summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/14693-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '14693-0.txt')
-rw-r--r--14693-0.txt5084
1 files changed, 5084 insertions, 0 deletions
diff --git a/14693-0.txt b/14693-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..250508c
--- /dev/null
+++ b/14693-0.txt
@@ -0,0 +1,5084 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***
+
+ OSCAR WILDE
+
+ LE CRIME
+ DE
+ LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR ALBERT SAVINE
+
+
+
+
+ 1905
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Le Crime de lord Arthur Savile_, ici traduit en français pour la
+première fois, est, dans l'oeuvre d'Oscar Wilde, une des pages les plus
+curieuses.
+
+Quand cette nouvelle parut, en 1891, dans le sillage triomphal du
+_Portrait de Dorian Gray_, la critique anglaise ne fut frappée que de
+son caractère paradoxal. C'est ainsi que la classèrent, alors, beaucoup
+de revues et de journaux sur l'appréciation desquels pesait l'apparence
+ironique du sous-titre appliqué à un projet d'assassinat: _étude de
+devoir_.
+
+Quelques notes, volontairement semées par Oscar Wilde dans son récit,
+achevèrent d'égarer les juges.
+
+Puis, on chercha des parentés à l'idée inspiratrice de ce récit. Il est
+évident, se disait-on, qu'Oscar Wilde a lu _le Bonheur dans le crime_
+de Barbey d'Aurevilly et il a également emprunté quelque chose à _A
+Rebours_.
+
+C'est possible, mais ces reflets, s'ils sont sensibles, ne sont pas
+capitaux.
+
+Aujourd'hui, les faits ont éclairé l'oeuvre et l'on peut dire que
+_Le Crime de lord Arthur Savile_ est pathologiquement le plus
+caractéristique des écrits d'Oscar Wilde.
+
+L'écrivain y intervertit les notices du Bien et du Mal dans le cerveau
+de son héros, non en écrivain paradoxal mais en véritable malade.
+
+La distinction est aisée à faire.
+
+Lisez plutôt le très curieux roman de Georges Darien, _Le Voleur_[1],
+qui est un long et amusant paradoxe, et vous verrez tout de suite la
+différence entre les deux notes. Dans le volume de Darien, Georges
+Randal, a choisi le vol comme profession: il se fait voleur comme on se
+fait banquier, médecin ou avocat, et il a des idées de voleur sur toutes
+choses. Il lutte contre la société avec des armes qu'il a choisies et
+que Darien a fourbies logiquement d'après la mentalité de son héros.
+Randal, qui n'est pas un monstre, a exactement la sensibilité d'un
+_outlaw_.
+
+[Note 1: Stock, éditeur.]
+
+Il en est tout autrement de lord Arthur Savile que de Georges Randal.
+Le point excepté où ses idées déraillent et s'intervertissent, on ne
+saurait raisonner plus normalement.
+
+«En contemplant en ce moment le portrait de Sybil, lord Arthur, écrit
+Wilde, fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l'amour. Il sentit
+que l'épouser avec le _fatum_ du meurtre suspendu sur sa tête serait une
+trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont
+jamais rêvé les Borgia.
+
+«Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
+appelé à accoupler l'épouvantable prophétie écrite dans sa main?
+
+«A tout prix il fallait reculer le mariage...
+
+«Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fît
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser _jusqu'à
+ce qu'il eût commis le meurtre_.
+
+«Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+«Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.
+
+«Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
+pour tous deux».
+
+Le héros de Wilde, en vertu de cet étrange raisonnement, commet donc
+son crime _par devoir_. Or, si l'on lit avec soin les ouvrages que de
+savants médecins ont consacrés au cas du romancier, on verra quelle
+illustration cette nouvelle apporte aux théories les plus récentes.
+
+Les contes qui complètent ce volume sont, tout au contraire, de pures
+fantaisies littéraires, des pages de l'exquis dilettante que fut
+Wilde. Il y a là quelques traits de cette ironie que les critiques
+d'Outre-Manche appelaient des _Wildismes_.
+
+Le lecteur aura ainsi un point de comparaison qui lui permettra de
+rejeter ou d'admettre les considérations présentées plus haut.
+
+LE TRADUCTEUR.
+
+
+
+La première édition de la nouvelle _Le Crime de lord Arthur Savile_
+a paru en juillet 1891 chez l'éditeur Osgood. Cette nouvelle a été
+réimprimée à 300 exemplaires pour les seuls curieux. Cette édition, sans
+date, ne porte aucun nom d'éditeur ni d'imprimeur.
+
+
+
+
+LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE
+
+
+
+I
+
+C'était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps.
+
+Bentinck House était, plus que d'habitude, encombré d'une foule de
+visiteurs.
+
+Six membres du cabinet étaient venus directement après l'audience du
+_speaker_, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.
+
+Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et,
+au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de
+Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs
+et de merveilleuses émeraudes, parlant d'une voix suraiguë un mauvais
+français et riant sans nulle retenue de tout ce qu'on lui disait.
+
+Certes, il y avait là un singulier mélange de société: de superbes
+Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des
+prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres
+sceptiques. Toute une volée d'évêques suivait, comme à la piste, une
+forte _prima-donna_, de salon en salon. Sur l'escalier se groupaient
+quelques membres de l'Académie royale, déguisés en artistes, et l'on a
+dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies.
+
+Bref, c'était une des meilleures soirées de lady Windermere et la
+princesse y resta jusqu'à près de onze heures et demie passées.
+
+Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de
+tableaux où un fameux économiste exposait, d'un air solennel, la théorie
+scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage.
+
+Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley.
+
+Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d'un
+blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles
+de ses cheveux d'or. Des cheveux d'_or pur_[2], pas des cheveux de cette
+nuance paille pâle qui usurpe aujourd'hui le beau nom de l'or, des
+cheveux d'un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre
+étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d'un nimbe de
+sainte, avec quelque chose de la fascination d'une pécheresse.
+
+[Note 2: En français dans le texte.]
+
+C'était une curieuse étude psychologique que la sienne.
+
+De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité
+que rien ne ressemble plus à l'innocence qu'une imprudence, et, par une
+série d'escapades insouciantes,--la moitié d'entre elles tout à fait
+innocentes,--elle avait acquis tous les privilèges d'une personnalité.
+
+Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait
+trois mariages à son crédit, mais comme elle n'avait jamais changé
+d'amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement
+sur son compte.
+
+Maintenant, elle avait quarante ans, pas d'enfants, et cette passion
+désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes.
+
+Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa
+claire voix de contralto:
+
+--Où est mon chiromancien?
+
+--Votre quoi, Gladys? s'exclama la duchesse avec un tressaillement
+involontaire.
+
+--Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.
+
+--Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse,
+essayant de se rappeler ce que c'est en réalité qu'un chiromancien et
+espérant que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'un chiropodist.
+
+--Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine,
+poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d'intérêt.
+
+--Dieu du ciel! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de
+manucure. Voilà qui est vraiment terrible! Enfin, j'espère qu'au moins
+c'est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable.
+
+--Certes, il faut que je vous le présente.
+
+--Me le présenter! s'écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu'il est
+ici.
+
+Elle chercha autour d'elle son petit éventail en écaille de tortue et
+son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la
+première alerte.
+
+--Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans
+lui. Il me dit que j'ai une main purement psychique et que si mon pouce
+avait été un tant soit peu plus court, j'aurais été une pessimiste
+convaincue et me serais enfermée dans un couvent.
+
+--Oh! je vois! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la
+bonne aventure, je suppose?
+
+--Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce
+genre. L'année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la
+fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que,
+chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est
+écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais
+plus au juste.
+
+--Mais sûrement, c'est là tenter la Providence, Gladys.
+
+--Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux
+tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire
+lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu'il ne doit
+pas faire. Si personne n'a l'obligeance d'aller chercher M. Podgers, je
+vais y aller moi-même.
+
+--Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit,
+tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire
+amusé.
+
+--Merci beaucoup, lord Arthur; mais je crains que vous ne le
+reconnaissiez pas.
+
+--S'il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne
+pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur
+l'heure, je vous l'amène.
+
+--Soit! Il n'a rien d'un chiromancien. Je veux dire qu'il n'a rien de
+mystérieux, d'ésotérique, qu'il n'a pas une apparence romantique. C'est
+un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes
+lunettes d'or, quelqu'un qui tient le milieu entre le médecin de la
+famille et l'attorney de village. J'en suis aux regrets, mais ce
+n'est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont
+exactement l'air de pianistes et tous mes poètes exactement l'air de
+poètes. Je m'en souviens, la saison dernière, j'avais invité à dîner un
+épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d'une foule
+de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard
+caché dans la manche de sa chemise. Eh bien! sachez que quand il est
+arrivé, il avait simplement la mine d'un bon vieux clergyman. Toute la
+soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant
+et bien de tous points, mais j'étais cruellement déçue. Quand je
+l'interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire
+et me dit qu'elle était trop froide pour la porter en Angleterre... Ah!
+voici M. Podgers. Eh bien! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez
+dans la main de la duchesse de Paisley.... Duchesse, voulez vous enlever
+votre gant... non pas celui de la main gauche... l'autre...
+
+--Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait
+convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de
+peau assez sale.
+
+--Jamais rien de ce qui intéresse ne l'est, dit lady Windermere: _on a
+fait le monde ainsi_[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse.
+Voici M. Podgers, mon chiromancien favori; monsieur Podgers, la duchesse
+de Paisley.... et si vous dites qu'elle a un mont de la lune plus
+développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais.
+
+[Note 3: En français dans le texte.]
+
+--Je suis sûre, Gladys, qu'il n'y a rien de ce genre dans ma main, dit
+la duchesse d'un ton grave.
+
+--Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en
+jetant un coup d'oeil sur la petite main grassouillette aux doigts
+courts et carrés. La montagne de la lune n'est pas développée. Cependant
+la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l'obligeance de
+laisser fléchir le poignet... je vous remercie... trois lignes
+distinctes sur la _rascette_[4]... vous vivrez jusqu'à un âge avancé,
+duchesse, et vous serez extrêmement heureuse... Ambition très modérée,
+ligne de l'intelligence sans exagération, ligne du coeur...
+
+[Note 4: En français dans le texte.]
+
+--Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.
+
+--Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s'inclinant,
+si la duchesse y avait donné lieu, mais j'ai le regret de dire que je
+vois une grande constance d'affection combinée avec un sentiment très
+fort du devoir.
+
+--Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard
+marquait la satisfaction.
+
+--L'économie n'est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit
+M. Podgers.
+
+Lady Windermere éclata en rires convulsifs.
+
+--L'économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec
+complaisance. Quand j'ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas
+une maison convenable où l'on pût habiter.
+
+--Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s'écria lady
+Windermere.
+
+--Eh t ma chère, dit la duchesse, j'aime...
+
+--Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et
+l'eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait
+raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous
+donner.
+
+--Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur
+Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.
+
+Et pour répondre à un signe de tête de l'hôtesse souriante, une petite
+jeune fille, aux cheveux roux d'Écossaise et aux omoplates très hauts,
+se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse
+avec des doigts aplatis en spatule.
+
+--Ah! une pianiste, je vois! dit M. Podgers, une excellente pianiste
+et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et
+douée d'un vif amour pour les bêtes.
+
+--Voilà qui est tout à fait exact! s'écria la duchesse se tournant vers
+lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies
+à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d'une véritable
+ménagerie si son père le lui permettait.
+
+--Bon! mais c'est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi
+soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions
+aux collies.
+
+--C'est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un
+salut pompeux.
+
+--Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n'est qu'une
+femelle, répondit-elle... Mais il faut encore que vous nous lisiez dans
+quelques mains... Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers.
+
+Et un vieux monsieur d'allure fine, qui portait un veston blanc,
+s'avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très
+long doigt du milieu.
+
+--Nature aventureuse; dans le passé quatre longs voyages et un dans
+l'avenir... Naufragé trois fois... Non deux fois seulement, mais en
+danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné,
+très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une
+maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité
+d'une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les
+radicaux.
+
+--Extraordinaire! s'exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la
+main de ma femme.
+
+--De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait
+toujours la main de sir Thomas dans la sienne.
+
+Mais lady Marvel, femme d'aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux
+cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou
+son avenir.
+
+Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de
+Koloff, l'ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants.
