve! rpliqua la cane. +Il faut un commencement tout et des parents +ne sauraient tre trop patients.</p> + +<p>—Ah! je n'ai aucune ide des sentiments +que peuvent prouver des parents, dit le rat +d'eau. Je ne suis pas un pre de famille. En +fait, je ne me suis jamais mari et je n'ai jamais +song le faire. Sans doute l'amour est +une bonne chose sa manire, mais l'amiti +vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au +monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une +amiti dvoue.</p> + +<p>—Et quelle est, je vous prie, votre ide +des devoirs d'un ami dvou? demanda une +linotte verte perche sur un saule tordu et +qui avait cout la conversation.</p> + +<p>—Oui, c'est justement ce que je voudrais +savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrmit +du rservoir et piqua sa tte pour donner + ses enfants le bon exemple.</p> + +<p>—Quelle question niaise! cria le rat d'eau. +J'entends que mon ami dvou me soit dvou, +parbleu!</p> + +<p>—Et que ferez-vous en retour? dit le petit +oiseau, s'agitant sur une ramille argente et +battant de ses petites ailes.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, rpondit le +rat d'eau.</p> + +<p>—Laissez-moi vous conter une histoire +ce sujet, dit la linotte.</p> + +<p>—L'histoire est-elle pour moi? demanda +le rat d'eau. Si oui, je l'couterai volontiers, +car j'aime les contes la folie.</p> + +<p>—Elle vous est applicable, rpondit la linotte.</p> + +<p>Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du +rservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dvou.</p> + +<p>Il y avait une fois, dit la linotte, un honnte +garon nomm Hans.</p> + +<p>—tait-ce un homme vraiment distingu? +demanda le rat d'eau.</p> + +<p>—Non, rpondit la linotte. Je ne crois pas +qu'il ft du tout distingu, sauf par son bon +coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il +vivait dans une pauvre maison de campagne +et tous les jours il travaillait son jardin. Dans +tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi +joli que le sien. Il y poussait des oeillets de +pote, des girofles, des bourses pasteur, +des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, +des roses jaunes, des crocus lilas et or, +des violiers rouges et blancs. Selon les mois +y fleurissaient tour de rle glantines et +cardamines, marjolaines et basilics sauvages, +primevres et iris d'Allemagne, asphodles et +oeillets-girofles. Une fleur prenait la place +d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours +de jolies choses regarder et d'agrables +odeurs respirer.</p> + +<p>Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais +le plus dvou de tous tait le grand Hugh le +meunier. Vraiment le riche meunier tait si +dvou au petit Hans qu'il ne serait jamais +all son jardin sans se pencher sur les plates +bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou +une poigne de salades succulentes ou sans +y remplir ses poches de prunes ou de cerises +selon la saison.</p> + +<p>—De vrais amis possdent tout en commun, +avait l'habitude de dire le meunier.</p> + +<p>Et le petit Hans approuvait de la tte, souriait +et se sentait tout fier d'avoir un ami qui +pensait de si nobles choses.</p> + +<p>Parfois, cependant, le voisinage trouvait +trange que le riche meunier ne donnt jamais +rien en retour au petit Hans, quoiqu'il +eut cent sacs de farine emmagasins dans +son moulin, six vaches laitires et un grand +nombre de btes laine; mais Hans ne troubla +jamais sa cervelle de semblables ides. +Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre +les belles choses que le meunier avait +coutume de dire sur la solidarit des vrais +amis.</p> + +<p>Donc, le petit Hans travaillait son jardin. +Le printemps, l't et l'automne, il tait trs +heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il +n'avait ni fruits ni fleurs porter au march, +il souffrait beaucoup du froid et de la faim et +souvent il se couchait sans avoir mang autre +chose que quelques poires sches et quelques +mauvaises noix. L'hiver aussi, il tait extrmement +isol, car le meunier ne venait jamais +le voir dans cette saison.</p> + +<p>—Il n'est pas bon que j'aille voir le petit +Hans tant que dureront les neiges, disait souvent +le meunier sa femme. Quand les gens +ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne +pas les tourmenter de visites. Ce sont l du +moins mes ides sur l'amiti et je suis certain +qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps +et alors j'irai le voir: il pourra me +donner un grand panier de primevres et cela +le rendra heureux.</p> + +<p>—Vous tes certes plein de sollicitude pour +les autres, rpondait sa femme assise dans +un confortable fauteuil prs d'un beau feu de +bois de pin. C'est un vrai rgal que de vous +entendre parler de l'amiti. Je suis sre que +le cur ne dirait pas d'aussi belles choses que +vous l-dessus, quoiqu'il habite une maison +trois tages et qu'il porte un anneau d'or +son petit doigt.</p> + +<p>—Mais ne pourrions-nous engager le petit +Hans venir ici? interrogeait le jeune fils +du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, +je lui donnerai la moiti de ma soupe et je +lui montrerai mes lapins blancs.</p> + +<p>—Quel niais vous tes! s'cria le meunier. +Je ne sais vraiment pas quoi il sert de vous +envoyer l'cole. Vous semblez n'y rien apprendre. +Parbleu! si le petit Hans venait ici, +s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper +et notre grosse barrique de vin rouge, il +pourrait devenir envieux. Or l'envie est une +bien terrible chose et qui gterait les meilleurs +caractres. Certes je ne souffrirai pas +que le caractre d'Hans soit gt. Je suis son +meilleur ami et je veillerai toujours sur lui +et aurai soin qu'il ne soit expos aucune +tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait +me demander de lui donner un peu de +farine crdit, et cela je ne puis le faire. La +farine est une chose et l'amiti en est une +autre, et elles ne doivent pas tre confondues. +Ma foi! ces mots s'orthographient diffremment +et signifient des choses toutes diffrentes. +Chacun sait cela.</p> + +<p>—Comme vous parlez bien, dit la femme +du meunier en lui tendant un grand verre de +bire chaude. Je me sens vraiment tout endormie. +C'est tout fait comme l'glise.</p> + +<p>—Beaucoup agissent bien, rpliqua le meunier, +mais peu savent bien parler, ce qui +prouve que parler est de beaucoup la chose +la plus difficile et aussi la plus belle des deux.</p> + +<p>Et il regarda svrement par dessus la table +son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-mme +qu'il baissa la tte, devint presque +carlate et se mit pleurer dans son th.</p> + +<p>Il tait si jeune que vous l'excuserez.</p> + +<p>—C'est l la fin de l'histoire? demanda le +rat d'eau.</p> + +<p>—Non pas, rpliqua la linotte. C'est le +commencement.</p> + +<p>—Alors vous tes tout fait en arrire sur +votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur, +aujourd'hui, dbute par la fin, reprend +au dbut et termine par le milieu. C'est la nouvelle +mthode. J'ai entendu cela de la bouche +d'un critique qui se promenait autour du rservoir +avec un jeune homme. Il traitait la +question en matre et je suis sr qu'il devait +avoir raison, car il avait des lunettes bleues +et la tte chauve; et, quand le jeune homme +lui faisait quelque observation, il rpondait +toujours: Peuh! Mais continuez, je vous +prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier. +J'ai moi-mme toute sorte de beaux sentiments: +aussi y a-t-il une grande sympathie +entre nous.</p> + +<p>—Bien! fit la linotte sautillant tantt sur +une patte et tantt sur l'autre. Sitt que l'hiver +fut pass, ds que les primevres commencrent + ouvrir leurs toiles jaune ple, +le meunier dit sa femme qu'il allait sortir +et faire visite au petit Hans.</p> + +<p>—Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria +sa femme. Vous pensez toujours aux autres. +Songez emporter le grand panier pour rapporter +des fleurs.</p> + +<p>Alors le meunier attacha ensemble les +ailes du moulin avec une forte chane de +fer et descendit la colline, le panier au bras.</p> + +<p>—Bonjour, petit Hans, dit le meunier.</p> + +<p>—Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bche +et avec un sourire qui allait d'une oreille + l'autre.</p> + +<p>—Et comment avez-vous pass l'hiver? reprit +le meunier.</p> + +<p>—Bien, bien! rpliqua Hans, c'est gentil + vous de vous en informer. J'ai bien eu du +mauvais temps passer, mais maintenant le +printemps est de retour et je suis presque heureux... +Puis, mes fleurs vont bien donner.</p> + +<p>—Nous avons souvent parl de vous cet hiver, +Hans, continua le meunier, et nous nous +demandions ce que vous deveniez.</p> + +<p>—C'est bien bon vous, dit Hans... Je +craignais presque que vous m'ayez oubli.</p> + +<p>—Hans, je suis surpris de vous entendre +parler de la sorte, fit le meunier. L'amiti +n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, +mais je crains que vous ne compreniez +pas la posie de la vie... Comme vos primevres +sont belles, entre parenthses.</p> + +<p>—Certes elles sont vraiment belles, fit +Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie +beaucoup. Je vais les porter au march et les +vendre la fille du bourgmestre et avec l'argent +je rachterai ma brouette.</p> + +<p>—Vous rachterez votre brouette? Voulez-vous +dire que vous l'avez vendue? C'est un +acte bien niais.</p> + +<p>—Certes, oui, mais le fait est, rpliqua +Hans, que j'y tais oblig. Vous le savez, +l'hiver est pour moi une trs mauvaise saison +et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter +du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons +d'or de mon habit des dimanches, puis +j'ai vendu ma chane d'argent et ensuite ma +grande flte. Enfin j'ai vendu ma brouette. +Mais maintenant je vais racheter tout cela.</p> + +<p>—Hans, dit le meunier, je vous donnerai +ma brouette. Elle n'est pas en trs bon tat. +Un des cts est parti et il y a quelque chose +de tordu aux rayons de la roue, mais malgr +cela je vous la donnerai. Je sais que c'est gnreux +de ma part et beaucoup de gens me +trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne +suis pas comme le reste du monde. Je pense +que la gnrosit est l'essence de l'amiti et, +en outre, je me suis achet une nouvelle +brouette. Oui, vous pouvez tre tranquille... +Je vous donnerai ma brouette.</p> + +<p>—Merci, c'est vraiment gnreux de votre +part, dit le petit Hans et sa plaisante figure +ronde resplendit de plaisir. Je puis aisment +la rparer, car j'ai une planche chez +moi.</p> + +<p>—Une planche! s'cria le meunier. Parfait! +c'est justement ce qu'il me faut pour le +toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon +bl sera tout humide si je ne le bouche pas. +Comme vous avez dit cela propos! Il est +vraiment remarquer qu'une bonne action +en engendre toujours une autre. Je vous ai +donn ma brouette et maintenant vous allez +me donner votre planche. Naturellement la +brouette vaut beaucoup plus que la planche, +mais l'amiti sincre ne remarque jamais ces +choses-l. Veuillez me donner tout de suite +la planche et je me mettrai aujourd'hui mme + l'ouvrage pour rparer ma grange.</p> + +<p>—Certainement! rpliqua le petit Hans.</p> + +<p>Et il courut son appentis et en sortit la +planche.</p> + +<p>—Ce n'est pas une trs grande planche, dit +le meunier en la regardant, et je crains que +lorsque j'aurai rpar le toit de ma grange, il +n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez +la brouette, mais ce n'est naturellement +pas ma faute... Et maintenant, comme +je vous ai donn ma brouette, je suis sr que +en retour vous voudrez me donner quelques +fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de +de le remplir presque entirement.</p> + +<p>—Presque entirement? dit le petit Hans +presque chagrin, car le panier tait de grandes +dimensions et il se rendait compte que, s'il +le remplissait, il n'aurait plus de fleurs porter +au march. Or, il tait trs dsireux de racheter +ses boutons d'argent.</p> + +<p>—Ma foi, rpondit le meunier, comme je +vous ai donn ma brouette, je ne pensais pas +que ce ft trop de vous demander quelques +fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais +que l'amiti, l'amiti vraie tait affranchie +d'gosme de quelque espce que ce soit.</p> + +<p>—Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta +le petit Hans, toutes les fleurs de mon +jardin sont votre disposition, car j'ai un +bien plus vif dsir de votre estime que de mes +boutons d'argent.</p> + +<p>Et il courut cueillir ces jolies primevres +et en remplir le panier du meunier.</p> + +<p>—Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant +la colline sa planche sur l'paule et +son grand panier au bras.</p> + +<p>—Adieu! dit le petit Hans.</p> + +<p>Et il se mit bcher gaiement: il tait si +content d'avoir la brouette.</p> + +<p>Le lendemain, il attachait un chvre-feuille +sur sa porte, quand il entendit la voix du +meunier qui l'appelait de la route. Alors il +sauta de son chelle, courut au bas du jardin +et regarda par dessus la muraille.</p> + +<p>C'tait le meunier avec un grand sac de +farine sur son paule.</p> + +<p>—Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous +me porter ce sac de farine au march?</p> + +<p>—Oh! j'en suis fch, dit Hans, mais je +suis vraiment trs occup aujourd'hui. J'ai +toutes mes plantes grimpantes fixer, toutes +mes fleurs arroser, tous mes gazons faucher + la roulette.</p> + +<p>—Ma foi, rpliqua le meunier, je pensais +qu'en considration de ce que je vous ai donn +ma brouette, il serait peu aimable de votre +part de me refuser.</p> + +<p>—Oh! je ne refuse pas! protesta le petit +Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais +pas agir en ami votre gard.</p> + +<p>Et il alla chercher sa casquette et partit +avec le gros sac sur son paule.</p> + +<p>C'tait une trs chaude journe et la route +tait atrocement poudreuse. Avant que Hans +et atteint la borne marquant le sixime +mille, il tait si fatigu qu'il dut s'asseoir et +se reposer. Nanmoins il ne tarda pas continuer +courageusement son chemin et arriva +enfin au march.</p> + +<p>Aprs une attente de quelques instants, il +vendit le sac de farine un bon prix et alors +il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait +s'il s'attardait trop de rencontrer quelque +voleur en route.</p> + +<p>—Voil certes une rude journe, se dit +Hans en se mettant au lit, mais je suis content +de n'avoir pas refus, car le meunier est +mon meilleur ami et, en outre, il va me donner +sa brouette.</p> + +<p>De trs bon matin, le lendemain, le meunier +vint chercher l'argent de son sac de farine, +mais le petit Hans tait si fatigu qu'il tait +encore au lit.</p> + +<p>—Ma parole! fit le meunier, vous tes bien +paresseux. Quand je pense que je viens de +vous donner ma brouette, il me semble que +vous pourriez travailler plus vaillamment.</p> + +<p>La paresse est un grand vice et, certes, je +ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux +ou apathique. Ne jugez pas mon langage +sans faon avec vous. Je ne songerais certes +pas parler de la sorte si je n'tais votre ami. +Mais que servirait l'amiti si on ne pouvait +dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde +peut dire des choses aimables, s'efforcer de +plaire et de flatter, mais un ami sincre dit +des choses dplaisantes et n'hsite pas faire +de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami +vrai, il prfre cela, car il sait qu'ainsi il fait +du bien.</p> + +<p>—Je suis bien fch, rpondit le petit Hans +en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet +de nuit, mais j'tais si fatigu que je +croyais que je m'tais couch il y a peu de +temps et j'coutais chanter les oiseaux. Ne +savez-vous pas que je travaille toujours mieux +quand j'ai entendu chanter les oiseaux?</p> + +<p>—Bon! tant mieux! rpliqua le meunier +en donnant Hans une claque dans le dos, +car j'ai besoin que vous rpariez le toit de ma +grange.</p> + +<p>Le petit Hans avait grand besoin d'aller +travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient +pas t arroses de deux jours, mais il +ne voulut pas refuser au meunier, car c'tait +un bon ami pour lui.</p> + +<p>—Pensez-vous qu'il ne serait pas amical +de vous dire que j'ai faire? demanda-t-il +d'une voix humble et timide.</p> + +<p>—Ma foi, rpliqua le meunier, je ne pensais +pas que ce ft beaucoup vous demander, +tant donn que je viens de vous faire cadeau +de ma brouette, mais naturellement si vous +refusez j'irai le faire moi-mme.</p> + +<p>—Oh! nullement, s'cria le petit Hans en +sautant de son lit.</p> + +<p>Il s'habilla et se rendit dans la grange.</p> + +<p>Il y travailla toute la journe jusqu'au coucher +du soleil et au coucher du soleil le meunier +vint voir o il en tait.</p> + +<p>—Avez vous bouch le trou du toit? petit +Hans, cria le meunier d'une voix gaie.