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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***
+
+ OSCAR WILDE
+
+ LE CRIME
+ DE
+ LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE
+
+
+
+
+ 1905
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en français pour la
+première fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus
+curieuses.
+
+Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du
+_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappée que de
+son caractère paradoxal. C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup
+de revues et de journaux sur l'appréciation desquels pesait l'apparence
+ironique du sous-titre appliqué à un projet d'assassinat: _étude de
+devoir_.
+
+Quelques notes, volontairement semées par Oscar Wilde dans son récit,
+achevèrent d'égarer les juges.
+
+Puis, on chercha des parentés à l'idée inspiratrice de ce récit. Il est
+évident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_
+de Barbey d'Aurevilly et il a également emprunté quelque chose à _A
+Rebours_.
+
+C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas
+capitaux.
+
+Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre et l'on peut dire que
+_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus
+caractéristique des écrits d'Oscar Wilde.
+
+L'écrivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau
+de son héros, non en écrivain paradoxal mais en véritable malade.
+
+La distinction est aisée à faire.
+
+Lisez plutôt le très curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1],
+qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la
+différence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges
+Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se
+fait banquier, médecin ou avocat, et il a des idées de voleur sur toutes
+choses. Il lutte contre la société avec des armes qu'il a choisies et
+que Darien a fourbies logiquement d'après la mentalité de son héros.
+Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilité d'un
+_outlaw_.
+
+[Note 1: Stock, éditeur.]
+
+Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal.
+Le point excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, on ne
+saurait raisonner plus normalement.
+
+«En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, écrit
+Wilde, fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l'amour. Il sentit
+que l'épouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tête serait une
+trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont
+jamais rêvé les Borgia.
+
+«Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
+appelé à accoupler l'épouvantable prophétie écrite dans sa main?
+
+«A tout prix il fallait reculer le mariage...
+
+«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fît
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser _jusqu'à
+ce qu'il eût commis le meurtre_.
+
+«Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+«Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.
+
+«Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
+pour tous deux».
+
+Le héros de Wilde, en vertu de cet étrange raisonnement, commet donc
+son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de
+savants médecins ont consacrés au cas du romancier, on verra quelle
+illustration cette nouvelle apporte aux théories les plus récentes.
+
+Les contes qui complètent ce volume sont, tout au contraire, de pures
+fantaisies littéraires, des pages de l'exquis dilettante que fut
+Wilde. Il y a là quelques traits de cette ironie que les critiques
+d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_.
+
+Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de
+rejeter ou d'admettre les considérations présentées plus haut.
+
+LE TRADUCTEUR.
+
+
+
+La première édition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_
+a paru en juillet 1891 chez l'éditeur Osgood. Cette nouvelle a été
+réimprimée à 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, sans
+date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur.
+
+
+
+
+LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+I
+
+C'était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps.
+
+Bentinck House était, plus que d'habitude, encombré d'une foule de
+visiteurs.
+
+Six membres du cabinet étaient venus directement après l'audience du
+_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.
+
+Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et,
+au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de
+Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs
+et de merveilleuses émeraudes, parlant d'une voix suraiguë un mauvais
+français et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait.
+
+Certes, il y avait là un singulier mélange de société: de superbes
+Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des
+prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres
+sceptiques. Toute une volée d'évêques suivait, comme à la piste, une
+forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient
+quelques membres de l'Académie royale, déguisés en artistes, et l'on a
+dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies.
+
+Bref, c'était une des meilleures soirées de lady Windermere et la
+princesse y resta jusqu'à près de onze heures et demie passées.
+
+Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de
+tableaux où un fameux économiste exposait, d'un air solennel, la théorie
+scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage.
+
+Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley.
+
+Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un
+blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles
+de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette
+nuance paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des
+cheveux d'un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre
+étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de
+sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pécheresse.
+
+[Note 2: En français dans le texte.]
+
+C'était une curieuse étude psychologique que la sienne.
+
+De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité
+que rien ne ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, et, par une
+série d'escapades insouciantes,--la moitié d'entre elles tout à fait
+innocentes,--elle avait acquis tous les privilèges d'une personnalité.
+
+Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait
+trois mariages à son crédit, mais comme elle n'avait jamais changé
+d'amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement
+sur son compte.
+
+Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion
+désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes.
+
+Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa
+claire voix de contralto:
+
+--Où est mon chiromancien?
+
+--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement
+involontaire.
+
+--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.
+
+--Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse,
+essayant de se rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien et
+espérant que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'un chiropodist.
+
+--Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine,
+poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt.
+
+--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de
+manucure. Voilà qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au moins
+c'est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable.
+
+--Certes, il faut que je vous le présente.
+
+--Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est
+ici.
+
+Elle chercha autour d'elle son petit éventail en écaille de tortue et
+son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la
+première alerte.
+
+--Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans
+lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce
+avait été un tant soit peu plus court, j'aurais été une pessimiste
+convaincue et me serais enfermée dans un couvent.
+
+--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la
+bonne aventure, je suppose?
+
+--Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce
+genre. L'année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la
+fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que,
+chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est
+écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais
+plus au juste.
+
+--Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, Gladys.
+
+--Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux
+tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire
+lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit
+pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je
+vais y aller moi-même.
+
+--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit,
+tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire
+amusé.
+
+--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le
+reconnaissiez pas.
+
+--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne
+pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur
+l'heure, je vous l'amène.
+
+--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de
+mystérieux, d'ésotérique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est
+un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes
+lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le médecin de la
+famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce
+n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont
+exactement l'air de pianistes et tous mes poètes exactement l'air de
+poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, j'avais invité à dîner un
+épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d'une foule
+de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard
+caché dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est
+arrivé, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la
+soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant
+et bien de tous points, mais j'étais cruellement déçue. Quand je
+l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire
+et me dit qu'elle était trop froide pour la porter en Angleterre... Ah!
+voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez
+dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever
+votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre...
+
+--Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait
+convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de
+peau assez sale.
+
+--Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a
+fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse.
+Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse
+de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus
+développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais.
+
+[Note 3: En français dans le texte.]
+
+--Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit
+la duchesse d'un ton grave.
+
+--Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en
+jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts
+courts et carrés. La montagne de la lune n'est pas développée. Cependant
+la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
+laisser fléchir le poignet... je vous remercie... trois lignes
+distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu'à un âge avancé,
+duchesse, et vous serez extrêmement heureuse... Ambition très modérée,
+ligne de l'intelligence sans exagération, ligne du coeur...
+
+[Note 4: En français dans le texte.]
+
+--Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.
+
+--Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s'inclinant,
+si la duchesse y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire que je
+vois une grande constance d'affection combinée avec un sentiment très
+fort du devoir.
+
+--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard
+marquait la satisfaction.
+
+--L'économie n'est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit
+M. Podgers.
+
+Lady Windermere éclata en rires convulsifs.
+
+--L'économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec
+complaisance. Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas
+une maison convenable où l'on pût habiter.
+
+--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s'écria lady
+Windermere.
+
+--Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime...
+
+--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et
+l'eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait
+raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous
+donner.
+
+--Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur
+Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.
+
+Et pour répondre à un signe de tête de l'hôtesse souriante, une petite
+jeune fille, aux cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates très hauts,
+se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse
+avec des doigts aplatis en spatule.
+
+--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste
+et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et
+douée d'un vif amour pour les bêtes.
+
+--Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la duchesse se tournant vers
+lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies
+à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une véritable
+ménagerie si son père le lui permettait.
+
+--Bon! mais c'est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi
+soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions
+aux collies.
+
+--C'est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un
+salut pompeux.
+
+--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une
+femelle, répondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans
+quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers.
+
+Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc,
+s'avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très
+long doigt du milieu.
+
+--Nature aventureuse; dans le passé quatre longs voyages et un dans
+l'avenir... Naufragé trois fois... Non deux fois seulement, mais en
+danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné,
+très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une
+maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité
+d'une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les
+radicaux.
+
+--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la
+main de ma femme.
+
+--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait
+toujours la main de sir Thomas dans la sienne.
+
+Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux
+cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou
+son avenir.
+
+Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de
+Koloff, l'ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants.
+
+En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter cet étrange petit
+homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant
+de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant
+tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle
+raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est
+une science qu'il ne faut encourager qu'en _tête-à-tête_[5].
+
+[Note 5: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse
+histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très
+grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main.
+
+Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la
+pièce et s'approcha de l'endroit où lady Windermere était assise et,
+avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que
+M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.
+
+--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour
+cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en
+représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande.
+Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil.
+Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M.
+Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la
+goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui
+laisserai pas ignorer.
+
+[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par
+les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du
+traducteur_.)]
+
+Lord Arthur sourit et hocha la tête.
+
+--Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que
+je la connais.
+
+--Ah! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure
+assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du
+tout cynique. J'ai seulement de l'expérience, ce qui, cependant, est
+très souvent la même chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt
+d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé
+à l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le
+_Morning Post_ en a publié la nouvelle.
+
+--Chère lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, ayez
+l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrêter ici une minute de plus.
+Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela
+m'intéresse au plus au point.
+
+--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous
+l'enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de
+lord Arthur.
+
+--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait
+du canapé, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me
+sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espère.
+
+--Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady
+Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous
+quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.
+
+Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement
+pâle et ne souffla mot.
+
+Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux
+furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui
+le dominait, quand il était embarrassé.
+
+Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune,
+comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et
+visqueux.
+
+Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d'agitation
+et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son
+mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.
+
+Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il fût, que de demeurer dans
+cette affreuse incertitude.
+
+--J'attends, M. Podgers, dit-il.
+
+--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.
+
+Mais le chiromancien ne répondit pas.
+
+--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et
+qu'après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.
+
+Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et
+empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la
+monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.
+
+Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra
+bientôt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec
+un sourire forcé:
+
+--C'est la main d'un charmant jeune Homme.
+
+[Note 7: En français dans le texte.]
+
+--Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant?
+Voilà ce que j'ai besoin de savoir.
+
+--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M.
+Podgers.
+
+--Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura lady
+Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux.
+
+--Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants; s'écria lady
+Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a que les
+détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur?
+
+--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.
+
+--Oui, sa lune de miel naturellement.
+
+--Et il perdra un parent.
+
+--Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh d'un ton apitoyé.
+
+--Certes non, pas sa soeur, répondit M. Podgers avec un geste de
+dépréciation de la main, un simple parent éloigné.
+
+--Bon! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n'ai
+absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui de
+parents éloignés? Voilà des années que ce n'est plus la mode. Cependant,
+je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert
+toujours pour l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On
+a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du
+bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais
+maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais
+certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se
+tînt tranquille... Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée!
+
+--Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers
+la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist; je veux dire
+le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail
+d'écaille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon
+châle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!
+
+Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé
+plus de deux fois tomber son flacon d'odeur.
+
+Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la
+cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même
+maladive préoccupation d'un avenir mauvais.
+
+Il sourit tristement à sa soeur comme elle glissa près de lui au bras de
+lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il
+entendit à peine lady Windermere, quand elle l'invita à la suivre. Il
+pensa à Sybil Merton et l'idée que quelque chose pourrait se placer
+entre eux remplit ses yeux de larmes.
+
+Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le
+bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il
+paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa
+mélancolie.
+
+Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un jeune homme bien né et
+riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie
+d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la première
+fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de
+l'effrayante idée du sort.
+
+[Note 8: En français dans le texte.]
+
+Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!
+
+Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu'il
+ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque
+terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime!
+
+N'y avait-il nulle échappatoire?
+
+Ne sommes-nous que des pions d'échiquier que met en jeu une puissance
+invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l'honneur
+ou la honte?
+
+Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que
+quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout
+d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable.
+
+Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer
+soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, de faire rire
+ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c'est bien différent.
+
+Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles
+auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et
+notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.
+
+Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée.
+
+Soudain M. Podgers entra dans le salon.
+
+A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa grasse figure sans
+distinction devint d'une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux
+hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence.
+
+--La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a
+demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le
+canapé!... Bonsoir!
+
+--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une
+réponse immédiate à une question que je vais vous poser.
+
+--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je
+la rejoigne.
+
+--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si pressée.
+
+--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un
+sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.
+
+Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d'un
+dédain hautain.
+
+La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.
+
+Il traversa le salon et vint à l'endroit où M. Podgers était arrêté.
+
+Il lui tendit sa main.
+
+--Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la
+connaître. Je ne suis pas un enfant.
+
+Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d'or. Il se porta
+d'un air gêné d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient
+nerveusement avec une chaîne de montre étincelante.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord
+Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit?
+
+--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que
+vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de cent livres.
+
+Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres.
+
+--Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix basse.
+
+--Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre
+club?
+
+--Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en ai pas en ce moment, mais
+mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte.
+
+Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur
+tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui
+lut:
+
+ MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_
+
+--Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d'un ton mécanique, et je fais
+une réduction pour les familles.
+
+--Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la
+main.
+
+M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit
+retomber la lourde _portière_[9] sur la porte.
+
+[Note 9: En français dans le texte.]
+
+--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous
+asseoir.
+
+--Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec
+colère sur le parquet ciré.
+
+M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre
+grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir.
+
+--Je suis tout à fait prêt, dit-il.
+
+
+
+II
+
+Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de
+chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House.
+
+Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de
+fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades.
+
+Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce fût.
+
+La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square,
+scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses
+mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du
+feu.
+
+Il allait et venait, presque avec la démarche d'un homme ivre.
+
+Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un
+mendiant, qui se détacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumône,
+recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.
+
+Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous un réverbère et regarda ses
+mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri
+jaillit de ses lèvres tremblantes.
+
+Assassin! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit
+même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles.
+Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle
+grimaçait à ses yeux aux toits des maisons.
+
+Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner.
+Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes à
+l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres.
+
+--Assassin! Assassin! répéta-t-il comme si la réitération de
+l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot.
+
+Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait
+presque que l'écho l'entendit et réveillât de ses rêves la cité
+endormie. Il sentait un désir d'arrêter le passant de hasard et de tout
+lui dire.
+
+Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles étroites et
+honteuses.
+
+Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait.
+
+D'une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de
+cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale,
+il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la
+vieillesse.
+
+Une étrange pitié s'empara de lui.
+
+Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur
+sort, comme lui au sien? N'étaient-ils comme lui que les marionnettes
+d'un guignol monstrueux?
+
+Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance
+qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que
+tout lui parut incohérent, dépourvu d'harmonie! Il était stupéfait de la
+discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps
+et les faits réels de l'existence.
+
+Il était encore très jeune.
+
+Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church.
+
+La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent pâli, moucheté
+ici et là par les arabesques sombres d'ombres mouvantes.
+
+Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants
+et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre
+solitaire dont le cocher dormait sur le siège.
+
+Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place,
+regardant à chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'être
+suivi.
+
+Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une
+petite affiche sur une palissade.
+
+Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue
+dans cette direction.
+
+Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta
+l'oeil.
+
+Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues.
+
+C'était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des
+renseignements propres à faciliter l'arrestation d'un homme, de taille
+moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords
+relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet
+homme avait une cicatrice sur la joue droite.
+
+Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore.
+
+Il se demanda si l'homme serait arrêté et comment il avait reçu cette
+écorchure.
+
+Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les
+murailles de Londres? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à
+prix.
+
+Cette pensée le rendit malade d'horreur.
+
+Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit.
+
+Il savait à peine où il se trouvait.
+
+Il avait un souvenir vague d'avoir erré à travers un labyrinthe de
+maisons sordides, de s'être perdu dans un gigantesque fouillis de rues
+sombres et l'aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu'il
+était dans Picadilly-Circus.
+
+Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de
+roulage qui se rendaient à Covent-Garden.
+
+Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par
+le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le
+pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantôt les uns tantôt
+les autres.
+
+Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef de file d'un attelage, était
+huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu,
+s'accrochant d'une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats.
+
+Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient
+comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose
+merveilleuse.
+
+Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu'il pût dire
+pourquoi.
+
+Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l'aube qui lui
+semblait d'une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui
+naissent en beauté et se couchent en tempête.
+
+Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur
+allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient! un Londres libéré
+des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale,
+une ville désolée de tombes.
+
+Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de
+ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de
+couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine
+du matin au soir.
+
+Probablement, c'était seulement pour eux un débouché, un marché où ils
+portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au
+plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours
+silencieuses, les maisons toujours endormies.
+
+Il eut du plaisir à les voir passer.
+
+Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur
+démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.
+
+Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec la Nature et qu'elle
+leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient
+d'ignorance.
+
+Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d'un bleu évanescent
+et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.
+
+
+
+III
+
+Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne
+se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.
+
+Il se leva et regarda par la fenêtre.
+
+Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les
+toits des maisons ressemblaient à de l'argent terni.
+
+Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se
+poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient
+encombrés de gens qui se rendaient au Park.
+
+Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine
+ne lui avaient semblé si loin de loi.
+
+Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un
+plateau.
+
+Quand il l'eut bue, il écarta une lourde _portière_[10] de peluche
+couleur pêche, et passa dans la salle de bains.
+
+[Note 10: En français dans le texte.]
+
+La lumière glissait doucement d'en haut à travers de minces plaques
+d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible
+éclat de la pierre de lune.
+
+Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à ce que les froids bouillons
+touchèrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête
+sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque
+honteux souvenir.
+
+Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être
+physique, qu'il avait ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent
+pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu,
+peuvent purifier aussi bien que détruire.
+
+Après déjeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette.
+
+Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux brocard très fin, il y avait
+une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la
+première fois, au bal de lady Noël.
+
+La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait légèrement de côté,
+comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à
+supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement
+entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans
+ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté
+virginale.
+
+Moulée dans son costume de _crêpe de chine_[11] moelleux, un grand
+éventail de feuillage à la main, on eût dit d'une de ces délicates
+petites figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers qui
+avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude
+quelques traits de la grâce grecque.
+
+[Note 11: En français dans le texte.]
+
+Pourtant, elle n'était pas _petite_[12].
+
+[Note 12: En français dans le texte.]
+
+Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à un âge où
+tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.
+
+En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible
+pitié qui naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le _fatum_ du
+meurtre suspendu sur sa tête serait une trahison pareille à celle de
+Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rêvé les Borgia.
+
+Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
+appelé à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? Quelle
+vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible
+fortune dans ses balances?
+
+A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait
+résolu.
+
+Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fit
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser jusqu'à ce
+qu'il eût commis le meurtre.
+
+Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.
+
+Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
+pour tous deux.
+
+Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du
+plaisir aux montées escarpées du devoir; mais lord Arthur était trop
+consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.
+
+Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil était
+pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble.
+
+Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il
+était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. Son
+coeur lui dit que ce n'était pas là un crime, mais un sacrifice: sa
+raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il
+fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres
+et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à lui,
+pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'égoïsme triompher de
+l'amour, tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même
+problème: la même question est posée à chacun de nous.
+
+Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son
+caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l'âge mûr, ou
+que son coeur fût corrodé par l'égoïsme superficiel et élégant de notre
+époque, et il n'hésita pas à faire son devoir.
+
+Heureusement pour lui aussi, il n'était pas un simple rêveur, un
+dilettante oisif. S'il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis
+que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement
+pratique. Pour lui, la vie c'était l'action, plutôt que la pensée.
+
+Il possédait ce don rare entre tous, le sens commun.
+
+Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s'étaient
+maintenant tout à fait effacées et c'était presque avec un sentiment de
+honte qu'il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible
+agonie émotionnelle.
+
+La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses
+yeux pour inexistantes.
+
+Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et
+extravaguer contre l'inévitable.
+
+La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il
+viendrait à bout de sa tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce
+fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une
+victime, aussi bien qu'un prêtre.
+
+N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il
+sentait que ce n'était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
+quelque haine personnelles; la mission dont il était chargé était d'une
+grande et grave solennité.
+
+En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur
+un feuillet de block-notes et, après un soigneux examen, se décida en
+faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait
+Curzon-Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa
+mère.
+
+Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et
+comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune
+de lord Rugby, lors de sa majorité, il n'était pas possible qu'il
+résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d'argent.
+
+En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait
+la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout délai était
+une mauvaise action à l'égard de Sybil, il se résolut à s'occuper tout
+de suite de ses préparatifs.
+
+La première chose à faire, certes, c'était de régler avec le
+chiromancien.
+
+Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant
+la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l'ordre de M.
+Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son
+domestique de le porter à West-Moon-street.
+
+Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler son coupé et s'habilla pour
+sortir.
+
+Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de
+Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait toujours
+ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le
+secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son coeur.
+
+Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrêta chez une fleuriste et
+envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales
+blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan.
+
+En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna
+la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un
+livre de toxicologie.
+
+Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur
+instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne.
+
+Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en
+outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen
+qui pût attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'idée de
+devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer
+dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.
+
+Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui
+appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s'opposer au
+mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue à un scandale, bien
+qu'il fût assuré que s'il leur faisait connaître tous les faits de
+la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui
+dictaient sa conduite.
+
+Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était
+sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes
+pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une
+aversion enracinée.
+
+Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons
+et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver
+dans la bibliothèque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's
+Magasine_, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par
+mettre la main sur une édition très bien reliée de la _Pharmacopée_ et
+un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, édité par Mathew Reid,
+président du collège royal des médecins et l'un des plus anciens membres
+du Buckingham-club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre
+candidat, contre-temps qui avait si fort mécontenté le comité que
+lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l'unanimité.
+
+Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés
+par les deux livres.
+
+Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé plus d'attention à ses
+études à Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un
+exposé très intéressant et très complet des propriétés de l'aconit,
+écrit dans l'anglais le plus clair.
+
+Il lui parut que c'était tout à fait là le poison qu'il lui fallait.
+
+Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat dans ses effets.
+
+Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de
+gélatine, mode d'emploi recommandé par sir Mathew, il n'avait rien de
+désagréable au goût.
+
+En conséquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose
+nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta
+Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.
+
+M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de
+l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton très
+déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d'une ordonnance du
+médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que
+c'était pour l'administrer à un grand chien de Norvège dont il était
+obligé de se défaire parce qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il
+avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut
+pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance
+de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription.
+
+Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnière_[13] d'argent
+qu'il vit à une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine
+boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.
+
+--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame
+comme il entrait dans son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir
+tous ces temps-ci?
+
+[Note 13: En français dans le texte.]
+
+[Note 14: En français dans le texte.]
+
+--Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un moment à moi, répliqua lord
+Arthur avec un sourire.
+
+--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées
+avec miss Sybil Merton à acheter des _chiffons_[15] et à dire des
+bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras
+pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé de tant nous
+afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose
+de ce Genre.
+
+[Note 15: En français dans le texte.]
+
+--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures,
+lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses
+couturières.
+
+--Parbleu! Et c'est là la seule raison qui vous amène chez une vieille
+femme laide comme moi. Je m'étonne que vous autres hommes vous ne
+sachiez pas prendre congé. _On a fait des folies pour moi_[16] et me
+voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise
+santé! Eh bien! si ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie les
+pires romans français qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je
+pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu'à tirer
+des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma
+maladie d'estomac.
+
+[Note 16: En français dans le texte.]
+
+--Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord
+Arthur. C'est une chose merveilleuse inventée par un Américain.
+
+--Je ne crois pas que j'aime les inventions américaines. Je suis même
+certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans
+américains et c'étaient de vraies insanités.
+
+--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, lady Clem. Je vous assure que
+c'est un remède radical. Il faut me promettre d'en essayer.
+
+Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à
+lady Clementina.
+
+--Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau.
+Voilà qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remède
+merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre
+immédiatement.
+
+--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main,
+il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique.
+Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun
+bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez
+surprise du résultat.
+
+--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en
+regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle
+flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je
+vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines.
+Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise.
+
+--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec
+empressement, sera-ce bientôt?
+
+--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise
+journée, mais on ne sait jamais.
+
+--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady
+Clem?
+
+--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui,
+Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de
+bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes,
+des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si
+je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable
+de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon
+affection et grand merci à vous pour votre remède américain.
+
+--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord
+Arthur en se dressant de sa chaise.
+
+--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort
+gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me
+faut d'autres globules.
+
+Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et
+avec un sentiment de grand réconfort.
+
+Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se
+trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni
+l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il
+fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses
+embarras, il n'avait pas sa liberté.
+
+Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir.
+Tout irait bien, mais la patience était nécessaire.
+
+La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane
+où lord Arthur avait dîné comme d'habitude.
+
+Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur
+avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady
+Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir,
+comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.
+
+Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se
+renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.
+
+La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa
+conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques
+mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.
+
+Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant
+à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour
+Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet
+de l'ajournement nécessaire du mariage.
+
+
+
+IV
+
+A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de
+Corfou dans son yacht.
+
+Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.
+
+Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les
+canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils
+recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient
+chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.
+
+Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux.
+
+Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès»,
+s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais
+tous les jours il avait une déception.
+
+Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta
+maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle
+avait été si désireuse d'en expérimenter les effets.
+
+Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de
+tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait
+qu'il était séparé d'elle à jamais.
+
+Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se
+résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait
+entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.
+
+Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton,
+qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider
+à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin,
+ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu
+agitée.
+
+La traversée fut agréable.
+
+La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de
+lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses
+préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances
+de Surbiton, il prit le train pour Venise.
+
+Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le
+propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.
+
+Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les
+décachetant d'un geste brusque.
+
+Tout avait réussi.
+
+Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.
+
+La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un
+télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.
+
+Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour
+le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta
+l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi.
+
+Trois lettres l'y attendaient.
+
+L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres
+de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina.
+
+La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui
+avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et
+son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se
+plaignant de souffrir de l'estomac.
+
+[Note 17: En français dans le texte.]
+
+Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût
+avoir aucunement souffert.
+
+Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien
+à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp
+Chalcote.
+
+Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait
+à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
+ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa
+collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret
+Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton.
+
+L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué,
+était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait
+possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady
+Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle.
+
+Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa
+que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans
+cette affaire.
+
+Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la
+conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.
+
+En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.
+
+Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre
+qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et
+le mariage fut fixé au 7 juin.
+
+La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son
+ancienne joie renaissait pour lui.
+
+Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec
+l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres
+jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune
+fille poussa soudain un petit cri de joie.
+
+---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son
+travail et souriant.
+
+--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et
+hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le
+crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.
+
+[Note 18: En français dans le texte.]
+
+C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.
+
+Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.
+
+Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une
+curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé
+toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.
+
+--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à
+la pauvre lady Clem.
+
+--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais
+pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop
+intellectuelle.
+
+[Note 19: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa
+l'esprit.
+
+--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix
+basse et rauque.
+
+--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai
+pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous
+pâlissez!
+
+Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.
+
+La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison.
+
+Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.
+
+La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord
+Arthur.
+
+Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de
+désespoir.
+
+
+
+V
+
+M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia,
+qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour
+amener Sybil à une rupture.
+
+Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de
+toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put
+lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.
+
+Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de
+sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement
+détraqués.
+
+Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain
+et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à
+tenir.
+
+Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il
+convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.
+
+En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses
+parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter
+son oncle, le doyen de Chichester.
+
+Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir,
+raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils
+à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos
+jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait
+une excellente occasion de mener à bien ses plans.
+
+Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre
+problème.
+
+Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet
+et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations
+à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du
+parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en
+sait-on jamais bien long là-dessus.
+
+[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais.
+(_Note du traducteur_.)]
+
+[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)]
+
+Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très
+révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady
+Windermere.
+
+Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand.
+Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents
+relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de
+marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et
+il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil
+sa présence à Londres.
+
+Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses
+desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour
+lui demander son avis et son concours.
+
+--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique,
+dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa
+démarche.
+
+Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que
+ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales
+n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un
+exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que
+lui-même.
+
+Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.
+
+Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur
+un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur
+à travers la table.
+
+--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher
+ami.
+
+--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire.
+
+Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se
+précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de
+le conduire à Soho square.
+
+Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une
+place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se
+trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une
+buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes
+s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une
+ondulation de toiles Blanches.
+
+[Note 22: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite
+maison verte.
+
+Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se
+peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut
+ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très
+mauvais anglais ce qu'il désirait.
+
+Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.
+
+Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer
+dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.
+
+Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en
+Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée
+de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.
+
+--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une
+introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous
+un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith...
+Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge
+explosive.
+
+--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit
+Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si
+alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de
+vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est
+bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que
+je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez
+bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on
+peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.
+
+[Foonote 23: En français dans le texte.]
+
+Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu,
+il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le
+plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux
+monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût
+possible avec le fameux conspirateur.
+
+--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très
+bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit
+à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier
+que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination.
+Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage
+intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir
+que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage
+vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche
+en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis
+rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs
+amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité
+nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais
+toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux.
+
+--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec
+la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de
+Chichester.
+
+--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en
+matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne
+s'échauffent guère là-dessus.
+
+--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en
+rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.
+
+--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.
+
+--Tout à fait.
+
+Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.
+
+Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la
+dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée
+d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme.
+
+Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue.
+
+--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment
+elle explose?
+
+--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son
+invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand
+vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure
+indiquée.
+
+--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de
+suite...
+
+--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante
+pour certains amis de Moscou.
+
+--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi
+matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A
+celle heure-là, le doyen est toujours à la maison.
+
+--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.
+
+Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un
+bureau près de la cheminée.
+
+--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me
+faire savoir de combien je vous suis redevable.
+
+--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter
+cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le
+mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ
+cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte
+Rouvaloff.
+
+--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?
+
+--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour
+l'argent: je vis entièrement pour mon art.
+
+Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table,
+remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son
+mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la
+fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et
+se rendit au Park.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de
+très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au
+Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.
+
+Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des
+télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses
+de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la
+température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban
+dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la
+chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].
+
+[Note 24: La Bourse de Londres.]
+
+A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut
+dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's
+Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel
+Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé
+par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions
+sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des
+évêques nègres.
+
+Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif
+contre les _Evenings News_.
+
+Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à
+Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué.
+
+Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout
+à fait abattu.
+
+Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses
+laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres
+frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant.
+
+Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr
+Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui
+qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée.
+
+Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à
+horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans
+espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa
+thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur
+militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre
+n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout
+à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en
+bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six
+semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que
+force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie,
+était un agent puissant, bien qu'un peu inexact.
+
+Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point
+de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours
+plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son
+boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.
+
+--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire
+la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie
+Mudie.
+
+Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+ LE DOYENNÉ, CHICHESTER
+
+ 27 Mai.
+
+ «Ma bien chère tante,
+
+ «Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et
+ aussi pour le guingamp.
+
+ «Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur
+ besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde
+ est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire
+ voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes
+ classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit
+ souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité.
+
+ «Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule
+ qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est
+ arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense
+ qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable
+ sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est
+ surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
+ phrygien sur la tête.
+
+ «Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est
+ historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire.
+
+ «Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la
+ bibliothèque.
+
+ «Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au
+ moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un
+ bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la
+ figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le
+ garde-feu.
+
+ «Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si
+ ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire.
+ Papa même faisait chorus.
+
+ «Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une
+ espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure
+ déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate
+ sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le
+ voulait.
+
+ «Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans
+ la bibliothèque.
+
+ «Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire
+ de petites explosions tout le long de la journée.
+
+ «Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je
+ suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.
+
+ «Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles
+ montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit
+ finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps
+ de la Révolution française. Cela semble épouvantable.
+
+ «Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre
+ lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée
+ qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur
+ sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand
+ ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.
+
+ «Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et
+ que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez
+ l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don
+ et je crois qu'il fera le meilleur effet.
+
+ «Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le
+ monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot.
+
+ «Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a
+ ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que
+ papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très
+ flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela
+ prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.
+
+ «Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à
+ lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux.
+
+ «Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée.
+
+ «JANE PERCY.»
+
+
+ _P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec
+ insistance qu'ils sont à la mode.
+
+Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que
+la duchesse éclata de rire.
+
+--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une
+lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble
+une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.
+
+--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec
+son sourire triste.
+
+Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.
+
+En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses
+yeux se remplirent de larmes.
+
+Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux
+occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de
+sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la
+destinée le trahissait.
+
+Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions,
+de l'inutilité des efforts pour une belle action.
+
+Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert,
+c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que
+le sien.
+
+Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme
+peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie
+et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait
+pas.
+
+Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la
+conjurer.
+
+A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club.
+
+Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut
+obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux
+ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta,
+inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.
+
+Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une
+lettre.
+
+Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain
+soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait.
+C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de
+Genève.
+
+Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à
+ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.
+
+Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des
+heures, il demeura assis près du fleuve.
+
+La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil
+de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent
+l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme
+pourpre.
+
+A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et
+poursuivait sa route dérivant au gré du courant.
+
+Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que
+les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.
+
+Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour
+de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla
+trembler.
+
+Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire
+continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et
+la rumeur de la cité s'éteignit.
+
+A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.
+
+Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange!
+
+De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des
+ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à
+nouveau.
+
+L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers
+l'atmosphère noirâtre.
+
+Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme
+penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère
+tombant en plein sur son visage, il le reconnut.
+
+C'était M. Podgers.
+
+Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le
+faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.
+
+Lord Arthur s'arrêta.
+
+Une idée l'illumina soudain, comme un éclair.
+
+Il se glissa doucement vers M. Podgers.
+
+En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.
+
+Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout.
+
+Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put
+rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans
+un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques
+minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers
+ne demeura visible.
+
+Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette
+déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux
+sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua
+en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des
+nuages, elle disparut à la fin.
+
+Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa
+un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.
+
+--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit
+soudain une voix derrière lui.
+
+Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil
+de boeuf.
+
+--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.
+
+Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher
+de le conduire à Belgrave square.
+
+Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et
+inquiet.
+
+Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers
+entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la
+fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.
+
+Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street,
+mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.
+
+Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.
+
+A la fin, elle vint.
+
+Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant
+avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière
+opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du
+soir.
+
+Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un
+air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.
+
+SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN
+
+Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.
+
+L'entrefilet était ainsi conçu.
+
+ «_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le
+ célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face
+ du Ship Hotel.
+
+ »Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les
+ milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son
+ égard.
+
+ »On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement
+ momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury
+ du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.
+
+ »M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main
+ humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans
+ nul doute, beaucoup de curiosité.
+
+ »Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._»
+
+Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand
+ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement
+de l'arrêter.
+
+Il courut droit à Park Lane.
+
+Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit
+qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et,
+quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.
+
+--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain!
+
+--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua
+Sybil en riant au milieu de ses larmes.
+
+
+
+VI
+
+Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter
+fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.
+
+Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester
+et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu
+de plus beau couple que le marié et la mariée.
+
+Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux.
+
+Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de
+Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses
+qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et
+l'amour.
+
+Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.
+
+Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.
+
+Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés,
+lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux
+domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une
+après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul
+dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se
+promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains,
+elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit:
+
+--Êtes-vous heureuse, Sybil?
+
+--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne
+l'êtes-vous pas?
+
+--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière
+personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais
+quelqu'un, j'en suis lasse.
+
+--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?
+
+--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a
+coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes
+du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se
+conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M.
+Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
+pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de
+l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit
+la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la
+télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant.
+
+--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est
+le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que,
+là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées!
+
+--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?
+
+--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.
+
+Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de
+roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.
+
+--Lord Arthur?
+
+--A vos ordres, lady Windermere.
+
+--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.
+
+--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se
+renversant dans un fauteuil d'osier.
+
+--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là?
+
+--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant
+dans ses yeux violets.
+
+--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais
+entendu stupidité Pareille!
+
+
+
+
+CONTES
+
+_A Carlos Blacker_
+
+
+O. W.
+
+
+
+Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt
+dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été
+réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même
+éditeur et avec les mêmes illustrations.
+
+
+
+L'AMI DÉVOUÉ
+
+
+
+Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des
+yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait
+un long morceau de gomme élastique noire.
+
+Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe
+de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges,
+s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.
+
+--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez
+pas piquer votre tête, leur disait-elle.
+
+Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre.
+Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils
+étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre
+dans la _société_.
+
+--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils
+mériteraient vraiment d'être noyés!
+
+--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à
+tout et des parents ne sauraient être trop patients.
+
+--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des
+parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait,
+je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans
+doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien
+mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare
+qu'une amitié dévouée.
+
+--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué?
+demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté
+la conversation.
+
+--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle
+nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses
+enfants le bon exemple.
+
+--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami
+dévoué me soit dévoué, parbleu!
+
+--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une
+ramille argentée et battant de ses petites ailes.
+
+--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.
+
+--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.
+
+--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je
+l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.
+
+--Elle vous est applicable, répondit la linotte.
+
+Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta
+l'histoire de l'Ami dévoué.
+
+«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.
+
+--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.
+
+--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué,
+sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait
+dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son
+jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que
+le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses
+à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses
+jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon
+les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines,
+marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne,
+asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une
+autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et
+d'agréables odeurs à respirer.
+
+Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était
+le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au
+petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur
+les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de
+salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises
+selon la saison.
+
+--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le
+meunier.
+
+Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier
+d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.
+
+Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier
+ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs
+de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand
+nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de
+semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les
+belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des
+vrais amis.
+
+Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et
+l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
+n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup
+du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre
+chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver
+aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le
+voir dans cette saison.
+
+--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les
+neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des
+ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites.
+Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles
+sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir:
+il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra
+heureux.
+
+--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa
+femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de
+pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je
+suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous
+là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un
+anneau d'or à son petit doigt.
+
+--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait
+le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui
+donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.
+
+--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à
+quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre.
+Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre
+excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait
+devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait
+les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère
+d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur
+lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si
+Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine
+à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et
+l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma
+foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses
+toutes différentes. Chacun sait cela.
+
+--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un
+grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est
+tout à fait comme à l'église.
+
+--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien
+parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus
+difficile et aussi la plus belle des deux.
+
+Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se
+sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque
+écarlate et se mit à pleurer dans son thé.
+
+Il était si jeune que vous l'excuserez.
+
+--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.
+
+--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.
+
+--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat
+d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au
+début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu
+cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir
+avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr
+qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête
+chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation,
+il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre
+histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux
+sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.
+
+--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt
+sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères
+commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa
+femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.
+
+--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours
+aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.
+
+Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte
+chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.
+
+--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.
+
+--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui
+allait d'une oreille à l'autre.
+
+--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.
+
+--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer.
+J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps
+est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien
+donner.
+
+--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier,
+et nous nous demandions ce que vous deveniez.
+
+--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous
+m'ayez oublié.
+
+--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le
+meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais
+je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos
+primevères sont belles, entre parenthèses.
+
+--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour
+moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à
+la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.
+
+--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez
+vendue? C'est un acte bien niais.
+
+--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé.
+Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je
+n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu
+d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu
+ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma
+brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.
+
+--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en
+très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu
+aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que
+c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de
+m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense
+que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis
+acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je
+vous donnerai ma brouette.
+
+--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et
+sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la
+réparer, car j'ai une planche chez moi.
+
+--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me
+faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera
+tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos!
+Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une
+autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner
+votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la
+planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là.
+Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui
+même à l'ouvrage pour réparer ma grange.
+
+--Certainement! répliqua le petit Hans.
+
+Et il courut à son appentis et en sortit la planche.
+
+--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant,
+et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en
+reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est
+naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma
+brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques
+fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque
+entièrement.
+
+--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier
+était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le
+remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était
+très désireux de racheter ses boutons d'argent.
+
+--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne
+pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me
+tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie
+d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.
+
+--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les
+fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif
+désir de votre estime que de mes boutons d'argent.
+
+Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du
+meunier.
+
+--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche
+sur l'épaule et son grand panier au bras.
+
+--Adieu! dit le petit Hans.
+
+Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.
+
+Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il
+entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta
+de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la
+muraille.
+
+C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.
+
+--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de
+farine au marché?
+
+--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé
+aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes
+fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.
+
+--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que
+je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me
+refuser.
+
+--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je
+ne voudrais pas agir en ami à votre égard.
+
+Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son
+épaule.
+
+C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse.
+Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était
+si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas
+à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.
+
+Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un
+bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
+s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.
+
+--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais
+je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur
+ami et, en outre, il va me donner sa brouette.
+
+De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de
+son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était
+encore au lit.
+
+--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense
+que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez
+travailler plus vaillamment.
+
+La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes
+amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon
+avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais
+votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement
+ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer
+de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes
+et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
+vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.
+
+--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en
+enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que
+je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux.
+Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu
+chanter les oiseaux?
+
+--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans
+le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.
+
+Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car
+ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut
+pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.
+
+--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire?
+demanda-t-il d'une voix humble et timide.
+
+--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup
+vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma
+brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.
+
+--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.
+
+Il s'habilla et se rendit dans la grange.
+
+Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher
+du soleil le meunier vint voir où il en était.
+
+--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une
+voix gaie.
+
+--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.
+
+--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui
+que l'on peut faire pour autrui.
+
+--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le
+petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège,
+mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.
+
+--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre
+plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié.
+Quelque jour vous aurez aussi la théorie.
+
+--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.
+
+--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous
+avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous
+reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la
+montagne.
+
+Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le
+meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec
+eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et
+quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne
+se réveilla qu'au jour.
+
+--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait
+se mettre à la besogne.
+
+Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup
+d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de
+longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le
+petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il
+les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier
+était son meilleur ami.
+
+--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et
+c'est un acte de pure générosité.
+
+Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait
+beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de
+raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.
+
+Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand
+on frappa un grand coup à la porte.
+
+La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la
+maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui
+heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus
+rude que les autres.
+
+--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la
+porte.
+
+Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse
+trique de l'autre.
+
+--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est
+tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais
+il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il
+vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne
+ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque
+chose pour moi.
+
+--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez
+songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous
+devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je
+crains de tomber dans quelque fossé.
+
+--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne
+et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.
+
+--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.
+
+Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge,
+noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.
+
+Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le
+petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à
+marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché
+près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.
+
+--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa
+chambre.
+
+--Le petit Hans, docteur!
+
+--Que désirez-vous, petit Hans?
+
+--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut
+que vous veniez sur l'heure.
+
+--Très bien! répliqua le docteur.
+
+Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit
+sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la
+maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.
+
+Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne
+pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
+son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de
+trous profonds et où le pauvre Hans se noya.
+
+Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande
+mare et le portèrent à sa petite ferme.
+
+Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très
+aimé, et le meunier figura en tête du deuil.
+
+--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la
+place d'honneur.
+
+Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en
+temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.
+
+--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le
+ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut
+confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger
+de bons gâteaux.
+
+--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma
+foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et
+maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle
+est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien.
+Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit
+toujours d'avoir été généreux.
+
+--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.
+
+--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.
+
+--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.
+
+--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela
+m'est égal.
+
+--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le
+rat d'eau.
+
+--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la
+linotte.
+
+--La quoi? cria le rat d'eau.
+
+--La morale.
+
+--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.
+
+--Certainement, affirma la linotte.
+
+--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire
+avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous
+aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le
+critique. Mais je puis le dire maintenant.
+
+Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et
+rentra dans son trou.
+
+--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en
+patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais
+pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un
+célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.
+
+--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je
+lui ai conté une histoire qui a sa morale.
+
+--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.
+
+Et je suis absolument de son avis.
+
+
+
+
+
+LA FAMEUSE FUSÉE
+
+
+Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances
+étaient-elles générales.
+
+Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était
+arrivée.
+
+C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande
+dans un traîneau attelé de six rennes.
+
+Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse
+y était couchée entre les ailes du cygne.
+
+Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.
+
+Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était
+pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.
+
+Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en
+étonnaient.
+
+--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.
+
+Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.
+
+A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait
+des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.
+
+Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.
+
+--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que
+votre portrait.
+
+Et la petite princesse rougit.
+
+--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page
+à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.
+
+Et toute la cour fut dans le ravissement.
+
+Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:
+
+--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!
+
+Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.
+
+Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien
+améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret
+royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_.
+
+Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.
+
+Ce fut une superbe cérémonie.
+
+Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais
+de velours pourpre, brodé de petites perles.
+
+Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.
+
+Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent
+dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire
+dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal
+se ternirait et deviendrait gris et nuageux.
+
+--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page.
+C'est clair comme le cristal.
+
+Et le roi doubla de nouveau sa solde.
+
+--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.
+
+Après le banquet, il y eut un bal.
+
+Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le
+roi jouer de la flûte.
+
+Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce
+qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais
+bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout
+le monde criait:
+
+--C'est charmant! c'est charmant!
+
+Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux
+d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.
+
+La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi
+le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes
+les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.
+
+--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince,
+un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.
+
+--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours
+aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus
+nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils
+vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de
+flûte. Vous les verrez certainement.
+
+Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que
+le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se
+mirent à causer entre eux.
+
+--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez
+plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles
+ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé.
+Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les
+préjugés qu'on a pu concevoir.
+
+--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse
+chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait
+trois jours pour le parcourir tout entier.
+
+--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil
+attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son
+coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils
+ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis
+pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que
+moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une
+chose du passé.
+
+--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais.
+Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée
+s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche
+de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui
+connaît les dernières nouvelles de la cour.
+
+Mais le soleil secoua sa tête.
+
+--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.
+
+Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre
+de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.
+
+Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent
+autour d'eux.
+
+C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout
+d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme
+pour attirer l'attention.
+
+--Hum! Hum! fit-elle.
+
+Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours
+sa tête et murmurait:
+
+--Le roman est mort!
+
+--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.
+
+Il avait quelque chose d'un politicien.
+
+Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales.
+Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.
+
+--Tout à fait mort! soupira le soleil.
+
+Et il se rendormit.
+
+Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois
+et commença.
+
+Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait
+ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à
+laquelle elle parlait.
+
+En fait, elle avait des manières très distinguées.
+
+--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le
+jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de
+longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes
+ont toujours de la chance.
+
+--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le
+contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.
+
+--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute
+pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et
+je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre
+girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse.
+Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois
+avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles
+rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée
+de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction
+française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir
+redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une
+excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie
+d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très
+flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le
+triomphe de l'art pylotechnique.
+
+--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le
+feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le
+mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.
+
+--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix
+sévère.
+
+Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à
+malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une
+personne de quelque importance.
+
+--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je
+disais?
+
+--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.
+
+--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet
+quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté
+et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement
+sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.
+
+--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle
+romaine.
+
+--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les
+orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.
+
+Et le marron éclata presque de rire.
+
+--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.
+
+--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.
+
+--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit
+avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous
+devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le
+monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie.
+C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par
+exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait
+pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être
+heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je
+crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à
+réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.
+
+--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous
+feriez mieux de vous tenir au sec.
+
+--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne
+humeur, c'est simplement là du sens commun.
+
+--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que
+je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le
+monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
+Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles
+sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant
+à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui
+sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu
+m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
+conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un
+sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de
+coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse
+n'étaient pas en train de se marier.
+
+--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse
+occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à
+toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la
+jolie mariée.
+
+--Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais
+pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah!
+peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y
+une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon
+bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque
+jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice
+s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il
+dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres
+gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais
+jamais supporter cela.
+
+--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine.
+Il ne leur est arrivé aucun malheur.
+
+--Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il
+pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
+de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent
+sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur
+fils unique, certes j'en suis très attristée.
+
+--A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la
+personne la plus affectée que j'ai jamais vue.
+
+--Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la
+fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.
+
+--Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine.
+
+--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose
+dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est
+une chose dangereuse que de connaître ses propres amis.
+
+--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une
+chose importante.
+
+--Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je
+pleurerai si cela me chante.
+
+Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de
+pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement
+à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y
+installer.
+
+--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand
+il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.
+
+Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin.
+
+Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De
+toute leur voix, ils criaient.
+
+--Grimaces! Grimaces!
+
+Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient
+opposition à quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_.
+
+Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles
+se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais.
+
+Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien
+que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les
+regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et
+battaient la mesure.
+
+Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de
+minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le
+pyrotechnicien royal.
+
+--Commencez le feu d'artifice, dit le roi.
+
+Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du
+jardin.
+
+Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée
+emmanchée à une longue perche.
+
+C'était, certes, un superbe déploiement de lumière.
+
+--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner.
+
+--Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.
+
+Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent
+tout en rouge.
+
+--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant
+pleuvoir de menues étincelles bleues.
+
+--Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.
+
+Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.
+
+Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y
+avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de
+larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle
+elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit
+grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en
+flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour.
+
+Et la petite princesse riait de plaisir.
+
+--Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la
+fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie.
+
+Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.
+
+Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.
+
+--Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec
+une sage dignité.
+
+Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils
+comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais
+les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la
+dépassèrent.
+
+Alors, l'un d'eux l'aperçut.
+
+--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!
+
+Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.
+
+--Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en
+l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire.
+Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux
+choses sont identiques.
+
+Et elle tomba dans la vase.
+
+--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est
+quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir
+ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de
+repos.
+
+Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit
+vert pommelé, nagea vers elle.
+
+--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y
+a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je
+suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude?
+Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel
+malheur!
+
+--Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser.
+
+--Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un
+croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir,
+vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux
+canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous
+commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous
+écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire
+à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de
+nous. Il est bien doux de se voir si populaire.
+
+--Hum! Hum! fit la fusée.
+
+Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot.
+
+--Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous
+viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil
+à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le
+brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
+moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup
+votre conversation, je vous assure.
+
+--Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout
+le temps. Ce n'est pas une conversation.
+
+--Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et
+j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le
+temps et épargne les querelles.
+
+--Mais j'aime la discussion, fit la fusée.
+
+--J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les
+discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout
+le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois
+mes filles là-bas.
+
+Et la petite grenouille se remit à nager.
+
+--Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal
+élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on
+a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle
+de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour
+quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature
+sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir
+un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous
+d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je
+suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont
+mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car
+vous êtes provinciale.
+
+--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut
+d'un grand jonc noir. Elle est partie.
+
+--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter
+de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à
+m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de
+longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois
+je ne comprends pas un mot de ce que je dis.
+
+--Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la
+libellule.
+
+Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.
+
+--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je
+suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit;
+néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié
+un jour.
+
+Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue.
+
+Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les
+jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une
+grande beauté en raison de son dandinement.
+
+--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez?
+Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de
+quelque accident.
+
+--Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement
+vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait
+déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que
+soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole
+dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or.
+
+--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en
+quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs
+comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous
+gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.
+
+--Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que
+vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais
+utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je
+n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le
+genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que
+le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre
+à faire dans la vie.
+
+--Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se
+querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je
+souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre
+résidence.
+
+--Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une
+visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien
+ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait
+faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire
+sensation dans le monde.
+
+--J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il
+y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc
+présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des
+résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît
+pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses
+domestiques et je veille sur ma famille.
+
+--Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma
+parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons
+une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais
+quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses
+domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des
+choses plus hautes.
+
+--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane,
+et cela me rappelle combien j'ai faim!
+
+Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac...
+couac...
+
+--Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous
+dire.
+
+Mais la cane ne faisait pas attention à elle.
+
+--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit
+médiocre.
+
+Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à
+la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche
+accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots.
+
+--Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne.
+
+--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit
+arrivé ici.
+
+Et il retira la fusée du fossé.
+
+--Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux
+bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire
+de la cour.
+
+--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la
+marmite.
+
+Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu
+pris.
+
+--C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De
+la sorte chacun me verra.
+
+--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous
+réveillerons, la marmite sera en ébullition.
+
+Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux.
+
+La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne
+brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit.
+
+--Maintenant je vais partir, criait-elle.
+
+Et elle se redressait, et elle se raidissait.
+
+--Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la
+lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...
+
+--Fizz, Fizz, Fizz!
+
+Elle s'éleva dans les airs.
+
+--Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès
+j'ai!
+
+Mais personne ne la voyait.
+
+Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement.
+
+--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je
+ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.
+
+Et, en effet, elle explosa.
+
+--Bang! Bang! Bang! fit la poudre.
+
+La poudre ne pouvait pas faire autrement.
+
+Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings
+fermés.
+
+De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui
+faisait son tour de promenade autour du fossé.
+
+--Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons.
+
+Et elle se jeta à l'eau.
+
+--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée.
+
+Et elle expira.
+
+
+
+
+
+LE PRINCE HEUREUX
+
+
+Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue
+du Prince Heureux.
+
+Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en
+guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la
+poignée de son épée.
+
+Aussi, on l'admirait beaucoup.
+
+--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du
+Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur
+en art.
+
+--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne
+le prît pour un homme peu pratique.
+
+Et certes, il ne l'était pas.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère
+sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux
+n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri.
+
+--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait
+heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la
+merveilleuse statue.
+
+--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en
+sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et
+avec leurs jolies vestes blanches.
+
+--A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en
+avez jamais vu un.
+
+--Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants.
+
+Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air
+sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de
+rêver.
+
+Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité.
+
+Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle
+était demeurée en arrière.
+
+Elle était éprise du plus beau des roseaux.
+
+Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la
+rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
+avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui
+parler.
+
+--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au
+but.
+
+Et le roseau lui avait fait un salut profond.
+
+Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses
+ailes et y traçant des sillages d'argent.
+
+C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été.
+
+--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles.
+Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.
+
+En effet, la rivière était toute couverte de roseaux.
+
+Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.
+
+Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se
+lasser de son amoureux.
+
+--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit
+volage, car il flirte sans cesse avec la brise.
+
+Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau
+multipliait ses plus gracieuses politesses.
+
+--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime
+les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi.
+
+--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.
+
+Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui.
+
+--Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux
+Pyramides, adieu!
+
+Et l'Hirondelle s'en alla.
+
+Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la
+ville.
+
+--Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait
+des préparatifs pour me recevoir.
+
+Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne.
+
+--Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup
+d'air frais.
+
+De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince
+Heureux.
+
+--J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé
+autour d'elle.
+
+Et elle se prépara à dormir.
+
+Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large
+goutte d'eau tomba sur elle.
+
+--Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel,
+les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il
+pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau
+aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part.
+
+Alors une nouvelle goutte vint à tomber.
+
+--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit
+l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée.
+
+Et elle se décidait à prendre son vol plus loin.
+
+Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba.
+
+L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...
+
+Ah! que vit-elle?
+
+Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes
+coulaient sur ses joues d'or.
+
+Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se
+sentit envahie par la pitié.
+
+--Qui êtes-vous? dit-elle.
+
+--Je suis le Prince Heureux.
+
+--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle.
+Vous m'avez presque trempée.
+
+--Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la
+statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais
+au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin.
+Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je
+dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute
+muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de
+cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans
+m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux
+si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et,
+maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir
+toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon
+coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.
+
+--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle.
+
+Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les
+gens.
+
+--Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans
+une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte
+et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est
+amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées
+par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la
+Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la
+cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit,
+au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il
+demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la
+rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne
+voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds
+sont attachés au piédestal et je ne puis bouger.
+
+--Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent
+de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles
+iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans
+son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec
+des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et
+ses mains sont comme des feuilles sèches.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère?
+L'enfant a tant soif et la mère est si triste.
+
+--Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été
+dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal
+élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des
+pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
+nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille
+célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect.
+
+Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite
+Hirondelle en fut toute chagrine.
+
+--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous
+et je serai votre messagère.
+
+---Merci, petite Hirondelle, répondit le prince.
+
+Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince,
+et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la
+ville.
+
+Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en
+marbre blanc.
+
+Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.
+
+Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.
+
+--Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante
+la force de l'amour!
+
+--Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel,
+répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais
+les couturières sont si négligentes.
+
+Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des
+barques.
+
+Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des
+affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.
+
+Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.
+
+L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était
+endormie tant elle était fatiguée.
+
+L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la
+table, sur le dé de la couturière.
+
+Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le
+visage de l'enfant.
+
+--Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.
+
+Et il tomba dans un délicieux sommeil.
+
+Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui
+dit ce qu'elle avait fait.
+
+--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la
+chaleur, et cependant il fait bien froid.
+
+--C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince.
+
+Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit.
+Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.
+
+Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain.
+
+--Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie
+qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!
+
+Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout
+le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
+comprendre.
+
+--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.
+
+Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.
+
+Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le
+sommet du clocher de l'église.
+
+Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les
+uns aux autres:
+
+--Combien cette étrangère est distinguée!
+
+Cela la remplissait de joie.
+
+Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince
+Heureux.
+
+--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis
+sur mon départ.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y
+envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi
+les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit.
+Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille,
+il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes
+descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues
+marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les
+rugissements de la cataracte.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas
+de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il
+est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de
+lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et
+frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de
+grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur
+du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de
+feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.
+
+--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait
+réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?
+
+--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule
+chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des
+Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour
+lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de
+quoi se chauffer et finira sa pièce.
+
+--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.
+
+Et elle se mit à pleurer.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas
+de l'étudiant.
+
+Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.
+
+L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.
+
+Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas
+le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il
+vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.
+
+--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche
+admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.
+
+Et il semblait tout à fait heureux.
+
+Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.
+
+Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots
+qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.
+
+--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.
+
+--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.
+
+Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle
+retourna vers le Prince Heureux.
+
+--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera
+bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
+crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au
+bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple
+de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et
+roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte,
+mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous
+apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez
+donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
+aussi bleu que la grande mer.
+
+--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une
+petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans
+le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle
+ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni
+souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et
+donne-le lui, et son père ne la battra pas.
+
+--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne
+puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en
+l'emportant.
+
+Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et
+glissa le joyau dans la paume de la main.
+
+--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.
+
+Et, toute rieuse, elle courut chez elle.
+
+Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.
+
+--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous
+pour toujours.
+
+--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez
+en Egypte.
+
+--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.
+
+Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.
+
+Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des
+récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.
+
+Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur
+les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx
+qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes
+choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et
+roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de
+la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal;
+du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont
+chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur
+un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre
+avec les papillons.
+
+--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses
+choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les
+femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma
+ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.
+
+Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches
+qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants
+étaient assis à leurs portes.
+
+Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants
+mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.
+
+Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les
+bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.
+
+--Comme nous avons faim! disaient-ils.
+
+--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.
+
+Et ils s'éloignèrent sous la pluie.
+
+Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle
+avait vu.
+
+--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille
+et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut
+les rendre heureux.
+
+Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le
+Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.
+
+Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages
+des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.
+
+--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.
+
+Alors la neige arriva, et après la neige la glace.
+
+Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et
+étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal,
+étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait
+de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et
+patinaient sur la glace.
+
+La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle
+ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle
+picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la
+regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.
+
+Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la
+force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.
+
+--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.
+
+--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite
+Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais
+il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.
+
+--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais
+aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
+n'est-ce pas?
+
+Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses
+pieds.
+
+A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue
+comme si quelque chose s'était brisé.
+
+Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.
+
+Vraiment il faisait un terrible froid.
+
+De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous
+la statue avec les conseillers de la ville.
+
+Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.
+
+--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!
+
+--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui
+étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour
+regarder la statue.
+
+--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il
+n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un
+mendiant.
+
+--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.
+
+--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire.
+Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux
+de mourir ici.
+
+Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.
+
+Alors on renversa la statue du Prince Heureux.
+
+--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur
+d'art à l'Université.
+
+Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le
+conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.
+
+--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par
+exemple.
+
+--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.
+
+Et ils se querellèrent.
+
+La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient
+toujours.
+
+--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de
+fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux
+rebuts.
+
+Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle
+morte.
+
+--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu
+à l'un de ses anges.
+
+Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.
+
+--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit
+oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux
+redira mes louanges.
+
+
+
+
+
+LE ROSSIGNOL ET LA ROSE
+
+--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses
+rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a
+pas une rose rouge.
+
+De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.
+
+Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.
+
+--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant.
+
+Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.
+
+--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les
+sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute
+d'une rose rouge voilà ma vie brisée.
+
+--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je
+l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
+son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est
+foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme
+la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme
+l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.
+
+--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes
+amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera
+avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la
+serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main
+étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin.
+Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle
+attention à moi et mon coeur se brisera.
+
+--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que
+je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement
+l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et
+plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer,
+car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni
+le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or.
+
+--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant.
+Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au
+son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied
+ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours
+s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je
+n'ai pas de roses rouges à lui donner.
+
+Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et
+pleurait.
+
+--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait
+près de lui, sa queue en l'air.
+
+--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un
+rayon de soleil.
+
+--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce
+petite voix.
+
+--Il pleure à cause d'une rose rouge.
+
+--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!
+
+Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée.
+
+Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura
+silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.
+
+Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.
+
+Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il
+traversa le jardin.
+
+Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il
+vola vers lui et se campa sur une menue branche.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer
+et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver
+mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous
+donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran
+solaire.
+
+--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des
+sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse
+qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux.
+Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et
+peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de
+l'étudiant.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais l'arbre secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des
+colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan
+berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a
+flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de
+roses de toute l'année.
+
+--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose
+rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?
+
+--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je
+n'ose vous le dire.
+
+--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.
+
+--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de
+notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre
+coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute
+la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur:
+votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.
+
+--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol,
+et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois
+verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son
+char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles
+sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les
+bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la
+vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?
+
+Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa
+à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le
+bois.
+
+Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol
+l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux
+yeux.
+
+--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre
+rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la
+teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en
+retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus
+sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la
+puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son
+corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son
+haleine est comme l'encens.
+
+L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put
+comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les
+choses qui sont écrites dans les livres.
+
+Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit
+rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches.
+
+--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste
+quand vous serez parti.
+
+Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau
+jaseuse d'une fontaine argentine.
+
+Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin
+et son crayon de sa poche.
+
+--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a
+une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En
+fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle
+sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la
+musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut
+contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela
+n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.
+
+Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se
+mit à penser à ses amours.
+
+Un peu après, il s'endormit.
+
+Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier
+et plaça sa gorge contre les épines.
+
+Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide
+lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit.
+
+Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant
+dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.
+
+D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et
+d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
+merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une
+chanson.
+
+D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle
+comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore.
+
+La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait
+l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un
+lac.
+
+Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre
+les épines.
+
+--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou
+le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée.
+
+Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son
+chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans
+l'âme de l'homme et d'une vierge.
+
+Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le
+visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.
+
+Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol,
+aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
+rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.
+
+Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les
+épines.
+
+--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour
+surviendra avant que la rose ne soit terminée.
+
+Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les
+épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de
+douleur.
+
+Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux
+jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort,
+l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.
+
+Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre
+était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur.
+
+Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à
+battre et un nuage s'étendit sur ses yeux.
+
+Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose
+l'étouffait à la gorge.
+
+Alors son chant lança un dernier éclat.
+
+La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le
+ciel.
+
+La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses
+pétales à l'air froid du matin.
+
+L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de
+leurs rêves les troupeaux endormis.
+
+Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son
+message à la mer.
+
+--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.
+
+Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes
+graminées, mort le coeur transpercé d'épines.
+
+A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors.
+
+--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je
+n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis
+sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué.
+
+Et il se pencha et la cueillit.
+
+Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la
+main.
+
+La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle
+dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché
+à ses pieds.
+
+--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une
+rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde.
+Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons
+ensemble, elle vous dira combien je vous aime.
+
+Mais la jeune fille fronça les sourcils.
+
+--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle.
+D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et
+chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs.
+
+--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère.
+
+Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau.
+
+Une lourde charrette l'écrasa.
+
+--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal
+élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois
+pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a
+le neveu du chambellan.
+
+Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.
+
+--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses
+pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut
+rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait
+croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du
+tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je
+vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.
+
+Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre
+poudreux et se mit à lire.
+
+
+
+
+
+
+LE GÉANT ÉGOÏSTE
+
+
+Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient
+l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant.
+
+C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur
+le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait
+douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison
+rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits.
+
+Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement
+que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.
+
+--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres.
+
+Un jour, le géant revint.
+
+Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné
+sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait
+dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et
+il résolut de rentrer dans son château.
+
+En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.
+
+--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre.
+
+Et les enfants s'enfuirent.
+
+--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit
+comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.
+
+Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau.
+
+ Défense d'entrer
+ sous peine
+ de
+ poursuites
+
+C'était un géant égoïste.
+
+Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation.
+
+Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse
+et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.
+
+Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se
+promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui
+était par delà.
+
+--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.
+
+Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs
+et de petits oiseaux.
+
+Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver.
+
+Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait
+plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.
+
+Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand
+elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants
+qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit.
+
+Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace.
+
+--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons
+y vivre toute l'année.
+
+La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit
+d'argent tous les arbres.
+
+Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles.
+
+Il accepta et vint.
+
+Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin
+et renversait à chaque instant des cheminées.
+
+--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de
+nous faire visite.
+
+La grêle arriva, elle aussi.
+
+Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit
+du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors
+elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle
+était habillée de gris et son souffle était de glace.
+
+--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir,
+disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait
+son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.
+
+Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus.
+
+Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en
+donna aucun au jardin du géant.
+
+--Il est par trop égoïste, dit-il.
+
+Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la
+grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.
+
+Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il
+entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il
+crut que les musiciens du roi devaient passer par là.
+
+En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre,
+mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter
+dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du
+monde.
+
+Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord
+de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte.
+
+--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant.
+
+Et il sauta du lit et regarda.
+
+Que vit-il?
+
+Il vit un spectacle étrange.
+
+Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés
+dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous
+les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres
+étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient
+couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la
+tête des enfants.
+
+Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices
+et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.
+
+C'était un joli tableau.
+
+Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné
+du jardin.
+
+Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu
+atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en
+pleurant amèrement.
+
+Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le
+vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.
+
+--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.
+
+Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le
+garçonnet était trop petit.
+
+Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors.
+
+--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le
+printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon
+sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin
+sera à jamais le lieu de récréation des enfants.
+
+Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait.
+
+Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et
+descendit dans le jardin.
+
+Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent
+la fuite et le jardin redevint hivernal.
+
+Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si
+pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant.
+
+Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et
+le déposa sur l'arbre.
+
+Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et
+le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant
+et l'embrassa.
+
+Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus
+méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.
+
+--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant.
+
+Et il prit une grande hache et renversa la muraille.
+
+Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le
+géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait
+jamais vu.
+
+Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au
+géant.
+
+--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché
+sur l'arbre?
+
+C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé.
+
+--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti.
+
+--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant.
+
+Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et
+qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.
+
+Et le géant devint tout triste.
+
+Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer
+avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant.
+Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier
+petit ami et souvent il en parlait.
+
+--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.
+
+Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait
+plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et
+regardait jouer les enfants et admirait son jardin.
+
+--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les
+plus belles des fleurs.
+
+Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre.
+Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le
+sommeil du printemps et le repos des fleurs.
+
+Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.
+
+Certes, c'était une vision merveilleuse.
+
+A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies
+fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits
+d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon
+qu'il aimait.
+
+Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le
+jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et,
+quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit:
+
+--Qui donc a osé te blesser?
+
+Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux
+clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.
+
+--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une
+grande épée et je le tuerai.
+
+--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.
+
+--Qui est-ce? dit le géant.
+
+Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit
+garçon.
+
+Et le garçon sourit au géant et lui dit:
+
+--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous
+viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.
+
+Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le
+géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.
+
+
+
+
+NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE
+
+
+Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau
+d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort
+d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que
+l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte.
+
+
+
+
+EGO TE ABSOLVO
+
+I
+
+Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière
+des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec
+leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
+longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil,
+presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage
+croissante.
+
+N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur
+avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne
+serait à eux.
+
+Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser
+le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.
+
+Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère
+sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers
+qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais
+où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les
+marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des
+vaincus.
+
+Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas
+que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux
+compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans
+revanche.
+
+Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il
+paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent.
+
+--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche.
+
+L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend
+dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa
+poitrine, crachent la mort.
+
+L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.
+
+Les vautours des Pyrénées font le reste.
+
+Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et
+courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son
+fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide.
+
+Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à
+inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier.
+
+Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe!
+
+Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de
+cet étrange double rôle du prêtre soldat.
+
+Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas
+tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que
+s'il avait pris il fusillerait.
+
+Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau
+de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire.
+
+Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante,
+immédiate, inéluctable!
+
+Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses
+paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans
+l'inévitable là-bas.
+
+
+
+II
+
+Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en
+sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent
+le sentier de Buenavista.
+
+Au hasard il tira.
+
+Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le
+temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
+le Navarrais ne sut point tirer.
+
+La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs
+descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux
+brillants.
+
+Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et
+de la République.
+
+La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
+neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées
+à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des
+mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses
+de pierre du chaos de Mallorta.
+
+Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque
+mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
+faction.
+
+--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont
+fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
+tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
+bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!
+
+Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière:
+
+--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
+nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
+a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la
+Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!
+
+Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
+bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
+les nuages.
+
+Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de
+navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.
+
+--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant
+sa carabine.
+
+Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la
+kyrielle des blasphèmes.
+
+Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
+sang que rendait le corps de la femme éventrée.
+
+Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.
+
+Martinez n'essaya pas de nier la querelle.
+
+De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement
+de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène.
+
+--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée
+d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins
+Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en
+s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
+vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi
+confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
+_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.
+
+--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction...
+Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle!
+
+Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la
+cervelle sur les deux cadavres.
+
+--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi
+Carlos n'aurait plus d'armée!
+
+
+
+OLD BISHOP'S
+
+
+C'était un soir à l'Épatant.
+
+Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec
+lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de
+ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on
+n'en voit guère.
+
+Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
+entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:
+
+--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez
+fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
+bien des chances pour que vous me répondiez par la négative?
+
+--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
+de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an
+passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde
+en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
+ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
+«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et
+de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne
+fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements.
+Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences,
+grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée,
+magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon
+cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa
+géographie.
+
+--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester
+vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
+parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
+dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou
+la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes,
+et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de
+Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.
+
+De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste
+railleur:
+
+--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
+Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de
+course.
+
+--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du
+soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
+je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
+cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
+car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des
+policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à
+minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques
+lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
+mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les
+_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
+noche_.
+
+--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
+en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
+Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne
+serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que
+l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
+amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
+ressemble fort à celle de l'Intimé.
+
+ Il dit fort posément ce dont on n'a que faire
+ Et court le grand galop quand il est à son fait,
+
+Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère.
+Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme
+disait cet animal de Lippmann.
+
+--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est
+encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon
+cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
+écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la
+gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
+bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur
+de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
+Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du
+brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce
+n'est qu'une anecdote.
+
+Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon
+existence.
+
+Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.
+
+J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour
+l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
+devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
+volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
+Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé
+jusqu'à monsieur de Cerneval.
+
+J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un
+personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que
+l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire
+à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
+paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous
+plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en
+compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
+vous en dégoisait une vraie fanfare.
+
+J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
+quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des
+souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
+ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est
+singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
+suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de
+ses historiettes.
+
+Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui
+aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi
+je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé
+la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
+réveillé.
+
+Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière
+à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
+Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son
+geôlier de père.
+
+J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William
+Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
+an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
+forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.
+
+La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du
+grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
+rapprochement qui me charmait.
+
+Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition,
+qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon
+immoralité.
+
+Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
+éclat de rire.
+
+--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
+Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
+une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson
+sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un
+chirurgien connu de Nottingham.
+
+Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné
+pour ce que l'on appelle les droits personnels.
+
+Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un
+point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité
+humaine ailleurs. Simple question de latitude.
+
+Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
+fond la différence pour le guillotiné ou le pendu.
+
+Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte
+livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de
+vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est
+bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que
+les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
+consentement du corps d'un pendu.
+
+D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de
+visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin
+de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
+leur âme, mais leur guenille.
+
+C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père.
+
+Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés
+que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils
+consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
+mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.
+
+Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches
+lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
+cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré
+de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old
+Bishop's ne contenait aucun condamné à mort.
+
+--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
+gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
+en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
+difficile à dire.
+
+Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de
+moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive
+mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du
+moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une
+amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en
+ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum
+principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre.
+
+L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.
+
+Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut
+tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui
+il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées.
+
+Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
+bien en règle.
+
+Trois jours s'écoulèrent.
+
+Le client du chirurgien faisait bombance.
+
+La première guinée s'était fondue comme par enchantement.
+
+Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
+forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du
+prisonnier.
+
+A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture,
+sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable».
+
+Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
+brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et
+comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent
+dès lors des rasades.
+
+--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
+ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
+supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
+Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
+attendrissement d'ivrogne.
+
+--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
+«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je
+connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc
+du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes
+cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai....
+
+Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à
+son habitude.
+
+--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe.
+
+En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là
+que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en
+travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous
+n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
+Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le
+père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris
+du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.
+
+
+
+
+LA PEAU D'ORANGE
+
+
+I
+
+J'étais tout fraîchement en possession de mon diplôme de doctorat, et,
+la clientèle venant lentement, j'avais de longues heures pour flâner
+dans les cliniques.
+
+C'est là que je connus John Mérédith.
+
+Médecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de médecine,
+le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fûmes
+en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre
+jeunes gens du même âge et des mêmes goûts.
+
+J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac où je m'imaginais avoir
+découvert ma _moitié d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette
+petite bécasse d'Angèle qui entra au couvent avant que je fusse bien
+fixé sur mes sentiments.
+
+Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur.
+Il habitait, avec la très jeune femme, au printemps de laquelle il eut
+la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonnée de lierres
+et de glycines, dans un grand parc, à faible distance de la gare de
+Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures
+et demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, qui était française
+et catholique, rentrait de la messe, dite à cette charmante église
+de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art à faire honte aux
+cathédrales de province.
+
+Nous passions la journée sur la terrasse embaumée de senteurs de
+citronnelles, à bavarder avec le vieux lord ou à écouter le piano de
+lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berçante harmonie,
+ou bien nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles en fleurs
+ou les premiers lilas.
+
+Généralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mérédith se
+faire le chevalier servant de madame Marcelle.
+
+Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour,
+les bras chargés de bouquets et de verdure.
+
+Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour
+et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en étaient à
+cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme
+d'un vieil oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle.
+
+Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du contraste des deux
+attitudes, que j'avais remarquées en eux, me répondit avec une
+spontanéité pleine d'humour.
+
+--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa présence
+auprès de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle déteste
+cordialement son neveu: mes visites à son mari l'ennuient. Mais quand
+nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui
+aiment la marche, les grands arbres, la brise fraîche, l'air irrespiré
+des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans,
+un esprit pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné et l'on ne me
+dit point sot. Bref, nous ne songeons qu'à nous amuser et à jouir de
+la vie pendant notre promenade, quittes à reprendre nos attitudes
+d'hostilité courtoise en nous rapprochant du logis.
+
+Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais pas que l'amie dans les
+bois ne fût pas l'amie à la maison et que sa psychologie me semblait
+bien subtile.
+
+--Je n'ai pas dit _amie_, me répliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est
+tout différent. Il n'y a pas d'amitié possible entre la femme de mon
+oncle et moi: la camaraderie n'engage à rien.
+
+Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-là, je songe que peut-être au fond
+j'étais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchanté
+que Mérédith lui battit si froid.
+
+Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, était probablement ce
+qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angèle.
+
+Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je fréquentais
+le toit hospitalier de lord William,--c'était le 14 juin 188.,--nous
+déjeunions tous quatre dans la petite salle à manger Renaissance.
+
+Nous en étions au dessert et madame Marcelle, à la mode anglaise, fit
+apporter les vins.
+
+Généralement elle restait à table et se préoccupait d'empêcher lord
+William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de
+Corton.
+
+Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans une profonde distraction.
+
+Comme j'ai toujours été un très petit buveur, je laissai les deux
+Anglais se faire raison et j'observai ma voisine.
+
+Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier
+par quartier.
+
+D'abord, avec son couteau à fruits, elle la découpa en longues lanières;
+puis, elle subdivisa les lanières en petits losanges; enfin, elle réunit
+les petits losanges en un tas au milieu de son assiette.
+
+Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la conversation de son mari,
+elle coupa de deux ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait,
+d'une croisière dans les mers de Chine.
+
+Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un instant sur son assiette et
+s'absorba dans l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation,
+disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette.
+
+Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pièce à la mode,
+comme se désintéressant de son travail d'arabesques, éleva le couteau
+sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste décidé ramena
+les losanges au centre de l'assiette.
+
+De nouveau, le manège du couteau recommença et, cette fois, deux
+losanges seuls s'alignèrent. Un instant, le couteau reposa sur
+l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientôt la
+position verticale.
+
+Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau
+d'orange et les remit en tas.
+
+Le jeu était fini.
+
+Lord William continuait l'interminable récit de ses querelles avec lord
+Elgin. Mérédith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry.
+
+Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _niña_.
+
+Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange était un système
+organisé de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser
+qu'à Mérédith.
+
+Mais à quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout
+loisir de causer loin des indiscrets?
+
+Dans une bouffée de fumée de mon cigare, je me décidai à jeter un
+coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impératif ne quittait pas
+Mérédith, comme si elle attendait une réponse.
+
+--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en
+abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus près possible
+de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes?
+
+--Elles disent, mon garçon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le
+docteur.
+
+--A votre disposition, lord William.
+
+--Eh bien! En ce cas, préparons-nous au départ. Milady, tâchez de ne pas
+mettre plus d'une heure à votre toilette, conclut lord William d'un ton
+malicieux.
+
+Et nous partîmes comme à l'accoutumée. Mais j'observai que la tante et
+le neveu, sitôt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
+madame Marcelle multipliant les gestes impératifs, tandis que Mérédith
+semblait riposter par des dénégations.
+
+
+
+II
+
+Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi,
+à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame
+Babington.
+
+Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque
+bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides,
+lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des
+procédés spéciaux, se fit servir un bitter.
+
+Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde
+pénétra jusque devant la terrasse.
+
+Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau.
+
+--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est
+foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà
+nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter
+Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous
+partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et
+d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.
+
+Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.
+
+Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du
+piano.
+
+Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de
+souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se
+coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas.
+
+J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu
+gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien
+même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.
+
+--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente.
+Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à
+la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le
+souhaite, de bon appétit.
+
+Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à
+substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.
+
+Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que
+d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de
+Mérédith.
+
+Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du
+Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin
+s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,
+jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori.
+
+Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les
+feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne.
+
+Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la
+retraite.
+
+Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle
+qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au
+plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût.
+
+--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les
+domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui
+couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à
+demain soir.
+
+J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne
+tardai pas à m'endormir.
+
+Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune.
+
+Je frottai une allumette pour consulter ma montre.
+
+Il était deux heures et quart.
+
+J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de
+Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit.
+
+Le lit était vide.
+
+«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith
+est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau
+d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure
+du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment
+des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il
+n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si
+j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons
+de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord
+William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
+vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une
+femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette
+nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.
+Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la
+breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?
+Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.
+
+Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est
+qu'au petit jour que je pus enfin dormir...
+
+
+
+III
+
+Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit une exclamation
+angoissée de Mérédith qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je fus en
+état de me présenter décemment, je le suivis.
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante que je rencontrai sur le
+palier du premier étage.
+
+--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant.
+
+Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au couteau posé sur l'assiette
+sous les deux losanges de peau d'orange.
+
+La voix de Mérédith, une voix blanche, m'appelait de la chambre
+entr'ouverte.
+
+J'entrai.
+
+Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait au pied du lit.
+
+Mérédith, du geste, me désigna le cadavre.
+
+Je m'approchai.
+
+Comme me l'avait révélé le premier coup d'oeil, lord William avait cessé
+de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du
+décès.
+
+Quelque souci, quelque préoccupation que j'eusse des événements de la
+nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne fût
+naturelle: c'était une rupture d'anévrisme en apparence indiscutable.
+La course disproportionnée aux forces du malade, ses abus habituels
+des boissons alcooliques, ses excès de la veille pouvaient expliquer
+l'accident.
+
+J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien et si savant chimiste.
+
+Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Après tout, le médecin
+légiste se débrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au
+fond c'étaient des hypothèses et non une science,--n'avait aucun rôle à
+jouer ici. Le collègue, que Mérédith avait fait appeler constaterait
+les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait
+satisfaite.
+
+S'il y avait...autre chose, la conscience de Mérédith et de Marcelle
+aurait seule à en répondre...
+
+Et d'ailleurs y avait-il autre chose?
+
+Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.
+
+Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le monde m'eût pris pour un fou.
+On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord
+William et que si les résultats de ces libations exagérées avaient été
+moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'était pas une
+raison pour troubler de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude de
+Ville-d'Avray.
+
+Je renfonçai en moi mes doutes et je me tus.
+
+
+
+IV
+
+Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement de son oncle, pour
+l'Angleterre.
+
+Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents éloignés et je
+n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ.
+
+Je sus vers cette époque par le carton banal que Mérédith épousait la
+tante qu'il exécrait, prétendait-il, et plus tard j'appris que le titre
+de lord ne risquait pas de passer à des collatéraux car, suivant le
+cliché usuel, le ciel avait plusieurs fois béni leur union.
+
+A diverses reprises, je reçus de mon ancien ami des invitations à le
+visiter à Inverness, mais les circonstances me retenaient malgré moi à
+Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement démêlé dans leur intimité
+si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le
+bonheur dans l'amour.
+
+_Quien sabe?_
+
+Nous jugeons si vite et si méchamment, nous autres sceptiques endurcis!
+conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Le Crime de lord Arthur Savile.
+ Contes.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ L'Ami Dévoué.
+ La Fameuse Fusée.
+ Le Prince Heureux.
+ Le Rossignol et la Rose.
+ Le Géant Égoïste.
+ Nouvelles publiées en Amérique.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Ego te absolvo.
+ Old Bishop's.
+ La Peau d'orange.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***
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+ <title>Le crime de lord Arthur Saville</title>
+ <meta name="author" content="OSCAR WILDE">
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+
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+
+<p><i>Le Crime de lord Arthur Savile</i>, ici traduit
+en français pour la première fois, est,
+dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages
+les plus curieuses.</p>
+
+<p>Quand cette nouvelle parut, en 1891,
+dans le sillage triomphal du <i>Portrait de
+Dorian Gray</i>, la critique anglaise ne fut
+frappée que de son caractère paradoxal.