+
+En réalité, bien des gens redoutaient d'affronter cet étrange petit
+homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux d'un brillant
+de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant
+tout le monde, qu'elle se souciait fort peu de la musique, mais qu'elle
+raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est
+une science qu'il ne faut encourager qu'en _tête-à-tête_[5].
+
+[Note 5: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait, rien de la malheureuse
+histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très
+grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main.
+
+Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la
+pièce et s'approcha de l'endroit où lady Windermere était assise et,
+avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que
+M. Podgers voudrait bien s'occuper de lui.
+
+--Certes oui, il s'occupera de vous, fit lady Windermere. C'est pour
+cela qu'il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en
+représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande.
+Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil.
+Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M.
+Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la
+goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui
+laisserai pas ignorer.
+
+[Note 6: Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par
+les femmes entretenues par l'aristocratie de Londres (_Note du
+traducteur_.)]
+
+Lord Arthur sourit et hocha la tête.
+
+--Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que
+je la connais.
+
+--Ah! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure
+assise du mariage, c'est un malentendu mutuel... non, je ne suis pas du
+tout cynique. J'ai seulement de l'expérience, ce qui, cependant, est
+très souvent la même chose... M. Podgers, lord Arthur Savile meurt
+d'envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu'il est fiancé
+à l'une des plus jolies filles de Londres: il y a un mois que le
+_Morning Post_ en a publié la nouvelle.
+
+--Chère lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, ayez
+l'obligeance de laisser M. Podgers s'arrêter ici une minute de plus.
+Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela
+m'intéresse au plus au point.
+
+--S'il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous
+l'enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de
+lord Arthur.
+
+--Bon! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait
+du canapé, s'il ne m'est pas permis de monter sur les planches, il me
+sera au moins permis d'assister au spectacle, j'espère.
+
+--Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady
+Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous
+quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.
+
+Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement
+pâle et ne souffla mot.
+
+Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux
+furent saisis d'un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui
+le dominait, quand il était embarrassé.
+
+Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune,
+comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et
+visqueux.
+
+Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d'agitation
+et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son
+mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.
+
+Il valait mieux connaître le pire, quel qu'il fût, que de demeurer dans
+cette affreuse incertitude.
+
+--J'attends, M. Podgers, dit-il.
+
+--Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.
+
+Mais le chiromancien ne répondit pas.
+
+--Je crois qu'Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et
+qu'après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.
+
+Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et
+empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l'examiner que la
+monture d'or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.
+
+Un moment, son visage devint un masque blanc d'horreur, mais il recouvra
+bientôt son _sang-froid_[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec
+un sourire forcé:
+
+--C'est la main d'un charmant jeune Homme.
+
+[Note 7: En français dans le texte.]
+
+--Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant?
+Voilà ce que j'ai besoin de savoir.
+
+--Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M.
+Podgers.
+
+--Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura lady
+Jedburgh, d'un air pensif. C'est si dangereux.
+
+--Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants; s'écria lady
+Windermere. Mais ce qu'il me faut ce sont des détails. Il n'y a que les
+détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur?
+
+--Eh bien! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.
+
+--Oui, sa lune de miel naturellement.
+
+--Et il perdra un parent.
+
+--Pas sa soeur, j'espère, dit lady Jedburgh d'un ton apitoyé.
+
+--Certes non, pas sa soeur, répondit M. Podgers avec un geste de
+dépréciation de la main, un simple parent éloigné.
+
+--Bon! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n'ai
+absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd'hui de
+parents éloignés? Voilà des années que ce n'est plus la mode. Cependant,
+je suppose qu'elle fera bien d'acheter une robe de soie noire: cela sert
+toujours pour l'église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On
+a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du
+bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais
+maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais
+certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se
+tînt tranquille... Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée!
+
+--Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers
+la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist; je veux dire
+le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail
+d'écaille de tortue?... Oh! merci, sir Thomas, merci beaucoup!... Et mon
+châle de dentelle?... Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment!
+
+Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé
+plus de deux fois tomber son flacon d'odeur.
+
+Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la
+cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même
+maladive préoccupation d'un avenir mauvais.
+
+Il sourit tristement à sa soeur comme elle glissa près de lui au bras de
+lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il
+entendit à peine lady Windermere, quand elle l'invita à la suivre. Il
+pensa à Sybil Merton et l'idée que quelque chose pourrait se placer
+entre eux remplit ses yeux de larmes.
+
+Quelqu'un qui l'aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le
+bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il
+paraissait pétrifié et son visage avait l'aspect d'un marbre dans sa
+mélancolie.
+
+Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d'un jeune homme bien né et
+riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie
+d'une belle _insouciance_[8] d'enfant, et maintenant, pour la première
+fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de
+l'effrayante idée du sort.
+
+[Note 8: En français dans le texte.]
+
+Que tout cela lui semblait fou et monstrueux!
+
+Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu'il
+ne pouvait lire mais qu'un autre pouvait déchiffrer, fût quelque
+terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime!
+
+N'y avait-il nulle échappatoire?
+
+Ne sommes-nous que des pions d'échiquier que met en jeu une puissance
+invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l'honneur
+ou la honte?
+
+Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que
+quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu'il avait été tout
+d'un coup appelé à porter un fardeau intolérable.
+
+Les acteurs sont vraiment des gens heureux; ils peuvent choisir de jouer
+soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d'égayer, de faire rire
+ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c'est bien différent.
+
+Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles
+auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et
+notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.
+
+Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée.
+
+Soudain M. Podgers entra dans le salon.
+
+A la vue de lord Arthur, il s'arrêta et sa grasse figure sans
+distinction devint d'une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux
+hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence.
+
+--La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m'a
+demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah! je le vois sur le
+canapé!... Bonsoir!
+
+--Monsieur Podgers, il faut que j'insiste pour que vous me donniez une
+réponse immédiate à une question que je vais vous poser.
+
+--A un autre moment, lord Arthur. La duchesse m'attend. Il faut que je
+la rejoigne.
+
+--Vous n'irez pas. La duchesse n'est pas si pressée.
+
+--Les dames n'ont pas l'habitude d'attendre, dit M. Podgers avec un
+sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.
+
+Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d'un
+dédain hautain.
+
+La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.
+
+Il traversa le salon et vint à l'endroit où M. Podgers était arrêté.
+
+Il lui tendit sa main.
+
+--Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la
+connaître. Je ne suis pas un enfant.
+
+Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d'or. Il se porta
+d'un air gêné d'un pied sur l'autre, tandis que ses doigts jouaient
+nerveusement avec une chaîne de montre étincelante.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai vu dans votre main, lord
+Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit?
+
+--Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j'insiste pour que
+vous me disiez ce que c'est. Je vous donnerai un chèque de cent livres.
+
+Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres.
+
+--Cent guinées! fit enfin M. Podgers à voix basse.
+
+--Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre
+club?
+
+--Je n'ai pas de club. C'est-à-dire je n'en ai pas en ce moment, mais
+mon adresse est... Permettez-moi de vous donner ma carte.
+
+Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur
+tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui
+lut:
+
+ MR SEPTIMUS R PODGERS. CHIROMANCIEN _103a West Moon street_
+
+--Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d'un ton mécanique, et je fais
+une réduction pour les familles.
+
+--Dépêchez-vous! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la
+main.
+
+M. Podgers regarda autour de lui d'un coup d'oeil nerveux et fit
+retomber la lourde _portière_[9] sur la porte.
+
+[Note 9: En français dans le texte.]
+
+--Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous
+asseoir.
+
+--Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec
+colère sur le parquet ciré.
+
+M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre
+grossissant et l'essuya soigneusement avec son mouchoir.
+
+--Je suis tout à fait prêt, dit-il.
+
+
+
+II
+
+Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de
+chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House.
+
+Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de
+fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades.
+
+Il semblait ne voir ni n'entendre quoi que ce fût.
+
+La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square,
+scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses
+mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du
+feu.
+
+Il allait et venait, presque avec la démarche d'un homme ivre.
+
+Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un
+mendiant, qui se détacha d'un pas de porte pour lui demander l'aumône,
+recula d'effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.
+
+Une fois, lord Arthur Savile s'arrêta sous un réverbère et regarda ses
+mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri
+jaillit de ses lèvres tremblantes.
+
+Assassin! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin! La nuit
+même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles.
+Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle
+grimaçait à ses yeux aux toits des maisons.
+
+Tout d'abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner.
+Il s'appuya aux grilles d'un air las, refroidissant ses tempes à
+l'humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres.
+
+--Assassin! Assassin! répéta-t-il comme si la réitération de
+l'accusation pouvait obscurcir le sens du mot.
+
+Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait
+presque que l'écho l'entendit et réveillât de ses rêves la cité
+endormie. Il sentait un désir d'arrêter le passant de hasard et de tout
+lui dire.
+
+Puis, il erra autour d'Oxford-street dans des ruelles étroites et
+honteuses.
+
+Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait.
+
+D'une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de
+cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale,
+il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la
+vieillesse.
+
+Une étrange pitié s'empara de lui.
+
+Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur
+sort, comme lui au sien? N'étaient-ils comme lui que les marionnettes
+d'un guignol monstrueux?
+
+Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance
+qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que
+tout lui parut incohérent, dépourvu d'harmonie! Il était stupéfait de la
+discordance qu'il y avait entre l'optimisme superficiel de notre temps
+et les faits réels de l'existence.
+
+Il était encore très jeune.
+
+Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church.
+
+La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent pâli, moucheté
+ici et là par les arabesques sombres d'ombres mouvantes.
+
+Tout là-bas s'arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants
+et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre
+solitaire dont le cocher dormait sur le siège.
+
+Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place,
+regardant à chaque instant autour de lui comme s'il craignait d'être
+suivi.
+
+Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une
+petite affiche sur une palissade.
+
+Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue
+dans cette direction.
+
+Comme il approchait, le mot _assassin_ en lettres noires lui heurta
+l'oeil.
+
+Il s'arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues.
+
+C'était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des
+renseignements propres à faciliter l'arrestation d'un homme, de taille
+moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords
+relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet
+homme avait une cicatrice sur la joue droite.
+
+Lord Arthur lut l'affiche, puis il la relut encore.
+
+Il se demanda si l'homme serait arrêté et comment il avait reçu cette
+écorchure.
+
+Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les
+murailles de Londres? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à
+prix.
+
+Cette pensée le rendit malade d'horreur.
+
+Il tourna sur ses talons et s'enfuit dans la nuit.
+
+Il savait à peine où il se trouvait.
+
+Il avait un souvenir vague d'avoir erré à travers un labyrinthe de
+maisons sordides, de s'être perdu dans un gigantesque fouillis de rues
+sombres et l'aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu'il
+était dans Picadilly-Circus.
+
+Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de
+roulage qui se rendaient à Covent-Garden.
+
+Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par
+le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le
+pas, faisant claquer leur fouet et s'interpellant tantôt les uns tantôt
+les autres.
+
+Sur le dos d'un énorme cheval gris, le chef de file d'un attelage, était
+huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu,
+s'accrochant d'une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats.
+
+Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient
+comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose
+merveilleuse.
+
+Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu'il pût dire
+pourquoi.
+
+Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l'aube qui lui
+semblait d'une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui
+naissent en beauté et se couchent en tempête.
+
+Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur
+allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient! un Londres libéré
+des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale,
+une ville désolée de tombes.
+
+Il se demanda ce qu'ils en pensaient et s'ils savaient quelque chose de
+ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de
+couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s'y brasse et s'y ruine
+du matin au soir.
+
+Probablement, c'était seulement pour eux un débouché, un marché où ils
+portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au
+plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours
+silencieuses, les maisons toujours endormies.
+
+Il eut du plaisir à les voir passer.
+
+Si rustres qu'ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur
+démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l'Arcadie.
+
+Lord Arthur sentit qu'ils avaient vécu avec la Nature et qu'elle
+leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu'ils avaient
+d'ignorance.
+
+Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d'un bleu évanescent
+et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.
+
+
+
+III
+
+Quand lord Arthur s'éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne
+se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.
+
+Il se leva et regarda par la fenêtre.
+
+Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les
+toits des maisons ressemblaient à de l'argent terni.
+
+Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se
+poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient
+encombrés de gens qui se rendaient au Park.
