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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 ***
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+Jules Vallès
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+(1832-1885)
+
+L'ENFANT
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+(1879)
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+
+
+Table des matières
+
+DÉDICACE
+1 Ma mère
+2 La famille
+3 Le collège
+4 La petite ville
+5 La toilette
+6 Vacances
+7 Les joies du foyer
+8 Le Fer-à-Cheval
+9 Saint-Étienne
+10 Braves gens
+11 Le lycée
+12 Frottage--Gourmandise--Propreté
+13 L'argent
+14 Voyage au pays
+15 Projets d'évasion
+16 Un drame
+17 Souvenirs
+18 Le départ
+19 Louisette
+20 Mes humanités
+21 Madame Devinol
+22 La pension Legnagna
+23 Madame Vingtras à Paris
+24 Le retour
+25 La délivrance
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+À TOUS CEUX
+qui crevèrent d'ennui au collège
+ou
+qu'on fit pleurer dans la famille
+qui, pendant leur enfance,
+furent tyrannisés par leurs maîtres
+ou
+rossés par leurs parents
+
+Je dédie ce livre.
+Jules VALLÈS.
+
+
+1
+Ma mère
+
+Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné
+son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
+je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;
+je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup
+fouetté.
+
+Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me
+fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
+c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+
+Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.
+
+C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
+au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas
+d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà
+le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au
+lait.»
+
+Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait
+trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
+derrière lui a fait pitié.
+
+Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les
+voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de
+le sauver, et elle a inventé autre chose.
+
+Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!
+
+--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça
+pour vous.
+
+--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»
+
+Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,
+elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le
+soir, sa remplaçante.
+
+«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon
+en cachette.
+
+Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein
+d'étonnement et de larmes.
+
+
+C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
+cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui
+sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
+rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête
+rouge et à queue bleue.
+
+Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les
+copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
+fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
+déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
+cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;
+j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père
+pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le
+couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers
+lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,
+l'écume aux lèvres, les poings crispés.
+
+«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»
+
+Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
+front contre la porte.
+
+Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma
+terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en
+suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
+me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.
+J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
+des compresses.
+
+«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
+linge tachée de rouge.
+
+Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le
+cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.
+
+Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+
+Ce n'est pas ma faute, pourtant!
+
+Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je
+n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?
+
+Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.
+
+C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est
+emportée.
+
+On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en
+grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a
+bien fait de me battre.
+
+
+La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à
+gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les
+voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
+arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
+Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
+peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des
+fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je
+regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four
+tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la
+croûte et la braise!
+
+
+La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
+souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
+regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.
+
+Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
+en inclinant la tête pour remercier.
+
+Ils n'ont pas du tout l'air méchant.
+
+Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui
+le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,
+après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il
+allait mourir.
+
+Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il
+vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
+nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à
+la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
+joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
+qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de
+noix.
+
+À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!
+comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on
+appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du
+Vivarais!
+
+Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
+leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des
+femmes qui les leur donnaient.
+
+D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur
+portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout
+petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
+
+Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit
+que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je
+m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça
+t'apprendra!»
+
+
+J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me
+retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure
+bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à
+genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
+démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma
+mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
+voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?
+
+Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison
+avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était
+en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.
+On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté
+ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à
+torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.
+Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
+dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
+vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.
+
+Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est
+levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se
+tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
+pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel
+pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
+moissons en fleur.
+
+Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait
+_Amen_, et a sauté dans un verre.
+
+
+Nous venons de la campagne.
+
+Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
+son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un
+oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au
+séminaire.
+
+Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a
+voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans
+une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,
+pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le
+soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui
+accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une
+tante malade.
+
+On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à
+l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au
+plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations
+pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
+
+Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde
+dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
+puces de séminaire.
+
+
+La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux
+dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
+est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant
+le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne
+grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
+bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
+jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
+qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi
+sur une planche, comme deux chopines vides.
+
+On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
+
+Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans
+avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en
+feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son
+nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la
+matelote.
+
+Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,
+quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
+coins.
+
+Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
+de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est
+architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui
+est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté
+cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On
+dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
+yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
+lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
+quand elle marche.
+
+Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter
+quelquefois.
+
+On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais
+je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
+passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle
+m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
+l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.
+
+» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?
+
+--Oui, oui, au mieux!
+
+--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»
+
+J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que
+je ne comprends pas.
+
+«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,
+on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
+leurs fêtes!»
+
+Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
+pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils
+sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs
+enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
+l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
+heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint
+viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait
+bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une
+femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,
+et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
+et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,
+a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
+est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus
+laide aussi.
+
+
+Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
+rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver
+picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une
+cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
+engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son
+mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma
+grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît
+que j'aime le bleu!
+
+Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me
+calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
+cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé
+qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
+
+Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant
+mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de
+mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la
+santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+
+
+Je suis grand, je vais à l'école.
+
+Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les
+jours de foire!
+
+Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en
+grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans
+les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
+écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers
+de fruits; les radis roses, les choux verts!...
+
+Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait
+souvent du foin.
+
+Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait
+hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le
+cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...
+
+On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
+ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les
+émotions d'un danger... Quelles minutes!
+
+Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la
+suis.
+
+
+
+2
+La famille
+
+Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan
+Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,
+parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son
+grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
+assez gracieuse, elle est femme.
+
+Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a
+l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,
+qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques
+quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
+ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
+gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son
+visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup
+de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;
+ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de
+fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
+cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de
+l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils
+restent gringalets sous les grands soleils.
+
+Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
+laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
+poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la
+peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
+lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
+entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille
+tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
+champs dans des paysages de peintres.
+
+Deux tantes du côté de mon père.
+
+Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!
+
+Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
+ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
+interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande
+des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues
+se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,
+lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
+de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour
+chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,
+regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée
+comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner
+tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne
+fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.
+
+Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et
+elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
+manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante
+Amélie!
+
+Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
+yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:
+elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
+trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près
+de son coeur qui veut parler...
+
+Grand-tante Agnès.
+
+On l'appelle la «béate[1]«.
+
+Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.
+
+«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»
+
+Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de
+consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.
+
+«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est
+fait comme cela, l'innocence!»
+
+Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
+blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
+toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le
+crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
+ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des
+poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
+figure.
+
+Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête
+noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de
+terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,
+sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux
+gouttes d'eau.
+
+«Voeux d'innocence.»
+
+Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire
+que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque
+chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.
+
+Béate?
+
+Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes
+avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
+comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un
+brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et
+l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!
+
+On m'y envoie de temps en temps.
+
+C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.
+
+Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.
+
+Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
+son serre-tête, j'espère.
+
+Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
+quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus
+dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.
+
+Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
+pot à beurre!
+
+Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu
+par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
+piquées et moisies!
+
+La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.
+
+Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
+à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
+un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même
+sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les
+côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
+de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les
+regarder.
+
+La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.
+Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau
+comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de
+retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer
+droit comme une bouteille en vidange.
+
+On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
+rave et après l'oeuf.
+
+Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez
+la béate; on m'en donne une crue et une cuite.
+
+Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
+langue un goût de noisette et un froid de neige.
+
+Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
+la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
+qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de
+béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,
+et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+
+Il y a de temps en temps un oeuf.
+
+On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met
+à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un
+_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+
+Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
+monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans
+entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à
+la petite cuiller.
+
+En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une
+chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
+blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.
+
+En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
+porte, et les _carreaux _vont leur train.
+
+Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de
+perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent
+sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
+bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.
+
+Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans
+les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons
+muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont
+seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le
+silence!...
+
+Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière
+de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent
+mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à
+bavarder...
+
+
+Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
+s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
+boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
+yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un
+buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes
+couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
+la prière!
+
+Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
+rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On
+boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
+ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
+plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
+touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me
+fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
+planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à
+leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.
+
+«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
+bachellerie" qu'avec nous?
+
+--Oh! mais non!»
+
+Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,
+professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent
+quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;
+ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
+me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
+les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
+m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
+si heureux avec les menuisiers!
+
+Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
+m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il
+bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
+m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit
+pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le
+coup de pied, et je tombe presque toujours.
+
+Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
+
+Il part le matin et revient le soir.
+
+Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur
+le point de rentrer.
+
+Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à
+ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il
+travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui
+m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
+moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
+dans son vernis.
+
+Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
+mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des
+amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le
+gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»
+
+Un jour, l'oncle Joseph partit.
+
+Ce fut une triste histoire!
+
+Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,
+avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
+catastrophe.
+
+Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout
+noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller
+dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent
+dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+
+Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je
+ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable
+jalousie.
+
+Et contre qui?
+
+Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à
+mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,
+mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.
+
+L'aimait-elle?
+
+Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que
+la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces
+émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle
+Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.
+
+Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
+pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une
+dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
+les choux.
+
+Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
+promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais
+être père...
+
+Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
+joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
+certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le
+Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.
+
+J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:
+
+«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
+homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
+rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»
+
+Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et
+bien, et ils s'en allèrent tous les deux.
+
+Je les vis disparaître.
+
+Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.
+
+Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.
+Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle
+du festin, et _je bus pour oublier._
+
+Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.
+Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour
+Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit
+adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!
+
+Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.
+
+C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!
+
+Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
+de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que
+coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
+sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle
+rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle
+s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
+la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule
+ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans
+notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses
+blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
+a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.
+
+Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de
+ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
+en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
+mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,
+comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:
+Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
+j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;
+je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.
+
+Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
+avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc
+que monte le petit du préfet.
+
+J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.
+
+
+Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
+au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
+bouffée.
+
+«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
+nous! Si tu veux venir!»
+
+Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
+je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge
+veinée de bleu!
+
+Toujours cette odeur de framboise.
+
+Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
+chemise.
+
+Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour
+sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes
+cheveux!
+
+Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve
+tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de
+nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
+ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça
+me chatouillait; je ne lui disais pas.
+
+Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un
+cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui
+de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
+à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta
+ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
+sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
+ressemblent à des coeurs de moutons.
+
+La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
+mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
+ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+
+Hue donc! Ho, ho!
+
+C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
+d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses
+dents jaunes.
+
+Le voilà sellé.
+
+«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à
+abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à
+pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à
+m'asseoir sur la croupe.
+
+
+J'y suis!
+
+Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un
+torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par
+les mouches.
+
+On les apporte.
+
+«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
+ma taille, serre-moi bien.»
+
+Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
+m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
+réciter est vrai.
+
+Dieu fait bien ce qu'il fait!
+
+Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.
+
+«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»
+
+Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme
+des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le
+doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
+mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a
+regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou
+rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.
+
+J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là
+que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout
+fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
+sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
+de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
+disais hue! comme un maquignon.
+
+Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.
+
+Nous sommes à Expailly!
+
+Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs
+qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
+d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--
+qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande
+de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui
+flambent comme des diamants.
+
+Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie
+par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en
+flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné
+un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
+bout du fil.
+
+Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière
+frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...
+
+J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la
+Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je
+ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
+d'une vache...
+
+
+
+3
+Le collège
+
+Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes
+les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du
+Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,
+le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous
+les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue
+était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on
+disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
+servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
+querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
+les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+
+Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
+nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+
+Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
+vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur
+blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
+cochons ou de vaches.
+
+Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles
+trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
+de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
+cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
+empeste, fume et bourdonne.
+
+
+À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue
+l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur
+regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
+troubler le silence, déranger l'étude.
+
+Quelle odeur de vieux!...
+
+
+C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est
+souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
+m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,
+mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien
+gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+
+
+Mon père fait la première étude, celle des élèves de
+mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,
+on dit qu'il est _chien_.
+
+Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
+étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à
+ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
+
+Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
+méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils
+ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
+qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent
+de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à
+mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
+
+Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu
+as donc?--Comme il a l'air nigaud!»
+
+Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un
+gros soupir, une vilaine larme.
+
+Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,
+porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,
+tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
+il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,
+c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
+peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand
+je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.
+
+J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
+en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.
+
+
+Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
+quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je
+ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
+de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
+l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
+dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
+met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,
+me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
+dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père
+revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le
+fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
+de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
+maîtres.
+
+Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
+arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,
+pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens
+que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis
+un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
+supporte la brutalité du lampiste.
+
+J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui
+atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
+
+Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,
+quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de
+grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la
+cour.
+
+Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
+
+J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à
+mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me
+fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément
+qu'il demanderait au réfectoire.
+
+«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
+qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
+boîte, s'il voulait.»
+
+Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être
+vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de
+lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans
+son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que
+je souffrisse un peu et il avait raison.
+
+Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,
+pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un
+cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé
+et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la
+couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon
+père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un
+soir, au lycée du Puy...
+
+
+Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce
+trou du Puy.
+
+Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._
+
+On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que
+j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une
+vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
+_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite
+ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la
+rencontre.
+
+J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.
+
+Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui
+blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
+peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh
+bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
+souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y
+songe!
+
+Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.
+
+Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
+perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs
+sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la
+rivière.
+
+Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du
+petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire
+passer cette rivière dans un coin de chapitre...
+
+
+Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
+tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
+la voix.
+
+Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
+glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le
+dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
+réussite.
+
+Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
+des haricots.
+
+«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame
+Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les
+vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE
+L'ÂME.»
+
+Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte
+s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il
+allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la
+haute, du chenu! Ma mère était flattée.
+
+«Les voici!»
+
+On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais
+Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
+impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
+diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!
+
+«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son
+voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+
+Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
+regardait voler les mouches.
+
+Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui
+et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
+s'accrochant à son métier.
+
+«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le
+compas...»
+
+Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait
+sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
+disait: «DIEU EST LÀ.»
+
+On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
+haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
+bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la
+démonstration de l'_Être suprême_.
+
+Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme
+venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les
+haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+
+
+
+4
+La petite ville
+
+La porte de Pannesac.
+
+Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je
+puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.
+
+J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je
+commence à prendre le dégoût des monuments romains.
+
+Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.
+
+Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,
+le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine
+et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou
+les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.
+
+
+J'ai le respect du pain.
+
+Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne
+m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.
+
+«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
+à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
+avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
+peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
+je te dis là, mon enfant!»
+
+Je ne l'ai jamais oublié.
+
+Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma
+vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me
+pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain
+depuis lors.
+
+Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,
+pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué
+sur sa tige la fleur du pain!
+
+Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à
+ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu
+le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
+
+«Tu verras ce qu'il vaut.»
+
+Je l'ai vu.
+
+
+Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,
+jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.
+
+Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
+comme de la croûte.
+
+Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
+blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
+une épaule de monsieur qu'ils frôlent.
+
+Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux
+aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de
+seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:
+des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
+papier mou.
+
+À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
+ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient
+du plomb dans les écuelles de bois.
+
+C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
+lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les
+charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
+mâchoire d'homme.
+
+Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais
+plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
+qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
+Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et
+des sacs.
+
+
+Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.
+
+Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
+un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de
+couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
+d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
+les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+
+Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un
+poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
+deviendrait d'or dans le beurre!
+
+Un goujon pris par moi!
+
+Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!
+
+J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires
+dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+
+J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec
+de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les
+carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de
+gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et
+de fiente dans ma grande poche.
+
+Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
+produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un
+objet de dégoût pour mes voisins.
+
+Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le
+doute s'éleva dans mon esprit.
+
+Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
+odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,
+qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la
+graisse et le poivre.
+
+C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
+insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.
+
+Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
+régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.
+
+Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui
+portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
+moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête
+dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de
+pierrots à dos d'Hercule!
+
+
+Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.
+
+
+Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+
+Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un
+trapèze.
+
+Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;
+seulement il m'est défendu d'y monter.
+
+C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne
+pas me laisser me balancer ou me pendre.
+
+Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à
+me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.
+J'obéis.
+
+Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et
+elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!
+
+J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
+aussi.
+
+Ils se casseront donc les reins?
+
+Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
+laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout
+simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
+assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
+petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!
+
+Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point
+faire ce que font les autres?
+
+Pourquoi me priver d'une joie?
+
+Suis-je donc plus cassant que mes camarades?
+
+Ai-je été recollé comme un saladier?
+
+Y a-t-il un mystère dans mon organisation?
+
+J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!
+
+Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.
+
+En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
+que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau
+de sucre placé trop haut.
+
+Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!
+
+Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
+le trapèze et me mettre la tête en bas!
+
+Rien qu'une fois!
+
+Vous me fouetterez après, si vous voulez!
+
+
+Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver
+les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est
+devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
+trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le
+jardin!
+
+La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
+bouderie et mon chagrin.
+
+Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
+banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
+relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui
+s'éteint dans le ciel...
+
+«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi
+penses-tu?
+
+--À quoi je pense? Je ne sais pas.»
+
+Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et
+voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
+un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole
+comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me
+regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque
+envie.
+
+
+
+5
+La toilette
+
+Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du
+pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
+Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais
+vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a
+demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
+l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.
+
+«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.
+
+Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.
+
+Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se
+détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.
+
+
+Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en
+habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
+poêle.
+
+Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,
+une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue
+l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me
+regardent.
+
+Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et
+se racornit, m'écorche et m'ensanglante.
+
+Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.
+
+Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
+barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des
+uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein
+même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce
+pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
+
+
+Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.
+
+On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère
+m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été
+forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de
+M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+
+Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
+jardin; j'ai appelé.
+
+Une servante est venue et m'a dit:
+
+«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la
+cuisine?»
+
+Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
+toute la nuit.
+
+Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer
+les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait
+fouillé partout.
+
+Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à
+ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont
+évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces
+robes fraîches, parut singulière à tout le monde.
+
+Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que
+j'étais orphelin!
+
+Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un
+coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à
+l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me
+contentai de faire des signes, et je parvins à me faire
+comprendre.
+
+On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.
+
+
+La distribution des prix est dans trois jours.
+
+Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
+prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
+la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en
+s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque
+autorité.
+
+Madame Vingtras est avertie, et elle songe...
+
+Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
+faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
+du goût.
+
+«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»
+
+On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont
+les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
+soie.
+
+Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de
+tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les
+doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
+casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,
+et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,
+dans l'ancien temps.»
+
+«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour
+toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
+tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
+
+«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et
+elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.
+
+«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec
+ça.»
+
+On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
+mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si
+douloureusement la peau!
+
+«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»
+
+Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.
+
+
+Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta
+mère t'aime et veut te le prouver.
+
+Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
+ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le
+revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
+mère, Jacques!
+
+Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,
+avec des noyaux verts!
+
+La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.
+
+Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...
+
+Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
+d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--
+qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,
+Jacques!
+
+Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
+d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
+cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution
+des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des
+olives et verts comme des cornichons.
+
+Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme
+que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une
+menace sur ma tête.
+
+Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient
+quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le
+diable», murmuraient les béates en se signant...
+
+J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre
+veines.
+
+Un pantalon blanc à sous-pieds!
+
+Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
+qui tendaient la culotte à la faire craquer.
+
+Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de
+boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,
+collé sur mes cuisses.
+
+«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la
+porte d'entrée et en me poussant devant elle.
+
+Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
+chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
+au ciel.
+
+
+J'entrai dans la salle.
+
+J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais
+reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,
+et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+
+Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de
+ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
+pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--
+j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon
+cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...
+
+Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la
+salle.
+
+Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et
+regarde: on se demande le secret de ce tapage.
+
+«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix
+qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.
+
+Tous les regards s'abaissent sur moi.
+
+Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
+énergique que les autres donne un ordre:
+
+«Enlevez l'enfant aux cornichons!»
+
+
+L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette
+où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se
+trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la
+lingerie, où on me déshabille.
+
+Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
+
+«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
+
+Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin
+qui abandonne un malade.
+
+Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce
+petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
+je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
+
+Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un
+vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
+
+Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je
+suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
+qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
+gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;
+il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,
+et l'on finit par m'oublier.
+
+J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
+le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+
+À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
+dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs
+accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
+une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait
+pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
+l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
+les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+
+C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
+choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
+mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur
+joie!
+
+Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la
+baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le
+préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,
+panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque
+Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
+
+Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait
+la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,
+mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,
+j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme
+un phoque: il avait beaucoup du phoque.
+
+C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
+dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»
+et replonger dans son baquet.
+
+
+
+6
+Vacances
+
+Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
+Farreyrolles.
+
+
+M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
+
+Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
+ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
+demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+
+Je prends le plus long pour arriver.
+
+
+Je suis donc libre!
+
+
+Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
+tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
+surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
+sur la rampe de fer.
+
+Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
+
+«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
+
+--Oui, m'man.»
+
+Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
+
+Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
+de m'empêcher d'y aller.
+
+Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
+ma mère me l'impose sur-le-champ.
+
+«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
+s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
+coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
+
+Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
+je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+
+
+Je descends dans la ville.
+
+Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
+des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
+d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
+
+Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
+la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
+qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
+
+De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
+yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
+de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
+et des harnais qui brillent comme de l'or.
+
+Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
+fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
+sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
+boutiques à loisir.
+
+
+Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
+que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
+fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
+la peau et cligner des yeux.
+
+Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
+verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
+un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
+de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
+bouquets, et qui ont l'air vivantes.
+
+À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
+
+Mais le fils du jardinier attend.
+
+Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
+vernis.
+
+
+Je prends le Breuil...
+
+Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
+
+Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
+là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
+puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
+mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
+jettent leurs deux sous:
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
+prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
+
+_Pour la goutte_...
+
+Non, je ne puis!
+
+Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
+regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
+boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
+
+_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
+
+J'ai failli m'évanouir.
+
+Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
+dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
+un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
+voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
+
+
+Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
+peaux qui sèchent, son odeur aigre.
+
+Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
+peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
+ou qui font sécher leur sueur au soleil.
+
+Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
+plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+
+--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
+chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
+de ce côté mon nez reconnaissant...
+
+
+Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
+comment finissait la ville.
+
+Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
+sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
+de plantes qui ne sentaient pas bon.
+
+J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
+des maraîchers!
+
+Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
+haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
+à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
+terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+
+Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
+des teintes d'oreilles de poitrinaires.
+
+On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
+instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
+crevé.
+
+
+Pas d'ombre!
+
+Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
+rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
+et d'oignons!
+
+
+J'arrive chez M. Soubeyrou.
+
+Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+
+Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
+blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
+lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
+
+Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
+
+Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
+le Soleil et un voyageur.
+
+Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
+front et un énorme manteau lie-de-vin.
+
+
+«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
+Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
+pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+
+Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
+cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
+roulent sur le poil de son poitrail.
+
+Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
+
+Si ça l'amuse lui, tant mieux!
+
+Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
+par un mensonge.
+
+«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
+
+J'aime les choux, mais cuits.
+
+Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
+venir tirer de l'eau chez des étrangers.
+
+Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
+l'oignon.
+
+Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
+tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
+me livrerai pas au travail honnête des jardins.
+
+Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
+
+Mais je ne veux pas tirer d'eau!
+
+
+DEVANT LES MESSAGERIES
+
+En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des
+Messageries_.
+
+L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
+bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
+
+C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
+c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_
+de Messageries.
+
+Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
+
+Il fallait rentrer.
+
+Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité
+saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
+paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe,
+autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
+palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier,
+donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+
+Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+
+J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le
+Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière
+ou en envoyant des étoiles de boue.
+
+Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se
+disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
+gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
+
+Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
+la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à
+n'en plus finir.
+
+On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
+regret des dames, qui répondaient avec réserve:
+
+«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
+
+--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
+
+--Voici mon mari.
+
+--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
+
+Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
+qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait
+comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
+champ.
+
+
+J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant
+le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
+venait pas.
+
+Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
+
+
+Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et
+pâle.
+
+Elle attendit longtemps...
+
+Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari,
+car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait
+écrit: «Mademoiselle.»
+
+Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
+fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir
+avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des
+doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle
+adresse: poste restante.
+
+«Je vous ai dit que non.
+
+--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
+
+--Non.»
+
+Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna
+pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta
+jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs
+regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
+
+Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
+de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir.
+Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...
+
+
+Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
+
+J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
+
+Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
+bancs de chaque côté.
+
+Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du
+pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du
+vert-de-gris sur de vieux sous.
+
+Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
+
+On mange entre deux prières.
+
+C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
+
+Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant:
+«_Amen!»_
+
+_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
+j'étais petit.
+
+_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
+tout bête.
+
+Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
+faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
+clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.
+
+Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
+avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.
+
+Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de
+chatouillade.
+
+Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent
+comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.
+
+
+C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans
+la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
+main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs
+grosses jambes de dessous la table.
+
+Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
+porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui
+ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.
+
+Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur
+long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
+barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
+comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.
+
+Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent
+entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
+hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
+blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+
+Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me
+regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
+quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un
+singe.
+
+Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
+en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.
+
+J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage;
+je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je
+piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
+comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+
+Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
+ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
+l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
+bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais
+dans le courant!...
+
+Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à
+regarder couler l'eau.
+
+Elle a raison, je perds mon temps.
+
+«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
+leçons!»
+
+Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:
+
+«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue...
+On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
+Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»
+
+Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il
+faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait
+donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
+comme elle!
+
+Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.
+
+Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de
+poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
+retourne à l'écurie mettre des sabots!
+
+Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
+Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
+huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
+grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.
+
+Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à
+lier des fagots, à porter du bois!
+
+Je suis peut-être né pour être domestique!
+
+C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois!
+je le sens!!!
+
+Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!
+
+J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
+branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes
+dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.
+
+Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un
+point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme
+de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
+vertes qui ont l'air saoules.
+
+On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se
+dépeigner quand il en a envie.
+
+On n'est pas toujours à lui dire:
+
+«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta
+cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
+bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
+Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus
+verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»
+
+
+Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!
+
+Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut
+pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
+oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent
+pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
+ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand
+ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.
+
+Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un
+emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
+couleur des feuilles, des branches et des choux.
+
+Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des
+frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
+avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui
+reste grêlé, fragile et mou!
+
+À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...
+
+S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des
+coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
+s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du
+pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!
+
+Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
+comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.
+
+On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues
+aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les
+appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire
+mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
+l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...
+
+
+Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
+professeur de septième.
+
+Ç'a été toute une affaire!...
+
+On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur
+s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:
+
+«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
+professeur!»
+
+Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis
+du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai
+donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et
+s'est fait une bosse.
+
+On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
+_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
+Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire
+respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a
+fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à
+Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à
+la maison pour me faire fouetter.
+
+Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.
+
+
+Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.
+
+Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
+sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et
+recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
+nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!
+
+Et après?
+
+Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau,
+moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
+--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité
+et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
+montré que j'avais du sang à mon mouchoir.
+
+
+C'est le jour du _Reinage_.
+
+On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.
+
+Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
+rubans au chapeau de la reine.
+
+Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
+fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour
+faire des cadeaux aux filles.
+
+On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
+mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
+d'un grand arbre.
+
+Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et
+mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles,
+et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les
+côtes brisées.
+
+Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne
+reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait
+le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a
+condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui
+venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.
+
+En revenant de l'église, on se met à table.
+
+Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
+Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.
+
+On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...
+
+On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
+prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
+vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près
+des vaches...
+
+Les veines se gonflent, les boutons sautent!
+
+On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les
+domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de
+porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
+Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
+plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.
+
+Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+
+Gare aux filles!
+
+Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
+viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est
+devant la ferme et qui sert de banc.
+
+Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les
+embrasse à pleines joues.
+
+Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.
+
+
+Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...
+
+C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
+Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+
+On se tue dans le cabaret.
+
+--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!
+
+On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour
+ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
+une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils
+ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...
+
+Voilà le cabaret!
+
+On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À
+moi, à moi!» comme un sanglot.
+
+C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!
+
+Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
+d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
+un soir, dans le pré.
+
+Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
+bouches des paysans...
+
+Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?
+
+J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
+mes veines d'enfant!
+
+Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!
+
+Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je
+tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
+empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
+veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+
+Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre
+aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
+labour, de reinage et de bataille!
+
+
+7
+Les joies du foyer
+
+_1er janvier._
+
+Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent
+faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.
+
+«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»
+
+
+Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la
+friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du
+tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
+se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir
+fou!
+
+Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
+trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
+lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de
+courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit
+par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir
+s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
+en effet, il se penche et montre qu'il comprend.
+
+Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
+m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les
+bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
+avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en
+rougissant un peu. Pourquoi donc?
+
+Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
+le goût du bois blanc des trompettes!...
+
+On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.
+
+«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
+cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir,
+et demain je serai bien sage!
+
+--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
+te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour
+qu'il les abîme.»
+
+Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
+jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle,
+ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts
+fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
+l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
+parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
+tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est
+bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas
+sourde!
+
+Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
+Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez
+les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont
+qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous,
+leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont
+dévoré leurs bonbons.
+
+Et quel boucan ils font!
+
+
+Je me suis mis à pleurer.
+
+C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
+droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre
+et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça
+m'amuse...
+
+Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils
+sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
+les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
+des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
+si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été
+sage. Je les aime quand j'en ai trop.
+
+«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour
+que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.
+
+«Tiens, mange-la avec du pain.»
+
+On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon
+dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me
+rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une
+vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.
+
+«Mange-la avec du pain!»
+
+Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette
+praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il
+profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
+portion, tu la manges avec du pain.
+
+J'aime mieux le pain tout seul.
+
+
+LA SAINT-ANTOINE
+
+C'est samedi prochain la fête de mon père.
+
+Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
+
+«C'est la fête--_de--ton--père_.»
+
+Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez
+remué, paraît-il.
+
+«Ton père s'appelle Antoine.»
+
+Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le
+mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,
+voilà tout.
+
+Je suis sans doute un mauvais fils.
+
+Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me
+ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
+poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé
+du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
+aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
+
+
+«As-tu appris ton compliment?»
+
+Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
+sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
+dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
+sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--
+bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
+que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout
+de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en
+murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
+
+«_Oui, cher papa_...»
+
+J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,
+j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa
+fête...
+
+La fête de mon père!
+
+
+Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai
+offrir un pot de fleurs.
+
+Comme ce sera difficile!
+
+Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir
+à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
+
+Nous faisons des répétitions.
+
+D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai
+beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
+majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
+et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis
+pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon
+père!
+
+Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de
+violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
+d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes
+que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_
+
+Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
+de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--
+C'est fini!
+
+Reste à régler la cérémonie.
+
+«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
+t'avances...»
+
+Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
+--c'est quatre gifles, deux par vase.
+
+
+Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je
+marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
+rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
+
+L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.
+Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
+remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les
+jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,
+troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste
+s'y perdrait!
+
+On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour
+son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il
+est temps de fuir.
+
+Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
+
+«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
+sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
+
+Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est
+justement celui qui m'a appelé «avorton».
+
+J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de
+chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les
+cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et
+j'offre mes onze sous.
+
+Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se
+moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
+puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre
+allégresse:
+
+
+_Accepte cette fleur..._
+_Qui poussa dans mon coeur._
+
+
+_Vendredi soir._
+
+Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.
+
+Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.
+Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,
+et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un
+geste furtif.
+
+Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en
+gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de
+nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon
+comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
+surprise.
+
+Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.
+
+«Comment! c'est ma fête?»
+
+Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:
+
+«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»
+
+Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie
+amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.
+Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.
+
+
+C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
+d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît
+qu'on embrasse avant.
+
+Je m'avance.
+
+Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne
+pour grimper.
+
+Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
+glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le
+fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
+pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas
+son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il
+a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était
+un peu soulevée.
+
+On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la
+joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de
+sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est
+entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+
+
+La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est
+plus carré.
+
+Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle
+ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont
+vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
+saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!
+Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
+pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;
+mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle
+sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça
+fait vingt-quatre sous partout.
+
+Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je
+pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
+regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.
+
+Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.
+
+Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!
+
+
+La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
+parce que c'est gratis.
+
+La messe de minuit!
+
+De la neige sur les toits et la crête des murs.
+
+Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
+patauge dans la boue.
+
+C'est triste en haut, sale en bas.
+
+Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+
+On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un
+cochon exprès l'autre soir.
+
+L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.
+
+Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans
+l'église.
+
+Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
+rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la
+mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin
+d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui
+monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
+petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
+dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc
+gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du
+Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.
+
+J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
+pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
+la moutarde!
+
+Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est
+à côté de chez nous.
+
+Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.
+
+Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une
+bouteille de vin blanc.
+
+J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
+charcuterie m'ont agaillardi.
+
+Leur conversation est poivrée comme le reste.
+
+Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
+et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de
+gaieté.
+
+«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,
+madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
+Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
+était cocu»
+
+
+8
+Le Fer-à-Cheval
+
+Le Fer-à-cheval...
+
+J'y vais avec ma cousine Henriette.
+
+C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y
+vient.
+
+Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
+nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
+pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les
+lui dit à l'oreille.
+
+Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
+Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+
+
+Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands
+peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+
+C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
+encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+
+Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
+loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse
+plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
+pas au bon Dieu en les enfilant!
+
+Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
+violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.
+
+
+Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et
+fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes
+sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme
+des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout
+cet air frais, ce silence!
+
+On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
+bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...
+
+«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»
+
+Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
+tout l'horizon et retombe.
+
+C'est comme un coup sur la poitrine.
+
+Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
+s'asseyent et causent tout bas.
+
+Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.
+
+Comme ils s'embrassent!
+
+
+LE PLOT
+
+Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
+poulets et du beurre.
+
+Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.
+
+C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!
+
+Il y a des embrassades et des querelles.
+
+Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
+joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
+oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et
+me remplissent d'une joie pure.
+
+Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.
+
+J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les
+vergers, les bois...
+
+Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des
+paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des
+tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
+pot de miel.
+
+Et comme les habits sont bien des habits de campagne!
+
+Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
+les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
+un champignon dessous.
+
+Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à
+ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
+des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
+souliers comme des troncs d'arbre...
+
+Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons
+qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
+cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
+pattes à la hussarde...
+
+C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier,
+de paille et de feuillage.
+
+La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
+fraîcheur.
+
+
+Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas
+l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché
+ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des
+petits loups vivants.
+
+Prisonnier? Mendiant?
+
+Il appartient, bien sûr, à cette race.
+
+On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
+histoire dans sa vie.
+
+Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a
+lui-même eu affaire aux gendarmes.
+
+Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la
+montagne.
+
+Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
+blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous
+à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.
+
+J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné
+dix sous et lui a parlé:
+
+«Comment ça va, Désossé?»
+
+Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous
+les jours.»
+
+
+SUR LE BREUIL
+
+J'ai eu bien des émotions au Breuil.
+
+On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
+et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
+
+C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
+
+Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
+et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
+comme des pâtés.
+
+Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
+les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
+
+Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
+en trottant.
+
+Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
+
+Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
+qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
+j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
+
+J'veux _la_ revoir, _cette femme_!
+
+Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
+
+Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
+deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
+qui fait le saut périlleux par-dessus.
+
+Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
+par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
+
+
+«C'est sur moi qu'il est tombé!
+
+--Pas vrai, sur moi!
+
+--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
+
+--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
+lui qui m'a fait ça!»
+
+Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
+le clown!
+
+
+Au tour de l'écuyère!
+
+Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
+regarde...
+
+Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
+
+Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
+elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
+corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
+
+«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
+
+
+Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.
+
+J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
+sous, prix des troisièmes.
+
+J'irai tout de même.
+
+Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
+des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
+le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
+
+Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
+j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
+musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
+claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
+
+_Elle_ est là!
+
+Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.
+
+Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
+dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
+mon regard de flamme!
+
+
+Par ici...
+
+Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
+poteau, et en déchirant encore un peu...
+
+J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
+tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.
+
+Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
+comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
+habité!
+
+M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
+me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
+un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
+peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
+guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
+_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.
+
+Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
+me raccroche à ce que je trouve...
+
+Un cri!... tumulte!
+
+Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
+
+On croit que le cirque s'écroule!
+
+J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
+c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
+
+On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
+comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
+
+On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
+ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
+
+
+Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
+Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
+je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
+une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
+et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
+
+Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
+toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
+Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...
+
+
+
+9
+Saint-Étienne
+
+Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
+par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.
+
+Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
+affaires, emballer, etc., etc.
+
+
+Enfin nous partons. Adieu le Puy!
+
+
+Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
+Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
+femme et un petit vieux.
+
+La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
+échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
+douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
+Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
+très longs.
+
+Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
+commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
+rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
+ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
+s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
+petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
+branlant la tête.
+
+Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
+à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
+toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.
+
+Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
+a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
+par mettre le bouquet où il veut.
+
+Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
+
+Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
+pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
+honneur, Jacques!
+
+Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
+dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
+vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
+compares à ta mère, jeune Vingtras!
+
+
+Nous arrivons à Saint-Étienne.
+
+
+Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
+
+Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
+les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
+blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
+éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
+fatigue les employés de questions éternelles.
+
+On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
+bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
+malles à encombrer la porte.
+
+«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
+
+Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
+
+Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
+doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
+
+«Jacques!»
+
+Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
+elle marmotte entre ses dents qui claquent:
+
+«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
+rôtirait les cuisses!»
+
+Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
+puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
+
+
+Mon père arrive tout essoufflé.
+
+«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
+bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
+
+Il se retourne vers moi.
+
+«Ah! voilà Jacques!
+
+--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
+
+Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.
+
+Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
+mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
+baisers.
+
+«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
+diligence...»
+
+On ne lui répond rien, rien, rien!
+
+
+Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
+
+Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
+Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
+coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
+tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
+gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
+penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
+nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
+un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.
+
+Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
+visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
+contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
+sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
+pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
+pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
+le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
+attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
+plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
+instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
+
+De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
+soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
+
+Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
+des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
+était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
+arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
+neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+
+
+La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+
+L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
+seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
+laquelle il manque des membres.
+
+Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
+pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
+rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
+
+«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
+trou là. Tiens-toi à la rampe.»
+
+Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
+et saugrenu comme un geste de bébé.
+
+Je traînais le parapluie.
+
+Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
+cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
+«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
+
+Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
+contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
+c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
+elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
+une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
+mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!
+
+Mais non.
+
+Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
+Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
+
+Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
+petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
+fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
+contre le mur comme des habits de la Morgue.
+
+Jamais moment ne m'a paru plus long.
+
+Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
+dans la serrure...
+
+Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
+énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
+
+Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
+avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
+solennité d'un revenant.
+
+....................................
+
+Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
+derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
+glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
+pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
+
+Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
+
+Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
+s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
+déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
+C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
+cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
+cette peau d'orange.
+
+Elle croise ses bras et avance sur mon père:
+
+«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»
+
+Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.
+
+Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
+passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
+cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
+lourd.
+
+Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
+écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
+m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
+tardé déjà!
+
+Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
+de ton père. Relève-toi, fils ingrat.
+
+Mais non, non!
+
+J'ai voulu bouger... je ne puis...
+
+Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.
+
+On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
+gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
+mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
+nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
+sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
+content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
+et ma famille en arrache les morceaux.
+
+On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.
+
+L'opération est minutieuse et faite avec conscience.
+
+Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
+paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
+blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
+pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
+fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
+tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
+piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
+famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?
+
+Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
+M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
+bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
+se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
+Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»
+
+On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
+catéchisme.
+
+J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
+on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
+raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
+compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.
+
+On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
+un mystère, tout de même...
+
+Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
+le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
+un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
+et surtout l'échenillage, faisait un somme.
+
+«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
+Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
+rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»
+
+J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
+de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
+signifiait.
+
+
+10
+Braves gens
+
+Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
+lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
+clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
+posthume est le mot.
+
+À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.
+
+Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
+celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
+père.
+
+
+C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
+je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
+l'épicière.
+
+J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
+tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
+veau neuf et la pierre bleue.
+
+On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
+mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
+et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
+brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
+laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+
+Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
+eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
+professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
+des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
+verre, quand on mange le _chevreton_.
+
+Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
+enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
+mais en s'aimant.
+
+On les appelle les Fabre.
+
+L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.
+
+
+Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
+que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
+savetiers ou peseurs de sucre.
+
+Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
+vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
+heures, et est reparti.
+
+Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
+que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.
+
+Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
+rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
+l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
+porte--et le petit Vincent qui pleurait:
+
+«Je veux rester avec maman!
+
+--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»
+
+Un pistolet! un cheval!
+
+Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
+ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
+le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
+à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
+voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!
+
+Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
+jupes.
+
+Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
+parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
+s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+
+Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
+coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
+sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
+crus m'apercevoir qu'il pleurait.
+
+Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
+je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
+qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
+ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
+il faut.
+
+
+Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
+criarde, joueuse, insupportable.
+
+«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»
+
+C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
+pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
+sourire de vieux.
+
+«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»
+
+On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+
+Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
+on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
+respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
+joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
+ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
+parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
+veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
+ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
+de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
+matin, pour chanter et taper tout le jour.
+
+Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
+main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
+et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
+piquait le nez.
+
+Braves gens!
+
+Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
+Ce n'était pas comme chez nous.
+
+
+Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
+fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
+ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
+rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
+pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
+sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
+
+Mais comment cela se fait-il cependant?
+
+Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
+sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
+embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
+
+Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
+pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
+blanc.
+
+Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
+Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
+tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
+
+Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
+souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
+parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.
+
+Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
+ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
+livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
+croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
+casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
+main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.
+
+Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
+avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
+l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
+enfant adoré.
+
+Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
+sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
+ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
+pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
+moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
+Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
+glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
+marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
+quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
+l'échoppe, le travail ou la rigolade.
+
+
+Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.
+
+La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
+propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
+engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
+quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
+fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
+pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
+languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
+d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
+pour cette fois, que cela désespérait son mari».
+
+Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
+passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
+farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
+ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
+elle semblait doucement gênée.
+
+«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
+l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
+hochait la tête en rigolant).
+
+--Ce M. Fabre!...
+
+--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+
+Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
+de la poix.
+
+M'a-t-on égaré?
+
+
+Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
+sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
+plus libre que les jours où elle est absente par hasard.
+
+Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
+l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
+goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
+eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!
+
+Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
+pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
+bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
+matin.
+
+On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
+notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
+rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
+de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
+on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
+de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
+et saisi.
+
+
+Je suis de garde un des premiers.
+
+Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
+Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...
+
+Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
+serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
+toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
+héros?
+
+Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
+et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
+une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
+j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
+fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
+Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
+j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
+d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
+de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
+capitaine Lelièvre.
+
+Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!
+
+Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
+gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.
+
+On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
+toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
+le siège.
+
+J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
+une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
+me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
+jugé, mon père perdra sa place.
+
+Que faire?
+
+J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
+drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
+Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
+
+Je prends ma course.
+
+
+Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.
+
+M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?
+
+Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?
+
+Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me
+feront-ils?
+
+Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais
+l'évanoui pour mieux l'entendre.
+
+«C'est grave, c'est grave!»
+
+Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,
+pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!
+
+C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
+je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est
+commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant
+longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.
+
+
+Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
+dès que je le pus.
+
+Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des
+additions.
+
+«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»
+
+Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait
+jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
+sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.
+
+Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!
+
+J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,
+quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie
+de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
+un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible
+d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le
+comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.
+
+On ne me frappa pas--on fit pire.
+
+On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.
+
+
+Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et
+honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de
+cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
+projet de m'en détacher.
+
+Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait
+chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être
+qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,
+ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la
+poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+
+Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,
+mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+
+Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
+ménager la chèvre et le chou.
+
+Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
+brouilla point pourtant.
+
+«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
+déjà assez souffert, le pauvre enfant.
+
+--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--
+même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.
+
+--Aussi je ne veux pas le battre.»
+
+J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais
+j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être
+que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore
+assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
+un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que
+de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
+du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus
+tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
+grandes personnes.»
+
+J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;
+j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait
+vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
+fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
+brûlaient.
+
+«On ne voulait pas me battre!»
+
+On voulait faire plus.
+
+«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais
+qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce
+sera une bonne correction.»
+
+Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
+pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un
+professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de
+l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire
+qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
+préférait.
+
+Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait
+deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.
+J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on
+rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
+pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin
+que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une
+cruauté, était méchante.
+
+Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines
+dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin
+de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
+et de leur raconter mon histoire.
+
+Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans
+l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es
+pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de
+l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,
+marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux
+faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
+guéri.
+
+
+
+11
+Le lycée
+
+Mon père était donc professeur de septième, professeur
+élémentaire, comme on disait alors.
+
+J'étais dans sa classe.
+
+Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était
+près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des
+petits!
+
+Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près
+de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma
+qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au
+poste du sacrifice, au lieu du danger...
+
+À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
+personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un
+affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.
+
+Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne
+lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père
+m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit
+comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée
+d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.
+
+Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car
+s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa
+culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;
+c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire
+et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
+pied, quelquefois trois.
+
+Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
+n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales
+et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au
+derrière.
+
+Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?
+
+Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une
+autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
+c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
+arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
+des gants à trois boutons, frais comme du beurre.
+
+Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais
+le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.
+
+Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais
+que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre
+d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!
+
+Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu
+de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du
+professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.
+
+Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
+comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants
+savaient plaindre!
+
+Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la
+pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
+forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou
+de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras
+_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
+camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
+puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais
+fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
+_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
+gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_
+avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On
+appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de
+classe?»
+
+Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on
+se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,
+une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se
+battre sans être vu.
+
+J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit
+--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais
+l'autorisation de mon père.
+
+Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent
+de la provocation.
+
+Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son
+oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec
+l'administration. Je pouvais _y faire_.
+
+Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je
+me figurais que je semais une graine, que je plantais une
+espérance dans le champ de l'avancement paternel.
+
+Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des
+dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,
+isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!
+
+Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût
+été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être
+battu?...
+
+On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
+qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
+pleure, pauvre enfant, fils du professeur...
+
+
+Puis les principes!
+
+«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société
+qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
+haricot...»
+
+J'eus la chance de tomber sur Rosée.
+
+Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
+reçoive mes sincères remerciements:
+
+
+_Calice à narines, sang de mon sauveur,_
+_Salutaris nasus, encore un baiser!_
+
+
+... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous
+la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
+passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il
+s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était
+dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--
+en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
+semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement
+l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui
+gonfle... Le pion s'est fâché.
+
+Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude
+vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles
+sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un
+grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du
+censeur.
+
+Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
+la place, et les élèves ont déménagé.
+
+Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un
+petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
+
+Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les
+ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en
+cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
+le titre: ROBINSON CRUSOÉ.
+
+
+Il est nuit.
+
+Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
+suis dans ce livre?--quelle heure est-il?
+
+Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
+yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
+mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
+
+J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
+je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans
+entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de
+Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la
+cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune
+montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
+les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un
+peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide
+de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
+debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je
+me demande où je ferai pousser du pain...
+
+La faim me vient: j'ai très faim.
+
+Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale
+de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
+Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!
+
+
+Clic, clac! on farfouille dans la serrure.
+
+
+Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?
+
+C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
+_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si
+c'est moi qui les ai mangés.
+
+Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve
+gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de
+son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un
+bon feu et de me réchauffer.
+
+Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte
+de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y
+a deux mois».
+
+C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte
+humide, son dada jaune.
+
+Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
+seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut
+du matelot--et du feu,--phare des naufragés.
+
+Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et
+ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de
+cognac--devant la flamme de la cheminée.
+
+Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
+a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux
+gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux
+parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
+enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
+l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!
+
+Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire
+comme dans les livres.
+
+Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»
+
+Je la reverrai, _si Dieu le veut._
+
+Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me
+reconnaîtra-t-elle?
+
+Si elle allait ne pas me reconnaître!
+
+N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude
+depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!
+
+Qui remplace une mère?
+
+Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!
+
+Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque
+derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me
+l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la
+cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
+laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
+tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
+petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné
+d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!
+
+Il ne faut pas gâter les enfants.
+
+
+Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
+écriée:
+
+«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
+jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte
+ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant
+sa mère!
+
+--J'ai sommeil.
+
+--On aurait sommeil à moins!
+
+--J'ai froid.
+
+--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!
+
+--Mais c'est M. Doizy qui...
+
+--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
+pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait
+pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà
+ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour
+veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne
+faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre...
+Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
+tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»
+
+
+Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma
+faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai
+les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le
+dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre
+le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...
+
+Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.
+
+«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort
+pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?
+
+--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je
+n'ai pas reposé dans mon lit.
+
+--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à
+_vagabonder_.
+
+--Je n'ai pas vagabondé...
+
+--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à
+sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons
+pour ce soir?»
+
+
+Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les
+tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du
+sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales,
+--mais pas les leçons pour ce soir!
+
+Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour
+amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon
+imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
+la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où
+l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
+
+Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
+
+Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève
+de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
+avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
+_Vie de Cartouche_, avec des gravures.
+
+Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
+Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
+mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire
+d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le
+dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la
+Banque de France, à moi-même.
+
+J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer
+des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
+faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à
+arracher.
+
+Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance
+je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec
+quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
+
+Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
+Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
+camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les
+possédait...
+
+Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai...
+Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
+
+Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
+
+On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des
+exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que
+dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
+surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de
+rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des
+récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à
+me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
+
+Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
+
+«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
+
+Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas
+dans ma bouche.
+
+«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie
+de Cartouche_.»
+
+Mon coeur battait à se rompre.
+
+«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
+
+Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur
+par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me
+réfugiai dans le faussariat.
+
+
+J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
+mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui
+avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle
+combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal
+complice.
+
+À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même;
+--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même
+entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu
+avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais
+capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce
+que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
+n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de
+résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
+grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés
+d'aveux.
+
+Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique,
+imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela
+dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela
+ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous
+avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
+mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le
+remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
+ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et
+de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des
+hannetons.
+
+
+Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
+peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
+si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
+confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
+exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
+pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à
+faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
+moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je
+devrais y être.
+
+
+Et qui dit que je n'irai pas?
+
+
+12
+Frottage--Gourmandise--Propreté
+
+On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout
+faire.»
+
+Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup
+de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
+malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
+
+Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt
+sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
+
+Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
+
+«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
+
+Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont
+M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
+bouquets avec des épluchures.
+
+
+«Pas pour deux liards d'idée.»
+
+Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
+plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu,
+minaudière et souriante.
+
+Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
+
+Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
+du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant
+de cuivre ou un coin de meuble.
+
+Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des
+pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
+
+Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
+torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
+meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je
+dévore le vernis.
+
+«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
+
+En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
+flottante...
+
+«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce
+brutal, si on le laissait faire!»
+
+Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
+je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
+j'appuie trop.
+
+Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même
+capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus
+tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
+et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour
+laisser les restes dans l'herbe.
+
+(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
+
+C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne
+m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
+
+Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
+met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des
+visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à
+travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
+de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on
+ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
+
+
+Je maudis l'oignon...
+
+Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
+pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
+être malade.
+
+J'ai le dégoût de ce légume.
+
+Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je
+me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
+donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je
+me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
+--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
+sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
+
+«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès,
+ajoutait-elle comme toujours.»
+
+
+C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
+
+Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
+cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis
+aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de
+tout, que la volonté est la grande maîtresse.
+
+Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle
+n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et
+ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et
+plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi,
+elle disait:
+
+«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
+l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
+Jacques!»
+
+Et je me souvenais trop.
+
+
+J'aimais les poireaux.
+
+Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux.
+On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
+mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un
+malheureux qui veut se suicider.
+
+«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
+
+--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon
+sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
+
+Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
+pas de poireaux, parce que tu les adores.
+
+«Aimes-tu les lentilles?
+
+--Je ne sais pas...»
+
+Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus
+qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
+
+Jacques, tu mens!
+
+Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
+
+Tu aimes le gigot, Jacques.
+
+Est-ce que ta mère t'en prive?
+
+Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
+
+Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
+
+On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
+c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
+
+Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
+pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son
+enfant? Qui? parle!
+
+C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot--
+à toi l'honneur!
+
+«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
+
+Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de
+scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton
+appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
+
+Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y
+reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
+
+Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+
+«As-tu dit que tu l'aimais!
+
+--Je l'ai dit, lundi...
+
+--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
+dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
+
+
+C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
+mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient
+deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en
+hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
+monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
+des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
+
+
+Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
+
+Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond,
+que tous les trois mois.
+
+Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les
+pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
+à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
+chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
+pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
+
+J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
+
+
+On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
+
+Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
+fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère
+me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je
+devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques!
+Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
+impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu
+comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
+
+Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
+narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre,
+fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
+
+
+Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
+serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
+foret, comme on plante un tire-bouchon...
+
+Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais
+les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais
+sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+
+La propreté avant tout, mon garçon!
+
+Être propre et se tenir droit, tout est là.
+
+
+Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me
+tiens pas droit.
+
+C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors
+souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
+
+Ma mère veut que je me tienne droit.
+
+«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas
+toi qui vas commencer, j'espère!»
+
+Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être
+bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
+
+
+
+13
+L'argent
+
+«M'man! J'ai mal.
+
+--Ce sont les vers, mon enfant!
+
+--Je sens bien que j'ai mal.
+
+--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
+Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la
+culbute!»
+
+
+L'argent!--les rentes!
+
+On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros
+sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
+petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime
+trop pour cela.
+
+Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
+
+Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
+coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+
+«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et
+avant de la glisser dans le trou!
+
+Je ne la revoyais plus!
+
+«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
+
+C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes
+les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains,
+dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux
+baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
+
+Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui
+marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées
+permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me
+regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient
+leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+
+
+«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
+
+Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion
+à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
+en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés
+sans que cela parût.
+
+«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant
+jusqu'à l'impiété.
+
+«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
+t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
+montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait,
+qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir
+le remplaçant dans le fond de la tirelire...
+
+Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois,
+je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de
+commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
+qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
+prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
+satanée tirelire.
+
+
+Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
+
+Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer
+l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci
+ce passage, à celui-là cet autre.
+
+«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin,
+l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
+
+--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
+
+
+Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
+
+«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que
+l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
+tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
+
+Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh!
+pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
+d'une mère?
+
+Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
+
+«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les
+donnerai à un pauvre, si je veux?»
+
+Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante
+et pourtant elle répond à la face du ciel:
+
+«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à
+un pauvre!»
+
+Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
+fût à moi, pas même ma peau.
+
+Je lui fais répéter.
+
+
+_Minuit._
+
+Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et
+je pioche, je pioche!
+
+Le samedi arrive.
+
+Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
+
+«Thème grec.
+
+--Premier: Jacques Vingtras.»
+
+
+«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
+
+--Je suis premier.
+
+--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
+avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
+
+La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre,
+un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un
+plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
+pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
+est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée
+pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant:
+«J'espère qu'il est gros!»
+
+Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou
+non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les
+lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
+
+Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la
+contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
+tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
+à la mère ce qu'elle a promis.
+
+«Maman, et mes vingt sous?»
+
+Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup,
+d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et
+charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
+
+«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
+
+Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte
+son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne
+défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la
+table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
+
+Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt
+sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que
+vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
+me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous
+joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires,
+vous me faites l'associé de la maison! Merci!
+
+Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait
+rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à
+quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
+
+Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
+avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé
+le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
+ventre de la mère.
+
+Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du
+même âge.
+
+Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque
+bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait,
+curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à
+déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
+
+Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
+et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour
+gagner avec l'argent un veau au débarqué.
+
+
+Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser
+au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
+encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du
+proviseur.
+
+Je décrochai de nouveau la timbale.
+
+J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
+demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué
+que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà
+dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
+met pas sept.
+
+«_Je la garderai?_
+
+--_Tu la garderas._»
+
+Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante
+sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
+sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
+
+«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
+
+Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais
+affaire à elle. Comme je protestais:
+
+«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça,
+mon garçon!»
+
+Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais
+suicidé avec ma propre langue.
+
+J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque
+d'aveugle.
+
+Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
+
+Un jour je ne pus les lui montrer!...
+
+J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout
+à_ treize!
+
+J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose
+tendre!
+
+À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La
+pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
+restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour
+perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
+
+Jouir...--après moi, le déluge!
+
+Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai
+pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles,
+toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me
+voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
+quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le
+premier que je trouverais.
+
+Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
+une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
+poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
+
+C'est horrible.
+
+Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
+
+Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
+
+«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
+
+Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux
+fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
+
+«Il a gagné le lapin!»
+
+
+C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
+Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent
+à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des
+noisettes à vingt pas.
+
+«Il faut lui donner le lapin!»
+
+Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
+foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
+ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
+
+Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
+
+Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
+terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
+
+Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns
+tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
+Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête.
+Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je
+voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
+temps. Je n'ose pas devant cette foule.
+
+Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les
+rangs se sont grossis.
+
+On marque le pas.
+
+Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un
+prophète ou un chef de bande...
+
+On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée
+religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
+
+Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin!
+--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
+
+Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
+Le lapin fait un suprême effort...
+
+Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
+culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des
+jambes.--Il y reste.
+
+On s'inquiète, on demande...
+
+Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
+ainsi son drapeau!
+
+«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
+
+Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
+
+Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
+
+Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je
+l'enfile...
+
+On me cherche, mais je connais les coins.
+
+Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait
+des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son
+secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
+lui dis tout.
+
+«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
+c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»
+
+
+Ma mère croit à notre mensonge.
+
+«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous...
+Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
+mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»
+
+
+Le lendemain.
+
+«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
+maintenant?»
+
+Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un
+peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les
+dents.
+
+Où est la peau?...
+
+Je vais à la cuisine.
+
+C'est _lui!..._
+
+
+
+14
+Voyage au pays
+
+Jacques ira passer ses vacances au pays.
+
+C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.
+
+«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous
+t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des
+truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs
+pour tes frais de voyage.»
+
+La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a
+parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de
+lui pendant les vacances.
+
+Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en
+a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur
+la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
+somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.
+
+
+J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une
+gourde.
+
+«Il a l'air d'un Anglais.»
+
+Ce mot me remplit d'orgueil.
+
+Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de
+l'étrier.
+
+«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»
+
+J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer
+pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
+pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans
+le ruisseau.
+
+«Sois aimable avec ton oncle.»
+
+C'est la dernière recommandation de mon père.
+
+«Aie bien soin de ta veste neuve.»
+
+C'est le cri suprême de ma mère.
+
+
+En route, fouette, cocher!
+
+
+Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
+le grand-oncle.
+
+On n'a pas fait de sentiment.
+
+Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...
+
+
+J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai
+pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis
+descendu_ aux côtes_.
+
+À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le
+café des Messageries.
+
+Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
+maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit
+que j'arriverais, sans fixer le jour.
+
+Je frappe.
+
+Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée
+et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé
+ma mère.
+
+Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,
+et que j'aie eu froid...
+
+«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas
+possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
+en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?
+
+--Pas fermé l'oeil.»
+
+Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
+favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
+C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.
+
+«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
+Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je
+t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu
+l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»
+
+Comme elle m'aime!
+
+Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi
+d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
+moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...
+
+Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
+elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma
+foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes
+chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon
+museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait
+arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors
+d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,
+«ça donne des glaires».
+
+
+«Mais venez donc le voir!»
+
+Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
+Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+
+«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»
+
+Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
+velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui
+m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante
+comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue
+par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite
+fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les
+joues et la lèvre?
+
+«Embrassez-vous donc!»
+
+Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!
+
+Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au
+petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait
+la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste
+comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite
+d'une scène de jalousie.
+
+Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.
+
+«Ma malle est aux messageries.»
+
+Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai
+avec un petit voisin la chercher.
+
+«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.
+
+Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
+pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
+pour un monsieur.
+
+Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
+et a cherché partout un _rognon_.
+
+J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
+le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,
+que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au
+collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
+Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
+s'accrocher à ce rognon.
+
+Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se
+trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est
+que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.
+
+J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
+retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
+me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.
+
+«C'est pour toi, fait-il.
+
+--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.
+
+--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»
+
+
+Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai
+cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.
+
+À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie
+besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en
+disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
+d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
+les fenêtres!
+
+Il y a peut-être un crime là-dessous.
+
+Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une
+bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que
+les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à
+l'abri du soupçon.
+
+
+Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
+ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+
+
+«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
+prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»
+
+Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe
+jusque devant la porte du monsieur «au rognon».
+
+Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.
+
+Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en
+se frottant le nez plusieurs fois.
+
+«Mais tu pleures!
+
+--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
+s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
+la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
+pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
+Déjà si fier...»
+
+Elle s'éponge le nez et les cils.
+
+Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
+allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+
+
+À cheval!
+
+Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
+pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un
+d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons
+en caravane à Chaudeyrolles.
+
+Le rendez-vous est chez Marcelin.
+
+Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
+réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les
+grillades de cochon.
+
+Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en
+sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où
+l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la
+grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+
+Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.
+
+C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de
+bruit, plein de vie.
+
+On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.
+
+Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,
+et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont
+une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau
+d'huissier.
+
+_Anyn!... _Il faut partir.
+
+Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on
+apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
+j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
+garçon d'écurie.
+
+Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.
+
+Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met
+rênes en mains.
+
+«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?
+
+--Non.
+
+--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_
+
+Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
+s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
+assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!
+
+
+CHAUDEYROLLES
+
+Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui
+qui n'est pas fatigué.
+
+
+Les premiers moments ont été tristes.
+
+
+Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour
+jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
+colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des
+grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
+mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos
+décharné d'un éléphant.
+
+C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des
+chevaux plantés debout dans les prairies!
+
+Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
+pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il
+y avait eu du sang; l'herbe est sombre.
+
+Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
+fait passer des frissons sur la peau.
+
+J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise
+pour qu'il me batte la poitrine.
+
+Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et
+la tête si claire!...
+
+C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
+sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la
+crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à
+coups de balai...
+
+Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une
+gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
+bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
+sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce
+bouquet de sapins...
+
+Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant,
+et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y
+jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne
+passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette
+eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant
+comme une jupe blanche sur les pierres!
+
+La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois
+jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec
+une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier
+frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
+fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis
+est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles
+ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites
+taches de sang.
+
+
+Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son
+herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré,
+cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue
+trempée dans l'eau fraîche!
+
+Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.
+
+Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la
+tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
+dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays
+me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment
+comme un camarade.
+
+Je suis heureux!
+
+Si je restais, si je me faisais paysan?
+
+J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner
+sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin
+pelure d'oignon.
+
+«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
+mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»
+
+Je n'en sais trop rien.
+
+
+Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller
+chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne,
+entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme
+une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
+ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je
+lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé
+de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je
+fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde
+par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche
+Hudson Lowe. Si je le tenais!
+
+
+Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.
+
+Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire
+de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus
+penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!
+
+Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il
+se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
+presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un
+gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
+crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un
+maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
+côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre
+de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans
+les verres; il a cet air-là.
+
+Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
+une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.
+
+On voit leur culotte sous leur robe sale.
+
+Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.
+
+«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins,
+ce gaillard-là; est-il râblé!»
+
+Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
+
+
+«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
+voix.
+
+--Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+
+--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
+
+--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.
+
+Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
+bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés,
+qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
+
+Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
+grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy,
+et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+
+Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
+cabanes perdues dans des champs tout autour.
+
+On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je
+n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait
+et on me montrera les protestants.
+
+On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il
+y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»
+
+Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
+et raide comme une épée.
+
+Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
+A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
+dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des
+scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond
+mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes
+comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!
+
+
+Il faut partir.
+
+Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt
+rentrer à Saint-Étienne pour le collège.
+
+Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
+cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis
+suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je
+suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur
+la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
+pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil
+ami...
+
+Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec
+bonté.
+
+«Travaille bien, dit-il.
+
+--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
+
+--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être
+ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»
+
+Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu
+la servante parler dans la chambre.
+
+«C'est le fils de madame Vingtras?
+
+--Oui.
+
+--Celle qui disait tant de mal de vous?
+
+--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet
+enfant.»
+
+
+Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
+gros, des poils un peu partout, mais il était bon.
+
+Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en
+le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi
+triste que moi.
+
+
+«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de
+main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
+trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta
+mère.»
+
+Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
+tête et partit.
+
+Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!
+
+Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît:
+pourquoi donc?
+
+J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant
+mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.
+
+«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»
+
+Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa
+chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
+fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
+mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je
+range des papiers, je fredonne...
+
+
+Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?
+
+_Dix francs!_
+
+Je puis les accepter de lui...
+
+Me voilà riche tout d'un coup.
+
+
+Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville,
+libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me
+sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
+avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
+dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je
+vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant
+quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
+particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.
+
+Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère,
+personne, rien!
+
+Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et
+amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je
+frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.
+
+Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
+mais!
+
+Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à
+conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
+m'ouvrir les idées et le coeur!
+
+
+Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens
+camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
+brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit
+des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
+mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que
+je soulèverais le billard!
+
+On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des
+rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je
+marche quelquefois à reculons devant la bande.
+
+Puis l'âge reprend le dessus.
+
+«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
+Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?
+
+--Je parie que je renverse Michelon.»
+
+Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
+mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que
+lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.
+
+Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un
+peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand
+un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»--
+J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la
+ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande
+pardon!» Il était plus grand que moi.
+
+
+Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
+nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
+amusés!
+
+
+On m'avait voulu nommer capitaine.
+
+«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»
+
+Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
+faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
+bleue...
+
+
+Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
+Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
+Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
+renverra après-demain.
+
+«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»
+
+C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg.
+J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
+de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_
+
+Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je
+saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
+l'air comme un maquignon.
+
+L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+
+«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.
+
+Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
+mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
+une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
+branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.
+
+«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»
+
+
+Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!
+
+C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
+bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles
+ont été à l'école au bourg voisin.
+
+«Un verre de vin! me disent-elles.
+
+--Oui, un verre de vin.»
+
+Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
+auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
+ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les
+flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup
+par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais
+boire--boire du bleu et du courage.
+
+«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une
+toute petite goutte au fond de leurs verres.
+
+Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.
+
+Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.
+
+C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!
+
+
+Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
+entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
+
+Voilà comme je suis, moi!
+
+Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
+leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!
+
+Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
+mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
+allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous
+l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
+jarretières bleues.
+
+Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
+tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
+leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
+autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique
+monotone dans l'air...
+
+
+«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de
+la maison.
+
+Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
+l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
+chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
+sentaient la fraise.
+
+
+Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
+sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
+s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
+chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
+demander ce que je sais.
+
+On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou
+que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme
+ça... Voulez-vous bien!»
+
+On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+
+C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les
+embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
+difficile.
+
+Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!
+
+Elles veulent me _rouler._
+
+«Vous savez la géographie?
+
+--Pas trop.
+
+--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»
+
+Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
+j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
+bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
+cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
+
+
+Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
+ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
+rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
+pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
+la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
+champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
+manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
+vert.
+
+C'est le grand calme de midi et son grand silence.
+
+
+À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
+une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
+branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
+fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
+
+Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
+qui s'en va, tant cette odeur est douce!
+
+
+Après le dîner.
+
+«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
+
+--La Grise est trop fatiguée, dit le père.
+
+--C'est vrai. Où irons-nous alors?»
+
+J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
+moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
+sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
+coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
+blanc des feuilles.
+
+On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
+arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.
+
+On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
+où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
+entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
+en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
+essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
+qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
+vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
+
+Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
+avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
+une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
+que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
+Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
+pêche commence.
+
+Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
+l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
+et les jeunes filles s'enfuient.
+
+
+Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
+champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
+elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+
+À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
+
+Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
+pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+
+«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
+lessive.
+
+Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
+ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
+disent... et si blanches!
+
+Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
+
+Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
+chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
+sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
+j'avale les noyaux pour faire l'homme.
+
+On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
+bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
+fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
+gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:
+
+«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
+
+--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
+le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+
+Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
+fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
+bombarder de prunes violettes.
+
+
+Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
+devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.
+
+Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
+main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
+crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
+n'es pas beau comme ça!»
+
+On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
+où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
+avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
+en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
+entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!
+
+Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
+Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
+Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
+et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+
+J'écoute et finis par ne rien entendre.
+
+Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
+mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
+sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
+
+Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
+près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
+fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!
+
+
+Il faut partir!
+
+
+«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
+garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»
+
+Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
+jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
+toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
+mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
+fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
+poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.
+
+Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
+sèches...
+
+
+
+15
+Projets d'évasion
+
+J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
+
+Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
+de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
+il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
+faïence, des cheveux longs et plats.
+
+Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
+maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.
+
+Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
+rire de ma mère aussi.
+
+Je le hais...
+
+
+On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.
+
+Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
+rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
+morceau de pain sec.
+
+«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
+encore une ratatouille à la mère Vingtras.»
+
+C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
+dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
+l'entende.
+
+Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
+de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
+me voyait pas!
+
+
+Je ne suis plus qu'une bête à pensums!
+
+Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!
+
+Je préfère le cachot à la retenue.
+
+Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
+boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
+seul.
+
+Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
+potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
+vers le soir et je fais mon pensum.
+
+On me renvoie à neuf heures à la maison.
+
+Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
+revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
+quelques élèves qui me regardent comme un révolté!
+
+Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
+cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.
+
+Il va entrer en élémentaires.
+
+C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
+champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.
+
+Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._
+
+Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
+Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.
+
+
+C'est la retenue qui m'ennuie le plus.
+
+J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
+encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
+papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
+
+«Vingtras, cent lignes!»
+
+Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage
+d'enfer!
+
+«Cent lignes de plus.
+
+--M'sieu!
+
+--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»
+
+Encore! Toujours!
+
+Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!
+
+C'est à peine si je vois le soleil!
+
+Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
+retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,
+à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un
+soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
+cri de marchand bien loin, bien loin!
+
+Nous sommes là une vingtaine.
+
+Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
+tours en regardant le ciel à travers les croisées.
+
+«M'sieu... sortir!»
+
+Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne
+un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
+vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette
+de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller
+chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,
+dans l'étude.
+
+Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je
+barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre
+chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
+dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»
+
+
+_Mardi matin_.
+
+C'était composition en version latine.
+
+Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père
+m'a donné à la place de Quicherat.
+
+Turfin croit que c'est une traduction.
+
+Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.
+
+Je lui montre le petit dictionnaire.
+
+«Ce n'est pas celui-là.
+
+--Si, m'sieu!
+
+--Vous copiez votre version.
+
+--Ce n'est pas vrai!»
+
+Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.
+
+Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
+droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les
+pauvres.
+
+Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a
+été reçu second à l'agrégation.
+
+Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême
+qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une
+petite claque à leur fils!
+
+Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné
+contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin
+est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que
+quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
+ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.
+
+J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.
+
+Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et
+du collège.
+
+
+Où irai-je?--À Toulon.
+
+Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
+monde.
+
+Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
+un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
+m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas
+de leçon à apprendre ni du grec à traduire.
+
+Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand
+mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à
+être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le
+capitaine.
+
+Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je
+puisse me venger.
+
+Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma
+jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.
+
+Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de
+mort sur moi.
+
+Je suis un mauvais sujet, après tout!
+
+On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au
+lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou
+voler les mouches.
+
+On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier,
+vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,
+au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de
+l'hermine.
+
+On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec
+la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!
+
+C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+
+Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts
+d'apprenti, mes manies d'ouvrier.
+
+Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!
+
+Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les
+agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que
+M. Beliben!...
+
+«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est
+justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes
+et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me
+démangent, la nuque me fait mal.
+
+Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en
+éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le
+séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un
+gros chien, j'ai des gaietés de nègre.
+
+Être nègre!
+
+Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!
+
+D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une
+mère aimante.
+
+Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour
+s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils
+dansent en rond!
+
+Zizi, bamboula! Dansez, Canada!
+
+Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je
+n'ai pas de veine!
+
+Faute de cela, je me ferai matelot.
+
+Tout le monde s'en trouvera bien.
+
+«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce
+pas?
+
+Ils vont revivre, ressusciter.
+
+Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils
+devront finir le gigot!
+
+Finir le gigot?
+
+Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au
+plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de
+vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui
+auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce
+noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais.
+
+
+Je vais plus loin, hypocrite que je suis!
+
+Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je
+cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_.
+
+J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe
+_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà
+pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des
+bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je
+mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne
+peux pas m'en empêcher.
+
+Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le
+malheureux!...
+
+Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il
+me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans
+les reins.
+
+Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!
+
+Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;
+et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.
+
+Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il
+a chaud!
+
+Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il
+n'attrape pas de courants d'air.
+
+La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.
+
+_Je me couche en chemise!_
+_Dieu puissant! favorise_
+_Cette sainte entreprise!_
+
+Partirai-je seul?
+
+C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un
+navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand
+on est fatigué, fonder une colonie.
+
+Qui entraînerai-je dans cette expédition?
+
+Malatesta est justement parti d'hier.
+
+Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.
+
+Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!
+
+Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges;
+elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.
+
+«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.
+
+--Non, mais elle est si bonne!
+
+--Tu l'aimes bien!
+
+--Si je l'aime!»
+
+Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+
+Lui qui doit être soldat!
+
+Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le
+console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour
+que son enfant ait plus d'oranges!
+
+«Que fait-elle, ta mère?
+
+--Elle est charcutière à Modène.»
+
+Et il n'a pas l'air de rougir!
+
+Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.
+
+Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!
+
+
+Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.
+
+Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle
+n'eût pas voulu vendre du jambon.
+
+Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être
+lâche!...
+
+Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle
+était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait
+un jour:
+
+«Mon père était dans l'Université.»
+
+Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer
+drôlement, ces messieurs de l'université!
+
+Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que
+les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents
+disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle
+savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur,
+l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint,
+répondent:
+
+«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»
+
+Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au
+cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et
+je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque
+fois que j'ai pu.
+
+Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique
+l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle
+le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y
+a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment
+devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à
+Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a
+pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire
+son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous
+déshonorent.
+
+«Écrivez en marge à son dossier:
+
+«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de
+saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans
+une autre localité."«
+
+
+Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!
+
+Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!
+
+Vivent les nègres!...
+
+Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!...
+
+
+Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la
+charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son
+pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.
+
+Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule
+des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures
+à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas
+à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur
+père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle
+de Malatesta.
+
+«On ne te bat donc pas?
+
+--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr
+que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une
+pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se
+cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause.
+--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au
+moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»
+
+«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à
+l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette
+fois!»
+
+Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les
+enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au
+moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les
+oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système,
+elle l'applique.
+
+Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on
+donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans
+savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.
+
+Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,
+qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.
+
+Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.
+
+
+Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!
+
+Ricard?
+
+Ils sont neuf enfants.
+
+On les fouette à outrance.--Quel bonheur!
+
+Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me
+défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme
+un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que
+leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!
+
+Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils
+jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie
+toujours: «_Crotte pour toi!»_
+
+Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne
+jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.
+
+On le bat tout de même. Pourquoi donc?
+
+Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles,
+c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en
+plaindre.
+
+Puis, «il est là comme une oie.»
+
+Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat.
+
+On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
+et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
+se tient tranquille.
+
+«_Il est là comme une oie_...»
+
+Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
+pisse au lit.
+
+Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa
+mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
+de cela!
+
+Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
+qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un
+jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
+désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
+fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est
+obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.
+
+On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
+on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
+au-dessus du château!...
+
+Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout,
+exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+
+C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
+a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe
+désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle
+d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
+grosse voix, et en levant le fouet:
+
+«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!»
+
+Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son
+enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin
+atteint par son plomb meurtrier.
+
+Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et
+personne ne saura que le lapin a pleuré!
+
+
+Si je parlais aussi à Vidaljan?
+
+C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées
+à tout casser.
+
+Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il
+fût: il voudrait être escamoteur.
+
+Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt
+sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur
+l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la
+tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
+
+«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
+
+Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
+
+«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
+
+Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
+
+«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
+
+Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré,
+questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
+
+Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
+
+«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit
+prochaine...
+
+
+Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les
+bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par
+les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la
+résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va
+se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
+pour l'escamotage!
+
+C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller
+dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
+l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il
+savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin
+d'un mouchoir.
+
+Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort.
+Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de
+fausses clefs dans les boîtes des copains.
+
+Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la
+serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il
+volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
+poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille
+d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la
+merci des moutards pendant huit jours.
+
+Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa
+place.
+
+Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à
+_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui
+ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait
+été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de
+Virgile à la fois.
+
+Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie
+blanche.
+
+Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des
+gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des
+coquilles d'oeufs vides.
+
+Il fabriquait de la poudre.
+
+C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de
+défiance que m'inspiraient ses habitudes.
+
+Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur
+de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
+fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son
+enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises
+de cuivre mêlées aux punaises de famille.
+
+Je lui offris d'être mon lieutenant.
+
+Il accepta.--Ricard aussi.
+
+
+Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et
+il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me
+donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume
+et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
+
+Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent
+l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là.
+Que s'est-il passé?
+
+Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des
+commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
+Vidaljan avec.
+
+«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de
+la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la
+tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
+et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou,
+Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on
+le fichera en prison.
+
+--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui
+m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où
+j'essayais de filer.
+
+On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
+
+Ma mère m'en donna une volée!
+
+Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du
+paradis de ne plus m'échapper.
+
+
+Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
+
+Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
+Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
+
+C'est toujours ça.
+
+
+
+16
+Un drame
+
+Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
+
+C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de
+flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
+trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire,
+tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
+d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui
+paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit,
+perd la voix et renverse les chaises.
+
+Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
+
+Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle
+ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
+plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
+crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
+celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
+
+Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
+devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en
+arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté
+du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
+
+
+«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
+vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
+sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
+l'étrenne de votre barbe.»
+
+Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main,
+le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa
+ceinture à presser.
+
+«Valsons», dit-elle.
+
+Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
+rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son
+cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et
+elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
+père qui ne dit rien.
+
+Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
+
+C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une
+cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
+disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à
+plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa
+jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de
+ses rejetons.
+
+Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
+en passant.
+
+
+M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans
+une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de
+choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
+toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait
+quand on disait ce mot-là.
+
+
+Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
+
+Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire,
+et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
+
+Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons
+tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous
+fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
+de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à
+coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher:
+«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
+qu'elle meurt d'un amour perdu.
+
+Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près
+d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un
+soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
+les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il
+avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
+
+«Grand bête!»
+
+Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous
+les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant
+lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand
+bête!» si tendre et ce geste si doux.
+
+
+Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on
+va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on
+dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
+
+Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
+
+Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
+au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris
+de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur
+lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une
+mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
+dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
+traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
+il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes
+comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela
+en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
+dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
+brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail,
+rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
+l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
+hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le
+silence.
+
+Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
+la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des
+pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
+coiffée de rouge et chaussée de vert.
+
+Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un
+_soleil_.
+
+Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
+leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
+je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
+en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais
+mises.
+
+À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
+luit comme une étoile.
+
+Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du
+lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond
+du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les
+yeux.
+
+
+Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
+Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe,
+et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous,
+quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la
+cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
+(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
+nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
+
+C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
+mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au
+vin blanc mousseux.
+
+On trinque, on retrinque.
+
+C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
+
+Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
+libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
+de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
+
+À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
+chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
+d'ailleurs, l'en empêche.
+
+«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
+bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
+ou au jardin.
+
+C'est mon père qui paraît heureux!
+
+Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
+coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
+chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
+des chansons du Midi.
+
+Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
+elle entonne en auvergnat:
+
+_Digue d'Janette,_
+_Te vole marigua_
+_Laya!_
+_Vole prendre un homme!_
+_Que sabe trabailla,_
+_Laya!_
+
+«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
+pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
+pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
+hanche!
+
+Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
+de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
+souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
+rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
+la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
+
+_La Madona et la fouchtra,_
+_Laya!_
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
+qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+
+Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
+savant et gâtent le dîner.
+
+On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
+
+Il_ l'_est toujours.
+
+«C'est lui qui_ l'est!»_
+
+Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
+regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
+
+«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
+Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
+Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
+
+
+Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
+souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
+empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
+qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
+elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
+
+«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
+cela me fait du bien, amusez-vous.»
+
+Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
+
+«Amusez-vous!»
+
+
+CHÔMAGE
+
+La vie change tout d'un coup.
+
+J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des
+_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des
+étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,
+tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je
+sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
+poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
+dos--après tant de gigots pourtant!
+
+À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa
+surveillance.
+
+On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
+m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle
+disait_ bouffre_ pour _bougre_.
+
+Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
+minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans
+exaspérer son amour.
+
+Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
+
+Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais
+fait,--même cela me flattait un peu.
+
+Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien
+que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle
+avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
+sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit
+pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
+petite blouse et en petit pantalon.
+
+Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
+gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+
+
+Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou
+me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
+palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,
+gonfle devant le feu.
+
+Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma
+mère; je puis rester assis tout le temps!
+
+Ce chômage m'inquiète.
+
+Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
+habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où
+en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
+la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du
+cuir battu!
+
+
+Que se passe-t-il donc?
+
+Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est
+pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
+cette colère blanche de ma mère.
+
+Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et
+les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève
+le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
+
+
+«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
+voisine.
+
+--Si, si!
+
+--Il y a un peu de froid?
+
+--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche
+prochain.»
+
+En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
+réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi
+distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir
+l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
+
+On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on
+combine tout pour le dimanche.
+
+
+J'avais justement gobé une _retenue!_
+
+J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
+charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
+M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
+mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
+avaient une veine luisante, un point jaune.
+
+Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
+en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
+dans l'étude des internes, au lycée même.
+
+Adieu la maison de campagne!
+
+Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+
+Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
+
+Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
+écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
+bon--mais bon!
+
+Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
+de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
+brouillard autour de madame Brignolin.
+
+
+On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
+haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
+l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
+
+«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
+
+Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
+point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
+j'acceptai mon sort de bon coeur.
+
+Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
+avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
+retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
+prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
+décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
+pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
+
+La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
+
+«Te voilà, gamin?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Toujours en retenue, donc!
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Tu as faim?
+
+--Oui, m'sieu!
+
+--Tu veux manger?
+
+--Non, m'sieu!»
+
+Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
+recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
+dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
+goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
+quelquefois chez des parents d'élèves.
+
+«Voulez-vous de la soupe, madame?
+
+--Non, si, comme cela, très peu...
+
+--Vous n'aimez pas le potage?
+
+--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
+
+--Diable! pas faim, déjà!»
+
+
+«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
+recommandation qu'elle m'avait faite.
+
+En laisser un peu dans le fond.
+
+C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
+l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
+que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+
+Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
+belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
+fais prier.
+
+L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
+
+Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
+paysan.
+
+«Tu veux de la carpe?
+
+--Non, M'sieu!
+
+--Tu ne l'aimes pas?
+
+--Si, M'sieu!»
+
+Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
+avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
+pas ce qu'ils vous servaient.
+
+«Tu l'aimes? eh bien!»
+
+L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
+s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
+
+Je mange ma carpe--difficilement.
+
+Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
+il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
+Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
+mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
+
+
+J'ai fini mon pain!
+
+Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
+doivent attendre qu'on les serve.
+
+J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
+lâché, et il mange, la tête dans un journal.
+
+Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
+comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
+le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
+_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
+assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
+manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
+
+Du pain, du pain!
+
+J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
+m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
+doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
+de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
+
+Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
+l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
+que penser!
+
+«Ça te démange?
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Pourquoi te grattes-tu?
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
+finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
+répulsion.
+
+«Tu as fini ton poisson?
+
+--Oui, m'sieu!»
+
+M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
+de veau et de la sauce aux champignons.
+
+«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
+
+Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
+jette sur le ris de veau.
+
+Pas de pain! pas de pain!
+
+Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
+de sauce et se livrent un combat acharné.
+
+Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
+beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
+de pommade à six sous la livre!
+
+Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
+mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
+pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
+
+_7 heures et demie_.
+
+Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
+vitres; pas un bruit!
+
+J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
+crâne d'un côté.
+
+Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
+nageait, du veau qui tétait...
+
+Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
+moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
+resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
+j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
+
+
+_9 heures_.
+
+Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
+veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
+pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
+
+
+_10 heures_.
+
+J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
+finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
+rentreront.
+
+Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
+on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
+en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
+suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
+tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
+
+
+_Minuit_.
+
+Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
+
+Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
+coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
+mère...
+
+Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
+accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
+genou sur le carreau.
+
+C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
+renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
+à lui, pâle, échevelée.
+
+Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
+
+Je veux crier.
+
+«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
+brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
+autant de colère que de terreur dans sa voix.
+
+Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
+C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
+fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
+reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
+dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
+
+Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
+et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
+d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
+aller doucement sa main et son coeur.
+
+Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
+cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
+eu raison de moi dans la vie.
+
+«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
+
+J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
+l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
+ouvertes pour que la malade eût de l'air!
+
+
+Qu'est-il donc arrivé?
+
+Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
+réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
+
+Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
+blanche monte à l'horizon.
+
+J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
+heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
+enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
+regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
+qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
+courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
+qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
+
+
+Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
+
+J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
+jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
+demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
+regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
+pas!»
+
+J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
+
+Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
+je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
+Mais par qui commencer?
+
+Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
+effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
+du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+
+C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
+craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
+instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
+accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
+noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
+colère.
+
+Aussi on hésite, on recule!
+
+Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
+puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
+ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
+leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
+larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
+avec le dernier cri, le premier soleil!
+
+Et je ne savais que faire!
+
+
+Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
+d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
+heures. Je me levais aussi.
+
+Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
+pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
+
+Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
+
+Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
+
+Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
+porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
+censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
+
+«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
+
+--Je n'irai pas en classe?
+
+--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
+ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
+campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
+
+Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
+dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
+rajustait son pantalon.
+
+Que s'était-il passé?
+
+Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
+orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
+je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
+surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
+jardin, dans ce dimanche de malheur!
+
+Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
+paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
+jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
+
+Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
+de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
+d'essayer de le savoir!
+
+Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
+
+
+Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
+l'enfant!
+
+Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
+honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
+jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
+prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
+assister à quelques conférences que faisait le professeur de
+rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
+
+Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
+le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
+pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
+
+Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
+sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
+une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
+
+Il a le coeur ulcéré, je le vois.
+
+Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
+parle à voix basse.
+
+Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
+
+Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+
+Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
+passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
+m'empoigne.
+
+Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
+sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
+je le jure, sans que je le mérite.
+
+J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
+et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
+que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
+l'idée de me tuer une fois!
+
+Voici à quelle occasion.
+
+
+Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
+faillit casser:
+
+«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
+le carreau!»
+
+J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
+d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
+
+Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
+question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
+mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
+
+«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
+rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
+conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
+
+--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
+proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
+
+Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
+bien plus grand que mon mal!
+
+Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
+qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
+destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
+coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
+peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
+réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
+
+Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
+plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
+
+J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
+m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
+contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
+douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
+
+Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
+qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
+mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
+l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
+pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
+
+Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
+et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
+
+«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
+
+
+De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
+fois! Les raccommodements durent peu.
+
+Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
+sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
+courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
+situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
+ma paresse!
+
+Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
+même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
+maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
+singeries, tout ça.»
+
+Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
+pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
+content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
+et je suis le premier de la classe.
+
+Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
+
+Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
+et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
+
+Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
+mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
+
+Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
+bourre, je l'avale comme de la boue.
+
+Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
+et j'entends qu'on dit par derrière:
+
+«C'est parce que son père lui donne des danses.»
+
+On dit aussi:
+
+«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
+sainte-nitouche?»
+
+
+J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
+compositions au proviseur; mais il est en conversation
+particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
+cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
+
+On parlait de nous.
+
+«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
+
+--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
+l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
+une femme comme celle qu'il a...
+
+--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
+gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
+que madame Brignolin, eh! eh!
+
+--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
+
+J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
+l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
+
+C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
+leur voix. Ils reprirent:
+
+«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
+pris le prétexte de son fils.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
+
+--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
+bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
+l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
+"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
+peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
+l'observation.»
+
+
+Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
+
+Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
+
+«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
+arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
+comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
+
+Quelle honte? quelle paresse?
+
+Mon père m'avait menti.
+
+
+17
+Souvenirs
+
+M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
+classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
+à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
+s'est démené pour que mon père l'obtînt.
+
+
+La nomination arrive.
+
+
+Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
+d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
+latines par-là; il y en a des tas.
+
+Mes parents vont faire leurs adieux.
+
+Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+
+Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
+prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
+Brignolin demeure...
+
+
+J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
+l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
+les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
+
+Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
+du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
+catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
+que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
+aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
+mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
+doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
+et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
+disaient.
+
+Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
+et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
+et ne tiennent pas toujours.
+
+À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
+meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
+débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
+un homme et qu'elle vient de casser.
+
+Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
+plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
+de prison?
+
+Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
+l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
+partir.
+
+
+Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+
+C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
+Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
+dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
+pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
+dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
+
+
+Pauvre cousine Marianne!
+
+On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
+moins les coups.
+
+Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
+un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
+chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
+c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
+c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
+que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
+qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
+pourquoi je faisais le_ gros_.
+
+On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
+en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
+disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
+Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
+regardait avec curiosité.