</p> + +<p>—C'est presque fini, rpondit le petit Hans +descendant de l'chelle.</p> + +<p>—Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail +plus dlicieux que celui que l'on peut +faire pour autrui.</p> + +<p>—C'est coup sur un privilge de vous +entendre parler, rpondit le petit Hans qui +s'arrta et essuya son front, un trs grand +privilge, mais je crains de n'avoir jamais +d'aussi belles ides que vous.</p> + +<p>—Oh! elles vous viendront, fit le meunier, +mais vous devriez prendre plus de peine. A +prsent vous n'avez que la pratique de l'amiti. +Quelque jour vous aurez aussi la thorie.</p> + +<p>—Le croyez-vous vraiment? demanda le +petit Hans.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, rpondit le meunier. +Mais maintenant que vous avez rpar le toit, +vous feriez mieux de rentrer chez vous et de +vous reposer; car, demain, j'ai besoin que +vous conduisiez mes moutons la montagne.</p> + +<p>Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le +lendemain, l'aube, le meunier amena ses +moutons prs de sa petite ferme et Hans partit +avec eux pour la montagne. Aller et revenir +lui prirent toute la journe et quand il +revint il tait si fatigu qu'il s'endormit sur +sa chaise et ne se rveilla qu'au jour.</p> + +<p>—Quel temps dlicieux j'aurai dans mon +jardin! se dit-il, et il allait se mettre la besogne.</p> + +<p>Mais, d'une manire ou d'autre, il n'eut pas +le temps de jeter un coup d'oeil ses fleurs: +son ami le meunier arrivait et l'envoyait +faire de longues courses ou lui demandait de +venir aider au moulin. Parfois le petit Hans +tait aux abois la pense que ses fleurs croiraient +qu'il les avait oublies, mais il se consolait +en songeant que le meunier tait son +meilleur ami.</p> + +<p>—En outre, avait-il coutume de dire, il va +me donner sa brouette et c'est un acte de pure +gnrosit.</p> + +<p>Donc le petit Hans travaillait pour le meunier +et le meunier disait beaucoup de belles +choses sur l'amiti qu'Hans crivait dans un +livre de raison et qu'il relisait le soir, car il +tait lettr.</p> + +<p>Or, il arriva qu'un soir le petit Hans tait +assis prs de son feu quand on frappa un +grand coup la porte.</p> + +<p>La nuit tait trs noire. Le vent soufflait +et rugissait autour de la maison si terriblement +que d'abord Hans pensa que c'tait +l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second +coup rsonna, puis un troisime plus +rude que les autres.</p> + +<p>—C'est quelque pauvre voyageur, se dit le +petit Hans, et il courut la porte.</p> + +<p>Le meunier tait sur le seuil, une lanterne +d'une main et une grosse trique de l'autre.</p> + +<p>—Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un +grand chagrin. Mon gamin est tomb d'une +chelle et s'est bless. Je vais chercher le mdecin. +Mais il habite loin d'ici et la nuit est +si mauvaise que j'ai pens qu'il vaudrait mieux +que vous alliez ma place. Vous savez que +je vous donne ma brouette. Ainsi il serait +gentil vous de faire en change quelque +chose pour moi.</p> + +<p>—Certainement, s'cria le petit Hans. Je +suis heureux que vous ayez song venir me +chercher et je vais partir tout de suite. Mais +vous devriez me prter votre lanterne, car la +nuit est si sombre que je crains de tomber dans +quelque foss.</p> + +<p>—Je suis dsol, rpondit le meunier, mais +c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une +grande perte si quelque accident lui arrivait.</p> + +<p>—Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, +fit le petit Hans.</p> + +<p>Il endossa son grand manteau de fourrure +et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez +autour de sa gorge et partit.</p> + +<p>Quelle terrible tempte il soufflait. La nuit +tait si noire que le petit Hans y voyait +peine et le vent si fort qu'il avait peine marcher. +Nanmoins il tait trs courageux et, +aprs qu'il eut march prs de trois heures, +il arriva chez le mdecin et frappa sa porte.</p> + +<p>—Qui est l, cria le mdecin en mettant +sa tte la fentre de sa chambre.</p> + +<p>—Le petit Hans, docteur!</p> + +<p>—Que dsirez-vous, petit Hans?</p> + +<p>—Le fils du meunier est tomb d'une +chelle et s'est bless et il faut que vous veniez +sur l'heure.</p> + +<p>—Trs bien! rpliqua le docteur.</p> + +<p>Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit +ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit +l'escalier. Il partit dans la direction de la +maison du meunier, le petit Hans allant +pied derrire lui.</p> + +<p>Mais l'orage grossit. La pluie tomba torrents +et le petit Hans ne pouvait ni voir o il +allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit +son chemin, erra sur la lande qui tait un +endroit dangereux plein de trous profonds et +o le pauvre Hans se noya.</p> + +<p>Le lendemain, des bergers trouvrent son +corps flottant sur une grande mare et le portrent + sa petite ferme.</p> + +<p>Tout le monde alla l'enterrement du petit +Hans, car il tait trs aim, et le meunier +figura en tte du deuil.</p> + +<p>—J'tais son meilleur ami, dit le meunier; +il est de droit que j'aie la place d'honneur.</p> + +<p>Il prit donc la tte du cortge en long manteau +noir et, de temps en temps, il essuyait +ses yeux avec un grand mouchoir de poche.</p> + +<p>—Le petit Hans est coup sr une grande +perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand +les funrailles furent termines et que le deuil +fut confortablement assis l'auberge boire +du vin aux pices et manger de bons gteaux.</p> + +<p>—C'est surtout une grande perte pour moi, +rpondit le meunier. Ma foi, j'tais assez bon +pour me proposer de lui donner ma brouette +et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me +gne la maison et elle est en si mauvais +tat que si je la vendais je n'en tirerais rien. +Certainement je ne donnerai dsormais plus +rien personne. On ptit toujours d'avoir t +gnreux.</p> + +<p>—C'est trs juste, fit le rat d'eau aprs une +longue pause.</p> + +<p>—Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.</p> + +<p>—Et que devint le meunier? dit le rat +d'eau.</p> + +<p>—Oh! je n'en sais vraiment rien, rpliqua +la linotte, et certes cela m'est gal.</p> + +<p>—Il est vident que vous n'tes pas d'une +nature sympathique, dit le rat d'eau.</p> + +<p>—Je crains que vous n'ayez pas vu la morale +de l'histoire, rpliqua la linotte.</p> + +<p>—La quoi? cria le rat d'eau.</p> + +<p>—La morale.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que l'histoire a une +morale.</p> + +<p>—Certainement, affirma la linotte.</p> + +<p>—Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colre, +vous auriez d me le dire avant de commencer. +Si vous l'eussiez fait, certainement je ne +vous aurais pas coute. Certainement je vous +aurais dit: Peuh! comme le critique. Mais +je puis le dire maintenant.</p> + +<p>Et il cria son Peuh! de toute sa voix, +donna un coup de queue et rentra dans son +trou.</p> + +<p>—Et que dites-vous du rat d'eau? demanda +la cane qui arriva en patrouillant quelques +minutes aprs. Il a beaucoup de qualits, mais +pour ma part, j'ai les sentiments d'une mre +et je ne puis voir un clibataire endurci sans +que les larmes me viennent aux yeux.</p> + +<p>—Je crains de l'avoir ennuy, rpondit la +linotte. Le fait est que je lui ai cont une +histoire qui a sa morale.</p> + +<p>—Ah! c'est toujours une chose trs dangereuse, +dit la cane.</p> + +<p>Et je suis absolument de son avis.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA FAMEUSE FUSE</h3> + + +<p>Le fils du roi tait sur le point de se marier. +Aussi les rjouissances taient-elles gnrales.</p> + +<p>Il avait attendu, une anne entire, sa fiance +et, la fin, elle tait arrive.</p> + +<p>C'tait une princesse russe et elle avait fait +route depuis la Finlande dans un traneau +attel de six rennes.</p> + +<p>Le traneau avait la forme d'un grand cygne +d'or et la petite princesse y tait couche +entre les ailes du cygne.</p> + +<p>Son long manteau d'hermine retombait droit +sur ses pieds.</p> + +<p>Sur sa tte, elle avait un petit bonnet tiss +d'argent, et elle tait ple comme le palais +de neige, dans lequel elle avait toujours +vcu.</p> + +<p>Elle tait si ple que, quand elle passait +par les rues, les gens s'en tonnaient.</p> + +<p>—Elle ressemble une rose blanche, +criait-on.</p> + +<p>Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.</p> + +<p>A la porte du chteau, le prince l'attendait +pour la recevoir. Il avait des yeux violets et +rveurs et ses cheveux taient comme de l'or +fin.</p> + +<p>Quand il la vit, il flchit le genou et baisa +sa main.</p> + +<p>—Votre portrait tait beau, murmura-t-il, +mais vous tes plus belle que votre portrait.</p> + +<p>Et la petite princesse rougit.</p> + +<p>—Elle ressemblait tout l'heure une rose +blanche, dit un jeune page son voisin, mais +maintenant elle ressemble une rose rouge.</p> + +<p>Et toute la cour fut dans le ravissement.</p> + +<p>Les trois jours qui suivirent, tout le monde +se disait:</p> + +<p>—Rose blanche, rose rouge; rose rouge, +rose blanche!</p> + +<p>Et le roi donna des ordres pour que la solde +du page ft double.</p> + +<p>Comme il ne recevait aucune solde, sa position +n'en fut pas bien amliore, mais on +considra cela comme un grand honneur et +le dcret royal fut dment publi dans la <i>Gazette +de la Cour</i>.</p> + +<p>Les trois jours couls, le mariage fut clbr.</p> + +<p>Ce fut une superbe crmonie.</p> + +<p>Le mari et la marie se promenrent, la +main dans la main, sous un dais de velours +pourpre, brod de petites perles.</p> + +<p>Puis, il y eut un banquet officiel qui dura +cinq heures.</p> + +<p>Le prince et la princesse taient assis au +bout du grand hall et burent dans une coupe +de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent +boire dans cette coupe, car si des lvres +menteuses y touchaient, le cristal se ternirait +et deviendrait gris et nuageux.</p> + +<p>—Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, +dit le petit page. C'est clair comme le +cristal.</p> + +<p>Et le roi doubla de nouveau sa solde.</p> + +<p>—Quel honneur! s'exclamrent tous les +courtisans.</p> + +<p>Aprs le banquet, il y eut un bal.</p> + +<p>Le mari et la marie devaient danser ensemble +la danse des roses et le roi jouer de la +flte.</p> + +<p>Il jouait trs mal, mais jamais personne +n'avait os le lui dire, parce qu'il tait roi. +Nanmoins, il ne savait que deux airs et n'tait +jamais bien sr lequel il jouait, mais peu +importait, car quoi qu'il ft, tout le monde +criait:</p> + +<p>—C'est charmant! c'est charmant!</p> + +<p>Le dernier article du programme tait un +grand dploiement de feux d'artifice qui devait +terminer exactement minuit.</p> + +<p>La petite princesse n'avait jamais vu un +feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il +enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en +jeu toutes les ressources de son art, le jour +du mariage de la princesse.</p> + +<p>—A quoi ressemblent les feux d'artifice? +avait-elle demand au prince, un matin, comme +elle se promenait sur la terrasse.</p> + +<p>—Ils ressemblent l'aurore borale, dit le +roi qui rpondait toujours aux questions qu'on +adressait aux autres. Seulement ils sont plus +nature. Moi, je les prfre aux toiles, car +on sait toujours quand ils vont commencer + briller et ils sont aussi agrables que ma +musique de flte. Vous les verrez certainement.</p> + +<p>Donc, au fond du jardin royal un stand +avait t prpar et aussitt que le pyrotechnicien +royal eut tout rang en place, les feux +d'artifice se mirent causer entre eux.</p> + +<p>—Le monde est coup sr trs beau, dit +un petit ptard. Regardez plutt ces tulipes +jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons +qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis +bien heureux d'avoir voyag. Les voyages dveloppent +tonnamment l'esprit et jettent bas +tous les prjugs qu'on a pu concevoir.</p> + +<p>—Le jardin du roi n'est pas le monde, +jeune fou, dit une grosse chandelle romaine. +Le monde est un norme espace, et il vous +faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.</p> + +<p>—Tout endroit que vous aimez est pour +vous le monde, dit un soleil attach jadis +une vieille bote de sapin et trs orgueilleux +de son coeur bris, mais l'amour n'est pas +la mode; les potes l'ont tu. Ils ont tant crit +l-dessus que personne ne les croit plus, et +je n'en suis pas surpris. Le vritable amour +souffre et se tait... Je me souviens que moi-mme +une fois... mais il ne s'agit pas de cela +ici. Le roman est une chose du pass.</p> + +<p>—Stupidit! s'cria la chandelle romaine, +le roman ne meurt jamais. Il ressemble la +lune! Il vit toujours; certes, le mari et la +marie s'aiment tendrement. J'ai tout appris +sur eux ce matin d'une cartouche de papier +brun qui s'est trouve dans le mme tiroir +que moi et qui connat les dernires nouvelles +de la cour.</p> + +<p>Mais le soleil secoua sa tte.</p> + +<p>—Le roman est mort! Le roman est mort! +Le roman est mort! murmura-t-il.</p> + +<p>Il tait de ces gens qui pensent que si vous +rptez un certain nombre de fois la mme +chose, elle finit par devenir vraie.</p> + +<p>Soudain, on entendit une toux sche et +perante, et tous regardrent autour d'eux.</p> + +<p>C'tait une petite fuse au regard hautain +qui tait attache au bout d'un bton. Elle +toussait toujours avant de faire une observation +comme pour attirer l'attention.</p> + +<p>—Hum! Hum! fit-elle.</p> + +<p>Et tout le monde l'couta, sauf le pauvre +soleil qui secouait toujours sa tte et murmurait:</p> + +<p>—Le roman est mort!</p> + +<p>—A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.</p> + +<p>Il avait quelque chose d'un politicien.</p> + +<p>Il avait toujours pris une part importante +dans les lections locales. Aussi connaissait-il +toutes les expressions qu'on emploie au +Parlement.</p> + +<p>—Tout fait mort! soupira le soleil.</p> + +<p>Et il se rendormit.</p> + +<p>Aussitt que le silence fut parfait, la fuse +toussa une troisime fois et commena.</p> + +<p>Elle parlait d'une voix distincte et trs lente, +comme si elle dictait ses mmoires et regardait +toujours par dessus l'paule de la personne + laquelle elle parlait.</p> + +<p>En fait, elle avait des manires trs distingues.</p> + +<p>—Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, +de se marier le jour mme o je +dois tre lance. Vraiment, si cela a t combin +de longue main, cela ne pouvait tourner +mieux pour lui, mais les princes ont toujours +de la chance.</p> + +<p>—Ah! bah! dit le petit ptard, je pensais +que c'tait tout juste le contraire et que vous +tiez lance en l'honneur du prince.</p> + +<p>—C'est peut-tre l votre cas, rpliqua la +fuse, et mme je n'en doute pas, mais pour +moi c'est diffrent. Je suis une fuse de qualit +et je suis issue de parents de qualit. Ma +mre tait la plus clbre girandole de son +temps. Elle tait rpute pour la grce de sa +danse. Quand elle fit sa grande apparition +publique, elle tourna dix-neuf fois avant de +s'teindre et, chaque tour, elle jetait en l'air +sept toiles rouges. Elle avait trois pieds et +demi de diamtre et tait compose de la meilleure +poudre. Mon pre tait fuse comme +moi et d'extraction franaise. Il volait si haut +que l'on craignait de ne pas le voir redescendre. +Il redescendait, cependant, parce qu'il +tait d'une excellente constitution et il fit +une trs brillante chute en une pluie d'tincelles +d'or. Les journaux s'exprimrent son +sujet en termes trs flatteurs et mme la <i>Gazette +de la cour</i> dit de lui qu'il marquait le +triomphe de l'art pylotechnique.</p> + +<p>—Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que +vous voulez dire, intervint le feu de bengale. +Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai +vu le mot crit sur ma bote de fer-blanc.</p> + +<p>—Ma foi, je dis pylotechnique, rpliqua +la fuse sur un ton de voix svre.</p> + +<p>Et le feu de bengale en fut si ananti qu'il +commena aussitt malmener les petits ptards +pour montrer qu'il tait, lui aussi, une +personne de quelque importance.</p> + +<p>—Je disais... continua la fuse...—Je disais... +Qu'est-ce que je disais?</p> + +<p>—Vous parliez de vous, reprit la chandelle +romaine.</p> + +<p>—Naturellement. Je sais que je discourais +sur quelque intressant sujet quand j'ai t +si grossirement interrompue. Je dteste la +grossiret et les mauvaises manires de +toute espce, car je suis extrmement sensible. +Nul au monde n'est aussi sensible que +moi, j'en suis certaine.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit +le marron la chandelle romaine.</p> + +<p>—Une personne qui, parce qu'elle a des +cors, marche toujours sur les orteils des autres, +rpondit la chandelle dans un faible +murmure.</p> + +<p>Et le marron clata presque de rire.</p> + +<p>—Pardon! De quoi riez-vous? demanda +la fuse. Je ne ris pas.</p> + +<p>—Je ris parce que je suis heureux, rpliqua +le marron.