+
+Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine
+ne lui avaient semblé si loin de loi.
+
+Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un
+plateau.
+
+Quand il l'eut bue, il écarta une lourde _portière_[10] de peluche
+couleur pêche, et passa dans la salle de bains.
+
+[Note 10: En français dans le texte.]
+
+La lumière glissait doucement d'en haut à travers de minces plaques
+d'onyx transparent et l'eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible
+éclat de la pierre de lune.
+
+Lord Arthur s'y plongea à la hâte jusqu'à ce que les froids bouillons
+touchèrent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête
+sous l'eau, comme s'il voulait se purifier de la souillure de quelque
+honteux souvenir.
+
+Quand il sortit de l'eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être
+physique, qu'il avait ressenti, l'avait dominé, comme il arrive souvent
+pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu,
+peuvent purifier aussi bien que détruire.
+
+Après déjeuner, il s'allongea sur un divan et alluma une cigarette.
+
+Sur le dessus de cheminée, garni d'un vieux brocard très fin, il y avait
+une grande photographie de Sybil Merton, telle qu'il l'avait vue, la
+première fois, au bal de lady Noël.
+
+La tête petite, d'un délicieux modèle, s'inclinait légèrement de côté,
+comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à
+supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement
+entr'ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans
+ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté
+virginale.
+
+Moulée dans son costume de _crêpe de chine_[11] moelleux, un grand
+éventail de feuillage à la main, on eût dit d'une de ces délicates
+petites figurines qu'on a trouvées dans les bois d'oliviers qui
+avoisinent Tanagra et il y avait dans sa pose et dans son attitude
+quelques traits de la grâce grecque.
+
+[Note 11: En français dans le texte.]
+
+Pourtant, elle n'était pas _petite_[12].
+
+[Note 12: En français dans le texte.]
+
+Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à un âge où
+tant de femmes sont ou plus grandes que nature ou insignifiantes.
+
+En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de celle terrible
+pitié qui naît de l'amour. Il sentit que l'épouser avec le _fatum_ du
+meurtre suspendu sur sa tête serait une trahison pareille à celle de
+Judas, un crime pire que tous ceux qu'ont jamais rêvé les Borgia.
+
+Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être
+appelé à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main? Quelle
+vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible
+fortune dans ses balances?
+
+A tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait
+résolu.
+
+Bien qu'il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact
+de ses doigts quand ils étaient assis l'un près de l'autre, fit
+tressaillir tous les nerfs de son corps d'une joie exquise, il n'en
+reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine
+conscience de ce fait qu'il n'avait pas le droit de l'épouser jusqu'à ce
+qu'il eût commis le meurtre.
+
+Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton
+et remettre sa vie aux mains de la femme qu'il aimait, sans crainte de
+mal agir.
+
+Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu'elle
+n'aurait jamais à courber sa tête sous la honte.
+
+Mais avant, il fallait _faire cela_ et le plus tôt serait le meilleur
+pour tous deux.
+
+Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du
+plaisir aux montées escarpées du devoir; mais lord Arthur était trop
+consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.
+
+Dans son amour, il n'y avait plus qu'une simple passion et Sybil était
+pour lui le symbole de tout ce qu'il y a de bon et de noble.
+
+Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l'oeuvre qu'il
+était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s'effaça. Son
+coeur lui dit que ce n'était pas là un crime, mais un sacrifice: sa
+raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il
+fallait qu'il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres
+et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s'imposait à lui,
+pourtant il savait qu'il ne devait pas laisser l'égoïsme triompher de
+l'amour, tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même
+problème: la même question est posée à chacun de nous.
+
+Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son
+caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l'âge mûr, ou
+que son coeur fût corrodé par l'égoïsme superficiel et élégant de notre
+époque, et il n'hésita pas à faire son devoir.
+
+Heureusement pour lui aussi, il n'était pas un simple rêveur, un
+dilettante oisif. S'il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis
+que l'irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement
+pratique. Pour lui, la vie c'était l'action, plutôt que la pensée.
+
+Il possédait ce don rare entre tous, le sens commun.
+
+Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s'étaient
+maintenant tout à fait effacées et c'était presque avec un sentiment de
+honte qu'il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible
+agonie émotionnelle.
+
+La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses
+yeux pour inexistantes.
+
+Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et
+extravaguer contre l'inévitable.
+
+La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il
+viendrait à bout de sa tâche, car il n'avait pas les yeux fermés à ce
+fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une
+victime, aussi bien qu'un prêtre.
+
+N'étant pas un génie, il n'avait pas d'ennemis, et, d'ailleurs, il
+sentait que ce n'était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou
+quelque haine personnelles; la mission dont il était chargé était d'une
+grande et grave solennité.
+
+En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur
+un feuillet de block-notes et, après un soigneux examen, se décida en
+faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait
+Curzon-Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa
+mère.
+
+Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l'appelait, et
+comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune
+de lord Rugby, lors de sa majorité, il n'était pas possible qu'il
+résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d'argent.
+
+En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait
+la personne qu'il convenait de choisir et songeant que tout délai était
+une mauvaise action à l'égard de Sybil, il se résolut à s'occuper tout
+de suite de ses préparatifs.
+
+La première chose à faire, certes, c'était de régler avec le
+chiromancien.
+
+Il s'assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant
+la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l'ordre de M.
+Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son
+domestique de le porter à West-Moon-street.
+
+Il téléphona ensuite à ses écuries d'atteler son coupé et s'habilla pour
+sortir.
+
+Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de
+Sybil Merton et jura que, quoi qu'il arrivât, il lui laisserait toujours
+ignorer ce qu'il faisait pour l'amour d'elle et qu'il garderait le
+secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son coeur.
+
+Dans sa route pour Buckingham club, il s'arrêta chez une fleuriste et
+envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolies pétales
+blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan.
+
+En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna
+la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un
+livre de toxicologie.
+
+Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur
+instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne.
+
+Rien ne lui déplaisait autant qu'un acte de violence personnelle et, en
+outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen
+qui pût attirer l'attention publique, car il avait en horreur l'idée de
+devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer
+dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.
+
+Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui
+appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s'opposer au
+mariage s'il se produisait quelque chose d'analogue à un scandale, bien
+qu'il fût assuré que s'il leur faisait connaître tous les faits de
+la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui
+dictaient sa conduite.
+
+Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était
+sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes
+pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d'Anglais, il avait une
+aversion enracinée.
+
+Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons
+et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver
+dans la bibliothèque autre chose que le _Ruff's Guide_ et le _Baily's
+Magasine_, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par
+mettre la main sur une édition très bien reliée de la _Pharmacopée_ et
+un exemplaire de la _Toxicologie_ d'Erskine, édité par Mathew Reid,
+président du collège royal des médecins et l'un des plus anciens membres
+du Buckingham-club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre
+candidat, contre-temps qui avait si fort mécontenté le comité que
+lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l'unanimité.
+
+Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés
+par les deux livres.
+
+Il se prenait à regretter de n'avoir pas accordé plus d'attention à ses
+études à Oxford, quand dans le second volume d'Erskine, il trouva un
+exposé très intéressant et très complet des propriétés de l'aconit,
+écrit dans l'anglais le plus clair.
+
+Il lui parut que c'était tout à fait là le poison qu'il lui fallait.
+
+Il était prompt, c'est-à-dire presque immédiat dans ses effets.
+
+Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d'une capsule de
+gélatine, mode d'emploi recommandé par sir Mathew, il n'avait rien de
+désagréable au goût.
+
+En conséquence, il prit note sur son poignet de chemise de la dose
+nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta
+Saint-James street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.
+
+M. Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de
+l'aristocratie, fut fort surpris de la commande et d'un ton très
+déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d'une ordonnance du
+médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que
+c'était pour l'administrer à un grand chien de Norvège dont il était
+obligé de se défaire parce qu'il montrait des symptômes de rage et qu'il
+avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut
+pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance
+de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription.
+
+Lord Arthur mit la capsule dans une jolie _bonbonnière_[13] d'argent
+qu'il vit à une vitrine de boutique de Bond street, jeta la vilaine
+boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.
+
+--Eh bien! _monsieur le mauvais sujet_[14], lui cria la vieille dame
+comme il entrait dans son salon, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir
+tous ces temps-ci?
+
+[Note 13: En français dans le texte.]
+
+[Note 14: En français dans le texte.]
+
+--Ma chère lady Clem, je n'ai jamais un moment à moi, répliqua lord
+Arthur avec un sourire.
+
+--Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées
+avec miss Sybil Merton à acheter des _chiffons_[15] et à dire des
+bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d'embarras
+pour se marier. De mon temps, nous n'aurions jamais rêvé de tant nous
+afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose
+de ce Genre.
+
+[Note 15: En français dans le texte.]
+
+--Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures,
+lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses
+couturières.
+
+--Parbleu! Et c'est là la seule raison qui vous amène chez une vieille
+femme laide comme moi. Je m'étonne que vous autres hommes vous ne
+sachiez pas prendre congé. _On a fait des folies pour moi_[16] et me
+voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise
+santé! Eh bien! si ce n'était cette chère lady Jansen qui m'envoie les
+pires romans français qu'elle peut trouver, je ne sais plus ce que je
+pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu'à tirer
+des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma
+maladie d'estomac.
+
+[Note 16: En français dans le texte.]
+
+--Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord
+Arthur. C'est une chose merveilleuse inventée par un Américain.
+
+--Je ne crois pas que j'aime les inventions américaines. Je suis même
+certaine de ne pas les aimer. J'ai lu dernièrement quelques romans
+américains et c'étaient de vraies insanités.
+
+--Oh! ici il n'y a pas du tout d'insanité, lady Clem. Je vous assure que
+c'est un remède radical. Il faut me promettre d'en essayer.
+
+Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à
+lady Clementina.
+
+--Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C'est un vrai cadeau.
+Voilà qui est vraiment gentil de votre part... Et voici le remède
+merveilleux... Cela a tout l'air d'un bonbon. Je vais le prendre
+immédiatement.
+
+--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main,
+il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique.
+Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun
+bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez
+surprise du résultat.
+
+--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en
+regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle
+flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je
+vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines.
+Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise.
+
+--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec
+empressement, sera-ce bientôt?
+
+--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise
+journée, mais on ne sait jamais.
+
+--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady
+Clem?
+
+--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui,
+Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de
+bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes,
+des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si
+je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable
+de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon
+affection et grand merci à vous pour votre remède américain.
+
+--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord
+Arthur en se dressant de sa chaise.
+
+--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort
+gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me
+faut d'autres globules.
+
+Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et
+avec un sentiment de grand réconfort.
+
+Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se
+trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni
+l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il
+fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses
+embarras, il n'avait pas sa liberté.
+
+Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir.
+Tout irait bien, mais la patience était nécessaire.
+
+La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane
+où lord Arthur avait dîné comme d'habitude.
+
+Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur
+avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady
+Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir,
+comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.
+
+Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se
+renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.
+
+La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa
+conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques
+mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.
+
+Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant
+à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour
+Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet
+de l'ajournement nécessaire du mariage.
+
+
+
+IV
+
+A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de
+Corfou dans son yacht.
+
+Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.
+
+Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les
+canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils
+recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient
+chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.
+
+Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux.
+
+Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès»,
+s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais
+tous les jours il avait une déception.
+
+Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta
+maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle
+avait été si désireuse d'en expérimenter les effets.
+
+Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de
+tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait
+qu'il était séparé d'elle à jamais.
+
+Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se
+résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait
+entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.
+
+Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton,
+qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider
+à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin,
+ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu
+agitée.
+
+La traversée fut agréable.
+
+La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de
+lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses
+préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances
+de Surbiton, il prit le train pour Venise.
+
+Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le
+propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.
+
+Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les
+décachetant d'un geste brusque.
+
+Tout avait réussi.
+
+Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.
+
+La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un
+télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.
+
+Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour
+le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta
+l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi.
+
+Trois lettres l'y attendaient.
+
+L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres
+de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina.
+
+La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui
+avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et
+son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se
+plaignant de souffrir de l'estomac.
+
+[Note 17: En français dans le texte.]
+
+Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût
+avoir aucunement souffert.
+
+Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien
+à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp
+Chalcote.