+C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup
+de revues et de journaux sur l'appréciation
+desquels pesait l'apparence ironique
+du sous-titre appliqué à un projet
+d'assassinat: <i>étude de devoir</i>.</p>
+
+<p>Quelques notes, volontairement semées
+par Oscar Wilde dans son récit, achevèrent
+d'égarer les juges.</p>
+
+<p>Puis, on chercha des parentés à l'idée
+inspiratrice de ce récit. Il est évident, se
+disait-on, qu'Oscar Wilde a lu <i>le Bonheur
+dans le crime</i> de Barbey d'Aurevilly et il
+a également emprunté quelque chose à
+<i>A Rebours</i>.</p>
+
+<p>C'est possible, mais ces reflets, s'ils
+sont sensibles, ne sont pas capitaux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre
+et l'on peut dire que <i>Le Crime de lord Arthur
+Savile</i> est pathologiquement le plus
+caractéristique des écrits d'Oscar Wilde.</p>
+
+<p>L'écrivain y intervertit les notices du
+Bien et du Mal dans le cerveau de son
+héros, non en écrivain paradoxal mais en
+véritable malade.</p>
+
+<p>La distinction est aisée à faire.</p>
+
+<p>Lisez plutôt le très curieux roman de
+Georges Darien, <i>Le Voleur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui est un
+long et amusant paradoxe, et vous verrez
+tout de suite la différence entre les deux
+notes. Dans le volume de Darien, Georges
+Randal, a choisi le vol comme profession:
+il se fait voleur comme on se fait banquier,
+médecin ou avocat, et il a des idées de
+voleur sur toutes choses. Il lutte contre la
+société avec des armes qu'il a choisies et
+que Darien a fourbies logiquement d'après
+la mentalité de son héros. Randal, qui
+n'est pas un monstre, a exactement la
+sensibilité d'un <i>outlaw</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Stock, éditeur.</blockquote>
+
+<p>Il en est tout autrement de lord Arthur
+Savile que de Georges Randal. Le point
+excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent,
+on ne saurait raisonner plus
+normalement.</p>
+
+<p>«En contemplant en ce moment le portrait
+de Sybil, lord Arthur, écrit Wilde,
+fut rempli de cette terrible pitié qui naît
+de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le
+<i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tête
+serait une trahison pareille à celle de Judas,
+un crime pire que tous ceux qu'ont
+jamais rêvé les Borgia.</p>
+
+<p>«Quel bonheur y aurait-il pour eux,
+quand à tout moment il pourrait être appelé
+à accoupler l'épouvantable prophétie
+écrite dans sa main?</p>
+
+<p>«A tout prix il fallait reculer le mariage...</p>
+
+<p>«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune
+fille, bien que le seul contact de ses doigts
+quand ils étaient assis l'un près de l'autre,
+fît tressaillir tous les nerfs de son corps
+d'une joie exquise, il n'en reconnut pas
+moins clairement où était son devoir et
+eut pleine conscience de ce fait qu'il n'avait
+pas le droit de l'épouser <i>jusqu'à ce
+qu'il eût commis le meurtre</i>.</p>
+
+<p>«Cela fait, il pourrait se présenter devant
+les autels avec Sybil Merton et remettre
+sa vie aux mains de la femme qu'il aimait,
+sans crainte de mal agir.</p>
+
+<p>«Cela fait, il pourrait la prendre dans
+ses bras, sachant qu'elle n'aurait jamais
+à courber sa tête sous la honte.</p>
+
+<p>«Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le
+plus tôt serait le meilleur pour tous deux».</p>
+
+<p>Le héros de Wilde, en vertu de cet
+étrange raisonnement, commet donc son
+crime <i>par devoir</i>. Or, si l'on lit avec soin
+les ouvrages que de savants médecins ont
+consacrés au cas du romancier, on verra
+quelle illustration cette nouvelle apporte
+aux théories les plus récentes.</p>
+
+<p>Les contes qui complètent ce volume
+sont, tout au contraire, de pures fantaisies
+littéraires, des pages de l'exquis dilettante
+que fut Wilde. Il y a là quelques traits de
+cette ironie que les critiques d'Outre-Manche
+appelaient des <i>Wildismes</i>.</p>
+
+<p>Le lecteur aura ainsi un point de comparaison
+qui lui permettra de rejeter ou
+d'admettre les considérations présentées
+plus haut.</p>
+
+<p>LE TRADUCTEUR.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>La première édition de la nouvelle <i>Le Crime de
+lord Arthur Savile</i> a paru en juillet 1891 chez l'éditeur
+Osgood. Cette nouvelle a été réimprimée à 300
+exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition,
+sans date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>LE CRIME
+DE LORD ARTHUR SAVILE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>C'était la dernière réception de lady Windermere,
+avant le printemps.</p>
+
+<p>Bentinck House était, plus que d'habitude,
+encombré d'une foule de visiteurs.</p>
+
+<p>Six membres du cabinet étaient venus directement
+après l'audience du <i>speaker</i>, avec
+tous leurs crachats et leurs grands cordons.</p>
+
+<p>Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes
+les plus élégants et, au bout de la galerie
+de tableaux, se tenait la princesse Sophie
+de Carlsrühe, une grosse dame au type tartare,
+avec de petits yeux noirs et de merveilleuses
+émeraudes, parlant d'une voix suraiguë
+un mauvais français et riant sans nulle
+retenue de tout ce qu'on lui disait.</p>
+
+<p>Certes, il y avait là un singulier mélange
+de société: de superbes Pairesses bavardaient
+courtoisement avec de violents radicaux.
+Des prédicateurs populaires se frottaient
+les coudes avec de célèbres sceptiques. Toute
+une volée d'évêques suivait, comme à la piste,
+une forte <i>prima-donna</i>, de salon en salon.
+Sur l'escalier se groupaient quelques membres
+de l'Académie royale, déguisés en artistes,
+et l'on a dit que la salle à manger était
+un moment absolument bourrée de génies.</p>
+
+<p>Bref, c'était une des meilleures soirées de
+lady Windermere et la princesse y resta jusqu'à
+près de onze heures et demie passées.</p>
+
+<p>Sitôt après son départ, lady Windermere
+retourna dans la galerie de tableaux où un
+fameux économiste exposait, d'un air solennel,
+la théorie scientifique de la musique à
+un virtuose hongrois écumant de rage.</p>
+
+<p>Elle se mit à causer avec la duchesse de
+Paisley.</p>
+
+<p>Elle paraissait merveilleusement belle, avec
+son opulente gorge d'un blanc ivoirin, ses
+grands yeux bleus de myosotis et les lourdes
+boucles de ses cheveux d'or. Des cheveux
+d'<i>or pur</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, pas des cheveux de cette nuance
+paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau
+nom de l'or, des cheveux d'un or comme tissé
+de rayons de soleil ou caché dans un ambre
+étrange, des cheveux qui encadraient son visage
+comme d'un nimbe de sainte, avec quelque
+chose de la fascination d'une pécheresse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>C'était une curieuse étude psychologique
+que la sienne.</p>
+
+<p>De bonne heure dans la vie, elle avait découvert
+cette importante vérité que rien ne
+ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence,
+et, par une série d'escapades insouciantes,&mdash;la
+moitié d'entre elles tout à fait innocentes,&mdash;elle
+avait acquis tous les privilèges
+d'une personnalité.</p>
+
+<p>Elle avait plusieurs fois changé de mari.
+En effet, le Debrett portait trois mariages à
+son crédit, mais comme elle n'avait jamais
+changé d'amant, le monde avait depuis longtemps
+cessé de jaser scandaleusement sur son
+compte.</p>
+
+<p>Maintenant, elle avait quarante ans, pas
+d'enfants, et cette passion désordonnée du
+plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés
+jeunes.</p>
+
+<p>Soudain, elle regarda curieusement tout autour
+du salon et dit de sa claire voix de contralto:</p>
+
+<p>&mdash;Où est mon chiromancien?</p>
+
+<p>&mdash;Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse
+avec un tressaillement involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis
+vivre sans lui maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Gladys, vous êtes toujours si originale,
+murmura la duchesse, essayant de se
+rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien
+et espérant que ce n'était pas tout
+à fait la même chose qu'un chiropodist.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient voir ma main régulièrement
+deux fois chaque semaine, poursuivit lady
+Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit
+être là quelque espèce de manucure. Voilà
+qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au
+moins c'est un étranger. De la sorte ce sera un
+peu moins désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, il faut que je vous le présente.</p>
+
+<p>&mdash;Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous
+voulez donc dire qu'il est ici.</p>
+
+<p>Elle chercha autour d'elle son petit éventail
+en écaille de tortue et son très vieux châle de
+dentelle, comme pour être prête à fuir à la première
+alerte.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement il est ici. Je ne puis songer
+à donner une réunion sans lui. Il me dit
+que j'ai une main purement psychique et que
+si mon pouce avait été un tant soit peu plus
+court, j'aurais été une pessimiste convaincue
+et me serais enfermée dans un couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait
+très soulagée. Il dit la bonne aventure, je
+suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere,
+un tas de choses de ce genre. L'année
+prochaine, par exemple, je courrais grand
+danger, à la fois sur terre et sur mer. Ainsi il
+faut que je vive en ballon et que, chaque soir,
+je fasse hisser mon dîner dans une corbeille.
+Tout cela est écrit là, sur mon petit doigt ou sur
+la paume de ma main, je ne sais plus au juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sûrement, c'est là tenter la Providence,
+Gladys.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence
+peut résister aux tentations par le temps
+qui court. Je pense que chacun devrait faire
+lire dans sa main, une fois par mois, afin de
+savoir ce qu'il ne doit pas faire. Si personne
+n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers,
+je vais y aller moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi ce soin, lady Windermere,
+dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui
+se trouvait là et suivait la conversation avec
+un sourire amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Merci beaucoup, lord Arthur; mais je
+crains que vous ne le reconnaissiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est aussi singulier que vous le dites,
+lady Windermere, je ne pourrais guère le
+manquer. Dites seulement comment il est
+et, sur l'heure, je vous l'amène.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je
+veux dire qu'il n'a rien de mystérieux, d'ésotérique,
+qu'il n'a pas une apparence romantique.
+C'est un petit homme, gros, avec une
+tête comiquement chauve et de grandes lunettes
+d'or, quelqu'un qui tient le milieu
+entre le médecin de la famille et l'attorney
+de village. J'en suis aux regrets, mais ce n'est
+pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux.
+Tous mes pianistes ont exactement l'air de
+pianistes et tous mes poètes exactement l'air
+de poètes. Je m'en souviens, la saison dernière,
+j'avais invité à dîner un épouvantable conspirateur,
+un homme qui avait versé le sang
+d'une foule de gens, qui portait toujours une
+cotte de mailles et avait un poignard caché
+dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez
+que quand il est arrivé, il avait simplement
+la mine d'un bon vieux clergyman.
+Toute la soirée, il fit pétiller ses bons mots.
+Certes, il fut très amusant et bien de tous
+points, mais j'étais cruellement déçue. Quand
+je l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles,
+il se contenta de rire et me dit qu'elle était
+trop froide pour la porter en Angleterre...
+Ah! voici M. Podgers. Eh bien! monsieur
+Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la
+main de la duchesse de Paisley.... Duchesse,
+voulez vous enlever votre gant... non pas
+celui de la main gauche... l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Gladys, vraiment je ne crois
+pas que ceci soit tout à fait convenable, dit
+la duchesse en déboutonnant comme à regret
+un gant de peau assez sale.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est,
+dit lady Windermere: <i>on a fait le monde
+ainsi</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Mais il faut que je vous présente,
+duchesse. Voici M. Podgers, mon chiromancien
+favori; monsieur Podgers, la duchesse
+de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un
+mont de la lune plus développé que le mien,
+je ne croirais plus en vous désormais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de
+ce genre dans ma main, dit la duchesse d'un
+ton grave.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce est tout à fait dans le vrai,
+répliqua M. Podgers en jetant un coup d'oeil
+sur la petite main grassouillette aux doigts
+courts et carrés. La montagne de la lune n'est
+pas développée. Cependant la ligne de la vie
+est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
+laisser fléchir le poignet... je vous remercie...
+trois lignes distinctes sur la <i>rascette</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>... vous
+vivrez jusqu'à un âge avancé, duchesse, et
+vous serez extrêmement heureuse... Ambition
+très modérée, ligne de l'intelligence sans
+exagération, ligne du coeur...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers,
+cria lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne me serait plus agréable, répondit
+M. Podgers en s'inclinant, si la duchesse
+y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire
+que je vois une grande constance d'affection
+combinée avec un sentiment très fort du devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez continuer, monsieur Podgers,
+dit la duchesse dont le regard marquait la
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;L'économie n'est pas la moindre des
+vertus de votre Grâce, poursuivit M. Podgers.</p>
+
+<p>Lady Windermere éclata en rires convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;L'économie est une excellente chose,
+remarqua la duchesse avec complaisance.
+Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux
+et pas une maison convenable où l'on
+pût habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant il a douze maisons et pas
+un seul château, s'écria lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime...</p>
+
+<p>&mdash;Le confort, reprit M. Podgers, et les
+perfectionnements modernes, et l'eau chaude
+amenée dans toutes les chambres. Votre
+Grâce a tout à fait raison. Le confort est la
+seule chose que notre civilisation puisse nous
+donner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admirablement décrit le caractère
+de la duchesse, monsieur Podgers.
+Maintenant veuillez nous dire celui de lady
+Flora.</p>
+
+<p>Et pour répondre à un signe de tête de
+l'hôtesse souriante, une petite jeune fille, aux
+cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates
+très hauts, se leva gauchement de dessus le
+canapé et exhiba une longue main osseuse
+avec des doigts aplatis en spatule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers,
+une excellente pianiste et peut-être une
+musicienne hors ligne. Très réservée, très
+honnête et douée d'un vif amour pour les
+bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la
+duchesse se tournant vers lady Windermere.
+Absolument exact. Flora élève deux douzaines
+de collies à Macloskie et elle remplirait
+notre maison de ville d'une véritable ménagerie
+si son père le lui permettait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! mais c'est justement là ce que je
+fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en
+riant lady Windermere. Seulement je préfère
+les lions aux collies.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là votre seule erreur, lady Windermere,
+dit M. Podgers avec un salut pompeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si une femme ne peut rendre charmantes
+ses erreurs, ce n'est qu'une femelle, répondit-elle...
+Mais il faut encore que vous nous lisiez
+dans quelques mains... Venez, sir Thomas,
+montrez les vôtres à M. Podgers.</p>
+
+<p>Et un vieux monsieur d'allure fine, qui
+portait un veston blanc, s'avança et tendit au
+chiromancien une main épaisse et rude avec
+un très long doigt du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Nature aventureuse; dans le passé quatre
+longs voyages et un dans l'avenir... Naufragé
+trois fois... Non deux fois seulement, mais
+en danger de naufrage lors de votre prochain
+voyage. Conservateur acharné, très ponctuel,
+ayant la passion des collections de curiosités.
+Une maladie dangereuse entre la seizième
+et la dix-huitième année. A hérité d'une
+fortune vers la trentième. Grande aversion
+pour les chats et les radicaux.</p>
+
+<p>&mdash;Extraordinaire! s'exclama sir Thomas.
+Vous devriez lire aussi dans la main de ma
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;De votre seconde femme, dit tranquillement
+M. Podgers qui conservait toujours la
+main de sir Thomas dans la sienne.</p>
+
+<p>Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique,
+aux cheveux noirs et aux cils de
+sentimentale, refusa nettement de laisser révéler
+son passé ou son avenir.</p>
+
+<p>Aucun des efforts de lady Windermere ne
+put non plus amener M. de Koloff, l'ambassadeur
+de Russie, à consentir même à retirer
+ses gants.</p>
+
+<p>En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter
+cet étrange petit homme au sourire
+stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux
+d'un brillant de perle, et quand il dit à la
+pauvre lady Fermor, tout haut et devant
+tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de
+la musique, mais qu'elle raffolait des musiciens,
+on estima, en général, que la chiromancie
+est une science qu'il ne faut encourager
+qu'en <i>tête-à-tête</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait,
+rien de la malheureuse histoire de lady
+Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec
+un très grand intérêt, avait une vive curiosité
+de le voir lire dans sa main.</p>
+
+<p>Comme il éprouvait quelque pudeur à se
+mettre en avant, il traversa la pièce et s'approcha
+de l'endroit où lady Windermere était
+assise et, avec une rougeur, qui était un
+charme, lui demanda si elle pensait que
+M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, il s'occupera de vous, fit
+lady Windermere. C'est pour cela qu'il est
+ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des
+lions en représentation. Ils sautent dans des
+cerceaux, quand je le leur demande. Mais il
+faut auparavant que je vous prévienne que je
+dirai tout à Sybil. Elle vient luncher avec
+moi demain pour causer chapeaux, et si
+M. Podgers trouve que vous avez un mauvais
+caractère ou une tendance à la goutte,
+ou une femme qui vit à Bayswater<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, certainement
+je ne le lui laisserai pas ignorer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Quartier avoisinant au nord Kensington Park,
+habité par les femmes entretenues par l'aristocratie
+de Londres (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur sourit et hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil
+me connaît aussi bien que je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis un peu contrariée de vous
+entendre dire cela. La meilleure assise du
+mariage, c'est un malentendu mutuel... non,
+je ne suis pas du tout cynique. J'ai seulement
+de l'expérience, ce qui, cependant, est très
+souvent la même chose... M. Podgers, lord
+Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez
+dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé
+à l'une des plus jolies filles de Londres: il y
+a un mois que le <i>Morning Post</i> en a publié
+la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Chère lady Windermere, s'écria la marquise
+de Jedburgh, ayez l'obligeance de laisser
+M. Podgers s'arrêter ici une minute de
+plus. Il est en train de me dire que je monterai
+sur les planches et cela m'intéresse au
+plus au point.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je
+ne vais pas hésiter à vous l'enlever. Venez
+immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la
+main de lord Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite
+moue, comme elle se levait du canapé,
+s'il ne m'est pas permis de monter sur les
+planches, il me sera au moins permis d'assister
+au spectacle, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Nous allons tous assister
+à la séance, répliqua lady Windermere.
+Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous
+et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur
+est un de mes plus chers favoris.</p>
+
+<p>Mais quand M. Podgers vit la main de
+lord Arthur, il devint étrangement pâle et
+ne souffla mot.</p>
+
+<p>Un frisson sembla passer sur lui. Ses
+grands sourcils broussailleux furent saisis
+d'un tremblement convulsif du tic bizarre,
+irritant, qui le dominait, quand il était embarrassé.</p>
+
+<p>Alors, quelques grosses gouttes de sueur
+perlèrent sur son front jaune, comme une rosée
+empoisonnée et ses doigts gras devinrent
+froids et visqueux.</p>
+
+<p>Lord Arthur ne manqua pas de remarquer
+ces étranges signes d'agitation et, pour la
+première fois de sa vie, il éprouva de la
+peur. Son mouvement naturel fut de se sauver
+du salon, mais il se contint.</p>
+
+<p>Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il
+fût, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, M. Podgers, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendons tous, cria lady Windermere
+de son ton vif, impatient.</p>
+
+<p>Mais le chiromancien ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'Arthur va monter sur les
+planches, dit lady Jedburgh, et qu'après votre
+sortie M. Podgers a peur de le lui dire.</p>
+
+<p>Soudain M. Podgers laissa tomber la main
+droite de lord Arthur et empoigna fortement
+la gauche, se courbant si bas pour l'examiner
+que la monture d'or de ses lunettes sembla
+presque effleurer la paume.</p>
+
+<p>Un moment, son visage devint un masque
+blanc d'horreur, mais il recouvra bientôt son
+<i>sang-froid</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> et, regardant lady Windermere,
+lui dit avec un sourire forcé:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la main d'un charmant jeune
+Homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Certes oui, répondit lady Windermere,
+mais sera-t-il un mari charmant? Voilà ce
+que j'ai besoin de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jeunes gens charmants sont
+des maris charmants, reprit M. Podgers.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas qu'un mari doive être
+trop séduisant, murmura lady Jedburgh, d'un
+air pensif. C'est si dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop
+séduisants; s'écria lady Windermere. Mais
+ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a
+que les détails qui intéressent. Que doit-il arriver
+à lord Arthur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur
+doit faire un voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa lune de miel naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Et il perdra un parent.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh
+d'un ton apitoyé.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, pas sa soeur, répondit
+M. Podgers avec un geste de dépréciation de
+la main, un simple parent éloigné.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je suis cruellement désappointée,
+fit lady Windermere. Je n'ai absolument rien
+à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui
+de parents éloignés? Voilà des années
+que ce n'est plus la mode. Cependant,
+je suppose qu'elle fera bien d'acheter une
+robe de soie noire: cela sert toujours pour
+l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons
+souper. On a sûrement tout mangé là-bas,
+mais nous pourrons encore trouver du bouillon
+chaud. François faisait autrefois du bouillon
+excellent, mais maintenant il est si agité
+par la politique que je ne suis jamais certaine
+de rien avec lui. Je voudrais bien que le général
+Boulanger se tînt tranquille... Duchesse,
+je suis sûre que vous êtes fatiguée!</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, ma chère Gladys, répondit
+la duchesse en marchant vers la porte, je me
+suis beaucoup amusée et le chiropodist; je
+veux dire le chiromancien, est très amusant.
+Flora, où peut être mon éventail d'écaille de
+tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!...
+Et mon châle de dentelle?... Oh
+merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!</p>
+
+<p>Et la digne créature finit par descendre les
+escaliers sans avoir laissé plus de deux fois
+tomber son flacon d'odeur.</p>
+
+<p>Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était
+demeuré debout près de la cheminée avec le
+même sentiment de frayeur qui pesait sur lui,
+la même maladive préoccupation d'un avenir
+mauvais.</p>
+
+<p>Il sourit tristement à sa soeur comme elle
+glissa près de lui au bras de lord Plymdale,
+fort jolie dans son brocard rose garni de perles,
+et il entendit à peine lady Windermere,
+quand elle l'invita à la suivre. Il pensa à Sybil
+Merton et l'idée que quelque chose pourrait se
+placer entre eux remplit ses yeux de larmes.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que
+Némésis avait dérobé le bouclier de Pallas
+et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il
+paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect
+d'un marbre dans sa mélancolie.</p>
+
+<p>Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un
+jeune homme bien né et riche, une vie exquise
+affranchie de tous soucis avilissants,
+une vie d'une belle <i>insouciance</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> d'enfant,
+et maintenant, pour la première fois, il eut
+conscience du terrible mystère de la destinée,
+de l'effrayante idée du sort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!</p>
+
+<p>Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa
+main, en caractères qu'il ne pouvait lire mais
+qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque
+terrible secret de faute, quelque sanglant signe
+de crime!</p>
+
+<p>N'y avait-il nulle échappatoire?</p>
+
+<p>Ne sommes-nous que des pions d'échiquier
+que met en jeu une puissance invisible, que
+des vases que le potier modèle à sa guise pour
+l'honneur ou la honte?</p>
+
+<p>Sa raison se révolta contre cette pensée et
+pourtant il sentait que quelque tragédie était
+suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout
+d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable.</p>
+
+<p>Les acteurs sont vraiment des gens heureux;
+ils peuvent choisir de jouer soit la tragédie
+soit la comédie, de souffrir ou d'égayer,
+de faire rire ou de faire pleurer. Mais, dans la
+vie réelle, c'est bien différent.</p>
+
+<p>Bien des hommes et bien des femmes sont
+contraints de jouer des rôles auxquels rien ne
+les destinait. Nos Guildensterns nous jouent
+Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme
+un Prince Hal.</p>
+
+<p>Le monde est un théâtre, mais la pièce est
+déplorablement distribuée.</p>
+
+<p>Soudain M. Podgers entra dans le salon.</p>
+
+<p>A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa
+grasse figure sans distinction devint d'une
+couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux
+hommes se rencontrèrent et il y eut un moment
+de silence.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse a laissé ici un de ses gants,
+lord Arthur, et elle m'a demandé de le lui
+rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le
+vois sur le canapé!... Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Podgers, il faut que j'insiste
+pour que vous me donniez une réponse immédiate
+à une question que je vais vous poser.</p>
+
+<p>&mdash;A un autre moment, lord Arthur. La
+duchesse m'attend. Il faut que je la rejoigne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas
+si pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre,
+dit M. Podgers avec un sourire maladif.
+Le beau sexe est toujours impatient.</p>
+
+<p>Les lèvres fines, et comme ciselées de lord
+Arthur se plissèrent d'un dédain hautain.</p>
+
+<p>La pauvre duchesse lui semblait de si maigre
+importance en ce moment.</p>
+
+<p>Il traversa le salon et vint à l'endroit où
+M. Podgers était arrêté.</p>
+
+<p>Il lui tendit sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi
+la vérité. Je veux la connaître. Je ne suis
+pas un enfant.</p>
+
+<p>Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous
+ses lunettes d'or. Il se porta d'un air gêné
+d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts
+jouaient nerveusement avec une chaîne de
+montre étincelante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu
+dans votre main, lord Arthur, quelque chose
+de plus que ce que je vous ai dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous avez vu quelque chose
+de plus et j'insiste pour que vous me disiez
+ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de
+cent livres.</p>
+
+<p>Les yeux verts étincelèrent une minute,
+puis redevinrent sombres.</p>
+
+<p>&mdash;Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cent guinées. Je vous enverrai un
+chèque demain. Quel est votre club?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en
+ai pas en ce moment, mais mon adresse est...
+Permettez-moi de vous donner ma carte.</p>
+
+<p>Et tirant de la poche de son veston un morceau
+de carton doré sur tranche, M. Podgers
+le tendit avec un salut profond à lord Arthur
+qui lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+MR SEPTIMUS R PODGERS.<br>
+CHIROMANCIEN<br>
+<i>103a West Moon street</i>
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers
+d'un ton mécanique, et je fais une réduction
+pour les familles.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant
+très pâle et lui tendant la main.</p>
+
+<p>M. Podgers regarda autour de lui d'un coup
+d'oeil nerveux et fit retomber la lourde <i>portière</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>
+sur la porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur.
+Vous feriez mieux de vous asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchez, monsieur, cria de nouveau
+lord Arthur frappant du pied avec colère sur
+le parquet ciré.</p>
+
+<p>M. Podgers sourit, sortit de sa poche une
+petite loupe à verre grossissant et l'essuya
+soigneusement avec son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout à fait prêt, dit-il.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Dix minutes plus tard, le visage blanc de
+terreur, les yeux affolés de chagrin, lord Arthur
+Savile se précipitait hors de Bentinck
+House.</p>
+
+<p>Il se fit un chemin à travers la cohue des
+valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient
+autour du grand pavillon à colonnades.</p>
+
+<p>Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que
+ce fût.</p>
+
+<p>La nuit était très froide et les becs de gaz,
+autour du square, scintillaient et vacillaient
+sous les coups de fouet du vent, mais ses
+mains avaient une chaleur de fièvre et ses
+tempes brûlaient comme du feu.</p>
+
+<p>Il allait et venait, presque avec la démarche
+d'un homme ivre.</p>
+
+<p>Un agent de police le regarda avec curiosité,
+comme il passait, et un mendiant, qui
+se détacha d'un pas de porte pour lui demander
+l'aumône, recula d'effroi en voyant un
+malheur plus grand que le sien.</p>
+
+<p>Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous
+un réverbère et regarda ses mains. Il crut
+voir la tache de sang qui les souillait et un
+faible cri jaillit de ses lèvres tremblantes.</p>
+
+<p>Assassin! voilà ce que le chiromancien y
+avait vu. Assassin! La nuit même semblait le
+savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles.
+Les coins sombres des rues étaient pleins
+de cette accusation. Elle grimaçait à ses yeux
+aux toits des maisons.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois
+sombre semblait le fasciner. Il s'appuya aux
+grilles d'un air las, refroidissant ses tempes
+à l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur
+des arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! Assassin! répéta-t-il comme
+si la réitération de l'accusation pouvait obscurcir
+le sens du mot.</p>
+
+<p>Le son de sa propre voix le fit frissonner et,
+pourtant, il souhaitait presque que l'écho
+l'entendit et réveillât de ses rêves la cité endormie.
+Il sentait un désir d'arrêter le passant
+de hasard et de tout lui dire.</p>
+
+<p>Puis, il erra autour d'Oxford-street dans
+des ruelles étroites et honteuses.</p>
+
+<p>Deux femmes aux faces peintes le raillèrent,
+comme il passait.</p>
+
+<p>D'une cour sombre arriva à lui un bruit de
+jurons et de gifles, suivi de cris perçants et,
+pressés pêle-mêle sous une porte humide et
+glaciale, il vit les dos voûtés et les corps usés
+de la pauvreté et de la vieillesse.</p>
+
+<p>Une étrange pitié s'empara de lui.</p>
+
+<p>Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils
+prédestinés à leur sort, comme lui au sien?
+N'étaient-ils comme lui que les marionnettes
+d'un guignol monstrueux?</p>
+
+<p>Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais
+la comédie de la souffrance qui le frappa, son
+inutilité absolue, son grotesque manque de
+sens. Que tout lui parut incohérent, dépourvu
+d'harmonie! Il était stupéfait de la discordance
+qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de
+notre temps et les faits réels de l'existence.</p>
+
+<p>Il était encore très jeune.</p>
+
+<p>Quelque temps après, il se trouva en face
+de Marylebone Church.</p>
+
+<p>La chaussée silencieuse semblait un long
+ruban d'argent pâli, moucheté ici et là par les
+arabesques sombres d'ombres mouvantes.</p>
+
+<p>Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne
+des becs de gaz vacillants et devant une petite
+maison entourée de murs stationnait un
+fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le
+siège.</p>
+
+<p>Lord Arthur marcha à pas rapide dans la
+direction de Portland Place, regardant à chaque
+instant autour de lui comme s'il craignait
+d'être suivi.</p>
+
+<p>Au coin de Rich-Street, deux hommes
+étaient arrêtés et lisaient une petite affiche
+sur une palissade.</p>
+
+<p>Un étrange sentiment de curiosité agit sur
+lui et il traversa la rue dans cette direction.</p>
+
+<p>Comme il approchait, le mot <i>assassin</i> en
+lettres noires lui heurta l'oeil.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta
+aux joues.</p>
+
+<p>C'était un avis officiel offrant une récompense
+à qui fournirait des renseignements
+propres à faciliter l'arrestation d'un homme,
+de taille moyenne, entre trente et quarante
+ans, portant un chapeau mou à rebords relevés,
+une veste noire et des pantalons de toile
+de coton rayée. Cet homme avait une cicatrice
+sur la joue droite.</p>
+
+<p>Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut
+encore.</p>
+
+<p>Il se demanda si l'homme serait arrêté et
+comment il avait reçu cette écorchure.</p>
+
+<p>Peut-être un jour son nom serait-il placardé
+de la sorte sur les murailles de Londres? Un
+jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à prix.</p>
+
+<p>Cette pensée le rendit malade d'horreur.</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Il savait à peine où il se trouvait.</p>
+
+<p>Il avait un souvenir vague d'avoir erré à
+travers un labyrinthe de maisons sordides, de
+s'être perdu dans un gigantesque fouillis de
+rues sombres et l'aurore commençait à poindre
+quand enfin il reconnut qu'il était dans
+Picadilly-Circus.</p>
+
+<p>Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra
+les grandes voitures de roulage qui se
+rendaient à Covent-Garden.</p>
+
+<p>Les charretiers en blouse blanche, aux agréables
+figures bronzées par le soleil, aux incultes
+cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement
+le pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant
+tantôt les uns tantôt les autres.</p>
+
+<p>Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef
+de file d'un attelage, était huché un garçon
+joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau
+rabattu, s'accrochant d'une poigne ferme
+à la crinière et riant aux éclats.</p>
+
+<p>Dans la clarté matinale, les grands tas de
+légumes se détachaient comme des blocs de
+jade verts sur les pétales roses de quelque rose
+merveilleuse.</p>
+
+<p>Lord Arthur éprouva un sentiment de
+curiosité vive, sans qu'il pût dire pourquoi.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose dans la délicate
+joliesse de l'aube qui lui semblait d'une inexprimable
+émotion et il pensa à tous les jours
+qui naissent en beauté et se couchent en tempête.</p>
+
+<p>Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur
+grossière belle humeur, leur allure nonchalante,
+quel étrange Londres ils voyaient! un
+Londres libéré des crimes de la nuit et de la
+fumée du jour, une cité pâle, fantômale, une
+ville désolée de tombes.</p>
+
+<p>Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils
+savaient quelque chose de ses splendeurs et
+de ses hontes, de ses joies fières et si belles
+de couleur, de son horrible faim, et de tout
+ce qui s'y brasse et s'y ruine du matin au
+soir.</p>
+
+<p>Probablement, c'était seulement pour eux
+un débouché, un marché où ils portaient leurs
+produits pour les vendre et où ils ne séjournaient
+au plus que quelques heures, laissant
+à leur départ les rues toujours silencieuses,
+les maisons toujours endormies.</p>
+
+<p>Il eut du plaisir à les voir passer.</p>
+
+<p>Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros
+souliers à clous, leur démarche de lourdauds,
+ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.</p>
+
+<p>Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec
+la Nature et qu'elle leur avait enseigné la
+Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient d'ignorance.</p>
+
+<p>Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel
+était d'un bleu évanescent et les oiseaux commençaient
+à gazouiller dans les jardins.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi
+et le soleil de la méridienne se tamisait à travers
+les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.</p>
+
+<p>Il se leva et regarda par la fenêtre.</p>
+
+<p>Un vague brouillard de chaleur était suspendu
+sur la grande ville et les toits des maisons
+ressemblaient à de l'argent terni.</p>
+
+<p>Dans les verts tremblotants du square au-dessous,
+quelques enfants se poursuivaient
+comme des papillons blancs, et les trottoirs
+étaient encombrés de gens qui se rendaient
+au Park.</p>
+
+<p>Jamais la vie ne lui avait semblé si belle.
+Jamais le mal et son domaine ne lui avaient
+semblé si loin de loi.</p>
+
+<p>Alors son valet de chambre lui apporta une
+tasse de chocolat sur un plateau.</p>
+
+<p>Quand il l'eut bue, il écarta une lourde
+<i>portière</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> de peluche couleur pêche, et passa
+dans la salle de bains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>La lumière glissait doucement d'en haut à
+travers de minces plaques d'onyx transparent
+et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le
+faible éclat de la pierre de lune.</p>
+
+<p>Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à
+ce que les froids bouillons touchèrent sa gorge
+et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement
+sa tête sous l'eau, comme s'il voulait se purifier
+de la souillure de quelque honteux souvenir.</p>
+
+<p>Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque
+apaisé. Le bien-être physique, qu'il avait
+ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent
+pour les natures supérieurement façonnées,
+car les sens, comme le feu, peuvent
+purifier aussi bien que détruire.</p>
+
+<p>Après déjeuner, il s'allongea sur un divan
+et alluma une cigarette.</p>
+
+<p>Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux
+brocard très fin, il y avait une grande photographie
+de Sybil Merton, telle qu'il l'avait
+vue, la première fois, au bal de lady Noël.</p>
+
+<p>La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait
+légèrement de côté, comme si la gorge
+mince et frêle, le col de roseau avaient peine
+à supporter le poids de tant de beauté. Les
+lèvres étaient légèrement entr'ouvertes et
+semblaient faites pour une douce musique
+et, dans ses yeux rêveurs, on lisait les
+étonnements de la plus tendre pureté virginale.</p>
+
+<p>Moulée dans son costume de <i>crêpe de chine</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>
+moelleux, un grand éventail de feuillage à la
+main, on eût dit d'une de ces délicates petites
+figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers
+qui avoisinent Tanagra et il y avait dans
+sa pose et dans son attitude quelques traits
+de la grâce grecque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Pourtant, elle n'était pas <i>petite</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Elle était simplement parfaitement proportionnée,
+chose rare à un âge où tant de femmes
+sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.</p>
+
+<p>En la contemplant en ce moment, lord
+Arthur fut rempli de celle terrible pitié qui
+naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec
+le <i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tête
+serait une trahison pareille à celle de Judas,
+un crime pire que tous ceux qu'ont jamais
+rêvé les Borgia.</p>
+
+<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand
+à tout moment il pourrait être appelé à accomplir
+l'épouvantable prophétie écrite dans
+sa main? Quelle vie mènerait-il aussi longtemps
+que le destin tiendrait cette terrible
+fortune dans ses balances?</p>
+
+<p>A tout prix, il fallait retarder le mariage.
+Il y était tout à fait résolu.</p>
+
+<p>Bien qu'il aimât ardemment cette jeune
+fille, bien que le seul contact de ses doigts
+quand ils étaient assis l'un près de l'autre,
+fit tressaillir tous les nerfs de son corps d'une
+joie exquise, il n'en reconnut pas moins clairement
+où était son devoir et eut pleine conscience
+de ce fait qu'il n'avait pas le droit de
+l'épouser jusqu'à ce qu'il eût commis le meurtre.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait se présenter devant
+les autels avec Sybil Merton et remettre sa
+vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans
+crainte de mal agir.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans ses
+bras, sachant qu'elle n'aurait jamais à courber
+sa tête sous la honte.</p>
+
+<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le plus tôt
+serait le meilleur pour tous deux.</p>
+
+<p>Bien des gens dans sa situation auraient
+préféré le sentier fleuri du plaisir aux montées
+escarpées du devoir; mais lord Arthur
+était trop consciencieux pour placer le plaisir
+au-dessus des principes.</p>
+
+<p>Dans son amour, il n'y avait plus qu'une
+simple passion et Sybil était pour lui le symbole
+de tout ce qu'il y a de bon et de noble.</p>
+
+<p>Un moment, il éprouva une répugnance
+naturelle contre l'oeuvre qu'il était appelé à
+accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça.
+Son coeur lui dit que ce n'était pas là un
+crime, mais un sacrifice: sa raison lui rappela
+que nulle autre issue ne lui était ouverte.
+Il fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui
+et vivre pour les autres et, si terrible, sans
+nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à
+lui, pourtant il savait qu'il ne devait pas
+laisser l'égoïsme triompher de l'amour, tôt
+ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre
+ce même problème: la même question est
+posée à chacun de nous.</p>
+
+<p>Pour lord Arthur, elle se posa de bonne
+heure dans la vie, avant que son caractère
+ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de
+l'âge mûr, ou que son coeur fût corrodé par
+l'égoïsme superficiel et élégant de notre époque,
+et il n'hésita pas à faire son devoir.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui aussi, il n'était pas
+un simple rêveur, un dilettante oisif. S'il eût
+été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis
+que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il
+était essentiellement pratique. Pour lui, la
+vie c'était l'action, plutôt que la pensée.</p>
+
+<p>Il possédait ce don rare entre tous, le sens
+commun.</p>
+
+<p>Les sensations cruelles et violentes de la
+soirée de la veille s'étaient maintenant tout
+à fait effacées et c'était presque avec un sentiment
+de honte qu'il songeait à sa marche
+folle, de rue en rue, à sa terrible agonie émotionnelle.</p>
+
+<p>La sincérité même de ses souffrances les
+faisait maintenant passer à ses yeux pour
+inexistantes.</p>
+
+<p>Il se demandait comment il avait pu être
+assez fou pour déclamer et extravaguer contre
+l'inévitable.</p>
+
+<p>La seule question, qui paraissait le troubler,
+était comment il viendrait à bout de sa
+tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce
+fait que le meurtre, comme les religions du
+monde païen, exige une victime, aussi bien
+qu'un prêtre.</p>
+
+<p>N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis,
+et, d'ailleurs, il sentait que ce n'était
+pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
+quelque haine personnelles; la mission dont
+il était chargé était d'une grande et grave solennité.</p>
+
+<p>En conséquence, il dressa une liste de ses
+amis et de ses parents sur un feuillet de block-notes
+et, après un soigneux examen, se décida
+en faveur de lady Clementina Beauchamp,
+une chère vieille dame qui habitait Curzon-Street
+et était sa propre cousine au second
+degré du côté de sa mère.</p>
+
+<p>Il avait toujours aimé lady Clem, comme
+tout le monde l'appelait, et comme il était
+riche lui-même, ayant pris possession de
+toute la fortune de lord Rugby, lors de sa
+majorité, il n'était pas possible qu'il résultât
+pour lui de sa mort quelque méprisable avantage
+d'argent.</p>
+
+<p>En réalité, plus il pensait à la question,
+plus lady Clem lui paraissait la personne
+qu'il convenait de choisir et songeant que tout
+délai était une mauvaise action à l'égard de
+Sybil, il se résolut à s'occuper tout de suite
+de ses préparatifs.</p>
+
+<p>La première chose à faire, certes, c'était de
+régler avec le chiromancien.</p>
+
+<p>Il s'assit donc devant un petit bureau de
+Sheraton, qui était devant la fenêtre, et remplit
+un chèque de 100 livres payable à l'ordre
+de M. Septimus Podgers. Puis, le mettant
+dans une enveloppe, il dit à son domestique
+de le porter à West-Moon-street.</p>
+
+<p>Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler
+son coupé et s'habilla pour sortir.</p>
+
+<p>Comme il quittait sa chambre, il jeta un
+regard à la photographie de Sybil Merton et
+jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait
+toujours ignorer ce qu'il faisait pour l'amour
+d'elle et qu'il garderait le secret de son sacrifice
+à jamais enseveli dans son coeur.</p>
+
+<p>Dans sa route pour Buckingham club, il
+s'arrêta chez une fleuriste et envoya à Sybil
+une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales
+blancs et aux pistils ressemblant à des
+yeux de faisan.</p>
+
+<p>En arrivant au club, il se rendit tout droit
+à la bibliothèque, sonna la clochette et demanda
+au garçon de lui apporter un soda citron
+et un livre de toxicologie.</p>
+
+<p>Il avait définitivement arrêté que le poison
+était le meilleur instrument à adopter pour
+son ennuyeuse besogne.</p>
+
+<p>Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte
+de violence personnelle et, en outre, il était
+très soucieux de ne tuer lady Clementina par
+aucun moyen qui pût attirer l'attention publique,
+car il avait en horreur l'idée de devenir
+lion du jour chez lady Windermere ou de
+voir son nom figurer dans les entrefilets des
+journaux que lisent les gens du commun.</p>
+
+<p>Il avait aussi à tenir compte du père et de
+la mère de Sybil qui appartenaient à un monde
+un peu démodé et pourraient s'opposer au mariage
+s'il se produisait quelque chose d'analogue
+à un scandale, bien qu'il fût assuré que
+s'il leur faisait connaître tous les faits de la
+cause, ils seraient les premiers à apprécier les
+motifs qui lui dictaient sa conduite.</p>
+
+<p>Il avait donc toute raison pour se décider
+en faveur du poison. Il était sans danger, sûr,
+sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes
+pénibles pour lesquelles, comme beaucoup
+d'Anglais, il avait une aversion enracinée.</p>
+
+<p>Cependant, il ne connaissait absolument rien
+de la science des poisons et, comme le valet
+de pied semblait tout à fait incapable de trouver
+dans la bibliothèque autre chose que le <i>Ruff's
+Guide</i> et le <i>Baily's Magasine</i>, il examina lui-même
+les rayons chargés de livres et finit par
+mettre la main sur une édition très bien reliée
+de la <i>Pharmacopée</i> et un exemplaire de
+la <i>Toxicologie</i> d'Erskine, édité par Mathew
+Reid, président du collège royal des médecins
+et l'un des plus anciens membres du Buckingham-club,
+où il fut jadis élu par confusion
+avec un autre candidat, contre-temps qui
+avait si fort mécontenté le comité que lorsque
+le personnage réel se présenta, il le blackboula
+à l'unanimité.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut très fort déconcerté par
+les termes techniques employés par les deux
+livres.</p>
+
+<p>Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé
+plus d'attention à ses études à Oxford,
+quand dans le second volume d'Erskine, il
+trouva un exposé très intéressant et très complet
+des propriétés de l'aconit, écrit dans l'anglais
+le plus clair.</p>
+
+<p>Il lui parut que c'était tout à fait là le poison
+qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat
+dans ses effets.</p>
+
+<p>Il ne causait pas de douleurs et pris sous
+la forme d'une capsule de gélatine, mode d'emploi
+recommandé par sir Mathew, il n'avait
+rien de désagréable au goût.</p>
+
+<p>En conséquence, il prit note sur son poignet
+de chemise de la dose nécessaire pour
+amener la mort, remit les livres en place
+et remonta Saint-James street jusque chez
+Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.</p>
+
+<p>M. Pestle, qui servait toujours en personne
+ses clients de l'aristocratie, fut fort surpris
+de la commande et d'un ton très déférent,
+murmura quelque chose sur la nécessité d'une
+ordonnance du médecin. Cependant, aussitôt
+que lord Arthur lui eut expliqué que c'était
+pour l'administrer à un grand chien de Norvège
+dont il était obligé de se défaire parce
+qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il
+avait deux fois tenté de mordre son cocher
+au gras de la jambe, il parut pleinement satisfait,
+félicita lord Arthur de son étonnante
+connaissance de la toxicologie et exécuta immédiatement
+la prescription.</p>
+
+<p>Lord Arthur mit la capsule dans une jolie
+<i>bonbonnière</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> d'argent qu'il vit à une vitrine
+de boutique de Bond street, jeta la vilaine
+boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez
+lady Clementina.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>monsieur le mauvais sujet</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,
+lui cria la vieille dame comme il entrait dans
+son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu
+me voir tous ces temps-ci?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un
+moment à moi, répliqua lord Arthur avec un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous voulez dire que
+vous passez toutes vos journées avec miss
+Sybil Merton à acheter des <i>chiffons</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> et à dire
+des bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi
+les gens font tant d'embarras pour se marier.
+De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé
+de tant nous afficher et de tant parader, en
+public et en particulier, pour une chose de ce
+Genre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil
+depuis vingt-quatre heures, lady Clem. Autant
+que je sache, elle appartient entièrement
+à ses couturières.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Et c'est là la seule raison qui
+vous amène chez une vieille femme laide
+comme moi. Je m'étonne que vous autres
+hommes vous ne sachiez pas prendre congé.
+<i>On a fait des folies pour moi</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et me voici
+pauvre créature rhumatisante avec un faux
+chignon et une mauvaise santé! Eh bien! si
+ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie
+les pires romans français qu'elle peut
+trouver, je ne sais plus ce que je pourrais
+faire de mes journées. Les médecins ne servent
+guère qu'à tirer des honoraires de leurs
+clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma
+maladie d'estomac.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je vous ai apporté un remède pour elle,
+lady Clem, fit gravement lord Arthur. C'est
+une chose merveilleuse inventée par un
+Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que j'aime les inventions
+américaines. Je suis même certaine de ne pas
+les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans
+américains et c'étaient de vraies insanités.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité,
+lady Clem. Je vous assure que c'est un remède
+radical. Il faut me promettre d'en essayer.</p>
+
+<p>Et lord Arthur tira de sa poche la petite
+bonbonnière et la tendit à lady Clementina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette bonbonnière est délicieuse,
+Arthur. C'est un vrai cadeau. Voilà qui est
+vraiment gentil de votre part... Et voici le
+remède merveilleux... Cela a tout l'air d'un
+bonbon. Je vais le prendre immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord
+Arthur s'emparant de sa main, il ne faut rien
+faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique.
+Si vous la prenez sans avoir
+mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun
+bien. Attendez d'avoir une crise et alors
+ayez-y recours. Vous serez surprise du résultat.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais aimé de prendre cela tout de
+suite, dit lady Clementina en regardant à
+la lumière la petite capsule transparente avec
+sa bulle flottante d'aconitine liquide. Je suis
+sûre que c'est délicieux. Je vous l'avoue,
+tout en détestant les docteurs, j'adore les
+médecines. Cependant, je la garderai jusqu'à
+ma prochaine crise.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand surviendra cette crise? demanda
+lord Arthur avec empressement, sera-ce
+bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant une semaine, j'espère. J'ai
+passé hier une fort mauvaise journée, mais
+on ne sait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûre alors d'avoir une crise
+avant la fin du mois, lady Clem?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains. Mais comme vous me montrez
+de la sympathie aujourd'hui, Arthur!
+Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous
+fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut
+vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, des
+gens qui n'ont pas des conversations folichonnes
+et je sens que si je ne fais pas une
+sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable
+de me tenir éveillée pendant le dîner.
+Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon affection
+et grand merci à vous pour votre remède
+américain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oublierez pas de le prendre, lady
+Clem, n'est-ce pas? dit lord Arthur en se
+dressant de sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud.
+Je trouve que c'est fort gentil à vous de songer
+à moi. Je vous écrirai et je vous dirai
+s'il me faut d'autres globules.</p>
+
+<p>Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina,
+plein d'entrain, et avec un sentiment
+de grand réconfort.</p>
+
+<p>Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton.
+Il lui dit qu'il se trouvait soudainement
+dans une position horriblement difficile où
+ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient
+de reculer. Il lui dit qu'il fallait reculer le
+mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses
+embarras, il n'avait pas sa liberté.</p>
+
+<p>Il la supplia d'avoir confiance en lui et de
+ne pas douter de l'avenir. Tout irait bien,
+mais la patience était nécessaire.</p>
+
+<p>La scène avait lieu dans la serre de la maison
+de M. Merton à Park Lane où lord Arthur
+avait dîné comme d'habitude.</p>
+
+<p>Sybil n'avait jamais paru plus heureuse,
+et, un moment, lord Arthur avait été tenté
+de se conduire comme un lâche, d'écrire à
+lady Clémentina au sujet du globule et de
+laisser le mariage s'accomplir, comme s'il
+n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.</p>
+
+<p>Cependant, son bon naturel s'affirma bien
+vite, et, même quand Sybil se renversa en
+pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.</p>
+
+<p>La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait
+aussi touché sa conscience. Il sentit que faire
+naufrager une si belle vie pour quelques mois
+de plaisir serait vraiment une vilaine chose.</p>
+
+<p>Il demeura avec Sybil jusque vers minuit,
+la réconfortant et en étant à son tour réconforté
+et, le lendemain de bonne heure, il partit
+pour Venise après avoir écrit à M. Merton
+une lettre virile et ferme au sujet de l'ajournement
+nécessaire du mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton
+qui venait d'arriver de Corfou dans son
+yacht.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens passèrent ensemble
+une charmante quinzaine.</p>
+
+<p>Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient
+ça et là par les canaux verts dans leur
+longue gondole noire. L'après-midi, ils recevaient
+d'habitude des visites sur le yacht et,
+le soir, ils dînaient chez Florian et fumaient
+d'innombrables cigarettes sur la Piazza.</p>
+
+<p>Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord
+Arthur n'était pas heureux.</p>
+
+<p>Chaque jour, il étudiait dans le <i>Times</i>
+la «colonne des décès», s'attendant à y
+voir la nouvelle de la mort de lady Clementina,
+mais tous les jours il avait une déception.</p>
+
+<p>Il se prit à craindre que quelque accident
+ne lui fût arrivé et regretta maintes fois, de
+l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand
+elle avait été si désireuse d'en expérimenter
+les effets.</p>
+
+<p>Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour,
+de confiance et de tendresse, étaient
+souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait
+qu'il était séparé d'elle à jamais.</p>
+
+<p>Après une quinzaine de jours, lord Surbiton
+fut las de Venise et se résolut de courir le
+long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il
+avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses
+dans le Pinetum.</p>
+
+<p>Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de
+l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup,
+lui persuada enfin que, s'il continuait
+à résider à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui;
+et, le quinzième jour au matin, ils mirent
+à la voile par un fort vent du nord-est et
+une mer un peu agitée.</p>
+
+<p>La traversée fut agréable.</p>
+
+<p>La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs
+sur les joues de lord Arthur, mais après
+le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses
+préoccupations au sujet de lady Clementina
+et en dépit des remontrances de Surbiton, il
+prit le train pour Venise.</p>
+
+<p>Quand il débarqua de sa gondole sur les
+degrés de l'hôtel, le propriétaire vint au devant
+de lui avec un amoncellement de télégrammes.</p>
+
+<p>Lord Arthur les lui arracha dans les mains
+et les ouvrit en les décachetant d'un geste
+brusque.</p>
+
+<p>Tout avait réussi.</p>
+
+<p>Lady Clementina était morte subitement
+dans la nuit cinq jours avant.</p>
+
+<p>La première pensée de lord Arthur fut pour
+Sybil et il lui envoya un télégramme pour
+lui annoncer son retour immédiat pour Londres.</p>
+
+<p>Ensuite, il ordonna à son valet de chambre
+de préparer ses bagages pour le rapide du
+soir, quintupla le paiement de ses gondoliers
+et monta l'escalier de sa chambre d'un pas
+léger et d'un coeur raffermi.</p>
+
+<p>Trois lettres l'y attendaient.</p>
+
+<p>L'une était de Sybil, pleine de sympathie et
+de condoléances; les autres de la mère d'Arthur
+et de l'avoué de lady Clementina.</p>
+
+<p>La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec
+la duchesse, le soir qui avait précédé sa mort.
+Elle avait charmé tout le monde par son humour
+et son <i>esprit</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, mais elle s'était retirée
+d'un peu bonne heure, en se plaignant de
+souffrir de l'estomac.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Au matin, on l'avait trouvée morte dans son
+lit, sans qu'elle parût avoir aucunement souffert.</p>
+
+<p>Sir Mathew Reid avait été appelé alors,
+mais il n'y avait plus rien à faire et, dans les
+délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp
+Chalcote.</p>
+
+<p>Peu de jours avant sa mort, elle avait fait
+son testament. Elle laissait à lord Arthur sa
+petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
+ses effets personnels, sa galerie de peintures
+à l'exception de sa collection de miniatures
+qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret
+Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle
+léguait à Sybil Merton.</p>
+
+<p>L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur;
+mais M. Mansfield, l'avoué, était très désireux
+que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il
+lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup
+de dettes à payer et que lady Clementina
+n'avait jamais tenu ses comptes en règle.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut très touché du bon souvenir
+de lady Clementina et pensa que M. Podgers
+avait vraiment assumé une lourde responsabilité
+dans cette affaire.</p>
+
+<p>Son amour pour Sybil, cependant, dominait
+tout autre émotion et la conscience, qu'il avait
+fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.</p>
+
+<p>En arrivant à Charing Cross, il se sentit
+tout à fait heureux.</p>
+
+<p>Les Merton le reçurent très affectueusement,
+Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait
+pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux,
+et le mariage fut fixé au 7 juin.</p>
+
+<p>La vie lui paraissait encore une fois belle
+et brillante et toute son ancienne joie renaissait
+pour lui.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, il inventoriait sa maison
+de Curzon street avec l'avoué de lady
+Clementina et Sybil, brûlant des paquets de
+lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres
+vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain
+un petit cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;-Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord
+Arthur levant la tête de son travail et souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jolie petite <i>bonbonnière</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'argent.
+Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous?
+Les améthystes ne me siéront pas, je le crois,
+jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.</p>
+
+<p>Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite
+monta à ses joues.</p>
+
+<p>Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et
+ce lui sembla une curieuse coïncidence que
+Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé
+toutes ces angoisses, fût la première à les lui
+rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous.
+C'est moi-même qui l'ai donné à la pauvre
+lady Clem.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le
+<i>bonbon</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>? Je ne savais pas que lady Clementina
+aimât les douceurs: je la croyais beaucoup
+trop intellectuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur devint terriblement pâle et
+une horrible idée lui traversa l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>bonbon</i>, Sybil! Que voulez-vous dire?
+demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît
+vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie
+de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme
+vous pâlissez!</p>
+
+<p>Lord Arthur bondit à travers le salon et
+saisit la bonbonnière.</p>
+
+<p>La pilule couleur d'ambre y était avec son
+globule de poison.</p>
+
+<p>Malgré tout, lady Clementina était morte de
+sa mort naturelle.</p>
+
+<p>La secousse de cette découverte fut presque
+au-dessus des forces de lord Arthur.</p>
+
+<p>Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur
+le canapé avec un cri de désespoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Merton fut très navré du second ajournement
+du mariage et lady Julia, qui avait
+déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce
+qu'elle put pour amener Sybil à une rupture.</p>
+
+<p>Si tendrement cependant que Sybil aimât
+sa mère, elle avait fait don de toute sa vie en
+accordant sa main à lord Arthur et rien de ce
+que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler
+dans sa foi.</p>
+
+<p>Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des
+jours pour se remettre de sa cruelle déception
+et, quelque temps, ses nerfs furent complètement
+détraqués.</p>
+
+<p>Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit
+bientôt et son esprit sain et pratique ne lui
+permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite
+à tenir.</p>
+
+<p>Puisque le poison avait fait une faillite si
+complète, la chose qu'il convenait d'employer
+était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.</p>
+
+<p>En conséquence, il examina à nouveau la
+liste de ses amis et de ses parents et, après de
+sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter
+son oncle, le doyen de Chichester.</p>
+
+<p>Le doyen, qui était un homme de beaucoup
+de culture et de savoir, raffolait des horloges.
+Il avait une merveilleuse collection d'appareils
+à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe
+siècle jusqu'à nos jours. Il parut à lord Arthur
+que ce dada du bon doyen lui fournissait une
+excellente occasion de mener à bien ses plans.</p>
+
+<p>Mais se procurer une machine explosive
+était naturellement un tout autre problème.</p>
+
+<p>Le <i>London Directory</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> ne lui donnait aucun
+renseignement à ce sujet et il pensa qu'il
+lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations
+à Scotland Yard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Là on n'est jamais
+informé des faits et gestes du parti de la dynamite
+qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore
+n'en sait-on jamais bien long là-dessus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'équivalent de notre Bottin pour le commerce
+anglais. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> La préfecture de police. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<p>Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune
+Russe de tendances très révolutionnaires, qu'il
+avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady
+Windermere.</p>
+
+<p>Le comte Rouvaloff passait pour écrire une
+vie de Pierre le Grand. Il était venu en Angleterre
+sous prétexte d'y étudier les documents
+relatifs au séjour du Tzar dans ce pays
+en qualité de charpentier de marine; mais
+généralement on le soupçonnait d'être un
+agent nihiliste et il n'y avait nul doute que
+l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon
+oeil sa présence à Londres.</p>
+
+<p>Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait
+l'homme qui convenait à ses desseins, et un
+matin, il poussa jusqu'à son logement à
+Bloomsbury pour lui demander son avis et
+son concours.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc que vous songez, à vous occuper
+sérieusement de politique, dit le comte
+Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé
+l'objet de sa démarche.</p>
+
+<p>Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades,
+de quelque genre que ce fût, se crut
+obligé de lui expliquer que les questions sociales
+n'avaient pas le moindre intérêt pour lui
+et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une
+affaire purement familiale et qui ne concernait
+que lui-même.</p>
+
+<p>Le comte Rouvaloff le considéra quelques
+instants avec surprise.</p>
+
+<p>Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux,
+il écrivit une adresse sur un morceau de papier,
+signa de ses initiales et le tendit à lord
+Arthur à travers la table.</p>
+
+<p>&mdash;Scotland Yard donnerait gros pour connaître
+cette adresse, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en
+éclatant de rire.</p>
+
+<p>Et, après avoir chaleureusement secoué la
+main du jeune Russe, il se précipita en bas
+de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher
+de le conduire à Soho square.</p>
+
+<p>Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à
+ce qu'il arriva à une place que l'on appelle
+Bayle's court. Il passa sous le viaduc et
+se trouva dans un curieux <i>cul-de-sac</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui paraissait
+occupé par une buanderie française.
+D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes
+s'allongeait chargé de linge et, dans l'air
+du matin, il y avait une ondulation de toiles
+Blanches.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir
+et frappa à une petite maison verte.</p>
+
+<p>Après quelque attente, durant laquelle toutes
+les fenêtres de la cour se peuplèrent de têtes
+qui paraissaient et disparaissaient, la porte
+fut ouverte par un étranger, d'allure assez
+rude, qui lui demanda en très mauvais anglais
+ce qu'il désirait.</p>
+
+<p>Lord Arthur lui tendit le papier que lui
+avait donné le comte Rouvaloff.</p>
+
+<p>Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea
+lord Arthur à pénétrer dans une très
+petite salle au rez-de-chaussée, en façade.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, Herr Winckelkopf,
+comme on l'appelait en Angleterre, fit en hâte
+son entrée dans la salle, une serviette souillée
+de taches de vin à son cou et une fourchette
+à la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en
+s'inclinant, m'a donné une introduction près
+de vous et je suis très désireux d'avoir avec
+vous un court entretien pour une question
+d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith
+et j'ai besoin que vous me fournissiez une
+horloge explosive.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de vous recevoir, lord Arthur,
+répliqua le malicieux petit Allemand en éclatant
+de rire. Ne me regardez donc pas d'un
+air si alarmé. C'est mon devoir de connaître
+tout le monde et je me souviens de vous
+avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère
+que sa Grâce est bien portante. Voulez-vous
+venir vous asseoir à côté de moi, tandis
+que je finis de déjeuner? J'ai un excellent
+<i>pâté</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> et mes amis sont assez bons pour dire
+que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun
+de ceux qu'on peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> En français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa
+surprise d'avoir été reconnu, il se trouvait assis
+dans l'arrière-salle, buvait à petits traits
+le plus délicieux Marcobrünner dans une coupe
+jaune pâle marquée aux monogrammes impériaux
+et bavardait de la façon la plus amicale
+qu'il fût possible avec le fameux conspirateur.</p>
+
+<p>&mdash;Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf,
+ne sont pas de très bons articles
+pour l'exportation à l'étranger, même lorsque
+l'on réussit à les faire passer à la douane.
+Le service des trains est si irrégulier que,
+d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées
+à destination. Si, cependant, vous avez
+besoin de quelqu'un de ces engins pour un
+usage intérieur, je puis vous fournir un excellent
+article et vous garantir que vous serez
+satisfait du résultat. Puis-je vous demander
+à quel usage vous le destinez. Si c'est pour
+la police ou pour quelqu'un qui touche en
+quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis
+désolé, mais je ne puis rien faire pour vous.
+Les détectives anglais sont vraiment nos
+meilleurs amis. J'ai toujours constaté qu'en
+tenant compte de leur stupidité nous pouvons
+faire absolument tout ce que nous voulons;
+je ne voudrais toucher à un cheveu de la
+tête d'aucun d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, repartit lord Arthur, que
+cela n'a rien à faire avec la police. En réalité,
+le mouvement d'horlogerie est destiné au
+doyen de Chichester.</p>
+
+<p>&mdash;Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que
+vous soyez si prononcé en matière de religion,
+lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui
+ne s'échauffent guère là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous me prisez trop, Herr
+Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant.
+Le fait est que je suis absolument ignorant
+en théologie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait.</p>
+
+<p>Herr Winckelkopf haussa les épaules et
+quitta la salle.</p>
+
+<p>Quatre minutes après, il reparut avec un
+gâteau rond de dynamite de la dimension
+d'un penny et une jolie petite horloge française
+surmontée d'une figurine de la Liberté
+piétinant l'hydre du Despotisme.</p>
+
+<p>Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette
+vue.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant
+apprenez-moi comment elle explose?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ceci est mon secret, répondit Herr
+Winckelkopf, contemplant son invention
+avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement
+quand vous désirez qu'elle explose et
+je réglerai le mécanisme pour l'heure indiquée.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous
+pouvez me l'expédier tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible. J'ai un tas de travaux,
+une besogne très importante pour certains
+amis de Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il sera encore temps si elle est remise
+demain soir ou jeudi matin. Quant au
+moment de l'explosion, fixons-la à vendredi
+à midi. A celle heure-là, le doyen est toujours
+à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.</p>
+
+<p>Et il prit une note à ce sujet sur un grand
+registre ouvert sur un bureau près de la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit lord Arthur, se levant
+de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien
+je vous suis redevable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une si petite affaire, lord Arthur,
+que je vais vous compter cela au plus juste.
+La dynamite coûte sept shellings six pences,
+le mouvement d'horlogerie trois livres dix
+shellings et le port environ cinq shellings.
+Je suis trop heureux d'obliger un ami du
+comte Rouvaloff.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour
+moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis
+entièrement pour mon art.</p>
+
+<p>Lord Arthur déposa quatre livres deux
+shellings six pences sur la table, remercia le
+petit Allemand de son amabilité et, déclinant
+de son mieux une invitation à rencontrer
+quelques anarchistes à un thé à la fourchette
+le samedi suivant, il quitta la maison de
+Herr Winckelkopf et se rendit au Park.</p>
+
+<p>Pendant les deux jours qui suivirent, lord
+Arthur fut dans un état de très grande agitation
+nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit
+au Buckingham, club pour y attendre les
+nouvelles.</p>
+
+<p>Toute l'après-midi, le stupide laquais de
+service à la porte monta des télégrammes de
+tous les coins du pays, donnant le résultat
+des courses de chevaux, des jugements dans
+des affaires de divorce, l'état de la température
+et d'autres informations semblables,
+tandis que le ruban dévidait les détails les
+plus fastidieux sur la séance de nuit de la
+chambre des communes et une petite panique
+au Stock Exchange<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> La Bourse de Londres.</blockquote>
+
+<p>A quatre heures, arrivèrent les journaux
+du soir et lord Arthur disparut dans le salon
+de lecture avec la <i>Pall Mall Gazette</i>, la <i>James's
+Gazette</i>, le <i>Globe</i> et l'<i>Echo</i>, à la grande indignation
+du colonel Goodchild, qui désirait lire le
+compte rendu d'un discours prononcé par
+lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet
+des missions sud-africaines et de la convenance
+d'avoir, dans chaque province, des
+évêques nègres.</p>
+
+<p>Or le colonel, pour une raison ou une autre,
+avait un préjugé très vif contre les <i>Evenings
+News</i>.</p>
+
+<p>Aucun des journaux, cependant, ne contenait
+la moindre allusion à Chichester et lord
+Arthur comprit que l'attentat avait échoué.</p>
+
+<p>Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques
+minutes, il demeura tout à fait abattu.</p>
+
+<p>Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain,
+se répandit en excuses laborieuses et
+offrit de lui fournir une autre horloge à ses
+propres frais ou une caisse de bombes de
+nitro-glycérine au prix coûtant.</p>
+
+<p>Mais lord Arthur avait perdu toute confiance
+dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut
+que toutes choses sont si sophistiquées
+aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir même de
+la dynamite non frelatée.</p>
+
+<p>Cependant, le petit Allemand, tout en admettant
+que le mouvement à horlogerie pouvait
+être défectueux sur quelques points, n'était
+pas sans espoir que l'horloge pût encore
+se déclancher. Il citait à l'appui de sa thèse le
+cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une
+fois, au gouverneur militaire d'Odessa, réglé
+pour exploser le dixième jour. Ce baromètre
+n'avait rien produit au bout de trois ans. Il
+était également tout à fait exact que, lorsqu'il
+explosa, il ne réussit qu'à réduire en bouillie
+une servante, car le gouverneur avait quitté
+la ville six semaines avant, mais du moins
+cela prouvait que la dynamite, en tant que
+force destructive, sous le commandement d'un
+mouvement d'horlogerie, était un agent puissant,
+bien qu'un peu inexact.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut un peu consolé par cette
+réflexion, mais même à ce point de vue, il était
+destiné à éprouver une nouvelle déception.
+Deux jours plus tard, comme il montait
+l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir
+et lui montra une lettre qu'elle venait
+de recevoir du doyenné.</p>
+
+<p>&mdash;Jane m'écrit des lettres charmantes,
+lui dit-elle, vous devriez lire la dernière: elle
+est aussi intéressante que les romans que
+nous envoie Mudie.</p>
+
+<p>Lord Arthur lui prit vivement la lettre des
+mains.</p>
+
+<p>Elle était ainsi conçue:</p><br>
+
+<blockquote><p>
+LE DOYENNÉ, CHICHESTER</p>
+
+<p>27 Mai.</p>
+
+<p>«Ma bien chère tante,</p>
+
+<p>«Je vous remercie beaucoup de la flanelle
+pour la société Dorcas et aussi pour le guingamp.</p>
+
+<p>«Je suis tout à fait d'accord avec vous pour
+estimer absurde leur besoin de porter de jolies
+choses, mais aujourd'hui tout le monde
+est si radical, si irréligieux qu'il est difficile
+de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir
+les goûts et l'élégance des hautes classes.
+Vraiment je ne sais où nous allons! Comme
+papa le dit souvent dans ses sermons, nous
+vivons dans un siècle d'incrédulité.</p>
+
+<p>«Nous avons eu une bonne histoire au sujet
+d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu
+a envoyée à papa jeudi dernier. Elle
+est arrivée de Londres, port payé, dans une
+caisse de bois et papa pense qu'elle lui a été
+expédiée par quelque lecteur de son remarquable
+sermon «<i>La Licence est-elle la Liberté?</i>»,
+car la pendule est surmontée d'une
+figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
+phrygien sur la tête.</p>
+
+<p>«Moi, je ne trouve pas cela très convenable,
+mais papa dit que c'est historique. Je suppose
+donc qu'il n'y a rien à redire.</p>
+
+<p>«Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé
+sur la cheminée de la bibliothèque.</p>
+
+<p>«Nous étions tous assis dans cette pièce
+vendredi matin, quand, au moment même où
+la pendule sonnait midi, nous entendîmes
+comme un bruit d'ailes; une petite bouffée de
+fumée sortit du piédestal de la figure et la
+déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez
+sur le garde-feu.</p>
+
+<p>«Maria était tout en émoi, mais c'était
+vraiment une aventure si ridicule que James
+et moi nous avons fait une bonne partie de
+rire. Papa même faisait chorus.</p>
+
+<p>«Quand nous avons examiné l'horloge,
+nous avons vu que c'était une espèce de réveille-matin
+et qu'en plaçant l'arrêt sur une
+heure déterminée et en mettant de la poudre
+et une capsule de fulminate sous un petit
+marteau, l'éclatement se produisait quand on
+le voulait.</p>
+
+<p>«Papa a dit que c'était une pendule trop
+bruyante pour demeurer dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>«Reggie l'a donc emportée à l'école et là
+elle continue à produire de petites explosions
+tout le long de la journée.</p>
+
+<p>«Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau
+de noces de ce genre? Je suppose que
+cela doit être tout à fait à la mode à Londres.</p>
+
+<p>«Papa dit que ces horloges sont propres à
+faire du bien, car elles montrent que la liberté
+n'est pas durable et que son règne doit finir
+par une chute. Papa dit que la liberté a été
+inventée au temps de la Révolution française.
+Cela semble épouvantable.</p>
+
+<p>«Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas
+et je leur lirai votre lettre si instructive.
+Combien est vraie, ma tante, votre idée qu'avec
+leur rang dans la vie ils voudraient porter
+ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que
+leur souci du costume est absurde quand ils
+ont tant d'autres graves soucis dans ce monde
+et dans l'autre.</p>
+
+<p>«Je suis bien heureuse que votre popeline
+à fleurs aille si bien et que votre dentelle
+ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai
+chez l'évêque le satin jaune dont vous m'avez
+si gracieusement fait don et je crois qu'il
+fera le meilleur effet.</p>
+
+<p>«Avez-vous des noeuds ou non? Jennings
+dit que maintenant tout le monde porte des
+noeuds et que les chemisettes se font à jabot.</p>
+
+<p>«Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle
+explosion. Papa a ordonné de transporter
+l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que
+papa l'apprécie autant qu'au premier moment,
+bien qu'il soit très flatté d'avoir reçu un présent
+si gentil et si ingénieux. Cela prouve
+qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.</p>
+
+<p>«Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie
+et Maria s'unissent à lui, espérant que la
+goutte de l'oncle Cécil va mieux.</p>
+
+<p>«Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce
+affectionnée.</p>
+
+<p>«JANE PERCY.»</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Répondez-moi au sujet des noeuds.
+Jennings soutient avec insistance qu'ils sont
+à la mode.</p>
+</blockquote><br>
+
+<p>Lord Arthur regarda la lettre d'un air si
+sérieux et si malheureux que la duchesse
+éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je
+ne vous montrerai plus une lettre de jeune
+fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me
+semble une invention vraiment curieuse et
+j'aimerais d'en avoir une semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas grande confiance dans ces
+horloges, dit lord Arthur avec son sourire
+triste.</p>
+
+<p>Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta
+la pièce.</p>
+
+<p>En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta
+sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de
+larmes.</p>
+
+<p>Il avait fait de son mieux pour commettre
+le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives
+avaient échoué, et cela, sans qu'il y
+eût de sa faute. Il avait essayé de faire son
+devoir, mais il semblait que la destinée le
+trahissait.</p>
+
+<p>Il était accablé par le sentiment de la stérilité
+des bonnes intentions, de l'inutilité
+des efforts pour une belle action.</p>
+
+<p>Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage.
+Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais
+la souffrance ne ruine pas un caractère aussi
+noble que le sien.</p>
+
+<p>Quant à lui qu'importait! Il y a toujours
+quelque guerre où un homme peut se faire
+tuer, quelque cause à laquelle un homme
+peut donner sa vie et si la vie n'avait pas
+de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.</p>
+
+<p>Que la destinée ourdisse son sort à sa guise!
+Il ne ferait rien pour la conjurer.</p>
+
+<p>A sept heures et demie passées, il s'habilla
+et se rendit au club.</p>
+
+<p>Surbiton y était, avec une société de jeunes
+gens, et lord Arthur fut obligé de dîner avec
+eux. Leur conversation banale, leurs lazzis
+oiseux ne l'intéressaient pas et, sitôt que le
+café fut servi, il les quitta, inventant le prétexte
+d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.</p>
+
+<p>Comme il sortait du club, le laquais de
+service à la porte lui remit une lettre.</p>
+
+<p>Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait
+à venir, le lendemain soir, voir un parapluie
+explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait.
+C'était le dernier mot des inventeurs.
+Le parapluie venait d'arriver de Genève.</p>
+
+<p>Lord Arthur déchira la lettre en menus
+fragments. Il était déterminé à ne plus avoir
+recours à de nouvelles tentatives.</p>
+
+<p>Puis, il s'en alla errer le long des quais de
+la Tamise et, pendant des heures, il demeura
+assis près du fleuve.</p>
+
+<p>La lune se montra à travers un voile de
+nuages fauves, comme un oeil de lion derrière
+une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent
+l'abîme des cieux, comme la poussière
+d'or qu'on a semée sur un dôme pourpre.</p>
+
+<p>A certains moments, un bateau se balançait
+sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa
+route dérivant au gré du courant.</p>
+
+<p>Les signaux du chemin de fer, de verts,
+devenaient rouges, à mesure que les trains
+traversaient le pont avec des sifflements aigus.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, minuit tomba avec un
+bruit lourd de la petite tour de Westminster,
+et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit
+sembla trembler.</p>
+
+<p>Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent.
+Une lampe solitaire continua seule
+à briller comme un grand rubis sur un mat
+gigantesque et la rumeur de la cité s'éteignit.</p>
+
+<p>A deux heures, lord Arthur se leva et flâna
+du côté de Blackfriars.</p>
+
+<p>Que tout lui paraissait irréel, semblable à
+un rêve étrange!</p>
+
+<p>De l'autre côté de la rivière, les maisons
+semblaient immerger des ténèbres. On eût
+dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le
+monde à nouveau.</p>
+
+<p>L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait
+comme une bulle à travers l'atmosphère noirâtre.</p>
+
+<p>Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre,
+lord Arthur vit un homme penché sur
+le parapet et quand il s'approcha, la lumière
+du réverbère tombant en plein sur son visage,
+il le reconnut.</p>
+
+<p>C'était M. Podgers.</p>
+
+<p>Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque,
+les lunettes d'or, le faible sourire maladif,
+la bouche sensuelle du chiromancien.</p>
+
+<p>Lord Arthur s'arrêta.</p>
+
+<p>Une idée l'illumina soudain, comme un
+éclair.</p>
+
+<p>Il se glissa doucement vers M. Podgers.</p>
+
+<p>En une seconde il le saisit par les jambes
+et le jeta dans la Tamise.</p>
+
+<p>Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures,
+et ce fut tout.</p>
+
+<p>Lord Arthur regarda avec anxiété la surface
+du fleuve, mais il ne put rien voir du
+chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait
+dans un tourbillon d'eau argentée
+par le clair de lune. Au bout de quelques
+minutes, le chapeau coula à son tour et plus
+aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.</p>
+
+<p>Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait
+une grosse silhouette déformée qui s'élançait
+sur l'escalier près du pont, et un affreux
+sentiment d'échec s'empara de lui, mais
+bientôt cette image s'accentua en reflet et
+quand la lune brilla de nouveau, après s'être
+dégagée des nuages, elle disparut à la fin.</p>
+
+<p>Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les
+décrets du destin. Il poussa un profond soupir
+de soulagement et le nom de Sybil monta
+à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous laissé tomber quelque chose
+dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix
+derrière lui.</p>
+
+<p>Il se retourna brusquement et vit un <i>policeman</i>
+avec une lanterne oeil de boeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qui vaille, sergent, répondit-il en
+souriant.</p>
+
+<p>Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta
+dedans et ordonna au cocher de le conduire
+à Belgrave square.</p>
+
+<p>Les quelques jours qui suivirent, il fut
+alternativement joyeux et inquiet.</p>
+
+<p>Il y avait des moments où il s'attendait
+presque à voir M. Podgers entrer dans sa
+chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait
+que la fortune ne pouvait être aussi injuste
+à son égard.</p>
+
+<p>Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien
+à West-Moon street, mais il ne
+put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.</p>
+
+<p>Il languissait d'avoir une certitude et il la
+redoutait.</p>
+
+<p>A la fin, elle vint.</p>
+
+<p>Il était assis dans le fumoir du club. Il
+prenait du thé, en écoutant avec un peu
+d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de
+la dernière opérette de la Gaîté, quand le
+valet de pied apporta les journaux du soir.</p>
+
+<p>Il prit la <i>Gazette de Saint-James</i> et il en
+feuilletait les pages d'un air distrait quand
+ce titre singulier frappa ses yeux.</p>
+
+<p>SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN</p>
+
+<p>Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.</p>
+
+<p>L'entrefilet était ainsi conçu.</p>
+
+<blockquote><p>
+«Hier matin, à 7 heures, le corps de
+M. Septimus R. Podgers, le célèbre chiromancien,
+a été rejeté sur le rivage à Greenwich
+en face du Ship Hotel.</p>
+
+<p>»Le malheureux gentleman avait disparu
+depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie
+éprouvaient de grandes inquiétudes
+à son égard.</p>
+
+<p>»On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence
+d'un dérangement momentané de ses
+facultés mentales causé par le surmenage et
+le jury du coroner a rendu, à cet effet, un
+verdict conforme cet après-midi.</p>
+
+<p>»M. Podgers venait de terminer un traité
+complet relatif à la main humaine. Cet ouvrage
+sera prochainement publié et soulèvera,
+sans nul doute, beaucoup de curiosité.</p>
+
+<p>»Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas
+laisser de famille.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Lord Arthur s'élança hors du club, le journal
+à la main, au grand ahurissement du
+laquais chargé de la conciergerie qui essaya
+vainement de l'arrêter.</p>
+
+<p>Il courut droit à Park Lane.</p>
+
+<p>Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver
+et quelque chose lui dit qu'il apportait de
+bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre
+et, quand elle regarda son visage, elle comprit
+que tout allait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur,
+marions-nous demain!</p>
+
+<p>&mdash;Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est
+même pas commandé! répliqua Sybil en
+riant au milieu de ses larmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Quand le mariage eut lieu, environ trois
+semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi
+d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.</p>
+
+<p>Le service fut lu d'une façon très émouvante
+par le doyen de Chichester et tout le
+monde était d'accord pour reconnaître qu'on
+n'avait jamais vu de plus beau couple que le
+marié et la mariée.</p>
+
+<p>Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient
+heureux.</p>
+
+<p>Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait
+souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle,
+de son côté, lui donnait les meilleures choses
+qu'une femme peut donner à un homme, le
+respect, la tendresse et l'amour.</p>
+
+<p>Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.</p>
+
+<p>Ils conservèrent toujours la jeunesse des
+sentiments.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, quand deux
+beaux enfants leur furent nés, lady Windermere
+vint leur rendre une visite à Alton
+Priory,&mdash;un vieux domaine aimé qui avait
+été le cadeau de noces du Duc à son fils,&mdash;et
+une après-midi qu'elle était assise, près de
+lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin,
+regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient
+à se promener par le parterre de roses comme
+des rayons de soleil incertains, elle prit soudain
+les mains de son hôtesse dans les siennes
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureuse, Sybil?</p>
+
+<p>&mdash;Chère lady Windermere, certes oui, je
+suis heureuse! Et vous, ne l'êtes-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai
+toujours aimé la dernière personne qu'on me
+présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais
+quelqu'un, j'en suis lasse.</p>
+
+<p>&mdash;Vos lions ne vous donnent-ils plus de
+satisfaction, lady Windermere?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère, les lions ne sont bons
+qu'une saison! Sitôt qu'on leur a coupé la
+crinière, ils deviennent les créatures les plus
+assommantes du monde. Eu outre, si vous
+êtes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent
+très mal avec vous. Vous souvenez-vous
+de cet horrible M. Podgers? C'était un affreux
+imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
+pas aperçue tout d'abord et même quand il
+avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui
+en ai donné, mais je ne pouvais supporter
+qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait
+haïr la chiromancie. Actuellement c'est la
+télépathie qui me charme. C'est bien plus
+amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie,
+lady Windermere. C'est le seul sujet
+dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure
+que, là-dessus, ses idées sont tout à fait
+arrêtées!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas dire qu'il y croit,
+Sybil?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-le lui, lady Windermere. Le
+voici.</p>
+
+<p>Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le
+jardin, un grand bouquet de roses jaunes à la
+main et ses deux enfants dansant autour de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Arthur?</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oserez-vous me dire que vous
+croyez à la chiromancie.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, fit le jeune homme en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je lui dois tout le bonheur de
+ma vie, murmura-t-il en se renversant dans
+un fauteuil d'osier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher lord Arthur, que voulez-vous
+dire par là?</p>
+
+<p>&mdash;Sybil, répondit-il en tendant les roses à
+sa femme et en la regardant dans ses yeux
+violets.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle stupidité! s'écria lady Windermere.
+De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidité
+Pareille!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>CONTES</h2>
+
+<p><i>A Carlos Blacker</i></p>
+
+
+<p>O. W.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Les <i>Contes</i> qui suivent ont été publiés en mai 1888
+par David Nutt dans une édition illustrée par Walter
+Crane et Jacomb Hood. Ils ont été réimprimés en
+janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le
+même éditeur et avec les mêmes illustrations.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>L'AMI DÉVOUÉ</h3>
+
+
+
+<p>Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête
+hors de son trou. Il avait des yeux ronds très
+vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue
+semblait un long morceau de gomme élastique
+noire.</p>
+
+<p>Des petits canards nageaient dans le réservoir,
+semblables à une troupe de canaris
+jaunes et leur mère, toute blanche avec des
+jambes rouges, s'efforçait de leur enseigner à
+piquer leur tête dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourrez jamais aller dans la
+bonne société si vous ne savez pas piquer
+votre tête, leur disait-elle.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, elle leur montrait comment
+il fallait s'y prendre. Mais les petits canards
+ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils
+étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel
+avantage il y a à vivre dans la <i>société</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Quels désobéissants enfants! s'écria le
+vieux rat d'eau. Ils mériteraient vraiment
+d'être noyés!</p>
+
+<p>&mdash;Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane.
+Il faut un commencement à tout et des parents
+ne sauraient être trop patients.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'ai aucune idée des sentiments
+que peuvent éprouver des parents, dit le rat
+d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En
+fait, je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais
+songé à le faire. Sans doute l'amour est
+une bonne chose à sa manière, mais l'amitié
+vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au
+monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une
+amitié dévouée.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est, je vous prie, votre idée
+des devoirs d'un ami dévoué? demanda une
+linotte verte perchée sur un saule tordu et
+qui avait écouté la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est justement ce que je voudrais
+savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrémité
+du réservoir et piqua sa tête pour donner
+à ses enfants le bon exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question niaise! cria le rat d'eau.
+J'entends que mon ami dévoué me soit dévoué,
+parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferez-vous en retour? dit le petit
+oiseau, s'agitant sur une ramille argentée et
+battant de ses petites ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, répondit le
+rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous conter une histoire à
+ce sujet, dit la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire est-elle pour moi? demanda
+le rat d'eau. Si oui, je l'écouterai volontiers,
+car j'aime les contes à la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est applicable, répondit la linotte.</p>
+
+<p>Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du
+réservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dévoué.</p>
+
+<p>«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête
+garçon nommé Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Était-ce un homme vraiment distingué?