+
+Ma mère de dire:
+
+«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
+différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
+presque s'en fâcher.»
+
+Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
+bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
+l'ennuie aussi.
+
+M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
+la ville; ma mère a répondu:
+
+«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
+j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
+avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
+me connaissez mal, M. Laurier.»
+
+
+Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
+nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
+elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
+elle-même une robe.
+
+«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
+on les essaya.
+
+--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
+est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
+ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
+
+--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
+
+--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
+souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
+aussi que je les laisse mourir de faim!»
+
+Une pause.
+
+Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
+celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
+ressusciter la mère:
+
+«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
+
+Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
+d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
+me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
+de la colle.
+
+«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
+ce retard en levant les mains au ciel.
+
+Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
+donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
+enfonça un clou!
+
+Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
+clou m'a fait une mâchure.
+
+Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
+d'embrasser leur petit!
+
+Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
+
+«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
+regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
+ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
+n'y a pas touché, je parie!
+
+--Ce matin, maman!
+
+--Ce matin! tu oses!...
+
+--Je t'assure.
+
+--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
+
+--Non! m'man.
+
+--Viens que je te gifle!»
+
+
+Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
+écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
+tout de suite au village.
+
+Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
+
+«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
+une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
+Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
+
+C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+
+On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
+mois encore.
+
+Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
+heureux!
+
+Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
+peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
+cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
+saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
+tendre et fine comme du lait caillé.
+
+Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
+travers une grille: elle s'était faite religieuse.
+
+«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
+en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
+ici.
+
+--Le regrettez-vous?»
+
+Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
+coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
+crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
+reconnaître un geste de regret et de tendresse...
+
+Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
+d'ivoire taché de sang.
+
+
+Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
+haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+
+Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
+mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
+dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
+et mes beaux habits!
+
+Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
+regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
+livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
+rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
+bois.
+
+C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
+
+J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
+resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
+pour me punir.
+
+
+Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
+
+C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
+censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
+Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
+pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
+pain pour sa femme et son enfant.
+
+Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
+grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
+sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
+en bas comme un cercueil!
+
+J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
+camarade m'avait promis un coin de son jardin.
+
+Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
+ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
+l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
+panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
+maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
+en criant:
+
+«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
+qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
+qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
+la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
+une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
+être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
+étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
+voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
+
+
+18
+Le départ
+
+Quelle joie de partir, d'aller loin!
+
+Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
+officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
+contempler des tempêtes!
+
+J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
+j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
+désespoirs des naufrages.
+
+J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
+histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
+marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
+livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
+
+J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
+un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
+d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
+compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
+
+Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
+oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
+_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
+perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
+l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
+
+À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
+
+En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
+dans l'Océan.
+
+Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
+je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
+ma disparition, je suis en pleine mer.
+
+Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
+voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
+peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
+
+
+Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
+plein de poésie.
+
+Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
+entrons dans une gare!
+
+Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
+boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
+sifflet qui fendent l'âme!
+
+
+ORLÉANS
+
+Nous arrivons à Orléans la nuit.
+
+Les malles sont laissées à la gare.
+
+«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère.
+Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
+l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
+difficulté.
+
+Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de
+la lune.
+
+On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme
+immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui
+ai tout sur le dos.
+
+Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare,
+ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
+Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»
+
+Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
+battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
+livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une
+ville qu'ils ne connaissent pas.
+
+Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
+lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle,
+hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans
+l'obscurité et le brouhaha.
+
+Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un
+paquet d'orphelins.
+
+
+On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à
+l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà
+comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à
+laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à
+mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort;
+est-ce que ce n'est pas toi!
+
+--Ah! par exemple!»
+
+Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même
+cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
+l'espace.
+
+La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
+eue jusqu'ici pour témoin.
+
+Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
+notre ombre. C'est même curieux.
+
+Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père
+ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres
+s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!
+
+Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper
+quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.
+
+
+«Quelqu'un là-bas!»
+
+
+Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
+jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la
+poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un
+télescope qu'on ferme.
+
+«Quelqu'un!
+
+--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!
+
+--Sur quoi est-elle montée?
+
+--Sur quoi?
+
+--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)
+
+--Hé! la bonne femme!»
+
+Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.
+
+....................................
+
+«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»
+
+La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on
+dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.
+
+«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
+
+«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
+femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Jacques, c'est la _Pucelle!»_
+
+J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la
+bergère de Vaucouleurs!
+
+«C'est la Pucelle, Jacques!»
+
+
+Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de
+paniers, aussi!
+
+Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être
+mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps
+de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
+connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
+que lui a donné l'Histoire.
+
+«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»
+
+Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne
+doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux
+heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
+connaissons pas...
+
+«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant
+son enfant, celle qui a sauvé la France!
+
+--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
+content: on peut s'asseoir contre.»
+
+
+Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait
+le dos appuyé.
+
+Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
+
+Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins
+fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup
+de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
+nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
+s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère
+même, au bout de la rue, près du marché.
+
+«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
+
+--Pourquoi aurais-je faim?»
+
+Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au
+buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
+pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle
+n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa
+décision en lui demandant si elle avait faim.
+
+Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère
+un regard de terreur.
+
+
+Nous sommes dans l'auberge.
+
+Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on
+attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
+beau-frère, en tapant contre une cloison.
+
+Un grognement.
+
+«On y va, on y va!»
+
+À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend
+l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et
+ses souliers qui traînent.
+
+«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»
+
+Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se
+souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.
+
+Mais elle intervient.
+
+«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
+
+--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de
+vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une
+fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
+
+J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre
+sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de
+borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous
+et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne
+fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
+_man-ge-ra_ pas.
+
+Elle a pourtant crié à mon père:
+
+«Mange, si tu veux, toi!»
+
+Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme
+une carpe, et il a murmuré:
+
+«Non, non, demain.»
+
+Il sait ce que cela signifie!
+
+Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
+respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On
+met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
+m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons
+tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+
+Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera
+pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire
+vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais
+faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait
+de quoi!
+
+Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
+
+Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en
+tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et
+attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui
+mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère
+une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
+nez, car tu l'as en pied de marmite.
+
+
+Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai
+vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
+demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
+elle mordait là-dedans!
+
+Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.
+
+Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées
+et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a
+confié à ma mère tout l'argent.
+
+Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:
+
+«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
+mieux; c'est moi qui payerai en route.»
+
+Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur,
+la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la
+blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc,
+pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les
+mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
+messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de
+groseille.
+
+Il mourait de soif.
+
+«Donne-moi de l'argent.
+
+--Tu veux de l'argent?...
+
+--Oui, Jacques a soif...»
+
+Ma mère se tourne vers moi.
+
+«Tu as soif?»
+
+Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais
+pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds
+rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie
+froide de son fils à son époux.
+
+«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son
+coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il
+n'existait pas.»
+
+
+Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de
+versement!
+
+Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le
+pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus:
+mon père a demandé grâce.
+
+C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je
+suis franche comme l'or.»
+
+Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père,
+devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans
+coeur, un époux sans conduite.
+
+Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+
+«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
+ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être
+l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez
+sa maîtresse.»
+
+
+Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
+cela!
+
+Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler
+les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!
+
+«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
+pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
+Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
+monde, peut-être?...»
+
+
+SUR LE BATEAU
+
+Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade
+heureusement.
+
+Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie
+de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.--
+Enfin la migraine la prend et l'endort.
+
+Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être
+sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
+plus la force de fondre sur lui.
+
+Il monte sur le pont...
+
+
+UNE RECONNAISSANCE
+
+«Chanlaire!
+
+--Vingtras!»
+
+Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
+avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
+lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
+voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
+
+Il est heureux, gagne de l'argent.
+
+«Quelle rencontre!
+
+--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»
+
+Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
+un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
+
+«En bas,--et d'un air plus gai: malade.
+
+--Ce ne sera rien.
+
+--Non,--non,--non.
+
+--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
+contraire...»
+
+Se tournant vers moi:
+
+«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
+yeux!--Garçon!»
+
+
+Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
+aussi rencontré des camarades.
+
+La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
+cruches de bière.
+
+De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
+francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
+bishofs; il y a une odeur de citron.
+
+Voilà qu'on chante, maintenant!
+
+Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!
+
+Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
+bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
+a les pommettes roses, les yeux brillants.
+
+Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
+qu'il a le gousset vide.
+
+C'est la bourgeoise qui a le sac!
+
+«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
+y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
+Mais, je dis cela devant le moutard...
+
+--Il n'y a pas de danger.»
+
+Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
+je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
+
+Il me parle comme à un grand garçon.
+
+«Allons, Jacques, une goutte!»
+
+Puis une idée lui vient:
+
+«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
+quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
+
+C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
+proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
+pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
+odorants.
+
+Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
+parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
+
+
+On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
+servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
+camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
+
+Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
+commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
+suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
+j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
+indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
+mère dort.
+
+
+... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
+
+Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
+celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
+droit à nous, et va commencer une scène.
+
+Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
+viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
+rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
+part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
+fait long feu.
+
+«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
+elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
+de cochon.
+
+«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
+et il crie:
+
+--Une autre bouteille de ce jaune-là!
+
+--Je n'ai pas soif.
+
+--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»
+
+C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
+malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.
+
+«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+
+Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
+que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:
+
+«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
+Jacques, viens avec moi.
+
+--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
+dominos, il fera le _troisième_.»
+
+Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
+écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
+me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
+tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
+sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
+pouvant rire tout haut et salir mes manches!
+
+
+La partie de dominos est finie.
+
+«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»
+
+Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
+première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
+m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
+va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
+moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
+au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
+accueil.
+
+«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»
+
+Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
+trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
+mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
+--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
+vous pourrez me battre...
+
+
+C'est mon jour de chance!
+
+Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
+engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
+mise lui fait l'honneur de causer avec elle.
+
+On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
+leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.
+
+«Jacques, reste là.
+
+--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
+l'interlocutrice élégante.
+
+--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»
+
+C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
+son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
+noie, tant pis!
+
+Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
+approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
+ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
+t'emporter!»
+
+Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
+tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
+fouet.
+
+C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
+poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
+m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
+ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
+jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
+aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
+près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
+est le contremaître.
+
+Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
+allé jusqu'au bout de la grande branche.
+
+Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
+émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
+d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
+des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
+peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
+j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
+pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.
+
+C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
+libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+
+Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
+me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
+creux de la main...
+
+Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
+mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
+aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
+l'ancre...
+
+La journée fuit, le soir arrive.
+
+
+Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
+crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
+grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
+creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
+qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
+traînées de lune.
+
+La machine fait _poum, poum_!
+
+
+C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.
+
+Nous voici à Tours: on relâche ici.
+
+M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
+veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
+arrivons au _Grand-Cerf_.
+
+
+Nous dînons à la table d'hôte.
+
+Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
+monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
+moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
+donne soif.
+
+J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
+oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
+bavarde, on dévore.
+
+«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»
+
+Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.
+
+Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
+pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
+tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
+chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
+dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
+jaune.
+
+Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
+droite, ses fils et moi.
+
+Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
+plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
+de quelque chose.
+
+«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
+fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.
+
+--Oui, deux francs par tête.
+
+--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»
+
+C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
+«Mange de tout!»
+
+Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
+et fait rire tout un coin de table.
+
+Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
+est, et veille toujours sur son enfant.
+
+«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
+sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
+bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
+pas manger les croupions!»
+
+Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
+poche des provisions qui traînent. On la remarque.
+
+J'en deviens rouge.
+
+«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»
+
+Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
+les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
+regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
+en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
+bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
+finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»
+
+
+M. Chanlaire se lève:
+
+«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.
+
+--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
+elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»
+
+--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
+cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
+comme une balle; les enfants les premiers!»
+
+Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:
+
+«Vide-moi ça!»
+
+Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
+la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!
+
+Je n'ose la regarder ni boire.
+
+«Tu es là comme un empoté, voyons!»
+
+Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
+fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
+sur une robe d'à côté.
+
+«Nigaud!» dit l'inondée...
+
+Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.
+
+Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.
+
+Je vais me coucher gonflé et piteux.
+
+«Par ici, votre chambre», dit le garçon.
+
+Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
+de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
+ma mère m'appelle:
+
+«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»
+
+
+Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
+aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
+l'imprudence de son âge, ne songe pas.
+
+Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.
+
+Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
+milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
+comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»
+
+
+Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+
+La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.
+
+Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
+pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
+et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
+feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
+voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
+rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
+j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!
+
+
+Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
+un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
+des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
+prêtres, l'air jésuite aussi.
+
+«C'est lui! c'est lui!»
+
+Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.
+
+«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»
+
+Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!
+
+Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
+s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
+mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
+réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
+Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
+oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
+s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
+osiers.
+
+Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
+France.
+
+Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
+gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
+ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
+vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
+
+Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
+d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
+C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
+et l'Océan commence.
+
+Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
+le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
+mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
+
+L'espace m'a toujours rendu silencieux.
+
+Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
+la Fleur_.--C'est Nantes.
+
+
+NANTES
+
+Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions
+bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
+l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt
+qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un
+portefaix, et le voilà loin.
+
+La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main
+avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au
+collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses
+malles, sa femme et son garçon.
+
+
+Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de
+nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,
+nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
+l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
+sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--
+À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
+port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de
+notre colonie.
+
+Ma mère a _entrepris_ mon père.
+
+«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...
+
+--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...
+
+--Moi!»
+
+Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On
+s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour
+emporter ça?
+
+--Trois francs.
+
+--Trois francs!
+
+--Pas un sou de moins.
+
+--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
+trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et
+une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui
+traînait par là.
+
+Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre
+sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et
+la famille Vingtras d'injures.
+
+Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la
+rivière.
+
+«Jacques, Jacques!»
+
+Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse
+des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon
+père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre
+entrée à Nantes.
+
+
+Ouf!!!
+
+Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
+
+Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire
+s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
+_jamais._
+
+Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a
+trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
+corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
+voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un
+pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau
+à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
+
+Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions
+la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
+me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on
+saurait où se diriger.
+
+Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos
+querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,
+cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
+mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
+mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après
+avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
+
+Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille
+navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des
+bagages!
+
+Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon
+père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
+est notre providence décidément.
+
+Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
+connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
+demandaient ce que voulait cette famille.
+
+Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant
+indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
+
+
+Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre
+emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela
+lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des
+leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on
+prendra des répétitions!
+
+Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
+
+Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de
+tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
+
+Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
+d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
+d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
+ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas
+d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
+mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées
+sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
+
+Comme la vie de marin me paraît bête!
+
+Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
+chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des
+matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
+nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la
+vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des
+flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y
+a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
+bien! merci!
+
+Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
+grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
+grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
+cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
+le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je
+confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de
+fromages.
+
+
+MON PROFESSEUR
+
+J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent,
+au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
+de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire
+son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
+taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des
+premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son
+esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante,
+jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+
+M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il
+est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès
+de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de
+grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
+qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
+quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
+
+Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
+blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
+qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier
+et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun;
+ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait
+l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
+l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes
+devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
+
+À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des
+romans de Walter Scott.
+
+
+Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
+quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
+couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui
+empoisonnait.--Toujours donc!
+
+Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
+n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
+
+
+LA MAISON
+
+Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
+qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
+de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
+l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
+
+Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
+bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
+semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
+sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
+
+J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
+des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
+et des colères des mineurs.
+
+Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
+d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
+tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+
+Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
+ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
+l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
+l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
+pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
+ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
+boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
+la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
+blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
+dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
+
+Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
+qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
+glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
+
+Je me sens des envies de pleurer!
+
+
+On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
+souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
+fièvre.
+
+On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
+entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
+méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
+venir.
+
+«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
+a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
+votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
+
+La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
+miennes.
+
+Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
+bossue.
+
+On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+
+J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
+avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
+même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
+cela ferait éclater mon pantalon.
+
+Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
+Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
+On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
+culotte large.
+
+On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
+j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
+
+Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
+ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
+connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
+queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
+
+
+COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+
+Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
+personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait
+trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
+comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
+les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent
+pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien,
+dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
+au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des
+brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
+
+Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
+est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais
+l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
+apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des
+républiques_.
+
+J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+
+C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et
+elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
+de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à
+lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais
+vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances
+étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette
+redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
+puis pas me moucher.
+
+Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
+après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
+démoralise les masses!
+
+Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe.
+C'est même dangereux par ce temps de régicide.
+
+Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
+citoyen_, je rentre brisé.
+
+
+NOS BONNES
+
+Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
+
+Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
+lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
+heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
+envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
+participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
+trimestre.
+
+Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
+dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
+ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
+les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
+celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
+raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
+
+Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
+jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
+quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
+j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
+s'habille mal.
+
+«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
+_cheux nous._»
+
+Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
+rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
+
+Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
+tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
+depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
+politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
+puis apporter mon témoignage, il a son poids.
+
+Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
+entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
+mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
+Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
+marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
+donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
+y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+
+
+On est donc heureux à la maison.
+
+Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
+moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
+lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
+de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
+fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
+seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
+je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
+
+«Il y a de la boue autour!
+
+--C'est l'affaire de la bonne, cela!
+
+--Avec la grosse brosse seulement?
+
+--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
+toute la journée.»
+
+Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
+l'oeil!
+
+Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
+montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
+qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
+entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
+ne m'a jamais aimé!
+
+La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
+cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
+
+«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
+
+Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
+cuit.
+
+«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
+froides, voilà qui fortifie!»
+
+Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
+dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
+pas grasse, tant s'en faut!
+
+Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
+queue s'applique à la contrarier.
+
+«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
+
+--Merci, madame.
+
+--Merci oui, ou merci non.
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'aimez pas le cidre?»
+
+Jeanneton balbutie.
+
+«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
+«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
+voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
+
+Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
+deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
+repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
+boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
+retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
+pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
+décidée à l'offrir à Jeanneton.
+
+«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
+femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
+
+Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
+prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
+l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
+
+Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
+
+«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
+serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
+
+Ah! les malins!
+
+Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
+insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
+manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
+qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
+
+Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
+mère lui offrait en signe d'adieu.
+
+«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
+pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
+
+Jeanneton a refusé.
+
+On remplace Jeanneton par Margoton.
+
+Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
+nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
+entrant.
+
+«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
+un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
+robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
+viande; je veux manger chaud.»
+
+
+Margoton joue gros jeu.
+
+Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
+l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
+Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
+la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
+M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
+rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
+boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
+ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
+domestique.
+
+Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
+proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
+
+On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
+prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
+
+
+Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
+à propos de cette bonne.
+
+Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
+tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
+c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
+
+Mais quand il faut servir Margoton!...
+
+«Vous avez encore faim?
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme cela?
+
+--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
+
+Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
+qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
+ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
+dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
+de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
+
+Marguerite en demande toujours.
+
+
+Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
+
+Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
+entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
+
+«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
+
+--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
+son bonnet grec.
+
+Elle se contente de hocher la tête en souriant.
+
+«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
+
+Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
+langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
+un baiser furtif.
+
+On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
+mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
+melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
+proviseur.
+
+Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
+joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
+
+Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
+on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
+qu'y a-t-il?
+
+Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+
+«Madame, c'était pour le bon motif!
+
+--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
+
+Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
+quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
+Margoton.
+
+«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
+le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
+amant!»
+
+Je ne comprends pas.
+
+Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
+fatigue trop ma mère!
+
+Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
+des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
+qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
+vient beaucoup d'estomac à la maison.
+
+Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
+ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
+qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
+bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
+en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
+nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
+à moi; on nous voit ensemble.
+
+On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
+m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
+de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
+Suçons.
+
+Voici pourquoi:
+
+Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
+dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
+demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
+reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
+d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
+professorat.
+
+On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
+Pétronille.
+
+
+Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
+rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
+avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
+quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
+si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
+un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
+cela. Hé! Munito!
+
+Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
+c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
+détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
+comiques, les roses et les gratte-culs.
+
+
+Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
+moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
+d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
+la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
+rapidité d'une ombre chinoise.
+
+Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
+
+
+Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
+l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
+le soir.
+
+
+J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
+mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
+monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
+veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
+je dois remplacer _chose_ par un trait.)
+
+J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
+verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
+médecin a eu peur en voyant la plaie.
+
+«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
+
+Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
+j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
+le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
+n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
+
+Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+
+
+MON ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les
+mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.
+
+Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il
+faut_».
+
+Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et
+professeur de «_maintien_».
+
+C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
+qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a
+retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On
+lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en
+manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
+de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue
+basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux
+lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
+qu'on veut dans son cours.
+
+Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!
+
+Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée.
+M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père
+saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne
+des répétitions de maintien.
+
+Ma mère y assiste.
+
+«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!
+
+--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»
+
+Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.
+
+Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de
+poule.
+
+Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
+et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.
+
+«Tiens, comme cela!»
+
+Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!
+
+«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est
+fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui
+trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est
+toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la
+fouille même un peu trop à mon idée.
+
+
+Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de
+maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance,
+cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un
+paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas
+arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en
+l'air!
+
+«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu
+pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+
+Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes,
+l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une
+queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore
+aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.
+
+Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire
+une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de
+parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais:
+_j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les
+villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je
+répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je
+m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal,
+je le sens bien!
+
+
+Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je
+mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je
+fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.
+
+«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare
+ton maintien.»
+
+J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des
+révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!
+
+Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.
+
+«Pan, pan!
+
+--Entrez!»
+
+Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire,
+j'ai un brouillard devant les yeux.
+
+
+C'est mon tour!
+
+Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on
+s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un
+faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une
+baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On
+attend. J'entre dans le cercle et je commence:
+
+Une--je glisse.
+
+Deux--je recule.
+
+Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+
+C'est un clou de mon soulier.
+
+Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me
+souffle:
+
+«Le sourire, maintenant!»
+
+Je souris.
+
+«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.
+
+Oui, et je continue à éventrer le tapis.
+
+«C'est trop fort!»
+
+On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.
+
+Ma mère demande grâce.
+
+Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»
+
+«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en
+se couchant.
+
+On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
+faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
+manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se
+détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises
+manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
+empoisonné.
+
+
+J'ai une _veine _dans mon malheur.
+
+Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en
+temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
+sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et
+je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.
+
+Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un
+fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les
+chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
+ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
+poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la
+boue.
+
+Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de
+lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.
+
+Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté
+quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
+son nez.
+
+Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis
+souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du
+dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots,
+tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
+de Saint-Étienne...
+
+Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.
+
+On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y
+mets mes souvenirs.
+
+«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le
+professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
+sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni
+du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.
+
+Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!
+
+Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que
+je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
+facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont
+mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)
+
+
+Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes,
+donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs
+femmes à venir danser chez lui.
+
+C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la
+cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:
+
+«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»
+
+Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené
+au commencement.
+
+Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec
+faveur.
+
+Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
+front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
+chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.
+
+Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une
+ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
+bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un
+cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa
+devise.
+
+Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en
+broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
+essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+
+«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.
+
+Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en
+bas.
+
+Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il
+était vivant.
+
+«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_
+
+Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le
+joli toiseau!
+
+Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:
+
+«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou
+non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
+injure!...
+
+--Ma chère amie!
+
+--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
+soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
+impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...
+
+«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
+femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes
+filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
+j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
+droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
+pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
+à un brin de toilette et de bon goût.»
+
+Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
+un petit coup sec sur la main de mon père:
+
+«Vilain jaloux!»
+
+
+On danse.
+
+«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?
+
+--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en
+saluant.
+
+--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.
+
+La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière
+un rideau.
+
+«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
+que sa femme. Antoine, écoute-moi...
+
+--Parle moins haut.
+
+--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»
+
+Elle élève encore plus la voix.
+
+«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
+pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
+pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la
+Brignoline, n'est-ce pas?»
+
+Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
+un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
+dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être
+calomnié!
+
+Enfin, on s'apaise derrière le rideau.
+
+
+Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop
+triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle
+d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à
+côtes, _mais si terne!
+
+Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.
+
+On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin,
+comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!
+
+
+«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.
+
+Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
+bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
+airs;--une véritable écolière, je vous dis!
+
+Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son
+enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une
+seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
+est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
+fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!
+
+Depuis quelque temps elle est rêveuse.
+
+«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme
+qui prévoit un malheur.
+
+Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
+cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers
+la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le
+front.
+
+Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
+d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
+quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par
+l'archevêque de Tours.
+
+La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
+la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.
+
+C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on
+vient de danser est vide.
+
+On entend un petit cri.
+
+_Eh! youp! eh! youp!_
+
+Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang
+et je vais _voler dans ses bras._
+
+_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_
+
+En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
+parquet.
+
+L'apparition chante:
+
+
+_Ché la bourra, la la!_
+_Oui, la bourra, fouchtra!_
+
+
+Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un
+coup:
+
+«_Anyn_, mon homme!»
+
+Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
+pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je
+le fus le jour des marionnettes.
+
+«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_
+
+Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa
+_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
+été prévenue.
+
+«Eh! chante! chante donque!»
+
+J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les
+cabinets. Toute la soirée, je répondis:
+
+«_Il y a quelqu'un!...»_
+
+La nuit me trouva harassé, vide!
+
+Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins
+au logis, où l'on ne pensait pas à moi.
+
+Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:
+
+«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»
+
+Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:
+
+«Dis-moi _cha!»_
+
+C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le
+bonheur!
+
+
+Tout se gâte.
+
+Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
+mère.
+
+La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle
+s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée,
+s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
+elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._
+
+Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.
+
+Elle répond avec amertume:
+
+«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être
+jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
+pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es
+réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_
+t'éclipser!»_
+
+Les querelles s'enveniment.
+
+«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
+pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
+Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
+mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
+
+Elle continue:
+
+«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi
+respectable que la tienne, sache-le bien!»
+
+Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et
+_mouchu._
+
+Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
+
+Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
+blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
+Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le
+samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans
+elle.
+
+
+Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me
+réveiller.
+
+«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez
+M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
+_J'arriverai, tu nous laisseras.»
+
+
+J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.
+
+Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant
+qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+
+«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit
+quelqu'un.
+
+--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
+
+Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles:
+pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
+a beaucoup mangé aussi.
+
+Ma mère crie toujours.
+
+«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez
+comme il est mis!»
+
+Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
+pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
+
+Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare
+entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
+
+Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air
+d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent
+de ville.
+
+«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
+Viens, dis-lui que tu es son fils!»
+
+Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
+suis changé depuis sept heures?
+
+Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des
+modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
+depuis que je meurs de faim.
+
+
+TU, VOUS
+
+La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
+de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en
+soirée, il va je ne sais où.
+
+Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon
+père est arrivé au même moment.
+
+Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
+tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?
+
+«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
+J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»
+
+Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.
+
+Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
+on le sent à l'accent, on le voit au geste.
+
+«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les
+soirs quand_ tu_ rentres...
+
+--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.
+
+Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un
+pliant dans le grenier.
+
+
+On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
+dans notre coin, et l'on se parlait à peine.
+
+Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
+jaunissait dans cette baraque.
+
+«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.
+
+
+Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir
+compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
+chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans
+flamme.
+
+Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
+désolations dans ces livres d'église.
+
+
+Une scène!
+
+Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque
+chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville
+de pièces de cent sous.
+
+Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie
+et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+
+«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»
+
+Mon père ne lâche pas, ma mère crie:
+
+«Jacques, aide-moi!»
+
+Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:
+
+«Papa! Maman!»
+
+Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.
+
+
+Ils se sont raccommodés!
+
+Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:
+
+«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
+retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»
+
+
+Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
+haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu
+tort--et lui demande d'oublier.
+
+Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour
+la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on
+lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
+devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle
+a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de
+tristesse et de silence.
+
+«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»
+
+J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.
+
+«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du
+premier.»
+
+
+
+19
+Louisette
+
+M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.
+
+C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.
+
+Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le
+second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont
+gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes
+d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.
+
+Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les
+grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus
+éloignés du champ de bataille.
+
+Ils se sont partagé le domaine.
+
+«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination
+brûlante...»
+
+Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre
+un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans
+l'espace--et se dépeigne en cachette.
+
+«Tu es l'Imagination folle...»
+
+Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.
+
+«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée,
+implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+
+Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme
+un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à
+des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.
+
+On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même
+quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air
+d'une grosse tache noire, là-dessous.
+
+«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»
+
+Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il
+écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.
+
+Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est
+sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand
+homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put
+travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._
+
+Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de
+grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut
+raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce
+qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.
+
+«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front
+avec l'index...
+
+--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du
+gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
+M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il
+est constipé parce qu'il est philosophe.
+
+On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à
+ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.
+
+Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.
+
+Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre
+M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,
+les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
+la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son
+mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
+l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas
+l'équivalent dans les grands classiques.
+
+«Je viens vous poser un dilemme.
+
+--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»
+
+Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait
+surmonté ses répugnances à cause de moi.
+
+Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de
+paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
+d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans
+mon intérêt--par amour pour son fils.
+
+C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et
+faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se
+pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
+
+Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
+montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
+philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à
+tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
+Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
+
+Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,
+s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
+qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en
+avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver
+les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
+comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+
+Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
+
+«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes
+du petit Bergougnard!»
+
+En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
+ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à
+côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient
+placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur
+père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait
+commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés
+à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de
+cheveux ou de poussière.
+
+On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
+
+Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des
+illustrations:
+
+«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les
+bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la
+Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
+
+Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant
+comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+
+
+Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
+M. Bergougnard distribue à sa famille.
+
+M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
+bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son
+plaisir à lui Bergougnard.
+
+Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,
+c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
+chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
+qu'il va exercer son système.
+
+Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est
+content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une
+locomotive.
+
+Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en
+Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et
+enfoncé à la grille devant le palais.
+
+
+Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à
+rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
+Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais
+profondément dans la philosophie.
+
+Je ne plains pas Bonaventure.
+
+Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les
+petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
+coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
+dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de
+cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+
+Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
+
+Son père était bien content.
+
+«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la
+science...»
+
+Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé
+l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de
+pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
+
+L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de
+coups de pied et tapé le nez contre le mur.
+
+
+Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
+
+
+Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on
+a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
+
+Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!
+J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
+jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres
+de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
+
+Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
+battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
+je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle
+quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du
+_moignon, _j'étais un homme.
+
+Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--
+parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
+
+«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
+
+Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
+joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur
+devant son père qui la frappait encore... toujours!...
+
+«Mal, mal! Papa, papa!»
+
+Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
+crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
+quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
+
+Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
+Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
+
+«Pardon, pardon!»
+
+J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,
+qu'un bruit étouffé, un râle.
+
+Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite
+poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
+
+Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
+plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père
+froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,
+cette fois, de l'achever.
+
+
+On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix
+ans....................
+
+De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
+
+Et aussi du mal que font les coups!
+
+On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
+
+Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait
+dans sa tête d'ange....................
+
+Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué
+la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas
+supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la
+morte!
+
+«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait
+peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
+se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
+davantage.
+
+
+Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
+elle arriva.
+
+Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et
+elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
+entendait rentrer son père.
+
+Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux
+Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la
+recevoir comme un bouquet.
+
+Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
+elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
+savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
+avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
+Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
+
+Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
+
+Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant.»
+
+Je ne dis rien.
+
+«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui
+répondes...--Veux-tu répondre?»
+
+Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant
+morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé
+battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
+lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de
+la peine à son papa!
+
+Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
+et ce regard mouillé!
+
+Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
+quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
+pauvre assassinée.
+
+«Veux-tu lâcher cette saleté!»
+
+....................................
+
+Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
+poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
+
+«Veux-tu le donner!
+
+--C'était à Louisette...
+
+--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
+ton fils?»
+
+Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
+
+«Non, je ne le donnerai pas!
+
+--Jacques!» crie mon père furieux.
+
+Je ne bouge pas.
+
+«Jacques!»
+
+Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
+de Louisette.
+
+«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire
+disparaître aussi», dit ma mère.
+
+C'est le bouquet que me donna ma cousine.
+
+Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
+
+Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
+qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
+
+J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
+je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la
+cousine...
+
+Assassins! assassins!
+
+Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai
+longtemps dans un frisson nerveux...
+
+Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise
+avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui
+sortait, avec des marques de coups!...
+
+
+
+20
+Mes humanités
+
+Comme mon professeur de cette année est _serin!_
+
+Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
+pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
+_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes
+lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos
+extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai,
+avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+
+Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous,
+et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
+n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
+dans mes livres.
+
+Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on
+ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
+voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de
+Bossuet).
+
+
+Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+
+«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa
+marraine!
+
+--Tante Agnès, dit ma mère.
+
+--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
+
+--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de
+ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
+
+--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
+
+Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
+
+JE N'EN AI PAS!
+
+
+On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle
+haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
+
+«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se
+passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres
+crottées.
+
+C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits
+collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les
+collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
+
+Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
+
+«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
+
+Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci,
+de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet
+rôti comme Scévola?
+
+C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
+
+Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
+Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
+
+Non, je ne le sais pas!
+
+Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
+fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
+
+Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
+
+Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
+que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de
+pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
+
+Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une
+femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à
+Ovide.
+
+Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
+horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
+n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
+désespéré!
+
+Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre
+beaucoup.
+
+Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me
+prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à
+droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
+suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu
+m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire
+le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce
+que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
+spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien,
+c'est la _quantité_ qui est tout.
+
+
+Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
+
+Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+
+Je ne puis pas!
+
+Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
+sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont
+pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me
+fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
+j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu
+quelques-unes par derrière.
+
+«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
+
+Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
+reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
+ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse
+cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme
+(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du
+second.
+
+Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
+
+
+C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
+
+Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
+aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
+son franc parler. C'est un bon garçon.
+
+Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
+
+«M'sieu Jaluzot!
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--M'sieu Jaluzot!»
+
+Je baigne ses mains de mes larmes.
+
+«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
+
+Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
+
+Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
+réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers
+latins.
+
+«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait
+vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour
+mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
+
+--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
+
+C'est l'aveu qui me coûte le plus.
+
+M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait
+de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
+
+
+Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et
+le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+
+Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
+liberté pour élever l'âme.
+
+Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est
+que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la
+liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où
+je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
+
+Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
+J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
+crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
+salade.
+
+
+RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
+
+«Plus fort, mon enfant!»
+
+C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
+«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont
+on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est
+bien!»
+
+Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous
+comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une
+goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
+rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
+j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
+partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce
+matin!
+
+
+C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et
+débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
+
+Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
+nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
+
+On m'a clarifié le nez.
+
+Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps,
+longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
+
+Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
+
+«Renifle, mon enfant! renifle!»
+
+Je ne pouvais plus.
+
+«Fais un effort, Jacques!»
+
+Je l'ai fait.
+
+
+Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une
+demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma
+tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la
+balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
+
+Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
+comme un bouchon de carafe.
+
+Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me
+conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je
+repasse ma leçon.
+
+Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les
+sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
+dis: «Baban.»
+
+BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
+
+_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
+
+En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
+_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
+
+Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
+Zim, mala ya, boum, boum!
+
+
+Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
+trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien
+l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les
+deux bouts.
+
+
+Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant
+de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé.
+Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
+
+Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou,
+atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend
+ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
+l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
+mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
+l'aloès bienfaisant.
+
+LES MATHÉMATIQUES
+
+
+«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
+
+C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
+le chou: on en mange tant à la maison!).
+
+
+«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
+sera fort en mathématiques!»
+
+
+On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour
+ceux qui n'ont rien _là._
+
+Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de
+chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
+soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve
+de la division, rien, rien!
+
+Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
+
+Je suis toujours dans les six derniers.
+
+Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
+
+Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+
+J'ai été premier en géométrie.
+
+Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
+--ou n'en suis-je pas un?...
+
+Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
+pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
+je m'en tirerai la craie à la main.
+
+Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes
+camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes,
+en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
+des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le
+professeur me dit d'un air blessé:
+
+«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui
+faites le cours, ou moi?»
+
+Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
+
+À la fin de la classe, on m'interroge:
+
+«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai
+appris?
+
+
+Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
+carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à
+la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
+vent.
+
+Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+
+La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout
+le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os,
+représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite,
+Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de
+Néron!...
+
+Mais comme ce logement est triste!
+
+Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres,
+un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à
+cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
+en guenilles.
+
+C'était le Romain.
+
+«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»
+
+Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je
+le suivais des yeux.
+
+Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce
+vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de
+savetier et qui mettait un fond à son pantalon.
+
+C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
+Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...
+
+En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main;
+c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
+restaient avaient l'air de deux cornes.
+
+Il trembla un peu en refermant la lettre.
+
+«Vous remercierez bien votre père», dit-il.
+
+Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
+dans les yeux.
+
+Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?
+
+Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti;
+il me tendait un petit livre.
+
+«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
+mathématiques?...»
+
+Il vit que non à mon air.
+
+«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
+Tenez, il y a une boîte avec.»
+
+Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et
+relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
+disait à son chien:
+
+«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi,
+j'aurai du pain.»
+
+Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait
+trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.
+
+«Aimez-vous les mathématiques?»
+
+Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce
+qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de
+livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
+civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!
+
+Qu'y avait-il dans sa boîte?
+
+Des plâtres en tranches.
+
+Et dans ce livre? Des mots de géométrie.
+
+
+Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
+mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et
+ces plâtres.
+
+C'est le samedi suivant que j'étais premier.
+
+J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son
+histoire.
+
+Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
+qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre
+lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui
+compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts
+hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé,
+sauvé, et il était passé en France.
+
+«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?
+
+--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais
+de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous
+avez compris mon système, il paraît.
+
+--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je
+vous explique?»
+
+Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma
+démonstration.
+
+«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut
+enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le
+coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des
+lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre,
+apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la
+théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon
+Dieu!
+
+--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?
+
+--Rien, rien.»
+
+Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la
+géométrie avec des fils et du plâtre.
+
+
+21
+Madame Devinol
+
+«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au
+théâtre avec moi.
+
+«Voulez-vous?»
+
+C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
+de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
+n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
+moutard à la porte depuis longtemps.
+
+Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux
+si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous
+regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
+doux, c'est bon.
+
+«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.
+
+Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:
+
+«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre
+chaque fois qu'il sera premier.»
+
+Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si
+importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.
+
+«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?
+
+--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
+un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!
+
+--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas...
+mais Jacques a beaucoup de ventre.»
+
+Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.
+
+«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as
+eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
+dissimule ça par la toilette.»
+
+
+Madame Devinol sourit en me regardant.
+
+«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
+ami, et m'accompagner?
+
+Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
+ressembler à Louis-Philippe?
+
+Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.
+
+J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y
+avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
+costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.
+
+Le numéro est sorti.
+
+«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.
+
+--Et ceux qui n'ont pas gagné?
+
+--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout
+laine, par exemple.»
+
+
+Madame Devinol m'emmène.
+
+«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
+ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»
+
+Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou
+d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
+sente la vigueur du biceps.
+
+«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
+gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me
+conter!»
+
+Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je
+lui conte tout.
+
+Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en
+disant:
+
+«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»
+
+Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
+d'argent.
+
+Je lui narre mes malheurs.
+
+J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
+dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je
+l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.
+
+«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
+te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
+C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»
+
+Fichtre! comme j'aurais préféré ça!
+
+«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»
+
+Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.
+
+«Non, non!
+
+--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est
+que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...
+
+--Non... oh! non!..
+
+--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»
+
+
+Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
+c'est convenu.
+
+Il y a un mois que nous nous connaissons.
+
+«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.
+
+--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup
+à la comédie.»
+
+Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du
+Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
+deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames,
+maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de
+décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des
+orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la
+bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
+Masson chantait:
+
+«Ô mon Fernand!»
+
+Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:
+
+
+_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_
+
+
+Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces
+chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce
+n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui
+avait une moustache noire, des bottes molles.
+
+Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
+fort et qu'on tournait les yeux!
+
+
+_Oh! viens dans une autre patrie!_
+_Viens cacher ton bonheur..._
+
+
+Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
+la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.
+
+Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris
+d'émotion.
+
+J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
+d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
+vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
+parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_,
+ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se
+penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
+jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches
+mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
+avait de la lumière à foison!
+
+J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui
+tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos
+livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et
+à Hélène.
+
+Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le
+_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
+voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et
+essayaient leurs instruments.
+
+
+Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol
+était là.
+
+Elle s'en apercevait bien.
+
+«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?
+
+--Non!... oui!... je l'aime bien.»
+
+
+Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour,
+pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.
+
+Nous croisons une dame en chemin.
+
+«La reconnais-tu?
+
+--Qui?
+
+--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet
+de soie.»
+
+Je regarde.
+
+«Mlle Masson?»
+
+Je ne suis pas encore bien sûr.
+
+«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...
+
+Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
+trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
+sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture,
+trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+
+«Eh bien!» me dit Mme Devinol.
+
+À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice
+qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.
+
+Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde,
+Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières
+qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
+un air fier, mais si fier!
+
+Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.
+
+«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?
+
+--Oh! non! par exemple!
+
+--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère
+alors?»
+
+
+Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle,
+tout près.
+
+«Encore plus près. Je te fais donc peur?»
+
+Un peu.
+
+
+Comme je bûche mes compositions maintenant!
+
+De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas
+premier.
+
+Oh! une fois! en vers latins!
+
+On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
+tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme
+celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
+passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
+rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste
+ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
+lilia plenis_.[9]
+
+Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous
+pouvez planter du persil sur la tombe!»
+
+Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois
+passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée
+plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les
+cantiques, de mettre un refrain qui revient:
+
+Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!
+
+_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice.
+Oh! c'est bien!
+
+Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à
+s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de
+côté. Qui sait?
+
+Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
+maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
+de la barbe.
+
+
+Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
+sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
+l'ai usé à force de frotter sur la machine.
+
+Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
+glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.
+
+Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!
+
+Je puis m'asseoir.
+
+J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
+tous mes petits préparatifs, et je commence.
+
+Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus
+verdâtre, comme si on battait un vieux bas.
+
+
+J'attrape des entailles terribles.
+
+Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir
+le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
+me prend la tête quand il a le temps.
+
+«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse
+l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»
+
+Il s'arrête pensif et m'interroge.
+
+«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?
+
+--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)
+
+--Pas toujours?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
+Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le
+coup de patte est donné maintenant de droite à gauche...
+Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de
+l'animalisme!»
+
+Il s'éloigne en branlant la tête.
+
+
+Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:
+
+«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
+fâché?...»
+
+Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai
+quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour
+demain, moi l'indécrottable!
+
+Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout
+de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
+bague.
+
+Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»
+
+C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos
+et cacher mon nez.
+
+
+Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit
+anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison.
+Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus
+lui parler de profil.
+
+Quelles soirées!
+
+Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
+mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des
+acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un
+joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle
+languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches.
+Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
+ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+
+Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
+recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un
+geste lent et sans me lâcher.
+
+«Tu me retiens toujours si longtemps...»
+
+Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le
+premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
+encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses
+bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
+moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit
+pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine,
+un peu gras comme de la chair.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois.
+
+«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»
+
+Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.
+
+«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»
+
+Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
+cravate quand elle serre trop.
+
+«Aide-moi...»
+
+Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.
+
+On aurait dit qu'elle en était furieuse.
+
+«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
+sèche, en voyant que je me baissais.
+
+--Non, je lace mes souliers.»
+
+Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
+et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a
+crevé.
+
+
+«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
+t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais
+chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne
+tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
+le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»
+
+Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!
+
+J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père,
+devant ma mère qui a rougi.
+
+
+Je suis premier, parbleu!
+
+J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.
+
+«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.
+
+Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.
+
+Et j'avais fait un vers qui commençait:
+
+_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)
+
+Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.
+
+
+Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence
+pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.
+
+Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
+suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si
+l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»
+
+Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde.
+Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en
+montant dans la voiture.
+
+Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
+coucou.
+
+Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
+à torrents.
+
+Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On
+n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à
+son côté.
+
+Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à
+sa gauche, de son côté.
+
+Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est
+presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...
+
+À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien
+peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
+anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
+cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait
+chaud dans le dos!...
+
+
+Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
+porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche
+ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen
+d'avoir une voiture?
+
+--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
+d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
+petite dame!
+
+--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»
+
+Elle me regarde, et elle rit.
+
+«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.
+
+--Nous en avons une, dit l'aubergiste.
+
+--Ah!»
+
+
+DANS LA CHAMBRE
+
+«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»
+
+Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!
+
+«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans
+la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu
+permets! Je vous fais peur, monsieur?»
+
+....................................
+
+Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...
+
+«Vingtras! Vingtras!»
+
+Ils sont dix à demander Vingtras.
+
+C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et
+qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le
+rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis
+elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon
+chapeau, qui n'y est pas.
+
+«Avez-vous vu mon chapeau?
+
+--Sors donc, que je referme!
+
+--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?
+
+--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»
+
+
+Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait
+remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et
+mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.
+
+Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.
+
+«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit,
+comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
+je lui écrive?
+
+--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un
+tour à Paris; et c'est une occasion.
+
+On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en
+arrache, et en route!
+
+Nous courons sur Paris.
+
+
+
+22
+La pension Legnagna
+
+Je suis à Paris.
+
+J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension,
+m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas
+un élève, c'est une vessie.»
+
+Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.
+
+«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»
+
+Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:
+
+«Boui, boui.»
+
+Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
+mes devoirs.
+
+«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les
+Anciens.»
+
+Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
+camarades.
+
+Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
+Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.
+
+Il passait.
+
+«Vous n'aimez pas ça?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut
+sans doute des perdrix rouges?
+
+--Non; j'aime mieux le lard!»
+
+Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
+«Paysan!»
+
+
+Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.
+
+Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit
+jusque dans son salon.
+
+«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre,
+où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?
+
+--Oui, monsieur, avec ma cousine.»
+
+Il en perd la tête et devient tout rouge.
+
+«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.
+
+Et se tournant vers moi:
+
+«Allez au dortoir!»
+
+
+Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
+peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins,
+et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix
+de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
+se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à
+s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+
+Il y a une demi-gloire,--Anatoly.
+
+Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il
+voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?
+
+J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
+on me blague comme provincial. Anatoly me protège.
+
+«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
+dans deux, vous verrez!»
+
+Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
+mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu
+près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.
+
+Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je
+trouvais la province plus gaie, moi!
+
+Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci
+qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu
+un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...
+
+«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
+version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort
+le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le
+ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
+continué à pleurer.»
+
+Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.
+
+La pension mène à Bonaparte.
+
+Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
+je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner
+le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande
+heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
+copie qu'on me croit en train de finir.
+
+Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
+gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
+suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à
+travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses
+blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
+je regarde.
+
+Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
+bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se
+ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.
+
+Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
+faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue
+Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
+domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
+dont les rubans volent à la brise.
+
+
+Le dimanche, nous allons en promenade.
+
+Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.
+
+Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.
+
+
+Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu
+devient notre pion.
+
+Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le
+dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.
+
+Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
+café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
+ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à
+bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à
+galons d'or ou d'argent.
+
+Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
+avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
+vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de
+trinquer.
+
+Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu
+un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me
+lever; je n'ai pas osé.
+
+«Allons, allons, reste là!»
+
+Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.
+
+Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
+_culotte_!...
+
+Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une
+volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
+anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.
+
+Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.
+
+Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.
+
+Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.
+
+Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.
+
+On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place,
+et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
+mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.
+
+Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt
+sous comptant.
+
+Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
+place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater
+pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les
+dix_, quoi!
+
+Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
+main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
+une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les
+consommations.
+
+J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand
+du coup de poing.
+
+N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
+Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je
+deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai
+peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté,
+mon but, et qui n'aurai pas de fortune.
+
+
+Ma vie des dimanches change tout d'un coup.
+
+Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.
+
+Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre
+qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.
+
+Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la
+demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures;
+nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre
+argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je
+les ménage.
+
+Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
+promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous
+l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller
+le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
+des prêtres.
+
+Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
+
+Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait
+fortune!
+
+«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,--
+qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
+lustre qu'on époussette.
+
+J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+
+Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
+
+«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant
+dans les galeries.
+
+«On apprend quoi?
+
+--Tu contemples les tableaux, les marbres!
+
+--Et après?»
+
+Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
+
+«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
+
+C'est vrai, tout de même!
+
+Matoussaint me voit ébranlé et continue
+
+«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
+
+--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa
+baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
+dans le coin.»
+
+Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
+et des monuments, décidément.
+
+
+C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est
+_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
+que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des
+_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
+
+Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la
+_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici
+Sainville!--Non! Si!»
+
+L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous
+filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez
+Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la
+table du coin.
+
+Nous dînons à trente-deux sous.
+
+Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites
+amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
+à propos de tout et de rien...
+
+
+Et comme c'est bon ce qu'on mange!
+
+_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne
+heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
+
+Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
+
+M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
+blagues-là.
+
+«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de
+cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
+
+On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
+
+«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
+
+Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je
+n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute
+au coin de la table.
+
+«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
+
+Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
+j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je
+reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des
+gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
+sortent de la tête.
+
+«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un
+voisin.
+
+Radigon lui-même en a assez.
+
+«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
+
+
+Après le dîner, il faut que je parte.
+
+Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--
+par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
+
+Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le
+bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps
+si je reparaissais avant l'heure.
+
+J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce
+dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis
+penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
+silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma
+timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de
+dictionnaires ni les récits de grand concours.
+
+Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,
+d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
+pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où
+j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au
+passé.
+
+
+On m'appelle un jour chez Legnagna.
+
+Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
+
+«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
+
+Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
+
+Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
+
+
+«_Mon cher fils,_
+
+«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui
+l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
+avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
+un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à
+M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
+
+«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu
+t'assieds._»
+
+
+Il y avait un mot de mon père aussi.
+
+Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
+voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi
+blessé tous les jours.
+
+Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le
+comédien? Est-il bon au fond?
+
+
+«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
+faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
+avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
+
+
+Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la
+bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il
+avait été là.
+
+Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
+prix.
+
+Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
+que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
+
+Et toujours, toujours le grand concours!
+
+Le professeur s'appelle D***.
+
+Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a
+l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
+de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au
+concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.
+Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,
+discou-e, _Alma pa-ens_.»
+
+Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
+
+Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au
+bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
+
+«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
+
+Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un
+académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
+nuit pas.
+
+Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des
+lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
+
+De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,
+et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
+d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
+
+Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de
+bon.
+
+Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
+le professeur continue:
+
+«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
+
+Je ne demande pas mieux.
+
+«Et à s'avouer impuissant.»
+
+C'est son affaire.
+
+
+J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,
+mais je dégringole vite.
+
+De second, je tombe à dixième, à quinzième!
+
+Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent
+ensemble, j'avais dit une fois:
+
+_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
+
+«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
+serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue
+est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération
+accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,
+le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la
+fois modeste et hardie de Boileau:
+
+_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
+
+C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre
+qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
+
+Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
+choses que je ne comprends pas davantage.
+
+«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur
+son coeur.
+
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le
+front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a
+une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
+un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui
+vomit la mort_.»
+
+C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à
+la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous
+fréquentions du monde si pauvre!
+
+Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
+
+
+Il était temps.
+
+Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de
+me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui
+aurais, un beau matin, cassé les reins.
+
+J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour
+aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme
+je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la
+pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les
+profondeurs de Paris.
+
+Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
+
+Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que
+je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que
+ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
+
+Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
+la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
+
+Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
+faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je
+m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+
+C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,
+qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en
+tirais comme cela au concours.
+
+Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
+dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
+les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.
+
+Le jour du concours arrive.
+
+Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui
+est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
+froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
+mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est
+pire que l'hostilité et le silence.
+
+«Distinguez-vous...»
+
+Il rit d'un rire lâche.
+
+Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.
+
+
+Nous arrivons presque en retard.
+
+Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
+calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder
+le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du
+pont.
+
+Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
+son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se
+releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je
+le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher
+sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
+voleur.
+
+Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était
+un livre comme un dictionnaire.
+
+Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
+temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.
+
+Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre
+moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été
+devant moi toute ma vie.
+
+
+C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
+son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.
+
+Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.
+Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon
+père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,
+et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!
+
+«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
+bachelier», dis-je à Anatoly.
+
+Je ne me trompais pas.
+
+Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,
+_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait
+la rue:
+
+«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»
+
+C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+
+
+On dicte la composition.
+
+Vais-je la faire? À quoi bon!
+
+Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
+mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui
+obsède ma pensée?
+
+Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,
+blagué seulement.
+
+Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
+Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
+destitué.
+
+Pas ce métier-là, non, non!
+
+Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je
+fasse ce que je puis.
+
+
+Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où
+j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.
+
+Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.
+
+«Tu as fini? me dit mon voisin.
+
+--Oui.
+
+--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
+saucisses?»
+
+Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les
+dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.
+
+«Ça va crier, prends garde!»
+
+Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon
+d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
+droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on
+pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
+au lieu du dictionnaire dans la bataille!
+
+«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de
+Charlemagne fit le café.
+
+Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
+tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
+qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
+l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une
+petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du
+_brûlot_.
+
+
+«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la
+pension.
+
+Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.
+
+Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le
+souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre
+banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des
+remords.
+
+Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+
+
+Le résultat est connu.--Je n'ai rien!
+
+Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a
+pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.
+
+Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
+conscience est plus calme.
+
+La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
+_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]
+
+Et chacun s'en va...
+
+
+Moi, je reste.
+
+J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne
+vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.
+
+Nous sommes quatre dans la pension.
+
+Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
+créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
+Japonais qui ne sort jamais.
+
+Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je
+devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.
+
+
+J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
+de réponse, je quitte la maison et je pars.
+
+Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le
+commissaire, cette fois.
+
+Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications
+dont mon père et ma mère se rient!
+
+J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me
+chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.
+
+«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il
+me nourrisse encore pendant les vacances!»
+
+
+Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive
+échevelé.
+
+«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur
+votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
+année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai
+fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un
+riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»
+
+Il frappe du pied, marche vers moi...
+
+Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!
+
+Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte
+avec laquelle il soufflette le mur.
+
+Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce
+qu'il vient de dire, et je lui donne raison.
+
+Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!
+
+Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?
+
+C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,
+arrivé de Nantes la veille.
+
+Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.
+
+«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à
+la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici
+sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»
+
+Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.
+
+«Mon père payera ces huit jours.
+
+--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il
+n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
+francs sur votre pension.»
+
+C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!
+
+
+
+23
+Madame Vingtras à Paris
+
+«Jacques!»
+
+C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.
+Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.
+
+Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du
+monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.
+
+
+On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,
+c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
+qu'une faible lumière.
+
+«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»
+
+C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
+elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+
+«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta
+mère.»
+
+C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:
+
+«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;
+je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
+moustache! tu as des moustaches!»
+
+Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains
+au ciel et va tomber à genoux.
+
+«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»
+
+Elle me dévisage encore.
+
+«Tout le portrait de sa mère!»
+
+Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les
+pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës
+comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
+le teint jaune comme du buis.
+
+Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me
+demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas
+cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de
+charbon neuf.
+
+«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»
+
+Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été
+humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.
+
+J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été
+profonde.
+
+Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
+la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!
+
+Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!
+
+Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est
+né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.
+
+Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.
+
+
+«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?
+
+--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.
+
+C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de
+pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.
+
+«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce
+qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...
+
+--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas
+lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai
+écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?
+
+--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu
+t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours
+épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les
+trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
+là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»
+
+Elle rit et tape sur sa poche.
+
+«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
+es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
+pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a
+pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu
+n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
+qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son
+affaire, moi, attends un peu, va!»
+
+
+Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais
+haïr, voilà qu'il me fait de la peine!
+
+Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
+ma mère dit:
+
+«Fais tes paquets!»
+
+Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.
+
+«Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+
+--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
+prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
+_Gnagnagna_ qui a dit ça?
+
+--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a
+donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
+le boucher...
+
+Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
+n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient
+abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits
+même recevaient des coups.
+
+Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
+On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.
+
+
+Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la
+vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.
+
+Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
+yeux, bien sûr!
+
+«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait
+mes réflexions dans mon silence et mon regard.
+
+
+Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère
+qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire
+qu'il laisse sortir mon trousseau.
+
+On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
+aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la
+diligence.
+
+Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
+ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
+du geste, comme s'il était là:
+
+«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
+lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
+t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»
+
+Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant
+treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma
+mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!
+
+
+«Et où allons-nous, maintenant?»
+
+Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans
+la voiture. Le cocher attend.
+
+«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un
+an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,
+tu ne connais pas un endroit où descendre?»
+
+Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
+un lit aux Hollandais?
+
+«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»
+
+Elle me pousse vers la portière.
+
+«Appelle le cocher?
+
+--Cocher!»
+
+Il arrête et se penche.
+
+«Connaissez-vous l'Écu-de-France?
+
+--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!
+
+--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle
+l'Écu-de-France.
+
+--Connais pas ici!»
+
+Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage
+d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.
+
+«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+
+--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
+qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»
+
+Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la
+Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
+devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère
+ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...
+
+Elle me donne des coups de parapluie.
+
+«Mais remue-toi donc!»
+
+Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
+n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
+un doigt.
+
+«Arrête une autre voiture.»
+
+Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des
+lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
+montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les
+voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
+toujours! Quelle spécialité!
+
+
+Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
+là?
+
+Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions
+politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs
+conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce
+n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!
+
+Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a
+un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_
+étaient pour les gens qui n'en avaient pas.
+
+«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers
+latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es
+pas tombé sur la tête, dis?
+
+--Non, sur le derrière seulement.»
+
+Ma mère paraît un peu plus tranquille.
+
+
+Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.
+
+Des cris dans la chambre de ma mère...
+
+«Jacques, Jacques!
+
+--Me voilà.»
+
+À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
+mal du monde pour le garder.
+
+Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.
+
+«Es-tu mon fils?»
+
+Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé
+une fois.
+
+Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes
+que j'ai portées toute cette année.
+
+Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
+soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma
+place.
+
+Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie
+d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.
+
+«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là
+les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je
+sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
+mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour
+t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y
+avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
+place! Ici, rien! rien!»
+
+«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai
+écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»
+
+C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me
+tâte.
+
+«Mais explique-toi, imbécile!»
+
+Oh non, elle m'a bien reconnu.
+
+J'explique l'histoire des vêtements.
+
+J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
+m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient
+trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
+connaissais personne.
+
+Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et
+qui avait, lui, des habits trop petits.
+
+Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de
+tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de
+gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?
+
+Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses
+frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
+nouveau.
+
+
+Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son
+silence.
+
+«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
+connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
+retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait
+été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
+pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le
+tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
+vieux rideaux.»
+
+Diable!
+
+«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi
+j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
+--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne
+voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
+le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
+dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
+d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
+on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui
+est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
+inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
+de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
+pas que ce n'est pas du bon.»
+
+
+«Où me mènes-tu dîner?»
+
+Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me
+câlinant.
+
+Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
+suite de Tavernier, à trente-deux sous.
+
+«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?
+--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une
+si bonne année!»
+
+J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était
+disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les
+mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»
+
+Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma
+mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!
+Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
+pour un fromage!»
+
+Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
+dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente
+sous.
+
+«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré
+que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
+trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut
+avoir un petit cochon dans nos pays!
+
+--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
+timidement.)
+
+--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix
+francs, sois tranquille!»
+
+Je ne l'étais pas, et je reprends:
+
+«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»
+
+Nous allons chez Tavernier.
+
+
+Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour
+qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»
+
+Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux
+en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.
+
+Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
+salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
+mère paraît fixée.
+
+«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir
+si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»
+
+Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.
+
+Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la
+délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
+absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
+garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait
+encore! Il allait droit--halte-là!
+
+Des paris s'engagent dans le fond.
+
+--Passera, passera pas!
+
+Ma mère disait: C'est mon fils!
+
+«_Je vous en félicite, madame!»_
+
+Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux
+applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de
+moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant
+d'un air courroucé.
+
+Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.
+
+«Restons ensemble!» dit-elle.
+
+Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus
+sûr, et nous tenons conseil.
+
+On nous regarde beaucoup.
+
+«Tu as faim? mon pauvre enfant!»
+
+Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?
+
+Une scie s'organise.
+
+«_Va rincer l'pau..._
+
+--_Consoler l'pau..._
+
+--_Remplir l'pau... vre enfant._»
+
+Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en
+bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.
+
+«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»
+
+Je réponds «non», audacieusement.
+
+Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.
+
+J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!
+
+«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?
+
+--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
+s'appelle Jacques, lui!»
+
+On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler
+l'orateur._
+
+Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
+que le patron dit: Il faut en finir!
+
+On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.
+
+J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.
+
+On nous servit en se tenant sur la défensive.
+
+«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des
+frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils
+pisseront à l'anglaise.»
+
+«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.
+
+--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer
+l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux
+pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»
+
+Ma mère s'installe chez Bessay.
+
+«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?
+
+--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?
+
+--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si
+fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
+enfant!»
+
+Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est
+occupé avec un client, à qui il dit:
+
+«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»
+
+Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête
+de veau.
+
+
+Le garçon revient à nous.
+
+«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.
+
+--Je vous recommande le fricandeau.
+
+--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger
+chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous
+ça?»
+
+Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il
+de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a
+l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...
+
+«Jacques, rappelle-le!
+
+--Garçon?»
+
+Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.
+J'espère qu'il ne m'entendra pas.
+
+«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»
+
+Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie
+d'une voix de stentor dans l'escalier:
+
+«ET MES TRIPES?»
+
+Il se retourne brusquement:
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»
+
+Ma mère, du fond de la salle:
+
+«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en
+faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»
+
+
+«La côtelette... enlevons!
+
+--Je vous ai dit: pas grasse!
+
+--Ce n'est pas gras, ça, madame!
+
+--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»
+
+Le garçon a disparu.
+
+Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;
+elle finit par accoucher de cette proposition:
+
+«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.
+
+--Maman!
+
+--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
+dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une
+voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
+ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»
+
+Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
+nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je
+crois même que je mords mon petit doigt):
+
+«Moi qui aime tant le gras!
+
+--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
+j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
+serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»
+
+
+Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
+pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce
+gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon
+gousset, et un autre dans ma poche de derrière.
+
+
+Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler
+sérieusement:
+
+«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous
+allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les
+théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
+n'avons rien décidé pour ton avenir.»
+
+Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs
+dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le
+huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
+veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce
+n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
+vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
+sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois
+sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi
+parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»
+
+Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
+gâte un peu.
+
+Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que
+je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été
+de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:
+«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»
+
+Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me
+repose un peu, mais ça fatigue tout de même.
+
+
+Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.
+Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.
+
+«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
+quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
+regardais les écuyères.»
+
+Au mirliflore???
+
+«Allons! Que va-t-on faire de toi?
+
+--Je n'en sais rien!
+
+--As-tu une idée?
+
+--Non.
+
+--Il faut finir tes classes.»
+
+Je n'en vois pas la nécessité.
+
+Ma mère devine le fond de ma pensée.
+
+«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les
+sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
+quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»
+
+Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en
+dedans toujours que je fais ces réflexions).
+
+«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?
+
+--À quoi voulez-vous que je réponde?
+
+--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»
+
+Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:
+
+Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le
+temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
+perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je
+voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me
+suffire!
+
+Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
+qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas
+recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,
+pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
+je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
+dire que je vous coûte un sou!...
+
+Voilà ce que je pense, ma mère.
+
+J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens
+des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me
+passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,
+voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...
+
+Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!
+
+Ma mère en est devenue pâle.
+
+«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je
+porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
+place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour
+quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
+et les trois sous du garçon...
+
+--Tu veux désespérer ton père, malheureux!
+
+--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne
+pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux
+pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une
+veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
+d'aller où je veux le dimanche.»
+
+....................................
+
+«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»
+
+Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,
+dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler
+qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne
+voulais plus les voir!
+
+Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.
+
+«Tu pleures?»
+
+Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
+j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa
+tête dans ses mains...
+
+Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
+avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;
+elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
+des perles dans les yeux.
+
+«Pardon!»
+
+Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+
+«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,
+de ne plus me dire de ces mots durs.»
+
+Elle baissa la voix et murmura:
+
+«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...
+
+--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.
+
+--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux
+sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»
+
+Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à
+minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.
+
+Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
+dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
+touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
+gestes cruels...
+
+
+«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller
+encore au collège?
+
+--Oui, mère.»
+
+Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa
+mort.
+
+«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
+souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu
+t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de
+la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...
+Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
+de faire ce que nous voulons...»
+
+
+Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que
+l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais
+simplement mon baccalauréat.
+
+J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
+avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!
+
+Elle ne me parle plus comme jadis.
+
+Elle est si grave et a si peur de me blesser!
+
+«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»
+
+Elle ajoute avec émotion:
+
+«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
+d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
+vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je
+puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir
+les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
+soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
+Matoussaint.»
+
+
+J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il
+demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
+jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une
+histoire de la Convention.
+
+Matoussaint écrit sous sa dictée.
+
+Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
+mais on a continué la conversation.
+
+Leurs phrases font un bruit d'éperons:
+
+«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une
+épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire
+des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des
+peuples.»
+
+Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
+m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche
+suivant, je n'étais plus le même.
+
+
+J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.
+
+On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la
+misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me
+rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
+avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les
+fourches avaient du sang au bout des dents.
+
+Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
+Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était
+embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
+et me crevait les yeux.
+
+C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,
+et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;
+c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui
+nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
+enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les
+entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la
+mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose
+et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
+
+Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons
+faim! Nous voulons êtres libres!»
+
+J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr
+à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le
+coeur.
+
+Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais
+toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les
+remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
+haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était
+fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
+peuple!_
+
+C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
+culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on
+venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce
+que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais
+petit.
+
+
+Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
+veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
+noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
+patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
+vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
+mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
+regardait les cendres d'un oeil fixe.
+
+Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
+_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où
+sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._
+
+Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
+tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
+un regard de colère, du côté du château.
+
+Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
+bondissait dans mes veines de savant malgré moi!
+
+Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle
+Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que
+j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,
+qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
+_aristocrates_, appelez-moi!»
+
+
+«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.
+
+C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--
+Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
+des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
+Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
+mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de
+la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec
+une encre qui est à peine séchée.
+
+
+Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!
+J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
+livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du
+drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les
+brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La
+liberté ou la mort!»_
+
+Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
+d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.
+
+
+Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
+en campagne, et chacun fait ses rêves.
+
+Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les
+épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.
+
+Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_
+
+On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on
+parle de la Haute-Loire.
+
+Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.
+
+Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
+des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
+lieutenant.
+
+Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
+champs «après la victoire».
+
+
+_Rue Coq-Héron._
+
+Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le
+rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des
+ouvriers.
+
+La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
+ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.
+
+C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que
+dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
+bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
+détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
+surveille comme un capitaine.
+
+Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!
+
+On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se
+remet à souffler.
+
+
+J'ai trouvé l'état qui me convient...
+
+J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
+j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
+respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.
+
+Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!
+
+Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout
+le monde à un moment est ému comme dans une bataille.
+
+Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
+j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.
+
+
+Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
+une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les
+autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!
+
+Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.
+
+Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la
+vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas
+d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
+jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+
+Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
+j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--
+J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
+chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...
+
+_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_
+
+«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous
+retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec
+lui.»
+
+Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et
+j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
+été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des
+ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été
+mêlés à des émeutes.
+
+La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on
+trinquait.
+
+Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière
+_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.
+
+Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
+disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me
+semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
+républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,
+et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.
+
+Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui
+parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
+batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air
+doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine
+voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le
+brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme,
+--travaille,--c'est pour le moutard.»
+
+À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit
+quelqu'un. Et l'on salue au refrain:
+
+_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_
+
+Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,
+moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis
+plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se
+fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_
+
+«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»
+
+Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+
+Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être
+craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé
+là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades
+et mes maîtres.
+
+Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au
+lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps
+quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,
+le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau.
+
+J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français,
+mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:
+on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._
+
+
+Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a
+été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà
+qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o,
+onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique
+pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort.
+
+«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il
+pas mieux _passer le goût du pain?»_
+
+
+Retourner là-bas?
+
+À qui parlerai-je de République et de révolte?
+
+Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose
+à Lyon!
+
+Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré!
+
+Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.»
+Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de
+peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une
+chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs
+par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige.
+J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je
+descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je
+demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.
+
+Si j'en parlais à ma mère?
+
+
+Je lui en parle.
+
+«Tu m'avais dit, cependant...
+
+--C'est vrai, oui.»
+
+Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste
+me donne du courage.
+
+«Vous reviendrez, mon cher.
+
+--Écrivez-moi, au moins!
+
+--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à
+l'assaut de l'Élysée.
+
+--Surtout dans ce cas, citoyen!»
+
+
+
+24
+Le retour
+
+Ah! que la route est triste!
+
+Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui
+m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer.
+Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!
+
+Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare
+m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+
+Beaugency! Amboise! Ancenis!
+
+On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes,
+cela!
+
+«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Nous y sommes.»
+
+
+Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons,
+il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je
+reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en
+allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants
+à qui l'on faisait la charité.
+
+Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.
+
+Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.
+
+Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.
+
+Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses
+bras pour un baiser.
+
+Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une
+_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux!
+
+Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de
+pierre.
+
+Je n'ose pas.
+
+Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes
+cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un
+air de rancune tous les deux.
+
+On monte les escaliers sans dire un mot.
+
+Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour
+de Londres.
+
+Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend
+des temps _de solennité.
+
+C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent
+leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à
+m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et
+il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et
+chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,
+il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer
+beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc
+que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un
+coup de hache, te livrer au licteur?»
+
+Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne
+puisse plus y tenir.
+
+Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est
+forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.
+
+
+Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.
+
+Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la
+faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était
+une chaise curule.
+
+«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»
+
+--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.
+
+--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui
+donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le
+droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.»
+
+Il s'embrouille.
+
+
+PHILOSOPHIE
+
+
+«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te
+présenteras au baccalauréat.»
+
+Telle est la décision adoptée.
+
+On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
+On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de
+Paris... jugez!...
+
+
+Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École
+normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours
+le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à
+l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier,
+dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux
+premières, et au premier rang.
+
+C'est sa mère qui a fait cette combinaison.
+
+«Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._»
+
+
+Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire
+le péripatéticien chez lui, dans son jardin.
+
+Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour
+arroser son potager; il n'a plus personne.
+
+Il pense que moi, fils de collègue--qui suis d'Éleusis aussi,--
+j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.
+
+Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.
+
+Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais
+l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie
+des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête
+pleine.
+
+Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du
+_journaliste_, quoique ce journaliste fût républicain.
+
+J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.
+
+Mais celui-ci est vraiment comique!
+
+
+EN CLASSE
+
+«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?»
+
+Je me gratte l'oreille.
+
+«Vous ne savez pas?»
+
+Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris,
+voyons!
+
+--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?
+
+--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+
+--Badigeot?
+
+--M'sieu, il y a le _consensus omnium_!
+
+--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate
+accouchant son génie.)
+
+--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc!
+
+--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que
+tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?»
+
+Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le
+matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une
+boulette de pain mâché.
+
+«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.
+
+--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas
+vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible.
+Sa droite est terrible!»
+
+Le mot ne lui a pas déplu, cependant.
+
+«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de
+la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!... Ce cri d'un enfant
+pour désigner Dieu!»
+
+Il en a parlé en haut lieu.
+
+«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant
+qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?--
+Oui, il y a un _bonhomme_ là-haut!»
+
+
+À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et
+commence en lui rappelant le mot:
+
+«Il y a un bonhomme là-haut?»
+
+--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.»
+
+
+MON ÂME
+
+Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._
+
+Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+
+Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans
+ce collège-ci.
+
+Il y a sept facultés de l'âme.
+
+«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.
+
+
+On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
+M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!
+
+Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.
+
+Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix
+fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon
+père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à
+son propriétaire désespéré.
+
+«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»
+
+Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il
+y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui
+notre voisin.
+
+M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.
+
+Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais
+qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»
+
+
+Il voulut me faire un cadeau.
+
+Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur
+ouvert.
+
+«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire
+vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon
+manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que
+j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»
+
+Mon père semble dire: «c'est trop».
+
+«Non, non! Écoutez-moi bien.»
+
+Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+
+«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? _Il y en a huit!»_
+
+On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
+
+«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq
+doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main
+gauche.
+
+Il a ajouté avec bonté:
+
+«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore
+encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»
+
+
+_Rennes, lundi._
+
+Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me
+suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses
+pensionnaires.
+
+
+_Mardi._
+
+Je suis le second en version.
+
+J'ai _fait_ encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le
+premier.
+
+
+Cette après-midi, l'examen.
+
+Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en
+trois bouchées.
+
+«Monsieur Vingtras!»
+
+C'est mon tour.
+
+On tire les boules.
+
+«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»
+
+Je traduis comme un ange.
+
+«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
+été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que
+vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé
+par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous
+appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue
+M. Gendrel.»
+
+M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de
+_province_, docteur ès lettres de _province_; il n'a pas bu aux
+fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_,
+à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il
+m'a pris pour prétexte à l'instant.
+
+M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes
+comme celles de Bergougnard.
+
+
+Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.
+
+Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge
+qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être
+indulgent.
+
+«Qu'est-ce que le pendule compensateur?
+
+--C'est un pendule qui compense.
+
+--Bien, très bien!»
+
+Se penchant à l'oreille du doyen:
+
+«Il est intelligent.»
+
+Se retournant vers moi:
+
+«Et la machine pneumatique, quel est son usage?
+
+--La machine pneumatique?...
+
+--Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le
+vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent.
+Bien, très bien!»
+
+Il reprend:
+
+«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»
+
+Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne
+démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la
+fais à la bonne franquette.
+
+Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un
+vieux mouchoir, je coupe mon cône.
+
+On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le
+mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire
+de bonne humeur.
+
+Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour
+au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:
+
+«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais
+comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous
+avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a
+profité.»
+
+Murmure flatteur.
+
+Encore un coup à Gendrel!
+
+C'est à lui que j'ai affaire maintenant.
+
+Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous
+toutes neuves.
+
+Il lui prend l'envie de se moucher.
+
+Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure
+et remis dans la coiffe si grasse.
+
+C'était le chapeau de Gendrel.
+
+Je suis perdu!
+
+Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui
+sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+
+Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
+
+«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»
+
+(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»
+
+Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un
+assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail
+de son cheval.
+
+«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de
+l'âme?»
+
+Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»
+
+
+....................................
+
+
+Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!
+
+Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois
+dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._
+
+Pi--houit!...
+
+
+J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+
+«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas
+honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le
+doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout
+à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait
+peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.»
+
+Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant
+accepter ma _théorie des huit_ publiquement, et je vais porter la
+peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de
+volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
+
+Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à
+se présenter à une autre session.»
+
+La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et
+où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse
+les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+
+Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui
+m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains
+d'une secte ou d'une faction.
+
+J'ai dit ce qu'il m'a dit!
+
+Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,--je
+m'en fiche,--mais je serai forcé de me représenter devant la
+Faculté de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien
+triste...
+
+
+Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil
+cave.
+
+C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est
+dans son propre orgueil!
+
+Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
+
+Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait
+sur notre porte:
+
+
+À LA BOULE NOIRE
+AUBERGE DES RETOQUÉS
+AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
+(On porte tout de même des participes en ville)
+
+_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire
+qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq
+francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée,
+comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme
+si le fils de la maison avait jonglé avec des _blanches!..._
+
+
+«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec
+nous.»
+
+Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes
+pénibles.
+
+Mon père me reproche le pain que je mange.
+
+On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui
+se cache.
+
+«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.
+
+--Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.
+
+Je serai donc toujours écrasé par mon costume!
+
+Ah! je partirai tout de même!
+
+Mon père a eu vent de ce propos.
+
+«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»
+
+Legnagna m'avait déjà menacé d'eux...
+
+Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
+
+Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
+traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien...
+
+«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
+
+Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
+s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
+livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire
+ma chambre.
+
+«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.»
+
+
+Me faire arrêter?--Pourquoi?
+
+Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée
+que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me
+frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
+avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant
+lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
+cotte, un bourgeron!
+
+Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux
+gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne
+veux pas être professeur comme lui.
+
+Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je
+veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je
+désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la
+charrue et l'écurie.
+
+Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
+ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans,
+il le peut.
+
+On a pensé à moi pour une leçon.
+
+Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques
+personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous,
+veulent me montrer de l'amitié.
+
+L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui
+veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
+
+«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
+d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont
+bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
+faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il
+achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
+sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
+vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
+J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
+
+J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
+
+
+La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de
+recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son
+chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux
+cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
+ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille,
+et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+
+Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
+
+«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
+croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»
+
+Ah! cette paysanne!
+
+
+Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une
+leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même
+prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
+tiennent pas.
+
+Je suis forcé de m'asseoir de côté.
+
+Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
+
+«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez
+votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
+
+--Oh! non, au contraire, merci.»
+
+Je ruisselle.
+
+«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,
+qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
+l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
+
+--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
+beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a
+déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant
+même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
+avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»
+
+On me chasse le lendemain.
+
+Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
+«Cinquante francs.»
+
+
+Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère
+intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
+
+--Oh! non, par exemple, non!
+
+--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine
+qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»
+
+J'achète un costume tout fait.
+
+Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
+à parler en particulier au patron de l'établissement et lui
+explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
+larmes aux yeux!»
+
+
+Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
+mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
+
+Elle en est si contente et si fière!
+
+Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
+
+«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
+Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me
+tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+
+Claquant la langue tristement, elle ajoute:
+
+«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
+seulement pas demandé des morceaux!»
+
+
+Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait
+pâlir, il eut peur de mon désespoir.
+
+«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
+
+Il en est à croire cela.
+
+La pauvre femme reste muette, glacée.
+
+Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le
+même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
+
+
+«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
+
+C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur
+du suicide.
+
+
+C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
+écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.
+
+Je dis _vous_ pour la première fois.
+
+Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+
+«Mère, donne-moi donc une bougie.
+
+--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça
+éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
+
+J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
+
+Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de
+paraître faible.
+
+Je recommence; c'est difficile et douloureux.
+
+Ah! ma foi, non! et je déchire encore...
+
+Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
+quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y
+sera tout de même. J'écris simplement ceci:
+
+_Je veux être ouvrier._
+
+«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient
+de remettre le bout de papier.
+
+
+Il me rencontre dans un corridor:
+
+«Tu te f... de moi, dis...?»
+
+Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
+L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.
+
+
+25
+La délivrance
+
+Le malheur est arrivé!
+
+Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
+gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café
+où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
+payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
+dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
+pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
+
+Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.
+
+J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie
+au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
+de M. Victor Cousin.
+
+Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je
+les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit
+d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les
+mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
+jeunes gens.»
+
+Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
+qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que
+moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
+vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de
+nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
+chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des
+répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.
+
+J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
+
+Elle avait levé les mains au ciel.
+
+«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»
+
+Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,
+il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce
+que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des
+choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
+acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi
+prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
+Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
+
+Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui
+passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
+
+«Te voilà, fainéant?»
+
+Et il a continué son chemin.
+
+Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui
+demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me
+regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
+
+Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
+travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
+miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
+faut pas qu'il m'appelle fainéant!
+
+Fainéant!
+
+Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
+
+«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
+plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
+
+Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
+j'étais plus jeune.
+
+Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
+lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
+parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
+en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
+courage de son fils.
+
+Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
+caponne!
+
+Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,
+et je travaillerai tout de même! C'est dit.
+
+Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,
+que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je
+courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à
+huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+
+
+J'y ai couché.
+
+C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il
+a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et
+je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
+sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix
+heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé
+le verrou mis.
+
+Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de
+courage que moi.
+
+Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans
+ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
+paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+
+Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
+
+
+Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à
+huit heures et demie du matin.
+
+Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène
+sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
+
+M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
+
+La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était
+blanc comme un mort.
+
+«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
+
+
+_Dans la maison, une heure après._
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
+
+Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait
+volontiers estropié; il répétait:
+
+«Je te casserai les bras et les jambes.»
+
+«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
+Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
+C'est trop tard; je suis trop grand.»
+
+
+BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!
+
+
+_Minuit._
+
+Mon père me fera arrêter, bien sûr.
+
+La prison demain, comme un criminel.
+
+Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
+commencent comme cela. Je le sens bien.
+
+Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
+tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.
+
+L'idée m'est presque venue d'en finir.
+
+Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui
+m'aurait assassiné!
+
+Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,
+voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
+avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà
+pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?
+
+Je n'ai pas un reproche à m'adresser.
+
+Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois
+mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
+coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
+jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se
+battre.
+
+Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
+la main tout de même. Ici, point!
+
+Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et
+quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je
+le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
+les DROITS DE L'HOMME.
+
+Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le
+corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
+martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si
+M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.
+
+Paris! oh! Je l'aime!
+
+J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,
+la sympathie aux révoltés.
+
+L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais
+déjà ma cravate.
+
+
+Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.
+
+Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.
+
+«Jacques, viens, viens!»
+
+On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours
+auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison
+où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
+calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras
+fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
+on lui mettait le poing sous le nez.
+
+Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler
+mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.
+
+--Malheureux!»
+
+Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le
+vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en
+morceaux.
+
+Ils amassaient du monde dans la rue.
+
+«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.
+
+--Eh! je viens!»
+
+
+On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
+saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens
+comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
+lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge
+encore. On me tire par les cheveux.
+
+On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte
+par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins
+le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et
+il en conte!...
+
+L'imbécile!
+
+«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
+vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
+à l'épée avec lui.»
+
+
+_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._
+
+Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le
+collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la
+fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--
+ce qui me donne ma liberté.
+
+J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
+ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la
+Navale s'offrent pour la chose.
+
+«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.
+
+--J'ai dix-huit ans.»
+
+Je mens de deux ans, voilà tout.
+
+On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
+devant Saint-Cyr.
+
+Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un
+paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois
+que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
+tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.
+
+Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
+Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.
+
+
+Nous sommes sur le terrain.
+
+«Avancez, messieurs!»
+
+Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
+rater le cérémonial.
+
+L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un
+bond en arrière et il me laisse là.
+
+J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.
+
+Il ne vient pas, j'avance.
+
+Cri du médecin!
+
+«Quoi donc?
+
+--Vous êtes blessé.
+
+--Moi?
+
+--Vous avez la cuisse pleine de sang.»
+
+Je ne sens rien.
+
+«Recommençons, recommençons ça!»
+
+Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a
+fait l'autre, je bondis.
+
+«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.
+
+Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+
+«Le gras de la cuisse traversé!
+
+--Vous croyez?
+
+--Et quinze jours sans marcher!»
+
+Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!
+
+Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.
+
+Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...»
+
+Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
+vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
+bois.
+
+J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
+camarade.»
+
+Elle a même fait cette remarque:
+
+«C'est mal pendant que son père est malade.»
+
+
+Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
+voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
+sous à ma mère qui m'a cru fou.
+
+«Il prend des voitures, maintenant!»
+
+L'escalier est noir.
+
+J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
+prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
+fourrer dans mon lit.
+
+Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
+toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
+mien.
+
+«Jacques, tu as _été en duel_!
+
+--Et mon père, comment va-t-il?»
+
+
+Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
+médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
+à lui.
+
+Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
+elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
+
+Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
+tout.
+
+C'est mon père qui parle avec émotion:
+
+«Oui, quand il sera guéri, il partira.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
+moins?
+
+--Je t'ai dit que non.»
+
+Un silence.
+
+«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
+veille!...»
+
+Il semble que sa voix tremble.
+
+«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
+ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
+peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
+fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
+et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
+creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
+
+--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
+Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
+il a pleuré!
+
+--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
+_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux
+dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste
+dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je
+le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
+qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
+de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.
+
+--Tu l'embrasseras avant de partir.
+
+--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore
+l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
+Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
+bien... Moi, je n'ose pas.»
+
+
+«Madame, madame!
+
+--Quoi donc!
+
+--Il y a les agents en bas!
+
+--Les agents!»
+
+Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends
+parler.
+
+«Nous venons pour emmener votre fils.
+
+--Parce qu'il s'est battu?»
+
+Elle remonte vers mon père.
+
+«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour
+qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais
+signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
+dis, au moins, à travers la cloison?»
+
+....................................
+
+J'entends.
+
+Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce
+lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.
+
+Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
+semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
+mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!
+
+
+Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de
+force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
+voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
+ceux qui ont un peu pleuré.
+
+Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.
+
+Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
+maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de
+frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!--
+Ah! oui! malheur à celui-là!
+
+Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.
+
+Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:
+
+«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri;
+vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»
+
+Ma mère remercie Dieu.
+
+«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
+je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...»
+
+Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers
+la cloison.
+
+
+«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.
+
+Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
+faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+
+Ce sont ceux du duel.
+
+Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et
+taché de sang.
+
+«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
+bien sûr...»
+
+Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé,
+fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
+--mais finit par dire en hochant la tête:
+
+«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
+moins ton vieux pantalon!»
+
+
+
+ [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
+ [2] Sorte de cataplasme.
+ [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
+ [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
+ [5] Dictionnaire de grec.
+ [6] Auteur de chansons très populaire.
+ [7] Drapeau.
+ [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
+d'armes.
+ [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
+Énéide, VI, 863.)
+ [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
+ [11] Conducteur, cocher.
+ [12] Fuit.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 ***
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'enfant
+
+Author: Jules Vallès
+
+Release Date: January 16, 2005 [EBook #14704]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
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+
+
+
+
+
+
+Jules Vallès
+
+(1832-1885)
+
+L'ENFANT
+
+(1879)
+
+
+
+Table des matières
+
+DÉDICACE
+1 Ma mère
+2 La famille
+3 Le collège
+4 La petite ville
+5 La toilette
+6 Vacances
+7 Les joies du foyer
+8 Le Fer-à-Cheval
+9 Saint-Étienne
+10 Braves gens
+11 Le lycée
+12 Frottage--Gourmandise--Propreté
+13 L'argent
+14 Voyage au pays
+15 Projets d'évasion
+16 Un drame
+17 Souvenirs
+18 Le départ
+19 Louisette
+20 Mes humanités
+21 Madame Devinol
+22 La pension Legnagna
+23 Madame Vingtras à Paris
+24 Le retour
+25 La délivrance
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+À TOUS CEUX
+qui crevèrent d'ennui au collège
+ou
+qu'on fit pleurer dans la famille
+qui, pendant leur enfance,
+furent tyrannisés par leurs maîtres
+ou
+rossés par leurs parents
+
+Je dédie ce livre.
+Jules VALLÈS.
+
+
+1
+Ma mère
+
+Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné
+son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
+je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;
+je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup
+fouetté.
+
+Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me
+fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
+c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+
+Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.
+
+C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
+au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas
+d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà
+le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au
+lait.»
+
+Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait
+trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
+derrière lui a fait pitié.
+
+Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les
+voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de
+le sauver, et elle a inventé autre chose.
+
+Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!
+
+--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça
+pour vous.
+
+--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»
+
+Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,
+elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le
+soir, sa remplaçante.
+
+«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon
+en cachette.
+
+Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein
+d'étonnement et de larmes.
+
+
+C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
+cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui
+sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
+rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête
+rouge et à queue bleue.
+
+Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les
+copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
+fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
+déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
+cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;
+j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père
+pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le
+couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers
+lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,
+l'écume aux lèvres, les poings crispés.
+
+«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»
+
+Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
+front contre la porte.
+
+Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma
+terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en
+suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
+me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.
+J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
+des compresses.
+
+«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
+linge tachée de rouge.
+
+Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le
+cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.
+
+Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+
+Ce n'est pas ma faute, pourtant!
+
+Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je
+n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?
+
+Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.
+
+C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est
+emportée.
+
+On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en
+grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a
+bien fait de me battre.
+
+
+La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à
+gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les
+voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
+arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
+Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
+peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des
+fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je
+regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four
+tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la
+croûte et la braise!
+
+
+La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
+souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
+regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.
+
+Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
+en inclinant la tête pour remercier.
+
+Ils n'ont pas du tout l'air méchant.
+
+Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui
+le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,
+après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il
+allait mourir.
+
+Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il
+vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
+nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à
+la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
+joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
+qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de
+noix.
+
+À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!
+comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on
+appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du
+Vivarais!
+
+Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
+leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des
+femmes qui les leur donnaient.
+
+D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur
+portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout
+petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
+
+Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit
+que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je
+m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça
+t'apprendra!»
+
+
+J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me
+retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure
+bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à
+genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
+démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma
+mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
+voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?
+
+Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison
+avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était
+en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.
+On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté
+ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à
+torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.
+Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
+dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
+vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.