+
+Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait
+à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier,
+ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa
+collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret
+Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton.
+
+L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué,
+était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait
+possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady
+Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle.
+
+Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa
+que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans
+cette affaire.
+
+Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la
+conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.
+
+En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.
+
+Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre
+qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et
+le mariage fut fixé au 7 juin.
+
+La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son
+ancienne joie renaissait pour lui.
+
+Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec
+l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres
+jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune
+fille poussa soudain un petit cri de joie.
+
+---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son
+travail et souriant.
+
+--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et
+hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le
+crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.
+
+[Note 18: En français dans le texte.]
+
+C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.
+
+Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.
+
+Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une
+curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé
+toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.
+
+--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à
+la pauvre lady Clem.
+
+--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais
+pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop
+intellectuelle.
+
+[Note 19: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa
+l'esprit.
+
+--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix
+basse et rauque.
+
+--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai
+pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous
+pâlissez!
+
+Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.
+
+La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison.
+
+Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.
+
+La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord
+Arthur.
+
+Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de
+désespoir.
+
+
+
+V
+
+M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia,
+qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour
+amener Sybil à une rupture.
+
+Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de
+toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put
+lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.
+
+Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de
+sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement
+détraqués.
+
+Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain
+et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à
+tenir.
+
+Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il
+convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.
+
+En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses
+parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter
+son oncle, le doyen de Chichester.
+
+Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir,
+raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils
+à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos
+jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait
+une excellente occasion de mener à bien ses plans.
+
+Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre
+problème.
+
+Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet
+et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations
+à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du
+parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en
+sait-on jamais bien long là-dessus.
+
+[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais.
+(_Note du traducteur_.)]
+
+[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)]
+
+Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très
+révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady
+Windermere.
+
+Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand.
+Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents
+relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de
+marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et
+il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil
+sa présence à Londres.
+
+Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses
+desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour
+lui demander son avis et son concours.
+
+--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique,
+dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa
+démarche.
+
+Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que
+ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales
+n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un
+exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que
+lui-même.
+
+Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.
+
+Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur
+un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur
+à travers la table.
+
+--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher
+ami.
+
+--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire.
+
+Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se
+précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de
+le conduire à Soho square.
+
+Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une
+place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se
+trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une
+buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes
+s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une
+ondulation de toiles Blanches.
+
+[Note 22: En français dans le texte.]
+
+Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite
+maison verte.
+
+Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se
+peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut
+ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très
+mauvais anglais ce qu'il désirait.
+
+Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.
+
+Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer
+dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.
+
+Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en
+Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée
+de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.
+
+--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une
+introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous
+un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith...
+Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge
+explosive.
+
+--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit
+Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si
+alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de
+vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est
+bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que
+je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez
+bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on
+peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.
+
+[Foonote 23: En français dans le texte.]
+
+Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu,
+il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le
+plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux
+monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût
+possible avec le fameux conspirateur.
+
+--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très
+bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit
+à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier
+que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination.
+Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage
+intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir
+que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage
+vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche
+en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis
+rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs
+amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité
+nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais
+toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux.
+
+--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec
+la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de
+Chichester.
+
+--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en
+matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne
+s'échauffent guère là-dessus.
+
+--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en
+rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.
+
+--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.
+
+--Tout à fait.
+
+Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.
+
+Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la
+dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée
+d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme.
+
+Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue.
+
+--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment
+elle explose?
+
+--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son
+invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand
+vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure
+indiquée.
+
+--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de
+suite...
+
+--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante
+pour certains amis de Moscou.
+
+--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi
+matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A
+celle heure-là, le doyen est toujours à la maison.
+
+--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.
+
+Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un
+bureau près de la cheminée.
+
+--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me
+faire savoir de combien je vous suis redevable.
+
+--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter
+cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le
+mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ
+cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte
+Rouvaloff.
+
+--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?
+
+--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour
+l'argent: je vis entièrement pour mon art.
+
+Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table,
+remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son
+mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la
+fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et
+se rendit au Park.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de
+très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au
+Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.
+
+Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des
+télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses
+de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la
+température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban
+dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la
+chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].
+
+[Note 24: La Bourse de Londres.]
+
+A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut
+dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's
+Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel
+Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé
+par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions
+sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des
+évêques nègres.
+
+Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif
+contre les _Evenings News_.
+
+Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à
+Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué.
+
+Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout
+à fait abattu.
+
+Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses
+laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres
+frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant.
+
+Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr
+Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui
+qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée.
+
+Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à
+horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans
+espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa
+thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur
+militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre
+n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout
+à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en
+bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six
+semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que
+force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie,
+était un agent puissant, bien qu'un peu inexact.
+
+Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point
+de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours
+plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son
+boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.
+
+--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire
+la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie
+Mudie.
+
+Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+ LE DOYENNÉ, CHICHESTER
+
+ 27 Mai.
+
+ «Ma bien chère tante,
+
+ «Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et
+ aussi pour le guingamp.
+
+ «Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur
+ besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde
+ est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire
+ voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes
+ classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit
+ souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité.
+
+ «Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule
+ qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est
+ arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense
+ qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable
+ sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est
+ surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet
+ phrygien sur la tête.
+
+ «Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est
+ historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire.
+
+ «Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la
+ bibliothèque.
+
+ «Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au
+ moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un
+ bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la
+ figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le
+ garde-feu.
+
+ «Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si
+ ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire.
+ Papa même faisait chorus.
+
+ «Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une
+ espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure
+ déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate
+ sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le
+ voulait.
+
+ «Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans
+ la bibliothèque.
+
+ «Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire
+ de petites explosions tout le long de la journée.
+
+ «Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je
+ suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.
+
+ «Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles
+ montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit
+ finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps
+ de la Révolution française. Cela semble épouvantable.
+
+ «Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre
+ lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée
+ qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur
+ sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand
+ ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.
+
+ «Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et
+ que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez
+ l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don
+ et je crois qu'il fera le meilleur effet.
+
+ «Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le
+ monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot.
+
+ «Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a
+ ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que
+ papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très
+ flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela
+ prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.
+
+ «Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à
+ lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux.
+
+ «Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée.
+
+ «JANE PERCY.»
+
+
+ _P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec
+ insistance qu'ils sont à la mode.
+
+Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que
+la duchesse éclata de rire.
+
+--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une
+lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble
+une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.
+
+--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec
+son sourire triste.
+
+Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.
+
+En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses
+yeux se remplirent de larmes.
+
+Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux
+occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de
+sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la
+destinée le trahissait.
+
+Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions,
+de l'inutilité des efforts pour une belle action.
+
+Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert,
+c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que
+le sien.
+
+Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme
+peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie
+et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait
+pas.
+
+Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la
+conjurer.
+
+A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club.
+
+Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut
+obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux
+ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta,
+inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.
+
+Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une
+lettre.
+
+Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain
+soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait.
+C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de
+Genève.
+
+Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à
+ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.
+
+Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des
+heures, il demeura assis près du fleuve.
+
+La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil
+de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent
+l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme
+pourpre.
+
+A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et
+poursuivait sa route dérivant au gré du courant.
+
+Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que
+les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.
+
+Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour
+de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla
+trembler.
+
+Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire
+continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et
+la rumeur de la cité s'éteignit.
+
+A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.
+
+Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange!
+
+De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des
+ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à
+nouveau.
+
+L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers
+l'atmosphère noirâtre.
+
+Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme
+penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère
+tombant en plein sur son visage, il le reconnut.
+
+C'était M. Podgers.
+
+Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le
+faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.
+
+Lord Arthur s'arrêta.
+
+Une idée l'illumina soudain, comme un éclair.
+
+Il se glissa doucement vers M. Podgers.
+
+En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.
+
+Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout.
+
+Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put
+rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans
+un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques
+minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers
+ne demeura visible.
+
+Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette
+déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux
+sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua
+en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des
+nuages, elle disparut à la fin.
+
+Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa
+un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.
+
+--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit
+soudain une voix derrière lui.
+
+Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil
+de boeuf.
+
+--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.
+
+Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher
+de le conduire à Belgrave square.
+
+Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et
+inquiet.
+
+Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers
+entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la
+fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.
+
+Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street,
+mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.
+
+Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.
+
+A la fin, elle vint.
+
+Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant
+avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière
+opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du
+soir.
+
+Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un
+air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.
+
+SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN
+
+Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.
+
+L'entrefilet était ainsi conçu.
+
+ «_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le
+ célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face
+ du Ship Hotel.
+
+ »Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les
+ milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son
+ égard.
+
+ »On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement
+ momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury
+ du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.
+
+ »M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main
+ humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans
+ nul doute, beaucoup de curiosité.
+
+ »Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._»
+
+Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand
+ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement
+de l'arrêter.
+
+Il courut droit à Park Lane.
+
+Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit
+qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et,
+quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.
+
+--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain!
+
+--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua
+Sybil en riant au milieu de ses larmes.
+
+
+
+VI
+
+Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter
+fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.
+
+Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester
+et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu
+de plus beau couple que le marié et la mariée.
+
+Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux.
+
+Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de
+Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses
+qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et
+l'amour.
+
+Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.
+
+Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.
+
+Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés,
+lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux
+domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une
+après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul
+dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se
+promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains,
+elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit:
+
+--Êtes-vous heureuse, Sybil?
+
+--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne
+l'êtes-vous pas?
+
+--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière
+personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais
+quelqu'un, j'en suis lasse.
+
+--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?
+
+--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a
+coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes
+du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se
+conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M.
+Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis
+pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de
+l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit
+la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la
+télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant.
+
+--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est
+le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que,
+là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées!
+
+--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?
+
+--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.
+
+Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de
+roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.
+
+--Lord Arthur?
+
+--A vos ordres, lady Windermere.
+
+--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.
+
+--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se
+renversant dans un fauteuil d'osier.
+
+--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là?
+
+--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant
+dans ses yeux violets.
+
+--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais
+entendu stupidité Pareille!
+
+
+
+
+CONTES
+
+_A Carlos Blacker_
+
+
+O. W.
+
+
+
+Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt
+dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été
+réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même
+éditeur et avec les mêmes illustrations.
+
+
+
+L'AMI DÉVOUÉ
+
+
+
+Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des
+yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait
+un long morceau de gomme élastique noire.
+
+Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe
+de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges,
+s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.
+
+--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez
+pas piquer votre tête, leur disait-elle.
+
+Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre.
+Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils
+étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre
+dans la _société_.
+
+--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils
+mériteraient vraiment d'être noyés!
+
+--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à
+tout et des parents ne sauraient être trop patients.
+
+--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des
+parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait,
+je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans
+doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien
+mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare
+qu'une amitié dévouée.
+
+--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué?
+demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté
+la conversation.
+
+--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle
+nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses
+enfants le bon exemple.
+
+--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami
+dévoué me soit dévoué, parbleu!
+
+--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une
+ramille argentée et battant de ses petites ailes.
+
+--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.
+
+--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.
+
+--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je
+l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.
+
+--Elle vous est applicable, répondit la linotte.
+
+Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta
+l'histoire de l'Ami dévoué.
+
+«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.
+
+--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.
+
+--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué,
+sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait
+dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son
+jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que
+le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses
+à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses
+jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon
+les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines,
+marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne,
+asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une
+autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et
+d'agréables odeurs à respirer.
+
+Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était
+le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au
+petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur
+les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de
+salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises
+selon la saison.
+
+--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le
+meunier.
+
+Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier
+d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.
+
+Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier
+ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs
+de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand
+nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de
+semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les
+belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des
+vrais amis.
+
+Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et
+l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il
+n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup
+du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre
+chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver
+aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le
+voir dans cette saison.
+
+--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les
+neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des
+ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites.
+Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles
+sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir:
+il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra
+heureux.
+
+--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa
+femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de
+pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je
+suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous
+là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un
+anneau d'or à son petit doigt.
+
+--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait
+le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui
+donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.
+
+--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à
+quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre.
+Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre
+excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait
+devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait
+les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère
+d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur
+lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si
+Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine
+à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et
+l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma
+foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses
+toutes différentes. Chacun sait cela.