+demanda le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la linotte. Je ne crois pas
+qu'il fût du tout distingué, sauf par son bon
+coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il
+vivait dans une pauvre maison de campagne
+et tous les jours il travaillait son jardin. Dans
+tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi
+joli que le sien. Il y poussait des oeillets de
+poète, des giroflées, des bourses à pasteur,
+des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas,
+des roses jaunes, des crocus lilas et or,
+des violiers rouges et blancs. Selon les mois
+y fleurissaient à tour de rôle églantines et
+cardamines, marjolaines et basilics sauvages,
+primevères et iris d'Allemagne, asphodèles et
+oeillets-girofles. Une fleur prenait la place
+d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours
+de jolies choses à regarder et d'agréables
+odeurs à respirer.</p>
+
+<p>Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais
+le plus dévoué de tous était le grand Hugh le
+meunier. Vraiment le riche meunier était si
+dévoué au petit Hans qu'il ne serait jamais
+allé à son jardin sans se pencher sur les plates
+bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou
+une poignée de salades succulentes ou sans
+y remplir ses poches de prunes ou de cerises
+selon la saison.</p>
+
+<p>&mdash;De vrais amis possèdent tout en commun,
+avait l'habitude de dire le meunier.</p>
+
+<p>Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait
+et se sentait tout fier d'avoir un ami qui
+pensait de si nobles choses.</p>
+
+<p>Parfois, cependant, le voisinage trouvait
+étrange que le riche meunier ne donnât jamais
+rien en retour au petit Hans, quoiqu'il
+eut cent sacs de farine emmagasinés dans
+son moulin, six vaches laitières et un grand
+nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla
+jamais sa cervelle de semblables idées.
+Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre
+les belles choses que le meunier avait
+coutume de dire sur la solidarité des vrais
+amis.</p>
+
+<p>Donc, le petit Hans travaillait son jardin.
+Le printemps, l'été et l'automne, il était très
+heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
+n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché,
+il souffrait beaucoup du froid et de la faim et
+souvent il se couchait sans avoir mangé autre
+chose que quelques poires sèches et quelques
+mauvaises noix. L'hiver aussi, il était extrêmement
+isolé, car le meunier ne venait jamais
+le voir dans cette saison.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas bon que j'aille voir le petit
+Hans tant que dureront les neiges, disait souvent
+le meunier à sa femme. Quand les gens
+ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne
+pas les tourmenter de visites. Ce sont là du
+moins mes idées sur l'amitié et je suis certain
+qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps
+et alors j'irai le voir: il pourra me
+donner un grand panier de primevères et cela
+le rendra heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes certes plein de sollicitude pour
+les autres, répondait sa femme assise dans
+un confortable fauteuil près d'un beau feu de
+bois de pin. C'est un vrai régal que de vous
+entendre parler de l'amitié. Je suis sûre que
+le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que
+vous là-dessus, quoiqu'il habite une maison à
+trois étages et qu'il porte un anneau d'or à
+son petit doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrions-nous engager le petit
+Hans à venir ici? interrogeait le jeune fils
+du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis,
+je lui donnerai la moitié de ma soupe et je
+lui montrerai mes lapins blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Quel niais vous êtes! s'écria le meunier.
+Je ne sais vraiment pas à quoi il sert de vous
+envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre.
+Parbleu! si le petit Hans venait ici,
+s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper
+et notre grosse barrique de vin rouge, il
+pourrait devenir envieux. Or l'envie est une
+bien terrible chose et qui gâterait les meilleurs
+caractères. Certes je ne souffrirai pas
+que le caractère d'Hans soit gâté. Je suis son
+meilleur ami et je veillerai toujours sur lui
+et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune
+tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait
+me demander de lui donner un peu de
+farine à crédit, et cela je ne puis le faire. La
+farine est une chose et l'amitié en est une
+autre, et elles ne doivent pas être confondues.
+Ma foi! ces mots s'orthographient différemment
+et signifient des choses toutes différentes.
+Chacun sait cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous parlez bien, dit la femme
+du meunier en lui tendant un grand verre de
+bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie.
+C'est tout à fait comme à l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier,
+mais peu savent bien parler, ce qui
+prouve que parler est de beaucoup la chose
+la plus difficile et aussi la plus belle des deux.</p>
+
+<p>Et il regarda sévèrement par dessus la table
+son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-même
+qu'il baissa la tête, devint presque
+écarlate et se mit à pleurer dans son thé.</p>
+
+<p>Il était si jeune que vous l'excuserez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là la fin de l'histoire? demanda le
+rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répliqua la linotte. C'est le
+commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes tout à fait en arrière sur
+votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur,
+aujourd'hui, débute par la fin, reprend
+au début et termine par le milieu. C'est la nouvelle
+méthode. J'ai entendu cela de la bouche
+d'un critique qui se promenait autour du réservoir
+avec un jeune homme. Il traitait la
+question en maître et je suis sûr qu'il devait
+avoir raison, car il avait des lunettes bleues
+et la tête chauve; et, quand le jeune homme
+lui faisait quelque observation, il répondait
+toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous
+prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier.
+J'ai moi-même toute sorte de beaux sentiments:
+aussi y a-t-il une grande sympathie
+entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur
+une patte et tantôt sur l'autre. Sitôt que l'hiver
+fut passé, dès que les primevères commencèrent
+à ouvrir leurs étoiles jaune pâle,
+le meunier dit à sa femme qu'il allait sortir
+et faire visite au petit Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria
+sa femme. Vous pensez toujours aux autres.
+Songez à emporter le grand panier pour rapporter
+des fleurs.</p>
+
+<p>Alors le meunier attacha ensemble les
+ailes du moulin avec une forte chaîne de
+fer et descendit la colline, le panier au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petit Hans, dit le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche
+et avec un sourire qui allait d'une oreille
+à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit
+le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil
+à vous de vous en informer. J'ai bien eu du
+mauvais temps à passer, mais maintenant le
+printemps est de retour et je suis presque heureux...
+Puis, mes fleurs vont bien donner.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons souvent parlé de vous cet hiver,
+Hans, continua le meunier, et nous nous
+demandions ce que vous deveniez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien bon à vous, dit Hans... Je
+craignais presque que vous m'ayez oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Hans, je suis surpris de vous entendre
+parler de la sorte, fit le meunier. L'amitié
+n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable,
+mais je crains que vous ne compreniez
+pas la poésie de la vie... Comme vos primevères
+sont belles, entre parenthèses.</p>
+
+<p>&mdash;Certes elles sont vraiment belles, fit
+Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie
+beaucoup. Je vais les porter au marché et les
+vendre à la fille du bourgmestre et avec l'argent
+je rachèterai ma brouette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous
+dire que vous l'avez vendue? C'est un
+acte bien niais.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, mais le fait est, répliqua
+Hans, que j'y étais obligé. Vous le savez,
+l'hiver est pour moi une très mauvaise saison
+et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter
+du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons
+d'or de mon habit des dimanches, puis
+j'ai vendu ma chaîne d'argent et ensuite ma
+grande flûte. Enfin j'ai vendu ma brouette.
+Mais maintenant je vais racheter tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Hans, dit le meunier, je vous donnerai
+ma brouette. Elle n'est pas en très bon état.
+Un des côtés est parti et il y a quelque chose
+de tordu aux rayons de la roue, mais malgré
+cela je vous la donnerai. Je sais que c'est généreux
+de ma part et beaucoup de gens me
+trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne
+suis pas comme le reste du monde. Je pense
+que la générosité est l'essence de l'amitié et,
+en outre, je me suis acheté une nouvelle
+brouette. Oui, vous pouvez être tranquille...
+Je vous donnerai ma brouette.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, c'est vraiment généreux de votre
+part, dit le petit Hans et sa plaisante figure
+ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément
+la réparer, car j'ai une planche chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une planche! s'écria le meunier. Parfait!
+c'est justement ce qu'il me faut pour le
+toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon
+blé sera tout humide si je ne le bouche pas.
+Comme vous avez dit cela à propos! Il est
+vraiment à remarquer qu'une bonne action
+en engendre toujours une autre. Je vous ai
+donné ma brouette et maintenant vous allez
+me donner votre planche. Naturellement la
+brouette vaut beaucoup plus que la planche,
+mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces
+choses-là. Veuillez me donner tout de suite
+la planche et je me mettrai aujourd'hui même
+à l'ouvrage pour réparer ma grange.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! répliqua le petit Hans.</p>
+
+<p>Et il courut à son appentis et en sortit la
+planche.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une très grande planche, dit
+le meunier en la regardant, et je crains que
+lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il
+n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez
+la brouette, mais ce n'est naturellement
+pas ma faute... Et maintenant, comme
+je vous ai donné ma brouette, je suis sûr que
+en retour vous voudrez me donner quelques
+fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de
+de le remplir presque entièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Presque entièrement? dit le petit Hans
+presque chagrin, car le panier était de grandes
+dimensions et il se rendait compte que, s'il
+le remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter
+au marché. Or, il était très désireux de racheter
+ses boutons d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répondit le meunier, comme je
+vous ai donné ma brouette, je ne pensais pas
+que ce fût trop de vous demander quelques
+fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais
+que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie
+d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta
+le petit Hans, toutes les fleurs de mon
+jardin sont à votre disposition, car j'ai un
+bien plus vif désir de votre estime que de mes
+boutons d'argent.</p>
+
+<p>Et il courut cueillir ces jolies primevères
+et en remplir le panier du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant
+la colline sa planche sur l'épaule et
+son grand panier au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit le petit Hans.</p>
+
+<p>Et il se mit à bêcher gaiement: il était si
+content d'avoir la brouette.</p>
+
+<p>Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille
+sur sa porte, quand il entendit la voix du
+meunier qui l'appelait de la route. Alors il
+sauta de son échelle, courut au bas du jardin
+et regarda par dessus la muraille.</p>
+
+<p>C'était le meunier avec un grand sac de
+farine sur son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous
+me porter ce sac de farine au marché?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je
+suis vraiment très occupé aujourd'hui. J'ai
+toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes
+mes fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher
+à la roulette.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répliqua le meunier, je pensais
+qu'en considération de ce que je vous ai donné
+ma brouette, il serait peu aimable de votre
+part de me refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne refuse pas! protesta le petit
+Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais
+pas agir en ami à votre égard.</p>
+
+<p>Et il alla chercher sa casquette et partit
+avec le gros sac sur son épaule.</p>
+
+<p>C'était une très chaude journée et la route
+était atrocement poudreuse. Avant que Hans
+eût atteint la borne marquant le sixième
+mille, il était si fatigué qu'il dut s'asseoir et
+se reposer. Néanmoins il ne tarda pas à continuer
+courageusement son chemin et arriva
+enfin au marché.</p>
+
+<p>Après une attente de quelques instants, il
+vendit le sac de farine à un bon prix et alors
+il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
+s'il s'attardait trop de rencontrer quelque
+voleur en route.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà certes une rude journée, se dit
+Hans en se mettant au lit, mais je suis content
+de n'avoir pas refusé, car le meunier est
+mon meilleur ami et, en outre, il va me donner
+sa brouette.</p>
+
+<p>De très bon matin, le lendemain, le meunier
+vint chercher l'argent de son sac de farine,
+mais le petit Hans était si fatigué qu'il était
+encore au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien
+paresseux. Quand je pense que je viens de
+vous donner ma brouette, il me semble que
+vous pourriez travailler plus vaillamment.</p>
+
+<p>La paresse est un grand vice et, certes, je
+ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux
+ou apathique. Ne jugez pas mon langage
+sans façon avec vous. Je ne songerais certes
+pas à parler de la sorte si je n'étais votre ami.
+Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait
+dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde
+peut dire des choses aimables, s'efforcer de
+plaire et de flatter, mais un ami sincère dit
+des choses déplaisantes et n'hésite pas à faire
+de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
+vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait
+du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché, répondit le petit Hans
+en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet
+de nuit, mais j'étais si fatigué que je
+croyais que je m'étais couché il y a peu de
+temps et j'écoutais chanter les oiseaux. Ne
+savez-vous pas que je travaille toujours mieux
+quand j'ai entendu chanter les oiseaux?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tant mieux! répliqua le meunier
+en donnant à Hans une claque dans le dos,
+car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma
+grange.</p>
+
+<p>Le petit Hans avait grand besoin d'aller
+travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient
+pas été arrosées de deux jours, mais il
+ne voulut pas refuser au meunier, car c'était
+un bon ami pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous qu'il ne serait pas amical
+de vous dire que j'ai à faire? demanda-t-il
+d'une voix humble et timide.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais
+pas que ce fût beaucoup vous demander,
+étant donné que je viens de vous faire cadeau
+de ma brouette, mais naturellement si vous
+refusez j'irai le faire moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nullement, s'écria le petit Hans en
+sautant de son lit.</p>
+
+<p>Il s'habilla et se rendit dans la grange.</p>
+
+<p>Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher
+du soleil et au coucher du soleil le meunier
+vint voir où il en était.</p>
+
+<p>&mdash;Avez vous bouché le trou du toit? petit
+Hans, cria le meunier d'une voix gaie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque fini, répondit le petit Hans
+descendant de l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail
+plus délicieux que celui que l'on peut
+faire pour autrui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à coup sur un privilège de vous
+entendre parler, répondit le petit Hans qui
+s'arrêta et essuya son front, un très grand
+privilège, mais je crains de n'avoir jamais
+d'aussi belles idées que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elles vous viendront, fit le meunier,
+mais vous devriez prendre plus de peine. A
+présent vous n'avez que la pratique de l'amitié.
+Quelque jour vous aurez aussi la théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous vraiment? demanda le
+petit Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, répondit le meunier.
+Mais maintenant que vous avez réparé le toit,
+vous feriez mieux de rentrer chez vous et de
+vous reposer; car, demain, j'ai besoin que
+vous conduisiez mes moutons à la montagne.</p>
+
+<p>Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le
+lendemain, à l'aube, le meunier amena ses
+moutons près de sa petite ferme et Hans partit
+avec eux pour la montagne. Aller et revenir
+lui prirent toute la journée et quand il
+revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur
+sa chaise et ne se réveilla qu'au jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quel temps délicieux j'aurai dans mon
+jardin! se dit-il, et il allait se mettre à la besogne.</p>
+
+<p>Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas
+le temps de jeter un coup d'oeil à ses fleurs:
+son ami le meunier arrivait et l'envoyait
+faire de longues courses ou lui demandait de
+venir aider au moulin. Parfois le petit Hans
+était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient
+qu'il les avait oubliées, mais il se consolait
+en songeant que le meunier était son
+meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;En outre, avait-il coutume de dire, il va
+me donner sa brouette et c'est un acte de pure
+générosité.</p>
+
+<p>Donc le petit Hans travaillait pour le meunier
+et le meunier disait beaucoup de belles
+choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un
+livre de raison et qu'il relisait le soir, car il
+était lettré.</p>
+
+<p>Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était
+assis près de son feu quand on frappa un
+grand coup à la porte.</p>
+
+<p>La nuit était très noire. Le vent soufflait
+et rugissait autour de la maison si terriblement
+que d'abord Hans pensa que c'était
+l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second
+coup résonna, puis un troisième plus
+rude que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque pauvre voyageur, se dit le
+petit Hans, et il courut à la porte.</p>
+
+<p>Le meunier était sur le seuil, une lanterne
+d'une main et une grosse trique de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un
+grand chagrin. Mon gamin est tombé d'une
+échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin.
+Mais il habite loin d'ici et la nuit est
+si mauvaise que j'ai pensé qu'il vaudrait mieux
+que vous alliez à ma place. Vous savez que
+je vous donne ma brouette. Ainsi il serait
+gentil à vous de faire en échange quelque
+chose pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'écria le petit Hans. Je
+suis heureux que vous ayez songé à venir me
+chercher et je vais partir tout de suite. Mais
+vous devriez me prêter votre lanterne, car la
+nuit est si sombre que je crains de tomber dans
+quelque fossé.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé, répondit le meunier, mais
+c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une
+grande perte si quelque accident lui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai,
+fit le petit Hans.</p>
+
+<p>Il endossa son grand manteau de fourrure
+et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez
+autour de sa gorge et partit.</p>
+
+<p>Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit
+était si noire que le petit Hans y voyait à
+peine et le vent si fort qu'il avait peine à marcher.
+Néanmoins il était très courageux et,
+après qu'il eut marché près de trois heures,
+il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là, cria le médecin en mettant
+sa tête à la fenêtre de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hans, docteur!</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, petit Hans?</p>
+
+<p>&mdash;Le fils du meunier est tombé d'une
+échelle et s'est blessé et il faut que vous veniez
+sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! répliqua le docteur.</p>
+
+<p>Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit
+ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit
+l'escalier. Il partit dans la direction de la
+maison du meunier, le petit Hans allant à
+pied derrière lui.</p>
+
+<p>Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents
+et le petit Hans ne pouvait ni voir où il
+allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
+son chemin, erra sur la lande qui était un
+endroit dangereux plein de trous profonds et
+où le pauvre Hans se noya.</p>
+
+<p>Le lendemain, des bergers trouvèrent son
+corps flottant sur une grande mare et le portèrent
+à sa petite ferme.</p>
+
+<p>Tout le monde alla à l'enterrement du petit
+Hans, car il était très aimé, et le meunier
+figura en tête du deuil.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais son meilleur ami, dit le meunier;
+il est de droit que j'aie la place d'honneur.</p>
+
+<p>Il prit donc la tête du cortège en long manteau
+noir et, de temps en temps, il essuyait
+ses yeux avec un grand mouchoir de poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hans est à coup sûr une grande
+perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand
+les funérailles furent terminées et que le deuil
+fut confortablement assis à l'auberge à boire
+du vin aux épices et à manger de bons gâteaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est surtout une grande perte pour moi,
+répondit le meunier. Ma foi, j'étais assez bon
+pour me proposer de lui donner ma brouette
+et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me
+gêne à la maison et elle est en si mauvais
+état que si je la vendais je n'en tirerais rien.
+Certainement je ne donnerai désormais plus
+rien à personne. On pâtit toujours d'avoir été
+généreux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très juste, fit le rat d'eau après une
+longue pause.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;Et que devint le meunier? dit le rat
+d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua
+la linotte, et certes cela m'est égal.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident que vous n'êtes pas d'une
+nature sympathique, dit le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que vous n'ayez pas vu la morale
+de l'histoire, répliqua la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;La quoi? cria le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;La morale.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que l'histoire a une
+morale.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, affirma la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère,
+vous auriez dû me le dire avant de commencer.
+Si vous l'eussiez fait, certainement je ne
+vous aurais pas écoutée. Certainement je vous
+aurais dit: «Peuh!» comme le critique. Mais
+je puis le dire maintenant.</p>
+
+<p>Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix,
+donna un coup de queue et rentra dans son
+trou.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous du rat d'eau? demanda
+la cane qui arriva en patrouillant quelques
+minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais
+pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère
+et je ne puis voir un célibataire endurci sans
+que les larmes me viennent aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la
+linotte. Le fait est que je lui ai conté une
+histoire qui a sa morale.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toujours une chose très dangereuse,
+dit la cane.</p>
+
+<p>Et je suis absolument de son avis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA FAMEUSE FUSÉE</h3>
+
+
+<p>Le fils du roi était sur le point de se marier.
+Aussi les réjouissances étaient-elles générales.</p>
+
+<p>Il avait attendu, une année entière, sa fiancée
+et, à la fin, elle était arrivée.</p>
+
+<p>C'était une princesse russe et elle avait fait
+route depuis la Finlande dans un traîneau
+attelé de six rennes.</p>
+
+<p>Le traîneau avait la forme d'un grand cygne
+d'or et la petite princesse y était couchée
+entre les ailes du cygne.</p>
+
+<p>Son long manteau d'hermine retombait droit
+sur ses pieds.</p>
+
+<p>Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé
+d'argent, et elle était pâle comme le palais
+de neige, dans lequel elle avait toujours
+vécu.</p>
+
+<p>Elle était si pâle que, quand elle passait
+par les rues, les gens s'en étonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemble à une rose blanche,
+criait-on.</p>
+
+<p>Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.</p>
+
+<p>A la porte du château, le prince l'attendait
+pour la recevoir. Il avait des yeux violets et
+rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or
+fin.</p>
+
+<p>Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Votre portrait était beau, murmura-t-il,
+mais vous êtes plus belle que votre portrait.</p>
+
+<p>Et la petite princesse rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemblait tout à l'heure à une rose
+blanche, dit un jeune page à son voisin, mais
+maintenant elle ressemble à une rose rouge.</p>
+
+<p>Et toute la cour fut dans le ravissement.</p>
+
+<p>Les trois jours qui suivirent, tout le monde
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Rose blanche, rose rouge; rose rouge,
+rose blanche!</p>
+
+<p>Et le roi donna des ordres pour que la solde
+du page fût doublée.</p>
+
+<p>Comme il ne recevait aucune solde, sa position
+n'en fut pas bien améliorée, mais on
+considéra cela comme un grand honneur et
+le décret royal fut dûment publié dans la <i>Gazette
+de la Cour</i>.</p>
+
+<p>Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.</p>
+
+<p>Ce fut une superbe cérémonie.</p>
+
+<p>Le marié et la mariée se promenèrent, la
+main dans la main, sous un dais de velours
+pourpre, brodé de petites perles.</p>
+
+<p>Puis, il y eut un banquet officiel qui dura
+cinq heures.</p>
+
+<p>Le prince et la princesse étaient assis au
+bout du grand hall et burent dans une coupe
+de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent
+boire dans cette coupe, car si des lèvres
+menteuses y touchaient, le cristal se ternirait
+et deviendrait gris et nuageux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre,
+dit le petit page. C'est clair comme le
+cristal.</p>
+
+<p>Et le roi doubla de nouveau sa solde.</p>
+
+<p>&mdash;Quel honneur! s'exclamèrent tous les
+courtisans.</p>
+
+<p>Après le banquet, il y eut un bal.</p>
+
+<p>Le marié et la mariée devaient danser ensemble
+la danse des roses et le roi jouer de la
+flûte.</p>
+
+<p>Il jouait très mal, mais jamais personne
+n'avait osé le lui dire, parce qu'il était roi.
+Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était
+jamais bien sûr lequel il jouait, mais peu
+importait, car quoi qu'il fît, tout le monde
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant! c'est charmant!</p>
+
+<p>Le dernier article du programme était un
+grand déploiement de feux d'artifice qui devait
+terminer exactement à minuit.</p>
+
+<p>La petite princesse n'avait jamais vu un
+feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il
+enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en
+jeu toutes les ressources de son art, le jour
+du mariage de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi ressemblent les feux d'artifice?
+avait-elle demandé au prince, un matin, comme
+elle se promenait sur la terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le
+roi qui répondait toujours aux questions qu'on
+adressait aux autres. Seulement ils sont plus
+nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car
+on sait toujours quand ils vont commencer
+à briller et ils sont aussi agréables que ma
+musique de flûte. Vous les verrez certainement.</p>
+
+<p>Donc, au fond du jardin royal un stand
+avait été préparé et aussitôt que le pyrotechnicien
+royal eut tout rangé en place, les feux
+d'artifice se mirent à causer entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est à coup sûr très beau, dit
+un petit pétard. Regardez plutôt ces tulipes
+jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons
+qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis
+bien heureux d'avoir voyagé. Les voyages développent
+étonnamment l'esprit et jettent bas
+tous les préjugés qu'on a pu concevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Le jardin du roi n'est pas le monde,
+jeune fou, dit une grosse chandelle romaine.
+Le monde est un énorme espace, et il vous
+faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout endroit que vous aimez est pour
+vous le monde, dit un soleil attaché jadis à
+une vieille boîte de sapin et très orgueilleux
+de son coeur brisé, mais l'amour n'est pas à
+la mode; les poètes l'ont tué. Ils ont tant écrit
+là-dessus que personne ne les croit plus, et
+je n'en suis pas surpris. Le véritable amour
+souffre et se tait... Je me souviens que moi-même
+une fois... mais il ne s'agit pas de cela
+ici. Le roman est une chose du passé.</p>
+
+<p>&mdash;Stupidité! s'écria la chandelle romaine,
+le roman ne meurt jamais. Il ressemble à la
+lune! Il vit toujours; certes, le marié et la
+mariée s'aiment tendrement. J'ai tout appris
+sur eux ce matin d'une cartouche de papier
+brun qui s'est trouvée dans le même tiroir
+que moi et qui connaît les dernières nouvelles
+de la cour.</p>
+
+<p>Mais le soleil secoua sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Le roman est mort! Le roman est mort!
+Le roman est mort! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il était de ces gens qui pensent que si vous
+répétez un certain nombre de fois la même
+chose, elle finit par devenir vraie.</p>
+
+<p>Soudain, on entendit une toux sèche et
+perçante, et tous regardèrent autour d'eux.</p>
+
+<p>C'était une petite fusée au regard hautain
+qui était attachée au bout d'un bâton. Elle
+toussait toujours avant de faire une observation
+comme pour attirer l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit-elle.</p>
+
+<p>Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre
+soleil qui secouait toujours sa tête et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Le roman est mort!</p>
+
+<p>&mdash;A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.</p>
+
+<p>Il avait quelque chose d'un politicien.</p>
+
+<p>Il avait toujours pris une part importante
+dans les élections locales. Aussi connaissait-il
+toutes les expressions qu'on emploie au
+Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait mort! soupira le soleil.</p>
+
+<p>Et il se rendormit.</p>
+
+<p>Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée
+toussa une troisième fois et commença.</p>
+
+<p>Elle parlait d'une voix distincte et très lente,
+comme si elle dictait ses mémoires et regardait
+toujours par dessus l'épaule de la personne
+à laquelle elle parlait.</p>
+
+<p>En fait, elle avait des manières très distinguées.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle,
+de se marier le jour même où je
+dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné
+de longue main, cela ne pouvait tourner
+mieux pour lui, mais les princes ont toujours
+de la chance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais
+que c'était tout juste le contraire et que vous
+étiez lancée en l'honneur du prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être là votre cas, répliqua la
+fusée, et même je n'en doute pas, mais pour
+moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité
+et je suis issue de parents de qualité. Ma
+mère était la plus célèbre girandole de son
+temps. Elle était réputée pour la grâce de sa
+danse. Quand elle fit sa grande apparition
+publique, elle tourna dix-neuf fois avant de
+s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air
+sept étoiles rouges. Elle avait trois pieds et
+demi de diamètre et était composée de la meilleure
+poudre. Mon père était fusée comme
+moi et d'extraction française. Il volait si haut
+que l'on craignait de ne pas le voir redescendre.
+Il redescendait, cependant, parce qu'il
+était d'une excellente constitution et il fit
+une très brillante chute en une pluie d'étincelles
+d'or. Les journaux s'exprimèrent à son
+sujet en termes très flatteurs et même la <i>Gazette
+de la cour</i> dit de lui qu'il marquait le
+triomphe de l'art pylotechnique.</p>
+
+<p>&mdash;Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que
+vous voulez dire, intervint le feu de bengale.
+Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai
+vu le mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua
+la fusée sur un ton de voix sévère.</p>
+
+<p>Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il
+commença aussitôt à malmener les petits pétards
+pour montrer qu'il était, lui aussi, une
+personne de quelque importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais... continua la fusée...&mdash;Je disais...
+Qu'est-ce que je disais?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parliez de vous, reprit la chandelle
+romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Je sais que je discourais
+sur quelque intéressant sujet quand j'ai été
+si grossièrement interrompue. Je déteste la
+grossièreté et les mauvaises manières de
+toute espèce, car je suis extrêmement sensible.
+Nul au monde n'est aussi sensible que
+moi, j'en suis certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit
+le marron à la chandelle romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Une personne qui, parce qu'elle a des
+cors, marche toujours sur les orteils des autres,
+répondit la chandelle dans un faible
+murmure.</p>
+
+<p>Et le marron éclata presque de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! De quoi riez-vous? demanda
+la fusée. Je ne ris pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ris parce que je suis heureux, répliqua
+le marron.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée
+avec colère. Quel droit avez-vous d'être
+heureux? Vous devriez penser aux autres. En
+fait, vous devriez penser à moi. Je pense
+toujours à moi et j'estime que tout le monde
+devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle
+la sympathie. C'est une belle vertu et
+je la possède à un haut degré. Supposez, par
+exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce
+soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le
+prince et la princesse ne pourraient plus être
+heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage.
+Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait
+supporter cela. Vraiment quand je commence
+à réfléchir à l'importance de mon
+rôle, je suis presque émue aux larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous désirez plaire aux autres, s'écria
+la chandelle romaine, vous feriez mieux
+de vous tenir au sec.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! exclama le feu de bengale
+qui n'était pas de très bonne humeur, c'est
+simplement là du sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Du sens commun vraiment? repartit la
+fusée indignée. Vous oubliez que je n'ai rien
+de commun et que je suis très distinguée.
+Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun,
+pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
+Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais
+les choses comme elles sont. Je les vois
+toujours très différentes de ce qu'elles sont.
+Quant à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a
+évidemment ici personne qui sache apprécier
+à fond une nature délicate. Heureusement
+pour moi peu m'importe. La seule chose
+qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
+conscience de l'immense infériorité de ses
+semblables et c'est là un sentiment que j'ai
+toujours entretenu en moi. Mais aucun de
+vous n'a de coeur. Vous criez et vous réjouissez
+comme si le prince et la princesse n'étaient
+pas en train de se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi
+pas? C'est une joyeuse occasion et quand
+je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire
+part à toutes les étoiles. Vous les verrez briller
+quand je leur parlerai de la jolie mariée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle idée banale de la vie! dit
+la fusée, mais je n'attendais pas autre chose.
+Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide.
+Bah! peut-être le prince et la princesse iront-ils
+vivre dans un pays où il y une profonde
+rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un
+petit garçon bouclé, avec des yeux violets,
+comme ceux du prince. Peut-être quelque
+jour ira-t-il se promener avec sa nourrice.
+Peut-être la nourrice s'endormira-t-elle sous
+un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il
+dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible
+malheur! Les pauvres gens perdre leur
+fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne
+pourrais jamais supporter cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique,
+dit la chandelle romaine. Il ne leur est
+arrivé aucun malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit
+la fusée. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils
+avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
+de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je
+déteste les gens qui pleurent sur leur pot au
+lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont
+perdu leur fils unique, certes j'en suis très
+attristée.</p>
+
+<p>&mdash;A coup sûr, s'exclama le feu de bengale.
+En fait, vous êtes la personne la plus affectée
+que j'ai jamais vue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la personne la plus mal élevée
+que j'ai rencontrée, dit la fusée, et vous ne pouvez
+comprendre mon affection pour le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, vous ne le connaissez même pas,
+craqua la chandelle romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit que je le connaissais,
+répondit la fusée. J'ose dire que si je le connaissais,
+je ne serais nullement son amie.
+C'est une chose dangereuse que de connaître
+ses propres amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux de vous tenir au sec,
+dit le globe à feu. C'est une chose importante.</p>
+
+<p>&mdash;Très importante pour vous sans doute,
+répondit la fusée, mais je pleurerai si cela
+me chante.</p>
+
+<p>Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent
+sur son bâton en gouttes de pluie et noyèrent
+presque deux petits scarabées qui songeaient
+justement à fonder une famille et cherchaient
+un joli endroit sec pour s'y installer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit avoir une nature vraiment romantique,
+car elle pleure quand il n'y a
+nulle raison de pleurer, dit le soleil.</p>
+
+<p>Et il poussa un profond soupir et pensa à
+la boîte de sapin.</p>
+
+<p>Mais la chandelle romaine et le feu de bengale
+étaient indignés. De toute leur voix, ils
+criaient.</p>
+
+<p>&mdash;Grimaces! Grimaces!</p>
+
+<p>Ils étaient extrêmement pratiques et toutes
+les fois qu'ils faisaient opposition à quelque
+chose ils l'appelaient <i>Grimaces</i>.</p>
+
+<p>Alors la lune se leva comme un superbe
+bouclier d'argent et les étoiles se mirent à
+briller et le son d'une musique arriva du palais.</p>
+
+<p>Le prince et la princesse conduisaient la
+danse. Ils dansaient si bien que les petits lis
+blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et
+les regardaient et que les grands pavots rouges
+balançaient leur tête et battaient la mesure.</p>
+
+<p>Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis
+douze et au dernier coup de minuit, tout le
+monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler
+le pyrotechnicien royal.</p>
+
+<p>&mdash;Commencez le feu d'artifice, dit le roi.</p>
+
+<p>Et le pyrotechnicien royal fit un profond
+salut et se rendit au bout du jardin.</p>
+
+<p>Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux
+portait une torche allumée emmanchée à une
+longue perche.</p>
+
+<p>C'était, certes, un superbe déploiement de
+lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à
+tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.</p>
+
+<p>Alors les pétards entrèrent en danse et les
+feux de bengale colorèrent tout en rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! cria le globe de feu, comme il
+prenait son essor faisant pleuvoir de menues
+étincelles bleues.</p>
+
+<p>&mdash;Bang! Bang! répondirent les marrons
+qui s'amusaient beaucoup.</p>
+
+<p>Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.</p>
+
+<p>Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle
+ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en
+elle, c'était la poudre et elle était si trempée
+de larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa
+parenté pauvre, à laquelle elle ne daignait
+pas parler, sauf avec un ricanement de dédain,
+fit grand fracas par le ciel comme de
+superbes fleurs d'or fleurissant en flammes.
+&mdash;Hourra! Hourra! criait la cour.</p>
+
+<p>Et la petite princesse riait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose qu'on me réserve pour quelque
+grande occasion, dit la fusée. Sans nul
+doute c'est cela que ça signifie.</p>
+
+<p>Et elle regardait d'un air plus orgueilleux
+que jamais.</p>
+
+<p>Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre
+en place.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment c'est une députation, se dit
+la fusée. Je les recevrai avec une sage dignité.</p>
+
+<p>Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle
+à froncer les sourcils comme si elle réfléchissait
+à quelque chose de très important.
+Mais les ouvriers ne firent pas attention à
+elle jusqu'à ce qu'ils la dépassèrent.</p>
+
+<p>Alors, l'un d'eux l'aperçut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!</p>
+
+<p>Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle,
+comme elle tournoyait en l'air. Impossible!
+Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire.
+Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de
+même, et souvent les deux choses sont identiques.</p>
+
+<p>Et elle tomba dans la vase.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle,
+mais sans doute c'est quelque station
+thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour
+rétablir ma santé. Mes nerfs sont certainement
+très ébranlés et j'ai besoin de repos.</p>
+
+<p>Alors, une petite grenouille, avec de petits
+yeux brillants et un habit vert pommelé,
+nagea vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille.
+Bon! Après tout il n'y a rien comme
+la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et
+un fossé et je suis tout à fait heureuse... Pensez-vous
+que l'après-midi sera chaude? Certes,
+je l'espère, mais le ciel est tout bleu et
+sans nuage. Quel malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à
+tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle délicieuse voix vous avez! cria la
+grenouille. On dirait un croassement et croasser
+est le cri le plus musical du monde. Ce
+soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous
+mettons dans la vieille mare aux canards près
+de la maison du fermier et, sitôt que la lune
+paraît, nous commençons. Le concert est si
+ravissant que tout le monde vient nous écouter.
+Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la
+femme du fermier dire à sa mère qu'elle
+n'avait pu dormir une seconde de la nuit à
+cause de nous. Il est bien doux de se voir si
+populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit la fusée.</p>
+
+<p>Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Une voix délicieuse certes! continua la
+grenouille. J'espère que vous viendrez à la
+mare aux canards. Il faut que je donne un coup
+d'oeil à mes filles. J'ai six filles superbes et je
+suis si inquiète que le brochet ne les rencontre.
+C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
+moindre scrupule à en faire son déjeuner.
+Donc adieu! Je goûte beaucoup votre conversation,
+je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez cela une conversation, fit
+la fusée. Vous avez jasé tout le temps. Ce n'est
+pas une conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours que quelqu'un écoute,
+répliqua la grenouille, et j'aime à faire tous
+les frais de la conversation. Cela économisé
+le temps et épargne les querelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'aime la discussion, fit la fusée.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que non, répliqua la grenouille
+d'un air de pitié. Les discussions sont extrêmement
+vulgaires, car dans la bonne société
+tout le monde professe exactement les mêmes
+opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles
+là-bas.</p>
+
+<p>Et la petite grenouille se remit à nager.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une personne bien agaçante,
+dit la fusée, et bien mal élevée. Je déteste les
+gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous,
+quand on a besoin de parler de soi, comme
+c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'égoïsme
+et l'égoïsme est une chose détestable,
+surtout pour quelqu'un de mon caractère,
+car je suis bien connue pour ma nature sympathique.
+Vous devriez prendre exemple sur
+moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modèle.
+Maintenant que vous avez cette chance,
+hâtez-vous d'en profiter, car je vais presque
+tout de suite aller à la cour. Je suis très estimée
+à la cour. Hier, le prince et la princesse
+se sont mariés en mon honneur. Sans doute
+vous ne savez rien de tout cela, car vous êtes
+provinciale.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de lui parler, dit
+une libellule perchée au haut d'un grand
+jonc noir. Elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est elle qui y perd et pas
+moi! Je ne vais pas m'arrêter de lui parler,
+uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas.
+J'aime à m'entendre parler. C'est un de mes
+plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues
+conversations avec moi-même et je suis si profonde,
+que parfois je ne comprends pas un
+mot de ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devez être certainement graduée
+en philosophie, fit la libellule.</p>
+
+<p>Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et
+prit son essor vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est niais de sa part de ne pas
+rester ici, dit la fusée. Je suis sûre qu'elle
+n'a pas souvent eu la chance de se meubler
+l'esprit; néanmoins, ça m'est égal. Un génie
+comme le mien sera sûrement apprécié un
+jour.</p>
+
+<p>Et elle s'enfonça un peu plus profondément
+dans la boue.</p>
+
+<p>Un peu après, une grande cane blanche
+nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes
+et des pattes palmées et on la considérait
+comme une grande beauté en raison de son
+dandinement.</p>
+
+<p>&mdash;Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse
+tournure vous avez? Puis-je vous demander
+si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat
+de quelque accident.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident que vous avez toujours
+vécu à la campagne. Autrement vous sauriez
+qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance.
+Il serait déraisonnable de s'attendre à
+trouver les autres aussi remarquables que
+soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée
+d'apprendre que je vole dans les cieux et que
+je retombe en pluie d'étincelles d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cela en haute estime, dit la
+cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile
+à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les
+champs comme un boeuf, si vous traîniez une
+charrette comme un cheval, si vous gardiez un
+troupeau comme un chien de berger, ce serait
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ma brave créature, dit la fusée d'un ton
+très hautain, je vois que vous appartenez à la
+basse classe. Les gens de mon rang ne sont
+jamais utiles. Nous avons un certain éclat
+et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-même,
+nul goût pour aucune sorte d'industrie,
+surtout pour le genre d'industrie que
+vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé
+que le gros travail est simplement le refuge
+de gens qui n'ont rien d'autre à faire
+dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur
+très pacifique et ne se querellait jamais
+avec personne. Chacun a des goûts différents.
+Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez
+établir ici votre résidence.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis
+qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction.
+Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux.
+Il n'y a ici ni société ni solitude.
+C'est tout à fait faubourg... J'irai sans doute
+à la Cour, car je suis destinée à faire sensation
+dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique,
+remarqua la cane. Il y a tant de choses
+où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai
+donc présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting
+ou nous votâmes des résolutions blâmant
+tout ce qui nous déplaît. Néanmoins,
+cela ne paraît pas avoir produit grand effet.
+Maintenant je m'occupe des choses domestiques
+et je veille sur ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis faite pour la vie publique et c'est
+là qu'est toute ma parenté, même la plus
+humble. Partout où nous paraissons nous
+excitons une grande attention. Cette fois, je
+n'ai pas figuré en personne, mais quand je le
+fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux
+choses domestiques, elles font vieillir vite
+et elles distraient l'esprit des choses plus
+hautes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les hautes choses de la vie comme
+elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle
+combien j'ai faim!</p>
+
+<p>Et la cane nagea sur la rivière en reprenant
+ses couac... couac... couac...</p>
+
+<p>&mdash;Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai
+beaucoup de choses à vous dire.</p>
+
+<p>Mais la cane ne faisait pas attention à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est
+vraiment un esprit médiocre.</p>
+
+<p>Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue
+et se mettait à réfléchir à la beauté du génie,
+quand soudain deux petits garçons en blouse
+blanche accoururent au bord du fossé avec un
+chaudron et quelques fagots.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être la députation, pensa la fusée
+et elle prit un air digne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cria un des gamins, regarde ce
+vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit arrivé ici.</p>
+
+<p>Et il retira la fusée du fossé.</p>
+
+<p>&mdash;Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible!
+Il a voulu dire précieux bâton. Précieux
+bâton est un compliment. Il me prend pour
+un dignitaire de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons-le au feu, dit l'autre gamin.
+Cela aidera à faire bouillir la marmite.</p>
+
+<p>Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée
+sur le tas et voilà le feu pris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique! cria la fusée. Ils me
+mettent en pleine lumière. De la sorte chacun
+me verra.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant nous allons dormir, dirent
+les enfants, et, quand nous nous réveillerons,
+la marmite sera en ébullition.</p>
+
+<p>Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent
+les yeux.</p>
+
+<p>La fusée était très humide. Il se passa bien
+du temps avant qu'elle ne brûlât. A la fin, cependant,
+le feu y prit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je vais partir, criait-elle.</p>
+
+<p>Et elle se redressait, et elle se raidissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je vais monter plus haut que
+les étoiles, plus haut que la lune, plus haut
+que le soleil. J'irais si haut que...</p>
+
+<p>&mdash;Fizz, Fizz, Fizz!</p>
+
+<p>Elle s'éleva dans les airs.</p>
+
+<p>&mdash;Délicieux! criait-elle. Je monterai comme
+cela à jamais. Quel succès j'ai!</p>
+
+<p>Mais personne ne la voyait.</p>
+
+<p>Alors elle commença à sentir une curieuse
+impression de fourmillement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai
+le monde entier en feu et je ferai un tel bruit
+que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.</p>
+
+<p>Et, en effet, elle explosa.</p>
+
+<p>&mdash;Bang! Bang! Bang! fit la poudre.</p>
+
+<p>La poudre ne pouvait pas faire autrement.</p>
+
+<p>Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons
+qui dormaient à poings fermés.</p>
+
+<p>De la fusée il ne resta que le bâton qui
+tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour
+de promenade autour du fossé.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des
+bâtons.</p>
+
+<p>Et elle se jeta à l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai fait une grande sensation!
+haleta la fusée.</p>
+
+<p>Et elle expira.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE PRINCE HEUREUX</h3>
+
+
+<p>Tout en haut de la cité, sur une petite
+colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.</p>
+
+<p>Elle était toute revêtue de chèvre-feuille
+d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants
+saphyrs et un grand rubis rouge ardait
+à la poignée de son épée.</p>
+
+<p>Aussi, on l'admirait beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait
+un des membres du Conseil de ville
+qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur
+en art.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il,
+craignant qu'on ne le prît pour un
+homme peu pratique.</p>
+
+<p>Et certes, il ne l'était pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas comme le
+Prince Heureux? demandait une mère sensible
+à son petit garçon qui réclamait la lune.
+Le Prince Heureux n'aurait jamais songé à
+demander quelque chose à tout cri.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au
+monde qui soit tout à fait heureux, murmurait
+un homme à qui rien n'avait réussi, en
+regardant la merveilleuse statue.</p>
+
+<p>&mdash;Il a vraiment l'air d'un ange, disaient
+les enfants de la charité en sortant de la
+cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux
+écarlates et avec leurs jolies vestes
+blanches.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi le voyez-vous? répliquait le maître
+de mathématiques, vous n'en avez jamais
+vu un.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous en avons vu dans nos rêves,
+répondaient les enfants.</p>
+
+<p>Et le maître de mathématiques fronçait les
+sourcils et prenait un air sévère, car il ne
+pouvait approuver que des enfants se permissent
+de rêver.</p>
+
+<p>Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire
+d'ailes vers la cité.</p>
+
+<p>Six semaines avant, ses amies étaient parties
+pour l'Égypte, mais elle était demeurée
+en arrière.</p>
+
+<p>Elle était éprise du plus beau des roseaux.</p>
+
+<p>Elle l'avait rencontré au début du printemps
+comme elle volait sur la rivière à la poursuite
+d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
+avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était
+arrêtée pour lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle,
+qui aimait aller droit au but.</p>
+
+<p>Et le roseau lui avait fait un salut profond.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle avait voleté autour de
+lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traçant
+des sillages d'argent.</p>
+
+<p>C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi
+s'écoula tout l'été.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ridicule attachement, gazouillaient
+les autres hirondelles. Ce roseau n'a
+pas le sou, et il a vraiment trop de famille.</p>
+
+<p>En effet, la rivière était toute couverte de
+roseaux.</p>
+
+<p>Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles
+prirent leur vol.</p>
+
+<p>Quand elles furent parties, leur amie se
+sentit isolée et commença à se lasser de son
+amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis,
+je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans
+cesse avec la brise.</p>
+
+<p>Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la
+brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses
+politesses.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'il est casanier, murmurait
+l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages.
+Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me suivre? demanda enfin
+l'Hirondelle au roseau.</p>
+
+<p>Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop
+attaché à son chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle.
+Je m'en vais aux Pyramides, adieu!</p>
+
+<p>Et l'Hirondelle s'en alla.</p>
+
+<p>Tout le long du jour, elle avait volé et, à la
+nuit, elle arriva à la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Où chercherai-je un abri? se dit-elle.
+J'espère que la ville aura fait des préparatifs
+pour me recevoir.</p>
+
+<p>Alors, elle aperçut la statue sur la petite
+colonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site
+est joli. Il y a beaucoup d'air frais.</p>
+
+<p>De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre
+les pieds du Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une chambre dorée, se disait-elle
+doucement après avoir regardé autour d'elle.</p>
+
+<p>Et elle se prépara à dormir.</p>
+
+<p>Mais, comme elle mettait sa tête sous son
+aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba
+sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il
+n'y a pas un nuage au ciel, les étoiles sont
+tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il
+pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment
+étrange. Le roseau aimait la pluie, mais
+c'était pur égoïsme de sa part.</p>
+
+<p>Alors une nouvelle goutte vint à tomber.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi sert une statue, si elle ne garantit
+pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher
+un bon auvent de cheminée.</p>
+
+<p>Et elle se décidait à prendre son vol plus
+loin.</p>
+
+<p>Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une
+troisième goutte tomba.</p>
+
+<p>L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et
+elle vit...</p>
+
+<p>Ah! que vit-elle?</p>
+
+<p>Les yeux du Prince Heureux étaient pleins
+de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues
+d'or.</p>
+
+<p>Son visage était si beau au clair de lune,
+que la petite Hirondelle se sentit envahie par
+la pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme
+cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez
+presque trempée.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'étais vivant et que j'avais un
+coeur d'homme, répliqua la statue, je ne savais
+pas ce que c'était que les larmes, car je
+vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne
+permet pas l'entrée au chagrin. Le jour, je
+jouais avec mes compagnons dans le jardin et,
+le soir, je dansais dans le grand hall. Autour
+du jardin courait une très haute muraille,
+mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y
+avait au delà de cette muraille, tout ce qui
+m'entourait était si beau. Mes courtisans m'appelaient
+le Prince Heureux, et certes, j'étais
+vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur.
+Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, maintenant
+que je suis mort, ils m'ont huché si
+haut que je puis voir toutes les laideurs et
+toutes les misères de ma ville, et quoique mon
+coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource
+que de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa
+l'Hirondelle à part elle.</p>
+
+<p>Elle était trop bien élevée pour faire tout
+haut aucune remarque sur les gens.</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas, continua la statue, de sa voix
+basse et musicale, là-bas, dans une petite rue,
+il est une pauvre maison. Une des fenêtres
+est ouverte et, par elle, je puis voir une femme
+assise à une table. Son visage est amaigri et
+usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes,
+toutes piquées par l'aiguille, car elle est couturière.
+Elle brode des fleurs de la Passion sur
+une robe de satin que doit porter, au prochain
+bal de la cour, la plus belle des demoiselles
+d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin
+de la chambre, gît son petit garçon malade.
+Il a la fièvre et il demande des oranges. Sa
+mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la
+rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle,
+petite Hirondelle, ne voulez-vous pas
+lui porter le rubis de la garde de mon épée?
+Mes pieds sont attachés au piédestal et je ne
+puis bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attendue en Égypte, répondit
+l'Hirondelle. Mes amies voltigent de çà de là
+sur le Nil et bavardent avec les grands lotus.
+Bientôt elles iront dormir dans le tombeau du
+Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans son
+cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile
+jaune et embaumé avec des aromates. Autour
+de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle
+et ses mains sont comme des feuilles sèches.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle,
+dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi
+une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère?
+L'enfant a tant soif et la mère est si triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas que j'aime les enfants,
+répondit l'Hirondelle. L'été dernier quand je
+séjournais au bord de la rivière, deux garçons
+mal élevés, les enfants du meunier, ne cessaient
+pas de me jeter des pierres. Certes, ils
+ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
+nous volons trop bien pour cela, et, en
+outre, je suis d'une famille célèbre par son
+agilité, mais quand même c'était une marque
+d'irrespect.</p>
+
+<p>Mais le regard du Prince Heureux était si
+triste que la petite Hirondelle en fut toute
+chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai
+une nuit avec vous et je serai votre
+messagère.</p>
+
+<p>&mdash;-Merci, petite Hirondelle, répondit le
+prince.</p>
+
+<p>Alors la petits Hirondelle arracha le grand
+rubis de l'épée du Prince, et, l'emportant dans
+son bec, prit son vol par dessus les toits de
+la ville.</p>
+
+<p>Elle passa sur la tour de la cathédrale où
+des anges étaient sculptés en marbre blanc.</p>
+
+<p>Elle passa sur le Palais et entendit de la
+musique de danse.</p>
+
+<p>Une belle jeune fille parut sur le balcon
+avec son amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien les étoiles sont belles, lui dit-il,
+et combien est puissante la force de l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ma robe soit prête pour
+la bal officiel, répondit-elle. J'ai commandé
+d'y broder des fleurs de la passion, mais les
+couturières sont si négligentes.</p>
+
+<p>Elle passa sur la rivière et vit les lanternes
+suspendues au mat des barques.</p>
+
+<p>Elle passa sur le ghetto et vit les vieux
+juifs qui faisaient des affaires entre eux et
+pesaient des monnaies dans des balances de
+cuivre.</p>
+
+<p>Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et
+y jeta un coup d'oeil.</p>
+
+<p>L'enfant s'agitait fiévreusement dans son
+lit et sa mère s'était endormie tant elle était
+fatiguée.</p>
+
+<p>L'Hirondelle sautilla dans la chambre et
+mit le grand rubis sur la table, sur le dé de
+la couturière.</p>
+
+<p>Puis elle voleta doucement autour du lit,
+éventant de ses ailes le visage de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle douce fraîcheur je ressens! fit
+l'enfant. Je dois aller mieux.</p>
+
+<p>Et il tomba dans un délicieux sommeil.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers
+le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux, remarqua-t-elle, mais
+maintenant je sens presque de la chaleur, et
+cependant il fait bien froid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que vous avez fait une bonne
+action, répliqua le Prince.</p>
+
+<p>Et la petite Hirondelle commença à réfléchir
+et alors elle s'endormit. Toutes les fois
+qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.</p>
+
+<p>Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière
+et prit un bain.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un remarquable phénomène! s'écria
+le professeur d'ornithologie qui passait
+sur le pont. Une Hirondelle en hiver!</p>
+
+<p>Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à
+une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle
+était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait
+l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Et, à cette perspective, elle était toute
+joyeuse.</p>
+
+<p>Elle visita tous les monuments publics et
+se reposa longtemps sur le sommet du clocher
+de l'église.</p>
+
+<p>Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient.
+Ils se disaient les uns aux autres:</p>
+
+<p>&mdash;Combien cette étrangère est distinguée!</p>
+
+<p>Cela la remplissait de joie.</p>
+
+<p>Quand la lune se leva, elle retourna à tire
+d'ailes vers le Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelques commissions pour
+l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince, ne resterez-vous pas avec
+moi encore une nuit?</p>
+
+<p>&mdash;On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle.
+Demain mes amies s'y envoleront
+vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame
+se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon
+se dresse sur un grand trône de granit. Toute
+la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile
+du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite
+il se tait. A midi, les lions jaunes descendent
+boire au bord du fleuve. Ils ont des
+yeux comme des aigues marines vertes et
+leurs rugissements sont bien plus éclatants
+que les rugissements de la cataracte.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle,
+dit le Prince, tout là-bas de l'autre côté de la
+ville, je vois un jeune homme dans un grenier.
+Il est penché sur un bureau couvert de
+papiers et, dans un verre à côté de lui, il y a
+un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure
+est brune et frisée. Ses lèvres sont rouges
+comme des grains de grenade. Il a de grands
+yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce
+pour le directeur du théâtre, mais il a trop
+froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de feu
+dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.</p>
+
+<p>&mdash;Je demeurerai encore une nuit avec vous,
+dit l'Hirondelle, qui avait réellement un bon
+coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince.
+Mes yeux sont la seule chose qui me reste.
+Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés
+des Indes il y a un millier d'années. Arrachez
+l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le
+vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se
+nourrir et de quoi se chauffer et finira sa
+pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis
+faire cela.</p>
+
+<p>Et elle se mit à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Faites ce que je vous
+commande.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince
+et s'envola vers le galetas de l'étudiant.</p>
+
+<p>Il était facile d'y pénétrer, car il y avait
+un trou dans le toit.</p>
+
+<p>L'Hirondelle y entra comme un trait et
+sautilla par la pièce.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait la tête plongée dans
+ses mains. Il n'entendit pas le trémoussement
+des ailes de l'oiseau et, quand il releva la
+tête, il vit le beau saphir couché sur les violettes
+fanées.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à être apprécié, s'écria-t-il.
+Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant
+je puis finir ma pièce.</p>
+
+<p>Et il semblait tout à fait heureux.</p>
+
+<p>Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers
+le port.</p>
+
+<p>Elle se reposa sur le mat d'un grand navire
+et contempla les matelots qui halaient d'énormes
+caisses hors de la cale avec des cordes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse
+qui arrivait sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Mais personne ne prenait garde à elle et,
+quand la lune se leva, elle retourna vers le
+Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi
+encore une nuit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la
+neige glaciale sera bientôt ici. En Egypte, le
+soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
+crocodiles, couchés dans la boue, regardent
+paresseusement les arbres au bord du fleuve.
+Mes compagnes construisent des nids dans le
+temple de Baalbeck. Les colombes roses et
+blanches les suivent des yeux et roucoulent
+alternativement. Cher Prince, il faut que je
+vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais
+et, le printemps prochain, je vous apporterai
+de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer
+ceux que vous avez donnés. Le rubis sera
+plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
+aussi bleu que la grande mer.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessous, dans le square, répliqua le
+Prince Heureux, stationne une petite marchande
+d'allumettes. Elle a laissé tomber ses
+allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes
+gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte
+pas quelque argent au logis, et elle pleure.
+Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tête
+est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le
+lui, et son père ne la battra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je passerais encore une nuit avec vous,
+dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher
+un oeil. Alors vous seriez tout à fait
+aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Faites ce que je vous commande.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du
+Prince et prit son vol en l'emportant.</p>
+
+<p>Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande
+d'allumettes et glissa le joyau dans
+la paume de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Le joli morceau de verre! s'écria la petite
+fille.</p>
+
+<p>Et, toute rieuse, elle courut chez elle.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle revint encore vers le
+Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle.
+Alors je vais rester avec vous pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, petite Hirondelle, dit le pauvre
+Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.</p>
+
+<p>Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule
+du Prince et lui conta des récits de ce qu'elle
+avait vu dans des pays étranges.</p>
+
+<p>Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent,
+en longues rangées, sur les rives du Nil et
+pêchent à coups de bec des poissons d'or, du
+Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit
+dans le désert et connaît toutes choses; des
+marchands qui marchent lentement près de
+leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre
+dans leurs mains; du roi des montagnes
+de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore
+un grand bloc de cristal; du grand serpent
+vert qui dort dans un palmier et que vingt
+prêtres sont chargés de nourrir de gâteaux de
+miel; et des pygmées qui naviguent sur un
+grand lac sur de larges feuilles plates et sont
+toujours en guerre avec les papillons.</p>
+
+<p>&mdash;Chère petite Hirondelle, dit le Prince,
+vous me dites de merveilleuses choses, mais
+plus merveilleux est ce que supportent les hommes
+et les femmes. Il n'y a pas de mystère
+aussi grand que la misère. Vole par ma ville,
+petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.</p>
+
+<p>Alors la petite Hirondelle vola par la grande
+ville et vit les riches qui se réjouissaient dans
+leurs Palais superbes tandis que les mendiants
+étaient assis à leurs portes.</p>
+
+<p>Elle vola par les ruelles sombres et vit
+les visages pâles d'enfants mourant de faim
+qui regardaient avec insouciance les rues
+noires.</p>
+
+<p>Sous les arches d'un pont, deux petits enfants
+étaient couchés dans les bras l'un de
+l'autre pour tâcher de se tenir chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous avons faim! disaient-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas rester couchés ici! leur
+cria le sergent de ville.</p>
+
+<p>Et ils s'éloignèrent sous la pluie.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire
+au Prince ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis couvert d'or fin, dit le Prince;
+détachez-le feuille à feuille et donnez-le à mes
+pauvres. Les hommes croient toujours que
+l'or peut les rendre heureux.</p>
+
+<p>Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or
+fin jusqu'à ce que le Prince Heureux n'eût
+plus ni éclat ni beauté.</p>
+
+<p>Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux
+pauvres et les visages des enfants devinrent
+roses, ils rirent et jouèrent par la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.</p>
+
+<p>Alors la neige arriva, et après la neige la
+glace.</p>
+
+<p>Les rues semblaient être ferrées d'argent
+tant elles brillaient et étincelaient. De longs
+glaçons, tels que des poignards de cristal,
+étaient suspendus aux toits des maisons. Tout
+le monde se couvrait de fourrures et les petits
+garçons portaient des toques écarlates et patinaient
+sur la glace.</p>
+
+<p>La pauvre petite Hirondelle avait froid,
+toujours plus froid, mais elle ne voulait pas
+quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela.
+Elle picorait les miettes à la porte du boulanger,
+quand le boulanger ne la regardait pas, et
+essayait de se réchauffer en battant des ailes.</p>
+
+<p>Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir.
+Elle eut tout juste la force de voler encore une
+fois sur l'épaule du Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher Prince! murmura-t-elle.
+Permettez que je baise votre main.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux que vous partiez enfin
+pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince.
+Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais il
+faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas en Egypte que je vais aller,
+dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison
+de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres
+et tomba morte à ses pieds.</p>
+
+<p>A ce moment, un singulier craquement résonna
+à l'intérieur de la statue comme si
+quelque chose s'était brisé.</p>
+
+<p>Le fait est que le coeur de plomb s'était
+fendu en deux.</p>
+
+<p>Vraiment il faisait un terrible froid.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain, le maire
+se promenait dans le square sous la statue
+avec les conseillers de la ville.</p>
+
+<p>Comme ils dépassaient le piédestal, il leva
+la tête vers la statue.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux
+semble déguenillé!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment déguenillé! dirent les
+conseillers de ville qui étaient toujours de
+l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête
+pour regarder la statue.</p>
+
+<p>&mdash;Le rubis de son épée est tombé, ses
+yeux ne sont plus en place et il n'est plus du
+tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère
+plus qu'un mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Guère plus qu'un mendiant! firent écho
+les conseillers de ville.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau
+mort, continua le maire. Vraiment il faudra
+faire promulguer un arrêté pour défendre aux
+oiseaux de mourir ici.</p>
+
+<p>Et le secrétaire de ville prit note de cette
+idée.</p>
+
+<p>Alors on renversa la statue du Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il n'est plus beau, il ne sert plus
+à rien! dit le professeur d'art à l'Université.</p>
+
+<p>Alors on fondit la statue dans une fournaise
+et le maire réunit le conseil en assemblée
+pour décider ce que l'on ferait du métal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions, proposa-t-il en faire une
+autre statue. La mienne par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ou la mienne, dit chacun des conseillers
+de ville.</p>
+
+<p>Et ils se querellèrent.</p>
+
+<p>La dernière fois que j'ai entendu parler
+d'eux, ils se querellaient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle étrange chose! dit le contre-maître
+de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut
+pas fondre dans le fourneau, il nous faudra
+le jeter aux rebuts.</p>
+
+<p>Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus
+où gisait l'Hirondelle morte.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte-moi les deux choses les plus
+précieuses de la ville, dit Dieu à l'un de ses
+anges.</p>
+
+<p>Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et
+l'oiseau mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon
+jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera
+éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince
+Heureux redira mes louanges.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE ROSSIGNOL ET LA ROSE</h3>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'elle danserait avec moi si
+je lui apportais des roses rouges, gémissait le
+jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il
+n'y a pas une rose rouge.</p>
+
+<p>De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.</p>
+
+<p>Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de roses rouges dans tout mon jardin!
+criait l'étudiant.</p>
+
+<p>Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de quelle chose minime dépend le
+bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont
+écrit; je possède tous les secrets de la philosophie
+et faute d'une rose rouge voilà ma vie
+brisée.</p>
+
+<p>&mdash;Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol.
+Toutes les nuits je l'ai chanté, quoique
+je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
+son histoire aux étoiles, et maintenant je
+le vois. Sa chevelure est foncée comme la fleur
+de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme
+la rose qu'il désire, mais la passion a rendu
+son visage pâle comme l'ivoire et le chagrin
+a mis son sceau sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince donne un bal demain soir,
+murmurait le jeune étudiant et mes amours
+seront de la fête. Si je lui apporte une rose
+rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point
+du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je
+la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa
+tête sur mon épaule et sa main étreindra la
+mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges
+dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et
+elle me négligera. Elle ne fera nulle attention
+à moi et mon coeur se brisera.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol.
+Il souffre tout ce que je chante: tout ce
+qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement
+l'amour est une merveilleuse chose,
+plus précieuse que les émeraudes et plus chère
+que les fines opales. Perles et grenades ne
+peuvent le payer, car il ne paraît pas sur le
+marché. On ne peut l'acheter au marchand
+ni le peser dans une balance pour l'acquérir
+au poids de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Les musiciens se tiendront sur leur estrade,
+disait le jeune étudiant. Ils joueront de
+leurs instruments à cordes et mes amours
+danseront au son de la harpe et du violon.
+Elle dansera si légèrement que son pied ne
+touchera pas le parquet et les gens de la cour
+en leurs gais atours s'empresseront autour
+d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car
+je n'ai pas de roses rouges à lui donner.</p>
+
+<p>Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage
+dans ses mains et pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit
+lézard vert, comme il courait près de lui,
+sa queue en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? disait un papillon qui
+voletait à la poursuite d'un rayon de soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette
+à sa voisine d'une douce petite voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il pleure à cause d'une rose rouge.</p>
+
+<p>&mdash;A cause d'une rose rouge. Comme c'est
+ridicule!</p>
+
+<p>Et le petit lézard, qui était un peu cynique,
+rit à gorge déployée.</p>
+
+<p>Mais le rossignol comprit le secret des douleurs
+de l'étudiant, demeura silencieux sur
+l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.</p>
+
+<p>Soudain il déploya ses ailes brunes pour
+s'envoler et prit son essor.</p>
+
+<p>Il passa à travers le bois comme une ombre
+et, comme une ombre, il traversa le jardin.</p>
+
+<p>Au centre du parterre se dressait un beau
+rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et
+se campa sur une menue branche.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et
+je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais le rosier secoua sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont blanches, répondit-il,
+blanches comme l'écume de la mer et plus
+blanches que la neige dans la montagne. Mais
+allez trouver mon frère qui croît autour du
+vieux cadran solaire et peut-être vous donnera-t-il
+ce que vous demandez.</p>
+
+<p>Alors le rossignol vola au rosier qui croissait
+autour du vieux cadran solaire.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il,
+et je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais le rosier secoua sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi
+jaunes que les cheveux des sirènes qui s'assoient
+sur un tronc d'arbre, plus jaunes que
+le narcisse qui fleurit dans les prés, avant
+que le faucheur ne vienne avec sa faux.
+Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre
+de l'étudiant et peut-être vous donnera-t-il
+ce que vous demandez.</p>
+
+<p>Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait
+sous la fenêtre de l'étudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et
+je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais l'arbre secoua sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi
+rouges que les pattes des colombes et plus
+rouges que les grands éventails de corail que
+l'océan berce dans ses abîmes, mais l'hiver a
+glacé mes veines, la gelée a flétri mes boutons,
+l'ouragan a brisé mes branches et je
+n'aurai plus de roses de toute l'année.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le
+rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas
+quelque moyen que j'en aie une?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen, répondit le rosier, mais
+il est si terrible que je n'ose vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis
+pas timide.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier,
+vous devez la bâtir de notes de musique
+au clair de lune et la teindre du sang de votre
+propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre
+gorge appuyée à des épines. Toute la nuit vous
+chanterez pour moi et les épines vous perceront
+le coeur: votre sang vital coulera dans
+mes veines et deviendra le mien.</p>
+
+<p>&mdash;La mort est un grand prix pour une rose
+rouge, répliqua le rossignol, et tout le monde
+aime la vie. Il est doux de se percher dans le
+bois verdissant, de regarder le soleil dans son
+char d'or et la lune dans son char de perles.
+Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines.
+Elles sont douces, les clochettes bleues
+qui se cachent dans la vallée et les bruyères
+qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est
+meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur
+d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?</p>
+
+<p>Alors il déploya ses ailes brunes et prit son
+essor dans l'air. Il passa à travers le jardin
+comme une ombre et, comme une ombre, il
+traversa le bois.</p>
+
+<p>Le jeune étudiant était toujours couché sur
+le gazon là où le rossignol l'avait laissé et les
+larmes n'avaient pas encore séché dans ses
+beaux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez heureux, lui cria le rossignol,
+soyez heureux, vous aurez votre rose rouge.
+Je la bâtirai de notes de musique au clair de
+lune et la teindrai du sang de mon propre
+coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour,
+c'est que vous soyez un amoureux vrai,
+car l'amour est plus sage que la philosophie,
+quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance,
+quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont
+couleur de feu et son corps couleur de flammes,
+ses lèvres sont douces comme le miel et
+son haleine est comme l'encens.</p>
+
+<p>L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit
+l'oreille, mais il ne put comprendre ce que
+lui disait le rossignol, car il ne savait que les
+choses qui sont écrites dans les livres.</p>
+
+<p>Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il
+aimait beaucoup le petit rossignol qui avait
+bâti son nid dans ses branches.</p>
+
+<p>&mdash;Chantez-moi une dernière chanson,
+murmura-t-il. Je serai si triste quand vous
+serez parti.</p>
+
+<p>Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et
+sa voix était comme l'eau jaseuse d'une fontaine
+argentine.</p>
+
+<p>Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se
+releva et tira son calepin et son crayon de sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le rossignol, se disait-il en se promenant
+par l'allée, le rossignol a une indéniable
+beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains
+que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes,
+il est tout style, sans nulle sincérité.
+Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne
+pense qu'à la musique et, tout le monde le
+sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut contester
+que sa voix a de fort belles notes. Quel
+malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne
+vise aucun but pratique.</p>
+
+<p>Et il se rendit dans sa chambre, se coucha
+sur son petit grabat et se mit à penser à ses
+amours.</p>
+
+<p>Un peu après, il s'endormit.</p>
+
+<p>Et, quand la lune brillait dans les cieux, le
+rossignol vola au rosier et plaça sa gorge
+contre les épines.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée
+contre les épines et la froide lune cristalline
+s'arrêta et écouta toute la nuit.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient
+de plus en plus avant dans sa
+gorge et son sang vital fluait hors de son
+corps.</p>
+
+<p>D'abord, il chanta la naissance de l'amour
+dans le coeur d'un garçon et d'une fille et, sur
+la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
+merveilleuse, pétale après pétale, comme une
+chanson suivait une chanson.</p>
+
+<p>D'abord, elle était pâle comme la brume qui
+flotte sur la rivière, pâle comme les pieds du
+matin et argentée comme les ailes de l'aurore.</p>
+
+<p>La rose, qui fleurissait sur la plus haute
+ramille du rosier, semblait l'ombre d'une
+rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une
+rose dans un lac.</p>
+
+<p>Mais le rosier cria au rossignol de se presser
+plus étroitement contre les épines.</p>
+
+<p>&mdash;Pressez-vous plus étroitement, petit
+rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra
+avant que la rose ne soit terminée.</p>
+
+<p>Alors le rossignol se pressa plus étroitement
+contre les épines et son chant coula
+plus éclatant, car il chantait comment éclot
+la passion dans l'âme de l'homme et d'une
+vierge.</p>
+
+<p>Et une délicate rougeur parut sur les pétales
+de la rose comme rougit le visage d'un
+fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.</p>
+
+<p>Mais les épines n'avaient pas encore atteint
+le coeur du rossignol, aussi le coeur de
+la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
+rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.</p>
+
+<p>Et la rose cria au rossignol de se presser
+plus étroitement contre les épines.</p>
+
+<p>&mdash;Pressez-vous plus étroitement, petit
+rossignol, disait-il, ou le jour surviendra
+avant que la rose ne soit terminée.</p>
+
+<p>Alors le rossignol se pressa plus étroitement
+contre les épines, et les épines touchèrent
+son coeur, et en lui se développa un
+cruel tourment de douleur.</p>
+
+<p>Plus amère, plus amère était la douleur,
+plus impétueux, plus impétueux jaillissait
+son chant, car il chantait l'amour parfait par
+la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la
+tombe.</p>
+
+<p>Et la rose merveilleuse s'empourpra comme
+les roses du Bengale. Pourpre était la couleur
+des pétales et pourpre comme un rubis était
+le coeur.</p>
+
+<p>Mais la voix du rossignol faiblit. Ses
+petites ailes commencèrent à battre et un
+nuage s'étendit sur ses yeux.</p>
+
+<p>Son chant devint de plus en plus faible.
+Il sentit que quelque chose l'étouffait à la
+gorge.</p>
+
+<p>Alors son chant lança un dernier éclat.</p>
+
+<p>La blanche lune l'entendit et elle oublia
+l'aurore et s'attarda dans le ciel.</p>
+
+<p>La rose rouge l'entendit; elle trembla toute
+d'extase et ouvrit ses pétales à l'air froid du
+matin.</p>
+
+<p>L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre
+sur les collines et éveilla de leurs rêves les
+troupeaux endormis.</p>
+
+<p>Le chant flotta parmi les roseaux de la
+rivière et ils portèrent son message à la
+mer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, cria le rosier, voici que
+la rose est finie.</p>
+
+<p>Mais le rossignol ne répondit pas: il était
+couché dans les hautes graminées, mort le
+coeur transpercé d'épines.</p>
+
+<p>A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda
+au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il,
+voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu
+pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que
+je suis sûr qu'elle doit avoir en latin un nom
+compliqué.</p>
+
+<p>Et il se pencha et la cueillit.</p>
+
+<p>Alors il mit son chapeau et courut chez le
+professeur, sa rose à la main.</p>
+
+<p>La fille du professeur était assise sur le pas
+de la porte. Elle dévidait de la soie bleue sur
+une bobine et son petit chien était couché à
+ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez dit que vous danseriez avec
+moi si je vous apportais une rose rouge, lui
+dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du
+monde. Ce soir, vous la placerez près de
+votre coeur et, quand nous danserons ensemble,
+elle vous dira combien je vous aime.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que cette rose n'aille pas avec
+ma robe, répondit-elle. D'ailleurs le neveu du
+chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux
+et chacun sait que les bijoux coûtent plus
+que les fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma parole, vous êtes une ingrate!
+dit l'étudiant d'un ton colère.</p>
+
+<p>Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba
+dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Une lourde charrette l'écrasa.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai
+que vous êtes bien mal élevé. Et qu'êtes-vous
+après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne
+crois pas que vous ayez jamais de boucles
+d'argent à vos souliers comme en a le neveu
+du chambellan.</p>
+
+<p>Et elle se leva de sa chaise et rentra dans
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle niaiserie que l'amour! disait
+l'étudiant en revenant sur ses pas. Il n'est
+pas la moitié aussi utile que la logique, car
+il ne peut rien prouver et il parle toujours de
+choses qui n'arriveront pas et fait croire aux
+gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref,
+il n'est pas du tout pratique et comme à notre
+époque le tout est d'être pratique, je vais
+revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.</p>
+
+<p>Là dessus, l'étudiant retourna dans sa
+chambre, ouvrit un grand livre poudreux et
+se mit à lire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>LE GÉANT ÉGOÏSTE</h3>
+
+
+<p>Chaque après-midi, quand ils revenaient
+de l'école, les enfants avaient l'habitude d'aller
+jouer dans le jardin du géant.</p>
+
+<p>C'était un grand jardin solitaire avec un
+doux gazon vert. Çà et là, sur le gazon, de belles
+fleurs brillaient comme des étoiles et il y
+avait douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient
+une délicate floraison rose et blanche
+et à l'automne portaient de beaux fruits.</p>
+
+<p>Les oiseaux perchaient sur les arbres et
+chantaient si délicieusement que les enfants
+d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils
+les uns aux autres.</p>
+
+<p>Un jour, le géant revint.</p>
+
+<p>Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles
+et il avait séjourné sept ans chez
+lui. Après que ces sept années furent révolues,
+il avait dit tout ce qu'il avait à dire,
+car sa conversation avait des limites et il
+résolut de rentrer dans son château.</p>
+
+<p>En arrivant, il vit les enfants qui jouaient
+dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix
+très aigre.</p>
+
+<p>Et les enfants s'enfuirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon jardin est à moi seul, reprit le géant.
+Tout le monde doit comprendre cela et je ne
+permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.</p>
+
+<p>Alors il l'entoura d'une haute muraille et
+y plaça un écriteau.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Défense d'entrer</p>
+<p>sous peine</p>
+<p>de</p>
+<p>poursuites</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était un géant égoïste.</p>
+
+<p>Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu
+de récréation.</p>
+
+<p>Ils essayèrent de jouer sur la route, mais
+la route était très poudreuse et pleine de pierres
+dures et ils ne l'aimaient pas.</p>
+
+<p>Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons
+étaient terminées de se promener autour
+de la haute muraille et de parler du beau
+jardin qui était par delà.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous y étions heureux! se disaient-ils
+les uns aux autres.</p>
+
+<p>Alors le printemps arriva et par tout le
+pays il y eut de petites fleurs et de petits
+oiseaux.</p>
+
+<p>Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était
+encore l'hiver.</p>
+
+<p>Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter
+depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et
+les arbres oubliaient de fleurir.</p>
+
+<p>Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus
+du gazon, mais quand elle vit l'écriteau,
+elle fut si attristée à la pensée des enfants
+qu'elle se laissa retomber à terre et se
+rendormit.</p>
+
+<p>Les seules à se réjouir, ce furent la neige et
+la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles.
+Alors nous allons y vivre toute
+l'année.</p>
+
+<p>La neige étala sur le gazon son grand manteau
+blanc et la glace revêtit d'argent tous
+les arbres.</p>
+
+<p>Alors elles invitèrent le vent du Nord à
+faire un séjour chez elles.</p>
+
+<p>Il accepta et vint.</p>
+
+<p>Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait
+tout le jour par le jardin et renversait à
+chaque instant des cheminées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous
+demanderons à la grêle de nous faire visite.</p>
+
+<p>La grêle arriva, elle aussi.</p>
+
+<p>Chaque jour, pendant trois heures, elle
+battait du tambour sur le toit du château jusqu'à
+ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises
+et alors elle tournait autour du jardin aussi
+vite qu'il lui était possible. Elle était habillée
+de gris et son souffle était de glace.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis comprendre pourquoi le printemps
+est si long à venir, disait le géant
+égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait
+son jardin blanc et froid. Je souhaite
+que le temps change.</p>
+
+<p>Mais le printemps ne venait pas. L'été non
+plus.</p>
+
+<p>Dans tous les jardins, l'automne apporta
+des fruits d'or, mais il n'en donna aucun
+au jardin du géant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est par trop égoïste, dit-il.</p>
+
+<p>Et toujours c'était l'hiver chez le géant et
+le vent du Nord, et la grêle, et la glace, et la
+neige, qui dansaient au milieu des arbres.</p>
+
+<p>Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché
+dans son lit, quand il entendit une musique
+délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles
+qu'il crut que les musiciens du roi devaient
+passer par là.</p>
+
+<p>En réalité, c'était une petite linotte qui
+chantait devant sa fenêtre, mais il y avait
+si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau
+chanter dans son jardin qu'il lui sembla que
+c'était la plus belle musique du monde.</p>
+
+<p>Alors la grêle cessa de danser sur la tête
+du géant et le vent du Nord de rugir. Un délicieux
+parfum arriva à lui à travers la croisée
+ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'enfin le printemps est venu,
+dit le géant.</p>
+
+<p>Et il sauta du lit et regarda.</p>
+
+<p>Que vit-il?</p>
+
+<p>Il vit un spectacle étrange.</p>
+
+<p>Par une petite brèche dans la muraille,
+les enfants s'étaient glissés dans le jardin et
+s'étaient juchés sur les branches des arbres.
+Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il
+y avait un petit enfant et les arbres étaient
+si heureux de porter de nouveau des enfants
+qu'ils s'étaient couverts de fleurs et qu'ils
+agitaient gracieusement leurs bras sur la tête
+des enfants.</p>
+
+<p>Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et
+gazouillaient avec délices et les fleurs dressaient
+leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.</p>
+
+<p>C'était un joli tableau.</p>
+
+<p>Dans un seul coin, c'était encore l'hiver,
+dans le coin le plus éloigné du jardin.</p>
+
+<p>Là il y avait un tout petit enfant. Il était
+si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches
+de l'arbre et il se promenait tout autour en
+pleurant amèrement.</p>
+
+<p>Le pauvre arbre était encore tout couvert
+de glace et de neige et le vent du Nord soufflait
+et rugissait au-dessus de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.</p>
+
+<p>Et il lui tendait ses branches aussi bas
+qu'il le pouvait, mais le garçonnet était trop
+petit.</p>
+
+<p>Le coeur du géant fondit quand il regarda
+au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il.
+Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a
+pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre
+petit garçon sur la cime de l'arbre; puis je
+jetterai bas la muraille et mon jardin sera
+à jamais le lieu de récréation des enfants.</p>
+
+<p>Il était vraiment très repentant de ce qu'il
+avait fait.</p>
+
+<p>Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement
+la porte de façade et descendit dans
+le jardin.</p>
+
+<p>Mais quand les enfants le virent, ils furent
+si terrifiés qu'ils prirent la fuite et le jardin
+redevint hivernal.</p>
+
+<p>Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car
+ses yeux étaient si pleins de larmes qu'il n'avait
+pas vu venir le géant.</p>
+
+<p>Et le géant se glissa derrière lui, le prit
+gentiment dans ses mains et le déposa sur
+l'arbre.</p>
+
+<p>Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y
+vinrent percher et chanter et le petit garçon
+étendit ses deux bras, les passa autour du
+cou du géant et l'embrassa.</p>
+
+<p>Et les autres enfants, quand ils virent que
+le géant n'était plus méchant, accoururent
+et le printemps arriva avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre jardin maintenant, petits
+enfants, dit le géant.</p>
+
+<p>Et il prit une grande hache et renversa la
+muraille.</p>
+
+<p>Et quand les gens s'en allèrent au marché
+à midi, ils trouvèrent le géant qui jouait
+avec les enfants dans le plus beau jardin
+qu'on ait jamais vu.</p>
+
+<p>Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir
+ils vinrent dire adieu au géant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est votre petit compagnon, dit-il,
+le garçon que j'ai huché sur l'arbre?</p>
+
+<p>C'était lui que le géant aimait le mieux
+parce qu'il l'avait embrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas, répondirent les enfants:
+il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui d'être exact à venir ici demain,
+reprit le géant.</p>
+
+<p>Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient
+pas où il habitait et qu'avant ils ne l'avaient
+jamais vu.</p>
+
+<p>Et le géant devint tout triste.</p>
+
+<p>Chaque après-midi, à la sortie de l'école,
+les enfants venaient jouer avec le géant,
+mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait
+le géant. Il était très bienveillant avec
+tous, mais il regrettait son premier petit
+ami et souvent il en parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude
+de dire.</p>
+
+<p>Les années passèrent et le géant vieillit et
+s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au
+jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil
+et regardait jouer les enfants et admirait
+son jardin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il,
+mais les enfants sont les plus belles des
+fleurs.</p>
+
+<p>Un matin d'hiver, comme il s'habillait,
+il regarda par la fenêtre. Maintenant il ne
+détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est
+que le sommeil du printemps et le repos des
+fleurs.</p>
+
+<p>Soudain il se frotta les yeux de surprise et
+regarda avec attention.</p>
+
+<p>Certes, c'était une vision merveilleuse.</p>
+
+<p>A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre
+presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses
+branches étaient toutes en or et des fruits d'argent
+y étaient suspendus et sous l'arbre se
+tenait le petit garçon qu'il aimait.</p>
+
+<p>Le géant dégringola les escaliers, transporté
+de joie et entra dans le jardin. Il se
+hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant.
+Et, quand il fut tout près de lui, son
+visage rougit de colère et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a osé te blesser?</p>
+
+<p>Sur les paumes des mains de l'enfant il y
+avait les empreintes de deux clous et aussi
+les empreintes de deux clous sur ses petits
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le
+moi. Je vais prendre une grande épée et je
+le tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures
+de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? dit le géant.</p>
+
+<p>Et une crainte respectueuse l'envahit et il
+s'agenouilla devant le petit garçon.</p>
+
+<p>Et le garçon sourit au géant et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez laissé jouer une fois dans
+votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec
+moi dans mon jardin qui est le Paradis.</p>
+
+<p>Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là,
+ils trouvèrent le géant étendu mort
+sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>NOUVELLES<br>
+PUBLIÉES EN AMÉRIQUE</h2>
+<br>
+
+<p>Ces trois nouvelles <i>Ego te Absolvo</i>, <i>Old Bishop's</i>,
+<i>La Peau d'orange,</i> ont été publiées dans une revue
+américaine après la mort d'Oscar Wilde, et sous sa
+signature. Nous les traduisons ici bien que l'authenticité
+nous en paraisse éminemment suspecte.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>EGO TE ABSOLVO</h3>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre,
+souillés par la poussière des chemins,
+les soldats de Miralles ont des mines de
+bandits, avec leur peau bistrée, leurs barbes
+et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
+longues semaines, ils traînent les routes,
+presque sans sommeil, presque sans repos,
+faisant à toute heure le coup de feu avec une
+rage croissante.</p>
+
+<p>N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains?