</p> + +<p>—C'est l un motif bien goste, dit la fuse +avec colre. Quel droit avez-vous d'tre +heureux? Vous devriez penser aux autres. En +fait, vous devriez penser moi. Je pense +toujours moi et j'estime que tout le monde +devrait faire de mme. C'est l ce qu'on appelle +la sympathie. C'est une belle vertu et +je la possde un haut degr. Supposez, par +exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce +soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le +prince et la princesse ne pourraient plus tre +heureux: a en serait fait de leur vie de mnage. +Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait +supporter cela. Vraiment quand je commence + rflchir l'importance de mon +rle, je suis presque mue aux larmes.</p> + +<p>—Si vous dsirez plaire aux autres, s'cria +la chandelle romaine, vous feriez mieux +de vous tenir au sec.</p> + +<p>—Certainement! exclama le feu de bengale +qui n'tait pas de trs bonne humeur, c'est +simplement l du sens commun.</p> + +<p>—Du sens commun vraiment? repartit la +fuse indigne. Vous oubliez que je n'ai rien +de commun et que je suis trs distingue. +Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun, +pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. +Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais +les choses comme elles sont. Je les vois +toujours trs diffrentes de ce qu'elles sont. +Quant me tenir au sec, c'est qu'il n'y a +videmment ici personne qui sache apprcier + fond une nature dlicate. Heureusement +pour moi peu m'importe. La seule chose +qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la +conscience de l'immense infriorit de ses +semblables et c'est l un sentiment que j'ai +toujours entretenu en moi. Mais aucun de +vous n'a de coeur. Vous criez et vous rjouissez +comme si le prince et la princesse n'taient +pas en train de se marier.</p> + +<p>—Eh! s'exclama un petit globe feu. Pourquoi +pas? C'est une joyeuse occasion et quand +je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire +part toutes les toiles. Vous les verrez briller +quand je leur parlerai de la jolie marie.</p> + +<p>—Oh! quelle ide banale de la vie! dit +la fuse, mais je n'attendais pas autre chose. +Il n'y a rien en vous. Vous tes creux et vide. +Bah! peut-tre le prince et la princesse iront-ils +vivre dans un pays o il y une profonde +rivire, peut-tre auront-ils un seul fils, un +petit garon boucl, avec des yeux violets, +comme ceux du prince. Peut-tre quelque +jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. +Peut-tre la nourrice s'endormira-t-elle sous +un grand sureau. Peut-tre l'enfant tombera-t-il +dans la rivire et se noiera-t-il. Quel terrible +malheur! Les pauvres gens perdre leur +fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne +pourrais jamais supporter cela.</p> + +<p>—Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, +dit la chandelle romaine. Il ne leur est +arriv aucun malheur.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit qu'il soit arriv, reprit +la fuse. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils +avaient perdu leur fils unique, il serait inutile +de dire quoi que ce soit ce sujet. Je +dteste les gens qui pleurent sur leur pot au +lait renvers. Mais quand je pense qu'ils ont +perdu leur fils unique, certes j'en suis trs +attriste.</p> + +<p>—A coup sr, s'exclama le feu de bengale. +En fait, vous tes la personne la plus affecte +que j'ai jamais vue.</p> + +<p>—Vous tes la personne la plus mal leve +que j'ai rencontre, dit la fuse, et vous ne pouvez +comprendre mon affection pour le prince.</p> + +<p>—Bah, vous ne le connaissez mme pas, +craqua la chandelle romaine.</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit que je le connaissais, +rpondit la fuse. J'ose dire que si je le connaissais, +je ne serais nullement son amie. +C'est une chose dangereuse que de connatre +ses propres amis.</p> + +<p>—Vous feriez mieux de vous tenir au sec, +dit le globe feu. C'est une chose importante.</p> + +<p>—Trs importante pour vous sans doute, +rpondit la fuse, mais je pleurerai si cela +me chante.</p> + +<p>Et la fuse clata en larmes qui coulrent +sur son bton en gouttes de pluie et noyrent +presque deux petits scarabes qui songeaient +justement fonder une famille et cherchaient +un joli endroit sec pour s'y installer.</p> + +<p>—Elle doit avoir une nature vraiment romantique, +car elle pleure quand il n'y a +nulle raison de pleurer, dit le soleil.</p> + +<p>Et il poussa un profond soupir et pensa +la bote de sapin.</p> + +<p>Mais la chandelle romaine et le feu de bengale +taient indigns. De toute leur voix, ils +criaient.</p> + +<p>—Grimaces! Grimaces!</p> + +<p>Ils taient extrmement pratiques et toutes +les fois qu'ils faisaient opposition quelque +chose ils l'appelaient <i>Grimaces</i>.</p> + +<p>Alors la lune se leva comme un superbe +bouclier d'argent et les toiles se mirent +briller et le son d'une musique arriva du palais.</p> + +<p>Le prince et la princesse conduisaient la +danse. Ils dansaient si bien que les petits lis +blancs jetaient un coup d'oeil la fentre et +les regardaient et que les grands pavots rouges +balanaient leur tte et battaient la mesure.</p> + +<p>Alors dix heures sonnrent, puis onze, puis +douze et au dernier coup de minuit, tout le +monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler +le pyrotechnicien royal.</p> + +<p>—Commencez le feu d'artifice, dit le roi.</p> + +<p>Et le pyrotechnicien royal fit un profond +salut et se rendit au bout du jardin.</p> + +<p>Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux +portait une torche allume emmanche une +longue perche.</p> + +<p>C'tait, certes, un superbe dploiement de +lumire.</p> + +<p>—Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit +tourner.</p> + +<p>—Boum! Boum! rpliqua la chandelle romaine.</p> + +<p>Alors les ptards entrrent en danse et les +feux de bengale colorrent tout en rouge.</p> + +<p>—Adieu! cria le globe de feu, comme il +prenait son essor faisant pleuvoir de menues +tincelles bleues.</p> + +<p>—Bang! Bang! rpondirent les marrons +qui s'amusaient beaucoup.</p> + +<p>Chacun eut un grand succs, sauf la fuse.</p> + +<p>Elle tait si humide d'avoir pleur qu'elle +ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en +elle, c'tait la poudre et elle tait si trempe +de larmes qu'elle tait hors d'usage. Toute sa +parent pauvre, laquelle elle ne daignait +pas parler, sauf avec un ricanement de ddain, +fit grand fracas par le ciel comme de +superbes fleurs d'or fleurissant en flammes. +—Hourra! Hourra! criait la cour.</p> + +<p>Et la petite princesse riait de plaisir.</p> + +<p>—Je suppose qu'on me rserve pour quelque +grande occasion, dit la fuse. Sans nul +doute c'est cela que a signifie.</p> + +<p>Et elle regardait d'un air plus orgueilleux +que jamais.</p> + +<p>Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre +en place.</p> + +<p>—videmment c'est une dputation, se dit +la fuse. Je les recevrai avec une sage dignit.</p> + +<p>Aussi mit-elle son nez l'air et commena-t-elle + froncer les sourcils comme si elle rflchissait + quelque chose de trs important. +Mais les ouvriers ne firent pas attention +elle jusqu' ce qu'ils la dpassrent.</p> + +<p>Alors, l'un d'eux l'aperut.</p> + +<p>—Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fuse!</p> + +<p>Et il la jeta dans le foss par dessus la muraille.</p> + +<p>—Mauvaise fuse! Mauvaise fuse! fit-elle, +comme elle tournoyait en l'air. Impossible! +Fameuse fuse, voil ce que l'on a voulu dire. +Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de +mme, et souvent les deux choses sont identiques.</p> + +<p>Et elle tomba dans la vase.</p> + +<p>—Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, +mais sans doute c'est quelque station +thermale la mode o l'on m'a envoye pour +rtablir ma sant. Mes nerfs sont certainement +trs branls et j'ai besoin de repos.</p> + +<p>Alors, une petite grenouille, avec de petits +yeux brillants et un habit vert pommel, +nagea vers elle.</p> + +<p>—Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. +Bon! Aprs tout il n'y a rien comme +la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et +un foss et je suis tout fait heureuse... Pensez-vous +que l'aprs-midi sera chaude? Certes, +je l'espre, mais le ciel est tout bleu et +sans nuage. Quel malheur!</p> + +<p>—Hum! Hum! fit la fuse qui se mit +tousser.</p> + +<p>—Quelle dlicieuse voix vous avez! cria la +grenouille. On dirait un croassement et croasser +est le cri le plus musical du monde. Ce +soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous +mettons dans la vieille mare aux canards prs +de la maison du fermier et, sitt que la lune +parat, nous commenons. Le concert est si +ravissant que tout le monde vient nous couter. +Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la +femme du fermier dire sa mre qu'elle +n'avait pu dormir une seconde de la nuit +cause de nous. Il est bien doux de se voir si +populaire.</p> + +<p>—Hum! Hum! fit la fuse.</p> + +<p>Elle tait trs ennuye de ne pouvoir souffler +mot.</p> + +<p>—Une voix dlicieuse certes! continua la +grenouille. J'espre que vous viendrez la +mare aux canards. Il faut que je donne un coup +d'oeil mes filles. J'ai six filles superbes et je +suis si inquite que le brochet ne les rencontre. +C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le +moindre scrupule en faire son djeuner. +Donc adieu! Je gote beaucoup votre conversation, +je vous assure.</p> + +<p>—Vous appelez cela une conversation, fit +la fuse. Vous avez jas tout le temps. Ce n'est +pas une conversation.</p> + +<p>—Il faut toujours que quelqu'un coute, +rpliqua la grenouille, et j'aime faire tous +les frais de la conversation. Cela conomis +le temps et pargne les querelles.</p> + +<p>—Mais j'aime la discussion, fit la fuse.</p> + +<p>—J'espre que non, rpliqua la grenouille +d'un air de piti. Les discussions sont extrmement +vulgaires, car dans la bonne socit +tout le monde professe exactement les mmes +opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles +l-bas.</p> + +<p>Et la petite grenouille se remit nager.</p> + +<p>—Vous tes une personne bien agaante, +dit la fuse, et bien mal leve. Je dteste les +gens qui parlent d'eux-mmes comme vous, +quand on a besoin de parler de soi, comme +c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'gosme +et l'gosme est une chose dtestable, +surtout pour quelqu'un de mon caractre, +car je suis bien connue pour ma nature sympathique. +Vous devriez prendre exemple sur +moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modle. +Maintenant que vous avez cette chance, +htez-vous d'en profiter, car je vais presque +tout de suite aller la cour. Je suis trs estime + la cour. Hier, le prince et la princesse +se sont maris en mon honneur. Sans doute +vous ne savez rien de tout cela, car vous tes +provinciale.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine de lui parler, dit +une libellule perche au haut d'un grand +jonc noir. Elle est partie.</p> + +<p>—Eh bien! c'est elle qui y perd et pas +moi! Je ne vais pas m'arrter de lui parler, +uniquement parce qu'elle ne m'coute pas. +J'aime m'entendre parler. C'est un de mes +plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues +conversations avec moi-mme et je suis si profonde, +que parfois je ne comprends pas un +mot de ce que je dis.</p> + +<p>—Alors vous devez tre certainement gradue +en philosophie, fit la libellule.</p> + +<p>Et elle dploya ses jolies ailes de gaze et +prit son essor vers le ciel.</p> + +<p>—Comme c'est niais de sa part de ne pas +rester ici, dit la fuse. Je suis sre qu'elle +n'a pas souvent eu la chance de se meubler +l'esprit; nanmoins, a m'est gal. Un gnie +comme le mien sera srement apprci un +jour.</p> + +<p>Et elle s'enfona un peu plus profondment +dans la boue.</p> + +<p>Un peu aprs, une grande cane blanche +nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes +et des pattes palmes et on la considrait +comme une grande beaut en raison de son +dandinement.</p> + +<p>—Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse +tournure vous avez? Puis-je vous demander +si vous tes ne ainsi ou si c'est le rsultat +de quelque accident.</p> + +<p>—Il est vident que vous avez toujours +vcu la campagne. Autrement vous sauriez +qui je suis. Nanmoins, j'excuse votre ignorance. +Il serait draisonnable de s'attendre +trouver les autres aussi remarquables que +soi-mme. Sans nul doute, vous serez tonne +d'apprendre que je vole dans les cieux et que +je retombe en pluie d'tincelles d'or.</p> + +<p>—Je n'ai pas cela en haute estime, dit la +cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile + qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les +champs comme un boeuf, si vous traniez une +charrette comme un cheval, si vous gardiez un +troupeau comme un chien de berger, ce serait +quelque chose.</p> + +<p>—Ma brave crature, dit la fuse d'un ton +trs hautain, je vois que vous appartenez la +basse classe. Les gens de mon rang ne sont +jamais utiles. Nous avons un certain clat +et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-mme, +nul got pour aucune sorte d'industrie, +surtout pour le genre d'industrie que +vous recommandez. J'ai de plus toujours estim +que le gros travail est simplement le refuge +de gens qui n'ont rien d'autre faire +dans la vie.</p> + +<p>—Bien! Bien! fit la cane qui tait d'humeur +trs pacifique et ne se querellait jamais +avec personne. Chacun a des gots diffrents. +Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez +tablir ici votre rsidence.</p> + +<p>—Que non pas! s'cria la fuse. Je ne suis +qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction. +Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux. +Il n'y a ici ni socit ni solitude. +C'est tout fait faubourg... J'irai sans doute + la Cour, car je suis destine faire sensation +dans le monde.</p> + +<p>—J'ai aussi pens entrer dans la vie publique, +remarqua la cane. Il y a tant de choses +o le besoin de rforme se fait sentir. J'ai +donc prsid, il n'y a pas longtemps, un meeting +ou nous votmes des rsolutions blmant +tout ce qui nous dplat. Nanmoins, +cela ne parat pas avoir produit grand effet. +Maintenant je m'occupe des choses domestiques +et je veille sur ma famille.</p> + +<p>—Je suis faite pour la vie publique et c'est +l qu'est toute ma parent, mme la plus +humble. Partout o nous paraissons nous +excitons une grande attention. Cette fois, je +n'ai pas figur en personne, mais quand je le +fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux +choses domestiques, elles font vieillir vite +et elles distraient l'esprit des choses plus +hautes.</p> + +<p>—Oh! les hautes choses de la vie comme +elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle +combien j'ai faim!</p> + +<p>Et la cane nagea sur la rivire en reprenant +ses couac... couac... couac...</p> + +<p>—Revenez, revenez, criait la fuse. J'ai +beaucoup de choses vous dire.</p> + +<p>Mais la cane ne faisait pas attention elle.</p> + +<p>—Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est +vraiment un esprit mdiocre.</p> + +<p>Et elle s'enfona un peu plus dans la boue +et se mettait rflchir la beaut du gnie, +quand soudain deux petits garons en blouse +blanche accoururent au bord du foss avec un +chaudron et quelques fagots.</p> + +<p>—Ce doit tre la dputation, pensa la fuse +et elle prit un air digne.</p> + +<p>—Oh! cria un des gamins, regarde ce +vieux bton. Je m'tonne qu'il soit arriv ici.</p> + +<p>Et il retira la fuse du foss.</p> + +<p>—Vieux bton! gronda la fuse. Impossible! +Il a voulu dire prcieux bton. Prcieux +bton est un compliment. Il me prend pour +un dignitaire de la cour.</p> + +<p>—Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. +Cela aidera faire bouillir la marmite.</p> + +<p>Ils entassrent les fagots, mirent la fuse +sur le tas et voil le feu pris.</p> + +<p>—C'est magnifique! cria la fuse. Ils me +mettent en pleine lumire. De la sorte chacun +me verra.</p> + +<p>—Maintenant nous allons dormir, dirent +les enfants, et, quand nous nous rveillerons, +la marmite sera en bullition.</p> + +<p>Et ils se couchrent sur le gazon et fermrent +les yeux.</p> + +<p>La fuse tait trs humide. Il se passa bien +du temps avant qu'elle ne brlt. A la fin, cependant, +le feu y prit.</p> + +<p>—Maintenant je vais partir, criait-elle.</p> + +<p>Et elle se redressait, et elle se raidissait.</p> + +<p>—Je sais que je vais monter plus haut que +les toiles, plus haut que la lune, plus haut +que le soleil. J'irais si haut que...</p> + +<p>—Fizz, Fizz, Fizz!</p> + +<p>Elle s'leva dans les airs.</p> + +<p>—Dlicieux! criait-elle. Je monterai comme +cela jamais. Quel succs j'ai!</p> + +<p>Mais personne ne la voyait.</p> + +<p>Alors elle commena sentir une curieuse +impression de fourmillement.</p> + +<p>—Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai +le monde entier en feu et je ferai un tel bruit +que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.