+
+Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est
+levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se
+tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
+pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel
+pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
+moissons en fleur.
+
+Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait
+_Amen_, et a sauté dans un verre.
+
+
+Nous venons de la campagne.
+
+Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
+son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un
+oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au
+séminaire.
+
+Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a
+voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans
+une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,
+pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le
+soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui
+accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une
+tante malade.
+
+On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à
+l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au
+plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations
+pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
+
+Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde
+dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
+puces de séminaire.
+
+
+La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux
+dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
+est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant
+le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne
+grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
+bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
+jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
+qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi
+sur une planche, comme deux chopines vides.
+
+On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
+
+Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans
+avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en
+feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son
+nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la
+matelote.
+
+Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,
+quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
+coins.
+
+Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
+de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est
+architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui
+est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté
+cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On
+dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
+yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
+lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
+quand elle marche.
+
+Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter
+quelquefois.
+
+On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais
+je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
+passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle
+m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
+l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.
+
+» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?
+
+--Oui, oui, au mieux!
+
+--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»
+
+J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que
+je ne comprends pas.
+
+«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,
+on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
+leurs fêtes!»
+
+Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
+pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils
+sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs
+enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
+l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
+heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint
+viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait
+bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une
+femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,
+et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
+et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,
+a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
+est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus
+laide aussi.
+
+
+Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
+rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver
+picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une
+cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
+engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son
+mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma
+grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît
+que j'aime le bleu!
+
+Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me
+calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
+cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé
+qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
+
+Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant
+mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de
+mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la
+santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+
+
+Je suis grand, je vais à l'école.
+
+Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les
+jours de foire!
+
+Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en
+grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans
+les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
+écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers
+de fruits; les radis roses, les choux verts!...
+
+Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait
+souvent du foin.
+
+Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait
+hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le
+cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...
+
+On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
+ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les
+émotions d'un danger... Quelles minutes!
+
+Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la
+suis.
+
+
+
+2
+La famille
+
+Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan
+Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,
+parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son
+grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
+assez gracieuse, elle est femme.
+
+Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a
+l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,
+qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques
+quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
+ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
+gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son
+visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup
+de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;
+ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de
+fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
+cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de
+l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils
+restent gringalets sous les grands soleils.
+
+Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
+laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
+poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la
+peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
+lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
+entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille
+tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
+champs dans des paysages de peintres.
+
+Deux tantes du côté de mon père.
+
+Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!
+
+Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
+ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
+interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande
+des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues
+se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,
+lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
+de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour
+chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,
+regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée
+comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner
+tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne
+fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.
+
+Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et
+elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
+manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante
+Amélie!
+
+Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
+yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:
+elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
+trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près
+de son coeur qui veut parler...
+
+Grand-tante Agnès.
+
+On l'appelle la «béate[1]«.
+
+Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.
+
+«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»
+
+Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de
+consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.
+
+«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est
+fait comme cela, l'innocence!»
+
+Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
+blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
+toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le
+crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
+ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des
+poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
+figure.
+
+Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête
+noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de
+terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,
+sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux
+gouttes d'eau.
+
+«Voeux d'innocence.»
+
+Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire
+que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque
+chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.
+
+Béate?
+
+Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes
+avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
+comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un
+brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et
+l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!
+
+On m'y envoie de temps en temps.
+
+C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.
+
+Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.
+
+Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
+son serre-tête, j'espère.
+
+Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
+quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus
+dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.
+
+Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
+pot à beurre!
+
+Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu
+par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
+piquées et moisies!
+
+La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.
+
+Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
+à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
+un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même
+sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les
+côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
+de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les
+regarder.
+
+La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.
+Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau
+comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de
+retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer
+droit comme une bouteille en vidange.
+
+On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
+rave et après l'oeuf.
+
+Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez
+la béate; on m'en donne une crue et une cuite.
+
+Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
+langue un goût de noisette et un froid de neige.
+
+Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
+la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
+qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de
+béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,
+et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+
+Il y a de temps en temps un oeuf.
+
+On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met
+à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un
+_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+
+Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
+monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans
+entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à
+la petite cuiller.
+
+En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une
+chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
+blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.
+
+En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
+porte, et les _carreaux _vont leur train.
+
+Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de
+perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent
+sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
+bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.
+
+Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans
+les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons
+muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont
+seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le
+silence!...
+
+Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière
+de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent
+mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à
+bavarder...
+
+
+Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
+s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
+boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
+yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un
+buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes
+couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
+la prière!
+
+Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
+rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On
+boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
+ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
+plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
+touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me
+fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
+planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à
+leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.
+
+«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
+bachellerie" qu'avec nous?
+
+--Oh! mais non!»
+
+Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,
+professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent
+quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;
+ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
+me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
+les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
+m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
+si heureux avec les menuisiers!
+
+Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
+m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il
+bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
+m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit
+pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le
+coup de pied, et je tombe presque toujours.
+
+Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
+
+Il part le matin et revient le soir.
+
+Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur
+le point de rentrer.
+
+Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à
+ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il
+travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui
+m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
+moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
+dans son vernis.
+
+Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
+mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des
+amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le
+gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»
+
+Un jour, l'oncle Joseph partit.
+
+Ce fut une triste histoire!
+
+Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,
+avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
+catastrophe.
+
+Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout
+noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller
+dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent
+dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+
+Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je
+ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable
+jalousie.
+
+Et contre qui?
+
+Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à
+mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,
+mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.
+
+L'aimait-elle?
+
+Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que
+la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces
+émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle
+Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.
+
+Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
+pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une
+dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
+les choux.
+
+Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
+promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais
+être père...
+
+Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
+joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
+certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le
+Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.
+
+J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:
+
+«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
+homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
+rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»
+
+Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et
+bien, et ils s'en allèrent tous les deux.
+
+Je les vis disparaître.
+
+Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.
+
+Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.
+Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle
+du festin, et _je bus pour oublier._
+
+Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.
+Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour
+Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit
+adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!
+
+Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.
+
+C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!
+
+Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
+de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que
+coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
+sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle
+rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle
+s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
+la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule
+ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans
+notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses
+blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
+a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.
+
+Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de
+ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
+en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
+mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,
+comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:
+Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
+j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;
+je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.
+
+Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
+avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc
+que monte le petit du préfet.
+
+J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.
+
+
+Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
+au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
+bouffée.
+
+«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
+nous! Si tu veux venir!»
+
+Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
+je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge
+veinée de bleu!
+
+Toujours cette odeur de framboise.
+
+Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
+chemise.
+
+Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour
+sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes
+cheveux!
+
+Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve
+tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de
+nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
+ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça
+me chatouillait; je ne lui disais pas.
+
+Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un
+cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui
+de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
+à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta
+ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
+sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
+ressemblent à des coeurs de moutons.
+
+La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
+mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
+ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+
+Hue donc! Ho, ho!
+
+C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
+d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses
+dents jaunes.
+
+Le voilà sellé.
+
+«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à
+abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à
+pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à
+m'asseoir sur la croupe.
+
+
+J'y suis!
+
+Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un
+torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par
+les mouches.
+
+On les apporte.
+
+«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
+ma taille, serre-moi bien.»
+
+Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
+m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
+réciter est vrai.
+
+Dieu fait bien ce qu'il fait!
+
+Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.
+
+«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»
+
+Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme
+des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le
+doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
+mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a
+regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou
+rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.
+
+J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là
+que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout
+fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
+sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
+de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
+disais hue! comme un maquignon.
+
+Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.
+
+Nous sommes à Expailly!
+
+Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs
+qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
+d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--
+qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande
+de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui
+flambent comme des diamants.
+
+Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie
+par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en
+flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné
+un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
+bout du fil.
+
+Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière
+frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...
+
+J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la
+Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je
+ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
+d'une vache...
+
+
+
+3
+Le collège
+
+Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes
+les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du
+Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,
+le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous
+les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue
+était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on
+disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
+servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
+querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
+les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+
+Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
+nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+
+Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
+vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur
+blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
+cochons ou de vaches.
+
+Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles
+trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
+de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
+cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
+empeste, fume et bourdonne.
+
+
+À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue
+l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur
+regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
+troubler le silence, déranger l'étude.
+
+Quelle odeur de vieux!...
+
+
+C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est
+souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
+m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,
+mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien
+gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+
+
+Mon père fait la première étude, celle des élèves de
+mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,
+on dit qu'il est _chien_.
+
+Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
+étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à
+ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
+
+Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
+méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils
+ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
+qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent
+de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à
+mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
+
+Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu
+as donc?--Comme il a l'air nigaud!»
+
+Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un
+gros soupir, une vilaine larme.
+
+Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,
+porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,
+tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
+il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,
+c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
+peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand
+je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.
+
+J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
+en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.
+
+
+Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
+quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je
+ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
+de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
+l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
+dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
+met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,
+me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
+dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père
+revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le
+fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
+de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
+maîtres.
+
+Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
+arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,
+pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens
+que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis
+un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
+supporte la brutalité du lampiste.
+
+J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui
+atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
+
+Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,
+quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de
+grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la
+cour.
+
+Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
+
+J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à
+mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me
+fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément
+qu'il demanderait au réfectoire.
+
+«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
+qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
+boîte, s'il voulait.»
+
+Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être
+vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de
+lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans
+son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que
+je souffrisse un peu et il avait raison.
+
+Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,
+pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un
+cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé
+et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la
+couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon
+père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un
+soir, au lycée du Puy...
+
+
+Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce
+trou du Puy.
+
+Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._
+
+On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que
+j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une
+vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
+_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite
+ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la
+rencontre.
+
+J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.
+
+Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui
+blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
+peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh
+bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
+souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y
+songe!
+
+Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.
+
+Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
+perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs
+sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la
+rivière.
+
+Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du
+petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire
+passer cette rivière dans un coin de chapitre...
+
+
+Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
+tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
+la voix.
+
+Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
+glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le
+dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
+réussite.
+
+Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
+des haricots.
+
+«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame
+Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les
+vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE
+L'ÂME.»
+
+Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte
+s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il
+allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la
+haute, du chenu! Ma mère était flattée.
+
+«Les voici!»
+
+On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais
+Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
+impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
+diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!
+
+«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son
+voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+
+Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
+regardait voler les mouches.
+
+Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui
+et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
+s'accrochant à son métier.
+
+«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le
+compas...»
+
+Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait
+sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
+disait: «DIEU EST LÀ.»
+
+On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
+haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
+bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la
+démonstration de l'_Être suprême_.
+
+Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme
+venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les
+haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+
+
+
+4
+La petite ville
+
+La porte de Pannesac.
+
+Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je
+puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.
+
+J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je
+commence à prendre le dégoût des monuments romains.
+
+Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.
+
+Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,
+le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine
+et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou
+les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.
+
+
+J'ai le respect du pain.
+
+Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne
+m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.
+
+«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
+à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
+avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
+peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
+je te dis là, mon enfant!»
+
+Je ne l'ai jamais oublié.
+
+Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma
+vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me
+pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain
+depuis lors.
+
+Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,
+pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué
+sur sa tige la fleur du pain!
+
+Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à
+ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu
+le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
+
+«Tu verras ce qu'il vaut.»
+
+Je l'ai vu.
+
+
+Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,
+jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.
+
+Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
+comme de la croûte.
+
+Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
+blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
+une épaule de monsieur qu'ils frôlent.
+
+Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux
+aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de
+seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:
+des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
+papier mou.
+
+À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
+ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient
+du plomb dans les écuelles de bois.
+
+C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
+lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les
+charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
+mâchoire d'homme.
+
+Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais
+plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
+qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
+Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et
+des sacs.
+
+
+Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.
+
+Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
+un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de
+couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
+d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
+les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+
+Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un
+poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
+deviendrait d'or dans le beurre!
+
+Un goujon pris par moi!
+
+Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!
+
+J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires
+dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+
+J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec
+de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les
+carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de
+gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et
+de fiente dans ma grande poche.
+
+Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
+produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un
+objet de dégoût pour mes voisins.
+
+Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le
+doute s'éleva dans mon esprit.
+
+Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
+odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,
+qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la
+graisse et le poivre.
+
+C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
+insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.
+
+Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
+régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.
+
+Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui
+portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
+moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête
+dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de
+pierrots à dos d'Hercule!
+
+
+Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.
+
+
+Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+
+Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un
+trapèze.
+
+Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;
+seulement il m'est défendu d'y monter.
+
+C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne
+pas me laisser me balancer ou me pendre.
+
+Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à
+me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.
+J'obéis.
+
+Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et
+elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!
+
+J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
+aussi.
+
+Ils se casseront donc les reins?
+
+Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
+laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout
+simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
+assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
+petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!
+
+Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point
+faire ce que font les autres?
+
+Pourquoi me priver d'une joie?
+
+Suis-je donc plus cassant que mes camarades?
+
+Ai-je été recollé comme un saladier?
+
+Y a-t-il un mystère dans mon organisation?
+
+J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!
+
+Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.
+
+En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
+que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau
+de sucre placé trop haut.
+
+Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!
+
+Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
+le trapèze et me mettre la tête en bas!
+
+Rien qu'une fois!
+
+Vous me fouetterez après, si vous voulez!
+
+
+Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver
+les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est
+devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
+trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le
+jardin!
+
+La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
+bouderie et mon chagrin.
+
+Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
+banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
+relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui
+s'éteint dans le ciel...
+
+«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi
+penses-tu?
+
+--À quoi je pense? Je ne sais pas.»
+
+Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et
+voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
+un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole
+comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me
+regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque
+envie.
+
+
+
+5
+La toilette
+
+Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du
+pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
+Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais
+vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a
+demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
+l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.
+
+«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.
+
+Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.
+
+Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se
+détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.
+
+
+Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en
+habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
+poêle.
+
+Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,
+une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue
+l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me
+regardent.
+
+Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et
+se racornit, m'écorche et m'ensanglante.
+
+Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.
+
+Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
+barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des
+uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein
+même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce
+pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
+
+
+Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.
+
+On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère
+m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été
+forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de
+M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+
+Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
+jardin; j'ai appelé.
+
+Une servante est venue et m'a dit:
+
+«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la
+cuisine?»
+
+Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
+toute la nuit.
+
+Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer
+les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait
+fouillé partout.
+
+Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à
+ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont
+évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces
+robes fraîches, parut singulière à tout le monde.
+
+Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que
+j'étais orphelin!
+
+Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un
+coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à
+l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me
+contentai de faire des signes, et je parvins à me faire
+comprendre.
+
+On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.
+
+
+La distribution des prix est dans trois jours.
+
+Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
+prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
+la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en
+s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque
+autorité.
+
+Madame Vingtras est avertie, et elle songe...
+
+Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
+faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
+du goût.
+
+«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»
+
+On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont
+les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
+soie.
+
+Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de
+tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les
+doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
+casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,
+et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,
+dans l'ancien temps.»
+
+«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour
+toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
+tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
+
+«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et
+elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.
+
+«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec
+ça.»
+
+On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
+mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si
+douloureusement la peau!
+
+«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»
+
+Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.
+
+
+Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta
+mère t'aime et veut te le prouver.
+
+Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
+ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le
+revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
+mère, Jacques!
+
+Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,
+avec des noyaux verts!
+
+La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.
+
+Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...
+
+Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
+d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--
+qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,
+Jacques!
+
+Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
+d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
+cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution
+des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des
+olives et verts comme des cornichons.
+
+Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme
+que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une
+menace sur ma tête.
+
+Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient
+quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le
+diable», murmuraient les béates en se signant...
+
+J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre
+veines.
+
+Un pantalon blanc à sous-pieds!
+
+Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
+qui tendaient la culotte à la faire craquer.
+
+Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de
+boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,
+collé sur mes cuisses.
+
+«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la
+porte d'entrée et en me poussant devant elle.
+
+Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
+chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
+au ciel.
+
+
+J'entrai dans la salle.
+
+J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais
+reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,
+et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+
+Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de
+ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
+pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--
+j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon
+cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...
+
+Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la
+salle.
+
+Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et
+regarde: on se demande le secret de ce tapage.
+
+«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix
+qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.
+
+Tous les regards s'abaissent sur moi.
+
+Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
+énergique que les autres donne un ordre:
+
+«Enlevez l'enfant aux cornichons!»
+
+
+L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette
+où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se
+trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la
+lingerie, où on me déshabille.
+
+Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
+
+«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
+
+Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin
+qui abandonne un malade.
+
+Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce
+petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
+je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
+
+Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un
+vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
+
+Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je
+suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
+qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
+gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;
+il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,
+et l'on finit par m'oublier.
+
+J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
+le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+
+À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
+dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs
+accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
+une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait
+pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
+l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
+les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+
+C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
+choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
+mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur
+joie!
+
+Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la
+baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le
+préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,
+panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque
+Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
+
+Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait
+la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,
+mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,
+j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme
+un phoque: il avait beaucoup du phoque.
+
+C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
+dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»
+et replonger dans son baquet.
+
+
+
+6
+Vacances
+
+Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
+Farreyrolles.
+
+
+M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
+
+Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
+ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
+demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+
+Je prends le plus long pour arriver.
+
+
+Je suis donc libre!
+
+
+Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
+tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
+surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
+sur la rampe de fer.
+
+Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
+
+«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
+
+--Oui, m'man.»
+
+Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
+
+Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
+de m'empêcher d'y aller.
+
+Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
+ma mère me l'impose sur-le-champ.
+
+«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
+s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
+coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
+
+Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
+je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+
+
+Je descends dans la ville.
+
+Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
+des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
+d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
+
+Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
+la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
+qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
+
+De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
+yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
+de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
+et des harnais qui brillent comme de l'or.
+
+Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
+fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
+sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
+boutiques à loisir.
+
+
+Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
+que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
+fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
+la peau et cligner des yeux.
+
+Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
+verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
+un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
+de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
+bouquets, et qui ont l'air vivantes.
+
+À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
+
+Mais le fils du jardinier attend.
+
+Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
+vernis.
+
+
+Je prends le Breuil...
+
+Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
+
+Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
+là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
+puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
+mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
+jettent leurs deux sous:
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
+prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
+
+_Pour la goutte_...
+
+Non, je ne puis!
+
+Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
+regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
+boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
+
+_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
+
+J'ai failli m'évanouir.
+
+Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
+dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
+un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
+voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
+
+
+Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
+peaux qui sèchent, son odeur aigre.
+
+Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
+peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
+ou qui font sécher leur sueur au soleil.
+
+Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
+plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+
+--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
+chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
+de ce côté mon nez reconnaissant...
+
+
+Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
+comment finissait la ville.
+
+Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
+sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
+de plantes qui ne sentaient pas bon.
+
+J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
+des maraîchers!
+
+Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
+haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
+à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
+terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+
+Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
+des teintes d'oreilles de poitrinaires.
+
+On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
+instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
+crevé.
+
+
+Pas d'ombre!
+
+Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
+rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
+et d'oignons!
+
+
+J'arrive chez M. Soubeyrou.
+
+Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+
+Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
+blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
+lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
+
+Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
+
+Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
+le Soleil et un voyageur.
+
+Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
+front et un énorme manteau lie-de-vin.
+
+
+«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
+Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
+pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+
+Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
+cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
+roulent sur le poil de son poitrail.
+
+Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
+
+Si ça l'amuse lui, tant mieux!
+
+Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
+par un mensonge.
+
+«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
+
+J'aime les choux, mais cuits.
+
+Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
+venir tirer de l'eau chez des étrangers.
+
+Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
+l'oignon.
+
+Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
+tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
+me livrerai pas au travail honnête des jardins.
+
+Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
+
+Mais je ne veux pas tirer d'eau!
+
+
+DEVANT LES MESSAGERIES
+
+En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des
+Messageries_.
+
+L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
+bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
+
+C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
+c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_
+de Messageries.
+
+Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
+
+Il fallait rentrer.
+
+Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité
+saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
+paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe,
+autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
+palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier,
+donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+
+Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+
+J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le
+Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière
+ou en envoyant des étoiles de boue.
+
+Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se
+disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
+gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
+
+Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
+la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à
+n'en plus finir.
+
+On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
+regret des dames, qui répondaient avec réserve:
+
+«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
+
+--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
+
+--Voici mon mari.
+
+--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
+
+Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
+qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait
+comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
+champ.
+
+
+J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant
+le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
+venait pas.
+
+Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
+
+
+Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et
+pâle.
+
+Elle attendit longtemps...
+
+Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari,
+car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait
+écrit: «Mademoiselle.»
+
+Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
+fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir
+avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des
+doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle
+adresse: poste restante.
+
+«Je vous ai dit que non.
+
+--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
+
+--Non.»
+
+Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna
+pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta
+jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs
+regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
+
+Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
+de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir.
+Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...
+
+
+Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
+
+J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
+
+Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
+bancs de chaque côté.
+
+Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du
+pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du
+vert-de-gris sur de vieux sous.
+
+Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
+
+On mange entre deux prières.
+
+C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
+
+Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant:
+«_Amen!»_
+
+_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
+j'étais petit.
+
+_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
+tout bête.
+
+Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
+faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
+clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.
+
+Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
+avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.
+
+Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de
+chatouillade.
+
+Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent
+comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.
+
+
+C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans
+la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
+main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs
+grosses jambes de dessous la table.
+
+Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
+porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui
+ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.
+
+Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur
+long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
+barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
+comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.
+
+Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent
+entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
+hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
+blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+
+Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me
+regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
+quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un
+singe.
+
+Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
+en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.
+
+J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage;
+je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je
+piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
+comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+
+Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
+ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
+l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
+bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais
+dans le courant!...
+
+Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à
+regarder couler l'eau.
+
+Elle a raison, je perds mon temps.
+
+«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
+leçons!»
+
+Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:
+
+«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue...
+On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
+Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»
+
+Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il
+faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait
+donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
+comme elle!
+
+Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.
+
+Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de
+poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
+retourne à l'écurie mettre des sabots!
+
+Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
+Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
+huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
+grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.
+
+Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à
+lier des fagots, à porter du bois!
+
+Je suis peut-être né pour être domestique!
+
+C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois!
+je le sens!!!
+
+Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!
+
+J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
+branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes
+dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.
+
+Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un
+point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme
+de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
+vertes qui ont l'air saoules.
+
+On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se
+dépeigner quand il en a envie.
+
+On n'est pas toujours à lui dire:
+
+«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta
+cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
+bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
+Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus
+verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»
+
+
+Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!
+
+Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut
+pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
+oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent
+pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
+ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand
+ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.
+
+Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un
+emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
+couleur des feuilles, des branches et des choux.
+
+Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des
+frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
+avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui
+reste grêlé, fragile et mou!
+
+À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...
+
+S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des
+coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
+s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du
+pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!
+
+Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
+comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.
+
+On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues
+aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les
+appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire
+mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
+l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...
+
+
+Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
+professeur de septième.
+
+Ç'a été toute une affaire!...
+
+On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur
+s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:
+
+«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
+professeur!»
+
+Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis
+du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai
+donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et
+s'est fait une bosse.
+
+On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
+_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
+Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire
+respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a
+fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à
+Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à
+la maison pour me faire fouetter.
+
+Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.
+
+
+Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.
+
+Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
+sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et
+recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
+nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!
+
+Et après?
+
+Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau,
+moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
+--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité
+et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
+montré que j'avais du sang à mon mouchoir.
+
+
+C'est le jour du _Reinage_.
+
+On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.
+
+Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
+rubans au chapeau de la reine.
+
+Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
+fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour
+faire des cadeaux aux filles.
+
+On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
+mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
+d'un grand arbre.
+
+Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et
+mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles,
+et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les
+côtes brisées.
+
+Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne
+reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait
+le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a
+condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui
+venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.
+
+En revenant de l'église, on se met à table.
+
+Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
+Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.
+
+On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...
+
+On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
+prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
+vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près
+des vaches...
+
+Les veines se gonflent, les boutons sautent!
+
+On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les
+domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de
+porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
+Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
+plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.
+
+Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+
+Gare aux filles!
+
+Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
+viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est
+devant la ferme et qui sert de banc.
+
+Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les
+embrasse à pleines joues.
+
+Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.
+
+
+Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...
+
+C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
+Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+
+On se tue dans le cabaret.
+
+--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!
+
+On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour
+ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
+une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils
+ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...
+
+Voilà le cabaret!
+
+On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À
+moi, à moi!» comme un sanglot.
+
+C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!
+
+Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
+d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
+un soir, dans le pré.
+
+Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
+bouches des paysans...
+
+Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?
+
+J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
+mes veines d'enfant!
+
+Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!
+
+Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je
+tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
+empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
+veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+
+Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre
+aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
+labour, de reinage et de bataille!
+
+
+7
+Les joies du foyer
+
+_1er janvier._
+
+Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent
+faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.
+
+«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»
+
+
+Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la
+friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du
+tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
+se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir
+fou!
+
+Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
+trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
+lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de
+courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit
+par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir
+s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
+en effet, il se penche et montre qu'il comprend.
+
+Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
+m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les
+bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
+avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en
+rougissant un peu. Pourquoi donc?
+
+Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
+le goût du bois blanc des trompettes!...
+
+On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.
+
+«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
+cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir,
+et demain je serai bien sage!
+
+--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
+te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour
+qu'il les abîme.»
+
+Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
+jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle,
+ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts
+fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
+l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
+parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
+tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est
+bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas
+sourde!
+
+Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
+Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez
+les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont
+qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous,
+leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont
+dévoré leurs bonbons.
+
+Et quel boucan ils font!
+
+
+Je me suis mis à pleurer.
+
+C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
+droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre
+et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça
+m'amuse...
+
+Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils
+sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
+les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
+des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
+si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été
+sage. Je les aime quand j'en ai trop.
+
+«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour
+que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.
+
+«Tiens, mange-la avec du pain.»
+
+On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon
+dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me
+rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une
+vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.
+
+«Mange-la avec du pain!»
+
+Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette
+praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il
+profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
+portion, tu la manges avec du pain.
+
+J'aime mieux le pain tout seul.
+
+
+LA SAINT-ANTOINE
+
+C'est samedi prochain la fête de mon père.
+
+Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
+
+«C'est la fête--_de--ton--père_.»
+
+Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez
+remué, paraît-il.
+
+«Ton père s'appelle Antoine.»
+
+Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le
+mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,
+voilà tout.
+
+Je suis sans doute un mauvais fils.
+
+Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me
+ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
+poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé
+du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
+aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
+
+
+«As-tu appris ton compliment?»
+
+Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
+sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
+dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
+sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--
+bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
+que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout
+de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en
+murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
+
+«_Oui, cher papa_...»
+
+J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,
+j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa
+fête...
+
+La fête de mon père!
+
+
+Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai
+offrir un pot de fleurs.
+
+Comme ce sera difficile!
+
+Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir
+à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
+
+Nous faisons des répétitions.
+
+D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai
+beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
+majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
+et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis
+pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon
+père!
+
+Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de
+violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
+d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes
+que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_
+
+Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
+de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--
+C'est fini!
+
+Reste à régler la cérémonie.
+
+«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
+t'avances...»
+
+Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
+--c'est quatre gifles, deux par vase.
+
+
+Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je
+marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
+rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
+
+L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.
+Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
+remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les
+jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,
+troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste
+s'y perdrait!
+
+On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour
+son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il
+est temps de fuir.
+
+Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
+
+«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
+sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
+
+Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est
+justement celui qui m'a appelé «avorton».
+
+J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de
+chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les
+cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et
+j'offre mes onze sous.
+
+Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se
+moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
+puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre
+allégresse:
+
+
+_Accepte cette fleur..._
+_Qui poussa dans mon coeur._
+
+
+_Vendredi soir._
+
+Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.
+
+Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.
+Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,
+et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un
+geste furtif.
+
+Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en
+gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de
+nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon
+comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
+surprise.
+
+Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.
+
+«Comment! c'est ma fête?»
+
+Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:
+
+«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»
+
+Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie
+amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.
+Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.
+
+
+C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
+d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît
+qu'on embrasse avant.
+
+Je m'avance.
+
+Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne
+pour grimper.
+
+Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
+glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le
+fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
+pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas
+son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il
+a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était
+un peu soulevée.
+
+On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la
+joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de
+sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est
+entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+
+
+La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est
+plus carré.
+
+Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle
+ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont
+vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
+saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!
+Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
+pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;
+mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle
+sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça
+fait vingt-quatre sous partout.
+
+Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je
+pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
+regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.
+
+Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.
+
+Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!
+
+
+La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
+parce que c'est gratis.
+
+La messe de minuit!
+
+De la neige sur les toits et la crête des murs.
+
+Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
+patauge dans la boue.
+
+C'est triste en haut, sale en bas.
+
+Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+
+On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un
+cochon exprès l'autre soir.
+
+L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.
+
+Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans
+l'église.
+
+Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
+rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la
+mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin
+d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui
+monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
+petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
+dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc
+gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du
+Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.
+
+J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
+pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
+la moutarde!
+
+Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est
+à côté de chez nous.
+
+Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.
+
+Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une
+bouteille de vin blanc.
+
+J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
+charcuterie m'ont agaillardi.
+
+Leur conversation est poivrée comme le reste.
+
+Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
+et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de
+gaieté.
+
+«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,
+madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
+Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
+était cocu»
+
+
+8
+Le Fer-à-Cheval
+
+Le Fer-à-cheval...
+
+J'y vais avec ma cousine Henriette.
+
+C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y
+vient.
+
+Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
+nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
+pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les
+lui dit à l'oreille.
+
+Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
+Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+
+
+Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands
+peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+
+C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
+encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+
+Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
+loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse
+plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
+pas au bon Dieu en les enfilant!
+
+Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
+violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.
+
+
+Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et
+fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes
+sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme
+des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout
+cet air frais, ce silence!
+
+On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
+bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...
+
+«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»
+
+Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
+tout l'horizon et retombe.
+
+C'est comme un coup sur la poitrine.
+
+Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
+s'asseyent et causent tout bas.
+
+Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.
+
+Comme ils s'embrassent!
+
+
+LE PLOT
+
+Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
+poulets et du beurre.
+
+Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.
+
+C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!
+
+Il y a des embrassades et des querelles.
+
+Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
+joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
+oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et
+me remplissent d'une joie pure.
+
+Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.
+
+J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les
+vergers, les bois...
+
+Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des
+paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des
+tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
+pot de miel.
+
+Et comme les habits sont bien des habits de campagne!
+
+Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
+les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
+un champignon dessous.
+
+Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à
+ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
+des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
+souliers comme des troncs d'arbre...
+
+Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons
+qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
+cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
+pattes à la hussarde...
+
+C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier,
+de paille et de feuillage.
+
+La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
+fraîcheur.
+
+
+Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas
+l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché
+ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des
+petits loups vivants.
+
+Prisonnier? Mendiant?
+
+Il appartient, bien sûr, à cette race.
+
+On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
+histoire dans sa vie.
+
+Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a
+lui-même eu affaire aux gendarmes.
+
+Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la
+montagne.
+
+Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
+blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous
+à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.
+
+J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné
+dix sous et lui a parlé:
+
+«Comment ça va, Désossé?»
+
+Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous
+les jours.»
+
+
+SUR LE BREUIL
+
+J'ai eu bien des émotions au Breuil.
+
+On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
+et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
+
+C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
+
+Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
+et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
+comme des pâtés.
+
+Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
+les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
+
+Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
+en trottant.
+
+Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
+
+Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
+qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
+j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
+
+J'veux _la_ revoir, _cette femme_!
+
+Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
+
+Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
+deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
+qui fait le saut périlleux par-dessus.
+
+Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
+par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
+
+
+«C'est sur moi qu'il est tombé!
+
+--Pas vrai, sur moi!
+
+--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
+
+--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
+lui qui m'a fait ça!»
+
+Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
+le clown!
+
+
+Au tour de l'écuyère!
+
+Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
+regarde...
+
+Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
+
+Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
+elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
+corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
+
+«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
+
+
+Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.
+
+J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
+sous, prix des troisièmes.
+
+J'irai tout de même.
+
+Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
+des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
+le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
+
+Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
+j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
+musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
+claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
+
+_Elle_ est là!
+
+Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.
+
+Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
+dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
+mon regard de flamme!
+
+
+Par ici...
+
+Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
+poteau, et en déchirant encore un peu...
+
+J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
+tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.
+
+Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
+comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
+habité!
+
+M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
+me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
+un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
+peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
+guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
+_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.
+
+Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
+me raccroche à ce que je trouve...
+
+Un cri!... tumulte!
+
+Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
+
+On croit que le cirque s'écroule!
+
+J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
+c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
+
+On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
+comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
+
+On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
+ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
+
+
+Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
+Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
+je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
+une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
+et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
+
+Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
+toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
+Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...
+
+
+
+9
+Saint-Étienne
+
+Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
+par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.
+
+Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
+affaires, emballer, etc., etc.
+
+
+Enfin nous partons. Adieu le Puy!
+
+
+Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
+Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
+femme et un petit vieux.
+
+La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
+échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
+douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
+Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
+très longs.
+
+Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
+commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
+rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
+ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
+s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
+petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
+branlant la tête.
+
+Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
+à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
+toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.
+
+Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
+a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
+par mettre le bouquet où il veut.
+
+Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
+
+Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
+pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
+honneur, Jacques!
+
+Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
+dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
+vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
+compares à ta mère, jeune Vingtras!
+
+
+Nous arrivons à Saint-Étienne.
+
+
+Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
+
+Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
+les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
+blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
+éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
+fatigue les employés de questions éternelles.
+
+On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
+bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
+malles à encombrer la porte.
+
+«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
+
+Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
+
+Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
+doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
+
+«Jacques!»
+
+Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
+elle marmotte entre ses dents qui claquent:
+
+«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
+rôtirait les cuisses!»
+
+Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
+puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
+
+
+Mon père arrive tout essoufflé.
+
+«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
+bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
+
+Il se retourne vers moi.
+
+«Ah! voilà Jacques!
+
+--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
+
+Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.
+
+Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
+mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
+baisers.
+
+«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
+diligence...»
+
+On ne lui répond rien, rien, rien!
+
+
+Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
+
+Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
+Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
+coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
+tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
+gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
+penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
+nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
+un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.
+
+Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
+visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
+contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
+sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
+pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
+pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
+le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
+attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
+plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
+instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
+
+De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
+soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
+
+Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
+des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
+était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
+arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
+neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+
+
+La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+
+L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
+seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
+laquelle il manque des membres.
+
+Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
+pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
+rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
+
+«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
+trou là. Tiens-toi à la rampe.»
+
+Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
+et saugrenu comme un geste de bébé.
+
+Je traînais le parapluie.
+
+Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
+cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
+«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
+
+Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
+contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
+c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
+elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
+une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
+mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!
+
+Mais non.
+
+Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
+Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
+
+Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
+petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
+fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
+contre le mur comme des habits de la Morgue.
+
+Jamais moment ne m'a paru plus long.
+
+Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
+dans la serrure...
+
+Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
+énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
+
+Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
+avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
+solennité d'un revenant.
+
+....................................
+
+Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
+derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
+glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
+pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
+
+Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
+
+Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
+s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
+déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
+C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
+cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
+cette peau d'orange.
+
+Elle croise ses bras et avance sur mon père:
+
+«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»
+
+Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.
+
+Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
+passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
+cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
+lourd.
+
+Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
+écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
+m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
+tardé déjà!
+
+Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
+de ton père. Relève-toi, fils ingrat.
+
+Mais non, non!
+
+J'ai voulu bouger... je ne puis...
+
+Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.
+
+On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
+gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
+mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
+nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
+sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
+content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
+et ma famille en arrache les morceaux.
+
+On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.
+
+L'opération est minutieuse et faite avec conscience.
+
+Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
+paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
+blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
+pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
+fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
+tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
+piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
+famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?
+
+Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
+M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
+bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
+se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
+Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»
+
+On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
+catéchisme.
+
+J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
+on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
+raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
+compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.
+
+On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
+un mystère, tout de même...
+
+Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
+le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
+un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
+et surtout l'échenillage, faisait un somme.
+
+«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
+Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
+rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»
+
+J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
+de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
+signifiait.
+
+
+10
+Braves gens
+
+Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
+lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
+clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
+posthume est le mot.
+
+À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.
+
+Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
+celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
+père.
+
+
+C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
+je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
+l'épicière.
+
+J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
+tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
+veau neuf et la pierre bleue.
+
+On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
+mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
+et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
+brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
+laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+
+Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
+eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
+professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
+des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
+verre, quand on mange le _chevreton_.
+
+Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
+enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
+mais en s'aimant.
+
+On les appelle les Fabre.
+
+L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.
+
+
+Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
+que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
+savetiers ou peseurs de sucre.
+
+Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
+vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
+heures, et est reparti.
+
+Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
+que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.
+
+Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
+rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
+l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
+porte--et le petit Vincent qui pleurait:
+
+«Je veux rester avec maman!
+
+--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»
+
+Un pistolet! un cheval!
+
+Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
+ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
+le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
+à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
+voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!
+
+Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
+jupes.
+
+Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
+parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
+s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+
+Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
+coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
+sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
+crus m'apercevoir qu'il pleurait.
+
+Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
+je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
+qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
+ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
+il faut.
+
+
+Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
+criarde, joueuse, insupportable.
+
+«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»
+
+C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
+pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
+sourire de vieux.
+
+«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»
+
+On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+
+Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
+on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
+respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
+joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
+ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
+parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
+veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
+ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
+de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
+matin, pour chanter et taper tout le jour.
+
+Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
+main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
+et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
+piquait le nez.
+
+Braves gens!
+
+Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
+Ce n'était pas comme chez nous.
+
+
+Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
+fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
+ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
+rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
+pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
+sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
+
+Mais comment cela se fait-il cependant?
+
+Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
+sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
+embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
+
+Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
+pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
+blanc.
+
+Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
+Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
+tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
+
+Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
+souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
+parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.
+
+Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
+ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
+livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
+croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
+casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
+main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.
+
+Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
+avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
+l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
+enfant adoré.
+
+Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
+sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
+ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
+pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
+moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
+Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
+glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
+marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
+quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
+l'échoppe, le travail ou la rigolade.
+
+
+Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.
+
+La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
+propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
+engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
+quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
+fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
+pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
+languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
+d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
+pour cette fois, que cela désespérait son mari».
+
+Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
+passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
+farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
+ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
+elle semblait doucement gênée.
+
+«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
+l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
+hochait la tête en rigolant).
+
+--Ce M. Fabre!...
+
+--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+
+Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
+de la poix.
+
+M'a-t-on égaré?
+
+
+Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
+sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
+plus libre que les jours où elle est absente par hasard.
+
+Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
+l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
+goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
+eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!
+
+Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
+pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
+bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
+matin.
+
+On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
+notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
+rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
+de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
+on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
+de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
+et saisi.
+
+
+Je suis de garde un des premiers.
+
+Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
+Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...
+
+Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
+serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
+toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
+héros?
+
+Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
+et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
+une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
+j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
+fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
+Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
+j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
+d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
+de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
+capitaine Lelièvre.
+
+Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!
+
+Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
+gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.
+
+On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
+toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
+le siège.
+
+J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
+une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
+me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
+jugé, mon père perdra sa place.
+
+Que faire?
+
+J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
+drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
+Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
+
+Je prends ma course.
+
+
+Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.
+
+M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?
+
+Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?
+
+Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me
+feront-ils?
+
+Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais
+l'évanoui pour mieux l'entendre.
+
+«C'est grave, c'est grave!»
+
+Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,
+pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!
+
+C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
+je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est
+commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant
+longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.
+
+
+Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
+dès que je le pus.
+
+Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des
+additions.
+
+«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»
+
+Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait
+jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
+sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.
+
+Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!
+
+J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,
+quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie
+de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
+un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible
+d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le
+comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.
+
+On ne me frappa pas--on fit pire.
+
+On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.
+
+
+Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et
+honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de
+cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
+projet de m'en détacher.
+
+Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait
+chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être
+qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,
+ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la
+poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+
+Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,
+mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+
+Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
+ménager la chèvre et le chou.
+
+Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
+brouilla point pourtant.
+
+«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
+déjà assez souffert, le pauvre enfant.
+
+--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--
+même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.
+
+--Aussi je ne veux pas le battre.»
+
+J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais
+j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être
+que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore
+assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
+un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que
+de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
+du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus
+tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
+grandes personnes.»
+
+J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;
+j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait
+vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
+fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
+brûlaient.
+
+«On ne voulait pas me battre!»
+
+On voulait faire plus.
+
+«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais
+qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce
+sera une bonne correction.»
+
+Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
+pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un
+professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de
+l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire
+qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
+préférait.
+
+Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait
+deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.
+J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on
+rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
+pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin
+que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une
+cruauté, était méchante.
+
+Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines
+dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin
+de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
+et de leur raconter mon histoire.
+
+Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans
+l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es
+pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de
+l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,
+marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux
+faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
+guéri.
+
+
+
+11
+Le lycée
+
+Mon père était donc professeur de septième, professeur
+élémentaire, comme on disait alors.
+
+J'étais dans sa classe.
+
+Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était
+près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des
+petits!
+
+Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près
+de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma
+qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au
+poste du sacrifice, au lieu du danger...
+
+À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
+personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un
+affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.
+
+Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne
+lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père
+m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit
+comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée
+d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.
+
+Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car
+s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa
+culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;
+c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire
+et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
+pied, quelquefois trois.
+
+Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
+n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales
+et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au
+derrière.
+
+Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?
+
+Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une
+autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
+c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
+arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
+des gants à trois boutons, frais comme du beurre.
+
+Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais
+le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.
+
+Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais
+que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre
+d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!
+
+Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu
+de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du
+professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.
+
+Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
+comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants
+savaient plaindre!
+
+Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la
+pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
+forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou
+de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras
+_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
+camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
+puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais
+fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
+_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
+gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_
+avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On
+appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de
+classe?»
+
+Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on
+se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,
+une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se
+battre sans être vu.
+
+J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit
+--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais
+l'autorisation de mon père.
+
+Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent
+de la provocation.
+
+Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son
+oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec
+l'administration. Je pouvais _y faire_.
+
+Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je
+me figurais que je semais une graine, que je plantais une
+espérance dans le champ de l'avancement paternel.
+
+Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des
+dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,
+isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!
+
+Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût
+été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être
+battu?...
+
+On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
+qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
+pleure, pauvre enfant, fils du professeur...
+
+
+Puis les principes!
+
+«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société
+qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
+haricot...»
+
+J'eus la chance de tomber sur Rosée.
+
+Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
+reçoive mes sincères remerciements:
+
+
+_Calice à narines, sang de mon sauveur,_
+_Salutaris nasus, encore un baiser!_
+
+
+... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous
+la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
+passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il
+s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était
+dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--
+en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
+semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement
+l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui
+gonfle... Le pion s'est fâché.
+
+Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude
+vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles
+sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un
+grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du
+censeur.
+
+Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
+la place, et les élèves ont déménagé.
+
+Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un
+petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
+
+Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les
+ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en
+cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
+le titre: ROBINSON CRUSOÉ.
+
+
+Il est nuit.
+
+Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
+suis dans ce livre?--quelle heure est-il?
+
+Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
+yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
+mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
+
+J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
+je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans
+entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de
+Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la
+cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune
+montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
+les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un
+peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide
+de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
+debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je
+me demande où je ferai pousser du pain...
+
+La faim me vient: j'ai très faim.
+
+Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale
+de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
+Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!
+
+
+Clic, clac! on farfouille dans la serrure.
+
+
+Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?
+
+C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
+_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si
+c'est moi qui les ai mangés.
+
+Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve
+gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de
+son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un
+bon feu et de me réchauffer.
+
+Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte
+de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y
+a deux mois».
+
+C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte
+humide, son dada jaune.
+
+Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
+seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut
+du matelot--et du feu,--phare des naufragés.
+
+Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et
+ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de
+cognac--devant la flamme de la cheminée.
+
+Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
+a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux
+gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux
+parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
+enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
+l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!
+
+Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire
+comme dans les livres.
+
+Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»
+
+Je la reverrai, _si Dieu le veut._
+
+Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me
+reconnaîtra-t-elle?
+
+Si elle allait ne pas me reconnaître!
+
+N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude
+depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!
+
+Qui remplace une mère?
+
+Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!
+
+Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque
+derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me
+l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la
+cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
+laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
+tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
+petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné
+d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!
+
+Il ne faut pas gâter les enfants.
+
+
+Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
+écriée:
+
+«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
+jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte
+ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant
+sa mère!
+
+--J'ai sommeil.
+
+--On aurait sommeil à moins!
+
+--J'ai froid.
+
+--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!
+
+--Mais c'est M. Doizy qui...
+
+--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
+pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait
+pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà
+ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour
+veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne
+faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre...
+Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
+tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»
+
+
+Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma
+faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai
+les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le
+dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre
+le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...
+
+Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.
+
+«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort
+pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?
+
+--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je
+n'ai pas reposé dans mon lit.
+
+--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à
+_vagabonder_.
+
+--Je n'ai pas vagabondé...
+
+--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à
+sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons
+pour ce soir?»
+
+
+Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les
+tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du
+sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales,
+--mais pas les leçons pour ce soir!
+
+Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour
+amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon
+imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
+la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où
+l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
+
+Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
+
+Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève
+de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
+avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
+_Vie de Cartouche_, avec des gravures.
+
+Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
+Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
+mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire
+d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le
+dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la
+Banque de France, à moi-même.
+
+J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer
+des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
+faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à
+arracher.
+
+Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance
+je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec
+quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
+
+Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
+Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
+camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les
+possédait...
+
+Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai...
+Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
+
+Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
+
+On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des
+exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que
+dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
+surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de
+rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des
+récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à
+me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
+
+Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
+
+«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
+
+Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas
+dans ma bouche.
+
+«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie
+de Cartouche_.»
+
+Mon coeur battait à se rompre.
+
+«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
+
+Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur
+par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me
+réfugiai dans le faussariat.
+
+
+J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
+mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui
+avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle
+combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal
+complice.
+
+À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même;
+--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même
+entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu
+avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais
+capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce
+que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
+n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de
+résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
+grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés
+d'aveux.
+
+Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique,
+imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela
+dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela
+ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous
+avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
+mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le
+remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
+ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et
+de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des
+hannetons.
+
+
+Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
+peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
+si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
+confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
+exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
+pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à
+faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
+moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je
+devrais y être.
+
+
+Et qui dit que je n'irai pas?
+
+
+12
+Frottage--Gourmandise--Propreté
+
+On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout
+faire.»
+
+Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup
+de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
+malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
+
+Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt
+sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
+
+Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
+
+«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
+
+Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont
+M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
+bouquets avec des épluchures.
+
+
+«Pas pour deux liards d'idée.»
+
+Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
+plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu,
+minaudière et souriante.
+
+Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
+
+Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
+du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant
+de cuivre ou un coin de meuble.
+
+Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des
+pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
+
+Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
+torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
+meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je
+dévore le vernis.
+
+«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
+
+En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
+flottante...
+
+«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce
+brutal, si on le laissait faire!»
+
+Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
+je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
+j'appuie trop.
+
+Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même
+capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus
+tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
+et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour
+laisser les restes dans l'herbe.
+
+(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
+
+C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne
+m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
+
+Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
+met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des
+visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à
+travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
+de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on
+ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
+
+
+Je maudis l'oignon...
+
+Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
+pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
+être malade.
+
+J'ai le dégoût de ce légume.
+
+Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je
+me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
+donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je
+me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
+--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
+sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
+
+«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès,
+ajoutait-elle comme toujours.»
+
+
+C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
+
+Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
+cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis
+aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de
+tout, que la volonté est la grande maîtresse.
+
+Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle
+n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et
+ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et
+plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi,
+elle disait:
+
+«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
+l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
+Jacques!»
+
+Et je me souvenais trop.
+
+
+J'aimais les poireaux.
+
+Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux.
+On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
+mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un
+malheureux qui veut se suicider.
+
+«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
+
+--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon
+sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
+
+Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
+pas de poireaux, parce que tu les adores.
+
+«Aimes-tu les lentilles?
+
+--Je ne sais pas...»
+
+Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus
+qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
+
+Jacques, tu mens!
+
+Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
+
+Tu aimes le gigot, Jacques.
+
+Est-ce que ta mère t'en prive?
+
+Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
+
+Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
+
+On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
+c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
+
+Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
+pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son
+enfant? Qui? parle!
+
+C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot--
+à toi l'honneur!
+
+«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
+
+Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de
+scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton
+appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
+
+Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y
+reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
+
+Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+
+«As-tu dit que tu l'aimais!
+
+--Je l'ai dit, lundi...
+
+--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
+dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
+
+
+C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
+mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient
+deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en
+hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
+monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
+des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
+
+
+Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
+
+Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond,
+que tous les trois mois.
+
+Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les
+pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
+à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
+chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
+pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
+
+J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
+
+
+On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
+
+Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
+fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère
+me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je
+devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques!
+Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
+impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu
+comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
+
+Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
+narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre,
+fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
+
+
+Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
+serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
+foret, comme on plante un tire-bouchon...
+
+Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais
+les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais
+sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+
+La propreté avant tout, mon garçon!
+
+Être propre et se tenir droit, tout est là.
+
+
+Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me
+tiens pas droit.
+
+C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors
+souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
+
+Ma mère veut que je me tienne droit.
+
+«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas
+toi qui vas commencer, j'espère!»
+
+Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être
+bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
+
+
+
+13
+L'argent
+
+«M'man! J'ai mal.
+
+--Ce sont les vers, mon enfant!
+
+--Je sens bien que j'ai mal.
+
+--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
+Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la
+culbute!»
+
+
+L'argent!--les rentes!
+
+On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros
+sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
+petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime
+trop pour cela.
+
+Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
+
+Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
+coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+
+«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et
+avant de la glisser dans le trou!
+
+Je ne la revoyais plus!
+
+«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
+
+C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes
+les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains,
+dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux
+baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
+
+Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui
+marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées
+permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me
+regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient
+leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+
+
+«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
+
+Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion
+à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
+en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés
+sans que cela parût.
+
+«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant
+jusqu'à l'impiété.
+
+«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
+t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
+montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait,
+qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir
+le remplaçant dans le fond de la tirelire...
+
+Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois,
+je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de
+commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
+qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
+prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
+satanée tirelire.
+
+
+Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
+
+Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer
+l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci
+ce passage, à celui-là cet autre.
+
+«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin,
+l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
+
+--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
+
+
+Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
+
+«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que
+l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
+tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
+
+Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh!
+pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
+d'une mère?
+
+Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
+
+«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les
+donnerai à un pauvre, si je veux?»
+
+Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante
+et pourtant elle répond à la face du ciel:
+
+«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à
+un pauvre!»
+
+Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
+fût à moi, pas même ma peau.
+
+Je lui fais répéter.
+
+
+_Minuit._
+
+Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et
+je pioche, je pioche!
+
+Le samedi arrive.
+
+Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
+
+«Thème grec.
+
+--Premier: Jacques Vingtras.»
+
+
+«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
+
+--Je suis premier.
+
+--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
+avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
+
+La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre,
+un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un
+plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
+pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
+est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée
+pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant:
+«J'espère qu'il est gros!»
+
+Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou
+non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les
+lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
+
+Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la
+contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
+tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
+à la mère ce qu'elle a promis.
+
+«Maman, et mes vingt sous?»
+
+Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup,
+d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et
+charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
+
+«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
+
+Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte
+son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne
+défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la
+table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
+
+Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt
+sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que
+vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
+me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous
+joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires,
+vous me faites l'associé de la maison! Merci!
+
+Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait
+rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à
+quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
+
+Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
+avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé
+le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
+ventre de la mère.
+
+Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du
+même âge.
+
+Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque
+bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait,
+curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à
+déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
+
+Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
+et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour
+gagner avec l'argent un veau au débarqué.
+
+
+Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser
+au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
+encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du
+proviseur.
+
+Je décrochai de nouveau la timbale.
+
+J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
+demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué
+que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà
+dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
+met pas sept.
+
+«_Je la garderai?_
+
+--_Tu la garderas._»
+
+Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante
+sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
+sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
+
+«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
+
+Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais
+affaire à elle. Comme je protestais:
+
+«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça,
+mon garçon!»
+
+Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais
+suicidé avec ma propre langue.
+
+J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque
+d'aveugle.
+
+Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
+
+Un jour je ne pus les lui montrer!...
+
+J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout
+à_ treize!
+
+J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose
+tendre!
+
+À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La
+pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
+restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour
+perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
+
+Jouir...--après moi, le déluge!
+
+Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai
+pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles,
+toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me
+voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
+quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le
+premier que je trouverais.
+
+Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
+une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
+poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
+
+C'est horrible.
+
+Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
+
+Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
+
+«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
+
+Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux
+fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
+
+«Il a gagné le lapin!»
+
+
+C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
+Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent
+à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des
+noisettes à vingt pas.
+
+«Il faut lui donner le lapin!»
+
+Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
+foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
+ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
+
+Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
+
+Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
+terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
+
+Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns
+tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
+Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête.
+Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je
+voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
+temps. Je n'ose pas devant cette foule.
+
+Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les
+rangs se sont grossis.
+
+On marque le pas.
+
+Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un
+prophète ou un chef de bande...
+
+On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée
+religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
+
+Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin!
+--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
+
+Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
+Le lapin fait un suprême effort...
+
+Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
+culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des
+jambes.--Il y reste.
+
+On s'inquiète, on demande...
+
+Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
+ainsi son drapeau!
+
+«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
+
+Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
+
+Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
+
+Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je
+l'enfile...
+
+On me cherche, mais je connais les coins.
+
+Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait
+des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son
+secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
+lui dis tout.
+
+«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
+c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»
+
+
+Ma mère croit à notre mensonge.
+
+«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous...
+Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
+mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»
+
+
+Le lendemain.
+
+«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
+maintenant?»
+
+Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un
+peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les
+dents.
+
+Où est la peau?...
+
+Je vais à la cuisine.
+
+C'est _lui!..._
+
+
+
+14
+Voyage au pays
+
+Jacques ira passer ses vacances au pays.
+
+C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.
+
+«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous
+t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des
+truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs
+pour tes frais de voyage.»
+
+La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a
+parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de
+lui pendant les vacances.
+
+Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en
+a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur
+la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
+somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.
+
+
+J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une
+gourde.
+
+«Il a l'air d'un Anglais.»
+
+Ce mot me remplit d'orgueil.
+
+Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de
+l'étrier.
+
+«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»
+
+J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer
+pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
+pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans
+le ruisseau.
+
+«Sois aimable avec ton oncle.»
+
+C'est la dernière recommandation de mon père.
+
+«Aie bien soin de ta veste neuve.»
+
+C'est le cri suprême de ma mère.
+
+
+En route, fouette, cocher!
+
+
+Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
+le grand-oncle.
+
+On n'a pas fait de sentiment.
+
+Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...
+
+
+J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai
+pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis
+descendu_ aux côtes_.
+
+À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le
+café des Messageries.
+
+Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
+maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit
+que j'arriverais, sans fixer le jour.
+
+Je frappe.
+
+Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée
+et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé
+ma mère.
+
+Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,
+et que j'aie eu froid...
+
+«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas
+possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
+en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?
+
+--Pas fermé l'oeil.»
+
+Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
+favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
+C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.
+
+«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
+Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je
+t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu
+l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»
+
+Comme elle m'aime!
+
+Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi
+d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
+moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...
+
+Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
+elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma
+foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes
+chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon
+museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait
+arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors
+d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,
+«ça donne des glaires».
+
+
+«Mais venez donc le voir!»
+
+Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
+Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+
+«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»
+
+Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
+velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui
+m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante
+comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue
+par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite
+fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les
+joues et la lèvre?
+
+«Embrassez-vous donc!»
+
+Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!
+
+Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au
+petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait
+la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste
+comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite
+d'une scène de jalousie.
+
+Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.
+
+«Ma malle est aux messageries.»
+
+Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai
+avec un petit voisin la chercher.
+
+«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.
+
+Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
+pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
+pour un monsieur.
+
+Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
+et a cherché partout un _rognon_.
+
+J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
+le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,
+que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au
+collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
+Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
+s'accrocher à ce rognon.
+
+Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se
+trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est
+que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.
+
+J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
+retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
+me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.
+
+«C'est pour toi, fait-il.
+
+--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.
+
+--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»
+
+
+Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai
+cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.
+
+À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie
+besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en
+disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
+d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
+les fenêtres!
+
+Il y a peut-être un crime là-dessous.
+
+Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une
+bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que
+les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à
+l'abri du soupçon.
+
+
+Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
+ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+
+
+«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
+prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»
+
+Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe
+jusque devant la porte du monsieur «au rognon».
+
+Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.
+
+Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en
+se frottant le nez plusieurs fois.
+
+«Mais tu pleures!
+
+--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
+s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
+la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
+pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
+Déjà si fier...»
+
+Elle s'éponge le nez et les cils.
+
+Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
+allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+
+
+À cheval!
+
+Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
+pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un
+d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons
+en caravane à Chaudeyrolles.
+
+Le rendez-vous est chez Marcelin.
+
+Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
+réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les
+grillades de cochon.
+
+Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en
+sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où
+l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la
+grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+
+Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.
+
+C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de
+bruit, plein de vie.
+
+On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.
+
+Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,
+et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont
+une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau
+d'huissier.
+
+_Anyn!... _Il faut partir.
+
+Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on
+apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
+j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
+garçon d'écurie.
+
+Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.
+
+Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met
+rênes en mains.
+
+«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?
+
+--Non.
+
+--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_
+
+Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
+s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
+assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!
+
+
+CHAUDEYROLLES
+
+Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui
+qui n'est pas fatigué.
+
+
+Les premiers moments ont été tristes.
+
+
+Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour
+jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
+colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des
+grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
+mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos
+décharné d'un éléphant.
+
+C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des
+chevaux plantés debout dans les prairies!
+
+Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
+pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il
+y avait eu du sang; l'herbe est sombre.
+
+Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
+fait passer des frissons sur la peau.
+
+J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise
+pour qu'il me batte la poitrine.
+
+Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et
+la tête si claire!...
+
+C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
+sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la
+crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à
+coups de balai...
+
+Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une
+gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
+bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
+sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce
+bouquet de sapins...
+
+Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant,
+et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y
+jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne
+passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette
+eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant
+comme une jupe blanche sur les pierres!
+
+La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois
+jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec
+une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier
+frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
+fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis
+est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles
+ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites
+taches de sang.
+
+
+Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son
+herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré,
+cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue
+trempée dans l'eau fraîche!
+
+Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.
+
+Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la
+tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
+dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays
+me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment
+comme un camarade.
+
+Je suis heureux!
+
+Si je restais, si je me faisais paysan?
+
+J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner
+sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin
+pelure d'oignon.
+
+«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
+mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»
+
+Je n'en sais trop rien.
+
+
+Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller
+chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne,
+entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme
+une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
+ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je
+lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé
+de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je
+fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde
+par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche
+Hudson Lowe. Si je le tenais!
+
+
+Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.
+
+Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire
+de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus
+penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!
+
+Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il
+se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
+presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un
+gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
+crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un
+maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
+côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre
+de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans
+les verres; il a cet air-là.
+
+Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
+une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.
+
+On voit leur culotte sous leur robe sale.
+
+Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.
+
+«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins,
+ce gaillard-là; est-il râblé!»
+
+Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
+
+
+«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
+voix.
+
+--Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+
+--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
+
+--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.
+
+Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
+bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés,
+qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
+
+Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
+grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy,
+et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+
+Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
+cabanes perdues dans des champs tout autour.
+
+On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je
+n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait
+et on me montrera les protestants.
+
+On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il
+y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»
+
+Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
+et raide comme une épée.
+
+Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
+A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
+dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des
+scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond
+mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes
+comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!
+
+
+Il faut partir.
+
+Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt
+rentrer à Saint-Étienne pour le collège.
+
+Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
+cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis
+suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je
+suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur
+la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
+pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil
+ami...
+
+Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec
+bonté.
+
+«Travaille bien, dit-il.
+
+--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
+
+--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être
+ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»
+
+Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu
+la servante parler dans la chambre.
+
+«C'est le fils de madame Vingtras?
+
+--Oui.
+
+--Celle qui disait tant de mal de vous?
+
+--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet
+enfant.»
+
+
+Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
+gros, des poils un peu partout, mais il était bon.
+
+Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en
+le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi
+triste que moi.
+
+
+«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de
+main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
+trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta
+mère.»
+
+Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
+tête et partit.
+
+Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!
+
+Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît:
+pourquoi donc?
+
+J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant
+mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.
+
+«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»
+
+Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa
+chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
+fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
+mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je
+range des papiers, je fredonne...
+
+
+Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?
+
+_Dix francs!_
+
+Je puis les accepter de lui...
+
+Me voilà riche tout d'un coup.
+
+
+Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville,
+libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me
+sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
+avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
+dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je
+vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant
+quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
+particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.
+
+Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère,
+personne, rien!
+
+Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et
+amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je
+frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.
+
+Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
+mais!
+
+Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à
+conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
+m'ouvrir les idées et le coeur!
+
+
+Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens
+camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
+brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit
+des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
+mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que
+je soulèverais le billard!
+
+On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des
+rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je
+marche quelquefois à reculons devant la bande.
+
+Puis l'âge reprend le dessus.
+
+«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
+Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?
+
+--Je parie que je renverse Michelon.»
+
+Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
+mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que
+lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.
+
+Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un
+peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand
+un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»--
+J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la
+ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande
+pardon!» Il était plus grand que moi.
+
+
+Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
+nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
+amusés!
+
+
+On m'avait voulu nommer capitaine.
+
+«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»
+
+Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
+faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
+bleue...
+
+
+Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
+Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
+Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
+renverra après-demain.
+
+«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»
+
+C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg.
+J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
+de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_
+
+Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je
+saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
+l'air comme un maquignon.
+
+L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+
+«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.
+
+Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
+mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
+une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
+branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.
+
+«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»
+
+
+Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!
+
+C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
+bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles
+ont été à l'école au bourg voisin.
+
+«Un verre de vin! me disent-elles.
+
+--Oui, un verre de vin.»
+
+Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
+auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
+ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les
+flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup
+par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais
+boire--boire du bleu et du courage.
+
+«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une
+toute petite goutte au fond de leurs verres.
+
+Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.
+
+Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.
+
+C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!
+
+
+Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
+entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
+
+Voilà comme je suis, moi!
+
+Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
+leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!
+
+Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
+mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
+allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous
+l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
+jarretières bleues.
+
+Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
+tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
+leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
+autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique
+monotone dans l'air...
+
+
+«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de
+la maison.
+
+Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
+l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
+chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
+sentaient la fraise.
+
+
+Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
+sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
+s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
+chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
+demander ce que je sais.
+
+On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou
+que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme
+ça... Voulez-vous bien!»
+
+On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+
+C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les
+embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
+difficile.
+
+Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!
+
+Elles veulent me _rouler._
+
+«Vous savez la géographie?
+
+--Pas trop.
+
+--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»
+
+Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
+j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
+bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
+cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
+
+
+Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
+ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
+rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
+pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
+la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
+champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
+manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
+vert.
+
+C'est le grand calme de midi et son grand silence.
+
+
+À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
+une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
+branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
+fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
+
+Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
+qui s'en va, tant cette odeur est douce!
+
+
+Après le dîner.
+
+«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
+
+--La Grise est trop fatiguée, dit le père.
+
+--C'est vrai. Où irons-nous alors?»
+
+J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
+moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
+sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
+coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
+blanc des feuilles.
+
+On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
+arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.
+
+On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
+où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
+entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
+en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
+essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
+qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
+vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
+
+Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
+avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
+une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
+que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
+Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
+pêche commence.
+
+Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
+l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
+et les jeunes filles s'enfuient.
+
+
+Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
+champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
+elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+
+À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
+
+Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
+pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+
+«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
+lessive.
+
+Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
+ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
+disent... et si blanches!
+
+Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
+
+Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
+chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
+sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
+j'avale les noyaux pour faire l'homme.
+
+On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
+bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
+fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
+gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:
+
+«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
+
+--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
+le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+
+Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
+fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
+bombarder de prunes violettes.
+
+
+Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
+devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.
+
+Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
+main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
+crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
+n'es pas beau comme ça!»
+
+On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
+où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
+avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
+en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
+entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!
+
+Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
+Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
+Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
+et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+
+J'écoute et finis par ne rien entendre.
+
+Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
+mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
+sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
+
+Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
+près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
+fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!
+
+
+Il faut partir!
+
+
+«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
+garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»
+
+Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
+jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
+toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
+mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
+fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
+poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.
+
+Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
+sèches...
+
+
+
+15
+Projets d'évasion
+
+J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
+
+Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
+de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
+il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
+faïence, des cheveux longs et plats.
+
+Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
+maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.
+
+Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
+rire de ma mère aussi.
+
+Je le hais...
+
+
+On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.
+
+Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
+rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
+morceau de pain sec.
+
+«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
+encore une ratatouille à la mère Vingtras.»
+
+C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
+dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
+l'entende.
+
+Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
+de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
+me voyait pas!
+
+
+Je ne suis plus qu'une bête à pensums!
+
+Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!
+
+Je préfère le cachot à la retenue.
+
+Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
+boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
+seul.
+
+Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
+potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
+vers le soir et je fais mon pensum.
+
+On me renvoie à neuf heures à la maison.
+
+Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
+revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
+quelques élèves qui me regardent comme un révolté!
+
+Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
+cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.
+
+Il va entrer en élémentaires.
+
+C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
+champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.
+
+Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._
+
+Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
+Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.
+
+
+C'est la retenue qui m'ennuie le plus.
+
+J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
+encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
+papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
+
+«Vingtras, cent lignes!»
+
+Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage
+d'enfer!
+
+«Cent lignes de plus.
+
+--M'sieu!
+
+--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»
+
+Encore! Toujours!
+
+Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!
+
+C'est à peine si je vois le soleil!
+
+Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
+retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,
+à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un
+soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
+cri de marchand bien loin, bien loin!
+
+Nous sommes là une vingtaine.
+
+Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
+tours en regardant le ciel à travers les croisées.
+
+«M'sieu... sortir!»
+
+Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne
+un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
+vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette
+de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller
+chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,
+dans l'étude.
+
+Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je
+barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre
+chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
+dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»
+
+
+_Mardi matin_.
+
+C'était composition en version latine.
+
+Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père
+m'a donné à la place de Quicherat.
+
+Turfin croit que c'est une traduction.
+
+Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.
+
+Je lui montre le petit dictionnaire.
+
+«Ce n'est pas celui-là.
+
+--Si, m'sieu!
+
+--Vous copiez votre version.
+
+--Ce n'est pas vrai!»
+
+Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.
+
+Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
+droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les
+pauvres.
+
+Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a
+été reçu second à l'agrégation.
+
+Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême
+qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une
+petite claque à leur fils!
+
+Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné
+contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin
+est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que
+quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
+ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.
+
+J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.
+
+Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et
+du collège.
+
+
+Où irai-je?--À Toulon.
+
+Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
+monde.
+
+Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
+un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
+m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas
+de leçon à apprendre ni du grec à traduire.
+
+Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand
+mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à
+être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le
+capitaine.
+
+Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je
+puisse me venger.
+
+Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma
+jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.
+
+Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de
+mort sur moi.
+
+Je suis un mauvais sujet, après tout!
+
+On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au
+lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou
+voler les mouches.
+
+On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier,
+vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,
+au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de
+l'hermine.
+
+On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec
+la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!
+
+C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+
+Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts
+d'apprenti, mes manies d'ouvrier.
+
+Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!
+
+Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les
+agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que
+M. Beliben!...
+
+«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est
+justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes
+et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me
+démangent, la nuque me fait mal.
+
+Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en
+éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le
+séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un
+gros chien, j'ai des gaietés de nègre.
+
+Être nègre!
+
+Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!
+
+D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une
+mère aimante.
+
+Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour
+s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils
+dansent en rond!
+
+Zizi, bamboula! Dansez, Canada!
+
+Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je
+n'ai pas de veine!
+
+Faute de cela, je me ferai matelot.
+
+Tout le monde s'en trouvera bien.
+
+«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce
+pas?
+
+Ils vont revivre, ressusciter.
+
+Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils
+devront finir le gigot!
+
+Finir le gigot?
+
+Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au
+plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de
+vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui
+auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce
+noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais.
+
+
+Je vais plus loin, hypocrite que je suis!
+
+Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je
+cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_.
+
+J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe
+_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà
+pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des
+bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je
+mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne
+peux pas m'en empêcher.
+
+Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le
+malheureux!...
+
+Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il
+me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans
+les reins.
+
+Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!
+
+Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;
+et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.
+
+Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il
+a chaud!
+
+Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il
+n'attrape pas de courants d'air.
+
+La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.
+
+_Je me couche en chemise!_
+_Dieu puissant! favorise_
+_Cette sainte entreprise!_
+
+Partirai-je seul?
+
+C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un
+navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand
+on est fatigué, fonder une colonie.
+
+Qui entraînerai-je dans cette expédition?
+
+Malatesta est justement parti d'hier.
+
+Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.
+
+Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!
+
+Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges;
+elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.
+
+«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.
+
+--Non, mais elle est si bonne!
+
+--Tu l'aimes bien!
+
+--Si je l'aime!»
+
+Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+
+Lui qui doit être soldat!
+
+Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le
+console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour
+que son enfant ait plus d'oranges!
+
+«Que fait-elle, ta mère?
+
+--Elle est charcutière à Modène.»
+
+Et il n'a pas l'air de rougir!
+
+Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.
+
+Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!
+
+
+Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.
+
+Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle
+n'eût pas voulu vendre du jambon.
+
+Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être
+lâche!...
+
+Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle
+était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait
+un jour:
+
+«Mon père était dans l'Université.»
+
+Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer
+drôlement, ces messieurs de l'université!
+
+Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que
+les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents
+disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle
+savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur,
+l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint,
+répondent:
+
+«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»
+
+Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au
+cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et
+je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque
+fois que j'ai pu.
+
+Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique
+l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle
+le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y
+a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment
+devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à
+Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a
+pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire
+son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous
+déshonorent.
+
+«Écrivez en marge à son dossier:
+
+«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de
+saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans
+une autre localité."«
+
+
+Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!
+
+Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!
+
+Vivent les nègres!...
+
+Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!...
+
+
+Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la
+charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son
+pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.
+
+Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule
+des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures
+à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas
+à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur
+père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle
+de Malatesta.
+
+«On ne te bat donc pas?
+
+--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr
+que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une
+pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se
+cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause.
+--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au
+moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»
+
+«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à
+l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette
+fois!»
+
+Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les
+enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au
+moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les
+oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système,
+elle l'applique.
+
+Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on
+donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans
+savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.
+
+Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,
+qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.
+
+Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.
+
+
+Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!
+
+Ricard?
+
+Ils sont neuf enfants.
+
+On les fouette à outrance.--Quel bonheur!
+
+Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me
+défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme
+un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que
+leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!
+
+Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils
+jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie
+toujours: «_Crotte pour toi!»_
+
+Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne
+jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.
+
+On le bat tout de même. Pourquoi donc?
+
+Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles,
+c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en
+plaindre.
+
+Puis, «il est là comme une oie.»
+
+Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat.
+
+On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
+et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
+se tient tranquille.
+
+«_Il est là comme une oie_...»
+
+Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
+pisse au lit.
+
+Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa
+mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
+de cela!
+
+Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
+qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un
+jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
+désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
+fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est
+obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.
+
+On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
+on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
+au-dessus du château!...
+
+Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout,
+exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+
+C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
+a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe
+désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle
+d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
+grosse voix, et en levant le fouet:
+
+«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!»
+
+Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son
+enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin
+atteint par son plomb meurtrier.
+
+Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et
+personne ne saura que le lapin a pleuré!
+
+
+Si je parlais aussi à Vidaljan?
+
+C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées
+à tout casser.
+
+Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il
+fût: il voudrait être escamoteur.
+
+Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt
+sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur
+l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la
+tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
+
+«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
+
+Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
+
+«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
+
+Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
+
+«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
+
+Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré,
+questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
+
+Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
+
+«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit
+prochaine...
+
+
+Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les
+bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par
+les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la
+résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va
+se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
+pour l'escamotage!
+
+C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller
+dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
+l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il
+savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin
+d'un mouchoir.
+
+Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort.
+Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de
+fausses clefs dans les boîtes des copains.
+
+Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la
+serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il
+volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
+poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille
+d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la
+merci des moutards pendant huit jours.
+
+Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa
+place.
+
+Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à
+_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui
+ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait
+été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de
+Virgile à la fois.
+
+Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie
+blanche.
+
+Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des
+gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des
+coquilles d'oeufs vides.
+
+Il fabriquait de la poudre.
+
+C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de
+défiance que m'inspiraient ses habitudes.
+
+Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur
+de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
+fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son
+enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises
+de cuivre mêlées aux punaises de famille.
+
+Je lui offris d'être mon lieutenant.
+
+Il accepta.--Ricard aussi.
+
+
+Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et
+il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me
+donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume
+et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
+
+Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent
+l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là.
+Que s'est-il passé?
+
+Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des
+commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
+Vidaljan avec.
+
+«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de
+la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la
+tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
+et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou,
+Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on
+le fichera en prison.
+
+--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui
+m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où
+j'essayais de filer.
+
+On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
+
+Ma mère m'en donna une volée!
+
+Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du
+paradis de ne plus m'échapper.
+
+
+Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
+
+Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
+Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
+
+C'est toujours ça.
+
+
+
+16
+Un drame
+
+Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
+
+C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de
+flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
+trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire,
+tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
+d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui
+paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit,
+perd la voix et renverse les chaises.
+
+Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
+
+Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle
+ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
+plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
+crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
+celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
+
+Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
+devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en
+arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté
+du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
+
+
+«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
+vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
+sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
+l'étrenne de votre barbe.»
+
+Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main,
+le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa
+ceinture à presser.
+
+«Valsons», dit-elle.
+
+Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
+rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son
+cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et
+elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
+père qui ne dit rien.
+
+Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
+
+C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une
+cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
+disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à
+plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa
+jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de
+ses rejetons.
+
+Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
+en passant.
+
+
+M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans
+une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de
+choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
+toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait
+quand on disait ce mot-là.
+
+
+Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
+
+Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire,
+et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
+
+Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons
+tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous
+fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
+de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à
+coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher:
+«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
+qu'elle meurt d'un amour perdu.
+
+Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près
+d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un
+soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
+les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il
+avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
+
+«Grand bête!»
+
+Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous
+les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant
+lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand
+bête!» si tendre et ce geste si doux.
+
+
+Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on
+va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on
+dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
+
+Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
+
+Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
+au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris
+de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur
+lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une
+mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
+dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
+traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
+il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes
+comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela
+en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
+dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
+brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail,
+rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
+l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
+hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le
+silence.
+
+Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
+la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des
+pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
+coiffée de rouge et chaussée de vert.
+
+Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un
+_soleil_.
+
+Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
+leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
+je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
+en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais
+mises.
+
+À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
+luit comme une étoile.
+
+Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du
+lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond
+du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les
+yeux.
+
+
+Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
+Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe,
+et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous,
+quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la
+cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
+(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
+nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
+
+C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
+mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au
+vin blanc mousseux.
+
+On trinque, on retrinque.
+
+C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
+
+Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
+libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
+de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
+
+À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
+chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
+d'ailleurs, l'en empêche.
+
+«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
+bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
+ou au jardin.
+
+C'est mon père qui paraît heureux!
+
+Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
+coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
+chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
+des chansons du Midi.
+
+Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
+elle entonne en auvergnat:
+
+_Digue d'Janette,_
+_Te vole marigua_
+_Laya!_
+_Vole prendre un homme!_
+_Que sabe trabailla,_
+_Laya!_
+
+«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
+pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
+pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
+hanche!
+
+Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
+de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
+souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
+rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
+la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
+
+_La Madona et la fouchtra,_
+_Laya!_
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
+qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+
+Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
+savant et gâtent le dîner.
+
+On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
+
+Il_ l'_est toujours.
+
+«C'est lui qui_ l'est!»_
+
+Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
+regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
+
+«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
+Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
+Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
+
+
+Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
+souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
+empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
+qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
+elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
+
+«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
+cela me fait du bien, amusez-vous.»
+
+Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
+
+«Amusez-vous!»
+
+
+CHÔMAGE
+
+La vie change tout d'un coup.
+
+J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des
+_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des
+étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,
+tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je
+sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
+poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
+dos--après tant de gigots pourtant!
+
+À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa
+surveillance.
+
+On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
+m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle
+disait_ bouffre_ pour _bougre_.
+
+Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
+minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans
+exaspérer son amour.
+
+Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
+
+Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais
+fait,--même cela me flattait un peu.
+
+Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien
+que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle
+avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
+sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit
+pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
+petite blouse et en petit pantalon.
+
+Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
+gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+
+
+Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou
+me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
+palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,
+gonfle devant le feu.
+
+Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma
+mère; je puis rester assis tout le temps!
+
+Ce chômage m'inquiète.
+
+Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
+habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où
+en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
+la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du
+cuir battu!
+
+
+Que se passe-t-il donc?
+
+Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est
+pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
+cette colère blanche de ma mère.
+
+Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et
+les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève
+le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
+
+
+«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
+voisine.
+
+--Si, si!
+
+--Il y a un peu de froid?
+
+--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche
+prochain.»
+
+En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
+réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi
+distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir
+l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
+
+On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on
+combine tout pour le dimanche.
+
+
+J'avais justement gobé une _retenue!_
+
+J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
+charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
+M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
+mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
+avaient une veine luisante, un point jaune.
+
+Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
+en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
+dans l'étude des internes, au lycée même.
+
+Adieu la maison de campagne!
+
+Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+
+Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
+
+Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
+écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
+bon--mais bon!
+
+Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
+de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
+brouillard autour de madame Brignolin.
+
+
+On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
+haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
+l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
+
+«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
+
+Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
+point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
+j'acceptai mon sort de bon coeur.
+
+Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
+avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
+retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
+prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
+décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
+pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
+
+La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
+
+«Te voilà, gamin?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Toujours en retenue, donc!
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Tu as faim?
+
+--Oui, m'sieu!
+
+--Tu veux manger?
+
+--Non, m'sieu!»
+
+Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
+recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
+dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
+goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
+quelquefois chez des parents d'élèves.
+
+«Voulez-vous de la soupe, madame?
+
+--Non, si, comme cela, très peu...
+
+--Vous n'aimez pas le potage?
+
+--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
+
+--Diable! pas faim, déjà!»
+
+
+«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
+recommandation qu'elle m'avait faite.
+
+En laisser un peu dans le fond.
+
+C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
+l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
+que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+
+Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
+belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
+fais prier.
+
+L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
+
+Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
+paysan.
+
+«Tu veux de la carpe?
+
+--Non, M'sieu!
+
+--Tu ne l'aimes pas?
+
+--Si, M'sieu!»
+
+Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
+avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
+pas ce qu'ils vous servaient.
+
+«Tu l'aimes? eh bien!»
+
+L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
+s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
+
+Je mange ma carpe--difficilement.
+
+Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
+il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
+Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
+mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
+
+
+J'ai fini mon pain!
+
+Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
+doivent attendre qu'on les serve.
+
+J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
+lâché, et il mange, la tête dans un journal.
+
+Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
+comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
+le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
+_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
+assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
+manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
+
+Du pain, du pain!
+
+J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
+m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
+doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
+de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
+
+Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
+l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
+que penser!
+
+«Ça te démange?
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Pourquoi te grattes-tu?
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
+finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
+répulsion.
+
+«Tu as fini ton poisson?
+
+--Oui, m'sieu!»
+
+M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
+de veau et de la sauce aux champignons.
+
+«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
+
+Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
+jette sur le ris de veau.
+
+Pas de pain! pas de pain!
+
+Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
+de sauce et se livrent un combat acharné.
+
+Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
+beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
+de pommade à six sous la livre!
+
+Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
+mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
+pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
+
+_7 heures et demie_.
+
+Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
+vitres; pas un bruit!
+
+J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
+crâne d'un côté.
+
+Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
+nageait, du veau qui tétait...
+
+Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
+moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
+resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
+j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
+
+
+_9 heures_.
+
+Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
+veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
+pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
+
+
+_10 heures_.
+
+J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
+finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
+rentreront.
+
+Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
+on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
+en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
+suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
+tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
+
+
+_Minuit_.
+
+Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
+
+Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
+coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
+mère...
+
+Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
+accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
+genou sur le carreau.
+
+C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
+renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
+à lui, pâle, échevelée.
+
+Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
+
+Je veux crier.
+
+«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
+brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
+autant de colère que de terreur dans sa voix.
+
+Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
+C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
+fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
+reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
+dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
+
+Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
+et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
+d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
+aller doucement sa main et son coeur.
+
+Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
+cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
+eu raison de moi dans la vie.
+
+«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
+
+J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
+l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
+ouvertes pour que la malade eût de l'air!
+
+
+Qu'est-il donc arrivé?
+
+Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
+réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
+
+Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
+blanche monte à l'horizon.
+
+J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
+heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
+enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
+regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
+qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
+courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
+qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
+
+
+Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
+
+J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
+jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
+demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
+regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
+pas!»
+
+J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
+
+Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
+je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
+Mais par qui commencer?
+
+Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
+effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
+du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+
+C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
+craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
+instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
+accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
+noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
+colère.
+
+Aussi on hésite, on recule!
+
+Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
+puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
+ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
+leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
+larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
+avec le dernier cri, le premier soleil!
+
+Et je ne savais que faire!
+
+
+Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
+d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
+heures. Je me levais aussi.
+
+Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
+pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
+
+Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
+
+Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
+
+Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
+porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
+censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
+
+«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
+
+--Je n'irai pas en classe?
+
+--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
+ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
+campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
+
+Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
+dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
+rajustait son pantalon.
+
+Que s'était-il passé?
+
+Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
+orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
+je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
+surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
+jardin, dans ce dimanche de malheur!
+
+Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
+paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
+jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
+
+Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
+de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
+d'essayer de le savoir!
+
+Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
+
+
+Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
+l'enfant!
+
+Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
+honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
+jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
+prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
+assister à quelques conférences que faisait le professeur de
+rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
+
+Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
+le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
+pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
+
+Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
+sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
+une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
+
+Il a le coeur ulcéré, je le vois.
+
+Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
+parle à voix basse.
+
+Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
+
+Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+
+Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
+passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
+m'empoigne.
+
+Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
+sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
+je le jure, sans que je le mérite.
+
+J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
+et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
+que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
+l'idée de me tuer une fois!
+
+Voici à quelle occasion.
+
+
+Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
+faillit casser:
+
+«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
+le carreau!»
+
+J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
+d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
+
+Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
+question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
+mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
+
+«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
+rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
+conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
+
+--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
+proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
+
+Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
+bien plus grand que mon mal!
+
+Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
+qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
+destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
+coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
+peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
+réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
+
+Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
+plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
+
+J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
+m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
+contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
+douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
+
+Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
+qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
+mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
+l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
+pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
+
+Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
+et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
+
+«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
+
+
+De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
+fois! Les raccommodements durent peu.
+
+Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
+sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
+courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
+situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
+ma paresse!
+
+Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
+même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
+maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
+singeries, tout ça.»
+
+Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
+pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
+content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
+et je suis le premier de la classe.
+
+Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
+
+Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
+et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
+
+Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
+mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
+
+Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
+bourre, je l'avale comme de la boue.
+
+Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
+et j'entends qu'on dit par derrière:
+
+«C'est parce que son père lui donne des danses.»
+
+On dit aussi:
+
+«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
+sainte-nitouche?»
+
+
+J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
+compositions au proviseur; mais il est en conversation
+particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
+cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
+
+On parlait de nous.
+
+«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
+
+--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
+l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
+une femme comme celle qu'il a...
+
+--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
+gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
+que madame Brignolin, eh! eh!
+
+--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
+
+J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
+l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
+
+C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
+leur voix. Ils reprirent:
+
+«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
+pris le prétexte de son fils.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
+
+--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
+bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
+l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
+"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
+peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
+l'observation.»
+
+
+Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
+
+Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
+
+«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
+arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
+comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
+
+Quelle honte? quelle paresse?
+
+Mon père m'avait menti.
+
+
+17
+Souvenirs
+
+M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
+classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
+à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
+s'est démené pour que mon père l'obtînt.
+
+
+La nomination arrive.
+
+
+Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
+d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
+latines par-là; il y en a des tas.
+
+Mes parents vont faire leurs adieux.
+
+Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+
+Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
+prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
+Brignolin demeure...
+
+
+J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
+l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
+les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
+
+Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
+du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
+catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
+que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
+aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
+mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
+doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
+et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
+disaient.
+
+Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
+et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
+et ne tiennent pas toujours.
+
+À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
+meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
+débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
+un homme et qu'elle vient de casser.
+
+Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
+plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
+de prison?
+
+Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
+l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
+partir.
+
+
+Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+
+C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
+Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
+dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
+pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
+dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
+
+
+Pauvre cousine Marianne!
+
+On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
+moins les coups.
+
+Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
+un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
+chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
+c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
+c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
+que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
+qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
+pourquoi je faisais le_ gros_.
+
+On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
+en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
+disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
+Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
+regardait avec curiosité.
+
+Ma mère de dire:
+
+«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
+différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
+presque s'en fâcher.»
+
+Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
+bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
+l'ennuie aussi.
+
+M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
+la ville; ma mère a répondu:
+
+«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
+j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
+avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
+me connaissez mal, M. Laurier.»
+
+
+Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
+nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
+elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
+elle-même une robe.
+
+«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
+on les essaya.
+
+--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
+est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
+ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
+
+--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
+
+--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
+souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
+aussi que je les laisse mourir de faim!»
+
+Une pause.
+
+Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
+celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
+ressusciter la mère:
+
+«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
+
+Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
+d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
+me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
+de la colle.
+
+«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
+ce retard en levant les mains au ciel.
+
+Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
+donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
+enfonça un clou!
+
+Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
+clou m'a fait une mâchure.
+
+Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
+d'embrasser leur petit!
+
+Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
+
+«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
+regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
+ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
+n'y a pas touché, je parie!
+
+--Ce matin, maman!
+
+--Ce matin! tu oses!...
+
+--Je t'assure.
+
+--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
+
+--Non! m'man.
+
+--Viens que je te gifle!»
+
+
+Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
+écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
+tout de suite au village.
+
+Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
+
+«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
+une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
+Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
+
+C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+
+On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
+mois encore.
+
+Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
+heureux!
+
+Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
+peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
+cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
+saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
+tendre et fine comme du lait caillé.
+
+Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
+travers une grille: elle s'était faite religieuse.
+
+«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
+en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
+ici.
+
+--Le regrettez-vous?»
+
+Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
+coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
+crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
+reconnaître un geste de regret et de tendresse...
+
+Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
+d'ivoire taché de sang.
+
+
+Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
+haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+
+Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
+mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
+dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
+et mes beaux habits!
+
+Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
+regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
+livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
+rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
+bois.
+
+C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
+
+J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
+resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
+pour me punir.
+
+
+Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
+
+C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
+censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
+Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
+pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
+pain pour sa femme et son enfant.
+
+Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
+grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
+sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
+en bas comme un cercueil!
+
+J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
+camarade m'avait promis un coin de son jardin.
+
+Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
+ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
+l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
+panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
+maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
+en criant:
+
+«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
+qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
+qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
+la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
+une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
+être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
+étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
+voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
+
+
+18
+Le départ
+
+Quelle joie de partir, d'aller loin!
+
+Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
+officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
+contempler des tempêtes!
+
+J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
+j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
+désespoirs des naufrages.
+
+J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
+histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
+marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
+livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
+
+J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
+un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
+d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
+compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
+
+Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
+oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
+_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
+perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
+l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
+
+À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
+
+En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
+dans l'Océan.
+
+Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
+je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
+ma disparition, je suis en pleine mer.
+
+Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
+voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
+peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
+
+
+Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
+plein de poésie.
+
+Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
+entrons dans une gare!
+
+Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
+boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
+sifflet qui fendent l'âme!
+
+
+ORLÉANS
+
+Nous arrivons à Orléans la nuit.
+
+Les malles sont laissées à la gare.
+
+«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère.
+Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
+l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
+difficulté.
+
+Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de
+la lune.
+
+On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme
+immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui
+ai tout sur le dos.
+
+Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare,
+ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
+Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»
+
+Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
+battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
+livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une
+ville qu'ils ne connaissent pas.