+Don Carlos leur avait, cependant,
+promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne
+serait à eux.</p>
+
+<p>Tous, ils ont soif de vengeance et de sang,
+et c'est la joie de verser le sang qui les maintient
+debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.</p>
+
+<p>Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés
+morts de faim et de misère sur le sol étranger,
+ils ont des colères de fauves contre ces
+réguliers qui leur disputent la route des plateaux
+de Castille, la voie des palais où ils ont
+juré de replacer le roi légitime pour se partager,
+sur les marches du trône rétabli, les dignités
+du royaume et les richesses des vaincus.</p>
+
+<p>Entre ces montagnards et les hommes des
+nouveaux partis, il n'y a pas que des rancunes
+politiques: il y a surtout et avant tout
+un vieux compte de meurtres impunis, de
+pillages sans rançon, d'incendies sans revanche.</p>
+
+<p>Aussi, quand un soldat de Concha leur
+tombe aux mains, malheur à lui! Il paie pour
+les autres, pour ceux qui s'échappent.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, il faut mourir, lui dit-on en le
+collant à une roche.</p>
+
+<p>L'homme esquisse un signe de croix et,
+sitôt que sa main redescend dans un plus
+lent <i>ainsi soit-il,</i> les fusils, alignés à dix pas
+de sa poitrine, crachent la mort.</p>
+
+<p>L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe
+et l'on n'en parle plus.</p>
+
+<p>Les vautours des Pyrénées font le reste.</p>
+
+<p>Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles,
+un petit homme replet et courbé, les yeux
+bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche
+son fusil à sa ceinture et absout ou
+bénit le mourant d'un geste rapide.</p>
+
+<p>Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette
+marine, qui lui sert à inspecter rochers ou
+bois de chênes, il confesse le prisonnier.</p>
+
+<p>Dame, un général est responsable de la
+vie de sa troupe!</p>
+
+<p>Républicain soit, mais catholique, le régulier
+ne semble pas surpris de cet étrange double
+rôle du prêtre soldat.</p>
+
+<p>Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va
+lu fusiller et n'est-il pas tout naturel qu'on
+le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et
+que s'il avait pris il fusillerait.</p>
+
+<p>Cette logique satisfait pleinement les faibles
+exigences de son cerveau de paysan arraché
+à la glèbe pour se courber sous le harnais
+militaire.</p>
+
+<p>Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait
+brutal, la mort menaçante, immédiate, inéluctable!</p>
+
+<p>Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement
+de bien faire ses paquets pour se présenter
+en bon ordre quand on fera son entrée
+dans l'inévitable là-bas.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce soir-là, comme le soleil se couchait,
+Pedro Carrega était en sentinelle au chaos
+de Mallorta quand une femme et un mulet
+tournèrent le sentier de Buenavista.</p>
+
+<p>Au hasard il tira.</p>
+
+<p>Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut
+à lui avant qu'il n'eut le temps de recharger
+son coup et, quand il la tint au bout
+de son fusil, le Navarrais ne sut point tirer.</p>
+
+<p>La femme était belle, désirable, avec ses
+longs cheveux, noirs descendant en cascade
+jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses
+yeux brillants.</p>
+
+<p>Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia
+la querelle de don Carlos et de la République.</p>
+
+<p>La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs
+qu'elle adorait le <i>rey neto</i>. Elle lui
+prouva qu'elle ne détestait pas les caresses
+parfumées à la poudre de guerre et que Pedro
+Carrega était sinon le plus beau des mortels,
+du moins le plus choyé des vainqueurs,
+entre les grosses masses de pierre du chaos
+de Mallorta.</p>
+
+<p>Les deux bras de la prisonnière enserraient
+encore d'un collier presque mordoré le cou
+halé de Carrega, quand Joaquin Martinez
+vint prendre sa faction.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor
+caballero. Les nuits sont fraîches. Il n'est pas
+bon de dormir sans manteau, camarade. Je
+vois que tu es homme de précaution: pavillon
+de cheveux, pour mouchoir de cou des
+bras tièdes et couverture de chair molle. A
+mon tour, l'ami!</p>
+
+<p>Carrega se leva et poussant derrière lui sa
+prisonnière:</p>
+
+<p>&mdash;Ton tour, freluquet. Où règne Carrega,
+il n'y a pas deux rois. Si les nuits sont fraîches,
+va te chauffer contre cette mule que ma
+carabine a abattue, ou bien abats-en une autre.
+Mon butin est à moi, comme la Navarre
+est au roi Carlos, fils de Juive!</p>
+
+<p>Joaquin Martinez épaula son arme et il allait
+tirer quand la femme, d'un bond de sauvagesse,
+détourna le fusil et envoya la balle
+se perdre dans les nuages.</p>
+
+<p>Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme
+déchargée et, d'un coup de navaja en plein
+ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.</p>
+
+<p>&mdash;Corps de Dieu! hurla le Navarrais se
+lançant en avant en brandissant sa carabine.</p>
+
+<p>Mais un nouveau coup de la terrible <i>navaja</i>
+suspendit sur ses lèvres la kyrielle des
+blasphèmes.</p>
+
+<p>Une écume blanche au coin de la bouche,
+il s'affaissa dans la mare de sang que rendait
+le corps de la femme éventrée.</p>
+
+<p>Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de
+quelques hommes, accourait.</p>
+
+<p>Martinez n'essaya pas de nier la querelle.</p>
+
+<p>De ses yeux aux arcades presque dénudées
+de sourcils par un crachement de mauvais
+fusil, le curé bandoulier embrassa toute la
+scène.</p>
+
+<p>&mdash;Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle!
+Belle fille mal accommodée d'un sale coup
+de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au
+moins Carrega en a eu pour son plaisir. Allons,
+mon garçon, reprit-il en s'adressant à
+Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est
+du joli de vouloir voler le butin de son camarade.
+Holà! vous autres, laissez-moi confesser
+ce païen: on n'a pas besoin de vous
+par ici. Dis ton <i>confiteor</i>, Martinez, et fais
+ton acte de contrition.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ego te absolvo</i>, murmura Miralles dans
+un geste de bénédiction... Porcs, satanés fils
+de catins, qui s'égorgent pour une femelle!</p>
+
+<p>Puis, braquant brusquement son fusil sur
+l'homme, il lui brûla la cervelle sur les deux
+cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il,
+bientôt le roi Carlos n'aurait plus
+d'armée!</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OLD BISHOP'S</h3>
+
+
+<p>C'était un soir à l'Épatant.</p>
+
+<p>Ce vieux maniaque de Loiselier causait
+sur un des grands canapés avec lord Stephen
+Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire,
+qui a fui de ce côté de la Manche les dénonciations
+furieuses d'un père, comme on n'en
+voit guère.</p>
+
+<p>Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la
+cigarette qu'il roulait toujours entre ses
+doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Nottingham, messieurs?
+À moins que vous ne soyez fabricant de dentelles,
+tisseur de tulle ou marchand de charbon,
+il y a bien des chances pour que vous
+me répondiez par la négative?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, interrompit de Cerneval, le
+globe-trotter que les lauriers de Philéas Fogg
+ont si souvent empêché de dormir qu'il a
+réussi, l'an passé, après trois tentatives moins
+heureuses, à faire son tour du monde en
+76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes,
+permettez, je ne suis ni fabricant, ni tisseur,
+ni charbonnier et je connais Nottingham.
+«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom,
+au confluent de la Leen et de la Trent, à 200
+kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne
+fortifiée par Guillaume le Conquérant,
+siège de plusieurs parlements. Fabriques de
+châles, soieries, lainages, tulles, dentelles,
+faïences, grains, fer, charbons, fromages et
+bestiaux. Ruines, château et musée, magnifiques
+hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour
+vous prouver, mon cher lord, qu'il y a au
+moins un Français à l'Épatant qui sait sa
+géographie.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, mon cher comte, que je
+n'ai nullement songé à contester vos connaissances
+géographiques, pas plus que je
+n'ignore que vous avez parcouru probablement
+dix fois plus de chemin que je n'en
+parcourrai dans les années qu'il me reste à
+vivre, mais la science géographique ou la vue
+dans l'espace des édifices d'une ville sont
+choses différentes, et je ne m'attendais pas à
+trouver ici un homme pour qui la caverne de
+Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.</p>
+
+<p>De Cerneval, qui était de méchante humeur,
+ce soir-là, esquissa un geste railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Les beaux secrets que ceux de la caverne,
+disons la grotte de Robin Hood, ou
+que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire
+champ de course.</p>
+
+<p>&mdash;Un champ de course, mon cher comte,
+où l'on... flirte à 9 heures du soir, comme on
+ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps,
+et si je dis <i>flirte</i>, c'est parce que
+nous sommes en Angleterre, au pays du cant.
+En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu
+importe, d'ailleurs, car, si l'on y flirte à
+9 heures du soir, à la face de la lune et des
+policemen qui, pour un peu, s'excuseraient
+de déranger les flirteurs, à minuit on y
+égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a
+encore quelques lustres, car les bonnes traditions
+se perdent partout, vous le savez,
+mon cher comte, vous qui avez traversé les
+<i>plazas</i> de Montevideo et les <i>calles</i> de Buenos-Ayres
+sans redouter le lazzo des <i>caballeros
+de la noche</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous nous promenez de la sorte,
+Algernon, nous visiterons ce soir en votre
+compagnie les campos-santos de l'Italie, les
+plazas de la Constitucion de toutes les capitales
+de l'Amérique du Sud, et nous ne serons
+pas plus avancés, interjeta à son tour le gros
+Loiselier, que l'antipathie bien connue de
+Cerneval pour lord Algernon ne semblait
+plus amuser. Vous avez une façon de conter
+parfaitement anglaise, quoiqu'elle ressemble
+fort à celle de l'Intimé.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il dit fort posément ce dont on n'a que faire</p>
+<p>Et court le grand galop quand il est à son fait,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et cette façon-là est absolument désagréable
+à un homme qui digère. Contez, je le veux
+bien, mais contez d'une manière harmonique,
+comme disait cet animal de Lippmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous
+fâchez pas. Se fâcher est encore plus mauvais
+pour un homme qui digère et, vous le
+savez, mon cher, à la première colère, c'est
+l'apoplexie qui vous guette. Ainsi écoutez-moi,
+calmement, posément, gracieusement, comme
+si j'étais la gentille Jeanne Printemps ou votre
+petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche
+en cul de poule, mon gros père... Je suis,
+d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je
+vous parle des <i>caballeros de la noche</i> de
+Montevideo, il faut votre myopie pour me
+croire éloigné des cavaliers du brouillard de
+Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,&mdash;car
+ce n'est qu'une anecdote.</p>
+
+<p>Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre
+de gens mal famés dans mon existence.</p>
+
+<p>Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.</p>
+
+<p>J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur
+quelconque que pour l'opulent bijoutier aux
+aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
+devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas,
+mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un
+professionnel que celle d'un escroc comme ce
+Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre
+mois et qui avait dupé jusqu'à monsieur
+de Cerneval.</p>
+
+<p>J'ai cependant rarement connu dans ce
+monde fort peu chrétien un personnage qui
+m'inspirât de prime abord autant d'antipathie
+que l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête
+crapule, cent fois pire à coup sûr que le
+pire de ceux qu'il avait charge de maintenir
+sur la paille humide des «cachots,» avait un
+répertoire de souvenirs tous plus attrayants
+les uns que les autres et quand on l'avait
+chambré en compagnie de deux ou trois bonnes
+bouteilles de rhum authentique, il vous
+en dégoisait une vraie fanfare.</p>
+
+<p>J'ai lu les mémoires de notre bourreau
+Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans
+973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière
+à côté des souvenirs de mon Dickson. Je ne
+parle pas du talent du conteur. Barry ou son
+teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des
+bourreaux est singulièrement négligée de notre
+temps. Dickson, au contraire, avait au
+suprême degré le don de la présentation: il
+faisait vivre les héros de ses historiettes.</p>
+
+<p>Pauvre Dickson, il était comme la vierge
+de votre poète, celle qui aimait trop le bal, il
+goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi
+je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour
+nous avons entamé la cinquième bouteille,
+Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
+réveillé.</p>
+
+<p>Ce fut vraiment dommage, car je ne doute
+pas qu'il n'eut encore matière à quelques semaines
+de récits, rien qu'avec ses souvenirs
+du Old Bishop's de Nottingham où s'était
+écoulée son enfance près de son geôlier de
+père.</p>
+
+<p>J'avais pensé à lui élever une statue en
+face de celle de William Morfield, le philanthrope
+qui gagnait 400 mille livres sterlings
+par an à exploiter ses ouvriers et voulait bien
+leur en restituer 500 sous forme de subventions
+aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.</p>
+
+<p>La municipalité de Nottingham a jugé déplacé
+ce rapprochement du grand homme
+local et du grand ivrogne non moins local;
+moi, c'est ce rapprochement qui me charmait.</p>
+
+<p>Mon excellent père, dans son mémoire contre
+moi a mis cette proposition, qu'il qualifie
+d'infâme, au premier rang des preuves
+irréfutables de mon immoralité.</p>
+
+<p>Loiselier grimaça un sourire, tandis que
+de Cerneval partait d'un franc éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? messieurs, j'en reviens aux
+cavaliers du brouillard de The Forest. Il y
+en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus
+au juste, une demi douzaine confiés aux bons
+soins du père de mon ami Dickson sous les
+voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il
+reçut la visite d'un chirurgien connu de Nottingham.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre
+on a un culte obstiné pour ce que l'on
+appelle les droits personnels.</p>
+
+<p>Chez vous, quand on parle de la dignité
+humaine, c'est, je crois, à un point de vue
+tout moral: de l'autre côté du détroit, on place
+la dignité humaine ailleurs. Simple question
+de latitude.</p>
+
+<p>Cela n'empêche ni de guillotiner ni de
+pendre: si je ne vois pas bien au fond la
+différence pour le guillotiné ou le pendu.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné
+est en quelque sorte livré de droit aux
+expériences de la faculté, de même que les
+morts de vos hôpitaux appartiennent aux
+amphithéâtres d'autopsie,&mdash;ce qui est bien
+plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont
+plus coupables que les scélérats,&mdash;en Angleterre
+on n'oserait disposer sans express
+consentement du corps d'un pendu.</p>
+
+<p>D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui
+ont le goût de l'étude, de visiter nos prisons
+et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés,
+afin de les décider à passer un bon petit
+acte en forme pour vendre non pas leur
+âme, mais leur guenille.</p>
+
+<p>C'est là que mène le respect de la dignité
+du pays de mon vénéré père.</p>
+
+<p>Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's
+étaient tout aussi pénétrés que notre législation
+de ce sentiment de la dignité humaine.
+Ils consentaient à être pendus parce qu'ils
+ne pouvaient faire autrement, mais vendre
+leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.</p>
+
+<p>Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses
+de «beuveries et franches lippées»,
+comme dit votre Rabelais, n'y firent rien:
+les seigneurs cavaliers furent intraitables
+et notre chirurgien se retirait tout navré de
+son insuccès, quand il songea à demander
+au père Dickson si Old Bishop's ne contenait
+aucun condamné à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons encore un, votre Honneur,
+mais ce n'est pas un gentleman, celui-là!...
+C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
+en se grattant l'oreille, comme un homme
+qui a quelque chose de difficile à dire.</p>
+
+<p>Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage
+d'écureuil, cet amour de moulin où les condamnés
+se livrent à tour de rôle à une si
+expressive mimique, vous avez cru peut-être
+que c'était là un supplice du moyen âge:
+pas du tout, mon cher. C'est une pénalité
+moderne, une amélioration. Le supplice ancien
+était plus cruel; mais aussi en ces
+temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes
+<i>ad usum principis</i>, que de pages
+d'opéra pour les financiers de votre genre.</p>
+
+<p>L'estimable prisonnier de Old Bishop's
+attendait l'heure du bourreau.</p>
+
+<p>Après son complet insuccès dans les autres
+cachots, le chirurgien fut tout surpris
+de trouver dans le «failli fils du diable» un
+homme à qui il ne répugnait nullement d'accepter
+trois guinées.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, il quittait la
+prison avec son parchemin bien en règle.</p>
+
+<p>Trois jours s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Le client du chirurgien faisait bombance.</p>
+
+<p>La première guinée s'était fondue comme
+par enchantement.</p>
+
+<p>Une nouvelle demi-couronne venait de descendre
+dans le creuset sous forme de liquides
+aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait
+le gosier du prisonnier.</p>
+
+<p>A le voir si bien boire, Dickson, aussi
+ivrogne que sa progéniture, sentait crouler
+son mépris pour le «failli fils du diable».</p>
+
+<p>Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue
+et surtout sa gorge qui brûlait de convoitise,
+il se décida à lier conversation avec son hôte
+et comme une politesse en vaut une autre,
+les nouveaux amis se partagèrent dès lors
+des rasades.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, disait mélancoliquement
+Dickson tandis qu'ils vidaient ensemble la
+dernière bouteille, maintenant tout est
+bu et il vous faudra supporter la pensée que
+ce ladre de chirurgien va charcuter votre
+chair. Cela me déchire le coeur, mon pauvre
+ami, sanglota Dickson avec un attendrissement
+d'ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si bête, repartit le client du chirurgien.
+Ma sentence porte: «sera étranglé
+pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.»
+Je connais les lois, mon cher ami,
+il ne dépend de personne, même du banc
+du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien
+disséquera mes cendres si bon lui
+semble. J'entends être brûlé et je serai....</p>
+
+<p>Le petit La Salcète entra comme une
+bombe, son chapeau sur l'oreille à son habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique
+flambe.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, tout le monde fut debout
+et, comme c'est ce soir-là que lord Stephen
+Algernon Sydney eut la tête broyée par une
+poutre en travaillant à tirer des flammes le
+petit sujet Cavanier première, nous n'avons
+jamais su ni comment mourut le malin client
+du chirurgien de Nottingham, ni ce qu'il
+fallait penser de l'abominable réputation que
+le père de lord Algernon avait faite à son fils
+et qu'en un si fier mépris du cant anglais, il
+affichait avec une sorte de bravade.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LA PEAU D'ORANGE</h3>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>J'étais tout fraîchement en possession de
+mon diplôme de doctorat, et, la clientèle venant
+lentement, j'avais de longues heures pour
+flâner dans les cliniques.</p>
+
+<p>C'est là que je connus John Mérédith.</p>
+
+<p>Médecin non pas, chimiste de premier ordre,
+simple amateur de médecine, le jeune
+Anglais me charma par son esprit primesautier
+et nous fûmes en quelques semaines aussi
+intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre jeunes
+gens du même âge et des mêmes goûts.</p>
+
+<p>J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac
+où je m'imaginais avoir découvert ma
+<i>moitié d'orange,</i> comme disent les Espagnols,
+dans cette petite bécasse d'Angèle qui entra
+au couvent avant que je fusse bien fixé sur
+mes sentiments.</p>
+
+<p>Mérédith, lui me présenta chez lord Babington,
+son oncle et son tuteur. Il habitait,
+avec la très jeune femme, au printemps de
+laquelle il eut la sottise d'unir son hiver, une
+petite maison, festonnée de lierres et de glycines,
+dans un grand parc, à faible distance
+de la gare de Ville-d'Avray, et, chaque dimanche,
+nous arrivions sur les onze heures et
+demie, Mérédith et moi, comme madame Babington,
+qui était française et catholique, rentrait
+de la messe, dite à cette charmante église
+de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art
+à faire honte aux cathédrales de province.</p>
+
+<p>Nous passions la journée sur la terrasse
+embaumée de senteurs de citronnelles, à bavarder
+avec le vieux lord ou à écouter le
+piano de lady Marcelle qui nourrissait nos
+nonchaloirs de sa berçante harmonie, ou bien
+nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles
+en fleurs ou les premiers lilas.</p>
+
+<p>Généralement lord William prenait mon
+bras et nous laissions Mérédith se faire le
+chevalier servant de madame Marcelle.</p>
+
+<p>Ils partaient en avant d'un pied leste et
+nous rattrapaient au retour, les bras chargés
+de bouquets et de verdure.</p>
+
+<p>Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient
+s'entendre que pour et pendant les
+promenades: au logis, sur les routes, ils en
+étaient à cette politesse un peu agressive qui
+n'est pas rare entre la jeune femme d'un vieil
+oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle.</p>
+
+<p>Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du
+contraste des deux attitudes, que j'avais remarquées
+en eux, me répondit avec une spontanéité
+pleine d'humour.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, comme vous le dites, je n'aime
+pas ma tante. Sa présence auprès de mon tuteur
+m'irrite et m'importune. Madame Marcelle
+déteste cordialement son neveu: mes
+visites à son mari l'ennuient. Mais quand
+nous partons pour les bois, il n'y a plus en
+nous que deux camarades qui aiment la marche,
+les grands arbres, la brise fraîche, l'air
+irrespiré des hauteurs, les fleurs silvestres.
+Madame Marcelle a vingt-deux ans, un esprit
+pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné
+et l'on ne me dit point sot. Bref, nous ne songeons
+qu'à nous amuser et à jouir de la vie
+pendant notre promenade, quittes à reprendre
+nos attitudes d'hostilité courtoise en
+nous rapprochant du logis.</p>
+
+<p>Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais
+pas que l'amie dans les bois ne fût pas
+l'amie à la maison et que sa psychologie me
+semblait bien subtile.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit <i>amie</i>, me répliqua-t-il,
+j'ai dit <i>camarade</i> et c'est tout différent. Il
+n'y a pas d'amitié possible entre la femme
+de mon oncle et moi: la camaraderie n'engage
+à rien.</p>
+
+<p>Quand je scrute mon <i>moi</i> de ce temps-là, je
+songe que peut-être au fond j'étais suffisamment
+amoureux de madame Marcelle pour
+demeurer enchanté que Mérédith lui battit si
+froid.</p>
+
+<p>Ce sentiment, dont je ne me rendais point
+compte, était probablement ce qui me paralysait
+dans mes desseins premiers sur Angèle.</p>
+
+<p>Un dimanche,&mdash;il y avait un peu plus de
+trois mois que je fréquentais le toit hospitalier
+de lord William,&mdash;c'était le 14 juin 188.,&mdash;nous
+déjeunions tous quatre dans la petite
+salle à manger Renaissance.</p>
+
+<p>Nous en étions au dessert et madame Marcelle,
+à la mode anglaise, fit apporter les
+vins.</p>
+
+<p>Généralement elle restait à table et se préoccupait
+d'empêcher lord William, qui y avait
+quelque penchant, d'absorber trop de sherry
+ou de Corton.</p>
+
+<p>Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans
+une profonde distraction.</p>
+
+<p>Comme j'ai toujours été un très petit buveur,
+je laissai les deux Anglais se faire raison
+et j'observai ma voisine.</p>
+
+<p>Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle
+venait de sucer quartier par quartier.</p>
+
+<p>D'abord, avec son couteau à fruits, elle la
+découpa en longues lanières; puis, elle subdivisa
+les lanières en petits losanges; enfin,
+elle réunit les petits losanges en un tas au
+milieu de son assiette.</p>
+
+<p>Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la
+conversation de son mari, elle coupa de deux
+ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait,
+d'une croisière dans les mers de Chine.</p>
+
+<p>Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un
+instant sur son assiette et s'absorba dans
+l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation,
+disposant les petits losanges
+tout autour et au fond de l'assiette.</p>
+
+<p>Elle me posa ensuite quelques questions
+banales sur la pièce à la mode, comme se
+désintéressant de son travail d'arabesques,
+éleva le couteau sur son assiette d'un air de
+badinage et d'un petit geste décidé ramena
+les losanges au centre de l'assiette.</p>
+
+<p>De nouveau, le manège du couteau recommença
+et, cette fois, deux losanges seuls s'alignèrent.
+Un instant, le couteau reposa sur
+l'assiette au-dessus des deux losanges, pour
+reprendre bientôt la position verticale.</p>
+
+<p>Et alors, brusquement, madame Marcelle
+bouleversa les fragments de peau d'orange et
+les remit en tas.</p>
+
+<p>Le jeu était fini.</p>
+
+<p>Lord William continuait l'interminable récit
+de ses querelles avec lord Elgin. Mérédith,
+d'apparence insoucieux, buvait lentement son
+sherry.</p>
+
+<p>Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai
+une <i>niña</i>.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau
+d'orange était un système organisé de correspondance
+et cette correspondance ne pouvait
+s'adresser qu'à Mérédith.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon puisque dans les bois les
+correspondants avaient tout loisir de causer
+loin des indiscrets?</p>
+
+<p>Dans une bouffée de fumée de mon cigare,
+je me décidai à jeter un coup d'oeil sur madame
+Marcelle. Son regard impératif ne quittait
+pas Mérédith, comme si elle attendait une
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre sherry est excellent, mon oncle,
+mais un marcheur ne doit pas en abuser. Je
+voudrais aujourd'hui que nous poussions le
+plus près possible de Vaucresson. Qu'en disent
+vos jambes?</p>
+
+<p>&mdash;Elles disent, mon garçon, qu'elles ont
+besoin du bras de ton ami le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;A votre disposition, lord William.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! En ce cas, préparons-nous au
+départ. Milady, tâchez de ne pas mettre plus
+d'une heure à votre toilette, conclut lord William
+d'un ton malicieux.</p>
+
+<p>Et nous partîmes comme à l'accoutumée.
+Mais j'observai que la tante et le neveu, sitôt
+qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
+madame Marcelle multipliant les
+gestes impératifs, tandis que Mérédith semblait
+riposter par des dénégations.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Après une promenade de trois heures, nous
+revînmes, lord William et moi, à Ville-d'Avray
+mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith
+et madame Babington.</p>
+
+<p>Sans doute ils s'étaient attardés à boire de
+la limonade dans quelque bouchon campagnard
+et, sans nous inquiéter de ces marcheurs
+intrépides, lord William, qui soignait ses malaises
+de vieillard d'après des procédés spéciaux,
+se fit servir un bitter.</p>
+
+<p>Il pouvait bien être six heures et demie
+quand une sorte de guimbarde pénétra jusque
+devant la terrasse.</p>
+
+<p>Madame Marcelle en sauta avec une légèreté
+d'oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce
+pauvre Mérédith qui s'est foulé le pied. Supprimé
+le train de minuit, beaux sires! Vous
+voilà nos prisonniers jusqu'à demain où l'on
+avisera au moyen de transporter Mérédith
+chez lui! Je vais faire préparer votre chambre,
+car vous partagerez celle de Mérédith, docteur,
+la plus belle lady de France et d'Angleterre
+ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.</p>
+
+<p>Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.</p>
+
+<p>Aidé des domestiques, je portai Mérédith
+sur le divan oriental à côté du piano.</p>
+
+<p>Il refusa d'aller plus loin prétendant que
+c'était bien assez de souffrir sans s'ennuyer.
+On le monterait quand il serait l'heure de se
+coucher, mais il entendait sinon dîner, du
+moins assister au repas.</p>
+
+<p>J'obtins seulement de lui de visiter son
+pied. Il était peut-être un peu gonflé par un
+excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant,
+rien même qui décelât nettement
+la cause des douleurs dont il se plaignait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être
+une crampe violente. Les élèves d'Eton
+sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent
+à la diète pour si peu de chose? Vous allez
+dîner, Mérédith, et, je le souhaite, de bon
+appétit.</p>
+
+<p>Madame Marcelle reparut au salon, à peine
+avais-je décidé Mérédith à substituer à ses
+fines chaussures de grosses pantoufles de repos.</p>
+
+<p>Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse
+et plus taquine que d'ordinaire, mais elle
+semblait à son habitude se soucier fort peu de
+Mérédith.</p>
+
+<p>Après le dîner, où lord William ne manqua
+pas de faire apporter du Champagne pour boire
+à la guérison de son neveu, le rival de lord
+Elgin s'endormit dans son fauteuil, tandis
+que madame Marcelle, au piano, jouait des
+polonaises et des berceuses de Chopin, son
+maître favori.</p>
+
+<p>Mérédith fumait silencieusement. Accoudé
+sur le Pleyel, je tournais les feuillets, échangeant
+de temps en temps un mot avec la musicienne.</p>
+
+<p>Sur les onze heures, lord William se réveilla
+et donna le signal de la retraite.</p>
+
+<p>Nous montâmes Mérédith au deuxième
+étage, éclairés par madame Marcelle qui me
+recommanda, notre chambre n'ayant pas de
+sonnette, de frapper au plancher si Mérédith
+avait besoin de quoi que ce fût.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chambre est immédiatement sous
+celle-ci et je préviendrai les domestiques, car
+malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre,
+qui couche habituellement dans mon cabinet
+de toilette, est en congé jusqu'à demain
+soir.</p>
+
+<p>J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois
+les lumières éteintes, je ne tardai pas à m'endormir.</p>
+
+<p>Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire
+et sans lune.</p>
+
+<p>Je frottai une allumette pour consulter ma
+montre.</p>
+
+<p>Il était deux heures et quart.</p>
+
+<p>J'allais souffler la bougie quand, n'entendant
+pas la respiration de Mérédith, je tournai
+presque machinalement la tête vers son
+lit.</p>
+
+<p>Le lit était vide.</p>
+
+<p>«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure
+bizarre. Mon Mérédith est un bon comédien
+et madame Marcelle, avec ses losanges
+de peau d'orange qui m'ont tant intrigué,
+lui marquait tout simplement l'heure du berger!
+Allez croire après cela à la vertu des
+tantes et au serment des neveux: «Je n'aime
+pas ma tante, elle me déteste cordialement.»
+Il n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour
+en avoir la preuve, si j'avais comme le diable
+boiteux la faculté de décoiffer les maisons
+de leurs toits et les chambres de leurs plafonds.
+Et, cependant, lord William dort du sommeil
+du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
+vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin
+d'aller épouser une femme de vingt ans...
+N'importe, si mon ami Mérédith allait donner
+cette nuit un héritier à son oncle, il la trouverait
+sans doute mauvaise. Docteur, mon ami,
+tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats
+la breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour
+dormir et non pour philosopher? Eh bien!
+dors sans te préoccuper des vicissitudes de la
+vie d'autrui.</p>
+
+<p>Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent
+pas le sommeil et ce n'est qu'au petit
+jour que je pus enfin dormir...</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit
+une exclamation angoissée de Mérédith
+qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je
+fus en état de me présenter décemment, je le
+suivis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante
+que je rencontrai sur le palier du premier
+étage.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Babington, me dit-elle, est mort ou
+mourant.</p>
+
+<p>Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au
+couteau posé sur l'assiette sous les deux losanges
+de peau d'orange.</p>
+
+<p>La voix de Mérédith, une voix blanche,
+m'appelait de la chambre entr'ouverte.</p>
+
+<p>J'entrai.</p>
+
+<p>Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait
+au pied du lit.</p>
+
+<p>Mérédith, du geste, me désigna le cadavre.</p>
+
+<p>Je m'approchai.</p>
+
+<p>Comme me l'avait révélé le premier coup
+d'oeil, lord William avait cessé de vivre.
+Dans un examen rapide, je voulus rechercher
+les causes du décès.</p>
+
+<p>Quelque souci, quelque préoccupation que
+j'eusse des événements de la nuit, rien de
+significatif ne permettait de douter que la
+mort ne fût naturelle: c'était une rupture
+d'anévrisme en apparence indiscutable. La
+course disproportionnée aux forces du malade,
+ses abus habituels des boissons alcooliques,
+ses excès de la veille pouvaient expliquer
+l'accident.</p>
+
+<p>J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien
+et si savant chimiste.</p>
+
+<p>Je sentis un poids de moins sur mon coeur.
+Après tout, le médecin légiste se débrouillerait
+comme il l'entendrait. Ce que je savais,&mdash;au
+fond c'étaient des hypothèses et non une
+science,&mdash;n'avait aucun rôle à jouer ici. Le
+collègue, que Mérédith avait fait appeler
+constaterait les causes constatables de la mort
+et la justice des hommes serait satisfaite.</p>
+
+<p>S'il y avait...autre chose, la conscience de
+Mérédith et de Marcelle aurait seule à en
+répondre...</p>
+
+<p>Et d'ailleurs y avait-il autre chose?</p>
+
+<p>Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.</p>
+
+<p>Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le
+monde m'eût pris pour un fou. On m'aurait
+dit que j'avais bu trop de Champagne, la
+veille, avec lord William et que si les résultats
+de ces libations exagérées avaient été
+moins funestes pour moi que pour le vieillard,
+ce n'était pas une raison pour troubler
+de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude
+de Ville-d'Avray.</p>
+
+<p>Je renfonçai en moi mes doutes et je me
+tus.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement
+de son oncle, pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Madame Marcelle se retira en Bourgogne
+chez des parents éloignés et je n'entendis
+plus parler d'eux pendant un an environ.</p>
+
+<p>Je sus vers cette époque par le carton banal
+que Mérédith épousait la tante qu'il exécrait,
+prétendait-il, et plus tard j'appris que
+le titre de lord ne risquait pas de passer à
+des collatéraux car, suivant le cliché usuel,
+le ciel avait plusieurs fois béni leur union.</p>
+
+<p>A diverses reprises, je reçus de mon ancien
+ami des invitations à le visiter à Inverness,
+mais les circonstances me retenaient malgré
+moi à Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement
+démêlé dans leur intimité si, lui et madame
+Marcelle, incarnaient le bonheur dans
+le crime ou le bonheur dans l'amour.</p>
+
+<p><i>Quien sabe?</i></p>
+
+<p>Nous jugeons si vite et si méchamment,
+nous autres sceptiques endurcis! conclut le
+docteur en secouant la cendre de son cigare.</p>
+<br><br>
+<p>FIN</p>
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PRÉFACE.</p>
+<p>Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p>Le Crime de lord Arthur Savile.</p>
+<p>Contes.</p>
+<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p class="i2">L'Ami Dévoué.</p>
+<p class="i2">La Fameuse Fusée.</p>
+<p class="i2">Le Prince Heureux.</p>
+<p class="i2">Le Rossignol et la Rose.</p>
+<p class="i2">Le Géant Égoïste.</p>
+<p>Nouvelles publiées en Amérique.</p>
+<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p class="i2">Ego te absolvo.</p>
+<p class="i2">Old Bishop's.</p>
+<p class="i2">La Peau d'orange.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde
+
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+Title: Le crime de Lord Arthur Savile
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+Author: Oscar Wilde
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+Release Date: January 14, 2005 [EBook #14693]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica).
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+
+
+ OSCAR WILDE
+
+ LE CRIME
+ DE
+ LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE
+
+
+
+
+ 1905
+
+
+
+PRFACE
+
+
+_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en franais pour la
+premire fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus
+curieuses.
+
+Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du
+_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappe que de
+son caractre paradoxal. C'est ainsi que la classrent, alors, beaucoup
+de revues et de journaux sur l'apprciation desquels pesait l'apparence
+ironique du sous-titre appliqu un projet d'assassinat: _tude de
+devoir_.
+
+Quelques notes, volontairement semes par Oscar Wilde dans son rcit,
+achevrent d'garer les juges.
+
+Puis, on chercha des parents l'ide inspiratrice de ce rcit. Il est
+vident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_
+de Barbey d'Aurevilly et il a galement emprunt quelque chose _A
+Rebours_.
+
+C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas
+capitaux.
+
+Aujourd'hui, les faits ont clair l'oeuvre et l'on peut dire que
+_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus
+caractristique des crits d'Oscar Wilde.
+
+L'crivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau
+de son hros, non en crivain paradoxal mais en vritable malade.
+
+La distinction est aise faire.
+
+Lisez plutt le trs curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1],
+qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la
+diffrence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges
+Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se
+fait banquier, mdecin ou avocat, et il a des ides de voleur sur toutes
+choses. Il lutte contre la socit avec des armes qu'il a choisies et
+que Darien a fourbies logiquement d'aprs la mentalit de son hros.
+Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilit d'un
+_outlaw_.
+
+[Note 1: Stock, diteur.]
+
+Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal.
+Le point except o ses ides draillent et s'intervertissent, on ne
+saurait raisonner plus normalement.
+
+En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, crit
+Wilde, fut rempli de cette terrible piti qui nat de l'amour. Il sentit
+que l'pouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tte serait une
+trahison pareille celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont
+jamais rv les Borgia.
+
+Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand tout moment il pourrait tre
+appel accoupler l'pouvantable prophtie crite dans sa main?
+
+A tout prix il fallait reculer le mariage...
+
+Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, ft
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser _jusqu'
+ce qu'il et commis le meurtre_.
+
+Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais courber sa tte sous la honte.
+
+Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur
+pour tous deux.
+
+Le hros de Wilde, en vertu de cet trange raisonnement, commet donc
+son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de
+savants mdecins ont consacrs au cas du romancier, on verra quelle
+illustration cette nouvelle apporte aux thories les plus rcentes.
+
+Les contes qui compltent ce volume sont, tout au contraire, de pures
+fantaisies littraires, des pages de l'exquis dilettante que fut
+Wilde. Il y a l quelques traits de cette ironie que les critiques
+d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_.
+
+Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de
+rejeter ou d'admettre les considrations prsentes plus haut.
+
+LE TRADUCTEUR.
+
+
+
+La premire dition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_
+a paru en juillet 1891 chez l'diteur Osgood. Cette nouvelle a t
+rimprime 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette dition, sans
+date, ne porte aucun nom d'diteur ni d'imprimeur.
+
+
+
+
+LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+I
+
+C'tait la dernire rception de lady Windermere, avant le printemps.
+
+Bentinck House tait, plus que d'habitude, encombr d'une foule de
+visiteurs.
+
+Six membres du cabinet taient venus directement aprs l'audience du
+_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.
+
+Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus lgants et,
+au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de
+Carlsrhe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs
+et de merveilleuses meraudes, parlant d'une voix suraigu un mauvais
+franais et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait.
+
+Certes, il y avait l un singulier mlange de socit: de superbes
+Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des
+prdicateurs populaires se frottaient les coudes avec de clbres
+sceptiques. Toute une vole d'vques suivait, comme la piste, une
+forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient
+quelques membres de l'Acadmie royale, dguiss en artistes, et l'on a
+dit que la salle manger tait un moment absolument bourre de gnies.
+
+Bref, c'tait une des meilleures soires de lady Windermere et la
+princesse y resta jusqu' prs de onze heures et demie passes.
+
+Sitt aprs son dpart, lady Windermere retourna dans la galerie de
+tableaux o un fameux conomiste exposait, d'un air solennel, la thorie
+scientifique de la musique un virtuose hongrois cumant de rage.
+
+Elle se mit causer avec la duchesse de Paisley.
+
+Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un
+blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles
+de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette
+nuance paille ple qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des
+cheveux d'un or comme tiss de rayons de soleil ou cach dans un ambre
+trange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de
+sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pcheresse.
+
+[Note 2: En franais dans le texte.]
+
+C'tait une curieuse tude psychologique que la sienne.
+
+De bonne heure dans la vie, elle avait dcouvert cette importante vrit
+que rien ne ressemble plus l'innocence qu'une imprudence, et, par une
+srie d'escapades insouciantes,--la moiti d'entre elles tout fait
+innocentes,--elle avait acquis tous les privilges d'une personnalit.
+
+Elle avait plusieurs fois chang de mari. En effet, le Debrett portait
+trois mariages son crdit, mais comme elle n'avait jamais chang
+d'amant, le monde avait depuis longtemps cess de jaser scandaleusement
+sur son compte.
+
+Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion
+dsordonne du plaisir qui est le secret de ceux qui sont rests jeunes.
+
+Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa
+claire voix de contralto:
+
+--O est mon chiromancien?
+
+--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement
+involontaire.
+
+--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.
+
+--Chre Gladys, vous tes toujours si originale, murmura la duchesse,
+essayant de se rappeler ce que c'est en ralit qu'un chiromancien et
+esprant que ce n'tait pas tout fait la mme chose qu'un chiropodist.
+
+--Il vient voir ma main rgulirement deux fois chaque semaine,
+poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intrt.
+
+--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit tre l quelque espce de
+manucure. Voil qui est vraiment terrible! Enfin, j'espre qu'au moins
+c'est un tranger. De la sorte ce sera un peu moins dsagrable.
+
+--Certes, il faut que je vous le prsente.
+
+--Me le prsenter! s'cria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est
+ici.
+
+Elle chercha autour d'elle son petit ventail en caille de tortue et
+son trs vieux chle de dentelle, comme pour tre prte fuir la
+premire alerte.
+
+--Naturellement il est ici. Je ne puis songer donner une runion sans
+lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce
+avait t un tant soit peu plus court, j'aurais t une pessimiste
+convaincue et me serais enferme dans un couvent.
+
+--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait trs soulage. Il dit la
+bonne aventure, je suppose?
+
+--Et la mauvaise aussi, rpondit lady Windermere, un tas de choses de ce
+genre. L'anne prochaine, par exemple, je courrais grand danger, la
+fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que,
+chaque soir, je fasse hisser mon dner dans une corbeille. Tout cela est
+crit l, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais
+plus au juste.
+
+--Mais srement, c'est l tenter la Providence, Gladys.
+
+--Ma chre duchesse, coup sr la Providence peut rsister aux
+tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire
+lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit
+pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je
+vais y aller moi-mme.
+
+--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit,
+tout joli, qui se trouvait l et suivait la conversation avec un sourire
+amus.
+
+--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le
+reconnaissiez pas.
+
+--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne
+pourrais gure le manquer. Dites seulement comment il est et, sur
+l'heure, je vous l'amne.
+
+--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de
+mystrieux, d'sotrique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est
+un petit homme, gros, avec une tte comiquement chauve et de grandes
+lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le mdecin de la
+famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce
+n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont
+exactement l'air de pianistes et tous mes potes exactement l'air de
+potes. Je m'en souviens, la saison dernire, j'avais invit dner un
+pouvantable conspirateur, un homme qui avait vers le sang d'une foule
+de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard
+cach dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est
+arriv, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la
+soire, il fit ptiller ses bons mots. Certes, il fut trs amusant
+et bien de tous points, mais j'tais cruellement due. Quand je
+l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire
+et me dit qu'elle tait trop froide pour la porter en Angleterre... Ah!
+voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez
+dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever
+votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre...
+
+--Ma chre Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout fait
+convenable, dit la duchesse en dboutonnant comme regret un gant de
+peau assez sale.
+
+--Jamais rien de ce qui intresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a
+fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous prsente, duchesse.
+Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse
+de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus
+dvelopp que le mien, je ne croirais plus en vous dsormais.
+
+[Note 3: En franais dans le texte.]
+
+--Je suis sre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit
+la duchesse d'un ton grave.
+
+--Votre Grce est tout fait dans le vrai, rpliqua M. Podgers en
+jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts
+courts et carrs. La montagne de la lune n'est pas dveloppe. Cependant
+la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
+laisser flchir le poignet... je vous remercie... trois lignes
+distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu' un ge avanc,
+duchesse, et vous serez extrmement heureuse... Ambition trs modre,
+ligne de l'intelligence sans exagration, ligne du coeur...
+
+[Note 4: En franais dans le texte.]
+
+--L-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.
+
+--Rien ne me serait plus agrable, rpondit M. Podgers en s'inclinant,
+si la duchesse y avait donn lieu, mais j'ai le regret de dire que je
+vois une grande constance d'affection combine avec un sentiment trs
+fort du devoir.
+
+--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard
+marquait la satisfaction.
+
+--L'conomie n'est pas la moindre des vertus de votre Grce, poursuivit
+M. Podgers.
+
+Lady Windermere clata en rires convulsifs.
+
+--L'conomie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec
+complaisance. Quand j'ai pous Paisley, il avait onze chteaux et pas
+une maison convenable o l'on pt habiter.
+
+--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul chteau, s'cria lady
+Windermere.
+
+--Eh t ma chre, dit la duchesse, j'aime...
+
+--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et
+l'eau chaude amene dans toutes les chambres. Votre Grce a tout fait
+raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous
+donner.
+
+--Vous avez admirablement dcrit le caractre de la duchesse, monsieur
+Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.
+
+Et pour rpondre un signe de tte de l'htesse souriante, une petite
+jeune fille, aux cheveux roux d'cossaise et aux omoplates trs hauts,
+se leva gauchement de dessus le canap et exhiba une longue main osseuse
+avec des doigts aplatis en spatule.
+
+--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste
+et peut-tre une musicienne hors ligne. Trs rserve, trs honnte et
+doue d'un vif amour pour les btes.
+
+--Voil qui est tout fait exact! s'cria la duchesse se tournant vers
+lady Windermere. Absolument exact. Flora lve deux douzaines de collies
+ Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une vritable
+mnagerie si son pre le lui permettait.
+
+--Bon! mais c'est justement l ce que je fais chez moi chaque jeudi
+soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je prfre les lions
+aux collies.
+
+--C'est l votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un
+salut pompeux.
+
+--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une
+femelle, rpondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans
+quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vtres M. Podgers.
+
+Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc,
+s'avana et tendit au chiromancien une main paisse et rude avec un trs
+long doigt du milieu.
+
+--Nature aventureuse; dans le pass quatre longs voyages et un dans
+l'avenir... Naufrag trois fois... Non deux fois seulement, mais en
+danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharn,
+trs ponctuel, ayant la passion des collections de curiosits. Une
+maladie dangereuse entre la seizime et la dix-huitime anne. A hrit
+d'une fortune vers la trentime. Grande aversion pour les chats et les
+radicaux.
+
+--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la
+main de ma femme.
+
+--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait
+toujours la main de sir Thomas dans la sienne.
+
+Mais lady Marvel, femme d'aspect mlancolique, aux cheveux noirs et aux
+cils de sentimentale, refusa nettement de laisser rvler son pass ou
+son avenir.
+
+Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de
+Koloff, l'ambassadeur de Russie, consentir mme retirer ses gants.
+
+En ralit, bien des gens redoutaient d'affronter cet trange petit
+homme au sourire strotyp, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant
+de perle, et quand il dit la pauvre lady Fermor, tout haut et devant
+tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle
+raffolait des musiciens, on estima, en gnral, que la chiromancie est
+une science qu'il ne faut encourager qu'en _tte--tte_[5].
+
+[Note 5: En franais dans le texte.]
+
+Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse
+histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un trs
+grand intrt, avait une vive curiosit de le voir lire dans sa main.
+
+Comme il prouvait quelque pudeur se mettre en avant, il traversa la
+pice et s'approcha de l'endroit o lady Windermere tait assise et,
+avec une rougeur, qui tait un charme, lui demanda si elle pensait que
+M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.
+
+--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour
+cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en
+reprsentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande.
+Mais il faut auparavant que je vous prvienne que je dirai tout Sybil.
+Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M.
+Podgers trouve que vous avez un mauvais caractre ou une tendance la
+goutte, ou une femme qui vit Bayswater[6], certainement je ne le lui
+laisserai pas ignorer.
+
+[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habit par
+les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du
+traducteur_.)]
+
+Lord Arthur sourit et hocha la tte.
+
+--Je ne suis pas effray, rpondit-il. Sybil me connat aussi bien que
+je la connais.
+
+--Ah! je suis un peu contrarie de vous entendre dire cela. La meilleure
+assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du
+tout cynique. J'ai seulement de l'exprience, ce qui, cependant, est
+trs souvent la mme chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt
+d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fianc
+ l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le
+_Morning Post_ en a publi la nouvelle.
+
+--Chre lady Windermere, s'cria la marquise de Jedburgh, ayez
+l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrter ici une minute de plus.
+Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela
+m'intresse au plus au point.
+
+--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hsiter vous
+l'enlever. Venez immdiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de
+lord Arthur.
+
+--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait
+du canap, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me
+sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espre.
+
+--Naturellement. Nous allons tous assister la sance, rpliqua lady
+Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous
+quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.
+
+Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint trangement
+ple et ne souffla mot.
+
+Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux
+furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui
+le dominait, quand il tait embarrass.
+
+Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlrent sur son front jaune,
+comme une rose empoisonne et ses doigts gras devinrent froids et
+visqueux.
+
+Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces tranges signes d'agitation
+et, pour la premire fois de sa vie, il prouva de la peur. Son
+mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.
+
+Il valait mieux connatre le pire, quel qu'il ft, que de demeurer dans
+cette affreuse incertitude.
+
+--J'attends, M. Podgers, dit-il.
+
+--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.
+
+Mais le chiromancien ne rpondit pas.
+
+--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et
+qu'aprs votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.
+
+Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et
+empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la
+monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.
+
+Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra
+bientt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec
+un sourire forc:
+
+--C'est la main d'un charmant jeune Homme.
+
+[Note 7: En franais dans le texte.]
+
+--Certes oui, rpondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant?
+Voil ce que j'ai besoin de savoir.
+
+--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M.
+Podgers.
+
+--Je ne crois pas qu'un mari doive tre trop sduisant, murmura lady
+Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux.
+
+--Ma chre enfant, ils ne sont jamais trop sduisants; s'cria lady
+Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des dtails. Il n'y a que les
+dtails qui intressent. Que doit-il arriver lord Arthur?
+
+--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.
+
+--Oui, sa lune de miel naturellement.
+
+--Et il perdra un parent.
+
+--Pas sa soeur, j'espre, dit lady Jedburgh d'un ton apitoy.
+
+--Certes non, pas sa soeur, rpondit M. Podgers avec un geste de
+dprciation de la main, un simple parent loign.
+
+--Bon! je suis cruellement dsappointe, fit lady Windermere. Je n'ai
+absolument rien dire Sybil demain. Qui se proccupe aujourd'hui de
+parents loigns? Voil des annes que ce n'est plus la mode. Cependant,
+je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert
+toujours pour l'glise, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On
+a srement tout mang l-bas, mais nous pourrons encore trouver du
+bouillon chaud. Franois faisait autrefois du bouillon excellent, mais
+maintenant il est si agit par la politique que je ne suis jamais
+certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le gnral Boulanger se
+tnt tranquille... Duchesse, je suis sre que vous tes fatigue!
+
+--Pas du tout, ma chre Gladys, rpondit la duchesse en marchant vers
+la porte, je me suis beaucoup amuse et le chiropodist; je veux dire
+le chiromancien, est trs amusant. Flora, o peut tre mon ventail
+d'caille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon
+chle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!
+
+Et la digne crature finit par descendre les escaliers sans avoir laiss
+plus de deux fois tomber son flacon d'odeur.
+
+Tout ce temps-l, lord Arthur Savile tait demeur debout prs de la
+chemine avec le mme sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la mme
+maladive proccupation d'un avenir mauvais.
+
+Il sourit tristement sa soeur comme elle glissa prs de lui au bras de
+lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il
+entendit peine lady Windermere, quand elle l'invita la suivre. Il
+pensa Sybil Merton et l'ide que quelque chose pourrait se placer
+entre eux remplit ses yeux de larmes.
+
+Quelqu'un qui l'aurait regard et dit que Nmsis avait drob le
+bouclier de Pallas et lui avait montr la tte de la Gorgone. Il
+paraissait ptrifi et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa
+mlancolie.
+
+Il avait vcu la vie dlicate et luxueuse d'un jeune homme bien n et
+riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie
+d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la premire
+fois, il eut conscience du terrible mystre de la destine, de
+l'effrayante ide du sort.
+
+[Note 8: En franais dans le texte.]
+
+Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!
+
+Se pouvait-il que ce qui tait crit dans sa main, en caractres qu'il
+ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait dchiffrer, ft quelque
+terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime!
+
+N'y avait-il nulle chappatoire?
+
+Ne sommes-nous que des pions d'chiquier que met en jeu une puissance
+invisible, que des vases que le potier modle sa guise pour l'honneur
+ou la honte?
+
+Sa raison se rvolta contre cette pense et pourtant il sentait que
+quelque tragdie tait suspendue sur sa tte et qu'il avait t tout
+d'un coup appel porter un fardeau intolrable.
+
+Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer
+soit la tragdie soit la comdie, de souffrir ou d'gayer, de faire rire
+ou de faire pleurer. Mais, dans la vie relle, c'est bien diffrent.
+
+Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rles
+auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et
+notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.
+
+Le monde est un thtre, mais la pice est dplorablement distribue.
+
+Soudain M. Podgers entra dans le salon.
+
+A la vue de lord Arthur, il s'arrta et sa grasse figure sans
+distinction devint d'une couleur jaune verdtre. Les yeux des deux
+hommes se rencontrrent et il y eut un moment de silence.
+
+--La duchesse a laiss ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a
+demand de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le
+canap!... Bonsoir!
+
+--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une
+rponse immdiate une question que je vais vous poser.
+
+--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je
+la rejoigne.
+
+--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si presse.
+
+--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un
+sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.
+
+Les lvres fines, et comme ciseles de lord Arthur se plissrent d'un
+ddain hautain.
+
+La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.
+
+Il traversa le salon et vint l'endroit o M. Podgers tait arrt.
+
+Il lui tendit sa main.
+
+--Dites-moi ce que vous voyez l. Dites-moi la vrit. Je veux la
+connatre. Je ne suis pas un enfant.
+
+Les yeux de M. Podgers clignotrent sous ses lunettes d'or. Il se porta
+d'un air gn d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient
+nerveusement avec une chane de montre tincelante.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord
+Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit?
+
+--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que
+vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chque de cent livres.
+
+Les yeux verts tincelrent une minute, puis redevinrent sombres.
+
+--Cent guines! fit enfin M. Podgers voix basse.
+
+--Oui, cent guines. Je vous enverrai un chque demain. Quel est votre
+club?
+
+--Je n'ai pas de club. C'est--dire je n'en ai pas en ce moment, mais
+mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte.
+
+Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton dor sur
+tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond lord Arthur qui
+lut:
+
+ MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_
+
+--Je reois de 10 4, murmura M. Podgers d'un ton mcanique, et je fais
+une rduction pour les familles.
+
+--Dpchez-vous! cria lord Arthur devenant trs ple et lui tendant la
+main.
+
+M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit
+retomber la lourde _portire_[9] sur la porte.
+
+[Note 9: En franais dans le texte.]
+
+--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous
+asseoir.
+
+--Dpchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec
+colre sur le parquet cir.
+
+M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe verre
+grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir.
+
+--Je suis tout fait prt, dit-il.
+
+
+
+II
+
+Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affols de
+chagrin, lord Arthur Savile se prcipitait hors de Bentinck House.
+
+Il se fit un chemin travers la cohue des valets de pied, couverts de
+fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon colonnades.
+
+Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce ft.
+
+La nuit tait trs froide et les becs de gaz, autour du square,
+scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses
+mains avaient une chaleur de fivre et ses tempes brlaient comme du
+feu.
+
+Il allait et venait, presque avec la dmarche d'un homme ivre.
+
+Un agent de police le regarda avec curiosit, comme il passait, et un
+mendiant, qui se dtacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumne,
+recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.
+
+Une fois, lord Arthur Savile s'arrta sous un rverbre et regarda ses
+mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri
+jaillit de ses lvres tremblantes.
+
+Assassin! voil ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit
+mme semblait le savoir et le vent dsol le cornait ses oreilles.
+Les coins sombres des rues taient pleins de cette accusation. Elle
+grimaait ses yeux aux toits des maisons.
+
+Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner.
+Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes
+l'humidit du fer et coutant le silence chuchoteur des arbres.
+
+--Assassin! Assassin! rpta-t-il comme si la ritration de
+l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot.
+
+Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait
+presque que l'cho l'entendit et rveillt de ses rves la cit
+endormie. Il sentait un dsir d'arrter le passant de hasard et de tout
+lui dire.
+
+Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles troites et
+honteuses.
+
+Deux femmes aux faces peintes le raillrent, comme il passait.
+
+D'une cour sombre arriva lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de
+cris perants et, presss ple-mle sous une porte humide et glaciale,
+il vit les dos vots et les corps uss de la pauvret et de la
+vieillesse.
+
+Une trange piti s'empara de lui.
+
+Ces enfants du pch et de la misre taient-ils prdestins leur
+sort, comme lui au sien? N'taient-ils comme lui que les marionnettes
+d'un guignol monstrueux?
+
+Et, pourtant, ce ne fut pas le mystre, mais la comdie de la souffrance
+qui le frappa, son inutilit absolue, son grotesque manque de sens. Que
+tout lui parut incohrent, dpourvu d'harmonie! Il tait stupfait de la
+discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps
+et les faits rels de l'existence.
+
+Il tait encore trs jeune.
+
+Quelque temps aprs, il se trouva en face de Marylebone Church.
+
+La chausse silencieuse semblait un long ruban d'argent pli, mouchet
+ici et l par les arabesques sombres d'ombres mouvantes.
+
+Tout l-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants
+et devant une petite maison entoure de murs stationnait un fiacre
+solitaire dont le cocher dormait sur le sige.
+
+Lord Arthur marcha pas rapide dans la direction de Portland Place,
+regardant chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'tre
+suivi.
+
+Au coin de Rich-Street, deux hommes taient arrts et lisaient une
+petite affiche sur une palissade.
+
+Un trange sentiment de curiosit agit sur lui et il traversa la rue
+dans cette direction.
+
+Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta
+l'oeil.
+
+Il s'arrta et un flux de rougeur lui monta aux joues.
+
+C'tait un avis officiel offrant une rcompense qui fournirait des
+renseignements propres faciliter l'arrestation d'un homme, de taille
+moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou rebords
+relevs, une veste noire et des pantalons de toile de coton raye. Cet
+homme avait une cicatrice sur la joue droite.
+
+Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore.
+
+Il se demanda si l'homme serait arrt et comment il avait reu cette
+corchure.
+
+Peut-tre un jour son nom serait-il placard de la sorte sur les
+murailles de Londres? Un jour peut-tre, on mettrait aussi sa tte
+prix.
+
+Cette pense le rendit malade d'horreur.
+
+Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit.
+
+Il savait peine o il se trouvait.
+
+Il avait un souvenir vague d'avoir err travers un labyrinthe de
+maisons sordides, de s'tre perdu dans un gigantesque fouillis de rues
+sombres et l'aurore commenait poindre quand enfin il reconnut qu'il
+tait dans Picadilly-Circus.
+
+Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de
+roulage qui se rendaient Covent-Garden.
+
+Les charretiers en blouse blanche, aux agrables figures bronzes par
+le soleil, aux incultes cheveux boucls, allongeaient vigoureusement le
+pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantt les uns tantt
+les autres.
+
+Sur le dos d'un norme cheval gris, le chef de file d'un attelage, tait
+huch un garon joufflu, un bouquet de primevres son chapeau rabattu,
+s'accrochant d'une poigne ferme la crinire et riant aux clats.
+
+Dans la clart matinale, les grands tas de lgumes se dtachaient
+comme des blocs de jade verts sur les ptales roses de quelque rose
+merveilleuse.
+
+Lord Arthur prouva un sentiment de curiosit vive, sans qu'il pt dire
+pourquoi.
+
+Il y avait quelque chose dans la dlicate joliesse de l'aube qui lui
+semblait d'une inexprimable motion et il pensa tous les jours qui
+naissent en beaut et se couchent en tempte.
+
+Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossire belle humeur, leur
+allure nonchalante, quel trange Londres ils voyaient! un Londres libr
+des crimes de la nuit et de la fume du jour, une cit ple, fantmale,
+une ville dsole de tombes.
+
+Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de
+ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fires et si belles de
+couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine
+du matin au soir.
+
+Probablement, c'tait seulement pour eux un dbouch, un march o ils
+portaient leurs produits pour les vendre et o ils ne sjournaient au
+plus que quelques heures, laissant leur dpart les rues toujours
+silencieuses, les maisons toujours endormies.
+
+Il eut du plaisir les voir passer.
+
+Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers clous, leur
+dmarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.
+
+Lord Arthur sentit qu'ils avaient vcu avec la Nature et qu'elle
+leur avait enseign la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient
+d'ignorance.
+
+Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel tait d'un bleu vanescent
+et les oiseaux commenaient gazouiller dans les jardins.
+
+
+
+III
+
+Quand lord Arthur s'veilla, il tait midi et le soleil de la mridienne
+se tamisait travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.
+
+Il se leva et regarda par la fentre.
+
+Un vague brouillard de chaleur tait suspendu sur la grande ville et les
+toits des maisons ressemblaient de l'argent terni.
+
+Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se
+poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs taient
+encombrs de gens qui se rendaient au Park.
+
+Jamais la vie ne lui avait sembl si belle. Jamais le mal et son domaine
+ne lui avaient sembl si loin de loi.
+
+Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un
+plateau.
+
+Quand il l'eut bue, il carta une lourde _portire_[10] de peluche
+couleur pche, et passa dans la salle de bains.
+
+[Note 10: En franais dans le texte.]
+
+La lumire glissait doucement d'en haut travers de minces plaques
+d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible
+clat de la pierre de lune.
+
+Lord Arthur s'y plongea la hte jusqu' ce que les froids bouillons
+touchrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfona brusquement sa tte
+sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque
+honteux souvenir.
+
+Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apais. Le bien-tre
+physique, qu'il avait ressenti, l'avait domin, comme il arrive souvent
+pour les natures suprieurement faonnes, car les sens, comme le feu,
+peuvent purifier aussi bien que dtruire.
+
+Aprs djeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette.
+
+Sur le dessus de chemine, garni d'un vieux brocard trs fin, il y avait
+une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la
+premire fois, au bal de lady Nol.
+
+La tte petite, d'un dlicieux modle, s'inclinait lgrement de ct,
+comme si la gorge mince et frle, le col de roseau avaient peine
+supporter le poids de tant de beaut. Les lvres taient lgrement
+entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans
+ses yeux rveurs, on lisait les tonnements de la plus tendre puret
+virginale.
+
+Moule dans son costume de _crpe de chine_[11] moelleux, un grand
+ventail de feuillage la main, on et dit d'une de ces dlicates
+petites figurines qu'on a trouves dans les bois d'oliviers qui
+avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude
+quelques traits de la grce grecque.
+
+[Note 11: En franais dans le texte.]
+
+Pourtant, elle n'tait pas _petite_[12].
+
+[Note 12: En franais dans le texte.]
+
+Elle tait simplement parfaitement proportionne, chose rare un ge o
+tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.
+
+En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible
+piti qui nat de l'amour. Il sentit que l'pouser avec le _fatum_ du
+meurtre suspendu sur sa tte serait une trahison pareille celle de
+Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rv les Borgia.
+
+Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand tout moment il pourrait tre
+appel accomplir l'pouvantable prophtie crite dans sa main? Quelle
+vie mnerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible
+fortune dans ses balances?
+
+A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y tait tout fait
+rsolu.
+
+Bien qu'il aimt ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils taient assis l'un prs de l'autre, fit
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement o tait son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'pouser jusqu' ce
+qu'il et commis le meurtre.
+
+Cela fait, il pourrait se prsenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais courber sa tte sous la honte.
+
+Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tt serait le meilleur
+pour tous deux.
+
+Bien des gens dans sa situation auraient prfr le sentier fleuri du
+plaisir aux montes escarpes du devoir; mais lord Arthur tait trop
+consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.
+
+Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil tait
+pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble.
+
+Un moment, il prouva une rpugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il
+tait appel accomplir, mais bientt cette impression s'effaa. Son
+coeur lui dit que ce n'tait pas l un crime, mais un sacrifice: sa
+raison lui rappela que nulle autre issue ne lui tait ouverte. Il
+fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres
+et, si terrible, sans nul doute, que ft la tche qui s'imposait lui,
+pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'gosme triompher de
+l'amour, tt ou tard, chacun de nous est appel rsoudre ce mme
+problme: la mme question est pose chacun de nous.
+
+Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son
+caractre ait t entam par le cynisme, qui calcule, de l'ge mr, ou
+que son coeur ft corrod par l'gosme superficiel et lgant de notre
+poque, et il n'hsita pas faire son devoir.
+
+Heureusement pour lui aussi, il n'tait pas un simple rveur, un
+dilettante oisif. S'il et t tel, il et hsit comme Hamlet et permis
+que l'irrsolution ruint son dessein. Mais il tait essentiellement
+pratique. Pour lui, la vie c'tait l'action, plutt que la pense.
+
+Il possdait ce don rare entre tous, le sens commun.
+
+Les sensations cruelles et violentes de la soire de la veille s'taient
+maintenant tout fait effaces et c'tait presque avec un sentiment de
+honte qu'il songeait sa marche folle, de rue en rue, sa terrible
+agonie motionnelle.
+
+La sincrit mme de ses souffrances les faisait maintenant passer ses
+yeux pour inexistantes.
+
+Il se demandait comment il avait pu tre assez fou pour dclamer et
+extravaguer contre l'invitable.
+
+La seule question, qui paraissait le troubler, tait comment il
+viendrait bout de sa tche, car il n'avait pas les yeux ferms ce
+fait que le meurtre, comme les religions du monde paen, exige une
+victime, aussi bien qu'un prtre.
+
+N'tant pas un gnie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il
+sentait que ce n'tait pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
+quelque haine personnelles; la mission dont il tait charg tait d'une
+grande et grave solennit.
+
+En consquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur
+un feuillet de block-notes et, aprs un soigneux examen, se dcida en
+faveur de lady Clementina Beauchamp, une chre vieille dame qui habitait
+Curzon-Street et tait sa propre cousine au second degr du ct de sa
+mre.
+
+Il avait toujours aim lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et
+comme il tait riche lui-mme, ayant pris possession de toute la fortune
+de lord Rugby, lors de sa majorit, il n'tait pas possible qu'il
+rsultt pour lui de sa mort quelque mprisable avantage d'argent.
+
+En ralit, plus il pensait la question, plus lady Clem lui paraissait
+la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout dlai tait
+une mauvaise action l'gard de Sybil, il se rsolut s'occuper tout
+de suite de ses prparatifs.
+
+La premire chose faire, certes, c'tait de rgler avec le
+chiromancien.
+
+Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui tait devant
+la fentre, et remplit un chque de 100 livres payable l'ordre de M.
+Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit son
+domestique de le porter West-Moon-street.
+
+Il tlphona ensuite ses curies d'atteler son coup et s'habilla pour
+sortir.
+
+Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard la photographie de
+Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivt, il lui laisserait toujours
+ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le
+secret de son sacrifice jamais enseveli dans son coeur.
+
+Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrta chez une fleuriste et
+envoya Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies ptales
+blancs et aux pistils ressemblant des yeux de faisan.
+
+En arrivant au club, il se rendit tout droit la bibliothque, sonna
+la clochette et demanda au garon de lui apporter un soda citron et un
+livre de toxicologie.
+
+Il avait dfinitivement arrt que le poison tait le meilleur
+instrument adopter pour son ennuyeuse besogne.
+
+Rien ne lui dplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en
+outre, il tait trs soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen
+qui pt attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'ide de
+devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer
+dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.
+
+Il avait aussi tenir compte du pre et de la mre de Sybil qui
+appartenaient un monde un peu dmod et pourraient s'opposer au
+mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue un scandale, bien
+qu'il ft assur que s'il leur faisait connatre tous les faits de
+la cause, ils seraient les premiers apprcier les motifs qui lui
+dictaient sa conduite.
+
+Il avait donc toute raison pour se dcider en faveur du poison. Il tait
+sans danger, sr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scnes
+pnibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une
+aversion enracine.
+
+Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons
+et, comme le valet de pied semblait tout fait incapable de trouver
+dans la bibliothque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's
+Magasine_, il examina lui-mme les rayons chargs de livres et finit par
+mettre la main sur une dition trs bien relie de la _Pharmacope_ et
+un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, dit par Mathew Reid,
+prsident du collge royal des mdecins et l'un des plus anciens membres
+du Buckingham-club, o il fut jadis lu par confusion avec un autre
+candidat, contre-temps qui avait si fort mcontent le comit que
+lorsque le personnage rel se prsenta, il le blackboula l'unanimit.
+
+Lord Arthur fut trs fort dconcert par les termes techniques employs
+par les deux livres.
+
+Il se prenait regretter de n'avoir pas accord plus d'attention ses
+tudes Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un
+expos trs intressant et trs complet des proprits de l'aconit,
+crit dans l'anglais le plus clair.
+
+Il lui parut que c'tait tout fait l le poison qu'il lui fallait.
+
+Il tait prompt, c'est--dire presque immdiat dans ses effets.
+
+Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de
+glatine, mode d'emploi recommand par sir Mathew, il n'avait rien de
+dsagrable au got.
+
+En consquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose
+ncessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta
+Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.
+
+M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de
+l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton trs
+dfrent, murmura quelque chose sur la ncessit d'une ordonnance du
+mdecin. Cependant, aussitt que lord Arthur lui eut expliqu que
+c'tait pour l'administrer un grand chien de Norvge dont il tait
+oblig de se dfaire parce qu'il montrait des symptmes de rage et qu'il
+avait deux fois tent de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut
+pleinement satisfait, flicita lord Arthur de son tonnante connaissance
+de la toxicologie et excuta immdiatement la prescription.
+
+Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnire_[13] d'argent
+qu'il vit une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine
+bote de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.
+
+--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame
+comme il entrait dans son salon, pourquoi n'tes-vous pas venu me voir
+tous ces temps-ci?
+
+[Note 13: En franais dans le texte.]
+
+[Note 14: En franais dans le texte.]
+
+--Ma chre lady Clem, je n'ai jamais un moment moi, rpliqua lord
+Arthur avec un sourire.
+
+--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journes
+avec miss Sybil Merton acheter des _chiffons_[15] et dire des
+btises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras
+pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rv de tant nous
+afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose
+de ce Genre.
+
+[Note 15: En franais dans le texte.]
+
+--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures,
+lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entirement ses
+couturires.
+
+--Parbleu! Et c'est l la seule raison qui vous amne chez une vieille
+femme laide comme moi. Je m'tonne que vous autres hommes vous ne
+sachiez pas prendre cong. _On a fait des folies pour moi_[16] et me
+voici pauvre crature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise
+sant! Eh bien! si ce n'tait cette chre lady Jansen qui m'envoie les
+pires romans franais qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je
+pourrais faire de mes journes. Les mdecins ne servent gure qu' tirer
+des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent mme pas gurir ma
+maladie d'estomac.
+
+[Note 16: En franais dans le texte.]
+
+--Je vous ai apport un remde pour elle, lady Clem, fit gravement lord
+Arthur. C'est une chose merveilleuse invente par un Amricain.
+
+--Je ne crois pas que j'aime les inventions amricaines. Je suis mme
+certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernirement quelques romans
+amricains et c'taient de vraies insanits.
+
+--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanit, lady Clem. Je vous assure que
+c'est un remde radical. Il faut me promettre d'en essayer.
+
+Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnire et la tendit
+lady Clementina.
+
+--Mais cette bonbonnire est dlicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau.
+Voil qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remde
+merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre
+immdiatement.
+
+--Dieu du ciel, lady Clem! se rcria lord Arthur s'emparant de sa main,
+il ne faut rien faire de semblable. C'est de la mdecine homopathique.
+Si vous la prenez sans avoir mal l'estomac, cela ne vous fera aucun
+bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez
+surprise du rsultat.
+
+--J'aurais aim de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en
+regardant la lumire la petite capsule transparente avec sa bulle
+flottante d'aconitine liquide. Je suis sre que c'est dlicieux. Je
+vous l'avoue, tout en dtestant les docteurs, j'adore les mdecines.
+Cependant, je la garderai jusqu' ma prochaine crise.
+
+--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec
+empressement, sera-ce bientt?
+
+--Pas avant une semaine, j'espre. J'ai pass hier une fort mauvaise
+journe, mais on ne sait jamais.
+
+--Vous tes sre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady
+Clem?
+
+--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui,
+Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de
+bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dne avec des gens ternes,
+des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si
+je ne fais pas une sieste tout l'heure, je ne serais jamais capable
+de me tenir veille pendant le dner. Adieu, Arthur. Dites Sybil mon
+affection et grand merci vous pour votre remde amricain.
+
+--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord
+Arthur en se dressant de sa chaise.
+
+--Bien sr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort
+gentil vous de songer moi. Je vous crirai et je vous dirai s'il me
+faut d'autres globules.
+
+Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et
+avec un sentiment de grand rconfort.
+
+Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se
+trouvait soudainement dans une position horriblement difficile o ni
+l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il
+fallait reculer le mariage, car jusqu' ce qu'il ft sorti de ses
+embarras, il n'avait pas sa libert.
+
+Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir.
+Tout irait bien, mais la patience tait ncessaire.
+
+La scne avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton Park Lane
+o lord Arthur avait dn comme d'habitude.
+
+Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur
+avait t tent de se conduire comme un lche, d'crire lady
+Clmentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir,
+comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.
+
+Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, mme quand Sybil se
+renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.
+
+La beaut, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touch sa
+conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques
+mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.
+
+Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la rconfortant et en tant
+ son tour rconfort et, le lendemain de bonne heure, il partit pour
+Venise aprs avoir crit M. Merton une lettre virile et ferme au sujet
+de l'ajournement ncessaire du mariage.
+
+
+
+IV
+
+A Venise, il rencontra son frre lord Surbiton qui venait d'arriver de
+Corfou dans son yacht.
+
+Les deux jeunes gens passrent ensemble une charmante quinzaine.
+
+Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient a et l par les
+canaux verts dans leur longue gondole noire. L'aprs-midi, ils
+recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dnaient
+chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.
+
+Pourtant d'une faon ou de l'autre, lord Arthur n'tait pas heureux.
+
+Chaque jour, il tudiait dans le _Times_ la colonne des dcs,
+s'attendant y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais
+tous les jours il avait une dception.
+
+Il se prit craindre que quelque accident ne lui ft arriv et regretta
+maintes fois, de l'avoir empche de prendre l'aconitine quand elle
+avait t si dsireuse d'en exprimenter les effets.
+
+Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de
+tendresse, taient souvent d'un ton trs triste et, parfois, il pensait
+qu'il tait spar d'elle jamais.
+
+Aprs une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se
+rsolut de courir le long de la cte jusqu' Ravenne parce qu'il avait
+entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.
+
+Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton,
+qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait rsider
+ l'htel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzime jour au matin,
+ils mirent la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu
+agite.
+
+La traverse fut agrable.
+
+La vie l'air libre ramena les fraches couleurs sur les joues de
+lord Arthur, mais aprs le vingt-deuxime jour il fut ressaisi de ses
+proccupations au sujet de lady Clementina et en dpit des remontrances
+de Surbiton, il prit le train pour Venise.
+
+Quand il dbarqua de sa gondole sur les degrs de l'htel, le
+propritaire vint au devant de lui avec un amoncellement de tlgrammes.
+
+Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les
+dcachetant d'un geste brusque.
+
+Tout avait russi.
+
+Lady Clementina tait morte subitement dans la nuit cinq jours avant.
+
+La premire pense de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un
+tlgramme pour lui annoncer son retour immdiat pour Londres.
+
+Ensuite, il ordonna son valet de chambre de prparer ses bagages pour
+le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta
+l'escalier de sa chambre d'un pas lger et d'un coeur raffermi.
+
+Trois lettres l'y attendaient.
+
+L'une tait de Sybil, pleine de sympathie et de condolances; les autres
+de la mre d'Arthur et de l'avou de lady Clementina.
+
+La vieille dame, parat-il, avait dn avec la duchesse, le soir qui
+avait prcd sa mort. Elle avait charm tout le monde par son humour et
+son _esprit_[17], mais elle s'tait retire d'un peu bonne heure, en se
+plaignant de souffrir de l'estomac.
+
+[Note 17: En franais dans le texte.]
+
+Au matin, on l'avait trouve morte dans son lit, sans qu'elle part
+avoir aucunement souffert.
+
+Sir Mathew Reid avait t appel alors, mais il n'y avait plus rien
+ faire et, dans les dlais lgaux on l'avait enterre Beauchamp
+Chalcote.
+
+Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait
+ lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
+ses effets personnels, sa galerie de peintures l'exception de sa
+collection de miniatures qu'elle donnait sa soeur, lady Margaret
+Rufford, et son bracelet d'amthystes qu'elle lguait Sybil Merton.
+
+L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avou,
+tait trs dsireux que lord Arthur revnt, le plus tt qu'il lui serait
+possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes payer et que lady
+Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en rgle.
+
+Lord Arthur fut trs touch du bon souvenir de lady Clementina et pensa
+que M. Podgers avait vraiment assum une lourde responsabilit dans
+cette affaire.
+
+Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre motion et la
+conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et rconfort.
+
+En arrivant Charing Cross, il se sentit tout fait heureux.
+
+Les Merton le reurent trs affectueusement, Sibyl lui fit promettre
+qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interpost entre eux, et
+le mariage fut fix au 7 juin.
+
+La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son
+ancienne joie renaissait pour lui.
+
+Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec
+l'avou de lady Clementina et Sybil, brlant des paquets de lettres
+jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune
+fille poussa soudain un petit cri de joie.
+
+---Qu'avez-vous trouv, Sybil? dit lord Arthur levant la tte de son
+travail et souriant.
+
+--Cette jolie petite _bonbonnire_[18] d'argent. Est-ce gentil et
+hollandais? Me la donnez-vous? Les amthystes ne me siront pas, je le
+crois, jusqu' ce que j'aie quatre-vingts ans.
+
+[Note 18: En franais dans le texte.]
+
+C'tait la boite qui avait contenu l'aconitine.
+
+Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta ses joues.
+
+Il avait presque oubli ce qu'il avait fait et ce lui sembla une
+curieuse concidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait travers
+toutes ces angoisses, ft la premire les lui rappeler.
+
+--Bien entendu, Sibyl, ceci est vous. C'est moi-mme qui l'ai donn
+la pauvre lady Clem.
+
+--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais
+pas que lady Clementina aimt les douceurs: je la croyais beaucoup trop
+intellectuelle.
+
+[Note 19: En franais dans le texte.]
+
+Lord Arthur devint terriblement ple et une horrible ide lui traversa
+l'esprit.
+
+--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix
+basse et rauque.
+
+--Il y en a un l-dedans, un seul. Il parat vieux et sale et je n'ai
+pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous
+plissez!
+
+Lord Arthur bondit travers le salon et saisit la bonbonnire.
+
+La pilule couleur d'ambre y tait avec son globule de poison.
+
+Malgr tout, lady Clementina tait morte de sa mort naturelle.
+
+La secousse de cette dcouverte fut presque au-dessus des forces de lord
+Arthur.
+
+Il jeta la pilule dans le feu et s'croula sur le canap avec un cri de
+dsespoir.
+
+
+
+V
+
+M. Merton fut trs navr du second ajournement du mariage et lady Julia,
+qui avait dj command sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour
+amener Sybil une rupture.
+
+Si tendrement cependant que Sybil aimt sa mre, elle avait fait don de
+toute sa vie en accordant sa main lord Arthur et rien de ce que put
+lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.
+
+Quant lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de
+sa cruelle dception et, quelque temps, ses nerfs furent compltement
+dtraqus.
+
+Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientt et son esprit sain
+et pratique ne lui permit pas d'hsiter longtemps sur la conduite
+tenir.
+
+Puisque le poison avait fait une faillite si complte, la chose qu'il
+convenait d'employer tait la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.
+
+En consquence, il examina nouveau la liste de ses amis et de ses
+parents et, aprs de srieuses rflexions, il rsolut de faire sauter
+son oncle, le doyen de Chichester.
+
+Le doyen, qui tait un homme de beaucoup de culture et de savoir,
+raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils
+ mesurer le temps qui s'tendait depuis le XVe sicle jusqu' nos
+jours. Il parut lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait
+une excellente occasion de mener bien ses plans.
+
+Mais se procurer une machine explosive tait naturellement un tout autre
+problme.
+
+Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement ce sujet
+et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilit d'aller aux informations
+ Scotland Yard[21]. L on n'est jamais inform des faits et gestes du
+parti de la dynamite qu'aprs qu'une explosion a eu lieu et encore n'en
+sait-on jamais bien long l-dessus.
+
+[Note 20: L'quivalent de notre Bottin pour le commerce anglais.
+(_Note du traducteur_.)]
+
+[Note 21: La prfecture de police. (_Note du traducteur_.)]
+
+Soudain il pensa son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances trs
+rvolutionnaires, qu'il avait rencontr, l'hiver prcdent, chez lady
+Windermere.
+
+Le comte Rouvaloff passait pour crire une vie de Pierre le Grand.
+Il tait venu en Angleterre sous prtexte d'y tudier les documents
+relatifs au sjour du Tzar dans ce pays en qualit de charpentier de
+marine; mais gnralement on le souponnait d'tre un agent nihiliste et
+il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil
+sa prsence Londres.
+
+Lord Arthur pensa que c'tait l tout fait l'homme qui convenait ses
+desseins, et un matin, il poussa jusqu' son logement Bloomsbury pour
+lui demander son avis et son concours.
+
+--Voil donc que vous songez, vous occuper srieusement de politique,
+dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut expos l'objet de sa
+dmarche.
+
+Mais lord Arthur qui hassait les fanfaronnades, de quelque genre que
+ce ft, se crut oblig de lui expliquer que les questions sociales
+n'avaient pas le moindre intrt pour lui et qu'il avait besoin d'un
+exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que
+lui-mme.
+
+Le comte Rouvaloff le considra quelques instants avec surprise.
+
+Puis, voyant qu'il tait tout fait srieux, il crivit une adresse sur
+un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit lord Arthur
+ travers la table.
+
+--Scotland Yard donnerait gros pour connatre cette adresse, mon cher
+ami.
+
+--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en clatant de rire.
+
+Et, aprs avoir chaleureusement secou la main du jeune Russe, il se
+prcipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit son cocher de
+le conduire Soho square.
+
+L il le congdia et suivit Greek street jusqu' ce qu'il arriva une
+place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se
+trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occup par une
+buanderie franaise. D'une maison l'autre, tout un rseau de cordes
+s'allongeait charg de linge et, dans l'air du matin, il y avait une
+ondulation de toiles Blanches.
+
+[Note 22: En franais dans le texte.]
+
+Lord Arthur alla droit au bout de ce schoir et frappa une petite
+maison verte.
+
+Aprs quelque attente, durant laquelle toutes les fentres de la cour se
+peuplrent de ttes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut
+ouverte par un tranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en trs
+mauvais anglais ce qu'il dsirait.
+
+Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donn le comte Rouvaloff.
+
+Sitt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur pntrer
+dans une trs petite salle au rez-de-chausse, en faade.
+
+Peu d'instants aprs, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en
+Angleterre, fit en hte son entre dans la salle, une serviette souille
+de taches de vin son cou et une fourchette la main gauche.
+
+--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donn une
+introduction prs de vous et je suis trs dsireux d'avoir avec vous
+un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith...
+Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge
+explosive.
+
+--Enchant de vous recevoir, lord Arthur, rpliqua le malicieux petit
+Allemand en clatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si
+alarm. C'est mon devoir de connatre tout le monde et je me souviens de
+vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espre que sa Grce est
+bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir ct de moi, tandis que
+je finis de djeuner? J'ai un excellent _pt_[23] et mes amis sont assez
+bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on
+peut boire l'Ambassade d'Allemagne.
+
+[Foonote 23: En franais dans le texte.]
+
+Et, avant que lord Arthur ft revenu de sa surprise d'avoir t reconnu,
+il se trouvait assis dans l'arrire-salle, buvait petits traits le
+plus dlicieux Marcobrnner dans une coupe jaune ple marque aux
+monogrammes impriaux et bavardait de la faon la plus amicale qu'il ft
+possible avec le fameux conspirateur.
+
+--Des horloges exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de trs
+bons articles pour l'exportation l'tranger, mme lorsque l'on russit
+ les faire passer la douane. Le service des trains est si irrgulier
+que, d'ordinaire, elles explosent avant d'tre arrives destination.
+Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage
+intrieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir
+que vous serez satisfait du rsultat. Puis-je vous demander quel usage
+vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche
+en quoi que ce soit Scotland Yard, j'en suis dsol, mais je ne puis
+rien faire pour vous. Les dtectives anglais sont vraiment nos meilleurs
+amis. J'ai toujours constat qu'en tenant compte de leur stupidit
+nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais
+toucher un cheveu de la tte d'aucun d'eux.
+
+--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien faire avec
+la police. En ralit, le mouvement d'horlogerie est destin au doyen de
+Chichester.
+
+--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle ide que vous soyez si prononc en
+matire de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne
+s'chauffent gure l-dessus.
+
+--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en
+rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en thologie.
+
+--Alors c'est une affaire tout fait personnelle.
+
+--Tout fait.
+
+Herr Winckelkopf haussa les paules et quitta la salle.
+
+Quatre minutes aprs, il reparut avec un gteau rond de dynamite de la
+dimension d'un penny et une jolie petite horloge franaise surmonte
+d'une figurine de la Libert pitinant l'hydre du Despotisme.
+
+Le visage de lord Arthur s'claira cette vue.
+
+--Voil tout fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment
+elle explose?
+
+--Ah! ceci est mon secret, rpondit Herr Winckelkopf, contemplant son
+invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand
+vous dsirez qu'elle explose et je rglerai le mcanisme pour l'heure
+indique.
+
+--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expdier tout de
+suite...
+
+--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne trs importante
+pour certains amis de Moscou.
+
+--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi
+matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la vendredi midi. A
+celle heure-l, le doyen est toujours la maison.
+
+--Vendredi midi, rpta Herr Winckelkopf.
+
+Et il prit une note ce sujet sur un grand registre ouvert sur un
+bureau prs de la chemine.
+
+--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me
+faire savoir de combien je vous suis redevable.
+
+--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter
+cela au plus juste. La dynamite cote sept shellings six pences, le
+mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ
+cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte
+Rouvaloff.
+
+--Mais votre drangement, Herr Winckelkopf?
+
+--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour
+l'argent: je vis entirement pour mon art.
+
+Lord Arthur dposa quatre livres deux shellings six pences sur la table,
+remercia le petit Allemand de son amabilit et, dclinant de son
+mieux une invitation rencontrer quelques anarchistes un th la
+fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et
+se rendit au Park.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un tat de
+trs grande agitation nerveuse. Le vendredi midi, il se rendit au
+Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.
+
+Toute l'aprs-midi, le stupide laquais de service la porte monta des
+tlgrammes de tous les coins du pays, donnant le rsultat des courses
+de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'tat de la
+temprature et d'autres informations semblables, tandis que le ruban
+dvidait les dtails les plus fastidieux sur la sance de nuit de la
+chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].
+
+[Note 24: La Bourse de Londres.]
+
+A quatre heures, arrivrent les journaux du soir et lord Arthur disparut
+dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's
+Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, la grande indignation du colonel
+Goodchild, qui dsirait lire le compte rendu d'un discours prononc
+par lui, le matin, l'htel du lord-maire, au sujet des missions
+sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des
+vques ngres.
+
+Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un prjug trs vif
+contre les _Evenings News_.
+
+Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion
+Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait chou.
+
+Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout
+ fait abattu.
+
+Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se rpandit en excuses
+laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge ses propres
+frais ou une caisse de bombes de nitro-glycrine au prix cotant.
+
+Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr
+Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiques aujourd'hui
+qu'il est difficile d'avoir mme de la dynamite non frelate.
+
+Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement
+horlogerie pouvait tre dfectueux sur quelques points, n'tait pas sans
+espoir que l'horloge pt encore se dclancher. Il citait l'appui de sa
+thse le cas d'un baromtre qu'il avait envoy, une fois, au gouverneur
+militaire d'Odessa, rgl pour exploser le dixime jour. Ce baromtre
+n'avait rien produit au bout de trois ans. Il tait galement tout
+ fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne russit qu' rduire en
+bouillie une servante, car le gouverneur avait quitt la ville six
+semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que
+force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie,
+tait un agent puissant, bien qu'un peu inexact.
+
+Lord Arthur fut un peu consol par cette rflexion, mais mme ce point
+de vue, il tait destin prouver une nouvelle dception. Deux jours
+plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son
+boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenn.
+
+--Jane m'crit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire
+la dernire: elle est aussi intressante que les romans que nous envoie
+Mudie.
+
+Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.
+
+Elle tait ainsi conue:
+
+ LE DOYENN, CHICHESTER
+
+ 27 Mai.
+
+ Ma bien chre tante,
+
+ Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la socit Dorcas et
+ aussi pour le guingamp.
+
+ Je suis tout fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur
+ besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde
+ est si radical, si irrligieux qu'il est difficile de leur faire
+ voir qu'ils ne doivent pas avoir les gots et l'lgance des hautes
+ classes. Vraiment je ne sais o nous allons! Comme papa le dit
+ souvent dans ses sermons, nous vivons dans un sicle d'incrdulit.
+
+ Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule
+ qu'un admirateur inconnu a envoye papa jeudi dernier. Elle est
+ arrive de Londres, port pay, dans une caisse de bois et papa pense
+ qu'elle lui a t expdie par quelque lecteur de son remarquable
+ sermon _La Licence est-elle la Libert?_, car la pendule est
+ surmonte d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
+ phrygien sur la tte.
+
+ Moi, je ne trouve pas cela trs convenable, mais papa dit que c'est
+ historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien redire.
+
+ Parker a dpaquet l'objet et papa l'a plac sur la chemine de la
+ bibliothque.
+
+ Nous tions tous assis dans cette pice vendredi matin, quand, au
+ moment mme o la pendule sonnait midi, nous entendmes comme un
+ bruit d'ailes; une petite bouffe de fume sortit du pidestal de la
+ figure et la desse de la Libert tomba et se cassa le nez sur le
+ garde-feu.
+
+ Maria tait tout en moi, mais c'tait vraiment une aventure si
+ ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire.
+ Papa mme faisait chorus.
+
+ Quand nous avons examin l'horloge, nous avons vu que c'tait une
+ espce de rveille-matin et qu'en plaant l'arrt sur une heure
+ dtermine et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate
+ sous un petit marteau, l'clatement se produisait quand on le
+ voulait.
+
+ Papa a dit que c'tait une pendule trop bruyante pour demeurer dans
+ la bibliothque.
+
+ Reggie l'a donc emporte l'cole et l elle continue produire
+ de petites explosions tout le long de la journe.
+
+ Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je
+ suppose que cela doit tre tout fait la mode Londres.
+
+ Papa dit que ces horloges sont propres faire du bien, car elles
+ montrent que la libert n'est pas durable et que son rgne doit
+ finir par une chute. Papa dit que la libert a t invente au temps
+ de la Rvolution franaise. Cela semble pouvantable.
+
+ Je vais aller tout l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre
+ lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre ide
+ qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur
+ sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand
+ ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.
+
+ Je suis bien heureuse que votre popeline fleurs aille si bien et
+ que votre dentelle ne soit pas dchire. Mercredi, je porterai chez
+ l'vque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don
+ et je crois qu'il fera le meilleur effet.
+
+ Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le
+ monde porte des noeuds et que les chemisettes se font jabot.
+
+ Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a
+ ordonn de transporter l'horloge l'curie. Je ne crois pas que
+ papa l'apprcie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit trs
+ flatt d'avoir reu un prsent si gentil et si ingnieux. Cela
+ prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.
+
+ Papa vous envoie ses amitis, James, Reggie et Maria s'unissent
+ lui, esprant que la goutte de l'oncle Ccil va mieux.
+
+ Croyez-moi, ma chre tante, votre nice affectionne.
+
+ JANE PERCY.
+
+
+ _P. S._ Rpondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec
+ insistance qu'ils sont la mode.
+
+Lord Arthur regarda la lettre d'un air si srieux et si malheureux que
+la duchesse clata de rire.
+
+--Mon cher Arthur, lui dclara t-elle, je ne vous montrerai plus une
+lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble
+une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.
+
+--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec
+son sourire triste.
+
+Et, aprs avoir embrass sa mre, il quitta la pice.
+
+En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses
+yeux se remplirent de larmes.
+
+Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux
+occasions ses tentatives avaient chou, et cela, sans qu'il y et de
+sa faute. Il avait essay de faire son devoir, mais il semblait que la
+destine le trahissait.
+
+Il tait accabl par le sentiment de la strilit des bonnes intentions,
+de l'inutilit des efforts pour une belle action.
+
+Peut-tre et-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert,
+c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractre aussi noble que
+le sien.
+
+Quant lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre o un homme
+peut se faire tuer, quelque cause laquelle un homme peut donner sa vie
+et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait
+pas.
+
+Que la destine ourdisse son sort sa guise! Il ne ferait rien pour la
+conjurer.
+
+A sept heures et demie passes, il s'habilla et se rendit au club.
+
+Surbiton y tait, avec une socit de jeunes gens, et lord Arthur fut
+oblig de dner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux
+ne l'intressaient pas et, sitt que le caf fut servi, il les quitta,
+inventant le prtexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.
+
+Comme il sortait du club, le laquais de service la porte lui remit une
+lettre.
+
+Elle tait d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait venir, le lendemain
+soir, voir un parapluie explosif qui clatait aussitt qu'on l'ouvrait.
+C'tait le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de
+Genve.
+
+Lord Arthur dchira la lettre en menus fragments. Il tait dtermin
+ne plus avoir recours de nouvelles tentatives.
+
+Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des
+heures, il demeura assis prs du fleuve.
+
+La lune se montra travers un voile de nuages fauves, comme un oeil
+de lion derrire une crinire et d'innombrables toiles pailletrent
+l'abme des cieux, comme la poussire d'or qu'on a seme sur un dme
+pourpre.
+
+A certains moments, un bateau se balanait sur le fleuve bourbeux et
+poursuivait sa route drivant au gr du courant.
+
+Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, mesure que
+les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.
+
+Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour
+de Westminster, et, chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla
+trembler.
+
+Puis, les lumires du chemin de fer s'teignirent. Une lampe solitaire
+continua seule briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et
+la rumeur de la cit s'teignit.
+
+A deux heures, lord Arthur se leva et flna du ct de Blackfriars.
+
+Que tout lui paraissait irrel, semblable un rve trange!
+
+De l'autre ct de la rivire, les maisons semblaient immerger des
+tnbres. On et dit que l'argent et l'ombre avaient model le monde
+nouveau.
+
+L'norme dme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle travers
+l'atmosphre noirtre.
+
+Comme il approchait de l'Aiguille de Cloptre, lord Arthur vit un homme
+pench sur le parapet et quand il s'approcha, la lumire du rverbre
+tombant en plein sur son visage, il le reconnut.
+
+C'tait M. Podgers.
+
+Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le
+faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.
+
+Lord Arthur s'arrta.
+
+Une ide l'illumina soudain, comme un clair.
+
+Il se glissa doucement vers M. Podgers.
+
+En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.
+
+Un grossier juron, un clapotis d'claboussures, et ce fut tout.
+
+Lord Arthur regarda avec anxit la surface du fleuve, mais il ne put
+rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans
+un tourbillon d'eau argente par le clair de lune. Au bout de quelques
+minutes, le chapeau coula son tour et plus aucune trace de M. Podgers
+ne demeura visible.
+
+Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette
+dforme qui s'lanait sur l'escalier prs du pont, et un affreux
+sentiment d'chec s'empara de lui, mais bientt cette image s'accentua
+en reflet et quand la lune brilla de nouveau, aprs s'tre dgage des
+nuages, elle disparut la fin.
+
+Alors il lui sembla qu'il avait ralis les dcrets du destin. Il poussa
+un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta ses lvres.
+
+--Avez-vous laiss tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit
+soudain une voix derrire lui.
+
+Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil
+de boeuf.
+
+--Rien qui vaille, sergent, rpondit-il en souriant.
+
+Et, hlant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher
+de le conduire Belgrave square.
+
+Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et
+inquiet.
+
+Il y avait des moments o il s'attendait presque voir M. Podgers
+entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la
+fortune ne pouvait tre aussi injuste son gard.
+
+Deux fois, il se rendit l'adresse du chiromancien West-Moon street,
+mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.
+
+Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.
+
+A la fin, elle vint.
+
+Il tait assis dans le fumoir du club. Il prenait du th, en coutant
+avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernire
+oprette de la Gat, quand le valet de pied apporta les journaux du
+soir.
+
+Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un
+air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.
+
+SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN
+
+Il devint ple d'motion et se mit lire.
+
+L'entrefilet tait ainsi conu.
+
+ _Hier matin, 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le
+ clbre chiromancien, a t rejet sur le rivage Greenwich en face
+ du Ship Hotel.
+
+ Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les
+ milieux de la chiromancie prouvaient de grandes inquitudes son
+ gard.
+
+ On suppose qu'il s'est suicid sous l'influence d'un drangement
+ momentan de ses facults mentales caus par le surmenage et le jury
+ du coroner a rendu, cet effet, un verdict conforme cet aprs-midi.
+
+ M. Podgers venait de terminer un trait complet relatif la main
+ humaine. Cet ouvrage sera prochainement publi et soulvera, sans
+ nul doute, beaucoup de curiosit.
+
+ Le dfunt avait 65 ans et ne parat pas laisser de famille._
+
+Lord Arthur s'lana hors du club, le journal la main, au grand
+ahurissement du laquais charg de la conciergerie qui essaya vainement
+de l'arrter.
+
+Il courut droit Park Lane.
+
+Sybil, qui tait sa fentre, le vit arriver et quelque chose lui dit
+qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut sa rencontre et,
+quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.
+
+--Ma chre Sybil, s'cria lord Arthur, marions-nous demain!
+
+--Jeune fou, et le gteau nuptial qui n'est mme pas command! rpliqua
+Sybil en riant au milieu de ses larmes.
+
+
+
+VI
+
+Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter
+fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.
+
+Le service fut lu d'une faon trs mouvante par le doyen de Chichester
+et tout le monde tait d'accord pour reconnatre qu'on n'avait jamais vu
+de plus beau couple que le mari et la marie.
+
+Ils taient plus que beaux, car ils, taient heureux.
+
+Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de
+Sybil, tandis qu'elle, de son ct, lui donnait les meilleures choses
+qu'une femme peut donner un homme, le respect, la tendresse et
+l'amour.
+
+Pour eux, la ralit ne tua pas le roman.
+
+Ils conservrent toujours la jeunesse des sentiments.
+
+Quelques annes plus tard, quand deux beaux enfants leur furent ns,
+lady Windermere vint leur rendre une visite Alton Priory,--un vieux
+domaine aim qui avait t le cadeau de noces du Duc son fils,--et une
+aprs-midi qu'elle tait assise, prs de lady Arthur, sous un tilleul
+dans le jardin, regardant le garonnet et la fillette qui jouaient se
+promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains,
+elle prit soudain les mains de son htesse dans les siennes et lui dit:
+
+--tes-vous heureuse, Sybil?
+
+--Chre lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne
+l'tes-vous pas?
+
+--Je n'ai pas le temps de l'tre, Sybil. J'ai toujours aim la dernire
+personne qu'on me prsentait, mais d'ordinaire, ds que je connais
+quelqu'un, j'en suis lasse.
+
+--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?
+
+--Oh! ma chre, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitt qu'on leur a
+coup la crinire, ils deviennent les cratures les plus assommantes
+du monde. Eu outre, si vous tes vraiment gentille avec eux, ils se
+conduisent trs mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M.
+Podgers? C'tait un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
+pas aperue tout d'abord et mme quand il avait besoin d'emprunter de
+l'argent, je lui en ai donn, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit
+la cour. Il m'a vraiment fait har la chiromancie. Actuellement c'est la
+tlpathie qui me charme. C'est bien plus amusant.
+
+--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est
+le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que,
+l-dessus, ses ides sont tout fait arrtes!
+
+--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?
+
+--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.
+
+Lord Arthur arrivait, en effet, travers le jardin, un grand bouquet de
+roses jaunes la main et ses deux enfants dansant autour de lui.
+
+--Lord Arthur?
+
+--A vos ordres, lady Windermere.
+
+--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez la chiromancie.
+
+--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se
+renversant dans un fauteuil d'osier.
+
+--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par l?
+
+--Sybil, rpondit-il en tendant les roses sa femme et en la regardant
+dans ses yeux violets.
+
+--Quelle stupidit! s'cria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais
+entendu stupidit Pareille!
+
+
+
+
+CONTES
+
+_A Carlos Blacker_
+
+
+O. W.
+
+
+
+Les _Contes_ qui suivent ont t publis en mai 1888 par David Nutt
+dans une dition illustre par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont t
+rimprims en janvier 1889, puis en fvrier 1902, toujours par le mme
+diteur et avec les mmes illustrations.
+
+
+
+L'AMI DVOU
+
+
+
+Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tte hors de son trou. Il avait des
+yeux ronds trs vifs et d'paisses moustaches grises. Sa queue semblait
+un long morceau de gomme lastique noire.
+
+Des petits canards nageaient dans le rservoir, semblables une troupe
+de canaris jaunes et leur mre, toute blanche avec des jambes rouges,
+s'efforait de leur enseigner piquer leur tte dans l'eau.
+
+--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne socit si vous ne savez
+pas piquer votre tte, leur disait-elle.
+
+Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre.
+Mais les petits canards ne faisaient nulle attention ses leons. Ils
+taient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a vivre
+dans la _socit_.
+
+--Quels dsobissants enfants! s'cria le vieux rat d'eau. Ils
+mriteraient vraiment d'tre noys!
+
+--Le Ciel m'en prserve! rpliqua la cane. Il faut un commencement
+tout et des parents ne sauraient tre trop patients.
+
+--Ah! je n'ai aucune ide des sentiments que peuvent prouver des
+parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un pre de famille. En fait,
+je ne me suis jamais mari et je n'ai jamais song le faire. Sans
+doute l'amour est une bonne chose sa manire, mais l'amiti vaut bien
+mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare
+qu'une amiti dvoue.
+
+--Et quelle est, je vous prie, votre ide des devoirs d'un ami dvou?
+demanda une linotte verte perche sur un saule tordu et qui avait cout
+la conversation.
+
+--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle
+nagea vers l'extrmit du rservoir et piqua sa tte pour donner ses
+enfants le bon exemple.
+
+--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami
+dvou me soit dvou, parbleu!
+
+--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une
+ramille argente et battant de ses petites ailes.
+
+--Je ne vous comprends pas, rpondit le rat d'eau.
+
+--Laissez-moi vous conter une histoire ce sujet, dit la linotte.
+
+--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je
+l'couterai volontiers, car j'aime les contes la folie.
+
+--Elle vous est applicable, rpondit la linotte.
+
+Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du rservoir, elle conta
+l'histoire de l'Ami dvou.
+
+Il y avait une fois, dit la linotte, un honnte garon nomm Hans.
+
+--tait-ce un homme vraiment distingu? demanda le rat d'eau.
+
+--Non, rpondit la linotte. Je ne crois pas qu'il ft du tout distingu,
+sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait
+dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son
+jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que
+le sien. Il y poussait des oeillets de pote, des girofles, des bourses
+ pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses
+jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon
+les mois y fleurissaient tour de rle glantines et cardamines,
+marjolaines et basilics sauvages, primevres et iris d'Allemagne,
+asphodles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une
+autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses regarder et
+d'agrables odeurs respirer.
+
+Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dvou de tous tait
+le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier tait si dvou au
+petit Hans qu'il ne serait jamais all son jardin sans se pencher sur
+les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poigne de
+salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises
+selon la saison.
+
+--De vrais amis possdent tout en commun, avait l'habitude de dire le
+meunier.
+
+Et le petit Hans approuvait de la tte, souriait et se sentait tout fier
+d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.
+
+Parfois, cependant, le voisinage trouvait trange que le riche meunier
+ne donnt jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs
+de farine emmagasins dans son moulin, six vaches laitires et un grand
+nombre de btes laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de
+semblables ides. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les
+belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarit des
+vrais amis.
+
+Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l't et
+l'automne, il tait trs heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
+n'avait ni fruits ni fleurs porter au march, il souffrait beaucoup
+du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mang autre
+chose que quelques poires sches et quelques mauvaises noix. L'hiver
+aussi, il tait extrmement isol, car le meunier ne venait jamais le
+voir dans cette saison.
+
+--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les
+neiges, disait souvent le meunier sa femme. Quand les gens ont des
+ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites.
+Ce sont l du moins mes ides sur l'amiti et je suis certain qu'elles
+sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir:
+il pourra me donner un grand panier de primevres et cela le rendra
+heureux.
+
+--Vous tes certes plein de sollicitude pour les autres, rpondait sa
+femme assise dans un confortable fauteuil prs d'un beau feu de bois de
+pin. C'est un vrai rgal que de vous entendre parler de l'amiti. Je
+suis sre que le cur ne dirait pas d'aussi belles choses que vous
+l-dessus, quoiqu'il habite une maison trois tages et qu'il porte un
+anneau d'or son petit doigt.
+
+--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans venir ici? interrogeait
+le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui
+donnerai la moiti de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.
+
+--Quel niais vous tes! s'cria le meunier. Je ne sais vraiment pas
+quoi il sert de vous envoyer l'cole. Vous semblez n'y rien apprendre.
+Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre
+excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait
+devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gterait
+les meilleurs caractres. Certes je ne souffrirai pas que le caractre
+d'Hans soit gt. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur
+lui et aurai soin qu'il ne soit expos aucune tentation. En outre, si
+Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine
+ crdit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et
+l'amiti en est une autre, et elles ne doivent pas tre confondues. Ma
+foi! ces mots s'orthographient diffremment et signifient des choses
+toutes diffrentes. Chacun sait cela.
+
+--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un
+grand verre de bire chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est
+tout fait comme l'glise.
+
+--Beaucoup agissent bien, rpliqua le meunier, mais peu savent bien
+parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus
+difficile et aussi la plus belle des deux.
+
+Et il regarda svrement par dessus la table son jeune fils qui se
+sentit si honteux de lui-mme qu'il baissa la tte, devint presque
+carlate et se mit pleurer dans son th.
+
+Il tait si jeune que vous l'excuserez.
+
+--C'est l la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.
+
+--Non pas, rpliqua la linotte. C'est le commencement.
+
+--Alors vous tes tout fait en arrire sur votre temps, reprit le rat
+d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, dbute par la fin, reprend au
+dbut et termine par le milieu. C'est la nouvelle mthode. J'ai entendu
+cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du rservoir
+avec un jeune homme. Il traitait la question en matre et je suis sr
+qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tte
+chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation,
+il rpondait toujours: Peuh! Mais continuez, je vous prie, votre
+histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-mme toute sorte de beaux
+sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.
+
+--Bien! fit la linotte sautillant tantt sur une patte et tantt
+sur l'autre. Sitt que l'hiver fut pass, ds que les primevres
+commencrent ouvrir leurs toiles jaune ple, le meunier dit sa
+femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.
+
+--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours
+aux autres. Songez emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.
+
+Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte
+chane de fer et descendit la colline, le panier au bras.
+
+--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.
+
+--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bche et avec un sourire qui
+allait d'une oreille l'autre.
+
+--Et comment avez-vous pass l'hiver? reprit le meunier.
+
+--Bien, bien! rpliqua Hans, c'est gentil vous de vous en informer.
+J'ai bien eu du mauvais temps passer, mais maintenant le printemps
+est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien
+donner.
+
+--Nous avons souvent parl de vous cet hiver, Hans, continua le meunier,
+et nous nous demandions ce que vous deveniez.
+
+--C'est bien bon vous, dit Hans... Je craignais presque que vous
+m'ayez oubli.
+
+--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le
+meunier. L'amiti n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais
+je crains que vous ne compreniez pas la posie de la vie... Comme vos
+primevres sont belles, entre parenthses.
+
+--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour
+moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au march et les vendre
+la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachterai ma brouette.
+
+--Vous rachterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez
+vendue? C'est un acte bien niais.
+
+--Certes, oui, mais le fait est, rpliqua Hans, que j'y tais oblig.
+Vous le savez, l'hiver est pour moi une trs mauvaise saison et je
+n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu
+d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu
+ma chane d'argent et ensuite ma grande flte. Enfin j'ai vendu ma
+brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.
+
+--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en
+trs bon tat. Un des cts est parti et il y a quelque chose de tordu
+aux rayons de la roue, mais malgr cela je vous la donnerai. Je sais que
+c'est gnreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de
+m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense
+que la gnrosit est l'essence de l'amiti et, en outre, je me suis
+achet une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez tre tranquille... Je
+vous donnerai ma brouette.
+
+--Merci, c'est vraiment gnreux de votre part, dit le petit Hans et
+sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisment la
+rparer, car j'ai une planche chez moi.
+
+--Une planche! s'cria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me
+faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon bl sera
+tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela propos!
+Il est vraiment remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une
+autre. Je vous ai donn ma brouette et maintenant vous allez me donner
+votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la
+planche, mais l'amiti sincre ne remarque jamais ces choses-l.
+Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui
+mme l'ouvrage pour rparer ma grange.
+
+--Certainement! rpliqua le petit Hans.
+
+Et il courut son appentis et en sortit la planche.
+
+--Ce n'est pas une trs grande planche, dit le meunier en la regardant,
+et je crains que lorsque j'aurai rpar le toit de ma grange, il n'en
+reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est
+naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donn ma
+brouette, je suis sr que en retour vous voudrez me donner quelques
+fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque
+entirement.
+
+--Presque entirement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier
+tait de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le
+remplissait, il n'aurait plus de fleurs porter au march. Or, il tait
+trs dsireux de racheter ses boutons d'argent.
+
+--Ma foi, rpondit le meunier, comme je vous ai donn ma brouette, je ne
+pensais pas que ce ft trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me
+tromper, mais je croyais que l'amiti, l'amiti vraie tait affranchie
+d'gosme de quelque espce que ce soit.
+
+--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les
+fleurs de mon jardin sont votre disposition, car j'ai un bien plus vif
+dsir de votre estime que de mes boutons d'argent.
+
+Et il courut cueillir ces jolies primevres et en remplir le panier du
+meunier.
+
+--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche
+sur l'paule et son grand panier au bras.
+
+--Adieu! dit le petit Hans.
+
+Et il se mit bcher gaiement: il tait si content d'avoir la brouette.
+
+Le lendemain, il attachait un chvre-feuille sur sa porte, quand il
+entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta
+de son chelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la
+muraille.
+
+C'tait le meunier avec un grand sac de farine sur son paule.
+
+--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de
+farine au march?
+
+--Oh! j'en suis fch, dit Hans, mais je suis vraiment trs occup
+aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes fixer, toutes mes
+fleurs arroser, tous mes gazons faucher la roulette.
+
+--Ma foi, rpliqua le meunier, je pensais qu'en considration de ce que
+je vous ai donn ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me
+refuser.
+
+--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je
+ne voudrais pas agir en ami votre gard.
+
+Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son
+paule.
+
+C'tait une trs chaude journe et la route tait atrocement poudreuse.
+Avant que Hans et atteint la borne marquant le sixime mille, il tait
+si fatigu qu'il dut s'asseoir et se reposer. Nanmoins il ne tarda pas
+ continuer courageusement son chemin et arriva enfin au march.
+
+Aprs une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine un
+bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
+s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.
+
+--Voil certes une rude journe, se dit Hans en se mettant au lit, mais
+je suis content de n'avoir pas refus, car le meunier est mon meilleur
+ami et, en outre, il va me donner sa brouette.
+
+De trs bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de
+son sac de farine, mais le petit Hans tait si fatigu qu'il tait
+encore au lit.
+
+--Ma parole! fit le meunier, vous tes bien paresseux. Quand je pense
+que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez
+travailler plus vaillamment.
+
+La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes
+amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans faon
+avec vous. Je ne songerais certes pas parler de la sorte si je n'tais
+votre ami. Mais que servirait l'amiti si on ne pouvait dire nettement
+ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer
+de plaire et de flatter, mais un ami sincre dit des choses dplaisantes
+et n'hsite pas faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
+vrai, il prfre cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.
+
+--Je suis bien fch, rpondit le petit Hans en frottant ses yeux et en
+enlevant son bonnet de nuit, mais j'tais si fatigu que je croyais que
+je m'tais couch il y a peu de temps et j'coutais chanter les oiseaux.
+Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu
+chanter les oiseaux?
+
+--Bon! tant mieux! rpliqua le meunier en donnant Hans une claque dans
+le dos, car j'ai besoin que vous rpariez le toit de ma grange.
+
+Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car
+ses fleurs n'avaient pas t arroses de deux jours, mais il ne voulut
+pas refuser au meunier, car c'tait un bon ami pour lui.
+
+--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai faire?
+demanda-t-il d'une voix humble et timide.
+
+--Ma foi, rpliqua le meunier, je ne pensais pas que ce ft beaucoup
+vous demander, tant donn que je viens de vous faire cadeau de ma
+brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-mme.
+
+--Oh! nullement, s'cria le petit Hans en sautant de son lit.
+
+Il s'habilla et se rendit dans la grange.
+
+Il y travailla toute la journe jusqu'au coucher du soleil et au coucher
+du soleil le meunier vint voir o il en tait.
+
+--Avez vous bouch le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une
+voix gaie.
+
+--C'est presque fini, rpondit le petit Hans descendant de l'chelle.
+
+--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus dlicieux que celui
+que l'on peut faire pour autrui.
+
+--C'est coup sur un privilge de vous entendre parler, rpondit le
+petit Hans qui s'arrta et essuya son front, un trs grand privilge,
+mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles ides que vous.
+
+--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre
+plus de peine. A prsent vous n'avez que la pratique de l'amiti.
+Quelque jour vous aurez aussi la thorie.
+
+--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.
+
+--Je n'en doute pas, rpondit le meunier. Mais maintenant que vous
+avez rpar le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous
+reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons la
+montagne.
+
+Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, l'aube, le
+meunier amena ses moutons prs de sa petite ferme et Hans partit avec
+eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journe et
+quand il revint il tait si fatigu qu'il s'endormit sur sa chaise et ne
+se rveilla qu'au jour.
+
+--Quel temps dlicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait
+se mettre la besogne.
+
+Mais, d'une manire ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup
+d'oeil ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de
+longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le
+petit Hans tait aux abois la pense que ses fleurs croiraient qu'il
+les avait oublies, mais il se consolait en songeant que le meunier
+tait son meilleur ami.
+
+--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et
+c'est un acte de pure gnrosit.
+
+Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait
+beaucoup de belles choses sur l'amiti qu'Hans crivait dans un livre de
+raison et qu'il relisait le soir, car il tait lettr.
+
+Or, il arriva qu'un soir le petit Hans tait assis prs de son feu quand
+on frappa un grand coup la porte.
+
+La nuit tait trs noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la
+maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'tait l'ouragan qui
+heurtait la porte. Mais un second coup rsonna, puis un troisime plus
+rude que les autres.
+
+--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut la
+porte.
+
+Le meunier tait sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse
+trique de l'autre.
+
+--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est
+tomb d'une chelle et s'est bless. Je vais chercher le mdecin. Mais
+il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pens qu'il
+vaudrait mieux que vous alliez ma place. Vous savez que je vous donne
+ma brouette. Ainsi il serait gentil vous de faire en change quelque
+chose pour moi.
+
+--Certainement, s'cria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez
+song venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous
+devriez me prter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je
+crains de tomber dans quelque foss.
+
+--Je suis dsol, rpondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne
+et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.
+
+--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.
+
+Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge,
+noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.
+
+Quelle terrible tempte il soufflait. La nuit tait si noire que le
+petit Hans y voyait peine et le vent si fort qu'il avait peine
+marcher. Nanmoins il tait trs courageux et, aprs qu'il eut march
+prs de trois heures, il arriva chez le mdecin et frappa sa porte.
+
+--Qui est l, cria le mdecin en mettant sa tte la fentre de sa
+chambre.
+
+--Le petit Hans, docteur!
+
+--Que dsirez-vous, petit Hans?
+
+--Le fils du meunier est tomb d'une chelle et s'est bless et il faut
+que vous veniez sur l'heure.
+
+--Trs bien! rpliqua le docteur.
+
+Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit
+sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la
+maison du meunier, le petit Hans allant pied derrire lui.
+
+Mais l'orage grossit. La pluie tomba torrents et le petit Hans ne
+pouvait ni voir o il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
+son chemin, erra sur la lande qui tait un endroit dangereux plein de
+trous profonds et o le pauvre Hans se noya.
+
+Le lendemain, des bergers trouvrent son corps flottant sur une grande
+mare et le portrent sa petite ferme.
+
+Tout le monde alla l'enterrement du petit Hans, car il tait trs
+aim, et le meunier figura en tte du deuil.
+
+--J'tais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la
+place d'honneur.
+
+Il prit donc la tte du cortge en long manteau noir et, de temps en
+temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.
+
+--Le petit Hans est coup sr une grande perte pour nous tous, dit le
+ferblantier, quand les funrailles furent termines et que le deuil fut
+confortablement assis l'auberge boire du vin aux pices et manger
+de bons gteaux.
+
+--C'est surtout une grande perte pour moi, rpondit le meunier. Ma
+foi, j'tais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et
+maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gne la maison et elle
+est en si mauvais tat que si je la vendais je n'en tirerais rien.
+Certainement je ne donnerai dsormais plus rien personne. On ptit
+toujours d'avoir t gnreux.
+
+--C'est trs juste, fit le rat d'eau aprs une longue pause.
+
+--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.
+
+--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.
+
+--Oh! je n'en sais vraiment rien, rpliqua la linotte, et certes cela
+m'est gal.
+
+--Il est vident que vous n'tes pas d'une nature sympathique, dit le
+rat d'eau.
+
+--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, rpliqua la
+linotte.
+
+--La quoi? cria le rat d'eau.
+
+--La morale.
+
+--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.
+
+--Certainement, affirma la linotte.
+
+--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colre, vous auriez d me le dire
+avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous
+aurais pas coute. Certainement je vous aurais dit: Peuh! comme le
+critique. Mais je puis le dire maintenant.
+
+Et il cria son Peuh! de toute sa voix, donna un coup de queue et
+rentra dans son trou.
+
+--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en
+patrouillant quelques minutes aprs. Il a beaucoup de qualits, mais
+pour ma part, j'ai les sentiments d'une mre et je ne puis voir un
+clibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.
+
+--Je crains de l'avoir ennuy, rpondit la linotte. Le fait est que je
+lui ai cont une histoire qui a sa morale.
+
+--Ah! c'est toujours une chose trs dangereuse, dit la cane.
+
+Et je suis absolument de son avis.
+
+
+
+
+
+LA FAMEUSE FUSE
+
+
+Le fils du roi tait sur le point de se marier. Aussi les rjouissances
+taient-elles gnrales.
+
+Il avait attendu, une anne entire, sa fiance et, la fin, elle tait
+arrive.
+
+C'tait une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande
+dans un traneau attel de six rennes.
+
+Le traneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse
+y tait couche entre les ailes du cygne.
+
+Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.
+
+Sur sa tte, elle avait un petit bonnet tiss d'argent, et elle tait
+ple comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vcu.
+
+Elle tait si ple que, quand elle passait par les rues, les gens s'en
+tonnaient.
+
+--Elle ressemble une rose blanche, criait-on.
+
+Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.
+
+A la porte du chteau, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait
+des yeux violets et rveurs et ses cheveux taient comme de l'or fin.
+
+Quand il la vit, il flchit le genou et baisa sa main.
+
+--Votre portrait tait beau, murmura-t-il, mais vous tes plus belle que
+votre portrait.
+
+Et la petite princesse rougit.
+
+--Elle ressemblait tout l'heure une rose blanche, dit un jeune page
+ son voisin, mais maintenant elle ressemble une rose rouge.
+
+Et toute la cour fut dans le ravissement.
+
+Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:
+
+--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!
+
+Et le roi donna des ordres pour que la solde du page ft double.
+
+Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien
+amliore, mais on considra cela comme un grand honneur et le dcret
+royal fut dment publi dans la _Gazette de la Cour_.
+
+Les trois jours couls, le mariage fut clbr.
+
+Ce fut une superbe crmonie.
+
+Le mari et la marie se promenrent, la main dans la main, sous un dais
+de velours pourpre, brod de petites perles.
+
+Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.
+
+Le prince et la princesse taient assis au bout du grand hall et burent
+dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire
+dans cette coupe, car si des lvres menteuses y touchaient, le cristal
+se ternirait et deviendrait gris et nuageux.
+
+--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page.
+C'est clair comme le cristal.
+
+Et le roi doubla de nouveau sa solde.
+
+--Quel honneur! s'exclamrent tous les courtisans.
+
+Aprs le banquet, il y eut un bal.
+
+Le mari et la marie devaient danser ensemble la danse des roses et le
+roi jouer de la flte.
+
+Il jouait trs mal, mais jamais personne n'avait os le lui dire, parce
+qu'il tait roi. Nanmoins, il ne savait que deux airs et n'tait jamais
+bien sr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il ft, tout
+le monde criait:
+
+--C'est charmant! c'est charmant!
+
+Le dernier article du programme tait un grand dploiement de feux
+d'artifice qui devait terminer exactement minuit.
+
+La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi
+le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes
+les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.
+
+--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demand au prince,
+un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.
+
+--Ils ressemblent l'aurore borale, dit le roi qui rpondait toujours
+aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus
+nature. Moi, je les prfre aux toiles, car on sait toujours quand ils
+vont commencer briller et ils sont aussi agrables que ma musique de
+flte. Vous les verrez certainement.
+
+Donc, au fond du jardin royal un stand avait t prpar et aussitt que
+le pyrotechnicien royal eut tout rang en place, les feux d'artifice se
+mirent causer entre eux.
+
+--Le monde est coup sr trs beau, dit un petit ptard. Regardez
+plutt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles
+ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyag.
+Les voyages dveloppent tonnamment l'esprit et jettent bas tous les
+prjugs qu'on a pu concevoir.
+
+--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse
+chandelle romaine. Le monde est un norme espace, et il vous faudrait
+trois jours pour le parcourir tout entier.
+
+--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil
+attach jadis une vieille bote de sapin et trs orgueilleux de son
+coeur bris, mais l'amour n'est pas la mode; les potes l'ont tu. Ils
+ont tant crit l-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis
+pas surpris. Le vritable amour souffre et se tait... Je me souviens que
+moi-mme une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une
+chose du pass.
+
+--Stupidit! s'cria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais.
+Il ressemble la lune! Il vit toujours; certes, le mari et la marie
+s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche
+de papier brun qui s'est trouve dans le mme tiroir que moi et qui
+connat les dernires nouvelles de la cour.
+
+Mais le soleil secoua sa tte.
+
+--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.
+
+Il tait de ces gens qui pensent que si vous rptez un certain nombre
+de fois la mme chose, elle finit par devenir vraie.
+
+Soudain, on entendit une toux sche et perante, et tous regardrent
+autour d'eux.
+
+C'tait une petite fuse au regard hautain qui tait attache au bout
+d'un bton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme
+pour attirer l'attention.
+
+--Hum! Hum! fit-elle.
+
+Et tout le monde l'couta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours
+sa tte et murmurait:
+
+--Le roman est mort!
+
+--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.
+
+Il avait quelque chose d'un politicien.
+
+Il avait toujours pris une part importante dans les lections locales.
+Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.
+
+--Tout fait mort! soupira le soleil.
+
+Et il se rendormit.
+
+Aussitt que le silence fut parfait, la fuse toussa une troisime fois
+et commena.
+
+Elle parlait d'une voix distincte et trs lente, comme si elle dictait
+ses mmoires et regardait toujours par dessus l'paule de la personne
+laquelle elle parlait.
+
+En fait, elle avait des manires trs distingues.
+
+--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le
+jour mme o je dois tre lance. Vraiment, si cela a t combin de
+longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes
+ont toujours de la chance.
+
+--Ah! bah! dit le petit ptard, je pensais que c'tait tout juste le
+contraire et que vous tiez lance en l'honneur du prince.
+
+--C'est peut-tre l votre cas, rpliqua la fuse, et mme je n'en doute
+pas, mais pour moi c'est diffrent. Je suis une fuse de qualit et
+je suis issue de parents de qualit. Ma mre tait la plus clbre
+girandole de son temps. Elle tait rpute pour la grce de sa danse.
+Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois
+avant de s'teindre et, chaque tour, elle jetait en l'air sept toiles
+rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamtre et tait compose
+de la meilleure poudre. Mon pre tait fuse comme moi et d'extraction
+franaise. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir
+redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il tait d'une
+excellente constitution et il fit une trs brillante chute en une pluie
+d'tincelles d'or. Les journaux s'exprimrent son sujet en termes trs
+flatteurs et mme la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le
+triomphe de l'art pylotechnique.
+
+--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le
+feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le
+mot crit sur ma bote de fer-blanc.
+
+--Ma foi, je dis pylotechnique, rpliqua la fuse sur un ton de voix
+svre.
+
+Et le feu de bengale en fut si ananti qu'il commena aussitt
+malmener les petits ptards pour montrer qu'il tait, lui aussi, une
+personne de quelque importance.
+
+--Je disais... continua la fuse...--Je disais... Qu'est-ce que je
+disais?
+
+--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.
+
+--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intressant sujet
+quand j'ai t si grossirement interrompue. Je dteste la grossiret
+et les mauvaises manires de toute espce, car je suis extrmement
+sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.
+
+--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron la chandelle
+romaine.
+
+--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les
+orteils des autres, rpondit la chandelle dans un faible murmure.
+
+Et le marron clata presque de rire.
+
+--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fuse. Je ne ris pas.
+
+--Je ris parce que je suis heureux, rpliqua le marron.
+
+--C'est l un motif bien goste, dit la fuse avec colre. Quel droit
+avez-vous d'tre heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous
+devriez penser moi. Je pense toujours moi et j'estime que tout le
+monde devrait faire de mme. C'est l ce qu'on appelle la sympathie.
+C'est une belle vertu et je la possde un haut degr. Supposez, par
+exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait
+pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus tre
+heureux: a en serait fait de leur vie de mnage. Et quant au roi, je
+crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence
+rflchir l'importance de mon rle, je suis presque mue aux larmes.
+
+--Si vous dsirez plaire aux autres, s'cria la chandelle romaine, vous
+feriez mieux de vous tenir au sec.
+
+--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'tait pas de trs bonne
+humeur, c'est simplement l du sens commun.
+
+--Du sens commun vraiment? repartit la fuse indigne. Vous oubliez que
+je n'ai rien de commun et que je suis trs distingue. Ma foi, tout le
+monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
+Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles
+sont. Je les vois toujours trs diffrentes de ce qu'elles sont. Quant
+ me tenir au sec, c'est qu'il n'y a videmment ici personne qui
+sache apprcier fond une nature dlicate. Heureusement pour moi peu
+m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
+conscience de l'immense infriorit de ses semblables et c'est l un
+sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de
+coeur. Vous criez et vous rjouissez comme si le prince et la princesse
+n'taient pas en train de se marier.
+
+--Eh! s'exclama un petit globe feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse
+occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part
+toutes les toiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la
+jolie marie.
+
+--Oh! quelle ide banale de la vie! dit la fuse, mais je n'attendais
+pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous tes creux et vide. Bah!
+peut-tre le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays o il y
+une profonde rivire, peut-tre auront-ils un seul fils, un petit garon
+boucl, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-tre quelque
+jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-tre la nourrice
+s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-tre l'enfant tombera-t-il
+dans la rivire et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres
+gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais
+jamais supporter cela.
+
+--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine.
+Il ne leur est arriv aucun malheur.
+
+--Je n'ai pas dit qu'il soit arriv, reprit la fuse. J'ai dit qu'il
+pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
+de dire quoi que ce soit ce sujet. Je dteste les gens qui pleurent
+sur leur pot au lait renvers. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur
+fils unique, certes j'en suis trs attriste.
+
+--A coup sr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous tes la
+personne la plus affecte que j'ai jamais vue.
+
+--Vous tes la personne la plus mal leve que j'ai rencontre, dit la
+fuse, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.
+
+--Bah, vous ne le connaissez mme pas, craqua la chandelle romaine.
+
+--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, rpondit la fuse. J'ose
+dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est
+une chose dangereuse que de connatre ses propres amis.
+
+--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe feu. C'est une
+chose importante.
+
+--Trs importante pour vous sans doute, rpondit la fuse, mais je
+pleurerai si cela me chante.
+
+Et la fuse clata en larmes qui coulrent sur son bton en gouttes de
+pluie et noyrent presque deux petits scarabes qui songeaient justement
+ fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y
+installer.
+
+--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand
+il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.
+
+Et il poussa un profond soupir et pensa la bote de sapin.
+
+Mais la chandelle romaine et le feu de bengale taient indigns. De
+toute leur voix, ils criaient.
+
+--Grimaces! Grimaces!
+
+Ils taient extrmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient
+opposition quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_.
+
+Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les toiles
+se mirent briller et le son d'une musique arriva du palais.
+
+Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien
+que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil la fentre et les
+regardaient et que les grands pavots rouges balanaient leur tte et
+battaient la mesure.
+
+Alors dix heures sonnrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de
+minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le
+pyrotechnicien royal.
+
+--Commencez le feu d'artifice, dit le roi.
+
+Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du
+jardin.
+
+Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allume
+emmanche une longue perche.
+
+C'tait, certes, un superbe dploiement de lumire.
+
+--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit tourner.
+
+--Boum! Boum! rpliqua la chandelle romaine.
+
+Alors les ptards entrrent en danse et les feux de bengale colorrent
+tout en rouge.
+
+--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant
+pleuvoir de menues tincelles bleues.
+
+--Bang! Bang! rpondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.
+
+Chacun eut un grand succs, sauf la fuse.
+
+Elle tait si humide d'avoir pleur qu'elle ne put partir. Ce qu'il y
+avait de meilleur en elle, c'tait la poudre et elle tait si trempe de
+larmes qu'elle tait hors d'usage. Toute sa parent pauvre, laquelle
+elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de ddain, fit
+grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en
+flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour.
+
+Et la petite princesse riait de plaisir.
+
+--Je suppose qu'on me rserve pour quelque grande occasion, dit la
+fuse. Sans nul doute c'est cela que a signifie.
+
+Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.
+
+Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.
+
+--videmment c'est une dputation, se dit la fuse. Je les recevrai avec
+une sage dignit.
+
+Aussi mit-elle son nez l'air et commena-t-elle froncer les sourcils
+comme si elle rflchissait quelque chose de trs important. Mais
+les ouvriers ne firent pas attention elle jusqu' ce qu'ils la
+dpassrent.
+
+Alors, l'un d'eux l'aperut.
+
+--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fuse!
+
+Et il la jeta dans le foss par dessus la muraille.
+
+--Mauvaise fuse! Mauvaise fuse! fit-elle, comme elle tournoyait en
+l'air. Impossible! Fameuse fuse, voil ce que l'on a voulu dire.
+Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de mme, et souvent les deux
+choses sont identiques.
+
+Et elle tomba dans la vase.
+
+--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est
+quelque station thermale la mode o l'on m'a envoye pour rtablir
+ma sant. Mes nerfs sont certainement trs branls et j'ai besoin de
+repos.
+
+Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit
+vert pommel, nagea vers elle.
+
+--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Aprs tout il n'y
+a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un foss et je
+suis tout fait heureuse... Pensez-vous que l'aprs-midi sera chaude?
+Certes, je l'espre, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel
+malheur!
+
+--Hum! Hum! fit la fuse qui se mit tousser.
+
+--Quelle dlicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un
+croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir,
+vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux
+canards prs de la maison du fermier et, sitt que la lune parat, nous
+commenons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous
+couter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire
+ sa mre qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit cause de
+nous. Il est bien doux de se voir si populaire.
+
+--Hum! Hum! fit la fuse.
+
+Elle tait trs ennuye de ne pouvoir souffler mot.
+
+--Une voix dlicieuse certes! continua la grenouille. J'espre que vous
+viendrez la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil
+ mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquite que le
+brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
+moindre scrupule en faire son djeuner. Donc adieu! Je gote beaucoup
+votre conversation, je vous assure.
+
+--Vous appelez cela une conversation, fit la fuse. Vous avez jas tout
+le temps. Ce n'est pas une conversation.
+
+--Il faut toujours que quelqu'un coute, rpliqua la grenouille, et
+j'aime faire tous les frais de la conversation. Cela conomis le
+temps et pargne les querelles.
+
+--Mais j'aime la discussion, fit la fuse.
+
+--J'espre que non, rpliqua la grenouille d'un air de piti. Les
+discussions sont extrmement vulgaires, car dans la bonne socit tout
+le monde professe exactement les mmes opinions. Adieu derechef. Je vois
+mes filles l-bas.
+
+Et la petite grenouille se remit nager.
+
+--Vous tes une personne bien agaante, dit la fuse, et bien mal
+leve. Je dteste les gens qui parlent d'eux-mmes comme vous, quand on
+a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle
+de l'gosme et l'gosme est une chose dtestable, surtout pour
+quelqu'un de mon caractre, car je suis bien connue pour ma nature
+sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir
+un meilleur modle. Maintenant que vous avez cette chance, htez-vous
+d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller la cour. Je
+suis trs estime la cour. Hier, le prince et la princesse se sont
+maris en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car
+vous tes provinciale.
+
+--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perche au haut
+d'un grand jonc noir. Elle est partie.
+
+--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrter
+de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'coute pas. J'aime
+m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de
+longues conversations avec moi-mme et je suis si profonde, que parfois
+je ne comprends pas un mot de ce que je dis.
+
+--Alors vous devez tre certainement gradue en philosophie, fit la
+libellule.
+
+Et elle dploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.
+
+--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fuse. Je
+suis sre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit;
+nanmoins, a m'est gal. Un gnie comme le mien sera srement apprci
+un jour.
+
+Et elle s'enfona un peu plus profondment dans la boue.
+
+Un peu aprs, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les
+jambes jaunes et des pattes palmes et on la considrait comme une
+grande beaut en raison de son dandinement.
+
+--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez?
+Puis-je vous demander si vous tes ne ainsi ou si c'est le rsultat de
+quelque accident.
+
+--Il est vident que vous avez toujours vcu la campagne. Autrement
+vous sauriez qui je suis. Nanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait
+draisonnable de s'attendre trouver les autres aussi remarquables que
+soi-mme. Sans nul doute, vous serez tonne d'apprendre que je vole
+dans les cieux et que je retombe en pluie d'tincelles d'or.
+
+--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en
+quoi cela est utile qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs
+comme un boeuf, si vous traniez une charrette comme un cheval, si vous
+gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.
+
+--Ma brave crature, dit la fuse d'un ton trs hautain, je vois que
+vous appartenez la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais
+utiles. Nous avons un certain clat et cela est plus que suffisant. Je
+n'ai, moi-mme, nul got pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le
+genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estim que
+le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre
+ faire dans la vie.
+
+--Bien! Bien! fit la cane qui tait d'humeur trs pacifique et ne se
+querellait jamais avec personne. Chacun a des gots diffrents. Je
+souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez tablir ici votre
+rsidence.
+
+--Que non pas! s'cria la fuse. Je ne suis qu'une visiteuse, une
+visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien
+ennuyeux. Il n'y a ici ni socit ni solitude. C'est tout fait
+faubourg... J'irai sans doute la Cour, car je suis destine faire
+sensation dans le monde.
+
+--J'ai aussi pens entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il
+y a tant de choses o le besoin de rforme se fait sentir. J'ai donc
+prsid, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votmes des
+rsolutions blmant tout ce qui nous dplat. Nanmoins, cela ne parat
+pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses
+domestiques et je veille sur ma famille.
+
+--Je suis faite pour la vie publique et c'est l qu'est toute ma
+parent, mme la plus humble. Partout o nous paraissons nous excitons
+une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figur en personne, mais
+quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses
+domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des
+choses plus hautes.
+
+--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane,
+et cela me rappelle combien j'ai faim!
+
+Et la cane nagea sur la rivire en reprenant ses couac... couac...
+couac...
+
+--Revenez, revenez, criait la fuse. J'ai beaucoup de choses vous
+dire.
+
+Mais la cane ne faisait pas attention elle.
+
+--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit
+mdiocre.
+
+Et elle s'enfona un peu plus dans la boue et se mettait rflchir
+la beaut du gnie, quand soudain deux petits garons en blouse blanche
+accoururent au bord du foss avec un chaudron et quelques fagots.
+
+--Ce doit tre la dputation, pensa la fuse et elle prit un air digne.
+
+--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bton. Je m'tonne qu'il soit
+arriv ici.
+
+Et il retira la fuse du foss.
+
+--Vieux bton! gronda la fuse. Impossible! Il a voulu dire prcieux
+bton. Prcieux bton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire
+de la cour.
+
+--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera faire bouillir la
+marmite.
+
+Ils entassrent les fagots, mirent la fuse sur le tas et voil le feu
+pris.
+
+--C'est magnifique! cria la fuse. Ils me mettent en pleine lumire. De
+la sorte chacun me verra.
+
+--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous
+rveillerons, la marmite sera en bullition.
+
+Et ils se couchrent sur le gazon et fermrent les yeux.
+
+La fuse tait trs humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne
+brlt. A la fin, cependant, le feu y prit.
+
+--Maintenant je vais partir, criait-elle.
+
+Et elle se redressait, et elle se raidissait.
+
+--Je sais que je vais monter plus haut que les toiles, plus haut que la
+lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...
+
+--Fizz, Fizz, Fizz!
+
+Elle s'leva dans les airs.
+
+--Dlicieux! criait-elle. Je monterai comme cela jamais. Quel succs
+j'ai!
+
+Mais personne ne la voyait.
+
+Alors elle commena sentir une curieuse impression de fourmillement.
+
+--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je
+ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.
+
+Et, en effet, elle explosa.
+
+--Bang! Bang! Bang! fit la poudre.
+
+La poudre ne pouvait pas faire autrement.
+
+Mais nul ne l'entendit, mme les deux garons qui dormaient poings
+ferms.
+
+De la fuse il ne resta que le bton qui tomba sur le dos d'une oie qui
+faisait son tour de promenade autour du foss.
+
+--Ciel! s'cria t-elle. Voici qu'il pleut des btons.
+
+Et elle se jeta l'eau.
+
+--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fuse.
+
+Et elle expira.
+
+
+
+
+
+LE PRINCE HEUREUX
+
+
+Tout en haut de la cit, sur une petite colonne, se dressait la statue
+du Prince Heureux.
+
+Elle tait toute revtue de chvre-feuille d'or fin. Elle avait, en
+guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait la
+poigne de son pe.
+
+Aussi, on l'admirait beaucoup.
+
+--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du
+Conseil de ville qui dsirait s'acqurir une rputation de connaisseur
+en art.
+
+--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne
+le prt pour un homme peu pratique.
+
+Et certes, il ne l'tait pas.
+
+--Pourquoi n'tes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mre
+sensible son petit garon qui rclamait la lune. Le Prince Heureux
+n'aurait jamais song demander quelque chose tout cri.
+
+--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout fait
+heureux, murmurait un homme qui rien n'avait russi, en regardant la
+merveilleuse statue.
+
+--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charit en
+sortant de la cathdrale, vtus de leurs superbes manteaux carlates et
+avec leurs jolies vestes blanches.
+
+--A quoi le voyez-vous? rpliquait le matre de mathmatiques, vous n'en
+avez jamais vu un.
+
+--Oh! nous en avons vu dans nos rves, rpondaient les enfants.
+
+Et le matre de mathmatiques fronait les sourcils et prenait un air
+svre, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de
+rver.
+
+Une nuit, une petite Hirondelle vola tire d'ailes vers la cit.
+
+Six semaines avant, ses amies taient parties pour l'gypte, mais elle
+tait demeure en arrire.
+
+Elle tait prise du plus beau des roseaux.
+
+Elle l'avait rencontr au dbut du printemps comme elle volait sur la
+rivire la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
+avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'tait arrte pour lui
+parler.
+
+--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au
+but.
+
+Et le roseau lui avait fait un salut profond.
+
+Alors l'Hirondelle avait volet autour de lui, effleurant l'eau de ses
+ailes et y traant des sillages d'argent.
+
+C'tait sa faon de faire sa cour, et ainsi s'coula tout l't.
+
+--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles.
+Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.
+
+En effet, la rivire tait toute couverte de roseaux.
+
+Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.
+
+Quand elles furent parties, leur amie se sentit isole et commena se
+lasser de son amoureux.
+
+--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit
+volage, car il flirte sans cesse avec la brise.
+
+Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau
+multipliait ses plus gracieuses politesses.
+
+--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime
+les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer voyager avec moi.
+
+--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.
+
+Mais le roseau secoua sa tte. Il tait trop attach son chez lui.
+
+--Vous vous tes jou de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux
+Pyramides, adieu!
+
+Et l'Hirondelle s'en alla.
+
+Tout le long du jour, elle avait vol et, la nuit, elle arriva la
+ville.
+
+--O chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espre que la ville aura fait
+des prparatifs pour me recevoir.
+
+Alors, elle aperut la statue sur la petite colonne.
+
+--Je vais me percher l, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup
+d'air frais.
+
+De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince
+Heureux.
+
+--J'ai une chambre dore, se disait-elle doucement aprs avoir regard
+autour d'elle.
+
+Et elle se prpara dormir.
+
+Mais, comme elle mettait sa tte sous son aile, voici qu'une large
+goutte d'eau tomba sur elle.
+
+--Comme c'est curieux! s'cria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel,
+les toiles sont tout fait claires et brillantes, et voil qu'il
+pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment trange. Le roseau
+aimait la pluie, mais c'tait pur gosme de sa part.
+
+Alors une nouvelle goutte vint tomber.
+
+--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit
+l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de chemine.
+
+Et elle se dcidait prendre son vol plus loin.
+
+Mais avant qu'elle n'ouvrt ses ailes, une troisime goutte tomba.
+
+L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...
+
+Ah! que vit-elle?
+
+Les yeux du Prince Heureux taient pleins de larmes, et les larmes
+coulaient sur ses joues d'or.
+
+Son visage tait si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se
+sentit envahie par la piti.
+
+--Qui tes-vous? dit-elle.
+
+--Je suis le Prince Heureux.
+
+--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle.
+Vous m'avez presque trempe.
+
+--Quand j'tais vivant et que j'avais un coeur d'homme, rpliqua la
+statue, je ne savais pas ce que c'tait que les larmes, car je vivais
+au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entre au chagrin.
+Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je
+dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une trs haute
+muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au del de
+cette muraille, tout ce qui m'entourait tait si beau. Mes courtisans
+m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'tais vraiment heureux
+si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vcus, ainsi je mourus, et,
+maintenant que je suis mort, ils m'ont huch si haut que je puis voir
+toutes les laideurs et toutes les misres de ma ville, et quoique mon
+coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.
+
+--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle part elle.
+
+Elle tait trop bien leve pour faire tout haut aucune remarque sur les
+gens.
+
+--L-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, l-bas, dans
+une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fentres est ouverte
+et, par elle, je puis voir une femme assise une table. Son visage est
+amaigri et us. Elle a des mains paisses, rougeaudes, toutes piques
+par l'aiguille, car elle est couturire. Elle brode des fleurs de la
+Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la
+cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit,
+au coin de la chambre, gt son petit garon malade. Il a la fivre et il
+demande des oranges. Sa mre n'a rien lui donner que de l'eau de la
+rivire. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne
+voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon pe? Mes pieds
+sont attachs au pidestal et je ne puis bouger.
+
+--Je suis attendue en gypte, rpondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent
+de de l sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientt elles
+iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-mme dans
+son cercueil de bois. Il est envelopp d'une toile jaune et embaum avec
+des aromates. Autour de son cou, il a une chane de jade vert ple et
+ses mains sont comme des feuilles sches.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagre?
+L'enfant a tant soif et la mre est si triste.
+
+--Je ne pense pas que j'aime les enfants, rpondit l'Hirondelle. L't
+dernier quand je sjournais au bord de la rivire, deux garons mal
+levs, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des
+pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
+nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille
+clbre par son agilit, mais quand mme c'tait une marque d'irrespect.
+
+Mais le regard du Prince Heureux tait si triste que la petite
+Hirondelle en fut toute chagrine.
+
+--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous
+et je serai votre messagre.
+
+---Merci, petite Hirondelle, rpondit le prince.
+
+Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'pe du Prince,
+et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la
+ville.
+
+Elle passa sur la tour de la cathdrale o des anges taient sculpts en
+marbre blanc.
+
+Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.
+
+Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.
+
+--Combien les toiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante
+la force de l'amour!
+
+--Je voudrais que ma robe soit prte pour la bal officiel,
+rpondit-elle. J'ai command d'y broder des fleurs de la passion, mais
+les couturires sont si ngligentes.
+
+Elle passa sur la rivire et vit les lanternes suspendues au mat des
+barques.
+
+Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des
+affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.
+
+Enfin, elle arriva la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.
+
+L'enfant s'agitait fivreusement dans son lit et sa mre s'tait
+endormie tant elle tait fatigue.
+
+L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la
+table, sur le d de la couturire.
+
+Puis elle voleta doucement autour du lit, ventant de ses ailes le
+visage de l'enfant.
+
+--Quelle douce fracheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.
+
+Et il tomba dans un dlicieux sommeil.
+
+Alors l'Hirondelle s'en fut tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui
+dit ce qu'elle avait fait.
+
+--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la
+chaleur, et cependant il fait bien froid.
+
+--C'est parce que vous avez fait une bonne action, rpliqua le Prince.
+
+Et la petite Hirondelle commena rflchir et alors elle s'endormit.
+Toutes les fois qu'elle rflchissait, elle s'endormait.
+
+Quand parut l'aube, elle vola vers la rivire et prit un bain.
+
+--Voil un remarquable phnomne! s'cria le professeur d'ornithologie
+qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!
+
+Et il crivit ce sujet une longue lettre une feuille locale. Tout
+le monde la cita. Elle tait pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
+comprendre.
+
+--Ce soir je pars pour l'gypte, se disait l'Hirondelle.
+
+Et, cette perspective, elle tait toute joyeuse.
+
+Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le
+sommet du clocher de l'glise.
+
+Partout o elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les
+uns aux autres:
+
+--Combien cette trangre est distingue!
+
+Cela la remplissait de joie.
+
+Quand la lune se leva, elle retourna tire d'ailes vers le Prince
+Heureux.
+
+--Avez-vous quelques commissions pour l'gypte? lui cria-t-elle. Je suis
+sur mon dpart.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--On m'attend en gypte, rpondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y
+envoleront vers la seconde cataracte. L l'hippopotame se couche parmi
+les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trne de granit.
+Toute la nuit il guette les toiles, et, quand l'toile du matin brille,
+il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes
+descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues
+marines vertes et leurs rugissements sont bien plus clatants que les
+rugissements de la cataracte.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout l-bas
+de l'autre ct de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il
+est pench sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre ct de
+lui, il y a un bouquet de violettes fanes. Sa chevelure est brune et
+frise. Ses lvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de
+grands yeux rveurs. Il s'efforce de finir une pice pour le directeur
+du thtre, mais il a trop froid pour crire davantage. Il n'y a pas de
+feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.
+
+--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait
+rellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?
+
+--Hlas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule
+chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapports des
+Indes il y a un millier d'annes. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour
+lui. Il le vendra un joaillier. Il achtera de quoi se nourrir et de
+quoi se chauffer et finira sa pice.
+
+--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.
+
+Et elle se mit pleurer.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas
+de l'tudiant.
+
+Il tait facile d'y pntrer, car il y avait un trou dans le toit.
+
+L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pice.
+
+Le jeune homme avait la tte plonge dans ses mains. Il n'entendit pas
+le trmoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tte, il
+vit le beau saphir couch sur les violettes fanes.
+
+--Je commence tre apprci, s'cria-t-il. Ceci vient de quelque riche
+admirateur. Maintenant je puis finir ma pice.
+
+Et il semblait tout fait heureux.
+
+Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.
+
+Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots
+qui halaient d'normes caisses hors de la cale avec des cordes.
+
+--Ah-hisse! criaient-ils chaque caisse qui arrivait sur le pont.
+
+--Je vais en gypte, leur cria l'Hirondelle.
+
+Mais personne ne prenait garde elle et, quand la lune se leva, elle
+retourna vers le Prince Heureux.
+
+--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--C'est l'hiver, rpliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera
+bientt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
+crocodiles, couchs dans la boue, regardent paresseusement les arbres au
+bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple
+de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et
+roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte,
+mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous
+apporterai de l-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez
+donns. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
+aussi bleu que la grande mer.
+
+--L-dessous, dans le square, rpliqua le Prince Heureux, stationne une
+petite marchande d'allumettes. Elle a laiss tomber ses allumettes dans
+le ruisseau et elles sont toutes gtes. Son pre la battra, si elle
+ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni
+souliers ni bas et sa petite tte est nue. Arrache-moi mon autre oeil et
+donne-le lui, et son pre ne la battra pas.
+
+--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne
+puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout fait aveugle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en
+l'emportant.
+
+Elle s'abattit sur l'paule de la petite marchande d'allumettes et
+glissa le joyau dans la paume de la main.
+
+--Le joli morceau de verre! s'cria la petite fille.
+
+Et, toute rieuse, elle courut chez elle.
+
+Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.
+
+--Maintenant vous tes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous
+pour toujours.
+
+--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez
+en Egypte.
+
+--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.
+
+Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.
+
+Le jour suivant, elle se campa sur l'paule du Prince et lui conta des
+rcits de ce qu'elle avait vu dans des pays tranges.
+
+Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues ranges, sur
+les rives du Nil et pchent coups de bec des poissons d'or, du Sphynx
+qui est aussi vieux que le monde, vit dans le dsert et connat toutes
+choses; des marchands qui marchent lentement prs de leurs chameaux et
+roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de
+la Lune, qui est noir comme l'bne et adore un grand bloc de cristal;
+du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prtres sont
+chargs de nourrir de gteaux de miel; et des pygmes qui naviguent sur
+un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre
+avec les papillons.
+
+--Chre petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses
+choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les
+femmes. Il n'y a pas de mystre aussi grand que la misre. Vole par ma
+ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.
+
+Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches
+qui se rjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants
+taient assis leurs portes.
+
+Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages ples d'enfants
+mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.
+
+Sous les arches d'un pont, deux petits enfants taient couchs dans les
+bras l'un de l'autre pour tcher de se tenir chaud.
+
+--Comme nous avons faim! disaient-ils.
+
+--Il ne faut pas rester couchs ici! leur cria le sergent de ville.
+
+Et ils s'loignrent sous la pluie.
+
+Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle
+avait vu.
+
+--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; dtachez-le feuille feuille
+et donnez-le mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut
+les rendre heureux.
+
+Feuille feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu' ce que le
+Prince Heureux n'et plus ni clat ni beaut.
+
+Feuille feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages
+des enfants devinrent roses, ils rirent et jourent par la rue.
+
+--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.
+
+Alors la neige arriva, et aprs la neige la glace.
+
+Les rues semblaient tre ferres d'argent tant elles brillaient et
+tincelaient. De longs glaons, tels que des poignards de cristal,
+taient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait
+de fourrures et les petits garons portaient des toques carlates et
+patinaient sur la glace.
+
+La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle
+ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle
+picorait les miettes la porte du boulanger, quand le boulanger ne la
+regardait pas, et essayait de se rchauffer en battant des ailes.
+
+Mais, la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la
+force de voler encore une fois sur l'paule du Prince.
+
+--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.
+
+--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite
+Hirondelle, dit le Prince. Vous avez sjourn trop longtemps ici, mais
+il faut me baiser sur les lvres, car je vous aime.
+
+--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais
+aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
+n'est-ce pas?
+
+Et elle baisa le Prince Heureux sur les lvres et tomba morte ses
+pieds.
+
+A ce moment, un singulier craquement rsonna l'intrieur de la statue
+comme si quelque chose s'tait bris.
+
+Le fait est que le coeur de plomb s'tait fendu en deux.
+
+Vraiment il faisait un terrible froid.
+
+De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous
+la statue avec les conseillers de la ville.
+
+Comme ils dpassaient le pidestal, il leva la tte vers la statue.
+
+--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble dguenill!
+
+--Il est vraiment dguenill! dirent les conseillers de ville qui
+taient toujours de l'avis du maire et eux aussi levrent la tte pour
+regarder la statue.
+
+--Le rubis de son pe est tomb, ses yeux ne sont plus en place et il
+n'est plus du tout dor, dit le maire. Bref, il ne vaut gure plus qu'un
+mendiant.
+
+--Gure plus qu'un mendiant! firent cho les conseillers de ville.
+
+--Et voici qu'il a ses pieds un oiseau mort, continua le maire.
+Vraiment il faudra faire promulguer un arrt pour dfendre aux oiseaux
+de mourir ici.
+
+Et le secrtaire de ville prit note de cette ide.
+
+Alors on renversa la statue du Prince Heureux.
+
+--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus rien! dit le professeur
+d'art l'Universit.
+
+Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire runit le
+conseil en assemble pour dcider ce que l'on ferait du mtal.
+
+--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par
+exemple.
+
+--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.
+
+Et ils se querellrent.
+
+La dernire fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient
+toujours.
+
+--Quelle trange chose! dit le contre-matre de la fonderie. Ce coeur de
+fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux
+rebuts.
+
+Les fondeurs le jetrent sur le tas de dtritus o gisait l'Hirondelle
+morte.
+
+--Apporte-moi les deux choses les plus prcieuses de la ville, dit Dieu
+ l'un de ses anges.
+
+Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.
+
+--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit
+oiseau chantera ternellement et, dans ma cit d'or, le Prince Heureux
+redira mes louanges.
+
+
+
+
+
+LE ROSSIGNOL ET LA ROSE
+
+--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses
+rouges, gmissait le jeune tudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a
+pas une rose rouge.
+
+De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.
+
+Il regarda travers les feuilles et s'merveilla.
+
+--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'tudiant.
+
+Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.
+
+--Ah! de quelle chose minime dpend le bonheur! J'ai lu tout ce que les
+sages ont crit; je possde tous les secrets de la philosophie et faute
+d'une rose rouge voil ma vie brise.
+
+--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je
+l'ai chant, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
+son histoire aux toiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est
+fonce comme la fleur de la jacinthe et ses lvres sont rouges comme
+la rose qu'il dsire, mais la passion a rendu son visage ple comme
+l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.
+
+--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune tudiant et mes
+amours seront de la fte. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera
+avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la
+serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tte sur mon paule et sa main
+treindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin.
+Alors je demeurerai seul et elle me ngligera. Elle ne fera nulle
+attention moi et mon coeur se brisera.
+
+--Voil bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que
+je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Srement
+l'amour est une merveilleuse chose, plus prcieuse que les meraudes et
+plus chre que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer,
+car il ne parat pas sur le march. On ne peut l'acheter au marchand ni
+le peser dans une balance pour l'acqurir au poids de l'or.
+
+--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune tudiant.
+Ils joueront de leurs instruments cordes et mes amours danseront au
+son de la harpe et du violon. Elle dansera si lgrement que son pied
+ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours
+s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je
+n'ai pas de roses rouges lui donner.
+
+Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et
+pleurait.
+
+--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lzard vert, comme il courait
+prs de lui, sa queue en l'air.
+
+--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait la poursuite d'un
+rayon de soleil.
+
+--Mais pourquoi donc? murmura une pquerette sa voisine d'une douce
+petite voix.
+
+--Il pleure cause d'une rose rouge.
+
+--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!
+
+Et le petit lzard, qui tait un peu cynique, rit gorge dploye.
+
+Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'tudiant, demeura
+silencieux sur l'yeuse et rflchit au mystre de l'amour.
+
+Soudain il dploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.
+
+Il passa travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il
+traversa le jardin.
+
+Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il
+vola vers lui et se campa sur une menue branche.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tte.
+
+--Mes roses sont blanches, rpondit-il, blanches comme l'cume de la mer
+et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver
+mon frre qui crot autour du vieux cadran solaire et peut-tre vous
+donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran
+solaire.
+
+--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tte.
+
+--Mes roses sont jaunes, rpondit-il, aussi jaunes que les cheveux des
+sirnes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse
+qui fleurit dans les prs, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux.
+Mais allez vers mon frre qui crot sous la fentre de l'tudiant et
+peut-tre vous donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fentre de
+l'tudiant.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais l'arbre secoua sa tte.
+
+--Mes roses sont rouges, rpondit-il, aussi rouges que les pattes des
+colombes et plus rouges que les grands ventails de corail que l'ocan
+berce dans ses abmes, mais l'hiver a glac mes veines, la gele a
+fltri mes boutons, l'ouragan a bris mes branches et je n'aurai plus de
+roses de toute l'anne.
+
+--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose
+rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?
+
+--Il y a un moyen, rpondit le rosier, mais il est si terrible que je
+n'ose vous le dire.
+
+--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.
+
+--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la btir de
+notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre
+coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuye des pines. Toute
+la nuit vous chanterez pour moi et les pines vous perceront le coeur:
+votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.
+
+--La mort est un grand prix pour une rose rouge, rpliqua le rossignol,
+et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois
+verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son
+char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubpines. Elles
+sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la valle et les
+bruyres qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la
+vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau compar au coeur d'un homme?
+
+Alors il dploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa
+ travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le
+bois.
+
+Le jeune tudiant tait toujours couch sur le gazon l o le rossignol
+l'avait laiss et les larmes n'avaient pas encore sch dans ses beaux
+yeux.
+
+--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre
+rose rouge. Je la btirai de notes de musique au clair de lune et la
+teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en
+retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus
+sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la
+puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son
+corps couleur de flammes, ses lvres sont douces comme le miel et son
+haleine est comme l'encens.
+
+L'tudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put
+comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les
+choses qui sont crites dans les livres.
+
+Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit
+rossignol qui avait bti son nid dans ses branches.
+
+--Chantez-moi une dernire chanson, murmura-t-il. Je serai si triste
+quand vous serez parti.
+
+Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix tait comme l'eau
+jaseuse d'une fontaine argentine.
+
+Quand il eut fini sa chanson, l'tudiant se releva et tira son calepin
+et son crayon de sa poche.
+
+--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'alle, le rossignol a
+une indniable beaut, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En
+fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle
+sincrit. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu' la
+musique et, tout le monde le sait, l'art est goste. Certes, on ne peut
+contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela
+n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.
+
+Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se
+mit penser ses amours.
+
+Un peu aprs, il s'endormit.
+
+Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier
+et plaa sa gorge contre les pines.
+
+Toute la nuit, il chanta sa gorge appuye contre les pines et la froide
+lune cristalline s'arrta et couta toute la nuit.
+
+Toute la nuit, il chanta et les pines pntraient de plus en plus avant
+dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.
+
+D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garon et
+d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
+merveilleuse, ptale aprs ptale, comme une chanson suivait une
+chanson.
+
+D'abord, elle tait ple comme la brume qui flotte sur la rivire, ple
+comme les pieds du matin et argente comme les ailes de l'aurore.
+
+La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait
+l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un
+lac.
+
+Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus troitement contre
+les pines.
+
+--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait le rosier, ou
+le jour reviendra avant que la rose ne soit termine.
+
+Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines et son
+chant coula plus clatant, car il chantait comment clot la passion dans
+l'me de l'homme et d'une vierge.
+
+Et une dlicate rougeur parut sur les ptales de la rose comme rougit le
+visage d'un fianc qui baise les lvres de sa fiance.
+
+Mais les pines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol,
+aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
+rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.
+
+Et la rose cria au rossignol de se presser plus troitement contre les
+pines.
+
+--Pressez-vous plus troitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour
+surviendra avant que la rose ne soit termine.
+
+Alors le rossignol se pressa plus troitement contre les pines, et les
+pines touchrent son coeur, et en lui se dveloppa un cruel tourment de
+douleur.
+
+Plus amre, plus amre tait la douleur, plus imptueux, plus imptueux
+jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort,
+l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.
+
+Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre
+tait la couleur des ptales et pourpre comme un rubis tait le coeur.
+
+Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencrent
+battre et un nuage s'tendit sur ses yeux.
+
+Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose
+l'touffait la gorge.
+
+Alors son chant lana un dernier clat.
+
+La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le
+ciel.
+
+La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses
+ptales l'air froid du matin.
+
+L'cho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et veilla de
+leurs rves les troupeaux endormis.
+
+Le chant flotta parmi les roseaux de la rivire et ils portrent son
+message la mer.
+
+--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.
+
+Mais le rossignol ne rpondit pas: il tait couch dans les hautes
+gramines, mort le coeur transperc d'pines.
+
+A midi, l'tudiant ouvrit sa fentre et regarda au dehors.
+
+--Quelle trange bonne fortune! s'cria-t-il, voici une rose rouge! Je
+n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis
+sr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqu.
+
+Et il se pencha et la cueillit.
+
+Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose la
+main.
+
+La fille du professeur tait assise sur le pas de la porte. Elle
+dvidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien tait couch
+ ses pieds.
+
+--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une
+rose rouge, lui dit l'tudiant. Voil la rose la plus rouge du monde.
+Ce soir, vous la placerez prs de votre coeur et, quand nous danserons
+ensemble, elle vous dira combien je vous aime.
+
+Mais la jeune fille frona les sourcils.
+
+--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, rpondit-elle.
+D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoy quelques vrais bijoux et
+chacun sait que les bijoux cotent plus que les fleurs.
+
+--Oh! ma parole, vous tes une ingrate! dit l'tudiant d'un ton colre.
+
+Et il jeta la rose dans la rue o elle tomba dans le ruisseau.
+
+Une lourde charrette l'crasa.
+
+--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous tes bien mal
+lev. Et qu'tes-vous aprs tout? un simple tudiant. Peuh! je ne crois
+pas que vous ayez jamais de boucles d'argent vos souliers comme en a
+le neveu du chambellan.
+
+Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.
+
+--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'tudiant en revenant sur ses
+pas. Il n'est pas la moiti aussi utile que la logique, car il ne peut
+rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait
+croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du
+tout pratique et comme notre poque le tout est d'tre pratique, je
+vais revenir la philosophie et tudier la mtaphysique.
+
+L dessus, l'tudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre
+poudreux et se mit lire.
+
+
+
+
+
+
+LE GANT GOSTE
+
+
+Chaque aprs-midi, quand ils revenaient de l'cole, les enfants avaient
+l'habitude d'aller jouer dans le jardin du gant.
+
+C'tait un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. et l, sur
+le gazon, de belles fleurs brillaient comme des toiles et il y avait
+douze pchers qui, au printemps, fleurissaient une dlicate floraison
+rose et blanche et l'automne portaient de beaux fruits.
+
+Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si dlicieusement
+que les enfants d'ordinaire arrtaient leur jeu pour les couter.
+
+--Comme nous sommes heureux ici! s'criaient-ils les uns aux autres.
+
+Un jour, le gant revint.
+
+Il avait t visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait sjourn
+sept ans chez lui. Aprs que ces sept annes furent rvolues, il avait
+dit tout ce qu'il avait dire, car sa conversation avait des limites et
+il rsolut de rentrer dans son chteau.
+
+En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.
+
+--Que faites-vous l? cria-t-il d'une voix trs aigre.
+
+Et les enfants s'enfuirent.
+
+--Mon jardin est moi seul, reprit le gant. Tout le monde doit
+comprendre cela et je ne permettrai personne qu' moi de s'y battre.
+
+Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaa un criteau.
+
+ Dfense d'entrer
+ sous peine
+ de
+ poursuites
+
+C'tait un gant goste.
+
+Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de rcration.
+
+Ils essayrent de jouer sur la route, mais la route tait trs poudreuse
+et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.
+
+Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leons taient termines de se
+promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui
+tait par del.
+
+--Que nous y tions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.
+
+Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs
+et de petits oiseaux.
+
+Dans le jardin seul du gant goste, c'tait encore l'hiver.
+
+Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait
+plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.
+
+Une fois, une belle fleur leva sa tte au-dessus du gazon, mais quand
+elle vit l'criteau, elle fut si attriste la pense des enfants
+qu'elle se laissa retomber terre et se rendormit.
+
+Les seules se rjouir, ce furent la neige et la glace.
+
+--Le printemps a oubli ce jardin, s'criaient-elles. Alors nous allons
+y vivre toute l'anne.
+
+La neige tala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revtit
+d'argent tous les arbres.
+
+Alors elles invitrent le vent du Nord faire un sjour chez elles.
+
+Il accepta et vint.
+
+Il tait envelopp de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin
+et renversait chaque instant des chemines.
+
+--C'est un endroit dlicieux, disait-il. Nous demanderons la grle de
+nous faire visite.
+
+La grle arriva, elle aussi.
+
+Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit
+du chteau jusqu' ce qu'elle et bris beaucoup d'ardoises et alors
+elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui tait possible. Elle
+tait habille de gris et son souffle tait de glace.
+
+--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long venir,
+disait le gant goste quand il se mettait la fentre et regardait
+son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.
+
+Mais le printemps ne venait pas. L't non plus.
+
+Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en
+donna aucun au jardin du gant.
+
+--Il est par trop goste, dit-il.
+
+Et toujours c'tait l'hiver chez le gant et le vent du Nord, et la
+grle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.
+
+Un matin, le gant, dj veill, tait couch dans son lit, quand il
+entendit une musique dlicieuse. Elle fut si douce ses oreilles qu'il
+crut que les musiciens du roi devaient passer par l.
+
+En ralit, c'tait une petite linotte qui chantait devant sa fentre,
+mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter
+dans son jardin qu'il lui sembla que c'tait la plus belle musique du
+monde.
+
+Alors la grle cessa de danser sur la tte du gant et le vent du Nord
+de rugir. Un dlicieux parfum arriva lui travers la croise ouverte.
+
+--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le gant.
+
+Et il sauta du lit et regarda.
+
+Que vit-il?
+
+Il vit un spectacle trange.
+
+Par une petite brche dans la muraille, les enfants s'taient glisss
+dans le jardin et s'taient juchs sur les branches des arbres. Sur tous
+les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres
+taient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'taient
+couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la
+tte des enfants.
+
+Les oiseaux voletaient de l'un l'autre et gazouillaient avec dlices
+et les fleurs dressaient leurs ttes dans l'herbe verte et riaient.
+
+C'tait un joli tableau.
+
+Dans un seul coin, c'tait encore l'hiver, dans le coin le plus loign
+du jardin.
+
+L il y avait un tout petit enfant. Il tait si petit qu'il n'avait pu
+atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en
+pleurant amrement.
+
+Le pauvre arbre tait encore tout couvert de glace et de neige et le
+vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.
+
+--Grimpe donc, petit garon, disait l'arbre.
+
+Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le
+garonnet tait trop petit.
+
+Le coeur du gant fondit quand il regarda au dehors.
+
+--Combien j'ai t goste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le
+printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garon
+sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin
+sera jamais le lieu de rcration des enfants.
+
+Il tait vraiment trs repentant de ce qu'il avait fait.
+
+Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de faade et
+descendit dans le jardin.
+
+Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifis qu'ils prirent
+la fuite et le jardin redevint hivernal.
+
+Seul le petit enfant ne s'tait pas enfui, car ses yeux taient si
+pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le gant.
+
+Et le gant se glissa derrire lui, le prit gentiment dans ses mains et
+le dposa sur l'arbre.
+
+Et l'arbre aussitt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et
+le petit garon tendit ses deux bras, les passa autour du cou du gant
+et l'embrassa.
+
+Et les autres enfants, quand ils virent que le gant n'tait plus
+mchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.
+
+--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le gant.
+
+Et il prit une grande hache et renversa la muraille.