</p> + +<p>Et, en effet, elle explosa.</p> + +<p>—Bang! Bang! Bang! fit la poudre.</p> + +<p>La poudre ne pouvait pas faire autrement.</p> + +<p>Mais nul ne l'entendit, mme les deux garons +qui dormaient poings ferms.</p> + +<p>De la fuse il ne resta que le bton qui +tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour +de promenade autour du foss.</p> + +<p>—Ciel! s'cria t-elle. Voici qu'il pleut des +btons.</p> + +<p>Et elle se jeta l'eau.</p> + +<p>—Je crois que j'ai fait une grande sensation! +haleta la fuse.</p> + +<p>Et elle expira.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE PRINCE HEUREUX</h3> + + +<p>Tout en haut de la cit, sur une petite +colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.</p> + +<p>Elle tait toute revtue de chvre-feuille +d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants +saphyrs et un grand rubis rouge ardait + la poigne de son pe.</p> + +<p>Aussi, on l'admirait beaucoup.</p> + +<p>—Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait +un des membres du Conseil de ville +qui dsirait s'acqurir une rputation de connaisseur +en art.</p> + +<p>—Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, +craignant qu'on ne le prt pour un +homme peu pratique.</p> + +<p>Et certes, il ne l'tait pas.</p> + +<p>—Pourquoi n'tes-vous pas comme le +Prince Heureux? demandait une mre sensible + son petit garon qui rclamait la lune. +Le Prince Heureux n'aurait jamais song +demander quelque chose tout cri.</p> + +<p>—Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au +monde qui soit tout fait heureux, murmurait +un homme qui rien n'avait russi, en +regardant la merveilleuse statue.</p> + +<p>—Il a vraiment l'air d'un ange, disaient +les enfants de la charit en sortant de la +cathdrale, vtus de leurs superbes manteaux +carlates et avec leurs jolies vestes +blanches.</p> + +<p>—A quoi le voyez-vous? rpliquait le matre +de mathmatiques, vous n'en avez jamais +vu un.</p> + +<p>—Oh! nous en avons vu dans nos rves, +rpondaient les enfants.</p> + +<p>Et le matre de mathmatiques fronait les +sourcils et prenait un air svre, car il ne +pouvait approuver que des enfants se permissent +de rver.</p> + +<p>Une nuit, une petite Hirondelle vola tire +d'ailes vers la cit.</p> + +<p>Six semaines avant, ses amies taient parties +pour l'gypte, mais elle tait demeure +en arrire.</p> + +<p>Elle tait prise du plus beau des roseaux.</p> + +<p>Elle l'avait rencontr au dbut du printemps +comme elle volait sur la rivire la poursuite +d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte +avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'tait +arrte pour lui parler.</p> + +<p>—Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, +qui aimait aller droit au but.</p> + +<p>Et le roseau lui avait fait un salut profond.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle avait volet autour de +lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traant +des sillages d'argent.</p> + +<p>C'tait sa faon de faire sa cour, et ainsi +s'coula tout l't.</p> + +<p>—C'est un ridicule attachement, gazouillaient +les autres hirondelles. Ce roseau n'a +pas le sou, et il a vraiment trop de famille.</p> + +<p>En effet, la rivire tait toute couverte de +roseaux.</p> + +<p>Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles +prirent leur vol.</p> + +<p>Quand elles furent parties, leur amie se +sentit isole et commena se lasser de son +amoureux.</p> + +<p>—Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, +je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans +cesse avec la brise.</p> + +<p>Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la +brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses +politesses.</p> + +<p>—Je comprends qu'il est casanier, murmurait +l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages. +Donc, qui m'aime doit aimer voyager avec +moi.</p> + +<p>—Voulez-vous me suivre? demanda enfin +l'Hirondelle au roseau.</p> + +<p>Mais le roseau secoua sa tte. Il tait trop +attach son chez lui.</p> + +<p>—Vous vous tes jou de moi, lui cria l'Hirondelle. +Je m'en vais aux Pyramides, adieu!</p> + +<p>Et l'Hirondelle s'en alla.</p> + +<p>Tout le long du jour, elle avait vol et, la +nuit, elle arriva la ville.</p> + +<p>—O chercherai-je un abri? se dit-elle. +J'espre que la ville aura fait des prparatifs +pour me recevoir.</p> + +<p>Alors, elle aperut la statue sur la petite +colonne.</p> + +<p>—Je vais me percher l, cria-t-elle. Le site +est joli. Il y a beaucoup d'air frais.</p> + +<p>De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre +les pieds du Prince Heureux.</p> + +<p>—J'ai une chambre dore, se disait-elle +doucement aprs avoir regard autour d'elle.</p> + +<p>Et elle se prpara dormir.</p> + +<p>Mais, comme elle mettait sa tte sous son +aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba +sur elle.</p> + +<p>—Comme c'est curieux! s'cria-t-elle. Il +n'y a pas un nuage au ciel, les toiles sont +tout fait claires et brillantes, et voil qu'il +pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment +trange. Le roseau aimait la pluie, mais +c'tait pur gosme de sa part.</p> + +<p>Alors une nouvelle goutte vint tomber.</p> + +<p>—A quoi sert une statue, si elle ne garantit +pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher +un bon auvent de chemine.</p> + +<p>Et elle se dcidait prendre son vol plus +loin.</p> + +<p>Mais avant qu'elle n'ouvrt ses ailes, une +troisime goutte tomba.</p> + +<p>L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et +elle vit...</p> + +<p>Ah! que vit-elle?</p> + +<p>Les yeux du Prince Heureux taient pleins +de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues +d'or.</p> + +<p>Son visage tait si beau au clair de lune, +que la petite Hirondelle se sentit envahie par +la piti.</p> + +<p>—Qui tes-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Je suis le Prince Heureux.</p> + +<p>—Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme +cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez +presque trempe.</p> + +<p>—Quand j'tais vivant et que j'avais un +coeur d'homme, rpliqua la statue, je ne savais +pas ce que c'tait que les larmes, car je +vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne +permet pas l'entre au chagrin. Le jour, je +jouais avec mes compagnons dans le jardin et, +le soir, je dansais dans le grand hall. Autour +du jardin courait une trs haute muraille, +mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y +avait au del de cette muraille, tout ce qui +m'entourait tait si beau. Mes courtisans m'appelaient +le Prince Heureux, et certes, j'tais +vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur. +Ainsi je vcus, ainsi je mourus, et, maintenant +que je suis mort, ils m'ont huch si +haut que je puis voir toutes les laideurs et +toutes les misres de ma ville, et quoique mon +coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource +que de pleurer.</p> + +<p>—Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa +l'Hirondelle part elle.</p> + +<p>Elle tait trop bien leve pour faire tout +haut aucune remarque sur les gens.</p> + +<p>—L-bas, continua la statue, de sa voix +basse et musicale, l-bas, dans une petite rue, +il est une pauvre maison. Une des fentres +est ouverte et, par elle, je puis voir une femme +assise une table. Son visage est amaigri et +us. Elle a des mains paisses, rougeaudes, +toutes piques par l'aiguille, car elle est couturire. +Elle brode des fleurs de la Passion sur +une robe de satin que doit porter, au prochain +bal de la cour, la plus belle des demoiselles +d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin +de la chambre, gt son petit garon malade. +Il a la fivre et il demande des oranges. Sa +mre n'a rien lui donner que de l'eau de la +rivire. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, +petite Hirondelle, ne voulez-vous pas +lui porter le rubis de la garde de mon pe? +Mes pieds sont attachs au pidestal et je ne +puis bouger.</p> + +<p>—Je suis attendue en gypte, rpondit +l'Hirondelle. Mes amies voltigent de de l +sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. +Bientt elles iront dormir dans le tombeau du +Grand Roi. Le Roi y est lui-mme dans son +cercueil de bois. Il est envelopp d'une toile +jaune et embaum avec des aromates. Autour +de son cou, il a une chane de jade vert ple +et ses mains sont comme des feuilles sches.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, +dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi +une nuit, et ne serez-vous pas ma messagre? +L'enfant a tant soif et la mre est si triste.</p> + +<p>—Je ne pense pas que j'aime les enfants, +rpondit l'Hirondelle. L't dernier quand je +sjournais au bord de la rivire, deux garons +mal levs, les enfants du meunier, ne cessaient +pas de me jeter des pierres. Certes, ils +ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, +nous volons trop bien pour cela, et, en +outre, je suis d'une famille clbre par son +agilit, mais quand mme c'tait une marque +d'irrespect.</p> + +<p>Mais le regard du Prince Heureux tait si +triste que la petite Hirondelle en fut toute +chagrine.</p> + +<p>—Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai +une nuit avec vous et je serai votre +messagre.</p> + +<p>—-Merci, petite Hirondelle, rpondit le +prince.</p> + +<p>Alors la petits Hirondelle arracha le grand +rubis de l'pe du Prince, et, l'emportant dans +son bec, prit son vol par dessus les toits de +la ville.</p> + +<p>Elle passa sur la tour de la cathdrale o +des anges taient sculpts en marbre blanc.</p> + +<p>Elle passa sur le Palais et entendit de la +musique de danse.</p> + +<p>Une belle jeune fille parut sur le balcon +avec son amoureux.</p> + +<p>—Combien les toiles sont belles, lui dit-il, +et combien est puissante la force de l'amour!</p> + +<p>—Je voudrais que ma robe soit prte pour +la bal officiel, rpondit-elle. J'ai command +d'y broder des fleurs de la passion, mais les +couturires sont si ngligentes.</p> + +<p>Elle passa sur la rivire et vit les lanternes +suspendues au mat des barques.</p> + +<p>Elle passa sur le ghetto et vit les vieux +juifs qui faisaient des affaires entre eux et +pesaient des monnaies dans des balances de +cuivre.</p> + +<p>Enfin, elle arriva la pauvre demeure et +y jeta un coup d'oeil.</p> + +<p>L'enfant s'agitait fivreusement dans son +lit et sa mre s'tait endormie tant elle tait +fatigue.</p> + +<p>L'Hirondelle sautilla dans la chambre et +mit le grand rubis sur la table, sur le d de +la couturire.</p> + +<p>Puis elle voleta doucement autour du lit, +ventant de ses ailes le visage de l'enfant.</p> + +<p>—Quelle douce fracheur je ressens! fit +l'enfant. Je dois aller mieux.</p> + +<p>Et il tomba dans un dlicieux sommeil.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle s'en fut tire d'ailes vers +le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.</p> + +<p>—C'est curieux, remarqua-t-elle, mais +maintenant je sens presque de la chaleur, et +cependant il fait bien froid.</p> + +<p>—C'est parce que vous avez fait une bonne +action, rpliqua le Prince.</p> + +<p>Et la petite Hirondelle commena rflchir +et alors elle s'endormit. Toutes les fois +qu'elle rflchissait, elle s'endormait.</p> + +<p>Quand parut l'aube, elle vola vers la rivire +et prit un bain.</p> + +<p>—Voil un remarquable phnomne! s'cria +le professeur d'ornithologie qui passait +sur le pont. Une Hirondelle en hiver!</p> + +<p>Et il crivit ce sujet une longue lettre +une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle +tait pleine de tant de mots qu'on ne pouvait +comprendre.</p> + +<p>—Ce soir je pars pour l'gypte, se disait +l'Hirondelle.</p> + +<p>Et, cette perspective, elle tait toute +joyeuse.</p> + +<p>Elle visita tous les monuments publics et +se reposa longtemps sur le sommet du clocher +de l'glise.</p> + +<p>Partout o elle allait, les pierrots gazouillaient. +Ils se disaient les uns aux autres:</p> + +<p>—Combien cette trangre est distingue!</p> + +<p>Cela la remplissait de joie.</p> + +<p>Quand la lune se leva, elle retourna tire +d'ailes vers le Prince Heureux.</p> + +<p>—Avez-vous quelques commissions pour +l'gypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon dpart.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince, ne resterez-vous pas avec +moi encore une nuit?</p> + +<p>—On m'attend en gypte, rpondit l'Hirondelle. +Demain mes amies s'y envoleront +vers la seconde cataracte. L l'hippopotame +se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon +se dresse sur un grand trne de granit. Toute +la nuit il guette les toiles, et, quand l'toile +du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite +il se tait. A midi, les lions jaunes descendent +boire au bord du fleuve. Ils ont des +yeux comme des aigues marines vertes et +leurs rugissements sont bien plus clatants +que les rugissements de la cataracte.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, +dit le Prince, tout l-bas de l'autre ct de la +ville, je vois un jeune homme dans un grenier. +Il est pench sur un bureau couvert de +papiers et, dans un verre ct de lui, il y a +un bouquet de violettes fanes. Sa chevelure +est brune et frise. Ses lvres sont rouges +comme des grains de grenade. Il a de grands +yeux rveurs. Il s'efforce de finir une pice +pour le directeur du thtre, mais il a trop +froid pour crire davantage. Il n'y a pas de feu +dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.</p> + +<p>—Je demeurerai encore une nuit avec vous, +dit l'Hirondelle, qui avait rellement un bon +coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?</p> + +<p>—Hlas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. +Mes yeux sont la seule chose qui me reste. +Ce sont de rares saphirs qui furent rapports +des Indes il y a un millier d'annes. Arrachez +l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le +vendra un joaillier. Il achtera de quoi se +nourrir et de quoi se chauffer et finira sa +pice.</p> + +<p>—Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis +faire cela.</p> + +<p>Et elle se mit pleurer.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Faites ce que je vous +commande.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince +et s'envola vers le galetas de l'tudiant.</p> + +<p>Il tait facile d'y pntrer, car il y avait +un trou dans le toit.</p> + +<p>L'Hirondelle y entra comme un trait et +sautilla par la pice.</p> + +<p>Le jeune homme avait la tte plonge dans +ses mains. Il n'entendit pas le trmoussement +des ailes de l'oiseau et, quand il releva la +tte, il vit le beau saphir couch sur les violettes +fanes.</p> + +<p>—Je commence tre apprci, s'cria-t-il. +Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant +je puis finir ma pice.</p> + +<p>Et il semblait tout fait heureux.</p> + +<p>Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers +le port.</p> + +<p>Elle se reposa sur le mat d'un grand navire +et contempla les matelots qui halaient d'normes +caisses hors de la cale avec des cordes.</p> + +<p>—Ah-hisse! criaient-ils chaque caisse +qui arrivait sur le pont.</p> + +<p>—Je vais en gypte, leur cria l'Hirondelle.</p> + +<p>Mais personne ne prenait garde elle et, +quand la lune se leva, elle retourna vers le +Prince Heureux.</p> + +<p>—Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi +encore une nuit?</p> + +<p>—C'est l'hiver, rpliqua l'Hirondelle, et la +neige glaciale sera bientt ici. En Egypte, le +soleil est chaud sur les palmiers verts. Les +crocodiles, couchs dans la boue, regardent +paresseusement les arbres au bord du fleuve. +Mes compagnes construisent des nids dans le +temple de Baalbeck. Les colombes roses et +blanches les suivent des yeux et roucoulent +alternativement. Cher Prince, il faut que je +vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais +et, le printemps prochain, je vous apporterai +de l-bas deux beaux joyaux pour remplacer +ceux que vous avez donns. Le rubis sera +plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera +aussi bleu que la grande mer.</p> + +<p>—L-dessous, dans le square, rpliqua le +Prince Heureux, stationne une petite marchande +d'allumettes. Elle a laiss tomber ses +allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes +gtes. Son pre la battra, si elle ne rapporte +pas quelque argent au logis, et elle pleure. +Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tte +est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le +lui, et son pre ne la battra pas.</p> + +<p>—Je passerais encore une nuit avec vous, +dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher +un oeil. Alors vous seriez tout fait +aveugle.</p> + +<p>—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! +dit le Prince. Faites ce que je vous commande.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du +Prince et prit son vol en l'emportant.