+
+Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
+lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle,
+hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans
+l'obscurité et le brouhaha.
+
+Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un
+paquet d'orphelins.
+
+
+On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à
+l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà
+comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à
+laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à
+mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort;
+est-ce que ce n'est pas toi!
+
+--Ah! par exemple!»
+
+Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même
+cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
+l'espace.
+
+La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
+eue jusqu'ici pour témoin.
+
+Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
+notre ombre. C'est même curieux.
+
+Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père
+ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres
+s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!
+
+Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper
+quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.
+
+
+«Quelqu'un là-bas!»
+
+
+Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
+jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la
+poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un
+télescope qu'on ferme.
+
+«Quelqu'un!
+
+--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!
+
+--Sur quoi est-elle montée?
+
+--Sur quoi?
+
+--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)
+
+--Hé! la bonne femme!»
+
+Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.
+
+....................................
+
+«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»
+
+La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on
+dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.
+
+«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
+
+«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
+femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Jacques, c'est la _Pucelle!»_
+
+J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la
+bergère de Vaucouleurs!
+
+«C'est la Pucelle, Jacques!»
+
+
+Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de
+paniers, aussi!
+
+Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être
+mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps
+de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
+connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
+que lui a donné l'Histoire.
+
+«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»
+
+Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne
+doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux
+heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
+connaissons pas...
+
+«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant
+son enfant, celle qui a sauvé la France!
+
+--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
+content: on peut s'asseoir contre.»
+
+
+Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait
+le dos appuyé.
+
+Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
+
+Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins
+fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup
+de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
+nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
+s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère
+même, au bout de la rue, près du marché.
+
+«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
+
+--Pourquoi aurais-je faim?»
+
+Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au
+buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
+pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle
+n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa
+décision en lui demandant si elle avait faim.
+
+Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère
+un regard de terreur.
+
+
+Nous sommes dans l'auberge.
+
+Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on
+attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
+beau-frère, en tapant contre une cloison.
+
+Un grognement.
+
+«On y va, on y va!»
+
+À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend
+l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et
+ses souliers qui traînent.
+
+«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»
+
+Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se
+souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.
+
+Mais elle intervient.
+
+«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
+
+--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de
+vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une
+fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
+
+J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre
+sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de
+borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous
+et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne
+fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
+_man-ge-ra_ pas.
+
+Elle a pourtant crié à mon père:
+
+«Mange, si tu veux, toi!»
+
+Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme
+une carpe, et il a murmuré:
+
+«Non, non, demain.»
+
+Il sait ce que cela signifie!
+
+Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
+respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On
+met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
+m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons
+tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+
+Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera
+pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire
+vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais
+faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait
+de quoi!
+
+Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
+
+Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en
+tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et
+attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui
+mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère
+une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
+nez, car tu l'as en pied de marmite.
+
+
+Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai
+vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
+demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
+elle mordait là-dedans!
+
+Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.
+
+Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées
+et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a
+confié à ma mère tout l'argent.
+
+Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:
+
+«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
+mieux; c'est moi qui payerai en route.»
+
+Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur,
+la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la
+blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc,
+pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les
+mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
+messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de
+groseille.
+
+Il mourait de soif.
+
+«Donne-moi de l'argent.
+
+--Tu veux de l'argent?...
+
+--Oui, Jacques a soif...»
+
+Ma mère se tourne vers moi.
+
+«Tu as soif?»
+
+Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais
+pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds
+rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie
+froide de son fils à son époux.
+
+«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son
+coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il
+n'existait pas.»
+
+
+Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de
+versement!
+
+Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le
+pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus:
+mon père a demandé grâce.
+
+C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je
+suis franche comme l'or.»
+
+Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père,
+devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans
+coeur, un époux sans conduite.
+
+Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+
+«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
+ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être
+l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez
+sa maîtresse.»
+
+
+Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
+cela!
+
+Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler
+les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!
+
+«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
+pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
+Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
+monde, peut-être?...»
+
+
+SUR LE BATEAU
+
+Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade
+heureusement.
+
+Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie
+de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.--
+Enfin la migraine la prend et l'endort.
+
+Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être
+sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
+plus la force de fondre sur lui.
+
+Il monte sur le pont...
+
+
+UNE RECONNAISSANCE
+
+«Chanlaire!
+
+--Vingtras!»
+
+Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
+avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
+lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
+voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
+
+Il est heureux, gagne de l'argent.
+
+«Quelle rencontre!
+
+--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»
+
+Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
+un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
+
+«En bas,--et d'un air plus gai: malade.
+
+--Ce ne sera rien.
+
+--Non,--non,--non.
+
+--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
+contraire...»
+
+Se tournant vers moi:
+
+«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
+yeux!--Garçon!»
+
+
+Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
+aussi rencontré des camarades.
+
+La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
+cruches de bière.
+
+De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
+francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
+bishofs; il y a une odeur de citron.
+
+Voilà qu'on chante, maintenant!
+
+Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!
+
+Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
+bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
+a les pommettes roses, les yeux brillants.
+
+Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
+qu'il a le gousset vide.
+
+C'est la bourgeoise qui a le sac!
+
+«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
+y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
+Mais, je dis cela devant le moutard...
+
+--Il n'y a pas de danger.»
+
+Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
+je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
+
+Il me parle comme à un grand garçon.
+
+«Allons, Jacques, une goutte!»
+
+Puis une idée lui vient:
+
+«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
+quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
+
+C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
+proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
+pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
+odorants.
+
+Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
+parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
+
+
+On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
+servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
+camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
+
+Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
+commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
+suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
+j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
+indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
+mère dort.
+
+
+... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
+
+Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
+celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
+droit à nous, et va commencer une scène.
+
+Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
+viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
+rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
+part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
+fait long feu.
+
+«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
+elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
+de cochon.
+
+«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
+et il crie:
+
+--Une autre bouteille de ce jaune-là!
+
+--Je n'ai pas soif.
+
+--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»
+
+C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
+malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.
+
+«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+
+Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
+que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:
+
+«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
+Jacques, viens avec moi.
+
+--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
+dominos, il fera le _troisième_.»
+
+Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
+écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
+me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
+tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
+sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
+pouvant rire tout haut et salir mes manches!
+
+
+La partie de dominos est finie.
+
+«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»
+
+Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
+première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
+m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
+va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
+moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
+au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
+accueil.
+
+«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»
+
+Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
+trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
+mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
+--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
+vous pourrez me battre...
+
+
+C'est mon jour de chance!
+
+Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
+engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
+mise lui fait l'honneur de causer avec elle.
+
+On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
+leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.
+
+«Jacques, reste là.
+
+--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
+l'interlocutrice élégante.
+
+--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»
+
+C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
+son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
+noie, tant pis!
+
+Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
+approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
+ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
+t'emporter!»
+
+Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
+tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
+fouet.
+
+C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
+poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
+m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
+ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
+jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
+aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
+près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
+est le contremaître.
+
+Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
+allé jusqu'au bout de la grande branche.
+
+Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
+émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
+d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
+des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
+peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
+j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
+pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.
+
+C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
+libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+
+Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
+me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
+creux de la main...
+
+Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
+mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
+aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
+l'ancre...
+
+La journée fuit, le soir arrive.
+
+
+Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
+crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
+grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
+creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
+qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
+traînées de lune.
+
+La machine fait _poum, poum_!
+
+
+C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.
+
+Nous voici à Tours: on relâche ici.
+
+M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
+veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
+arrivons au _Grand-Cerf_.
+
+
+Nous dînons à la table d'hôte.
+
+Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
+monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
+moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
+donne soif.
+
+J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
+oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
+bavarde, on dévore.
+
+«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»
+
+Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.
+
+Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
+pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
+tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
+chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
+dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
+jaune.
+
+Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
+droite, ses fils et moi.
+
+Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
+plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
+de quelque chose.
+
+«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
+fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.
+
+--Oui, deux francs par tête.
+
+--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»
+
+C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
+«Mange de tout!»
+
+Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
+et fait rire tout un coin de table.
+
+Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
+est, et veille toujours sur son enfant.
+
+«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
+sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
+bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
+pas manger les croupions!»
+
+Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
+poche des provisions qui traînent. On la remarque.
+
+J'en deviens rouge.
+
+«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»
+
+Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
+les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
+regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
+en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
+bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
+finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»
+
+
+M. Chanlaire se lève:
+
+«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.
+
+--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
+elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»
+
+--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
+cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
+comme une balle; les enfants les premiers!»
+
+Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:
+
+«Vide-moi ça!»
+
+Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
+la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!
+
+Je n'ose la regarder ni boire.
+
+«Tu es là comme un empoté, voyons!»
+
+Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
+fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
+sur une robe d'à côté.
+
+«Nigaud!» dit l'inondée...
+
+Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.
+
+Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.
+
+Je vais me coucher gonflé et piteux.
+
+«Par ici, votre chambre», dit le garçon.
+
+Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
+de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
+ma mère m'appelle:
+
+«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»
+
+
+Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
+aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
+l'imprudence de son âge, ne songe pas.
+
+Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.
+
+Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
+milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
+comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»
+
+
+Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+
+La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.
+
+Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
+pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
+et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
+feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
+voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
+rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
+j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!
+
+
+Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
+un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
+des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
+prêtres, l'air jésuite aussi.
+
+«C'est lui! c'est lui!»
+
+Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.
+
+«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»
+
+Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!
+
+Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
+s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
+mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
+réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
+Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
+oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
+s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
+osiers.
+
+Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
+France.
+
+Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
+gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
+ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
+vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
+
+Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
+d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
+C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
+et l'Océan commence.
+
+Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
+le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
+mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
+
+L'espace m'a toujours rendu silencieux.
+
+Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
+la Fleur_.--C'est Nantes.
+
+
+NANTES
+
+Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions
+bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
+l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt
+qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un
+portefaix, et le voilà loin.
+
+La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main
+avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au
+collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses
+malles, sa femme et son garçon.
+
+
+Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de
+nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,
+nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
+l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
+sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--
+À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
+port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de
+notre colonie.
+
+Ma mère a _entrepris_ mon père.
+
+«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...
+
+--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...
+
+--Moi!»
+
+Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On
+s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour
+emporter ça?
+
+--Trois francs.
+
+--Trois francs!
+
+--Pas un sou de moins.
+
+--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
+trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et
+une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui
+traînait par là.
+
+Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre
+sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et
+la famille Vingtras d'injures.
+
+Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la
+rivière.
+
+«Jacques, Jacques!»
+
+Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse
+des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon
+père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre
+entrée à Nantes.
+
+
+Ouf!!!
+
+Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
+
+Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire
+s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
+_jamais._
+
+Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a
+trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
+corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
+voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un
+pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau
+à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
+
+Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions
+la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
+me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on
+saurait où se diriger.
+
+Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos
+querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,
+cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
+mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
+mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après
+avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
+
+Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille
+navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des
+bagages!
+
+Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon
+père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
+est notre providence décidément.
+
+Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
+connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
+demandaient ce que voulait cette famille.
+
+Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant
+indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
+
+
+Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre
+emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela
+lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des
+leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on
+prendra des répétitions!
+
+Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
+
+Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de
+tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
+
+Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
+d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
+d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
+ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas
+d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
+mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées
+sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
+
+Comme la vie de marin me paraît bête!
+
+Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
+chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des
+matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
+nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la
+vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des
+flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y
+a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
+bien! merci!
+
+Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
+grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
+grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
+cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
+le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je
+confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de
+fromages.
+
+
+MON PROFESSEUR
+
+J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent,
+au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
+de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire
+son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
+taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des
+premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son
+esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante,
+jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+
+M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il
+est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès
+de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de
+grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
+qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
+quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
+
+Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
+blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
+qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier
+et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun;
+ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait
+l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
+l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes
+devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
+
+À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des
+romans de Walter Scott.
+
+
+Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
+quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
+couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui
+empoisonnait.--Toujours donc!
+
+Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
+n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
+
+
+LA MAISON
+
+Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
+qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
+de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
+l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
+
+Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
+bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
+semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
+sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
+
+J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
+des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
+et des colères des mineurs.
+
+Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
+d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
+tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+
+Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
+ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
+l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
+l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
+pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
+ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
+boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
+la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
+blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
+dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
+
+Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
+qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
+glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
+
+Je me sens des envies de pleurer!
+
+
+On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
+souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
+fièvre.
+
+On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
+entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
+méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
+venir.
+
+«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
+a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
+votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
+
+La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
+miennes.
+
+Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
+bossue.
+
+On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+
+J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
+avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
+même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
+cela ferait éclater mon pantalon.
+
+Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
+Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
+On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
+culotte large.
+
+On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
+j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
+
+Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
+ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
+connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
+queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
+
+
+COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+
+Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
+personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait
+trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
+comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
+les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent
+pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien,
+dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
+au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des
+brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
+
+Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
+est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais
+l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
+apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des
+républiques_.
+
+J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+
+C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et
+elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
+de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à
+lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais
+vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances
+étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette
+redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
+puis pas me moucher.
+
+Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
+après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
+démoralise les masses!
+
+Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe.
+C'est même dangereux par ce temps de régicide.
+
+Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
+citoyen_, je rentre brisé.
+
+
+NOS BONNES
+
+Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
+
+Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
+lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
+heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
+envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
+participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
+trimestre.
+
+Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
+dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
+ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
+les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
+celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
+raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
+
+Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
+jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
+quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
+j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
+s'habille mal.
+
+«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
+_cheux nous._»
+
+Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
+rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
+
+Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
+tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
+depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
+politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
+puis apporter mon témoignage, il a son poids.
+
+Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
+entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
+mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
+Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
+marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
+donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
+y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+
+
+On est donc heureux à la maison.
+
+Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
+moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
+lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
+de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
+fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
+seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
+je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
+
+«Il y a de la boue autour!
+
+--C'est l'affaire de la bonne, cela!
+
+--Avec la grosse brosse seulement?
+
+--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
+toute la journée.»
+
+Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
+l'oeil!
+
+Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
+montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
+qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
+entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
+ne m'a jamais aimé!
+
+La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
+cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
+
+«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
+
+Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
+cuit.
+
+«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
+froides, voilà qui fortifie!»
+
+Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
+dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
+pas grasse, tant s'en faut!
+
+Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
+queue s'applique à la contrarier.
+
+«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
+
+--Merci, madame.
+
+--Merci oui, ou merci non.
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'aimez pas le cidre?»
+
+Jeanneton balbutie.
+
+«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
+«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
+voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
+
+Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
+deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
+repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
+boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
+retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
+pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
+décidée à l'offrir à Jeanneton.
+
+«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
+femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
+
+Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
+prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
+l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
+
+Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
+
+«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
+serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
+
+Ah! les malins!
+
+Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
+insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
+manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
+qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
+
+Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
+mère lui offrait en signe d'adieu.
+
+«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
+pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
+
+Jeanneton a refusé.
+
+On remplace Jeanneton par Margoton.
+
+Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
+nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
+entrant.
+
+«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
+un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
+robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
+viande; je veux manger chaud.»
+
+
+Margoton joue gros jeu.
+
+Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
+l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
+Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
+la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
+M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
+rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
+boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
+ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
+domestique.
+
+Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
+proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
+
+On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
+prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
+
+
+Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
+à propos de cette bonne.
+
+Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
+tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
+c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
+
+Mais quand il faut servir Margoton!...
+
+«Vous avez encore faim?
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme cela?
+
+--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
+
+Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
+qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
+ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
+dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
+de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
+
+Marguerite en demande toujours.
+
+
+Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
+
+Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
+entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
+
+«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
+
+--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
+son bonnet grec.
+
+Elle se contente de hocher la tête en souriant.
+
+«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
+
+Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
+langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
+un baiser furtif.
+
+On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
+mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
+melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
+proviseur.
+
+Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
+joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
+
+Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
+on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
+qu'y a-t-il?
+
+Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+
+«Madame, c'était pour le bon motif!
+
+--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
+
+Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
+quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
+Margoton.
+
+«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
+le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
+amant!»
+
+Je ne comprends pas.
+
+Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
+fatigue trop ma mère!
+
+Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
+des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
+qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
+vient beaucoup d'estomac à la maison.
+
+Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
+ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
+qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
+bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
+en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
+nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
+à moi; on nous voit ensemble.
+
+On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
+m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
+de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
+Suçons.
+
+Voici pourquoi:
+
+Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
+dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
+demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
+reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
+d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
+professorat.
+
+On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
+Pétronille.
+
+
+Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
+rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
+avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
+quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
+si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
+un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
+cela. Hé! Munito!
+
+Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
+c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
+détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
+comiques, les roses et les gratte-culs.
+
+
+Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
+moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
+d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
+la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
+rapidité d'une ombre chinoise.
+
+Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
+
+
+Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
+l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
+le soir.
+
+
+J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
+mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
+monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
+veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
+je dois remplacer _chose_ par un trait.)
+
+J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
+verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
+médecin a eu peur en voyant la plaie.
+
+«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
+
+Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
+j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
+le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
+n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
+
+Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+
+
+MON ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les
+mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.
+
+Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il
+faut_».
+
+Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et
+professeur de «_maintien_».
+
+C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
+qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a
+retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On
+lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en
+manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
+de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue
+basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux
+lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
+qu'on veut dans son cours.
+
+Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!
+
+Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée.
+M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père
+saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne
+des répétitions de maintien.
+
+Ma mère y assiste.
+
+«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!
+
+--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»
+
+Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.
+
+Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de
+poule.
+
+Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
+et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.
+
+«Tiens, comme cela!»
+
+Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!
+
+«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est
+fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui
+trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est
+toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la
+fouille même un peu trop à mon idée.
+
+
+Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de
+maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance,
+cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un
+paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas
+arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en
+l'air!
+
+«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu
+pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+
+Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes,
+l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une
+queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore
+aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.
+
+Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire
+une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de
+parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais:
+_j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les
+villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je
+répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je
+m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal,
+je le sens bien!
+
+
+Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je
+mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je
+fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.
+
+«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare
+ton maintien.»
+
+J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des
+révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!
+
+Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.
+
+«Pan, pan!
+
+--Entrez!»
+
+Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire,
+j'ai un brouillard devant les yeux.
+
+
+C'est mon tour!
+
+Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on
+s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un
+faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une
+baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On
+attend. J'entre dans le cercle et je commence:
+
+Une--je glisse.
+
+Deux--je recule.
+
+Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+
+C'est un clou de mon soulier.
+
+Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me
+souffle:
+
+«Le sourire, maintenant!»
+
+Je souris.
+
+«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.
+
+Oui, et je continue à éventrer le tapis.
+
+«C'est trop fort!»
+
+On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.
+
+Ma mère demande grâce.
+
+Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»
+
+«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en
+se couchant.
+
+On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
+faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
+manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se
+détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises
+manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
+empoisonné.
+
+
+J'ai une _veine _dans mon malheur.
+
+Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en
+temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
+sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et
+je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.
+
+Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un
+fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les
+chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
+ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
+poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la
+boue.
+
+Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de
+lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.
+
+Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté
+quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
+son nez.
+
+Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis
+souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du
+dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots,
+tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
+de Saint-Étienne...
+
+Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.
+
+On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y
+mets mes souvenirs.
+
+«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le
+professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
+sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni
+du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.
+
+Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!
+
+Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que
+je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
+facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont
+mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)
+
+
+Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes,
+donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs
+femmes à venir danser chez lui.
+
+C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la
+cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:
+
+«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»
+
+Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené
+au commencement.
+
+Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec
+faveur.
+
+Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
+front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
+chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.
+
+Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une
+ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
+bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un
+cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa
+devise.
+
+Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en
+broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
+essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+
+«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.
+
+Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en
+bas.
+
+Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il
+était vivant.
+
+«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_
+
+Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le
+joli toiseau!
+
+Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:
+
+«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou
+non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
+injure!...
+
+--Ma chère amie!
+
+--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
+soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
+impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...
+
+«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
+femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes
+filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
+j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
+droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
+pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
+à un brin de toilette et de bon goût.»
+
+Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
+un petit coup sec sur la main de mon père:
+
+«Vilain jaloux!»
+
+
+On danse.
+
+«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?
+
+--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en
+saluant.
+
+--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.
+
+La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière
+un rideau.
+
+«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
+que sa femme. Antoine, écoute-moi...
+
+--Parle moins haut.
+
+--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»
+
+Elle élève encore plus la voix.
+
+«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
+pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
+pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la
+Brignoline, n'est-ce pas?»
+
+Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
+un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
+dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être
+calomnié!
+
+Enfin, on s'apaise derrière le rideau.
+
+
+Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop
+triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle
+d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à
+côtes, _mais si terne!
+
+Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.
+
+On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin,
+comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!
+
+
+«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.
+
+Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
+bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
+airs;--une véritable écolière, je vous dis!
+
+Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son
+enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une
+seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
+est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
+fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!
+
+Depuis quelque temps elle est rêveuse.
+
+«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme
+qui prévoit un malheur.
+
+Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
+cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers
+la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le
+front.
+
+Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
+d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
+quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par
+l'archevêque de Tours.
+
+La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
+la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.
+
+C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on
+vient de danser est vide.
+
+On entend un petit cri.
+
+_Eh! youp! eh! youp!_
+
+Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang
+et je vais _voler dans ses bras._
+
+_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_
+
+En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
+parquet.
+
+L'apparition chante:
+
+
+_Ché la bourra, la la!_
+_Oui, la bourra, fouchtra!_
+
+
+Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un
+coup:
+
+«_Anyn_, mon homme!»
+
+Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
+pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je
+le fus le jour des marionnettes.
+
+«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_
+
+Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa
+_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
+été prévenue.
+
+«Eh! chante! chante donque!»
+
+J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les
+cabinets. Toute la soirée, je répondis:
+
+«_Il y a quelqu'un!...»_
+
+La nuit me trouva harassé, vide!
+
+Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins
+au logis, où l'on ne pensait pas à moi.
+
+Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:
+
+«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»
+
+Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:
+
+«Dis-moi _cha!»_
+
+C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le
+bonheur!
+
+
+Tout se gâte.
+
+Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
+mère.
+
+La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle
+s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée,
+s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
+elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._
+
+Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.
+
+Elle répond avec amertume:
+
+«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être
+jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
+pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es
+réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_
+t'éclipser!»_
+
+Les querelles s'enveniment.
+
+«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
+pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
+Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
+mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
+
+Elle continue:
+
+«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi
+respectable que la tienne, sache-le bien!»
+
+Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et
+_mouchu._
+
+Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
+
+Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
+blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
+Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le
+samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans
+elle.
+
+
+Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me
+réveiller.
+
+«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez
+M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
+_J'arriverai, tu nous laisseras.»
+
+
+J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.
+
+Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant
+qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+
+«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit
+quelqu'un.
+
+--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
+
+Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles:
+pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
+a beaucoup mangé aussi.
+
+Ma mère crie toujours.
+
+«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez
+comme il est mis!»
+
+Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
+pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
+
+Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare
+entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
+
+Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air
+d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent
+de ville.
+
+«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
+Viens, dis-lui que tu es son fils!»
+
+Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
+suis changé depuis sept heures?
+
+Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des
+modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
+depuis que je meurs de faim.
+
+
+TU, VOUS
+
+La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
+de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en
+soirée, il va je ne sais où.
+
+Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon
+père est arrivé au même moment.
+
+Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
+tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?
+
+«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
+J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»
+
+Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.
+
+Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
+on le sent à l'accent, on le voit au geste.
+
+«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les
+soirs quand_ tu_ rentres...
+
+--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.
+
+Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un
+pliant dans le grenier.
+
+
+On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
+dans notre coin, et l'on se parlait à peine.
+
+Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
+jaunissait dans cette baraque.
+
+«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.
+
+
+Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir
+compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
+chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans
+flamme.
+
+Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
+désolations dans ces livres d'église.
+
+
+Une scène!
+
+Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque
+chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville
+de pièces de cent sous.
+
+Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie
+et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+
+«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»
+
+Mon père ne lâche pas, ma mère crie:
+
+«Jacques, aide-moi!»
+
+Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:
+
+«Papa! Maman!»
+
+Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.
+
+
+Ils se sont raccommodés!
+
+Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:
+
+«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
+retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»
+
+
+Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
+haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu
+tort--et lui demande d'oublier.
+
+Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour
+la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on
+lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
+devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle
+a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de
+tristesse et de silence.
+
+«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»
+
+J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.
+
+«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du
+premier.»
+
+
+
+19
+Louisette
+
+M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.
+
+C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.
+
+Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le
+second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont
+gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes
+d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.
+
+Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les
+grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus
+éloignés du champ de bataille.
+
+Ils se sont partagé le domaine.
+
+«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination
+brûlante...»
+
+Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre
+un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans
+l'espace--et se dépeigne en cachette.
+
+«Tu es l'Imagination folle...»
+
+Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.
+
+«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée,
+implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+
+Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme
+un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à
+des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.
+
+On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même
+quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air
+d'une grosse tache noire, là-dessous.
+
+«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»
+
+Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il
+écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.
+
+Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est
+sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand
+homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put
+travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._
+
+Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de
+grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut
+raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce
+qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.
+
+«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front
+avec l'index...
+
+--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du
+gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
+M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il
+est constipé parce qu'il est philosophe.
+
+On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à
+ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.
+
+Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.
+
+Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre
+M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,
+les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
+la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son
+mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
+l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas
+l'équivalent dans les grands classiques.
+
+«Je viens vous poser un dilemme.
+
+--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»
+
+Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait
+surmonté ses répugnances à cause de moi.
+
+Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de
+paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
+d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans
+mon intérêt--par amour pour son fils.
+
+C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et
+faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se
+pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
+
+Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
+montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
+philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à
+tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
+Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
+
+Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,
+s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
+qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en
+avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver
+les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
+comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+
+Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
+
+«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes
+du petit Bergougnard!»
+
+En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
+ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à
+côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient
+placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur
+père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait
+commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés
+à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de
+cheveux ou de poussière.
+
+On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
+
+Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des
+illustrations:
+
+«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les
+bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la
+Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
+
+Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant
+comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+
+
+Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
+M. Bergougnard distribue à sa famille.
+
+M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
+bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son
+plaisir à lui Bergougnard.
+
+Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,
+c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
+chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
+qu'il va exercer son système.
+
+Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est
+content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une
+locomotive.
+
+Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en
+Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et
+enfoncé à la grille devant le palais.
+
+
+Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à
+rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
+Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais
+profondément dans la philosophie.
+
+Je ne plains pas Bonaventure.
+
+Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les
+petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
+coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
+dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de
+cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+
+Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
+
+Son père était bien content.
+
+«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la
+science...»
+
+Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé
+l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de
+pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
+
+L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de
+coups de pied et tapé le nez contre le mur.
+
+
+Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
+
+
+Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on
+a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
+
+Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!
+J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
+jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres
+de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
+
+Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
+battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
+je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle
+quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du
+_moignon, _j'étais un homme.
+
+Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--
+parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
+
+«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
+
+Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
+joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur
+devant son père qui la frappait encore... toujours!...
+
+«Mal, mal! Papa, papa!»
+
+Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
+crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
+quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
+
+Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
+Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
+
+«Pardon, pardon!»
+
+J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,
+qu'un bruit étouffé, un râle.
+
+Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite
+poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
+
+Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
+plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père
+froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,
+cette fois, de l'achever.
+
+
+On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix
+ans....................
+
+De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
+
+Et aussi du mal que font les coups!
+
+On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
+
+Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait
+dans sa tête d'ange....................
+
+Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué
+la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas
+supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la
+morte!
+
+«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait
+peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
+se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
+davantage.
+
+
+Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
+elle arriva.
+
+Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et
+elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
+entendait rentrer son père.
+
+Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux
+Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la
+recevoir comme un bouquet.
+
+Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
+elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
+savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
+avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
+Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
+
+Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
+
+Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant.»
+
+Je ne dis rien.
+
+«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui
+répondes...--Veux-tu répondre?»
+
+Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant
+morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé
+battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
+lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de
+la peine à son papa!
+
+Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
+et ce regard mouillé!
+
+Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
+quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
+pauvre assassinée.
+
+«Veux-tu lâcher cette saleté!»
+
+....................................
+
+Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
+poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
+
+«Veux-tu le donner!
+
+--C'était à Louisette...
+
+--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
+ton fils?»
+
+Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
+
+«Non, je ne le donnerai pas!
+
+--Jacques!» crie mon père furieux.
+
+Je ne bouge pas.
+
+«Jacques!»
+
+Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
+de Louisette.
+
+«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire
+disparaître aussi», dit ma mère.
+
+C'est le bouquet que me donna ma cousine.
+
+Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
+
+Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
+qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
+
+J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
+je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la
+cousine...
+
+Assassins! assassins!
+
+Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai
+longtemps dans un frisson nerveux...
+
+Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise
+avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui
+sortait, avec des marques de coups!...
+
+
+
+20
+Mes humanités
+
+Comme mon professeur de cette année est _serin!_
+
+Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
+pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
+_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes
+lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos
+extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai,
+avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+
+Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous,
+et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
+n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
+dans mes livres.
+
+Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on
+ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
+voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de
+Bossuet).
+
+
+Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+
+«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa
+marraine!
+
+--Tante Agnès, dit ma mère.
+
+--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
+
+--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de
+ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
+
+--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
+
+Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
+
+JE N'EN AI PAS!
+
+
+On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle
+haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
+
+«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se
+passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres
+crottées.
+
+C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits
+collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les
+collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
+
+Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
+
+«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
+
+Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci,
+de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet
+rôti comme Scévola?
+
+C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
+
+Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
+Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
+
+Non, je ne le sais pas!
+
+Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
+fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
+
+Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
+
+Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
+que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de
+pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
+
+Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une
+femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à
+Ovide.
+
+Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
+horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
+n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
+désespéré!
+
+Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre
+beaucoup.
+
+Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me
+prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à
+droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
+suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu
+m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire
+le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce
+que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
+spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien,
+c'est la _quantité_ qui est tout.
+
+
+Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
+
+Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+
+Je ne puis pas!
+
+Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
+sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont
+pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me
+fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
+j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu
+quelques-unes par derrière.
+
+«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
+
+Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
+reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
+ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse
+cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme
+(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du
+second.
+
+Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
+
+
+C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
+
+Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
+aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
+son franc parler. C'est un bon garçon.
+
+Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
+
+«M'sieu Jaluzot!
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--M'sieu Jaluzot!»
+
+Je baigne ses mains de mes larmes.
+
+«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
+
+Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
+
+Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
+réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers
+latins.
+
+«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait
+vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour
+mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
+
+--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
+
+C'est l'aveu qui me coûte le plus.
+
+M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait
+de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
+
+
+Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et
+le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+
+Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
+liberté pour élever l'âme.
+
+Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est
+que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la
+liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où
+je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
+
+Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
+J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
+crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
+salade.
+
+
+RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
+
+«Plus fort, mon enfant!»
+
+C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
+«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont
+on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est
+bien!»
+
+Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous
+comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une
+goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
+rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
+j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
+partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce
+matin!
+
+
+C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et
+débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
+
+Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
+nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
+
+On m'a clarifié le nez.
+
+Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps,
+longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
+
+Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
+
+«Renifle, mon enfant! renifle!»
+
+Je ne pouvais plus.
+
+«Fais un effort, Jacques!»
+
+Je l'ai fait.
+
+
+Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une
+demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma
+tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la
+balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
+
+Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
+comme un bouchon de carafe.
+
+Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me
+conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je
+repasse ma leçon.
+
+Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les
+sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
+dis: «Baban.»
+
+BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
+
+_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
+
+En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
+_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
+
+Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
+Zim, mala ya, boum, boum!
+
+
+Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
+trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien
+l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les
+deux bouts.
+
+
+Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant
+de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé.
+Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
+
+Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou,
+atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend
+ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
+l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
+mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
+l'aloès bienfaisant.
+
+LES MATHÉMATIQUES
+
+
+«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
+
+C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
+le chou: on en mange tant à la maison!).
+
+
+«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
+sera fort en mathématiques!»
+
+
+On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour
+ceux qui n'ont rien _là._
+
+Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de
+chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
+soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve
+de la division, rien, rien!
+
+Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
+
+Je suis toujours dans les six derniers.
+
+Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
+
+Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+
+J'ai été premier en géométrie.
+
+Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
+--ou n'en suis-je pas un?...
+
+Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
+pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
+je m'en tirerai la craie à la main.
+
+Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes
+camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes,
+en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
+des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le
+professeur me dit d'un air blessé:
+
+«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui
+faites le cours, ou moi?»
+
+Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
+
+À la fin de la classe, on m'interroge:
+
+«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai
+appris?
+
+
+Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
+carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à
+la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
+vent.
+
+Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+
+La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout
+le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os,
+représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite,
+Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de
+Néron!...
+
+Mais comme ce logement est triste!
+
+Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres,
+un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à
+cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
+en guenilles.
+
+C'était le Romain.
+
+«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»
+
+Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je
+le suivais des yeux.
+
+Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce
+vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de
+savetier et qui mettait un fond à son pantalon.
+
+C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
+Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...
+
+En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main;
+c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
+restaient avaient l'air de deux cornes.
+
+Il trembla un peu en refermant la lettre.
+
+«Vous remercierez bien votre père», dit-il.
+
+Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
+dans les yeux.
+
+Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?
+
+Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti;
+il me tendait un petit livre.
+
+«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
+mathématiques?...»
+
+Il vit que non à mon air.
+
+«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
+Tenez, il y a une boîte avec.»
+
+Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et
+relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
+disait à son chien:
+
+«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi,
+j'aurai du pain.»
+
+Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait
+trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.
+
+«Aimez-vous les mathématiques?»
+
+Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce
+qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de
+livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
+civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!
+
+Qu'y avait-il dans sa boîte?
+
+Des plâtres en tranches.
+
+Et dans ce livre? Des mots de géométrie.
+
+
+Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
+mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et
+ces plâtres.
+
+C'est le samedi suivant que j'étais premier.
+
+J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son
+histoire.
+
+Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
+qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre
+lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui
+compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts
+hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé,
+sauvé, et il était passé en France.
+
+«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?
+
+--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais
+de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous
+avez compris mon système, il paraît.
+
+--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je
+vous explique?»
+
+Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma
+démonstration.
+
+«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut
+enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le
+coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des
+lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre,
+apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la
+théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon
+Dieu!
+
+--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?
+
+--Rien, rien.»
+
+Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la
+géométrie avec des fils et du plâtre.
+
+
+21
+Madame Devinol
+
+«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au
+théâtre avec moi.
+
+«Voulez-vous?»
+
+C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
+de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
+n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
+moutard à la porte depuis longtemps.
+
+Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux
+si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous
+regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
+doux, c'est bon.
+
+«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.
+
+Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:
+
+«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre
+chaque fois qu'il sera premier.»
+
+Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si
+importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.
+
+«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?
+
+--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
+un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!
+
+--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas...
+mais Jacques a beaucoup de ventre.»
+
+Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.
+
+«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as
+eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
+dissimule ça par la toilette.»
+
+
+Madame Devinol sourit en me regardant.
+
+«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
+ami, et m'accompagner?
+
+Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
+ressembler à Louis-Philippe?
+
+Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.
+
+J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y
+avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
+costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.
+
+Le numéro est sorti.
+
+«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.
+
+--Et ceux qui n'ont pas gagné?
+
+--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout
+laine, par exemple.»
+
+
+Madame Devinol m'emmène.
+
+«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
+ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»
+
+Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou
+d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
+sente la vigueur du biceps.
+
+«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
+gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me
+conter!»
+
+Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je
+lui conte tout.
+
+Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en
+disant:
+
+«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»
+
+Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
+d'argent.
+
+Je lui narre mes malheurs.
+
+J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
+dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je
+l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.
+
+«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
+te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
+C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»
+
+Fichtre! comme j'aurais préféré ça!
+
+«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»
+
+Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.
+
+«Non, non!
+
+--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est
+que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...
+
+--Non... oh! non!..
+
+--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»
+
+
+Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
+c'est convenu.
+
+Il y a un mois que nous nous connaissons.
+
+«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.
+
+--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup
+à la comédie.»
+
+Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du
+Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
+deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames,
+maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de
+décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des
+orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la
+bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
+Masson chantait:
+
+«Ô mon Fernand!»
+
+Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:
+
+
+_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_
+
+
+Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces
+chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce
+n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui
+avait une moustache noire, des bottes molles.
+
+Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
+fort et qu'on tournait les yeux!
+
+
+_Oh! viens dans une autre patrie!_
+_Viens cacher ton bonheur..._
+
+
+Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
+la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.
+
+Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris
+d'émotion.
+
+J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
+d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
+vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
+parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_,
+ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se
+penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
+jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches
+mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
+avait de la lumière à foison!
+
+J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui
+tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos
+livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et
+à Hélène.
+
+Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le
+_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
+voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et
+essayaient leurs instruments.
+
+
+Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol
+était là.
+
+Elle s'en apercevait bien.
+
+«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?
+
+--Non!... oui!... je l'aime bien.»
+
+
+Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour,
+pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.
+
+Nous croisons une dame en chemin.
+
+«La reconnais-tu?
+
+--Qui?
+
+--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet
+de soie.»
+
+Je regarde.
+
+«Mlle Masson?»
+
+Je ne suis pas encore bien sûr.
+
+«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...
+
+Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
+trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
+sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture,
+trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+
+«Eh bien!» me dit Mme Devinol.
+
+À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice
+qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.
+
+Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde,
+Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières
+qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
+un air fier, mais si fier!
+
+Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.
+
+«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?
+
+--Oh! non! par exemple!
+
+--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère
+alors?»
+
+
+Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle,
+tout près.
+
+«Encore plus près. Je te fais donc peur?»
+
+Un peu.
+
+
+Comme je bûche mes compositions maintenant!
+
+De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas
+premier.
+
+Oh! une fois! en vers latins!
+
+On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
+tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme
+celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
+passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
+rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste
+ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
+lilia plenis_.[9]
+
+Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous
+pouvez planter du persil sur la tombe!»
+
+Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois
+passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée
+plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les
+cantiques, de mettre un refrain qui revient:
+
+Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!
+
+_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice.
+Oh! c'est bien!
+
+Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à
+s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de
+côté. Qui sait?
+
+Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
+maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
+de la barbe.
+
+
+Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
+sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
+l'ai usé à force de frotter sur la machine.
+
+Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
+glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.
+
+Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!
+
+Je puis m'asseoir.
+
+J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
+tous mes petits préparatifs, et je commence.
+
+Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus
+verdâtre, comme si on battait un vieux bas.
+
+
+J'attrape des entailles terribles.
+
+Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir
+le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
+me prend la tête quand il a le temps.
+
+«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse
+l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»
+
+Il s'arrête pensif et m'interroge.
+
+«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?
+
+--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)
+
+--Pas toujours?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
+Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le
+coup de patte est donné maintenant de droite à gauche...
+Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de
+l'animalisme!»
+
+Il s'éloigne en branlant la tête.
+
+
+Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:
+
+«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
+fâché?...»
+
+Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai
+quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour
+demain, moi l'indécrottable!
+
+Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout
+de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
+bague.
+
+Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»
+
+C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos
+et cacher mon nez.
+
+
+Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit
+anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison.
+Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus
+lui parler de profil.
+
+Quelles soirées!
+
+Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
+mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des
+acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un
+joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle
+languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches.
+Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
+ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+
+Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
+recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un
+geste lent et sans me lâcher.
+
+«Tu me retiens toujours si longtemps...»
+
+Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le
+premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
+encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses
+bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
+moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit
+pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine,
+un peu gras comme de la chair.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois.
+
+«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»
+
+Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.
+
+«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»
+
+Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
+cravate quand elle serre trop.
+
+«Aide-moi...»
+
+Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.
+
+On aurait dit qu'elle en était furieuse.
+
+«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
+sèche, en voyant que je me baissais.
+
+--Non, je lace mes souliers.»
+
+Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
+et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a
+crevé.
+
+
+«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
+t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais
+chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne
+tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
+le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»
+
+Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!
+
+J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père,
+devant ma mère qui a rougi.
+
+
+Je suis premier, parbleu!
+
+J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.
+
+«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.
+
+Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.
+
+Et j'avais fait un vers qui commençait:
+
+_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)
+
+Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.
+
+
+Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence
+pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.
+
+Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
+suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si
+l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»
+
+Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde.
+Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en
+montant dans la voiture.
+
+Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
+coucou.
+
+Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
+à torrents.
+
+Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On
+n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à
+son côté.
+
+Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à
+sa gauche, de son côté.
+
+Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est
+presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...
+
+À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien
+peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
+anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
+cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait
+chaud dans le dos!...
+
+
+Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
+porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche
+ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen
+d'avoir une voiture?
+
+--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
+d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
+petite dame!
+
+--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»
+
+Elle me regarde, et elle rit.
+
+«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.
+
+--Nous en avons une, dit l'aubergiste.
+
+--Ah!»
+
+
+DANS LA CHAMBRE
+
+«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»
+
+Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!
+
+«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans
+la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu
+permets! Je vous fais peur, monsieur?»
+
+....................................
+
+Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...
+
+«Vingtras! Vingtras!»
+
+Ils sont dix à demander Vingtras.
+
+C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et
+qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le
+rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis
+elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon
+chapeau, qui n'y est pas.
+
+«Avez-vous vu mon chapeau?
+
+--Sors donc, que je referme!
+
+--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?
+
+--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»
+
+
+Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait
+remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et
+mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.
+
+Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.
+
+«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit,
+comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
+je lui écrive?
+
+--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un
+tour à Paris; et c'est une occasion.
+
+On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en
+arrache, et en route!
+
+Nous courons sur Paris.
+
+
+
+22
+La pension Legnagna
+
+Je suis à Paris.
+
+J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension,
+m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas
+un élève, c'est une vessie.»
+
+Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.
+
+«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»
+
+Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:
+
+«Boui, boui.»
+
+Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
+mes devoirs.
+
+«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les
+Anciens.»
+
+Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
+camarades.
+
+Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
+Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.
+
+Il passait.
+
+«Vous n'aimez pas ça?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut
+sans doute des perdrix rouges?
+
+--Non; j'aime mieux le lard!»
+
+Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
+«Paysan!»
+
+
+Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.
+
+Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit
+jusque dans son salon.
+
+«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre,
+où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?
+
+--Oui, monsieur, avec ma cousine.»
+
+Il en perd la tête et devient tout rouge.
+
+«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.
+
+Et se tournant vers moi:
+
+«Allez au dortoir!»
+
+
+Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
+peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins,
+et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix
+de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
+se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à
+s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+
+Il y a une demi-gloire,--Anatoly.
+
+Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il
+voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?
+
+J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
+on me blague comme provincial. Anatoly me protège.
+
+«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
+dans deux, vous verrez!»
+
+Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
+mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu
+près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.
+
+Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je
+trouvais la province plus gaie, moi!
+
+Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci
+qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu
+un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...
+
+«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
+version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort
+le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le
+ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
+continué à pleurer.»
+
+Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.
+
+La pension mène à Bonaparte.
+
+Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
+je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner
+le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande
+heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
+copie qu'on me croit en train de finir.
+
+Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
+gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
+suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à
+travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses
+blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
+je regarde.
+
+Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
+bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se
+ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.
+
+Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
+faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue
+Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
+domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
+dont les rubans volent à la brise.
+
+
+Le dimanche, nous allons en promenade.
+
+Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.
+
+Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.
+
+
+Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu
+devient notre pion.
+
+Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le
+dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.
+
+Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
+café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
+ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à
+bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à
+galons d'or ou d'argent.
+
+Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
+avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
+vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de
+trinquer.
+
+Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu
+un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me
+lever; je n'ai pas osé.
+
+«Allons, allons, reste là!»
+
+Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.
+
+Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
+_culotte_!...
+
+Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une
+volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
+anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.
+
+Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.
+
+Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.
+
+Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.
+
+Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.
+
+On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place,
+et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
+mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.
+
+Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt
+sous comptant.
+
+Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
+place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater
+pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les
+dix_, quoi!
+
+Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
+main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
+une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les
+consommations.
+
+J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand
+du coup de poing.
+
+N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
+Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je
+deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai
+peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté,
+mon but, et qui n'aurai pas de fortune.
+
+
+Ma vie des dimanches change tout d'un coup.
+
+Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.
+
+Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre
+qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.
+
+Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la
+demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures;
+nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre
+argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je
+les ménage.
+
+Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
+promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous
+l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller
+le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
+des prêtres.
+
+Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
+
+Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait
+fortune!
+
+«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,--
+qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
+lustre qu'on époussette.
+
+J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+
+Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
+
+«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant
+dans les galeries.
+
+«On apprend quoi?
+
+--Tu contemples les tableaux, les marbres!
+
+--Et après?»
+
+Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
+
+«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
+
+C'est vrai, tout de même!
+
+Matoussaint me voit ébranlé et continue
+
+«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
+
+--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa
+baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
+dans le coin.»
+
+Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
+et des monuments, décidément.
+
+
+C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est
+_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
+que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des
+_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
+
+Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la
+_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici
+Sainville!--Non! Si!»
+
+L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous
+filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez
+Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la
+table du coin.
+
+Nous dînons à trente-deux sous.
+
+Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites
+amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
+à propos de tout et de rien...
+
+
+Et comme c'est bon ce qu'on mange!
+
+_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne
+heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
+
+Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
+
+M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
+blagues-là.
+
+«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de
+cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
+
+On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
+
+«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
+
+Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je
+n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute
+au coin de la table.
+
+«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
+
+Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
+j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je
+reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des
+gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
+sortent de la tête.
+
+«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un
+voisin.
+
+Radigon lui-même en a assez.
+
+«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
+
+
+Après le dîner, il faut que je parte.
+
+Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--
+par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
+
+Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le
+bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps
+si je reparaissais avant l'heure.
+
+J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce
+dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis
+penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
+silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma
+timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de
+dictionnaires ni les récits de grand concours.
+
+Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,
+d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
+pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où
+j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au
+passé.
+
+
+On m'appelle un jour chez Legnagna.
+
+Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
+
+«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
+
+Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
+
+Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
+
+
+«_Mon cher fils,_
+
+«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui
+l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
+avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
+un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à
+M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
+
+«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu
+t'assieds._»
+
+
+Il y avait un mot de mon père aussi.
+
+Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
+voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi
+blessé tous les jours.
+
+Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le
+comédien? Est-il bon au fond?
+
+
+«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
+faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
+avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
+
+
+Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la
+bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il
+avait été là.
+
+Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
+prix.
+
+Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
+que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
+
+Et toujours, toujours le grand concours!
+
+Le professeur s'appelle D***.
+
+Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a
+l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
+de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au
+concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.
+Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,
+discou-e, _Alma pa-ens_.»
+
+Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
+
+Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au
+bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
+
+«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
+
+Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un
+académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
+nuit pas.
+
+Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des
+lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
+
+De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,
+et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
+d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
+
+Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de
+bon.
+
+Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
+le professeur continue:
+
+«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
+
+Je ne demande pas mieux.
+
+«Et à s'avouer impuissant.»
+
+C'est son affaire.
+
+
+J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,
+mais je dégringole vite.
+
+De second, je tombe à dixième, à quinzième!
+
+Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent
+ensemble, j'avais dit une fois:
+
+_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
+
+«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
+serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue
+est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération
+accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,
+le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la
+fois modeste et hardie de Boileau:
+
+_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
+
+C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre
+qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
+
+Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
+choses que je ne comprends pas davantage.
+
+«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur
+son coeur.
+
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le
+front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a
+une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
+un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui
+vomit la mort_.»
+
+C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à
+la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous
+fréquentions du monde si pauvre!
+
+Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
+
+
+Il était temps.
+
+Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de
+me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui
+aurais, un beau matin, cassé les reins.
+
+J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour
+aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme
+je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la
+pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les
+profondeurs de Paris.
+
+Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
+
+Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que
+je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que
+ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
+
+Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
+la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
+
+Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
+faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je
+m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+
+C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,
+qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en
+tirais comme cela au concours.
+
+Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
+dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
+les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.
+
+Le jour du concours arrive.
+
+Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui
+est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
+froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
+mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est
+pire que l'hostilité et le silence.
+
+«Distinguez-vous...»
+
+Il rit d'un rire lâche.
+
+Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.
+
+
+Nous arrivons presque en retard.
+
+Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
+calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder
+le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du
+pont.
+
+Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
+son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se
+releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je
+le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher
+sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
+voleur.
+
+Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était
+un livre comme un dictionnaire.
+
+Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
+temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.
+
+Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre
+moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été
+devant moi toute ma vie.
+
+
+C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
+son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.
+
+Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.
+Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon
+père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,
+et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!
+
+«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
+bachelier», dis-je à Anatoly.
+
+Je ne me trompais pas.
+
+Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,
+_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait
+la rue:
+
+«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»
+
+C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+
+
+On dicte la composition.
+
+Vais-je la faire? À quoi bon!
+
+Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
+mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui
+obsède ma pensée?
+
+Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,
+blagué seulement.
+
+Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
+Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
+destitué.
+
+Pas ce métier-là, non, non!
+
+Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je
+fasse ce que je puis.
+
+
+Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où
+j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.
+
+Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.
+
+«Tu as fini? me dit mon voisin.
+
+--Oui.
+
+--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
+saucisses?»
+
+Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les
+dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.
+
+«Ça va crier, prends garde!»
+
+Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon
+d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
+droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on
+pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
+au lieu du dictionnaire dans la bataille!
+
+«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de
+Charlemagne fit le café.
+
+Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
+tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
+qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
+l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une
+petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du
+_brûlot_.
+
+
+«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la
+pension.
+
+Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.
+
+Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le
+souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre
+banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des
+remords.
+
+Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+
+
+Le résultat est connu.--Je n'ai rien!
+
+Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a
+pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.
+
+Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
+conscience est plus calme.
+
+La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
+_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]
+
+Et chacun s'en va...
+
+
+Moi, je reste.
+
+J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne
+vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.
+
+Nous sommes quatre dans la pension.
+
+Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
+créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
+Japonais qui ne sort jamais.
+
+Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je
+devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.
+
+
+J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
+de réponse, je quitte la maison et je pars.
+
+Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le
+commissaire, cette fois.
+
+Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications
+dont mon père et ma mère se rient!
+
+J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me
+chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.
+
+«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il
+me nourrisse encore pendant les vacances!»
+
+
+Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive
+échevelé.
+
+«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur
+votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
+année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai
+fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un
+riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»
+
+Il frappe du pied, marche vers moi...
+
+Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!
+
+Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte
+avec laquelle il soufflette le mur.
+
+Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce
+qu'il vient de dire, et je lui donne raison.
+
+Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!
+
+Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?
+
+C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,
+arrivé de Nantes la veille.
+
+Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.
+
+«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à
+la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici
+sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»
+
+Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.
+
+«Mon père payera ces huit jours.
+
+--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il
+n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
+francs sur votre pension.»
+
+C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!
+
+
+
+23
+Madame Vingtras à Paris
+
+«Jacques!»
+
+C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.
+Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.
+
+Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du
+monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.
+
+
+On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,
+c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
+qu'une faible lumière.
+
+«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»
+
+C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
+elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+
+«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta
+mère.»
+
+C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:
+
+«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;
+je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
+moustache! tu as des moustaches!»
+
+Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains
+au ciel et va tomber à genoux.
+
+«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»
+
+Elle me dévisage encore.
+
+«Tout le portrait de sa mère!»
+
+Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les
+pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës
+comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
+le teint jaune comme du buis.
+
+Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me
+demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas
+cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de
+charbon neuf.
+
+«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»
+
+Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été
+humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.
+
+J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été
+profonde.
+
+Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
+la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!
+
+Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!
+
+Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est
+né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.
+
+Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.
+
+
+«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?
+
+--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.
+
+C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de
+pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.
+
+«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce
+qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...
+
+--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas
+lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai
+écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?
+
+--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu
+t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours
+épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les
+trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
+là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»
+
+Elle rit et tape sur sa poche.
+
+«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
+es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
+pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a
+pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu
+n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
+qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son
+affaire, moi, attends un peu, va!»
+
+
+Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais
+haïr, voilà qu'il me fait de la peine!
+
+Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
+ma mère dit:
+
+«Fais tes paquets!»
+
+Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.
+
+«Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+
+--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
+prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
+_Gnagnagna_ qui a dit ça?
+
+--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a
+donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
+le boucher...
+
+Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
+n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient
+abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits
+même recevaient des coups.
+
+Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
+On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.
+
+
+Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la
+vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.
+
+Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
+yeux, bien sûr!
+
+«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait
+mes réflexions dans mon silence et mon regard.
+
+
+Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère
+qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire
+qu'il laisse sortir mon trousseau.
+
+On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
+aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la
+diligence.
+
+Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
+ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
+du geste, comme s'il était là:
+
+«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
+lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
+t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»
+
+Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant
+treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma
+mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!
+
+
+«Et où allons-nous, maintenant?»
+
+Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans
+la voiture. Le cocher attend.
+
+«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un
+an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,
+tu ne connais pas un endroit où descendre?»
+
+Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
+un lit aux Hollandais?
+
+«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»
+
+Elle me pousse vers la portière.
+
+«Appelle le cocher?
+
+--Cocher!»
+
+Il arrête et se penche.
+
+«Connaissez-vous l'Écu-de-France?
+
+--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!
+
+--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle
+l'Écu-de-France.
+
+--Connais pas ici!»
+
+Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage
+d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.
+
+«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+
+--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
+qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»
+
+Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la
+Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
+devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère
+ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...
+
+Elle me donne des coups de parapluie.
+
+«Mais remue-toi donc!»
+
+Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
+n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
+un doigt.
+
+«Arrête une autre voiture.»
+
+Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des
+lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
+montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les
+voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
+toujours! Quelle spécialité!
+
+
+Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
+là?
+
+Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions
+politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs
+conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce
+n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!
+
+Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a
+un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_
+étaient pour les gens qui n'en avaient pas.
+
+«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers
+latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es
+pas tombé sur la tête, dis?
+
+--Non, sur le derrière seulement.»
+
+Ma mère paraît un peu plus tranquille.
+
+
+Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.
+
+Des cris dans la chambre de ma mère...
+
+«Jacques, Jacques!
+
+--Me voilà.»
+
+À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
+mal du monde pour le garder.
+
+Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.
+
+«Es-tu mon fils?»
+
+Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé
+une fois.
+
+Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes
+que j'ai portées toute cette année.
+
+Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
+soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma
+place.
+
+Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie
+d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.
+
+«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là
+les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je
+sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
+mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour
+t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y
+avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
+place! Ici, rien! rien!»
+
+«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai
+écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»
+
+C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me
+tâte.
+
+«Mais explique-toi, imbécile!»
+
+Oh non, elle m'a bien reconnu.
+
+J'explique l'histoire des vêtements.
+
+J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
+m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient
+trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
+connaissais personne.
+
+Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et
+qui avait, lui, des habits trop petits.
+
+Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de
+tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de
+gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?
+
+Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses
+frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
+nouveau.
+
+
+Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son
+silence.
+
+«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
+connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
+retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait
+été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
+pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le
+tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
+vieux rideaux.»
+
+Diable!
+
+«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi
+j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
+--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne
+voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
+le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
+dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
+d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
+on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui
+est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
+inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
+de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
+pas que ce n'est pas du bon.»
+
+
+«Où me mènes-tu dîner?»
+
+Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me
+câlinant.
+
+Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
+suite de Tavernier, à trente-deux sous.
+
+«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?
+--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une
+si bonne année!»
+
+J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était
+disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les
+mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»
+
+Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma
+mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!
+Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
+pour un fromage!»
+
+Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
+dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente
+sous.
+
+«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré
+que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
+trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut
+avoir un petit cochon dans nos pays!
+
+--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
+timidement.)
+
+--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix
+francs, sois tranquille!»
+
+Je ne l'étais pas, et je reprends:
+
+«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»
+
+Nous allons chez Tavernier.
+
+
+Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour
+qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»
+
+Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux
+en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.
+
+Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
+salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
+mère paraît fixée.
+
+«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir
+si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»
+
+Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.
+
+Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la
+délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
+absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
+garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait
+encore! Il allait droit--halte-là!
+
+Des paris s'engagent dans le fond.
+
+--Passera, passera pas!
+
+Ma mère disait: C'est mon fils!
+
+«_Je vous en félicite, madame!»_
+
+Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux
+applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de
+moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant
+d'un air courroucé.
+
+Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.
+
+«Restons ensemble!» dit-elle.
+
+Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus
+sûr, et nous tenons conseil.
+
+On nous regarde beaucoup.
+
+«Tu as faim? mon pauvre enfant!»
+
+Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?
+
+Une scie s'organise.
+
+«_Va rincer l'pau..._
+
+--_Consoler l'pau..._
+
+--_Remplir l'pau... vre enfant._»
+
+Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en
+bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.
+
+«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»
+
+Je réponds «non», audacieusement.
+
+Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.
+
+J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!
+
+«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?
+
+--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
+s'appelle Jacques, lui!»
+
+On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler
+l'orateur._
+
+Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
+que le patron dit: Il faut en finir!
+
+On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.
+
+J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.
+
+On nous servit en se tenant sur la défensive.
+
+«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des
+frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils
+pisseront à l'anglaise.»
+
+«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.
+
+--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer
+l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux
+pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»
+
+Ma mère s'installe chez Bessay.
+
+«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?
+
+--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?
+
+--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si
+fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
+enfant!»
+
+Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est
+occupé avec un client, à qui il dit:
+
+«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»
+
+Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête
+de veau.
+
+
+Le garçon revient à nous.
+
+«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.
+
+--Je vous recommande le fricandeau.
+
+--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger
+chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous
+ça?»
+
+Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il
+de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a
+l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...
+
+«Jacques, rappelle-le!
+
+--Garçon?»
+
+Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.
+J'espère qu'il ne m'entendra pas.
+
+«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»
+
+Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie
+d'une voix de stentor dans l'escalier:
+
+«ET MES TRIPES?»
+
+Il se retourne brusquement:
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»
+
+Ma mère, du fond de la salle:
+
+«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en
+faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»
+
+
+«La côtelette... enlevons!
+
+--Je vous ai dit: pas grasse!
+
+--Ce n'est pas gras, ça, madame!
+
+--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»
+
+Le garçon a disparu.
+
+Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;
+elle finit par accoucher de cette proposition:
+
+«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.
+
+--Maman!
+
+--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
+dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une
+voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
+ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»
+
+Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
+nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je
+crois même que je mords mon petit doigt):
+
+«Moi qui aime tant le gras!
+
+--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
+j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
+serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»
+
+
+Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
+pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce
+gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon
+gousset, et un autre dans ma poche de derrière.
+
+
+Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler
+sérieusement:
+
+«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous
+allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les
+théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
+n'avons rien décidé pour ton avenir.»
+
+Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs
+dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le
+huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
+veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce
+n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
+vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
+sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois
+sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi
+parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»
+
+Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
+gâte un peu.
+
+Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que
+je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été
+de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:
+«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»
+
+Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me
+repose un peu, mais ça fatigue tout de même.
+
+
+Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.
+Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.
+
+«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
+quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
+regardais les écuyères.»
+
+Au mirliflore???
+
+«Allons! Que va-t-on faire de toi?
+
+--Je n'en sais rien!
+
+--As-tu une idée?
+
+--Non.
+
+--Il faut finir tes classes.»
+
+Je n'en vois pas la nécessité.
+
+Ma mère devine le fond de ma pensée.
+
+«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les
+sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
+quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»
+
+Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en
+dedans toujours que je fais ces réflexions).
+
+«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?
+
+--À quoi voulez-vous que je réponde?
+
+--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»
+
+Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:
+
+Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le
+temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
+perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je
+voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me
+suffire!
+
+Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
+qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas
+recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,
+pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
+je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
+dire que je vous coûte un sou!...
+
+Voilà ce que je pense, ma mère.
+
+J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens
+des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me
+passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,
+voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...
+
+Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!
+
+Ma mère en est devenue pâle.
+
+«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je
+porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
+place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour
+quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
+et les trois sous du garçon...
+
+--Tu veux désespérer ton père, malheureux!
+
+--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne
+pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux
+pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une
+veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
+d'aller où je veux le dimanche.»
+
+....................................
+
+«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»
+
+Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,
+dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler
+qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne
+voulais plus les voir!
+
+Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.
+
+«Tu pleures?»
+
+Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
+j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa
+tête dans ses mains...
+
+Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
+avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;
+elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
+des perles dans les yeux.
+
+«Pardon!»
+
+Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+
+«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,
+de ne plus me dire de ces mots durs.»
+
+Elle baissa la voix et murmura:
+
+«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...
+
+--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.
+
+--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux
+sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»
+
+Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à
+minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.
+
+Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
+dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
+touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
+gestes cruels...
+
+
+«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller
+encore au collège?
+
+--Oui, mère.»
+
+Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa
+mort.
+
+«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
+souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu
+t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de
+la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...
+Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
+de faire ce que nous voulons...»
+
+
+Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que
+l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais
+simplement mon baccalauréat.
+
+J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
+avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!
+
+Elle ne me parle plus comme jadis.
+
+Elle est si grave et a si peur de me blesser!
+
+«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»
+
+Elle ajoute avec émotion:
+
+«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
+d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
+vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je
+puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir
+les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
+soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
+Matoussaint.»
+
+
+J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il
+demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
+jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une
+histoire de la Convention.
+
+Matoussaint écrit sous sa dictée.
+
+Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
+mais on a continué la conversation.
+
+Leurs phrases font un bruit d'éperons:
+
+«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une
+épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire
+des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des
+peuples.»
+
+Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
+m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche
+suivant, je n'étais plus le même.
+
+
+J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.
+
+On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la
+misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me
+rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
+avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les
+fourches avaient du sang au bout des dents.
+
+Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
+Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était
+embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
+et me crevait les yeux.
+
+C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,
+et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;
+c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui
+nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
+enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les
+entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la
+mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose
+et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
+
+Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons
+faim! Nous voulons êtres libres!»
+
+J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr
+à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le
+coeur.
+
+Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais
+toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les
+remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
+haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était
+fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
+peuple!_
+
+C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
+culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on
+venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce
+que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais
+petit.
+
+
+Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
+veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
+noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
+patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
+vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
+mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
+regardait les cendres d'un oeil fixe.
+
+Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
+_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où
+sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._
+
+Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
+tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
+un regard de colère, du côté du château.
+
+Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
+bondissait dans mes veines de savant malgré moi!
+
+Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle
+Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que
+j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,
+qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
+_aristocrates_, appelez-moi!»
+
+
+«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.
+
+C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--
+Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
+des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
+Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
+mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de
+la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec
+une encre qui est à peine séchée.
+
+
+Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!
+J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
+livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du
+drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les
+brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La
+liberté ou la mort!»_
+
+Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
+d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.
+
+
+Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
+en campagne, et chacun fait ses rêves.
+
+Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les
+épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.
+
+Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_
+
+On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on
+parle de la Haute-Loire.
+
+Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.
+
+Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
+des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
+lieutenant.
+
+Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
+champs «après la victoire».
+
+
+_Rue Coq-Héron._
+
+Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le
+rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des
+ouvriers.
+
+La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
+ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.
+
+C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que
+dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
+bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
+détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
+surveille comme un capitaine.
+
+Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!
+
+On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se
+remet à souffler.
+
+
+J'ai trouvé l'état qui me convient...
+
+J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
+j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
+respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.
+
+Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!
+
+Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout
+le monde à un moment est ému comme dans une bataille.
+
+Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
+j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.
+
+
+Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
+une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les
+autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!
+
+Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.
+
+Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la
+vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas
+d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
+jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+
+Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
+j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--
+J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
+chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...
+
+_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_
+
+«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous
+retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec
+lui.»
+
+Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et
+j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
+été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des
+ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été
+mêlés à des émeutes.
+
+La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on
+trinquait.
+
+Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière
+_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.
+
+Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
+disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me
+semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
+républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,
+et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.
+
+Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui
+parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
+batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air
+doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine
+voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le
+brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme,
+--travaille,--c'est pour le moutard.»
+
+À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit
+quelqu'un. Et l'on salue au refrain:
+
+_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_
+
+Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,
+moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis
+plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se
+fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_
+
+«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»
+
+Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+
+Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être
+craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé
+là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades
+et mes maîtres.
+
+Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au
+lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps
+quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,
+le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau.
+
+J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français,
+mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:
+on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._
+
+
+Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a
+été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà
+qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o,
+onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique
+pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort.
+
+«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il
+pas mieux _passer le goût du pain?»_
+
+
+Retourner là-bas?
+
+À qui parlerai-je de République et de révolte?
+
+Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose
+à Lyon!
+
+Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré!
+
+Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.»
+Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de
+peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une
+chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs
+par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige.
+J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je
+descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je
+demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.
+
+Si j'en parlais à ma mère?
+
+
+Je lui en parle.
+
+«Tu m'avais dit, cependant...
+
+--C'est vrai, oui.»
+
+Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste
+me donne du courage.
+
+«Vous reviendrez, mon cher.
+
+--Écrivez-moi, au moins!
+
+--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à
+l'assaut de l'Élysée.
+
+--Surtout dans ce cas, citoyen!»
+
+
+
+24
+Le retour
+
+Ah! que la route est triste!
+
+Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui
+m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer.
+Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!
+
+Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare
+m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+
+Beaugency! Amboise! Ancenis!
+
+On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes,
+cela!
+
+«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Nous y sommes.»
+
+
+Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons,
+il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je
+reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en
+allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants
+à qui l'on faisait la charité.
+
+Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.
+
+Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.
+
+Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.
+
+Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses
+bras pour un baiser.
+
+Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une
+_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux!
+
+Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de
+pierre.
+
+Je n'ose pas.
+
+Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes
+cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un
+air de rancune tous les deux.
+
+On monte les escaliers sans dire un mot.
+
+Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour
+de Londres.
+
+Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend
+des temps _de solennité.
+
+C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent
+leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à
+m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et
+il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et
+chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,
+il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer
+beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc
+que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un
+coup de hache, te livrer au licteur?»
+
+Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne
+puisse plus y tenir.
+
+Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est
+forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.
+
+
+Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.
+
+Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la
+faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était
+une chaise curule.
+
+«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»
+
+--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.
+
+--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui
+donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le
+droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.»
+
+Il s'embrouille.
+
+
+PHILOSOPHIE
+
+
+«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te
+présenteras au baccalauréat.»
+
+Telle est la décision adoptée.
+
+On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
+On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de
+Paris... jugez!...
+
+
+Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École
+normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours
+le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à
+l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier,
+dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux
+premières, et au premier rang.
+
+C'est sa mère qui a fait cette combinaison.
+
+«Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._»
+
+
+Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire
+le péripatéticien chez lui, dans son jardin.
+
+Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour
+arroser son potager; il n'a plus personne.
+
+Il pense que moi, fils de collègue--qui suis d'Éleusis aussi,--
+j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.
+
+Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.
+
+Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais
+l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie
+des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête
+pleine.
+
+Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du
+_journaliste_, quoique ce journaliste fût républicain.
+
+J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.
+
+Mais celui-ci est vraiment comique!
+
+
+EN CLASSE
+
+«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?»
+
+Je me gratte l'oreille.
+
+«Vous ne savez pas?»
+
+Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris,
+voyons!
+
+--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?
+
+--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+
+--Badigeot?
+
+--M'sieu, il y a le _consensus omnium_!
+
+--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate
+accouchant son génie.)
+
+--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc!
+
+--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que
+tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?»
+
+Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le
+matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une
+boulette de pain mâché.
+
+«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.
+
+--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas
+vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible.
+Sa droite est terrible!»
+
+Le mot ne lui a pas déplu, cependant.
+
+«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de
+la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!... Ce cri d'un enfant
+pour désigner Dieu!»
+
+Il en a parlé en haut lieu.
+
+«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant
+qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?--
+Oui, il y a un _bonhomme_ là-haut!»
+
+
+À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et
+commence en lui rappelant le mot:
+
+«Il y a un bonhomme là-haut?»
+
+--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.»
+
+
+MON ÂME
+
+Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._
+
+Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+
+Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans
+ce collège-ci.
+
+Il y a sept facultés de l'âme.
+
+«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.
+
+
+On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
+M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!
+
+Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.
+
+Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix
+fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon
+père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à
+son propriétaire désespéré.
+
+«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»
+
+Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il
+y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui
+notre voisin.
+
+M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.
+
+Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais
+qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»
+
+
+Il voulut me faire un cadeau.
+
+Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur
+ouvert.
+
+«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire
+vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon
+manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que
+j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»
+
+Mon père semble dire: «c'est trop».
+
+«Non, non! Écoutez-moi bien.»
+
+Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+
+«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? _Il y en a huit!»_
+
+On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
+
+«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq
+doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main
+gauche.
+
+Il a ajouté avec bonté:
+
+«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore
+encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»
+
+
+_Rennes, lundi._
+
+Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me
+suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses
+pensionnaires.
+
+
+_Mardi._
+
+Je suis le second en version.
+
+J'ai _fait_ encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le
+premier.
+
+
+Cette après-midi, l'examen.
+
+Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en
+trois bouchées.
+
+«Monsieur Vingtras!»
+
+C'est mon tour.
+
+On tire les boules.
+
+«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»
+
+Je traduis comme un ange.
+
+«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
+été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que
+vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé
+par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous
+appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue
+M. Gendrel.»
+
+M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de
+_province_, docteur ès lettres de _province_; il n'a pas bu aux
+fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_,
+à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il
+m'a pris pour prétexte à l'instant.
+
+M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes
+comme celles de Bergougnard.
+
+
+Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.
+
+Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge
+qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être
+indulgent.
+
+«Qu'est-ce que le pendule compensateur?
+
+--C'est un pendule qui compense.
+
+--Bien, très bien!»
+
+Se penchant à l'oreille du doyen:
+
+«Il est intelligent.»
+
+Se retournant vers moi:
+
+«Et la machine pneumatique, quel est son usage?
+
+--La machine pneumatique?...
+
+--Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le
+vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent.
+Bien, très bien!»
+
+Il reprend:
+
+«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»
+
+Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne
+démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la
+fais à la bonne franquette.
+
+Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un
+vieux mouchoir, je coupe mon cône.
+
+On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le
+mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire
+de bonne humeur.
+
+Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour
+au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:
+
+«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais
+comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous
+avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a
+profité.»
+
+Murmure flatteur.
+
+Encore un coup à Gendrel!
+
+C'est à lui que j'ai affaire maintenant.
+
+Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous
+toutes neuves.
+
+Il lui prend l'envie de se moucher.
+
+Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure
+et remis dans la coiffe si grasse.
+
+C'était le chapeau de Gendrel.
+
+Je suis perdu!
+
+Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui
+sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+
+Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
+
+«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»
+
+(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»
+
+Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un
+assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail
+de son cheval.
+
+«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de
+l'âme?»
+
+Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»
+
+
+....................................
+
+
+Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!
+
+Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois
+dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._
+
+Pi--houit!...
+
+
+J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+
+«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas
+honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le
+doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout
+à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait
+peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.»
+
+Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant
+accepter ma _théorie des huit_ publiquement, et je vais porter la
+peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de
+volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
+
+Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à
+se présenter à une autre session.»
+
+La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et
+où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse
+les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+
+Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui
+m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains
+d'une secte ou d'une faction.
+
+J'ai dit ce qu'il m'a dit!
+
+Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,--je
+m'en fiche,--mais je serai forcé de me représenter devant la
+Faculté de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien
+triste...
+
+
+Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil
+cave.
+
+C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est
+dans son propre orgueil!
+
+Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
+
+Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait
+sur notre porte:
+
+
+À LA BOULE NOIRE
+AUBERGE DES RETOQUÉS
+AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
+(On porte tout de même des participes en ville)
+
+_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire
+qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq
+francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée,
+comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme
+si le fils de la maison avait jonglé avec des _blanches!..._
+
+
+«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec
+nous.»
+
+Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes
+pénibles.
+
+Mon père me reproche le pain que je mange.
+
+On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui
+se cache.
+
+«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.
+
+--Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.
+
+Je serai donc toujours écrasé par mon costume!
+
+Ah! je partirai tout de même!
+
+Mon père a eu vent de ce propos.
+
+«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»
+
+Legnagna m'avait déjà menacé d'eux...
+
+Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
+
+Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
+traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien...
+
+«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
+
+Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
+s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
+livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire
+ma chambre.
+
+«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.»
+
+
+Me faire arrêter?--Pourquoi?
+
+Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée
+que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me
+frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
+avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant
+lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
+cotte, un bourgeron!
+
+Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux
+gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne
+veux pas être professeur comme lui.
+
+Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je
+veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je
+désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la
+charrue et l'écurie.
+
+Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
+ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans,
+il le peut.
+
+On a pensé à moi pour une leçon.
+
+Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques
+personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous,
+veulent me montrer de l'amitié.
+
+L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui
+veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
+
+«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
+d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont
+bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
+faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il
+achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
+sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
+vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
+J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
+
+J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
+
+
+La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de
+recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son
+chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux
+cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
+ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille,
+et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+
+Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
+
+«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
+croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»
+
+Ah! cette paysanne!
+
+
+Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une
+leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même
+prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
+tiennent pas.
+
+Je suis forcé de m'asseoir de côté.
+
+Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
+
+«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez
+votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
+
+--Oh! non, au contraire, merci.»
+
+Je ruisselle.
+
+«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,
+qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
+l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
+
+--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
+beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a
+déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant
+même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
+avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»
+
+On me chasse le lendemain.
+
+Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
+«Cinquante francs.»
+
+
+Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère
+intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
+
+--Oh! non, par exemple, non!
+
+--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine
+qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»
+
+J'achète un costume tout fait.
+
+Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
+à parler en particulier au patron de l'établissement et lui
+explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
+larmes aux yeux!»
+
+
+Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
+mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
+
+Elle en est si contente et si fière!
+
+Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
+
+«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
+Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me
+tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+
+Claquant la langue tristement, elle ajoute:
+
+«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
+seulement pas demandé des morceaux!»
+
+
+Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait
+pâlir, il eut peur de mon désespoir.
+
+«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
+
+Il en est à croire cela.
+
+La pauvre femme reste muette, glacée.
+
+Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le
+même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
+
+
+«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
+
+C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur
+du suicide.
+
+
+C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
+écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.
+
+Je dis _vous_ pour la première fois.
+
+Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+
+«Mère, donne-moi donc une bougie.
+
+--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça
+éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
+
+J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
+
+Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de
+paraître faible.
+
+Je recommence; c'est difficile et douloureux.
+
+Ah! ma foi, non! et je déchire encore...
+
+Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
+quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y
+sera tout de même. J'écris simplement ceci:
+
+_Je veux être ouvrier._
+
+«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient
+de remettre le bout de papier.
+
+
+Il me rencontre dans un corridor:
+
+«Tu te f... de moi, dis...?»
+
+Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
+L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.
+
+
+25
+La délivrance
+
+Le malheur est arrivé!
+
+Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
+gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café
+où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
+payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
+dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
+pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
+
+Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.
+
+J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie
+au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
+de M. Victor Cousin.
+
+Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je
+les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit
+d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les
+mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
+jeunes gens.»
+
+Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
+qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que
+moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
+vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de
+nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
+chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des
+répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.
+
+J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
+
+Elle avait levé les mains au ciel.
+
+«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»
+
+Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,
+il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce
+que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des
+choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
+acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi
+prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
+Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
+
+Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui
+passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
+
+«Te voilà, fainéant?»
+
+Et il a continué son chemin.
+
+Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui
+demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me
+regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
+
+Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
+travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
+miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
+faut pas qu'il m'appelle fainéant!
+
+Fainéant!
+
+Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
+
+«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
+plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
+
+Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
+j'étais plus jeune.
+
+Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
+lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
+parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
+en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
+courage de son fils.
+
+Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
+caponne!
+
+Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,
+et je travaillerai tout de même! C'est dit.
+
+Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,
+que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je
+courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à
+huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+
+
+J'y ai couché.
+
+C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il
+a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et
+je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
+sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix
+heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé
+le verrou mis.
+
+Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de
+courage que moi.
+
+Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans
+ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
+paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+
+Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
+
+
+Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à
+huit heures et demie du matin.
+
+Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène
+sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
+
+M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
+
+La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était
+blanc comme un mort.
+
+«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
+
+
+_Dans la maison, une heure après._
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
+
+Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait
+volontiers estropié; il répétait:
+
+«Je te casserai les bras et les jambes.»
+
+«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
+Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
+C'est trop tard; je suis trop grand.»
+
+
+BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!
+
+
+_Minuit._
+
+Mon père me fera arrêter, bien sûr.
+
+La prison demain, comme un criminel.
+
+Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
+commencent comme cela. Je le sens bien.
+
+Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
+tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.
+
+L'idée m'est presque venue d'en finir.
+
+Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui
+m'aurait assassiné!
+
+Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,
+voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
+avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà
+pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?
+
+Je n'ai pas un reproche à m'adresser.
+
+Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois
+mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
+coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
+jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se
+battre.
+
+Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
+la main tout de même. Ici, point!
+
+Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et
+quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je
+le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
+les DROITS DE L'HOMME.
+
+Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le
+corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
+martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si
+M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.
+
+Paris! oh! Je l'aime!
+
+J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,
+la sympathie aux révoltés.
+
+L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais
+déjà ma cravate.
+
+
+Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.
+
+Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.
+
+«Jacques, viens, viens!»
+
+On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours
+auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison
+où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
+calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras
+fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
+on lui mettait le poing sous le nez.
+
+Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler
+mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.
+
+--Malheureux!»
+
+Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le
+vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en
+morceaux.
+
+Ils amassaient du monde dans la rue.
+
+«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.
+
+--Eh! je viens!»
+
+
+On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
+saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens
+comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
+lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge
+encore. On me tire par les cheveux.
+
+On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte
+par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins
+le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et
+il en conte!...
+
+L'imbécile!
+
+«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
+vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
+à l'épée avec lui.»
+
+
+_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._
+
+Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le
+collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la
+fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--
+ce qui me donne ma liberté.
+
+J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
+ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la
+Navale s'offrent pour la chose.
+
+«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.
+
+--J'ai dix-huit ans.»
+
+Je mens de deux ans, voilà tout.
+
+On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
+devant Saint-Cyr.
+
+Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un
+paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois
+que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
+tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.
+
+Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
+Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.
+
+
+Nous sommes sur le terrain.
+
+«Avancez, messieurs!»
+
+Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
+rater le cérémonial.
+
+L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un
+bond en arrière et il me laisse là.
+
+J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.
+
+Il ne vient pas, j'avance.
+
+Cri du médecin!
+
+«Quoi donc?
+
+--Vous êtes blessé.
+
+--Moi?
+
+--Vous avez la cuisse pleine de sang.»
+
+Je ne sens rien.
+
+«Recommençons, recommençons ça!»
+
+Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a
+fait l'autre, je bondis.
+
+«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.
+
+Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+
+«Le gras de la cuisse traversé!
+
+--Vous croyez?
+
+--Et quinze jours sans marcher!»
+
+Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!
+
+Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.
+
+Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...»
+
+Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
+vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
+bois.
+
+J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
+camarade.»
+
+Elle a même fait cette remarque:
+
+«C'est mal pendant que son père est malade.»
+
+
+Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
+voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
+sous à ma mère qui m'a cru fou.
+
+«Il prend des voitures, maintenant!»
+
+L'escalier est noir.
+
+J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
+prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
+fourrer dans mon lit.
+
+Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
+toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
+mien.
+
+«Jacques, tu as _été en duel_!
+
+--Et mon père, comment va-t-il?»
+
+
+Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
+médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
+à lui.
+
+Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
+elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
+
+Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
+tout.
+
+C'est mon père qui parle avec émotion:
+
+«Oui, quand il sera guéri, il partira.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
+moins?
+
+--Je t'ai dit que non.»
+
+Un silence.
+
+«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
+veille!...»
+
+Il semble que sa voix tremble.
+
+«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
+ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
+peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
+fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
+et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
+creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
+
+--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
+Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
+il a pleuré!
+
+--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
+_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux
+dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste
+dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je
+le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
+qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
+de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.
+
+--Tu l'embrasseras avant de partir.
+
+--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore
+l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
+Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
+bien... Moi, je n'ose pas.»
+
+
+«Madame, madame!
+
+--Quoi donc!
+
+--Il y a les agents en bas!
+
+--Les agents!»
+
+Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends
+parler.
+
+«Nous venons pour emmener votre fils.
+
+--Parce qu'il s'est battu?»
+
+Elle remonte vers mon père.
+
+«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour
+qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais
+signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
+dis, au moins, à travers la cloison?»
+
+....................................
+
+J'entends.
+
+Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce
+lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.
+
+Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
+semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
+mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!
+
+
+Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de
+force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
+voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
+ceux qui ont un peu pleuré.
+
+Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.
+
+Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
+maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de
+frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!--
+Ah! oui! malheur à celui-là!
+
+Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.
+
+Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:
+
+«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri;
+vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»
+
+Ma mère remercie Dieu.
+
+«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
+je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...»
+
+Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers
+la cloison.
+
+
+«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.
+
+Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
+faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+
+Ce sont ceux du duel.
+
+Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et
+taché de sang.
+
+«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
+bien sûr...»
+
+Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé,
+fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
+--mais finit par dire en hochant la tête:
+
+«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
+moins ton vieux pantalon!»
+
+
+
+ [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
+ [2] Sorte de cataplasme.
+ [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
+ [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
+ [5] Dictionnaire de grec.
+ [6] Auteur de chansons très populaire.
+ [7] Drapeau.
+ [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
+d'armes.
+ [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
+Énéide, VI, 863.)
+ [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
+ [11] Conducteur, cocher.
+ [12] Fuit.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
+
+***** This file should be named 14704-8.txt or 14704-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vall\'e8s
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: L'enfant
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+\par Author: Jules Vall\'e8s
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+\par Language: French
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017036"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000330036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 7 Les joies du foyer}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017036 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300033003600000000}}}{\fldrslt {69}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017037"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000330037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 8 Le Fer-\'e0-Cheval}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017037 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300033003700000000}}}{\fldrslt {80}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017038"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000330038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 9 Saint-\'c9tienne}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017038 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300033003800000000}}}{\fldrslt {89}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017039"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000330039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 10 Braves gens}{\tab
+}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017039 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300033003900000000}}}{\fldrslt {98}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017040"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 11 Le lyc\'e9e}{\tab
+}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017040 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003000000000}}}{\fldrslt {110}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017041"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 12 Frottage \endash
+ Gourmandise \endash Propret\'e9}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017041 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003100000000}}}{\fldrslt {122}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017042"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 13 L\rquote argent}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017042 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003200000000}}}{\fldrslt {130}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017043"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 14 Voyage au pays}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017043 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003300000000}}}{\fldrslt {141}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017044"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 15 Projets d\rquote
+\'e9vasion}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017044 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003400000000}}}{\fldrslt {166}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017045"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 16 Un drame}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017045 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003500000000}}}{\fldrslt {185}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017046"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 17 Souvenirs}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017046 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003600000000}}}{\fldrslt {211}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017047"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 18 Le d\'e9part}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017047 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003700000000}}}{\fldrslt {219}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017048"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 19 Louisette}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017048 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003800000000}}}{\fldrslt {278}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017049"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000340039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 20 Mes humanit\'e9s}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017049 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300034003900000000}}}{\fldrslt {289}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017050"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 21 Madame Devinol}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017050 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003000000000}}}{\fldrslt {302}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017051"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+22 La pension Legnagna}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017051 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003100000000}}}{\fldrslt {319}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017052"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 23 Madame Vingtras
+\'e0 Paris}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017052 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003200000000}}}{\fldrslt {341}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017053"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 24 Le retour}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017053 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003300000000}}}{\fldrslt {372}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017054"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 25 La d\'e9livrance}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017054 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003400000000}}}{\fldrslt {393}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017029}D\'c9DICACE{\*\bkmkend _Toc98017029}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart BM1}\'c0 TOUS CEUX
+\par qui crev\'e8rent d\rquote ennui au coll\'e8ge
+\par ou
+\par qu\rquote on fit pleurer dans la famille
+\par qui, pendant leur enfance,
+\par furent tyrannis\'e9s par leurs ma\'eetres
+\par ou
+\par ross\'e9s par leurs parents
+\par
+\par }\pard\plain \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Je d\'e9die ce livre.
+\par Jules VALL\'c8S.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773841}{\*\bkmkstart _Toc98017030}{\*\bkmkend BM1}1\line }{\b0 Ma m\'e8re}{{\*\bkmkend _Toc84773841}
+{\*\bkmkend _Toc98017030}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ai-je \'e9t\'e9 nourri par ma m\'e8re\~? Est-ce une paysanne qui m\rquote a donn\'e9 son lait\~? Je n\rquote en sais rien. Quel que soit le sein que j\rquote ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps o\'f9 j\rquote \'e9tais tout petit\~; je n
+\rquote ai pas \'e9t\'e9 dorlot\'e9, tapot\'e9, baisot\'e9\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 beaucoup fouett\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re dit qu\rquote il ne faut pas g\'e2ter les enfants, et elle me fouette tous les matins\~; quand elle n\rquote a pas le temps le matin, c\rquote est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote y met du suif.
+\par
+\par C\rquote est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D\rquote abord elle \'e9tait contente\~: comme elle n\rquote a pas d\rquote horloge, \'e7a lui donnait l\rquote heure. \'ab\~Vlin\~! Vlan\~! Zon\~! Zon\~! \endash
+ voil\'e0 le petit Chose qu\rquote on fouette\~; il est temps de faire mon caf\'e9 au lait.\~\'bb
+\par
+\par Mais un jour que j\rquote avais lev\'e9 mon pan, parce que \'e7a me cuisait trop, et que je prenais l\rquote air entre deux portes, elle m\rquote a vu\~; mon derri\'e8re lui a fait piti\'e9.
+\par
+\par Elle voulait d\rquote abord le montrer \'e0 tout le monde, ameuter les voisins autour\~; mais elle a pens\'e9 que ce n\rquote \'e9tait pas le moyen de le sauver, et elle a invent\'e9 autre chose.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle entend ma m\'e8re me dire\~: \'ab\~Jacques, je vais te fouetter\~!
+\par
+\par \endash Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire \'e7a pour vous.
+\par
+\par \endash Oh\~! ch\'e8re demoiselle, vous \'eates trop bonne\~!\~\'bb
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote emm\'e8ne\~; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains\~; moi, je crie. Ma m\'e8re remercie, le soir, sa rempla\'e7ante.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 votre service\~\'bb r\'e9pond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
+\par
+\par Mon premier souvenir date donc d\rquote une fess\'e9e. Mon second est plein d\rquote \'e9tonnement et de larmes.
+\par
+\par
+\par C\rquote est au coin d\rquote un feu de fagots, sous le manteau d\rquote une vieille chemin\'e9e\~; ma m\'e8re tricote dans un coin\~; une cousine \'e0 moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rong\'e9
+es quelques assiettes de grosse fa\'efence avec des coqs \'e0 cr\'eate rouge et \'e0 queue bleue.
+\par
+\par Mon p\'e8re a un couteau \'e0 la main et taille un morceau de sapin\~; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont d\'e9j\'e0 taill\'e9es\~
+; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer\'85 Le chariot va \'eatre fini\~; j\rquote attends tout \'e9mu et les yeux grands ouverts, quand mon p\'e8re pousse un cri et l\'e8ve sa main pleine de sang. Il s
+\rquote est enfonc\'e9 le couteau dans le doigt. Je deviens tout p\'e2le et je m\rquote avance vers lui\~; un coup violent m\rquote arr\'eate\~; c\rquote est ma m\'e8re qui me l\rquote a donn\'e9, l\rquote \'e9cume aux l\'e8vres, les poings crisp\'e9s.
+
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est ta faute si ton p\'e8re s\rquote est fait mal\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle me chasse sur l\rquote escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
+\par
+\par Je crie, je demande gr\'e2ce, et j\rquote appelle mon p\'e8re\~: je vois, avec ma terreur d\rquote enfant, sa main qui pend toute hach\'e9e\~; c\rquote est moi qui en suis cause\~! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir\~? On me battra apr\'e8
+s si l\rquote on veut. Je crie, on ne me r\'e9pond pas. J\rquote entends qu\rquote on remue des carafes, qu\rquote on ouvre un tiroir\~; on met des compresses.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est rien,\~\'bb vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tach\'e9e de rouge.