+
+Et quand les gens s'en allrent au march midi, ils trouvrent le
+gant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait
+jamais vu.
+
+Toute la journe, ils jourent, et, le soir ils vinrent dire adieu au
+gant.
+
+--Mais o est votre petit compagnon, dit-il, le garon que j'ai huch
+sur l'arbre?
+
+C'tait lui que le gant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrass.
+
+--Nous ne savons pas, rpondirent les enfants: il est parti.
+
+--Dites-lui d'tre exact venir ici demain, reprit le gant.
+
+Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas o il habitait et
+qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.
+
+Et le gant devint tout triste.
+
+Chaque aprs-midi, la sortie de l'cole, les enfants venaient jouer
+avec le gant, mais on ne revit plus le petit garon qu'aimait le gant.
+Il tait trs bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier
+petit ami et souvent il en parlait.
+
+--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.
+
+Les annes passrent et le gant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait
+plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et
+regardait jouer les enfants et admirait son jardin.
+
+--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les
+plus belles des fleurs.
+
+Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fentre.
+Maintenant il ne dtestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le
+sommeil du printemps et le repos des fleurs.
+
+Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.
+
+Certes, c'tait une vision merveilleuse.
+
+A l'extrmit du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies
+fleurs blanches. Ses branches taient toutes en or et des fruits
+d'argent y taient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garon
+qu'il aimait.
+
+Le gant dgringola les escaliers, transport de joie et entra dans le
+jardin. Il se hta travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et,
+quand il fut tout prs de lui, son visage rougit de colre et il dit:
+
+--Qui donc a os te blesser?
+
+Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux
+clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.
+
+--Qui a os te blesser? cria le gant, dis-le moi. Je vais prendre une
+grande pe et je le tuerai.
+
+--Non, rpondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.
+
+--Qui est-ce? dit le gant.
+
+Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit
+garon.
+
+Et le garon sourit au gant et lui dit:
+
+--Vous m'avez laiss jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous
+viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.
+
+Et, quand les enfants arrivrent cet aprs-midi-l, ils trouvrent le
+gant tendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.
+
+
+
+
+NOUVELLES PUBLIES EN AMRIQUE
+
+
+Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau
+d'orange,_ ont t publies dans une revue amricaine aprs la mort
+d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que
+l'authenticit nous en paraisse minemment suspecte.
+
+
+
+
+EGO TE ABSOLVO
+
+I
+
+Sous leurs brets bleus noircis par la poudre, souills par la poussire
+des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec
+leur peau bistre, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
+longues semaines, ils tranent les routes, presque sans sommeil,
+presque sans repos, faisant toute heure le coup de feu avec une rage
+croissante.
+
+N'en finira-t-on pas avec ces bandits rpublicains? Don Carlos leur
+avait, cependant, promis qu'aprs les fatigues d'Estella, l'Espagne
+serait eux.
+
+Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser
+le sang qui les maintient debout, si las, si puiss qu'ils se sentent.
+
+Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exils morts de faim et de misre
+sur le sol tranger, ils ont des colres de fauves contre ces rguliers
+qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais
+o ils ont jur de replacer le roi lgitime pour se partager, sur les
+marches du trne rtabli, les dignits du royaume et les richesses des
+vaincus.
+
+Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas
+que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux
+compte de meurtres impunis, de pillages sans ranon, d'incendies sans
+revanche.
+
+Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur lui! Il
+paie pour les autres, pour ceux qui s'chappent.
+
+--Frre, il faut mourir, lui dit-on en le collant une roche.
+
+L'homme esquisse un signe de croix et, sitt que sa main redescend
+dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, aligns dix pas de sa
+poitrine, crachent la mort.
+
+L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.
+
+Les vautours des Pyrnes font le reste.
+
+Si, sa soutane retrousse, le cur Miralles, un petit homme replet et
+courb, les yeux brids, passe porte des fusilleurs, il accroche son
+fusil sa ceinture et absout ou bnit le mourant d'un geste rapide.
+
+Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert
+inspecter rochers ou bois de chnes, il confesse le prisonnier.
+
+Dame, un gnral est responsable de la vie de sa troupe!
+
+Rpublicain soit, mais catholique, le rgulier ne semble pas surpris de
+cet trange double rle du prtre soldat.
+
+Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas
+tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laiss prendre et que
+s'il avait pris il fusillerait.
+
+Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau
+de paysan arrach la glbe pour se courber sous le harnais militaire.
+
+Puis, quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaante,
+immdiate, inluctable!
+
+Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses
+paquets pour se prsenter en bon ordre quand on fera son entre dans
+l'invitable l-bas.
+
+
+
+II
+
+Ce soir-l, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega tait en
+sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournrent
+le sentier de Buenavista.
+
+Au hasard il tira.
+
+Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut lui avant qu'il n'eut le
+temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
+le Navarrais ne sut point tirer.
+
+La femme tait belle, dsirable, avec ses longs cheveux, noirs
+descendant en cascade jusqu' ses mollets, ses lvres rouges, ses yeux
+brillants.
+
+Pedro Carrega, pour sa prisonnire, oublia la querelle de don Carlos et
+de la Rpublique.
+
+La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
+neto_. Elle lui prouva qu'elle ne dtestait pas les caresses parfumes
+ la poudre de guerre et que Pedro Carrega tait sinon le plus beau des
+mortels, du moins le plus choy des vainqueurs, entre les grosses masses
+de pierre du chaos de Mallorta.
+
+Les deux bras de la prisonnire enserraient encore d'un collier presque
+mordor le cou hal de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
+faction.
+
+--Eh! doucement, fit-il, part deux, seor caballero. Les nuits sont
+fraches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
+tu es homme de prcaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
+bras tides et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!
+
+Carrega se leva et poussant derrire lui sa prisonnire:
+
+--Ton tour, freluquet. O rgne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
+nuits sont fraches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
+a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est moi, comme la
+Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!
+
+Joaquin Martinez paula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
+bond de sauvagesse, dtourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
+les nuages.
+
+Haussant les paules, Martinez jeta l'arme dcharge et, d'un coup de
+navaja en plein ventre, coucha terre la prisonnire de Carrega.
+
+--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lanant en avant en brandissant
+sa carabine.
+
+Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lvres la
+kyrielle des blasphmes.
+
+Une cume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
+sang que rendait le corps de la femme ventre.
+
+Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.
+
+Martinez n'essaya pas de nier la querelle.
+
+De ses yeux aux arcades presque dnudes de sourcils par un crachement
+de mauvais fusil, le cur bandoulier embrassa toute la scne.
+
+--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommode
+d'un sale coup de couteau! a t'a bien servi, beau niais! Au moins
+Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garon, reprit-il en
+s'adressant Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
+vouloir voler le butin de son camarade. Hol! vous autres, laissez-moi
+confesser ce paen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
+_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.
+
+--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bndiction...
+Porcs, satans fils de catins, qui s'gorgent pour une femelle!
+
+Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brla la
+cervelle sur les deux cadavres.
+
+--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientt le roi
+Carlos n'aurait plus d'arme!
+
+
+
+OLD BISHOP'S
+
+
+C'tait un soir l'patant.
+
+Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canaps avec
+lord Stephen Algernon Sydney, l'trange exil volontaire, qui a fui de
+ce ct de la Manche les dnonciations furieuses d'un pre, comme on
+n'en voit gure.
+
+Tout coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
+entre ses doigts, sans jamais l'allumer, leva la voix:
+
+--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? moins que vous ne soyez
+fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
+bien des chances pour que vous me rpondiez par la ngative?
+
+--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
+de Philas Fogg ont si souvent empch de dormir qu'il a russi, l'an
+pass, aprs trois tentatives moins heureuses, faire son tour du monde
+en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
+ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
+Nottingham, chef-lieu du comt de ce nom, au confluent de la Leen et
+de la Trent, 200 kilomtres N.O. de Londres, ville fort ancienne
+fortifie par Guillaume le Conqurant, sige de plusieurs parlements.
+Fabriques de chles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faences,
+grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, chteau et muse,
+magnifiques hpitaux. 193,591 habitants. Ceci pour vous prouver, mon
+cher lord, qu'il y a au moins un Franais l'patant qui sait sa
+gographie.
+
+--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement song contester
+vos connaissances gographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
+parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
+dans les annes qu'il me reste vivre, mais la science gographique ou
+la vue dans l'espace des difices d'une ville sont choses diffrentes,
+et je ne m'attendais pas trouver ici un homme pour qui la caverne de
+Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.
+
+De Cerneval, qui tait de mchante humeur, ce soir-l, esquissa un geste
+railleur:
+
+--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
+Hood, ou que ceux de cette fort qui n'est qu'un vulgaire champ de
+course.
+
+--Un champ de course, mon cher comte, o l'on... flirte 9 heures du
+soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
+je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
+cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
+car, si l'on y flirte 9 heures du soir, la face de la lune et des
+policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de dranger les flirteurs,
+minuit on y gorgille ou plutt on y gorgillait, il y a encore quelques
+lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
+mon cher comte, vous qui avez travers les _plazas_ de Montevideo et les
+_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
+noche_.
+
+--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
+en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
+Constitucion de toutes les capitales de l'Amrique du Sud, et nous ne
+serons pas plus avancs, interjeta son tour le gros Loiselier, que
+l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
+amuser. Vous avez une faon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
+ressemble fort celle de l'Intim.
+
+ Il dit fort posment ce dont on n'a que faire
+ Et court le grand galop quand il est son fait,
+
+Et cette faon-l est absolument dsagrable un homme qui digre.
+Contez, je le veux bien, mais contez d'une manire harmonique, comme
+disait cet animal de Lippmann.
+
+--Ne vous fchez pas, Loiselier, ne vous fchez pas. Se fcher est
+encore plus mauvais pour un homme qui digre et, vous le savez, mon
+cher, la premire colre, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
+coutez-moi, calmement, posment, gracieusement, comme si j'tais la
+gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
+bouche en cul de poule, mon gros pre... Je suis, d'ailleurs, au coeur
+de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
+Montevideo, il faut votre myopie pour me croire loign des cavaliers du
+brouillard de Nottingham, qui sont les hros de mon anecdote,--car ce
+n'est qu'une anecdote.
+
+Vous le savez, j'ai frquent bon nombre de gens mal fams dans mon
+existence.
+
+Je n'ai pas ce sujet les prjugs vulgaires.
+
+J'ai plus d'estime pour un Jack l'ventreur quelconque que pour
+l'opulent bijoutier aux aiguilles. tait-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
+devait tre plutt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
+volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
+Ladislas Tligny que vous avez expuls l'autre mois et qui avait dup
+jusqu' monsieur de Cerneval.
+
+J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrtien un
+personnage qui m'inspirt de prime abord autant d'antipathie que
+l'ancien gelier Dickson, mais cette honnte crapule, cent fois pire
+ coup sr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
+paille humide des cachots, avait un rpertoire de souvenirs tous
+plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambr en
+compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
+vous en dgoisait une vraie fanfare.
+
+J'ai lu les mmoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
+quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bire ct des
+souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
+ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'ducation des bourreaux est
+singulirement nglige de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
+suprme degr le don de la prsentation: il faisait vivre les hros de
+ses historiettes.
+
+Pauvre Dickson, il tait comme la vierge de votre pote, celle qui
+aimait trop le bal, il gotait trop le rhum, c'est ce qui l'a tu. Moi
+je gotais trop ses rcits. De la sorte un jour nous avons entam
+la cinquime bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
+rveill.
+
+Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matire
+ quelques semaines de rcits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
+Bishop's de Nottingham o s'tait coule son enfance prs de son
+gelier de pre.
+
+J'avais pens lui lever une statue en face de celle de William
+Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
+an exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
+forme de subventions aux hpitaux et aux asiles de vieillards.
+
+La municipalit de Nottingham a jug dplac ce rapprochement du
+grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
+rapprochement qui me charmait.
+
+Mon excellent pre, dans son mmoire contre moi a mis cette proposition,
+qu'il qualifie d'infme, au premier rang des preuves irrfutables de mon
+immoralit.
+
+Loiselier grimaa un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
+clat de rire.
+
+--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
+Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
+une demi douzaine confis aux bons soins du pre de mon ami Dickson
+sous les votes paisses de Old Bishop's, quand il reut la visite d'un
+chirurgien connu de Nottingham.
+
+Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstin
+pour ce que l'on appelle les droits personnels.
+
+Chez vous, quand on parle de la dignit humaine, c'est, je crois, un
+point de vue tout moral: de l'autre ct du dtroit, on place la dignit
+humaine ailleurs. Simple question de latitude.
+
+Cela n'empche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
+fond la diffrence pour le guillotin ou le pendu.
+
+Mais tandis qu' Paris le corps d'un guillotin est en quelque sorte
+livr de droit aux expriences de la facult, de mme que les morts de
+vos hpitaux appartiennent aux amphithtres d'autopsie,--ce qui est
+bien plus naturel puisqu'tant misreux ils sont plus coupables que
+les sclrats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
+consentement du corps d'un pendu.
+
+D'o la ncessit pour les chirurgiens, qui ont le got de l'tude, de
+visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamns, afin
+de les dcider passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
+leur me, mais leur guenille.
+
+C'est l que mne le respect de la dignit du pays de mon vnr pre.
+
+Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's taient tout aussi pntrs
+que notre lgislation de ce sentiment de la dignit humaine. Ils
+consentaient tre pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
+mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.
+
+Ni or, ni banknotes, ni allchantes promesses de beuveries et franches
+lippes, comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
+cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navr
+de son insuccs, quand il songea demander au pre Dickson si Old
+Bishop's ne contenait aucun condamn mort.
+
+--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
+gentleman, celui-l!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
+en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
+difficile dire.
+
+Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'cureuil, cet amour de
+moulin o les condamns se livrent tour de rle une si expressive
+mimique, vous avez cru peut-tre que c'tait l un supplice du
+moyen ge: pas du tout, mon cher. C'est une pnalit moderne, une
+amlioration. Le supplice ancien tait plus cruel; mais aussi en
+ces temps reculs il n'y avait pas plus de tlgraphistes _ad usum
+principis_, que de pages d'opra pour les financiers de votre genre.
+
+L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.
+
+Aprs son complet insuccs dans les autres cachots, le chirurgien fut
+tout surpris de trouver dans le failli fils du diable un homme qui
+il ne rpugnait nullement d'accepter trois guines.
+
+Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
+bien en rgle.
+
+Trois jours s'coulrent.
+
+Le client du chirurgien faisait bombance.
+
+La premire guine s'tait fondue comme par enchantement.
+
+Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
+forme de liquides aussi varis qu'alcooliss, qu'absorbait le gosier du
+prisonnier.
+
+A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progniture,
+sentait crouler son mpris pour le failli fils du diable.
+
+Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
+brlait de convoitise, il se dcida lier conversation avec son hte et
+comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagrent
+ds lors des rasades.
+
+--Mais enfin, disait mlancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
+ensemble la dernire bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
+supporter la pense que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
+Cela me dchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
+attendrissement d'ivrogne.
+
+--Pas si bte, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
+sera trangl pour tre ensuite brl au lieu des excutions. Je
+connais les lois, mon cher ami, il ne dpend de personne, mme du banc
+du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien dissquera mes
+cendres si bon lui semble. J'entends tre brl et je serai....
+
+Le petit La Salcte entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille
+son habitude.
+
+--Vous bavardez, messieurs, et l'Opra-Comique flambe.
+
+En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-l
+que lord Stephen Algernon Sydney eut la tte broye par une poutre en
+travaillant tirer des flammes le petit sujet Cavanier premire, nous
+n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
+Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable rputation que le
+pre de lord Algernon avait faite son fils et qu'en un si fier mpris
+du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.
+
+
+
+
+LA PEAU D'ORANGE
+
+
+I
+
+J'tais tout frachement en possession de mon diplme de doctorat, et,
+la clientle venant lentement, j'avais de longues heures pour flner
+dans les cliniques.
+
+C'est l que je connus John Mrdith.
+
+Mdecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de mdecine,
+le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fmes
+en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est vingt-trois ans entre
+jeunes gens du mme ge et des mmes gots.
+
+J'emmenai Mrdith chez mes cousins Carterac o je m'imaginais avoir
+dcouvert ma _moiti d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette
+petite bcasse d'Angle qui entra au couvent avant que je fusse bien
+fix sur mes sentiments.
+
+Mrdith, lui me prsenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur.
+Il habitait, avec la trs jeune femme, au printemps de laquelle il eut
+la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonne de lierres
+et de glycines, dans un grand parc, faible distance de la gare de
+Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures
+et demie, Mrdith et moi, comme madame Babington, qui tait franaise
+et catholique, rentrait de la messe, dite cette charmante glise
+de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art faire honte aux
+cathdrales de province.
+
+Nous passions la journe sur la terrasse embaume de senteurs de
+citronnelles, bavarder avec le vieux lord ou couter le piano de
+lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berante harmonie,
+ou bien nous allions dans les bois cueillir les chvrefeuilles en fleurs
+ou les premiers lilas.
+
+Gnralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mrdith se
+faire le chevalier servant de madame Marcelle.
+
+Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour,
+les bras chargs de bouquets et de verdure.
+
+Chose trange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour
+et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en taient
+cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme
+d'un vieil oncle et le neveu qui doit hriter de cet oncle.
+
+Mrdith, qui j'avais fait l'observation du contraste des deux
+attitudes, que j'avais remarques en eux, me rpondit avec une
+spontanit pleine d'humour.
+
+--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa prsence
+auprs de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle dteste
+cordialement son neveu: mes visites son mari l'ennuient. Mais quand
+nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui
+aiment la marche, les grands arbres, la brise frache, l'air irrespir
+des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans,
+un esprit ptillant. Je ne suis pas de beaucoup son an et l'on ne me
+dit point sot. Bref, nous ne songeons qu' nous amuser et jouir de
+la vie pendant notre promenade, quittes reprendre nos attitudes
+d'hostilit courtoise en nous rapprochant du logis.
+
+Je rpliquai Mrdith que je ne comprenais pas que l'amie dans les
+bois ne ft pas l'amie la maison et que sa psychologie me semblait
+bien subtile.
+
+--Je n'ai pas dit _amie_, me rpliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est
+tout diffrent. Il n'y a pas d'amiti possible entre la femme de mon
+oncle et moi: la camaraderie n'engage rien.
+
+Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-l, je songe que peut-tre au fond
+j'tais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchant
+que Mrdith lui battit si froid.
+
+Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, tait probablement ce
+qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angle.
+
+Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je frquentais
+le toit hospitalier de lord William,--c'tait le 14 juin 188.,--nous
+djeunions tous quatre dans la petite salle manger Renaissance.
+
+Nous en tions au dessert et madame Marcelle, la mode anglaise, fit
+apporter les vins.
+
+Gnralement elle restait table et se proccupait d'empcher lord
+William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de
+Corton.
+
+Mais, ce jour-l, elle me parut plonge dans une profonde distraction.
+
+Comme j'ai toujours t un trs petit buveur, je laissai les deux
+Anglais se faire raison et j'observai ma voisine.
+
+Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier
+par quartier.
+
+D'abord, avec son couteau fruits, elle la dcoupa en longues lanires;
+puis, elle subdivisa les lanires en petits losanges; enfin, elle runit
+les petits losanges en un tas au milieu de son assiette.
+
+Et, paraissant alors s'intresser soudain la conversation de son mari,
+elle coupa de deux ou trois observations brves le rcit, qu'il faisait,
+d'une croisire dans les mers de Chine.
+
+Puis, elle reprit son couteau, l'leva un instant sur son assiette et
+s'absorba dans l'excution d'un dessin trs compliqu d'ornementation,
+disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette.
+
+Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pice la mode,
+comme se dsintressant de son travail d'arabesques, leva le couteau
+sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste dcid ramena
+les losanges au centre de l'assiette.
+
+De nouveau, le mange du couteau recommena et, cette fois, deux
+losanges seuls s'alignrent. Un instant, le couteau reposa sur
+l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientt la
+position verticale.
+
+Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau
+d'orange et les remit en tas.
+
+Le jeu tait fini.
+
+Lord William continuait l'interminable rcit de ses querelles avec lord
+Elgin. Mrdith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry.
+
+Autoris d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _nia_.
+
+Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange tait un systme
+organis de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser
+qu' Mrdith.
+
+Mais quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout
+loisir de causer loin des indiscrets?
+
+Dans une bouffe de fume de mon cigare, je me dcidai jeter un
+coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impratif ne quittait pas
+Mrdith, comme si elle attendait une rponse.
+
+--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en
+abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus prs possible
+de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes?
+
+--Elles disent, mon garon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le
+docteur.
+
+--A votre disposition, lord William.
+
+--Eh bien! En ce cas, prparons-nous au dpart. Milady, tchez de ne pas
+mettre plus d'une heure votre toilette, conclut lord William d'un ton
+malicieux.
+
+Et nous partmes comme l'accoutume. Mais j'observai que la tante et
+le neveu, sitt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
+madame Marcelle multipliant les gestes impratifs, tandis que Mrdith
+semblait riposter par des dngations.
+
+
+
+II
+
+Aprs une promenade de trois heures, nous revnmes, lord William et moi,
+ Ville-d'Avray mais nous ne fmes point rejoints par Mrdith et madame
+Babington.
+
+Sans doute ils s'taient attards boire de la limonade dans quelque
+bouchon campagnard et, sans nous inquiter de ces marcheurs intrpides,
+lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'aprs des
+procds spciaux, se fit servir un bitter.
+
+Il pouvait bien tre six heures et demie quand une sorte de guimbarde
+pntra jusque devant la terrasse.
+
+Madame Marcelle en sauta avec une lgret d'oiseau.
+
+--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mrdith qui s'est
+foul le pied. Supprim le train de minuit, beaux sires! Vous voil
+nos prisonniers jusqu' demain o l'on avisera au moyen de transporter
+Mrdith chez lui! Je vais faire prparer votre chambre, car vous
+partagerez celle de Mrdith, docteur, la plus belle lady de France et
+d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.
+
+Et madame Marcelle se prcipita vers l'escalier.
+
+Aid des domestiques, je portai Mrdith sur le divan oriental ct du
+piano.
+
+Il refusa d'aller plus loin prtendant que c'tait bien assez de
+souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se
+coucher, mais il entendait sinon dner, du moins assister au repas.
+
+J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il tait peut-tre un peu
+gonfl par un excs de marche, mais je n'y vis rien d'inquitant, rien
+mme qui dcelt nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.
+
+--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-tre une crampe violente.
+Les lves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent
+la dite pour si peu de chose? Vous allez dner, Mrdith, et, je le
+souhaite, de bon apptit.
+
+Madame Marcelle reparut au salon, peine avais-je dcid Mrdith
+substituer ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.
+
+Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que
+d'ordinaire, mais elle semblait son habitude se soucier fort peu de
+Mrdith.
+
+Aprs le dner, o lord William ne manqua pas de faire apporter du
+Champagne pour boire la gurison de son neveu, le rival de lord Elgin
+s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,
+jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son matre favori.
+
+Mrdith fumait silencieusement. Accoud sur le Pleyel, je tournais les
+feuillets, changeant de temps en temps un mot avec la musicienne.
+
+Sur les onze heures, lord William se rveilla et donna le signal de la
+retraite.
+
+Nous montmes Mrdith au deuxime tage, clairs par madame Marcelle
+qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au
+plancher si Mrdith avait besoin de quoi que ce ft.
+
+--Ma chambre est immdiatement sous celle-ci et je prviendrai les
+domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui
+couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en cong jusqu'
+demain soir.
+
+J'aidai Mrdith se coucher, et, une fois les lumires teintes, je ne
+tardai pas m'endormir.
+
+Quand je m'veillai, il faisait une nuit noire et sans lune.
+
+Je frottai une allumette pour consulter ma montre.
+
+Il tait deux heures et quart.
+
+J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de
+Mrdith, je tournai presque machinalement la tte vers son lit.
+
+Le lit tait vide.
+
+Voil, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mrdith
+est un bon comdien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau
+d'orange qui m'ont tant intrigu, lui marquait tout simplement l'heure
+du berger! Allez croire aprs cela la vertu des tantes et au serment
+des neveux: Je n'aime pas ma tante, elle me dteste cordialement. Il
+n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si
+j'avais comme le diable boiteux la facult de dcoiffer les maisons
+de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord
+William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
+vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller pouser une
+femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mrdith allait donner cette
+nuit un hritier son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.
+Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-mme, tu bats la
+breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?
+Eh bien! dors sans te proccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.
+
+Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est
+qu'au petit jour que je pus enfin dormir...
+
+
+
+III
+
+Je fus rveill par un cri d'appel auquel rpondit une exclamation
+angoisse de Mrdith qui s'lana vers l'escalier. Sitt que je fus en
+tat de me prsenter dcemment, je le suivis.
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je une servante que je rencontrai sur le
+palier du premier tage.
+
+--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant.
+
+Je plis atrocement. Je pensai soudain au couteau pos sur l'assiette
+sous les deux losanges de peau d'orange.
+
+La voix de Mrdith, une voix blanche, m'appelait de la chambre
+entr'ouverte.
+
+J'entrai.
+
+Madame Marcelle, ple et dfaite, pleurait au pied du lit.
+
+Mrdith, du geste, me dsigna le cadavre.
+
+Je m'approchai.
+
+Comme me l'avait rvl le premier coup d'oeil, lord William avait cess
+de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du
+dcs.
+
+Quelque souci, quelque proccupation que j'eusse des vnements de la
+nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne ft
+naturelle: c'tait une rupture d'anvrisme en apparence indiscutable.
+La course disproportionne aux forces du malade, ses abus habituels
+des boissons alcooliques, ses excs de la veille pouvaient expliquer
+l'accident.
+
+J'avais trembl. Mrdith tait si bon comdien et si savant chimiste.
+
+Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Aprs tout, le mdecin
+lgiste se dbrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au
+fond c'taient des hypothses et non une science,--n'avait aucun rle
+jouer ici. Le collgue, que Mrdith avait fait appeler constaterait
+les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait
+satisfaite.
+
+S'il y avait...autre chose, la conscience de Mrdith et de Marcelle
+aurait seule en rpondre...
+
+Et d'ailleurs y avait-il autre chose?
+
+Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.
+
+Un crime? Si je l'eusse affirm tout le monde m'et pris pour un fou.
+On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord
+William et que si les rsultats de ces libations exagres avaient t
+moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'tait pas une
+raison pour troubler de mes rves plus ou moins aviss la quitude de
+Ville-d'Avray.
+
+Je renfonai en moi mes doutes et je me tus.
+
+
+
+IV
+
+Mrdith partit, aussitt aprs l'enterrement de son oncle, pour
+l'Angleterre.
+
+Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents loigns et je
+n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ.
+
+Je sus vers cette poque par le carton banal que Mrdith pousait la
+tante qu'il excrait, prtendait-il, et plus tard j'appris que le titre
+de lord ne risquait pas de passer des collatraux car, suivant le
+clich usuel, le ciel avait plusieurs fois bni leur union.
+
+A diverses reprises, je reus de mon ancien ami des invitations le
+visiter Inverness, mais les circonstances me retenaient malgr moi
+Paris, et je le regrette, car j'eusse srement dml dans leur intimit
+si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le
+bonheur dans l'amour.
+
+_Quien sabe?_
+
+Nous jugeons si vite et si mchamment, nous autres sceptiques endurcis!
+conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+ PRFACE.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Le Crime de lord Arthur Savile.
+ Contes.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ L'Ami Dvou.
+ La Fameuse Fuse.
+ Le Prince Heureux.
+ Le Rossignol et la Rose.
+ Le Gant goste.
+ Nouvelles publies en Amrique.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Ego te absolvo.
+ Old Bishop's.
+ La Peau d'orange.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le crime de Lord Arthur Savile
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+Author: Oscar Wilde
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+Release Date: January 14, 2005 [EBook #14693]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
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+
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+
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>PRFACE</h3>
+
+
+<p><i>Le Crime de lord Arthur Savile</i>, ici traduit
+en franais pour la premire fois, est,
+dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages
+les plus curieuses.</p>
+
+<p>Quand cette nouvelle parut, en 1891,
+dans le sillage triomphal du <i>Portrait de
+Dorian Gray</i>, la critique anglaise ne fut
+frappe que de son caractre paradoxal.
+C'est ainsi que la classrent, alors, beaucoup
+de revues et de journaux sur l'apprciation
+desquels pesait l'apparence ironique
+du sous-titre appliqu un projet
+d'assassinat: <i>tude de devoir</i>.</p>
+
+<p>Quelques notes, volontairement semes
+par Oscar Wilde dans son rcit, achevrent
+d'garer les juges.</p>
+
+<p>Puis, on chercha des parents l'ide
+inspiratrice de ce rcit. Il est vident, se
+disait-on, qu'Oscar Wilde a lu <i>le Bonheur
+dans le crime</i> de Barbey d'Aurevilly et il
+a galement emprunt quelque chose
+<i>A Rebours</i>.</p>
+
+<p>C'est possible, mais ces reflets, s'ils
+sont sensibles, ne sont pas capitaux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, les faits ont clair l'oeuvre
+et l'on peut dire que <i>Le Crime de lord Arthur
+Savile</i> est pathologiquement le plus
+caractristique des crits d'Oscar Wilde.</p>
+
+<p>L'crivain y intervertit les notices du
+Bien et du Mal dans le cerveau de son
+hros, non en crivain paradoxal mais en
+vritable malade.</p>
+
+<p>La distinction est aise faire.</p>
+
+<p>Lisez plutt le trs curieux roman de
+Georges Darien, <i>Le Voleur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui est un
+long et amusant paradoxe, et vous verrez
+tout de suite la diffrence entre les deux
+notes. Dans le volume de Darien, Georges
+Randal, a choisi le vol comme profession:
+il se fait voleur comme on se fait banquier,
+mdecin ou avocat, et il a des ides de
+voleur sur toutes choses. Il lutte contre la
+socit avec des armes qu'il a choisies et
+que Darien a fourbies logiquement d'aprs
+la mentalit de son hros. Randal, qui
+n'est pas un monstre, a exactement la
+sensibilit d'un <i>outlaw</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Stock, diteur.</blockquote>
+
+<p>Il en est tout autrement de lord Arthur
+Savile que de Georges Randal. Le point
+except o ses ides draillent et s'intervertissent,
+on ne saurait raisonner plus
+normalement.</p>
+
+<p>En contemplant en ce moment le portrait
+de Sybil, lord Arthur, crit Wilde,
+fut rempli de cette terrible piti qui nat
+de l'amour. Il sentit que l'pouser avec le
+<i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tte
+serait une trahison pareille celle de Judas,
+un crime pire que tous ceux qu'ont
+jamais rv les Borgia.</p>
+
+<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux,
+quand tout moment il pourrait tre appel
+ accoupler l'pouvantable prophtie
+crite dans sa main?</p>
+
+<p>A tout prix il fallait reculer le mariage...</p>
+
+<p>Bien qu'il aimt ardemment cette jeune
+fille, bien que le seul contact de ses doigts
+quand ils taient assis l'un prs de l'autre,
+ft tressaillir tous les nerfs de son corps
+d'une joie exquise, il n'en reconnut pas
+moins clairement o tait son devoir et
+eut pleine conscience de ce fait qu'il n'avait
+pas le droit de l'pouser <i>jusqu' ce
+qu'il et commis le meurtre</i>.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait se prsenter devant
+les autels avec Sybil Merton et remettre
+sa vie aux mains de la femme qu'il aimait,
+sans crainte de mal agir.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans
+ses bras, sachant qu'elle n'aurait jamais
+ courber sa tte sous la honte.</p>
+
+<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le
+plus tt serait le meilleur pour tous deux.</p>
+
+<p>Le hros de Wilde, en vertu de cet
+trange raisonnement, commet donc son
+crime <i>par devoir</i>. Or, si l'on lit avec soin
+les ouvrages que de savants mdecins ont
+consacrs au cas du romancier, on verra
+quelle illustration cette nouvelle apporte
+aux thories les plus rcentes.</p>
+
+<p>Les contes qui compltent ce volume
+sont, tout au contraire, de pures fantaisies
+littraires, des pages de l'exquis dilettante
+que fut Wilde. Il y a l quelques traits de
+cette ironie que les critiques d'Outre-Manche
+appelaient des <i>Wildismes</i>.</p>
+
+<p>Le lecteur aura ainsi un point de comparaison
+qui lui permettra de rejeter ou
+d'admettre les considrations prsentes
+plus haut.</p>
+
+<p>LE TRADUCTEUR.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>La premire dition de la nouvelle <i>Le Crime de
+lord Arthur Savile</i> a paru en juillet 1891 chez l'diteur
+Osgood. Cette nouvelle a t rimprime 300
+exemplaires pour les seuls curieux. Cette dition,
+sans date, ne porte aucun nom d'diteur ni d'imprimeur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>LE CRIME
+DE LORD ARTHUR SAVILE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>C'tait la dernire rception de lady Windermere,
+avant le printemps.</p>
+
+<p>Bentinck House tait, plus que d'habitude,
+encombr d'une foule de visiteurs.</p>
+
+<p>Six membres du cabinet taient venus directement
+aprs l'audience du <i>speaker</i>, avec
+tous leurs crachats et leurs grands cordons.</p>
+
+<p>Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes
+les plus lgants et, au bout de la galerie
+de tableaux, se tenait la princesse Sophie
+de Carlsrhe, une grosse dame au type tartare,
+avec de petits yeux noirs et de merveilleuses
+meraudes, parlant d'une voix suraigu
+un mauvais franais et riant sans nulle
+retenue de tout ce qu'on lui disait.</p>
+
+<p>Certes, il y avait l un singulier mlange
+de socit: de superbes Pairesses bavardaient
+courtoisement avec de violents radicaux.
+Des prdicateurs populaires se frottaient
+les coudes avec de clbres sceptiques. Toute
+une vole d'vques suivait, comme la piste,
+une forte <i>prima-donna</i>, de salon en salon.
+Sur l'escalier se groupaient quelques membres
+de l'Acadmie royale, dguiss en artistes,
+et l'on a dit que la salle manger tait
+un moment absolument bourre de gnies.</p>
+
+<p>Bref, c'tait une des meilleures soires de
+lady Windermere et la princesse y resta jusqu'
+prs de onze heures et demie passes.</p>
+
+<p>Sitt aprs son dpart, lady Windermere
+retourna dans la galerie de tableaux o un
+fameux conomiste exposait, d'un air solennel,
+la thorie scientifique de la musique
+un virtuose hongrois cumant de rage.</p>
+
+<p>Elle se mit causer avec la duchesse de
+Paisley.</p>
+
+<p>Elle paraissait merveilleusement belle, avec
+son opulente gorge d'un blanc ivoirin, ses
+grands yeux bleus de myosotis et les lourdes
+boucles de ses cheveux d'or. Des cheveux
+d'<i>or pur</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, pas des cheveux de cette nuance
+paille ple qui usurpe aujourd'hui le beau
+nom de l'or, des cheveux d'un or comme tiss
+de rayons de soleil ou cach dans un ambre
+trange, des cheveux qui encadraient son visage
+comme d'un nimbe de sainte, avec quelque
+chose de la fascination d'une pcheresse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>C'tait une curieuse tude psychologique
+que la sienne.</p>
+
+<p>De bonne heure dans la vie, elle avait dcouvert
+cette importante vrit que rien ne
+ressemble plus l'innocence qu'une imprudence,
+et, par une srie d'escapades insouciantes,&mdash;la
+moiti d'entre elles tout fait innocentes,&mdash;elle
+avait acquis tous les privilges
+d'une personnalit.</p>
+
+<p>Elle avait plusieurs fois chang de mari.
+En effet, le Debrett portait trois mariages
+son crdit, mais comme elle n'avait jamais
+chang d'amant, le monde avait depuis longtemps
+cess de jaser scandaleusement sur son
+compte.</p>
+
+<p>Maintenant, elle avait quarante ans, pas
+d'enfants, et cette passion dsordonne du
+plaisir qui est le secret de ceux qui sont rests
+jeunes.</p>
+
+<p>Soudain, elle regarda curieusement tout autour
+du salon et dit de sa claire voix de contralto:</p>
+
+<p>&mdash;O est mon chiromancien?</p>
+
+<p>&mdash;Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse
+avec un tressaillement involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis
+vivre sans lui maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Chre Gladys, vous tes toujours si originale,
+murmura la duchesse, essayant de se
+rappeler ce que c'est en ralit qu'un chiromancien
+et esprant que ce n'tait pas tout
+ fait la mme chose qu'un chiropodist.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient voir ma main rgulirement
+deux fois chaque semaine, poursuivit lady
+Windermere, et il y prend beaucoup d'intrt.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit
+tre l quelque espce de manucure. Voil
+qui est vraiment terrible! Enfin, j'espre qu'au
+moins c'est un tranger. De la sorte ce sera un
+peu moins dsagrable.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, il faut que je vous le prsente.</p>
+
+<p>&mdash;Me le prsenter! s'cria la duchesse. Vous
+voulez donc dire qu'il est ici.</p>
+
+<p>Elle chercha autour d'elle son petit ventail
+en caille de tortue et son trs vieux chle de
+dentelle, comme pour tre prte fuir la premire
+alerte.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement il est ici. Je ne puis songer
+ donner une runion sans lui. Il me dit
+que j'ai une main purement psychique et que
+si mon pouce avait t un tant soit peu plus
+court, j'aurais t une pessimiste convaincue
+et me serais enferme dans un couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait
+trs soulage. Il dit la bonne aventure, je
+suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Et la mauvaise aussi, rpondit lady Windermere,
+un tas de choses de ce genre. L'anne
+prochaine, par exemple, je courrais grand
+danger, la fois sur terre et sur mer. Ainsi il
+faut que je vive en ballon et que, chaque soir,
+je fasse hisser mon dner dans une corbeille.
+Tout cela est crit l, sur mon petit doigt ou sur
+la paume de ma main, je ne sais plus au juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais srement, c'est l tenter la Providence,
+Gladys.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre duchesse, coup sr la Providence
+peut rsister aux tentations par le temps
+qui court. Je pense que chacun devrait faire
+lire dans sa main, une fois par mois, afin de
+savoir ce qu'il ne doit pas faire. Si personne
+n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers,
+je vais y aller moi-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi ce soin, lady Windermere,
+dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui
+se trouvait l et suivait la conversation avec
+un sourire amus.</p>
+
+<p>&mdash;Merci beaucoup, lord Arthur; mais je
+crains que vous ne le reconnaissiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est aussi singulier que vous le dites,
+lady Windermere, je ne pourrais gure le
+manquer. Dites seulement comment il est
+et, sur l'heure, je vous l'amne.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je
+veux dire qu'il n'a rien de mystrieux, d'sotrique,
+qu'il n'a pas une apparence romantique.
+C'est un petit homme, gros, avec une
+tte comiquement chauve et de grandes lunettes
+d'or, quelqu'un qui tient le milieu
+entre le mdecin de la famille et l'attorney
+de village. J'en suis aux regrets, mais ce n'est
+pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux.
+Tous mes pianistes ont exactement l'air de
+pianistes et tous mes potes exactement l'air
+de potes. Je m'en souviens, la saison dernire,
+j'avais invit dner un pouvantable conspirateur,
+un homme qui avait vers le sang
+d'une foule de gens, qui portait toujours une
+cotte de mailles et avait un poignard cach
+dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez
+que quand il est arriv, il avait simplement
+la mine d'un bon vieux clergyman.
+Toute la soire, il fit ptiller ses bons mots.
+Certes, il fut trs amusant et bien de tous
+points, mais j'tais cruellement due. Quand
+je l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles,
+il se contenta de rire et me dit qu'elle tait
+trop froide pour la porter en Angleterre...
+Ah! voici M. Podgers. Eh bien! monsieur
+Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la
+main de la duchesse de Paisley.... Duchesse,
+voulez vous enlever votre gant... non pas
+celui de la main gauche... l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre Gladys, vraiment je ne crois
+pas que ceci soit tout fait convenable, dit
+la duchesse en dboutonnant comme regret
+un gant de peau assez sale.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais rien de ce qui intresse ne l'est,
+dit lady Windermere: <i>on a fait le monde
+ainsi</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Mais il faut que je vous prsente,
+duchesse. Voici M. Podgers, mon chiromancien
+favori; monsieur Podgers, la duchesse
+de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un
+mont de la lune plus dvelopp que le mien,
+je ne croirais plus en vous dsormais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je suis sre, Gladys, qu'il n'y a rien de
+ce genre dans ma main, dit la duchesse d'un
+ton grave.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grce est tout fait dans le vrai,
+rpliqua M. Podgers en jetant un coup d'oeil
+sur la petite main grassouillette aux doigts
+courts et carrs. La montagne de la lune n'est
+pas dveloppe. Cependant la ligne de la vie
+est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
+laisser flchir le poignet... je vous remercie...
+trois lignes distinctes sur la <i>rascette</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>... vous
+vivrez jusqu' un ge avanc, duchesse, et
+vous serez extrmement heureuse... Ambition
+trs modre, ligne de l'intelligence sans
+exagration, ligne du coeur...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;L-dessus soyez discret, monsieur Podgers,
+cria lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne me serait plus agrable, rpondit
+M. Podgers en s'inclinant, si la duchesse
+y avait donn lieu, mais j'ai le regret de dire
+que je vois une grande constance d'affection
+combine avec un sentiment trs fort du devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez continuer, monsieur Podgers,
+dit la duchesse dont le regard marquait la
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;L'conomie n'est pas la moindre des
+vertus de votre Grce, poursuivit M. Podgers.</p>
+
+<p>Lady Windermere clata en rires convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;L'conomie est une excellente chose,
+remarqua la duchesse avec complaisance.
+Quand j'ai pous Paisley, il avait onze chteaux
+et pas une maison convenable o l'on
+pt habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant il a douze maisons et pas
+un seul chteau, s'cria lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Eh t ma chre, dit la duchesse, j'aime...</p>
+
+<p>&mdash;Le confort, reprit M. Podgers, et les
+perfectionnements modernes, et l'eau chaude
+amene dans toutes les chambres. Votre
+Grce a tout fait raison. Le confort est la
+seule chose que notre civilisation puisse nous
+donner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admirablement dcrit le caractre
+de la duchesse, monsieur Podgers.
+Maintenant veuillez nous dire celui de lady
+Flora.</p>
+
+<p>Et pour rpondre un signe de tte de
+l'htesse souriante, une petite jeune fille, aux
+cheveux roux d'cossaise et aux omoplates
+trs hauts, se leva gauchement de dessus le
+canap et exhiba une longue main osseuse
+avec des doigts aplatis en spatule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers,
+une excellente pianiste et peut-tre une
+musicienne hors ligne. Trs rserve, trs
+honnte et doue d'un vif amour pour les
+btes.</p>
+
+<p>&mdash;Voil qui est tout fait exact! s'cria la
+duchesse se tournant vers lady Windermere.
+Absolument exact. Flora lve deux douzaines
+de collies Macloskie et elle remplirait
+notre maison de ville d'une vritable mnagerie
+si son pre le lui permettait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! mais c'est justement l ce que je
+fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en
+riant lady Windermere. Seulement je prfre
+les lions aux collies.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l votre seule erreur, lady Windermere,
+dit M. Podgers avec un salut pompeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si une femme ne peut rendre charmantes
+ses erreurs, ce n'est qu'une femelle, rpondit-elle...
+Mais il faut encore que vous nous lisiez
+dans quelques mains... Venez, sir Thomas,
+montrez les vtres M. Podgers.</p>
+
+<p>Et un vieux monsieur d'allure fine, qui
+portait un veston blanc, s'avana et tendit au
+chiromancien une main paisse et rude avec
+un trs long doigt du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Nature aventureuse; dans le pass quatre
+longs voyages et un dans l'avenir... Naufrag
+trois fois... Non deux fois seulement, mais
+en danger de naufrage lors de votre prochain
+voyage. Conservateur acharn, trs ponctuel,
+ayant la passion des collections de curiosits.
+Une maladie dangereuse entre la seizime
+et la dix-huitime anne. A hrit d'une
+fortune vers la trentime. Grande aversion
+pour les chats et les radicaux.</p>
+
+<p>&mdash;Extraordinaire! s'exclama sir Thomas.
+Vous devriez lire aussi dans la main de ma
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;De votre seconde femme, dit tranquillement
+M. Podgers qui conservait toujours la
+main de sir Thomas dans la sienne.</p>
+
+<p>Mais lady Marvel, femme d'aspect mlancolique,
+aux cheveux noirs et aux cils de
+sentimentale, refusa nettement de laisser rvler
+son pass ou son avenir.</p>
+
+<p>Aucun des efforts de lady Windermere ne
+put non plus amener M. de Koloff, l'ambassadeur
+de Russie, consentir mme retirer
+ses gants.</p>
+
+<p>En ralit, bien des gens redoutaient d'affronter
+cet trange petit homme au sourire
+strotyp, aux lunettes d'or et aux yeux
+d'un brillant de perle, et quand il dit la
+pauvre lady Fermor, tout haut et devant
+tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de
+la musique, mais qu'elle raffolait des musiciens,
+on estima, en gnral, que la chiromancie
+est une science qu'il ne faut encourager
+qu'en <i>tte--tte</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait,
+rien de la malheureuse histoire de lady
+Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec
+un trs grand intrt, avait une vive curiosit
+de le voir lire dans sa main.</p>
+
+<p>Comme il prouvait quelque pudeur se
+mettre en avant, il traversa la pice et s'approcha
+de l'endroit o lady Windermere tait
+assise et, avec une rougeur, qui tait un
+charme, lui demanda si elle pensait que
+M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, il s'occupera de vous, fit
+lady Windermere. C'est pour cela qu'il est
+ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des
+lions en reprsentation. Ils sautent dans des
+cerceaux, quand je le leur demande. Mais il
+faut auparavant que je vous prvienne que je
+dirai tout Sybil. Elle vient luncher avec
+moi demain pour causer chapeaux, et si
+M. Podgers trouve que vous avez un mauvais
+caractre ou une tendance la goutte,
+ou une femme qui vit Bayswater<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, certainement
+je ne le lui laisserai pas ignorer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Quartier avoisinant au nord Kensington Park,
+habit par les femmes entretenues par l'aristocratie
+de Londres (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur sourit et hocha la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas effray, rpondit-il. Sybil
+me connat aussi bien que je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis un peu contrarie de vous
+entendre dire cela. La meilleure assise du
+mariage, c'est un malentendu mutuel... non,
+je ne suis pas du tout cynique. J'ai seulement
+de l'exprience, ce qui, cependant, est trs
+souvent la mme chose... M. Podgers, lord
+Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez
+dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fianc
+ l'une des plus jolies filles de Londres: il y
+a un mois que le <i>Morning Post</i> en a publi
+la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Chre lady Windermere, s'cria la marquise
+de Jedburgh, ayez l'obligeance de laisser
+M. Podgers s'arrter ici une minute de
+plus. Il est en train de me dire que je monterai
+sur les planches et cela m'intresse au
+plus au point.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je
+ne vais pas hsiter vous l'enlever. Venez
+immdiatement, M. Podgers, et lisez dans la
+main de lord Arthur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite
+moue, comme elle se levait du canap,
+s'il ne m'est pas permis de monter sur les
+planches, il me sera au moins permis d'assister
+au spectacle, j'espre.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Nous allons tous assister
+ la sance, rpliqua lady Windermere.
+Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous
+et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur
+est un de mes plus chers favoris.</p>
+
+<p>Mais quand M. Podgers vit la main de
+lord Arthur, il devint trangement ple et
+ne souffla mot.</p>
+
+<p>Un frisson sembla passer sur lui. Ses
+grands sourcils broussailleux furent saisis
+d'un tremblement convulsif du tic bizarre,
+irritant, qui le dominait, quand il tait embarrass.</p>
+
+<p>Alors, quelques grosses gouttes de sueur
+perlrent sur son front jaune, comme une rose
+empoisonne et ses doigts gras devinrent
+froids et visqueux.</p>
+
+<p>Lord Arthur ne manqua pas de remarquer
+ces tranges signes d'agitation et, pour la
+premire fois de sa vie, il prouva de la
+peur. Son mouvement naturel fut de se sauver
+du salon, mais il se contint.</p>
+
+<p>Il valait mieux connatre le pire, quel qu'il
+ft, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, M. Podgers, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendons tous, cria lady Windermere
+de son ton vif, impatient.</p>
+
+<p>Mais le chiromancien ne rpondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'Arthur va monter sur les
+planches, dit lady Jedburgh, et qu'aprs votre
+sortie M. Podgers a peur de le lui dire.</p>
+
+<p>Soudain M. Podgers laissa tomber la main
+droite de lord Arthur et empoigna fortement
+la gauche, se courbant si bas pour l'examiner
+que la monture d'or de ses lunettes sembla
+presque effleurer la paume.</p>
+
+<p>Un moment, son visage devint un masque
+blanc d'horreur, mais il recouvra bientt son
+<i>sang-froid</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> et, regardant lady Windermere,
+lui dit avec un sourire forc:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la main d'un charmant jeune
+Homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Certes oui, rpondit lady Windermere,
+mais sera-t-il un mari charmant? Voil ce
+que j'ai besoin de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jeunes gens charmants sont
+des maris charmants, reprit M. Podgers.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas qu'un mari doive tre
+trop sduisant, murmura lady Jedburgh, d'un
+air pensif. C'est si dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre enfant, ils ne sont jamais trop
+sduisants; s'cria lady Windermere. Mais
+ce qu'il me faut ce sont des dtails. Il n'y a
+que les dtails qui intressent. Que doit-il arriver
+ lord Arthur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur
+doit faire un voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa lune de miel naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Et il perdra un parent.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sa soeur, j'espre, dit lady Jedburgh
+d'un ton apitoy.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, pas sa soeur, rpondit
+M. Podgers avec un geste de dprciation de
+la main, un simple parent loign.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je suis cruellement dsappointe,
+fit lady Windermere. Je n'ai absolument rien
+ dire Sybil demain. Qui se proccupe aujourd'hui
+de parents loigns? Voil des annes
+que ce n'est plus la mode. Cependant,
+je suppose qu'elle fera bien d'acheter une
+robe de soie noire: cela sert toujours pour
+l'glise, voyez-vous. Et, maintenant, allons
+souper. On a srement tout mang l-bas,
+mais nous pourrons encore trouver du bouillon
+chaud. Franois faisait autrefois du bouillon
+excellent, mais maintenant il est si agit
+par la politique que je ne suis jamais certaine
+de rien avec lui. Je voudrais bien que le gnral
+Boulanger se tnt tranquille... Duchesse,
+je suis sre que vous tes fatigue!</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, ma chre Gladys, rpondit
+la duchesse en marchant vers la porte, je me
+suis beaucoup amuse et le chiropodist; je
+veux dire le chiromancien, est trs amusant.
+Flora, o peut tre mon ventail d'caille de
+tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!...
+Et mon chle de dentelle?... Oh
+merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!</p>
+
+<p>Et la digne crature finit par descendre les
+escaliers sans avoir laiss plus de deux fois
+tomber son flacon d'odeur.</p>
+
+<p>Tout ce temps-l, lord Arthur Savile tait
+demeur debout prs de la chemine avec le
+mme sentiment de frayeur qui pesait sur lui,
+la mme maladive proccupation d'un avenir
+mauvais.</p>
+
+<p>Il sourit tristement sa soeur comme elle
+glissa prs de lui au bras de lord Plymdale,
+fort jolie dans son brocard rose garni de perles,
+et il entendit peine lady Windermere,
+quand elle l'invita la suivre. Il pensa Sybil
+Merton et l'ide que quelque chose pourrait se
+placer entre eux remplit ses yeux de larmes.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui l'aurait regard et dit que
+Nmsis avait drob le bouclier de Pallas
+et lui avait montr la tte de la Gorgone. Il
+paraissait ptrifi et son visage avait l'aspect
+d'un marbre dans sa mlancolie.</p>
+
+<p>Il avait vcu la vie dlicate et luxueuse d'un
+jeune homme bien n et riche, une vie exquise
+affranchie de tous soucis avilissants,
+une vie d'une belle <i>insouciance</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> d'enfant,
+et maintenant, pour la premire fois, il eut
+conscience du terrible mystre de la destine,
+de l'effrayante ide du sort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!</p>
+
+<p>Se pouvait-il que ce qui tait crit dans sa
+main, en caractres qu'il ne pouvait lire mais
+qu'un autre pouvait dchiffrer, ft quelque
+terrible secret de faute, quelque sanglant signe
+de crime!</p>
+
+<p>N'y avait-il nulle chappatoire?</p>
+
+<p>Ne sommes-nous que des pions d'chiquier
+que met en jeu une puissance invisible, que
+des vases que le potier modle sa guise pour
+l'honneur ou la honte?</p>
+
+<p>Sa raison se rvolta contre cette pense et
+pourtant il sentait que quelque tragdie tait
+suspendue sur sa tte et qu'il avait t tout
+d'un coup appel porter un fardeau intolrable.</p>
+
+<p>Les acteurs sont vraiment des gens heureux;
+ils peuvent choisir de jouer soit la tragdie
+soit la comdie, de souffrir ou d'gayer,
+de faire rire ou de faire pleurer. Mais, dans la
+vie relle, c'est bien diffrent.</p>
+
+<p>Bien des hommes et bien des femmes sont
+contraints de jouer des rles auxquels rien ne
+les destinait. Nos Guildensterns nous jouent
+Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme
+un Prince Hal.</p>
+
+<p>Le monde est un thtre, mais la pice est
+dplorablement distribue.</p>
+
+<p>Soudain M. Podgers entra dans le salon.</p>
+
+<p>A la vue de lord Arthur, il s'arrta et sa
+grasse figure sans distinction devint d'une
+couleur jaune verdtre. Les yeux des deux
+hommes se rencontrrent et il y eut un moment
+de silence.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse a laiss ici un de ses gants,
+lord Arthur, et elle m'a demand de le lui
+rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le
+vois sur le canap!... Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Podgers, il faut que j'insiste
+pour que vous me donniez une rponse immdiate
+ une question que je vais vous poser.</p>
+
+<p>&mdash;A un autre moment, lord Arthur. La
+duchesse m'attend. Il faut que je la rejoigne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas
+si presse.</p>
+
+<p>&mdash;Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre,
+dit M. Podgers avec un sourire maladif.
+Le beau sexe est toujours impatient.</p>
+
+<p>Les lvres fines, et comme ciseles de lord
+Arthur se plissrent d'un ddain hautain.</p>
+
+<p>La pauvre duchesse lui semblait de si maigre
+importance en ce moment.</p>
+
+<p>Il traversa le salon et vint l'endroit o
+M. Podgers tait arrt.</p>
+
+<p>Il lui tendit sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce que vous voyez l. Dites-moi
+la vrit. Je veux la connatre. Je ne suis
+pas un enfant.</p>
+
+<p>Les yeux de M. Podgers clignotrent sous
+ses lunettes d'or. Il se porta d'un air gn
+d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts
+jouaient nerveusement avec une chane de
+montre tincelante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu
+dans votre main, lord Arthur, quelque chose
+de plus que ce que je vous ai dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous avez vu quelque chose
+de plus et j'insiste pour que vous me disiez
+ce que c'est. Je vous donnerai un chque de
+cent livres.</p>
+
+<p>Les yeux verts tincelrent une minute,
+puis redevinrent sombres.</p>
+
+<p>&mdash;Cent guines! fit enfin M. Podgers voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cent guines. Je vous enverrai un
+chque demain. Quel est votre club?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de club. C'est--dire je n'en
+ai pas en ce moment, mais mon adresse est...
+Permettez-moi de vous donner ma carte.</p>
+
+<p>Et tirant de la poche de son veston un morceau
+de carton dor sur tranche, M. Podgers
+le tendit avec un salut profond lord Arthur
+qui lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+MR SEPTIMUS R PODGERS.<br>
+CHIROMANCIEN<br>
+<i>103a West Moon street</i>
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Je reois de 10 4, murmura M. Podgers
+d'un ton mcanique, et je fais une rduction
+pour les familles.</p>
+
+<p>&mdash;Dpchez-vous! cria lord Arthur devenant
+trs ple et lui tendant la main.</p>
+
+<p>M. Podgers regarda autour de lui d'un coup
+d'oeil nerveux et fit retomber la lourde <i>portire</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>
+sur la porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur.
+Vous feriez mieux de vous asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Dpchez, monsieur, cria de nouveau
+lord Arthur frappant du pied avec colre sur
+le parquet cir.</p>
+
+<p>M. Podgers sourit, sortit de sa poche une
+petite loupe verre grossissant et l'essuya
+soigneusement avec son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout fait prt, dit-il.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Dix minutes plus tard, le visage blanc de
+terreur, les yeux affols de chagrin, lord Arthur
+Savile se prcipitait hors de Bentinck
+House.</p>
+
+<p>Il se fit un chemin travers la cohue des
+valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient
+autour du grand pavillon colonnades.</p>
+
+<p>Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que
+ce ft.</p>
+
+<p>La nuit tait trs froide et les becs de gaz,
+autour du square, scintillaient et vacillaient
+sous les coups de fouet du vent, mais ses
+mains avaient une chaleur de fivre et ses
+tempes brlaient comme du feu.</p>
+
+<p>Il allait et venait, presque avec la dmarche
+d'un homme ivre.</p>
+
+<p>Un agent de police le regarda avec curiosit,
+comme il passait, et un mendiant, qui
+se dtacha d'un pas de porte pour lui demander
+l'aumne, recula d'effroi en voyant un
+malheur plus grand que le sien.</p>
+
+<p>Une fois, lord Arthur Savile s'arrta sous
+un rverbre et regarda ses mains. Il crut
+voir la tache de sang qui les souillait et un
+faible cri jaillit de ses lvres tremblantes.</p>
+
+<p>Assassin! voil ce que le chiromancien y
+avait vu. Assassin! La nuit mme semblait le
+savoir et le vent dsol le cornait ses oreilles.
+Les coins sombres des rues taient pleins
+de cette accusation. Elle grimaait ses yeux
+aux toits des maisons.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois
+sombre semblait le fasciner. Il s'appuya aux
+grilles d'un air las, refroidissant ses tempes
+ l'humidit du fer et coutant le silence chuchoteur
+des arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! Assassin! rpta-t-il comme
+si la ritration de l'accusation pouvait obscurcir
+le sens du mot.</p>
+
+<p>Le son de sa propre voix le fit frissonner et,
+pourtant, il souhaitait presque que l'cho
+l'entendit et rveillt de ses rves la cit endormie.
+Il sentait un dsir d'arrter le passant
+de hasard et de tout lui dire.</p>
+
+<p>Puis, il erra autour d'Oxford-street dans
+des ruelles troites et honteuses.</p>
+
+<p>Deux femmes aux faces peintes le raillrent,
+comme il passait.</p>
+
+<p>D'une cour sombre arriva lui un bruit de
+jurons et de gifles, suivi de cris perants et,
+presss ple-mle sous une porte humide et
+glaciale, il vit les dos vots et les corps uss
+de la pauvret et de la vieillesse.</p>
+
+<p>Une trange piti s'empara de lui.</p>
+
+<p>Ces enfants du pch et de la misre taient-ils
+prdestins leur sort, comme lui au sien?
+N'taient-ils comme lui que les marionnettes
+d'un guignol monstrueux?</p>
+
+<p>Et, pourtant, ce ne fut pas le mystre, mais
+la comdie de la souffrance qui le frappa, son
+inutilit absolue, son grotesque manque de
+sens. Que tout lui parut incohrent, dpourvu
+d'harmonie! Il tait stupfait de la discordance
+qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de
+notre temps et les faits rels de l'existence.</p>
+
+<p>Il tait encore trs jeune.</p>
+
+<p>Quelque temps aprs, il se trouva en face
+de Marylebone Church.</p>
+
+<p>La chausse silencieuse semblait un long
+ruban d'argent pli, mouchet ici et l par les
+arabesques sombres d'ombres mouvantes.</p>
+
+<p>Tout l-bas s'arrondissait en cercle la ligne
+des becs de gaz vacillants et devant une petite
+maison entoure de murs stationnait un
+fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le
+sige.</p>
+
+<p>Lord Arthur marcha pas rapide dans la
+direction de Portland Place, regardant chaque
+instant autour de lui comme s'il craignait
+d'tre suivi.</p>
+
+<p>Au coin de Rich-Street, deux hommes
+taient arrts et lisaient une petite affiche
+sur une palissade.</p>
+
+<p>Un trange sentiment de curiosit agit sur
+lui et il traversa la rue dans cette direction.</p>
+
+<p>Comme il approchait, le mot <i>assassin</i> en
+lettres noires lui heurta l'oeil.</p>
+
+<p>Il s'arrta et un flux de rougeur lui monta
+aux joues.</p>
+
+<p>C'tait un avis officiel offrant une rcompense
+ qui fournirait des renseignements
+propres faciliter l'arrestation d'un homme,
+de taille moyenne, entre trente et quarante
+ans, portant un chapeau mou rebords relevs,
+une veste noire et des pantalons de toile
+de coton raye. Cet homme avait une cicatrice
+sur la joue droite.</p>
+
+<p>Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut
+encore.</p>
+
+<p>Il se demanda si l'homme serait arrt et
+comment il avait reu cette corchure.</p>
+
+<p>Peut-tre un jour son nom serait-il placard
+de la sorte sur les murailles de Londres? Un
+jour peut-tre, on mettrait aussi sa tte prix.</p>
+
+<p>Cette pense le rendit malade d'horreur.</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Il savait peine o il se trouvait.</p>
+
+<p>Il avait un souvenir vague d'avoir err
+travers un labyrinthe de maisons sordides, de
+s'tre perdu dans un gigantesque fouillis de
+rues sombres et l'aurore commenait poindre
+quand enfin il reconnut qu'il tait dans
+Picadilly-Circus.</p>
+
+<p>Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra
+les grandes voitures de roulage qui se
+rendaient Covent-Garden.</p>
+
+<p>Les charretiers en blouse blanche, aux agrables
+figures bronzes par le soleil, aux incultes
+cheveux boucls, allongeaient vigoureusement
+le pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant
+tantt les uns tantt les autres.</p>
+
+<p>Sur le dos d'un norme cheval gris, le chef
+de file d'un attelage, tait huch un garon
+joufflu, un bouquet de primevres son chapeau
+rabattu, s'accrochant d'une poigne ferme
+ la crinire et riant aux clats.</p>
+
+<p>Dans la clart matinale, les grands tas de
+lgumes se dtachaient comme des blocs de
+jade verts sur les ptales roses de quelque rose
+merveilleuse.</p>
+
+<p>Lord Arthur prouva un sentiment de
+curiosit vive, sans qu'il pt dire pourquoi.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose dans la dlicate
+joliesse de l'aube qui lui semblait d'une inexprimable
+motion et il pensa tous les jours
+qui naissent en beaut et se couchent en tempte.</p>
+
+<p>Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur
+grossire belle humeur, leur allure nonchalante,
+quel trange Londres ils voyaient! un
+Londres libr des crimes de la nuit et de la
+fume du jour, une cit ple, fantmale, une
+ville dsole de tombes.</p>
+
+<p>Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils
+savaient quelque chose de ses splendeurs et
+de ses hontes, de ses joies fires et si belles
+de couleur, de son horrible faim, et de tout
+ce qui s'y brasse et s'y ruine du matin au
+soir.</p>
+
+<p>Probablement, c'tait seulement pour eux
+un dbouch, un march o ils portaient leurs
+produits pour les vendre et o ils ne sjournaient
+au plus que quelques heures, laissant
+ leur dpart les rues toujours silencieuses,
+les maisons toujours endormies.</p>
+
+<p>Il eut du plaisir les voir passer.</p>
+
+<p>Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros
+souliers clous, leur dmarche de lourdauds,
+ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.</p>
+
+<p>Lord Arthur sentit qu'ils avaient vcu avec
+la Nature et qu'elle leur avait enseign la
+Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient d'ignorance.</p>
+
+<p>Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel
+tait d'un bleu vanescent et les oiseaux commenaient
+ gazouiller dans les jardins.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quand lord Arthur s'veilla, il tait midi
+et le soleil de la mridienne se tamisait travers
+les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.</p>
+
+<p>Il se leva et regarda par la fentre.</p>
+
+<p>Un vague brouillard de chaleur tait suspendu
+sur la grande ville et les toits des maisons
+ressemblaient de l'argent terni.</p>
+
+<p>Dans les verts tremblotants du square au-dessous,
+quelques enfants se poursuivaient
+comme des papillons blancs, et les trottoirs
+taient encombrs de gens qui se rendaient
+au Park.</p>
+
+<p>Jamais la vie ne lui avait sembl si belle.
+Jamais le mal et son domaine ne lui avaient
+sembl si loin de loi.</p>
+
+<p>Alors son valet de chambre lui apporta une
+tasse de chocolat sur un plateau.</p>
+
+<p>Quand il l'eut bue, il carta une lourde
+<i>portire</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> de peluche couleur pche, et passa
+dans la salle de bains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>La lumire glissait doucement d'en haut
+travers de minces plaques d'onyx transparent
+et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le
+faible clat de la pierre de lune.</p>
+
+<p>Lord Arthur s'y plongea la hte jusqu'
+ce que les froids bouillons touchrent sa gorge
+et ses cheveux. Alors il enfona brusquement
+sa tte sous l'eau, comme s'il voulait se purifier
+de la souillure de quelque honteux souvenir.</p>
+
+<p>Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque
+apais. Le bien-tre physique, qu'il avait
+ressenti, l'avait domin, comme il arrive souvent
+pour les natures suprieurement faonnes,
+car les sens, comme le feu, peuvent
+purifier aussi bien que dtruire.</p>
+
+<p>Aprs djeuner, il s'allongea sur un divan
+et alluma une cigarette.</p>
+
+<p>Sur le dessus de chemine, garni d'un vieux
+brocard trs fin, il y avait une grande photographie
+de Sybil Merton, telle qu'il l'avait
+vue, la premire fois, au bal de lady Nol.</p>
+
+<p>La tte petite, d'un dlicieux modle, s'inclinait
+lgrement de ct, comme si la gorge
+mince et frle, le col de roseau avaient peine
+ supporter le poids de tant de beaut. Les
+lvres taient lgrement entr'ouvertes et
+semblaient faites pour une douce musique
+et, dans ses yeux rveurs, on lisait les
+tonnements de la plus tendre puret virginale.</p>
+
+<p>Moule dans son costume de <i>crpe de chine</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>
+moelleux, un grand ventail de feuillage la
+main, on et dit d'une de ces dlicates petites
+figurines qu'on a trouves dans les bois d'oliviers
+qui avoisinent Tanagra et il y avait dans
+sa pose et dans son attitude quelques traits
+de la grce grecque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Pourtant, elle n'tait pas <i>petite</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Elle tait simplement parfaitement proportionne,
+chose rare un ge o tant de femmes
+sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.</p>
+
+<p>En la contemplant en ce moment, lord
+Arthur fut rempli de celle terrible piti qui
+nat de l'amour. Il sentit que l'pouser avec
+le <i>fatum</i> du meurtre suspendu sur sa tte
+serait une trahison pareille celle de Judas,
+un crime pire que tous ceux qu'ont jamais
+rv les Borgia.</p>
+
+<p>Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand
+ tout moment il pourrait tre appel accomplir
+l'pouvantable prophtie crite dans
+sa main? Quelle vie mnerait-il aussi longtemps
+que le destin tiendrait cette terrible
+fortune dans ses balances?</p>
+
+<p>A tout prix, il fallait retarder le mariage.
+Il y tait tout fait rsolu.</p>
+
+<p>Bien qu'il aimt ardemment cette jeune
+fille, bien que le seul contact de ses doigts
+quand ils taient assis l'un prs de l'autre,
+fit tressaillir tous les nerfs de son corps d'une
+joie exquise, il n'en reconnut pas moins clairement
+o tait son devoir et eut pleine conscience
+de ce fait qu'il n'avait pas le droit de
+l'pouser jusqu' ce qu'il et commis le meurtre.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait se prsenter devant
+les autels avec Sybil Merton et remettre sa
+vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans
+crainte de mal agir.</p>
+
+<p>Cela fait, il pourrait la prendre dans ses
+bras, sachant qu'elle n'aurait jamais courber
+sa tte sous la honte.</p>
+
+<p>Mais avant, il fallait <i>faire cela</i> et le plus tt
+serait le meilleur pour tous deux.</p>
+
+<p>Bien des gens dans sa situation auraient
+prfr le sentier fleuri du plaisir aux montes
+escarpes du devoir; mais lord Arthur
+tait trop consciencieux pour placer le plaisir
+au-dessus des principes.</p>
+
+<p>Dans son amour, il n'y avait plus qu'une
+simple passion et Sybil tait pour lui le symbole
+de tout ce qu'il y a de bon et de noble.</p>
+
+<p>Un moment, il prouva une rpugnance
+naturelle contre l'oeuvre qu'il tait appel
+accomplir, mais bientt cette impression s'effaa.
+Son coeur lui dit que ce n'tait pas l un
+crime, mais un sacrifice: sa raison lui rappela
+que nulle autre issue ne lui tait ouverte.
+Il fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui
+et vivre pour les autres et, si terrible, sans
+nul doute, que ft la tche qui s'imposait
+lui, pourtant il savait qu'il ne devait pas
+laisser l'gosme triompher de l'amour, tt
+ou tard, chacun de nous est appel rsoudre
+ce mme problme: la mme question est
+pose chacun de nous.</p>
+
+<p>Pour lord Arthur, elle se posa de bonne
+heure dans la vie, avant que son caractre
+ait t entam par le cynisme, qui calcule, de
+l'ge mr, ou que son coeur ft corrod par
+l'gosme superficiel et lgant de notre poque,
+et il n'hsita pas faire son devoir.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui aussi, il n'tait pas
+un simple rveur, un dilettante oisif. S'il et
+t tel, il et hsit comme Hamlet et permis
+que l'irrsolution ruint son dessein. Mais il
+tait essentiellement pratique. Pour lui, la
+vie c'tait l'action, plutt que la pense.</p>
+
+<p>Il possdait ce don rare entre tous, le sens
+commun.</p>
+
+<p>Les sensations cruelles et violentes de la
+soire de la veille s'taient maintenant tout
+ fait effaces et c'tait presque avec un sentiment
+de honte qu'il songeait sa marche
+folle, de rue en rue, sa terrible agonie motionnelle.</p>
+
+<p>La sincrit mme de ses souffrances les
+faisait maintenant passer ses yeux pour
+inexistantes.</p>
+
+<p>Il se demandait comment il avait pu tre
+assez fou pour dclamer et extravaguer contre
+l'invitable.</p>
+
+<p>La seule question, qui paraissait le troubler,
+tait comment il viendrait bout de sa
+tche, car il n'avait pas les yeux ferms ce
+fait que le meurtre, comme les religions du
+monde paen, exige une victime, aussi bien
+qu'un prtre.</p>
+
+<p>N'tant pas un gnie, il n'avait pas d'ennemis,
+et, d'ailleurs, il sentait que ce n'tait
+pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
+quelque haine personnelles; la mission dont
+il tait charg tait d'une grande et grave solennit.</p>
+
+<p>En consquence, il dressa une liste de ses
+amis et de ses parents sur un feuillet de block-notes
+et, aprs un soigneux examen, se dcida
+en faveur de lady Clementina Beauchamp,
+une chre vieille dame qui habitait Curzon-Street
+et tait sa propre cousine au second
+degr du ct de sa mre.</p>
+
+<p>Il avait toujours aim lady Clem, comme
+tout le monde l'appelait, et comme il tait
+riche lui-mme, ayant pris possession de
+toute la fortune de lord Rugby, lors de sa
+majorit, il n'tait pas possible qu'il rsultt
+pour lui de sa mort quelque mprisable avantage
+d'argent.</p>
+
+<p>En ralit, plus il pensait la question,
+plus lady Clem lui paraissait la personne
+qu'il convenait de choisir et songeant que tout
+dlai tait une mauvaise action l'gard de
+Sybil, il se rsolut s'occuper tout de suite
+de ses prparatifs.</p>
+
+<p>La premire chose faire, certes, c'tait de
+rgler avec le chiromancien.</p>
+
+<p>Il s'assit donc devant un petit bureau de
+Sheraton, qui tait devant la fentre, et remplit
+un chque de 100 livres payable l'ordre
+de M. Septimus Podgers. Puis, le mettant
+dans une enveloppe, il dit son domestique
+de le porter West-Moon-street.</p>
+
+<p>Il tlphona ensuite ses curies d'atteler
+son coup et s'habilla pour sortir.</p>
+
+<p>Comme il quittait sa chambre, il jeta un
+regard la photographie de Sybil Merton et
+jura que, quoi qu'il arrivt, il lui laisserait
+toujours ignorer ce qu'il faisait pour l'amour
+d'elle et qu'il garderait le secret de son sacrifice
+ jamais enseveli dans son coeur.</p>
+
+<p>Dans sa route pour Buckingham club, il
+s'arrta chez une fleuriste et envoya Sybil
+une belle corbeille de narcisses aux jolies ptales
+blancs et aux pistils ressemblant des
+yeux de faisan.</p>
+
+<p>En arrivant au club, il se rendit tout droit
+ la bibliothque, sonna la clochette et demanda
+au garon de lui apporter un soda citron
+et un livre de toxicologie.</p>
+
+<p>Il avait dfinitivement arrt que le poison
+tait le meilleur instrument adopter pour
+son ennuyeuse besogne.</p>
+
+<p>Rien ne lui dplaisait autant qu'un acte
+de violence personnelle et, en outre, il tait
+trs soucieux de ne tuer lady Clementina par
+aucun moyen qui pt attirer l'attention publique,
+car il avait en horreur l'ide de devenir
+lion du jour chez lady Windermere ou de
+voir son nom figurer dans les entrefilets des
+journaux que lisent les gens du commun.</p>
+
+<p>Il avait aussi tenir compte du pre et de
+la mre de Sybil qui appartenaient un monde
+un peu dmod et pourraient s'opposer au mariage
+s'il se produisait quelque chose d'analogue
+ un scandale, bien qu'il ft assur que
+s'il leur faisait connatre tous les faits de la
+cause, ils seraient les premiers apprcier les
+motifs qui lui dictaient sa conduite.</p>
+
+<p>Il avait donc toute raison pour se dcider
+en faveur du poison. Il tait sans danger, sr,
+sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scnes
+pnibles pour lesquelles, comme beaucoup
+d'Anglais, il avait une aversion enracine.</p>
+
+<p>Cependant, il ne connaissait absolument rien
+de la science des poisons et, comme le valet
+de pied semblait tout fait incapable de trouver
+dans la bibliothque autre chose que le <i>Ruff's
+Guide</i> et le <i>Baily's Magasine</i>, il examina lui-mme
+les rayons chargs de livres et finit par
+mettre la main sur une dition trs bien relie
+de la <i>Pharmacope</i> et un exemplaire de
+la <i>Toxicologie</i> d'Erskine, dit par Mathew
+Reid, prsident du collge royal des mdecins
+et l'un des plus anciens membres du Buckingham-club,
+o il fut jadis lu par confusion
+avec un autre candidat, contre-temps qui
+avait si fort mcontent le comit que lorsque
+le personnage rel se prsenta, il le blackboula
+ l'unanimit.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut trs fort dconcert par
+les termes techniques employs par les deux
+livres.</p>
+
+<p>Il se prenait regretter de n'avoir pas accord
+plus d'attention ses tudes Oxford,
+quand dans le second volume d'Erskine, il
+trouva un expos trs intressant et trs complet
+des proprits de l'aconit, crit dans l'anglais
+le plus clair.</p>
+
+<p>Il lui parut que c'tait tout fait l le poison
+qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Il tait prompt, c'est--dire presque immdiat
+dans ses effets.</p>
+
+<p>Il ne causait pas de douleurs et pris sous
+la forme d'une capsule de glatine, mode d'emploi
+recommand par sir Mathew, il n'avait
+rien de dsagrable au got.</p>
+
+<p>En consquence, il prit note sur son poignet
+de chemise de la dose ncessaire pour
+amener la mort, remit les livres en place
+et remonta Saint-James street jusque chez
+Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.</p>
+
+<p>M. Pestle, qui servait toujours en personne
+ses clients de l'aristocratie, fut fort surpris
+de la commande et d'un ton trs dfrent,
+murmura quelque chose sur la ncessit d'une
+ordonnance du mdecin. Cependant, aussitt
+que lord Arthur lui eut expliqu que c'tait
+pour l'administrer un grand chien de Norvge
+dont il tait oblig de se dfaire parce
+qu'il montrait des symptmes de rage et qu'il
+avait deux fois tent de mordre son cocher
+au gras de la jambe, il parut pleinement satisfait,
+flicita lord Arthur de son tonnante
+connaissance de la toxicologie et excuta immdiatement
+la prescription.</p>
+
+<p>Lord Arthur mit la capsule dans une jolie
+<i>bonbonnire</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> d'argent qu'il vit une vitrine
+de boutique de Bond street, jeta la vilaine
+bote de Pestle et Humbey et alla droit chez
+lady Clementina.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>monsieur le mauvais sujet</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,
+lui cria la vieille dame comme il entrait dans
+son salon, pourquoi n'tes-vous pas venu
+me voir tous ces temps-ci?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ma chre lady Clem, je n'ai jamais un
+moment moi, rpliqua lord Arthur avec un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous voulez dire que
+vous passez toutes vos journes avec miss
+Sybil Merton acheter des <i>chiffons</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> et dire
+des btises. Je ne puis comprendre pourquoi
+les gens font tant d'embarras pour se marier.
+De mon temps, nous n'aurions jamais rv
+de tant nous afficher et de tant parader, en
+public et en particulier, pour une chose de ce
+Genre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil
+depuis vingt-quatre heures, lady Clem. Autant
+que je sache, elle appartient entirement
+ ses couturires.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Et c'est l la seule raison qui
+vous amne chez une vieille femme laide
+comme moi. Je m'tonne que vous autres
+hommes vous ne sachiez pas prendre cong.
+<i>On a fait des folies pour moi</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et me voici
+pauvre crature rhumatisante avec un faux
+chignon et une mauvaise sant! Eh bien! si
+ce n'tait cette chre lady Jansen qui m'envoie
+les pires romans franais qu'elle peut
+trouver, je ne sais plus ce que je pourrais
+faire de mes journes. Les mdecins ne servent
+gure qu' tirer des honoraires de leurs
+clients. Ils ne peuvent mme pas gurir ma
+maladie d'estomac.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je vous ai apport un remde pour elle,
+lady Clem, fit gravement lord Arthur. C'est
+une chose merveilleuse invente par un
+Amricain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que j'aime les inventions
+amricaines. Je suis mme certaine de ne pas
+les aimer. J'ai lu dernirement quelques romans
+amricains et c'taient de vraies insanits.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanit,
+lady Clem. Je vous assure que c'est un remde
+radical. Il faut me promettre d'en essayer.</p>
+
+<p>Et lord Arthur tira de sa poche la petite
+bonbonnire et la tendit lady Clementina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette bonbonnire est dlicieuse,
+Arthur. C'est un vrai cadeau. Voil qui est
+vraiment gentil de votre part... Et voici le
+remde merveilleux... Cela a tout l'air d'un
+bonbon. Je vais le prendre immdiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel, lady Clem! se rcria lord
+Arthur s'emparant de sa main, il ne faut rien
+faire de semblable. C'est de la mdecine homopathique.
+Si vous la prenez sans avoir
+mal l'estomac, cela ne vous fera aucun
+bien. Attendez d'avoir une crise et alors
+ayez-y recours. Vous serez surprise du rsultat.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais aim de prendre cela tout de
+suite, dit lady Clementina en regardant
+la lumire la petite capsule transparente avec
+sa bulle flottante d'aconitine liquide. Je suis
+sre que c'est dlicieux. Je vous l'avoue,
+tout en dtestant les docteurs, j'adore les
+mdecines. Cependant, je la garderai jusqu'
+ma prochaine crise.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand surviendra cette crise? demanda
+lord Arthur avec empressement, sera-ce
+bientt?</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant une semaine, j'espre. J'ai
+pass hier une fort mauvaise journe, mais
+on ne sait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes sre alors d'avoir une crise
+avant la fin du mois, lady Clem?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains. Mais comme vous me montrez
+de la sympathie aujourd'hui, Arthur!
+Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous
+fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut
+vous sauver. Je dne avec des gens ternes, des
+gens qui n'ont pas des conversations folichonnes
+et je sens que si je ne fais pas une
+sieste tout l'heure, je ne serais jamais capable
+de me tenir veille pendant le dner.
+Adieu, Arthur. Dites Sybil mon affection
+et grand merci vous pour votre remde
+amricain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oublierez pas de le prendre, lady
+Clem, n'est-ce pas? dit lord Arthur en se
+dressant de sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sr, je n'oublierai pas, petit nigaud.
+Je trouve que c'est fort gentil vous de songer
+ moi. Je vous crirai et je vous dirai
+s'il me faut d'autres globules.</p>
+
+<p>Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina,
+plein d'entrain, et avec un sentiment
+de grand rconfort.</p>
+
+<p>Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton.
+Il lui dit qu'il se trouvait soudainement
+dans une position horriblement difficile o
+ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient
+de reculer. Il lui dit qu'il fallait reculer le
+mariage, car jusqu' ce qu'il ft sorti de ses
+embarras, il n'avait pas sa libert.</p>
+
+<p>Il la supplia d'avoir confiance en lui et de
+ne pas douter de l'avenir. Tout irait bien,
+mais la patience tait ncessaire.</p>
+
+<p>La scne avait lieu dans la serre de la maison
+de M. Merton Park Lane o lord Arthur
+avait dn comme d'habitude.</p>
+
+<p>Sybil n'avait jamais paru plus heureuse,
+et, un moment, lord Arthur avait t tent
+de se conduire comme un lche, d'crire
+lady Clmentina au sujet du globule et de
+laisser le mariage s'accomplir, comme s'il
+n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.</p>
+
+<p>Cependant, son bon naturel s'affirma bien
+vite, et, mme quand Sybil se renversa en
+pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.</p>
+
+<p>La beaut, qui faisait vibrer ses nerfs, avait
+aussi touch sa conscience. Il sentit que faire
+naufrager une si belle vie pour quelques mois
+de plaisir serait vraiment une vilaine chose.</p>
+
+<p>Il demeura avec Sybil jusque vers minuit,
+la rconfortant et en tant son tour rconfort
+et, le lendemain de bonne heure, il partit
+pour Venise aprs avoir crit M. Merton
+une lettre virile et ferme au sujet de l'ajournement
+ncessaire du mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>A Venise, il rencontra son frre lord Surbiton
+qui venait d'arriver de Corfou dans son
+yacht.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens passrent ensemble
+une charmante quinzaine.</p>
+
+<p>Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient
+a et l par les canaux verts dans leur
+longue gondole noire. L'aprs-midi, ils recevaient
+d'habitude des visites sur le yacht et,
+le soir, ils dnaient chez Florian et fumaient
+d'innombrables cigarettes sur la Piazza.</p>
+
+<p>Pourtant d'une faon ou de l'autre, lord
+Arthur n'tait pas heureux.</p>
+
+<p>Chaque jour, il tudiait dans le <i>Times</i>
+la colonne des dcs, s'attendant y
+voir la nouvelle de la mort de lady Clementina,
+mais tous les jours il avait une dception.</p>
+
+<p>Il se prit craindre que quelque accident
+ne lui ft arriv et regretta maintes fois, de
+l'avoir empche de prendre l'aconitine quand
+elle avait t si dsireuse d'en exprimenter
+les effets.</p>
+
+<p>Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour,
+de confiance et de tendresse, taient
+souvent d'un ton trs triste et, parfois, il pensait
+qu'il tait spar d'elle jamais.</p>
+
+<p>Aprs une quinzaine de jours, lord Surbiton
+fut las de Venise et se rsolut de courir le
+long de la cte jusqu' Ravenne parce qu'il
+avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses
+dans le Pinetum.</p>
+
+<p>Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de
+l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup,
+lui persuada enfin que, s'il continuait
+ rsider l'htel Danielli, il mourrait d'ennui;
+et, le quinzime jour au matin, ils mirent
+ la voile par un fort vent du nord-est et
+une mer un peu agite.</p>
+
+<p>La traverse fut agrable.</p>
+
+<p>La vie l'air libre ramena les fraches couleurs
+sur les joues de lord Arthur, mais aprs
+le vingt-deuxime jour il fut ressaisi de ses
+proccupations au sujet de lady Clementina
+et en dpit des remontrances de Surbiton, il
+prit le train pour Venise.</p>
+
+<p>Quand il dbarqua de sa gondole sur les
+degrs de l'htel, le propritaire vint au devant
+de lui avec un amoncellement de tlgrammes.</p>
+
+<p>Lord Arthur les lui arracha dans les mains
+et les ouvrit en les dcachetant d'un geste
+brusque.</p>
+
+<p>Tout avait russi.</p>
+
+<p>Lady Clementina tait morte subitement
+dans la nuit cinq jours avant.</p>
+
+<p>La premire pense de lord Arthur fut pour
+Sybil et il lui envoya un tlgramme pour
+lui annoncer son retour immdiat pour Londres.</p>
+
+<p>Ensuite, il ordonna son valet de chambre
+de prparer ses bagages pour le rapide du
+soir, quintupla le paiement de ses gondoliers
+et monta l'escalier de sa chambre d'un pas
+lger et d'un coeur raffermi.</p>
+
+<p>Trois lettres l'y attendaient.</p>
+
+<p>L'une tait de Sybil, pleine de sympathie et
+de condolances; les autres de la mre d'Arthur
+et de l'avou de lady Clementina.</p>
+
+<p>La vieille dame, parat-il, avait dn avec
+la duchesse, le soir qui avait prcd sa mort.