</p> + +<p>Elle s'abattit sur l'paule de la petite marchande +d'allumettes et glissa le joyau dans +la paume de la main.</p> + +<p>—Le joli morceau de verre! s'cria la petite +fille.</p> + +<p>Et, toute rieuse, elle courut chez elle.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle revint encore vers le +Prince.</p> + +<p>—Maintenant vous tes aveugle, dit-elle. +Alors je vais rester avec vous pour toujours.</p> + +<p>—Non, petite Hirondelle, dit le pauvre +Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.</p> + +<p>—Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.</p> + +<p>Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.</p> + +<p>Le jour suivant, elle se campa sur l'paule +du Prince et lui conta des rcits de ce qu'elle +avait vu dans des pays tranges.</p> + +<p>Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, +en longues ranges, sur les rives du Nil et +pchent coups de bec des poissons d'or, du +Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit +dans le dsert et connat toutes choses; des +marchands qui marchent lentement prs de +leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre +dans leurs mains; du roi des montagnes +de la Lune, qui est noir comme l'bne et adore +un grand bloc de cristal; du grand serpent +vert qui dort dans un palmier et que vingt +prtres sont chargs de nourrir de gteaux de +miel; et des pygmes qui naviguent sur un +grand lac sur de larges feuilles plates et sont +toujours en guerre avec les papillons.</p> + +<p>—Chre petite Hirondelle, dit le Prince, +vous me dites de merveilleuses choses, mais +plus merveilleux est ce que supportent les hommes +et les femmes. Il n'y a pas de mystre +aussi grand que la misre. Vole par ma ville, +petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.</p> + +<p>Alors la petite Hirondelle vola par la grande +ville et vit les riches qui se rjouissaient dans +leurs Palais superbes tandis que les mendiants +taient assis leurs portes.</p> + +<p>Elle vola par les ruelles sombres et vit +les visages ples d'enfants mourant de faim +qui regardaient avec insouciance les rues +noires.</p> + +<p>Sous les arches d'un pont, deux petits enfants +taient couchs dans les bras l'un de +l'autre pour tcher de se tenir chaud.</p> + +<p>—Comme nous avons faim! disaient-ils.</p> + +<p>—Il ne faut pas rester couchs ici! leur +cria le sergent de ville.</p> + +<p>Et ils s'loignrent sous la pluie.</p> + +<p>Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire +au Prince ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>—Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; +dtachez-le feuille feuille et donnez-le mes +pauvres. Les hommes croient toujours que +l'or peut les rendre heureux.</p> + +<p>Feuille feuille, l'Hirondelle arracha l'or +fin jusqu' ce que le Prince Heureux n'et +plus ni clat ni beaut.</p> + +<p>Feuille feuille, elle distribua l'or fin aux +pauvres et les visages des enfants devinrent +roses, ils rirent et jourent par la rue.</p> + +<p>—Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.</p> + +<p>Alors la neige arriva, et aprs la neige la +glace.</p> + +<p>Les rues semblaient tre ferres d'argent +tant elles brillaient et tincelaient. De longs +glaons, tels que des poignards de cristal, +taient suspendus aux toits des maisons. Tout +le monde se couvrait de fourrures et les petits +garons portaient des toques carlates et patinaient +sur la glace.</p> + +<p>La pauvre petite Hirondelle avait froid, +toujours plus froid, mais elle ne voulait pas +quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. +Elle picorait les miettes la porte du boulanger, +quand le boulanger ne la regardait pas, et +essayait de se rchauffer en battant des ailes.</p> + +<p>Mais, la fin, elle vit qu'elle allait mourir. +Elle eut tout juste la force de voler encore une +fois sur l'paule du Prince.</p> + +<p>—Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. +Permettez que je baise votre main.</p> + +<p>—Je suis heureux que vous partiez enfin +pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince. +Vous avez sjourn trop longtemps ici, mais il +faut me baiser sur les lvres, car je vous aime.</p> + +<p>—Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, +dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison +de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Et elle baisa le Prince Heureux sur les lvres +et tomba morte ses pieds.</p> + +<p>A ce moment, un singulier craquement rsonna + l'intrieur de la statue comme si +quelque chose s'tait bris.</p> + +<p>Le fait est que le coeur de plomb s'tait +fendu en deux.</p> + +<p>Vraiment il faisait un terrible froid.</p> + +<p>De bonne heure, le lendemain, le maire +se promenait dans le square sous la statue +avec les conseillers de la ville.</p> + +<p>Comme ils dpassaient le pidestal, il leva +la tte vers la statue.</p> + +<p>—Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux +semble dguenill!</p> + +<p>—Il est vraiment dguenill! dirent les +conseillers de ville qui taient toujours de +l'avis du maire et eux aussi levrent la tte +pour regarder la statue.</p> + +<p>—Le rubis de son pe est tomb, ses +yeux ne sont plus en place et il n'est plus du +tout dor, dit le maire. Bref, il ne vaut gure +plus qu'un mendiant.</p> + +<p>—Gure plus qu'un mendiant! firent cho +les conseillers de ville.</p> + +<p>—Et voici qu'il a ses pieds un oiseau +mort, continua le maire. Vraiment il faudra +faire promulguer un arrt pour dfendre aux +oiseaux de mourir ici.</p> + +<p>Et le secrtaire de ville prit note de cette +ide.</p> + +<p>Alors on renversa la statue du Prince Heureux.</p> + +<p>—Comme il n'est plus beau, il ne sert plus + rien! dit le professeur d'art l'Universit.</p> + +<p>Alors on fondit la statue dans une fournaise +et le maire runit le conseil en assemble +pour dcider ce que l'on ferait du mtal.</p> + +<p>—Nous pourrions, proposa-t-il en faire une +autre statue. La mienne par exemple.</p> + +<p>—Ou la mienne, dit chacun des conseillers +de ville.</p> + +<p>Et ils se querellrent.</p> + +<p>La dernire fois que j'ai entendu parler +d'eux, ils se querellaient toujours.</p> + +<p>—Quelle trange chose! dit le contre-matre +de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut +pas fondre dans le fourneau, il nous faudra +le jeter aux rebuts.</p> + +<p>Les fondeurs le jetrent sur le tas de dtritus +o gisait l'Hirondelle morte.</p> + +<p>—Apporte-moi les deux choses les plus +prcieuses de la ville, dit Dieu l'un de ses +anges.</p> + +<p>Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et +l'oiseau mort.</p> + +<p>—Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon +jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera +ternellement et, dans ma cit d'or, le Prince +Heureux redira mes louanges.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE ROSSIGNOL ET LA ROSE</h3> + +<p>—Elle a dit qu'elle danserait avec moi si +je lui apportais des roses rouges, gmissait le +jeune tudiant, mais dans tout mon jardin il +n'y a pas une rose rouge.</p> + +<p>De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.</p> + +<p>Il regarda travers les feuilles et s'merveilla.</p> + +<p>—Pas de roses rouges dans tout mon jardin! +criait l'tudiant.</p> + +<p>Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.</p> + +<p>—Ah! de quelle chose minime dpend le +bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont +crit; je possde tous les secrets de la philosophie +et faute d'une rose rouge voil ma vie +brise.</p> + +<p>—Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. +Toutes les nuits je l'ai chant, quoique +je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis +son histoire aux toiles, et maintenant je +le vois. Sa chevelure est fonce comme la fleur +de la jacinthe et ses lvres sont rouges comme +la rose qu'il dsire, mais la passion a rendu +son visage ple comme l'ivoire et le chagrin +a mis son sceau sur son front.</p> + +<p>—Le prince donne un bal demain soir, +murmurait le jeune tudiant et mes amours +seront de la fte. Si je lui apporte une rose +rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point +du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je +la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa +tte sur mon paule et sa main treindra la +mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges +dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et +elle me ngligera. Elle ne fera nulle attention + moi et mon coeur se brisera.</p> + +<p>—Voil bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. +Il souffre tout ce que je chante: tout ce +qui est joie pour moi est peine pour lui. Srement +l'amour est une merveilleuse chose, +plus prcieuse que les meraudes et plus chre +que les fines opales. Perles et grenades ne +peuvent le payer, car il ne parat pas sur le +march. On ne peut l'acheter au marchand +ni le peser dans une balance pour l'acqurir +au poids de l'or.</p> + +<p>—Les musiciens se tiendront sur leur estrade, +disait le jeune tudiant. Ils joueront de +leurs instruments cordes et mes amours +danseront au son de la harpe et du violon. +Elle dansera si lgrement que son pied ne +touchera pas le parquet et les gens de la cour +en leurs gais atours s'empresseront autour +d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car +je n'ai pas de roses rouges lui donner.</p> + +<p>Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage +dans ses mains et pleurait.</p> + +<p>—Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit +lzard vert, comme il courait prs de lui, +sa queue en l'air.</p> + +<p>—Mais pourquoi? disait un papillon qui +voletait la poursuite d'un rayon de soleil.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc? murmura une pquerette + sa voisine d'une douce petite voix.</p> + +<p>—Il pleure cause d'une rose rouge.</p> + +<p>—A cause d'une rose rouge. Comme c'est +ridicule!</p> + +<p>Et le petit lzard, qui tait un peu cynique, +rit gorge dploye.</p> + +<p>Mais le rossignol comprit le secret des douleurs +de l'tudiant, demeura silencieux sur +l'yeuse et rflchit au mystre de l'amour.</p> + +<p>Soudain il dploya ses ailes brunes pour +s'envoler et prit son essor.</p> + +<p>Il passa travers le bois comme une ombre +et, comme une ombre, il traversa le jardin.</p> + +<p>Au centre du parterre se dressait un beau +rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et +se campa sur une menue branche.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et +je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais le rosier secoua sa tte.</p> + +<p>—Mes roses sont blanches, rpondit-il, +blanches comme l'cume de la mer et plus +blanches que la neige dans la montagne. Mais +allez trouver mon frre qui crot autour du +vieux cadran solaire et peut-tre vous donnera-t-il +ce que vous demandez.</p> + +<p>Alors le rossignol vola au rosier qui croissait +autour du vieux cadran solaire.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, +et je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais le rosier secoua sa tte.</p> + +<p>—Mes roses sont jaunes, rpondit-il, aussi +jaunes que les cheveux des sirnes qui s'assoient +sur un tronc d'arbre, plus jaunes que +le narcisse qui fleurit dans les prs, avant +que le faucheur ne vienne avec sa faux. +Mais allez vers mon frre qui crot sous la fentre +de l'tudiant et peut-tre vous donnera-t-il +ce que vous demandez.</p> + +<p>Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait +sous la fentre de l'tudiant.</p> + +<p>—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et +je vous chanterai mes plus douces chansons.</p> + +<p>Mais l'arbre secoua sa tte.</p> + +<p>—Mes roses sont rouges, rpondit-il, aussi +rouges que les pattes des colombes et plus +rouges que les grands ventails de corail que +l'ocan berce dans ses abmes, mais l'hiver a +glac mes veines, la gele a fltri mes boutons, +l'ouragan a bris mes branches et je +n'aurai plus de roses de toute l'anne.</p> + +<p>—Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le +rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas +quelque moyen que j'en aie une?</p> + +<p>—Il y a un moyen, rpondit le rosier, mais +il est si terrible que je n'ose vous le dire.</p> + +<p>—Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis +pas timide.</p> + +<p>—S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, +vous devez la btir de notes de musique +au clair de lune et la teindre du sang de votre +propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre +gorge appuye des pines. Toute la nuit vous +chanterez pour moi et les pines vous perceront +le coeur: votre sang vital coulera dans +mes veines et deviendra le mien.</p> + +<p>—La mort est un grand prix pour une rose +rouge, rpliqua le rossignol, et tout le monde +aime la vie. Il est doux de se percher dans le +bois verdissant, de regarder le soleil dans son +char d'or et la lune dans son char de perles. +Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubpines. +Elles sont douces, les clochettes bleues +qui se cachent dans la valle et les bruyres +qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est +meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur +d'un oiseau compar au coeur d'un homme?</p> + +<p>Alors il dploya ses ailes brunes et prit son +essor dans l'air. Il passa travers le jardin +comme une ombre et, comme une ombre, il +traversa le bois.</p> + +<p>Le jeune tudiant tait toujours couch sur +le gazon l o le rossignol l'avait laiss et les +larmes n'avaient pas encore sch dans ses +beaux yeux.</p> + +<p>—Soyez heureux, lui cria le rossignol, +soyez heureux, vous aurez votre rose rouge. +Je la btirai de notes de musique au clair de +lune et la teindrai du sang de mon propre +coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour, +c'est que vous soyez un amoureux vrai, +car l'amour est plus sage que la philosophie, +quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance, +quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont +couleur de feu et son corps couleur de flammes, +ses lvres sont douces comme le miel et +son haleine est comme l'encens.</p> + +<p>L'tudiant leva les yeux du gazon, tendit +l'oreille, mais il ne put comprendre ce que +lui disait le rossignol, car il ne savait que les +choses qui sont crites dans les livres.</p> + +<p>Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il +aimait beaucoup le petit rossignol qui avait +bti son nid dans ses branches.</p> + +<p>—Chantez-moi une dernire chanson, +murmura-t-il. Je serai si triste quand vous +serez parti.</p> + +<p>Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et +sa voix tait comme l'eau jaseuse d'une fontaine +argentine.</p> + +<p>Quand il eut fini sa chanson, l'tudiant se +releva et tira son calepin et son crayon de sa +poche.</p> + +<p>—Le rossignol, se disait-il en se promenant +par l'alle, le rossignol a une indniable +beaut, mais a-t-il du sentiment? Je crains +que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes, +il est tout style, sans nulle sincrit. +Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne +pense qu' la musique et, tout le monde le +sait, l'art est goste. Certes, on ne peut contester +que sa voix a de fort belles notes. Quel +malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne +vise aucun but pratique.</p> + +<p>Et il se rendit dans sa chambre, se coucha +sur son petit grabat et se mit penser ses +amours.</p> + +<p>Un peu aprs, il s'endormit.</p> + +<p>Et, quand la lune brillait dans les cieux, le +rossignol vola au rosier et plaa sa gorge +contre les pines.</p> + +<p>Toute la nuit, il chanta sa gorge appuye +contre les pines et la froide lune cristalline +s'arrta et couta toute la nuit.</p> + +<p>Toute la nuit, il chanta et les pines pntraient +de plus en plus avant dans sa +gorge et son sang vital fluait hors de son +corps.</p> + +<p>D'abord, il chanta la naissance de l'amour +dans le coeur d'un garon et d'une fille et, sur +la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose +merveilleuse, ptale aprs ptale, comme une +chanson suivait une chanson.</p> + +<p>D'abord, elle tait ple comme la brume qui +flotte sur la rivire, ple comme les pieds du +matin et argente comme les ailes de l'aurore.</p> + +<p>La rose, qui fleurissait sur la plus haute +ramille du rosier, semblait l'ombre d'une +rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une +rose dans un lac.</p> + +<p>Mais le rosier cria au rossignol de se presser +plus troitement contre les pines.</p> + +<p>—Pressez-vous plus troitement, petit +rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra +avant que la rose ne soit termine.</p> + +<p>Alors le rossignol se pressa plus troitement +contre les pines et son chant coula +plus clatant, car il chantait comment clot +la passion dans l'me de l'homme et d'une +vierge.