+
+--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un
+grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est
+tout à fait comme à l'église.
+
+--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien
+parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus
+difficile et aussi la plus belle des deux.
+
+Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se
+sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque
+écarlate et se mit à pleurer dans son thé.
+
+Il était si jeune que vous l'excuserez.
+
+--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.
+
+--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.
+
+--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat
+d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au
+début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu
+cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir
+avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr
+qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête
+chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation,
+il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre
+histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux
+sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.
+
+--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt
+sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères
+commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa
+femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.
+
+--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours
+aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.
+
+Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte
+chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.
+
+--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.
+
+--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui
+allait d'une oreille à l'autre.
+
+--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.
+
+--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer.
+J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps
+est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien
+donner.
+
+--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier,
+et nous nous demandions ce que vous deveniez.
+
+--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous
+m'ayez oublié.
+
+--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le
+meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais
+je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos
+primevères sont belles, entre parenthèses.
+
+--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour
+moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à
+la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.
+
+--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez
+vendue? C'est un acte bien niais.
+
+--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé.
+Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je
+n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu
+d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu
+ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma
+brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.
+
+--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en
+très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu
+aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que
+c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de
+m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense
+que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis
+acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je
+vous donnerai ma brouette.
+
+--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et
+sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la
+réparer, car j'ai une planche chez moi.
+
+--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me
+faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera
+tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos!
+Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une
+autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner
+votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la
+planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là.
+Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui
+même à l'ouvrage pour réparer ma grange.
+
+--Certainement! répliqua le petit Hans.
+
+Et il courut à son appentis et en sortit la planche.
+
+--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant,
+et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en
+reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est
+naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma
+brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques
+fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque
+entièrement.
+
+--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier
+était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le
+remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était
+très désireux de racheter ses boutons d'argent.
+
+--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne
+pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me
+tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie
+d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.
+
+--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les
+fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif
+désir de votre estime que de mes boutons d'argent.
+
+Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du
+meunier.
+
+--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche
+sur l'épaule et son grand panier au bras.
+
+--Adieu! dit le petit Hans.
+
+Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.
+
+Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il
+entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta
+de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la
+muraille.
+
+C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.
+
+--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de
+farine au marché?
+
+--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé
+aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes
+fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.
+
+--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que
+je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me
+refuser.
+
+--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je
+ne voudrais pas agir en ami à votre égard.
+
+Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son
+épaule.
+
+C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse.
+Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était
+si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas
+à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.
+
+Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un
+bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait
+s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.
+
+--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais
+je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur
+ami et, en outre, il va me donner sa brouette.
+
+De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de
+son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était
+encore au lit.
+
+--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense
+que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez
+travailler plus vaillamment.
+
+La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes
+amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon
+avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais
+votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement
+ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer
+de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes
+et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami
+vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.
+
+--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en
+enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que
+je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux.
+Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu
+chanter les oiseaux?
+
+--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans
+le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.
+
+Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car
+ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut
+pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.
+
+--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire?
+demanda-t-il d'une voix humble et timide.
+
+--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup
+vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma
+brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.
+
+--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.
+
+Il s'habilla et se rendit dans la grange.
+
+Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher
+du soleil le meunier vint voir où il en était.
+
+--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une
+voix gaie.
+
+--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.
+
+--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui
+que l'on peut faire pour autrui.
+
+--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le
+petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège,
+mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.
+
+--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre
+plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié.
+Quelque jour vous aurez aussi la théorie.
+
+--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.
+
+--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous
+avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous
+reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la
+montagne.
+
+Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le
+meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec
+eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et
+quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne
+se réveilla qu'au jour.
+
+--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait
+se mettre à la besogne.
+
+Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup
+d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de
+longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le
+petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il
+les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier
+était son meilleur ami.
+
+--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et
+c'est un acte de pure générosité.
+
+Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait
+beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de
+raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.
+
+Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand
+on frappa un grand coup à la porte.
+
+La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la
+maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui
+heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus
+rude que les autres.
+
+--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la
+porte.
+
+Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse
+trique de l'autre.
+
+--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est
+tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais
+il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il
+vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne
+ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque
+chose pour moi.
+
+--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez
+songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous
+devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je
+crains de tomber dans quelque fossé.
+
+--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne
+et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.
+
+--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.
+
+Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge,
+noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.
+
+Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le
+petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à
+marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché
+près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.
+
+--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa
+chambre.
+
+--Le petit Hans, docteur!
+
+--Que désirez-vous, petit Hans?
+
+--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut
+que vous veniez sur l'heure.
+
+--Très bien! répliqua le docteur.
+
+Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit
+sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la
+maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.
+
+Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne
+pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit
+son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de
+trous profonds et où le pauvre Hans se noya.
+
+Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande
+mare et le portèrent à sa petite ferme.
+
+Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très
+aimé, et le meunier figura en tête du deuil.
+
+--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la
+place d'honneur.
+
+Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en
+temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.
+
+--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le
+ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut
+confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger
+de bons gâteaux.
+
+--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma
+foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et
+maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle
+est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien.
+Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit
+toujours d'avoir été généreux.
+
+--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.
+
+--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.
+
+--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.
+
+--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela
+m'est égal.
+
+--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le
+rat d'eau.
+
+--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la
+linotte.
+
+--La quoi? cria le rat d'eau.
+
+--La morale.
+
+--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.
+
+--Certainement, affirma la linotte.
+
+--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire
+avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous
+aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le
+critique. Mais je puis le dire maintenant.
+
+Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et
+rentra dans son trou.
+
+--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en
+patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais
+pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un
+célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.
+
+--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je
+lui ai conté une histoire qui a sa morale.
+
+--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.
+
+Et je suis absolument de son avis.
+
+
+
+
+
+LA FAMEUSE FUSÉE
+
+
+Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances
+étaient-elles générales.
+
+Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était
+arrivée.
+
+C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande
+dans un traîneau attelé de six rennes.
+
+Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse
+y était couchée entre les ailes du cygne.
+
+Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.
+
+Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était
+pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.
+
+Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en
+étonnaient.
+
+--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.
+
+Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.
+
+A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait
+des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.
+
+Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.
+
+--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que
+votre portrait.
+
+Et la petite princesse rougit.
+
+--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page
+à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.
+
+Et toute la cour fut dans le ravissement.
+
+Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:
+
+--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!
+
+Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.
+
+Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien
+améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret
+royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_.
+
+Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.
+
+Ce fut une superbe cérémonie.
+
+Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais
+de velours pourpre, brodé de petites perles.
+
+Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.
+
+Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent
+dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire
+dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal
+se ternirait et deviendrait gris et nuageux.
+
+--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page.
+C'est clair comme le cristal.
+
+Et le roi doubla de nouveau sa solde.
+
+--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.
+
+Après le banquet, il y eut un bal.
+
+Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le
+roi jouer de la flûte.
+
+Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce
+qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais
+bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout
+le monde criait:
+
+--C'est charmant! c'est charmant!
+
+Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux
+d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.
+
+La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi
+le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes
+les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.
+
+--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince,
+un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.
+
+--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours
+aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus
+nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils
+vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de
+flûte. Vous les verrez certainement.
+
+Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que
+le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se
+mirent à causer entre eux.
+
+--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez
+plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles
+ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé.
+Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les
+préjugés qu'on a pu concevoir.
+
+--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse
+chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait
+trois jours pour le parcourir tout entier.
+
+--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil
+attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son
+coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils
+ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis
+pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que
+moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une
+chose du passé.
+
+--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais.
+Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée
+s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche
+de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui
+connaît les dernières nouvelles de la cour.
+
+Mais le soleil secoua sa tête.
+
+--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.
+
+Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre
+de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.
+
+Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent
+autour d'eux.
+
+C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout
+d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme
+pour attirer l'attention.
+
+--Hum! Hum! fit-elle.
+
+Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours
+sa tête et murmurait:
+
+--Le roman est mort!
+
+--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.
+
+Il avait quelque chose d'un politicien.
+
+Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales.
+Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.
+
+--Tout à fait mort! soupira le soleil.
+
+Et il se rendormit.
+
+Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois
+et commença.
+
+Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait
+ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à
+laquelle elle parlait.
+
+En fait, elle avait des manières très distinguées.
+
+--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le
+jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de
+longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes
+ont toujours de la chance.
+
+--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le
+contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.
+
+--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute
+pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et
+je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre
+girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse.
+Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois
+avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles
+rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée
+de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction
+française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir
+redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une
+excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie
+d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très
+flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le
+triomphe de l'art pylotechnique.
+
+--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le
+feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le
+mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.
+
+--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix
+sévère.
+
+Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à
+malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une
+personne de quelque importance.
+
+--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je
+disais?
+
+--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.
+
+--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet
+quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté
+et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement
+sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.
+
+--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle
+romaine.
+
+--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les
+orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.
+
+Et le marron éclata presque de rire.
+
+--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.
+
+--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.
+
+--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit
+avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous
+devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le
+monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie.
+C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par
+exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait
+pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être
+heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je
+crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à
+réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.
+
+--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous
+feriez mieux de vous tenir au sec.
+
+--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne
+humeur, c'est simplement là du sens commun.
+
+--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que
+je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le
+monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination.
+Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles
+sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant
+à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui
+sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu
+m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la
+conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un
+sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de
+coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse
+n'étaient pas en train de se marier.
+
+--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse
+occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à
+toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la
+jolie mariée.
+
+--Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais
+pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah!
+peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y
+une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon
+bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque
+jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice
+s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il
+dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres
+gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais
+jamais supporter cela.
+
+--Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine.
+Il ne leur est arrivé aucun malheur.
+
+--Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il
+pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile
+de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent
+sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur
+fils unique, certes j'en suis très attristée.
+
+--A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la
+personne la plus affectée que j'ai jamais vue.
+
+--Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la
+fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.
+
+--Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine.
+
+--Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose
+dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est
+une chose dangereuse que de connaître ses propres amis.
+
+--Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une
+chose importante.
+
+--Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je
+pleurerai si cela me chante.
+
+Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de
+pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement
+à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y
+installer.
+
+--Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand
+il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.
+
+Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin.
+
+Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De
+toute leur voix, ils criaient.
+
+--Grimaces! Grimaces!
+
+Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient
+opposition à quelque chose ils l'appelaient _Grimaces_.
+
+Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles
+se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais.
+
+Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien
+que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les
+regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et
+battaient la mesure.
+
+Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de
+minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le
+pyrotechnicien royal.
+
+--Commencez le feu d'artifice, dit le roi.
+
+Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du
+jardin.
+
+Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée
+emmanchée à une longue perche.
+
+C'était, certes, un superbe déploiement de lumière.
+
+--Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner.
+
+--Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.
+
+Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent
+tout en rouge.
+
+--Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant
+pleuvoir de menues étincelles bleues.
+
+--Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.
+
+Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.
+
+Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y
+avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de
+larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle
+elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit
+grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en
+flammes.--Hourra! Hourra! criait la cour.
+
+Et la petite princesse riait de plaisir.
+
+--Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la
+fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie.
+
+Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.
+
+Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.
+
+--Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec
+une sage dignité.
+
+Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils
+comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais
+les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la
+dépassèrent.
+
+Alors, l'un d'eux l'aperçut.
+
+--Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!
+
+Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.
+
+--Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en
+l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire.
+Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux
+choses sont identiques.
+
+Et elle tomba dans la vase.
+
+--Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est
+quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir
+ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de
+repos.
+
+Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit
+vert pommelé, nagea vers elle.
+
+--Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y
+a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je
+suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude?
+Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel
+malheur!
+
+--Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser.
+
+--Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un
+croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir,
+vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux
+canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous
+commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous
+écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire
+à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de
+nous. Il est bien doux de se voir si populaire.
+
+--Hum! Hum! fit la fusée.
+
+Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot.
+
+--Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous
+viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil
+à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le
+brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le
+moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup
+votre conversation, je vous assure.
+
+--Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout
+le temps. Ce n'est pas une conversation.
+
+--Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et
+j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le
+temps et épargne les querelles.
+
+--Mais j'aime la discussion, fit la fusée.
+
+--J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les
+discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout
+le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois
+mes filles là-bas.