+Elle avait charm tout le monde par son humour
+et son <i>esprit</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, mais elle s'tait retire
+d'un peu bonne heure, en se plaignant de
+souffrir de l'estomac.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Au matin, on l'avait trouve morte dans son
+lit, sans qu'elle part avoir aucunement souffert.</p>
+
+<p>Sir Mathew Reid avait t appel alors,
+mais il n'y avait plus rien faire et, dans les
+dlais lgaux on l'avait enterre Beauchamp
+Chalcote.</p>
+
+<p>Peu de jours avant sa mort, elle avait fait
+son testament. Elle laissait lord Arthur sa
+petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
+ses effets personnels, sa galerie de peintures
+ l'exception de sa collection de miniatures
+qu'elle donnait sa soeur, lady Margaret
+Rufford, et son bracelet d'amthystes qu'elle
+lguait Sybil Merton.</p>
+
+<p>L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur;
+mais M. Mansfield, l'avou, tait trs dsireux
+que lord Arthur revnt, le plus tt qu'il
+lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup
+de dettes payer et que lady Clementina
+n'avait jamais tenu ses comptes en rgle.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut trs touch du bon souvenir
+de lady Clementina et pensa que M. Podgers
+avait vraiment assum une lourde responsabilit
+dans cette affaire.</p>
+
+<p>Son amour pour Sybil, cependant, dominait
+tout autre motion et la conscience, qu'il avait
+fait son devoir, lui donnait paix et rconfort.</p>
+
+<p>En arrivant Charing Cross, il se sentit
+tout fait heureux.</p>
+
+<p>Les Merton le reurent trs affectueusement,
+Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait
+pas qu'aucun obstacle s'interpost entre eux,
+et le mariage fut fix au 7 juin.</p>
+
+<p>La vie lui paraissait encore une fois belle
+et brillante et toute son ancienne joie renaissait
+pour lui.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, il inventoriait sa maison
+de Curzon street avec l'avou de lady
+Clementina et Sybil, brlant des paquets de
+lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres
+vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain
+un petit cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;-Qu'avez-vous trouv, Sybil? dit lord
+Arthur levant la tte de son travail et souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jolie petite <i>bonbonnire</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'argent.
+Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous?
+Les amthystes ne me siront pas, je le crois,
+jusqu' ce que j'aie quatre-vingts ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>C'tait la boite qui avait contenu l'aconitine.</p>
+
+<p>Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite
+monta ses joues.</p>
+
+<p>Il avait presque oubli ce qu'il avait fait et
+ce lui sembla une curieuse concidence que
+Sybil, pour l'amour de qui il avait travers
+toutes ces angoisses, ft la premire les lui
+rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, Sibyl, ceci est vous.
+C'est moi-mme qui l'ai donn la pauvre
+lady Clem.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le
+<i>bonbon</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>? Je ne savais pas que lady Clementina
+aimt les douceurs: je la croyais beaucoup
+trop intellectuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur devint terriblement ple et
+une horrible ide lui traversa l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>bonbon</i>, Sybil! Que voulez-vous dire?
+demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un l-dedans, un seul. Il parat
+vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie
+de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme
+vous plissez!</p>
+
+<p>Lord Arthur bondit travers le salon et
+saisit la bonbonnire.</p>
+
+<p>La pilule couleur d'ambre y tait avec son
+globule de poison.</p>
+
+<p>Malgr tout, lady Clementina tait morte de
+sa mort naturelle.</p>
+
+<p>La secousse de cette dcouverte fut presque
+au-dessus des forces de lord Arthur.</p>
+
+<p>Il jeta la pilule dans le feu et s'croula sur
+le canap avec un cri de dsespoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Merton fut trs navr du second ajournement
+du mariage et lady Julia, qui avait
+dj command sa robe de noce, fit tout ce
+qu'elle put pour amener Sybil une rupture.</p>
+
+<p>Si tendrement cependant que Sybil aimt
+sa mre, elle avait fait don de toute sa vie en
+accordant sa main lord Arthur et rien de ce
+que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler
+dans sa foi.</p>
+
+<p>Quant lord Arthur, il lui fallut bien des
+jours pour se remettre de sa cruelle dception
+et, quelque temps, ses nerfs furent compltement
+dtraqus.</p>
+
+<p>Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit
+bientt et son esprit sain et pratique ne lui
+permit pas d'hsiter longtemps sur la conduite
+ tenir.</p>
+
+<p>Puisque le poison avait fait une faillite si
+complte, la chose qu'il convenait d'employer
+tait la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.</p>
+
+<p>En consquence, il examina nouveau la
+liste de ses amis et de ses parents et, aprs de
+srieuses rflexions, il rsolut de faire sauter
+son oncle, le doyen de Chichester.</p>
+
+<p>Le doyen, qui tait un homme de beaucoup
+de culture et de savoir, raffolait des horloges.
+Il avait une merveilleuse collection d'appareils
+ mesurer le temps qui s'tendait depuis le XVe
+sicle jusqu' nos jours. Il parut lord Arthur
+que ce dada du bon doyen lui fournissait une
+excellente occasion de mener bien ses plans.</p>
+
+<p>Mais se procurer une machine explosive
+tait naturellement un tout autre problme.</p>
+
+<p>Le <i>London Directory</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> ne lui donnait aucun
+renseignement ce sujet et il pensa qu'il
+lui serait de peu d'utilit d'aller aux informations
+ Scotland Yard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. L on n'est jamais
+inform des faits et gestes du parti de la dynamite
+qu'aprs qu'une explosion a eu lieu et encore
+n'en sait-on jamais bien long l-dessus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'quivalent de notre Bottin pour le commerce
+anglais. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> La prfecture de police. (<i>Note du traducteur</i>.)</blockquote>
+
+<p>Soudain il pensa son ami Rouvaloff, jeune
+Russe de tendances trs rvolutionnaires, qu'il
+avait rencontr, l'hiver prcdent, chez lady
+Windermere.</p>
+
+<p>Le comte Rouvaloff passait pour crire une
+vie de Pierre le Grand. Il tait venu en Angleterre
+sous prtexte d'y tudier les documents
+relatifs au sjour du Tzar dans ce pays
+en qualit de charpentier de marine; mais
+gnralement on le souponnait d'tre un
+agent nihiliste et il n'y avait nul doute que
+l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon
+oeil sa prsence Londres.</p>
+
+<p>Lord Arthur pensa que c'tait l tout fait
+l'homme qui convenait ses desseins, et un
+matin, il poussa jusqu' son logement
+Bloomsbury pour lui demander son avis et
+son concours.</p>
+
+<p>&mdash;Voil donc que vous songez, vous occuper
+srieusement de politique, dit le comte
+Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut expos
+l'objet de sa dmarche.</p>
+
+<p>Mais lord Arthur qui hassait les fanfaronnades,
+de quelque genre que ce ft, se crut
+oblig de lui expliquer que les questions sociales
+n'avaient pas le moindre intrt pour lui
+et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une
+affaire purement familiale et qui ne concernait
+que lui-mme.</p>
+
+<p>Le comte Rouvaloff le considra quelques
+instants avec surprise.</p>
+
+<p>Puis, voyant qu'il tait tout fait srieux,
+il crivit une adresse sur un morceau de papier,
+signa de ses initiales et le tendit lord
+Arthur travers la table.</p>
+
+<p>&mdash;Scotland Yard donnerait gros pour connatre
+cette adresse, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en
+clatant de rire.</p>
+
+<p>Et, aprs avoir chaleureusement secou la
+main du jeune Russe, il se prcipita en bas
+de l'escalier, regarda le papier et dit son cocher
+de le conduire Soho square.</p>
+
+<p>L il le congdia et suivit Greek street jusqu'
+ce qu'il arriva une place que l'on appelle
+Bayle's court. Il passa sous le viaduc et
+se trouva dans un curieux <i>cul-de-sac</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui paraissait
+occup par une buanderie franaise.
+D'une maison l'autre, tout un rseau de cordes
+s'allongeait charg de linge et, dans l'air
+du matin, il y avait une ondulation de toiles
+Blanches.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Lord Arthur alla droit au bout de ce schoir
+et frappa une petite maison verte.</p>
+
+<p>Aprs quelque attente, durant laquelle toutes
+les fentres de la cour se peuplrent de ttes
+qui paraissaient et disparaissaient, la porte
+fut ouverte par un tranger, d'allure assez
+rude, qui lui demanda en trs mauvais anglais
+ce qu'il dsirait.</p>
+
+<p>Lord Arthur lui tendit le papier que lui
+avait donn le comte Rouvaloff.</p>
+
+<p>Sitt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea
+lord Arthur pntrer dans une trs
+petite salle au rez-de-chausse, en faade.</p>
+
+<p>Peu d'instants aprs, Herr Winckelkopf,
+comme on l'appelait en Angleterre, fit en hte
+son entre dans la salle, une serviette souille
+de taches de vin son cou et une fourchette
+ la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en
+s'inclinant, m'a donn une introduction prs
+de vous et je suis trs dsireux d'avoir avec
+vous un court entretien pour une question
+d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith
+et j'ai besoin que vous me fournissiez une
+horloge explosive.</p>
+
+<p>&mdash;Enchant de vous recevoir, lord Arthur,
+rpliqua le malicieux petit Allemand en clatant
+de rire. Ne me regardez donc pas d'un
+air si alarm. C'est mon devoir de connatre
+tout le monde et je me souviens de vous
+avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espre
+que sa Grce est bien portante. Voulez-vous
+venir vous asseoir ct de moi, tandis
+que je finis de djeuner? J'ai un excellent
+<i>pt</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> et mes amis sont assez bons pour dire
+que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun
+de ceux qu'on peut boire l'Ambassade d'Allemagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> En franais dans le texte.</blockquote>
+
+<p>Et, avant que lord Arthur ft revenu de sa
+surprise d'avoir t reconnu, il se trouvait assis
+dans l'arrire-salle, buvait petits traits
+le plus dlicieux Marcobrnner dans une coupe
+jaune ple marque aux monogrammes impriaux
+et bavardait de la faon la plus amicale
+qu'il ft possible avec le fameux conspirateur.</p>
+
+<p>&mdash;Des horloges exploseur, dit Herr Winckelkopf,
+ne sont pas de trs bons articles
+pour l'exportation l'tranger, mme lorsque
+l'on russit les faire passer la douane.
+Le service des trains est si irrgulier que,
+d'ordinaire, elles explosent avant d'tre arrives
+ destination. Si, cependant, vous avez
+besoin de quelqu'un de ces engins pour un
+usage intrieur, je puis vous fournir un excellent
+article et vous garantir que vous serez
+satisfait du rsultat. Puis-je vous demander
+ quel usage vous le destinez. Si c'est pour
+la police ou pour quelqu'un qui touche en
+quoi que ce soit Scotland Yard, j'en suis
+dsol, mais je ne puis rien faire pour vous.
+Les dtectives anglais sont vraiment nos
+meilleurs amis. J'ai toujours constat qu'en
+tenant compte de leur stupidit nous pouvons
+faire absolument tout ce que nous voulons;
+je ne voudrais toucher un cheveu de la
+tte d'aucun d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, repartit lord Arthur, que
+cela n'a rien faire avec la police. En ralit,
+le mouvement d'horlogerie est destin au
+doyen de Chichester.</p>
+
+<p>&mdash;Eh la! Eh la! Je n'avais nulle ide que
+vous soyez si prononc en matire de religion,
+lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui
+ne s'chauffent gure l-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous me prisez trop, Herr
+Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant.
+Le fait est que je suis absolument ignorant
+en thologie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est une affaire tout fait personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout fait.</p>
+
+<p>Herr Winckelkopf haussa les paules et
+quitta la salle.</p>
+
+<p>Quatre minutes aprs, il reparut avec un
+gteau rond de dynamite de la dimension
+d'un penny et une jolie petite horloge franaise
+surmonte d'une figurine de la Libert
+pitinant l'hydre du Despotisme.</p>
+
+<p>Le visage de lord Arthur s'claira cette
+vue.</p>
+
+<p>&mdash;Voil tout fait ce qu'il me faut. Maintenant
+apprenez-moi comment elle explose?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ceci est mon secret, rpondit Herr
+Winckelkopf, contemplant son invention
+avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement
+quand vous dsirez qu'elle explose et
+je rglerai le mcanisme pour l'heure indique.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous
+pouvez me l'expdier tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible. J'ai un tas de travaux,
+une besogne trs importante pour certains
+amis de Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il sera encore temps si elle est remise
+demain soir ou jeudi matin. Quant au
+moment de l'explosion, fixons-la vendredi
+ midi. A celle heure-l, le doyen est toujours
+ la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi midi, rpta Herr Winckelkopf.</p>
+
+<p>Et il prit une note ce sujet sur un grand
+registre ouvert sur un bureau prs de la chemine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit lord Arthur, se levant
+de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien
+je vous suis redevable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une si petite affaire, lord Arthur,
+que je vais vous compter cela au plus juste.
+La dynamite cote sept shellings six pences,
+le mouvement d'horlogerie trois livres dix
+shellings et le port environ cinq shellings.
+Je suis trop heureux d'obliger un ami du
+comte Rouvaloff.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre drangement, Herr Winckelkopf?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour
+moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis
+entirement pour mon art.</p>
+
+<p>Lord Arthur dposa quatre livres deux
+shellings six pences sur la table, remercia le
+petit Allemand de son amabilit et, dclinant
+de son mieux une invitation rencontrer
+quelques anarchistes un th la fourchette
+le samedi suivant, il quitta la maison de
+Herr Winckelkopf et se rendit au Park.</p>
+
+<p>Pendant les deux jours qui suivirent, lord
+Arthur fut dans un tat de trs grande agitation
+nerveuse. Le vendredi midi, il se rendit
+au Buckingham, club pour y attendre les
+nouvelles.</p>
+
+<p>Toute l'aprs-midi, le stupide laquais de
+service la porte monta des tlgrammes de
+tous les coins du pays, donnant le rsultat
+des courses de chevaux, des jugements dans
+des affaires de divorce, l'tat de la temprature
+et d'autres informations semblables,
+tandis que le ruban dvidait les dtails les
+plus fastidieux sur la sance de nuit de la
+chambre des communes et une petite panique
+au Stock Exchange<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> La Bourse de Londres.</blockquote>
+
+<p>A quatre heures, arrivrent les journaux
+du soir et lord Arthur disparut dans le salon
+de lecture avec la <i>Pall Mall Gazette</i>, la <i>James's
+Gazette</i>, le <i>Globe</i> et l'<i>Echo</i>, la grande indignation
+du colonel Goodchild, qui dsirait lire le
+compte rendu d'un discours prononc par
+lui, le matin, l'htel du lord-maire, au sujet
+des missions sud-africaines et de la convenance
+d'avoir, dans chaque province, des
+vques ngres.</p>
+
+<p>Or le colonel, pour une raison ou une autre,
+avait un prjug trs vif contre les <i>Evenings
+News</i>.</p>
+
+<p>Aucun des journaux, cependant, ne contenait
+la moindre allusion Chichester et lord
+Arthur comprit que l'attentat avait chou.</p>
+
+<p>Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques
+minutes, il demeura tout fait abattu.</p>
+
+<p>Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain,
+se rpandit en excuses laborieuses et
+offrit de lui fournir une autre horloge ses
+propres frais ou une caisse de bombes de
+nitro-glycrine au prix cotant.</p>
+
+<p>Mais lord Arthur avait perdu toute confiance
+dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut
+que toutes choses sont si sophistiques
+aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir mme de
+la dynamite non frelate.</p>
+
+<p>Cependant, le petit Allemand, tout en admettant
+que le mouvement horlogerie pouvait
+tre dfectueux sur quelques points, n'tait
+pas sans espoir que l'horloge pt encore
+se dclancher. Il citait l'appui de sa thse le
+cas d'un baromtre qu'il avait envoy, une
+fois, au gouverneur militaire d'Odessa, rgl
+pour exploser le dixime jour. Ce baromtre
+n'avait rien produit au bout de trois ans. Il
+tait galement tout fait exact que, lorsqu'il
+explosa, il ne russit qu' rduire en bouillie
+une servante, car le gouverneur avait quitt
+la ville six semaines avant, mais du moins
+cela prouvait que la dynamite, en tant que
+force destructive, sous le commandement d'un
+mouvement d'horlogerie, tait un agent puissant,
+bien qu'un peu inexact.</p>
+
+<p>Lord Arthur fut un peu consol par cette
+rflexion, mais mme ce point de vue, il tait
+destin prouver une nouvelle dception.
+Deux jours plus tard, comme il montait
+l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir
+et lui montra une lettre qu'elle venait
+de recevoir du doyenn.</p>
+
+<p>&mdash;Jane m'crit des lettres charmantes,
+lui dit-elle, vous devriez lire la dernire: elle
+est aussi intressante que les romans que
+nous envoie Mudie.</p>
+
+<p>Lord Arthur lui prit vivement la lettre des
+mains.</p>
+
+<p>Elle tait ainsi conue:</p><br>
+
+<blockquote><p>
+LE DOYENN, CHICHESTER</p>
+
+<p>27 Mai.</p>
+
+<p>Ma bien chre tante,</p>
+
+<p>Je vous remercie beaucoup de la flanelle
+pour la socit Dorcas et aussi pour le guingamp.</p>
+
+<p>Je suis tout fait d'accord avec vous pour
+estimer absurde leur besoin de porter de jolies
+choses, mais aujourd'hui tout le monde
+est si radical, si irrligieux qu'il est difficile
+de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir
+les gots et l'lgance des hautes classes.
+Vraiment je ne sais o nous allons! Comme
+papa le dit souvent dans ses sermons, nous
+vivons dans un sicle d'incrdulit.</p>
+
+<p>Nous avons eu une bonne histoire au sujet
+d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu
+a envoye papa jeudi dernier. Elle
+est arrive de Londres, port pay, dans une
+caisse de bois et papa pense qu'elle lui a t
+expdie par quelque lecteur de son remarquable
+sermon <i>La Licence est-elle la Libert?</i>,
+car la pendule est surmonte d'une
+figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
+phrygien sur la tte.</p>
+
+<p>Moi, je ne trouve pas cela trs convenable,
+mais papa dit que c'est historique. Je suppose
+donc qu'il n'y a rien redire.</p>
+
+<p>Parker a dpaquet l'objet et papa l'a plac
+sur la chemine de la bibliothque.</p>
+
+<p>Nous tions tous assis dans cette pice
+vendredi matin, quand, au moment mme o
+la pendule sonnait midi, nous entendmes
+comme un bruit d'ailes; une petite bouffe de
+fume sortit du pidestal de la figure et la
+desse de la Libert tomba et se cassa le nez
+sur le garde-feu.</p>
+
+<p>Maria tait tout en moi, mais c'tait
+vraiment une aventure si ridicule que James
+et moi nous avons fait une bonne partie de
+rire. Papa mme faisait chorus.</p>
+
+<p>Quand nous avons examin l'horloge,
+nous avons vu que c'tait une espce de rveille-matin
+et qu'en plaant l'arrt sur une
+heure dtermine et en mettant de la poudre
+et une capsule de fulminate sous un petit
+marteau, l'clatement se produisait quand on
+le voulait.</p>
+
+<p>Papa a dit que c'tait une pendule trop
+bruyante pour demeurer dans la bibliothque.</p>
+
+<p>Reggie l'a donc emporte l'cole et l
+elle continue produire de petites explosions
+tout le long de la journe.</p>
+
+<p>Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau
+de noces de ce genre? Je suppose que
+cela doit tre tout fait la mode Londres.</p>
+
+<p>Papa dit que ces horloges sont propres
+faire du bien, car elles montrent que la libert
+n'est pas durable et que son rgne doit finir
+par une chute. Papa dit que la libert a t
+invente au temps de la Rvolution franaise.
+Cela semble pouvantable.</p>
+
+<p>Je vais aller tout l'heure chez les Dorcas
+et je leur lirai votre lettre si instructive.
+Combien est vraie, ma tante, votre ide qu'avec
+leur rang dans la vie ils voudraient porter
+ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que
+leur souci du costume est absurde quand ils
+ont tant d'autres graves soucis dans ce monde
+et dans l'autre.</p>
+
+<p>Je suis bien heureuse que votre popeline
+ fleurs aille si bien et que votre dentelle
+ne soit pas dchire. Mercredi, je porterai
+chez l'vque le satin jaune dont vous m'avez
+si gracieusement fait don et je crois qu'il
+fera le meilleur effet.</p>
+
+<p>Avez-vous des noeuds ou non? Jennings
+dit que maintenant tout le monde porte des
+noeuds et que les chemisettes se font jabot.</p>
+
+<p>Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle
+explosion. Papa a ordonn de transporter
+l'horloge l'curie. Je ne crois pas que
+papa l'apprcie autant qu'au premier moment,
+bien qu'il soit trs flatt d'avoir reu un prsent
+si gentil et si ingnieux. Cela prouve
+qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.</p>
+
+<p>Papa vous envoie ses amitis, James, Reggie
+et Maria s'unissent lui, esprant que la
+goutte de l'oncle Ccil va mieux.</p>
+
+<p>Croyez-moi, ma chre tante, votre nice
+affectionne.</p>
+
+<p>JANE PERCY.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Rpondez-moi au sujet des noeuds.
+Jennings soutient avec insistance qu'ils sont
+ la mode.</p>
+</blockquote><br>
+
+<p>Lord Arthur regarda la lettre d'un air si
+srieux et si malheureux que la duchesse
+clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Arthur, lui dclara t-elle, je
+ne vous montrerai plus une lettre de jeune
+fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me
+semble une invention vraiment curieuse et
+j'aimerais d'en avoir une semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas grande confiance dans ces
+horloges, dit lord Arthur avec son sourire
+triste.</p>
+
+<p>Et, aprs avoir embrass sa mre, il quitta
+la pice.</p>
+
+<p>En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta
+sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de
+larmes.</p>
+
+<p>Il avait fait de son mieux pour commettre
+le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives
+avaient chou, et cela, sans qu'il y
+et de sa faute. Il avait essay de faire son
+devoir, mais il semblait que la destine le
+trahissait.</p>
+
+<p>Il tait accabl par le sentiment de la strilit
+des bonnes intentions, de l'inutilit
+des efforts pour une belle action.</p>
+
+<p>Peut-tre et-il mieux valu rompre le mariage.
+Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais
+la souffrance ne ruine pas un caractre aussi
+noble que le sien.</p>
+
+<p>Quant lui qu'importait! Il y a toujours
+quelque guerre o un homme peut se faire
+tuer, quelque cause laquelle un homme
+peut donner sa vie et si la vie n'avait pas
+de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.</p>
+
+<p>Que la destine ourdisse son sort sa guise!
+Il ne ferait rien pour la conjurer.</p>
+
+<p>A sept heures et demie passes, il s'habilla
+et se rendit au club.</p>
+
+<p>Surbiton y tait, avec une socit de jeunes
+gens, et lord Arthur fut oblig de dner avec
+eux. Leur conversation banale, leurs lazzis
+oiseux ne l'intressaient pas et, sitt que le
+caf fut servi, il les quitta, inventant le prtexte
+d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.</p>
+
+<p>Comme il sortait du club, le laquais de
+service la porte lui remit une lettre.</p>
+
+<p>Elle tait d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait
+ venir, le lendemain soir, voir un parapluie
+explosif qui clatait aussitt qu'on l'ouvrait.
+C'tait le dernier mot des inventeurs.
+Le parapluie venait d'arriver de Genve.</p>
+
+<p>Lord Arthur dchira la lettre en menus
+fragments. Il tait dtermin ne plus avoir
+recours de nouvelles tentatives.</p>
+
+<p>Puis, il s'en alla errer le long des quais de
+la Tamise et, pendant des heures, il demeura
+assis prs du fleuve.</p>
+
+<p>La lune se montra travers un voile de
+nuages fauves, comme un oeil de lion derrire
+une crinire et d'innombrables toiles pailletrent
+l'abme des cieux, comme la poussire
+d'or qu'on a seme sur un dme pourpre.</p>
+
+<p>A certains moments, un bateau se balanait
+sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa
+route drivant au gr du courant.</p>
+
+<p>Les signaux du chemin de fer, de verts,
+devenaient rouges, mesure que les trains
+traversaient le pont avec des sifflements aigus.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, minuit tomba avec un
+bruit lourd de la petite tour de Westminster,
+et, chaque coup de la cloche sonore, la nuit
+sembla trembler.</p>
+
+<p>Puis, les lumires du chemin de fer s'teignirent.
+Une lampe solitaire continua seule
+ briller comme un grand rubis sur un mat
+gigantesque et la rumeur de la cit s'teignit.</p>
+
+<p>A deux heures, lord Arthur se leva et flna
+du ct de Blackfriars.</p>
+
+<p>Que tout lui paraissait irrel, semblable
+un rve trange!</p>
+
+<p>De l'autre ct de la rivire, les maisons
+semblaient immerger des tnbres. On et
+dit que l'argent et l'ombre avaient model le
+monde nouveau.</p>
+
+<p>L'norme dme de Saint-Paul s'esquissait
+comme une bulle travers l'atmosphre noirtre.</p>
+
+<p>Comme il approchait de l'Aiguille de Cloptre,
+lord Arthur vit un homme pench sur
+le parapet et quand il s'approcha, la lumire
+du rverbre tombant en plein sur son visage,
+il le reconnut.</p>
+
+<p>C'tait M. Podgers.</p>
+
+<p>Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque,
+les lunettes d'or, le faible sourire maladif,
+la bouche sensuelle du chiromancien.</p>
+
+<p>Lord Arthur s'arrta.</p>
+
+<p>Une ide l'illumina soudain, comme un
+clair.</p>
+
+<p>Il se glissa doucement vers M. Podgers.</p>
+
+<p>En une seconde il le saisit par les jambes
+et le jeta dans la Tamise.</p>
+
+<p>Un grossier juron, un clapotis d'claboussures,
+et ce fut tout.</p>
+
+<p>Lord Arthur regarda avec anxit la surface
+du fleuve, mais il ne put rien voir du
+chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait
+dans un tourbillon d'eau argente
+par le clair de lune. Au bout de quelques
+minutes, le chapeau coula son tour et plus
+aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.</p>
+
+<p>Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait
+une grosse silhouette dforme qui s'lanait
+sur l'escalier prs du pont, et un affreux
+sentiment d'chec s'empara de lui, mais
+bientt cette image s'accentua en reflet et
+quand la lune brilla de nouveau, aprs s'tre
+dgage des nuages, elle disparut la fin.</p>
+
+<p>Alors il lui sembla qu'il avait ralis les
+dcrets du destin. Il poussa un profond soupir
+de soulagement et le nom de Sybil monta
+ ses lvres.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous laiss tomber quelque chose
+dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix
+derrire lui.</p>
+
+<p>Il se retourna brusquement et vit un <i>policeman</i>
+avec une lanterne oeil de boeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qui vaille, sergent, rpondit-il en
+souriant.</p>
+
+<p>Et, hlant un fiacre qui passait, il sauta
+dedans et ordonna au cocher de le conduire
+ Belgrave square.</p>
+
+<p>Les quelques jours qui suivirent, il fut
+alternativement joyeux et inquiet.</p>
+
+<p>Il y avait des moments o il s'attendait
+presque voir M. Podgers entrer dans sa
+chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait
+que la fortune ne pouvait tre aussi injuste
+ son gard.</p>
+
+<p>Deux fois, il se rendit l'adresse du chiromancien
+ West-Moon street, mais il ne
+put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.</p>
+
+<p>Il languissait d'avoir une certitude et il la
+redoutait.</p>
+
+<p>A la fin, elle vint.</p>
+
+<p>Il tait assis dans le fumoir du club. Il
+prenait du th, en coutant avec un peu
+d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de
+la dernire oprette de la Gat, quand le
+valet de pied apporta les journaux du soir.</p>
+
+<p>Il prit la <i>Gazette de Saint-James</i> et il en
+feuilletait les pages d'un air distrait quand
+ce titre singulier frappa ses yeux.</p>
+
+<p>SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN</p>
+
+<p>Il devint ple d'motion et se mit lire.</p>
+
+<p>L'entrefilet tait ainsi conu.</p>
+
+<blockquote><p>
+Hier matin, 7 heures, le corps de
+M. Septimus R. Podgers, le clbre chiromancien,
+a t rejet sur le rivage Greenwich
+en face du Ship Hotel.</p>
+
+<p>Le malheureux gentleman avait disparu
+depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie
+prouvaient de grandes inquitudes
+ son gard.</p>
+
+<p>On suppose qu'il s'est suicid sous l'influence
+d'un drangement momentan de ses
+facults mentales caus par le surmenage et
+le jury du coroner a rendu, cet effet, un
+verdict conforme cet aprs-midi.</p>
+
+<p>M. Podgers venait de terminer un trait
+complet relatif la main humaine. Cet ouvrage
+sera prochainement publi et soulvera,
+sans nul doute, beaucoup de curiosit.</p>
+
+<p>Le dfunt avait 65 ans et ne parat pas
+laisser de famille.
+</p></blockquote>
+
+<p>Lord Arthur s'lana hors du club, le journal
+ la main, au grand ahurissement du
+laquais charg de la conciergerie qui essaya
+vainement de l'arrter.</p>
+
+<p>Il courut droit Park Lane.</p>
+
+<p>Sybil, qui tait sa fentre, le vit arriver
+et quelque chose lui dit qu'il apportait de
+bonnes nouvelles. Elle courut sa rencontre
+et, quand elle regarda son visage, elle comprit
+que tout allait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre Sybil, s'cria lord Arthur,
+marions-nous demain!</p>
+
+<p>&mdash;Jeune fou, et le gteau nuptial qui n'est
+mme pas command! rpliqua Sybil en
+riant au milieu de ses larmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Quand le mariage eut lieu, environ trois
+semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi
+d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.</p>
+
+<p>Le service fut lu d'une faon trs mouvante
+par le doyen de Chichester et tout le
+monde tait d'accord pour reconnatre qu'on
+n'avait jamais vu de plus beau couple que le
+mari et la marie.</p>
+
+<p>Ils taient plus que beaux, car ils, taient
+heureux.</p>
+
+<p>Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait
+souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle,
+de son ct, lui donnait les meilleures choses
+qu'une femme peut donner un homme, le
+respect, la tendresse et l'amour.</p>
+
+<p>Pour eux, la ralit ne tua pas le roman.</p>
+
+<p>Ils conservrent toujours la jeunesse des
+sentiments.</p>
+
+<p>Quelques annes plus tard, quand deux
+beaux enfants leur furent ns, lady Windermere
+vint leur rendre une visite Alton
+Priory,&mdash;un vieux domaine aim qui avait
+t le cadeau de noces du Duc son fils,&mdash;et
+une aprs-midi qu'elle tait assise, prs de
+lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin,
+regardant le garonnet et la fillette qui jouaient
+ se promener par le parterre de roses comme
+des rayons de soleil incertains, elle prit soudain
+les mains de son htesse dans les siennes
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;tes-vous heureuse, Sybil?</p>
+
+<p>&mdash;Chre lady Windermere, certes oui, je
+suis heureuse! Et vous, ne l'tes-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps de l'tre, Sybil. J'ai
+toujours aim la dernire personne qu'on me
+prsentait, mais d'ordinaire, ds que je connais
+quelqu'un, j'en suis lasse.</p>
+
+<p>&mdash;Vos lions ne vous donnent-ils plus de
+satisfaction, lady Windermere?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chre, les lions ne sont bons
+qu'une saison! Sitt qu'on leur a coup la
+crinire, ils deviennent les cratures les plus
+assommantes du monde. Eu outre, si vous
+tes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent
+trs mal avec vous. Vous souvenez-vous
+de cet horrible M. Podgers? C'tait un affreux
+imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
+pas aperue tout d'abord et mme quand il
+avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui
+en ai donn, mais je ne pouvais supporter
+qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait
+har la chiromancie. Actuellement c'est la
+tlpathie qui me charme. C'est bien plus
+amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie,
+lady Windermere. C'est le seul sujet
+dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure
+que, l-dessus, ses ides sont tout fait
+arrtes!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas dire qu'il y croit,
+Sybil?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-le lui, lady Windermere. Le
+voici.</p>
+
+<p>Lord Arthur arrivait, en effet, travers le
+jardin, un grand bouquet de roses jaunes la
+main et ses deux enfants dansant autour de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Arthur?</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, lady Windermere.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oserez-vous me dire que vous
+croyez la chiromancie.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, fit le jeune homme en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je lui dois tout le bonheur de
+ma vie, murmura-t-il en se renversant dans
+un fauteuil d'osier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher lord Arthur, que voulez-vous
+dire par l?</p>
+
+<p>&mdash;Sybil, rpondit-il en tendant les roses
+sa femme et en la regardant dans ses yeux
+violets.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle stupidit! s'cria lady Windermere.
+De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidit
+Pareille!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>CONTES</h2>
+
+<p><i>A Carlos Blacker</i></p>
+
+
+<p>O. W.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Les <i>Contes</i> qui suivent ont t publis en mai 1888
+par David Nutt dans une dition illustre par Walter
+Crane et Jacomb Hood. Ils ont t rimprims en
+janvier 1889, puis en fvrier 1902, toujours par le
+mme diteur et avec les mmes illustrations.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>L'AMI DVOU</h3>
+
+
+
+<p>Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tte
+hors de son trou. Il avait des yeux ronds trs
+vifs et d'paisses moustaches grises. Sa queue
+semblait un long morceau de gomme lastique
+noire.</p>
+
+<p>Des petits canards nageaient dans le rservoir,
+semblables une troupe de canaris
+jaunes et leur mre, toute blanche avec des
+jambes rouges, s'efforait de leur enseigner
+piquer leur tte dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourrez jamais aller dans la
+bonne socit si vous ne savez pas piquer
+votre tte, leur disait-elle.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, elle leur montrait comment
+il fallait s'y prendre. Mais les petits canards
+ne faisaient nulle attention ses leons. Ils
+taient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel
+avantage il y a vivre dans la <i>socit</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Quels dsobissants enfants! s'cria le
+vieux rat d'eau. Ils mriteraient vraiment
+d'tre noys!</p>
+
+<p>&mdash;Le Ciel m'en prserve! rpliqua la cane.
+Il faut un commencement tout et des parents
+ne sauraient tre trop patients.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'ai aucune ide des sentiments
+que peuvent prouver des parents, dit le rat
+d'eau. Je ne suis pas un pre de famille. En
+fait, je ne me suis jamais mari et je n'ai jamais
+song le faire. Sans doute l'amour est
+une bonne chose sa manire, mais l'amiti
+vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au
+monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une
+amiti dvoue.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est, je vous prie, votre ide
+des devoirs d'un ami dvou? demanda une
+linotte verte perche sur un saule tordu et
+qui avait cout la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est justement ce que je voudrais
+savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrmit
+du rservoir et piqua sa tte pour donner
+ ses enfants le bon exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question niaise! cria le rat d'eau.
+J'entends que mon ami dvou me soit dvou,
+parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferez-vous en retour? dit le petit
+oiseau, s'agitant sur une ramille argente et
+battant de ses petites ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, rpondit le
+rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous conter une histoire
+ce sujet, dit la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire est-elle pour moi? demanda
+le rat d'eau. Si oui, je l'couterai volontiers,
+car j'aime les contes la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est applicable, rpondit la linotte.</p>
+
+<p>Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du
+rservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dvou.</p>
+
+<p>Il y avait une fois, dit la linotte, un honnte
+garon nomm Hans.</p>
+
+<p>&mdash;tait-ce un homme vraiment distingu?
+demanda le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit la linotte. Je ne crois pas
+qu'il ft du tout distingu, sauf par son bon
+coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il
+vivait dans une pauvre maison de campagne
+et tous les jours il travaillait son jardin. Dans
+tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi
+joli que le sien. Il y poussait des oeillets de
+pote, des girofles, des bourses pasteur,
+des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas,
+des roses jaunes, des crocus lilas et or,
+des violiers rouges et blancs. Selon les mois
+y fleurissaient tour de rle glantines et
+cardamines, marjolaines et basilics sauvages,
+primevres et iris d'Allemagne, asphodles et
+oeillets-girofles. Une fleur prenait la place
+d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours
+de jolies choses regarder et d'agrables
+odeurs respirer.</p>
+
+<p>Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais
+le plus dvou de tous tait le grand Hugh le
+meunier. Vraiment le riche meunier tait si
+dvou au petit Hans qu'il ne serait jamais
+all son jardin sans se pencher sur les plates
+bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou
+une poigne de salades succulentes ou sans
+y remplir ses poches de prunes ou de cerises
+selon la saison.</p>
+
+<p>&mdash;De vrais amis possdent tout en commun,
+avait l'habitude de dire le meunier.</p>
+
+<p>Et le petit Hans approuvait de la tte, souriait
+et se sentait tout fier d'avoir un ami qui
+pensait de si nobles choses.</p>
+
+<p>Parfois, cependant, le voisinage trouvait
+trange que le riche meunier ne donnt jamais
+rien en retour au petit Hans, quoiqu'il
+eut cent sacs de farine emmagasins dans
+son moulin, six vaches laitires et un grand
+nombre de btes laine; mais Hans ne troubla
+jamais sa cervelle de semblables ides.
+Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre
+les belles choses que le meunier avait
+coutume de dire sur la solidarit des vrais
+amis.</p>
+
+<p>Donc, le petit Hans travaillait son jardin.
+Le printemps, l't et l'automne, il tait trs
+heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
+n'avait ni fruits ni fleurs porter au march,
+il souffrait beaucoup du froid et de la faim et
+souvent il se couchait sans avoir mang autre
+chose que quelques poires sches et quelques
+mauvaises noix. L'hiver aussi, il tait extrmement
+isol, car le meunier ne venait jamais
+le voir dans cette saison.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas bon que j'aille voir le petit
+Hans tant que dureront les neiges, disait souvent
+le meunier sa femme. Quand les gens
+ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne
+pas les tourmenter de visites. Ce sont l du
+moins mes ides sur l'amiti et je suis certain
+qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps
+et alors j'irai le voir: il pourra me
+donner un grand panier de primevres et cela
+le rendra heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes certes plein de sollicitude pour
+les autres, rpondait sa femme assise dans
+un confortable fauteuil prs d'un beau feu de
+bois de pin. C'est un vrai rgal que de vous
+entendre parler de l'amiti. Je suis sre que
+le cur ne dirait pas d'aussi belles choses que
+vous l-dessus, quoiqu'il habite une maison
+trois tages et qu'il porte un anneau d'or
+son petit doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourrions-nous engager le petit
+Hans venir ici? interrogeait le jeune fils
+du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis,
+je lui donnerai la moiti de ma soupe et je
+lui montrerai mes lapins blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Quel niais vous tes! s'cria le meunier.
+Je ne sais vraiment pas quoi il sert de vous
+envoyer l'cole. Vous semblez n'y rien apprendre.
+Parbleu! si le petit Hans venait ici,
+s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper
+et notre grosse barrique de vin rouge, il
+pourrait devenir envieux. Or l'envie est une
+bien terrible chose et qui gterait les meilleurs
+caractres. Certes je ne souffrirai pas
+que le caractre d'Hans soit gt. Je suis son
+meilleur ami et je veillerai toujours sur lui
+et aurai soin qu'il ne soit expos aucune
+tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait
+me demander de lui donner un peu de
+farine crdit, et cela je ne puis le faire. La
+farine est une chose et l'amiti en est une
+autre, et elles ne doivent pas tre confondues.
+Ma foi! ces mots s'orthographient diffremment
+et signifient des choses toutes diffrentes.
+Chacun sait cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous parlez bien, dit la femme
+du meunier en lui tendant un grand verre de
+bire chaude. Je me sens vraiment tout endormie.
+C'est tout fait comme l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup agissent bien, rpliqua le meunier,
+mais peu savent bien parler, ce qui
+prouve que parler est de beaucoup la chose
+la plus difficile et aussi la plus belle des deux.</p>
+
+<p>Et il regarda svrement par dessus la table
+son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-mme
+qu'il baissa la tte, devint presque
+carlate et se mit pleurer dans son th.</p>
+
+<p>Il tait si jeune que vous l'excuserez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l la fin de l'histoire? demanda le
+rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, rpliqua la linotte. C'est le
+commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous tes tout fait en arrire sur
+votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur,
+aujourd'hui, dbute par la fin, reprend
+au dbut et termine par le milieu. C'est la nouvelle
+mthode. J'ai entendu cela de la bouche
+d'un critique qui se promenait autour du rservoir
+avec un jeune homme. Il traitait la
+question en matre et je suis sr qu'il devait
+avoir raison, car il avait des lunettes bleues
+et la tte chauve; et, quand le jeune homme
+lui faisait quelque observation, il rpondait
+toujours: Peuh! Mais continuez, je vous
+prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier.
+J'ai moi-mme toute sorte de beaux sentiments:
+aussi y a-t-il une grande sympathie
+entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit la linotte sautillant tantt sur
+une patte et tantt sur l'autre. Sitt que l'hiver
+fut pass, ds que les primevres commencrent
+ ouvrir leurs toiles jaune ple,
+le meunier dit sa femme qu'il allait sortir
+et faire visite au petit Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria
+sa femme. Vous pensez toujours aux autres.
+Songez emporter le grand panier pour rapporter
+des fleurs.</p>
+
+<p>Alors le meunier attacha ensemble les
+ailes du moulin avec une forte chane de
+fer et descendit la colline, le panier au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petit Hans, dit le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bche
+et avec un sourire qui allait d'une oreille
+ l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous pass l'hiver? reprit
+le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! rpliqua Hans, c'est gentil
+ vous de vous en informer. J'ai bien eu du
+mauvais temps passer, mais maintenant le
+printemps est de retour et je suis presque heureux...
+Puis, mes fleurs vont bien donner.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons souvent parl de vous cet hiver,
+Hans, continua le meunier, et nous nous
+demandions ce que vous deveniez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien bon vous, dit Hans... Je
+craignais presque que vous m'ayez oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Hans, je suis surpris de vous entendre
+parler de la sorte, fit le meunier. L'amiti
+n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable,
+mais je crains que vous ne compreniez
+pas la posie de la vie... Comme vos primevres
+sont belles, entre parenthses.</p>
+
+<p>&mdash;Certes elles sont vraiment belles, fit
+Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie
+beaucoup. Je vais les porter au march et les
+vendre la fille du bourgmestre et avec l'argent
+je rachterai ma brouette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rachterez votre brouette? Voulez-vous
+dire que vous l'avez vendue? C'est un
+acte bien niais.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, mais le fait est, rpliqua
+Hans, que j'y tais oblig. Vous le savez,
+l'hiver est pour moi une trs mauvaise saison
+et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter
+du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons
+d'or de mon habit des dimanches, puis
+j'ai vendu ma chane d'argent et ensuite ma
+grande flte. Enfin j'ai vendu ma brouette.
+Mais maintenant je vais racheter tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Hans, dit le meunier, je vous donnerai
+ma brouette. Elle n'est pas en trs bon tat.
+Un des cts est parti et il y a quelque chose
+de tordu aux rayons de la roue, mais malgr
+cela je vous la donnerai. Je sais que c'est gnreux
+de ma part et beaucoup de gens me
+trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne
+suis pas comme le reste du monde. Je pense
+que la gnrosit est l'essence de l'amiti et,
+en outre, je me suis achet une nouvelle
+brouette. Oui, vous pouvez tre tranquille...
+Je vous donnerai ma brouette.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, c'est vraiment gnreux de votre
+part, dit le petit Hans et sa plaisante figure
+ronde resplendit de plaisir. Je puis aisment
+la rparer, car j'ai une planche chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une planche! s'cria le meunier. Parfait!
+c'est justement ce qu'il me faut pour le
+toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon
+bl sera tout humide si je ne le bouche pas.
+Comme vous avez dit cela propos! Il est
+vraiment remarquer qu'une bonne action
+en engendre toujours une autre. Je vous ai
+donn ma brouette et maintenant vous allez
+me donner votre planche. Naturellement la
+brouette vaut beaucoup plus que la planche,
+mais l'amiti sincre ne remarque jamais ces
+choses-l. Veuillez me donner tout de suite
+la planche et je me mettrai aujourd'hui mme
+ l'ouvrage pour rparer ma grange.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! rpliqua le petit Hans.</p>
+
+<p>Et il courut son appentis et en sortit la
+planche.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une trs grande planche, dit
+le meunier en la regardant, et je crains que
+lorsque j'aurai rpar le toit de ma grange, il
+n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez
+la brouette, mais ce n'est naturellement
+pas ma faute... Et maintenant, comme
+je vous ai donn ma brouette, je suis sr que
+en retour vous voudrez me donner quelques
+fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de
+de le remplir presque entirement.</p>
+
+<p>&mdash;Presque entirement? dit le petit Hans
+presque chagrin, car le panier tait de grandes
+dimensions et il se rendait compte que, s'il
+le remplissait, il n'aurait plus de fleurs porter
+au march. Or, il tait trs dsireux de racheter
+ses boutons d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, rpondit le meunier, comme je
+vous ai donn ma brouette, je ne pensais pas
+que ce ft trop de vous demander quelques
+fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais
+que l'amiti, l'amiti vraie tait affranchie
+d'gosme de quelque espce que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta
+le petit Hans, toutes les fleurs de mon
+jardin sont votre disposition, car j'ai un
+bien plus vif dsir de votre estime que de mes
+boutons d'argent.</p>
+
+<p>Et il courut cueillir ces jolies primevres
+et en remplir le panier du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant
+la colline sa planche sur l'paule et
+son grand panier au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit le petit Hans.</p>
+
+<p>Et il se mit bcher gaiement: il tait si
+content d'avoir la brouette.</p>
+
+<p>Le lendemain, il attachait un chvre-feuille
+sur sa porte, quand il entendit la voix du
+meunier qui l'appelait de la route. Alors il
+sauta de son chelle, courut au bas du jardin
+et regarda par dessus la muraille.</p>
+
+<p>C'tait le meunier avec un grand sac de
+farine sur son paule.</p>
+
+<p>&mdash;Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous
+me porter ce sac de farine au march?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en suis fch, dit Hans, mais je
+suis vraiment trs occup aujourd'hui. J'ai
+toutes mes plantes grimpantes fixer, toutes
+mes fleurs arroser, tous mes gazons faucher
+ la roulette.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, rpliqua le meunier, je pensais
+qu'en considration de ce que je vous ai donn
+ma brouette, il serait peu aimable de votre
+part de me refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne refuse pas! protesta le petit
+Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais
+pas agir en ami votre gard.</p>
+
+<p>Et il alla chercher sa casquette et partit
+avec le gros sac sur son paule.</p>
+
+<p>C'tait une trs chaude journe et la route
+tait atrocement poudreuse. Avant que Hans
+et atteint la borne marquant le sixime
+mille, il tait si fatigu qu'il dut s'asseoir et
+se reposer. Nanmoins il ne tarda pas continuer
+courageusement son chemin et arriva
+enfin au march.</p>
+
+<p>Aprs une attente de quelques instants, il
+vendit le sac de farine un bon prix et alors
+il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
+s'il s'attardait trop de rencontrer quelque
+voleur en route.</p>
+
+<p>&mdash;Voil certes une rude journe, se dit
+Hans en se mettant au lit, mais je suis content
+de n'avoir pas refus, car le meunier est
+mon meilleur ami et, en outre, il va me donner
+sa brouette.</p>
+
+<p>De trs bon matin, le lendemain, le meunier
+vint chercher l'argent de son sac de farine,
+mais le petit Hans tait si fatigu qu'il tait
+encore au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! fit le meunier, vous tes bien
+paresseux. Quand je pense que je viens de
+vous donner ma brouette, il me semble que
+vous pourriez travailler plus vaillamment.</p>
+
+<p>La paresse est un grand vice et, certes, je
+ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux
+ou apathique. Ne jugez pas mon langage
+sans faon avec vous. Je ne songerais certes
+pas parler de la sorte si je n'tais votre ami.
+Mais que servirait l'amiti si on ne pouvait
+dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde
+peut dire des choses aimables, s'efforcer de
+plaire et de flatter, mais un ami sincre dit
+des choses dplaisantes et n'hsite pas faire
+de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
+vrai, il prfre cela, car il sait qu'ainsi il fait
+du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fch, rpondit le petit Hans
+en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet
+de nuit, mais j'tais si fatigu que je
+croyais que je m'tais couch il y a peu de
+temps et j'coutais chanter les oiseaux. Ne
+savez-vous pas que je travaille toujours mieux
+quand j'ai entendu chanter les oiseaux?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tant mieux! rpliqua le meunier
+en donnant Hans une claque dans le dos,
+car j'ai besoin que vous rpariez le toit de ma
+grange.</p>
+
+<p>Le petit Hans avait grand besoin d'aller
+travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient
+pas t arroses de deux jours, mais il
+ne voulut pas refuser au meunier, car c'tait
+un bon ami pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous qu'il ne serait pas amical
+de vous dire que j'ai faire? demanda-t-il
+d'une voix humble et timide.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, rpliqua le meunier, je ne pensais
+pas que ce ft beaucoup vous demander,
+tant donn que je viens de vous faire cadeau
+de ma brouette, mais naturellement si vous
+refusez j'irai le faire moi-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nullement, s'cria le petit Hans en
+sautant de son lit.</p>
+
+<p>Il s'habilla et se rendit dans la grange.</p>
+
+<p>Il y travailla toute la journe jusqu'au coucher
+du soleil et au coucher du soleil le meunier
+vint voir o il en tait.</p>
+
+<p>&mdash;Avez vous bouch le trou du toit? petit
+Hans, cria le meunier d'une voix gaie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque fini, rpondit le petit Hans
+descendant de l'chelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail
+plus dlicieux que celui que l'on peut
+faire pour autrui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est coup sur un privilge de vous
+entendre parler, rpondit le petit Hans qui
+s'arrta et essuya son front, un trs grand
+privilge, mais je crains de n'avoir jamais
+d'aussi belles ides que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elles vous viendront, fit le meunier,
+mais vous devriez prendre plus de peine. A
+prsent vous n'avez que la pratique de l'amiti.
+Quelque jour vous aurez aussi la thorie.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous vraiment? demanda le
+petit Hans.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, rpondit le meunier.
+Mais maintenant que vous avez rpar le toit,
+vous feriez mieux de rentrer chez vous et de
+vous reposer; car, demain, j'ai besoin que
+vous conduisiez mes moutons la montagne.</p>
+
+<p>Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le
+lendemain, l'aube, le meunier amena ses
+moutons prs de sa petite ferme et Hans partit
+avec eux pour la montagne. Aller et revenir
+lui prirent toute la journe et quand il
+revint il tait si fatigu qu'il s'endormit sur
+sa chaise et ne se rveilla qu'au jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quel temps dlicieux j'aurai dans mon
+jardin! se dit-il, et il allait se mettre la besogne.</p>
+
+<p>Mais, d'une manire ou d'autre, il n'eut pas
+le temps de jeter un coup d'oeil ses fleurs:
+son ami le meunier arrivait et l'envoyait
+faire de longues courses ou lui demandait de
+venir aider au moulin. Parfois le petit Hans
+tait aux abois la pense que ses fleurs croiraient
+qu'il les avait oublies, mais il se consolait
+en songeant que le meunier tait son
+meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;En outre, avait-il coutume de dire, il va
+me donner sa brouette et c'est un acte de pure
+gnrosit.</p>
+
+<p>Donc le petit Hans travaillait pour le meunier
+et le meunier disait beaucoup de belles
+choses sur l'amiti qu'Hans crivait dans un
+livre de raison et qu'il relisait le soir, car il
+tait lettr.</p>
+
+<p>Or, il arriva qu'un soir le petit Hans tait
+assis prs de son feu quand on frappa un
+grand coup la porte.</p>
+
+<p>La nuit tait trs noire. Le vent soufflait
+et rugissait autour de la maison si terriblement
+que d'abord Hans pensa que c'tait
+l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second
+coup rsonna, puis un troisime plus
+rude que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque pauvre voyageur, se dit le
+petit Hans, et il courut la porte.</p>
+
+<p>Le meunier tait sur le seuil, une lanterne
+d'une main et une grosse trique de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un
+grand chagrin. Mon gamin est tomb d'une
+chelle et s'est bless. Je vais chercher le mdecin.
+Mais il habite loin d'ici et la nuit est
+si mauvaise que j'ai pens qu'il vaudrait mieux
+que vous alliez ma place. Vous savez que
+je vous donne ma brouette. Ainsi il serait
+gentil vous de faire en change quelque
+chose pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'cria le petit Hans. Je
+suis heureux que vous ayez song venir me
+chercher et je vais partir tout de suite. Mais
+vous devriez me prter votre lanterne, car la
+nuit est si sombre que je crains de tomber dans
+quelque foss.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dsol, rpondit le meunier, mais
+c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une
+grande perte si quelque accident lui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai,
+fit le petit Hans.</p>
+
+<p>Il endossa son grand manteau de fourrure
+et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez
+autour de sa gorge et partit.</p>
+
+<p>Quelle terrible tempte il soufflait. La nuit
+tait si noire que le petit Hans y voyait
+peine et le vent si fort qu'il avait peine marcher.
+Nanmoins il tait trs courageux et,
+aprs qu'il eut march prs de trois heures,
+il arriva chez le mdecin et frappa sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l, cria le mdecin en mettant
+sa tte la fentre de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hans, docteur!</p>
+
+<p>&mdash;Que dsirez-vous, petit Hans?</p>
+
+<p>&mdash;Le fils du meunier est tomb d'une
+chelle et s'est bless et il faut que vous veniez
+sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Trs bien! rpliqua le docteur.</p>
+
+<p>Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit
+ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit
+l'escalier. Il partit dans la direction de la
+maison du meunier, le petit Hans allant
+pied derrire lui.</p>
+
+<p>Mais l'orage grossit. La pluie tomba torrents
+et le petit Hans ne pouvait ni voir o il
+allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
+son chemin, erra sur la lande qui tait un
+endroit dangereux plein de trous profonds et
+o le pauvre Hans se noya.</p>
+
+<p>Le lendemain, des bergers trouvrent son
+corps flottant sur une grande mare et le portrent
+ sa petite ferme.</p>
+
+<p>Tout le monde alla l'enterrement du petit
+Hans, car il tait trs aim, et le meunier
+figura en tte du deuil.</p>
+
+<p>&mdash;J'tais son meilleur ami, dit le meunier;
+il est de droit que j'aie la place d'honneur.</p>
+
+<p>Il prit donc la tte du cortge en long manteau
+noir et, de temps en temps, il essuyait
+ses yeux avec un grand mouchoir de poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Hans est coup sr une grande
+perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand
+les funrailles furent termines et que le deuil
+fut confortablement assis l'auberge boire
+du vin aux pices et manger de bons gteaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est surtout une grande perte pour moi,
+rpondit le meunier. Ma foi, j'tais assez bon
+pour me proposer de lui donner ma brouette
+et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me
+gne la maison et elle est en si mauvais
+tat que si je la vendais je n'en tirerais rien.
+Certainement je ne donnerai dsormais plus
+rien personne. On ptit toujours d'avoir t
+gnreux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trs juste, fit le rat d'eau aprs une
+longue pause.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;Et que devint le meunier? dit le rat
+d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en sais vraiment rien, rpliqua
+la linotte, et certes cela m'est gal.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vident que vous n'tes pas d'une
+nature sympathique, dit le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que vous n'ayez pas vu la morale
+de l'histoire, rpliqua la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;La quoi? cria le rat d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;La morale.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que l'histoire a une
+morale.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, affirma la linotte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colre,
+vous auriez d me le dire avant de commencer.
+Si vous l'eussiez fait, certainement je ne
+vous aurais pas coute. Certainement je vous
+aurais dit: Peuh! comme le critique. Mais
+je puis le dire maintenant.</p>
+
+<p>Et il cria son Peuh! de toute sa voix,
+donna un coup de queue et rentra dans son
+trou.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous du rat d'eau? demanda
+la cane qui arriva en patrouillant quelques
+minutes aprs. Il a beaucoup de qualits, mais
+pour ma part, j'ai les sentiments d'une mre
+et je ne puis voir un clibataire endurci sans
+que les larmes me viennent aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains de l'avoir ennuy, rpondit la
+linotte. Le fait est que je lui ai cont une
+histoire qui a sa morale.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toujours une chose trs dangereuse,
+dit la cane.</p>
+
+<p>Et je suis absolument de son avis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA FAMEUSE FUSE</h3>
+
+
+<p>Le fils du roi tait sur le point de se marier.
+Aussi les rjouissances taient-elles gnrales.</p>
+
+<p>Il avait attendu, une anne entire, sa fiance
+et, la fin, elle tait arrive.</p>
+
+<p>C'tait une princesse russe et elle avait fait
+route depuis la Finlande dans un traneau
+attel de six rennes.</p>
+
+<p>Le traneau avait la forme d'un grand cygne
+d'or et la petite princesse y tait couche
+entre les ailes du cygne.</p>
+
+<p>Son long manteau d'hermine retombait droit
+sur ses pieds.</p>
+
+<p>Sur sa tte, elle avait un petit bonnet tiss
+d'argent, et elle tait ple comme le palais
+de neige, dans lequel elle avait toujours
+vcu.</p>
+
+<p>Elle tait si ple que, quand elle passait
+par les rues, les gens s'en tonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemble une rose blanche,
+criait-on.</p>
+
+<p>Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.</p>
+
+<p>A la porte du chteau, le prince l'attendait
+pour la recevoir. Il avait des yeux violets et
+rveurs et ses cheveux taient comme de l'or
+fin.</p>
+
+<p>Quand il la vit, il flchit le genou et baisa
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Votre portrait tait beau, murmura-t-il,
+mais vous tes plus belle que votre portrait.</p>
+
+<p>Et la petite princesse rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ressemblait tout l'heure une rose
+blanche, dit un jeune page son voisin, mais
+maintenant elle ressemble une rose rouge.</p>
+
+<p>Et toute la cour fut dans le ravissement.</p>
+
+<p>Les trois jours qui suivirent, tout le monde
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Rose blanche, rose rouge; rose rouge,
+rose blanche!</p>
+
+<p>Et le roi donna des ordres pour que la solde
+du page ft double.</p>
+
+<p>Comme il ne recevait aucune solde, sa position
+n'en fut pas bien amliore, mais on
+considra cela comme un grand honneur et
+le dcret royal fut dment publi dans la <i>Gazette
+de la Cour</i>.</p>
+
+<p>Les trois jours couls, le mariage fut clbr.</p>
+
+<p>Ce fut une superbe crmonie.</p>
+
+<p>Le mari et la marie se promenrent, la
+main dans la main, sous un dais de velours
+pourpre, brod de petites perles.</p>
+
+<p>Puis, il y eut un banquet officiel qui dura
+cinq heures.</p>
+
+<p>Le prince et la princesse taient assis au
+bout du grand hall et burent dans une coupe
+de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent
+boire dans cette coupe, car si des lvres
+menteuses y touchaient, le cristal se ternirait
+et deviendrait gris et nuageux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre,
+dit le petit page. C'est clair comme le
+cristal.</p>
+
+<p>Et le roi doubla de nouveau sa solde.</p>
+
+<p>&mdash;Quel honneur! s'exclamrent tous les
+courtisans.</p>
+
+<p>Aprs le banquet, il y eut un bal.</p>
+
+<p>Le mari et la marie devaient danser ensemble
+la danse des roses et le roi jouer de la
+flte.</p>
+
+<p>Il jouait trs mal, mais jamais personne
+n'avait os le lui dire, parce qu'il tait roi.
+Nanmoins, il ne savait que deux airs et n'tait
+jamais bien sr lequel il jouait, mais peu
+importait, car quoi qu'il ft, tout le monde
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant! c'est charmant!</p>
+
+<p>Le dernier article du programme tait un
+grand dploiement de feux d'artifice qui devait
+terminer exactement minuit.</p>
+
+<p>La petite princesse n'avait jamais vu un
+feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il
+enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en
+jeu toutes les ressources de son art, le jour
+du mariage de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi ressemblent les feux d'artifice?
+avait-elle demand au prince, un matin, comme
+elle se promenait sur la terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ressemblent l'aurore borale, dit le
+roi qui rpondait toujours aux questions qu'on
+adressait aux autres. Seulement ils sont plus
+nature. Moi, je les prfre aux toiles, car
+on sait toujours quand ils vont commencer
+ briller et ils sont aussi agrables que ma
+musique de flte. Vous les verrez certainement.</p>
+
+<p>Donc, au fond du jardin royal un stand
+avait t prpar et aussitt que le pyrotechnicien
+royal eut tout rang en place, les feux
+d'artifice se mirent causer entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est coup sr trs beau, dit
+un petit ptard. Regardez plutt ces tulipes
+jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons
+qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis
+bien heureux d'avoir voyag. Les voyages dveloppent
+tonnamment l'esprit et jettent bas
+tous les prjugs qu'on a pu concevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Le jardin du roi n'est pas le monde,
+jeune fou, dit une grosse chandelle romaine.
+Le monde est un norme espace, et il vous
+faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout endroit que vous aimez est pour
+vous le monde, dit un soleil attach jadis
+une vieille bote de sapin et trs orgueilleux
+de son coeur bris, mais l'amour n'est pas
+la mode; les potes l'ont tu. Ils ont tant crit
+l-dessus que personne ne les croit plus, et
+je n'en suis pas surpris. Le vritable amour
+souffre et se tait... Je me souviens que moi-mme
+une fois... mais il ne s'agit pas de cela
+ici. Le roman est une chose du pass.</p>
+
+<p>&mdash;Stupidit! s'cria la chandelle romaine,
+le roman ne meurt jamais. Il ressemble la
+lune! Il vit toujours; certes, le mari et la
+marie s'aiment tendrement. J'ai tout appris
+sur eux ce matin d'une cartouche de papier
+brun qui s'est trouve dans le mme tiroir
+que moi et qui connat les dernires nouvelles
+de la cour.</p>
+
+<p>Mais le soleil secoua sa tte.</p>
+
+<p>&mdash;Le roman est mort! Le roman est mort!
+Le roman est mort! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il tait de ces gens qui pensent que si vous
+rptez un certain nombre de fois la mme
+chose, elle finit par devenir vraie.</p>
+
+<p>Soudain, on entendit une toux sche et
+perante, et tous regardrent autour d'eux.</p>
+
+<p>C'tait une petite fuse au regard hautain
+qui tait attache au bout d'un bton. Elle
+toussait toujours avant de faire une observation
+comme pour attirer l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit-elle.</p>
+
+<p>Et tout le monde l'couta, sauf le pauvre
+soleil qui secouait toujours sa tte et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Le roman est mort!</p>
+
+<p>&mdash;A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.</p>
+
+<p>Il avait quelque chose d'un politicien.</p>
+
+<p>Il avait toujours pris une part importante
+dans les lections locales. Aussi connaissait-il
+toutes les expressions qu'on emploie au
+Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Tout fait mort! soupira le soleil.</p>
+
+<p>Et il se rendormit.</p>
+
+<p>Aussitt que le silence fut parfait, la fuse
+toussa une troisime fois et commena.</p>
+
+<p>Elle parlait d'une voix distincte et trs lente,
+comme si elle dictait ses mmoires et regardait
+toujours par dessus l'paule de la personne
+ laquelle elle parlait.</p>
+
+<p>En fait, elle avait des manires trs distingues.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle,
+de se marier le jour mme o je
+dois tre lance. Vraiment, si cela a t combin
+de longue main, cela ne pouvait tourner
+mieux pour lui, mais les princes ont toujours
+de la chance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! dit le petit ptard, je pensais
+que c'tait tout juste le contraire et que vous
+tiez lance en l'honneur du prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-tre l votre cas, rpliqua la
+fuse, et mme je n'en doute pas, mais pour
+moi c'est diffrent. Je suis une fuse de qualit
+et je suis issue de parents de qualit. Ma
+mre tait la plus clbre girandole de son
+temps. Elle tait rpute pour la grce de sa
+danse. Quand elle fit sa grande apparition
+publique, elle tourna dix-neuf fois avant de
+s'teindre et, chaque tour, elle jetait en l'air
+sept toiles rouges. Elle avait trois pieds et
+demi de diamtre et tait compose de la meilleure
+poudre. Mon pre tait fuse comme
+moi et d'extraction franaise. Il volait si haut
+que l'on craignait de ne pas le voir redescendre.
+Il redescendait, cependant, parce qu'il
+tait d'une excellente constitution et il fit
+une trs brillante chute en une pluie d'tincelles
+d'or. Les journaux s'exprimrent son
+sujet en termes trs flatteurs et mme la <i>Gazette
+de la cour</i> dit de lui qu'il marquait le
+triomphe de l'art pylotechnique.</p>
+
+<p>&mdash;Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que
+vous voulez dire, intervint le feu de bengale.
+Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai
+vu le mot crit sur ma bote de fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je dis pylotechnique, rpliqua
+la fuse sur un ton de voix svre.</p>
+
+<p>Et le feu de bengale en fut si ananti qu'il
+commena aussitt malmener les petits ptards
+pour montrer qu'il tait, lui aussi, une
+personne de quelque importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais... continua la fuse...&mdash;Je disais...
+Qu'est-ce que je disais?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parliez de vous, reprit la chandelle
+romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Je sais que je discourais
+sur quelque intressant sujet quand j'ai t
+si grossirement interrompue. Je dteste la
+grossiret et les mauvaises manires de
+toute espce, car je suis extrmement sensible.
+Nul au monde n'est aussi sensible que
+moi, j'en suis certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit
+le marron la chandelle romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Une personne qui, parce qu'elle a des
+cors, marche toujours sur les orteils des autres,
+rpondit la chandelle dans un faible
+murmure.</p>
+
+<p>Et le marron clata presque de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! De quoi riez-vous? demanda
+la fuse. Je ne ris pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ris parce que je suis heureux, rpliqua
+le marron.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l un motif bien goste, dit la fuse
+avec colre. Quel droit avez-vous d'tre
+heureux? Vous devriez penser aux autres. En
+fait, vous devriez penser moi. Je pense
+toujours moi et j'estime que tout le monde
+devrait faire de mme. C'est l ce qu'on appelle
+la sympathie. C'est une belle vertu et
+je la possde un haut degr. Supposez, par
+exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce
+soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le
+prince et la princesse ne pourraient plus tre
+heureux: a en serait fait de leur vie de mnage.
+Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait
+supporter cela. Vraiment quand je commence
+ rflchir l'importance de mon
+rle, je suis presque mue aux larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous dsirez plaire aux autres, s'cria
+la chandelle romaine, vous feriez mieux
+de vous tenir au sec.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! exclama le feu de bengale
+qui n'tait pas de trs bonne humeur, c'est
+simplement l du sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Du sens commun vraiment? repartit la
+fuse indigne. Vous oubliez que je n'ai rien
+de commun et que je suis trs distingue.
+Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun,
+pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
+Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais
+les choses comme elles sont. Je les vois
+toujours trs diffrentes de ce qu'elles sont.
+Quant me tenir au sec, c'est qu'il n'y a
+videmment ici personne qui sache apprcier
+ fond une nature dlicate. Heureusement
+pour moi peu m'importe. La seule chose
+qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
+conscience de l'immense infriorit de ses
+semblables et c'est l un sentiment que j'ai
+toujours entretenu en moi. Mais aucun de
+vous n'a de coeur. Vous criez et vous rjouissez
+comme si le prince et la princesse n'taient
+pas en train de se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'exclama un petit globe feu. Pourquoi
+pas? C'est une joyeuse occasion et quand
+je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire
+part toutes les toiles. Vous les verrez briller
+quand je leur parlerai de la jolie marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle ide banale de la vie! dit
+la fuse, mais je n'attendais pas autre chose.
+Il n'y a rien en vous. Vous tes creux et vide.
+Bah! peut-tre le prince et la princesse iront-ils
+vivre dans un pays o il y une profonde
+rivire, peut-tre auront-ils un seul fils, un
+petit garon boucl, avec des yeux violets,
+comme ceux du prince. Peut-tre quelque
+jour ira-t-il se promener avec sa nourrice.
+Peut-tre la nourrice s'endormira-t-elle sous
+un grand sureau. Peut-tre l'enfant tombera-t-il
+dans la rivire et se noiera-t-il. Quel terrible
+malheur! Les pauvres gens perdre leur
+fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne
+pourrais jamais supporter cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique,
+dit la chandelle romaine. Il ne leur est
+arriv aucun malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit qu'il soit arriv, reprit
+la fuse. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils
+avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
+de dire quoi que ce soit ce sujet. Je
+dteste les gens qui pleurent sur leur pot au
+lait renvers. Mais quand je pense qu'ils ont
+perdu leur fils unique, certes j'en suis trs
+attriste.</p>
+
+<p>&mdash;A coup sr, s'exclama le feu de bengale.
+En fait, vous tes la personne la plus affecte
+que j'ai jamais vue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes la personne la plus mal leve
+que j'ai rencontre, dit la fuse, et vous ne pouvez
+comprendre mon affection pour le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, vous ne le connaissez mme pas,
+craqua la chandelle romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit que je le connaissais,
+rpondit la fuse. J'ose dire que si je le connaissais,
+je ne serais nullement son amie.
+C'est une chose dangereuse que de connatre
+ses propres amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux de vous tenir au sec,
+dit le globe feu. C'est une chose importante.</p>
+
+<p>&mdash;Trs importante pour vous sans doute,
+rpondit la fuse, mais je pleurerai si cela
+me chante.</p>
+
+<p>Et la fuse clata en larmes qui coulrent
+sur son bton en gouttes de pluie et noyrent
+presque deux petits scarabes qui songeaient
+justement fonder une famille et cherchaient
+un joli endroit sec pour s'y installer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit avoir une nature vraiment romantique,
+car elle pleure quand il n'y a
+nulle raison de pleurer, dit le soleil.</p>
+
+<p>Et il poussa un profond soupir et pensa
+la bote de sapin.</p>
+
+<p>Mais la chandelle romaine et le feu de bengale
+taient indigns. De toute leur voix, ils
+criaient.</p>
+
+<p>&mdash;Grimaces! Grimaces!</p>
+
+<p>Ils taient extrmement pratiques et toutes
+les fois qu'ils faisaient opposition quelque
+chose ils l'appelaient <i>Grimaces</i>.</p>
+
+<p>Alors la lune se leva comme un superbe
+bouclier d'argent et les toiles se mirent
+briller et le son d'une musique arriva du palais.</p>
+
+<p>Le prince et la princesse conduisaient la
+danse. Ils dansaient si bien que les petits lis
+blancs jetaient un coup d'oeil la fentre et
+les regardaient et que les grands pavots rouges
+balanaient leur tte et battaient la mesure.</p>
+
+<p>Alors dix heures sonnrent, puis onze, puis
+douze et au dernier coup de minuit, tout le
+monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler
+le pyrotechnicien royal.</p>
+
+<p>&mdash;Commencez le feu d'artifice, dit le roi.</p>
+
+<p>Et le pyrotechnicien royal fit un profond
+salut et se rendit au bout du jardin.</p>
+
+<p>Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux
+portait une torche allume emmanche une
+longue perche.</p>
+
+<p>C'tait, certes, un superbe dploiement de
+lumire.</p>
+
+<p>&mdash;Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit
+tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Boum! Boum! rpliqua la chandelle romaine.</p>
+
+<p>Alors les ptards entrrent en danse et les
+feux de bengale colorrent tout en rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! cria le globe de feu, comme il
+prenait son essor faisant pleuvoir de menues
+tincelles bleues.</p>
+
+<p>&mdash;Bang! Bang! rpondirent les marrons
+qui s'amusaient beaucoup.</p>
+
+<p>Chacun eut un grand succs, sauf la fuse.</p>
+
+<p>Elle tait si humide d'avoir pleur qu'elle
+ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en
+elle, c'tait la poudre et elle tait si trempe
+de larmes qu'elle tait hors d'usage. Toute sa
+parent pauvre, laquelle elle ne daignait
+pas parler, sauf avec un ricanement de ddain,
+fit grand fracas par le ciel comme de
+superbes fleurs d'or fleurissant en flammes.
+&mdash;Hourra! Hourra! criait la cour.</p>
+
+<p>Et la petite princesse riait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose qu'on me rserve pour quelque
+grande occasion, dit la fuse. Sans nul
+doute c'est cela que a signifie.</p>
+
+<p>Et elle regardait d'un air plus orgueilleux
+que jamais.</p>
+
+<p>Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre
+en place.</p>
+
+<p>&mdash;videmment c'est une dputation, se dit
+la fuse. Je les recevrai avec une sage dignit.</p>
+
+<p>Aussi mit-elle son nez l'air et commena-t-elle
+ froncer les sourcils comme si elle rflchissait
+ quelque chose de trs important.
+Mais les ouvriers ne firent pas attention
+elle jusqu' ce qu'ils la dpassrent.</p>
+
+<p>Alors, l'un d'eux l'aperut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fuse!</p>
+
+<p>Et il la jeta dans le foss par dessus la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise fuse! Mauvaise fuse! fit-elle,
+comme elle tournoyait en l'air. Impossible!
+Fameuse fuse, voil ce que l'on a voulu dire.
+Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de
+mme, et souvent les deux choses sont identiques.</p>
+
+<p>Et elle tomba dans la vase.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle,
+mais sans doute c'est quelque station
+thermale la mode o l'on m'a envoye pour
+rtablir ma sant. Mes nerfs sont certainement
+trs branls et j'ai besoin de repos.</p>
+
+<p>Alors, une petite grenouille, avec de petits
+yeux brillants et un habit vert pommel,
+nagea vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille.
+Bon! Aprs tout il n'y a rien comme
+la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et
+un foss et je suis tout fait heureuse... Pensez-vous
+que l'aprs-midi sera chaude? Certes,
+je l'espre, mais le ciel est tout bleu et
+sans nuage. Quel malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit la fuse qui se mit
+tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle dlicieuse voix vous avez! cria la
+grenouille. On dirait un croassement et croasser
+est le cri le plus musical du monde. Ce
+soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous
+mettons dans la vieille mare aux canards prs
+de la maison du fermier et, sitt que la lune
+parat, nous commenons. Le concert est si
+ravissant que tout le monde vient nous couter.
+Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la
+femme du fermier dire sa mre qu'elle
+n'avait pu dormir une seconde de la nuit
+cause de nous. Il est bien doux de se voir si
+populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum! fit la fuse.</p>
+
+<p>Elle tait trs ennuye de ne pouvoir souffler
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Une voix dlicieuse certes! continua la
+grenouille. J'espre que vous viendrez la
+mare aux canards. Il faut que je donne un coup
+d'oeil mes filles. J'ai six filles superbes et je
+suis si inquite que le brochet ne les rencontre.
+C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
+moindre scrupule en faire son djeuner.
+Donc adieu! Je gote beaucoup votre conversation,
+je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez cela une conversation, fit
+la fuse. Vous avez jas tout le temps. Ce n'est
+pas une conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours que quelqu'un coute,
+rpliqua la grenouille, et j'aime faire tous
+les frais de la conversation. Cela conomis
+le temps et pargne les querelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'aime la discussion, fit la fuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'espre que non, rpliqua la grenouille
+d'un air de piti. Les discussions sont extrmement
+vulgaires, car dans la bonne socit
+tout le monde professe exactement les mmes
+opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles
+l-bas.</p>
+
+<p>Et la petite grenouille se remit nager.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes une personne bien agaante,
+dit la fuse, et bien mal leve. Je dteste les
+gens qui parlent d'eux-mmes comme vous,
+quand on a besoin de parler de soi, comme
+c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'gosme
+et l'gosme est une chose dtestable,
+surtout pour quelqu'un de mon caractre,
+car je suis bien connue pour ma nature sympathique.
+Vous devriez prendre exemple sur
+moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modle.
+Maintenant que vous avez cette chance,
+htez-vous d'en profiter, car je vais presque
+tout de suite aller la cour. Je suis trs estime
+ la cour. Hier, le prince et la princesse
+se sont maris en mon honneur. Sans doute
+vous ne savez rien de tout cela, car vous tes
+provinciale.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de lui parler, dit
+une libellule perche au haut d'un grand
+jonc noir. Elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est elle qui y perd et pas
+moi! Je ne vais pas m'arrter de lui parler,
+uniquement parce qu'elle ne m'coute pas.
+J'aime m'entendre parler. C'est un de mes
+plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues
+conversations avec moi-mme et je suis si profonde,
+que parfois je ne comprends pas un
+mot de ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devez tre certainement gradue
+en philosophie, fit la libellule.</p>
+
+<p>Et elle dploya ses jolies ailes de gaze et
+prit son essor vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est niais de sa part de ne pas
+rester ici, dit la fuse. Je suis sre qu'elle
+n'a pas souvent eu la chance de se meubler
+l'esprit; nanmoins, a m'est gal. Un gnie
+comme le mien sera srement apprci un
+jour.</p>
+
+<p>Et elle s'enfona un peu plus profondment
+dans la boue.</p>
+
+<p>Un peu aprs, une grande cane blanche
+nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes
+et des pattes palmes et on la considrait
+comme une grande beaut en raison de son
+dandinement.</p>
+
+<p>&mdash;Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse
+tournure vous avez? Puis-je vous demander
+si vous tes ne ainsi ou si c'est le rsultat
+de quelque accident.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vident que vous avez toujours
+vcu la campagne. Autrement vous sauriez
+qui je suis. Nanmoins, j'excuse votre ignorance.
+Il serait draisonnable de s'attendre
+trouver les autres aussi remarquables que
+soi-mme. Sans nul doute, vous serez tonne
+d'apprendre que je vole dans les cieux et que
+je retombe en pluie d'tincelles d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cela en haute estime, dit la
+cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile
+ qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les
+champs comme un boeuf, si vous traniez une
+charrette comme un cheval, si vous gardiez un
+troupeau comme un chien de berger, ce serait
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ma brave crature, dit la fuse d'un ton
+trs hautain, je vois que vous appartenez la
+basse classe. Les gens de mon rang ne sont
+jamais utiles. Nous avons un certain clat
+et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-mme,
+nul got pour aucune sorte d'industrie,
+surtout pour le genre d'industrie que
+vous recommandez. J'ai de plus toujours estim
+que le gros travail est simplement le refuge
+de gens qui n'ont rien d'autre faire
+dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Bien! fit la cane qui tait d'humeur
+trs pacifique et ne se querellait jamais
+avec personne. Chacun a des gots diffrents.
+Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez
+tablir ici votre rsidence.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! s'cria la fuse. Je ne suis
+qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction.
+Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux.
+Il n'y a ici ni socit ni solitude.
+C'est tout fait faubourg... J'irai sans doute
+ la Cour, car je suis destine faire sensation
+dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi pens entrer dans la vie publique,
+remarqua la cane. Il y a tant de choses
+o le besoin de rforme se fait sentir. J'ai
+donc prsid, il n'y a pas longtemps, un meeting
+ou nous votmes des rsolutions blmant
+tout ce qui nous dplat. Nanmoins,
+cela ne parat pas avoir produit grand effet.
+Maintenant je m'occupe des choses domestiques
+et je veille sur ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis faite pour la vie publique et c'est
+l qu'est toute ma parent, mme la plus
+humble. Partout o nous paraissons nous
+excitons une grande attention. Cette fois, je
+n'ai pas figur en personne, mais quand je le
+fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux
+choses domestiques, elles font vieillir vite
+et elles distraient l'esprit des choses plus
+hautes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les hautes choses de la vie comme
+elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle
+combien j'ai faim!</p>
+
+<p>Et la cane nagea sur la rivire en reprenant
+ses couac... couac... couac...</p>
+
+<p>&mdash;Revenez, revenez, criait la fuse. J'ai
+beaucoup de choses vous dire.</p>
+
+<p>Mais la cane ne faisait pas attention elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est
+vraiment un esprit mdiocre.</p>
+
+<p>Et elle s'enfona un peu plus dans la boue
+et se mettait rflchir la beaut du gnie,
+quand soudain deux petits garons en blouse
+blanche accoururent au bord du foss avec un
+chaudron et quelques fagots.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit tre la dputation, pensa la fuse
+et elle prit un air digne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cria un des gamins, regarde ce
+vieux bton. Je m'tonne qu'il soit arriv ici.</p>
+
+<p>Et il retira la fuse du foss.</p>
+
+<p>&mdash;Vieux bton! gronda la fuse. Impossible!
+Il a voulu dire prcieux bton. Prcieux
+bton est un compliment. Il me prend pour
+un dignitaire de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons-le au feu, dit l'autre gamin.