</p> + +<p>Et une dlicate rougeur parut sur les ptales +de la rose comme rougit le visage d'un +fianc qui baise les lvres de sa fiance.</p> + +<p>Mais les pines n'avaient pas encore atteint +le coeur du rossignol, aussi le coeur de +la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un +rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.</p> + +<p>Et la rose cria au rossignol de se presser +plus troitement contre les pines.</p> + +<p>—Pressez-vous plus troitement, petit +rossignol, disait-il, ou le jour surviendra +avant que la rose ne soit termine.</p> + +<p>Alors le rossignol se pressa plus troitement +contre les pines, et les pines touchrent +son coeur, et en lui se dveloppa un +cruel tourment de douleur.</p> + +<p>Plus amre, plus amre tait la douleur, +plus imptueux, plus imptueux jaillissait +son chant, car il chantait l'amour parfait par +la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la +tombe.</p> + +<p>Et la rose merveilleuse s'empourpra comme +les roses du Bengale. Pourpre tait la couleur +des ptales et pourpre comme un rubis tait +le coeur.</p> + +<p>Mais la voix du rossignol faiblit. Ses +petites ailes commencrent battre et un +nuage s'tendit sur ses yeux.</p> + +<p>Son chant devint de plus en plus faible. +Il sentit que quelque chose l'touffait la +gorge.</p> + +<p>Alors son chant lana un dernier clat.</p> + +<p>La blanche lune l'entendit et elle oublia +l'aurore et s'attarda dans le ciel.</p> + +<p>La rose rouge l'entendit; elle trembla toute +d'extase et ouvrit ses ptales l'air froid du +matin.</p> + +<p>L'cho l'emporta vers sa caverne pourpre +sur les collines et veilla de leurs rves les +troupeaux endormis.</p> + +<p>Le chant flotta parmi les roseaux de la +rivire et ils portrent son message la +mer.</p> + +<p>—Voyez, voyez, cria le rosier, voici que +la rose est finie.</p> + +<p>Mais le rossignol ne rpondit pas: il tait +couch dans les hautes gramines, mort le +coeur transperc d'pines.</p> + +<p>A midi, l'tudiant ouvrit sa fentre et regarda +au dehors.</p> + +<p>—Quelle trange bonne fortune! s'cria-t-il, +voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu +pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que +je suis sr qu'elle doit avoir en latin un nom +compliqu.</p> + +<p>Et il se pencha et la cueillit.</p> + +<p>Alors il mit son chapeau et courut chez le +professeur, sa rose la main.</p> + +<p>La fille du professeur tait assise sur le pas +de la porte. Elle dvidait de la soie bleue sur +une bobine et son petit chien tait couch +ses pieds.</p> + +<p>—Vous aviez dit que vous danseriez avec +moi si je vous apportais une rose rouge, lui +dit l'tudiant. Voil la rose la plus rouge du +monde. Ce soir, vous la placerez prs de +votre coeur et, quand nous danserons ensemble, +elle vous dira combien je vous aime.</p> + +<p>Mais la jeune fille frona les sourcils.</p> + +<p>—Je crains que cette rose n'aille pas avec +ma robe, rpondit-elle. D'ailleurs le neveu du +chambellan m'a envoy quelques vrais bijoux +et chacun sait que les bijoux cotent plus +que les fleurs.</p> + +<p>—Oh! ma parole, vous tes une ingrate! +dit l'tudiant d'un ton colre.</p> + +<p>Et il jeta la rose dans la rue o elle tomba +dans le ruisseau.</p> + +<p>Une lourde charrette l'crasa.</p> + +<p>—Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai +que vous tes bien mal lev. Et qu'tes-vous +aprs tout? un simple tudiant. Peuh! je ne +crois pas que vous ayez jamais de boucles +d'argent vos souliers comme en a le neveu +du chambellan.</p> + +<p>Et elle se leva de sa chaise et rentra dans +la maison.</p> + +<p>—Quelle niaiserie que l'amour! disait +l'tudiant en revenant sur ses pas. Il n'est +pas la moiti aussi utile que la logique, car +il ne peut rien prouver et il parle toujours de +choses qui n'arriveront pas et fait croire aux +gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, +il n'est pas du tout pratique et comme notre +poque le tout est d'tre pratique, je vais +revenir la philosophie et tudier la mtaphysique.</p> + +<p>L dessus, l'tudiant retourna dans sa +chambre, ouvrit un grand livre poudreux et +se mit lire.</p> +<br><br><br> + + + + + +<h3>LE GANT GOSTE</h3> + + +<p>Chaque aprs-midi, quand ils revenaient +de l'cole, les enfants avaient l'habitude d'aller +jouer dans le jardin du gant.</p> + +<p>C'tait un grand jardin solitaire avec un +doux gazon vert. et l, sur le gazon, de belles +fleurs brillaient comme des toiles et il y +avait douze pchers qui, au printemps, fleurissaient +une dlicate floraison rose et blanche +et l'automne portaient de beaux fruits.</p> + +<p>Les oiseaux perchaient sur les arbres et +chantaient si dlicieusement que les enfants +d'ordinaire arrtaient leur jeu pour les couter.</p> + +<p>—Comme nous sommes heureux ici! s'criaient-ils +les uns aux autres.</p> + +<p>Un jour, le gant revint.</p> + +<p>Il avait t visiter son ami l'ogre de Cornouailles +et il avait sjourn sept ans chez +lui. Aprs que ces sept annes furent rvolues, +il avait dit tout ce qu'il avait dire, +car sa conversation avait des limites et il +rsolut de rentrer dans son chteau.</p> + +<p>En arrivant, il vit les enfants qui jouaient +dans le jardin.</p> + +<p>—Que faites-vous l? cria-t-il d'une voix +trs aigre.</p> + +<p>Et les enfants s'enfuirent.</p> + +<p>—Mon jardin est moi seul, reprit le gant. +Tout le monde doit comprendre cela et je ne +permettrai personne qu' moi de s'y battre.</p> + +<p>Alors il l'entoura d'une haute muraille et +y plaa un criteau.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dfense d'entrer</p> +<p>sous peine</p> +<p>de</p> +<p>poursuites</p> + </div> </div> + +<p>C'tait un gant goste.</p> + +<p>Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu +de rcration.</p> + +<p>Ils essayrent de jouer sur la route, mais +la route tait trs poudreuse et pleine de pierres +dures et ils ne l'aimaient pas.</p> + +<p>Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leons +taient termines de se promener autour +de la haute muraille et de parler du beau +jardin qui tait par del.</p> + +<p>—Que nous y tions heureux! se disaient-ils +les uns aux autres.</p> + +<p>Alors le printemps arriva et par tout le +pays il y eut de petites fleurs et de petits +oiseaux.</p> + +<p>Dans le jardin seul du gant goste, c'tait +encore l'hiver.</p> + +<p>Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter +depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et +les arbres oubliaient de fleurir.</p> + +<p>Une fois, une belle fleur leva sa tte au-dessus +du gazon, mais quand elle vit l'criteau, +elle fut si attriste la pense des enfants +qu'elle se laissa retomber terre et se +rendormit.</p> + +<p>Les seules se rjouir, ce furent la neige et +la glace.</p> + +<p>—Le printemps a oubli ce jardin, s'criaient-elles. +Alors nous allons y vivre toute +l'anne.</p> + +<p>La neige tala sur le gazon son grand manteau +blanc et la glace revtit d'argent tous +les arbres.</p> + +<p>Alors elles invitrent le vent du Nord +faire un sjour chez elles.</p> + +<p>Il accepta et vint.</p> + +<p>Il tait envelopp de fourrures. Il rugissait +tout le jour par le jardin et renversait +chaque instant des chemines.</p> + +<p>—C'est un endroit dlicieux, disait-il. Nous +demanderons la grle de nous faire visite.</p> + +<p>La grle arriva, elle aussi.</p> + +<p>Chaque jour, pendant trois heures, elle +battait du tambour sur le toit du chteau jusqu' +ce qu'elle et bris beaucoup d'ardoises +et alors elle tournait autour du jardin aussi +vite qu'il lui tait possible. Elle tait habille +de gris et son souffle tait de glace.</p> + +<p>—Je ne puis comprendre pourquoi le printemps +est si long venir, disait le gant +goste quand il se mettait la fentre et regardait +son jardin blanc et froid. Je souhaite +que le temps change.</p> + +<p>Mais le printemps ne venait pas. L't non +plus.</p> + +<p>Dans tous les jardins, l'automne apporta +des fruits d'or, mais il n'en donna aucun +au jardin du gant.</p> + +<p>—Il est par trop goste, dit-il.</p> + +<p>Et toujours c'tait l'hiver chez le gant et +le vent du Nord, et la grle, et la glace, et la +neige, qui dansaient au milieu des arbres.</p> + +<p>Un matin, le gant, dj veill, tait couch +dans son lit, quand il entendit une musique +dlicieuse. Elle fut si douce ses oreilles +qu'il crut que les musiciens du roi devaient +passer par l.</p> + +<p>En ralit, c'tait une petite linotte qui +chantait devant sa fentre, mais il y avait +si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau +chanter dans son jardin qu'il lui sembla que +c'tait la plus belle musique du monde.</p> + +<p>Alors la grle cessa de danser sur la tte +du gant et le vent du Nord de rugir. Un dlicieux +parfum arriva lui travers la croise +ouverte.</p> + +<p>—Je crois qu'enfin le printemps est venu, +dit le gant.</p> + +<p>Et il sauta du lit et regarda.</p> + +<p>Que vit-il?</p> + +<p>Il vit un spectacle trange.</p> + +<p>Par une petite brche dans la muraille, +les enfants s'taient glisss dans le jardin et +s'taient juchs sur les branches des arbres. +Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il +y avait un petit enfant et les arbres taient +si heureux de porter de nouveau des enfants +qu'ils s'taient couverts de fleurs et qu'ils +agitaient gracieusement leurs bras sur la tte +des enfants.</p> + +<p>Les oiseaux voletaient de l'un l'autre et +gazouillaient avec dlices et les fleurs dressaient +leurs ttes dans l'herbe verte et riaient.</p> + +<p>C'tait un joli tableau.</p> + +<p>Dans un seul coin, c'tait encore l'hiver, +dans le coin le plus loign du jardin.</p> + +<p>L il y avait un tout petit enfant. Il tait +si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches +de l'arbre et il se promenait tout autour en +pleurant amrement.</p> + +<p>Le pauvre arbre tait encore tout couvert +de glace et de neige et le vent du Nord soufflait +et rugissait au-dessus de lui.</p> + +<p>—Grimpe donc, petit garon, disait l'arbre.</p> + +<p>Et il lui tendait ses branches aussi bas +qu'il le pouvait, mais le garonnet tait trop +petit.</p> + +<p>Le coeur du gant fondit quand il regarda +au dehors.</p> + +<p>—Combien j'ai t goste, pensa-t-il. +Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a +pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre +petit garon sur la cime de l'arbre; puis je +jetterai bas la muraille et mon jardin sera + jamais le lieu de rcration des enfants.</p> + +<p>Il tait vraiment trs repentant de ce qu'il +avait fait.</p> + +<p>Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement +la porte de faade et descendit dans +le jardin.</p> + +<p>Mais quand les enfants le virent, ils furent +si terrifis qu'ils prirent la fuite et le jardin +redevint hivernal.</p> + +<p>Seul le petit enfant ne s'tait pas enfui, car +ses yeux taient si pleins de larmes qu'il n'avait +pas vu venir le gant.</p> + +<p>Et le gant se glissa derrire lui, le prit +gentiment dans ses mains et le dposa sur +l'arbre.</p> + +<p>Et l'arbre aussitt fleurit; les oiseaux y +vinrent percher et chanter et le petit garon +tendit ses deux bras, les passa autour du +cou du gant et l'embrassa.</p> + +<p>Et les autres enfants, quand ils virent que +le gant n'tait plus mchant, accoururent +et le printemps arriva avec eux.</p> + +<p>—C'est votre jardin maintenant, petits +enfants, dit le gant.</p> + +<p>Et il prit une grande hache et renversa la +muraille.</p> + +<p>Et quand les gens s'en allrent au march + midi, ils trouvrent le gant qui jouait +avec les enfants dans le plus beau jardin +qu'on ait jamais vu.</p> + +<p>Toute la journe, ils jourent, et, le soir +ils vinrent dire adieu au gant.</p> + +<p>—Mais o est votre petit compagnon, dit-il, +le garon que j'ai huch sur l'arbre?</p> + +<p>C'tait lui que le gant aimait le mieux +parce qu'il l'avait embrass.</p> + +<p>—Nous ne savons pas, rpondirent les enfants: +il est parti.</p> + +<p>—Dites-lui d'tre exact venir ici demain, +reprit le gant.</p> + +<p>Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient +pas o il habitait et qu'avant ils ne l'avaient +jamais vu.</p> + +<p>Et le gant devint tout triste.</p> + +<p>Chaque aprs-midi, la sortie de l'cole, +les enfants venaient jouer avec le gant, +mais on ne revit plus le petit garon qu'aimait +le gant. Il tait trs bienveillant avec +tous, mais il regrettait son premier petit +ami et souvent il en parlait.</p> + +<p>—Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude +de dire.</p> + +<p>Les annes passrent et le gant vieillit et +s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au +jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil +et regardait jouer les enfants et admirait +son jardin.</p> + +<p>—J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, +mais les enfants sont les plus belles des +fleurs.</p> + +<p>Un matin d'hiver, comme il s'habillait, +il regarda par la fentre. Maintenant il ne +dtestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est +que le sommeil du printemps et le repos des +fleurs.</p> + +<p>Soudain il se frotta les yeux de surprise et +regarda avec attention.</p> + +<p>Certes, c'tait une vision merveilleuse.</p> + +<p>A l'extrmit du jardin, il y avait un arbre +presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses +branches taient toutes en or et des fruits d'argent +y taient suspendus et sous l'arbre se +tenait le petit garon qu'il aimait.</p> + +<p>Le gant dgringola les escaliers, transport +de joie et entra dans le jardin. Il se +hta travers le gazon et s'approcha de l'enfant. +Et, quand il fut tout prs de lui, son +visage rougit de colre et il dit:</p> + +<p>—Qui donc a os te blesser?</p> + +<p>Sur les paumes des mains de l'enfant il y +avait les empreintes de deux clous et aussi +les empreintes de deux clous sur ses petits +pieds.</p> + +<p>—Qui a os te blesser? cria le gant, dis-le +moi. Je vais prendre une grande pe et je +le tuerai.</p> + +<p>—Non, rpondit l'enfant, ce sont les blessures +de l'amour.</p> + +<p>—Qui est-ce? dit le gant.</p> + +<p>Et une crainte respectueuse l'envahit et il +s'agenouilla devant le petit garon.</p> + +<p>Et le garon sourit au gant et lui dit:</p> + +<p>—Vous m'avez laiss jouer une fois dans +votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec +moi dans mon jardin qui est le Paradis.</p> + +<p>Et, quand les enfants arrivrent cet aprs-midi-l, +ils trouvrent le gant tendu mort +sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>NOUVELLES<br> +PUBLIES EN AMRIQUE</h2> +<br> + +<p>Ces trois nouvelles <i>Ego te Absolvo</i>, <i>Old Bishop's</i>, +<i>La Peau d'orange,</i> ont t publies dans une revue +amricaine aprs la mort d'Oscar Wilde, et sous sa +signature. Nous les traduisons ici bien que l'authenticit +nous en paraisse minemment suspecte.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>EGO TE ABSOLVO</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Sous leurs brets bleus noircis par la poudre, +souills par la poussire des chemins, +les soldats de Miralles ont des mines de +bandits, avec leur peau bistre, leurs barbes +et leurs cheveux incultes. Depuis cinq +longues semaines, ils tranent les routes, +presque sans sommeil, presque sans repos, +faisant toute heure le coup de feu avec une +rage croissante.</p> + +<p>N'en finira-t-on pas avec ces bandits rpublicains? +Don Carlos leur avait, cependant, +promis qu'aprs les fatigues d'Estella, l'Espagne +serait eux.</p> + +<p>Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, +et c'est la joie de verser le sang qui les maintient +debout, si las, si puiss qu'ils se sentent.</p> + +<p>Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exils +morts de faim et de misre sur le sol tranger, +ils ont des colres de fauves contre ces +rguliers qui leur disputent la route des plateaux +de Castille, la voie des palais o ils ont +jur de replacer le roi lgitime pour se partager, +sur les marches du trne rtabli, les dignits +du royaume et les richesses des vaincus.</p> + +<p>Entre ces montagnards et les hommes des +nouveaux partis, il n'y a pas que des rancunes +politiques: il y a surtout et avant tout +un vieux compte de meurtres impunis, de +pillages sans ranon, d'incendies sans revanche.</p> + +<p>Aussi, quand un soldat de Concha leur +tombe aux mains, malheur lui! Il paie pour +les autres, pour ceux qui s'chappent.</p> + +<p>—Frre, il faut mourir, lui dit-on en le +collant une roche.</p> + +<p>L'homme esquisse un signe de croix et, +sitt que sa main redescend dans un plus +lent <i>ainsi soit-il,</i> les fusils, aligns dix pas +de sa poitrine, crachent la mort.</p> + +<p>L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe +et l'on n'en parle plus.</p> + +<p>Les vautours des Pyrnes font le reste.</p> + +<p>Si, sa soutane retrousse, le cur Miralles, +un petit homme replet et courb, les yeux +brids, passe porte des fusilleurs, il accroche +son fusil sa ceinture et absout ou +bnit le mourant d'un geste rapide.