+
+Et la petite grenouille se remit à nager.
+
+--Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal
+élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on
+a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle
+de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour
+quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature
+sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir
+un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous
+d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je
+suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont
+mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car
+vous êtes provinciale.
+
+--Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut
+d'un grand jonc noir. Elle est partie.
+
+--Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter
+de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à
+m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de
+longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois
+je ne comprends pas un mot de ce que je dis.
+
+--Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la
+libellule.
+
+Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.
+
+--Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je
+suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit;
+néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié
+un jour.
+
+Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue.
+
+Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les
+jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une
+grande beauté en raison de son dandinement.
+
+--Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez?
+Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de
+quelque accident.
+
+--Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement
+vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait
+déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que
+soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole
+dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or.
+
+--Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en
+quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs
+comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous
+gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.
+
+--Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que
+vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais
+utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je
+n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le
+genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que
+le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre
+à faire dans la vie.
+
+--Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se
+querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je
+souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre
+résidence.
+
+--Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une
+visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien
+ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait
+faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire
+sensation dans le monde.
+
+--J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il
+y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc
+présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des
+résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît
+pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses
+domestiques et je veille sur ma famille.
+
+--Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma
+parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons
+une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais
+quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses
+domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des
+choses plus hautes.
+
+--Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane,
+et cela me rappelle combien j'ai faim!
+
+Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac...
+couac...
+
+--Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous
+dire.
+
+Mais la cane ne faisait pas attention à elle.
+
+--Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit
+médiocre.
+
+Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à
+la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche
+accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots.
+
+--Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne.
+
+--Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit
+arrivé ici.
+
+Et il retira la fusée du fossé.
+
+--Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux
+bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire
+de la cour.
+
+--Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la
+marmite.
+
+Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu
+pris.
+
+--C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De
+la sorte chacun me verra.
+
+--Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous
+réveillerons, la marmite sera en ébullition.
+
+Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux.
+
+La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne
+brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit.
+
+--Maintenant je vais partir, criait-elle.
+
+Et elle se redressait, et elle se raidissait.
+
+--Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la
+lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...
+
+--Fizz, Fizz, Fizz!
+
+Elle s'éleva dans les airs.
+
+--Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès
+j'ai!
+
+Mais personne ne la voyait.
+
+Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement.
+
+--Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je
+ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.
+
+Et, en effet, elle explosa.
+
+--Bang! Bang! Bang! fit la poudre.
+
+La poudre ne pouvait pas faire autrement.
+
+Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings
+fermés.
+
+De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui
+faisait son tour de promenade autour du fossé.
+
+--Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons.
+
+Et elle se jeta à l'eau.
+
+--Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée.
+
+Et elle expira.
+
+
+
+
+
+LE PRINCE HEUREUX
+
+
+Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue
+du Prince Heureux.
+
+Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en
+guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la
+poignée de son épée.
+
+Aussi, on l'admirait beaucoup.
+
+--Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du
+Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur
+en art.
+
+--Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne
+le prît pour un homme peu pratique.
+
+Et certes, il ne l'était pas.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère
+sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux
+n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri.
+
+--Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait
+heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la
+merveilleuse statue.
+
+--Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en
+sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et
+avec leurs jolies vestes blanches.
+
+--A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en
+avez jamais vu un.
+
+--Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants.
+
+Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air
+sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de
+rêver.
+
+Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité.
+
+Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle
+était demeurée en arrière.
+
+Elle était éprise du plus beau des roseaux.
+
+Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la
+rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte
+avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui
+parler.
+
+--Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au
+but.
+
+Et le roseau lui avait fait un salut profond.
+
+Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses
+ailes et y traçant des sillages d'argent.
+
+C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été.
+
+--C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles.
+Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.
+
+En effet, la rivière était toute couverte de roseaux.
+
+Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.
+
+Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se
+lasser de son amoureux.
+
+--Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit
+volage, car il flirte sans cesse avec la brise.
+
+Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau
+multipliait ses plus gracieuses politesses.
+
+--Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime
+les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi.
+
+--Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.
+
+Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui.
+
+--Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux
+Pyramides, adieu!
+
+Et l'Hirondelle s'en alla.
+
+Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la
+ville.
+
+--Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait
+des préparatifs pour me recevoir.
+
+Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne.
+
+--Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup
+d'air frais.
+
+De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince
+Heureux.
+
+--J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé
+autour d'elle.
+
+Et elle se prépara à dormir.
+
+Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large
+goutte d'eau tomba sur elle.
+
+--Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel,
+les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il
+pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau
+aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part.
+
+Alors une nouvelle goutte vint à tomber.
+
+--A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit
+l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée.
+
+Et elle se décidait à prendre son vol plus loin.
+
+Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba.
+
+L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...
+
+Ah! que vit-elle?
+
+Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes
+coulaient sur ses joues d'or.
+
+Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se
+sentit envahie par la pitié.
+
+--Qui êtes-vous? dit-elle.
+
+--Je suis le Prince Heureux.
+
+--Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle.
+Vous m'avez presque trempée.
+
+--Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la
+statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais
+au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin.
+Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je
+dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute
+muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de
+cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans
+m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux
+si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et,
+maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir
+toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon
+coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.
+
+--Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle.
+
+Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les
+gens.
+
+--Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans
+une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte
+et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est
+amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées
+par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la
+Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la
+cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit,
+au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il
+demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la
+rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne
+voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds
+sont attachés au piédestal et je ne puis bouger.
+
+--Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent
+de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles
+iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans
+son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec
+des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et
+ses mains sont comme des feuilles sèches.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère?
+L'enfant a tant soif et la mère est si triste.
+
+--Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été
+dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal
+élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des
+pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles,
+nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille
+célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect.
+
+Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite
+Hirondelle en fut toute chagrine.
+
+--Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous
+et je serai votre messagère.
+
+---Merci, petite Hirondelle, répondit le prince.
+
+Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince,
+et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la
+ville.
+
+Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en
+marbre blanc.
+
+Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.
+
+Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.
+
+--Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante
+la force de l'amour!
+
+--Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel,
+répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais
+les couturières sont si négligentes.
+
+Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des
+barques.
+
+Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des
+affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.
+
+Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.
+
+L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était
+endormie tant elle était fatiguée.
+
+L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la
+table, sur le dé de la couturière.
+
+Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le
+visage de l'enfant.
+
+--Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.
+
+Et il tomba dans un délicieux sommeil.
+
+Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui
+dit ce qu'elle avait fait.
+
+--C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la
+chaleur, et cependant il fait bien froid.
+
+--C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince.
+
+Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit.
+Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.
+
+Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain.
+
+--Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie
+qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!
+
+Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout
+le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait
+comprendre.
+
+--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.
+
+Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.
+
+Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le
+sommet du clocher de l'église.
+
+Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les
+uns aux autres:
+
+--Combien cette étrangère est distinguée!
+
+Cela la remplissait de joie.
+
+Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince
+Heureux.
+
+--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis
+sur mon départ.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y
+envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi
+les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit.
+Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille,
+il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes
+descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues
+marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les
+rugissements de la cataracte.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas
+de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il
+est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de
+lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et
+frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de
+grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur
+du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de
+feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.
+
+--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait
+réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?
+
+--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule
+chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des
+Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour
+lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de
+quoi se chauffer et finira sa pièce.
+
+--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.
+
+Et elle se mit à pleurer.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas
+de l'étudiant.
+
+Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.
+
+L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.
+
+Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas
+le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il
+vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.
+
+--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche
+admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.
+
+Et il semblait tout à fait heureux.
+
+Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.
+
+Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots
+qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.
+
+--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.
+
+--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.
+
+Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle
+retourna vers le Prince Heureux.
+
+--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne
+resterez-vous pas avec moi encore une nuit?
+
+--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera
+bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les
+crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au
+bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple
+de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et
+roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte,
+mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous
+apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez
+donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera
+aussi bleu que la grande mer.
+
+--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une
+petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans
+le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle
+ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni
+souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et
+donne-le lui, et son père ne la battra pas.
+
+--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne
+puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.
+
+--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce
+que je vous commande.
+
+Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en
+l'emportant.
+
+Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et
+glissa le joyau dans la paume de la main.
+
+--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.
+
+Et, toute rieuse, elle courut chez elle.
+
+Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.
+
+--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous
+pour toujours.
+
+--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez
+en Egypte.
+
+--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.
+
+Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.
+
+Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des
+récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.
+
+Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur
+les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx
+qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes
+choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et
+roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de
+la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal;
+du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont
+chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur
+un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre
+avec les papillons.
+
+--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses
+choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les
+femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma
+ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.
+
+Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches
+qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants
+étaient assis à leurs portes.
+
+Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants
+mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.
+
+Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les
+bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.
+
+--Comme nous avons faim! disaient-ils.
+
+--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.
+
+Et ils s'éloignèrent sous la pluie.
+
+Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle
+avait vu.
+
+--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille
+et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut
+les rendre heureux.
+
+Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le
+Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.
+
+Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages
+des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.
+
+--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.
+
+Alors la neige arriva, et après la neige la glace.
+
+Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et
+étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal,
+étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait
+de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et
+patinaient sur la glace.
+
+La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle
+ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle
+picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la
+regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.
+
+Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la
+force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.
+
+--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.
+
+--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite
+Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais
+il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.
+
+--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais
+aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil,
+n'est-ce pas?
+
+Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses
+pieds.
+
+A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue
+comme si quelque chose s'était brisé.
+
+Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.
+
+Vraiment il faisait un terrible froid.
+
+De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous
+la statue avec les conseillers de la ville.
+
+Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.
+
+--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!
+
+--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui
+étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour
+regarder la statue.
+
+--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il
+n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un
+mendiant.
+
+--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.
+
+--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire.
+Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux
+de mourir ici.
+
+Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.
+
+Alors on renversa la statue du Prince Heureux.
+
+--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur
+d'art à l'Université.
+
+Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le
+conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.
+
+--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par
+exemple.
+
+--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.
+
+Et ils se querellèrent.
+
+La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient
+toujours.
+
+--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de
+fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux
+rebuts.
+
+Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle
+morte.
+
+--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu
+à l'un de ses anges.
+
+Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.
+
+--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit
+oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux
+redira mes louanges.
+
+
+
+
+
+LE ROSSIGNOL ET LA ROSE
+
+--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses
+rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a
+pas une rose rouge.
+
+De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.
+
+Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.
+
+--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant.
+
+Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.
+
+--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les
+sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute
+d'une rose rouge voilà ma vie brisée.
+
+--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je
+l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis
+son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est
+foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme
+la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme
+l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.
+
+--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes
+amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera
+avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la
+serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main
+étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin.
+Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle
+attention à moi et mon coeur se brisera.
+
+--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que
+je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement
+l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et
+plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer,
+car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni
+le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or.
+
+--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant.
+Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au
+son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied
+ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours
+s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je
+n'ai pas de roses rouges à lui donner.
+
+Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et
+pleurait.
+
+--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait
+près de lui, sa queue en l'air.
+
+--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un
+rayon de soleil.
+
+--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce
+petite voix.
+
+--Il pleure à cause d'une rose rouge.
+
+--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!
+
+Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée.
+
+Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura
+silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.
+
+Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.
+
+Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il
+traversa le jardin.
+
+Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il
+vola vers lui et se campa sur une menue branche.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer
+et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver
+mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous
+donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran
+solaire.
+
+--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais le rosier secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des
+sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse
+qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux.
+Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et
+peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.
+
+Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de
+l'étudiant.
+
+--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus
+douces chansons.
+
+Mais l'arbre secoua sa tête.
+
+--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des
+colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan
+berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a
+flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de
+roses de toute l'année.
+
+--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose
+rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?
+
+--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je
+n'ose vous le dire.
+
+--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.
+
+--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de
+notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre
+coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute
+la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur:
+votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.
+
+--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol,
+et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois
+verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son
+char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles
+sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les
+bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la
+vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?
+
+Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa
+à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le
+bois.
+
+Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol
+l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux
+yeux.
+
+--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre
+rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la
+teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en
+retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus
+sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la
+puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son
+corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son
+haleine est comme l'encens.