+\par
+\par Je sanglote, j\rquote \'e9touffe\~: ma m\'e8re repara\'eet et me pousse dans le cabinet o\'f9 je couche, o\'f9 j\rquote ai peur tous les soirs.
+\par
+\par Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+\par
+\par Ce n\rquote est pas ma faute, pourtant\~!
+\par
+\par Est-ce que j\rquote ai forc\'e9 mon p\'e8re \'e0 faire ce chariot\~? Est-ce que je n\rquote aurais pas mieux aim\'e9 saigner, moi, et qu\rquote il n\rquote e\'fbt point mal\~?
+\par
+\par Oui \endash et je m\rquote \'e9gratigne les mains pour avoir mal aussi.
+\par
+\par C\rquote est que maman aime tant mon p\'e8re\~! Voil\'e0 pourquoi elle s\rquote est emport\'e9e.
+\par
+\par On me fait apprendre \'e0 lire dans un livre o\'f9 il y a \'e9crit en grosses lettres, qu\rquote il faut ob\'e9ir \'e0 ses p\'e8re et m\'e8re\~: ma m\'e8re a bien fait de me battre.
+\par
+\par
+\par La maison que nous habitons est dans une rue sale, p\'e9nible \'e0 gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais o\'f9 les voitures ne passent pas. Il n\rquote y a que les charrettes de bois qui y arrivent, tra\'een\'e9es par des b\'9cufs qu
+\rquote on pique avec un aiguillon. Ils vont, le cou tendu, le pied glissant\~; leur langue pend et leur peau fume. Je m\rquote arr\'eate toujours \'e0 les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est \'e0 mi-c\'f4te\~
+; je regarde en m\'eame temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge, \endash on enfourne avec de grandes pelles, et \'e7a sent la cro\'fbte et la braise\~!
+\par
+\par
+\par La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni \'e0 droite ni \'e0 gauche, l\rquote \'9cil fixe, l\rquote air malade.
+\par
+\par Des femmes leur donnent des sous qu\rquote ils serrent dans leurs mains en inclinant la t\'eate pour remercier.
+\par
+\par Ils n\rquote ont pas du tout l\rquote air m\'e9chant.
+\par
+\par Un jour on en a emmen\'e9 un sur une civi\'e8re, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier\~; il s\rquote \'e9tait mis le poignet sous une scie, apr\'e8s avoir vol\'e9\~; il avait coul\'e9 tant de sang qu\rquote on croyait qu\rquote il allait mourir.
+
+\par
+\par Le ge\'f4lier, en sa qualit\'e9 de voisin, est un ami de la maison\~; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d\rquote en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m\rquote emm\'e8ne quelquefois \'e0 la prison, parce que c
+\rquote est plus gai. C\rquote est plein d\rquote arbres\~; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cath\'e9drales avec des bouchons et des coquilles de noix.
+\par
+\par \'c0 la maison, l\rquote on ne rit jamais\~; ma m\'e8re bougonne toujours. \endash Oh\~! comme je m\rquote amuse davantage avec ce vieux l\'e0 et le grand qu\rquote on appelle le braconnier, qui a tu\'e9 le gendarme \'e0 la foire du Vivarais\~!
+\par
+\par Puis, ils re\'e7oivent des bouquets qu\rquote ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J\rquote ai vu, en passant au parloir, que c\rquote \'e9taient des femmes qui les leur donnaient.
+\par
+\par D\rquote autres ont des oranges et des g\'e2teaux que leurs m\'e8res leur portent, comme s\rquote ils \'e9taient encore tout petits. Moi, je suis tout petit, et je n\rquote ai jamais ni g\'e2teaux, ni oranges.
+\par
+\par Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur \'e0 la maison. Maman dit que \'e7a g\'eane, et qu\rquote au bout de deux jours \'e7a sent mauvais. Je m\rquote \'e9tais piqu\'e9 \'e0 une rose l\rquote autre soir, elle m\rquote a cri\'e9\~: \'ab\~\'c7a t\rquote
+apprendra\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai toujours envie de rire quand on dit la pri\'e8re. J\rquote ai beau me retenir\~! Je prie Dieu avant de me mettre \'e0 genoux, je lui jure bien que ce n\rquote est pas de lui que je ris, mais, d\'e8s que je suis \'e0 genoux, c\rquote
+est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le d\'e9mangent, et il les gratte, puis il les mord\~; j\rquote \'e9clate. \endash Ma m\'e8re ne s\rquote en aper\'e7oit pas toujours, heureusement\~; mais Dieu, qui voit tout, qu\rquote est-ce qu
+\rquote il peut penser\~?
+\par
+\par Je n\rquote ai pas ri pourtant, l\rquote autre jour\~! On avait d\'een\'e9 \'e0 la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles\~; on \'e9tait en train de manger la }{\i tourte}{, quand tout \'e0
+ coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on \'e9touffait, et l\rquote on avait \'f4t\'e9 ses habits. Voil\'e0 que le tonnerre a grond\'e9. La pluie est tomb\'e9e \'e0 torrents, de grosses gouttes faisaient }{\i floc}{ dans la poussi\'e8
+re. Il y avait une fra\'eecheur de cave, et aussi une odeur de poudre\~; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises \'e0 grincer\~; il tombait de la gr\'eale.
+\par
+\par Mes tantes et mes oncles se sont regard\'e9s, et l\rquote un d\rquote eux s\rquote est lev\'e9\~; il a \'f4t\'e9 son chapeau et s\rquote est mis \'e0 dire une pri\'e8re. Tous se tenaient debout et d\'e9
+couverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n\rquote \'eatre pas trop cruel pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs moissons en fleur.
+\par
+\par Un gr\'ealon a pass\'e9 par une fen\'eatre, au moment o\'f9 l\rquote on disait }{\i Amen}{, et a saut\'e9 dans un verre.
+\par
+\par
+\par Nous venons de la campagne.
+\par
+\par Mon p\'e8re est fils d\rquote un paysan qui a eu de l\rquote orgueil et a voulu que son fils \'e9tudi\'e2t }{\i pour \'eatre pr\'eatre}{. On a mis ce fils chez un oncle cur\'e9 pour apprendre le latin, puis on l\rquote a envoy\'e9 au s\'e9minaire.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash celui qui devait \'eatre mon p\'e8re \endash n\rquote y est pas rest\'e9, a voulu \'eatre bachelier, arriver aux honneurs, et s\rquote est install\'e9 dans une petite chambre au fond d\rquote une rue noire, d\rquote o\'f9
+ il sort, le jour, pour donner quelques le\'e7ons \'e0 dix sous l\rquote heure, et o\'f9 il rentre le soir, pour faire la cour \'e0 une paysanne qui sera ma m\'e8re, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de ni\'e8ce d\'e9vou\'e9e pr\'e8s d\rquote
+une tante malade.
+\par
+\par On se brouille pour cela avec l\rquote oncle cur\'e9, on dit adieu \'e0 l\rquote \'c9glise\~; on s\rquote aime, on }{\i s\rquote accorde}{, on s\rquote \'e9pouse\~! On est aussi au plus mal avec les p\'e8re et m\'e8re, \'e0 qui l\rquote
+on a fait des sommations pour arriver \'e0 ce mariage de la d\'e9bine et de la mis\'e8re.
+\par
+\par Je suis le premier enfant de cette union b\'e9nie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de s\'e9minaire.
+\par
+\par
+\par La maison appartient \'e0 une dame de cinquante ans qui n\rquote a que deux dents, l\rquote une marron et l\rquote autre bleue, et qui rit toujours\~; elle est bonne et tout le monde l\rquote aime. Son mari s\rquote est noy\'e9
+ en faisant le vin dans une cuve\~; ce qui me fait beaucoup r\'eaver et me donne grand\rquote peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M.\~Garnier \endash c\rquote est son nom \endash en ait pris jusqu\rquote \'e0
+ mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l\rquote homme qu\rquote elle a aim\'e9\~: les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.
+\par
+\par On se grise pas mal dans la maison o\'f9 je demeure.
+\par
+\par Un abb\'e9 qui reste sur notre carr\'e9 ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la t\'eate, les joues luisantes, l\rquote oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le f\'fbt, et son nez a l\rquote air d\rquote une tomate \'e9
+corch\'e9e. Son br\'e9viaire embaume la matelote.
+\par
+\par Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu\rquote il regarde de c\'f4t\'e9, quand il a bu. On parle quelquefois d\rquote elle et de lui dans les coins.
+\par
+\par Au second, M.\~Gr\'e9lin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la F\'eate-Dieu, il commande sur la place. M.\~Gr\'e9lin est architecte, mais on dit qu\rquote il n\rquote y entend rien, que \'ab\~c\rquote
+est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d\rquote eau, qu\rquote il a co\'fbt\'e9 cinquante mille francs \'e0 la ville, et que, }{\i sans sa femme}{\'85\~\'bb
+ On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la l\'e8vre\~; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche.
+\par
+\par Elle a l\rquote accent du Midi, et nous nous amusons \'e0 l\rquote imiter quelquefois.
+\par
+\par On dit qu\rquote elle a des \'ab\~amants\~\'bb. Je ne sais pas ce que c\rquote est, mais je sais bien qu\rquote elle est bonne pour moi, qu\rquote elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j\rquote aime \'e0 ce qu\rquote elle m\rquote em
+brasse, parce qu\rquote elle sent bon. Les gens de la maison ont l\rquote air de l\rquote \'e9viter un peu, mais sans le lui montrer.
+\par
+\par \'bb Vous dites donc qu\rquote elle est bien avec l\rquote adjoint\~?
+\par
+\par \endash Oui, oui, au mieux\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! et ce pauvre Gr\'e9lin\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entends cela de temps en temps, et ma m\'e8re ajoute des mots que je ne comprends pas.
+\par
+\par \'ab\~Nous autres, les honn\'eates femmes, nous mourons de faim. Celles-l\'e0, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs f\'eates\~!\~\'bb
+\par
+\par Est-ce que madame Gr\'e9lin n\rquote est pas honn\'eate\~? Que fait-elle\~? Qu\rquote y a-t-il\~? pauvre Gr\'e9lin\~! Mais Gr\'e9lin a l\rquote air content comme tout. Ils sont toujours \'e0 donner des caresses et des joujoux \'e0 leurs enfants\~
+; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l\rquote enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus heureux si j\rquote \'e9tais le fils \'e0 Gr\'e9lin\~: mais voil\'e0\~! L\rquote adjoint viendrait chez nous quand ma m\'e8
+re serait seule\'85 \'c7a me serait bien \'e9gal, \'e0 moi. Madame Toullier reste au troisi\'e8me\~: voil\'e0 une femme honn\'eate\~! Madame Toullier vient \'e0 la maison avec son ouvrage, et ma m\'e8re et elle causent des gens d\rquote
+en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Rapha\'ebl et d\rquote Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons\~; elle est plus honn\'eate que madame Gr\'e9lin. Elle est plus b\'ea
+te et plus laide aussi.
+\par
+\par
+\par Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant\~? Je me rappelle que, devant la fen\'eatre, les oiseaux viennent l\rquote hiver picorer dans la neige\~; que, l\rquote \'e9t\'e9, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais\~; qu\rquote
+au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse p\'e9trir des boulettes de son mouill\'e9, avec lesquelles on les bourre, et elles \'e9touffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il para\'eet que j\rquote
+aime le bleu\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re appara\'eet souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C\rquote est pour mon bien\~; aussi, plus elle m\rquote arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuad\'e9 qu\rquote elle est une bonne m\'e8
+re et que je suis un enfant ingrat.
+\par
+\par Oui ingrat\~! car il m\rquote est arriv\'e9 quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre \'e0 la b\'e9nir, et c\rquote est \'e0 la fin de mes pri\'e8res, tout \'e0 fait, que je demande \'e0 Dieu de lui garder la sant\'e9
+ pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+\par
+\par
+\par Je suis grand, je vais \'e0 l\rquote \'e9cole.
+\par
+\par Oh\~! la belle petite \'e9cole\~! Oh\~! la belle rue\~! et si vivante, les jours de foire\~!
+\par
+\par Les chevaux qui hennissent\~; les cochons qui se tra\'eenent en grognant, une corde \'e0 la patte\~; les poulets qui s\rquote \'e9gosillent dans les cages\~; les paysannes en tablier vert, avec des jupons \'e9carlates\~; les fromages bleus, les }{\i tomes
+}{ fra\'eeches, les paniers de fruits\~; les radis roses, les choux verts\~!...
+\par
+\par Il y avait une auberge tout pr\'e8s de l\rquote \'e9cole, et l\rquote on y d\'e9chargeait souvent du foin.
+\par
+\par Le foin, o\'f9 l\rquote on s\rquote enfouissait jusqu\rquote aux yeux, d\rquote o\'f9 l\rquote on sortait h\'e9riss\'e9 et suant, avec des brins qui vous \'e9taient rest\'e9s dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des \'e9pingles\~!...
+
+\par
+\par On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche\'85 Toutes les joies d\rquote une f\'eate, toutes les \'e9motions d\rquote un danger\'85 Quelles minutes\~!
+\par
+\par Quand il passe une voiture de foin, j\rquote \'f4te mon chapeau et je la suis.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017031}2\line }{\b0 La famille}{{\*\bkmkend _Toc98017031}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Deux tantes du c\'f4t\'e9 de ma m\'e8re, la tante Rosalie et la tatan Mariou. On appelle cette derni\'e8re }{\i tatan}{\~; je ne sais pourquoi, parce qu\rquote elle est plus caressante peut-\'ea
+tre. Je vois toujours son grand rire blanc et doux dans son visage brun\~: elle est maigre et assez gracieuse, elle est femme.
+\par
+\par Ma tante Rosalie, son a\'een\'e9e, est \'e9norme, un peu vo\'fbt\'e9e\~; elle a l\rquote air d\rquote un chantre\~; elle ressemble au p\'e8re Jauchard, le boulanger, qui entonne les v\'ea
+pres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est }{\i l\rquote homme }{dans son m\'e9nage\~; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas\~: il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beaut\'e9
+ dans son visage frip\'e9, tir\'e9, rid\'e9. \endash J\rquote ai remarqu\'e9, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-l\'e0, rus\'e9es, vieillottes, pointues\~; ils ont du sang de th\'e9\'e2tre ou de cour qui s\rquote est \'e9gar\'e9
+ un soir de f\'eate ou de com\'e9die dans la grange ou l\rquote auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, \'e0 travers les odeurs de l\rquote \'e9table \'e0 cochons et du fumier\~: ratatin\'e9s par leur or
+igine, ils restent gringalets sous les grands soleils.
+\par
+\par Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier\~! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, dor\'e9\~; il a la peau cou
+leur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des l\'e8vres comme des coquelicots\~; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet ray\'e9 jaune, et son grand chapeau \'e0 chenille tricolore ne le quitte jamais. J\rquote
+ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres.
+\par
+\par Deux tantes du c\'f4t\'e9 de mon p\'e8re.
+\par
+\par Ma tante M\'e9lie est muette, \endash avec cela bavarde, bavarde\~!
+\par
+\par Ses yeux, son front, ses l\'e8vres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, r\'e9pond\~; elle vous harc\'e8le de questions, elle demande des r\'e9pliques\~; ses prunelles se dilatent, s
+\rquote \'e9teignent\~; ses joues se gonflent, se rentrent\~; son nez saute\~! elle vous touche ici, l\'e0, lentement, brusquement, pensivement, follement\~; il n\rquote y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y \'ea
+tre, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des r\'e9parties, du trait, regarder tant\'f4t dans le ciel, tant\'f4t \'e0 la cave, attraper sa pens\'e9e comme on peut, par la t\'eate ou par la queue, en un mot, se do
+nner tout entier, tandis qu\rquote avec les comm\'e8res qui ont une langue, on ne fait que pr\'eater l\rquote oreille\~: rien n\rquote est bavard comme un sourd-muet.
+\par
+\par Pauvre fille\~! elle n\rquote a pas trouv\'e9 \'e0 se marier. C\rquote \'e9tait certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel\~; non qu\rquote elle manque de rien, \'e0 vrai dire, mais elle est coquette, la tante Am\'e9lie\~!
+\par
+\par Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du go\'fbt\~: elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux \'e0
+ son corsage, pr\'e8s de son c\'9cur qui veut parler\'85
+\par
+\par Grand-tante Agn\'e8s.
+\par
+\par On l\rquote appelle la \'ab\~b\'e9ate}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.}}}{\~\'bb.
+
+\par
+\par Il y a tout un monde de vieilles filles qu\rquote on appelle de ce nom-l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote man, qu\rquote est-ce que \'e7a veut dire, une b\'e9ate\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re cherche une d\'e9finition et n\rquote en trouve pas\~; elle parle de cons\'e9cration \'e0 la Vierge, de v\'9cux d\rquote innocence.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote innocence. Ma grand-tante Agn\'e8s repr\'e9sente l\rquote innocence\~? C\rquote est fait comme cela, l\rquote innocence\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux blancs\~; je n\rquote en sais rien, personne n\rquote en sait rien, car elle a toujours un serre-t\'eate noir qui lui colle comme du taffetas sur le cr\'e2ne\~; elle a, par exemp
+le, la barbe grise, un bouquet de poils ici, une petite m\'e8che qui frisotte par l\'e0, et de tous c\'f4t\'e9s des poireaux comme des groseilles, qui ont l\rquote air de bouillir sur sa figure.
+\par
+\par Pour mieux dire, sa t\'eate rappelle, par le haut, \'e0 cause du serre-t\'eate noir, une pomme de terre br\'fbl\'e9e et, par le bas, une pomme de terre germ\'e9e\~: j\rquote en ai trouv\'e9 une gonfl\'e9e, violette, l\rquote
+autre matin, sous le fourneau, qui ressemblait \'e0 grand-tante Agn\'e8s comme deux gouttes d\rquote eau.
+\par
+\par \'ab\~V\'9cux d\rquote innocence.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re fait si bien, s\rquote explique si mal, que je commence \'e0 croire que c\rquote est malpropre d\rquote \'eatre b\'e9ate, et qu\rquote il leur manque quelque chose, ou qu\rquote elles ont quelque chose de trop.
+\par
+\par B\'e9ate\~?
+\par
+\par Elles sont quatre \'ab\~b\'e9ates\~\'bb qui demeurent ensemble \endash pas toutes avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre, comme grand-tante Agn\'e8
+s, qui est coquette, mais toutes avec un brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de c\'f4telette, et l\rquote in\'e9vitable serre-t\'eate, l\rquote empl\'e2tre noir\~!
+\par
+\par On m\rquote y envoie de temps en temps.
+\par
+\par C\rquote est au fond d\rquote une rue d\'e9serte, o\'f9 l\rquote herbe pousse.
+\par
+\par Grand-tante Agn\'e8s est ma marraine, et elle adore son filleul.
+\par
+\par Elle veut me faire son h\'e9ritier, me laisser ce qu\rquote elle a, \endash pas son serre-t\'eate, j\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par Il para\'eet qu\rquote elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et quand on parle d\rquote une voisine chez qui l\rquote on a trouv\'e9 un sac d\rquote \'e9cus dans le fond d\rquote un pot \'e0 beurre, elle rit dans sa barbe.
+\par
+\par Je ne m\rquote amuse pas fort chez elle, en attendant qu\rquote on trouve son pot \'e0 beurre\~!
+\par
+\par Il fait noir dans cette grande pi\'e8ce, esp\'e8ce de grenier soutenu par des poutres qui ont l\rquote air en vieux bouchon, tant elles sont piqu\'e9es et moisies\~!
+\par
+\par La fen\'eatre donne sur une cour, d\rquote o\'f9 monte une odeur de boue cuite.
+\par
+\par Il n\rquote y a que les rideaux de lit qui me plaisent, \endash ils suffisent \'e0 me distraire\~; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, un cochon\~; ils sont peints en violet sur l\rquote \'e9toffe, c\rquote est le m\'eame sujet r\'e9p\'e9t
+\'e9 cent fois. Mais je m\rquote amuse \'e0 les regarder de tous les c\'f4t\'e9s, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux de ma grand-tante, quand je mets ma t\'eate entre mes jambes pour les regarder.
+\par
+\par La chasse \endash c\rquote est le sujet \endash me para\'eet de toutes les couleurs. Je crois bien\~! Le sang me descend \'e0 la figure\~; j\rquote ai le cerveau comme un fond de barrique\~: c\rquote est l\rquote apoplexie\~! Je suis forc\'e9 de r
+etirer ma t\'eate par les cheveux pour me relever, et de la replacer droit comme une bouteille en vidange.
+\par
+\par On fait des pri\'e8res \'e0 tout bout de champ\~: }{\i Amen\~! Amen\~! }{avant la rave et apr\'e8s l\rquote \'9cuf.
+\par
+\par Les raves sont le fond du d\'eener qu\rquote on m\rquote offre quand je vais chez la b\'e9ate\~; on m\rquote en donne une crue et une cuite.
+\par
+\par Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la langue un go\'fbt de noisette et un froid de neige.
+\par
+\par Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et qui est le meuble indispensable des b\'e9ates. \endash Huit jambes de b\'e9ates\~: quatre chaufferettes \endash
+ qui servent de bo\'eete \'e0 fil en \'e9t\'e9, et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+\par
+\par Il y a de temps en temps un \'9cuf.
+\par
+\par On tire cet \'9cuf d\rquote un sac, comme un num\'e9ro de loterie et on le met \'e0 la coque, le malheureux\~! C\rquote est un v\'e9ritable crime, un }{\i coquicide}{, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+\par
+\par Je mange ce f\'9ctus avec reconnaissance, car on m\rquote a dit que tout le monde n\rquote en mange pas, que j\rquote ai le b\'e9n\'e9fice d\rquote une raret\'e9, mais sans entrain, car je n\rquote aime pas l\rquote avorton en mouillettes et le poulet
+\'e0 la petite cuiller.
+\par
+\par En hiver, les b\'e9ates travaillent }{\i \'e0 la boule\~:}{ elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d\rquote eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d\rquote or.
+\par
+\par En \'e9t\'e9, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les }{\i carreaux }{vont leur train.
+\par
+\par Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses \'e9pingles \'e0 t\'eate de perle, avec les fils qui semblent des tra\'een\'e9es de bave d\rquote argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le }{\i carreau }{
+est un petit monde de vie et de gaiet\'e9.
+\par
+\par Il faut l\rquote entendre babiller sur les genoux des dentelli\'e8res, dans les rues de b\'e9ates, les jours chauds, au seuil des maisons muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, d\'e8s qu\rquote elles sont seulement cinq ou six \'e0 travailler,
+\endash puis quand midi sonne, le silence\~!...
+\par
+\par Les doigts s\rquote arr\'eatent, les l\'e8vres bougent, on dit la courte pri\'e8re de l\rquote Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous r\'e9pondent m\'e9lancoliquement\~: }{\i Amen\~! }{et les }{\i carreaux}{ se remettent \'e0 bavarder\'85
+\par
+\par
+\par Mon oncle Joseph, mon }{\i tonton }{comme je dis, est un paysan qui s\rquote est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un b\'9cuf\~; il ressemble \'e0 un joueur d\rquote orgue\~
+; la peau brune, de grands yeux, une bouche large, de belles dents\~; la barbe tr\'e8s noire, un buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains \'e9normes toutes couvertes de verrues, \endash ces fameuses verrues qu\rquote il gratte pendant la pri\'e8
+re\~!
+\par
+\par Il est }{\i compagnon du devoir}{, il a une grande canne avec de longs rubans, et il m\rquote emm\'e8ne quelquefois chez la M\'e8re des menuisiers. On boit, on chante, on fait des tours de force\~; il me prend par la ceinture, me jette en l\rquote
+air, me rattrape et me jette encore. J\rquote ai plaisir et peur\~! puis je grimpe sur les genoux des compagnons\~; je touche \'e0 leurs m\'e8tres et \'e0 leurs compas, je go\'fbte au vin qui me fait mal, je me cogne au }{\i chef-d\rquote \'9cuvre}{
+, je renverse des planches, et m\rquote \'e9borgne \'e0 leurs grands faux-cols, je m\rquote \'e9gratigne \'e0 leurs pendants d\rquote oreilles. Ils ont des pendants d\rquote oreilles.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, est-ce que tu t\rquote amuses mieux avec ces \ldblquote messieurs de la bachellerie\rdblquote qu\rquote avec nous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mais non\~!\~\'bb
+\par
+\par Il appelle \'ab\~messieurs de la bachellerie\~\'bb les instituteurs, professeurs, ma\'eetres de latinage ou de dessin, qui viennent quelquefois \'e0 la maison et qui parlent du coll\'e8ge, tout le temps\~; ce jour-l\'e0, on m\rquote
+ordonne majestueusement de rester tranquille, on me d\'e9fend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l\rquote aiment pas\~! Je m\rquote
+ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis si heureux avec les menuisiers\~!
+\par
+\par Je couche \'e0 c\'f4t\'e9 de tonton Joseph, et il ne s\rquote endort jamais sans m\rquote avoir cont\'e9 des histoires \endash il en sait tout plein, \endash puis il bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il m\rquote apprend \'e0
+ donner des coups de poing, et il se fait tout petit pour me pr\'e9senter sa grosse poitrine \'e0 frapper\~; j\rquote essaie aussi le coup de pied, et je tombe presque toujours.
+\par
+\par Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma m\'e8re viendrait.
+\par
+\par Il part le matin et revient le soir.
+\par
+\par Comme j\rquote attends apr\'e8s lui\~! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer.
+\par
+\par Il m\rquote emporte dans ses bras apr\'e8s la soupe, et il m\rquote emm\'e8ne jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on se couche, dans son petit atelier, qu\rquote il a en bas, o\'f9 il travaille \'e0 son compte, le soir, en chantant des chansons qui m\rquote
+amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure\~; c\rquote est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts dans son vernis.
+\par
+\par Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l\rquote \'e9paule contre la porte. Ils me font des amiti\'e9s, et mon oncle est tout fier\~: \'ab\~Il en sait d\'e9j\'e0 long, le gaillard \endash
+ Jacques, dis-nous ta fable\~!\~\'bb
+\par
+\par Un jour, l\rquote oncle Joseph partit.
+\par
+\par Ce fut une triste histoire\~!
+\par
+\par Madame Garnier, la veuve de l\rquote ivrogne qui s\rquote est noy\'e9 dans sa cuve, avait une ni\'e8ce qu\rquote elle fit venir de Bordeaux, lors de la catastrophe.
+\par
+\par Une grande brune, avec des yeux \'e9normes, des yeux noirs, tout noirs, et qui br\'fblent\~; elle les fait aller comme je fais aller dans l\rquote \'e9tude un miroir cass\'e9, pour jeter des \'e9clairs\~
+; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+\par
+\par Il para\'eet que j\rquote en tombai amoureux fou. Je dis \'ab\~il para\'eet\~\'bb, car je ne me souviens que d\rquote une sc\'e8ne de passion, d\rquote \'e9pouvantable jalousie.
+\par
+\par Et contre qui\~?
+\par
+\par Contre l\rquote oncle Joseph lui-m\'eame, qui avait fait la cour \'e0 mademoiselle C\'e9lina Garnier, s\rquote y \'e9tait pris, je ne sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l\rquote \'e9pouser.
+\par
+\par L\rquote aimait-elle\~?
+\par
+\par Je ne puis aujourd\rquote hui r\'e9pondre \'e0 cette question\~; aujourd\rquote hui que la raison est revenue, que le temps a vers\'e9 sa neige sur ces \'e9motions profondes. Mais alors, \endash au moment o\'f9 mademoiselle C\'e9lina se maria, j\rquote
+\'e9tais aveugl\'e9 par la passion.
+\par
+\par Elle allait \'eatre la femme d\rquote un autre\~! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la diff\'e9rence qu\rquote il y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux.
+\par
+\par Quand j\rquote \'e9tais dans un potager, il m\rquote arrivait de regarder\~; je me promenais dans les l\'e9gumes, avec l\rquote id\'e9e que moi aussi je pouvais \'eatre p\'e8re\'85
+\par
+\par Mais tout de m\'eame, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d\rquote une certaine fa\'e7on, le c\'9cur me tournait, comme le jour o\'f9, sur le Breuil, j\rquote \'e9tais mont\'e9
+ dans une balan\'e7oire de foire.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 grand\~: }{\i dix ans.}{ C\rquote est ce que je lui disais\~:
+\par
+\par \'ab\~N\rquote \'e9pouse pas mon oncle Joseph\~! Dans quelque temps, je serai un homme\~: attends-moi, jure-moi que tu m\rquote attendras\~! C\rquote est pour de rire, n\rquote est-ce pas, la noce d\rquote aujourd\rquote hui\~?\~\'bb
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas pour de rire, du tout\~; ils \'e9taient mari\'e9s bel et bien, et ils s\rquote en all\'e8rent tous les deux.
+\par
+\par Je les vis dispara\'eetre.
+\par
+\par Ma jalousie veillait. J\rquote entendis tourner la clef.
+\par
+\par Elle me tordit le c\'9cur, cette clef\~! J\rquote \'e9coutai, je fis le guet. Rien\~! rien\~! Je sentis que j\rquote \'e9tais perdu. Je rentrai dans la salle du festin, et }{\i je bus pour oublier.
+\par }{
+\par Je n\rquote osai plus regarder l\rquote oncle Joseph en face depuis ce temps-l\'e0. Cependant quand il vint nous voir, la veille de son d\'e9part pour Bordeaux, il ne fit aucune allusion \'e0 notre rivalit\'e9 et me dit adieu avec la tendresse de l
+\rquote oncle, et non la rancune du mari\~!
+\par
+\par Il y a aussi ma cousine Apollonie\~; on l\rquote appelle la Polonie.
+\par
+\par C\rquote est comme \'e7a qu\rquote ils ont baptis\'e9 leur fille, ces paysans\~!
+\par
+\par Ch\'e8re cousine\~! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux ch\'e2tains, des \'e9paules de neige\~; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d\rquote or\~; le sourire tendre et la voix tra\'ee
+nante, devenant rose d\'e8s qu\rquote elle rit, rouge d\'e8s qu\rquote on la fixe. Je la d\'e9vore des yeux quand elle s\rquote habille, \endash je ne sais pas pourquoi, \endash je me sens tout ch
+ose en la regardant retenir avec ses dents et relever sur son \'e9paule ronde sa chemise qui d\'e9gringole, les jours o\'f9 elle couche dans notre petite chambre, pour \'eatre au march\'e9 la premi\'e8
+re, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu\rquote elle a sur sa poitrine. On s\rquote arrache le beurre de la Polonie.
+\par
+\par Elle vient quelquefois m\rquote agacer le cou, me menacer les c\'f4tes, de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m\rquote embrasse\~; je la serre en me d\'e9fendant, et je l\rquote ai mordue une fois\~; je ne voulais
+ pas la mordre, mais je ne pouvais pas m\rquote emp\'eacher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise\'85 Elle m\rquote a cri\'e9\~: Petit m\'e9chant\~! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort\~; j\rquote ai cru que j
+\rquote allais m\rquote \'e9vanouir et j\rquote ai soupir\'e9 en lui r\'e9pondant\~; je me sentais la poitrine serr\'e9e et l\rquote \'9cil plus doux.
+\par
+\par Elle m\rquote a quitt\'e9 pour se rejeter dans son lit, en me disant qu\rquote elle avait attrap\'e9 froid. Elle ressemble par derri\'e8re au poulain blanc que monte le petit du pr\'e9fet.
+\par
+\par J\rquote ai pens\'e9 \'e0 elle tout le temps, en faisant mes th\'e8mes.
+\par
+\par
+\par Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison au village, puis elle arrive tout d\rquote un coup, un matin, comme une bouff\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t\rquote emmener chez nous\~! Si tu veux venir\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote embrasse\~! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et je le plonge dans son cou blanc, je le laisse tra\'eener sur sa gorge vein\'e9e de bleu\~!
+\par
+\par Toujours cette odeur de framboise.
+\par
+\par Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de chemise.
+\par
+\par Je mets une cravate verte et je vole \'e0 ma m\'e8re de la pommade pour sentir bon, moi aussi, et pour qu\rquote elle mette sa t\'eate sur mes cheveux\~!
+\par
+\par Mon paquet est fait, je suis graiss\'e9 et cravat\'e9, mais je me trouve tout laid en me regardant dans le miroir, et je m\rquote \'e9bouriffe de nouveau\~
+! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. \'c7a me chatouillait\~; je ne lui disais pas.
+\par
+\par Le gar\'e7on d\rquote \'e9curie a donn\'e9 une tape sur la croupe du cheval, un cheval jaune, avec des touffes de poils pr\'e8s du sabot\~; c\rquote est celui de ma }{\i tatan }{Mariou, qu\rquote on enfourche, quand il y a trop de beurre \'e0
+ porter, ou de fromages bleus \'e0 vendre. La b\'eate va l\rquote amble ta ta ta, ta ta ta\~! toute raide\~; on dirait que son cou va se casser, et sa crini\'e8re couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent \'e0 des c\'9curs de moutons.
+
+\par
+\par La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes\~; les mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+\par
+\par Hue donc\~! Ho, ho\~!
+\par
+\par C\rquote est Jean qui tire et fait virer le cheval\~; il a eu son picotin d\rquote avoine et il hennit en retroussant ses l\'e8vres et montrant ses dents jaunes.
+\par
+\par Le voil\'e0 sell\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Passez-moi Jacquinou\~\'bb, dit la Polonie, qui est parvenue \'e0 abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s\rquote est install\'e9e \'e0 pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m\rquote aide \'e0 m\rquote asseoir sur la croupe.
+
+\par
+\par
+\par J\rquote y suis\~!
+\par
+\par Mais on s\rquote aper\'e7oit que j\rquote ai oubli\'e9 mes habits roul\'e9s dans un torchon, sur la table d\rquote auberge pleine de ronds de vin cern\'e9s par les mouches.
+\par
+\par On les apporte.
+\par
+\par \'ab\~Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien.\~\'bb
+\par
+\par Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs\~; mais je m\rquote aper\'e7ois \'e0 ce moment que ce que dit la fable qu\rquote on nous fait r\'e9citer est vrai.
+\par
+\par Dieu fait bien ce qu\rquote il fait\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re en me fouettant m\rquote a durci et tann\'e9 la peau.
+\par
+\par \'ab\~Serre, je te dis\~! Serre-moi plus fort\~!\~\'bb
+\par
+\par Et je la serre sous son fichu peint sem\'e9 de petites fleurs comme des hannetons d\rquote or, je sens la ti\'e9deur de sa peau, je presse le doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous mes doigts qui s\rquote appuient, et tout \'e0 l
+\rquote heure, quand elle m\rquote a regard\'e9 en tournant la t\'eate, les l\'e8vres ouvertes et le cou rengorg\'e9, le sang m\rquote est mont\'e9 au cr\'e2ne, a grill\'e9 mes cheveux.
+\par
+\par J\rquote ai un peu desserr\'e9 les bras dans la rue Saint-Jean. C\rquote est par l\'e0 que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J\rquote \'e9tais tout fier. Je me figurais qu\rquote on me regardait, et je faisais celui qui sait monter\~
+: je me retournais sur la croupe en m\rquote appuyant du plat de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je disais hue\~! comme un maquignon.
+\par
+\par Nous avons travers\'e9 le faubourg, pass\'e9 le dernier bourrelier.
+\par
+\par Nous sommes \'e0 Expailly\~!
+\par
+\par Plus de maisons\~! except\'e9 dans les champs quelques-unes\~; des fleurs qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long d\rquote une robe blanche\~; un coteau de vignes et la rivi\'e8re au bas, \endash qui s\rquote \'e9
+tire comme un serpent sous les arbres, born\'e9e d\rquote une bande de sable jaune plus fin que de la cr\'e8me, et piqu\'e9 de cailloux qui flambent comme des diamants.
+\par
+\par Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur \'e9chine noire, verdie par le poil des sapins, le bleu du ciel o\'f9 les nuages tra\'eenent en flocons de soie\~; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donn\'e9 un grand coup d\rquote
+aile et il pendait dans l\rquote air comme un boulet au bout du fil.
+\par
+\par Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivi\'e8re frissonnante, l\rquote air ti\'e8de et le grand aigle\'85
+\par
+\par J\rquote avais oubli\'e9 que j\rquote \'e9tais le c\'9cur battant contre le dos de la Polonie. Elle-m\'eame, ma cousine, semblait ne penser \'e0 rien, et je ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement d\rquote une vache\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017032}3\line }{\b0 Le coll\'e8ge}{{\*\bkmkend _Toc98017032}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le coll\'e8ge. \endash Il donnait, comme tous les coll\'e8ges, comme toutes les prisons, sur une rue obscure, mais qui n\rquote \'e9tait pas loin du Martouret, le Martouret, notre grande place, o\'f9 \'e9taient la mairie, le march\'e9 aux fruits\~
+; le march\'e9 aux fleurs, le rendez-vous de tous les polissons, la gaiet\'e9 de la ville. Puis le bout de cette rue \'e9tait bruyant, il y avait des cabarets, \'ab\~des bouchons\~\'bb, comme on disait, avec un trognon d\rquote
+arbre, un paquet de branches, pour servir d\rquote enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de querelles, un go\'fbt de vin qui me montait au cerveau, m\rquote irritait les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+\par
+\par Ce go\'fbt de vin\~! \endash la bonne odeur des caves\~! \endash j\rquote en ai encore le nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+\par
+\par Les buveurs faisaient tapage\~; ils avaient l\rquote air sans souci, bons vivants, avec des rubans \'e0 leur fouet et des agr\'e9ments pleins leur blouse \endash ils criaient, }{\i topaient}{ en jurant, pour des ventes de cochons ou de vaches.
+\par
+\par Encore un bouchon qui saute, un rire qui \'e9clate, et les bouteilles trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier\~! Le soleil jette de l\rquote
+or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, empeste, fume et bourdonne.
+\par
+\par
+\par \'c0 deux minutes de l\'e0, le coll\'e8ge moisit, sue l\rquote ennui et pue l\rquote encre\~; les gens qui entrent, ceux qui sortent \'e9teignent leur regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, troubler le silence, d\'e9ranger l
+\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Quelle odeur de vieux\~!...
+\par
+\par
+\par C\rquote est mademoiselle Balandreau qui m\rquote y conduit \endash ma m\'e8re est souffrante. \endash On me fait mon panier avant de partir, et je vais m\rquote enfermer l\'e0-dedans jusqu\rquote \'e0 huit heures du soir. \'c0 ce moment-l\'e0
+, mademoiselle Balandreau revient et me ram\'e8ne. J\rquote ai le c\'9cur bien gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re fait la premi\'e8re \'e9tude, celle des \'e9l\'e8ves de math\'e9matiques, de rh\'e9torique et de philosophie. Il n\rquote est pas aim\'e9, on dit qu\rquote il est }{\i chien}{.
+\par
+\par Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son \'e9tude, pr\'e8s de sa chaire, et je suis l\'e0, piochant mes devoirs \'e0 ses c\'f4t\'e9s, tandis qu\rquote il pr\'e9pare son agr\'e9gation.
+\par
+\par Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop m\'e9chants pour moi\~; ils me voient timide, craintif, appliqu\'e9\~; ils ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j\rquote entends ce qu\rquote ils disent de mon p\'e8
+re, comment ils l\rquote appellent\~; ils se moquent de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule \'e0 mes yeux d\rquote enfant, et je souffre sans qu\rquote il le sache.
+\par
+\par Il me brutalise quelquefois dans ces moments-l\'e0. \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as donc\~? \endash Comme il a l\rquote air nigaud\~!\~\'bb
+\par
+\par Je viens de l\rquote entendre insulter et j\rquote \'e9tais en train de d\'e9vorer un gros soupir, une vilaine larme.
+\par
+\par Il m\rquote envoie souvent, pendant l\rquote \'e9tude du soir, demander un livre, porter un mot \'e0 un des autres pions qui est au bout de la cour, tout l\'e0-bas\'85 il fait noir, le vent souffle\~; de temps en temps, il y a des \'e9tages \'e0
+ monter, un long corridor, un escalier obscur, c\rquote est tout un voyage\~; on se cache dans les coins pour me faire peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien \'e0 l\rquote aise que quand je suis rentr\'e9 dans l\rquote \'e9tude o\'f9 l\rquote on
+\'e9touffe.
+\par
+\par J\rquote y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est en retard. Les \'e9l\'e8ves sont all\'e9s souper, conduits par mon p\'e8re.
+\par
+\par
+\par Comme le temps me semble long\~! C\rquote est vide, muet\~; et s\rquote il vient quelqu\rquote un, c\rquote est le lampiste qui n\rquote aime pas mon p\'e8re non plus, je ne sais pourquoi\~: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau de b\'ea
+te et une veste grise comme celle des prisonniers\~; il sent l\rquote huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d\rquote un \'9cil dur, m\rquote \'f4te brutalement ma chaise de dessous moi, sans m\rquote
+avertir, met le quinquet sur mes cahiers, jette \'e0 terre mon petit paletot, me pousse de c\'f4t\'e9 comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon p\'e8re revient. On m\rquote a appris qu\rquote
+il ne fallait pas \'ab\~rapporter\~\'bb. Je ne le fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence de coll\'e9gien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes ma\'eetres.
+\par
+\par Puis, je ne veux pas que, parce qu\rquote on m\rquote a fait mal, il puisse arriver du mal, \'e0 mon p\'e8re, et je lui cache qu\rquote on me maltraite, pour qu\rquote il ne se dispute pas \'e0 propos de moi. Tout petit, je sens que j\rquote ai un devoir
+\'e0 remplir, ma sensibilit\'e9 comprend que je suis un fils de gal\'e9rien, pis que cela\~! de garde-chiourme\~! et je supporte la brutalit\'e9 du lampiste.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute, sans para\'eetre les avoir entendues, les moqueries qui atteignent mon p\'e8re\~; c\rquote est dur pour un enfant de dix ans.
+\par
+\par Il est arriv\'e9 que j\rquote ai eu tr\'e8s faim, quelques-uns de ces soirs-l\'e0, quand on tardait trop \'e0 venir. Le r\'e9fectoire lan\'e7ait des odeurs de grill\'e9, j\rquote entendais le cliquetis des fourchettes \'e0 travers la cour.
+\par
+\par Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n\rquote arrivait pas\~!
+\par
+\par J\rquote ai su depuis qu\rquote on la retenait expr\'e8s\~; ma m\'e8re avait soutenu \'e0 mon p\'e8re que s\rquote il n\rquote \'e9tait pas une poule mouill\'e9e, il pourrait me fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le suppl\'e9ment qu
+\rquote il demanderait au r\'e9fectoire.
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote \'e9tait elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n\rquote avait qu\rquote \'e0 mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite bo\'eete, s\rquote il voulait.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re avait toujours r\'e9sist\'e9 \endash le pauvre homme. La peur d\rquote \'eatre vu\~! le ridicule s\rquote il \'e9tait surpris \endash la honte\~! Ma m\'e8re t\'e2chait de lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affam\'e9
+, dans son \'e9tude, \'e0 l\rquote heure du souper. Il ne c\'e9dait pas, il pr\'e9f\'e9rait que je souffrisse un peu et il avait raison.
+\par
+\par Je me souviens pourtant d\rquote une fois o\'f9 il s\rquote \'e9chappa du r\'e9fectoire, pour venir me porter une petite c\'f4telette pan\'e9e qu\rquote il tira d\rquote un cahier de th\'e8mes o\'f9 il l\rquote avait cach\'e9e\~: il avait l\rquote
+air si troubl\'e9 et repartit si \'e9mu\~! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j\rquote ai pardonn\'e9 bien des torts plus tard \'e0 mon p\'e8re, en souvenir de cette c\'f4telette chip\'e9e pour son fils, un soir, au lyc\'e9
+e du Puy\'85
+\par
+\par
+\par Le proviseur s\rquote appelle Hennequin, \endash envoy\'e9 en disgr\'e2ce dans ce trou du Puy.
+\par
+\par Il a \'e9crit un livre\~: }{\i Les Vacances d\rquote Oscar.
+\par }{
+\par On les donne en prix, et apr\'e8s ce que j\rquote ai entendu dire, ce que j\rquote ai lu \'e0 propos des gens qui \'e9taient auteurs, je suis pris d\rquote une v\'e9n\'e9ration profonde, d\rquote une admiration muette pour l\rquote auteur des }{\i
+Vacances d\rquote Oscar}{, qui daigne \'eatre proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon p\'e8re, et qui salue ma m\'e8re quand il la rencontre.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9vor\'e9 }{\i Les Vacances d\rquote Oscar}{.
+\par
+\par Je vois encore le volume cartonn\'e9 de vert, d\rquote un vert marbr\'e9 qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s\rquote ouvrant mal, imprim\'e9 sur papier \'e0 chandelle. Eh bien\~! il tombe de c
+es pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fra\'eecheur chaque fois que j\rquote y songe\~!
+\par
+\par Il y a une histoire de p\'eache que je n\rquote ai point oubli\'e9e.
+\par
+\par Un grand filet luit au soleil, les gouttes d\rquote eau roulent comme des perles, les poissons fr\'e9tillent dans les mailles, deux p\'eacheurs sont dans l\rquote eau jusqu\rquote \'e0 la ceinture, c\rquote est le frisson de la rivi\'e8re.
+\par
+\par Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur d\'e9gomm\'e9, ce chantre du petit Oscar, tra\'eener ce grand filet le long d\rquote une page et faire passer cette rivi\'e8re dans un coin de chapitre\'85
+\par
+\par
+\par Le professeur de philosophie \endash M.\~Beliben \endash petit, fluet, une t\'eate comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.
+\par
+\par Il aimait \'e0 prouver l\rquote existence de Dieu, mais si quelqu\rquote un glissait un argument, m\'eame dans son sens, il indiquait qu\rquote on le d\'e9rangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une r\'e9ussite.
+\par
+\par Il prouvait l\rquote existence de Dieu avec des petits morceaux de bois, des haricots.
+\par
+\par \'ab\~Nous pla\'e7ons ici un haricot, bon\~! \endash l\'e0, une allumette. \endash Madame Vingtras, une allumette\~? \endash Et maintenant que j\rquote ai rang\'e9, ici les vices de l\rquote homme, l\'e0 les vertus, j\rquote arrive avec les FACULT\'c9
+S DE L\rquote \'c2ME.\~\'bb
+\par
+\par Ceux qui n\rquote \'e9taient pas au courant regardaient du c\'f4t\'e9 de la porte s\rquote il entrait quelqu\rquote un, ou du c\'f4t\'e9 de sa poche, pour voir s\rquote il allait sortir quelque chose. Les facult\'e9s de l\rquote \'e2me, c\rquote \'e9
+tait de la haute, du chenu\~! Ma m\'e8re \'e9tait flatt\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Les voici\~!\~\'bb
+\par
+\par On se tournait encore, malgr\'e9 soi, pour saluer ces dames\~; mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de l\rquote attention. Que diable\~! voulait-on qu\rquote il prouv\'e2t l\rquote
+existence de Dieu, oui ou non\~!
+\par
+\par \'ab\~Moi, \'e7a m\rquote est \'e9gal, et vous\~?\~\'bb disait mon oncle Joseph \'e0 son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+\par
+\par Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches.
+\par
+\par Mais le professeur de bon Dieu tenait \'e0 avoir mon oncle pour lui et le ramenait \'e0 son sujet, l\rquote agrippant par son amour-propre et s\rquote accrochant \'e0 son m\'e9tier.
+\par
+\par \'ab\~Chadenas, vous qui \'eates menuisier, vous savez qu\rquote avec le compas\'85\~\'bb
+\par
+\par Il fallait aller jusqu\rquote au bout\~: \'e0 la fin le petit homme \'e9cartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait\~: \'ab\~DIEU EST L\'c0.\~\'bb
+\par
+\par On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir\~: tous les haricots \'e9taient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres salet\'e9s, qui avaient servi \'e0 la d\'e9monstration de l\rquote }{\i \'catre supr\'eame}
+{.
+\par
+\par Il para\'eet que les vertus, les vices, les facult\'e9s de l\rquote \'e2me venaient toutes }{\i fa-ta-le-ment}{ aboutir \'e0 ce tas-l\'e0. Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017033}4\line }{\b0 La petite ville}{{\*\bkmkend _Toc98017033}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La porte de Pannesac.
+\par
+\par Elle est en pierre, cette porte, et mon p\'e8re me dit m\'eame que je puis me faire une id\'e9e des monuments romains en la regardant.
+\par
+\par J\rquote ai d\rquote abord une esp\'e8ce de v\'e9n\'e9ration, puis \'e7a m\rquote ennuie\~; je commence \'e0 prendre le d\'e9go\'fbt des monuments romains.
+\par
+\par Mais la rue\~!... Elle sent la graine et le grain.
+\par
+\par Les culasses de bl\'e9 s\rquote affaissent et se tassent comme des endormis, le long des murs. Il y a dans l\rquote air la poussi\'e8re fine de la farine et le tapage des march\'e9s joyeux. C\rquote
+est ici que les boulangers ou les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s\rquote approvisionner.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai le respect du pain.
+\par
+\par Un jour je jetais une cro\'fbte, mon p\'e8re est all\'e9 la ramasser. Il ne m\rquote a pas parl\'e9 durement comme il le fait toujours.
+\par
+\par \'ab\~Mon enfant, m\rquote a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain\~; c\rquote est dur \'e0 gagner. Nous n\rquote en avons pas trop pour nous\~; mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-\'ea
+tre un jour, et tu verras ce qu\rquote il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis l\'e0, mon enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote ai jamais oubli\'e9.
+\par
+\par Cette observation, qui, pour la premi\'e8re fois peut-\'eatre dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans col\'e8re, mais avec dignit\'e9, me p\'e9n\'e9tra jusqu\rquote au fond de l\rquote \'e2me\~; et j\rquote ai eu le respect du pain depuis lors.
+\par
+\par Les moissons m\rquote ont \'e9t\'e9 sacr\'e9es, je n\rquote ai jamais \'e9cras\'e9 une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet\~; jamais je n\rquote ai tu\'e9 sur sa tige la fleur du pain\~!
+\par
+\par Ce qu\rquote il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-\'eatre \'e0 ces paroles, prononc\'e9es simplement ce jour-l\'e0, d\rquote avoir toujours eu le respect, et toujours pris la d\'e9fense de ceux qui ont faim.
+\par
+\par \'ab\~Tu verras ce qu\rquote il vaut.\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai vu.
+\par
+\par
+\par Aux portes des all\'e9es sont des mitrons en jupes comme des femmes, jambes nues, petite camisole bleue sur les \'e9paules.
+\par
+\par Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la cro\'fbte.
+\par
+\par Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et blanchissent, en passant, une main d\rquote ami qu\rquote ils rencontrent, ou une \'e9paule de monsieur qu\rquote ils fr\'f4lent.
+\par
+\par Les patrons sont au comptoir, o\'f9 ils p\'e8sent les miches, et eux aussi ont des habits avec des tons blanch\'e2tres, ou couleur de seigle. Il y a des g\'e2teaux, outre les miches, derri\'e8re les vitres\~
+: des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du papier mou.
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9 des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts ou luisants comme des cailloux de rivi\'e8re, les marchands avaient du plomb dans les \'e9cuelles de bois.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait donc l\'e0 ce qu\rquote on mettait dans un fusil\~? ce qui tuait les li\'e8vres et traversait les c\'9curs d\rquote oiseaux\~? On disait m\'eame que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une m\'e2choire d
+\rquote homme.
+\par
+\par Je plongeais mes doigts l\'e0-dedans, comme tout \'e0 l\rquote heure j\rquote avais plong\'e9 mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d\rquote eau. Je ramassais c
+omme des reliques ce qui \'e9tait tomb\'e9 des \'e9cuelles et des sacs.
+\par
+\par
+\par Les articles de p\'eache aussi se vendaient \'e0 Pannesac.
+\par
+\par Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui \'e9tait une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon \'9cil d\rquote
+enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+\par
+\par Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivi\'e8res, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d\rquote or dans le beurre\~!
+\par
+\par Un goujon pris par moi\~!
+\par
+\par Il portait toute mon imagination sur ses nageoires\~!
+\par
+\par J\rquote allais donc vivre du produit de ma p\'eache\~; comme les insulaires dont j\rquote avais lu l\rquote histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+\par
+\par J\rquote avais lu aussi qu\rquote ils faisaient des vitres \'e0 leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour o\'f9 je placerais les carreaux \'e0 toutes les fen\'eatres de ma famille\~; je me proposais de gratter tout ce qui \'ab\~
+mordrait\~\'bb et de mettre ce r\'e9sidu d\rquote \'e9caille et de fiente dans ma grande poche.
+\par
+\par Je le fis plus tard\~; mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des r\'e9sultats inattendus, \'e0 la suite desquels je fus un objet de d\'e9go\'fbt pour mes voisins.
+\par
+\par Cela \'e9branla ma confiance dans les r\'e9cits des voyageurs, et le doute s\rquote \'e9leva dans mon esprit.
+\par
+\par Il y avait une \'e9picerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du march\'e9 une odeur \'e9touff\'e9e, chaude, violente, qu\rquote exhalaient les morues sal\'e9es, les fromages bleus, le suif, la graisse et le poivre.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les phoques fum\'e9s.
+\par
+\par Je lan\'e7ais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais r\'e9guli\'e8rement d\rquote \'eatre \'e9cras\'e9, pr\'e8s de la porte de pierre.
+\par
+\par Je me jetais de c\'f4t\'e9 pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l\rquote air des voitures de f\'eate dans les mascarades ita
+liennes, avec leur monde d\rquote enfarin\'e9s et de pierrots \'e0 dos d\rquote Hercule\~!
+\par
+\par
+\par L\'e0-haut, tout l\'e0-haut, est l\rquote \'c9cole normale.
+\par
+\par
+\par Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+\par
+\par Il y a un jardin derri\'e8re l\rquote \'e9cole, avec une balan\'e7oire et un trap\'e8ze.
+\par
+\par Je regarde avec admiration ce trap\'e8ze et cette balan\'e7oire\~; seulement il m\rquote est d\'e9fendu d\rquote y monter.
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui a recommand\'e9 aux parents du petit gar\'e7on de ne pas me laisser me balancer ou me pendre.
+\par
+\par Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d\rquote \'eatre toujours \'e0 me surveiller\~; mais elle m\rquote a fait promettre d\rquote ob\'e9ir \'e0 ma m\'e8re. J\rquote ob\'e9is.
+\par
+\par Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma m\'e8re m\rquote aime\~; et elle lui permet pourtant ce qu\rquote on me d\'e9fend\~!
+\par
+\par J\rquote en vois d\rquote autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi.
+\par
+\par Ils se casseront donc les reins\~?
+\par
+\par Oui, sans doute\~; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer \'e0 ces jeux-l\'e0 ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage\~! des monstres\~! qui, n
+\rquote osant pas noyer leurs petits, les envoient au trap\'e8ze \endash et \'e0 la balan\'e7oire\~!
+\par
+\par Car enfin, pourquoi ma m\'e8re m\rquote aurait-elle condamn\'e9 \'e0 ne point faire ce que font les autres\~?
+\par
+\par Pourquoi me priver d\rquote une joie\~?
+\par
+\par Suis-je donc plus cassant que mes camarades\~?
+\par
+\par Ai-je \'e9t\'e9 recoll\'e9 comme un saladier\~?
+\par
+\par Y a-t-il un myst\'e8re dans mon organisation\~?
+\par
+\par J\rquote ai peut-\'eatre le derri\'e8re plus lourd que la t\'eate\~!
+\par
+\par Je ne peux pas le peser \'e0 part pour \'eatre s\'fbr.
+\par
+\par En attendant je r\'f4de, le museau en l\rquote air, sous le petit gymnase, que je touche du doigt en sautant comme un chien apr\'e8s un morceau de sucre plac\'e9 trop haut.
+\par
+\par Mais que je voudrais donc avoir la t\'eate en bas\~!
+\par
+\par Oh\~! ma m\'e8re\~! ma m\'e8re\~! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur le trap\'e8ze et me mettre la t\'eate en bas\~!
+\par
+\par Rien qu\rquote une fois\~!
+\par
+\par Vous me fouetterez apr\'e8s, si vous voulez\~!
+\par
+\par
+\par Mais cette m\'e9lancolie m\'eame vient \'e0 mon secours et me fait trouver les soir\'e9es plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l\rquote \'e9cole, et o\'f9 je vais, quand je suis triste d\rquote avoir vu le trap\'e8ze et la balan
+\'e7oire me tendre inutilement les bras dans le jardin\~!
+\par
+\par La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin.
+\par
+\par Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d\rquote un coup ma t\'eate pour regarder l\rquote incendie qui s\rquote \'e9teint dans le ciel\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu ne dis rien, me fait le petit de l\rquote \'c9cole normale, \'e0 quoi penses-tu\~?
+\par
+\par \endash \'c0 quoi je pense\~? Je ne sais pas.\~\'bb
+\par
+\par Je ne pense pas \'e0 ma m\'e8re, ni au bon Dieu, ni \'e0 ma classe\~; et voil\'e0 que je me mets \'e0 bondir\~! Je me fais l\rquote effet d\rquote un animal dans un champ, qui aurait cass\'e9 sa corde\~
+; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand \'e9tonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s\rquote attend \'e0 me voir brouter. J\rquote en ai presque envie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773842}{\*\bkmkstart _Toc98017034}5\line }{\b0 La toilette}{{\*\bkmkend _Toc84773842}{\*\bkmkend _Toc98017034}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Un jour, un homme qui voyageait m\rquote a pris pour une curiosit\'e9 du pays, et m\rquote ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son \'e9tonnement a \'e9t\'e9 extr\'eame, quand il a reconnu que j\rquote \'e9tais vivant. Il a mis pied \'e0
+ terre, et s\rquote adressant \'e0 ma m\'e8re, lui a demand\'e9 respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l\rquote adresse du tailleur qui avait fait mon v\'eatement.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi\~\'bb, a-t-elle r\'e9pondu, rougissant d\rquote orgueil.
+\par
+\par Le cavalier est reparti et on ne l\rquote a plus revu.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote a parl\'e9 souvent de cette apparition, de cet homme qui se d\'e9tournait de son chemin pour savoir qui m\rquote habillait.
+\par
+\par
+\par Je suis en noir souvent, \'ab\~rien n\rquote habille comme le noir\~\'bb, et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme\~; j\rquote ai l\rquote air d\rquote un po\'eale.
+\par
+\par Cependant, comme j\rquote use beaucoup, on m\rquote a achet\'e9, dans la campagne, une \'e9toffe jaune et velue, dont je suis envelopp\'e9. Je joue l\rquote ambassadeur lapon. Les \'e9trangers me saluent\~; les savants me regardent.
+\par
+\par Mais l\rquote \'e9toffe dans laquelle on a taill\'e9 mon pantalon se s\'e8che et se racornit, m\rquote \'e9corche et m\rquote ensanglante.
+\par
+\par H\'e9las\~! Je vais non plus vivre, mais me tra\'eener.
+\par
+\par Tous les jeux de l\rquote enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomni\'e9 des uns, plaint par les autres, inutile\~! Et il m\rquote est donn\'e9, au sein m\'eame de ma ville natale, \'e0
+ douze ans, de conna\'eetre, isol\'e9 dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l\rquote exil.
+\par
+\par
+\par Madame Vingtras y met quelquefois de l\rquote espi\'e8glerie.
+\par
+\par On m\rquote avait invit\'e9 pendant le carnaval \'e0 un bal d\rquote enfants. Ma m\'e8re m\rquote a v\'eatu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a \'e9t\'e9 forc\'e9e d\rquote aller ailleurs\~; mais elle m\rquote a men\'e9 jusqu\rquote \'e0
+ la porte de M.\~Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+\par
+\par Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin\~; j\rquote ai appel\'e9.
+\par
+\par Une servante est venue et m\rquote a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider \'e0 la cuisine\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas os\'e9 dire que non, et on m\rquote a fait laver la vaisselle toute la nuit.
+\par
+\par Quand le matin ma m\'e8re est venue me chercher, j\rquote achevais de rincer les verres\~; on lui avait dit qu\rquote on ne m\rquote avait pas aper\'e7u\~; on avait fouill\'e9 partout.
+\par
+\par Je suis entr\'e9 dans la salle pour me jeter dans ses bras\~: mais, \'e0 ma vue, les petites filles ont pouss\'e9 des cris, des femmes se sont \'e9vanouies, l\rquote apparition de ce nain, qui roulait \'e0 travers ces robes fra\'eeches, parut singuli\'e8
+re \'e0 tout le monde.
+\par
+\par Ma m\'e8re ne voulait plus me reconna\'eetre\~; je commen\'e7ais \'e0 croire que j\rquote \'e9tais orphelin\~!
+\par
+\par Je n\rquote avais cependant qu\rquote \'e0 l\rquote entra\'eener et \'e0 lui montrer, dans un coin, certaine place coutur\'e9e et violac\'e9e, pour qu\rquote elle cri\'e2t \'e0 l\rquote instant\~: \'ab\~C\rquote est mon fils\~!\~\'bb
+ Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire des signes, et je parvins \'e0 me faire comprendre.
+\par
+\par On m\rquote emporta comme on tire le rideau sur une curiosit\'e9.
+\par
+\par
+\par La distribution des prix est dans trois jours.
+\par
+\par Mon p\'e8re, qui est dans le secret des dieux, sait que j\rquote aurai des prix, qu\rquote on appellera son fils sur l\rquote estrade, qu\rquote on lui mettra sur la t\'eate une couronne trop grande, qu\rquote il ne pourra \'f4ter qu\rquote en s\rquote
+\'e9corchant, et qu\rquote il sera embrass\'e9 sur les deux joues par quelque autorit\'e9.
+\par
+\par Madame Vingtras est avertie, et elle songe\'85
+\par
+\par Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques\~? Il faut qu\rquote il brille, qu\rquote on le remarque, \endash on est pauvre, mais on a du go\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Moi d\rquote abord, je veux que mon enfant soit bien mis.\~\'bb
+\par
+\par On cherche dans la grande armoire o\'f9 est la robe de noce, o\'f9 sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9gratigne enfin \'e0 une \'e9toffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil\~; \endash une \'e9toffe comme une lime, qui exasp\'e8re les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole\~! Une belle \'e9
+toffe, vraiment, et qui vient de la grand-m\'e8re, et qu\rquote on a pay\'e9e \'e0 prix d\rquote or. \'ab\~Oui, mon enfant, \'e0 prix d\rquote or, dans l\rquote ancien temps.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Jacques, je vais te faire une redingote avec \'e7a, m\rquote en priver pour toi\~!...\~\'bb, et ma m\'e8re ravie me regarde du coin de l\rquote \'9cil, hoche la t\'eate, sourit du sourire des sacrifi\'e9es heureuses.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re qu\rquote on vous g\'e2te, monsieur\~\'bb, et elle sourit encore, et elle dodeline de la t\'eate, et ses yeux sont noy\'e9s de tendresse.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une folie\~! tant pis\~! on fera une redingote \'e0 Jacques avec \'e7a.\~\'bb
+\par
+\par On m\rquote a essay\'e9 la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont us\'e9s. Cette \'e9toffe cr\'e8ve la vue et chatouille si douloureusement la peau\~!
+\par
+\par \'ab\~Seigneur\~! d\'e9livrez-moi de ce v\'eatement\~!\~\'bb
+\par
+\par Le ciel ne m\rquote entend pas\~! La redingote est pr\'eate.
+\par
+\par
+\par Non, Jacques, elle n\rquote est pas pr\'eate. Ta m\'e8re est fi\'e8re de toi\~; ta m\'e8re t\rquote aime et veut te le prouver.
+\par
+\par Te figures-tu qu\rquote elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beaut\'e9 une mouche, un pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches\~! Tu ne connais pas ta m\'e8re, Jacques\~!
+\par
+\par Et ne la vois-tu pas qui joue, \'e0 la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts\~!
+\par
+\par La m\'e8re de Jacques lui fait m\'eame kiki dans le cou.
+\par
+\par Il ne rit pas. \endash Ces noyaux lui font peur\~!...
+\par
+\par Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme d\rquote olives, qu\rquote on va, \endash voyez si madame Vingtras \'e9pargne rien\~! \endash qu\rquote on va coudre tout le long, \'e0 la }{\i polonaise}{\~! \'c0 la polonaise, Jacques\~!
+\par
+\par Ah\~! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi d\rquote \'e9tonnant\~! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui cousu \'e0 un souvenir terrible\'85 la redingote de la distribution des prix, la redingote \'e0 noyaux
+, aux boutons ovales comme des olives et verts comme des cornichons.
+\par
+\par Joignez \'e0 cela qu\rquote on m\rquote avait affubl\'e9 d\rquote un chapeau haut de forme que j\rquote avais bross\'e9 \'e0 rebrousse-poil et qui se dressait comme une menace sur ma t\'eate.
+\par
+\par Des gens croyaient que c\rquote \'e9taient mes cheveux et se demandaient quelle fureur les avait fait se h\'e9risser ainsi. \'ab\~Il a vu le diable\~\'bb, murmuraient les b\'e9ates en se signant\'85
+\par
+\par J\rquote avais un pantalon blanc. Ma m\'e8re s\rquote \'e9tait saign\'e9e aux quatre veines.
+\par
+\par Un pantalon blanc \'e0 sous-pieds\~!
+\par
+\par Des sous-pieds qui avaient l\rquote air d\rquote instruments pour un pied-bot et qui tendaient la culotte \'e0 la faire craquer.
+\par
+\par Il avait plu, et, comme on \'e9tait venu vite, j\rquote avais des plaques de boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, tremp\'e9 par endroits, coll\'e9 sur mes cuisses.
+\par
+\par \'ab\~MON FILS\~\'bb, dit ma m\'e8re d\rquote une voix triomphante en arrivant \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e et en me poussant devant elle.
+\par
+\par Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains au ciel.
+\par
+\par
+\par J\rquote entrai dans la salle.
+\par
+\par J\rquote avais \'f4t\'e9 mon chapeau en le prenant par les poils\~; j\rquote \'e9tais reconnaissable, c\rquote \'e9tait bien moi, il n\rquote y avait pas \'e0 s\rquote y tromper, et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+\par
+\par Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du c\'f4t\'e9 de ma classe, voil\'e0 un des sous-pieds qui craque, et la jambe du pantalon qui remonte comme un \'e9lastique\~! Mon tibia se voit, \endash j\rquote ai l\rquote air d\rquote \'ea
+tre en cale\'e7on cette fois\~; \endash les dames, que mon cynisme outrage, se cachent derri\'e8re leur \'e9ventail\'85
+\par
+\par Du haut de l\rquote estrade, on a remarqu\'e9 un tumulte dans le fond de la salle.
+\par
+\par Les autorit\'e9s se parlent \'e0 l\rquote oreille, le g\'e9n\'e9ral se l\'e8ve et regarde\~: on se demande le secret de ce tapage.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, baisse ta culotte\~\'bb, dit ma m\'e8re \'e0 ce moment, d\rquote une voix qui me fusille et part comme une d\'e9charge dans le silence.
+\par
+\par Tous les regards s\rquote abaissent sur moi.
+\par
+\par Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus \'e9nergique que les autres donne un ordre\~:
+\par
+\par \'ab\~Enlevez l\rquote enfant aux cornichons\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par L\rquote ordre s\rquote ex\'e9cute discr\'e8tement\~; on me tire de dessous la banquette o\'f9 je m\rquote \'e9tais tapi d\'e9sesp\'e9r\'e9, et la femme du censeur, qui se trouve l\'e0, m\rquote emm\'e8ne, avec ma m\'e8re, hors de la salle, jusqu\rquote
+\'e0 la lingerie, o\'f9 on me d\'e9shabille.
+\par
+\par Ma m\'e8re me contemple avec plus de piti\'e9 que de col\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle en parle comme d\rquote une infirmit\'e9 et elle a l\rquote air d\rquote un m\'e9decin qui abandonne un malade.
+\par
+\par Je me laisse faire. On me loge dans la d\'e9froque d\rquote un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence \'e0 croire \'e0 une mystification.
+\par
+\par Tout \'e0 l\rquote heure j\rquote avais l\rquote air d\rquote un l\'e9opard, j\rquote ai l\rquote air d\rquote un vieillard maintenant. Il y a quelque chose l\'e0-dessous.
+\par
+\par Le bruit se r\'e9pand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l\rquote escamoteur qui vient d\rquote arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain\~; heureusement on me conna
+\'eet, on conna\'eet ma m\'e8re\~; il faut bien se rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence, ces bruits tombent d\rquote eux-m\'eames, et l\rquote on finit par m\rquote oublier.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+\par
+\par \'c0 cause de l\rquote orage la distribution a lieu dans un dortoir, \endash un dortoir dont on a enlev\'e9 les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitr\'e9e, qui aurait d\'fb
+ avoir un rideau, mais n\rquote en avait pas\~; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l\rquote ann\'e9e servaient, mais qu\rquote on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le coin le plus gai\~; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d\rquote un de ces vases pour y faire des siennes, s\rquote y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s\rquote en donnait \'e0 c\'9cur joie\~!
+\par
+\par Adoss\'e9e \'e0 cette salle \'e9tait l\rquote estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du coll\'e8ge\~: \endash Monseigneur au centre, le pr\'e9fet \'e0 gauche, le g\'e9n\'e9ral \'e0 droite, galonn\'e9s, teint\'e9s de violet, panach\'e9
+s de blanc, cuirass\'e9s d\rquote or comme les \'e9cuyers du cirque Bouthors. Il n\rquote y avait pas de chameau, malheureusement.
+\par
+\par Je crus voir un \'e9l\'e9phant\~; c\rquote \'e9tait un haut fonctionnaire qui avait la t\'eate, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d\rquote \'e9l\'e9phant, mais qui \'e9tait douanier de son \'e9tat ou capitaine de gendarmerie, j\rquote ai oubli
+\'e9. Il \'e9tait gros comme une barrique et essouffl\'e9 comme un phoque\~: il avait beaucoup du phoque.
+\par
+\par C\rquote est lui qui me couronna pour le prix d\rquote Histoire sainte. Il me dit\~: \'ab\~C\rquote est bien, mon enfant\~!\~\'bb Je croyais qu\rquote il allait dire \'ab\~Papa\~\'bb et replonger dans son baquet.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773843}{\*\bkmkstart _Toc98017035}6\line }{\b0 Vacances}{{\*\bkmkend _Toc84773843}{\*\bkmkend _Toc98017035}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je m\rquote amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par
+\par M.\~Soubeyrou est un mara\'eecher des environs.
+\par
+\par Trois fois par semaine, mon p\'e8re donne quelques le\'e7ons au fils de ce jardinier, et comme l\rquote enfant est maladif, sort peu, on a demand\'e9 que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+\par
+\par Je prends le plus long pour arriver.
+\par
+\par
+\par Je suis donc libre\~!
+\par
+\par
+\par Ce n\rquote est pas pour faire une commission, avec l\rquote ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser\~; ce n\rquote est pas accompagn\'e9, surveill\'e9, press\'e9, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer.
+\par
+\par Non. J\rquote ai mon temps, une apr\'e8s-midi, toute une apr\'e8s midi\~!
+\par
+\par \'ab\~Cela t\rquote amuse d\rquote aller chez M.\~Soubeyrou\~? demande ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote man.\~\'bb
+\par
+\par Mais un }{\i oui}{ lent, un }{\i oui}{ avec une moue.
+\par
+\par Tiens\~! si je disais trop vite que \'e7a m\rquote amuse, elle serait capable de m\rquote emp\'eacher d\rquote y aller.
+\par
+\par Si une chose me chagrine bien, me r\'e9pugne, peut me faire pleurer, ma m\'e8re me l\rquote impose sur-le-champ.
+\par
+\par \'ab\~Il ne faut pas que les enfants aient de volont\'e9\~; ils doivent s\rquote habituer \'e0 tout. \endash Ah\~! les enfants g\'e2t\'e9s\~! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices\'85\~\'bb
+\par
+\par Je dis\~: \'ab\~Oui, m\rquote man\~\'bb, de fa\'e7on qu\rquote elle croie que c\rquote est }{\i non}{, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+\par
+\par
+\par Je descends dans la ville.
+\par
+\par Je ne m\rquote arr\'eate pas au Martouret, parce que ma m\'e8re peut me voir des fen\'eatres de notre appartement, perch\'e9 l\'e0-haut au dernier \'e9tage d\rquote une maison, qui est la plus haute de la ville.
+\par
+\par Je fais le sage et le press\'e9 en passant sur le march\'e9\~; mais, dans la rue Porte-Aigui\'e8re, je m\rquote abrite derri\'e8re le premier gros homme qui passe, et j\rquote entre dans la cour de l\rquote auberge du }{\i Cheval-Blanc}{.
+\par
+\par De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis d\'e9vorer des yeux la devanture du bourrelier, o\'f9 il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l\rquote or.
+
+\par
+\par Je reste cach\'e9 le temps qu\rquote il faut pour voir si ma m\'e8re est \'e0 la fen\'eatre et me surveille encore\~; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du }{\i Cheval-Blanc}{ et je me mets \'e0 regarder les boutiques \'e0 loisir.
+\par
+\par
+\par Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommel\'e9e et qui fait \'ab\~dzine, dzine\~\'bb, sur le carreau\~; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux.
+\par
+\par Puis c\rquote est la boutique d\rquote Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambr\'e9e, qui a un \'e9peron et un gland d\rquote or\~; \'e0 la vitrine s\rquote \'e9talent des bottines de satin bleu, de
+ soie rose, couleur de prune, avec des n\'9cuds comme des bouquets, et qui ont l\rquote air vivantes.
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9, les pantoufles qui ressemblent \'e0 des souliers de No\'ebl.
+\par
+\par Mais le fils du jardinier attend.
+\par
+\par Je m\rquote arrache \'e0 ces parfums de cirage et \'e0 ces flamboiements de vernis.
+\par
+\par
+\par Je prends le Breuil\'85
+\par
+\par Il y a un d\'e9crotteur qui est populaire et qu\rquote on appelle Moustache.
+\par
+\par Mon r\'eave est de me faire d\'e9crotter un jour par Moustache, de venir l\'e0 comme un homme, de lui donner mon pied, \endash sans trembler, si je puis, \endash et de para\'eetre habitu\'e9 \'e0 ce luxe, de tirer n\'e9
+gligemment mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui jettent leurs deux sous\~:
+\par
+\par }{\i Pour la goutte, Moustache\~!
+\par }{
+\par Je n\rquote y arriverai jamais\~; je m\rquote exerce pourtant\~!
+\par
+\par }{\i Pour la goutte, Moustache\~!
+\par }{
+\par J\rquote ai essay\'e9 toutes les inflexions de voix\~; je me suis \'e9cout\'e9, j\rquote ai pr\'eat\'e9 l\rquote oreille, travaill\'e9 devant la glace, fait le geste\~:
+\par
+\par }{\i Pour la goutte}{\'85
+\par
+\par Non, je ne puis\~!
+\par
+\par Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m\rquote arr\'eate \'e0 le regarder\~; je m\rquote habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa bo\'eete \'e0 d\'e9crotter\~; il m\rquote a m\'eame cri\'e9 une fois\~:
+\par
+\par }{\i Cirer vos bottes, m\rquote ssieu\~?
+\par }{
+\par J\rquote ai failli m\rquote \'e9vanouir.
+\par
+\par Je n\rquote avais pas deux sous, \endash je n\rquote ai pu les r\'e9unir que plus tard dans une autre ville, \endash et je dus secouer la t\'eate, r\'e9pondre par un signe, avec un sourire p\'e2le comme celui d\rquote une femme qui voudrait dire\~: \'ab
+\~Il m\rquote est d\'e9fendu d\rquote aimer\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses peaux qui s\'e8chent, son odeur aigre.
+\par
+\par Je l\rquote adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte \endash si l\rquote on peut dire verte, \endash comme les cuirs qui faisandent dans l\rquote humidit\'e9 ou qui font s\'e9cher leur sueur au soleil.
+\par
+\par Du plus loin que j\rquote arrivais dans la ville du Puy, quand j\rquote y revins plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+\par
+\par \endash Chaque fois qu\rquote une de ces fabriques s\rquote est trouv\'e9e sur mon chemin, \'e0 deux lieues \'e0 la ronde, je l\rquote ai flair\'e9e, et j\rquote ai tourn\'e9 de ce c\'f4t\'e9 mon nez reconnaissant\'85
+\par
+\par
+\par Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par o\'f9 je passais, comment finissait la ville.
+\par
+\par Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d\rquote un foss\'e9 qui sentait mauvais, et que je marchais \'e0 travers un tas d\rquote herbes et de plantes qui ne sentaient pas bon.
+\par
+\par J\rquote arrivais dans le pays des jardiniers. Que c\rquote est vilain, le pays des mara\'eechers\~!
+\par
+\par Autant j\rquote aimais les prairies vertes, l\rquote eau vive, la verdure des haies\~; autant j\rquote avais le d\'e9go\'fbt de cette campagne \'e0 arbres courts, \'e0 plantes p\'e2
+les, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+\par
+\par Quelques feuilles jaun\'e2tres, dess\'e9ch\'e9es, galeuses, pendaient avec des teintes d\rquote oreilles de poitrinaires.
+\par
+\par On avait d\'e9shonor\'e9 toutes les places, et l\rquote on d\'e9rangeait \'e0 chaque instant un tourbillon d\rquote insectes qui se r\'e9galaient d\rquote un chien crev\'e9.
+\par
+\par
+\par Pas d\rquote ombre\~!
+\par
+\par Des melons qui ont l\rquote air de boulets chauff\'e9s \'e0 blanc\~; des choux rouges, violets, \endash on dirait des apoplexies, une odeur de poireau et d\rquote oignons\~!
+\par
+\par
+\par J\rquote arrive chez M.\~Soubeyrou.
+\par
+\par Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+\par
+\par Il est tout p\'e2le, avec un grand sourire et de longues dents, le blanc des yeux tach\'e9 de jaune\~; il me montre un tas de livres qu\rquote on lui a achet\'e9s pour qu\rquote il ne s\rquote ennuie pas trop.
+\par
+\par Un }{\i \'c9sope}{ avec des gravures colori\'e9es.
+\par
+\par Je me rappelle encore une de ces gravures qui repr\'e9sentait Bor\'e9e, le Soleil et un voyageur.
+\par
+\par Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le front et un \'e9norme manteau lie-de-vin.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu t\rquote amuser, m\rquote aider \'e0 arroser les choux\~?\~\'bb me dit le p\'e8re Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le pantalon retrouss\'e9, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+\par
+\par Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, \'e0 une patte de cochon grill\'e9\~; il a sa chemise tremp\'e9e et des gouttes d\rquote eau roulent sur le poil de son poitrail.
+\par
+\par Non, je ne veux pas m\rquote amuser, aider \'e0 arroser les choux\~!
+\par
+\par Si \'e7a l\rquote amuse lui, tant mieux\~!
+\par
+\par Je ne veux pas priver M.\~Soubeyrou d\rquote un plaisir, et je lui r\'e9ponds par un mensonge.
+\par
+\par \'ab\~Je suis tomb\'e9 hier, et je me suis fait mal aux reins.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote aime les choux, mais cuits.
+\par
+\par Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes p\'e8res, pour venir tirer de l\rquote eau chez des \'e9trangers.
+\par
+\par Je tire assez d\rquote eau comme cela dans la semaine, et je sens assez l\rquote oignon.
+\par
+\par Non, M.\~Soubeyrou, je ne vous suivrai pas \'e0 ce puits l\'e0-bas\~: je ne tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne me livrerai pas au travail honn\'eate des jardins.
+\par
+\par Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous\~!
+\par
+\par Mais je ne veux pas tirer d\rquote eau\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {DEVANT LES MESSAGERIES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le }{\i Caf\'e9 des Messageries}{.
+\par
+\par L\rquote enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un pr\'eatre, un singe.
+\par
+\par C\rquote est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c\rquote est une histoire qui se suit depuis le }{\i C}{ de Caf\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote }{\i S}{ de Messageries.
+\par
+\par Je n\rquote ai jamais eu le temps de comprendre.
+\par
+\par Il fallait rentrer.
+\par
+\par Puis, tandis que je regardais l\rquote enseigne, que ma curiosit\'e9 saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du cur\'e9
+, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures\~; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur m\'e9tier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+\par
+\par Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais l\'e0 quelquefois \'e0 l\rquote arriv\'e9e\~: la diligence traversait le Breuil avec un bruit d\rquote enfer, en soulevant des flots de poussi\'e8re ou en envoyant des \'e9toiles de boue.
+\par
+\par Elle \'e9tait assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s\rquote \'e9tiraient les jambes sur le pav\'e9.
+\par
+\par Ils tombaient dans les bras d\rquote un parent, d\rquote un ami, on se serrait la main, on s\rquote embrassait\~; c\rquote \'e9taient des adieux, des au revoir, \'e0 n\rquote en plus finir.
+\par
+\par On avait fait connaissance en route\~; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui r\'e9pondaient avec r\'e9serve\~:
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 aurai-je le plaisir de vous retrouver\~?
+\par
+\par \endash Nous nous rencontrerons peut-\'eatre. Ah\~! voici maman.
+\par
+\par \endash Voici mon mari.
+\par
+\par \endash Je vois mon fr\'e8re qui arrive avec sa femme.\~\'bb
+\par
+\par Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s\rquote \'e9chappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d\rquote un champ.
+\par
+\par
+\par J\rquote en ai vu pourtant qui restaient l\'e0, \'e0 la m\'eame place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu\rquote un qui ne venait pas.
+\par
+\par Il y en avait qui juraient, d\rquote autres qui pleuraient.
+\par
+\par
+\par Je me rappelle une jeune femme qui avait une t\'eate fine, longue et p\'e2le.
+\par
+\par Elle attendit longtemps\'85
+\par
+\par Quand je partis, elle attendait encore. Ce n\rquote \'e9tait pas son mari, car sur la petite malle qu\rquote elle avait \'e0 ses pieds, il y avait \'e9crit\~: \'ab\~Mademoiselle.\~\'bb
+\par
+\par Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste\~; les fleurs de son chapeau \'e9taient fan\'e9es, sa robe de m\'e9rinos noir avait des reflets roux, ses gants \'e9taient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s\rquote il n\rquote \'e9
+tait pas venu de lettre \'e0 telle adresse\~: poste restante.
+\par
+\par \'ab\~Je vous ai dit que non.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus de courrier aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash Non.\~\'bb
+\par
+\par Elle salua, quoiqu\rquote on f\'fbt grossier, poussa un soupir et s\rquote \'e9loigna pour aller s\rquote asseoir sur un banc du }{\i Fer-\'e0-cheval}{, o\'f9 elle resta jusqu\rquote \'e0 ce que des officiers qui passaient l\rquote oblig\'e8
+rent, par leurs regards et leurs sourires, \'e0 se lever et \'e0 partir.
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, on dit chez nous qu\rquote il y avait sur le bord de l\rquote eau le cadavre d\rquote une femme qui s\rquote \'e9tait noy\'e9e. J\rquote allai voir. Je reconnus la jeune fille \'e0 la t\'eate p\'e2le\'85
+\par
+\par
+\par Je vais chez mes tantes \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par J\rquote arrive souvent au moment o\'f9 l\rquote on se met \'e0 table.
+\par
+\par Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Dans ces tiroirs il tra\'eene des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des cro\'fbtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.
+\par
+\par Sur les deux bancs s\rquote abattent la famille et les domestiques.
+\par
+\par On mange entre deux pri\'e8res.
+\par
+\par C\rquote est l\rquote oncle Jean qui dit le b\'e9n\'e9dicit\'e9.
+\par
+\par Tout le monde se tient debout, t\'eate nue, et se rassoit en disant\~: \'ab\~}{\i Amen\~!\~\'bb
+\par }{
+\par }{\i Amen\~! }{est le mot que j\rquote ai entendu le plus souvent quand j\rquote \'e9tais petit.
+\par
+\par }{\i Amen\~! }{et le bruit des cuillers de bois commence\~; un bruit mou, tout b\'eate.
+\par
+\par Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous \'e0 cercle jaune, on dirait les yeux d\rquote or des grenouilles.
+\par
+\par Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long\~; ils se mouchent avec leurs doigts, et s\rquote essuient le nez sur leurs manches.
+\par
+\par Ils se donnent des coups de coude dans les c\'f4tes, en mani\'e8re de chatouillade.
+\par
+\par Ils rient comme de gros b\'e9b\'e9s\~; quand ils \'e9clatent, ils ren\'e2clent comme des \'e2nes ou beuglent comme des b\'9cufs.
+\par
+\par
+\par C\rquote est fini, \endash ils remettent le couteau \'e0 \'9cil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu\rquote aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les l\'e8
+vres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.
+\par
+\par Ils vont fl\'e2ner dans la cour, s\rquote il fait soleil, bavarder sous le porche de l\rquote \'e9curie, s\rquote il pleut\~; soulevant \'e0 peine leurs sabots qui ont l\rquote air de souches, o\'f9 se sont enfonc\'e9s leurs pieds.
+\par
+\par Je les aime tant avec leur grand chapeau \'e0 larges ailes et leur long tablier de cuir\~! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail\~; ils ont la peau comme de l\rquote \'e9
+corce, et des veines comme des racines d\rquote arbres.
+\par
+\par Quelquefois, quand leur tablier de cuir est \'e0 bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de h\'e2le qui fait pointe au creux de l\rquote
+estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+\par
+\par Je les approche et je les touche comme on t\'e2te une b\'eate\~; ils me regardent comme un animal de luxe, \endash moi de la ville\~! \endash quelques-uns me comparent \'e0 un \'e9cureuil, mais presque tous \'e0 un singe.
+\par
+\par Je n\rquote en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l\rquote aiguillon pour piquer les b\'9cufs.
+\par
+\par J\rquote entre jusqu\rquote au genou dans les sillons, \'e0 la saison du labourage\~; je me roule dans l\rquote herbe au moment o\'f9 l\rquote on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s\rquote
+envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+\par
+\par Oh\~! quels bons moments j\rquote ai eus dans une prairie, sur le bord d\rquote un ruisseau bord\'e9 de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l\rquote
+eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau dor\'e9 que je jetais dans le courant\~!...
+\par
+\par Ma m\'e8re n\rquote aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche b\'e9ante, \'e0 regarder couler l\rquote eau.
+\par
+\par Elle a raison, je perds mon temps.
+\par
+\par \'ab\~Au lieu d\rquote apporter ta grammaire latine pour apprendre tes le\'e7ons\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, faisant l\rquote \'e9mue, affichant la sollicitude\~:
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote est permis, tout tach\'e9 de vert, des talons pleins de boue\'85 On t\rquote en ach\'e8tera des souliers neufs pour les arranger comme cela\~! Allons, repars \'e0 la maison, et tu ne sortiras pas ce soir\~!\~\'bb
+\par
+\par Je sais bien que les souliers s\rquote ab\'eement dans les champs et qu\rquote il faut mettre des sabots, mais ma m\'e8re ne veut pas\~! ma m\'e8re me fait donner de l\rquote \'e9ducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re veut que son Jacques soit un }{\i Monsieur}{.
+\par
+\par Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, achet\'e9 un tuyau de po\'eale, mis des sous-pieds, pour qu\rquote il retombe dans le fumier, retourne \'e0 l\rquote \'e9curie mettre des sabots\~!