</p> + +<p>Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette +marine, qui lui sert inspecter rochers ou +bois de chnes, il confesse le prisonnier.</p> + +<p>Dame, un gnral est responsable de la +vie de sa troupe!</p> + +<p>Rpublicain soit, mais catholique, le rgulier +ne semble pas surpris de cet trange double +rle du prtre soldat.</p> + +<p>Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va +lu fusiller et n'est-il pas tout naturel qu'on +le fusille, puisqu'il s'est laiss prendre et +que s'il avait pris il fusillerait.</p> + +<p>Cette logique satisfait pleinement les faibles +exigences de son cerveau de paysan arrach + la glbe pour se courber sous le harnais +militaire.</p> + +<p>Puis, quoi bon raisonner avec ce fait +brutal, la mort menaante, immdiate, inluctable!</p> + +<p>Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement +de bien faire ses paquets pour se prsenter +en bon ordre quand on fera son entre +dans l'invitable l-bas.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce soir-l, comme le soleil se couchait, +Pedro Carrega tait en sentinelle au chaos +de Mallorta quand une femme et un mulet +tournrent le sentier de Buenavista.</p> + +<p>Au hasard il tira.</p> + +<p>Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut + lui avant qu'il n'eut le temps de recharger +son coup et, quand il la tint au bout +de son fusil, le Navarrais ne sut point tirer.</p> + +<p>La femme tait belle, dsirable, avec ses +longs cheveux, noirs descendant en cascade +jusqu' ses mollets, ses lvres rouges, ses +yeux brillants.</p> + +<p>Pedro Carrega, pour sa prisonnire, oublia +la querelle de don Carlos et de la Rpublique.</p> + +<p>La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs +qu'elle adorait le <i>rey neto</i>. Elle lui +prouva qu'elle ne dtestait pas les caresses +parfumes la poudre de guerre et que Pedro +Carrega tait sinon le plus beau des mortels, +du moins le plus choy des vainqueurs, +entre les grosses masses de pierre du chaos +de Mallorta.</p> + +<p>Les deux bras de la prisonnire enserraient +encore d'un collier presque mordor le cou +hal de Carrega, quand Joaquin Martinez +vint prendre sa faction.</p> + +<p>—Eh! doucement, fit-il, part deux, seor +caballero. Les nuits sont fraches. Il n'est pas +bon de dormir sans manteau, camarade. Je +vois que tu es homme de prcaution: pavillon +de cheveux, pour mouchoir de cou des +bras tides et couverture de chair molle. A +mon tour, l'ami!</p> + +<p>Carrega se leva et poussant derrire lui sa +prisonnire:</p> + +<p>—Ton tour, freluquet. O rgne Carrega, +il n'y a pas deux rois. Si les nuits sont fraches, +va te chauffer contre cette mule que ma +carabine a abattue, ou bien abats-en une autre. +Mon butin est moi, comme la Navarre +est au roi Carlos, fils de Juive!</p> + +<p>Joaquin Martinez paula son arme et il allait +tirer quand la femme, d'un bond de sauvagesse, +dtourna le fusil et envoya la balle +se perdre dans les nuages.</p> + +<p>Haussant les paules, Martinez jeta l'arme +dcharge et, d'un coup de navaja en plein +ventre, coucha terre la prisonnire de Carrega.</p> + +<p>—Corps de Dieu! hurla le Navarrais se +lanant en avant en brandissant sa carabine.</p> + +<p>Mais un nouveau coup de la terrible <i>navaja</i> +suspendit sur ses lvres la kyrielle des +blasphmes.</p> + +<p>Une cume blanche au coin de la bouche, +il s'affaissa dans la mare de sang que rendait +le corps de la femme ventre.</p> + +<p>Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de +quelques hommes, accourait.</p> + +<p>Martinez n'essaya pas de nier la querelle.</p> + +<p>De ses yeux aux arcades presque dnudes +de sourcils par un crachement de mauvais +fusil, le cur bandoulier embrassa toute la +scne.</p> + +<p>—Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! +Belle fille mal accommode d'un sale coup +de couteau! a t'a bien servi, beau niais! Au +moins Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, +mon garon, reprit-il en s'adressant +Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est +du joli de vouloir voler le butin de son camarade. +Hol! vous autres, laissez-moi confesser +ce paen: on n'a pas besoin de vous +par ici. Dis ton <i>confiteor</i>, Martinez, et fais +ton acte de contrition.</p> + +<p>—<i>Ego te absolvo</i>, murmura Miralles dans +un geste de bndiction... Porcs, satans fils +de catins, qui s'gorgent pour une femelle!</p> + +<p>Puis, braquant brusquement son fusil sur +l'homme, il lui brla la cervelle sur les deux +cadavres.</p> + +<p>—Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, +bientt le roi Carlos n'aurait plus +d'arme!</p> +<br><br> + + +<h3>OLD BISHOP'S</h3> + + +<p>C'tait un soir l'patant.</p> + +<p>Ce vieux maniaque de Loiselier causait +sur un des grands canaps avec lord Stephen +Algernon Sydney, l'trange exil volontaire, +qui a fui de ce ct de la Manche les dnonciations +furieuses d'un pre, comme on n'en +voit gure.</p> + +<p>Tout coup, Algernon Sydney, jetant la +cigarette qu'il roulait toujours entre ses +doigts, sans jamais l'allumer, leva la voix:</p> + +<p>—Connaissez-vous Nottingham, messieurs? + moins que vous ne soyez fabricant de dentelles, +tisseur de tulle ou marchand de charbon, +il y a bien des chances pour que vous +me rpondiez par la ngative?</p> + +<p>—Permettez, interrompit de Cerneval, le +globe-trotter que les lauriers de Philas Fogg +ont si souvent empch de dormir qu'il a +russi, l'an pass, aprs trois tentatives moins +heureuses, faire son tour du monde en +76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, +permettez, je ne suis ni fabricant, ni tisseur, +ni charbonnier et je connais Nottingham. +Nottingham, chef-lieu du comt de ce nom, +au confluent de la Leen et de la Trent, 200 +kilomtres N.O. de Londres, ville fort ancienne +fortifie par Guillaume le Conqurant, +sige de plusieurs parlements. Fabriques de +chles, soieries, lainages, tulles, dentelles, +faences, grains, fer, charbons, fromages et +bestiaux. Ruines, chteau et muse, magnifiques +hpitaux. 193,591 habitants. Ceci pour +vous prouver, mon cher lord, qu'il y a au +moins un Franais l'patant qui sait sa +gographie.</p> + +<p>—Croyez bien, mon cher comte, que je +n'ai nullement song contester vos connaissances +gographiques, pas plus que je +n'ignore que vous avez parcouru probablement +dix fois plus de chemin que je n'en +parcourrai dans les annes qu'il me reste +vivre, mais la science gographique ou la vue +dans l'espace des difices d'une ville sont +choses diffrentes, et je ne m'attendais pas +trouver ici un homme pour qui la caverne de +Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.</p> + +<p>De Cerneval, qui tait de mchante humeur, +ce soir-l, esquissa un geste railleur:</p> + +<p>—Les beaux secrets que ceux de la caverne, +disons la grotte de Robin Hood, ou +que ceux de cette fort qui n'est qu'un vulgaire +champ de course.</p> + +<p>—Un champ de course, mon cher comte, +o l'on... flirte 9 heures du soir, comme on +ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, +et si je dis <i>flirte</i>, c'est parce que +nous sommes en Angleterre, au pays du cant. +En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu +importe, d'ailleurs, car, si l'on y flirte +9 heures du soir, la face de la lune et des +policemen qui, pour un peu, s'excuseraient +de dranger les flirteurs, minuit on y +gorgille ou plutt on y gorgillait, il y a +encore quelques lustres, car les bonnes traditions +se perdent partout, vous le savez, +mon cher comte, vous qui avez travers les +<i>plazas</i> de Montevideo et les <i>calles</i> de Buenos-Ayres +sans redouter le lazzo des <i>caballeros +de la noche</i>.</p> + +<p>—Si vous nous promenez de la sorte, +Algernon, nous visiterons ce soir en votre +compagnie les campos-santos de l'Italie, les +plazas de la Constitucion de toutes les capitales +de l'Amrique du Sud, et nous ne serons +pas plus avancs, interjeta son tour le gros +Loiselier, que l'antipathie bien connue de +Cerneval pour lord Algernon ne semblait +plus amuser. Vous avez une faon de conter +parfaitement anglaise, quoiqu'elle ressemble +fort celle de l'Intim.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il dit fort posment ce dont on n'a que faire</p> +<p>Et court le grand galop quand il est son fait,</p> + </div> </div> + +<p>Et cette faon-l est absolument dsagrable + un homme qui digre. Contez, je le veux +bien, mais contez d'une manire harmonique, +comme disait cet animal de Lippmann.</p> + +<p>—Ne vous fchez pas, Loiselier, ne vous +fchez pas. Se fcher est encore plus mauvais +pour un homme qui digre et, vous le +savez, mon cher, la premire colre, c'est +l'apoplexie qui vous guette. Ainsi coutez-moi, +calmement, posment, gracieusement, comme +si j'tais la gentille Jeanne Printemps ou votre +petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche +en cul de poule, mon gros pre... Je suis, +d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je +vous parle des <i>caballeros de la noche</i> de +Montevideo, il faut votre myopie pour me +croire loign des cavaliers du brouillard de +Nottingham, qui sont les hros de mon anecdote,—car +ce n'est qu'une anecdote.</p> + +<p>Vous le savez, j'ai frquent bon nombre +de gens mal fams dans mon existence.</p> + +<p>Je n'ai pas ce sujet les prjugs vulgaires.</p> + +<p>J'ai plus d'estime pour un Jack l'ventreur +quelconque que pour l'opulent bijoutier aux +aiguilles. tait-ce un bijoutier, Loiselier? Ce +devait tre plutt un banquier, n'est-ce pas, +mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un +professionnel que celle d'un escroc comme ce +Ladislas Tligny que vous avez expuls l'autre +mois et qui avait dup jusqu' monsieur +de Cerneval.</p> + +<p>J'ai cependant rarement connu dans ce +monde fort peu chrtien un personnage qui +m'inspirt de prime abord autant d'antipathie +que l'ancien gelier Dickson, mais cette honnte +crapule, cent fois pire coup sr que le +pire de ceux qu'il avait charge de maintenir +sur la paille humide des cachots, avait un +rpertoire de souvenirs tous plus attrayants +les uns que les autres et quand on l'avait +chambr en compagnie de deux ou trois bonnes +bouteilles de rhum authentique, il vous +en dgoisait une vraie fanfare.</p> + +<p>J'ai lu les mmoires de notre bourreau +Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans +973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bire + ct des souvenirs de mon Dickson. Je ne +parle pas du talent du conteur. Barry ou son +teinturier n'en n'ont aucun. L'ducation des +bourreaux est singulirement nglige de notre +temps. Dickson, au contraire, avait au +suprme degr le don de la prsentation: il +faisait vivre les hros de ses historiettes.</p> + +<p>Pauvre Dickson, il tait comme la vierge +de votre pote, celle qui aimait trop le bal, il +gotait trop le rhum, c'est ce qui l'a tu. Moi +je gotais trop ses rcits. De la sorte un jour +nous avons entam la cinquime bouteille, +Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus +rveill.</p> + +<p>Ce fut vraiment dommage, car je ne doute +pas qu'il n'eut encore matire quelques semaines +de rcits, rien qu'avec ses souvenirs +du Old Bishop's de Nottingham o s'tait +coule son enfance prs de son gelier de +pre.</p> + +<p>J'avais pens lui lever une statue en +face de celle de William Morfield, le philanthrope +qui gagnait 400 mille livres sterlings +par an exploiter ses ouvriers et voulait bien +leur en restituer 500 sous forme de subventions +aux hpitaux et aux asiles de vieillards.</p> + +<p>La municipalit de Nottingham a jug dplac +ce rapprochement du grand homme +local et du grand ivrogne non moins local; +moi, c'est ce rapprochement qui me charmait.</p> + +<p>Mon excellent pre, dans son mmoire contre +moi a mis cette proposition, qu'il qualifie +d'infme, au premier rang des preuves +irrfutables de mon immoralit.</p> + +<p>Loiselier grimaa un sourire, tandis que +de Cerneval partait d'un franc clat de rire.</p> + +<p>—Eh bien? messieurs, j'en reviens aux +cavaliers du brouillard de The Forest. Il y +en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus +au juste, une demi douzaine confis aux bons +soins du pre de mon ami Dickson sous les +votes paisses de Old Bishop's, quand il +reut la visite d'un chirurgien connu de Nottingham.</p> + +<p>Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre +on a un culte obstin pour ce que l'on +appelle les droits personnels.</p> + +<p>Chez vous, quand on parle de la dignit +humaine, c'est, je crois, un point de vue +tout moral: de l'autre ct du dtroit, on place +la dignit humaine ailleurs. Simple question +de latitude.</p> + +<p>Cela n'empche ni de guillotiner ni de +pendre: si je ne vois pas bien au fond la +diffrence pour le guillotin ou le pendu.</p> + +<p>Mais tandis qu' Paris le corps d'un guillotin +est en quelque sorte livr de droit aux +expriences de la facult, de mme que les +morts de vos hpitaux appartiennent aux +amphithtres d'autopsie,—ce qui est bien +plus naturel puisqu'tant misreux ils sont +plus coupables que les sclrats,—en Angleterre +on n'oserait disposer sans express +consentement du corps d'un pendu.</p> + +<p>D'o la ncessit pour les chirurgiens, qui +ont le got de l'tude, de visiter nos prisons +et d'y faire leur cour aux gentlemen condamns, +afin de les dcider passer un bon petit +acte en forme pour vendre non pas leur +me, mais leur guenille.</p> + +<p>C'est l que mne le respect de la dignit +du pays de mon vnr pre.</p> + +<p>Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's +taient tout aussi pntrs que notre lgislation +de ce sentiment de la dignit humaine. +Ils consentaient tre pendus parce qu'ils +ne pouvaient faire autrement, mais vendre +leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.</p> + +<p>Ni or, ni banknotes, ni allchantes promesses +de beuveries et franches lippes, +comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: +les seigneurs cavaliers furent intraitables +et notre chirurgien se retirait tout navr de +son insuccs, quand il songea demander +au pre Dickson si Old Bishop's ne contenait +aucun condamn mort.</p> + +<p>—Nous en avons encore un, votre Honneur, +mais ce n'est pas un gentleman, celui-l!... +C'est un failli fils du diable, reprit Dickson, +en se grattant l'oreille, comme un homme +qui a quelque chose de difficile dire.</p> + +<p>Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage +d'cureuil, cet amour de moulin o les condamns +se livrent tour de rle une si +expressive mimique, vous avez cru peut-tre +que c'tait l un supplice du moyen ge: +pas du tout, mon cher. C'est une pnalit +moderne, une amlioration. Le supplice ancien +tait plus cruel; mais aussi en ces +temps reculs il n'y avait pas plus de tlgraphistes +<i>ad usum principis</i>, que de pages +d'opra pour les financiers de votre genre.</p> + +<p>L'estimable prisonnier de Old Bishop's +attendait l'heure du bourreau.</p> + +<p>Aprs son complet insuccs dans les autres +cachots, le chirurgien fut tout surpris +de trouver dans le failli fils du diable un +homme qui il ne rpugnait nullement d'accepter +trois guines.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, il quittait la +prison avec son parchemin bien en rgle.</p> + +<p>Trois jours s'coulrent.</p> + +<p>Le client du chirurgien faisait bombance.</p> + +<p>La premire guine s'tait fondue comme +par enchantement.</p> + +<p>Une nouvelle demi-couronne venait de descendre +dans le creuset sous forme de liquides +aussi varis qu'alcooliss, qu'absorbait +le gosier du prisonnier.</p> + +<p>A le voir si bien boire, Dickson, aussi +ivrogne que sa progniture, sentait crouler +son mpris pour le failli fils du diable.</p> + +<p>Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue +et surtout sa gorge qui brlait de convoitise, +il se dcida lier conversation avec son hte +et comme une politesse en vaut une autre, +les nouveaux amis se partagrent ds lors +des rasades.</p> + +<p>—Mais enfin, disait mlancoliquement +Dickson tandis qu'ils vidaient ensemble la +dernire bouteille, maintenant tout est +bu et il vous faudra supporter la pense que +ce ladre de chirurgien va charcuter votre +chair. Cela me dchire le coeur, mon pauvre +ami, sanglota Dickson avec un attendrissement +d'ivrogne.</p> + +<p>—Pas si bte, repartit le client du chirurgien. +Ma sentence porte: sera trangl +pour tre ensuite brl au lieu des excutions. +Je connais les lois, mon cher ami, +il ne dpend de personne, mme du banc +du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien +dissquera mes cendres si bon lui +semble. J'entends tre brl et je serai....</p> + +<p>Le petit La Salcte entra comme une +bombe, son chapeau sur l'oreille son habitude.</p> + +<p>—Vous bavardez, messieurs, et l'Opra-Comique +flambe.