+Cela aidera faire bouillir la marmite.</p>
+
+<p>Ils entassrent les fagots, mirent la fuse
+sur le tas et voil le feu pris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique! cria la fuse. Ils me
+mettent en pleine lumire. De la sorte chacun
+me verra.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant nous allons dormir, dirent
+les enfants, et, quand nous nous rveillerons,
+la marmite sera en bullition.</p>
+
+<p>Et ils se couchrent sur le gazon et fermrent
+les yeux.</p>
+
+<p>La fuse tait trs humide. Il se passa bien
+du temps avant qu'elle ne brlt. A la fin, cependant,
+le feu y prit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je vais partir, criait-elle.</p>
+
+<p>Et elle se redressait, et elle se raidissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je vais monter plus haut que
+les toiles, plus haut que la lune, plus haut
+que le soleil. J'irais si haut que...</p>
+
+<p>&mdash;Fizz, Fizz, Fizz!</p>
+
+<p>Elle s'leva dans les airs.</p>
+
+<p>&mdash;Dlicieux! criait-elle. Je monterai comme
+cela jamais. Quel succs j'ai!</p>
+
+<p>Mais personne ne la voyait.</p>
+
+<p>Alors elle commena sentir une curieuse
+impression de fourmillement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai
+le monde entier en feu et je ferai un tel bruit
+que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.</p>
+
+<p>Et, en effet, elle explosa.</p>
+
+<p>&mdash;Bang! Bang! Bang! fit la poudre.</p>
+
+<p>La poudre ne pouvait pas faire autrement.</p>
+
+<p>Mais nul ne l'entendit, mme les deux garons
+qui dormaient poings ferms.</p>
+
+<p>De la fuse il ne resta que le bton qui
+tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour
+de promenade autour du foss.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! s'cria t-elle. Voici qu'il pleut des
+btons.</p>
+
+<p>Et elle se jeta l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai fait une grande sensation!
+haleta la fuse.</p>
+
+<p>Et elle expira.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE PRINCE HEUREUX</h3>
+
+
+<p>Tout en haut de la cit, sur une petite
+colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.</p>
+
+<p>Elle tait toute revtue de chvre-feuille
+d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants
+saphyrs et un grand rubis rouge ardait
+ la poigne de son pe.</p>
+
+<p>Aussi, on l'admirait beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait
+un des membres du Conseil de ville
+qui dsirait s'acqurir une rputation de connaisseur
+en art.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il,
+craignant qu'on ne le prt pour un
+homme peu pratique.</p>
+
+<p>Et certes, il ne l'tait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'tes-vous pas comme le
+Prince Heureux? demandait une mre sensible
+ son petit garon qui rclamait la lune.
+Le Prince Heureux n'aurait jamais song
+demander quelque chose tout cri.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au
+monde qui soit tout fait heureux, murmurait
+un homme qui rien n'avait russi, en
+regardant la merveilleuse statue.</p>
+
+<p>&mdash;Il a vraiment l'air d'un ange, disaient
+les enfants de la charit en sortant de la
+cathdrale, vtus de leurs superbes manteaux
+carlates et avec leurs jolies vestes
+blanches.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi le voyez-vous? rpliquait le matre
+de mathmatiques, vous n'en avez jamais
+vu un.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous en avons vu dans nos rves,
+rpondaient les enfants.</p>
+
+<p>Et le matre de mathmatiques fronait les
+sourcils et prenait un air svre, car il ne
+pouvait approuver que des enfants se permissent
+de rver.</p>
+
+<p>Une nuit, une petite Hirondelle vola tire
+d'ailes vers la cit.</p>
+
+<p>Six semaines avant, ses amies taient parties
+pour l'gypte, mais elle tait demeure
+en arrire.</p>
+
+<p>Elle tait prise du plus beau des roseaux.</p>
+
+<p>Elle l'avait rencontr au dbut du printemps
+comme elle volait sur la rivire la poursuite
+d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
+avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'tait
+arrte pour lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle,
+qui aimait aller droit au but.</p>
+
+<p>Et le roseau lui avait fait un salut profond.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle avait volet autour de
+lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traant
+des sillages d'argent.</p>
+
+<p>C'tait sa faon de faire sa cour, et ainsi
+s'coula tout l't.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ridicule attachement, gazouillaient
+les autres hirondelles. Ce roseau n'a
+pas le sou, et il a vraiment trop de famille.</p>
+
+<p>En effet, la rivire tait toute couverte de
+roseaux.</p>
+
+<p>Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles
+prirent leur vol.</p>
+
+<p>Quand elles furent parties, leur amie se
+sentit isole et commena se lasser de son
+amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis,
+je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans
+cesse avec la brise.</p>
+
+<p>Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la
+brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses
+politesses.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'il est casanier, murmurait
+l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages.
+Donc, qui m'aime doit aimer voyager avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me suivre? demanda enfin
+l'Hirondelle au roseau.</p>
+
+<p>Mais le roseau secoua sa tte. Il tait trop
+attach son chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tes jou de moi, lui cria l'Hirondelle.
+Je m'en vais aux Pyramides, adieu!</p>
+
+<p>Et l'Hirondelle s'en alla.</p>
+
+<p>Tout le long du jour, elle avait vol et, la
+nuit, elle arriva la ville.</p>
+
+<p>&mdash;O chercherai-je un abri? se dit-elle.
+J'espre que la ville aura fait des prparatifs
+pour me recevoir.</p>
+
+<p>Alors, elle aperut la statue sur la petite
+colonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me percher l, cria-t-elle. Le site
+est joli. Il y a beaucoup d'air frais.</p>
+
+<p>De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre
+les pieds du Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une chambre dore, se disait-elle
+doucement aprs avoir regard autour d'elle.</p>
+
+<p>Et elle se prpara dormir.</p>
+
+<p>Mais, comme elle mettait sa tte sous son
+aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba
+sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est curieux! s'cria-t-elle. Il
+n'y a pas un nuage au ciel, les toiles sont
+tout fait claires et brillantes, et voil qu'il
+pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment
+trange. Le roseau aimait la pluie, mais
+c'tait pur gosme de sa part.</p>
+
+<p>Alors une nouvelle goutte vint tomber.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi sert une statue, si elle ne garantit
+pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher
+un bon auvent de chemine.</p>
+
+<p>Et elle se dcidait prendre son vol plus
+loin.</p>
+
+<p>Mais avant qu'elle n'ouvrt ses ailes, une
+troisime goutte tomba.</p>
+
+<p>L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et
+elle vit...</p>
+
+<p>Ah! que vit-elle?</p>
+
+<p>Les yeux du Prince Heureux taient pleins
+de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues
+d'or.</p>
+
+<p>Son visage tait si beau au clair de lune,
+que la petite Hirondelle se sentit envahie par
+la piti.</p>
+
+<p>&mdash;Qui tes-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme
+cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez
+presque trempe.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'tais vivant et que j'avais un
+coeur d'homme, rpliqua la statue, je ne savais
+pas ce que c'tait que les larmes, car je
+vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne
+permet pas l'entre au chagrin. Le jour, je
+jouais avec mes compagnons dans le jardin et,
+le soir, je dansais dans le grand hall. Autour
+du jardin courait une trs haute muraille,
+mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y
+avait au del de cette muraille, tout ce qui
+m'entourait tait si beau. Mes courtisans m'appelaient
+le Prince Heureux, et certes, j'tais
+vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur.
+Ainsi je vcus, ainsi je mourus, et, maintenant
+que je suis mort, ils m'ont huch si
+haut que je puis voir toutes les laideurs et
+toutes les misres de ma ville, et quoique mon
+coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource
+que de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa
+l'Hirondelle part elle.</p>
+
+<p>Elle tait trop bien leve pour faire tout
+haut aucune remarque sur les gens.</p>
+
+<p>&mdash;L-bas, continua la statue, de sa voix
+basse et musicale, l-bas, dans une petite rue,
+il est une pauvre maison. Une des fentres
+est ouverte et, par elle, je puis voir une femme
+assise une table. Son visage est amaigri et
+us. Elle a des mains paisses, rougeaudes,
+toutes piques par l'aiguille, car elle est couturire.
+Elle brode des fleurs de la Passion sur
+une robe de satin que doit porter, au prochain
+bal de la cour, la plus belle des demoiselles
+d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin
+de la chambre, gt son petit garon malade.
+Il a la fivre et il demande des oranges. Sa
+mre n'a rien lui donner que de l'eau de la
+rivire. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle,
+petite Hirondelle, ne voulez-vous pas
+lui porter le rubis de la garde de mon pe?
+Mes pieds sont attachs au pidestal et je ne
+puis bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attendue en gypte, rpondit
+l'Hirondelle. Mes amies voltigent de de l
+sur le Nil et bavardent avec les grands lotus.
+Bientt elles iront dormir dans le tombeau du
+Grand Roi. Le Roi y est lui-mme dans son
+cercueil de bois. Il est envelopp d'une toile
+jaune et embaum avec des aromates. Autour
+de son cou, il a une chane de jade vert ple
+et ses mains sont comme des feuilles sches.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle,
+dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi
+une nuit, et ne serez-vous pas ma messagre?
+L'enfant a tant soif et la mre est si triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas que j'aime les enfants,
+rpondit l'Hirondelle. L't dernier quand je
+sjournais au bord de la rivire, deux garons
+mal levs, les enfants du meunier, ne cessaient
+pas de me jeter des pierres. Certes, ils
+ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
+nous volons trop bien pour cela, et, en
+outre, je suis d'une famille clbre par son
+agilit, mais quand mme c'tait une marque
+d'irrespect.</p>
+
+<p>Mais le regard du Prince Heureux tait si
+triste que la petite Hirondelle en fut toute
+chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai
+une nuit avec vous et je serai votre
+messagre.</p>
+
+<p>&mdash;-Merci, petite Hirondelle, rpondit le
+prince.</p>
+
+<p>Alors la petits Hirondelle arracha le grand
+rubis de l'pe du Prince, et, l'emportant dans
+son bec, prit son vol par dessus les toits de
+la ville.</p>
+
+<p>Elle passa sur la tour de la cathdrale o
+des anges taient sculpts en marbre blanc.</p>
+
+<p>Elle passa sur le Palais et entendit de la
+musique de danse.</p>
+
+<p>Une belle jeune fille parut sur le balcon
+avec son amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien les toiles sont belles, lui dit-il,
+et combien est puissante la force de l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ma robe soit prte pour
+la bal officiel, rpondit-elle. J'ai command
+d'y broder des fleurs de la passion, mais les
+couturires sont si ngligentes.</p>
+
+<p>Elle passa sur la rivire et vit les lanternes
+suspendues au mat des barques.</p>
+
+<p>Elle passa sur le ghetto et vit les vieux
+juifs qui faisaient des affaires entre eux et
+pesaient des monnaies dans des balances de
+cuivre.</p>
+
+<p>Enfin, elle arriva la pauvre demeure et
+y jeta un coup d'oeil.</p>
+
+<p>L'enfant s'agitait fivreusement dans son
+lit et sa mre s'tait endormie tant elle tait
+fatigue.</p>
+
+<p>L'Hirondelle sautilla dans la chambre et
+mit le grand rubis sur la table, sur le d de
+la couturire.</p>
+
+<p>Puis elle voleta doucement autour du lit,
+ventant de ses ailes le visage de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle douce fracheur je ressens! fit
+l'enfant. Je dois aller mieux.</p>
+
+<p>Et il tomba dans un dlicieux sommeil.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle s'en fut tire d'ailes vers
+le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux, remarqua-t-elle, mais
+maintenant je sens presque de la chaleur, et
+cependant il fait bien froid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que vous avez fait une bonne
+action, rpliqua le Prince.</p>
+
+<p>Et la petite Hirondelle commena rflchir
+et alors elle s'endormit. Toutes les fois
+qu'elle rflchissait, elle s'endormait.</p>
+
+<p>Quand parut l'aube, elle vola vers la rivire
+et prit un bain.</p>
+
+<p>&mdash;Voil un remarquable phnomne! s'cria
+le professeur d'ornithologie qui passait
+sur le pont. Une Hirondelle en hiver!</p>
+
+<p>Et il crivit ce sujet une longue lettre
+une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle
+tait pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir je pars pour l'gypte, se disait
+l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Et, cette perspective, elle tait toute
+joyeuse.</p>
+
+<p>Elle visita tous les monuments publics et
+se reposa longtemps sur le sommet du clocher
+de l'glise.</p>
+
+<p>Partout o elle allait, les pierrots gazouillaient.
+Ils se disaient les uns aux autres:</p>
+
+<p>&mdash;Combien cette trangre est distingue!</p>
+
+<p>Cela la remplissait de joie.</p>
+
+<p>Quand la lune se leva, elle retourna tire
+d'ailes vers le Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelques commissions pour
+l'gypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon dpart.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince, ne resterez-vous pas avec
+moi encore une nuit?</p>
+
+<p>&mdash;On m'attend en gypte, rpondit l'Hirondelle.
+Demain mes amies s'y envoleront
+vers la seconde cataracte. L l'hippopotame
+se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon
+se dresse sur un grand trne de granit. Toute
+la nuit il guette les toiles, et, quand l'toile
+du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite
+il se tait. A midi, les lions jaunes descendent
+boire au bord du fleuve. Ils ont des
+yeux comme des aigues marines vertes et
+leurs rugissements sont bien plus clatants
+que les rugissements de la cataracte.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle,
+dit le Prince, tout l-bas de l'autre ct de la
+ville, je vois un jeune homme dans un grenier.
+Il est pench sur un bureau couvert de
+papiers et, dans un verre ct de lui, il y a
+un bouquet de violettes fanes. Sa chevelure
+est brune et frise. Ses lvres sont rouges
+comme des grains de grenade. Il a de grands
+yeux rveurs. Il s'efforce de finir une pice
+pour le directeur du thtre, mais il a trop
+froid pour crire davantage. Il n'y a pas de feu
+dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.</p>
+
+<p>&mdash;Je demeurerai encore une nuit avec vous,
+dit l'Hirondelle, qui avait rellement un bon
+coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince.
+Mes yeux sont la seule chose qui me reste.
+Ce sont de rares saphirs qui furent rapports
+des Indes il y a un millier d'annes. Arrachez
+l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le
+vendra un joaillier. Il achtera de quoi se
+nourrir et de quoi se chauffer et finira sa
+pice.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis
+faire cela.</p>
+
+<p>Et elle se mit pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Faites ce que je vous
+commande.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince
+et s'envola vers le galetas de l'tudiant.</p>
+
+<p>Il tait facile d'y pntrer, car il y avait
+un trou dans le toit.</p>
+
+<p>L'Hirondelle y entra comme un trait et
+sautilla par la pice.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait la tte plonge dans
+ses mains. Il n'entendit pas le trmoussement
+des ailes de l'oiseau et, quand il releva la
+tte, il vit le beau saphir couch sur les violettes
+fanes.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence tre apprci, s'cria-t-il.
+Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant
+je puis finir ma pice.</p>
+
+<p>Et il semblait tout fait heureux.</p>
+
+<p>Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers
+le port.</p>
+
+<p>Elle se reposa sur le mat d'un grand navire
+et contempla les matelots qui halaient d'normes
+caisses hors de la cale avec des cordes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah-hisse! criaient-ils chaque caisse
+qui arrivait sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais en gypte, leur cria l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Mais personne ne prenait garde elle et,
+quand la lune se leva, elle retourna vers le
+Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi
+encore une nuit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'hiver, rpliqua l'Hirondelle, et la
+neige glaciale sera bientt ici. En Egypte, le
+soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
+crocodiles, couchs dans la boue, regardent
+paresseusement les arbres au bord du fleuve.
+Mes compagnes construisent des nids dans le
+temple de Baalbeck. Les colombes roses et
+blanches les suivent des yeux et roucoulent
+alternativement. Cher Prince, il faut que je
+vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais
+et, le printemps prochain, je vous apporterai
+de l-bas deux beaux joyaux pour remplacer
+ceux que vous avez donns. Le rubis sera
+plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
+aussi bleu que la grande mer.</p>
+
+<p>&mdash;L-dessous, dans le square, rpliqua le
+Prince Heureux, stationne une petite marchande
+d'allumettes. Elle a laiss tomber ses
+allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes
+gtes. Son pre la battra, si elle ne rapporte
+pas quelque argent au logis, et elle pleure.
+Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tte
+est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le
+lui, et son pre ne la battra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je passerais encore une nuit avec vous,
+dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher
+un oeil. Alors vous seriez tout fait
+aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle!
+dit le Prince. Faites ce que je vous commande.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du
+Prince et prit son vol en l'emportant.</p>
+
+<p>Elle s'abattit sur l'paule de la petite marchande
+d'allumettes et glissa le joyau dans
+la paume de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Le joli morceau de verre! s'cria la petite
+fille.</p>
+
+<p>Et, toute rieuse, elle courut chez elle.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle revint encore vers le
+Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant vous tes aveugle, dit-elle.
+Alors je vais rester avec vous pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, petite Hirondelle, dit le pauvre
+Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.</p>
+
+<p>Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.</p>
+
+<p>Le jour suivant, elle se campa sur l'paule
+du Prince et lui conta des rcits de ce qu'elle
+avait vu dans des pays tranges.</p>
+
+<p>Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent,
+en longues ranges, sur les rives du Nil et
+pchent coups de bec des poissons d'or, du
+Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit
+dans le dsert et connat toutes choses; des
+marchands qui marchent lentement prs de
+leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre
+dans leurs mains; du roi des montagnes
+de la Lune, qui est noir comme l'bne et adore
+un grand bloc de cristal; du grand serpent
+vert qui dort dans un palmier et que vingt
+prtres sont chargs de nourrir de gteaux de
+miel; et des pygmes qui naviguent sur un
+grand lac sur de larges feuilles plates et sont
+toujours en guerre avec les papillons.</p>
+
+<p>&mdash;Chre petite Hirondelle, dit le Prince,
+vous me dites de merveilleuses choses, mais
+plus merveilleux est ce que supportent les hommes
+et les femmes. Il n'y a pas de mystre
+aussi grand que la misre. Vole par ma ville,
+petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.</p>
+
+<p>Alors la petite Hirondelle vola par la grande
+ville et vit les riches qui se rjouissaient dans
+leurs Palais superbes tandis que les mendiants
+taient assis leurs portes.</p>
+
+<p>Elle vola par les ruelles sombres et vit
+les visages ples d'enfants mourant de faim
+qui regardaient avec insouciance les rues
+noires.</p>
+
+<p>Sous les arches d'un pont, deux petits enfants
+taient couchs dans les bras l'un de
+l'autre pour tcher de se tenir chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous avons faim! disaient-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas rester couchs ici! leur
+cria le sergent de ville.</p>
+
+<p>Et ils s'loignrent sous la pluie.</p>
+
+<p>Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire
+au Prince ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis couvert d'or fin, dit le Prince;
+dtachez-le feuille feuille et donnez-le mes
+pauvres. Les hommes croient toujours que
+l'or peut les rendre heureux.</p>
+
+<p>Feuille feuille, l'Hirondelle arracha l'or
+fin jusqu' ce que le Prince Heureux n'et
+plus ni clat ni beaut.</p>
+
+<p>Feuille feuille, elle distribua l'or fin aux
+pauvres et les visages des enfants devinrent
+roses, ils rirent et jourent par la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.</p>
+
+<p>Alors la neige arriva, et aprs la neige la
+glace.</p>
+
+<p>Les rues semblaient tre ferres d'argent
+tant elles brillaient et tincelaient. De longs
+glaons, tels que des poignards de cristal,
+taient suspendus aux toits des maisons. Tout
+le monde se couvrait de fourrures et les petits
+garons portaient des toques carlates et patinaient
+sur la glace.</p>
+
+<p>La pauvre petite Hirondelle avait froid,
+toujours plus froid, mais elle ne voulait pas
+quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela.
+Elle picorait les miettes la porte du boulanger,
+quand le boulanger ne la regardait pas, et
+essayait de se rchauffer en battant des ailes.</p>
+
+<p>Mais, la fin, elle vit qu'elle allait mourir.
+Elle eut tout juste la force de voler encore une
+fois sur l'paule du Prince.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher Prince! murmura-t-elle.
+Permettez que je baise votre main.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux que vous partiez enfin
+pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince.
+Vous avez sjourn trop longtemps ici, mais il
+faut me baiser sur les lvres, car je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas en Egypte que je vais aller,
+dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison
+de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et elle baisa le Prince Heureux sur les lvres
+et tomba morte ses pieds.</p>
+
+<p>A ce moment, un singulier craquement rsonna
+ l'intrieur de la statue comme si
+quelque chose s'tait bris.</p>
+
+<p>Le fait est que le coeur de plomb s'tait
+fendu en deux.</p>
+
+<p>Vraiment il faisait un terrible froid.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain, le maire
+se promenait dans le square sous la statue
+avec les conseillers de la ville.</p>
+
+<p>Comme ils dpassaient le pidestal, il leva
+la tte vers la statue.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux
+semble dguenill!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment dguenill! dirent les
+conseillers de ville qui taient toujours de
+l'avis du maire et eux aussi levrent la tte
+pour regarder la statue.</p>
+
+<p>&mdash;Le rubis de son pe est tomb, ses
+yeux ne sont plus en place et il n'est plus du
+tout dor, dit le maire. Bref, il ne vaut gure
+plus qu'un mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Gure plus qu'un mendiant! firent cho
+les conseillers de ville.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici qu'il a ses pieds un oiseau
+mort, continua le maire. Vraiment il faudra
+faire promulguer un arrt pour dfendre aux
+oiseaux de mourir ici.</p>
+
+<p>Et le secrtaire de ville prit note de cette
+ide.</p>
+
+<p>Alors on renversa la statue du Prince Heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il n'est plus beau, il ne sert plus
+ rien! dit le professeur d'art l'Universit.</p>
+
+<p>Alors on fondit la statue dans une fournaise
+et le maire runit le conseil en assemble
+pour dcider ce que l'on ferait du mtal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions, proposa-t-il en faire une
+autre statue. La mienne par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ou la mienne, dit chacun des conseillers
+de ville.</p>
+
+<p>Et ils se querellrent.</p>
+
+<p>La dernire fois que j'ai entendu parler
+d'eux, ils se querellaient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle trange chose! dit le contre-matre
+de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut
+pas fondre dans le fourneau, il nous faudra
+le jeter aux rebuts.</p>
+
+<p>Les fondeurs le jetrent sur le tas de dtritus
+o gisait l'Hirondelle morte.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte-moi les deux choses les plus
+prcieuses de la ville, dit Dieu l'un de ses
+anges.</p>
+
+<p>Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et
+l'oiseau mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon
+jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera
+ternellement et, dans ma cit d'or, le Prince
+Heureux redira mes louanges.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE ROSSIGNOL ET LA ROSE</h3>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'elle danserait avec moi si
+je lui apportais des roses rouges, gmissait le
+jeune tudiant, mais dans tout mon jardin il
+n'y a pas une rose rouge.</p>
+
+<p>De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.</p>
+
+<p>Il regarda travers les feuilles et s'merveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de roses rouges dans tout mon jardin!
+criait l'tudiant.</p>
+
+<p>Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de quelle chose minime dpend le
+bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont
+crit; je possde tous les secrets de la philosophie
+et faute d'une rose rouge voil ma vie
+brise.</p>
+
+<p>&mdash;Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol.
+Toutes les nuits je l'ai chant, quoique
+je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
+son histoire aux toiles, et maintenant je
+le vois. Sa chevelure est fonce comme la fleur
+de la jacinthe et ses lvres sont rouges comme
+la rose qu'il dsire, mais la passion a rendu
+son visage ple comme l'ivoire et le chagrin
+a mis son sceau sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince donne un bal demain soir,
+murmurait le jeune tudiant et mes amours
+seront de la fte. Si je lui apporte une rose
+rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point
+du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je
+la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa
+tte sur mon paule et sa main treindra la
+mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges
+dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et
+elle me ngligera. Elle ne fera nulle attention
+ moi et mon coeur se brisera.</p>
+
+<p>&mdash;Voil bien l'amoureux vrai, dit le rossignol.
+Il souffre tout ce que je chante: tout ce
+qui est joie pour moi est peine pour lui. Srement
+l'amour est une merveilleuse chose,
+plus prcieuse que les meraudes et plus chre
+que les fines opales. Perles et grenades ne
+peuvent le payer, car il ne parat pas sur le
+march. On ne peut l'acheter au marchand
+ni le peser dans une balance pour l'acqurir
+au poids de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Les musiciens se tiendront sur leur estrade,
+disait le jeune tudiant. Ils joueront de
+leurs instruments cordes et mes amours
+danseront au son de la harpe et du violon.
+Elle dansera si lgrement que son pied ne
+touchera pas le parquet et les gens de la cour
+en leurs gais atours s'empresseront autour
+d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car
+je n'ai pas de roses rouges lui donner.</p>
+
+<p>Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage
+dans ses mains et pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit
+lzard vert, comme il courait prs de lui,
+sa queue en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? disait un papillon qui
+voletait la poursuite d'un rayon de soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc? murmura une pquerette
+ sa voisine d'une douce petite voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il pleure cause d'une rose rouge.</p>
+
+<p>&mdash;A cause d'une rose rouge. Comme c'est
+ridicule!</p>
+
+<p>Et le petit lzard, qui tait un peu cynique,
+rit gorge dploye.</p>
+
+<p>Mais le rossignol comprit le secret des douleurs
+de l'tudiant, demeura silencieux sur
+l'yeuse et rflchit au mystre de l'amour.</p>
+
+<p>Soudain il dploya ses ailes brunes pour
+s'envoler et prit son essor.</p>
+
+<p>Il passa travers le bois comme une ombre
+et, comme une ombre, il traversa le jardin.</p>
+
+<p>Au centre du parterre se dressait un beau
+rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et
+se campa sur une menue branche.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et
+je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais le rosier secoua sa tte.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont blanches, rpondit-il,
+blanches comme l'cume de la mer et plus
+blanches que la neige dans la montagne. Mais
+allez trouver mon frre qui crot autour du
+vieux cadran solaire et peut-tre vous donnera-t-il
+ce que vous demandez.</p>
+
+<p>Alors le rossignol vola au rosier qui croissait
+autour du vieux cadran solaire.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il,
+et je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais le rosier secoua sa tte.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont jaunes, rpondit-il, aussi
+jaunes que les cheveux des sirnes qui s'assoient
+sur un tronc d'arbre, plus jaunes que
+le narcisse qui fleurit dans les prs, avant
+que le faucheur ne vienne avec sa faux.
+Mais allez vers mon frre qui crot sous la fentre
+de l'tudiant et peut-tre vous donnera-t-il
+ce que vous demandez.</p>
+
+<p>Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait
+sous la fentre de l'tudiant.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et
+je vous chanterai mes plus douces chansons.</p>
+
+<p>Mais l'arbre secoua sa tte.</p>
+
+<p>&mdash;Mes roses sont rouges, rpondit-il, aussi
+rouges que les pattes des colombes et plus
+rouges que les grands ventails de corail que
+l'ocan berce dans ses abmes, mais l'hiver a
+glac mes veines, la gele a fltri mes boutons,
+l'ouragan a bris mes branches et je
+n'aurai plus de roses de toute l'anne.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le
+rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas
+quelque moyen que j'en aie une?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen, rpondit le rosier, mais
+il est si terrible que je n'ose vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis
+pas timide.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier,
+vous devez la btir de notes de musique
+au clair de lune et la teindre du sang de votre
+propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre
+gorge appuye des pines. Toute la nuit vous
+chanterez pour moi et les pines vous perceront
+le coeur: votre sang vital coulera dans
+mes veines et deviendra le mien.</p>
+
+<p>&mdash;La mort est un grand prix pour une rose
+rouge, rpliqua le rossignol, et tout le monde
+aime la vie. Il est doux de se percher dans le
+bois verdissant, de regarder le soleil dans son
+char d'or et la lune dans son char de perles.
+Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubpines.
+Elles sont douces, les clochettes bleues
+qui se cachent dans la valle et les bruyres
+qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est
+meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur
+d'un oiseau compar au coeur d'un homme?</p>
+
+<p>Alors il dploya ses ailes brunes et prit son
+essor dans l'air. Il passa travers le jardin
+comme une ombre et, comme une ombre, il
+traversa le bois.</p>
+
+<p>Le jeune tudiant tait toujours couch sur
+le gazon l o le rossignol l'avait laiss et les
+larmes n'avaient pas encore sch dans ses
+beaux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez heureux, lui cria le rossignol,
+soyez heureux, vous aurez votre rose rouge.
+Je la btirai de notes de musique au clair de
+lune et la teindrai du sang de mon propre
+coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour,
+c'est que vous soyez un amoureux vrai,
+car l'amour est plus sage que la philosophie,
+quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance,
+quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont
+couleur de feu et son corps couleur de flammes,
+ses lvres sont douces comme le miel et
+son haleine est comme l'encens.</p>
+
+<p>L'tudiant leva les yeux du gazon, tendit
+l'oreille, mais il ne put comprendre ce que
+lui disait le rossignol, car il ne savait que les
+choses qui sont crites dans les livres.</p>
+
+<p>Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il
+aimait beaucoup le petit rossignol qui avait
+bti son nid dans ses branches.</p>
+
+<p>&mdash;Chantez-moi une dernire chanson,
+murmura-t-il. Je serai si triste quand vous
+serez parti.</p>
+
+<p>Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et
+sa voix tait comme l'eau jaseuse d'une fontaine
+argentine.</p>
+
+<p>Quand il eut fini sa chanson, l'tudiant se
+releva et tira son calepin et son crayon de sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le rossignol, se disait-il en se promenant
+par l'alle, le rossignol a une indniable
+beaut, mais a-t-il du sentiment? Je crains
+que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes,
+il est tout style, sans nulle sincrit.
+Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne
+pense qu' la musique et, tout le monde le
+sait, l'art est goste. Certes, on ne peut contester
+que sa voix a de fort belles notes. Quel
+malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne
+vise aucun but pratique.</p>
+
+<p>Et il se rendit dans sa chambre, se coucha
+sur son petit grabat et se mit penser ses
+amours.</p>
+
+<p>Un peu aprs, il s'endormit.</p>
+
+<p>Et, quand la lune brillait dans les cieux, le
+rossignol vola au rosier et plaa sa gorge
+contre les pines.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il chanta sa gorge appuye
+contre les pines et la froide lune cristalline
+s'arrta et couta toute la nuit.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il chanta et les pines pntraient
+de plus en plus avant dans sa
+gorge et son sang vital fluait hors de son
+corps.</p>
+
+<p>D'abord, il chanta la naissance de l'amour
+dans le coeur d'un garon et d'une fille et, sur
+la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
+merveilleuse, ptale aprs ptale, comme une
+chanson suivait une chanson.</p>
+
+<p>D'abord, elle tait ple comme la brume qui
+flotte sur la rivire, ple comme les pieds du
+matin et argente comme les ailes de l'aurore.</p>
+
+<p>La rose, qui fleurissait sur la plus haute
+ramille du rosier, semblait l'ombre d'une
+rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une
+rose dans un lac.</p>
+
+<p>Mais le rosier cria au rossignol de se presser
+plus troitement contre les pines.</p>
+
+<p>&mdash;Pressez-vous plus troitement, petit
+rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra
+avant que la rose ne soit termine.</p>
+
+<p>Alors le rossignol se pressa plus troitement
+contre les pines et son chant coula
+plus clatant, car il chantait comment clot
+la passion dans l'me de l'homme et d'une
+vierge.</p>
+
+<p>Et une dlicate rougeur parut sur les ptales
+de la rose comme rougit le visage d'un
+fianc qui baise les lvres de sa fiance.</p>
+
+<p>Mais les pines n'avaient pas encore atteint
+le coeur du rossignol, aussi le coeur de
+la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
+rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.</p>
+
+<p>Et la rose cria au rossignol de se presser
+plus troitement contre les pines.</p>
+
+<p>&mdash;Pressez-vous plus troitement, petit
+rossignol, disait-il, ou le jour surviendra
+avant que la rose ne soit termine.</p>
+
+<p>Alors le rossignol se pressa plus troitement
+contre les pines, et les pines touchrent
+son coeur, et en lui se dveloppa un
+cruel tourment de douleur.</p>
+
+<p>Plus amre, plus amre tait la douleur,
+plus imptueux, plus imptueux jaillissait
+son chant, car il chantait l'amour parfait par
+la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la
+tombe.</p>
+
+<p>Et la rose merveilleuse s'empourpra comme
+les roses du Bengale. Pourpre tait la couleur
+des ptales et pourpre comme un rubis tait
+le coeur.</p>
+
+<p>Mais la voix du rossignol faiblit. Ses
+petites ailes commencrent battre et un
+nuage s'tendit sur ses yeux.</p>
+
+<p>Son chant devint de plus en plus faible.
+Il sentit que quelque chose l'touffait la
+gorge.</p>
+
+<p>Alors son chant lana un dernier clat.</p>
+
+<p>La blanche lune l'entendit et elle oublia
+l'aurore et s'attarda dans le ciel.</p>
+
+<p>La rose rouge l'entendit; elle trembla toute
+d'extase et ouvrit ses ptales l'air froid du
+matin.</p>
+
+<p>L'cho l'emporta vers sa caverne pourpre
+sur les collines et veilla de leurs rves les
+troupeaux endormis.</p>
+
+<p>Le chant flotta parmi les roseaux de la
+rivire et ils portrent son message la
+mer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, cria le rosier, voici que
+la rose est finie.</p>
+
+<p>Mais le rossignol ne rpondit pas: il tait
+couch dans les hautes gramines, mort le
+coeur transperc d'pines.</p>
+
+<p>A midi, l'tudiant ouvrit sa fentre et regarda
+au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle trange bonne fortune! s'cria-t-il,
+voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu
+pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que
+je suis sr qu'elle doit avoir en latin un nom
+compliqu.</p>
+
+<p>Et il se pencha et la cueillit.</p>
+
+<p>Alors il mit son chapeau et courut chez le
+professeur, sa rose la main.</p>
+
+<p>La fille du professeur tait assise sur le pas
+de la porte. Elle dvidait de la soie bleue sur
+une bobine et son petit chien tait couch
+ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez dit que vous danseriez avec
+moi si je vous apportais une rose rouge, lui
+dit l'tudiant. Voil la rose la plus rouge du
+monde. Ce soir, vous la placerez prs de
+votre coeur et, quand nous danserons ensemble,
+elle vous dira combien je vous aime.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille frona les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que cette rose n'aille pas avec
+ma robe, rpondit-elle. D'ailleurs le neveu du
+chambellan m'a envoy quelques vrais bijoux
+et chacun sait que les bijoux cotent plus
+que les fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma parole, vous tes une ingrate!
+dit l'tudiant d'un ton colre.</p>
+
+<p>Et il jeta la rose dans la rue o elle tomba
+dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Une lourde charrette l'crasa.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai
+que vous tes bien mal lev. Et qu'tes-vous
+aprs tout? un simple tudiant. Peuh! je ne
+crois pas que vous ayez jamais de boucles
+d'argent vos souliers comme en a le neveu
+du chambellan.</p>
+
+<p>Et elle se leva de sa chaise et rentra dans
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle niaiserie que l'amour! disait
+l'tudiant en revenant sur ses pas. Il n'est
+pas la moiti aussi utile que la logique, car
+il ne peut rien prouver et il parle toujours de
+choses qui n'arriveront pas et fait croire aux
+gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref,
+il n'est pas du tout pratique et comme notre
+poque le tout est d'tre pratique, je vais
+revenir la philosophie et tudier la mtaphysique.</p>
+
+<p>L dessus, l'tudiant retourna dans sa
+chambre, ouvrit un grand livre poudreux et
+se mit lire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>LE GANT GOSTE</h3>
+
+
+<p>Chaque aprs-midi, quand ils revenaient
+de l'cole, les enfants avaient l'habitude d'aller
+jouer dans le jardin du gant.</p>
+
+<p>C'tait un grand jardin solitaire avec un
+doux gazon vert. et l, sur le gazon, de belles
+fleurs brillaient comme des toiles et il y
+avait douze pchers qui, au printemps, fleurissaient
+une dlicate floraison rose et blanche
+et l'automne portaient de beaux fruits.</p>
+
+<p>Les oiseaux perchaient sur les arbres et
+chantaient si dlicieusement que les enfants
+d'ordinaire arrtaient leur jeu pour les couter.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous sommes heureux ici! s'criaient-ils
+les uns aux autres.</p>
+
+<p>Un jour, le gant revint.</p>
+
+<p>Il avait t visiter son ami l'ogre de Cornouailles
+et il avait sjourn sept ans chez
+lui. Aprs que ces sept annes furent rvolues,
+il avait dit tout ce qu'il avait dire,
+car sa conversation avait des limites et il
+rsolut de rentrer dans son chteau.</p>
+
+<p>En arrivant, il vit les enfants qui jouaient
+dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l? cria-t-il d'une voix
+trs aigre.</p>
+
+<p>Et les enfants s'enfuirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon jardin est moi seul, reprit le gant.
+Tout le monde doit comprendre cela et je ne
+permettrai personne qu' moi de s'y battre.</p>
+
+<p>Alors il l'entoura d'une haute muraille et
+y plaa un criteau.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dfense d'entrer</p>
+<p>sous peine</p>
+<p>de</p>
+<p>poursuites</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'tait un gant goste.</p>
+
+<p>Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu
+de rcration.</p>
+
+<p>Ils essayrent de jouer sur la route, mais
+la route tait trs poudreuse et pleine de pierres
+dures et ils ne l'aimaient pas.</p>
+
+<p>Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leons
+taient termines de se promener autour
+de la haute muraille et de parler du beau
+jardin qui tait par del.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous y tions heureux! se disaient-ils
+les uns aux autres.</p>
+
+<p>Alors le printemps arriva et par tout le
+pays il y eut de petites fleurs et de petits
+oiseaux.</p>
+
+<p>Dans le jardin seul du gant goste, c'tait
+encore l'hiver.</p>
+
+<p>Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter
+depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et
+les arbres oubliaient de fleurir.</p>
+
+<p>Une fois, une belle fleur leva sa tte au-dessus
+du gazon, mais quand elle vit l'criteau,
+elle fut si attriste la pense des enfants
+qu'elle se laissa retomber terre et se
+rendormit.</p>
+
+<p>Les seules se rjouir, ce furent la neige et
+la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Le printemps a oubli ce jardin, s'criaient-elles.
+Alors nous allons y vivre toute
+l'anne.</p>
+
+<p>La neige tala sur le gazon son grand manteau
+blanc et la glace revtit d'argent tous
+les arbres.</p>
+
+<p>Alors elles invitrent le vent du Nord
+faire un sjour chez elles.</p>
+
+<p>Il accepta et vint.</p>
+
+<p>Il tait envelopp de fourrures. Il rugissait
+tout le jour par le jardin et renversait
+chaque instant des chemines.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit dlicieux, disait-il. Nous
+demanderons la grle de nous faire visite.</p>
+
+<p>La grle arriva, elle aussi.</p>
+
+<p>Chaque jour, pendant trois heures, elle
+battait du tambour sur le toit du chteau jusqu'
+ce qu'elle et bris beaucoup d'ardoises
+et alors elle tournait autour du jardin aussi
+vite qu'il lui tait possible. Elle tait habille
+de gris et son souffle tait de glace.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis comprendre pourquoi le printemps
+est si long venir, disait le gant
+goste quand il se mettait la fentre et regardait
+son jardin blanc et froid. Je souhaite
+que le temps change.</p>
+
+<p>Mais le printemps ne venait pas. L't non
+plus.</p>
+
+<p>Dans tous les jardins, l'automne apporta
+des fruits d'or, mais il n'en donna aucun
+au jardin du gant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est par trop goste, dit-il.</p>
+
+<p>Et toujours c'tait l'hiver chez le gant et
+le vent du Nord, et la grle, et la glace, et la
+neige, qui dansaient au milieu des arbres.</p>
+
+<p>Un matin, le gant, dj veill, tait couch
+dans son lit, quand il entendit une musique
+dlicieuse. Elle fut si douce ses oreilles
+qu'il crut que les musiciens du roi devaient
+passer par l.</p>
+
+<p>En ralit, c'tait une petite linotte qui
+chantait devant sa fentre, mais il y avait
+si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau
+chanter dans son jardin qu'il lui sembla que
+c'tait la plus belle musique du monde.</p>
+
+<p>Alors la grle cessa de danser sur la tte
+du gant et le vent du Nord de rugir. Un dlicieux
+parfum arriva lui travers la croise
+ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'enfin le printemps est venu,
+dit le gant.</p>
+
+<p>Et il sauta du lit et regarda.</p>
+
+<p>Que vit-il?</p>
+
+<p>Il vit un spectacle trange.</p>
+
+<p>Par une petite brche dans la muraille,
+les enfants s'taient glisss dans le jardin et
+s'taient juchs sur les branches des arbres.
+Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il
+y avait un petit enfant et les arbres taient
+si heureux de porter de nouveau des enfants
+qu'ils s'taient couverts de fleurs et qu'ils
+agitaient gracieusement leurs bras sur la tte
+des enfants.</p>
+
+<p>Les oiseaux voletaient de l'un l'autre et
+gazouillaient avec dlices et les fleurs dressaient
+leurs ttes dans l'herbe verte et riaient.</p>
+
+<p>C'tait un joli tableau.</p>
+
+<p>Dans un seul coin, c'tait encore l'hiver,
+dans le coin le plus loign du jardin.</p>
+
+<p>L il y avait un tout petit enfant. Il tait
+si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches
+de l'arbre et il se promenait tout autour en
+pleurant amrement.</p>
+
+<p>Le pauvre arbre tait encore tout couvert
+de glace et de neige et le vent du Nord soufflait
+et rugissait au-dessus de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Grimpe donc, petit garon, disait l'arbre.</p>
+
+<p>Et il lui tendait ses branches aussi bas
+qu'il le pouvait, mais le garonnet tait trop
+petit.</p>
+
+<p>Le coeur du gant fondit quand il regarda
+au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Combien j'ai t goste, pensa-t-il.
+Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a
+pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre
+petit garon sur la cime de l'arbre; puis je
+jetterai bas la muraille et mon jardin sera
+ jamais le lieu de rcration des enfants.</p>
+
+<p>Il tait vraiment trs repentant de ce qu'il
+avait fait.</p>
+
+<p>Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement
+la porte de faade et descendit dans
+le jardin.</p>
+
+<p>Mais quand les enfants le virent, ils furent
+si terrifis qu'ils prirent la fuite et le jardin
+redevint hivernal.</p>
+
+<p>Seul le petit enfant ne s'tait pas enfui, car
+ses yeux taient si pleins de larmes qu'il n'avait
+pas vu venir le gant.</p>
+
+<p>Et le gant se glissa derrire lui, le prit
+gentiment dans ses mains et le dposa sur
+l'arbre.</p>
+
+<p>Et l'arbre aussitt fleurit; les oiseaux y
+vinrent percher et chanter et le petit garon
+tendit ses deux bras, les passa autour du
+cou du gant et l'embrassa.</p>
+
+<p>Et les autres enfants, quand ils virent que
+le gant n'tait plus mchant, accoururent
+et le printemps arriva avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre jardin maintenant, petits
+enfants, dit le gant.</p>
+
+<p>Et il prit une grande hache et renversa la
+muraille.</p>
+
+<p>Et quand les gens s'en allrent au march
+ midi, ils trouvrent le gant qui jouait
+avec les enfants dans le plus beau jardin
+qu'on ait jamais vu.</p>
+
+<p>Toute la journe, ils jourent, et, le soir
+ils vinrent dire adieu au gant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o est votre petit compagnon, dit-il,
+le garon que j'ai huch sur l'arbre?</p>
+
+<p>C'tait lui que le gant aimait le mieux
+parce qu'il l'avait embrass.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas, rpondirent les enfants:
+il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui d'tre exact venir ici demain,
+reprit le gant.</p>
+
+<p>Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient
+pas o il habitait et qu'avant ils ne l'avaient
+jamais vu.</p>
+
+<p>Et le gant devint tout triste.</p>
+
+<p>Chaque aprs-midi, la sortie de l'cole,
+les enfants venaient jouer avec le gant,
+mais on ne revit plus le petit garon qu'aimait
+le gant. Il tait trs bienveillant avec
+tous, mais il regrettait son premier petit
+ami et souvent il en parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude
+de dire.</p>
+
+<p>Les annes passrent et le gant vieillit et
+s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au
+jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil
+et regardait jouer les enfants et admirait
+son jardin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il,
+mais les enfants sont les plus belles des
+fleurs.</p>
+
+<p>Un matin d'hiver, comme il s'habillait,
+il regarda par la fentre. Maintenant il ne
+dtestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est
+que le sommeil du printemps et le repos des
+fleurs.</p>
+
+<p>Soudain il se frotta les yeux de surprise et
+regarda avec attention.</p>
+
+<p>Certes, c'tait une vision merveilleuse.</p>
+
+<p>A l'extrmit du jardin, il y avait un arbre
+presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses
+branches taient toutes en or et des fruits d'argent
+y taient suspendus et sous l'arbre se
+tenait le petit garon qu'il aimait.</p>
+
+<p>Le gant dgringola les escaliers, transport
+de joie et entra dans le jardin. Il se
+hta travers le gazon et s'approcha de l'enfant.
+Et, quand il fut tout prs de lui, son
+visage rougit de colre et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a os te blesser?</p>
+
+<p>Sur les paumes des mains de l'enfant il y
+avait les empreintes de deux clous et aussi
+les empreintes de deux clous sur ses petits
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a os te blesser? cria le gant, dis-le
+moi. Je vais prendre une grande pe et je
+le tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpondit l'enfant, ce sont les blessures
+de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? dit le gant.</p>
+
+<p>Et une crainte respectueuse l'envahit et il
+s'agenouilla devant le petit garon.</p>
+
+<p>Et le garon sourit au gant et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez laiss jouer une fois dans
+votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec
+moi dans mon jardin qui est le Paradis.</p>
+
+<p>Et, quand les enfants arrivrent cet aprs-midi-l,
+ils trouvrent le gant tendu mort
+sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>NOUVELLES<br>
+PUBLIES EN AMRIQUE</h2>
+<br>
+
+<p>Ces trois nouvelles <i>Ego te Absolvo</i>, <i>Old Bishop's</i>,
+<i>La Peau d'orange,</i> ont t publies dans une revue
+amricaine aprs la mort d'Oscar Wilde, et sous sa
+signature. Nous les traduisons ici bien que l'authenticit
+nous en paraisse minemment suspecte.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>EGO TE ABSOLVO</h3>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Sous leurs brets bleus noircis par la poudre,
+souills par la poussire des chemins,
+les soldats de Miralles ont des mines de
+bandits, avec leur peau bistre, leurs barbes
+et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
+longues semaines, ils tranent les routes,
+presque sans sommeil, presque sans repos,
+faisant toute heure le coup de feu avec une
+rage croissante.</p>
+
+<p>N'en finira-t-on pas avec ces bandits rpublicains?
+Don Carlos leur avait, cependant,
+promis qu'aprs les fatigues d'Estella, l'Espagne
+serait eux.</p>
+
+<p>Tous, ils ont soif de vengeance et de sang,
+et c'est la joie de verser le sang qui les maintient
+debout, si las, si puiss qu'ils se sentent.</p>
+
+<p>Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exils
+morts de faim et de misre sur le sol tranger,
+ils ont des colres de fauves contre ces
+rguliers qui leur disputent la route des plateaux
+de Castille, la voie des palais o ils ont
+jur de replacer le roi lgitime pour se partager,
+sur les marches du trne rtabli, les dignits
+du royaume et les richesses des vaincus.</p>
+
+<p>Entre ces montagnards et les hommes des
+nouveaux partis, il n'y a pas que des rancunes
+politiques: il y a surtout et avant tout
+un vieux compte de meurtres impunis, de
+pillages sans ranon, d'incendies sans revanche.</p>
+
+<p>Aussi, quand un soldat de Concha leur
+tombe aux mains, malheur lui! Il paie pour
+les autres, pour ceux qui s'chappent.</p>
+
+<p>&mdash;Frre, il faut mourir, lui dit-on en le
+collant une roche.</p>
+
+<p>L'homme esquisse un signe de croix et,
+sitt que sa main redescend dans un plus
+lent <i>ainsi soit-il,</i> les fusils, aligns dix pas
+de sa poitrine, crachent la mort.</p>
+
+<p>L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe
+et l'on n'en parle plus.</p>
+
+<p>Les vautours des Pyrnes font le reste.</p>
+
+<p>Si, sa soutane retrousse, le cur Miralles,
+un petit homme replet et courb, les yeux
+brids, passe porte des fusilleurs, il accroche
+son fusil sa ceinture et absout ou
+bnit le mourant d'un geste rapide.</p>
+
+<p>Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette
+marine, qui lui sert inspecter rochers ou
+bois de chnes, il confesse le prisonnier.</p>
+
+<p>Dame, un gnral est responsable de la
+vie de sa troupe!</p>
+
+<p>Rpublicain soit, mais catholique, le rgulier
+ne semble pas surpris de cet trange double
+rle du prtre soldat.</p>
+
+<p>Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va
+lu fusiller et n'est-il pas tout naturel qu'on
+le fusille, puisqu'il s'est laiss prendre et
+que s'il avait pris il fusillerait.</p>
+
+<p>Cette logique satisfait pleinement les faibles
+exigences de son cerveau de paysan arrach
+ la glbe pour se courber sous le harnais
+militaire.</p>
+
+<p>Puis, quoi bon raisonner avec ce fait
+brutal, la mort menaante, immdiate, inluctable!</p>
+
+<p>Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement
+de bien faire ses paquets pour se prsenter
+en bon ordre quand on fera son entre
+dans l'invitable l-bas.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce soir-l, comme le soleil se couchait,
+Pedro Carrega tait en sentinelle au chaos
+de Mallorta quand une femme et un mulet
+tournrent le sentier de Buenavista.</p>
+
+<p>Au hasard il tira.</p>
+
+<p>Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut
+ lui avant qu'il n'eut le temps de recharger
+son coup et, quand il la tint au bout
+de son fusil, le Navarrais ne sut point tirer.</p>
+
+<p>La femme tait belle, dsirable, avec ses
+longs cheveux, noirs descendant en cascade
+jusqu' ses mollets, ses lvres rouges, ses
+yeux brillants.</p>
+
+<p>Pedro Carrega, pour sa prisonnire, oublia
+la querelle de don Carlos et de la Rpublique.</p>
+
+<p>La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs
+qu'elle adorait le <i>rey neto</i>. Elle lui
+prouva qu'elle ne dtestait pas les caresses
+parfumes la poudre de guerre et que Pedro
+Carrega tait sinon le plus beau des mortels,
+du moins le plus choy des vainqueurs,
+entre les grosses masses de pierre du chaos
+de Mallorta.</p>
+
+<p>Les deux bras de la prisonnire enserraient
+encore d'un collier presque mordor le cou
+hal de Carrega, quand Joaquin Martinez
+vint prendre sa faction.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! doucement, fit-il, part deux, seor
+caballero. Les nuits sont fraches. Il n'est pas
+bon de dormir sans manteau, camarade. Je
+vois que tu es homme de prcaution: pavillon
+de cheveux, pour mouchoir de cou des
+bras tides et couverture de chair molle. A
+mon tour, l'ami!</p>
+
+<p>Carrega se leva et poussant derrire lui sa
+prisonnire:</p>
+
+<p>&mdash;Ton tour, freluquet. O rgne Carrega,
+il n'y a pas deux rois. Si les nuits sont fraches,
+va te chauffer contre cette mule que ma
+carabine a abattue, ou bien abats-en une autre.
+Mon butin est moi, comme la Navarre
+est au roi Carlos, fils de Juive!</p>
+
+<p>Joaquin Martinez paula son arme et il allait
+tirer quand la femme, d'un bond de sauvagesse,
+dtourna le fusil et envoya la balle
+se perdre dans les nuages.</p>
+
+<p>Haussant les paules, Martinez jeta l'arme
+dcharge et, d'un coup de navaja en plein
+ventre, coucha terre la prisonnire de Carrega.</p>
+
+<p>&mdash;Corps de Dieu! hurla le Navarrais se
+lanant en avant en brandissant sa carabine.</p>
+
+<p>Mais un nouveau coup de la terrible <i>navaja</i>
+suspendit sur ses lvres la kyrielle des
+blasphmes.</p>
+
+<p>Une cume blanche au coin de la bouche,
+il s'affaissa dans la mare de sang que rendait
+le corps de la femme ventre.</p>
+
+<p>Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de
+quelques hommes, accourait.</p>
+
+<p>Martinez n'essaya pas de nier la querelle.</p>
+
+<p>De ses yeux aux arcades presque dnudes
+de sourcils par un crachement de mauvais
+fusil, le cur bandoulier embrassa toute la
+scne.</p>
+
+<p>&mdash;Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle!
+Belle fille mal accommode d'un sale coup
+de couteau! a t'a bien servi, beau niais! Au
+moins Carrega en a eu pour son plaisir. Allons,
+mon garon, reprit-il en s'adressant
+Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est
+du joli de vouloir voler le butin de son camarade.
+Hol! vous autres, laissez-moi confesser
+ce paen: on n'a pas besoin de vous
+par ici. Dis ton <i>confiteor</i>, Martinez, et fais
+ton acte de contrition.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ego te absolvo</i>, murmura Miralles dans
+un geste de bndiction... Porcs, satans fils
+de catins, qui s'gorgent pour une femelle!</p>
+
+<p>Puis, braquant brusquement son fusil sur
+l'homme, il lui brla la cervelle sur les deux
+cadavres.</p>
+
+<p>&mdash;Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il,
+bientt le roi Carlos n'aurait plus
+d'arme!</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OLD BISHOP'S</h3>
+
+
+<p>C'tait un soir l'patant.</p>
+
+<p>Ce vieux maniaque de Loiselier causait
+sur un des grands canaps avec lord Stephen
+Algernon Sydney, l'trange exil volontaire,
+qui a fui de ce ct de la Manche les dnonciations
+furieuses d'un pre, comme on n'en
+voit gure.</p>
+
+<p>Tout coup, Algernon Sydney, jetant la
+cigarette qu'il roulait toujours entre ses
+doigts, sans jamais l'allumer, leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Nottingham, messieurs?
+ moins que vous ne soyez fabricant de dentelles,
+tisseur de tulle ou marchand de charbon,
+il y a bien des chances pour que vous
+me rpondiez par la ngative?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, interrompit de Cerneval, le
+globe-trotter que les lauriers de Philas Fogg
+ont si souvent empch de dormir qu'il a
+russi, l'an pass, aprs trois tentatives moins
+heureuses, faire son tour du monde en
+76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes,
+permettez, je ne suis ni fabricant, ni tisseur,
+ni charbonnier et je connais Nottingham.
+Nottingham, chef-lieu du comt de ce nom,
+au confluent de la Leen et de la Trent, 200
+kilomtres N.O. de Londres, ville fort ancienne
+fortifie par Guillaume le Conqurant,
+sige de plusieurs parlements. Fabriques de
+chles, soieries, lainages, tulles, dentelles,
+faences, grains, fer, charbons, fromages et
+bestiaux. Ruines, chteau et muse, magnifiques
+hpitaux. 193,591 habitants. Ceci pour
+vous prouver, mon cher lord, qu'il y a au
+moins un Franais l'patant qui sait sa
+gographie.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, mon cher comte, que je
+n'ai nullement song contester vos connaissances
+gographiques, pas plus que je
+n'ignore que vous avez parcouru probablement
+dix fois plus de chemin que je n'en
+parcourrai dans les annes qu'il me reste
+vivre, mais la science gographique ou la vue
+dans l'espace des difices d'une ville sont
+choses diffrentes, et je ne m'attendais pas
+trouver ici un homme pour qui la caverne de
+Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.</p>
+
+<p>De Cerneval, qui tait de mchante humeur,
+ce soir-l, esquissa un geste railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Les beaux secrets que ceux de la caverne,
+disons la grotte de Robin Hood, ou
+que ceux de cette fort qui n'est qu'un vulgaire
+champ de course.</p>
+
+<p>&mdash;Un champ de course, mon cher comte,
+o l'on... flirte 9 heures du soir, comme on
+ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps,
+et si je dis <i>flirte</i>, c'est parce que
+nous sommes en Angleterre, au pays du cant.
+En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu
+importe, d'ailleurs, car, si l'on y flirte
+9 heures du soir, la face de la lune et des
+policemen qui, pour un peu, s'excuseraient
+de dranger les flirteurs, minuit on y
+gorgille ou plutt on y gorgillait, il y a
+encore quelques lustres, car les bonnes traditions
+se perdent partout, vous le savez,
+mon cher comte, vous qui avez travers les
+<i>plazas</i> de Montevideo et les <i>calles</i> de Buenos-Ayres
+sans redouter le lazzo des <i>caballeros
+de la noche</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous nous promenez de la sorte,
+Algernon, nous visiterons ce soir en votre
+compagnie les campos-santos de l'Italie, les
+plazas de la Constitucion de toutes les capitales
+de l'Amrique du Sud, et nous ne serons
+pas plus avancs, interjeta son tour le gros
+Loiselier, que l'antipathie bien connue de
+Cerneval pour lord Algernon ne semblait
+plus amuser. Vous avez une faon de conter
+parfaitement anglaise, quoiqu'elle ressemble
+fort celle de l'Intim.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il dit fort posment ce dont on n'a que faire</p>
+<p>Et court le grand galop quand il est son fait,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et cette faon-l est absolument dsagrable
+ un homme qui digre. Contez, je le veux
+bien, mais contez d'une manire harmonique,
+comme disait cet animal de Lippmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fchez pas, Loiselier, ne vous
+fchez pas. Se fcher est encore plus mauvais
+pour un homme qui digre et, vous le
+savez, mon cher, la premire colre, c'est
+l'apoplexie qui vous guette. Ainsi coutez-moi,
+calmement, posment, gracieusement, comme
+si j'tais la gentille Jeanne Printemps ou votre
+petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche
+en cul de poule, mon gros pre... Je suis,
+d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je
+vous parle des <i>caballeros de la noche</i> de
+Montevideo, il faut votre myopie pour me
+croire loign des cavaliers du brouillard de
+Nottingham, qui sont les hros de mon anecdote,&mdash;car
+ce n'est qu'une anecdote.</p>
+
+<p>Vous le savez, j'ai frquent bon nombre
+de gens mal fams dans mon existence.</p>
+
+<p>Je n'ai pas ce sujet les prjugs vulgaires.</p>
+
+<p>J'ai plus d'estime pour un Jack l'ventreur
+quelconque que pour l'opulent bijoutier aux
+aiguilles. tait-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
+devait tre plutt un banquier, n'est-ce pas,
+mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un
+professionnel que celle d'un escroc comme ce
+Ladislas Tligny que vous avez expuls l'autre
+mois et qui avait dup jusqu' monsieur
+de Cerneval.</p>
+
+<p>J'ai cependant rarement connu dans ce
+monde fort peu chrtien un personnage qui
+m'inspirt de prime abord autant d'antipathie
+que l'ancien gelier Dickson, mais cette honnte
+crapule, cent fois pire coup sr que le
+pire de ceux qu'il avait charge de maintenir
+sur la paille humide des cachots, avait un
+rpertoire de souvenirs tous plus attrayants
+les uns que les autres et quand on l'avait
+chambr en compagnie de deux ou trois bonnes
+bouteilles de rhum authentique, il vous
+en dgoisait une vraie fanfare.</p>
+
+<p>J'ai lu les mmoires de notre bourreau
+Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans
+973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bire
+ ct des souvenirs de mon Dickson. Je ne
+parle pas du talent du conteur. Barry ou son
+teinturier n'en n'ont aucun. L'ducation des
+bourreaux est singulirement nglige de notre
+temps. Dickson, au contraire, avait au
+suprme degr le don de la prsentation: il
+faisait vivre les hros de ses historiettes.</p>
+
+<p>Pauvre Dickson, il tait comme la vierge
+de votre pote, celle qui aimait trop le bal, il
+gotait trop le rhum, c'est ce qui l'a tu. Moi
+je gotais trop ses rcits. De la sorte un jour
+nous avons entam la cinquime bouteille,
+Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
+rveill.</p>
+
+<p>Ce fut vraiment dommage, car je ne doute
+pas qu'il n'eut encore matire quelques semaines
+de rcits, rien qu'avec ses souvenirs
+du Old Bishop's de Nottingham o s'tait
+coule son enfance prs de son gelier de
+pre.</p>
+
+<p>J'avais pens lui lever une statue en
+face de celle de William Morfield, le philanthrope
+qui gagnait 400 mille livres sterlings
+par an exploiter ses ouvriers et voulait bien
+leur en restituer 500 sous forme de subventions
+aux hpitaux et aux asiles de vieillards.</p>
+
+<p>La municipalit de Nottingham a jug dplac
+ce rapprochement du grand homme
+local et du grand ivrogne non moins local;
+moi, c'est ce rapprochement qui me charmait.</p>
+
+<p>Mon excellent pre, dans son mmoire contre
+moi a mis cette proposition, qu'il qualifie
+d'infme, au premier rang des preuves
+irrfutables de mon immoralit.</p>
+
+<p>Loiselier grimaa un sourire, tandis que
+de Cerneval partait d'un franc clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? messieurs, j'en reviens aux
+cavaliers du brouillard de The Forest. Il y
+en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus
+au juste, une demi douzaine confis aux bons
+soins du pre de mon ami Dickson sous les
+votes paisses de Old Bishop's, quand il
+reut la visite d'un chirurgien connu de Nottingham.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre
+on a un culte obstin pour ce que l'on
+appelle les droits personnels.</p>
+
+<p>Chez vous, quand on parle de la dignit
+humaine, c'est, je crois, un point de vue
+tout moral: de l'autre ct du dtroit, on place
+la dignit humaine ailleurs. Simple question
+de latitude.</p>
+
+<p>Cela n'empche ni de guillotiner ni de
+pendre: si je ne vois pas bien au fond la
+diffrence pour le guillotin ou le pendu.</p>
+
+<p>Mais tandis qu' Paris le corps d'un guillotin
+est en quelque sorte livr de droit aux
+expriences de la facult, de mme que les
+morts de vos hpitaux appartiennent aux
+amphithtres d'autopsie,&mdash;ce qui est bien
+plus naturel puisqu'tant misreux ils sont
+plus coupables que les sclrats,&mdash;en Angleterre
+on n'oserait disposer sans express
+consentement du corps d'un pendu.</p>
+
+<p>D'o la ncessit pour les chirurgiens, qui
+ont le got de l'tude, de visiter nos prisons
+et d'y faire leur cour aux gentlemen condamns,
+afin de les dcider passer un bon petit
+acte en forme pour vendre non pas leur
+me, mais leur guenille.</p>
+
+<p>C'est l que mne le respect de la dignit
+du pays de mon vnr pre.</p>
+
+<p>Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's
+taient tout aussi pntrs que notre lgislation
+de ce sentiment de la dignit humaine.
+Ils consentaient tre pendus parce qu'ils
+ne pouvaient faire autrement, mais vendre
+leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.</p>
+
+<p>Ni or, ni banknotes, ni allchantes promesses
+de beuveries et franches lippes,
+comme dit votre Rabelais, n'y firent rien:
+les seigneurs cavaliers furent intraitables
+et notre chirurgien se retirait tout navr de
+son insuccs, quand il songea demander
+au pre Dickson si Old Bishop's ne contenait
+aucun condamn mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons encore un, votre Honneur,
+mais ce n'est pas un gentleman, celui-l!...
+C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
+en se grattant l'oreille, comme un homme
+qui a quelque chose de difficile dire.</p>
+
+<p>Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage
+d'cureuil, cet amour de moulin o les condamns
+se livrent tour de rle une si
+expressive mimique, vous avez cru peut-tre
+que c'tait l un supplice du moyen ge:
+pas du tout, mon cher. C'est une pnalit
+moderne, une amlioration. Le supplice ancien
+tait plus cruel; mais aussi en ces
+temps reculs il n'y avait pas plus de tlgraphistes
+<i>ad usum principis</i>, que de pages
+d'opra pour les financiers de votre genre.</p>
+
+<p>L'estimable prisonnier de Old Bishop's
+attendait l'heure du bourreau.</p>
+
+<p>Aprs son complet insuccs dans les autres
+cachots, le chirurgien fut tout surpris
+de trouver dans le failli fils du diable un
+homme qui il ne rpugnait nullement d'accepter
+trois guines.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, il quittait la
+prison avec son parchemin bien en rgle.</p>
+
+<p>Trois jours s'coulrent.</p>
+
+<p>Le client du chirurgien faisait bombance.</p>
+
+<p>La premire guine s'tait fondue comme
+par enchantement.</p>
+
+<p>Une nouvelle demi-couronne venait de descendre
+dans le creuset sous forme de liquides
+aussi varis qu'alcooliss, qu'absorbait
+le gosier du prisonnier.</p>
+
+<p>A le voir si bien boire, Dickson, aussi
+ivrogne que sa progniture, sentait crouler
+son mpris pour le failli fils du diable.</p>
+
+<p>Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue
+et surtout sa gorge qui brlait de convoitise,
+il se dcida lier conversation avec son hte
+et comme une politesse en vaut une autre,
+les nouveaux amis se partagrent ds lors
+des rasades.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, disait mlancoliquement
+Dickson tandis qu'ils vidaient ensemble la
+dernire bouteille, maintenant tout est
+bu et il vous faudra supporter la pense que
+ce ladre de chirurgien va charcuter votre
+chair. Cela me dchire le coeur, mon pauvre
+ami, sanglota Dickson avec un attendrissement
+d'ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si bte, repartit le client du chirurgien.
+Ma sentence porte: sera trangl
+pour tre ensuite brl au lieu des excutions.
+Je connais les lois, mon cher ami,
+il ne dpend de personne, mme du banc
+du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien
+dissquera mes cendres si bon lui
+semble. J'entends tre brl et je serai....</p>
+
+<p>Le petit La Salcte entra comme une
+bombe, son chapeau sur l'oreille son habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous bavardez, messieurs, et l'Opra-Comique
+flambe.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, tout le monde fut debout
+et, comme c'est ce soir-l que lord Stephen
+Algernon Sydney eut la tte broye par une
+poutre en travaillant tirer des flammes le
+petit sujet Cavanier premire, nous n'avons
+jamais su ni comment mourut le malin client
+du chirurgien de Nottingham, ni ce qu'il
+fallait penser de l'abominable rputation que
+le pre de lord Algernon avait faite son fils
+et qu'en un si fier mpris du cant anglais, il
+affichait avec une sorte de bravade.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LA PEAU D'ORANGE</h3>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>J'tais tout frachement en possession de
+mon diplme de doctorat, et, la clientle venant
+lentement, j'avais de longues heures pour
+flner dans les cliniques.</p>
+
+<p>C'est l que je connus John Mrdith.</p>
+
+<p>Mdecin non pas, chimiste de premier ordre,
+simple amateur de mdecine, le jeune
+Anglais me charma par son esprit primesautier
+et nous fmes en quelques semaines aussi
+intimes qu'on l'est vingt-trois ans entre jeunes
+gens du mme ge et des mmes gots.</p>
+
+<p>J'emmenai Mrdith chez mes cousins Carterac
+o je m'imaginais avoir dcouvert ma
+<i>moiti d'orange,</i> comme disent les Espagnols,
+dans cette petite bcasse d'Angle qui entra
+au couvent avant que je fusse bien fix sur
+mes sentiments.</p>
+
+<p>Mrdith, lui me prsenta chez lord Babington,
+son oncle et son tuteur. Il habitait,
+avec la trs jeune femme, au printemps de
+laquelle il eut la sottise d'unir son hiver, une
+petite maison, festonne de lierres et de glycines,
+dans un grand parc, faible distance
+de la gare de Ville-d'Avray, et, chaque dimanche,
+nous arrivions sur les onze heures et
+demie, Mrdith et moi, comme madame Babington,
+qui tait franaise et catholique, rentrait
+de la messe, dite cette charmante glise
+de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art
+ faire honte aux cathdrales de province.</p>
+
+<p>Nous passions la journe sur la terrasse
+embaume de senteurs de citronnelles, bavarder
+avec le vieux lord ou couter le
+piano de lady Marcelle qui nourrissait nos
+nonchaloirs de sa berante harmonie, ou bien
+nous allions dans les bois cueillir les chvrefeuilles
+en fleurs ou les premiers lilas.</p>
+
+<p>Gnralement lord William prenait mon
+bras et nous laissions Mrdith se faire le
+chevalier servant de madame Marcelle.</p>
+
+<p>Ils partaient en avant d'un pied leste et
+nous rattrapaient au retour, les bras chargs
+de bouquets et de verdure.</p>
+
+<p>Chose trange, la tante et le neveu ne paraissaient
+s'entendre que pour et pendant les
+promenades: au logis, sur les routes, ils en
+taient cette politesse un peu agressive qui
+n'est pas rare entre la jeune femme d'un vieil
+oncle et le neveu qui doit hriter de cet oncle.</p>
+
+<p>Mrdith, qui j'avais fait l'observation du
+contraste des deux attitudes, que j'avais remarques
+en eux, me rpondit avec une spontanit
+pleine d'humour.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, comme vous le dites, je n'aime
+pas ma tante. Sa prsence auprs de mon tuteur
+m'irrite et m'importune. Madame Marcelle
+dteste cordialement son neveu: mes
+visites son mari l'ennuient. Mais quand
+nous partons pour les bois, il n'y a plus en
+nous que deux camarades qui aiment la marche,
+les grands arbres, la brise frache, l'air
+irrespir des hauteurs, les fleurs silvestres.
+Madame Marcelle a vingt-deux ans, un esprit
+ptillant. Je ne suis pas de beaucoup son an
+et l'on ne me dit point sot. Bref, nous ne songeons
+qu' nous amuser et jouir de la vie
+pendant notre promenade, quittes reprendre
+nos attitudes d'hostilit courtoise en
+nous rapprochant du logis.</p>
+
+<p>Je rpliquai Mrdith que je ne comprenais
+pas que l'amie dans les bois ne ft pas
+l'amie la maison et que sa psychologie me
+semblait bien subtile.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit <i>amie</i>, me rpliqua-t-il,
+j'ai dit <i>camarade</i> et c'est tout diffrent. Il
+n'y a pas d'amiti possible entre la femme
+de mon oncle et moi: la camaraderie n'engage
+ rien.</p>
+
+<p>Quand je scrute mon <i>moi</i> de ce temps-l, je
+songe que peut-tre au fond j'tais suffisamment
+amoureux de madame Marcelle pour
+demeurer enchant que Mrdith lui battit si
+froid.</p>
+
+<p>Ce sentiment, dont je ne me rendais point
+compte, tait probablement ce qui me paralysait
+dans mes desseins premiers sur Angle.</p>
+
+<p>Un dimanche,&mdash;il y avait un peu plus de
+trois mois que je frquentais le toit hospitalier
+de lord William,&mdash;c'tait le 14 juin 188.,&mdash;nous
+djeunions tous quatre dans la petite
+salle manger Renaissance.</p>
+
+<p>Nous en tions au dessert et madame Marcelle,
+ la mode anglaise, fit apporter les
+vins.</p>
+
+<p>Gnralement elle restait table et se proccupait
+d'empcher lord William, qui y avait
+quelque penchant, d'absorber trop de sherry
+ou de Corton.</p>
+
+<p>Mais, ce jour-l, elle me parut plonge dans
+une profonde distraction.</p>
+
+<p>Comme j'ai toujours t un trs petit buveur,
+je laissai les deux Anglais se faire raison
+et j'observai ma voisine.</p>
+
+<p>Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle
+venait de sucer quartier par quartier.</p>
+
+<p>D'abord, avec son couteau fruits, elle la
+dcoupa en longues lanires; puis, elle subdivisa
+les lanires en petits losanges; enfin,
+elle runit les petits losanges en un tas au
+milieu de son assiette.</p>
+
+<p>Et, paraissant alors s'intresser soudain la
+conversation de son mari, elle coupa de deux
+ou trois observations brves le rcit, qu'il faisait,
+d'une croisire dans les mers de Chine.</p>
+
+<p>Puis, elle reprit son couteau, l'leva un
+instant sur son assiette et s'absorba dans
+l'excution d'un dessin trs compliqu d'ornementation,
+disposant les petits losanges
+tout autour et au fond de l'assiette.</p>
+
+<p>Elle me posa ensuite quelques questions
+banales sur la pice la mode, comme se
+dsintressant de son travail d'arabesques,
+leva le couteau sur son assiette d'un air de
+badinage et d'un petit geste dcid ramena
+les losanges au centre de l'assiette.</p>
+
+<p>De nouveau, le mange du couteau recommena
+et, cette fois, deux losanges seuls s'alignrent.
+Un instant, le couteau reposa sur
+l'assiette au-dessus des deux losanges, pour
+reprendre bientt la position verticale.</p>
+
+<p>Et alors, brusquement, madame Marcelle
+bouleversa les fragments de peau d'orange et
+les remit en tas.</p>
+
+<p>Le jeu tait fini.</p>
+
+<p>Lord William continuait l'interminable rcit
+de ses querelles avec lord Elgin. Mrdith,
+d'apparence insoucieux, buvait lentement son
+sherry.</p>
+
+<p>Autoris d'un geste de la jeune femme, j'allumai
+une <i>nia</i>.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau
+d'orange tait un systme organis de correspondance
+et cette correspondance ne pouvait
+s'adresser qu' Mrdith.</p>
+
+<p>Mais quoi bon puisque dans les bois les
+correspondants avaient tout loisir de causer
+loin des indiscrets?</p>
+
+<p>Dans une bouffe de fume de mon cigare,
+je me dcidai jeter un coup d'oeil sur madame
+Marcelle. Son regard impratif ne quittait
+pas Mrdith, comme si elle attendait une
+rponse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre sherry est excellent, mon oncle,
+mais un marcheur ne doit pas en abuser. Je
+voudrais aujourd'hui que nous poussions le
+plus prs possible de Vaucresson. Qu'en disent
+vos jambes?</p>
+
+<p>&mdash;Elles disent, mon garon, qu'elles ont
+besoin du bras de ton ami le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;A votre disposition, lord William.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! En ce cas, prparons-nous au
+dpart. Milady, tchez de ne pas mettre plus
+d'une heure votre toilette, conclut lord William
+d'un ton malicieux.</p>
+
+<p>Et nous partmes comme l'accoutume.
+Mais j'observai que la tante et le neveu, sitt
+qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
+madame Marcelle multipliant les
+gestes impratifs, tandis que Mrdith semblait
+riposter par des dngations.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Aprs une promenade de trois heures, nous
+revnmes, lord William et moi, Ville-d'Avray
+mais nous ne fmes point rejoints par Mrdith
+et madame Babington.</p>
+
+<p>Sans doute ils s'taient attards boire de
+la limonade dans quelque bouchon campagnard
+et, sans nous inquiter de ces marcheurs
+intrpides, lord William, qui soignait ses malaises
+de vieillard d'aprs des procds spciaux,
+se fit servir un bitter.</p>
+
+<p>Il pouvait bien tre six heures et demie
+quand une sorte de guimbarde pntra jusque
+devant la terrasse.</p>
+
+<p>Madame Marcelle en sauta avec une lgret
+d'oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce
+pauvre Mrdith qui s'est foul le pied. Supprim
+le train de minuit, beaux sires! Vous
+voil nos prisonniers jusqu' demain o l'on
+avisera au moyen de transporter Mrdith
+chez lui! Je vais faire prparer votre chambre,
+car vous partagerez celle de Mrdith, docteur,
+la plus belle lady de France et d'Angleterre
+ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.</p>
+
+<p>Et madame Marcelle se prcipita vers l'escalier.</p>
+
+<p>Aid des domestiques, je portai Mrdith
+sur le divan oriental ct du piano.</p>
+
+<p>Il refusa d'aller plus loin prtendant que
+c'tait bien assez de souffrir sans s'ennuyer.
+On le monterait quand il serait l'heure de se
+coucher, mais il entendait sinon dner, du
+moins assister au repas.</p>
+
+<p>J'obtins seulement de lui de visiter son
+pied. Il tait peut-tre un peu gonfl par un
+excs de marche, mais je n'y vis rien d'inquitant,
+rien mme qui dcelt nettement
+la cause des douleurs dont il se plaignait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-tre
+une crampe violente. Les lves d'Eton
+sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent
+ la dite pour si peu de chose? Vous allez
+dner, Mrdith, et, je le souhaite, de bon
+apptit.</p>
+
+<p>Madame Marcelle reparut au salon, peine
+avais-je dcid Mrdith substituer ses
+fines chaussures de grosses pantoufles de repos.</p>
+
+<p>Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse
+et plus taquine que d'ordinaire, mais elle
+semblait son habitude se soucier fort peu de
+Mrdith.</p>
+
+<p>Aprs le dner, o lord William ne manqua
+pas de faire apporter du Champagne pour boire
+ la gurison de son neveu, le rival de lord
+Elgin s'endormit dans son fauteuil, tandis
+que madame Marcelle, au piano, jouait des
+polonaises et des berceuses de Chopin, son
+matre favori.</p>
+
+<p>Mrdith fumait silencieusement. Accoud
+sur le Pleyel, je tournais les feuillets, changeant
+de temps en temps un mot avec la musicienne.</p>
+
+<p>Sur les onze heures, lord William se rveilla
+et donna le signal de la retraite.</p>
+
+<p>Nous montmes Mrdith au deuxime
+tage, clairs par madame Marcelle qui me
+recommanda, notre chambre n'ayant pas de
+sonnette, de frapper au plancher si Mrdith
+avait besoin de quoi que ce ft.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chambre est immdiatement sous
+celle-ci et je prviendrai les domestiques, car
+malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre,
+qui couche habituellement dans mon cabinet
+de toilette, est en cong jusqu' demain
+soir.</p>
+
+<p>J'aidai Mrdith se coucher, et, une fois
+les lumires teintes, je ne tardai pas m'endormir.</p>
+
+<p>Quand je m'veillai, il faisait une nuit noire
+et sans lune.</p>
+
+<p>Je frottai une allumette pour consulter ma
+montre.</p>
+
+<p>Il tait deux heures et quart.</p>
+
+<p>J'allais souffler la bougie quand, n'entendant
+pas la respiration de Mrdith, je tournai
+presque machinalement la tte vers son
+lit.</p>
+
+<p>Le lit tait vide.</p>
+
+<p>Voil, pensai-je, qui m'explique cette foulure
+bizarre. Mon Mrdith est un bon comdien
+et madame Marcelle, avec ses losanges
+de peau d'orange qui m'ont tant intrigu,
+lui marquait tout simplement l'heure du berger!
+Allez croire aprs cela la vertu des
+tantes et au serment des neveux: Je n'aime
+pas ma tante, elle me dteste cordialement.
+Il n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour
+en avoir la preuve, si j'avais comme le diable
+boiteux la facult de dcoiffer les maisons
+de leurs toits et les chambres de leurs plafonds.
+Et, cependant, lord William dort du sommeil
+du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
+vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin
+d'aller pouser une femme de vingt ans...
+N'importe, si mon ami Mrdith allait donner
+cette nuit un hritier son oncle, il la trouverait
+sans doute mauvaise. Docteur, mon ami,
+tous les hommes sont fous. Toi-mme, tu bats
+la breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour
+dormir et non pour philosopher? Eh bien!
+dors sans te proccuper des vicissitudes de la
+vie d'autrui.</p>
+
+<p>Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent
+pas le sommeil et ce n'est qu'au petit
+jour que je pus enfin dormir...</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Je fus rveill par un cri d'appel auquel rpondit
+une exclamation angoisse de Mrdith
+qui s'lana vers l'escalier. Sitt que je
+fus en tat de me prsenter dcemment, je le
+suivis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demandai-je une servante
+que je rencontrai sur le palier du premier
+tage.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Babington, me dit-elle, est mort ou
+mourant.</p>
+
+<p>Je plis atrocement. Je pensai soudain au
+couteau pos sur l'assiette sous les deux losanges
+de peau d'orange.</p>
+
+<p>La voix de Mrdith, une voix blanche,
+m'appelait de la chambre entr'ouverte.</p>
+
+<p>J'entrai.</p>
+
+<p>Madame Marcelle, ple et dfaite, pleurait
+au pied du lit.</p>
+
+<p>Mrdith, du geste, me dsigna le cadavre.</p>
+
+<p>Je m'approchai.</p>
+
+<p>Comme me l'avait rvl le premier coup
+d'oeil, lord William avait cess de vivre.
+Dans un examen rapide, je voulus rechercher
+les causes du dcs.</p>
+
+<p>Quelque souci, quelque proccupation que
+j'eusse des vnements de la nuit, rien de
+significatif ne permettait de douter que la
+mort ne ft naturelle: c'tait une rupture
+d'anvrisme en apparence indiscutable. La
+course disproportionne aux forces du malade,
+ses abus habituels des boissons alcooliques,
+ses excs de la veille pouvaient expliquer
+l'accident.</p>
+
+<p>J'avais trembl. Mrdith tait si bon comdien
+et si savant chimiste.</p>
+
+<p>Je sentis un poids de moins sur mon coeur.
+Aprs tout, le mdecin lgiste se dbrouillerait
+comme il l'entendrait. Ce que je savais,&mdash;au
+fond c'taient des hypothses et non une
+science,&mdash;n'avait aucun rle jouer ici. Le
+collgue, que Mrdith avait fait appeler
+constaterait les causes constatables de la mort
+et la justice des hommes serait satisfaite.</p>
+
+<p>S'il y avait...autre chose, la conscience de
+Mrdith et de Marcelle aurait seule en
+rpondre...</p>
+
+<p>Et d'ailleurs y avait-il autre chose?</p>
+
+<p>Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.</p>
+
+<p>Un crime? Si je l'eusse affirm tout le
+monde m'et pris pour un fou. On m'aurait
+dit que j'avais bu trop de Champagne, la
+veille, avec lord William et que si les rsultats
+de ces libations exagres avaient t
+moins funestes pour moi que pour le vieillard,
+ce n'tait pas une raison pour troubler
+de mes rves plus ou moins aviss la quitude
+de Ville-d'Avray.</p>
+
+<p>Je renfonai en moi mes doutes et je me
+tus.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Mrdith partit, aussitt aprs l'enterrement
+de son oncle, pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>Madame Marcelle se retira en Bourgogne
+chez des parents loigns et je n'entendis
+plus parler d'eux pendant un an environ.</p>
+
+<p>Je sus vers cette poque par le carton banal
+que Mrdith pousait la tante qu'il excrait,
+prtendait-il, et plus tard j'appris que
+le titre de lord ne risquait pas de passer
+des collatraux car, suivant le clich usuel,
+le ciel avait plusieurs fois bni leur union.</p>
+
+<p>A diverses reprises, je reus de mon ancien
+ami des invitations le visiter Inverness,
+mais les circonstances me retenaient malgr
+moi Paris, et je le regrette, car j'eusse srement
+dml dans leur intimit si, lui et madame
+Marcelle, incarnaient le bonheur dans
+le crime ou le bonheur dans l'amour.</p>
+
+<p><i>Quien sabe?</i></p>
+
+<p>Nous jugeons si vite et si mchamment,
+nous autres sceptiques endurcis! conclut le
+docteur en secouant la cendre de son cigare.</p>
+<br><br>
+<p>FIN</p>
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIRES</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PRFACE.</p>
+<p>Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p>Le Crime de lord Arthur Savile.</p>
+<p>Contes.</p>
+<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p class="i2">L'Ami Dvou.</p>
+<p class="i2">La Fameuse Fuse.</p>
+<p class="i2">Le Prince Heureux.</p>
+<p class="i2">Le Rossignol et la Rose.</p>
+<p class="i2">Le Gant goste.</p>
+<p>Nouvelles publies en Amrique.</p>
+<p class="i2">Note bibliographique du traducteur.</p>
+<p class="i2">Ego te absolvo.</p>
+<p class="i2">Old Bishop's.</p>
+<p class="i2">La Peau d'orange.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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