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diff --git a/14693-0.txt b/14693-0.txt new file mode 100644 index 0000000..250508c --- /dev/null +++ b/14693-0.txt @@ -0,0 +1,5084 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 *** + + OSCAR WILDE + + LE CRIME + DE + LORD ARTHUR SAVILE + + + + TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE + + + + + 1905 + + + +PRÉFACE + + +_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en français pour la +première fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus +curieuses. + +Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du +_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappée que de +son caractère paradoxal. C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup +de revues et de journaux sur l'appréciation desquels pesait l'apparence +ironique du sous-titre appliqué à un projet d'assassinat: _étude de +devoir_. + +Quelques notes, volontairement semées par Oscar Wilde dans son récit, +achevèrent d'égarer les juges. + +Puis, on chercha des parentés à l'idée inspiratrice de ce récit. Il est +évident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_ +de Barbey d'Aurevilly et il a également emprunté quelque chose à _A +Rebours_. + +C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas +capitaux. + +Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre et l'on peut dire que +_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus +caractéristique des écrits d'Oscar Wilde. + +L'écrivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau +de son héros, non en écrivain paradoxal mais en véritable malade. + +La distinction est aisée à faire. + +Lisez plutôt le très curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1], +qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la +différence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges +Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se +fait banquier, médecin ou avocat, et il a des idées de voleur sur toutes +choses. Il lutte contre la société avec des armes qu'il a choisies et +que Darien a fourbies logiquement d'après la mentalité de son héros. +Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilité d'un +_outlaw_. + +[Note 1: Stock, éditeur.] + +Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal. +Le point excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, on ne +saurait raisonner plus normalement. + +«En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, écrit +Wilde, fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l'amour. Il sentit +que l'épouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tête serait une +trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont +jamais rêvé les Borgia. + +«Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être +appelé à accoupler l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? + +«A tout prix il fallait reculer le mariage... + +«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fît +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser _jusqu'à +ce qu'il eût commis le meurtre_. + +«Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +«Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte. + +«Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur +pour tous deux». + +Le héros de Wilde, en vertu de cet étrange raisonnement, commet donc +son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de +savants médecins ont consacrés au cas du romancier, on verra quelle +illustration cette nouvelle apporte aux théories les plus récentes. + +Les contes qui complètent ce volume sont, tout au contraire, de pures +fantaisies littéraires, des pages de l'exquis dilettante que fut +Wilde. Il y a là quelques traits de cette ironie que les critiques +d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_. + +Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de +rejeter ou d'admettre les considérations présentées plus haut. + +LE TRADUCTEUR. + + + +La première édition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_ +a paru en juillet 1891 chez l'éditeur Osgood. Cette nouvelle a été +réimprimée à 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, sans +date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur. + + + + +LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE + + + +I + +C'était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps. + +Bentinck House était, plus que d'habitude, encombré d'une foule de +visiteurs. + +Six membres du cabinet étaient venus directement après l'audience du +_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons. + +Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et, +au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de +Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs +et de merveilleuses émeraudes, parlant d'une voix suraiguë un mauvais +français et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait. + +Certes, il y avait là un singulier mélange de société: de superbes +Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des +prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres +sceptiques. Toute une volée d'évêques suivait, comme à la piste, une +forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient +quelques membres de l'Académie royale, déguisés en artistes, et l'on a +dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies. + +Bref, c'était une des meilleures soirées de lady Windermere et la +princesse y resta jusqu'à près de onze heures et demie passées. + +Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de +tableaux où un fameux économiste exposait, d'un air solennel, la théorie +scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage. + +Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley. + +Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un +blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles +de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette +nuance paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des +cheveux d'un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre +étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de +sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pécheresse. + +[Note 2: En français dans le texte.] + +C'était une curieuse étude psychologique que la sienne. + +De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité +que rien ne ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, et, par une +série d'escapades insouciantes,--la moitié d'entre elles tout à fait +innocentes,--elle avait acquis tous les privilèges d'une personnalité. + +Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait +trois mariages à son crédit, mais comme elle n'avait jamais changé +d'amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement +sur son compte. + +Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion +désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes. + +Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa +claire voix de contralto: + +--Où est mon chiromancien? + +--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement +involontaire. + +--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant. + +--Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, +essayant de se rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien et +espérant que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'un chiropodist. + +--Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine, +poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt. + +--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de +manucure. Voilà qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au moins +c'est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable. + +--Certes, il faut que je vous le présente. + +--Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est +ici. + +Elle chercha autour d'elle son petit éventail en écaille de tortue et +son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la +première alerte. + +--Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans +lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce +avait été un tant soit peu plus court, j'aurais été une pessimiste +convaincue et me serais enfermée dans un couvent. + +--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la +bonne aventure, je suppose? + +--Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce +genre. L'année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la +fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que, +chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est +écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais +plus au juste. + +--Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, Gladys. + +--Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux +tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire +lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit +pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je +vais y aller moi-même. + +--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit, +tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire +amusé. + +--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le +reconnaissiez pas. + +--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne +pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur +l'heure, je vous l'amène. + +--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de +mystérieux, d'ésotérique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est +un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes +lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le médecin de la +famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce +n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont +exactement l'air de pianistes et tous mes poètes exactement l'air de +poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, j'avais invité à dîner un +épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d'une foule +de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard +caché dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est +arrivé, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la +soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant +et bien de tous points, mais j'étais cruellement déçue. Quand je +l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire +et me dit qu'elle était trop froide pour la porter en Angleterre... Ah! +voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez +dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever +votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre... + +--Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait +convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de +peau assez sale. + +--Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a +fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse. +Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse +de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus +développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais. + +[Note 3: En français dans le texte.] + +--Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit +la duchesse d'un ton grave. + +--Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en +jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts +courts et carrés. La montagne de la lune n'est pas développée. Cependant +la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de +laisser fléchir le poignet... je vous remercie... trois lignes +distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu'à un âge avancé, +duchesse, et vous serez extrêmement heureuse... Ambition très modérée, +ligne de l'intelligence sans exagération, ligne du coeur... + +[Note 4: En français dans le texte.] + +--Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere. + +--Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s'inclinant, +si la duchesse y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire que je +vois une grande constance d'affection combinée avec un sentiment très +fort du devoir. + +--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard +marquait la satisfaction. + +--L'économie n'est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit +M. Podgers. + +Lady Windermere éclata en rires convulsifs. + +--L'économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec +complaisance. Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas +une maison convenable où l'on pût habiter. + +--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s'écria lady +Windermere. + +--Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime... + +--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et +l'eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait +raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous +donner. + +--Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur +Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora. + +Et pour répondre à un signe de tête de l'hôtesse souriante, une petite +jeune fille, aux cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates très hauts, +se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse +avec des doigts aplatis en spatule. + +--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste +et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et +douée d'un vif amour pour les bêtes. + +--Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la duchesse se tournant vers +lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies +à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une véritable +ménagerie si son père le lui permettait. + +--Bon! mais c'est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi +soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions +aux collies. + +--C'est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un +salut pompeux. + +--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une +femelle, répondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans +quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers. + +Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc, +s'avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très +long doigt du milieu. + +--Nature aventureuse; dans le passé quatre longs voyages et un dans +l'avenir... Naufragé trois fois... Non deux fois seulement, mais en +danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné, +très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une +maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité +d'une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les +radicaux. + +--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la +main de ma femme. + +--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait +toujours la main de sir Thomas dans la sienne. + +Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux +cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou +son avenir. + +Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de +Koloff, l'ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants. + +En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter cet étrange petit +homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant +de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant +tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle +raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est +une science qu'il ne faut encourager qu'en _tête-à-tête_[5]. + +[Note 5: En français dans le texte.] + +Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse +histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très +grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main. + +Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la +pièce et s'approcha de l'endroit où lady Windermere était assise et, +avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que +M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui. + +--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour +cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en +représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande. +Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil. +Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M. +Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la +goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui +laisserai pas ignorer. + +[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par +les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du +traducteur_.)] + +Lord Arthur sourit et hocha la tête. + +--Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que +je la connais. + +--Ah! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure +assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du +tout cynique. J'ai seulement de l'expérience, ce qui, cependant, est +très souvent la même chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt +d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé +à l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le +_Morning Post_ en a publié la nouvelle. + +--Chère lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, ayez +l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrêter ici une minute de plus. +Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela +m'intéresse au plus au point. + +--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous +l'enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de +lord Arthur. + +--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait +du canapé, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me +sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espère. + +--Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady +Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous +quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris. + +Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement +pâle et ne souffla mot. + +Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux +furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui +le dominait, quand il était embarrassé. + +Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, +comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et +visqueux. + +Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d'agitation +et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son +mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint. + +Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il fût, que de demeurer dans +cette affreuse incertitude. + +--J'attends, M. Podgers, dit-il. + +--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient. + +Mais le chiromancien ne répondit pas. + +--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et +qu'après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire. + +Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et +empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la +monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume. + +Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra +bientôt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec +un sourire forcé: + +--C'est la main d'un charmant jeune Homme. + +[Note 7: En français dans le texte.] + +--Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant? +Voilà ce que j'ai besoin de savoir. + +--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M. +Podgers. + +--Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura lady +Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux. + +--Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants; s'écria lady +Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a que les +détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur? + +--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage. + +--Oui, sa lune de miel naturellement. + +--Et il perdra un parent. + +--Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh d'un ton apitoyé. + +--Certes non, pas sa soeur, répondit M. Podgers avec un geste de +dépréciation de la main, un simple parent éloigné. + +--Bon! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n'ai +absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui de +parents éloignés? Voilà des années que ce n'est plus la mode. Cependant, +je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert +toujours pour l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On +a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du +bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais +maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais +certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se +tînt tranquille... Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée! + +--Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers +la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist; je veux dire +le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail +d'écaille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon +châle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment! + +Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé +plus de deux fois tomber son flacon d'odeur. + +Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la +cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même +maladive préoccupation d'un avenir mauvais. + +Il sourit tristement à sa soeur comme elle glissa près de lui au bras de +lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il +entendit à peine lady Windermere, quand elle l'invita à la suivre. Il +pensa à Sybil Merton et l'idée que quelque chose pourrait se placer +entre eux remplit ses yeux de larmes. + +Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le +bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il +paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa +mélancolie. + +Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un jeune homme bien né et +riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie +d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la première +fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de +l'effrayante idée du sort. + +[Note 8: En français dans le texte.] + +Que tout cela lui semblait fou et monstrueux! + +Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu'il +ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque +terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime! + +N'y avait-il nulle échappatoire? + +Ne sommes-nous que des pions d'échiquier que met en jeu une puissance +invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l'honneur +ou la honte? + +Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que +quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout +d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable. + +Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer +soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, de faire rire +ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c'est bien différent. + +Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles +auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et +notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal. + +Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée. + +Soudain M. Podgers entra dans le salon. + +A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa grasse figure sans +distinction devint d'une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux +hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence. + +--La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a +demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le +canapé!... Bonsoir! + +--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une +réponse immédiate à une question que je vais vous poser. + +--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je +la rejoigne. + +--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si pressée. + +--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un +sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient. + +Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d'un +dédain hautain. + +La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment. + +Il traversa le salon et vint à l'endroit où M. Podgers était arrêté. + +Il lui tendit sa main. + +--Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la +connaître. Je ne suis pas un enfant. + +Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d'or. Il se porta +d'un air gêné d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient +nerveusement avec une chaîne de montre étincelante. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord +Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit? + +--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que +vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de cent livres. + +Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres. + +--Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix basse. + +--Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre +club? + +--Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en ai pas en ce moment, mais +mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte. + +Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur +tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui +lut: + + MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_ + +--Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d'un ton mécanique, et je fais +une réduction pour les familles. + +--Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la +main. + +M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit +retomber la lourde _portière_[9] sur la porte. + +[Note 9: En français dans le texte.] + +--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous +asseoir. + +--Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec +colère sur le parquet ciré. + +M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre +grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir. + +--Je suis tout à fait prêt, dit-il. + + + +II + +Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de +chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House. + +Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de +fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades. + +Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce fût. + +La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square, +scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses +mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du +feu. + +Il allait et venait, presque avec la démarche d'un homme ivre. + +Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un +mendiant, qui se détacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumône, +recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien. + +Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous un réverbère et regarda ses +mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri +jaillit de ses lèvres tremblantes. + +Assassin! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit +même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles. +Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle +grimaçait à ses yeux aux toits des maisons. + +Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner. +Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes à +l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres. + +--Assassin! Assassin! répéta-t-il comme si la réitération de +l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot. + +Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait +presque que l'écho l'entendit et réveillât de ses rêves la cité +endormie. Il sentait un désir d'arrêter le passant de hasard et de tout +lui dire. + +Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles étroites et +honteuses. + +Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait. + +D'une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de +cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale, +il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la +vieillesse. + +Une étrange pitié s'empara de lui. + +Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur +sort, comme lui au sien? N'étaient-ils comme lui que les marionnettes +d'un guignol monstrueux? + +Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance +qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que +tout lui parut incohérent, dépourvu d'harmonie! Il était stupéfait de la +discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps +et les faits réels de l'existence. + +Il était encore très jeune. + +Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church. + +La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent pâli, moucheté +ici et là par les arabesques sombres d'ombres mouvantes. + +Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants +et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre +solitaire dont le cocher dormait sur le siège. + +Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place, +regardant à chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'être +suivi. + +Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une +petite affiche sur une palissade. + +Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue +dans cette direction. + +Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta +l'oeil. + +Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues. + +C'était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des +renseignements propres à faciliter l'arrestation d'un homme, de taille +moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords +relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet +homme avait une cicatrice sur la joue droite. + +Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore. + +Il se demanda si l'homme serait arrêté et comment il avait reçu cette +écorchure. + +Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les +murailles de Londres? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à +prix. + +Cette pensée le rendit malade d'horreur. + +Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit. + +Il savait à peine où il se trouvait. + +Il avait un souvenir vague d'avoir erré à travers un labyrinthe de +maisons sordides, de s'être perdu dans un gigantesque fouillis de rues +sombres et l'aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu'il +était dans Picadilly-Circus. + +Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de +roulage qui se rendaient à Covent-Garden. + +Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par +le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le +pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantôt les uns tantôt +les autres. + +Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef de file d'un attelage, était +huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu, +s'accrochant d'une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats. + +Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient +comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose +merveilleuse. + +Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu'il pût dire +pourquoi. + +Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l'aube qui lui +semblait d'une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui +naissent en beauté et se couchent en tempête. + +Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur +allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient! un Londres libéré +des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale, +une ville désolée de tombes. + +Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de +ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de +couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine +du matin au soir. + +Probablement, c'était seulement pour eux un débouché, un marché où ils +portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au +plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours +silencieuses, les maisons toujours endormies. + +Il eut du plaisir à les voir passer. + +Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur +démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie. + +Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec la Nature et qu'elle +leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient +d'ignorance. + +Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d'un bleu évanescent +et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins. + + + +III + +Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne +se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre. + +Il se leva et regarda par la fenêtre. + +Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les +toits des maisons ressemblaient à de l'argent terni. + +Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se +poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient +encombrés de gens qui se rendaient au Park. + +Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine +ne lui avaient semblé si loin de loi. + +Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un +plateau. + +Quand il l'eut bue, il écarta une lourde _portière_[10] de peluche +couleur pêche, et passa dans la salle de bains. + +[Note 10: En français dans le texte.] + +La lumière glissait doucement d'en haut à travers de minces plaques +d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible +éclat de la pierre de lune. + +Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à ce que les froids bouillons +touchèrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête +sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque +honteux souvenir. + +Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être +physique, qu'il avait ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent +pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu, +peuvent purifier aussi bien que détruire. + +Après déjeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette. + +Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux brocard très fin, il y avait +une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la +première fois, au bal de lady Noël. + +La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait légèrement de côté, +comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à +supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement +entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans +ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté +virginale. + +Moulée dans son costume de _crêpe de chine_[11] moelleux, un grand +éventail de feuillage à la main, on eût dit d'une de ces délicates +petites figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers qui +avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude +quelques traits de la grâce grecque. + +[Note 11: En français dans le texte.] + +Pourtant, elle n'était pas _petite_[12]. + +[Note 12: En français dans le texte.] + +Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à un âge où +tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes. + +En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible +pitié qui naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le _fatum_ du +meurtre suspendu sur sa tête serait une trahison pareille à celle de +Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rêvé les Borgia. + +Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être +appelé à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? Quelle +vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible +fortune dans ses balances? + +A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait +résolu. + +Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact +de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fit +tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en +reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine +conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser jusqu'à ce +qu'il eût commis le meurtre. + +Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton +et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de +mal agir. + +Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle +n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte. + +Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur +pour tous deux. + +Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du +plaisir aux montées escarpées du devoir; mais lord Arthur était trop +consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes. + +Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil était +pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble. + +Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il +était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. Son +coeur lui dit que ce n'était pas là un crime, mais un sacrifice: sa +raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il +fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres +et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à lui, +pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'égoïsme triompher de +l'amour, tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même +problème: la même question est posée à chacun de nous. + +Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son +caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l'âge mûr, ou +que son coeur fût corrodé par l'égoïsme superficiel et élégant de notre +époque, et il n'hésita pas à faire son devoir. + +Heureusement pour lui aussi, il n'était pas un simple rêveur, un +dilettante oisif. S'il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis +que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement +pratique. Pour lui, la vie c'était l'action, plutôt que la pensée. + +Il possédait ce don rare entre tous, le sens commun. + +Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s'étaient +maintenant tout à fait effacées et c'était presque avec un sentiment de +honte qu'il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible +agonie émotionnelle. + +La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses +yeux pour inexistantes. + +Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et +extravaguer contre l'inévitable. + +La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il +viendrait à bout de sa tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce +fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une +victime, aussi bien qu'un prêtre. + +N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il +sentait que ce n'était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou +quelque haine personnelles; la mission dont il était chargé était d'une +grande et grave solennité. + +En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur +un feuillet de block-notes et, après un soigneux examen, se décida en +faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait +Curzon-Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa +mère. + +Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et +comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune +de lord Rugby, lors de sa majorité, il n'était pas possible qu'il +résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d'argent. + +En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait +la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout délai était +une mauvaise action à l'égard de Sybil, il se résolut à s'occuper tout +de suite de ses préparatifs. + +La première chose à faire, certes, c'était de régler avec le +chiromancien. + +Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant +la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l'ordre de M. +Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son +domestique de le porter à West-Moon-street. + +Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler son coupé et s'habilla pour +sortir. + +Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de +Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait toujours +ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le +secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son coeur. + +Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrêta chez une fleuriste et +envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales +blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan. + +En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna +la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un +livre de toxicologie. + +Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur +instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne. + +Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en +outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen +qui pût attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'idée de +devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer +dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun. + +Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui +appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s'opposer au +mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue à un scandale, bien +qu'il fût assuré que s'il leur faisait connaître tous les faits de +la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui +dictaient sa conduite. + +Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était +sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes +pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une +aversion enracinée. + +Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons +et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver +dans la bibliothèque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's +Magasine_, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par +mettre la main sur une édition très bien reliée de la _Pharmacopée_ et +un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, édité par Mathew Reid, +président du collège royal des médecins et l'un des plus anciens membres +du Buckingham-club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre +candidat, contre-temps qui avait si fort mécontenté le comité que +lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l'unanimité. + +Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés +par les deux livres. + +Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé plus d'attention à ses +études à Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un +exposé très intéressant et très complet des propriétés de l'aconit, +écrit dans l'anglais le plus clair. + +Il lui parut que c'était tout à fait là le poison qu'il lui fallait. + +Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat dans ses effets. + +Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de +gélatine, mode d'emploi recommandé par sir Mathew, il n'avait rien de +désagréable au goût. + +En conséquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose +nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta +Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens. + +M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de +l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton très +déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d'une ordonnance du +médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que +c'était pour l'administrer à un grand chien de Norvège dont il était +obligé de se défaire parce qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il +avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut +pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance +de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription. + +Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnière_[13] d'argent +qu'il vit à une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine +boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina. + +--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame +comme il entrait dans son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir +tous ces temps-ci? + +[Note 13: En français dans le texte.] + +[Note 14: En français dans le texte.] + +--Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un moment à moi, répliqua lord +Arthur avec un sourire. + +--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées +avec miss Sybil Merton à acheter des _chiffons_[15] et à dire des +bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras +pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé de tant nous +afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose +de ce Genre. + +[Note 15: En français dans le texte.] + +--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures, +lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses +couturières. + +--Parbleu! Et c'est là la seule raison qui vous amène chez une vieille +femme laide comme moi. Je m'étonne que vous autres hommes vous ne +sachiez pas prendre congé. _On a fait des folies pour moi_[16] et me +voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise +santé! Eh bien! si ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie les +pires romans français qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je +pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu'à tirer +des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma +maladie d'estomac. + +[Note 16: En français dans le texte.] + +--Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord +Arthur. C'est une chose merveilleuse inventée par un Américain. + +--Je ne crois pas que j'aime les inventions américaines. Je suis même +certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans +américains et c'étaient de vraies insanités. + +--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, lady Clem. Je vous assure que +c'est un remède radical. Il faut me promettre d'en essayer. + +Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à +lady Clementina. + +--Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau. +Voilà qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remède +merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre +immédiatement. + +--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main, +il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique. +Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun +bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez +surprise du résultat. + +--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en +regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle +flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je +vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines. +Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise. + +--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec +empressement, sera-ce bientôt? + +--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise +journée, mais on ne sait jamais. + +--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady +Clem? + +--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui, +Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de +bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, +des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si +je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable +de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon +affection et grand merci à vous pour votre remède américain. + +--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord +Arthur en se dressant de sa chaise. + +--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort +gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me +faut d'autres globules. + +Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et +avec un sentiment de grand réconfort. + +Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se +trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni +l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il +fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses +embarras, il n'avait pas sa liberté. + +Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir. +Tout irait bien, mais la patience était nécessaire. + +La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane +où lord Arthur avait dîné comme d'habitude. + +Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur +avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady +Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir, +comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers. + +Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se +renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas. + +La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa +conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques +mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose. + +Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant +à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour +Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet +de l'ajournement nécessaire du mariage. + + + +IV + +A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de +Corfou dans son yacht. + +Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine. + +Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les +canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils +recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient +chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza. + +Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux. + +Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès», +s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais +tous les jours il avait une déception. + +Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta +maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle +avait été si désireuse d'en expérimenter les effets. + +Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de +tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait +qu'il était séparé d'elle à jamais. + +Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se +résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait +entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum. + +Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton, +qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider +à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin, +ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu +agitée. + +La traversée fut agréable. + +La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de +lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses +préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances +de Surbiton, il prit le train pour Venise. + +Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le +propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes. + +Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les +décachetant d'un geste brusque. + +Tout avait réussi. + +Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant. + +La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un +télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres. + +Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour +le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta +l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi. + +Trois lettres l'y attendaient. + +L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres +de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina. + +La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui +avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et +son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se +plaignant de souffrir de l'estomac. + +[Note 17: En français dans le texte.] + +Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût +avoir aucunement souffert. + +Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien +à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp +Chalcote. + +Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait +à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier, +ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa +collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret +Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton. + +L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué, +était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait +possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady +Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle. + +Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa +que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans +cette affaire. + +Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la +conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort. + +En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux. + +Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre +qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et +le mariage fut fixé au 7 juin. + +La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son +ancienne joie renaissait pour lui. + +Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec +l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres +jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune +fille poussa soudain un petit cri de joie. + +---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son +travail et souriant. + +--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et +hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le +crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans. + +[Note 18: En français dans le texte.] + +C'était la boite qui avait contenu l'aconitine. + +Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues. + +Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une +curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé +toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler. + +--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à +la pauvre lady Clem. + +--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais +pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop +intellectuelle. + +[Note 19: En français dans le texte.] + +Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa +l'esprit. + +--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix +basse et rauque. + +--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai +pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous +pâlissez! + +Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière. + +La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison. + +Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle. + +La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord +Arthur. + +Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de +désespoir. + + + +V + +M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia, +qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour +amener Sybil à une rupture. + +Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de +toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put +lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi. + +Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de +sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement +détraqués. + +Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain +et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à +tenir. + +Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il +convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs. + +En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses +parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter +son oncle, le doyen de Chichester. + +Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir, +raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils +à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos +jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait +une excellente occasion de mener à bien ses plans. + +Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre +problème. + +Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet +et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations +à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du +parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en +sait-on jamais bien long là-dessus. + +[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais. +(_Note du traducteur_.)] + +[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)] + +Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très +révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady +Windermere. + +Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand. +Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents +relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de +marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et +il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil +sa présence à Londres. + +Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses +desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour +lui demander son avis et son concours. + +--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique, +dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa +démarche. + +Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que +ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales +n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un +exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que +lui-même. + +Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise. + +Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur +un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur +à travers la table. + +--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher +ami. + +--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire. + +Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se +précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de +le conduire à Soho square. + +Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une +place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se +trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une +buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes +s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une +ondulation de toiles Blanches. + +[Note 22: En français dans le texte.] + +Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite +maison verte. + +Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se +peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut +ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très +mauvais anglais ce qu'il désirait. + +Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff. + +Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer +dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade. + +Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en +Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée +de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche. + +--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une +introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous +un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith... +Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge +explosive. + +--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit +Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si +alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de +vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est +bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que +je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez +bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on +peut boire à l'Ambassade d'Allemagne. + +[Foonote 23: En français dans le texte.] + +Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu, +il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le +plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux +monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût +possible avec le fameux conspirateur. + +--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très +bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit +à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier +que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination. +Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage +intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir +que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage +vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche +en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis +rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs +amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité +nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais +toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux. + +--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec +la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de +Chichester. + +--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en +matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne +s'échauffent guère là-dessus. + +--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en +rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie. + +--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle. + +--Tout à fait. + +Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle. + +Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la +dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée +d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme. + +Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue. + +--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment +elle explose? + +--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son +invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand +vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure +indiquée. + +--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de +suite... + +--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante +pour certains amis de Moscou. + +--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi +matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A +celle heure-là, le doyen est toujours à la maison. + +--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf. + +Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un +bureau près de la cheminée. + +--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me +faire savoir de combien je vous suis redevable. + +--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter +cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le +mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ +cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte +Rouvaloff. + +--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf? + +--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour +l'argent: je vis entièrement pour mon art. + +Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table, +remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son +mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la +fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et +se rendit au Park. + +Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de +très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au +Buckingham, club pour y attendre les nouvelles. + +Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des +télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses +de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la +température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban +dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la +chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24]. + +[Note 24: La Bourse de Londres.] + +A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut +dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's +Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel +Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé +par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions +sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des +évêques nègres. + +Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif +contre les _Evenings News_. + +Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à +Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué. + +Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout +à fait abattu. + +Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses +laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres +frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant. + +Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr +Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui +qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée. + +Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à +horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans +espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa +thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur +militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre +n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout +à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en +bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six +semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que +force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie, +était un agent puissant, bien qu'un peu inexact. + +Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point +de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours +plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son +boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné. + +--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire +la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie +Mudie. + +Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains. + +Elle était ainsi conçue: + + LE DOYENNÉ, CHICHESTER + + 27 Mai. + + «Ma bien chère tante, + + «Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et + aussi pour le guingamp. + + «Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur + besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde + est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire + voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes + classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit + souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité. + + «Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule + qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est + arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense + qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable + sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est + surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet + phrygien sur la tête. + + «Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est + historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire. + + «Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la + bibliothèque. + + «Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au + moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un + bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la + figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le + garde-feu. + + «Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si + ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. + Papa même faisait chorus. + + «Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une + espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure + déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate + sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le + voulait. + + «Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans + la bibliothèque. + + «Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire + de petites explosions tout le long de la journée. + + «Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je + suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres. + + «Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles + montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit + finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps + de la Révolution française. Cela semble épouvantable. + + «Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre + lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée + qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur + sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand + ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre. + + «Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et + que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez + l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don + et je crois qu'il fera le meilleur effet. + + «Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le + monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot. + + «Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a + ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que + papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très + flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela + prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit. + + «Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à + lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux. + + «Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée. + + «JANE PERCY.» + + + _P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec + insistance qu'ils sont à la mode. + +Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que +la duchesse éclata de rire. + +--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une +lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble +une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable. + +--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec +son sourire triste. + +Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce. + +En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses +yeux se remplirent de larmes. + +Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux +occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de +sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la +destinée le trahissait. + +Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions, +de l'inutilité des efforts pour une belle action. + +Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, +c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que +le sien. + +Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme +peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie +et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait +pas. + +Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la +conjurer. + +A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club. + +Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut +obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux +ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta, +inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite. + +Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une +lettre. + +Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain +soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait. +C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de +Genève. + +Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à +ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives. + +Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des +heures, il demeura assis près du fleuve. + +La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil +de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent +l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme +pourpre. + +A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et +poursuivait sa route dérivant au gré du courant. + +Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que +les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus. + +Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour +de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla +trembler. + +Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire +continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et +la rumeur de la cité s'éteignit. + +A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars. + +Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange! + +De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des +ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à +nouveau. + +L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers +l'atmosphère noirâtre. + +Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme +penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère +tombant en plein sur son visage, il le reconnut. + +C'était M. Podgers. + +Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le +faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien. + +Lord Arthur s'arrêta. + +Une idée l'illumina soudain, comme un éclair. + +Il se glissa doucement vers M. Podgers. + +En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise. + +Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout. + +Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put +rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans +un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques +minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers +ne demeura visible. + +Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette +déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux +sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua +en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des +nuages, elle disparut à la fin. + +Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa +un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres. + +--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit +soudain une voix derrière lui. + +Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil +de boeuf. + +--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant. + +Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher +de le conduire à Belgrave square. + +Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et +inquiet. + +Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers +entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la +fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard. + +Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street, +mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette. + +Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait. + +A la fin, elle vint. + +Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant +avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière +opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du +soir. + +Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un +air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux. + +SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN + +Il devint pâle d'émotion et se mit à lire. + +L'entrefilet était ainsi conçu. + + «_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le + célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face + du Ship Hotel. + + »Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les + milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son + égard. + + »On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement + momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury + du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi. + + »M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main + humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans + nul doute, beaucoup de curiosité. + + »Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._» + +Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand +ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement +de l'arrêter. + +Il courut droit à Park Lane. + +Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit +qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et, +quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien. + +--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain! + +--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua +Sybil en riant au milieu de ses larmes. + + + +VI + +Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter +fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde. + +Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester +et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu +de plus beau couple que le marié et la mariée. + +Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux. + +Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de +Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses +qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et +l'amour. + +Pour eux, la réalité ne tua pas le roman. + +Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments. + +Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés, +lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux +domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une +après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul +dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se +promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, +elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit: + +--Êtes-vous heureuse, Sybil? + +--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne +l'êtes-vous pas? + +--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière +personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais +quelqu'un, j'en suis lasse. + +--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere? + +--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a +coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes +du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se +conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M. +Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis +pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de +l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit +la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la +télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant. + +--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est +le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que, +là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées! + +--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil? + +--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici. + +Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de +roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui. + +--Lord Arthur? + +--A vos ordres, lady Windermere. + +--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie. + +--Certes oui, fit le jeune homme en souriant. + +--Et pourquoi? + +--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se +renversant dans un fauteuil d'osier. + +--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là? + +--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant +dans ses yeux violets. + +--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais +entendu stupidité Pareille! + + + + +CONTES + +_A Carlos Blacker_ + + +O. W. + + + +Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt +dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été +réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même +éditeur et avec les mêmes illustrations. + + + +L'AMI DÉVOUÉ + + + +Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des +yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait +un long morceau de gomme élastique noire. + +Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe +de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges, +s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau. + +--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez +pas piquer votre tête, leur disait-elle. + +Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. +Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils +étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre +dans la _société_. + +--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils +mériteraient vraiment d'être noyés! + +--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à +tout et des parents ne sauraient être trop patients. + +--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des +parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait, +je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans +doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien +mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare +qu'une amitié dévouée. + +--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué? +demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté +la conversation. + +--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle +nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses +enfants le bon exemple. + +--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami +dévoué me soit dévoué, parbleu! + +--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une +ramille argentée et battant de ses petites ailes. + +--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau. + +--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte. + +--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je +l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie. + +--Elle vous est applicable, répondit la linotte. + +Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta +l'histoire de l'Ami dévoué. + +«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans. + +--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau. + +--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué, +sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait +dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son +jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que +le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses +à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses +jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon +les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines, +marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne, +asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une +autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et +d'agréables odeurs à respirer. + +Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était +le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au +petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur +les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de +salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises +selon la saison. + +--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le +meunier. + +Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier +d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses. + +Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier +ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs +de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand +nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de +semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les +belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des +vrais amis. + +Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et +l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il +n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup +du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre +chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver +aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le +voir dans cette saison. + +--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les +neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des +ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. +Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles +sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: +il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra +heureux. + +--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa +femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de +pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je +suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous +là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un +anneau d'or à son petit doigt. + +--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait +le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui +donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs. + +--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à +quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. +Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre +excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait +devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait +les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère +d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur +lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si +Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine +à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et +l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma +foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses +toutes différentes. Chacun sait cela. + +--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un +grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est +tout à fait comme à l'église. + +--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien +parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus +difficile et aussi la plus belle des deux. + +Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se +sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque +écarlate et se mit à pleurer dans son thé. + +Il était si jeune que vous l'excuserez. + +--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau. + +--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement. + +--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat +d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au +début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu +cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir +avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr +qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête +chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, +il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre +histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux +sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous. + +--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt +sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères +commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa +femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans. + +--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours +aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs. + +Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte +chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras. + +--Bonjour, petit Hans, dit le meunier. + +--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui +allait d'une oreille à l'autre. + +--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier. + +--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer. +J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps +est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien +donner. + +--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, +et nous nous demandions ce que vous deveniez. + +--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous +m'ayez oublié. + +--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le +meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais +je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos +primevères sont belles, entre parenthèses. + +--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour +moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à +la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette. + +--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez +vendue? C'est un acte bien niais. + +--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé. +Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je +n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu +d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu +ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma +brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela. + +--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en +très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu +aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que +c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de +m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense +que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis +acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je +vous donnerai ma brouette. + +--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et +sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la +réparer, car j'ai une planche chez moi. + +--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me +faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera +tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos! +Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une +autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner +votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la +planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là. +Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui +même à l'ouvrage pour réparer ma grange. + +--Certainement! répliqua le petit Hans. + +Et il courut à son appentis et en sortit la planche. + +--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant, +et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en +reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est +naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma +brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques +fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque +entièrement. + +--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier +était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le +remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était +très désireux de racheter ses boutons d'argent. + +--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne +pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me +tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie +d'égoïsme de quelque espèce que ce soit. + +--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les +fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif +désir de votre estime que de mes boutons d'argent. + +Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du +meunier. + +--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche +sur l'épaule et son grand panier au bras. + +--Adieu! dit le petit Hans. + +Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette. + +Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il +entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta +de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la +muraille. + +C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule. + +--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de +farine au marché? + +--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé +aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes +fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette. + +--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que +je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me +refuser. + +--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je +ne voudrais pas agir en ami à votre égard. + +Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son +épaule. + +C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse. +Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était +si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas +à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché. + +Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un +bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait +s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route. + +--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais +je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur +ami et, en outre, il va me donner sa brouette. + +De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de +son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était +encore au lit. + +--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense +que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez +travailler plus vaillamment. + +La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes +amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon +avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais +votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement +ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer +de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes +et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami +vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien. + +--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en +enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que +je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux. +Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu +chanter les oiseaux? + +--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans +le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange. + +Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car +ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut +pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui. + +--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire? +demanda-t-il d'une voix humble et timide. + +--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup +vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma +brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même. + +--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit. + +Il s'habilla et se rendit dans la grange. + +Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher +du soleil le meunier vint voir où il en était. + +--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une +voix gaie. + +--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle. + +--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui +que l'on peut faire pour autrui. + +--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le +petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège, +mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous. + +--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre +plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. +Quelque jour vous aurez aussi la théorie. + +--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans. + +--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous +avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous +reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la +montagne. + +Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le +meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec +eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et +quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne +se réveilla qu'au jour. + +--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait +se mettre à la besogne. + +Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup +d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de +longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le +petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il +les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier +était son meilleur ami. + +--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et +c'est un acte de pure générosité. + +Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait +beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de +raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré. + +Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand +on frappa un grand coup à la porte. + +La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la +maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui +heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus +rude que les autres. + +--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la +porte. + +Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse +trique de l'autre. + +--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est +tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais +il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il +vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne +ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque +chose pour moi. + +--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez +songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous +devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je +crains de tomber dans quelque fossé. + +--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne +et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait. + +--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans. + +Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, +noua son cache-nez autour de sa gorge et partit. + +Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le +petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à +marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché +près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte. + +--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa +chambre. + +--Le petit Hans, docteur! + +--Que désirez-vous, petit Hans? + +--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut +que vous veniez sur l'heure. + +--Très bien! répliqua le docteur. + +Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit +sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la +maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui. + +Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne +pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit +son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de +trous profonds et où le pauvre Hans se noya. + +Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande +mare et le portèrent à sa petite ferme. + +Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très +aimé, et le meunier figura en tête du deuil. + +--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la +place d'honneur. + +Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en +temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche. + +--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le +ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut +confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger +de bons gâteaux. + +--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma +foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et +maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle +est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien. +Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit +toujours d'avoir été généreux. + +--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause. + +--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte. + +--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau. + +--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela +m'est égal. + +--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le +rat d'eau. + +--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la +linotte. + +--La quoi? cria le rat d'eau. + +--La morale. + +--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale. + +--Certainement, affirma la linotte. + +--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire +avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous +aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le +critique. Mais je puis le dire maintenant. + +Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et +rentra dans son trou. + +--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en +patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais +pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un +célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux. + +--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je +lui ai conté une histoire qui a sa morale. + +--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane. + +Et je suis absolument de son avis. + + + + + +LA FAMEUSE FUSÉE + + +Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances +étaient-elles générales. + +Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était +arrivée. + +C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande +dans un traîneau attelé de six rennes. + +Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse +y était couchée entre les ailes du cygne. + +Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds. + +Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était +pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu. + +Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en +étonnaient. + +--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on. + +Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle. + +A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait +des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin. + +Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main. + +--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que +votre portrait. + +Et la petite princesse rougit. + +--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page +à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge. + +Et toute la cour fut dans le ravissement. + +Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait: + +--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche! + +Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée. + +Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien +améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret +royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_. + +Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré. + +Ce fut une superbe cérémonie. + +Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais +de velours pourpre, brodé de petites perles. + +Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures. + +Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent +dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire +dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal +se ternirait et deviendrait gris et nuageux. + +--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. +C'est clair comme le cristal. + +Et le roi doubla de nouveau sa solde. + +--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans. + +Après le banquet, il y eut un bal. + +Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le +roi jouer de la flûte. + +Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce +qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais +bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout +le monde criait: + +--C'est charmant! c'est charmant! + +Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux +d'artifice qui devait terminer exactement à minuit. + +La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi +le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes +les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse. + +--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince, +un matin, comme elle se promenait sur la terrasse. + +--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours +aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus +nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils +vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de +flûte. Vous les verrez certainement. + +Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que +le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se +mirent à causer entre eux. + +--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez +plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles +ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé. +Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les +préjugés qu'on a pu concevoir. + +--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse +chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait +trois jours pour le parcourir tout entier. + +--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil +attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son +coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils +ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis +pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que +moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une +chose du passé. + +--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. +Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée +s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche +de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui +connaît les dernières nouvelles de la cour. + +Mais le soleil secoua sa tête. + +--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il. + +Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre +de fois la même chose, elle finit par devenir vraie. + +Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent +autour d'eux. + +C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout +d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme +pour attirer l'attention. + +--Hum! Hum! fit-elle. + +Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours +sa tête et murmurait: + +--Le roman est mort! + +--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron. + +Il avait quelque chose d'un politicien. + +Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales. +Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement. + +--Tout à fait mort! soupira le soleil. + +Et il se rendormit. + +Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois +et commença. + +Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait +ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à +laquelle elle parlait. + +En fait, elle avait des manières très distinguées. + +--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le +jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de +longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes +ont toujours de la chance. + +--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le +contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince. + +--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute +pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et +je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre +girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse. +Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois +avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles +rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée +de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction +française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir +redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une +excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie +d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très +flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le +triomphe de l'art pylotechnique. + +--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le +feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le +mot écrit sur ma boîte de fer-blanc. + +--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix +sévère. + +Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à +malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une +personne de quelque importance. + +--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je +disais? + +--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine. + +--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet +quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté +et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement +sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine. + +--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle +romaine. + +--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les +orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure. + +Et le marron éclata presque de rire. + +--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas. + +--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron. + +--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit +avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous +devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le +monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie. +C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par +exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait +pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être +heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je +crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à +réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes. + +--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous +feriez mieux de vous tenir au sec. + +--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne +humeur, c'est simplement là du sens commun. + +--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que +je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le +monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. +Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles +sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant +à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui +sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu +m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la +conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un +sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de +coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse +n'étaient pas en train de se marier. + +--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse +occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à +toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la +jolie mariée. + +--Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais +pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah! +peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y +une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon +bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque +jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice +s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il +dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres +gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais +jamais supporter cela. + +--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine. +Il ne leur est arrivé aucun malheur. + +--Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il +pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile +de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent +sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur +fils unique, certes j'en suis très attristée. + +--A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la +personne la plus affectée que j'ai jamais vue. + +--Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la +fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince. + +--Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine. + +--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose +dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est +une chose dangereuse que de connaître ses propres amis. + +--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une +chose importante. + +--Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je +pleurerai si cela me chante. + +Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de +pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement +à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y +installer. + +--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand +il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil. + +Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin. + +Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De +toute leur voix, ils criaient. + +--Grimaces! Grimaces! + +Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient +opposition à quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_. + +Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles +se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais. + +Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien +que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les +regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et +battaient la mesure. + +Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de +minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le +pyrotechnicien royal. + +--Commencez le feu d'artifice, dit le roi. + +Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du +jardin. + +Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée +emmanchée à une longue perche. + +C'était, certes, un superbe déploiement de lumière. + +--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner. + +--Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine. + +Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent +tout en rouge. + +--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant +pleuvoir de menues étincelles bleues. + +--Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup. + +Chacun eut un grand succès, sauf la fusée. + +Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y +avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de +larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle +elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit +grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en +flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour. + +Et la petite princesse riait de plaisir. + +--Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la +fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie. + +Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais. + +Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place. + +--Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec +une sage dignité. + +Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils +comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais +les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la +dépassèrent. + +Alors, l'un d'eux l'aperçut. + +--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée! + +Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille. + +--Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en +l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire. +Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux +choses sont identiques. + +Et elle tomba dans la vase. + +--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est +quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir +ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de +repos. + +Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit +vert pommelé, nagea vers elle. + +--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y +a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je +suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude? +Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel +malheur! + +--Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser. + +--Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un +croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir, +vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux +canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous +commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous +écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire +à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de +nous. Il est bien doux de se voir si populaire. + +--Hum! Hum! fit la fusée. + +Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot. + +--Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous +viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil +à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le +brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le +moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup +votre conversation, je vous assure. + +--Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout +le temps. Ce n'est pas une conversation. + +--Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et +j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le +temps et épargne les querelles. + +--Mais j'aime la discussion, fit la fusée. + +--J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les +discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout +le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois +mes filles là-bas. + +Et la petite grenouille se remit à nager. + +--Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal +élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on +a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle +de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour +quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature +sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir +un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous +d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je +suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont +mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car +vous êtes provinciale. + +--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut +d'un grand jonc noir. Elle est partie. + +--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter +de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à +m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de +longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois +je ne comprends pas un mot de ce que je dis. + +--Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la +libellule. + +Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel. + +--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je +suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit; +néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié +un jour. + +Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue. + +Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les +jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une +grande beauté en raison de son dandinement. + +--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez? +Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de +quelque accident. + +--Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement +vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait +déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que +soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole +dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or. + +--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en +quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs +comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous +gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose. + +--Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que +vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais +utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je +n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le +genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que +le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre +à faire dans la vie. + +--Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se +querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je +souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre +résidence. + +--Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une +visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien +ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait +faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire +sensation dans le monde. + +--J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il +y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc +présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des +résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît +pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses +domestiques et je veille sur ma famille. + +--Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma +parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons +une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais +quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses +domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des +choses plus hautes. + +--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane, +et cela me rappelle combien j'ai faim! + +Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac... +couac... + +--Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous +dire. + +Mais la cane ne faisait pas attention à elle. + +--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit +médiocre. + +Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à +la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche +accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots. + +--Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne. + +--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit +arrivé ici. + +Et il retira la fusée du fossé. + +--Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux +bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire +de la cour. + +--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la +marmite. + +Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu +pris. + +--C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De +la sorte chacun me verra. + +--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous +réveillerons, la marmite sera en ébullition. + +Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux. + +La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne +brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit. + +--Maintenant je vais partir, criait-elle. + +Et elle se redressait, et elle se raidissait. + +--Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la +lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que... + +--Fizz, Fizz, Fizz! + +Elle s'éleva dans les airs. + +--Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès +j'ai! + +Mais personne ne la voyait. + +Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement. + +--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je +ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an. + +Et, en effet, elle explosa. + +--Bang! Bang! Bang! fit la poudre. + +La poudre ne pouvait pas faire autrement. + +Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings +fermés. + +De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui +faisait son tour de promenade autour du fossé. + +--Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons. + +Et elle se jeta à l'eau. + +--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée. + +Et elle expira. + + + + + +LE PRINCE HEUREUX + + +Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue +du Prince Heureux. + +Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en +guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la +poignée de son épée. + +Aussi, on l'admirait beaucoup. + +--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du +Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur +en art. + +--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne +le prît pour un homme peu pratique. + +Et certes, il ne l'était pas. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère +sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux +n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri. + +--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait +heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la +merveilleuse statue. + +--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en +sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et +avec leurs jolies vestes blanches. + +--A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en +avez jamais vu un. + +--Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants. + +Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air +sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de +rêver. + +Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité. + +Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle +était demeurée en arrière. + +Elle était éprise du plus beau des roseaux. + +Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la +rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte +avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui +parler. + +--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au +but. + +Et le roseau lui avait fait un salut profond. + +Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses +ailes et y traçant des sillages d'argent. + +C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été. + +--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles. +Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille. + +En effet, la rivière était toute couverte de roseaux. + +Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol. + +Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se +lasser de son amoureux. + +--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit +volage, car il flirte sans cesse avec la brise. + +Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau +multipliait ses plus gracieuses politesses. + +--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime +les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi. + +--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau. + +Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui. + +--Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux +Pyramides, adieu! + +Et l'Hirondelle s'en alla. + +Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la +ville. + +--Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait +des préparatifs pour me recevoir. + +Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne. + +--Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup +d'air frais. + +De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince +Heureux. + +--J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé +autour d'elle. + +Et elle se prépara à dormir. + +Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large +goutte d'eau tomba sur elle. + +--Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel, +les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il +pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau +aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part. + +Alors une nouvelle goutte vint à tomber. + +--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit +l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée. + +Et elle se décidait à prendre son vol plus loin. + +Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba. + +L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit... + +Ah! que vit-elle? + +Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes +coulaient sur ses joues d'or. + +Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se +sentit envahie par la pitié. + +--Qui êtes-vous? dit-elle. + +--Je suis le Prince Heureux. + +--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle. +Vous m'avez presque trempée. + +--Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la +statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais +au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin. +Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je +dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute +muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de +cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans +m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux +si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, +maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir +toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon +coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer. + +--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle. + +Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les +gens. + +--Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans +une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte +et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est +amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées +par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la +Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la +cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit, +au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il +demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la +rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne +voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds +sont attachés au piédestal et je ne puis bouger. + +--Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent +de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles +iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans +son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec +des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et +ses mains sont comme des feuilles sèches. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère? +L'enfant a tant soif et la mère est si triste. + +--Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été +dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal +élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des +pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, +nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille +célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect. + +Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite +Hirondelle en fut toute chagrine. + +--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous +et je serai votre messagère. + +---Merci, petite Hirondelle, répondit le prince. + +Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince, +et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la +ville. + +Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en +marbre blanc. + +Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse. + +Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux. + +--Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante +la force de l'amour! + +--Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel, +répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais +les couturières sont si négligentes. + +Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des +barques. + +Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des +affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre. + +Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil. + +L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était +endormie tant elle était fatiguée. + +L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la +table, sur le dé de la couturière. + +Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le +visage de l'enfant. + +--Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux. + +Et il tomba dans un délicieux sommeil. + +Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui +dit ce qu'elle avait fait. + +--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la +chaleur, et cependant il fait bien froid. + +--C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince. + +Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit. +Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait. + +Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain. + +--Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie +qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver! + +Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout +le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait +comprendre. + +--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle. + +Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse. + +Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le +sommet du clocher de l'église. + +Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les +uns aux autres: + +--Combien cette étrangère est distinguée! + +Cela la remplissait de joie. + +Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince +Heureux. + +--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis +sur mon départ. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y +envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi +les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit. +Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille, +il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes +descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues +marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les +rugissements de la cataracte. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas +de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il +est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de +lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et +frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de +grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur +du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de +feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces. + +--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait +réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis? + +--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule +chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des +Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour +lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de +quoi se chauffer et finira sa pièce. + +--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela. + +Et elle se mit à pleurer. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas +de l'étudiant. + +Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit. + +L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce. + +Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas +le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il +vit le beau saphir couché sur les violettes fanées. + +--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche +admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce. + +Et il semblait tout à fait heureux. + +Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port. + +Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots +qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes. + +--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont. + +--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle. + +Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle +retourna vers le Prince Heureux. + +--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne +resterez-vous pas avec moi encore une nuit? + +--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera +bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les +crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au +bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple +de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et +roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, +mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous +apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez +donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera +aussi bleu que la grande mer. + +--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une +petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans +le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle +ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni +souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et +donne-le lui, et son père ne la battra pas. + +--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne +puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle. + +--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce +que je vous commande. + +Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en +l'emportant. + +Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et +glissa le joyau dans la paume de la main. + +--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille. + +Et, toute rieuse, elle courut chez elle. + +Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince. + +--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous +pour toujours. + +--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez +en Egypte. + +--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle. + +Et elle s'endormit entre les pieds du Prince. + +Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des +récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges. + +Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur +les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx +qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes +choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et +roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de +la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal; +du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont +chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur +un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre +avec les papillons. + +--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses +choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les +femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma +ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois. + +Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches +qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants +étaient assis à leurs portes. + +Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants +mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires. + +Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les +bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud. + +--Comme nous avons faim! disaient-ils. + +--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville. + +Et ils s'éloignèrent sous la pluie. + +Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle +avait vu. + +--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille +et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut +les rendre heureux. + +Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le +Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté. + +Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages +des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue. + +--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils. + +Alors la neige arriva, et après la neige la glace. + +Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et +étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal, +étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait +de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et +patinaient sur la glace. + +La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle +ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle +picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la +regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes. + +Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la +force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince. + +--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main. + +--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite +Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais +il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime. + +--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais +aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, +n'est-ce pas? + +Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses +pieds. + +A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue +comme si quelque chose s'était brisé. + +Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux. + +Vraiment il faisait un terrible froid. + +De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous +la statue avec les conseillers de la ville. + +Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue. + +--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé! + +--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui +étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour +regarder la statue. + +--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il +n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un +mendiant. + +--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville. + +--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire. +Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux +de mourir ici. + +Et le secrétaire de ville prit note de cette idée. + +Alors on renversa la statue du Prince Heureux. + +--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur +d'art à l'Université. + +Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le +conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal. + +--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par +exemple. + +--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville. + +Et ils se querellèrent. + +La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient +toujours. + +--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de +fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux +rebuts. + +Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle +morte. + +--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu +à l'un de ses anges. + +Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort. + +--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit +oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux +redira mes louanges. + + + + + +LE ROSSIGNOL ET LA ROSE + +--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses +rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a +pas une rose rouge. + +De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit. + +Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla. + +--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant. + +Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes. + +--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les +sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute +d'une rose rouge voilà ma vie brisée. + +--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je +l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis +son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est +foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme +la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme +l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front. + +--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes +amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera +avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la +serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main +étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin. +Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle +attention à moi et mon coeur se brisera. + +--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que +je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement +l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et +plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer, +car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni +le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or. + +--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant. +Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au +son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied +ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours +s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je +n'ai pas de roses rouges à lui donner. + +Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et +pleurait. + +--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait +près de lui, sa queue en l'air. + +--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un +rayon de soleil. + +--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce +petite voix. + +--Il pleure à cause d'une rose rouge. + +--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule! + +Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée. + +Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura +silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour. + +Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor. + +Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il +traversa le jardin. + +Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il +vola vers lui et se campa sur une menue branche. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tête. + +--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer +et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver +mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous +donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran +solaire. + +--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais le rosier secoua sa tête. + +--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des +sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse +qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux. +Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et +peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez. + +Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de +l'étudiant. + +--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus +douces chansons. + +Mais l'arbre secoua sa tête. + +--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des +colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan +berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a +flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de +roses de toute l'année. + +--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose +rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une? + +--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je +n'ose vous le dire. + +--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide. + +--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de +notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre +coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute +la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur: +votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien. + +--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol, +et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois +verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son +char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles +sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les +bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la +vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme? + +Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa +à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le +bois. + +Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol +l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux +yeux. + +--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre +rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la +teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en +retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus +sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la +puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son +corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son +haleine est comme l'encens. + +L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put +comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les +choses qui sont écrites dans les livres. + +Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit +rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches. + +--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste +quand vous serez parti. + +Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau +jaseuse d'une fontaine argentine. + +Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin +et son crayon de sa poche. + +--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a +une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En +fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle +sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la +musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut +contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela +n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique. + +Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se +mit à penser à ses amours. + +Un peu après, il s'endormit. + +Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier +et plaça sa gorge contre les épines. + +Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide +lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit. + +Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant +dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps. + +D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et +d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose +merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une +chanson. + +D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle +comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore. + +La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait +l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un +lac. + +Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre +les épines. + +--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou +le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée. + +Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son +chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans +l'âme de l'homme et d'une vierge. + +Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le +visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée. + +Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol, +aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un +rossignol peut empourprer le coeur d'une rose. + +Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les +épines. + +--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour +surviendra avant que la rose ne soit terminée. + +Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les +épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de +douleur. + +Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux +jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort, +l'amour qui ne meurt pas dans la tombe. + +Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre +était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur. + +Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à +battre et un nuage s'étendit sur ses yeux. + +Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose +l'étouffait à la gorge. + +Alors son chant lança un dernier éclat. + +La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le +ciel. + +La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses +pétales à l'air froid du matin. + +L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de +leurs rêves les troupeaux endormis. + +Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son +message à la mer. + +--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie. + +Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes +graminées, mort le coeur transpercé d'épines. + +A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors. + +--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je +n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis +sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué. + +Et il se pencha et la cueillit. + +Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la +main. + +La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle +dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché +à ses pieds. + +--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une +rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde. +Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons +ensemble, elle vous dira combien je vous aime. + +Mais la jeune fille fronça les sourcils. + +--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle. +D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et +chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs. + +--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère. + +Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau. + +Une lourde charrette l'écrasa. + +--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal +élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois +pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a +le neveu du chambellan. + +Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison. + +--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses +pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut +rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait +croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du +tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je +vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique. + +Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre +poudreux et se mit à lire. + + + + + + +LE GÉANT ÉGOÏSTE + + +Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient +l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant. + +C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur +le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait +douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison +rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits. + +Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement +que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter. + +--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres. + +Un jour, le géant revint. + +Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné +sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait +dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et +il résolut de rentrer dans son château. + +En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin. + +--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre. + +Et les enfants s'enfuirent. + +--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit +comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre. + +Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau. + + Défense d'entrer + sous peine + de + poursuites + +C'était un géant égoïste. + +Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation. + +Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse +et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas. + +Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se +promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui +était par delà. + +--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres. + +Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs +et de petits oiseaux. + +Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver. + +Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait +plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir. + +Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand +elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants +qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit. + +Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace. + +--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons +y vivre toute l'année. + +La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit +d'argent tous les arbres. + +Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles. + +Il accepta et vint. + +Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin +et renversait à chaque instant des cheminées. + +--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de +nous faire visite. + +La grêle arriva, elle aussi. + +Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit +du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors +elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle +était habillée de gris et son souffle était de glace. + +--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir, +disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait +son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change. + +Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus. + +Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en +donna aucun au jardin du géant. + +--Il est par trop égoïste, dit-il. + +Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la +grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres. + +Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il +entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il +crut que les musiciens du roi devaient passer par là. + +En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre, +mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter +dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du +monde. + +Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord +de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte. + +--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant. + +Et il sauta du lit et regarda. + +Que vit-il? + +Il vit un spectacle étrange. + +Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés +dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous +les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres +étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient +couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la +tête des enfants. + +Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices +et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient. + +C'était un joli tableau. + +Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné +du jardin. + +Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu +atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en +pleurant amèrement. + +Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le +vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui. + +--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre. + +Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le +garçonnet était trop petit. + +Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors. + +--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le +printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon +sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin +sera à jamais le lieu de récréation des enfants. + +Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait. + +Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et +descendit dans le jardin. + +Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent +la fuite et le jardin redevint hivernal. + +Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si +pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant. + +Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et +le déposa sur l'arbre. + +Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et +le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant +et l'embrassa. + +Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus +méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux. + +--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant. + +Et il prit une grande hache et renversa la muraille. + +Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le +géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait +jamais vu. + +Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au +géant. + +--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché +sur l'arbre? + +C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé. + +--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti. + +--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant. + +Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et +qu'avant ils ne l'avaient jamais vu. + +Et le géant devint tout triste. + +Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer +avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant. +Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier +petit ami et souvent il en parlait. + +--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire. + +Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait +plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et +regardait jouer les enfants et admirait son jardin. + +--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les +plus belles des fleurs. + +Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre. +Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le +sommeil du printemps et le repos des fleurs. + +Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention. + +Certes, c'était une vision merveilleuse. + +A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies +fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits +d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon +qu'il aimait. + +Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le +jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et, +quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit: + +--Qui donc a osé te blesser? + +Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux +clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds. + +--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une +grande épée et je le tuerai. + +--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour. + +--Qui est-ce? dit le géant. + +Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit +garçon. + +Et le garçon sourit au géant et lui dit: + +--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous +viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis. + +Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le +géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches. + + + + +NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE + + +Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau +d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort +d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que +l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte. + + + + +EGO TE ABSOLVO + +I + +Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière +des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec +leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq +longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil, +presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage +croissante. + +N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur +avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne +serait à eux. + +Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser +le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent. + +Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère +sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers +qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais +où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les +marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des +vaincus. + +Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas +que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux +compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans +revanche. + +Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il +paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent. + +--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche. + +L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend +dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa +poitrine, crachent la mort. + +L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus. + +Les vautours des Pyrénées font le reste. + +Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et +courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son +fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide. + +Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à +inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier. + +Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe! + +Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de +cet étrange double rôle du prêtre soldat. + +Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas +tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que +s'il avait pris il fusillerait. + +Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau +de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire. + +Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante, +immédiate, inéluctable! + +Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses +paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans +l'inévitable là-bas. + + + +II + +Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en +sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent +le sentier de Buenavista. + +Au hasard il tira. + +Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le +temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil, +le Navarrais ne sut point tirer. + +La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs +descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux +brillants. + +Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et +de la République. + +La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey +neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées +à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des +mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses +de pierre du chaos de Mallorta. + +Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque +mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa +faction. + +--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont +fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que +tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des +bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami! + +Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière: + +--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les +nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine +a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la +Navarre est au roi Carlos, fils de Juive! + +Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un +bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans +les nuages. + +Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de +navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega. + +--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant +sa carabine. + +Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la +kyrielle des blasphèmes. + +Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de +sang que rendait le corps de la femme éventrée. + +Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait. + +Martinez n'essaya pas de nier la querelle. + +De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement +de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène. + +--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée +d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins +Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en +s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de +vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi +confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton +_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition. + +--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction... +Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle! + +Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la +cervelle sur les deux cadavres. + +--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi +Carlos n'aurait plus d'armée! + + + +OLD BISHOP'S + + +C'était un soir à l'Épatant. + +Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec +lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de +ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on +n'en voit guère. + +Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours +entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix: + +--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez +fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a +bien des chances pour que vous me répondiez par la négative? + +--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers +de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an +passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde +en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis +ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham. +«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et +de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne +fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements. +Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences, +grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée, +magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon +cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa +géographie. + +--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester +vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez +parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai +dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou +la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes, +et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de +Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets. + +De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste +railleur: + +--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin +Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de +course. + +--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du +soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si +je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du +cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs, +car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des +policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à +minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques +lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez, +mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les +_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la +noche_. + +--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir +en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la +Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne +serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que +l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus +amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle +ressemble fort à celle de l'Intimé. + + Il dit fort posément ce dont on n'a que faire + Et court le grand galop quand il est à son fait, + +Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère. +Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme +disait cet animal de Lippmann. + +--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est +encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon +cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi +écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la +gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la +bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur +de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de +Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du +brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce +n'est qu'une anecdote. + +Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon +existence. + +Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires. + +J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour +l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce +devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus +volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce +Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé +jusqu'à monsieur de Cerneval. + +J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un +personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que +l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire +à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la +paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous +plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en +compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il +vous en dégoisait une vraie fanfare. + +J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en +quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des +souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry +ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est +singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au +suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de +ses historiettes. + +Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui +aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi +je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé +la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus +réveillé. + +Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière +à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old +Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son +geôlier de père. + +J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William +Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par +an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous +forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards. + +La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du +grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce +rapprochement qui me charmait. + +Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition, +qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon +immoralité. + +Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc +éclat de rire. + +--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The +Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste, +une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson +sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un +chirurgien connu de Nottingham. + +Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné +pour ce que l'on appelle les droits personnels. + +Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un +point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité +humaine ailleurs. Simple question de latitude. + +Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au +fond la différence pour le guillotiné ou le pendu. + +Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte +livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de +vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est +bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que +les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express +consentement du corps d'un pendu. + +D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de +visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin +de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas +leur âme, mais leur guenille. + +C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père. + +Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés +que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils +consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, +mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur. + +Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches +lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs +cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré +de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old +Bishop's ne contenait aucun condamné à mort. + +--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un +gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson, +en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de +difficile à dire. + +Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de +moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive +mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du +moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une +amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en +ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum +principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre. + +L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau. + +Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut +tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui +il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées. + +Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin +bien en règle. + +Trois jours s'écoulèrent. + +Le client du chirurgien faisait bombance. + +La première guinée s'était fondue comme par enchantement. + +Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous +forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du +prisonnier. + +A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture, +sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable». + +Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui +brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et +comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent +dès lors des rasades. + +--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient +ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra +supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair. +Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un +attendrissement d'ivrogne. + +--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte: +«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je +connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc +du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes +cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai.... + +Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à +son habitude. + +--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe. + +En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là +que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en +travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous +n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de +Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le +père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris +du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade. + + + + +LA PEAU D'ORANGE + + +I + +J'étais tout fraîchement en possession de mon diplôme de doctorat, et, +la clientèle venant lentement, j'avais de longues heures pour flâner +dans les cliniques. + +C'est là que je connus John Mérédith. + +Médecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de médecine, +le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fûmes +en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre +jeunes gens du même âge et des mêmes goûts. + +J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac où je m'imaginais avoir +découvert ma _moitié d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette +petite bécasse d'Angèle qui entra au couvent avant que je fusse bien +fixé sur mes sentiments. + +Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur. +Il habitait, avec la très jeune femme, au printemps de laquelle il eut +la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonnée de lierres +et de glycines, dans un grand parc, à faible distance de la gare de +Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures +et demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, qui était française +et catholique, rentrait de la messe, dite à cette charmante église +de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art à faire honte aux +cathédrales de province. + +Nous passions la journée sur la terrasse embaumée de senteurs de +citronnelles, à bavarder avec le vieux lord ou à écouter le piano de +lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berçante harmonie, +ou bien nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles en fleurs +ou les premiers lilas. + +Généralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mérédith se +faire le chevalier servant de madame Marcelle. + +Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour, +les bras chargés de bouquets et de verdure. + +Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour +et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en étaient à +cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme +d'un vieil oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle. + +Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du contraste des deux +attitudes, que j'avais remarquées en eux, me répondit avec une +spontanéité pleine d'humour. + +--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa présence +auprès de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle déteste +cordialement son neveu: mes visites à son mari l'ennuient. Mais quand +nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui +aiment la marche, les grands arbres, la brise fraîche, l'air irrespiré +des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans, +un esprit pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné et l'on ne me +dit point sot. Bref, nous ne songeons qu'à nous amuser et à jouir de +la vie pendant notre promenade, quittes à reprendre nos attitudes +d'hostilité courtoise en nous rapprochant du logis. + +Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais pas que l'amie dans les +bois ne fût pas l'amie à la maison et que sa psychologie me semblait +bien subtile. + +--Je n'ai pas dit _amie_, me répliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est +tout différent. Il n'y a pas d'amitié possible entre la femme de mon +oncle et moi: la camaraderie n'engage à rien. + +Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-là, je songe que peut-être au fond +j'étais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchanté +que Mérédith lui battit si froid. + +Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, était probablement ce +qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angèle. + +Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je fréquentais +le toit hospitalier de lord William,--c'était le 14 juin 188.,--nous +déjeunions tous quatre dans la petite salle à manger Renaissance. + +Nous en étions au dessert et madame Marcelle, à la mode anglaise, fit +apporter les vins. + +Généralement elle restait à table et se préoccupait d'empêcher lord +William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de +Corton. + +Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans une profonde distraction. + +Comme j'ai toujours été un très petit buveur, je laissai les deux +Anglais se faire raison et j'observai ma voisine. + +Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier +par quartier. + +D'abord, avec son couteau à fruits, elle la découpa en longues lanières; +puis, elle subdivisa les lanières en petits losanges; enfin, elle réunit +les petits losanges en un tas au milieu de son assiette. + +Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la conversation de son mari, +elle coupa de deux ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait, +d'une croisière dans les mers de Chine. + +Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un instant sur son assiette et +s'absorba dans l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation, +disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette. + +Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pièce à la mode, +comme se désintéressant de son travail d'arabesques, éleva le couteau +sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste décidé ramena +les losanges au centre de l'assiette. + +De nouveau, le manège du couteau recommença et, cette fois, deux +losanges seuls s'alignèrent. Un instant, le couteau reposa sur +l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientôt la +position verticale. + +Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau +d'orange et les remit en tas. + +Le jeu était fini. + +Lord William continuait l'interminable récit de ses querelles avec lord +Elgin. Mérédith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry. + +Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _niña_. + +Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange était un système +organisé de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser +qu'à Mérédith. + +Mais à quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout +loisir de causer loin des indiscrets? + +Dans une bouffée de fumée de mon cigare, je me décidai à jeter un +coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impératif ne quittait pas +Mérédith, comme si elle attendait une réponse. + +--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en +abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus près possible +de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes? + +--Elles disent, mon garçon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le +docteur. + +--A votre disposition, lord William. + +--Eh bien! En ce cas, préparons-nous au départ. Milady, tâchez de ne pas +mettre plus d'une heure à votre toilette, conclut lord William d'un ton +malicieux. + +Et nous partîmes comme à l'accoutumée. Mais j'observai que la tante et +le neveu, sitôt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation, +madame Marcelle multipliant les gestes impératifs, tandis que Mérédith +semblait riposter par des dénégations. + + + +II + +Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi, +à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame +Babington. + +Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque +bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides, +lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des +procédés spéciaux, se fit servir un bitter. + +Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde +pénétra jusque devant la terrasse. + +Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau. + +--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est +foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà +nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter +Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous +partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et +d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a. + +Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier. + +Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du +piano. + +Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de +souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se +coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas. + +J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu +gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien +même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait. + +--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente. +Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à +la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le +souhaite, de bon appétit. + +Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à +substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos. + +Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que +d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de +Mérédith. + +Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du +Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin +s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano, +jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori. + +Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les +feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne. + +Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la +retraite. + +Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle +qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au +plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût. + +--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les +domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui +couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à +demain soir. + +J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne +tardai pas à m'endormir. + +Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune. + +Je frottai une allumette pour consulter ma montre. + +Il était deux heures et quart. + +J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de +Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit. + +Le lit était vide. + +«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith +est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau +d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure +du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment +des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il +n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si +j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons +de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord +William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce +vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une +femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette +nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise. +Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la +breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher? +Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui. + +Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est +qu'au petit jour que je pus enfin dormir... + + + +III + +Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit une exclamation +angoissée de Mérédith qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je fus en +état de me présenter décemment, je le suivis. + +--Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante que je rencontrai sur le +palier du premier étage. + +--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant. + +Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au couteau posé sur l'assiette +sous les deux losanges de peau d'orange. + +La voix de Mérédith, une voix blanche, m'appelait de la chambre +entr'ouverte. + +J'entrai. + +Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait au pied du lit. + +Mérédith, du geste, me désigna le cadavre. + +Je m'approchai. + +Comme me l'avait révélé le premier coup d'oeil, lord William avait cessé +de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du +décès. + +Quelque souci, quelque préoccupation que j'eusse des événements de la +nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne fût +naturelle: c'était une rupture d'anévrisme en apparence indiscutable. +La course disproportionnée aux forces du malade, ses abus habituels +des boissons alcooliques, ses excès de la veille pouvaient expliquer +l'accident. + +J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien et si savant chimiste. + +Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Après tout, le médecin +légiste se débrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au +fond c'étaient des hypothèses et non une science,--n'avait aucun rôle à +jouer ici. Le collègue, que Mérédith avait fait appeler constaterait +les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait +satisfaite. + +S'il y avait...autre chose, la conscience de Mérédith et de Marcelle +aurait seule à en répondre... + +Et d'ailleurs y avait-il autre chose? + +Une intrigue, un rendez-vous? D'accord. + +Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le monde m'eût pris pour un fou. +On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord +William et que si les résultats de ces libations exagérées avaient été +moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'était pas une +raison pour troubler de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude de +Ville-d'Avray. + +Je renfonçai en moi mes doutes et je me tus. + + + +IV + +Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement de son oncle, pour +l'Angleterre. + +Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents éloignés et je +n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ. + +Je sus vers cette époque par le carton banal que Mérédith épousait la +tante qu'il exécrait, prétendait-il, et plus tard j'appris que le titre +de lord ne risquait pas de passer à des collatéraux car, suivant le +cliché usuel, le ciel avait plusieurs fois béni leur union. + +A diverses reprises, je reçus de mon ancien ami des invitations à le +visiter à Inverness, mais les circonstances me retenaient malgré moi à +Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement démêlé dans leur intimité +si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le +bonheur dans l'amour. + +_Quien sabe?_ + +Nous jugeons si vite et si méchamment, nous autres sceptiques endurcis! +conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE. + Note bibliographique du traducteur. + Le Crime de lord Arthur Savile. + Contes. + Note bibliographique du traducteur. + L'Ami Dévoué. + La Fameuse Fusée. + Le Prince Heureux. + Le Rossignol et la Rose. + Le Géant Égoïste. + Nouvelles publiées en Amérique. + Note bibliographique du traducteur. + Ego te absolvo. + Old Bishop's. + La Peau d'orange. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 *** |