</p> + +<p>En un clin d'oeil, tout le monde fut debout +et, comme c'est ce soir-l que lord Stephen +Algernon Sydney eut la tte broye par une +poutre en travaillant tirer des flammes le +petit sujet Cavanier premire, nous n'avons +jamais su ni comment mourut le malin client +du chirurgien de Nottingham, ni ce qu'il +fallait penser de l'abominable rputation que +le pre de lord Algernon avait faite son fils +et qu'en un si fier mpris du cant anglais, il +affichait avec une sorte de bravade.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LA PEAU D'ORANGE</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>J'tais tout frachement en possession de +mon diplme de doctorat, et, la clientle venant +lentement, j'avais de longues heures pour +flner dans les cliniques.</p> + +<p>C'est l que je connus John Mrdith.</p> + +<p>Mdecin non pas, chimiste de premier ordre, +simple amateur de mdecine, le jeune +Anglais me charma par son esprit primesautier +et nous fmes en quelques semaines aussi +intimes qu'on l'est vingt-trois ans entre jeunes +gens du mme ge et des mmes gots.</p> + +<p>J'emmenai Mrdith chez mes cousins Carterac +o je m'imaginais avoir dcouvert ma +<i>moiti d'orange,</i> comme disent les Espagnols, +dans cette petite bcasse d'Angle qui entra +au couvent avant que je fusse bien fix sur +mes sentiments.</p> + +<p>Mrdith, lui me prsenta chez lord Babington, +son oncle et son tuteur. Il habitait, +avec la trs jeune femme, au printemps de +laquelle il eut la sottise d'unir son hiver, une +petite maison, festonne de lierres et de glycines, +dans un grand parc, faible distance +de la gare de Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, +nous arrivions sur les onze heures et +demie, Mrdith et moi, comme madame Babington, +qui tait franaise et catholique, rentrait +de la messe, dite cette charmante glise +de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art + faire honte aux cathdrales de province.</p> + +<p>Nous passions la journe sur la terrasse +embaume de senteurs de citronnelles, bavarder +avec le vieux lord ou couter le +piano de lady Marcelle qui nourrissait nos +nonchaloirs de sa berante harmonie, ou bien +nous allions dans les bois cueillir les chvrefeuilles +en fleurs ou les premiers lilas.</p> + +<p>Gnralement lord William prenait mon +bras et nous laissions Mrdith se faire le +chevalier servant de madame Marcelle.</p> + +<p>Ils partaient en avant d'un pied leste et +nous rattrapaient au retour, les bras chargs +de bouquets et de verdure.</p> + +<p>Chose trange, la tante et le neveu ne paraissaient +s'entendre que pour et pendant les +promenades: au logis, sur les routes, ils en +taient cette politesse un peu agressive qui +n'est pas rare entre la jeune femme d'un vieil +oncle et le neveu qui doit hriter de cet oncle.</p> + +<p>Mrdith, qui j'avais fait l'observation du +contraste des deux attitudes, que j'avais remarques +en eux, me rpondit avec une spontanit +pleine d'humour.</p> + +<p>—Cher ami, comme vous le dites, je n'aime +pas ma tante. Sa prsence auprs de mon tuteur +m'irrite et m'importune. Madame Marcelle +dteste cordialement son neveu: mes +visites son mari l'ennuient. Mais quand +nous partons pour les bois, il n'y a plus en +nous que deux camarades qui aiment la marche, +les grands arbres, la brise frache, l'air +irrespir des hauteurs, les fleurs silvestres. +Madame Marcelle a vingt-deux ans, un esprit +ptillant. Je ne suis pas de beaucoup son an +et l'on ne me dit point sot. Bref, nous ne songeons +qu' nous amuser et jouir de la vie +pendant notre promenade, quittes reprendre +nos attitudes d'hostilit courtoise en +nous rapprochant du logis.</p> + +<p>Je rpliquai Mrdith que je ne comprenais +pas que l'amie dans les bois ne ft pas +l'amie la maison et que sa psychologie me +semblait bien subtile.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit <i>amie</i>, me rpliqua-t-il, +j'ai dit <i>camarade</i> et c'est tout diffrent. Il +n'y a pas d'amiti possible entre la femme +de mon oncle et moi: la camaraderie n'engage + rien.</p> + +<p>Quand je scrute mon <i>moi</i> de ce temps-l, je +songe que peut-tre au fond j'tais suffisamment +amoureux de madame Marcelle pour +demeurer enchant que Mrdith lui battit si +froid.</p> + +<p>Ce sentiment, dont je ne me rendais point +compte, tait probablement ce qui me paralysait +dans mes desseins premiers sur Angle.</p> + +<p>Un dimanche,—il y avait un peu plus de +trois mois que je frquentais le toit hospitalier +de lord William,—c'tait le 14 juin 188.,—nous +djeunions tous quatre dans la petite +salle manger Renaissance.</p> + +<p>Nous en tions au dessert et madame Marcelle, + la mode anglaise, fit apporter les +vins.</p> + +<p>Gnralement elle restait table et se proccupait +d'empcher lord William, qui y avait +quelque penchant, d'absorber trop de sherry +ou de Corton.</p> + +<p>Mais, ce jour-l, elle me parut plonge dans +une profonde distraction.</p> + +<p>Comme j'ai toujours t un trs petit buveur, +je laissai les deux Anglais se faire raison +et j'observai ma voisine.</p> + +<p>Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle +venait de sucer quartier par quartier.</p> + +<p>D'abord, avec son couteau fruits, elle la +dcoupa en longues lanires; puis, elle subdivisa +les lanires en petits losanges; enfin, +elle runit les petits losanges en un tas au +milieu de son assiette.</p> + +<p>Et, paraissant alors s'intresser soudain la +conversation de son mari, elle coupa de deux +ou trois observations brves le rcit, qu'il faisait, +d'une croisire dans les mers de Chine.</p> + +<p>Puis, elle reprit son couteau, l'leva un +instant sur son assiette et s'absorba dans +l'excution d'un dessin trs compliqu d'ornementation, +disposant les petits losanges +tout autour et au fond de l'assiette.</p> + +<p>Elle me posa ensuite quelques questions +banales sur la pice la mode, comme se +dsintressant de son travail d'arabesques, +leva le couteau sur son assiette d'un air de +badinage et d'un petit geste dcid ramena +les losanges au centre de l'assiette.</p> + +<p>De nouveau, le mange du couteau recommena +et, cette fois, deux losanges seuls s'alignrent. +Un instant, le couteau reposa sur +l'assiette au-dessus des deux losanges, pour +reprendre bientt la position verticale.</p> + +<p>Et alors, brusquement, madame Marcelle +bouleversa les fragments de peau d'orange et +les remit en tas.</p> + +<p>Le jeu tait fini.</p> + +<p>Lord William continuait l'interminable rcit +de ses querelles avec lord Elgin. Mrdith, +d'apparence insoucieux, buvait lentement son +sherry.</p> + +<p>Autoris d'un geste de la jeune femme, j'allumai +une <i>nia</i>.</p> + +<p>Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau +d'orange tait un systme organis de correspondance +et cette correspondance ne pouvait +s'adresser qu' Mrdith.</p> + +<p>Mais quoi bon puisque dans les bois les +correspondants avaient tout loisir de causer +loin des indiscrets?</p> + +<p>Dans une bouffe de fume de mon cigare, +je me dcidai jeter un coup d'oeil sur madame +Marcelle. Son regard impratif ne quittait +pas Mrdith, comme si elle attendait une +rponse.</p> + +<p>—Votre sherry est excellent, mon oncle, +mais un marcheur ne doit pas en abuser. Je +voudrais aujourd'hui que nous poussions le +plus prs possible de Vaucresson. Qu'en disent +vos jambes?</p> + +<p>—Elles disent, mon garon, qu'elles ont +besoin du bras de ton ami le docteur.</p> + +<p>—A votre disposition, lord William.</p> + +<p>—Eh bien! En ce cas, prparons-nous au +dpart. Milady, tchez de ne pas mettre plus +d'une heure votre toilette, conclut lord William +d'un ton malicieux.</p> + +<p>Et nous partmes comme l'accoutume. +Mais j'observai que la tante et le neveu, sitt +qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation, +madame Marcelle multipliant les +gestes impratifs, tandis que Mrdith semblait +riposter par des dngations.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Aprs une promenade de trois heures, nous +revnmes, lord William et moi, Ville-d'Avray +mais nous ne fmes point rejoints par Mrdith +et madame Babington.</p> + +<p>Sans doute ils s'taient attards boire de +la limonade dans quelque bouchon campagnard +et, sans nous inquiter de ces marcheurs +intrpides, lord William, qui soignait ses malaises +de vieillard d'aprs des procds spciaux, +se fit servir un bitter.</p> + +<p>Il pouvait bien tre six heures et demie +quand une sorte de guimbarde pntra jusque +devant la terrasse.</p> + +<p>Madame Marcelle en sauta avec une lgret +d'oiseau.</p> + +<p>—Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce +pauvre Mrdith qui s'est foul le pied. Supprim +le train de minuit, beaux sires! Vous +voil nos prisonniers jusqu' demain o l'on +avisera au moyen de transporter Mrdith +chez lui! Je vais faire prparer votre chambre, +car vous partagerez celle de Mrdith, docteur, +la plus belle lady de France et d'Angleterre +ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.</p> + +<p>Et madame Marcelle se prcipita vers l'escalier.</p> + +<p>Aid des domestiques, je portai Mrdith +sur le divan oriental ct du piano.</p> + +<p>Il refusa d'aller plus loin prtendant que +c'tait bien assez de souffrir sans s'ennuyer. +On le monterait quand il serait l'heure de se +coucher, mais il entendait sinon dner, du +moins assister au repas.</p> + +<p>J'obtins seulement de lui de visiter son +pied. Il tait peut-tre un peu gonfl par un +excs de marche, mais je n'y vis rien d'inquitant, +rien mme qui dcelt nettement +la cause des douleurs dont il se plaignait.</p> + +<p>—Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-tre +une crampe violente. Les lves d'Eton +sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent + la dite pour si peu de chose? Vous allez +dner, Mrdith, et, je le souhaite, de bon +apptit.</p> + +<p>Madame Marcelle reparut au salon, peine +avais-je dcid Mrdith substituer ses +fines chaussures de grosses pantoufles de repos.</p> + +<p>Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse +et plus taquine que d'ordinaire, mais elle +semblait son habitude se soucier fort peu de +Mrdith.</p> + +<p>Aprs le dner, o lord William ne manqua +pas de faire apporter du Champagne pour boire + la gurison de son neveu, le rival de lord +Elgin s'endormit dans son fauteuil, tandis +que madame Marcelle, au piano, jouait des +polonaises et des berceuses de Chopin, son +matre favori.</p> + +<p>Mrdith fumait silencieusement. Accoud +sur le Pleyel, je tournais les feuillets, changeant +de temps en temps un mot avec la musicienne.</p> + +<p>Sur les onze heures, lord William se rveilla +et donna le signal de la retraite.</p> + +<p>Nous montmes Mrdith au deuxime +tage, clairs par madame Marcelle qui me +recommanda, notre chambre n'ayant pas de +sonnette, de frapper au plancher si Mrdith +avait besoin de quoi que ce ft.</p> + +<p>—Ma chambre est immdiatement sous +celle-ci et je prviendrai les domestiques, car +malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, +qui couche habituellement dans mon cabinet +de toilette, est en cong jusqu' demain +soir.</p> + +<p>J'aidai Mrdith se coucher, et, une fois +les lumires teintes, je ne tardai pas m'endormir.</p> + +<p>Quand je m'veillai, il faisait une nuit noire +et sans lune.</p> + +<p>Je frottai une allumette pour consulter ma +montre.</p> + +<p>Il tait deux heures et quart.</p> + +<p>J'allais souffler la bougie quand, n'entendant +pas la respiration de Mrdith, je tournai +presque machinalement la tte vers son +lit.</p> + +<p>Le lit tait vide.</p> + +<p>Voil, pensai-je, qui m'explique cette foulure +bizarre. Mon Mrdith est un bon comdien +et madame Marcelle, avec ses losanges +de peau d'orange qui m'ont tant intrigu, +lui marquait tout simplement l'heure du berger! +Allez croire aprs cela la vertu des +tantes et au serment des neveux: Je n'aime +pas ma tante, elle me dteste cordialement. +Il n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour +en avoir la preuve, si j'avais comme le diable +boiteux la facult de dcoiffer les maisons +de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. +Et, cependant, lord William dort du sommeil +du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce +vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin +d'aller pouser une femme de vingt ans... +N'importe, si mon ami Mrdith allait donner +cette nuit un hritier son oncle, il la trouverait +sans doute mauvaise. Docteur, mon ami, +tous les hommes sont fous. Toi-mme, tu bats +la breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour +dormir et non pour philosopher? Eh bien! +dors sans te proccuper des vicissitudes de la +vie d'autrui.</p> + +<p>Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent +pas le sommeil et ce n'est qu'au petit +jour que je pus enfin dormir...</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Je fus rveill par un cri d'appel auquel rpondit +une exclamation angoisse de Mrdith +qui s'lana vers l'escalier. Sitt que je +fus en tat de me prsenter dcemment, je le +suivis.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandai-je une servante +que je rencontrai sur le palier du premier +tage.</p> + +<p>—Lord Babington, me dit-elle, est mort ou +mourant.</p> + +<p>Je plis atrocement. Je pensai soudain au +couteau pos sur l'assiette sous les deux losanges +de peau d'orange.</p> + +<p>La voix de Mrdith, une voix blanche, +m'appelait de la chambre entr'ouverte.</p> + +<p>J'entrai.</p> + +<p>Madame Marcelle, ple et dfaite, pleurait +au pied du lit.</p> + +<p>Mrdith, du geste, me dsigna le cadavre.</p> + +<p>Je m'approchai.</p> + +<p>Comme me l'avait rvl le premier coup +d'oeil, lord William avait cess de vivre. +Dans un examen rapide, je voulus rechercher +les causes du dcs.</p> + +<p>Quelque souci, quelque proccupation que +j'eusse des vnements de la nuit, rien de +significatif ne permettait de douter que la +mort ne ft naturelle: c'tait une rupture +d'anvrisme en apparence indiscutable. La +course disproportionne aux forces du malade, +ses abus habituels des boissons alcooliques, +ses excs de la veille pouvaient expliquer +l'accident.</p> + +<p>J'avais trembl. Mrdith tait si bon comdien +et si savant chimiste.</p> + +<p>Je sentis un poids de moins sur mon coeur. +Aprs tout, le mdecin lgiste se dbrouillerait +comme il l'entendrait. Ce que je savais,—au +fond c'taient des hypothses et non une +science,—n'avait aucun rle jouer ici. Le +collgue, que Mrdith avait fait appeler +constaterait les causes constatables de la mort +et la justice des hommes serait satisfaite.</p> + +<p>S'il y avait...autre chose, la conscience de +Mrdith et de Marcelle aurait seule en +rpondre...</p> + +<p>Et d'ailleurs y avait-il autre chose?</p> + +<p>Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.</p> + +<p>Un crime? Si je l'eusse affirm tout le +monde m'et pris pour un fou. On m'aurait +dit que j'avais bu trop de Champagne, la +veille, avec lord William et que si les rsultats +de ces libations exagres avaient t +moins funestes pour moi que pour le vieillard, +ce n'tait pas une raison pour troubler +de mes rves plus ou moins aviss la quitude +de Ville-d'Avray.</p> + +<p>Je renfonai en moi mes doutes et je me +tus.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Mrdith partit, aussitt aprs l'enterrement +de son oncle, pour l'Angleterre.</p> + +<p>Madame Marcelle se retira en Bourgogne +chez des parents loigns et je n'entendis +plus parler d'eux pendant un an environ.</p> + +<p>Je sus vers cette poque par le carton banal +que Mrdith pousait la tante qu'il excrait, +prtendait-il, et plus tard j'appris que +le titre de lord ne risquait pas de passer +des collatraux car, suivant le clich usuel, +le ciel avait plusieurs fois bni leur union.</p> + +<p>A diverses reprises, je reus de mon ancien +ami des invitations le visiter Inverness, +mais les circonstances me retenaient malgr +moi Paris, et je le regrette, car j'eusse srement +dml dans leur intimit si, lui et madame +Marcelle, incarnaient le bonheur dans +le crime ou le bonheur dans l'amour.</p> + +<p><i>Quien sabe?</i></p> + +<p>Nous jugeons si vite et si mchamment, +nous autres sceptiques endurcis! conclut le +docteur en secouant la cendre de son cigare.</p> +<br><br> +<p>FIN</p> + + + +<h3>TABLE DES MATIRES</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRFACE.</p> +<p>Note bibliographique du traducteur.</p> +<p>Le Crime de lord Arthur Savile.</p> +<p>Contes.</p> +<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p> +<p class="i2">L'Ami Dvou.</p> +<p class="i2">La Fameuse Fuse.</p> +<p class="i2">Le Prince Heureux.</p> +<p class="i2">Le Rossignol et la Rose.</p> +<p class="i2">Le Gant goste.</p> +<p>Nouvelles publies en Amrique.</p> +<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p> +<p class="i2">Ego te absolvo.</p> +<p class="i2">Old Bishop's.</p> +<p class="i2">La Peau d'orange.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE *** + +***** This file should be named 14693-h.htm or 14693-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/9/14693/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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