+
+L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put
+comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les
+choses qui sont écrites dans les livres.
+
+Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit
+rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches.
+
+--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste
+quand vous serez parti.
+
+Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau
+jaseuse d'une fontaine argentine.
+
+Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin
+et son crayon de sa poche.
+
+--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a
+une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En
+fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle
+sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la
+musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut
+contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela
+n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.
+
+Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se
+mit à penser à ses amours.
+
+Un peu après, il s'endormit.
+
+Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier
+et plaça sa gorge contre les épines.
+
+Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide
+lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit.
+
+Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant
+dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.
+
+D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et
+d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose
+merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une
+chanson.
+
+D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle
+comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore.
+
+La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait
+l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un
+lac.
+
+Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre
+les épines.
+
+--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou
+le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée.
+
+Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son
+chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans
+l'âme de l'homme et d'une vierge.
+
+Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le
+visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.
+
+Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol,
+aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un
+rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.
+
+Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les
+épines.
+
+--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour
+surviendra avant que la rose ne soit terminée.
+
+Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les
+épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de
+douleur.
+
+Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux
+jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort,
+l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.
+
+Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre
+était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur.
+
+Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à
+battre et un nuage s'étendit sur ses yeux.
+
+Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose
+l'étouffait à la gorge.
+
+Alors son chant lança un dernier éclat.
+
+La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le
+ciel.
+
+La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses
+pétales à l'air froid du matin.
+
+L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de
+leurs rêves les troupeaux endormis.
+
+Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son
+message à la mer.
+
+--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.
+
+Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes
+graminées, mort le coeur transpercé d'épines.
+
+A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors.
+
+--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je
+n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis
+sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué.
+
+Et il se pencha et la cueillit.
+
+Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la
+main.
+
+La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle
+dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché
+à ses pieds.
+
+--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une
+rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde.
+Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons
+ensemble, elle vous dira combien je vous aime.
+
+Mais la jeune fille fronça les sourcils.
+
+--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle.
+D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et
+chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs.
+
+--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère.
+
+Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau.
+
+Une lourde charrette l'écrasa.
+
+--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal
+élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois
+pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a
+le neveu du chambellan.
+
+Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.
+
+--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses
+pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut
+rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait
+croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du
+tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je
+vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.
+
+Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre
+poudreux et se mit à lire.
+
+
+
+
+
+
+LE GÉANT ÉGOÏSTE
+
+
+Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient
+l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant.
+
+C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur
+le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait
+douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison
+rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits.
+
+Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement
+que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.
+
+--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres.
+
+Un jour, le géant revint.
+
+Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné
+sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait
+dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et
+il résolut de rentrer dans son château.
+
+En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.
+
+--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre.
+
+Et les enfants s'enfuirent.
+
+--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit
+comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.
+
+Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau.
+
+ Défense d'entrer
+ sous peine
+ de
+ poursuites
+
+C'était un géant égoïste.
+
+Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation.
+
+Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse
+et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.
+
+Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se
+promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui
+était par delà.
+
+--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.
+
+Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs
+et de petits oiseaux.
+
+Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver.
+
+Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait
+plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.
+
+Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand
+elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants
+qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit.
+
+Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace.
+
+--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons
+y vivre toute l'année.
+
+La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit
+d'argent tous les arbres.
+
+Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles.
+
+Il accepta et vint.
+
+Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin
+et renversait à chaque instant des cheminées.
+
+--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de
+nous faire visite.
+
+La grêle arriva, elle aussi.
+
+Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit
+du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors
+elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle
+était habillée de gris et son souffle était de glace.
+
+--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir,
+disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait
+son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.
+
+Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus.
+
+Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en
+donna aucun au jardin du géant.
+
+--Il est par trop égoïste, dit-il.
+
+Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la
+grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.
+
+Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il
+entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il
+crut que les musiciens du roi devaient passer par là.
+
+En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre,
+mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter
+dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du
+monde.
+
+Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord
+de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte.
+
+--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant.
+
+Et il sauta du lit et regarda.
+
+Que vit-il?
+
+Il vit un spectacle étrange.
+
+Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés
+dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous
+les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres
+étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient
+couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la
+tête des enfants.
+
+Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices
+et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.
+
+C'était un joli tableau.
+
+Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné
+du jardin.
+
+Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu
+atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en
+pleurant amèrement.
+
+Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le
+vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.
+
+--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.
+
+Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le
+garçonnet était trop petit.
+
+Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors.
+
+--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le
+printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon
+sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin
+sera à jamais le lieu de récréation des enfants.
+
+Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait.
+
+Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et
+descendit dans le jardin.
+
+Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent
+la fuite et le jardin redevint hivernal.
+
+Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si
+pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant.
+
+Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et
+le déposa sur l'arbre.
+
+Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et
+le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant
+et l'embrassa.
+
+Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus
+méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.
+
+--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant.
+
+Et il prit une grande hache et renversa la muraille.
+
+Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le
+géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait
+jamais vu.
+
+Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au
+géant.
+
+--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché
+sur l'arbre?
+
+C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé.
+
+--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti.
+
+--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant.
+
+Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et
+qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.
+
+Et le géant devint tout triste.
+
+Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer
+avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant.
+Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier
+petit ami et souvent il en parlait.
+
+--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.
+
+Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait
+plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et
+regardait jouer les enfants et admirait son jardin.
+
+--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les
+plus belles des fleurs.
+
+Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre.
+Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le
+sommeil du printemps et le repos des fleurs.
+
+Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.
+
+Certes, c'était une vision merveilleuse.
+
+A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies
+fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits
+d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon
+qu'il aimait.
+
+Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le
+jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et,
+quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit:
+
+--Qui donc a osé te blesser?
+
+Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux
+clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.
+
+--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une
+grande épée et je le tuerai.
+
+--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.
+
+--Qui est-ce? dit le géant.
+
+Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit
+garçon.
+
+Et le garçon sourit au géant et lui dit:
+
+--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous
+viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.
+
+Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le
+géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.
+
+
+
+
+NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE
+
+
+Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau
+d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort
+d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que
+l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte.
+
+
+
+
+EGO TE ABSOLVO
+
+I
+
+Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière
+des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec
+leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq
+longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil,
+presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage
+croissante.
+
+N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur
+avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne
+serait à eux.
+
+Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser
+le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.
+
+Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère
+sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers
+qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais
+où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les
+marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des
+vaincus.
+
+Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas
+que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux
+compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans
+revanche.
+
+Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il
+paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent.
+
+--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche.
+
+L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend
+dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa
+poitrine, crachent la mort.
+
+L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.
+
+Les vautours des Pyrénées font le reste.
+
+Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et
+courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son
+fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide.
+
+Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à
+inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier.
+
+Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe!
+
+Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de
+cet étrange double rôle du prêtre soldat.
+
+Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas
+tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que
+s'il avait pris il fusillerait.
+
+Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau
+de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire.
+
+Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante,
+immédiate, inéluctable!
+
+Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses
+paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans
+l'inévitable là-bas.
+
+
+
+II
+
+Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en
+sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent
+le sentier de Buenavista.
+
+Au hasard il tira.
+
+Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le
+temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
+le Navarrais ne sut point tirer.
+
+La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs
+descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux
+brillants.
+
+Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et
+de la République.
+
+La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
+neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées
+à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des
+mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses
+de pierre du chaos de Mallorta.
+
+Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque
+mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
+faction.
+
+--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont
+fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
+tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
+bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!
+
+Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière:
+
+--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
+nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
+a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la
+Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!
+
+Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
+bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
+les nuages.
+
+Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de
+navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.
+
+--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant
+sa carabine.
+
+Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la
+kyrielle des blasphèmes.
+
+Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
+sang que rendait le corps de la femme éventrée.
+
+Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.
+
+Martinez n'essaya pas de nier la querelle.
+
+De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement
+de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène.
+
+--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée
+d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins
+Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en
+s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
+vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi
+confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
+_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.
+
+--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction...
+Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle!
+
+Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la
+cervelle sur les deux cadavres.
+
+--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi
+Carlos n'aurait plus d'armée!
+
+
+
+OLD BISHOP'S
+
+
+C'était un soir à l'Épatant.
+
+Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec
+lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de
+ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on
+n'en voit guère.
+
+Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
+entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:
+
+--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez
+fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
+bien des chances pour que vous me répondiez par la négative?
+
+--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
+de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an
+passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde
+en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
+ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
+«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et
+de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne
+fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements.
+Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences,
+grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée,
+magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon
+cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa
+géographie.
+
+--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester
+vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
+parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
+dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou
+la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes,
+et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de
+Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.
+
+De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste
+railleur:
+
+--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
+Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de
+course.
+
+--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du
+soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
+je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
+cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
+car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des
+policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à
+minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques
+lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
+mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les
+_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
+noche_.
+
+--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
+en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
+Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne
+serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que
+l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
+amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
+ressemble fort à celle de l'Intimé.
+
+ Il dit fort posément ce dont on n'a que faire
+ Et court le grand galop quand il est à son fait,
+
+Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère.
+Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme
+disait cet animal de Lippmann.
+
+--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est
+encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon
+cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
+écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la
+gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
+bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur
+de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
+Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du
+brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce
+n'est qu'une anecdote.
+
+Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon
+existence.
+
+Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.
+
+J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour
+l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
+devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
+volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
+Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé
+jusqu'à monsieur de Cerneval.
+
+J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un
+personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que
+l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire
+à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
+paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous
+plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en
+compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
+vous en dégoisait une vraie fanfare.
+
+J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
+quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des
+souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
+ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est
+singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
+suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de
+ses historiettes.
+
+Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui
+aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi
+je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé
+la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
+réveillé.
+
+Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière
+à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
+Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son
+geôlier de père.
+
+J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William
+Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
+an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
+forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.
+
+La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du
+grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
+rapprochement qui me charmait.
+
+Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition,
+qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon
+immoralité.
+
+Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
+éclat de rire.
+
+--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
+Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
+une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson
+sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un
+chirurgien connu de Nottingham.
+
+Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné
+pour ce que l'on appelle les droits personnels.
+
+Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un
+point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité
+humaine ailleurs. Simple question de latitude.
+
+Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
+fond la différence pour le guillotiné ou le pendu.
+
+Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte
+livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de
+vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est
+bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que
+les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
+consentement du corps d'un pendu.
+
+D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de
+visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin
+de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
+leur âme, mais leur guenille.
+
+C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père.
+
+Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés
+que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils
+consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
+mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.
+
+Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches
+lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
+cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré
+de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old
+Bishop's ne contenait aucun condamné à mort.
+
+--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
+gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
+en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
+difficile à dire.
+
+Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de
+moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive
+mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du
+moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une
+amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en
+ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum
+principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre.
+
+L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.
+
+Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut
+tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui
+il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées.
+
+Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
+bien en règle.
+
+Trois jours s'écoulèrent.
+
+Le client du chirurgien faisait bombance.
+
+La première guinée s'était fondue comme par enchantement.
+
+Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
+forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du
+prisonnier.
+
+A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture,
+sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable».
+
+Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
+brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et
+comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent
+dès lors des rasades.
+
+--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
+ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
+supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
+Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
+attendrissement d'ivrogne.
+
+--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
+«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je
+connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc
+du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes
+cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai....
+
+Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à
+son habitude.
+
+--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe.
+
+En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là
+que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en
+travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous
+n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
+Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le
+père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris
+du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.
+
+
+
+
+LA PEAU D'ORANGE
+
+
+I
+
+J'étais tout fraîchement en possession de mon diplôme de doctorat, et,
+la clientèle venant lentement, j'avais de longues heures pour flâner
+dans les cliniques.
+
+C'est là que je connus John Mérédith.
+
+Médecin non pas, chimiste de premier ordre, simple amateur de médecine,
+le jeune Anglais me charma par son esprit primesautier et nous fûmes
+en quelques semaines aussi intimes qu'on l'est à vingt-trois ans entre
+jeunes gens du même âge et des mêmes goûts.
+
+J'emmenai Mérédith chez mes cousins Carterac où je m'imaginais avoir
+découvert ma _moitié d'orange,_ comme disent les Espagnols, dans cette
+petite bécasse d'Angèle qui entra au couvent avant que je fusse bien
+fixé sur mes sentiments.