+\par
+\par Ah oui\~! je pr\'e9f\'e9rerais des sabots\~! j\rquote aime encore mieux l\rquote odeur de Florimond le laboureur que celle de M.\~Sother, le professeur de huiti\'e8me\~; j\rquote aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et r\'f4
+der dans l\rquote \'e9table que tra\'eener dans l\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Je ne me plais qu\rquote \'e0 nouer des gerbes, \'e0 soulever des pierres, \'e0 lier des fagots, \'e0 porter du bois\~!
+\par
+\par Je suis peut-\'eatre n\'e9 pour \'eatre domestique\~!
+\par
+\par C\rquote est affreux\~! oui, je suis n\'e9 pour \'eatre domestique\~! je le vois\~! je le sens\~!\~!\~!
+\par
+\par Mon Dieu\~! Faites que ma m\'e8re n\rquote en sache rien\~!
+\par
+\par J\rquote accepterais d\rquote \'eatre Pierrouni le petit vacher, et d\rquote aller, une branche \'e0 la main, une pomme verte aux dents, conduire les b\'eates dans le p\'e2turage, pr\'e8s des m\'fbres, pas loin du verger.
+\par
+\par Il y a des \'e9glantiers rouges dans les buissons, et l\'e0-haut un point barbu, qui est un nid\~; il y a des b\'eates du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l\rquote air saoules.
+\par
+\par On laisse Pierrouni se d\'e9poitrailler, quand il a chaud, et se d\'e9peigner quand il en a envie.
+\par
+\par On n\rquote est pas toujours \'e0 lui dire\~:
+\par
+\par \'ab\~Laisse tes mains tranquilles, qu\rquote est-ce que tu as donc fait \'e0 ta cravate\~? \endash Tiens-toi droit. \endash Est-ce que tu es bossu\~? \endash Il est bossu\~! \endash Boutonne ton gilet. \endash Retrousse ton pantalon, \endash Qu
+\rquote est-ce que tu as fait de l\rquote olive\~? L\rquote olive l\'e0, \'e0 gauche, la plus verte\~! \endash Ah\~! cet enfant me fera mourir de chagrin\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Ils n\rquote ont pas besoin de porter des gilets boutonn\'e9s jusqu\rquote en haut pour couvrir une chemise de trois jours\~! Ils n\rquote ont pas peur de mon oncle Jean comme mon p\'e8re a peur du proviseur\~
+; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous\~; ils chantent de bon c\'9cur, \'e0 pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent\~; le dimanche, ils font tapage \'e0 l\rquote auberge.
+\par
+\par Ils ont, au derri\'e8re de leur culotte, une pi\'e8ce qui a l\rquote air d\rquote un empl\'e2tre\~: verte, jaune\~; mais c\rquote est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.
+\par
+\par Mon p\'e8re, qui n\rquote est pas domestique, m\'e9nage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a aval\'e9 d\'e9j\'e0 dix \'e9cheveaux de fil, tu\'e9 vingt aiguilles, mais qui reste gr\'eal\'e9, fragile et mou\~!
+\par
+\par \'c0 peine il peut se baisser, \'e0 peine pourra-t-il saluer demain\'85
+\par
+\par S\rquote il ne salue pas, celui-ci\'85, celui-l\'e0\'85 (il y a \'e0 donner des coups de chapeau \'e0 tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s\rquote il ne salue pas en faisant des gr\'e2ces, dont le derri\'e8re du pa
+ntalon ne veut pas, mais alors on l\rquote appelle chez le proviseur\~!
+\par
+\par Et il faudra s\rquote expliquer\~! \endash pas comme un domestique \endash non\~! \endash comme un professeur. Il faudra qu\rquote il demande pardon.
+\par
+\par On en parle, on en rit, les \'e9l\'e8ves se moquent, les coll\'e8gues aussi. On lui paye ses gages (ma m\'e8re nomme \'e7a \'ab\~les appointements\~\'bb) et on l\rquote envoie en disgr\'e2
+ce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l\rquote horreur des paysans\~; avec son fils\'85 qui les aime encore\'85
+\par
+\par
+\par Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septi\'e8me.
+\par
+\par \'c7\rquote a \'e9t\'e9 toute une affaire\~!...
+\par
+\par On a fait compara\'eetre mon p\'e8re, ma m\'e8re\~; la femme du proviseur s\rquote en est m\'eal\'e9e\~; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait\~:
+\par
+\par \'ab\~Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur\~!\~\'bb
+\par
+\par Le petit Viltare m\rquote avait jet\'e9 de l\rquote encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou\~: je ne l\rquote ai pas assassin\'e9, mais je lui ai donn\'e9 un coup de poing et un croc-en-jambe\'85, il est tomb\'e9 et s\rquote
+est fait une bosse.
+\par
+\par On a amen\'e9 cette bosse chez le proviseur (qui s\rquote en moque comme de }{\i Colin Tampon}{, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit \'ab\~surveiller la discipline et faire respecter la hi\'e9rarchie\~\'bb\~
+; je les entends toujours dire \'e7a. Il m\rquote a fait venir, et j\rquote ai d\'fb demander pardon \'e0 M.\~Viltare, \'e0 Mme\~Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer \'e0 la maison pour me faire fouetter.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait dit d\rquote \'eatre l\'e0 au quart avant cinq heures.
+\par
+\par
+\par Ce n\rquote est pas comme \'e7a \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par Je me suis battu avec le petit porcher, l\rquote autre jour, nous nous sommes roul\'e9s dans les champs, arrach\'e9 les cheveux, cogn\'e9s, et recogn\'e9s, il m\rquote a poch\'e9 un \'9cil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relev\'e9
+s, pour nous retomber encore dessus\~!
+\par
+\par Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par Apr\'e8s\~? \endash nous avons rentr\'e9 nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. \endash On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le B\'e9n\'e9dicit\'e9 et les Gr\'e2
+ces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montr\'e9 que j\rquote avais du sang \'e0 mon mouchoir.
+\par
+\par
+\par C\rquote est le jour du }{\i Reinage}{.
+\par
+\par On appelle ainsi la f\'eate du village\~; on choisit un roi, une reine.
+\par
+\par Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.
+\par
+\par Ils sont \'e0 cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-l\'e0, pour faire des cadeaux aux filles.
+\par
+\par On tire des coups de fusil, on crie hourrah\~! on caracole devant la mairie, qui a l\rquote air d\rquote avoir un drapeau vert\~: c\rquote est une branche d\rquote un grand arbre.
+\par
+\par Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandouli\'e8re, et mon oncle dit qu\rquote ils ont leurs gibernes pleines\~; ils sont p\'e2les, et pas un ne sait si, le soir, il n\rquote aura pas la t\'eate fendue ou les c\'f4tes bris\'e9es.
+\par
+\par Il y en a un qui est la b\'eate noire du pays et qui s\'fbrement ne reviendrait pas vivant s\rquote il passait seul dans un chemin o\'f9 serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la m\'e8re Maichet, qu\rquote on a condamn\'e9e \'e0
+ la prison parce qu\rquote elle a mordu et d\'e9chir\'e9 ceux qui venaient l\rquote arr\'eater pour avoir ramass\'e9 du bois mort.
+\par
+\par En revenant de l\rquote \'e9glise, on se met \'e0 table.
+\par
+\par Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucr\'e9, m\'eame Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte l\'e0 bas.
+\par
+\par On a du lard et du pain blanc, \endash du pain blanc\~!...
+\par
+\par On remplit jusqu\rquote au bord les verres\~; quand les verres manquent, on prend des \'e9cuelles et on boit du vivarais comme du lait, \endash un vivarais qu\rquote on va traire tout mousseux \'e0 une barrique qui est pr\'e8s des vaches\'85
+\par
+\par Les veines se gonflent, les boutons sautent\~!
+\par
+\par On est tous m\'eal\'e9s\~; ma\'eetres et valets, la fermi\'e8re et les domestiques, le premier gar\'e7on de ferme et le petit gardeur de porcs, l\rquote oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni l
+e vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d\rquote \'e9normes ceintures vertes.
+\par
+\par Apr\'e8s le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+\par
+\par Gare aux filles\~!
+\par
+\par Les gar\'e7ons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s\rquote asseoir de force pr\'e8s d\rquote elles sur le ch\'eane mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.
+\par
+\par Elles rel\'e8vent toujours leur coude assez \'e0 temps pour qu\rquote on les embrasse \'e0 pleines joues.
+\par
+\par Je danse la bourr\'e9e aussi, et j\rquote embrasse tant que je peux.
+\par
+\par
+\par Un bruit de chevaux\~! \endash Les gendarmes passent au galop\'85
+\par
+\par C\rquote est \'e0 la maison Destougnal dans le fond du village\~; ceux de Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+\par
+\par On se tue dans le cabaret.
+\par
+\par \endash }{\i Anyn\~! les gars\~! }{\endash ceux de Farreyrolles en avant\~!
+\par
+\par On franchit les foss\'e9s, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres\~; en cassant, dans les buissons qu\rquote on saute, une branche \'e0 n\'9cuds\~; j\rquote en vois m\'eame un qui a un vieux fusil\~! ils ne crient pas, ils vont essouffl
+\'e9s et p\'e2les\'85
+\par
+\par Voil\'e0 le cabaret\~!
+\par
+\par On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur\~: \'ab\~\'c0 moi, \'e0 moi\~!\~\'bb comme un sanglot.
+\par
+\par C\rquote est Bugnon}{\i le Velu}{ qui crie\~!
+\par
+\par Ils se sont jet\'e9s sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d\rquote ordures\~; comme j\rquote ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pr\'e9.
+\par
+\par Du rouge\~! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans\'85
+\par
+\par Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule\~?
+\par
+\par J\rquote ai la t\'eate en feu, car j\rquote ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d\rquote enfant\~!
+\par
+\par Je veux y \'eatre comme les autres, et taper dans le tas\~!
+\par
+\par Je me sens pris par un pan de ma veste, arr\'eat\'e9 brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n\rquote a pas emp\'each\'e9 ses fils d\rquote
+aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+\par
+\par \'c7a ne fait rien. Si je peux de derri\'e8re un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n\rquote y manquerai pas. Comme j\rquote aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773844}{\*\bkmkstart _Toc98017036}7\line }{\b0 Les joies du foyer}{{\*\bkmkend _Toc84773844}
+{\*\bkmkend _Toc98017036}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\i 1}{\i\super er}{\i janvier.
+\par }{
+\par Les coll\'e8gues de mon p\'e8re, quelques parents d\rquote \'e9l\'e8ves, viennent faire visite, on m\rquote apporte des bouts d\rquote \'e9trennes.
+\par
+\par \'ab\~Remercie donc, Jacques\~! Tu es l\'e0 comme un imb\'e9cile.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Quand la visite est finie, j\rquote ai plaisir \'e0 prendre le jouet ou la friandise, la bo\'eete \'e0 diable ou le sac \'e0 pralines\~; \endash je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d\rquote une musique qu\rquote
+on se met entre les dents et qui les fait grincer, c\rquote est \'e0 en devenir fou\~!
+\par
+\par Mais ma m\'e8re ne veut pas que je devienne fou\~! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les l\'e8che. Mais ma m\'e8re ne veut pas que j\rquote aie des mani\'e8res de courtisan\~: \'ab\~On commence par l\'e9
+cher le ventre des bonbons, on finit par l\'e9cher\'85\~\'bb Elle s\rquote arr\'eate, et se tourne vers mon p\'e8re pour voir s\rquote il pense comme elle, et s\rquote il sait de quoi elle veut parler\~; \endash en effet, il se penche et montre qu
+\rquote il comprend.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus rien \'e0 faire siffler, tambouriner, grincer, et l\rquote on m\rquote a permis seulement de tra\'eener un petit bout de langue sur les bonbons fins\~: et l\rquote on m\rquote a dit de la faire pointue encore\~! Il y avait Eug\'e9
+nie et Louise Rayau qui \'e9taient l\'e0, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc\~?
+\par
+\par Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le go\'fbt du bois blanc des trompettes\~!...
+\par
+\par On m\rquote arrache tout et l\rquote on enferme les \'e9trennes sous clef.
+\par
+\par \'ab\~Rien qu\rquote aujourd\rquote hui, maman, laisse-moi jouer avec, j\rquote irai dans la cour, tu ne m\rquote entendras pas\~! rien qu\rquote aujourd\rquote hui, jusqu\rquote \'e0 ce soir, et demain je serai bien sage\~!
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que tu seras bien sage demain\~; si tu n\rquote es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses \'e0 ce saligaud, pour qu\rquote il les ab\'eeme.\~\'bb
+\par
+\par Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d\rquote un sou, ces bonbons \'e0 corset de dentelle, ces pralines comme des nez d\rquote ivrognes, ces tons crus et ces go\'fb
+ts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l\rquote \'9cil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fi\'e8
+vre, ah\~! comme c\rquote est bon, une fois l\rquote an\~! \endash Quel malheur que ma m\'e8re ne soit pas sourde\~!
+\par
+\par Ce qui me fait mal, c\rquote est que tous les autres sont si contents\~! Par le coin de la fen\'eatre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d\rquote en face, des tambours crev\'e9s, des chevaux qui n\rquote ont qu\rquote
+une jambe, des polichinelles cass\'e9s\~! Puis ils sucent, tous, leurs doigts\~; on les a laiss\'e9s casser leurs jouets et ils ont d\'e9vor\'e9 leurs bonbons.
+\par
+\par Et quel boucan ils font\~!
+\par
+\par
+\par Je me suis mis \'e0 pleurer.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote il m\rquote est \'e9gal de regarder des jouets, si je n\rquote ai pas le droit de les prendre et d\rquote en faire ce que je veux\~; de les d\'e9coudre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si \'e7a m\rquote
+amuse\'85
+\par
+\par Je ne les aime que s\rquote ils sont \'e0 moi, et je ne les aime pas s\rquote ils sont \'e0 ma m\'e8re. C\rquote est parce qu\rquote ils font du bruit et qu\rquote ils agacent les oreilles qu\rquote ils me plaisent\~; si on les pose sur
+la table comme des t\'eates de mort, je n\rquote en veux pas. Les bonbons, je m\rquote en moque, si on m\rquote en donne un par an comme une exemption, quand j\rquote aurai \'e9t\'e9 sage. Je les aime quand j\rquote en ai trop.
+\par
+\par \'ab\~Tu as un coup de marteau, mon gar\'e7on\~!\~\'bb m\rquote a dit ma m\'e8re un jour que je lui contais cela, et elle m\rquote a cependant donn\'e9 une praline.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, mange-la avec du pain.\~\'bb
+\par
+\par On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une le\'e7on dans un mot. Ma m\'e8re a de ces bonheurs-l\'e0, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit \'eatre la loi d\rquote une vie bien conduite et d\rquote
+un esprit bien r\'e9gl\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Mange-la avec du pain\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela veut dire\~: Jeune fou, tu allais la croquer b\'eatement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre\~! \'c0 quoi cela t\rquote aurait-il profit\'e9\~! Dis-moi\~! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.
+
+\par
+\par J\rquote aime mieux le pain tout seul.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LA SAINT-ANTOINE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par C\rquote est samedi prochain la f\'eate de mon p\'e8re.
+\par
+\par Ma m\'e8re me l\rquote a dit soixante fois depuis quinze jours.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est la f\'eate\endash }{\i de\endash ton\endash p\'e8re}{.\~\'bb
+\par
+\par Elle me le r\'e9p\'e8te d\rquote un ton un peu irrit\'e9\~; je n\rquote ai pas l\rquote air assez remu\'e9, para\'eet-il.
+\par
+\par \'ab\~Ton p\'e8re s\rquote appelle Antoine.\~\'bb
+\par
+\par Je le sais, et je n\rquote \'e9prouve pas de frisson\~; il n\rquote y a pas l\'e0 le myst\'e9rieux et l\rquote empoignant d\rquote une r\'e9v\'e9lation. Il s\rquote appelle Antoine, voil\'e0 tout.
+\par
+\par Je suis sans doute un mauvais fils.
+\par
+\par Si j\rquote avais du c\'9cur, si j\rquote aimais bien mon p\'e8re, ce qu\rquote elle dit me ferait plus d\rquote effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me t\'e2te et me gratte\~; mais je ne me sens pas chang\'e9 du
+tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C\rquote est pourtant sa f\'eate, samedi.
+\par
+\par
+\par \'ab\~As-tu appris ton compliment\~?\~\'bb
+\par
+\par Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment, \endash je ne sais pas comment j\rquote oserai entrer dans la chambre, ce qu\rquote il faudra dire, s\rquote il faudra rire, s\rquote il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon p
+\'e8re et la frotter en y enfon\'e7ant mon nez \endash bien rappropri\'e9, par exemple\~! \endash s\rquote il sera filial que j\rquote appuie, que j\rquote y reste un moment, ou s\rquote il vaudra mieux le d\'e9barrasser tout de suite, et m\rquote
+en aller \'e0 reculons, avec des signes d\rquote \'e9motion, en murmurant\~: \'ab\~Quel beau jour\~!\~\'bb \'c0 ce moment-l\'e0, je commencerai\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Oui, cher papa}{\'85\~\'bb
+\par
+\par J\rquote en tremble d\rquote avance. J\rquote ai peur d\rquote avoir l\rquote air si b\'eate\'85 \endash Non, j\rquote ai peur qu\rquote on devine que j\rquote aimerais que ce ne f\'fbt point sa f\'eate\'85
+\par
+\par La f\'eate de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par Mes inqui\'e9tudes redoublent, quand ma m\'e8re m\rquote annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.
+\par
+\par Comme ce sera difficile\~!
+\par
+\par Mais ma m\'e8re sait comment on exprime l\rquote \'e9motion et la joie d\rquote avoir \'e0 f\'e9liciter son p\'e8re de ce qu\rquote il s\rquote appelle Antoine.
+\par
+\par Nous faisons des r\'e9p\'e9titions.
+\par
+\par D\rquote abord, je g\'e2che trois feuilles de papier \'e0 compliments\~: j\rquote ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j\rquote \'e9borgne les }{\i o}{, j\rquote emplis d\rquote encre la queue des }{\i g}{
+, et je fais chaque fois un p\'e2t\'e9 sur le mot \'ab\~all\'e9gresse\~\'bb. J\rquote en suis pour une s\'e9rie de taloches. Ah\~! elle me co\'fbte gros, la f\'eate de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Enfin, je parviens \'e0 faire tenir, entre les filets d\rquote or teint\'e9s de violet et port\'e9s par des colombes, quelques phrases qui ont l\rquote air d\rquote ivrognes, tant les mots diff\'e8rent d\rquote attitudes, gr\'e2ce aux haltes que j\rquote
+ai faites \'e0 chaque syllabe pour les }{\i fioner\~!
+\par }{
+\par Ma m\'e8re se r\'e9signe et d\'e9cide qu\rquote on ne peut pas se ruiner en mains de papier\~; je signe \endash encore un p\'e2t\'e9 \endash encore une claque. \endash C\rquote est fini\~!
+\par
+\par Reste \'e0 r\'e9gler la c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par \'ab\~Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t\rquote avances\'85\~\'bb
+\par
+\par Je m\rquote avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs\~; \endash c\rquote est quatre gifles, deux par vase.
+\par
+\par
+\par Il est temps que le beau jour arrive\~: la nuit, je r\'eave que je marche pieds nus sur des tessons et qu\rquote on m\rquote empale avec des rouleaux de papier \'e0 compliment, ce qui me fait mal\~!
+\par
+\par L\rquote achat du pot provoque un grand d\'e9sordre sur la place du march\'e9. Ma m\'e8re prend les pots et les flaire comme du gibier\~; elle en remue bien une centaine avant de se d\'e9cider, et voil\'e0 que les jardiniers commencent \'e0 se f\'e2cher\~
+! \endash elle a d\'e9rang\'e9 les \'e9talages, troubl\'e9 les classifications, brouill\'e9 les familles\~; un botaniste s\rquote y perdrait\~!
+\par
+\par On l\rquote insulte, on a des mots grossiers pour elle \endash et m\'eame pour son fils \endash qu\rquote on ne craint pas d\rquote appeler \'ab\~azt\'e8que\~\'bb et avorton. Il est temps de fuir.
+\par
+\par Au bout de la place, ma m\'e8re s\rquote arr\'eate et me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va-t\rquote en demander au gros \endash celui qui est au bout, tu sais, \endash s\rquote il veut te donner le g\'e9ranium pour onze sous.\~\'bb
+\par
+\par Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-l\'e0\~; c\rquote est justement celui qui m\rquote a appel\'e9 \'ab\~avorton\~\'bb.
+\par
+\par J\rquote en ai la chair de poule. J\rquote y vais tout de m\'eame\~; j\rquote ai l\rquote air de chercher une \'e9pingle par terre\~; je marche les yeux baiss\'e9s, les cuisses serr\'e9es, comme un ressort rouill\'e9 qui se d\'e9roule mal, et j\rquote
+offre mes onze sous.
+\par
+\par Il a piti\'e9, ce gros, et il me donne le g\'e9ranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma m\'e8re avec cette fleur, embl\'e8me de notre all\'e9gresse\~:
+\par
+\par
+\par }{\i Accepte cette fleur\'85
+\par Qui poussa dans mon c\'9cur.}{
+\par
+\par
+\par }{\i Vendredi soir.
+\par }{
+\par Vendredi soir, r\'e9p\'e9tition g\'e9n\'e9rale, dans le myst\'e8re et l\rquote ombre.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash Antoine \endash est cens\'e9 ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout\~; il a m\'eame hier soir renvers\'e9 le g\'e9ranium mal cach\'e9, et je l\rquote ai vu qui le relevait \'e0 la sourdine et le refrisait d\rquote
+un geste furtif.
+\par
+\par Il a failli marcher sur le compliment raide, gomm\'e9, et qui en gardera la cassure. Je l\rquote avais pourtant cach\'e9 dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, na\'ef
+f comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise.
+\par
+\par Le matin du jour solennel, j\rquote arrive\~: il est dans son lit.
+\par
+\par \'ab\~Comment\~! c\rquote est ma f\'eate\~?\~\'bb
+\par
+\par Avec un sourire, tournant un \'9cil d\rquote \'e9poux vers ma m\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~D\'e9j\'e0 si vieux\~! Allons, que je vous embrasse\~!\~\'bb
+\par
+\par Il embrasse ma m\'e8re qui me tient par la main comme Corn\'e9lie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette tra\'eenant son fils. Elle me l\'e2che pour tomber dans les bras de son \'e9poux.
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon tour\~; je croyais que je devais dire le compliment d\rquote abord et qu\rquote on n\rquote embrassait qu\rquote apr\'e8s le pot de fleurs. Il para\'eet qu\rquote on embrasse avant.
+\par
+\par Je m\rquote avance.
+\par
+\par Je tiens le g\'e9ranium de onze sous et le rouleau, ce qui me g\'eane pour grimper.
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote aide, il me trouve lourd\~; je monte une jambe, \endash je glisse. Mon p\'e8re me rattrape, il est forc\'e9 de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l\rquote espace. Ce n\rquote est pas ma figure qu\rquote
+il a devant les yeux\~; moi-m\'eame je ne trouve pas son visage. Quelle position\~! Puis je sens le g\'e9ranium qui file\~; il a fil\'e9, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture \'e9tait un peu soulev\'e9e.
+\par
+\par On me chasse dans la chambre \'e0 coups de pied, et je n\rquote ai pas la joie pure d\rquote embrasser mon p\'e8re, d\rquote \'eatre embrass\'e9 par lui le jour de sa f\'eate\~; mais je n\rquote ai pas non plus \'e0 lire le compliment. C\rquote
+est entendu, b\'e2cl\'e9, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+\par
+\par
+\par La f\'eate de ma m\'e8re ne me produit pas les m\'eames \'e9motions\~: c\rquote est plus carr\'e9.
+\par
+\par Elle a d\'e9clar\'e9 nettement, il y a de longues ann\'e9es d\'e9j\'e0, qu\rquote elle ne voulait pas qu\rquote on f\'eet des d\'e9penses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l\rquote argent d\rquote
+un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que co\'fbterait le papier d\rquote un compliment\~! Pourquoi ces frais inutiles\~? Vous direz\~: ce n\rquote est rien. C\rquote est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la po\'ea
+le de dire \'e7a\~; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le m\'e9nage, elle sait que c\rquote est quelque chose. Ajoutez quatre sous \'e0 un franc, \'e7a fait vingt-quatre sous partout.
+\par
+\par Quoique je ne songe pas \'e0 la contredire, mais pas du tout (je pense \'e0 autre chose, et j\rquote ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est \'e9nergique, tr\'e8s \'e9nergique.
+\par
+\par Puis les plantes, \'e7a cr\'e8ve quand on ne les soigne pas.
+\par
+\par Elle a l\rquote air de dire\~: on ne peut pas les fouetter\~!
+\par
+\par
+\par La grande distraction qu\rquote elle m\rquote offre est la messe de minuit, parce que c\rquote est gratis.
+\par
+\par La messe de minuit\~!
+\par
+\par De la neige sur les toits et la cr\'eate des murs.
+\par
+\par Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l\rquote on patauge dans la boue.
+\par
+\par C\rquote est triste en haut, sale en bas.
+\par
+\par Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+\par
+\par On commande du boudin pour la nuit\~; et notre \'e9picier a tu\'e9 un cochon expr\'e8s l\rquote autre soir.
+\par
+\par L\rquote odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de No\'ebl.
+\par
+\par Une satan\'e9e petite queue de cochon m\rquote appara\'eet partout, m\'eame dans l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par Le cordon de cire au bout de la perche de l\rquote allumeur, le ruban rose, qui sert \'e0 faire des signets dans les livres et jusqu\rquote \'e0 la m\'e8che d\rquote un vicaire, qui tire-bouchonne, isol\'e9e et fadasse au coin d\rquote
+une oreille violette\~; la flamme m\'eame des cierges, la fum\'e9e qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j\rquote ai envie de tirer, de pincer ou de d\'e9nouer\~; que je visse par la pens\'e9e
+\'e0 un derri\'e8re de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la r\'e9surrection du Christ, le bon Dieu, P\'e8re, Fils, Vierge et C}{\super ie}{.
+\par
+\par J\rquote aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pens\'e9e je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde\~!
+\par
+\par Je l\'e2che ma m\'e8re pour aller avec les voisins \'e0 l\rquote \'e9picerie qui est \'e0 c\'f4t\'e9 de chez nous.
+\par
+\par Les acheteurs chez notre \'e9pici\'e8re sont des impies.
+\par
+\par Ils ont attaqu\'e9 un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc.
+\par
+\par J\rquote en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m\rquote ont agaillardi.
+\par
+\par Leur conversation est poivr\'e9e comme le reste.
+\par
+\par Je n\rquote y comprends rien, mais je vois qu\rquote ils disent du mal du ciel et de l\rquote \'c9glise, et qu\rquote ils sont tout de m\'eame pleins d\rquote app\'e9tit et de gaiet\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Encore une rondelle, une hostie \'e0 l\rquote ail\~! \endash Versez toujours, madame Potin\~! \endash Nous nous retrouverons en enfer, n\rquote est-ce pas\~? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph \'e9tait cocu\~\'bb
+
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773845}{\*\bkmkstart _Toc98017037}8\line }{\b0 Le Fer-\'e0-Cheval}{{\*\bkmkend _Toc84773845}
+{\*\bkmkend _Toc98017037}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le Fer-\'e0-cheval\'85
+\par
+\par J\rquote y vais avec ma cousine Henriette.
+\par
+\par C\rquote est pour voir Pierre Andr\'e9, le sellier du faubourg, qu\rquote elle y vient.
+\par
+\par Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas conna\'eetre\~; car ils s\rquote \'e9cartent pour se les confier, et elle les lui dit \'e0 l\rquote oreille.
+\par
+\par Je le vois l\'e0-bas qui se penche\~; et leurs joues se touchent. Quand Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+\par
+\par
+\par Il y a aussi la promenade d\rquote Aiguille, toute bord\'e9e de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+\par
+\par C\rquote est l\rquote automne\~; ils laissent tomber des feuilles d\rquote or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+\par
+\par Je m\rquote amuse \'e0 bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tomb\'e9s. J\rquote en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets\~; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant\~!
+
+\par
+\par Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j\rquote entrevois chez les bouchers.
+\par
+\par
+\par Ce que j\rquote aime, c\rquote est le soleil qui passe \'e0 travers les branches et fait des plaques claires, qui s\rquote \'e9talent comme des taches jaunes sur un tapis\~; puis les oiseaux qui ont des pattes \'e9
+lastiques comme des fils de fer, avec une t\'eate qui remue toujours\~; \endash et surtout cet air frais, ce silence\~!
+\par
+\par On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage \'e0 grelots dans la route blanche, l\'e0-bas\'85
+\par
+\par \'ab\~\'c9coute, mademoiselle Balandreau, on n\rquote entend que moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l\rquote horizon et retombe.
+\par
+\par C\rquote est comme un coup sur la poitrine.
+\par
+\par Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s\rquote asseyent et causent tout bas.
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote \'e9loigne, mais je me retourne.
+\par
+\par Comme ils s\rquote embrassent\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LE PLOT
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre.
+\par
+\par Je vais les y voir, et c\rquote est une f\'eate chaque fois.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote on y entend des cris, du bruit, des rires\~!
+\par
+\par Il y a des embrassades et des querelles.
+\par
+\par Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les \'9cufs, renversent les \'e9ventaires, d\'e9poitraillent les matrones et me remplissent d\rquote une joie pure.
+\par
+\par Je nage dans la vie famili\'e8re, grasse, plantureuse et saine.
+\par
+\par J\rquote aspire \'e0 plein nez des odeurs de nature\~: la mar\'e9e, l\rquote \'e9table, les vergers, les bois\'85
+\par
+\par Il y a des parfums \'e2cres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s\rquote \'e9chappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel.
+\par
+\par Et comme les habits sont bien des habits de campagne\~!
+\par
+\par Les vestes des hommes se redressent comme des queues d\rquote oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l\rquote air comme s\rquote il y avait un champignon dessous.
+\par
+\par Des cols de chemise comme des \'9cill\'e8res de cheval, des pantalons \'e0 ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d\rquote arbre\'85
+
+\par
+\par Les parapluies \'e9normes, en coton sang-de-b\'9cuf, les longs b\'e2tons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes \'e0 la hussarde\'85
+\par
+\par C\rquote est l\rquote arche de No\'e9 en plein vent, d\'e9ball\'e9e sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.
+\par
+\par La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fra\'eecheur.
+\par
+\par
+\par Un homme qui a une t\'eate de belette, la mine triste, qui n\rquote a pas l\rquote air d\rquote un paysan, ni d\rquote un ouvrier, mais d\rquote un mendiant endimanch\'e9 ou d\rquote un prisonnier lib\'e9r\'e9
+ de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.
+\par
+\par Prisonnier\~? Mendiant\~?
+\par
+\par Il appartient, bien s\'fbr, \'e0 cette race.
+\par
+\par On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu\rquote il y a quelque histoire dans sa vie.
+\par
+\par Il est le fils d\rquote un guillotin\'e9 ou d\rquote un gal\'e9rien\~; ou bien il a lui-m\'eame eu affaire aux gendarmes.
+\par
+\par Il r\'f4de sur la marge des bois, sur le bord de la rivi\'e8re, dans la montagne.
+\par
+\par Quand il peut attraper un renard, un loup, \endash quelquefois il blesse un aigle, \endash il montre sa b\'eate ou sa nich\'e9e pour deux sous \'e0 la ville\~; pour un morceau de lard dans les villages.
+\par
+\par J\rquote ai eu peur de lui jusqu\rquote au jour o\'f9 mon oncle Joseph lui a donn\'e9 dix sous et lui a parl\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Comment \'e7a va, D\'e9soss\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par Et en s\rquote en allant il a dit\~: \'ab\~Pauvre bougre\~! il ne mange pas tous les jours.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {SUR LE BREUIL
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote ai eu bien des \'e9motions au Breuil.
+\par
+\par On a plant\'e9 une tente de toile comme une grosse toupie renvers\'e9e, et, en allant faire une commission, j\rquote ai vu par-l\'e0 un grand n\'e8gre.
+\par
+\par C\rquote est le cirque Bouthors, qui vient s\rquote installer dans la ville.
+\par
+\par Ils ont un \'e9l\'e9phant et un chameau, une bande de musiciens \'e0 shakos et \'e0 tuniques rouges, avec des parements d\rquote or et des \'e9paulettes comme des p\'e2t\'e9s.
+\par
+\par Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse\~; les \'e9cuy\'e8res sont en amazones et les \'e9cuyers en g\'e9n\'e9raux.
+\par
+\par Les paysans regardaient, la bouche ouverte\~; les gamins suivaient en trottant.
+\par
+\par Une \'e9cuy\'e8re a laiss\'e9 tomber sa cravache.
+\par
+\par Nous nous sommes jet\'e9s dix pour la ramasser, et on s\rquote est battu \'e0 qui la rendrait. L\rquote \'e9cuy\'e8re riait\~; son \'9cil a rencontr\'e9 le mien\~; et j\rquote ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m\rquote embrassait\'85
+\par
+\par J\rquote veux }{\i la}{ revoir, }{\i cette femme}{\~!
+\par
+\par Puis je reverrai aussi le chameau et l\rquote \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par Sur l\rquote affiche on les montre qui se mettent \'e0 genoux, dansent sur deux jambes, d\'e9bouchent des bouteilles \endash avec un clown bariol\'e9 qui fait le saut p\'e9rilleux par-dessus.
+\par
+\par Je les ai revus, tous\~; et m\'eame le clown m\rquote a donn\'e9, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de t\'eate dans l\rquote estomac.
+\par
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est sur moi qu\rquote il est tomb\'e9\~!
+\par
+\par \endash Pas vrai, sur moi\~!
+\par
+\par \endash \'c0 preuve qu\rquote il m\rquote a laiss\'e9 du blanc sur ma veste\~!
+\par
+\par \endash Il ne t\rquote a pas \'e9corch\'e9, toi, \endash j\rquote ai du rouge \'e0 la joue, c\rquote est lui qui m\rquote a fait \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Et de l\'e0, dispute \'e0 qui a \'e9t\'e9 bouscul\'e9, blanchi, ensanglant\'e9 par le clown\~!
+\par
+\par
+\par Au tour de l\rquote \'e9cuy\'e8re\~!
+\par
+\par Elle arrive\~! \endash Je ne vois plus rien\~! Il me semble qu\rquote elle me regarde\'85
+\par
+\par Elle cr\'e8ve les cerceaux, elle dit\~: Hop\~! hop\~!
+\par
+\par Elle encadre sa t\'eate dans une \'e9charpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses\~; sa poitrine saute dans son corsage, et mon c\'9cur bat la mesure sous mon gilet.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis amoureux de Paola\~! \endash c\rquote est le nom de l\rquote \'e9cuy\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai envie de la voir encore. Il le faut\~! Mais je n\rquote ai pas les dix sous, prix des troisi\'e8mes.
+\par
+\par J\rquote irai tout de m\'eame.
+\par
+\par Je me fais beau, je prends en cachette dans l\rquote armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma m\'e8re et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Gr\'e9lin.
+\par
+\par Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu\rquote \'e0 ce que j\rquote aper\'e7oive les lampions qui br\'fblent rouge dans la brume. La musique est rentr\'e9e dans l\rquote int\'e9rieur\~; on a commenc\'e9. J\rquote entends claquer la chambri
+\'e8re \'e0 travers la toile qui sert de mur.
+\par
+\par }{\i Elle}{ est l\'e0\~!
+\par
+\par Je n\rquote ai pas dix sous, rien, rien\~!... que mon amour.
+\par
+\par Je fais le tour du man\'e8ge, je colle mon \'9cil \'e0 des fentes, je me dresse sur mes orteils, \'e0 m\rquote en casser les ongles\~; pas un trou pour mon regard de flamme\~!
+\par
+\par
+\par Par ici\'85
+\par
+\par Par ici la toile est plus courte. Elle est d\'e9chir\'e9e pr\'e8s du poteau, et en d\'e9chirant encore un peu\'85
+\par
+\par J\rquote ai \'e9largi la d\'e9chirure, mis le pied \endash je veux dire pass\'e9 la t\'eate \endash dans le chemin qui conduit \'e0 l\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Je suis \'e0 plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habit\'e9\~!
+\par
+\par M\rquote y voici\~! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des \'e9corchures aux mains\~; mon nez, qui s\rquote est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie\~; je ne le sens plus, j\rquote ai peur de l\rquote
+avoir perdu en route\~; ce que je tiens n\rquote y ressemble gu\'e8re\~; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai }{\i la}{ voir en passant derri\'e8re cette grosse bonne.
+\par
+\par Je vais grimper\~!... Je grimpe, \endash un point d\rquote appui me manque\'85 je me raccroche \'e0 ce que je trouve\'85
+\par
+\par Un cri\~!... tumulte\~!
+\par
+\par Une femme serre ses jupes, appelle au secours\~!
+\par
+\par On croit que le cirque s\rquote \'e9croule\~!
+\par
+\par J\rquote ai pris la bonne \'e0 pleine chair, je ne sais o\'f9\~; elle a cru que c\rquote \'e9tait le singe ou la trompe \'e9gar\'e9e de l\rquote \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par On me prend moi-m\'eame par la peau de ce qu\rquote on peut, on me pousse comme du crottin dans l\rquote \'e9curie, on m\rquote interroge, je ne r\'e9ponds pas\~!
+\par
+\par On m\rquote entoure. ELLE est l\'e0 pr\'e8s de moi. ELLE\~! Je l\rquote entends, mais je ne peux pas la voir \'e0 cause de mon nez qui gonfle.
+\par
+\par
+\par Je me retrouve \'e0 temps \'e0 la maison pour m\rquote entendre avec madame Gr\'e9lin, qui m\rquote emp\'eachera d\rquote \'eatre fouett\'e9, \endash (oh\~! Paola\~!) et \'e0 qui je dis tout, \endash tout, moins le secret de mon amour\~
+! Compromettre une femme\~! J\rquote ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l\rquote \'e9l\'e9phant dont on a soup\'e7onn\'e9 la trompe.
+\par
+\par Et quand quelquefois je t\'e2che de me rappeler le Breuil, c\rquote est toujours Paola et le gras de la bonne que la m\'e9moire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773846}{\*\bkmkstart _Toc98017038}9\line }{\b0 Saint-\'c9tienne}{{\*\bkmkend _Toc84773846}{\*\bkmkend _Toc98017038
+}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mon p\'e8re a \'e9t\'e9 appel\'e9 comme professeur de septi\'e8me \'e0 Saint-\'c9tienne, par la protection d\rquote un ami. Il a d\'fb filer }{\i dare-dare}{.
+\par
+\par Ma m\'e8re et moi, nous sommes rest\'e9s en arri\'e8re, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.
+\par
+\par
+\par Enfin nous partons. Adieu le Puy\~!
+\par
+\par
+\par Nous sommes dans la diligence\~; il fait froid, c\rquote est en d\'e9cembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.
+\par
+\par La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une \'e9chancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce \'e0 l\rquote \'9c
+il et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils tr\'e8s longs.
+\par
+\par Une plaisanterie \endash \'e0 laquelle je ne comprends rien \endash dite par le commis voyageur, lui \'e9carte les l\'e8vres et lui arrache un bon gros rire. \'c0 partir de ce moment-l\'e0, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent m\'ea
+me des tapes, au grand scandale de ma m\'e8re, qui s\rquote \'e9carte et manque de m\rquote \'e9craser dans mon coin, \'e0 la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l\rquote \'9cil en branlant la t\'eate.
+\par
+\par Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois \'e0 travers les fen\'eatres de l\rquote auberge qui se passent les radis \endash toujours en riant \endash et s\rquote allongent des coups de coude.
+\par
+\par Le commis voyageur offre \'e0 la grosse un bouquet qu\rquote un mendiant lui a vendu et demande qu\rquote elle le fourre dans son corsage\~; elle finit par mettre le bouquet o\'f9 il veut.
+\par
+\par Comme elle est plus gaie que ma m\'e8re, celle-l\'e0\~!
+\par
+\par Que viens-je de dire\~?... Ma m\'e8re est une sainte femme qui ne rit pas, qui n\rquote aime pas les fleurs, qui a son rang \'e0 garder, \endash son honneur, Jacques\~!
+\par
+\par Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture)\~; elle va \'e0 Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique \'e0 la foire. Et tu la compares \'e0 ta m\'e8re, jeune Vingtras\~!
+\par
+\par
+\par Nous arrivons \'e0 Saint-\'c9tienne.
+\par
+\par
+\par Il fait nuit\~; mon p\'e8re n\rquote est pas l\'e0 pour nous recevoir.
+\par
+\par Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l\rquote ombre des r\'e9verb\'e8res se d\'e9tacher sur ce blanc cru. Ma m\'e8re fouille la place d\rquote un \'9cil qui lance des \'e9clairs\~
+; elle va et vient, se mord les l\'e8vres, se tord les mains, fatigue les employ\'e9s de questions \'e9ternelles.
+\par
+\par On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pav\'e9, si elle persistera longtemps avec ses malles \'e0 encombrer la porte.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote attends mon mari qui est professeur au lyc\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Ils ont l\rquote air de s\rquote en moquer un peu\~!
+\par
+\par Je voudrais bien rester dans le bureau\~; j\rquote ai les pieds gel\'e9s, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J\rquote en fais part \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Un \'ab\~Jacques\~\'bb qui inaugure mal notre entr\'e9e dans cette ville \endash et elle marmotte entre ses dents qui claquent\~:
+\par
+\par \'ab\~Il laisserait sa m\'e8re crever de froid, tenez, tandis qu\rquote il se r\'f4tirait les cuisses\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais elle peut se r\'f4tir les jambes aussi\~! Rien ne l\rquote emp\'eache, puisqu\rquote on lui a demand\'e9 si elle voulait se mettre pr\'e8s du feu.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re arrive tout essouffl\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Je suis en retard\'85 (Il s\rquote essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage\~?\~\'bb (Il tend les bras vers ma m\'e8re et la manque.)
+\par
+\par Il se retourne vers moi.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 Jacques\~!
+\par
+\par \endash Crois-tu pas que je t\rquote en aurais amen\'e9 un autre\~?\~\'bb dit ma m\'e8re.
+\par
+\par Mon p\'e8re dit\~: \'ab\~Non, non\~!\~\'bb \endash c\rquote est-\'e0-dire \endash il ne sait plus trop.
+\par
+\par Il va pour m\rquote embrasser \'e0 mon tour, il me rate\~; comme il a rat\'e9 ma m\'e8re. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote \'e9tais avec l\rquote \'e9conome, M.\~Laurier, tu sais\'85 Je croyais que la diligence\'85\~\'bb
+\par
+\par On ne lui r\'e9pond rien, rien, rien\~!
+\par
+\par
+\par Nous prenons un fiacre pour nous rendre \'e0 la maison.
+\par
+\par Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon p\'e8re regarde \'e0 la porti\'e8re, ma m\'e8re s\rquote est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n\rquote osant bouger de crainte qu\rquote on n\rquote
+entende tourner mes os, virer ma t\'eate. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie\~; \'e0 ce moment le parapluie m\rquote \'e9chappe \endash je me penche pour le rattraper\~; mon p\'e8re se tournait \endash }{\i pan\~! }{\endash
+ Nous nous cognons \endash nous nous relevons comme deux Guignols\~! \endash Encore un faux mouvement \endash }{\i pan, pan\~! }{\endash c\rquote est en mesure.
+\par
+\par Le sourire jaune repara\'eet sur la face de mon p\'e8re\~; des changements visibles s\rquote op\'e8rent sur la mienne. C\rquote \'e9tait la lutte de l\rquote \'9cuf dur contre l\rquote \'9cuf mollet. Mon p\'e8re a pu supporter le choc et il sourit.
+\endash Bonne nature\~! Mais moi j\rquote ai une bosse qui enfle, c\rquote est pesant comme une maison. Mon p\'e8re \'e9tend sa main dans l\rquote obscurit\'e9, pour t\'e2ter, et aussi parce que mon front a l\rquote air d\rquote avancer et va le g\'ea
+ner tout \'e0 l\rquote heure\~; il \'e9tend la main, c\rquote est mon nez qu\rquote il attrape\~; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme \'e0 sa dignit\'e9 ou meilleur \'e0 ma sant\'e9 de rester un instant sur ce nez qu
+\rquote il a l\rquote air de b\'e9nir ou de consulter.
+\par
+\par De ma m\'e8re on ne voit rien, on n\rquote entend rien, qu\rquote un grincement de soie\~: ce sont ses ongles qui en veulent \'e0 sa ceinture.
+\par
+\par Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 un pr\'e9sage\~; pour mon pauvre p\'e8re, c\rquote en \'e9tait un aussi\~; il annon\'e7
+ait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+\par
+\par
+\par La maison o\'f9 la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+\par
+\par L\rquote entr\'e9e est mis\'e9rable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi \'e0 laquelle il manque des membres.
+\par
+\par Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds \endash ce qui g\'eane tout le monde. Il semblait qu\rquote on devait rester muet jusqu\rquote \'e0 la fin des si\'e8cles. Mon p\'e8re fait l\rquote affair\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou l\'e0. Tiens-toi \'e0 la rampe.\~\'bb
+\par
+\par Il joue avec la clef pendue \'e0 son petit doigt\~; le geste est isol\'e9 et saugrenu comme un geste de b\'e9b\'e9.
+\par
+\par Je tra\'eenais le parapluie.
+\par
+\par Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma m\'e8re, c\rquote est du \'ab\~maladroit\~\'bb par-ci, du \'ab\~nigaud\~\'bb par-l\'e0\~; elle crie, je re\'e7ois une gifle.
+\par
+\par Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle\~; ma m\'e8re est contente quand elle me donne une gifle, \endash cela l\rquote \'e9moustille, c\rquote est le fr\'e9tillement du hoche-queue, le plongeon du canard, \endash elle s\rquote \'e9
+tire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une m\'e8re de le sentir \'e0 sa port\'e9e et de se dire\~: c\rquote est lui, c\rquote est mon enfant, mon fruit, cette joue est \'e0 moi, \endash clac\~!
+\par
+\par Mais non.
+\par
+\par Elle a les bras crois\'e9s et les garde cach\'e9s sous son ch\'e2le\'85 Allons\~! Elle n\rquote est pas dispos\'e9e \'e0 la bonne humeur.
+\par
+\par Mon p\'e8re use un tas d\rquote allumettes\~; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu\rquote on entend devant cette porte ferm\'e9e, dans le corridor que glace le vent, avec ma m\'e8
+re et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.
+\par
+\par Jamais moment ne m\rquote a paru plus long.
+\par
+\par Enfin une des chimiques prend, et mon p\'e8re peut introduire la clef dans la serrure\'85
+\par
+\par Nous entrons dans une pi\'e8ce immense o\'f9 arrive, par des crois\'e9es \'e9normes, la lumi\'e8re d\rquote un r\'e9verb\'e8re qui clignote dans la rue.
+\par
+\par Elle tombe en plein sur ma m\'e8re, qui se tient immobile et muette, avec la rigidit\'e9 d\rquote une morte, l\rquote insensibilit\'e9 d\rquote un mannequin et la solennit\'e9 d\rquote un revenant.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mais je sauve toujours les situations avec ma t\'eate ou mon derri\'e8re, mes oreilles qu\rquote on tire ou mes cheveux qu\rquote on arrache, en glissant, m\rquote accroupissant ou roulant, comme l\rquote ahuri des pantomimes, comme l\rquote }{\i
+innocent }{des escamoteurs.
+\par
+\par Je me sens tout d\rquote un coup d\'e9gringoler, je tombe\~!
+\par
+\par Il y avait une pelure d\rquote orange sous mon talon\~; ce dont on s\rquote aper\'e7oit en se penchant vers moi, comme sur un probl\'e8me. Je d\'e9concerte les math\'e9maticiens par l\rquote impr\'e9vu de mes op\'e9rations. \endash C\rquote est ma m\'e8
+re tout d\rquote un coup rappel\'e9e \'e0 l\rquote amour de son fils, par cette chute \'e0 tournure de mystification, qui remarque la premi\'e8re cette peau d\rquote orange.
+\par
+\par Elle croise ses bras et avance sur mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~On mange donc des oranges ici, on mange des oranges\~!...\~\'bb
+\par
+\par Et elle tr\'e9pigne, tr\'e9pigne\'85 Je ne sais ce que cela veut dire.
+\par
+\par Je suis \'e0 terre, forc\'e9 de lever la t\'eate pour voir tout ce qui se passe\~; ma situation d\rquote historiographe ressemble \'e0 celle d\rquote un cul-de-jatte qu\rquote on a port\'e9 l\'e0 et laiss\'e9 tomber comme un sac trop lourd.
+\par
+\par Je ne veux pourtant pas mourir \'e0 cette place\~! Puis je ne dois pas \'e9couter ma m\'e8re qui est debout, dans cette position indiff\'e9rente, m\rquote isolant d\rquote elle avec l\rquote apparence du m\'e9pris\~; Jacques, tu as trop tard\'e9 d\'e9j
+\'e0\~!
+\par
+\par Rel\'e8ve-toi, et mets-toi entre le discours de ta m\'e8re et l\rquote effroi de ton p\'e8re. Rel\'e8ve-toi, fils ingrat.
+\par
+\par Mais non, non\~!
+\par
+\par J\rquote ai voulu bouger\'85 je ne puis\'85
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur une gravure et j\rquote ai cass\'e9 le verre.
+\par
+\par On est forc\'e9 de reconna\'eetre des l\'e9sions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui tra\'eenent sur le plancher servent de pr\'e9texte \'e0 mon p\'e8re \endash et \'e0 ma m\'e8re aussi \endash pour entrer dans des mouvements nouveaux. J
+\rquote en tressaille d\rquote aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de m\'eame d\rquote avoir d\'e9rang\'e9 ce silence, }{\i cass\'e9 la glace}{
+, et ma famille en arrache les morceaux.
+\par
+\par On me lave comme une p\'e9pite\~; on me sarcle comme un champ.
+\par
+\par L\rquote op\'e9ration est minutieuse et faite avec conscience.
+\par
+\par Dans le hasard de l\rquote \'e9chenillage, les mains se rencontrent, les paroles s\rquote appellent\~; on se r\'e9concilie sournoisement sur ma blessure, et je crois m\'eame que mon p\'e8re fait tra\'eener le sarclage pour laisser \'e0 la col\'e8
+re de sa femme le temps de tomber tout \'e0 fait. Je saigne bien un peu\~; je suis tant\'f4t \'e0 quatre pattes, tant\'f4t sur le ventre, suivant qu\rquote ils l\rquote ordonnent et que les piquants se pr\'e9sentent\~; mais je sens que j\rquote
+ai rendu service \'e0 ma famille, et cela est une consolation, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M.\~Beliben ne dirait-il pas\~: \'ab\~Voyez si Dieu est fin et s\rquote il est bon\~! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l\rquote \'e9poux et l\rquote \'e9pouse qui se f\'e2chaient\~
+? Il a pris le derri\'e8re d\rquote un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le si\'e8ge du raccommodement.\~\'bb
+\par
+\par On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de cat\'e9chisme.
+\par
+\par J\rquote en fus malade, j\rquote eus la fi\'e8vre. Mais l\rquote orage avait \'e9t\'e9 apais\'e9\~: on s\rquote explique sur la peau d\rquote orange, avec calme\~; on donna une raison pour l\rquote arriv\'e9e tardive \'e0 la diligence\~; on mit le
+s compresses sur la col\'e8re\~; on m\rquote en mit aussi ailleurs.
+\par
+\par On s\rquote expliqua sur la peau d\rquote orange, mais il para\'eet qu\rquote il y avait un myst\'e8re, tout de m\'eame\'85
+\par
+\par Mon p\'e8re avait menti en disant que M.\~Laurier l\rquote avait retenu\~; je le sus en l\rquote entendant causer avec un coll\'e8gue, qui vint le voir, \'e0 un moment o\'f9 ma m\'e8re, fatigu\'e9e par le voyage, l\rquote attente, l\rquote
+orage et surtout l\rquote \'e9chenillage, faisait un somme.
+\par
+\par \'ab\~Vous direz ceci, je dirai cela. Nous pr\'e9viendrons Chose. \endash Pourvu qu\rquote }{\i elles}{ ne s\rquote avisent pas de nous reconna\'eetre dans la rue. \endash Il n\rquote y a pas de danger, au moins\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais tout de mon lit, o\'f9 je reposais \'e0 plat ventre, un peu de c\'f4t\'e9, par instants, et je me demandais ce que ce }{\i elles}{ signifiait.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773847}{\*\bkmkstart _Toc98017039}10\line }{\b0 Braves gens}{{\*\bkmkend _Toc84773847}{\*\bkmkend _Toc98017039}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je pourrais \'e0 peine dire comment \'e9tait fait l\rquote appartement dans lequel nous entr\'e2mes, ainsi que je l\rquote ai cont\'e9, avec bris de cadre, clignotement de r\'e9verb\'e8re et raccommodement posthume \endash si posthume est le mot.
+\par
+\par \'c0 peine \'e9tions-nous install\'e9s, qu\rquote un grand \'e9v\'e9nement arriva.
+\par
+\par Ma m\'e8re dut repartir pour recueillir ou soigner une succession, \endash celle de la tante Agn\'e8s peut-\'eatre, et je restai seul avec mon p\'e8re.
+\par
+\par
+\par C\rquote est une vie nouvelle, \endash il n\rquote est jamais l\'e0, je suis libre, et je vis au rez-de-chauss\'e9e avec les petits du cordonnier et ceux de l\rquote \'e9pici\'e8re.
+\par
+\par J\rquote adore la poix, la colle, le tire-fil\~: j\rquote aime \'e0 entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.
+\par
+\par On s\rquote amuse dans ce tas de savates, et le grand fr\'e8re ressemble \'e0 mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c\rquote est moi qui attache les rubans \'e0 sa canne et brosse sa redingote de c\'e9r\'e9
+monie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+\par
+\par Je suis presque de la famille. Mon p\'e8re m\rquote a mis en pension chez eux\~; il d\'eene je ne sais o\'f9, au coll\'e8ge sans doute, avec les professeurs d\rquote \'e9l\'e9mentaires. Moi, j\rquote avale des soupes \'e9normes, dans des \'e9cuelles \'e9
+br\'e9ch\'e9es, et j\rquote ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le }{\i chevreton}{.
+\par
+\par Ils sont heureux dans cette famille\~! \endash c\rquote est cordial, bavard, bon enfant\~: tout \'e7a travaille, mais en jacassant\~; tout \'e7a se dispute, mais en s\rquote aimant.
+\par
+\par On les appelle les Fabre.
+\par
+\par L\rquote autre famille du rez-de-chauss\'e9e, les Vincent, sont \'e9piciers.
+\par
+\par
+\par Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma m\'e8re m\'e9prise parce qu\rquote ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.
+\par
+\par Madame Vincent n\rquote est pas avec son mari. On ne l\rquote a vu qu\rquote une fois, v\'eatu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n\rquote est rest\'e9 que deux heures, et est reparti.
+\par
+\par Il para\'eet qu\rquote ils sont s\'e9par\'e9s \endash judiciairement, je ne sais pas ce que c\rquote est \endash et il vit en Afrique, en }{\i Alg\'e8re}{, dit Fabre.
+\par
+\par Il \'e9tait venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-l\'e0\~! Il s\rquote en fallait de tout\~; on l\rquote entendait qui disait\~: \'ab\~Non\~; non\~\'bb, d\rquote une voix dure, \'e0 travers la porte
+\endash et le petit Vincent qui pleurait\~:
+\par
+\par \'ab\~Je veux rester avec maman\~!
+\par
+\par \endash Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui l\'e0.\~\'bb
+\par
+\par Un pistolet\~! un cheval\~!
+\par
+\par Si mon p\'e8re m\rquote avait promis cela, et, en plus de m\rquote emmener loin de ma m\'e8re\~! s\rquote il m\rquote avait pris avec lui, sans la redingote \'e0 olives et le chapeau tuyau de po\'eale, quel soupir de joie j\rquote aurais pouss\'e9\~!
+\endash \'e0 la porte seulement \endash de peur que ma m\'e8re ne m\rquote entend\'eet et ne voul\'fbt me reprendre\~!... Oh\~! oui, je serais parti\~!
+\par
+\par Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s\rquote accrochait aux jupes.
+\par
+\par Il y eut encore du bruit\'85 le p\'e8re qui se f\'e2chait, la m\'e8re qui parlait plus haut et l\rquote enfant qui sanglotait\'85 puis la porte s\rquote ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+\par
+\par Il me fit de la peine tout de m\'eame. Je le vis qui se cachait au coin de la rue\~; il regardait la maison d\rquote o\'f9 il sortait, o\'f9 \'e9taient sa femme, son enfant\~; il resta un long moment, l\rquote air triste, et je crus m\rquote apercevoir qu
+\rquote il pleurait.
+\par
+\par Je trouve des p\'e8res qui pleurent, des m\'e8res qui rient\~; chez moi, je n\rquote ai jamais vu pleurer, jamais rire\~; on geint, on crie. C\rquote est qu\rquote aussi mon p\'e8re est un professeur, un homme du monde, c\rquote est que ma m\'e8
+re est une m\'e8re courageuse et ferme qui veut m\rquote \'e9lever comme il faut.
+\par
+\par
+\par Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates insupportables, Jacques, Ernest\'85\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la m\'e8re Vincent qui veut faire la m\'e9chante et qui ne peut pas\~; c\rquote est le p\'e8re Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.
+\par
+\par \'ab\~Insupportables\~! Ah\~! si je vous y reprends\~!\~\'bb
+\par
+\par On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+\par
+\par Braves gens\~! Ils juraient, sacraient, en l\'e2chaient de sal\'e9es\~; mais on disait d\rquote eux\~: \'ab\~Bons comme le bon pain, honn\'eates comme l\rquote or.\~\'bb Je respirais dans cette atmosph\'e8
+re de poivre et de poix, une odeur de joie et de sant\'e9\~; ils avaient la main noire, mais le c\'9cur dessus\~; ils balan\'e7aient les hanches et tenaient les doigts \'e9carquill\'e9s, parlaient avec des velours et des cuirs\~; \endash c\rquote
+est le m\'e9tier qui veut \'e7a, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l\rquote envie d\rquote \'eatre ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie o\'f9 l\rquote on n\rquote avait peur ni de sa m\'e8re ni des riches, o\'f9 l\rquote on n\rquote avait qu
+\rquote \'e0 se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.
+\par
+\par Puis, on avait de belles al\'e8nes pointues. On voyait luire sous la main le museau allong\'e9 d\rquote une bottine, le talon cambr\'e9 d\rquote une botte, et l\rquote on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.
+\par
+\par Braves gens\~!
+\par
+\par Ils ne battaient pas leurs enfants \endash et ils faisaient l\rquote aum\'f4ne. Ce n\rquote \'e9tait pas comme chez nous.
+\par
+\par
+\par Pendant toute mon enfance, j\rquote ai entendu ma m\'e8re dire qu\rquote il ne fallait pas donner aux pauvres\~: que l\rquote argent qu\rquote ils recevaient, ils l\rquote allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivi\'e8re, qu\rquote
+au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n\rquote ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu\rquote il me tomb\'e2t du chagrin sur le c\'9cur, comme un poids.
+\par
+\par Mais comment cela se fait-il cependant\~?
+\par
+\par Madame Vincent \'e9tait contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d\rquote un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait\~: \'ab\~Il a bon c\'9cur\~!\~\'bb
+\par
+\par Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils\~? Elle l\rquote aimait pourtant, sans cela elle l\rquote aurait donn\'e9 \'e0 l\rquote homme au burnous blanc.
+\par
+\par Ah\~! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la m\'e8re Vincent et la m\'e8re Fabre\~! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j\rquote y r\'e9fl\'e9chissais.
+\par
+\par Elles n\rquote osaient pas battre leur enfant, parce qu\rquote elles auraient souffert de le voir pleurer\~! Elles lui laissaient faire l\rquote aum\'f4ne, parce que cela faisait plaisir \'e0 leur petit c\'9cur.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle \'e9touffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m\rquote embrasser, elle me pin\'e7ait\~; \endash vous croyez que cela ne lui co\'fb
+tait pas\~! \endash Il lui arriva m\'eame de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main h\'e9sita plus d\rquote une fois\~; elle dut prendre son pied.
+\par
+\par Plus d\rquote une fois aussi elle recula \'e0 l\rquote id\'e9e de meurtrir sa chair avec la mienne\~; elle prit un b\'e2ton, un balai, quelque chose qui l\rquote emp\'eachait d\rquote \'eatre en contact avec la peau de son enfant, son enfant ador\'e9.
+
+\par
+\par Je sentais si bien l\rquote excellence des raisons et l\rquote h\'e9ro\'efsme des sentiments qui guidaient ma m\'e8re, que je m\rquote accusais devant Dieu de ma d\'e9sob\'e9issance, et je disais bien vite deux ou trois pri\'e8res pour m\rquote
+en disculper. Malheureusement, j\rquote avais tr\'e8s peu de temps \'e0 moi, et mes }{\i mea culpa}{ restaient en l\rquote air parce qu\rquote Ernest, Charles ou Barnab\'e9, un Vincent ou un Fabre, m\rquote
+appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, \'e0 propos de bottes ou de marmelade\~; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot \'e0 vider pour aider la boutique ou l\rquote \'e9
+choppe, le travail ou la rigolade.
+\par
+\par
+\par Nous allions au second faire enrager la femme du pl\'e2trier.
+\par
+\par La pl\'e2tri\'e8re \'e9tait une grande blonde, \'e0 l\rquote air tr\'e8s doux, fort propre, \endash un peu languissante\~; \endash elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n\rquote \'e9
+tait pas l\'e0\~; mais, d\'e8s qu\rquote elle l\rquote entendait, il fallait descendre\~; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours \'e0 madame Vincent d
+\rquote avoir un enfant, \'ab\~qu\rquote elle avait peur que ce ne f\'fbt pas encore pour cette fois, que cela d\'e9sesp\'e9rait son mari\~\'bb.
+\par
+\par Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait \'e0 ce moment, elle se taisait\~; mais lui, en mani\'e8re de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu\rquote \'e0 la racine de ses cheveux p\'e2les\~
+: elle essayait de sourire tout de m\'eame, mais elle semblait doucement g\'ean\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Vous avez du pl\'e2tre ici (il montrait une place blanche) et de l\rquote \'e9dredon l\'e0 \endash (il enlevait une petite plume sur l\rquote \'e9paule, et hochait la t\'eate en rigolant).
+\par
+\par \endash Ce M.\~Fabre\~!...
+\par
+\par \endash Mais dame\~! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9tais l\'e0, quand il l\'e2cha ce\~: \'ab\~On ne les trouve pas sous les choux.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le mot m\rquote entra dans l\rquote oreille comme une al\'e8ne et s\rquote y attacha comme de la poix.
+\par
+\par M\rquote a-t-on \'e9gar\'e9\~?
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re est revenue. L\rquote affaire d\rquote h\'e9ritage s\rquote est arrang\'e9e, je ne sais trop comment. Je suis retomb\'e9 sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours o\'f9 elle est absente par hasard.
+\par
+\par Mais le mardi gras, la femme d\rquote un coll\'e8gue est venue la prendre \'e0 l\rquote improviste pour la consulter sur une toilette, \endash elle a tant de go\'fbt\~! \endash et en m\'eame temps pour passer la journ\'e9e. Ma m\'e8re n\rquote
+a pas eu le temps de m\rquote enfermer. Je suis mon ma\'eetre, un mardi gras\~!
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, c\rquote est la coutume que dans chaque rue on \'e9l\'e8ve une pyramide de charbon, un b\'fbcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une m\'e8che \'e0 laquelle on met le feu le matin.
+\par
+\par On avait dit que ceux de la rue \'e0 c\'f4t\'e9 devaient venir d\'e9molir notre \'e9difice\~; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l\rquote aubergiste du Lion-d\rquote
+Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche\~; on a l\rquote ordre de lancer la fronde si l\rquote ennemi s\rquote avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l\rquote on est surpris et saisi.
+
+\par
+\par
+\par Je suis de garde un des premiers.
+\par
+\par Voil\'e0 que je crois reconna\'eetre le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derri\'e8re la porte de l\rquote \'e9glise\'85
+\par
+\par Il me semble qu\rquote il fait des signes\~; ils vont arriver en masse\~; je serai d\'e9bord\'e9, tourn\'e9. \endash Que dira le fils de l\rquote aubergiste, et toute ma rue\~? Oserai-je y repasser, si je ne me d\'e9fends pas en h\'e9ros\~?
+\par
+\par Mon parti est pris\~: j\rquote ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lan\'e7ant au hasard du c\'f4t\'e9 des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l\rquote air et dont j\rquote
+entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets ferm\'e9s\~! Je fouille \'e0 l\rquote aventure comme on fouille avec le canon. \endash Je me figure que je suis au si\'e8ge d\rquote Arbelles ou \'e0 Mazagran. \endash Si j\rquote
+avais un drapeau tricolore, je le planterais. \endash Cette histoire d\rquote Arbelles, nous l\rquote avons traduite hier dans }{\i Quinte-Curce}{. Celle de Mazagran est toute fra\'eeche. On ne parle que de cela et du capitaine Leli\'e8vre.
+\par
+\par Ah\~! l\rquote on parlera de moi aussi, \endash nom de nom\~!
+\par
+\par Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d\rquote interrompre l\rquote existence normale d\rquote une ville.
+\par
+\par On sort des maisons et l\rquote on regarde \endash pas trop \endash car je manie toujours ma fronde, mais je commence \'e0 me demander comment finira le si\'e8ge.
+\par
+\par J\rquote ai entendu des carreaux tomber, j\rquote ai vu un caillou entrer dans une chambre\~; j\rquote ai peut-\'eatre tu\'e9 quelqu\rquote un. On ne riposte pas\~! Je me suis donc tromp\'e9\~; on n\rquote attaquait point. \endash Je vais \'ea
+tre pris, jug\'e9, mon p\'e8re perdra sa place.
+\par
+\par Que faire\~?
+\par
+\par J\rquote ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc\~; j\rquote ai mon mouchoir, \endash il est bleu. \endash Se retirer\~? Je le puis peut-\'eatre, la place est d\'e9serte, en filant \'e0 gauche\'85
+\par
+\par Je prends ma course.
+\par
+\par
+\par Qu\rquote ai-je donc\~? Je suis tomb\'e9. On m\rquote entoure. J\rquote ai le bras cass\'e9.
+\par
+\par M.\~Dropal, le m\'e9decin passe, on l\rquote arr\'eate. Que va-t-il dire\~?
+\par
+\par Si par hasard ce n\rquote \'e9tait rien, que deviendrais-je\~?
+\par
+\par Comment oser rentrer devant ma m\'e8re. Et les lapid\'e9s, que me feront-ils\~?
+\par
+\par Le m\'e9decin hoche la t\'eate avec un \'ab\~ah\~!\~\'bb qui est triste. Je fais l\rquote \'e9vanoui pour mieux l\rquote entendre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est grave, c\rquote est grave\~!\~\'bb
+\par
+\par Dieu soit lou\'e9\~! Qu\rquote on aille vite dire \'e0 ma m\'e8re que c\rquote est grave, pour qu\rquote elle ne pense pas \'e0 me gronder et \'e0 me rosser\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait grave\~; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne m\'e9ritais\~: on dit que j\rquote ai la langue coup\'e9e\~! Comme c\rquote est commode\~! pas d\rquote explication \'e0 donner\~
+; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apais\'e9 quand je serai gu\'e9ri.
+\par
+\par
+\par Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point d\'e8s que je le pus.
+\par
+\par Je voyais bien qu\rquote \'e0 mesure que je gu\'e9rissais, ma m\'e8re faisait des additions.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9j\'e0 pour deux francs de diachylum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Sorte de cataplasme.}}}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Brave femme qui voulait l\rquote \'e9conomie dans son m\'e9nage, et n\rquote oubliait jamais les lois d\rquote ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l\rquote h\'f4pital et l\rquote \'e9chafaud.
+\par
+\par Moi, je me d\'e9solais \'e0 l\rquote id\'e9e que j\rquote allais gu\'e9rir\~!
+\par
+\par J\rquote appr\'e9hendais le moment o\'f9 je serais \'e0 point pour \'eatre corrig\'e9, quoique je n\rquote eusse pas besoin d\rquote une roul\'e9e pour n\rquote avoir pas envie de recommencer\~
+; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau si\'e8ge, une nouvelle chute, un flot si terrible d\rquote \'e9motions. J\rquote aurais voulu que ma m\'e8re le s\'fbt, que mon p\'e8re le compr\'eet, et l\rquote on ne m\rquote aurait peut-
+\'eatre pas frapp\'e9.
+\par
+\par On ne me frappa pas \endash on fit pire.
+\par
+\par On savait que je m\rquote amusais chez les Fabre, on me punit par l\'e0.
+\par
+\par
+\par Au surplus, il y avait longtemps que ma m\'e8re \'e9tait jalouse et honteuse\~; elle souffrait de me voir tra\'eener dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m\rquote en d\'e9tacher.
+\par
+\par Seulement elle \'e9tait bavarde, la m\'e8re Vingtras, et on l\rquote \'e9coutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-\'eatre qu\rquote elle leur \'e9tait sup\'e9rieure, cette dame \'e0 chapeau\~; en tout cas, ils lui pr\'ea
+taient une oreille complaisante, et l\rquote on \'e9cartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+\par
+\par Elle voulait que son Jacques ne fray\'e2t plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+\par
+\par Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de m\'e9nager la ch\'e8vre et le chou.
+\par
+\par Elle m\rquote infligea comme punition de ne plus y retourner\~; elle ne se brouilla point pourtant.
+\par
+\par \'ab\~Il faut punir Jacques, n\rquote est-ce pas\~? Il faut le punir, mais il a d\'e9j\'e0 assez souffert, le pauvre enfant.
+\par
+\par \endash Oh oui, dit la m\'e8re Fabre qui pensait qu\rquote une approbation \endash m\'eame de saveti\'e8re \endash , ferait pencher la balance du c\'f4t\'e9 du pardon.
+\par
+\par \endash Aussi je ne veux pas le battre.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais la conversation, non pas que je l\rquote \'e9coutasse, mais j\rquote \'e9tais derri\'e8re la porte\~; ma m\'e8re le savait et voulait peut-\'eatre que je l\rquote entendisse. C\rquote \'e9tait la premi\'e8re sortie\~: j\rquote \'e9
+tais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu p\'e2le\~; ma m\'e8re savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu\rquote on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin \endash
+ car c\rquote \'e9tait de la vache. \endash \'ab\~C\rquote est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le b\'9cuf pour les grandes personnes.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9tais donc soutenu seulement par un peu de vache d\'e9tremp\'e9e\~; j\rquote avais encore le d\'e9traquement de la chute, et ma t\'eate me semblait vide comme un globe\~: il me restait peu de sang\~
+; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui br\'fblaient.
+\par
+\par \'ab\~On ne voulait pas me battre\~!\~\'bb
+\par
+\par On voulait faire plus.
+\par
+\par \'ab\~Je ne veux pas le battre, reprit ma m\'e8re, mais comme je sais qu\rquote il se pla\'eet bien avec vos fils je l\rquote emp\'eacherai de les voir\~; ce sera une bonne correction.\~\'bb
+\par
+\par Les Fabre ne r\'e9pondaient rien, \endash les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les r\'e9solutions de la femme d\rquote un professeur de coll\'e8ge, et ils \'e9taient au contraire tout confus de l\rquote honneur qu\rquote on faisait
+\'e0 leurs gamins, en ayant l\rquote air de dire qu\rquote ils \'e9taient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, pr\'e9f\'e9rait.
+\par
+\par Je compris leur silence, et je compris aussi que ma m\'e8re avait devin\'e9 o\'f9 il fallait me frapper, ce qui faisait mal \'e0 mon \'e2me. J\rquote ai quelquefois pleur\'e9 \'e9tant petit\~; on a rencontr\'e9, on rencontrera des larmes sur plus d
+\rquote une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particuli\'e8re amertume du chagrin que j\rquote eus ce jour-l\'e0. Il me sembla que ma m\'e8re commettait une cruaut\'e9, \'e9tait m\'e9chante.
+\par
+\par Tout malade encore, presque estropi\'e9, enferm\'e9 depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fi\'e8vre, j\rquote avais besoin de causer \'e0 des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.
+
+\par
+\par Ils avaient eu l\rquote air bon comme tout, en venant \'e0 moi dans l\rquote escalier, et m\rquote avaient dit avec affection\~: \'ab\~Comme tu es p\'e2le\~!...\~\'bb Il y avait dans leur voix de l\rquote \'e9motion, presque de l\rquote amiti\'e9
+. Braves petits gar\'e7ons, saine nich\'e9e de savetiers, marmaille au bon c\'9cur\~! Je les aimais bien. Ma m\'e8re aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut gu\'e9ri.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773848}{\*\bkmkstart _Toc98017040}11\line }{\b0 Le lyc\'e9e}{{\*\bkmkend _Toc84773848}{\*\bkmkend _Toc98017040}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mon p\'e8re \'e9tait donc professeur de septi\'e8me, professeur \'e9l\'e9mentaire, comme on disait alors.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais dans sa classe.
+\par
+\par Jamais je n\rquote ai senti une infection pareille. Cette classe \'e9tait pr\'e8s des latrines, et ces latrines \'e9taient les latrines des petits\~!
+\par
+\par Pendant une ann\'e9e j\rquote ai aval\'e9 cet air empest\'e9. On m\rquote avait mis pr\'e8s de la porte parce que c\rquote \'e9tait la plus mauvaise place, et en ma qualit\'e9 de fils de professeur, je devais \'eatre \'e0 l\rquote
+avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger\'85
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9 de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand pr\'e9fet, et qui \'e0 cette \'e9poque-l\'e0 \'e9tait un affreux garnement, fort dr\'f4le du reste, et pas mauvais compagnon.
+\par
+\par Il faut bien qu\rquote il ait \'e9t\'e9 vraiment un bon gar\'e7on, pour que je ne lui aie pas gard\'e9 rancune de deux ou trois br\'fbl\'e9es que mon p\'e8re m\rquote administra, parce qu\rquote on avait entendu de notre c\'f4t\'e9 un bruit comique, ou qu
+\rquote il \'e9tait parti d\rquote entre nos souliers une fus\'e9e d\rquote encre. C\rquote \'e9tait mon voisin qui s\rquote en payait.
+\par
+\par Chaque fois que je le voyais pr\'e9parer une farce, je tremblais\~; car s\rquote il ne se d\'e9non\'e7ait pas lui-m\'eame par quelque imprudence, et si sa culpabilit\'e9 ne sautait pas aux yeux, c\rquote \'e9tait moi qui la gobais\~; c\rquote est-\'e0
+-dire que mon p\'e8re descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.
+\par
+\par Il fallait qu\rquote il prouv\'e2t qu\rquote il ne favorisait pas son fils, qu\rquote il n\rquote avait pas de pr\'e9f\'e9rence. Il me favorisait de roul\'e9es magistrales et il m\rquote accordait la pr\'e9f\'e9rence pour les coups de pied au derri\'e8re.
+
+\par
+\par Souffrait-il d\rquote \'eatre oblig\'e9 de taper ainsi sur son rejeton\~?
+\par
+\par Peut-\'eatre bien, mais mon voisin, le farceur, \'e9tait fils d\rquote une autorit\'e9. \endash L\rquote accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c\rquote \'e9
+tait se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants \'e0 trois boutons, frais comme du beurre.
+\par
+\par Pour se mettre \'e0 l\rquote aise, mon p\'e8re feignait de croire que j\rquote \'e9tais le coupable, quand il savait bien que c\rquote \'e9tait l\rquote autre.
+\par
+\par Je n\rquote en voulais pas \'e0 mon p\'e8re, ma foi non\~! je croyais, je sentais que ma peau lui \'e9tait utile pour son commerce, son genre d\rquote exercice, sa situation, \endash et j\rquote offrais ma peau. \endash Vas-y, papa\~!
+\par
+\par Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonn\'e9e) dans ce milieu de moutards malins, tout dispos\'e9s \'e0 faire souffrir le fils du professeur de la haine qu\rquote ils portaient naturellement \'e0 son p\'e8re.
+\par
+\par Ces roul\'e9es publiques me rendaient service\~; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m\rquote aurait plaint plut\'f4t, si les enfants savaient plaindre\~!
+\par
+\par Mon apparence d\rquote insensibilit\'e9 d\rquote ailleurs ne portait pas \'e0 la piti\'e9\~; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme\~; mais quand c\rquote \'e9tait fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n
+\rquote \'e9tais de la sorte ni un }{\i patiras }{ni un pestif\'e9r\'e9\~; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chan\'e7ard qu\rquote un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne r\'e9pondais\~: \'ab\~\'c7a n\rquote
+est pas moi.\~\'bb Puis j\rquote \'e9tais fort, les luttes avec Pierrouni m\rquote avaient aguerri, j\rquote avais du }{\i moignon}{, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m\rquote \'e9tais battu, \endash }{\i j
+\rquote y avais fait}{ avec Ros\'e9e qui \'e9tait le plus fort de la cour des petits. On appelait cela }{\i y faire}{. \'ab\~Veux-tu }{\i y faire}{, en sortant de classe\~?\~\'bb
+\par
+\par Cela voulait dire qu\rquote \'e0 dix heures cinq ou \'e0 quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une tr\'e9pign\'e9e dans la cour du Coq-Rouge, une auberge o\'f9 il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans \'eatre vu.
+\par
+\par J\rquote avais inflig\'e9 \'e0 Ros\'e9e quelques atouts qui avaient fait du bruit \endash sur son nez et au coll\'e8ge. \endash Songez donc\~! j\rquote avais l\rquote autorisation de mon p\'e8re.
+\par
+\par Il avait eu vent de la querelle \endash pour une plume vol\'e9e \endash et vent de la provocation.
+\par
+\par Ros\'e9e ne tenait par aucun fil \'e0 l\rquote autorit\'e9. Il y avait plus\~; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille \'e0 partir avec l\rquote administration. Je pouvais }{\i y faire}{.
+\par
+\par Et \'e0 chaque coup de poing que je lui portais, \'e0 ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une esp\'e9rance dans le champ de l\rquote avancement paternel.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 cette bonne aventure, j\rquote \'e9chappai au plus \'e9pouvantable des dangers, celui d\rquote \'eatre \endash comme fils de professeur \endash pers\'e9cut\'e9, isol\'e9, cogn\'e9. J\rquote en ai vu d\rquote autres si malheureux\~!
+\par
+\par Si cependant mon p\'e8re m\rquote avait d\'e9fendu de me battre\~; si Ros\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 le fils du maire\~; s\rquote il avait fallu, au contraire, \'eatre battu\~?...
+\par
+\par On doit faire ce que les parents ordonnent\~; puis c\rquote est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur\'85
+\par
+\par
+\par Puis les principes\~!
+\par
+\par \'ab\~Que deviendrait une soci\'e9t\'e9, disait M.\~Beliben, une soci\'e9t\'e9 qui\'85 que\'85 Il faut des principes\'85 J\rquote ai encore besoin d\rquote un haricot\'85\~\'bb
+\par
+\par J\rquote eus la chance de tomber sur Ros\'e9e.
+\par
+\par O\'f9 qu\rquote il soit dans le monde, s\rquote il est encore vivant, que son nez re\'e7oive mes sinc\'e8res remerciements\~:
+\par
+\par
+\par }{\i Calice \'e0 narines, sang de mon sauveur,
+\par Salutaris nasus, encore un baiser\~!
+\par }{
+\par
+\par \'85 J\rquote ai \'e9t\'e9 puni un jour\~: c\rquote est, je crois, pour avoir roul\'e9 sous la pouss\'e9e d\rquote un grand, entre les jambes d\rquote un petit pion qui passait par l\'e0, et qui est tomb\'e9 derri\'e8re par-dessus t\'eate\~! Il s\rquote
+est fait une bosse affreuse, et il a cass\'e9 une fiole qui \'e9tait dans sa poche de c\'f4t\'e9\~; c\rquote est une topette de cognac dont il boit \endash en cachette, \'e0 petits coups, en tournant les yeux. On l\rquote a vu\~
+: il semblait faire une pri\'e8re, et il se frottait d\'e9licieusement l\rquote estomac. \endash Je suis cause de la topette cass\'e9e, de la bosse qui gonfle\'85 Le pion s\rquote est f\'e2ch\'e9.
+\par
+\par Il m\rquote a mis aux arr\'eats\~; \endash il m\rquote a enferm\'e9 lui-m\'eame dans une \'e9tude vide, a tourn\'e9 la clef, et me voil\'e0 seul entre les murailles sales, devant une carte de g\'e9ographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir o
+\'f9 il y a des ronds blancs et la binette du censeur.
+\par
+\par Je vais d\rquote un pupitre \'e0 l\rquote autre\~: ils sont vides \endash on doit nettoyer la place, et les \'e9l\'e8ves ont d\'e9m\'e9nag\'e9.
+\par
+\par Rien, une r\'e8gle, des plumes rouill\'e9es, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d\rquote un l\'e9zard, une agate perdue.
+\par
+\par Dans une fente, un livre\~: j\rquote en vois le dos, je m\rquote \'e9corche les ongles \'e0 essayer de le retirer. Enfin, avec l\rquote aide de la r\'e8gle, en cassant un pupitre, j\rquote y arrive\~; je tiens le volume et je regarde le titre\~
+: ROBINSON CRUSO\'c9.
+\par
+\par
+\par Il est nuit.
+\par
+\par Je m\rquote en aper\'e7ois tout d\rquote un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre\~? \endash quelle heure est-il\~?
+\par
+\par Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore\~! Je frotte mes yeux, je }{\i tends }{mon regard, les lettres s\rquote effacent, les lignes se m\'ealent, je saisis encore le coin d\rquote un mot, puis plus rien.
+\par
+\par J\rquote ai le cou bris\'e9, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse\~; je suis rest\'e9 pench\'e9 sur les chapitres sans lever la t\'eate, sans entendre rien, d\'e9vor\'e9 par la curiosit\'e9, coll\'e9 aux flancs de Robinson, pris d\rquote une \'e9
+motion immense, remu\'e9 jusqu\rquote au fond de la cervelle et jusqu\rquote au fond du c\'9cur\~; et en ce moment o\'f9 la lune montre l\'e0-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l\rquote \'eele, e
+t je vois se profiler la t\'eate longue d\rquote un peuplier comme le m\'e2t du navire de Cruso\'e9\~! Je peuple l\rquote espace vide de mes pens\'e9es, tout comme il peuplait l\rquote horizon de ses craintes\~; debout contre cette fen\'eatre, je r\'eave
+\'e0 l\rquote \'e9ternelle solitude et je me demande o\'f9 je ferai pousser du pain\'85
+\par
+\par La faim me vient\~: j\rquote ai tr\'e8s faim.
+\par
+\par Vais-je \'eatre r\'e9duit \'e0 manger ces rats que j\rquote entends dans la cale de l\rquote \'e9tude\~? Comment faire du feu\~? J\rquote ai soif aussi. Pas de bananes\~! Ah\~! lui, il avait des limons frais\~! Justement j\rquote adore la limonade\~!
+
+\par
+\par
+\par Clic, clac\~! on farfouille dans la serrure.
+\par
+\par
+\par Est-ce Vendredi\~? Sont-ce des sauvages\~?
+\par
+\par C\rquote est le petit pion qui s\rquote est souvenu, en se levant, qu\rquote il m\rquote avait }{\i oubli\'e9}{, et qui vient voir si j\rquote ai \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9 par les rats, ou si c\rquote est moi qui les ai mang\'e9s.
+\par
+\par Il a l\rquote air un peu embarrass\'e9, le pauvre homme\~! \endash Il me retrouve gel\'e9, moulu, les cheveux secs, la main fi\'e9vreuse\~; il s\rquote excuse de son mieux et m\rquote entra\'eene dans sa chambre, o\'f9 il me dit d\rquote
+allumer un bon feu et de me r\'e9chauffer.
+\par
+\par Il a du thon marin\'e9 dans une timbale \'ab\~et peut-\'eatre bien une goutte de je ne sais quoi, par l\'e0 dans un coin, qu\rquote un ami a laiss\'e9e il y a deux mois\~\'bb.
+\par
+\par C\rquote est une topette d\rquote eau-de-vie, son p\'e9ch\'e9 mignon, sa marotte humide, son dada jaune.
+\par
+\par Il est forc\'e9 de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon, \endash poisson d\rquote Oc\'e9an, \endash la goutte \endash salut du matelot \endash et du feu, \endash phare des naufrag\'e9s.
+\par
+\par Je me rejette dans le livre que j\rquote avais cach\'e9 entre ma chemise et ma peau, et je le d\'e9vore \endash avec un peu de thon, des larmes de cognac \endash devant la flamme de la chemin\'e9e.
+\par
+\par Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu\rquote il y a dix ans que j\rquote ai quitt\'e9 le coll\'e8ge\~; j\rquote ai peut-\'eatre les cheveux gris, en tout cas le teint h\'e2l\'e9. \endash Que sont devenus mes vieux parents\~
+? Ils sont morts sans avoir eu la joie d\rquote embrasser leur enfant perdu\~? (C\rquote \'e9tait l\rquote occasion pourtant, puisqu\rquote ils ne l\rquote embrassaient jamais auparavant.) \'d4 ma m\'e8re\~! ma m\'e8re\~!
+\par
+\par Je dis\~: \'ab\~\'f4 ma m\'e8re\~!\~\'bb sans y penser beaucoup, c\rquote est pour faire comme dans les livres.
+\par
+\par Et j\rquote ajoute\~: \'ab\~Quand vous reverrai-je\~? Vous revoir et mourir\~!\~\'bb
+\par
+\par Je la reverrai, }{\i si Dieu le veut.
+\par }{
+\par Mais quand je repara\'eetrai devant elle, comment serai-je re\'e7u\~? Me reconna\'eetra-t-elle\~?
+\par
+\par Si elle allait ne pas me reconna\'eetre\~!
+\par
+\par N\rquote \'eatre pas reconnu par celle qui vous a entour\'e9 de sa sollicitude depuis le berceau, envelopp\'e9 de sa tendresse, une m\'e8re enfin\~!
+\par
+\par Qui remplace une m\'e8re\~?
+\par
+\par Mon Dieu\~! une trique remplacerait assez bien la mienne\~!
+\par
+\par Ne pas me reconna\'eetre\~! mais elle sait bien qu\rquote il me manque derri\'e8re l\rquote oreille une m\'e8che de cheveux, puisque c\rquote est elle qui me l\rquote a arrach\'e9e un jour. Ne pas me reconna\'eetre\~; mais j\rquote
+ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m\rquote a emp\'each\'e9
+ de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconna\'eetra\~; il me sera donn\'e9 d\rquote \'eatre encore aim\'e9, battu, fouett\'e9, pas g\'e2t\'e9\~!
+\par
+\par Il ne faut pas g\'e2ter les enfants.
+\par
+\par
+\par Elle m\rquote a reconnu\~! merci, mon Dieu\~! Elle m\rquote a reconnu et s\rquote est \'e9cri\'e9e\~:
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0 donc\~! s\rquote il t\rquote arrive de me faire encore t\rquote attendre jusqu\rquote \'e0 deux heures du matin, \'e0 br\'fbler la bougie, \'e0 tenir la porte ouverte, c\rquote est moi qui te corrigerai\~! Et il b\'e2ille encore\~
+! devant sa m\'e8re\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai sommeil.
+\par
+\par \endash On aurait sommeil \'e0 moins\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai froid.
+\par
+\par \endash On va faire du feu expr\'e8s pour lui, \endash br\'fbler un fagot de bois\~!