+
+Mérédith, lui me présenta chez lord Babington, son oncle et son tuteur.
+Il habitait, avec la très jeune femme, au printemps de laquelle il eut
+la sottise d'unir son hiver, une petite maison, festonnée de lierres
+et de glycines, dans un grand parc, à faible distance de la gare de
+Ville-d'Avray, et, chaque dimanche, nous arrivions sur les onze heures
+et demie, Mérédith et moi, comme madame Babington, qui était française
+et catholique, rentrait de la messe, dite à cette charmante église
+de Ville-d'Avray qui est pleine d'oeuvres d'art à faire honte aux
+cathédrales de province.
+
+Nous passions la journée sur la terrasse embaumée de senteurs de
+citronnelles, à bavarder avec le vieux lord ou à écouter le piano de
+lady Marcelle qui nourrissait nos nonchaloirs de sa berçante harmonie,
+ou bien nous allions dans les bois cueillir les chèvrefeuilles en fleurs
+ou les premiers lilas.
+
+Généralement lord William prenait mon bras et nous laissions Mérédith se
+faire le chevalier servant de madame Marcelle.
+
+Ils partaient en avant d'un pied leste et nous rattrapaient au retour,
+les bras chargés de bouquets et de verdure.
+
+Chose étrange, la tante et le neveu ne paraissaient s'entendre que pour
+et pendant les promenades: au logis, sur les routes, ils en étaient à
+cette politesse un peu agressive qui n'est pas rare entre la jeune femme
+d'un vieil oncle et le neveu qui doit hériter de cet oncle.
+
+Mérédith, à qui j'avais fait l'observation du contraste des deux
+attitudes, que j'avais remarquées en eux, me répondit avec une
+spontanéité pleine d'humour.
+
+--Cher ami, comme vous le dites, je n'aime pas ma tante. Sa présence
+auprès de mon tuteur m'irrite et m'importune. Madame Marcelle déteste
+cordialement son neveu: mes visites à son mari l'ennuient. Mais quand
+nous partons pour les bois, il n'y a plus en nous que deux camarades qui
+aiment la marche, les grands arbres, la brise fraîche, l'air irrespiré
+des hauteurs, les fleurs silvestres. Madame Marcelle a vingt-deux ans,
+un esprit pétillant. Je ne suis pas de beaucoup son aîné et l'on ne me
+dit point sot. Bref, nous ne songeons qu'à nous amuser et à jouir de
+la vie pendant notre promenade, quittes à reprendre nos attitudes
+d'hostilité courtoise en nous rapprochant du logis.
+
+Je répliquai à Mérédith que je ne comprenais pas que l'amie dans les
+bois ne fût pas l'amie à la maison et que sa psychologie me semblait
+bien subtile.
+
+--Je n'ai pas dit _amie_, me répliqua-t-il, j'ai dit _camarade_ et c'est
+tout différent. Il n'y a pas d'amitié possible entre la femme de mon
+oncle et moi: la camaraderie n'engage à rien.
+
+Quand je scrute mon _moi_ de ce temps-là, je songe que peut-être au fond
+j'étais suffisamment amoureux de madame Marcelle pour demeurer enchanté
+que Mérédith lui battit si froid.
+
+Ce sentiment, dont je ne me rendais point compte, était probablement ce
+qui me paralysait dans mes desseins premiers sur Angèle.
+
+Un dimanche,--il y avait un peu plus de trois mois que je fréquentais
+le toit hospitalier de lord William,--c'était le 14 juin 188.,--nous
+déjeunions tous quatre dans la petite salle à manger Renaissance.
+
+Nous en étions au dessert et madame Marcelle, à la mode anglaise, fit
+apporter les vins.
+
+Généralement elle restait à table et se préoccupait d'empêcher lord
+William, qui y avait quelque penchant, d'absorber trop de sherry ou de
+Corton.
+
+Mais, ce jour-là, elle me parut plongée dans une profonde distraction.
+
+Comme j'ai toujours été un très petit buveur, je laissai les deux
+Anglais se faire raison et j'observai ma voisine.
+
+Elle jouait avec la peau de l'orange qu'elle venait de sucer quartier
+par quartier.
+
+D'abord, avec son couteau à fruits, elle la découpa en longues lanières;
+puis, elle subdivisa les lanières en petits losanges; enfin, elle réunit
+les petits losanges en un tas au milieu de son assiette.
+
+Et, paraissant alors s'intéresser soudain à la conversation de son mari,
+elle coupa de deux ou trois observations brèves le récit, qu'il faisait,
+d'une croisière dans les mers de Chine.
+
+Puis, elle reprit son couteau, l'éleva un instant sur son assiette et
+s'absorba dans l'exécution d'un dessin très compliqué d'ornementation,
+disposant les petits losanges tout autour et au fond de l'assiette.
+
+Elle me posa ensuite quelques questions banales sur la pièce à la mode,
+comme se désintéressant de son travail d'arabesques, éleva le couteau
+sur son assiette d'un air de badinage et d'un petit geste décidé ramena
+les losanges au centre de l'assiette.
+
+De nouveau, le manège du couteau recommença et, cette fois, deux
+losanges seuls s'alignèrent. Un instant, le couteau reposa sur
+l'assiette au-dessus des deux losanges, pour reprendre bientôt la
+position verticale.
+
+Et alors, brusquement, madame Marcelle bouleversa les fragments de peau
+d'orange et les remit en tas.
+
+Le jeu était fini.
+
+Lord William continuait l'interminable récit de ses querelles avec lord
+Elgin. Mérédith, d'apparence insoucieux, buvait lentement son sherry.
+
+Autorisé d'un geste de la jeune femme, j'allumai une _niña_.
+
+Il n'y avait pas de doute: le jeu de la peau d'orange était un système
+organisé de correspondance et cette correspondance ne pouvait s'adresser
+qu'à Mérédith.
+
+Mais à quoi bon puisque dans les bois les correspondants avaient tout
+loisir de causer loin des indiscrets?
+
+Dans une bouffée de fumée de mon cigare, je me décidai à jeter un
+coup d'oeil sur madame Marcelle. Son regard impératif ne quittait pas
+Mérédith, comme si elle attendait une réponse.
+
+--Votre sherry est excellent, mon oncle, mais un marcheur ne doit pas en
+abuser. Je voudrais aujourd'hui que nous poussions le plus près possible
+de Vaucresson. Qu'en disent vos jambes?
+
+--Elles disent, mon garçon, qu'elles ont besoin du bras de ton ami le
+docteur.
+
+--A votre disposition, lord William.
+
+--Eh bien! En ce cas, préparons-nous au départ. Milady, tâchez de ne pas
+mettre plus d'une heure à votre toilette, conclut lord William d'un ton
+malicieux.
+
+Et nous partîmes comme à l'accoutumée. Mais j'observai que la tante et
+le neveu, sitôt qu'ils prirent de l'avance, eurent une vive altercation,
+madame Marcelle multipliant les gestes impératifs, tandis que Mérédith
+semblait riposter par des dénégations.
+
+
+
+II
+
+Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi,
+à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame
+Babington.
+
+Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque
+bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides,
+lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des
+procédés spéciaux, se fit servir un bitter.
+
+Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde
+pénétra jusque devant la terrasse.
+
+Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau.
+
+--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est
+foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà
+nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter
+Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous
+partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et
+d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.
+
+Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.
+
+Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du
+piano.
+
+Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de
+souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se
+coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas.
+
+J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu
+gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien
+même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.
+
+--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente.
+Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à
+la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le
+souhaite, de bon appétit.
+
+Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à
+substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.
+
+Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que
+d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de
+Mérédith.
+
+Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du
+Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin
+s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,
+jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori.
+
+Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les
+feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne.
+
+Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la
+retraite.
+
+Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle
+qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au
+plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût.
+
+--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les
+domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui
+couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à
+demain soir.
+
+J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne
+tardai pas à m'endormir.
+
+Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune.
+
+Je frottai une allumette pour consulter ma montre.
+
+Il était deux heures et quart.
+
+J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de
+Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit.
+
+Le lit était vide.
+
+«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith
+est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau
+d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure
+du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment
+des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il
+n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si
+j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons
+de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord
+William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce
+vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une
+femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette
+nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.
+Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la
+breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?
+Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.
+
+Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est
+qu'au petit jour que je pus enfin dormir...
+
+
+
+III
+
+Je fus réveillé par un cri d'appel auquel répondit une exclamation
+angoissée de Mérédith qui s'élança vers l'escalier. Sitôt que je fus en
+état de me présenter décemment, je le suivis.
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je à une servante que je rencontrai sur le
+palier du premier étage.
+
+--Lord Babington, me dit-elle, est mort ou mourant.
+
+Je pâlis atrocement. Je pensai soudain au couteau posé sur l'assiette
+sous les deux losanges de peau d'orange.
+
+La voix de Mérédith, une voix blanche, m'appelait de la chambre
+entr'ouverte.
+
+J'entrai.
+
+Madame Marcelle, pâle et défaite, pleurait au pied du lit.
+
+Mérédith, du geste, me désigna le cadavre.
+
+Je m'approchai.
+
+Comme me l'avait révélé le premier coup d'oeil, lord William avait cessé
+de vivre. Dans un examen rapide, je voulus rechercher les causes du
+décès.
+
+Quelque souci, quelque préoccupation que j'eusse des événements de la
+nuit, rien de significatif ne permettait de douter que la mort ne fût
+naturelle: c'était une rupture d'anévrisme en apparence indiscutable.
+La course disproportionnée aux forces du malade, ses abus habituels
+des boissons alcooliques, ses excès de la veille pouvaient expliquer
+l'accident.
+
+J'avais tremblé. Mérédith était si bon comédien et si savant chimiste.
+
+Je sentis un poids de moins sur mon coeur. Après tout, le médecin
+légiste se débrouillerait comme il l'entendrait. Ce que je savais,--au
+fond c'étaient des hypothèses et non une science,--n'avait aucun rôle à
+jouer ici. Le collègue, que Mérédith avait fait appeler constaterait
+les causes constatables de la mort et la justice des hommes serait
+satisfaite.
+
+S'il y avait...autre chose, la conscience de Mérédith et de Marcelle
+aurait seule à en répondre...
+
+Et d'ailleurs y avait-il autre chose?
+
+Une intrigue, un rendez-vous? D'accord.
+
+Un crime? Si je l'eusse affirmé tout le monde m'eût pris pour un fou.
+On m'aurait dit que j'avais bu trop de Champagne, la veille, avec lord
+William et que si les résultats de ces libations exagérées avaient été
+moins funestes pour moi que pour le vieillard, ce n'était pas une
+raison pour troubler de mes rêves plus ou moins avisés la quiétude de
+Ville-d'Avray.
+
+Je renfonçai en moi mes doutes et je me tus.
+
+
+
+IV
+
+Mérédith partit, aussitôt après l'enterrement de son oncle, pour
+l'Angleterre.
+
+Madame Marcelle se retira en Bourgogne chez des parents éloignés et je
+n'entendis plus parler d'eux pendant un an environ.
+
+Je sus vers cette époque par le carton banal que Mérédith épousait la
+tante qu'il exécrait, prétendait-il, et plus tard j'appris que le titre
+de lord ne risquait pas de passer à des collatéraux car, suivant le
+cliché usuel, le ciel avait plusieurs fois béni leur union.
+
+A diverses reprises, je reçus de mon ancien ami des invitations à le
+visiter à Inverness, mais les circonstances me retenaient malgré moi à
+Paris, et je le regrette, car j'eusse sûrement démêlé dans leur intimité
+si, lui et madame Marcelle, incarnaient le bonheur dans le crime ou le
+bonheur dans l'amour.
+
+_Quien sabe?_
+
+Nous jugeons si vite et si méchamment, nous autres sceptiques endurcis!
+conclut le docteur en secouant la cendre de son cigare.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Le Crime de lord Arthur Savile.
+ Contes.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ L'Ami Dévoué.
+ La Fameuse Fusée.
+ Le Prince Heureux.
+ Le Rossignol et la Rose.
+ Le Géant Égoïste.
+ Nouvelles publiées en Amérique.
+ Note bibliographique du traducteur.
+ Ego te absolvo.
+ Old Bishop's.
+ La Peau d'orange.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le crime de Lord Arthur Savile, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14693 ***