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est M.\~Doizy qui\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est M.\~Doizy qui t\rquote a oubli\'e9, n\rquote est-ce pas\~! Si tu ne l\rquote avais pas fait tomber, il n\rquote aurait pas eu \'e0 te punir, et il ne t\rquote aurait pas oubli\'e9. Il voudrait encore s\rquote excuser, voyez-vous\~
+! Tiens\~! voil\'e0 ce qui me reste d\rquote une bougie que j\rquote ai commenc\'e9e hier. Tout \'e7a pour veiller en se demandant ce qu\rquote \'e9tait devenu monsieur\~! Allons, ne faisons pas le gel\'e9, \endash n\rquote ayons pas l\rquote air d
+\rquote avoir la fi\'e8vre\'85 Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela\~! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, \'e7a te gu\'e9rirait peut-\'eatre\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je ne croyais pas \'eatre tant dans mon tort\~: en effet, c\rquote est ma faute\~; mais je ne puis pas m\rquote emp\'eacher de claquer des dents, j\rquote ai les mains qui me br\'fblent, et des frissons qui me passent dans le dos. J\rquote ai attrap\'e9
+ froid cette nuit sur ces bancs, le cr\'e2ne contre le pupitre\~; cette lecture aussi m\rquote a remu\'e9\'85
+\par
+\par Oh\~! je voudrais dormir\~! je vais faire un somme sur la chaise.
+\par
+\par \'ab\~\'d4te-toi de l\'e0, me dit ma m\'e8re en retirant la chaise. On ne dort pas \'e0 midi. Qu\rquote est-ce que c\rquote est que ces habitudes maintenant\~?
+\par
+\par \endash Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigu\'e9, parce que je n\rquote ai pas repos\'e9 dans mon lit.
+\par
+\par \endash Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t\rquote amuses pas \'e0 }{\i vagabonder}{.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas vagabond\'e9\'85
+\par
+\par \endash Comment \'e7a s\rquote appelle-t-il, coucher dehors\~? Il va donner tort \'e0 sa m\'e8re \'e0 pr\'e9sent\~! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes le\'e7ons pour ce soir\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Oh\~! l\rquote \'eele d\'e9serte, les b\'eates f\'e9roces, les pluies \'e9ternelles, les tremblements de terre, la peau de b\'eate, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les temp\'eates, des cannibales, \endash mais pas les le\'e7
+ons pour ce soir\~!
+\par
+\par Je grelottai tout le jour. Mais je n\rquote \'e9tais plus seul\~; j\rquote avais pour amis Cruso\'e9 et Vendredi. \'c0 partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d\rquote enfant battu la po\'e9sie des r\'ea
+ves, et mon c\'9cur mit \'e0 la voile pour les pays o\'f9 l\rquote on souffre, o\'f9 l\rquote on travaille, mais o\'f9 l\rquote on est libre.
+\par
+\par Que de fois j\rquote ai lu et relu ce }{\i Robinson}{\~!
+\par
+\par Je m\rquote occupai de savoir \'e0 qui il appartenait\~; il \'e9tait \'e0 un \'e9l\'e8ve de quatri\'e8me qui en cachait bien d\rquote autres dans son pupitre\~; il avait le }{\i Robinson suisse}{, les }{\i Contes}{ du Chanoine Schmidt, la }{\i
+Vie de Cartouche}{, avec des gravures.
+\par
+\par Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non\~! Je livre aujourd\rquote hui, aujourd\rquote hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur g\'e9n\'e9ral et lui confie l\rquote histoire d\rquote un crime. Il m
+\rquote est p\'e9nible de faire cette confession, mais je le dois \'e0 l\rquote honneur de ma famille, au respect de la v\'e9rit\'e9, \'e0 la Banque de France, \'e0 moi-m\'eame.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 }{\i faussaire\~! }{La peur du bagne, la crainte de d\'e9sesp\'e9rer des parents qui m\rquote adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque imp\'e9n\'e9trable et que nulle main n\rquote a r\'e9ussi \'e0 arracher.
+
+\par
+\par Je me d\'e9nonce moi-m\'eame, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amen\'e9 \'e0 cette honte, et avec quel cynisme j\rquote entrai dans la voie du d\'e9shonneur.
+\par
+\par Des gravures\~! la }{\i Vie de Cartouche}{, les }{\i Contes}{ du Chanoine Schmidt, les aventures du }{\i Robinson suisse}{\~!... un de mes camarades \endash treize ans et les cheveux rouges \endash \'e9tait l\'e0 qui les poss\'e9dait\'85
+\par
+\par Il mit \'e0 s\rquote en dessaisir des conditions inf\'e2mes\~; je les acceptai\'85 Je me rappelle m\'eame que je n\rquote h\'e9sitai pas.
+\par
+\par Voici quelles furent les bases de cet odieux march\'e9.
+\par
+\par On donnait au coll\'e8ge de Saint-\'c9tienne, comme partout, des exemptions. Mon p\'e8re avait le droit d\rquote en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu\rquote il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque \'e9tude\~
+; il allait dans chacune \'e0 tour de r\'f4le, et il pouvait infliger des punitions ou d\'e9livrer des r\'e9compenses. Le gar\'e7on qui avait les livres \'e0 gravures consentit \'e0 me les pr\'eater, si je voulais lui procurer des exemptions.
+\par
+\par Mes cheveux ne se dress\'e8rent pas sur ma t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Tu sais faire le paraphe de ton p\'e8re\~?\~\'bb
+\par
+\par Mes mains ne me tomb\'e8rent pas des bras, ma langue ne se s\'e9cha pas dans ma bouche.
+\par
+\par \'ab\~Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te pr\'eate la }{\i Vie de Cartouche}{.\~\'bb
+\par
+\par Mon c\'9cur battait \'e0 se rompre.
+\par
+\par \'ab\~Je te la donne\~! Je ne te la }{\i pr\'eate}{ pas, je te la }{\i donne}{\'85\~\'bb
+\par
+\par Le coup \'e9tait port\'e9, l\rquote ab\'eeme creus\'e9\~; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu \'e0 la vie de soci\'e9t\'e9, je me r\'e9fugiai dans le faussariat.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai ainsi fourni d\rquote exemptions pendant un temps que je n\rquote ose mesurer, j\rquote ai bourr\'e9 de signatures contrefaites ce gar\'e7on, qui avait, il est vrai, con\'e7u le premier l\rquote id\'e9e de cette cr
+iminelle combinaison, mais dont je me fis, t\'eate baiss\'e9e, l\rquote infernal complice.
+\par
+\par \'c0 ce prix-l\'e0, j\rquote eus des livres, \endash tous ceux qu\rquote il avait lui-m\'eame\~; \endash il recevait beaucoup d\rquote argent de sa famille et pouvait m\'eame entretenir des grenouilles derri\'e8re des dictionnaires. J\rquote
+aurais pu avoir des grenouilles aussi \endash il m\rquote en a offert \endash mais si j\rquote \'e9tais capable de d\'e9shonorer le nom de mon p\'e8re pour pouvoir lire, parce que j\rquote avais la passion des voyages et des aventures, et si je n
+\rquote avais pu r\'e9sister \'e0 cette tentation-l\'e0, je m\rquote \'e9tais jur\'e9 de r\'e9sister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d\rquote une grenouille, qu\rquote on me croie sur parole\~! Je ne ferai pas des moiti\'e9s d\rquote aveux.
+
+\par
+\par Et n\rquote est-ce point assez d\rquote avoir tromp\'e9 la confiance publique, imit\'e9 une signature honorable et honor\'e9e, pendant deux ans\~! Cela dura deux ans. Nous nous arr\'eat\'e2mes, las du crime ou parce que cela ne servait plus \'e0 rien\~; j
+\rquote ai oubli\'e9, et nul ne sut jamais que nous avions \'e9t\'e9 des faussaires. Je le fus et je ne m\rquote en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfi\'e8vre, que le remords p\'e2lit\~
+; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n\rquote emp\'eache pas de jouer \'e0 la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derri\'e8re des hannetons.
+\par
+\par
+\par Ce fut mon cas\~: beaucoup de queues de papier, force toupies. C\rquote est peut-\'eatre un rem\'e8de, et je n\rquote ai jamais eu le teint si frais, l\rquote air si ouvert, que pendant cette p\'e9riode du faussariat.
+\par
+\par Ce n\rquote est qu\rquote aujourd\rquote hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n\rquote ai jamais pens\'e9 aux billets\~: c\rquote est peut-\'ea
+tre que j\rquote avais autre chose \'e0 faire, que je suis paresseux, ou que je n\rquote avais pas d\rquote encre chez moi\~; mais si la contrefa\'e7on des exemptions m\'e8ne au bagne, je devrais y \'eatre.
+\par
+\par
+\par Et qui dit que je n\rquote irai pas\~?
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773849}{\*\bkmkstart _Toc98017041}12\line }{\b0 Frottage \endash Gourmandise \endash Propret\'e9}{
+{\*\bkmkend _Toc84773849}{\*\bkmkend _Toc98017041}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par On me charge des soins du m\'e9nage. \'ab\~Un homme doit savoir tout faire.\~\'bb
+\par
+\par Ce n\rquote est pas grand embarras\~: quelques assiettes \'e0 laver, un coup de balai \'e0 donner, du plumeau et du torchon\~; mais j\rquote ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une \'e9cuelle, un verre.
+\par
+\par Ma m\'e8re crie que je l\rquote ai fait expr\'e8s, et que nous serons bient\'f4t sur la paille, si ce }{\i brise-tout}{ ne se corrige pas.
+\par
+\par Une fois, je me suis coup\'e9 le doigt \endash jusqu\rquote \'e0 l\rquote os.
+\par
+\par \'ab\~Et encore il se coupe\~!\~\'bb fait-elle avec fureur.
+\par
+\par Le malheur est qu\rquote elle a une m\'e9thode\'85 comme Descartes, dont M.\~Beliben parlait quelquefois\~: il faudrait que je fisse des bouquets avec des \'e9pluchures.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Pas pour deux liards d\rquote id\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Et, prenant l\rquote arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l\rquote eau ou la poussi\'e8re, en se balan\'e7ant un peu, minaudi\'e8re et souriante.
+\par
+\par Ah\~! je n\rquote ai pas cette gr\'e2ce, certainement\~!
+\par
+\par Quelquefois, c\rquote est le coup de la vigueur\~: elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse \'e0 gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.
+\par
+\par Elle fait\~: \'ab\~Han\~!\~\'bb comme un mitron\~; elle geint \'e0 faire pousser des pains sur le parquet\~! J\rquote en ai la sueur dans le dos\~!
+\par
+\par Mais je suis vigoureux, j\rquote ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me pr\'e9cipite contre la rampe, et je mange le bois, je d\'e9vore le vernis.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~! tu es donc fou\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, l\rquote enthousiasme me monte au cerveau, j\rquote ai la monomanie flottante\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu bien finir\~! Il nous d\'e9molirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire\~!\~\'bb
+\par
+\par Je suis fort embarrass\'e9\~: \endash ou l\rquote on m\rquote accuse de paresse, parce que je n\rquote appuie pas assez, ou l\rquote on m\rquote appelle brutal, parce que j\rquote appuie trop.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas deux liards d\rquote id\'e9e. C\rquote est vrai, je le sens. Pas m\'eame capable de faire la vaisselle avec gr\'e2ce\~! Que deviendrai-je plus tard\~? Je ne mangerai que de la charcuterie, \endash
+ du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J\rquote irai d\'eener \'e0 la campagne pour laisser les restes dans l\rquote herbe.
+\par
+\par (Serais-je po\'e8te\~? J\rquote aime \'e0 d\'eener dans la prairie\~!)
+\par
+\par C\rquote est que je n\rquote aurai pas \'e0 laver d\rquote assiettes, et Dieu ne m\rquote obligera pas \'e0 enlever les crottes des petits oiseaux.
+\par
+\par Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c\rquote est qu\rquote on me met un tablier comme \'e0 une bonne. Mon p\'e8re re\'e7oit quelquefois des visites de parents, de m\'e8res d\rquote \'e9l\'e8ves, et l\rquote on m\rquote aper\'e7oit \'e0
+ travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconna\'eet et on ne sait \'e0 quoi s\rquote en tenir, on ne sait pas si je suis un gar\'e7on ou une fille.
+\par
+\par
+\par Je maudis l\rquote oignon\'85
+\par
+\par Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n\rquote ai pas pu manger de hachis aux oignons sans \'eatre malade.
+\par
+\par J\rquote ai le d\'e9go\'fbt de ce l\'e9gume.
+\par
+\par Comme un riche\~! mon Dieu, oui\~! \endash Esp\'e8ce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je }{\i m\rquote \'e9coutais}{, je me sentais surtout, et l
+\rquote odeur de l\rquote oignon me soulevait le c\'9cur, \endash ce que j\rquote appelais mon c\'9cur, comprenons-nous bien\~; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d\rquote avoir un c\'9cur.
+\par
+\par \'ab\~Il faut }{\i se forcer}{, criait ma m\'e8re. Tu le fais expr\'e8s, ajoutait-elle comme toujours.\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le grand mot. \'ab\~Tu le fais expr\'e8s\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle fut courageuse heureusement\~: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j\rquote entrai en troisi\'e8me, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m\rquote avait montr\'e9 par l\'e0 qu\rquote on vient \'e0 bout de tout, que la volont\'e9
+ est la grande ma\'eetresse.
+\par
+\par D\'e8s que je pus manger du hachis aux oignons sans \'eatre malade, elle n\rquote en fit plus \endash \'e0 quoi bon\~? c\rquote \'e9tait aussi cher qu\rquote autre chose et \'e7a empoisonnait. Il suffisait que sa m\'e9thode e\'fbt triomph\'e9, \endash
+ et plus tard, dans la vie, quand une difficult\'e9 se levait devant moi, elle disait\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l\rquote as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Et je me souvenais trop.
+\par
+\par
+\par J\rquote aimais les poireaux.
+\par
+\par Que voulez-vous\~? \endash Je ha\'efssais l\rquote oignon, j\rquote aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d\rquote un criminel, comme on enl\'e8ve la coupe de poison \'e0
+ un malheureux qui veut se suicider.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ne pourrais-je pas en manger\~? demandai-je en pleurant.
+\par
+\par \endash Parce que tu les aimes\~\'bb, r\'e9pondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils e\'fbt de passions.
+\par
+\par Tu mangeras de l\rquote oignon, parce qu\rquote il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
+\par
+\par \'ab\~Aimes-tu les lentilles\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\'85\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait dangereux de s\rquote engager, et je ne me pronon\'e7ais plus qu\rquote apr\'e8s r\'e9flexion, en ayant tout balanc\'e9.
+\par
+\par Jacques, tu mens\~!
+\par
+\par Tu dis que ta m\'e8re t\rquote oblige \'e0 ne pas manger ce que tu aimes.
+\par
+\par Tu aimes le gigot, Jacques.
+\par
+\par Est-ce que ta m\'e8re t\rquote en prive\~?
+\par
+\par Ta m\'e8re en fait cuire un le dimanche. \endash On t\rquote en donne.
+\par
+\par Elle en reprend du froid le lundi. \endash T\rquote en refuse-t-on\~?
+\par
+\par On le fait revenir aux oignons le mardi \endash le jour des oignons, c\rquote est sacr\'e9 \endash tu en as deux portions au lieu d\rquote une.
+\par
+\par Et le mercredi, Jacques\~! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils\~? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot \'e0 son enfant\~? Qui\~? parle\~!
+\par
+\par C\rquote est ta m\'e8re \endash comme le p\'e9lican blanc\~! Tu le finis, le gigot \endash \'e0 toi l\rquote honneur\~!
+\par
+\par \'ab\~D\'e9crotte l\rquote os\~! ce n\rquote est pas moi qui t\rquote en emp\'eacherai, va\~!\~\'bb
+\par
+\par Entends-tu, c\rquote est ta m\'e8re qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d\rquote en prendre \'e0 ta faim, elle ne veut pas borner ton app\'e9tit\'85 \'ab\~Tu es libre, il en reste encore, ne te g\'eane pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais Dieu se reposa le septi\'e8me jour\~! voil\'e0 huit fois que j\rquote y reviens, j\rquote ai un mouton qui b\'eale dans l\rquote estomac\~: gr\'e2ce, piti\'e9\~!
+\par
+\par Non, pas de gr\'e2ce, pas de piti\'e9\~! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+\par
+\par \'ab\~As-tu dit que tu l\rquote aimais\~!
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai dit, lundi\'85
+\par
+\par \endash Et tu te contredis samedi\~! mets du vinaigre, \endash allons, la derni\'e8re bouch\'e9e\~! J\rquote esp\'e8re que tu t\rquote es r\'e9gal\'e9\~?...\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote est que c\rquote est vrai\~! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon p\'e8re touchait ses appointements. Ils y go\'fbtaient deux fois\~; je devais finir le reste \endash en salade, \'e0 la sauce, en hachis, en boulettes\~
+; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie\~; mais \'e0 la fin, je me sentais devenir brebis, j\rquote avais des b\'ealements et je p\'e9taradais quand on faisait \'ab\~prou, prou\~\'bb.
+\par
+\par
+\par Le bain\~! \endash Ma m\'e8re en avait fait un supplice.
+\par
+\par Heureusement elle ne m\rquote emmenait avec elle, pour me r\'e9curer \'e0 fond, que tous les trois mois.
+\par
+\par Elle me frottait \'e0 outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille \'e0 deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m\rquote en fourrait partout, les yeux m
+\rquote en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait\'85
+\par
+\par J\rquote ai bien d\'e9test\'e9 la propret\'e9, gr\'e2ce \'e0 ce savon de Marseille\~!
+\par
+\par
+\par On me nettoyait hebdomadairement \'e0 la maison.
+\par
+\par Tous les dimanches matin, j\rquote avais l\rquote air d\rquote un veau. On m\rquote avait fourbi le samedi\~; le dimanche on me passait \'e0 la d\'e9trempe\~; ma m\'e8re me jetait des seaux d\rquote eau, en me poursuivant comme Galat\'e9
+e, et je devais comme Galat\'e9e \endash fuir pour \'eatre attrap\'e9, mon beau Jacques\~! Je me vois encore dans le miroir de l\rquote armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu\rquote on lavait du m\'ea
+me coup, nu comme un amour, cul-de-lampe l\'e9ger, ange du d\'e9crott\'e9.
+\par
+\par Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux t\'eates de veau. J\rquote avais leur reflet bleu\'e2tre, fade et mollasse\~; mais j\rquote \'e9tais propre, par exemple\~!
+\par
+\par
+\par Et les oreilles\~! ah\~! les oreilles\~! On tortillait un bout de serviette et on l\rquote y entrait jusqu\rquote au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon\'85
+\par
+\par Le petit tortillon \'e9tait enfonc\'e9 si vigoureusement que j\rquote en avais les amygdales qui se gonflaient\~; le tympan en saignait, j\rquote \'e9tais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+\par
+\par La propret\'e9 avant tout, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \'catre propre et se tenir droit, tout est l\'e0.
+\par
+\par
+\par Je suis propre comme une casserole r\'e9tam\'e9e. Oui, mais je ne me tiens pas droit.
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire que pendant que j\rquote apprends mes le\'e7ons, je m\rquote endors souvent, et je me cache la t\'eate dans les bras, le dos en rond.
+\par
+\par Ma m\'e8re veut que je me tienne droit.
+\par
+\par \'ab\~Personne n\rquote a encore \'e9t\'e9 bossu dans notre famille, ce n\rquote est pas toi qui vas commencer, j\rquote esp\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle dit cela d\rquote un ton de menace, et si j\rquote avais l\rquote intention d\rquote \'eatre bossu, elle m\rquote en \'f4terait du coup l\rquote envie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773850}{\*\bkmkstart _Toc98017042}13\line }{\b0 L\rquote argent}{{\*\bkmkend _Toc84773850}{\*\bkmkend _Toc98017042
+}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M\rquote man\~! J\rquote ai mal.
+\par
+\par \endash Ce sont les vers, mon enfant\~!
+\par
+\par \endash Je sens bien que j\rquote ai mal.
+\par
+\par \endash Douillet, va\~! Ah\~! si tu avais dix mille livres de rentes\~!... Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon p\'e8re, fais la culbute\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par L\rquote argent\~! \endash les rentes\~!
+\par
+\par On me promet, comme \'e0 tous les gamins, des r\'e9compenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite pi\'e9cette blanche. On me la donne\~?... Non, ma m\'e8re m\rquote aime trop pour cela.
+\par
+\par Elle ne me privait pourtant pas pour s\rquote enrichir.
+\par
+\par Les dix sous ne rentraient pas dans la famille, \endash ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour toi\~\'bb, disait ma m\'e8re en me faisant voir la pi\'e8ce et avant de la glisser dans le trou\~!
+\par
+\par Je ne la revoyais plus\~!
+\par
+\par \'ab\~Ce sera, ajoutait-elle, pour t\rquote acheter un homme\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le rempla\'e7ant cach\'e9 dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pi\'e8ces et les gros sous que d\rquote autres, mes copains, d\'e9pensent le dimanche et les jours de foire, en entr\'e9es aux baraques, cigares \'e0
+ paille, canons en cuivre.
+\par
+\par Toujours sage, donnant la le\'e7on sans p\'e9dantisme, ma m\'e8re, qui marchait avec son si\'e8cle, m\rquote inspirait ainsi la haine des }{\i arm\'e9es permanentes }{et me faisait r\'e9fl\'e9chir sur }{\i l\rquote imp\'f4t du sang}{. Je me regimba
+is quelquefois et je citais mes camarades qui d\'e9pensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+\par
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle avait m\'eame une parole de tristesse et un accent de compassion \'e0 l\rquote \'e9gard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en d\'e9pensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou emboss\'e9s sans que cela par\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Et pourquoi\~!\~\'bb disait-elle en se parlant \'e0 elle-m\'eame et arrivant jusqu\rquote \'e0 l\rquote impi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu. \endash Il t\rquote a \'e9pargn\'e9, toi\~\'bb, reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu\rquote il n\rquote y avait pas de gibbosit\'e9 et qu\rquote
+elle pouvait, qu\rquote elle devait, \endash c\rquote \'e9tait son r\'f4le de m\'e8re \endash continuer \'e0 nourrir le rempla\'e7ant dans le fond de la tirelire\'85
+\par
+\par Et moi, d\'e9fiant, ingrat, d\'e9sirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n\rquote \'eatre pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donne
+rait le droit de prendre ce qu\rquote on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satan\'e9e tirelire.
+\par
+\par
+\par Les inspecteurs g\'e9n\'e9raux vont arriver dans quelque temps.
+\par
+\par Mon p\'e8re \'e9reinte les \'e9l\'e8ves et convoque les forts pour pr\'e9parer l\rquote inspection. Il leur distribue les r\'f4les. Il demandera \'e0 celui-ci ce passage, \'e0 celui-l\'e0 cet autre.
+\par
+\par \'ab\~Tribouillard, vous avez le }{\i que retranch\'e9}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il s\rquote agit d\rquote
+une question de grammaire.}}}{. \endash Caillotin, l\rquote }{\i Histoire sainte}{. Piochez }{\i les proph\'e8tes}{.
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer }{\i Ez\'e9chiel\~?\~\'bb}{
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re se frappe le front, comme Andr\'e9 Ch\'e9nier.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, si tu es dans les trois premiers d\rquote ici \'e0 ce que l\rquote inspecteur vienne, je te donnerai\'85 Regarde\~! Pour toi, pour toi tout seul\~; tu en feras ce qu\rquote il te plaira.\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote a montr\'e9 de }{\i l\rquote or}{\~; c\rquote est une pi\'e8ce de vingt sous. Oh\~! pourquoi me donner la soif des richesses\~? Est-ce bien de la part d\rquote une m\'e8re\~?
+\par
+\par Il se livr\'e9 un combat en moi-m\'eame \endash pas tr\'e8s long.
+\par
+\par \'ab\~Pour moi tout seul\~? J\rquote ach\'e8terai ce qu\rquote il me plaira avec\~? Je les donnerai \'e0 un pauvre, si je veux\~?\~\'bb
+\par
+\par Les donner \'e0 un pauvre\~! \endash ma m\'e8re chancelle\~; ma folie l\rquote \'e9pouvante et pourtant elle r\'e9pond \'e0 la face du ciel\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, elle sera \'e0 toi. J\rquote esp\'e8re bien que tu ne la donneras pas \'e0 un pauvre\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais c\rquote est une r\'e9volution, alors\~! Jusqu\rquote ici je n\rquote ai rien eu qui f\'fbt \'e0 moi, pas m\'eame ma peau.
+\par
+\par Je lui fais r\'e9p\'e9ter.
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit.
+\par }{
+\par Il s\rquote agit de bien apprendre mon histoire pour \'eatre premier, \endash et je pioche, je pioche\~!
+\par
+\par Le samedi arrive.
+\par
+\par Le proviseur entre. Les \'e9l\'e8ves se l\'e8vent\~; le professeur lit\~:
+\par
+\par \'ab\~Th\'e8me grec.
+\par
+\par \endash Premier\~: Jacques Vingtras.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~? dit ma m\'e8re en arrivant.
+\par
+\par \endash Je suis premier.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places\~! Demain je te ferai une bonne pachade.\~\'bb
+\par
+\par La pachade est une esp\'e8ce de p\'e2te p\'e9trie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma m\'e8re m\rquote a pr\'e9sent\'e9 comme un plat de luxe. Mais il n\rquote est pas question de pachade\~! C\rquote est une pi\'e8
+ce de vingt sous que je veux. On n\rquote en parle pas. La question est si grave que je n\rquote ose pas l\rquote attaquer. Ma m\'e8re fait l\rquote affair\'e9e pour la pachade et me montre un \'9cuf tout crott\'e9 en me disant\~: \'ab\~J\rquote esp\'e8
+re qu\rquote il est gros\~!\~\'bb
+\par
+\par Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagn\'e9s, oui ou non\~? Est-ce qu\rquote on me les a promis\~? Il faut peut-\'eatre que je les lui demande. Pourquoi donc\~? Est-ce qu\rquote elle a oubli\'e9\~?
+\par
+\par Je vois bien \'e0 un peu de g\'eane, \'e0 cette coquetterie de l\rquote \'9cuf, \'e0 la contrainte du sourire, je vois bien qu\rquote elle se souvient. Elle tient peut-\'eatre \'e0 garder son rang. C\rquote est le fils qui doit rappeler \'e0 la m\'e8
+re ce qu\rquote elle a promis.
+\par
+\par \'ab\~Maman, et mes vingt sous\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle ne me r\'e9pond pas de suite\~; mais, venant \'e0 moi tout d\rquote un coup, d\rquote une voix qui n\rquote est plus celle qu\rquote elle avait, espi\'e8gle et charmante, en montrant le gros \'9cuf crott\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu faire cr\'e9dit \'e0 ta m\'e8re\~?...\~\'bb
+\par
+\par Il y a dans l\rquote accent toute la dignit\'e9 d\rquote une vaincue qui accepte son sort d\rquote avance, mais demande une gr\'e2ce au vainqueur. Elle ne d\'e9fend pas sa bourse, la voil\'e0\~! \endash Les vingt sous sont sur la table \endash
+ mais elle prie qu\rquote on lui laisse du temps.
+\par
+\par Oui, ma m\'e8re, je vous fais cr\'e9dit. Oh\~! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu\rquote ils doivent servir \'e0 r\'e9parer une br\'e8che, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise, \endash et sans me rien dire, en ayant l
+\rquote air plut\'f4t de mendier un pardon, vous joignez mon capital au v\'f4tre, vous m\rquote int\'e9ressez dans les affaires, vous me faites l\rquote associ\'e9 de la maison\~! Merci\~!
+\par
+\par Et elle s\rquote entend en affaires, ma m\'e8re\~; elle sait comment on fait rapporter \'e0 l\rquote argent\~; car elle m\rquote a racont\'e9, bien souvent, qu\rquote \'e0 quatre ans, elle pouvait d\'e9j\'e0 gagner sa vie.
+\par
+\par Elle a commenc\'e9 par acheter un pigeon avec sept sous qu\rquote on lui avait donn\'e9s, parce qu\rquote elle avait gard\'e9 les oies. Elle a engraiss\'e9 le pigeon et l\rquote a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la m\'e8re.
+\par
+\par Elle a revendu cet agneau et s\rquote est procur\'e9 un veau, toujours du m\'eame \'e2ge.
+\par
+\par D\'e8s qu\rquote il y avait dans une \'e9curie, une \'e9table, un chenil, quelque b\'eate en travail, on voyait accourir ma m\'e8re qui attendait, curieuse des ph\'e9nom\'e8nes de la nature, avec son argent tout pr\'eat \'e0 d\'e9poser \'e9
+cus sur bonde, monnaie sous ventre.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas sa force, moi\~! J\rquote aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas \'e0 acheter un lapereau \'e0 la mamelle pour gagner avec l\rquote argent un veau au d\'e9barqu\'e9.
+\par
+\par
+\par Je crus bien une fois que j\rquote allais avoir quarante sous \'e0 refuser au rempla\'e7ant et \'e0 donner aux chevaux de bois. Il s\rquote agissait encore d\rquote \'eatre }{\i premier }{deux ou trois fois avant le bal du proviseur.
+\par
+\par Je d\'e9crochai de nouveau la timbale.
+\par
+\par J\rquote avais bien fait mes conditions, cette fois. J\rquote avais bien demand\'e9\~: \'ab\~}{\i Elle sera pour moi\~? Je la garderai}{.\~\'bb J\rquote avais indiqu\'e9 que je ne voulais pas joindre cette somme \'e0 celle que j\rquote avais d\'e9j\'e0
+ dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n\rquote en met pas sept.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Je la garderai\~?
+\par }{
+\par \endash }{\i Tu la garderas.}{\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re ne manqua pas \'e0 sa promesse. On me remit les quarante sous\~; je les serrai dans mon gousset\~; mais quand je parlai d\rquote aller sur les chevaux de bois, ma m\'e8re me rappela le contrat\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote as dit que tu les }{\i garderais}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle ajouta que, si je m\rquote avisais de changer la pi\'e8ce, j\rquote aurais affaire \'e0 elle. Comme je protestais\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu es devenu menteur maintenant\~; il ne te manquait plus que \'e7a, mon gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne pouvais pas le nier\~; j\rquote \'e9tais \'e9cras\'e9 par moi-m\'eame. Je m\rquote \'e9tais suicid\'e9 avec ma propre langue.
+\par
+\par J\rquote en fus r\'e9duit \'e0 tra\'eener ces quarante sous comme une plaque d\rquote aveugle.
+\par
+\par Tous les soirs, ma m\'e8re demandait \'e0 les voir.
+\par
+\par Un jour je ne pus les lui montrer\~!...
+\par
+\par J\rquote \'e9tais all\'e9 sur la place Marengo, dans un bazar \'e0 treize, }{\i tout \'e0}{ treize\~!
+\par
+\par J\rquote achetai une paire de bretelles \'e0 pattes. Elles \'e9taient rose tendre\~!
+\par
+\par \'c0 peine eus-je commis cette faute que j\rquote en compris l\rquote \'e9tendue. La pi\'e8ce \'e9tait entam\'e9e\~: j\rquote avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous\~! Qu\rquote allait dire ma m\'e8re\~? \endash
+ Perdu pour perdu, je me dis qu\rquote il fallait aller jusqu\rquote au bout.
+\par
+\par Jouir\'85 \endash apr\'e8s moi, le d\'e9luge\~!
+\par
+\par Je commen\'e7ai par m\rquote enfoncer dans une all\'e9e o\'f9 je me d\'e9shabillai pour mettre mes bretelles. Apr\'e8s quelques tentatives inutiles, toujours d\'e9rang\'e9 et regard\'e9 de travers par des gens \'e9tonn\'e9
+s de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu\rquote un peu moins noble, d\rquote entrer dans un lieu retir\'e9, le premier que je trouverais.
+\par
+\par Il me restait vingt-sept sous, en sous, \endash jamais je n\rquote avais eu une si grosse somme \'e0 ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches. \endash Patatras\~! les sous roulent \'e0 terre, \endash m\'eame ailleurs\~!
+\par
+\par C\rquote est horrible.
+\par
+\par Je n\rquote ai retrouv\'e9 qu\rquote un franc deux sous. Je perds la t\'eate\'85
+\par
+\par Je m\rquote approche d\rquote un des jeux qui sont install\'e9s place Marengo\~:
+\par
+\par \'ab\~Trois balles pour un sou\~! On gagne un lapin.\~\'bb
+\par
+\par Je prends la carabine, j\rquote \'e9paule et je tire\'85 Je tire les yeux ferm\'e9s, comme un banquier se br\'fble la cervelle.
+\par
+\par \'ab\~Il a gagn\'e9 le lapin\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse\~; quelqu\rquote un dit que, dans ce pays-l\'e0, les enfants apprennent \'e0 tirer \'e0 trois ans et qu\rquote \'e0 dix ans il y en a qui cassent des noisettes \'e0
+ vingt pas.
+\par
+\par \'ab\~Il faut lui donner le lapin\~!\~\'bb
+\par
+\par Le marchand n\rquote avait pas l\rquote air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l\rquote homme s\rquote il ne donne pas le lapin qui est l\'e0 et qui broute.
+\par
+\par Je l\rquote ai, je l\rquote ai\~! Je le tiens par les oreilles et je l\rquote emporte.
+\par
+\par Il faut voir le monde qu\rquote il y a\~! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m\rquote \'e9chapper tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Comme dans toutes les luttes, chaque c\'f4t\'e9 a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse \endash c\rquote est moi, le Suisse \endash et je sens toute la responsabilit\'e9 qui p\'e8se sur ma t\'eate. Quelquefois l
+\rquote animal fait un bond qui \'e9pouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n\rquote ose pas devant cette foule.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas le courage de tourner la t\'eate, mais je devine que les rangs se sont grossis.
+\par
+\par On marque le pas.
+\par
+\par Je suis en avant, \'e0 quelques pas de la colonne, seul comme un proph\'e8te ou un chef de bande\'85
+\par
+\par On se demande sur la route ce que nous voulons, si c\rquote est une id\'e9e religieuse ou une pens\'e9e sociale qui me pousse.
+\par
+\par Si elle est pratique, on verra\~; \endash mais que je laisse l\'e0 le lapin\~! \endash Est-ce un drapeau\~? \endash Il faut le dire alors.
+\par
+\par Mes doigts sont crisp\'e9s, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un supr\'eame effort\'85
+\par
+\par Il m\rquote \'e9chappe\~! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte \endash une culotte de mon p\'e8re, mal retap\'e9e, large du fond, \'e9troite des jambes. \endash Il y reste.
+\par
+\par On s\rquote inqui\'e8te, on demande\'85
+\par
+\par Les foules n\rquote aiment pas qu\rquote on se joue d\rquote elles. On n\rquote escamote pas ainsi son drapeau\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\i Le La-pin\~! Le La-pin\~!\~\'bb}{ sur l\rquote air des }{\i Lampions}{.
+\par
+\par Des gens se mettent aux fen\'eatres\~; les curieux arrivent.
+\par
+\par Le lapin est toujours entre chair et \'e9toffe, je le sens.
+\par
+\par Oh\~! si je pouvais fuir\~! Je vais essayer. Un passage est l\'e0 \endash je l\rquote enfile\'85
+\par
+\par On me cherche, mais je connais les coins.
+\par
+\par O\'f9 aller\~? \endash Je tombe sur M.\~Laurier, l\rquote \'e9conome. Je lui ai fait des commissions, j\rquote ai port\'e9 des lettres \'e0 une dame. J\rquote ai son secret, je suis pr\'eat au chantage. \endash Il faut qu\rquote il me sauve\~
+! Je lui dis tout.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, voil\'e0 tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c\rquote est moi qui t\rquote ai gard\'e9, et l\'e2che-moi cette b\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re croit \'e0 notre mensonge.
+\par
+\par \'ab\~Bien, bien, M.\~Laurier, \endash du moment qu\rquote il \'e9tait avec vous\'85 Savez-vous ce qu\rquote il y a dans les rues, ce soir\~? On dit que les mineurs ont voulu se r\'e9volter et ont mis le feu \'e0 un couvent.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le lendemain.
+\par
+\par \'ab\~Mange donc, Jacques, mange\~! Tu n\rquote aimes donc plus le lapin maintenant\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle a achet\'e9 un lapin, ce matin, \'e0 bas prix, parce qu\rquote il est un peu \'e9cras\'e9, et qu\rquote on lui a trouv\'e9 des bouts de chemise dans les dents.
+\par
+\par O\'f9 est la peau\~?...
+\par
+\par Je vais \'e0 la cuisine.
+\par
+\par C\rquote est }{\i lui\~!...
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773851}{\*\bkmkstart _Toc98017043}14\line }{\b0 Voyage au pays}{{\*\bkmkend _Toc84773851}{\*\bkmkend _Toc98017043}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Jacques ira passer ses vacances au pays.
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui m\rquote annonce cette nouvelle.
+\par
+\par \'ab\~Tu vois, on te pardonne tes farces de cette ann\'e9e, nous t\rquote envoyons chez ton oncle\~; tu monteras \'e0 cheval, tu p\'eacheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voil\'e0 trois francs pour tes frais de voyage.\~\'bb
+\par
+\par La v\'e9rit\'e9 est que mon oncle le cur\'e9, qui }{\i va sur soixante-dix}{, a parl\'e9 de me faire son h\'e9ritier, et il demande \'e0 m\rquote avoir pr\'e8s de lui pendant les vacances.
+\par
+\par Le vieux pr\'eatre, qui \'e9conomise, a pour notaire un bonhomme qui en a touch\'e9 deux mots \'e0 mon p\'e8re dans une lettre qu\rquote on a oubli\'e9e sur la table et que j\rquote ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de\'85 payable
+\'e0 ma majorit\'e9\~: c\rquote est l\rquote id\'e9e du testament.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visi\'e8re et une gourde.
+\par
+\par \'ab\~Il a l\rquote air d\rquote un Anglais.\~\'bb
+\par
+\par Ce mot me remplit d\rquote orgueil.
+\par
+\par Mon p\'e8re (il me g\'e2te\~!) m\rquote emm\'e8ne au caf\'e9 pour lamper le coup de l\rquote \'e9trier.
+\par
+\par \'ab\~Allons, bois cela, \'e7a te fera du bien.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avale l\rquote eau-de-vie tout d\rquote un trait, ce qui me fait \'e9ternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j\rquote avais pleur\'e9 toute la nuit. La langue me cuit \'e0 vouloir la tremper dans le ruisseau.
+\par
+\par \'ab\~Sois aimable avec ton oncle.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la derni\'e8re recommandation de mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Aie bien soin de ta veste neuve.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le cri supr\'eame de ma m\'e8re.
+\par
+\par
+\par En route, fouette, cocher\~!
+\par
+\par
+\par Les adieux ont \'e9t\'e9 simples. Il faut que j\rquote arrive au plus vite chez le grand-oncle.
+\par
+\par On n\rquote a pas fait de sentiment.
+\par
+\par Et je n\rquote attendais, moi, que le moment o\'f9 les chevaux fileraient\'85
+\par
+\par
+\par J\rquote ai pass\'e9 ma nuit \'e0 savourer ma joie. J\rquote ai bu, dormi, r\'eav\'e9, j\rquote ai pris des sirops au buffet, j\rquote ai soulev\'e9 les vasistas, je suis descendu}{\i aux c\'f4tes}{.
+\par
+\par \'c0 six heures du matin, je me suis trouv\'e9 en plein Puy, devant le caf\'e9 des Messageries.
+\par
+\par Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, o\'f9 mademoiselle Balandreau doit m\rquote attendre. On lui a \'e9crit que j\rquote arriverais, sans fixer le jour.
+\par
+\par Je frappe.
+\par
+\par Ah\~! ce n\rquote est pas long\~! La bonne vieille fille m\rquote arrive \'e9bouriff\'e9e et \'e9mue\~! et m\rquote embrasse, m\rquote embrasse \endash comme jamais ne m\rquote a embrass\'e9 ma m\'e8re.
+\par
+\par Elle s\rquote occupe de me d\'e9barrasser, et elle a peur que je sois las, et que j\rquote aie eu froid\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu dois \'eatre fatigu\'e9. \'d4te-moi ce paletot-l\'e0. Ce n\rquote est pas possible, ce n\rquote est pas toi\~! \endash Comme tu es grand\~! \endash Toute la nuit en voiture, pauvre petit, \endash tu dois avoir sommeil. As-tu dormi\~?
+\par
+\par \endash Pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil.\~\'bb
+\par
+\par Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n\rquote ait pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil et paraisse si frais, si fort. \endash C\rquote est un grand gar\'e7on qui peut passer les nuits.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu te coucher\~? \endash Tiens, couche-toi. \endash Tu ne veux pas\~? \endash Tu vas prendre une tasse de caf\'e9 au moins\~? \endash Tu sais, comme je t\rquote en donnais en cachette de ta m\'e8re, avec du lait. \endash Tu l\rquote \'e9cr
+\'e9mais toujours, \endash tu disais\~: \ldblquote donne-moi }{\i la peau}{\rdblquote .\~\'bb
+\par
+\par Comme elle m\rquote aime\~!
+\par
+\par Nous faisons le caf\'e9 ensemble. Elle a l\rquote air d\rquote une sorci\'e8re, et moi d\rquote un diablotin\~; elle, avec ses }{\i coques}{ en l\rquote air, tournant le moulin\~; moi, dans les cendres, soufflant le feu\'85
+\par
+\par Comme toutes les vieilles filles \endash qui ont une gourmandise \endash elle aime son caf\'e9 au lait \'e0 l\rquote adoration, \endash et il est bon, ma foi\~! J\rquote en ai les l\'e8vres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C\rquote est le m
+\'eame bol que celui o\'f9 je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorg\'e9es doubles parce que ma m\'e8re pouvait arriver et que ma m\'e8re ne voulait pas qu\rquote on me g\'e2t\'e2t en dehors d\rquote elle\~; \endash puis le caf\'e9 au lait, c
+\rquote est mauvais pour les enfants, \'ab\~\'e7a donne des glaires\~\'bb.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Mais venez donc le voir\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle est all\'e9e chercher les voisins, elle a ramen\'e9 les comm\'e8res. Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet\~?\~\'bb
+\par
+\par Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux d\'e9faits, avec qui je me battais, qui m\rquote \'e9gratignait \endash j\rquote en ai encore la marque, \endash elle \'e9tait m\'e9chante comme la gale\~; c\rquote
+est elle qui est l\'e0 avec une belle natte retenue par un peigne d\rquote \'e9caille, un n\'9cud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou dor\'e9, une fum\'e9e brune sur les joues et la l\'e8vre\~?
+\par
+\par \'ab\~Embrassez-vous donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop\~!
+\par
+\par Je suis rouge, elle l\rquote est bien un peu aussi\~! Nous avions jou\'e9 au petit mari et \'e0 la petite femme, dans le temps\~; nous avions fait la d\'eenette ensemble, et la grande \'e9gratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait
+\'e9t\'e9 donn\'e9e, je crois, \'e0 la suite d\rquote une sc\'e8ne de jalousie.
+\par
+\par Je m\rquote en souviens, elle ne l\rquote a peut-\'eatre pas oubli\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Ma malle est aux messageries.\~\'bb
+\par
+\par Je dis cela avec un revenez-y de vanit\'e9, il est entendu que j\rquote irai avec un petit voisin la chercher.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est bien lourd pour toi\~\'bb, dit mademoiselle Balandreau.
+\par
+\par Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.
+\par
+\par Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherch\'e9 partout un }{\i rognon}{.
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le m\'eame \'e9tonnement\~; \'e0 la fin on a trouv\'e9 une chose couleur de fer, que mon p\'e8re a empaquet\'e9e avec soin et que je dois porter au collectionneur\~
+; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Universit\'e9, et la fortune professionnelle de M.\~Vingtras peut s\rquote accrocher \'e0 ce rognon.
+\par
+\par Ce mot de rognon me g\'eane tout de m\'eame, et quand une dame, qui se trouve l\'e0 au moment o\'f9 je d\'e9boucle ma malle, demande ce que c\rquote est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l\rquote appelle.
+\par
+\par J\rquote emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un \'9cuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant \'e0 la porte.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour toi, fait-il.
+\par
+\par \endash Pas pour mes parents\~? ai-je dit tout boulevers\'e9.
+\par
+\par \endash Pour toi, pour t\rquote amuser en vacances.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je viens de faire le tour de la ville, j\rquote ai long\'e9 la rivi\'e8re, j\rquote ai cherch\'e9 des endroits d\'e9serts, j\rquote avais besoin d\rquote \'eatre seul.
+\par
+\par \'c0 la t\'eate d\rquote une fortune\~! \endash Si jeune, \'e0 mon \'e2ge, sans que j\rquote aie besoin d\rquote en rendre compte \'e0 mes parents, avec le droit d\rquote en disposer comme je l\rquote entendrai, de faire des folies ou d\rquote \'e9
+conomiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fen\'eatres\~!
+\par
+\par Il y a peut-\'eatre un crime l\'e0-dessous.
+\par
+\par Non, M.\~Buzon, le destinataire, est un honn\'eate homme, il a une bonne figure, \endash m\'eame l\rquote air un peu b\'eate\~; \endash j\rquote ai entendu dire que les criminels n\rquote ont jamais l\rquote air b\'eate. M.\~Buzon a une situation \'e0 l
+\rquote abri du soup\'e7on.
+\par
+\par
+\par Cependant\~! \endash Je ne sais pas, moi, si je dois garder l\rquote argent de ce monsieur\~!... Oh\~! j\rquote ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t\rquote en prie\~! tu diras que je l\rquote ai pris sans savoir\'85\~\'bb
+\par
+\par Et je n\rquote ai pas de cesse que je ne l\rquote aie entra\'een\'e9e par sa robe jusque devant la porte du monsieur \'ab\~au rognon\~\'bb.
+\par
+\par Je suis cach\'e9 dans un coin et je regarde si elle entre.
+\par
+\par Quand elle sort, elle me dit\~: \'ab\~C\rquote est fait\~\'bb, et elle m\rquote embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.
+\par
+\par \'ab\~Mais tu pleures\~!
+\par
+\par \endash Cher petit\~! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s\rquote essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pi\'e8ce. Je lui ai dit qu\rquote il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure\~?... C\rquote
+est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit\~! D\'e9j\'e0 si fier\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9ponge le nez et les cils.
+\par
+\par Moi, j\rquote ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m\rquote en allant\~; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+\par
+\par
+\par \'c0 cheval\~!
+\par
+\par Mon oncle m\rquote attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande\~; ils m\rquote emm\'e8neront. L\rquote un d\rquote eux a justement achet\'e9 un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane \'e0
+ Chaudeyrolles.
+\par
+\par Le rendez-vous est chez Marcelin.
+\par
+\par Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la r\'e9putation \'e0 dix lieues \'e0 la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.
+\par
+\par Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de b\'eates en sueur qui avance, comme une bu\'e9e, de l\rquote \'e9curie. Dans la salle o\'f9 l\rquote on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, vers\'e9
+ sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+\par
+\par Il y a aussi les \'e9manations fortes du fromage bleu.
+\par
+\par C\rquote est vigoureux \'e0 respirer, et c\rquote est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.
+\par
+\par On dit des b\'eatises en patois, et l\rquote on se verse le vin \'e0 rasades.
+\par
+\par Je joue avec une paire de vieux \'e9perons qui r\'f4dent sur la table, et je soup\'e8se de gros b\'e2tons cravat\'e9s de cuir\~: quelques-uns ont une histoire qu\rquote on raconte. \endash Il y a apr\'e8s le bout de la peau d\rquote huissier.
+\par
+\par }{\i Anyn\~!... }{Il faut partir.
+\par
+\par Le bruit que font les \'e9triers en se cognant au moment o\'f9 l\rquote on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j\rquote ai encore cela dans l\rquote oreille, avec le nom de Baptiste, le gar\'e7on d\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Je suis trop petit\~: on me plante et on raccourcit les courroies.
+\par
+\par Encore, encore\~! J\rquote ai les jambes si courtes. M\rquote y voil\'e0\~! On me met r\'eanes en mains.
+\par
+\par \'ab\~Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu mont\'e9 quelquefois\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash \'c7a ne fait rien. }{\i As pas peur\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Tout le monde est \'e0 cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s\rquote occupe \'e0 peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J\rquote en suis si fier\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {CHAUDEYROLLES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je suis arriv\'e9 bien moulu et bien \'e9corch\'e9, mais j\rquote ai fait celui qui n\rquote est pas fatigu\'e9.
+\par
+\par
+\par Les premiers moments ont \'e9t\'e9 tristes.
+\par
+\par
+\par Le cimeti\'e8re est pr\'e8s de l\rquote \'e9glise, et il n\rquote y a pas d\rquote enfants pour jouer avec moi\~; il souffle un vent dur qui rase la terre avec col\'e8re, parce qu\rquote il ne trouve pas \'e0
+ se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des m\'e2ts, et la montagne appara\'eet l\'e0-bas, nue et pel\'e9e comme le dos d\'e9charn\'e9 d\rquote un \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par C\rquote est vide, vide, avec seulement des b\'9cufs couch\'e9s, ou des chevaux plant\'e9s debout dans les prairies\~!
+\par
+\par Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de p\'e8lerins, et des rivi\'e8res qui ont les bords rouge\'e2tres, comme s\rquote il y avait eu du sang\~; l\rquote herbe est sombre.
+\par
+\par Mais, peu \'e0 peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.
+\par
+\par J\rquote ouvre la bouche toute grande pour le boire, j\rquote \'e9carte ma chemise pour qu\rquote il me batte la poitrine.
+\par
+\par Est-ce dr\'f4le\~? Je me sens, quand il m\rquote a baign\'e9, le regard si pur et la t\'eate si claire\~!...
+\par
+\par C\rquote est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fum\'e9e, la crasse des mines, un horizon \'e0 couper au couteau, \'e0 nettoyer \'e0 coups de balai\'85
+\par
+\par Ici le ciel est clair, et s\rquote il monte un peu de fum\'e9e, c\rquote est une gaiet\'e9 dans l\rquote espace, \endash elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allum\'e9 l\'e0
+-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, pr\'e8s de ce bouquet de sapins\'85
+\par
+\par Il y a le vivier, o\'f9 toute l\rquote eau de la montagne court en moussant, et si froide qu\rquote elle br\'fble les doigts. Quelques poissons s\rquote y jouent. On a fait un petit grillage pour emp\'eacher qu\rquote ils ne passent. Et je d\'e9
+pense des quarts d\rquote heure \'e0 voir bouillonner cette eau, \'e0 l\rquote \'e9couter venir, \'e0 la regarder s\rquote en aller, en s\rquote \'e9cartant comme une jupe blanche sur les pierres\~!
+\par
+\par La rivi\'e8re est pleine de truites. J\rquote y suis entr\'e9 une fois jusqu\rquote aux cuisses\~; j\rquote ai cru que j\rquote avais les jambes coup\'e9es avec une scie de glace. C\rquote est ma joie maintenant d\rquote \'e9
+prouver ce premier frisson. Puis j\rquote enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts\~; mais le p\'e8re Regis est l\'e0, qui sait les prendre et les jette sur l\rquote herbe, o\'f9 elles ont l\rquote
+air de lames d\rquote argent avec des piq\'fbres d\rquote or et de petites taches de sang.
+\par
+\par
+\par Mon oncle a une vache dans son \'e9curie\~; c\rquote est moi qui coupe son herbe \'e0 coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pr\'e9, cette faux, quand j\rquote en ai aiguis\'e9 le fil contre la pierre bleue tremp\'e9e dans l\rquote eau fra\'ee
+che\~!
+\par
+\par Quelquefois je sabre un nid ou un n\'9cud de couleuvres.
+\par
+\par Je porte moi-m\'eame le fourrage \'e0 la b\'eate, et elle me salue de la t\'eate quand elle entend mon pas. C\rquote est moi qui vais la conduire dans le p\'e2turage et qui la ram\'e8ne le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme \'e0
+ un personnage, et les petits bergers m\rquote aiment comme un camarade.
+\par
+\par Je suis heureux\~!
+\par
+\par Si je restais, si je me faisais paysan\~?
+\par
+\par J\rquote en parle \'e0 mon oncle, un soir qu\rquote il avait fait servir le d\'eener sous le manteau de la chemin\'e9e, et qu\rquote il avait bu de son vin pelure d\rquote oignon.
+\par
+\par \'ab\~Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas \'eatre valet de ferme\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en sais trop rien.
+\par
+\par
+\par Quand il pleut et qu\rquote il n\rquote y a pas moyen de p\'eacher ni d\rquote aller chercher des groseilles sauvages l\'e0-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses, \endash ou bien quand le soleil br\'fble comme une plaque de t\'f4
+le bleuie au feu et grille le pays sans ombre, \endash ces jours-l\'e0, je m\rquote enferme dans la biblioth\'e8que de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l\rquote abb\'e9
+ de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napol\'e9on, et je fais tout \'e9veill\'e9 des r\'eaves pleins de Sainte-H\'e9l\'e8ne. Je regarde par la fen\'eatre la campagne d\'e9serte, l\rquote horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais
+\~!
+\par
+\par
+\par Mon oncle attend les cur\'e9s du voisinage pour la }{\i conf\'e9rence}{.
+\par
+\par Ils viennent. Je les entends \'e0 table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du cur\'e9 de Solignac\~; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu\rquote \'e0 l\rquote an quarante\~!
+\par
+\par Mon oncle se m\'eale peu aux conversations. Son \'e2ge l\rquote en dispense\~; il se fait m\'eame plus vieux qu\rquote il n\rquote est, contrefait le sourd et presque l\rquote aveugle\~; mais le vin a d\'e9li\'e9 la langue des autres. Un gros, qui a l
+\rquote air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tach\'e9e de vin et d\'e9range son rabat jaune de caf\'e9. Un maigre, \'e0 t\'eate de serpent, ne boit que de l\rquote eau\~; mais il jette de c\'f4t\'e9 et d\rquote
+autre des regards qui me font peur. J\rquote ai vu au th\'e9\'e2tre de Saint-\'c9tienne, une fois, le tra\'eetre qui servait du poison dans les verres\~; il a cet air-l\'e0.
+\par
+\par Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une pri\'e8re \'e0 dire, ils ont encore la bouche pleine.
+\par
+\par On voit leur culotte sous leur robe sale.
+\par
+\par Le crasseux, le gros, se tourne de mon c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est votre neveu, monsieur le cur\'e9\~? Il a bon app\'e9tit au moins, ce gaillard-l\'e0\~; est-il r\'e2bl\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il me passe la main sur le dos, ce qui me d\'e9go\'fbte et me g\'eane.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Et Maclou, le protestant, qu\rquote est-ce que vous en faites\~? dit une voix.
+\par
+\par \endash Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+\par
+\par \endash Avec le tas\~! C\rquote est l\'e0 qu\rquote ils ont fait leur nid.
+\par
+\par \endash Nid de vip\'e8res\~\'bb, siffle la }{\i t\'eate}{ de serpent.
+\par
+\par Il y a donc des protestants\~! J\rquote ai lu ce qu\rquote on en dit dans la biblioth\'e8que de Chaudeyrolles, et les protestants qu\rquote on a br\'fbl\'e9s, qu\rquote on envoie en enfer, me semblent une race de damn\'e9s.
+\par
+\par Je vais un jour jusqu\rquote au lac Saint-Front, tout seul. C\rquote est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin \'e0 la Saint-Barth\'e9lemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+\par
+\par Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.
+\par
+\par On m\rquote a dit d\rquote aller vers la hutte \'e0 gauche, chez Jean Roban\'e8s\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 dire que je suis le neveu du cur\'e9, on m\rquote offrira du lait et on me montrera les protestants.
+\par
+\par On m\rquote accueille bien\~; \'ab\~et quant aux protestants, me dit l\rquote homme, il y en a un qui est justement l\'e0-bas, debout dans le sillon.\~\'bb
+\par
+\par Il a l\rquote air dur et triste, \endash maigre, jaune, le menton pointu, \endash et raide comme une \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas\~? Lui parle-t-on\~? A-t-il un boulet\~? Je me rappelle bien que l\rquote on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la biblioth\'e8que les appellent des sc\'e9l\'e9rats\~! J\rquote
+en touche un mot \'e0 mon oncle, le soir\~; il me r\'e9pond mal, et je commence \'e0 croire qu\rquote il en est des protestants inf\'e2mes comme des b\'eates qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout \'e7a\~!
+\par
+\par
+\par Il faut partir.
+\par
+\par Mon oncle a une tourn\'e9e \'e0 faire, et je dois d\rquote ailleurs bient\'f4t rentrer \'e0 Saint-\'c9tienne pour le coll\'e8ge.
+\par
+\par Nous partons par le chemin que j\rquote ai pris pour venir, mais j\rquote ai cette fois un cheval doux, on m\rquote a cale\'e7onn\'e9, ouat\'e9, et je me suis suif\'e9 d\rquote avance. D\rquote ailleurs, j\rquote ai mont\'e9 \'e0
+ cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive \'e0 me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la b\'eate comme un vieil ami\'85
+\par
+\par Mon oncle me quitte \'e0 la Croix de la Mission. Il me parle avec bont\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Travaille bien, dit-il.
+\par
+\par \endash Vous \'e9crirez \'e0 papa de me faire revenir l\rquote ann\'e9e prochaine.
+\par
+\par \endash Ton p\'e8re\~! ce n\rquote est pas ton p\'e8re qui t\rquote emp\'eachera, mais peut-\'eatre ta m\'e8re\~; je ne suis pas bien avec ta m\'e8re, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Je le sais. Dans les premiers jours de mon arriv\'e9e, j\rquote ai entendu la servante parler dans la chambre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le fils de madame Vingtras\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Celle qui disait tant de mal de vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est fini maintenant, je lui ai pardonn\'e9, \endash et j\rquote aime cet enfant.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il \'e9tait bon.
+\par
+\par Je savais qu\rquote il sentait que j\rquote \'e9tais malheureux chez nous et qu\rquote en le quittant je perdais de la libert\'e9 et du bonheur. Il \'e9tait aussi triste que moi.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Adieu, me dit-il en m\rquote embrassant et en me donnant une poign\'e9e de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n\rquote en dis rien \'e0 ta m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de t\'eate et partit.
+\par
+\par Oh\~! s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 mon p\'e8re, cet oncle au bon c\'9cur\~!
+\par
+\par Mais les pr\'eatres ne peuvent \'eatre les p\'e8res de personne, il para\'eet\~: pourquoi donc\~?
+\par
+\par J\rquote avais envoy\'e9 une lettre \'e0 mademoiselle Balandreau lui annon\'e7ant mon arriv\'e9e, une lettre qu\rquote elle a montr\'e9e \'e0 tout le monde.
+\par
+\par \'ab\~Comme il \'e9crit bien\~! voyez ces majuscules\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote a pr\'e9par\'e9 un lit dans un petit cabinet qui est \'e0 c\'f4t\'e9 de sa chambre. C\rquote est grand comme une carafe, mais j\rquote ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf
+\~! Je fais des gestes de c\'e9libataire, je range des papiers, je fredonne\'85
+\par
+\par
+\par Qu\rquote y a-t-il dans ma valise, dont m\rquote a parl\'e9 mon oncle\~?
+\par
+\par }{\i Dix francs\~!
+\par }{
+\par Je puis les accepter de lui\'85
+\par
+\par Me voil\'e0 riche tout d\rquote un coup.
+\par
+\par
+\par Le temps est superbe, et je descends d\'e8s neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d\rquote \'eatre libre\~
+; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue\~; je r\'f4de \'e0 travers le march\'e9, je longe la mairie, je vais au Breuil fl\'e2
+ner, les mains derri\'e8re le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j\rquote imite un peu.
+\par
+\par Il n\rquote y a pas de devoirs, pas de pensums, ni p\'e8re ni m\'e8re, personne, rien\~!
+\par
+\par Il y a le tambour de ville qui s\rquote arr\'eate au coin du carrefour et amasse les gens\~; il y a les officiers \'e0 \'e9paulettes d\rquote or que je fr\'f4le\~; j\rquote ai le droit d\rquote aller \'e0 tous les rassemblements.
+\par
+\par Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah\~! mais\~!
+\par
+\par Il m\rquote a fallu seulement un mois de vacances avec la vache \'e0 conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m\rquote ouvrir les id\'e9es et le c\'9cur\~!
+\par
+\par
+\par Nous allons le soir au caf\'e9\~; on est trois ou quatre anciens camarades\~; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l\rquote on fait br\'fbler son eau-de-vie\~! Cette fum\'e9e, cette odeur d\rquote
+alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu\rquote il m\rquote est pouss\'e9 des moustaches et que je soul\'e8verais le billard\~!
+\par
+\par On va en sortant au Fer-\'e0-Cheval faire un tour \endash comme des rentiers\~! \endash On s\rquote arr\'eate en rond aux moments int\'e9ressants, je marche quelquefois \'e0 reculons devant la bande.
+\par
+\par Puis l\rquote \'e2ge reprend le dessus.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est toi qui l\rquote es\~! Sauterais-tu ce banc \'e0 pieds joints\~? L\'e8verais-tu cette pierre \'e0 bras tendu\~?
+\par
+\par \endash Je parie que je renverse Michelon.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j\rquote y mets de volont\'e9\~! J\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 vomir le sang par la bouche que l\'e2cher la pierre ou demander gr\'e2ce \'e0 Michelon.
+\par
+\par Je suis }{\i mon ma\'eetre}{\~; je fais ce que je veux et m\'eame je suis un peu le chef, celui qu\rquote on \'e9coute et qui a dit l\rquote autre jour, quand un voyou nous a jet\'e9 une pierre\~: \'ab\~Ne bougez pas, vous autres\~!\~\'bb \endash J
+\rquote ai attrap\'e9 le voyou et je l\rquote ai ramen\'e9 en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. \endash \'ab\~Demande pardon\~!\~\'bb Il \'e9tait plus grand que moi.
+\par
+\par
+\par Nous avons fait une partie de bateau\~: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah\~! nous nous sommes bien amus\'e9s\~!
+\par
+\par
+\par On m\rquote avait voulu nommer capitaine.
+\par
+\par \'ab\~Des blagues\~! nommez Michelon\~; moi, je me couche.\~\'bb
+\par
+\par Et je me suis \'e9tendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l\rquote eau bleue\'85
+\par
+\par
+\par Un oncle de je ne sais quelle branche court apr\'e8s moi dans le Martouret et ne prend que le temps d\rquote aller avertir mademoiselle Balandreau qu\rquote il m\rquote emm\'e8ne dans sa carriole voir sa famille\~; il me renverra apr\'e8s-demain.
+\par
+\par \'ab\~Filons, mon neveu. Hue\~! la Grise.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est moi qui tiens les r\'eanes en passant dans le faubourg. J\rquote envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j\rquote ai l\rquote air de jurer en frappant avec le manche\~: \'ab\~Ah\~! }{\i carcan\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Nous nous arr\'eatons au Cheval-Blanc pour le picotin \'e0 la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l\rquote air comme un maquignon.
+\par
+\par L\rquote oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est mon neveu\~!\~\'bb dit-il \'e0 tout le monde dans l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par Nous d\'eenons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des \'9cufs au vin, puis des \'9cufs au lard, pour finir par une salade aux \'9cufs durs), il me raconte l\rquote histoire de sa branche. Il a \'e9pous\'e9 ci, \'e7
+a, il est issu de germain, etc.
+\par
+\par \'ab\~Tu verras tes cousines, elles sont jolies.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Oui, elles le sont, et comme elles ont l\rquote air d\'e9lur\'e9, m\'e2tin\~!
+\par
+\par C\rquote est moi qui suis }{\i la fille}{, je redeviens gauche, je me sens b\'eate. Elles parlent tr\'e8s bien fran\'e7ais pour des paysannes. Elles ont \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cole au bourg voisin.
+\par
+\par \'ab\~Un verre de vin\~! me disent-elles.
+\par
+\par \endash Oui, un verre de vin.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c\rquote est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des br\'fblots\~: c\rquote est joli les flammes bleues. Mais, ma f
+oi, je me trouve d\'e9pass\'e9 tout d\rquote un coup par ces cousines \'e0 l\rquote air hardi, \'e0 la voix tintante, et je vais boire \endash boire du bleu et du courage.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 votre sant\'e9\~!\~\'bb font-elles apr\'e8s avoir vers\'e9 une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.
+\par
+\par Elles ont rempli le mien jusqu\rquote au bord.
+\par
+\par Je crois que je suis un peu gris. \endash Gare \'e0 vous\~! cousines.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote en effet j\rquote ai un toupet du diable, une audace d\rquote enfer\~!
+\par
+\par
+\par Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger\~! et j\rquote y entre en sautant par-dessus la barri\'e8re \'e0 pieds joints.
+\par
+\par Voil\'e0 comme je suis, moi\~!
+\par
+\par Mes cousines me regardent \'e9bahies, je ris en revenant \'e0 elles pour leur tendre la main et les aider \'e0 enjamber. Une, deux, voyons\~!
+\par
+\par Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied \'e0 terre\~; elles s\rquote appuient et s\rquote accrochent, et nous allons d\'e9gringoler\~! Nous d\'e9gringolons, ma foi, on perd tous l\rquote \'e9
+quilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarreti\'e8res bleues.
+\par
+\par Comme il fait beau\~! un soleil d\rquote or\~! de larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derri\'e8
+re ces groseilliers, met une musique monotone dans l\rquote air\'85
+\par
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que vous faites donc l\'e0-bas\~?\~\'bb crie une voix du seuil de la maison.
+\par
+\par Ce que nous faisons\~?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne l\rquote ai jamais \'e9t\'e9, comme je ne le serai jamais. J\rquote enfonce jusqu\rquote aux chevilles dans les fleurs et je viens d\rquote embrasser deux joues qui sentaient la fraise.
+
+\par
+\par
+\par Il faut rentrer, on nous appelle\~! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m\rquote ont pris chacune par un bras\~; elles s\rquote appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu\rquote elles veulent m\rquote
+apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais.
+\par
+\par On me gronde d\'e9j\'e0, remarquez\~! On pr\'e9tend que je ne r\'e9ponds pas ou que je r\'e9ponds mal. \'ab\~On ne me dira plus rien si je me moque comme \'e7a\'85 Voulez-vous bien\~!\~\'bb
+\par
+\par On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+\par
+\par C\rquote est que j\rquote ai adopt\'e9 un syst\'e8me pour \'eatre \'e0 l\rquote aise\~: je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile.
+\par
+\par Ah\~! que j\rquote ai bien fait de boire du vin\~!
+\par
+\par Elles veulent me }{\i rouler.
+\par }{
+\par \'ab\~Vous savez la g\'e9ographie\~?
+\par
+\par \endash Pas trop.
+\par
+\par \endash Vous savez bien quel est le chef-lieu de\'85\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ignore absolument, et, pour m\rquote en tirer, j\rquote embrasse, j\rquote embrasse\~; j\rquote en perds mon assurance, malgr\'e9 le verre de gros bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verra
+ient rougir comme une pivoine.
+\par
+\par
+\par Nous arrivons \'e0 table. Il est midi. Les sabots des gar\'e7ons de ferme battent l\rquote heure du d\'eener dans la cour, et tout le monde rentre, m\'eame les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropi\'e9
+ se d\'e9p\'eache en tirant la patte\~; les abords de la maison sont vides, je vois dans les champs les charrues s\rquote arr\'eater et les laboureurs s\rquote asseoir pour manger la soupe que vient d\rquote apporter la servante dans son tablier vert.
+
+\par
+\par C\rquote est le grand calme de midi et son grand silence.
+\par
+\par
+\par \'c0 notre table (on a servi le d\'eener \'e0 part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dress\'e9s dans des soucoupes et une branche d\rquote \'e9glantier, qui est l\'e0 toute frissonnante dans l\rquote eau, fra\'ee
+che comme un panache vert avec des grelots rouges.
+\par
+\par Il vient je ne sais quelle odeur de sureau. \endash Ah\~! j\rquote ai le c\'9cur qui s\rquote en va, tant cette odeur est douce\~!
+\par
+\par
+\par Apr\'e8s le d\'eener.
+\par
+\par \'ab\~Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin\~?
+\par
+\par \endash La Grise est trop fatigu\'e9e, dit le p\'e8re.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai. O\'f9 irons-nous alors\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote offre d\rquote aller du c\'f4t\'e9 des sureaux, et nous voil\'e0, au bout d\rquote un moment, occup\'e9s \'e0 vider la moelle de ces sureaux et \'e0 faire des sifflets luisants comme des cuivres\~
+; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles.
+\par
+\par On arrache une herbe pour la panser, et l\rquote on va loin des vilains arbres qui sont cause qu\rquote on s\rquote est coup\'e9.
+\par
+\par On va vers la mare o\'f9 les canards barbotent, on va dans la grange o\'f9 les }{\i fl\'e9aux }{s\rquote arr\'eatent quand les demoiselles et le cousin entrent\~! Puis ils repartent d\'e9
+crivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J\rquote en attrape un pour essayer\~; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l\rquote air et fait du vent\'85 S
+\rquote il touchait une t\'eate, il la casserait comme du verre.
+\par
+\par Au fond du clos, il y a un trou plein d\rquote eau et de branches mortes, avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil\~; je fais une ligne avec un b\'e2ton que je ramasse \'e0 terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une
+\'e9pingle que fournit Marguerite. Sa s\'9cur donne un morceau de ruban \'e9carlate, et la p\'eache commence.
+\par
+\par Quels cris quand la premi\'e8re rainette mord\~! Mais il faut l\rquote arracher de l\rquote hame\'e7on, personne n\rquote ose, la grenouille s\rquote \'e9chappe et les jeunes filles s\rquote enfuient.
+\par
+\par
+\par Je les suis\~! Nous passons une journ\'e9e d\'e9licieuse \'e0 battre les champs, \'e0 entrer jusqu\rquote aux genoux dans la rivi\'e8re\~! Je cours apr\'e8s elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+\par
+\par \'c0 un moment, le pied me glisse et je tombe dans l\rquote eau.
+\par
+\par Je sors ruisselant, et je m\rquote en vais, le pantalon tout coll\'e9 et pesant, m\rquote \'e9tendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+\par
+\par \'ab\~Si nous le tordions\~?\~\'bb dit une cousine, en faisant un geste de lessive.
+\par
+\par Elles vont de leur c\'f4t\'e9, derri\'e8re une pierre qui les cache mal, \'f4ter leurs bas\~; elles ont les jambes tremp\'e9es, quoi qu\rquote elles en disent\'85 et si blanches\~!
+\par
+\par Enfin nous voil\'e0 s\'e9ch\'e9s, et nous repartons joyeux.
+\par
+\par Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bord\'e9s de m\'fbres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons \'e0 poign\'e9es, \endash j\rquote avale les noyaux pour faire l
+\rquote homme.
+\par
+\par On se f\'e2che, on se perd\~! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommod\'e9s et curieux\~: moi, racontant ce que je fais \'e0 Saint-\'c9tienne, les farces de coll\'e8ge\~; elles, disant des gaiet\'e9s de pension, ceci, cela, e
+t finissant par crier\~:
+\par
+\par \'ab\~Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux\~?
+\par
+\par \endash Laquelle aimes-tu mieux\~?\~\'bb dit carr\'e9ment Marguerite, qui jette le}{\i vous}{ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+\par
+\par Ne sachant que r\'e9pondre, je les embrasse toutes deux. On me fouette la figure avec une fleur et l\rquote on s\rquote \'e9carte pour me bombarder de prunes violettes.
+\par
+\par
+\par Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre us\'e9e devant la maison, comme de petits vieux \'e0 la porte d\rquote une auberge.
+\par
+\par Ah\~! c\rquote est Marguerite que je pr\'e9f\'e8re d\'e9cid\'e9ment\~! Elle me prend la main toujours \'e0 la fin de ses phrases, elle me dit, \'e9bouriffant ma crini\'e8re de ses doigts\~: \'ab\~Rejette donc tes cheveux en arri\'e8re, tu n\rquote
+es pas beau comme \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par On me conduit \'e0 ma chambre qui est pr\'e8s du grenier, \endash le grenier o\'f9 l\rquote on a, l\rquote hiver dernier, pendu les raisins, entass\'e9 les pommes, avec des bouquets de fenouil et des touffes s\'e8ches de lavandes. Il en est rest\'e9
+ une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu\rquote elle entre }{\i chez moi}{, \endash encore un }{\i chez moi}{ d\rquote un soir\~!
+\par
+\par Je me mets \'e0 la fen\'eatre et regarde au loin s\rquote \'e9teindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met \'e0 chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou\~
+! dans les arbres du grand bois, et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute et finis par ne rien entendre.
+\par
+\par Le coq me r\'e9veille en sursaut, je m\rquote \'e9tais endormi le front dans mes mains et je me d\'e9shabille avec un frisson, pour dormir d\rquote un sommeil sans r\'eave, \'e9tourdi de parfums, \'e9cras\'e9 de bonheur.
+\par
+\par Deux jours comme cela, \endash avec des disputes et des raccommodailles pr\'e8s des buissons, dans les fleurs, dans le foin\~; le grand jeu du fl\'e9au, le chant doux des rivi\'e8res et l\rquote odeur du sureau\~!
+\par
+\par
+\par Il faut partir\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote \'e9criras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir\~!...\~\'bb
+\par
+\par Elle me donne son front \'e0 embrasser, rien que son front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les l\'e8vres\~; elle a l\rquote air toute s\'e9rieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les ch\'e2
+telaines dans les livres, quand leur fianc\'e9 s\rquote en va\~; je t\'e2te le bouquet qu\rquote elle a fourr\'e9 dans ma poitrine et je me pique le doigt \'e0 ses \'e9pines. J\rquote ai suc\'e9 ce doigt-l\'e0.
+\par
+\par Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs s\'e8ches\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773852}{\*\bkmkstart _Toc98017044}15\line }{\b0 Projets d\rquote \'e9vasion}{{\*\bkmkend _Toc84773852}
+{\*\bkmkend _Toc98017044}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote entre en quatri\'e8me. Professeur Turfin.
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 re\'e7u le second \'e0 l\rquote agr\'e9gation\~; il est le neveu d\rquote un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la l\'e8vre d\rquote en bas grosse et humide, des yeux bleus de fa\'ef
+ence, des cheveux longs et plats.
+\par
+\par Il a du m\'e9pris pour les pions, du m\'e9pris pour les pauvres, maltraite les boursiers et se moque des mal v\'eatus.
+\par
+\par Il fait rire les autres \'e0 mes d\'e9pens\~; je crois qu\rquote il veut faire rire de ma m\'e8re aussi.
+\par
+\par Je le hais\'85
+\par
+\par
+\par On m\rquote accorde des }{\i faveurs}{ en ma qualit\'e9 de fils de professeur.
+\par
+\par Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais \'e0 la maison. On m\rquote apporte du r\'e9fectoire un morceau de pain sec.
+\par
+\par \'ab\~De cette fa\'e7on, on lui donne \'e0 d\'e9jeuner pour rien\~; je sauve encore une ratatouille \'e0 la m\'e8re Vingtras.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est Turfin qui parle ainsi \'e0 quelque coll\'e8gue qui sourit\~; il le dit assez loin de moi \'e0 demi-voix, mais il veut, je crois, que je l\rquote entende.
+\par
+\par Je me contente d\rquote enfoncer mes mains dans mes poches, et j\rquote ai l\rquote air de rire\~! Je pleure. Que de sanglots j\rquote ai \'e9touff\'e9s pendant qu\rquote on ne me voyait pas\~!
+\par
+\par
+\par Je ne suis plus qu\rquote une b\'eate \'e0 pensums\~!
+\par
+\par Des lignes, des lignes\~! \endash des arr\'eats et des retenues, du cachot\~!
+\par
+\par Je pr\'e9f\'e8re le cachot \'e0 la retenue.
+\par
+\par Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul.
+\par
+\par Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets \'e0 la besogne vers le soir et je fais mon pensum.
+\par
+\par On me renvoie \'e0 neuf heures \'e0 la maison.
+\par
+\par Le cachot ne m\rquote \'e9pouvante pas\~; m\'eame j\rquote \'e9prouve un petit orgueil \'e0 revenir le soir par les cours d\'e9sertes, en rencontrant au passage quelques \'e9l\'e8ves qui me regardent comme un r\'e9volt\'e9\~!
+\par
+\par Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d\rquote un autre cachot. C\rquote est le chef des }{\i chahuteurs }{dans l\rquote \'e9tude des grands.
+\par
+\par Il va entrer en \'e9l\'e9mentaires.
+\par
+\par C\rquote est lui qui doit \'eatre re\'e7u \'e0 Saint-Cyr l\rquote an prochain. C\rquote est le champion de Saint-\'c9tienne\~; on ne le renverrait pas pour un empire.
+\par
+\par Il porte un k\'e9pi \'e0 galons d\rquote or et }{\i il prend des le\'e7ons d\rquote armes.
+\par }{
+\par Malatesta me fait des signes de t\'eate en passant et me dit\~: \'ab\~Salut, Vingtras\~!\~\'bb Salut, comme en latin, \'ab\~Vingtras\~\'bb, comme \'e0 un homme.
+\par
+\par
+\par C\rquote est la retenue qui m\rquote ennuie le plus.
+\par
+\par J\rquote y gobe encore des pensums. \endash Je suis si maladroit\~! \endash C\rquote est mon encrier que je renverse, c\rquote est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s\rquote envolent, mon pupitre que je d\'e9manche.
+\par
+\par \'ab\~Vingtras, cent lignes\~!\~\'bb
+\par
+\par Patatras\~! mon paquet de livres qui d\'e9gringole et fait un tapage d\rquote enfer\~!
+\par
+\par \'ab\~Cent lignes de plus.
+\par
+\par \endash M\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Vous r\'e9pliquez\~? Cinq pages de grammaire grecque.\~\'bb
+\par
+\par Encore\~! Toujours\~!
+\par
+\par Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-l\'e0\~!
+\par
+\par C\rquote est \'e0 peine si je vois le soleil\~!
+\par
+\par Le dimanche, comme les autres jours, j\rquote arrive pour la grande retenue, de deux \'e0 six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-l\'e0, \'e0 cause du silence \'e9crasant, du bruit m\'e9
+lancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin\~!
+\par
+\par Nous sommes l\'e0 une vingtaine.
+\par
+\par Une plume grince, quelqu\rquote un tousse, le pion fait deux ou trois tours en regardant le ciel \'e0 travers les crois\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote sieu\'85 sortir\~!\~\'bb
+\par
+\par Il fait oui de la t\'eate, et sous pr\'e9texte d\rquote aller l\'e0-bas, je tra\'eene un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fen\'eatre une bille, j\rquote envoie une boulette de pain \'e0 un moine
+au, je lorgne l\rquote infirmi\'e8re et je t\'e2che d\rquote aller chiper des fruits au r\'e9fectoire, puis je reviens \'e0 cloche-pied, dans l\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Je me replonge la t\'eate dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d\rquote encre, je pense \'e0 tout autre chose qu\rquote \'e0 ce que j\rquote \'e9cris \endash et il se trouve qu\rquote
+il y a quelquefois dans mes pensums des \'ab\~Turfin pignouf. Turfin cr\'e9tin.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Mardi matin}{.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait composition en version latine.
+\par
+\par Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon p\'e8re m\rquote a donn\'e9 \'e0 la place de Quicherat.
+\par
+\par Turfin croit que c\rquote est une traduction.
+\par
+\par Il s\rquote avance et me demande le livre que je cachais tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Je lui montre le petit dictionnaire.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas celui-l\'e0.
+\par
+\par \endash Si, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Vous copiez votre version.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas vrai\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas fini le mot qu\rquote il me soufflette.
+\par
+\par Mon p\'e8re et m\'e8re me battent, mais eux seuls dans le monde ont le droit de me frapper. Celui-l\'e0 me bat parce qu\rquote il d\'e9teste les pauvres.
+\par
+\par Il me bat pour indiquer qu\rquote il est l\rquote ami du sous-pr\'e9fet, qu\rquote il a \'e9t\'e9 re\'e7u second \'e0 l\rquote agr\'e9gation.
+\par
+\par Oh\~! si mes parents \'e9taient comme d\rquote autres, comme ceux de Destr\'eame qui sont venus se plaindre parce qu\rquote un des ma\'eetres avait donn\'e9 une petite claque \'e0 leur fils\~!
+\par
+\par Mais mon p\'e8re, au lieu de se f\'e2cher contre Turfin, s\rquote est tourn\'e9 contre moi, parce que Turfin est son coll\'e8gue, parce que Turfin est influent dans le lyc\'e9e, parce qu\rquote
+il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon c\'9cur.
+\par
+\par J\rquote ai eu un mouvement de col\'e8re sourd contre mon p\'e8re.
+\par
+\par Je n\rquote y puis plus tenir\~; il faut que je m\rquote \'e9chappe de la maison et du coll\'e8ge.
+\par
+\par
+\par O\'f9 irai-je\~? \endash \'c0 Toulon.
+\par
+\par Je m\rquote embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde.
+\par
+\par Si l\rquote on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un \'e9tranger qui me les donnera. Si l\rquote on me bat trop fort, je m\rquote enfuirai \'e0 la nage dans quelque \'eele d\'e9serte, o\'f9 l\rquote on n\rquote aura pas de le\'e7on
+\'e0 apprendre ni du grec \'e0 traduire.
+\par
+\par Il y a encore une consolation, m\'eame si l\rquote on est attach\'e9 au grand m\'e2t ou encha\'een\'e9 \'e0 fond de cale\~; il y a l\rquote esp\'e9rance d\rquote arriver \'e0 \'eatre officier \'e0 son tour, et l\rquote
+on a le droit de souffleter le capitaine.
+\par
+\par Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu\rquote il voudra, sans que je puisse me venger.
+\par
+\par Mon p\'e8re peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse\~; je lui dois l\rquote ob\'e9issance et le respect.
+\par
+\par Les r\'e8gles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi.
+\par
+\par Je suis un mauvais sujet, apr\'e8s tout\~!
+\par
+\par On m\'e9rite d\rquote avoir la t\'eate cogn\'e9e et les c\'f4tes cass\'e9es, quand, au lieu d\rquote apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches.
+\par
+\par On est un fain\'e9ant et un dr\'f4le, quand on veut \'eatre cordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de r\'eaver une }{\i toge}{ de professeur, avec une toque et de l\rquote hermine.
+\par
+\par On est un insolent vis-\'e0-vis de son p\'e8re, quand on pense qu\rquote avec la}{\i toge}{ on est pauvre, qu\rquote avec le tablier de cuir on est libre\~!
+\par
+\par C\rquote est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+\par
+\par Je le d\'e9shonore avec mes go\'fbts vulgaires, mes instincts d\rquote apprenti, mes manies d\rquote ouvrier.
+\par
+\par Mes parents m\rquote ont donn\'e9 de l\rquote \'e9ducation et je n\rquote en veux plus\~!
+\par
+\par Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu\rquote avec les agr\'e9g\'e9s\~; et j\rquote ai toujours trouv\'e9 mon oncle Joseph moins b\'eate que M.\~Beliben\~!...
+\par
+\par \'ab\~Fort comme il est, et si fain\'e9ant\~!\~\'bb disent-ils toujours. C\rquote est justement parce que je suis fort que je m\rquote ennuie dans ces classes et ces \'e9tudes o\'f9 l\rquote on me garde tout le jour. Les jambes me d\'e9
+mangent, la nuque me fait mal.
+\par
+\par Je suis gai de nature\~; j\rquote aime \'e0 rire et j\rquote ai la rate qui va en \'e9clater quelquefois\~! Quand je peux \'e9chapper aux pensums, \'e9viter le s\'e9questre, \'eatre loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j\rquote
+ai des gaiet\'e9s de n\'e8gre.
+\par
+\par \'catre n\'e8gre\~!
+\par
+\par Oh\~! comme j\rquote ai d\'e9sir\'e9 longtemps \'eatre n\'e8gre\~!
+\par
+\par D\rquote abord, les n\'e9gresses aiment leurs petits. \endash J\rquote aurais eu une m\'e8re aimante.
+\par
+\par Puis quand la journ\'e9e est finie, ils font des paniers pour s\rquote amuser, ils tressent des lianes, cis\'e8lent du coco, et ils dansent en rond\~!
+\par
+\par Zizi, bamboula\~! Dansez, Canada\~!
+\par
+\par Ah\~! oui\~! j\rquote aurais bien voulu \'eatre n\'e8gre. Je ne le suis pas, je n\rquote ai pas de veine\~!
+\par
+\par Faute de cela, je me ferai matelot.
+\par
+\par Tout le monde s\rquote en trouvera bien.
+\par
+\par \'ab\~Je les fais p\'e9rir de chagrin\~?\~\'bb ils me l\rquote ont assez dit, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Ils vont revivre, ressusciter.
+\par
+\par Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain\~; mais ils devront finir le gigot\~!
+\par
+\par Finir le gigot\~?
+\par
+\par Je suis une triste nature d\'e9cid\'e9ment\~! Je ne songe pas seulement au plaisir d\rquote \'e9chapper \'e0 ce gigot\~; mais, d\'e9vor\'e9 d\rquote une id\'e9e de vengeance, je me dis, comme un petit j\'e9suite, que c\rquote est eux qui auront \'e0
+ le manger, r\'f4ti, revenu, en vinaigrette, \'e0 la sauce noire, en \'e9minc\'e9s et en boulettes, \endash comme je faisais.
+\par
+\par
+\par Je vais plus loin, hypocrite que je suis\~!
+\par
+\par Je me dis qu\rquote il faut m\rquote exercer, me t\'e2ter, m\rquote endurcir, et je cherche tous les pr\'e9textes possibles pour qu\rquote on me }{\i rosse}{.
+\par
+\par J\rquote en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me }{\i rompe }{d\rquote avance, ou plut\'f4t qu\rquote on me }{\i rompe }{au m\'e9tier\~; et me voil\'e0 pendant des semaines disant que j\rquote ai cass\'e9 des \'e9
+cuelles, perdu des bouteilles d\rquote encre, mang\'e9 tout le papier\~! \endash Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l\rquote encre, je ne peux pas m\rquote en emp\'eacher.
+\par
+\par Mon p\'e8re ne se doute de rien et se laisse prendre au pi\'e8ge, le malheureux\~!...
+\par
+\par Je lui use trois r\'e8gles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les r\'e8gles sur les doigts et m\rquote enfonce ses bottes dans les reins.
+\par
+\par Je lui co\'fbte les yeux de la t\'eate, je le ruine, cet homme\~!
+\par
+\par Je pense qu\rquote il me pardonnera plus tard en faveur de l\rquote intention\~; et d\rquote ailleurs il me semble que cela ne l\rquote ennuie pas trop.
+\par
+\par Un peu fatigu\'e9 seulement quand il m\rquote a ross\'e9 trop longtemps, \endash il a chaud\~!
+\par
+\par Je me tra\'eene alors jusqu\rquote \'e0 la fen\'eatre, et je la ferme pour qu\rquote il n\rquote attrape pas de courants d\rquote air.
+\par
+\par La nuit, je me couche dans une malle, \endash en chemise.
+\par
+\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Je me couche en chemise\~!
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Dieu puissant\~! favorise
+\par Cette sainte entreprise\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Partirai-je seul\~?
+\par
+\par C\rquote est bien ennuyeux\~! Et puis \'e0 plusieurs on peut s\rquote emparer d\rquote un navire, faire le corsaire, au besoin mener les r\'e9voltes, et quand on est fatigu\'e9, fonder une colonie.
+\par
+\par Qui entra\'eenerai-je dans cette exp\'e9dition\~?
+\par
+\par Malatesta est justement parti d\rquote hier.
+\par
+\par Sa m\'e8re est tout d\rquote un coup tomb\'e9e malade, et il est all\'e9 la voir.
+\par
+\par Il adore sa m\'e8re, une mauvaise m\'e8re, cependant\~!
+\par
+\par Elle lui envoie toujours des past\'e8ques, des dattes et des oranges\~; elle lui fait passer de l\rquote argent en cachette du proviseur.
+\par
+\par \'ab\~Elle est donc bien riche, ta m\'e8re\~? lui demandai-je un jour.
+\par
+\par \endash Non, mais elle est si bonne\~!
+\par
+\par \endash Tu l\rquote aimes bien\~!
+\par
+\par \endash Si je l\rquote aime\~!\~\'bb
+\par
+\par Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+\par
+\par Lui qui doit \'eatre soldat\~!
+\par
+\par Avoir une si mauvaise m\'e8re et l\rquote aimer tant\~! Une m\'e8re qui le console quand il est puni, qui mange peut-\'eatre moins de pain pour que son enfant ait plus d\rquote oranges\~!
+\par
+\par \'ab\~Que fait-elle, ta m\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Elle est charcuti\'e8re \'e0 Mod\'e8ne.\~\'bb
+\par
+\par Et il n\rquote a pas l\rquote air de rougir\~!
+\par
+\par Charcuti\'e8re\~! Tout s\rquote explique. C\rquote est une femme }{\i du commun}{.
+\par
+\par Ma m\'e8re n\rquote aurait jamais \'e9t\'e9 charcuti\'e8re. Jamais\~!
+\par
+\par
+\par Ah\~! elle est fi\'e8re, ma m\'e8re, il faut lui accorder \'e7a.
+\par
+\par Si ce n\rquote avait pas \'e9t\'e9 pour elle, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 pour son fils qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas voulu vendre du jambon.
+\par
+\par Elle pr\'e9f\'e9rait crever la mis\'e8re, conseiller \'e0 mon p\'e8re d\rquote \'eatre l\'e2che\~!...
+\par
+\par Elle pr\'e9f\'e9rait vivre d\rquote une vie sourde, b\'eate et vile\~; mais elle \'e9tait la femme d\rquote un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait un jour\~:
+\par
+\par \'ab\~Mon p\'e8re \'e9tait dans l\rquote Universit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! cela me fera une belle jambe, et on a l\rquote air de les estimer dr\'f4lement, ces messieurs de l\rquote universit\'e9\~!
+\par
+\par Si elle entendait ce que j\rquote entends, moi, non pas seulement ce que les \'e9l\'e8ves marmottent \endash ce n\rquote est rien \endash mais ce que les parents disent, elle verrait ce qu\rquote on pense des professeurs\~
+! si elle savait comme ils sont m\'e9pris\'e9s par les chefs m\'eame\~: le proviseur, l\rquote inspecteur, le censeur, qui, quand une m\'e8re riche se plaint, r\'e9pondent\~:
+\par
+\par \'ab\~N\rquote ayez peur\~: je lui laverai la t\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par Du petit cabinet o\'f9 l\rquote on m\rquote enferme d\rquote habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu\rquote on dit dans le salon du proviseur, et je n\rquote ai pas manqu\'e9 d\rquote
+appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j\rquote ai pu.
+\par
+\par Un jour, un des ma\'eetres est venu se plaindre qu\rquote un domestique l\rquote avait insult\'e9. Le proviseur n\rquote a fait ni une ni deux\~: il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secr\'e9taire\~: \'ab\~M.\~Souillard, il y a M.\~
+Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parl\'e9 insolemment devant les \'e9l\'e8ves\~; \endash il faut que l\rquote un des deux file. Je tiens \'e0 Jean\~; il nettoie bien les lieux. M.\~Pichon est un imb\'e9cile qui n\rquote a pas de
+protections, qui ach\'e8te cent francs de bouquins pour faire son livre d\rquote \'e9tymologie et qui porte des habits qui nous d\'e9shonorent.
+\par
+\par \'ab\~\'c9crivez en marge \'e0 son dossier\~:
+\par
+\par \'ab\~\ldblquote PICHON. Se commet avec les domestiques \endash a des habitudes de salet\'e9 \endash sait ses classiques. Rendrait de grands services dans une autre localit\'e9.\rdblquote \~\'bb
+\par
+\par
+\par Ah\~! vivent les charcutiers, nom d\rquote une pipe\~!
+\par
+\par Et les cordonniers aussi\~! vivent les \'e9piciers et les bouviers\~!
+\par
+\par Vivent les n\'e8gres\~!...
+\par
+\par Moi, plut\'f4t que d\rquote \'eatre professeur, je ferai tout, tout, tout\~!...
+\par
+\par
+\par Il n\rquote y a donc pas \'e0 compter sur Malatesta, qui est \'e0 la charcuterie de Mod\'e8ne, et il a m\'eame laiss\'e9 intacte dans son pupitre une bo\'eete de fruits confits qu\rquote on se partage en retenue.
+\par
+\par Je cherche de tous c\'f4t\'e9s d\rquote autres complices\~; je jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures \'e0 plusieurs\~: ils h\'e9sitent. Les uns disent qu\rquote ils ne s\rquote ennuient pas \'e0
+ la maison, qu\rquote ils s\rquote y amusent beaucoup, au contraire, que leur p\'e8re rigole avec eux, que leur m\'e8re a les m\'eames d\'e9fauts que celle de Malatesta.
+\par
+\par \'ab\~On ne te bat donc pas\~?
+\par
+\par \endash Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-l\'e0\~; je suis s\'fbr que le soir on me m\'e8nera au spectacle ou bien qu\rquote on me donnera une pi\'e8ce de dix sous. Mon p\'e8re en est tout emb\'eat\'e9, et ils se cherch
+ent des raisons avec ma m\'e8re. \endash C\rquote est toi qui en es cause. \endash Je te dis que c\rquote est toi. \endash Tu ne lui as pas fait de mal au moins\~! \endash J\rquote ai bien tap\'e9 un peu fort, quel brutal je suis\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Tu lui as fait du mal au moins\~\'bb, demande ma m\'e8re \'e0 mon p\'e8re, \'e0 l\rquote envers de ces parents imb\'e9ciles. \'ab\~J\rquote esp\'e8re qu\rquote il l\rquote a senti cette fois\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il faut bien avouer que ma m\'e8re est logique. Si on bat les enfants, c\rquote est pour leur bien, pour qu\rquote ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu\rquote ils auront les cheveux tir\'e9s, les oreilles en sang, qu\rquote
+ils souffriront, quoi\~!... Elle a un syst\'e8me, elle l\rquote applique.
+\par
+\par Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit \'e0 qui on donne dix sous quand on lui a envoy\'e9 une taloche\~; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d\rquote avoir fait mal.
+\par
+\par Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si b\'eates et ont si peu d\rquote \'e9nergie.
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur une m\'e8re qui a du bon sens, de la m\'e9thode.
+\par
+\par
+\par Je ne trouverai donc personne qui veuille s\rquote enfuir avec moi\~!
+\par
+\par Ricard\~?
+\par
+\par Ils sont neuf enfants.
+\par
+\par On les fouette \'e0 outrance. \endash Quel bonheur\~!
+\par
+\par Je t\'e2te Ricard\~; \endash quand je dis je t\'e2te, je parle au figur\'e9\~: il me d\'e9fend de le t\'e2ter (il a trop mal aux c\'f4tes) \endash il est sale comme un peigne\~; il m\rquote explique que c\rquote est parce qu\rquote
+ils sont sales que leur m\'e8re les bat\~; mais elle est diablement sale aussi, elle\~!
+\par
+\par Elle les rosse encore parce qu\rquote ils disent des gros mots\~; ils jurent comme des charretiers\~; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours\~: \'ab\~}{\i Crotte pour toi\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Il n\rquote y en a qu\rquote un dans la famille qui soit bien sage et qui ne jure pas. C\rquote est celui qui est en classe avec moi.
+\par
+\par On le bat tout de m\'eame. Pourquoi donc\~?
+\par
+\par Parce qu\rquote il ne faut pas faire de pr\'e9f\'e9rences dans les familles, c\rquote est toujours d\rquote un mauvais effet. Les autres pourraient s\rquote en plaindre.
+\par
+\par Puis, \'ab\~il est l\'e0 comme une oie.\~\'bb
+\par
+\par Il est l\'e0 comme une oie. \endash Voil\'e0 pourquoi on le bat.
+\par
+\par On fouette les autres parce qu\rquote ils font du bruit et qu\rquote ils jurent et sont grossiers\~: on le fouette, lui, parce qu\rquote il ne dit rien et se tient tranquille.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Il est l\'e0 comme une oie}{\'85\~\'bb
+\par
+\par Il a encore une faiblesse \endash (qui n\rquote a pas les siennes\~!) \endash il pisse au lit.
+\par
+\par Voil\'e0 le secret de sa mis\'e8re, pourquoi il est triste, pourquoi sa m\'e8re crie toujours qu\rquote elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela\~!
+\par
+\par Et ses parents ont l\rquote air de croire que c\rquote est pour s\rquote amuser, parce qu\rquote il y trouve du plaisir, que c\rquote est par coquetterie ou d\'e9fi, un jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de d\'e9s\'9cuvr\'e9
+. Le malheureux fait pourtant ce qu\rquote il peut, \endash ce qu\rquote il fait ne sert \'e0 rien. \endash Il se r\'e9veille dans le crime, et on est oblig\'e9 de mettre ses draps \'e0 la fen\'eatre tous les matins.
+\par
+\par On lui procure cette honte. \endash Tout le monde sait sa faute\~; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du ch\'e2teau\~!...
+\par
+\par Il en pleure de douleur, le pauvre m\'e2tin, il se prive de tout, expr\'e8s, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+\par
+\par C\rquote est en vain qu\rquote il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s\rquote il y a un saint sp\'e9cialement affect\'e9 \'e0 ce genre de p\'e9ch\'e9\~; il retombe d\'e9sesp\'e9r\'e9 sous le coup de torchon de sa m\'e8re, qui a une dr\'f4le d\rquote
+expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! nous allons }{\i faire pleurer le lapin}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Allusion, sans doute (ironique et cruelle), \'e0 la faiblesse de son enfant et \'e0 l\rquote op\'e9ration que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.
+\par
+\par Je le d\'e9cide. Il fera son hamac lui-m\'eame \'e0 bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleur\'e9\~!
+\par
+\par
+\par Si je parlais aussi \'e0 Vidaljan\~?
+\par
+\par C\rquote est le fils d\rquote un rat-de-cave\~; il re\'e7oit, comme moi, des roul\'e9es \'e0 tout casser.
+\par
+\par Encore un qui voudrait \'eatre ce que son p\'e8re ne voudrait pas qu\rquote il f\'fbt\~: il voudrait \'eatre escamoteur.
+\par
+\par Il est venu un escamoteur au coll\'e8ge. Les \'e9l\'e8ves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d\rquote \'eatre choisi pour monter sur l\rquote estrade et tenir le paquet de cartes\~; il a vu couper le cou \'e0 la tourterelle, br\'fb
+ler le mouchoir\~; il a fr\'f4l\'e9 Domingo, le comp\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Pardon, mon ami, qu\rquote avez-vous l\'e0 dans votre poche\~?\~\'bb
+\par
+\par Et l\rquote on a retir\'e9 de sa poche une perruque.
+\par
+\par \'ab\~Vous portez donc vos \'e9conomies dans vos cheveux\~?\~\'bb
+\par
+\par Et l\rquote on rafle sur sa t\'eate une pi\'e8ce de cinq francs.
+\par
+\par \'ab\~Maintenant, mon ami, je vous remercie.\~\'bb
+\par
+\par Il est descendu \'e0 sa place devant tout le coll\'e8ge, entour\'e9, questionn\'e9, envi\'e9\~; sa classe cr\'e8ve de jalousie.
+\par
+\par Pourquoi est-ce lui qu\rquote on a pris\~? Qui l\rquote a fait choisir\~?
+\par
+\par \'ab\~Il a de la chance\~\'bb, a dit Ricard a\'een\'e9, qui pense que, la nuit prochaine\'85
+\par
+\par
+\par Depuis cette soir\'e9e o\'f9 il a eu son r\'f4le, \'e9clair\'e9 par toutes les bougies du sorcier, objet de l\rquote attention de la foule, d\'e9vor\'e9 par les regards des }{\i grands}{ et des }{\i moyens}{, depuis ce jour-l\'e0, la r\'e9
+solution de Vidaljan est prise, sa vocation est d\'e9cid\'e9e\~: il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l\rquote escamotage\~!
+\par
+\par C\rquote est le plus grand chipeur du coll\'e8ge\~; il aimait d\'e9j\'e0 \'e0 fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l\rquote oreille d\rquote un camarade, sans que le camarade s\rquote en dout\'e2
+t. Il savait couper une orange en huit et cacher une pi\'e8ce dans le coin d\rquote un mouchoir.
+\par
+\par Il escamotait d\'e9j\'e0 la toupie, l\rquote agate et la plume \'e0 t\'eate de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis \'e0 l\rquote aide de fausses clefs dans les bo\'eetes des copains.
+\par
+\par Non qu\rquote il aim\'e2t les arts, mais il se plaisait \'e0 faire de la serrurerie sournoise et \'e0 passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des ma\'eetres. Il avait une fois subtilis\'e9
+ le porte-feuille d\rquote un professeur, et les secrets de M.\~Boquin avaient \'e9t\'e9 \'e0 la merci des moutards pendant huit jours.
+\par
+\par Le pauvre Boquin en avait manqu\'e9 un mariage et failli perdre sa place.
+\par
+\par Vidaljan avait apport\'e9 aussi des am\'e9liorations dans la plume \'e0 }{\i pensums\~:}{ il \'e9tait parvenu \'e0 ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s\rquote \'e9tait jamais vu encore, de l\rquote aveu m\'eame de Gravier, qui avait \'e9t\'e9
+ trois mois en pension \'e0 Paris, et il \'e9crivait quatre vers de Virgile \'e0 la fois.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 port\'e9 \'e0 l\rquote escamotage, il eut la t\'eate tourn\'e9e par la magie blanche.
+\par
+\par Il acheta les }{\i Secrets du petit Albert. }{Nous le v\'eemes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds s\'e9ch\'e9s et des coquilles d\rquote \'9cufs vides.
+\par
+\par Il fabriquait de la poudre.
+\par
+\par C\rquote est ce qui me d\'e9cida \'e0 m\rquote adresser \'e0 lui, \endash malgr\'e9 l\rquote esp\'e8ce de d\'e9fiance que m\rquote inspiraient ses habitudes.
+\par
+\par Il avait, deux jours auparavant, failli \'eatre assomm\'e9 par l\rquote auteur de ses jours, qui avait appris qu\rquote au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait \'e0 la m\'e9canique\~; et, en retournant le lit de son enfant, la m\'e8re avait trouv
+\'e9 des peaux de serpents et des punaises de cuivre m\'eal\'e9es aux punaises de famille.
+\par
+\par Je lui offris d\rquote \'eatre mon lieutenant.
+\par
+\par Il accepta. \endash Ricard aussi.
+\par
+\par
+\par Mais, au jour fix\'e9, le drapeau flotte \'e0 la fen\'eatre de Ricard, et il me jette par cette fen\'eatre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux d\'e9tails. Il a \'e9t\'e9 criminel plus que de coutume et on l\rquote a battu plus que jamais
+\~; il ne peut pas se tra\'eener.
+\par
+\par Et Vidaljan\~? \endash Il n\rquote est pas au rendez-vous. Les \'e9l\'e8ves arrivent l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, la cloche sonne, on entre, il n\rquote est pas l\'e0. Que s\rquote est-il pass\'e9\~?
+\par
+\par Je vais du c\'f4t\'e9 de sa maison en me cachant\~; je rencontre des comm\'e8res qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec.
+\par
+\par \'ab\~Il a laiss\'e9 tomber une allumette sur une \'e9cuelle o\'f9 il faisait de la poudre. C\rquote est un petit vaurien qui lui avait mis \'e7a dans la t\'eate, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son ch\'e2le coll\'e9
+ sur le dos comme une limande\~: Vingtrou, Vingtras\'85 On doit \'eatre en train de le chercher. J\rquote esp\'e8re qu\rquote on le fichera en prison.
+\par
+\par \endash Mais le voil\'e0, je le reconnais\~\'bb, crie une comm\'e8re, qui m\rquote aper\'e7oit tout d\rquote un coup dans le coin o\'f9 j\rquote \'e9tais courb\'e9, et d\rquote o\'f9 j\rquote essayais de filer.
+\par
+\par On s\rquote empare de moi. \endash On me ram\'e8ne \'e0 la maison.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote en donna une vol\'e9e\~!
+\par
+\par Elle ne s\rquote arr\'eata que quand j\rquote eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m\rquote \'e9chapper.
+\par
+\par
+\par Et Vidaljan\~? \endash Il gu\'e9rit et ne fit plus de poudre.
+\par
+\par Et Ricard a\'een\'e9\~? \endash La peur qu\rquote il eut en apprenant l\rquote accident de Vidaljan lui fit une r\'e9volution, et il ne pissa plus au lit.
+\par
+\par C\rquote est toujours \'e7a.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773853}{\*\bkmkstart _Toc98017045}16\line }{\b0 Un drame}{{\*\bkmkend _Toc84773853}{\*\bkmkend _Toc98017045}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Madame Brignolin, une voisine, est devenue l\rquote amie de la maison.
+\par
+\par C\rquote est une petite cr\'e9ature potel\'e9e, vive, aux yeux pleins de flamme\~; elle est gaie comme tout, c\rquote est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arri\'e8re pour rire, tout en lissant ses cheveux d\rquote
+un geste un peu long et qui a l\rquote air d\rquote une caresse\~! Et elle vous a des fa\'e7ons de se tr\'e9mousser qui paraissent singuli\'e8res \'e0 mon p\'e8re lui-m\'eame, car il rougit, p\'e2lit, perd la voix et renverse les chaises.
+\par
+\par Dr\'f4le de petite femme\~! Elle a trois enfants.
+\par
+\par Elle conduit et \'e9l\'e8ve tout cela avec une activit\'e9 fi\'e9vreuse, elle ne fait qu\rquote aller, venir\~; habillant l\rquote un, savonnant l\rquote autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de cr\'e2
+ne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-l\'e0. Toujours en l\rquote air\~!
+\par
+\par Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano \'e0 queue\~; \'e0 la fin de chaque morceau, elle en arrache un }{\i boum }{grave du c\'f4t\'e9 des notes graves et un }{\i hi}{ fl\'fbt\'e9 du c\'f4t\'e9
+ des notes minces. }{\i Boum, boum, hi hi\'85}{
+\par
+\par
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, vous \'eates triste comme un bonnet de nuit, c\rquote est que vous ne vous \'eates pas fait raser, voyez-vous\~! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai\~; vous me donnerez l\rquote \'e9trenne de votre barbe.
+\~\'bb
+\par
+\par Et en m\'eame temps elle passe pr\'e8s de lui, met sa main sur sa main, le fr\'f4le avec sa jupe. Elle lui prend le bras m\'eame et lui donne sa ceinture \'e0 presser.
+\par
+\par \'ab\~Valsons\~\'bb, dit-elle.
+\par
+\par Et avan\'e7ant, d\rquote un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejet\'e9 en arri\'e8re, les cheveux flottants, elle entra\'eene son cavalier\~; un ou deux tours dans la chambre trop \'e9troite, \endash et elle va retomber, en riant,
+sur une chaise qui crie, devant mon p\'e8re qui ne dit rien.
+\par
+\par Puis elle file du c\'f4t\'e9 de la cuisine o\'f9 l\rquote on a entendu du bruit.
+\par
+\par C\rquote est la fillette qui est \'e0 terre\~; c\rquote est le gamin qui a cass\'e9 une cruche\~; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s\rquote engouffre, dispara\'eet, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains \'e0
+ plat entre ses genoux, pench\'e9e pour mieux rire, et secouant sa jolie t\'eate, en racontant quelque aventure sal\'e9e arriv\'e9e \'e0 un de ses rejetons.
+\par
+\par Elle trouve encore moyen d\rquote effleurer et de bousculer M.\~Vingtras en passant.
+\par
+\par
+\par M.\~Brignolin est rarement l\'e0\~: c\rquote est un savant. Il est associ\'e9 dans une fabrique de produits chimiques, et il a d\'e9j\'e0 invent\'e9 un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite\~: il est toujours dans les }{\i cornues}{
+, et j\rquote ai m\'eame remarqu\'e9 que l\rquote on riait quand on disait ce mot-l\'e0.
+\par
+\par
+\par Il y a une cousine dans la maison\~: mademoiselle Miolan.
+\par
+\par Elle a vingt ans\~: douce, complaisante et p\'e2le, p\'e2le comme la cire, et j\rquote entends dire tout bas qu\rquote elle va bient\'f4t mourir.
+\par
+\par Madame Brignolin est pleine de bont\'e9 pour elle, nous l\rquote aimons tous\~; nous jouons aux cartes et aux d\'e9s sur ses genoux\~; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans, \endash elle est si habile de ses doigts maigres\~
+! Elle a dans une poche un portefeuille \'e0 coins de nacre, la seule chose qu\rquote elle nous emp\'eache de toucher\~: \'ab\~C\rquote est l\'e0 qu\rquote est mon c\'9cur\~\'bb, a-t-elle dit un jour, et l\rquote on raconte qu\rquote elle meurt d\rquote
+un amour perdu.
+\par
+\par Le jour o\'f9 madame Brignolin contait cela, mon p\'e8re \'e9tait pr\'e8s d\rquote elle. Ma m\'e8re \'e9tait absente. Je tournai la t\'eate\~: j\rquote
+entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon p\'e8re et les yeux dans ses yeux\~! Il avait l\rquote air g\'ean\'e9, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Grand b\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par Je devinai que je les embarrassais et ils jet\'e8rent sur moi, tous les deux en m\'eame temps, un regard qui voulait dire\~: \'ab\~Pas devant lui\~\'bb, ou \'ab\~Pourquoi est-il l\'e0\~?\~\'bb Je n\rquote ai jamais oubli\'e9 ce \'ab\~grand b\'eate\~!\~
+\'bb si tendre et ce geste si doux.
+\par
+\par
+\par Pour mademoiselle Miolan, on a lou\'e9 un bout de campagne, o\'f9 l\rquote on va passer deux ou trois heures le soir, apr\'e8s le coll\'e8ge, o\'f9 l\rquote on d\'e9pense, quand il fait beau, toute la journ\'e9e du dimanche.
+\par
+\par Les belles heures pour les petits Brignolin et moi\~!
+\par
+\par Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux, \endash c\rquote est au bout d\rquote un chemin d\'e9sert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussi\'e8re, qui sent le br\'fbl\'e9, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s\rquote
+\'e9corchent et les voitures crient. Il y a une mine l\'e0-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs\~; \endash l\rquote herbe est maigre et roussie, elle tra\'ee
+ne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau\~; il y a des d\'e9bris de coke et de briques, rouge\'e2tres et ternes comme des grumeaux de sang caill\'e9\~
+; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre\~; on y allume du feu, l\rquote on souffle, et la flamme brille, la fum\'e9e tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson\~; on es
+t seul dans cette vaste plaine \endash comme si l\rquote on devait vivre sans le secours des villes\~: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l\rquote \'e9motion que donne toujours le silence.
+\par
+\par Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un \'e0 un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiff\'e9e de rouge et chauss\'e9e de vert.
+\par
+\par Il y a un jardinet, deux arbres, des carr\'e9s de pens\'e9es, un }{\i soleil}{.
+\par
+\par Ces pens\'e9es, je les vois encore, avec leurs prunelles d\rquote or et leurs paupi\'e8res bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu\rquote il y avait une touffe dont je prenais soin\~; il en reste encore des p\'e9
+tales dans un vieux livre o\'f9 je les avais mises.
+\par
+\par \'c0 l\rquote heure o\'f9 la maison s\rquote allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une \'e9toile.
+\par
+\par Ces dames et mon p\'e8re improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est all\'e9 chercher tout cela dans le fond du village. \endash Quel calme\~! J\rquote en ai des larmes de f\'e9licit\'e9 dans les yeux.
+\par
+\par
+\par Le dimanche, c\rquote est un brouhaha\~! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma m\'e8re retrousse sa robe, et mon p\'e8re aide \'e0 \'e9plucher les l\'e9gumes. \endash On nous jette, \'e0 nous, quelques carottes crues \'e0
+ grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arr\'eatant en route les larmes de jus)\~: nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s\rquote en plaint.
+\par
+\par C\rquote est un bruit de casseroles et d\rquote assiettes, puis un bruit de m\'e2choires, puis un bruit de bouchons\~! \endash Au dessert, on go\'fbte au vin blanc mousseux.
+\par
+\par On trinque, on retrinque.
+\par
+\par C\rquote est toujours \'e0 la sant\'e9 de madame Vingtras qu\rquote on boit d\rquote abord\~!
+\par
+\par Elle r\'e9pond toute rouge de joie\~: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosph\'e8re de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain\~!
+\par
+\par \'c0 peine elle pense \'e0 mon pantalon que je dois retrousser, \'e0 mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d\rquote ailleurs, l\rquote en emp\'eache.
+\par
+\par \'ab\~Il faut que tout le monde s\rquote amuse\~!\~\'bb dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l\rquote entra\'eener \'e0 la promenade ou au jardin.
+\par
+\par C\rquote est mon p\'e8re qui para\'eet heureux\~!
+\par
+\par Il joue comme un enfant\~; c\rquote est lui qui fait le }{\i pot}{ aux quatre coins, qui pousse la balan\'e7oire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance apr\'e8s lui des chansons du Midi.
+\par
+\par Ma m\'e8re \endash paysanne \endash dit\~: \'ab\~\'c7a, c\rquote est des airs de freluquets\~\'bb, et elle entonne en auvergnat\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Digue d\rquote Janette,
+\par Te vole marigua
+\par }\pard \qc\li708\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Laya\~!
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Vole prendre un homme\~!
+\par Que sabe trabailla,
+\par }\pard \qc\li708\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Laya\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \'ab\~}{\i Laya\~!\~\'bb}{ reprend madame Brignolin en esquissant \'e0 son tour une pose de danse \endash rien qu\rquote un geste, la t\'eate renvers\'e9e, le buste pliant et puis tout d\rquote un coup un ramassis de jupes, un rejet\'e9 de hanche\~!
+
+\par
+\par Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l\rquote air enfin de s\rquote \'e9vanouir avec les l\'e8vres entrouvertes, par o\'f9 passe un souffle qui soul\'e8ve sa poitrine\~; elle est rest\'e9
+e un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un acc\'e8s de gaiet\'e9 qui m\'eale la cachucha et la bourr\'e9e, l\rquote espagnol et l\rquote auvergnat,
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i La Madona et la fouchtra,
+\par Laya\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~?\~\'bb demande M.\~Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+\par
+\par Il essaye des jus concentr\'e9s bas\'e9s sur la chimie, qui sentent le savant et g\'e2tent le d\'eener.
+\par
+\par On joue, \endash il embrouille le jeu, \endash ne devine jamais\~!
+\par
+\par Il}{\i l\rquote }{est toujours.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui qui}{\i l\rquote est\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Mme\~Brignolin dit cela d\rquote une dr\'f4le de fa\'e7on et presque toujours en regardant mon p\'e8re\~; puis elle ajoute en secouant son mari\~:
+\par
+\par \'ab\~Allons, tu n\rquote es bon qu\rquote \'e0 donner le bras\~; prends le bras de Mme\~Vingtras. \endash M.\~Vingtras, voulez-vous me donner le v\'f4tre\~? \endash Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Pauvre fille\~! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d\rquote un serrement de c\'9cur ou d\rquote une quinte de toux qui empourpre ses joues p\'e2les, puis la laisse retomber sur l\rquote oreiller qui rembourre sa chaise longue
+\~; \endash elle sourit tout de m\'eame et elle se f\'e2che quand nous voulons nous taire \'e0 cause d\rquote elle.
+\par
+\par \'ab\~Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous.\~\'bb
+\par
+\par Sa voix s\rquote arr\'eate, mais son geste continue et nous dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Amusez-vous\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {CH\'d4MAGE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La vie change tout d\rquote un coup.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 jusqu\rquote ici le tambour sur lequel ma m\'e8re a battu des }{\i rrra}{ et des }{\i fla}{, elle a essay\'e9 sur moi des roul\'e9es et des \'e9toffes, elle m\rquote a travaill\'e9 dans tous les sens, pinc\'e9, balafr\'e9, tamponn
+\'e9, bourr\'e9, soufflet\'e9, frott\'e9, card\'e9 et tann\'e9, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu\rquote il m\rquote ait pouss\'e9 des oignons dans l\rquote estomac ni de la laine de mouton sur le dos \endash apr\'e8
+s tant de gigots pourtant\~!
+\par
+\par \'c0 un moment, son affection se d\'e9tourne. Elle se rel\'e2che de sa surveillance.
+\par
+\par On n\rquote entendait jadis que pif-paf, v\rquote li-v\rquote lan, et allez donc\~! \endash On m\rquote appelait bandit, }{\i sapr\'e9}{ gredin\~! \endash }{\i Sapr\'e9}{ pour sacr\'e9\~; \endash elle disait}{\i bouffre}{ pour }{\i bougre}{.
+\par
+\par Depuis treize ans, je n\rquote avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes \endash non, pas cinq minutes, sans la pousser \'e0 bout, sans exasp\'e9rer son amour.
+\par
+\par Qu\rquote est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes\~?
+\par
+\par Je ne d\'e9testais pas qu\rquote on m\rquote appel\'e2t bandit, gredin\~; j\rquote y \'e9tais fait, \endash m\'eame cela me flattait un peu.
+\par
+\par Bandit\~! \endash comme dans le roman \'e0 gravures. \endash Puis je sentais bien que cela faisait plaisir \'e0 ma m\'e8re de me faire du mal\~; qu\rquote elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, o\'f9
+ il aurait fallu qu\rquote elle m\'eet un petit pantalon et une petite blouse. \endash Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.
+\par
+\par Avec moi, elle tirait au mur\~; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+\par
+\par
+\par Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafra\'eechisse ou me r\'e9chauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le fl\'e9au, comme l\rquote oie qui, clou\'e9e par les pattes, gonfle devant le feu.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus \'e0 me lever pour aller \endash cible r\'e9sign\'e9e \endash vers ma m\'e8re\~; je puis rester assis tout le temps\~!
+\par
+\par Ce ch\'f4mage m\rquote inqui\'e8te.
+\par
+\par Rester assis, c\rquote est bien, \endash mais quand on retournera aux habitudes pass\'e9es, quand l\rquote heure du fouet sonnera de nouveau, o\'f9 en serai-je\~? Les d\'e9lices de Capoue m\rquote auront perdu\~: je n\rquote aurai plus la cuirasse de l
+\rquote habitude, le cale\'e7on de l\rquote exercice, le grain du cuir battu\~!
+\par
+\par
+\par Que se passe-t-il donc\~?
+\par
+\par Je ne comprends gu\'e8re, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette col\'e8re blanche de ma m\'e8re.
+\par
+\par Ma m\'e8re reste de longues soir\'e9es sans rien dire, les yeux fixes et les l\'e8vres pinc\'e9es. Elle se cache derri\'e8re la fen\'eatre et soul\'e8ve le rideau, elle a l\rquote air de guetter une proie.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Vous ne voyez plus madame Brignolin\~? lui demande un jour une voisine.
+\par
+\par \endash Si, si\~!
+\par
+\par \endash Il y a un peu de froid\~?
+\par
+\par \endash Non, non\~!... nous allons m\'eame \'e0 la campagne ensemble, dimanche prochain.\~\'bb
+\par
+\par En effet, j\rquote ai entendu parler d\rquote une partie qui est comme une r\'e9conciliation apr\'e8s quelques semaines de froideur\~; j\rquote ai aussi distingu\'e9 quelques mots que ma m\'e8re a prononc\'e9s tout bas\~: \'ab\~N\rquote avoir l\rquote
+air de rien, les laisser seuls, venir \'e0 pas de loup\'85\~\'bb
+\par
+\par On se fait de nouveau des amiti\'e9s, on se voit le jeudi et l\rquote on combine tout pour le dimanche.
+\par
+\par
+\par J\rquote avais justement gob\'e9 une }{\i retenue\~!
+\par }{
+\par J\rquote avais laiss\'e9 tomber un morceau de charbon en pleine classe \endash du charbon ramass\'e9 pr\'e8s de la maison de campagne. J\rquote avais entendu M.\~Brignolin dire qu\rquote il y avait du diamant dans les \'e9clats de mine\~
+; et depuis ce jour-l\'e0, je ramassais tous les morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune.
+\par
+\par Le professeur crut \'e0 une farce, \endash me voil\'e0 pinc\'e9\~! forc\'e9 de rester en ville ce dimanche-l\'e0, pour aller \'e0 une heure faire ma retenue \endash dans l\rquote \'e9tude des internes, au lyc\'e9e m\'eame.
+\par
+\par Adieu la maison de campagne\~!
+\par
+\par Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+\par
+\par Les dames avaient mis ce jour-l\'e0 des robes neuves.
+\par
+\par Madame Brignolin \'e9tait charmante\~; un peu d\'e9collet\'e9e, avec une \'e9charpe \'e0 raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait bon \endash mais bon\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re \'e9trennait un ch\'e2le vert qui criait comme un damn\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 de la robe de mousseline fra\'eeche \'e0 pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolin.
+\par
+\par
+\par On m\rquote avait trac\'e9 mon programme. Je devais d\'e9jeuner avec des haricots \'e0 l\rquote huile, aller en retenue \endash puis me rendre chez l\rquote \'e9conome, M.\~Laurier, qui me ferait d\'eener \'e0 sa table.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est plus que tu ne m\'e9rites\~\'bb, m\rquote avait dit ma m\'e8re.
+\par
+\par Cette perspective \'e9tait assez flatteuse pour que le regret de ne point aller \'e0 la maison de campagne ne f\'fbt pas trop grand\~; et j\rquote acceptai mon sort de bon c\'9cur.
+\par
+\par Je mangeai les haricots \'e0 l\rquote huile, \endash j\rquote allai jouer aux billes avec des petits ramoneurs que je connaissais. \endash J\rquote arrivai \'e0 la retenue en retard et couvert de suie, \endash je trouvai moyen, sous pr\'e9
+texte de besoins urgents, d\rquote aller fl\'e2ner dans le gymnase, o\'f9 je d\'e9crochai un trap\'e8ze et faillis me casser les reins\~; je b\'e2clai mon pensum, bus un peu d\rquote encre, et six heures arriv\'e8rent.
+\par
+\par La retenue \'e9tait finie, on nous l\'e2cha, je montai chez M.\~Laurier.
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0, gamin\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Toujours en retenue, donc\~!
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu as faim\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu veux manger\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Je croyais plus poli de dire }{\i non}{\~: ma m\'e8re m\rquote avait bien recommand\'e9 de ne pas accepter tout de suite, \'e7a ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l\rquote invitation comme un goulu, \'ab\~tu entends\~\'bb\~
+; et elle pr\'eachait d\rquote exemple. Nous avions d\'een\'e9 quelquefois chez des parents d\rquote \'e9l\'e8ves.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous de la soupe, madame\~?
+\par
+\par \endash Non, si, comme cela, tr\'e8s peu\'85
+\par
+\par \endash Vous n\rquote aimez pas le potage\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! si, je l\rquote aime bien, mais je n\rquote ai pas faim\'85
+\par
+\par \endash Diable\~! pas faim, d\'e9j\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.\~\'bb Encore une recommandation qu\rquote elle m\rquote avait faite.
+\par
+\par En laisser un peu dans le fond.
+\par
+\par C\rquote est ce que je fis pour le potage, au grand \'e9tonnement de l\rquote \'e9conome, qui avait d\'e9j\'e0 trouv\'e9 que j\rquote \'e9tais tr\'e8s b\'eate en disant que j\rquote avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+\par
+\par Mais moi, je sais qu\rquote on doit ob\'e9ir \'e0 sa m\'e8re \endash elle conna\'eet les belles mani\'e8res, ma m\'e8re, \endash j\rquote en laisse dans le fond, et je me fais prier.
+\par
+\par L\rquote \'e9conome m\rquote offre du poisson. \endash Ah\~! mais non\~!
+\par
+\par Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan.
+\par
+\par \'ab\~Tu veux de la carpe\~?
+\par
+\par \endash Non, M\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu ne l\rquote aimes pas\~?
+\par
+\par \endash Si, M\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait bien recommand\'e9 de tout aimer chez les autres\~; on avait l\rquote air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n\rquote aimait pas ce qu\rquote ils vous servaient.
+\par
+\par \'ab\~Tu l\rquote aimes\~? eh bien\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote \'e9conome me jette de la carpe comme \'e0 un niais, qui y go\'fbtera s\rquote il veut, qui la laissera s\rquote il ne veut pas.
+\par
+\par Je mange ma carpe \endash difficilement.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait dit encore\~: \'ab\~Il faut se tenir \'e9cart\'e9 de la table\~; il ne faut pas avoir l\rquote air d\rquote \'eatre chez soi, de prendre ses aises.\~\'bb Je m\rquote arrangeais le plus mal possible, \endash ma chaise \'e0
+ une lieue de mon assiette\~; je faillis tomber deux ou trois fois.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai fini mon pain\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote a dit qu\rquote il ne fallait jamais \'ab\~demander\~\'bb, les enfants doivent attendre qu\rquote on les serve.
+\par
+\par J\rquote attends\~! mais M.\~Laurier ne s\rquote occupe plus de moi \endash il m\rquote a l\'e2ch\'e9, et il mange, la t\'eate dans un journal.
+\par
+\par Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une t\'eate m\'e9canique. Ce cliquetis \'e0 la Galopeau, \'e0 la Fattet, le d\'e9cide enfin \'e0 jeter un regard, \'e0 couler un \'9cil par-dessous }{\i Le Censeur de Lyon}{
+, mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce. J\rquote ai le c\'9cur qui se soul\'e8ve, de manger cela sans pain, mais je n\rquote ose pas en demander\~!
+\par
+\par Du pain, du pain\~!
+\par
+\par J\rquote ai les mains comme un allumeur de r\'e9verb\'e8res, je n\rquote ose pas m\rquote essuyer trop souvent \'e0 la serviette. \'ab\~On a l\rquote air d\rquote avoir les doigts trop sales, m\rquote a dit ma m\'e8
+re, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tach\'e9e quand on desservira la table.\~\'bb
+\par
+\par Je m\rquote essuie sur mon pantalon par derri\'e8re, \endash geste qui d\'e9concerte l\rquote \'e9conome quand il le surprend du coin de l\rquote \'9cil. \endash Il ne sait que penser\~!
+\par
+\par \'ab\~\'c7a te d\'e9mange\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi te grattes-tu\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas.\~\'bb
+\par
+\par Cette insouciance, ces r\'e9ponses de r\'eaveur et ce fatalisme mystique finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable r\'e9pulsion.
+\par
+\par \'ab\~Tu as fini ton poisson\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par M.\~Laurier m\rquote \'f4te mon assiette et m\rquote en glisse une autre avec du ris de veau et de la sauce aux champignons.
+\par
+\par \'ab\~Mange, voyons, ne te g\'eane pas, mange \'e0 ta faim.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! puisque le ma\'eetre de la maison me le recommande\~! et je me jette sur le ris de veau.
+\par
+\par Pas de pain\~! pas de pain\~!
+\par
+\par Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharn\'e9.
+\par
+\par Il me semble que j\rquote ai un navire dans l\rquote int\'e9rieur, un navire de beurre qui fond, et j\rquote ai la bouche comme si j\rquote avais mang\'e9 un pot de pommade \'e0 six sous la livre\~!
+\par
+\par Le d\'eener est fini\~: il \'e9tait temps\~! M.\~Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j\rquote ai tigr\'e9 mon pantalon bleu\~; le repas finit en queue de l\'e9opard.
+\par
+\par }{\i 7 heures et demie}{.
+\par
+\par Je suis \'e9tendu tout habill\'e9 sur mon lit\~; un bout de lune perce les vitres\~; pas un bruit\~!
+\par
+\par J\rquote ai la t\'eate qui me br\'fble, et il me semble qu\rquote on m\rquote a cass\'e9 le cr\'e2ne d\rquote un c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Je me souviens de tout\~: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui t\'e9tait\'85
+\par
+\par \'c7a ne fait rien\~; je puis me rendre cette justice, que j\rquote ai au moins conserv\'e9 les belles mani\'e8res. J\rquote ai souffert, mais je suis rest\'e9 loin de la table, je n\rquote ai pas eu l\rquote air de mendier mon pain\~; j\rquote ai \'e9t
+\'e9 fid\'e8le aux le\'e7ons de ma m\'e8re.
+\par
+\par
+\par }{\i 9 heures}{.
+\par
+\par Deux heures de sommeil\~; le mal de t\'eate est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la fen\'eatre\~; mais ce n\rquote est pas probable, et je r\'eavasse en me d\'e9shabillant.
+\par
+\par
+\par }{\i 10 heures}{.
+\par
+\par J\rquote avais allum\'e9 la chandelle, et je lisais\~; mais la chandelle va finir, il n\rquote en reste plus qu\rquote un bout pour mes parents quand ils rentreront.
+\par
+\par Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente \'e0 laquelle on arrive par une petite \'e9chelle\~; on y \'e9touffe en \'e9t\'e9, on y g\'e8le en hiver\~; mais j\rquote y suis libre, tout seul, et je l\rquote aime, ce cabinet suspendu, o\'f9
+ je peux m\rquote isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes col\'e8res et de mes douleurs.
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit}{.
+\par
+\par Je m\rquote \'e9tais assoupi\~! \endash Je me suis r\'e9veill\'e9 brusquement\~!
+\par
+\par Un bruit confus, des cris d\'e9chirants, \endash un surtout qui m\rquote entre au c\'9cur et me le fend comme un coup de couteau. C\rquote est la voix de ma m\'e8re\'85
+\par
+\par Je saute au bas de l\rquote \'e9chelle, en chemise\~; l\rquote \'e9chelle n\rquote \'e9tait pas accroch\'e9e et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau.
+\par
+\par C\rquote est dans l\rquote escalier que le drame se passe\~; entre ma m\'e8re qui est renvers\'e9e sur la rampe, les yeux hagards, et mon p\'e8re qui la tire \'e0 lui, p\'e2le, \'e9chevel\'e9e.
+\par
+\par Je me jette en pleurant au milieu d\rquote eux. Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par Je veux crier.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~! fait mon p\'e8re en me fermant la bouche, non\~!\~\'bb \endash Il me brise presque les dents sous son poing. \endash \'ab\~Non, non\~!\~\'bb \endash Il y a autant de col\'e8re que de terreur dans sa voix.
+\par
+\par Je me penche sur ma m\'e8re \'e9vanouie\~; j\rquote inonde sa face de mes larmes. C\rquote est bon, il parait, des larmes d\rquote enfant qui tombent sur les fronts des m\'e8res\~! La mienne ouvre tout d\rquote un coup les yeux, et me reconna\'ee
+t, elle dit\~: \'ab\~Jacques\~! Jacques\~!\~\'bb \endash Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C\rquote est la premi\'e8re fois de sa vie.
+\par
+\par Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l\rquote acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix\~; en ce moment, elle eut une minute d\rquote abandon, un acc\'e8s de tendresse, une faiblesse d\rquote \'e2me, elle laissa aller doucement sa main et son c
+\'9cur.
+\par
+\par Je sentis \'e0 ce mouvement de bont\'e9 que lui arrachait l\rquote effroi dans cet instant supr\'eame, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie.
+\par
+\par \'ab\~Retourne te coucher\~\'bb, m\rquote a dit mon p\'e8re.
+\par
+\par J\rquote y retourne glac\'e9, j\rquote ai attrap\'e9 froid sur les dalles de l\rquote escalier, puis dans la grande chambre, avec les fen\'eatres ouvertes pour que la malade e\'fbt de l\rquote air\~!
+\par
+\par
+\par Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~?
+\par
+\par Mon c\'9cur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pens\'e9es, r\'e9fl\'e9chir dans ma fi\'e8vre\~! Les heures tombent une \'e0 une.
+\par
+\par Je regarde mourir la nuit, arriver le matin\~; une esp\'e8ce de fum\'e9e blanche monte \'e0 l\rquote horizon.
+\par
+\par J\rquote ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres\~; j\rquote ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment\~; j\rquote ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une t\'eate de fou\~; j
+\rquote ai entendu mon c\'9cur d\rquote innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a pass\'e9 un courant de vieillesse sur ma vie, il a neig\'e9 sur moi. Je sens qu\rquote il est tomb\'e9 du malheur sur nos t\'eates\~!
+\par
+\par
+\par Qu\rquote est-il arriv\'e9\~? Je voudrais le savoir.
+\par
+\par J\rquote ai connu souvent des situations douloureuses\~; mais je n\rquote ai jamais trembl\'e9 comme je tremblais ce jour-l\'e0, quand je me demandais comment on allait m\rquote accueillir, de quel \'9cil me regarderait mon p\'e8re qui avait dit si p\'e2
+le\~: \'ab\~Non, non, n\rquote appelle pas\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avais peur qu\rquote ils eussent honte devant moi.
+\par
+\par Je cherchais quel visage il fallait qu\rquote e\'fbt leur fils, quels mots je devais dire, s\rquote il ne serait pas bon d\rquote aller les embrasser. \endash Mais par qui commencer\~?
+\par
+\par Et je frissonnais de tous mes membres\'85 chose bizarre, \endash plus effray\'e9 d\rquote \'eatre gauche, d\rquote avancer, ou de pleurer \'e0 faux, qu\rquote effray\'e9 du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+\par
+\par C\rquote est ainsi quand on n\rquote est point s\'fbr du c\'9cur des siens et qu\rquote on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse\~; instinctivement, on sent qu\rquote il ne faut pas \'e0 ces douleurs un accueil cruel, le c\'9c
+ur ne saurait l\rquote oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une col\'e8re.
+\par
+\par Aussi on h\'e9site, on recule\~!
+\par
+\par Ne rien dire\~? \endash mais ils peuvent vous accuser d\rquote \'eatre m\'e9chant, puisque vous ne semblez pas \'e9mu de leur douleur\~! \endash Parler\~? Mais ils vous en voudront de ce que vous avez soulign\'e9
+ leur faute ou leur crime, de ce que vous avez, le matin, r\'e9veill\'e9 par vos larmes, \endash vos }{\i simagr\'e9es}{ \endash des fant\'f4mes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil\~!
+\par
+\par Et je ne savais que faire\~!
+\par
+\par
+\par Il y avait longtemps que c\rquote \'e9tait le matin. \endash Mon p\'e8re se levait d\rquote ordinaire \'e0 sept heures afin d\rquote \'eatre pr\'eat pour la classe de huit heures. Je me levais aussi.
+\par
+\par Je fis comme toujours\~; je m\rquote habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers\~; j\rquote attendis assis sur mon lit.
+\par
+\par Il ne venait aucun bruit de leur chambre\~; un silence de mort.
+\par
+\par Enfin, au quart avant huit heures mon p\'e8re m\rquote appela.
+\par
+\par Il ne parut point \'e9tonn\'e9 de me trouver tout pr\'eat\~; \'e0 travers la porte il me demanda du papier et de l\rquote encre\~; \'e9crivit une lettre au censeur et une autre \'e0 un m\'e9decin, et me chargea de les porter.
+\par
+\par \'ab\~Tu reviendras d\'e8s que tu les auras remises.
+\par
+\par \endash Je n\rquote irai pas en classe\~?
+\par
+\par \endash Non, il faut soigner ta m\'e8re malade. Si le censeur te demande ce qu\rquote elle a, tu lui diras qu\rquote elle a \'e9t\'e9 prise de frayeur dans la campagne, et qu\rquote elle est au lit avec la fi\'e8vre\'85\~\'bb
+\par
+\par Il disait cela sans para\'eetre trop \'e9mu, avec un peu de vulgarit\'e9 dans la tournure, \endash il tra\'eenait ses pantoufles sur le parquet et rajustait son pantalon.
+\par
+\par Que s\rquote \'e9tait-il pass\'e9\~?
+\par
+\par Je ne l\rquote ai jamais bien su. \'c0 des cris qui \'e9chapp\'e8rent dans les orages, \'e0 des \'e9clats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma m\'e8re s\rquote \'e9tait mise en embusc
+ade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon p\'e8re au d\'e9tour du jardin, dans ce dimanche de malheur\~!
+\par
+\par Il s\rquote en \'e9tait suivi une sc\'e8ne de jalousie et de bataille, il para\'eet, et qui s\rquote \'e9tait continu\'e9e jusqu\rquote au milieu de la nuit, jusqu\rquote \'e0 l\rquote heure o\'f9 je les avais vus revenir.
+\par
+\par Je ne pouvais questionner personne\~; d\rquote ailleurs, le souvenir seul de ce moment m\rquote obs\'e9dait comme un mal, et je le chassais au lieu d\rquote essayer de le savoir\~!
+\par
+\par Savoir quoi\~? Ce qui \'e9tait fait \'e9tait fait\~!
+\par
+\par
+\par Je suis peut-\'eatre le plus atteint, moi, l\rquote innocent, le jeune, l\rquote enfant\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re, depuis ce jour-l\'e0 (est-ce la fi\'e8vre ou le remords, la honte ou le regret\~?), mon p\'e8re a chang\'e9 pour moi. Il avait jusqu\rquote ici v\'e9cu en dehors du foyer, par la raison ou sous le pr\'e9texte qu\rquote il avait \'e0
+ donner des r\'e9p\'e9titions au coll\'e8ge et \'e0 assister \'e0 quelques conf\'e9rences que faisait le professeur de rh\'e9torique, pour les ma\'eetres qui n\rquote \'e9taient pas agr\'e9g\'e9s.
+\par
+\par Il reste \'e0 la maison, maintenant, quatre fois sur six\~; il y reste, le sourcil fronc\'e9, le regard dur, les l\'e8vres serr\'e9es, morne et p\'e2le, et un rien le fait \'e9clater et devenir cruel.
+\par
+\par Il parle \'e0 ma m\'e8re d\rquote une voix blanche, qui soupire ou siffle\~; on sent qu\rquote il cherche \'e0 para\'eetre bon et qu\rquote il souffre\~; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait piti\'e9.
+\par
+\par Il a le c\'9cur ulc\'e9r\'e9, je le vois.
+\par
+\par Oh\~! la maison est horrible\~! et l\rquote on marche \'e0 pas lents, et l\rquote on parle \'e0 voix basse.
+\par
+\par Je vis dans ce silence et je respire cet air charg\'e9 de tristesse.
+\par
+\par Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+\par
+\par Mon p\'e8re a besoin de rejeter sur quelqu\rquote un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa col\'e8re. Ma m\'e8re m\rquote a l\'e2ch\'e9, mon p\'e8re m\rquote empoigne.
+\par
+\par Il me sangle \'e0 coups de cravache, il me rosse \'e0 coups de canne sous le moindre pr\'e9texte, sans que je m\rquote y attende\~: bien souvent, je le jure, sans que je le m\'e9rite.
+\par
+\par J\rquote ai gard\'e9 longtemps un bout de jonc qu\rquote on me cassa sur les c\'f4tes et auquel j\rquote avais machinalement emmanch\'e9 une lame, je m\rquote \'e9tais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela. \endash Et j\rquote ai eu l
+\rquote id\'e9e de me tuer une fois\~!
+\par
+\par Voici \'e0 quelle occasion.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re rentre brusque et p\'e2le, et me prenant par le bras qu\rquote il faillit casser\~:
+\par
+\par \'ab\~Gredin\~! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur le carreau\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entrevis un supplice \endash et justement, j\rquote \'e9tais \'e0 peine gu\'e9ri d\rquote une derni\'e8re correction qui m\rquote avait rompu les membres.
+\par
+\par Il pr\'e9tendit que chez le proviseur, au moment o\'f9 l\rquote on traitait la question des boursiers et des non payants, quand on \'e9tait arriv\'e9 \'e0 mon nom, le proviseur, s\rquote avan\'e7ant, lui avait dit\~:
+\par
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu\rquote il tient, s\rquote il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui\'85 entendez-vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, mis\'e9rable, qui me fais avoir des reproches du proviseur\~?\~\'bb et il se jeta sur moi avec fureur.
+\par
+\par Ce furent de v\'e9ritables souffrances, \endash mais mon chagrin \'e9tait bien plus grand que mon mal\~!
+\par
+\par Quoi\~! j\rquote \'e9tais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu\rquote on le d\'e9placerait par disgr\'e2ce, ou peut-\'eatre qu\rquote on le destituerait\~! Je me donnai sur la poitrine, en }{\i mea culpa}{
+, des coups plus forts que ceux de ses poings ferm\'e9s, et le me serais peut-\'eatre tu\'e9, tant j\rquote \'e9tais d\'e9sesp\'e9r\'e9, si je n\rquote avais pens\'e9 \'e0 r\'e9parer le mal que mon p\'e8re m\rquote accusait d\rquote avoir fait.
+\par
+\par Je me mis \'e0 travailler bien fort, bien fort\~; on ne me punissait plus au coll\'e8ge, mais \'e0 la maison on me battait tout de m\'eame.
+\par
+\par J\rquote aurais \'e9t\'e9 un ange qu\rquote on m\rquote aurait ross\'e9 aussi bien en m\rquote arrachant les plumes des ailes car j\rquote avais r\'e9solu de me raidir contre le supplice, et comme je d\'e9
+vorais mes larmes et cachais mes douleurs, la fureur de mon p\'e8re allait jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9cume.
+\par
+\par Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux qu\rquote on tue en leur arrachant l\rquote \'e2me\~: il en fut \'e9pouvant\'e9 lui-m\'eame\~! mais il recommen\'e7ait toujours, tant il avait la pens\'e9e malade, l\rquote esprit noir.
+\endash Il croyait vraiment que j\rquote \'e9tais un gredin, je le pense. \endash Il voyait tout \'e0 travers le d\'e9go\'fbt ou la fureur\~!
+\par
+\par Quelquefois, c\rquote est plus affreux encore, \endash ma m\'e8re intervient\~; \endash et elle qui m\rquote a calott\'e9 \'e0 outrance, accuse mon p\'e8re de barbarie\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne toucheras pas cet enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux \'e0 la fois\~! Les raccommodements durent peu.
+\par
+\par Je suis bien malheureux, mais j\rquote ai toujours \'e0 c\'9cur le reproche sanglant de mon p\'e8re, et je me dis que je dois expier ma faute, en courbant la t\'eate sous les coups et en }{\i b\'fbchant }{pour que sa situation universitaire, d\'e9j\'e0
+ compromise, ne souffre pas encore de ma paresse\~!
+\par
+\par Je fais tout ce que je peux\~; je me couche quelquefois \'e0 minuit, et m\'eame ma m\'e8re, qui jadis m\rquote accusait de dormir trop t\'f4t, m\rquote accuse maintenant de br\'fbler trop de chandelle\~: \'ab\~Et pour quoi faire\~? Des singeries, tout
+\'e7a.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re pr\'e9tend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas gr\'e9 du mal que je me donne, et c\rquote est \'e0 peine si l\rquote on para\'eet content de ce que j\rquote ai de bonnes places, car j\rquote ai repris la t\'ea
+te et je suis le premier de la classe.
+\par
+\par Pour arriver \'e0 cela, quelles heures ennuyeuses j\rquote ai pass\'e9es\~!
+\par
+\par Ce }{\i Gradus ad Parnassum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Dictionnaire utilis\'e9 pour \'e9crire des vers latins.}}}{ o
+\'f9 je cherche les \'e9pith\'e8tes de qualit\'e9, et les br\'e8ves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur\~!
+\par
+\par Mon }{\i Alexandre}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Dictionnaire de grec.}}}{\i }{a les coins mang\'e9s\~; c\rquote
+est moi qui les ai mordus de rage et j\rquote ai de son cuir dans l\rquote estomac.
+\par
+\par Tout ce latin, ce grec, me para\'eet baroque et barbare\~; je m\rquote en bourre, je l\rquote avale comme de la boue.
+\par
+\par Je ne cause pas, je ne bavarde plus\~; on m\rquote aimait davantage avant, et j\rquote entends qu\rquote on dit par derri\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est parce que son p\'e8re lui donne des danses.\~\'bb
+\par
+\par On dit aussi\~:
+\par
+\par \'ab\~Ne trouvez-vous pas qu\rquote il est devenu sournois et qu\rquote il a l\rquote air sainte-nitouche\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur\~; mais il est en conversation particuli\'e8re avec quelqu\rquote un et l\rquote on me dit d\rquote attendre dans le cabinet voisin. \endash celui d
+\rquote o\'f9 l\rquote on entend tout.
+\par
+\par On parlait de nous.
+\par
+\par \'ab\~Nous ne disons rien de l\rquote affaire Vingtras, c\rquote est entendu\~?
+\par
+\par \endash Non rien\~; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l\rquote Universit\'e9, et puis, vous savez, j\rquote aurais \'e9t\'e9 \'e0 sa place, avec une femme comme celle qu\rquote il a\'85
+\par
+\par \endash Il est de fait\~! et toujours \'e0 vous parler des cochons qu\rquote elle a gard\'e9s, des bourr\'e9es qu\rquote elle a dans\'e9es. \endash Youp, la, la\~! \endash tandis que madame Brignolin, eh\~! eh\~!
+\par
+\par \endash Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant \'e0 la porte, l\rquote entrouvrant pour voir s\rquote il y avait des oreilles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le proviseur et l\rquote inspecteur d\rquote acad\'e9mie\~: j\rquote avais reconnu leur voix. Ils reprirent\~:
+\par
+\par \'ab\~Je me suis content\'e9 de lui donner un avertissement une fois. J\rquote ai pris le pr\'e9texte de son fils.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est que ce gar\'e7on-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Un pauvre petit malheureux qu\rquote on habille comme un singe, qu\rquote on bat comme un tapis, pas b\'eate, bon c\'9cur. Il a plu beaucoup \'e0 l\rquote inspecteur, la derni\'e8re fois\'85 Je l\rquote ai donc pris pour pr\'e9texte. \ldblquote
+Occupez-vous plus de votre fils\rdblquote \~; cela voulait dire\~: \ldblquote Restez un peu plus avec votre femme\rdblquote , \endash et il a tenu compte de l\rquote observation.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je restai r\'eaveur toute la journ\'e9e du lendemain\'85
+\par
+\par Mon p\'e8re s\rquote en f\'e2cha, et me bousculant avec un geste de col\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Vas-tu retomber dans tes r\'eavasseries, fain\'e9ant\~? L\rquote inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s\rquote agit pas de me faire honte, comme l\rquote an pass\'e9, et de nous faire souffrir tous de ta paresse\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelle honte\~? quelle paresse\~?
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote avait menti.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773854}{\*\bkmkstart _Toc98017046}17\line }{\b0 Souvenirs}{{\*\bkmkend _Toc84773854}{\*\bkmkend _Toc98017046}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par M.\~Laurier, l\rquote \'e9conome, qui a pass\'e9 dans un coll\'e8ge de premi\'e8re classe du c\'f4t\'e9 de l\rquote Ouest, a entendu dire qu\rquote une place est vacante \'e0 Nantes. La chaire d\rquote un professeur de grammaire est vide. Il s\rquote
+est d\'e9men\'e9 pour que mon p\'e8re l\rquote obt\'eent.
+\par
+\par
+\par La nomination arrive.
+\par
+\par
+\par Nous allons quitter Saint-\'c9tienne. Je viens de ranger les cahiers d\rquote agr\'e9gation de mon p\'e8re\~: les th\'e8mes grecs ici, les versions latines par-l\'e0\~; il y en a des tas.
+\par
+\par Mes parents vont faire leurs adieux.
+\par
+\par Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+\par
+\par Instinctivement, pr\'e8s du passage Kl\'e9ber, ils se d\'e9tournent et prennent la gauche du chemin, pour \'e9viter la maison o\'f9 madame Brignolin demeure\'85
+\par
+\par
+\par J\rquote enfile du regard cette rue qui d\rquote un c\'f4t\'e9 m\'e8ne au coll\'e8ge, de l\rquote autre \'e0 la place Marengo\~; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d\rquote ennui et les minutes de bonheur.
+\par
+\par Ah\~! j\rquote ai grandi maintenant\~; je ne suis plus l\rquote enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n\rquote avais lu que le cat\'e9chisme et je croyais aux revenants. Je n\rquote
+avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable\~; j\rquote ai peur aujourd\rquote hui de ce que je vois\~; peur des ma\'eetres m\'e9chants, des m\'e8res jalouses et des p\'e8res d\'e9sesp\'e9r\'e9s. J\rquote ai touch\'e9
+ la vie de mes doigts pleins d\rquote encre. J\rquote ai eu \'e0 pleurer sous des coups injustes et \'e0 rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus l\rquote innocence d\rquote autrefois. Je doute de la bont\'e9 du ciel et des commandements de l\rquote \'c9glise. Je sais que les m\'e8res promettent et ne tiennent pas toujours.
+\par
+\par \'c0 l\rquote instant, en r\'f4dant dans cet appartement o\'f9 tra\'eenent les meubles comme les d\'e9cors d\rquote un drame qu\rquote on d\'e9monte, j\rquote ai vu les d\'e9bris de la tirelire o\'f9 ma m\'e8re mettait l\rquote argent pour m\rquote
+acheter un homme et qu\rquote elle vient de casser.
+\par
+\par Est-ce le silence, l\rquote effet de la tristesse qui m\rquote envahira toujours plus tard, quand j\rquote aurai quitt\'e9 un lieu o\'f9 j\rquote ai v\'e9cu, m\'eame un coin de prison\~?
+\par
+\par Est-ce l\rquote odeur qui monte de toutes ces choses entass\'e9es\~? Je l\rquote ignore\~; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.
+\par
+\par
+\par Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 ma cousine Marianne. On l\rquote avait fait venir de Farreyrolles sous pr\'e9texte qu\rquote elle \'e9tait n\'e9e avec des mani\'e8res de dame, et qu\rquote un s\'e9
+jour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu\rquote on gagne dans la compagnie des gens d\rquote \'e9ducation et de go\'fbt.
+\par
+\par
+\par Pauvre cousine Marianne\~!
+\par
+\par On en fit une domestique, qu\rquote on maltraitait tout comme moi, \endash moins les coups.
+\par
+\par Nous \'e9tions ensemble dans la cuisine, \endash je faisais le }{\i gros}{ \endash un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c\rquote est moi qui raclais le ventre, c
+\rquote est elle qui essuyait le fond\~: c\rquote \'e9tait la consigne. Ma m\'e8re avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c\rquote est le dessous\~; que ce qui est sale dans les assiettes, c\rquote
+est le dessus. Et voil\'e0 pourquoi je faisais le}{\i gros}{.
+\par
+\par On l\rquote a oblig\'e9e aussi \'e0 garder son petit bonnet de campagne. Elle en \'e9tait toute fi\'e8re \'e0 Farreyrolles et savait que les gars disaient qu\rquote elle le portait bien. Mais elle sentait qu\rquote \'e0 Saint-\'c9
+tienne cela faisait rire. On d\'e9tournait la t\'eate, on la regardait avec curiosit\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re de dire\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que je l\rquote aime comme mon fils, voyez-vous\~! Je ne fais pas de diff\'e9rence entre eux deux.\~\'bb Et elle ajoutait\~: \'ab\~Jacques pourrait presque s\rquote en f\'e2cher.\~\'bb
+\par
+\par Oui, je me f\'e2che, et je voudrais qu\rquote on f\'eet une diff\'e9rence\~; c\rquote est bien assez qu\rquote on m\rquote ait ennuy\'e9 comme on l\rquote a fait, sans qu\rquote on l\rquote ennuie aussi.
+\par
+\par M.\~Laurier lui-m\'eame a fait observer que ce n\rquote \'e9tait point de mise \'e0 la ville\~; ma m\'e8re a r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \'ab\~Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine\~? Voulez-vous que j\rquote aie l\rquote air d\rquote \'eatre honteuse de mes s\'9curs et de ne pas oser sortir avec ma ni\'e8ce parce qu\rquote elle a un bonnet de campagne\~?... Ah\~
+! vous me connaissez mal, M.\~Laurier.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Un jour cependant elle crut avoir assez bris\'e9 la volont\'e9 de sa ni\'e8ce et assez prouv\'e9 qu\rquote elle ne rougissait pas de son origine\~; elle supprima la coiffe\~; mais elle }{\i dicta}{ un bonnet, coupa elle-m\'eame une robe.
+\par
+\par \'ab\~Je ne sortirai jamais habill\'e9e comme \'e7a, dit Marianne le jour o\'f9 on les essaya.
+\par
+\par \endash Tu entends par l\'e0 que ta tante n\rquote a pas de go\'fbt, que ta tante est une b\'eate, qui ne sait pas comment on s\rquote habille, qui souillonne ce qu\rquote elle touche. Ah\~! je souillonne\~?...
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas dit \'e7a, ma tante.
+\par
+\par \endash Et hypocrite avec \'e7a\~! \endash Oui va-t\rquote en dire partout que je souillonne les robes de mes ni\'e8ces. \endash Tu ajouteras peut-\'eatre aussi que je les laisse mourir de faim\~!\~\'bb
+\par
+\par Une pause.
+\par
+\par Tout d\rquote un coup se tournant vers moi, d\rquote une voix qui \'e9tait vraiment celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et ressusciter la m\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta m\'e8re\'85\~\'bb
+\par
+\par Tant d\rquote amour, de tendresse, cette explosion, ce c\'9cur qui tout d\rquote un coup battait au-dessus du sein qui m\rquote avait port\'e9, tout cela me troubla beaucoup et je m\rquote avan\'e7ai comme si j\rquote avais march\'e9 dans de la colle.
+
+\par
+\par \'ab\~Tu ne viens pas embrasser ta m\'e8re\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-elle attrist\'e9e de ce retard en levant les mains au ciel.
+\par
+\par Je pressai le pas, \endash elle m\rquote attira par les cheveux et elle me donna un baiser \'e0 ressort qui me rejeta contre le mur o\'f9 mon cr\'e2ne enfon\'e7a un clou\~!
+\par
+\par Oh\~! ces m\'e8res\~! quand la tendresse les prend\~! \'c7a ne fait rien, le clou m\rquote a fait une m\'e2chure.
+\par
+\par Ces m\'e8res qu\rquote on croit cruelles et qui ont besoin tout d\rquote un coup d\rquote embrasser leur petit\~!
+\par
+\par Quel coup\~! j\rquote ai mal pourtant\~! et je me frotte l\rquote occiput.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~! veux-tu ne pas te gratter comme \'e7a\~! Ah\~! tu sais, j\rquote ai regard\'e9 le fond du grand chaudron, tout \'e0 l\rquote heure\~: \endash tu appelles \'e7a nettoyer, mon gar\'e7on, tu te trompes. Il y a deux jours qu\rquote on n
+\rquote y a pas touch\'e9, je parie\~!
+\par
+\par \endash Ce matin, maman\~!
+\par
+\par \endash Ce matin\~! tu oses\~!...
+\par
+\par \endash Je t\rquote assure.
+\par
+\par \endash Allons, c\rquote est moi qui ai tort, c\rquote est ta m\'e8re qui ment.
+\par
+\par \endash Non\~! m\rquote man.
+\par
+\par \endash Viens que je te gifle\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ch\'e8re Marianne, depuis ce jour-l\'e0, elle fut bien malheureuse. Elle \'e9crivit \'e0 sa m\'e8re qui l\rquote aimait bien, et lui demanda de retourner tout de suite au village.
+\par
+\par Mais \'e0 la lettre qui vint de Farreyrolles, ma m\'e8re r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu donner raison \'e0 ta fille contre moi\~? Crois-tu ta s\'9cur une menteuse\~? Crois-tu, comme elle l\rquote a dit, que je souillonne\~! Crois-tu\~?... \endash Si tu le crois, \endash c\rquote est bien\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+\par
+\par On n\rquote osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore.
+\par
+\par Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-l\'e0, mais moi, comme je fus heureux\~!
+\par
+\par Elle \'e9tait blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l\rquote air de baigner dans l\rquote eau. \endash Ses cheveux \'e9taient presque couleur de chanvre, et ses joues \'e9taient saupoudr\'e9es de rousseurs\~
+; mais la peau du cou \'e9tait blanche, tendre et fine comme du lait caill\'e9.
+\par
+\par Je l\rquote ai revue, longtemps apr\'e8s, dans le fond d\rquote un couvent, \'e0 travers une grille\~: elle s\rquote \'e9tait faite religieuse.
+\par
+\par \'ab\~Si j\rquote \'e9tais rest\'e9e plus longtemps \'e0 Saint-\'c9tienne, murmura-t-elle en baissant les paupi\'e8res, je ne serais peut-\'eatre jamais venue ici.
+\par
+\par \endash Le regrettez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle \'e9loigna du guichet sa t\'eate p\'e2le encadr\'e9e dans la grande coiffe blanche des s\'9curs de Charit\'e9 et ne r\'e9pondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconna\'ee
+tre un geste de regret et de tendresse\'85
+\par
+\par Elle disparut dans le silence du couloir muet qu\rquote ornait un Christ d\rquote ivoire tach\'e9 de sang.
+\par
+\par
+\par Voil\'e0 le pupitre noir devant lequel je m\rquote asseyais, qui \'e9tait si haut\~; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+\par
+\par Quelles soir\'e9es tristes et maussades j\rquote ai pass\'e9es l\'e0, et quelles mauvaises matin\'e9es de dimanche, quand on exigeai que j\rquote eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote a souvent cogn\'e9 la t\'eate contre l\rquote angle, quand je regardais le ciel par la fen\'eatre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l\rquote entendais pas venir, tant j\rquote \'e9tais perdu dans mon r\'eave, et il m\rquote
+appelait \'ab\~fain\'e9ant\~\'bb, en me frottant le nez contre le bois.
+\par
+\par C\rquote est sensible, le nez\~! On ne sait pas comme c\rquote est sensible.
+\par
+\par J\rquote avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m\rquote en est rest\'e9 une cicatrice \'e0 la figure, d\rquote un coup de r\'e8gle qu\rquote il me donna pour me punir.
+\par
+\par
+\par Voil\'e0, plein de vieille vaisselle, un panier rong\'e9\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que dormait Myrza, la petite chienne que l\rquote ancien censeur, envoy\'e9 en disgr\'e2ce, nous avait donn\'e9e pour en avoir soin. Il n\rquote avait pas d\rquote argent pour l\rquote emmener avec lui\~; puis il ne sav
+ait pas si, dans le trou o\'f9 on l\rquote enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant.
+\par
+\par Myrza mourut en faisant ses petits, et l\rquote on m\rquote a appel\'e9 imb\'e9cile, grand niais, quand, devant la petite b\'eate morte, j\rquote \'e9clatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil\~!
+
+\par
+\par J\rquote avais demand\'e9 qu\rquote on attend\'eet le soir pour aller l\rquote enterrer. Un camarade m\rquote avait promis un coin de son jardin.
+\par
+\par Il me fallut la prendre et l\rquote emporter devant ma m\'e8re, qui ricanait. Bouscul\'e9 par mon p\'e8re, je faillis rouler avec elle dans l\rquote escalier. Arriv\'e9 en bas, je d\'e9tournai la t\'eate pour vider le panier sur le tas d\rquote
+ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l\rquote entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant\~:
+\par
+\par \'ab\~Mais puisqu\rquote on pouvait l\rquote enterrer\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait une id\'e9e d\rquote enfant, qu\rquote elle n\rquote e\'fbt point la t\'eate entaill\'e9e par la pelle du boueux ou qu\rquote elle ne vid\'e2
+t pas ses entrailles sous les roues d\rquote un camion\~! Je la vis longtemps ainsi, guillotin\'e9e et \'e9ventr\'e9e, au lieu d\rquote avoir une petite place sous la terre o\'f9 j\rquote aurais su qu\rquote il y avait un \'eatre qui m\rquote avait aim
+\'e9, qui me l\'e9chait les mains quand elles \'e9taient bleues et gonfl\'e9es, et regardait d\rquote un \'9cil o\'f9 je croyais voir des larmes son jeune ma\'eetre qui essuyait les siennes\'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773855}{\*\bkmkstart _Toc98017047}18\line }{\b0 Le d\'e9part}{{\*\bkmkend _Toc84773855}{\*\bkmkend _Toc98017047}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quelle joie de partir, d\rquote aller loin\~!
+\par
+\par Puis, Nantes, c\rquote est la mer\~! \endash Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des temp\'eates\~!
+\par
+\par J\rquote entrevois d\'e9j\'e0 le phare, le clignotement de son \'9cil sanglant et j\rquote entends le canon d\rquote alarme lancer son soupir de bronze dans les d\'e9sespoirs des naufrages.
+\par
+\par J\rquote ai lu }{\i la France maritime}{, ses r\'e9cits d\rquote abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n\rquote ayant pu \'eatre marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejet\'e9 dans les livres, o\'f9
+ tourbillonnent les oiseaux de l\rquote Oc\'e9an.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 fait des narrations de sinistres comme si j\rquote en avais \'e9t\'e9 un des h\'e9ros, et je crois m\'eame que les phrases que je viens d\rquote \'e9crire sont des r\'e9miniscences de bouquins que j\rquote
+ai lus, ou des compositions que j\rquote ai esquiss\'e9es dans le silence du cachot.
+\par
+\par D\'e9sespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux\~; il me semble bien que c\rquote est de Fulgence Girard, mon }{\i temp\'eatard}{ favori. Je me r\'e9p\'e8te ces grands mots comme un perroquet encha\'een\'e9 au grand m\'e2t\~
+; mais au fond de moi-m\'eame il y a l\rquote esp\'e9rance du gal\'e9rien qui pense s\rquote \'e9vader cette fois.
+\par
+\par \'c0 Nantes, je pourrai m\rquote \'e9chapper quand je voudrai.
+\par
+\par En face de }{\i la grande tasse\~! }{on se laisse glisser et l\rquote on est dans l\rquote Oc\'e9an.
+\par
+\par Je n\rquote appartiens plus \'e0 mon p\'e8re\~; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d\rquote un canon, et quand on s\rquote aper\'e7oit de ma disparition, je suis en pleine mer.
+\par
+\par Le capitaine a jur\'e9, sacr\'e9 \endash mille sabords du diable\~! \endash en me voyant sortir de ma cachette et m\rquote offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord\~; je suis de l\rquote \'e9quipage\~!
+\par
+\par
+\par Le voyage actuel, en attendant l\rquote \'e9vasion par eau sal\'e9e, est d\'e9j\'e0 plein de po\'e9sie.
+\par
+\par Nous avons d\rquote abord la diligence, \endash l\rquote imp\'e9riale, \endash puis nous entrons dans une gare\~!
+\par
+\par Les machines ren\'e2clent comme des \'e2nes, ou beuglent comme des b\'9cufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l\rquote \'e2me\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {ORL\'c9ANS
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous arrivons \'e0 Orl\'e9ans la nuit.
+\par
+\par Les malles sont laiss\'e9es \'e0 la gare.
+\par
+\par \'ab\~Mais il y a des choses qu\rquote il faut garder avec soi\~\'bb, dit ma m\'e8re. Et elle a gard\'e9 beaucoup de choses\~; on les entasse sur moi, j\rquote ai l\rquote air d\rquote une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficult\'e9.
+
+\par
+\par Il s\rquote \'e9croule toujours quelque bo\'eete qu\rquote on ramasse aux clart\'e9s de la lune.
+\par
+\par On ne se d\'e9cide \'e0 rien\~: on est port\'e9, par l\rquote heure et le calme immense, \'e0 une esp\'e8ce de recueillement tr\'e8s fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.
+\par
+\par Il y a bien eu des facteurs et des gar\'e7ons d\rquote h\'f4tel qui, \'e0 la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d\rquote Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi. \endash \'ab\~\'c0 deux pas, monsieur\~! \endash Voici l\rquote omnibus de l\rquote h\'f4tel\~!
+\~\'bb
+\par
+\par Aller \'e0 l\rquote h\'f4tel, au Cheval-Blanc, au Lion-d\rquote Or, mon c\'9cur en battait d\rquote \'e9moi\~; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un \'e9tranger dans une ville qu\rquote
+ils ne connaissent pas.
+\par
+\par Ma m\'e8re sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui conv\'eent, et elle r\'f4de, tirant mon p\'e8re comme un aveugle, hasardant des regards et lan\'e7ant des questions qui se perdent dans l\rquote obscurit\'e9 et le brouhaha.
+\par
+\par Elle a si bien fait, qu\rquote \'e0 un moment on s\rquote est trouv\'e9 seuls comme un paquet d\rquote orphelins.
+\par
+\par
+\par On \'e9teint les lumi\'e8res. \endash Il n\rquote est plus rest\'e9 qu\rquote un r\'e9verb\'e8re \'e0 l\rquote huile devant la grande porte, comme une veilleuse\~; et voil\'e0 comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place \'e0
+ laquelle nous sommes arriv\'e9s en nous tra\'eenant, ma m\'e8re disant \'e0 mon p\'e8re\~: \'ab\~C\rquote est ta faute\~!\~\'bb mon p\'e8re r\'e9pondant\~: \'ab\~C\rquote est trop fort\~; est-ce que ce n\rquote est pas toi\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! par exemple\~!\~\'bb
+\par
+\par Nous avons h\'e9l\'e9 des isol\'e9s qui passaient par l\'e0\~; nous avons m\'eame cru voir une chaise \'e0 porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l\rquote espace.
+\par
+\par La lune est dans son plein \endash toutes mes nuits qui }{\i datent }{l\rquote ont eue jusqu\rquote ici pour t\'e9moin.
+\par
+\par Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l\rquote espace de notre ombre. C\rquote est m\'eame curieux.
+\par
+\par Je parais \'e9norme avec mon \'e9chafaudage biblique, et quand mon p\'e8re ou ma m\'e8re courent apr\'e8s un colis qui est tomb\'e9, les ombres s\rquote allongent et se cognent sur le pav\'e9. \endash Mon p\'e8re a un nez\~!
+\par
+\par Je ne puis pas rire\~; \endash si je riais, je laisserais encore \'e9chapper quelque chose\~; \endash puis je n\rquote ai pas grande envie de rire.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Quelqu\rquote un l\'e0-bas\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule\~; j\rquote ai la t\'eate qui m\rquote entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des \'e9paules, j\rquote ai l\rquote air d\rquote un t\'e9lescope qu\rquote
+on ferme.
+\par
+\par \'ab\~Quelqu\rquote un\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est une femme\~! Je te dis que c\rquote est une femme\~!
+\par
+\par \endash Sur quoi est-elle mont\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Sur quoi\~?
+\par
+\par \endash Oui, sur quoi\~? \endash (Ma m\'e8re est aigre, tr\'e8s aigre.)
+\par
+\par \endash H\'e9\~! la bonne femme\~!\~\'bb
+\par
+\par Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s\rquote \'e9crouler.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Mes amis, nous nous sommes tous tromp\'e9s\'85\~\'bb
+\par
+\par La voix de mon p\'e8re a un accent religieux, des notes graves\~; on dirait qu\rquote une larme vient d\rquote en mouiller les cordes.
+\par
+\par \'ab\~Tous tromp\'e9s, reprend-il avec le ton du plus sinc\'e8re repentir.
+\par
+\par \'ab\~Ce que nous avons devant nous n\rquote est pas un homme, n\rquote est pas une femme, c\rquote est la PUCELLE D\rquote ORL\'c9ANS.\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate un moment\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, c\rquote est la }{\i Pucelle\~!\~\'bb}{
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler d\rquote elle en classe\~: la vierge de Domr\'e9my, la berg\'e8re de Vaucouleurs\~!
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est la Pucelle, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je sens qu\rquote il faut \'eatre \'e9mu, je ne le suis pas. J\rquote ai trop de paniers, aussi\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re a pris dans le m\'e9nage le r\'f4le ingrat\~; elle a voulu \'eatre m\'e8re de famille, selon la Bible, et elle n\rquote a gu\'e8re eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises\~; elle conna\'eet de r\'e9
+putation Jeanne d\rquote Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donn\'e9 l\rquote Histoire.
+\par
+\par \'ab\~Quand tu auras fini de dire des salet\'e9s \'e0 cet enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Les bras lui tombent en voyant que mon p\'e8re me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages \'e0 deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas\'85
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est Jeanne d\rquote Arc, reprend ce p\'e8re accus\'e9 d\rquote \'eatre l\'e9ger devant son enfant, celle qui a sauv\'e9 la France\~!
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond ma m\'e8re d\rquote un air distrait, et elle ajoute d\rquote un air content\~: on peut s\rquote asseoir contre.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Nous avons pass\'e9 la nuit l\'e0\~; \endash c\rquote \'e9tait un peu dur, mais on avait le dos appuy\'e9.
+\par
+\par Un sergent de ville qui nous a vus s\rquote est approch\'e9.
+\par
+\par Le sergent de ville nous a pris pour une famille de p\'e8lerins fanatiques, qui \'e9taient venus tomber d\rquote \'e9puisement \endash avec beaucoup de bagages, par exemple, \endash aux pieds de leur sainte\~; \endash il ne nous a pas brusqu\'e9
+s, mais il nous a dit qu\rquote il fallait partir. Il s\rquote est offert \'e0 nous mener dans une auberge tenue par son beau-fr\'e8re m\'eame, au bout de la rue, pr\'e8s du march\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote as pas faim\~? demande mon p\'e8re \'e0 ma m\'e8re pendant le chemin.
+\par
+\par \endash Pourquoi aurais-je faim\~?\~\'bb
+\par
+\par Il faut dire que mon p\'e8re, dans la soir\'e9e, avait parl\'e9 de d\'eener au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette pr\'e9caution. Ma m\'e8re s\rquote y \'e9tait oppos\'e9e et elle n\rquote entendait pas qu\rquote on e
+\'fbt l\rquote air de jeter un reproche sur sa d\'e9cision en lui demandant si elle avait faim.
+\par
+\par Mon p\'e8re ne souffle mot. \endash Le sergent de ville coule vers ma m\'e8re un regard de terreur.
+\par
+\par
+\par Nous sommes dans l\rquote auberge.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9veillait\~; un gar\'e7on d\rquote \'e9curie r\'f4dait avec une lanterne, on attelait la carriole d\rquote un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-fr\'e8re, en tapant contre une cloison.
+\par
+\par Un grognement.
+\par
+\par \'ab\~On y va, on y va\~!\~\'bb
+\par
+\par \'c0 travers les fentes, on voit passer une lumi\'e8re et l\rquote on entend l\rquote homme qui s\rquote habille en b\'e2illant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui tra\'eenent.
+\par
+\par \'ab\~Ces personnes demandent \'e0 coucher et un morceau sur le pouce.\~\'bb
+\par
+\par Morceau sur le pouce est dit le visage tourn\'e9 vers mon p\'e8re. Il se souvient de ce\~: \'ab\~Pourquoi aurais-je faim\~?\~\'bb de ma m\'e8re.
+\par
+\par Mais elle intervient.
+\par
+\par \'ab\~Coucher seulement, fit-elle\~; nous souperons en nous r\'e9veillant.
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez\~\'bb, fait l\rquote aubergiste, \'e0 qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui pr\'e9f\'e8re m\'eame, une fois les voyageurs couch\'e9s, se recoucher aussi.
+\par
+\par J\rquote entends les boyaux de mon p\'e8re qui grognent comme un tonnerre sous une vo\'fbte\~: les miens hurlent\~; \endash c\rquote est un \'e9change de borborygmes\~; ma m\'e8re ne peut emp\'eacher, elle aussi, des glouglous et des b\'e2illements\~
+; mais elle a dit, \'e0 la station, qu\rquote il ne fallait pas d\'eener et l\rquote on ne mangera pas avant demain. On ne }{\i man-ge-ra}{ pas.
+\par
+\par Elle a pourtant cri\'e9 \'e0 mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Mange, si tu veux, toi\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re a simplement branl\'e9 la t\'eate\~; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmur\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Non, non, demain.\~\'bb
+\par
+\par Il sait ce que cela signifie\~!
+\par
+\par Cela signifie\~: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+\par
+\par que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage\~! Mon p\'e8re va se coucher\~; ma m\'e8re le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m\rquote endors\~
+; mes parents en font autant. Mais nous nous r\'e9veillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+\par
+\par Ma m\'e8re est du concert comme les autres, \endash mais elle ne c\'e9dera pas. \endash C\rquote est une femme de t\'eate, ma m\'e8re. Ah\~! je l\rquote admire vraiment\~! Quelle volont\'e9\~! Quelle diff\'e9rence avec moi\~! Si j\rquote
+avais faim, moi, je le dirais, et m\'eame je becqu\'e8terais\'85 s\rquote il y avait de quoi\~!
+\par
+\par Nature vulgaire, poule mouill\'e9e, avorton\~!
+\par
+\par Regarde donc ta m\'e8re, qui, pour \'eatre fid\'e8le \'e0 sa parole, s\rquote en tenir \'e0 ce qu\rquote elle a dit, passe la nuit \'e0 se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une cro\'fb
+te. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans app\'e9tit, tu verras. \endash Tu as pour m\'e8re une Romaine, Jacques\~! tu ne tiens pas d\rquote elle, \endash surtout par le nez, car tu l\rquote as en pied de marmite.
+\par
+\par
+\par Nous avons d\'e9jeun\'e9, \endash ma m\'e8re, du bout des dents\~: mais je l\rquote ai vue qui d\'e9vorait, dans un coin, un foie de veau qu\rquote elle avait demand\'e9 \'e0 la cuisine, et qu\rquote on lui avait enfoui dans du pain\~; \endash
+ elle mordait l\'e0-dedans\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re a mang\'e9 \'e0 en \'e9clater, \endash il en a les oreilles bleues.
+\par
+\par Il ne s\rquote est pas rebiff\'e9 cette nuit, parce qu\rquote il a les mains li\'e9es et qu\rquote il a commis au moment du d\'e9part une grande imprudence. Il a confi\'e9 \'e0 ma m\'e8re tout l\rquote argent.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait dit, sans avoir l\rquote air de rien\~:
+\par
+\par \'ab\~Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l\rquote argent y tiendra mieux\~; c\rquote est moi qui payerai en route.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote a pas compris tout de suite l\rquote \'e9tendue de son malheur, la gravit\'e9 de la faute\~; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pi\'e8ce d\rquote un franc, pas une pi\'e8
+ce de deux sous. Il avait vid\'e9 sa monnaie dans les mains des gens \'e0 pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n\rquote avait pas m\'eame de quoi rendre un verre de groseille.
+\par
+\par Il mourait de soif.
+\par
+\par \'ab\~Donne-moi de l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Tu veux de l\rquote argent\~?...
+\par
+\par \endash Oui, Jacques a soif\'85\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re se tourne vers moi.
+\par
+\par \'ab\~Tu as soif\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma foi\~! Je veux bien soutenir mon p\'e8re, quand c\rquote est possible\~; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c\rquote est moi\~? Je ne r\'e9ponds rien \'e0 la question de ma m\'e8re, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils \'e0
+ son \'e9poux.
+\par
+\par \'ab\~Il peut attendre, bien s\'fbr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon p\'e8re que s\rquote il n\rquote existait pas.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Cela a dur\'e9 trois jours, les demandes d\rquote argent et les refus de versement\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re s\rquote est f\'e2ch\'e9\~; \endash il y a m\'eame eu scandale, d\rquote abord sur le pas d\rquote une auberge, puis dans un wagon\~; et ma m\'e8re a eu le dessus\~: mon p\'e8re a demand\'e9 gr\'e2ce.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote elle est courageuse et franche. \endash Elle dit souvent\~: \'ab\~Je suis franche comme l\rquote or.\~\'bb
+\par
+\par Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut \'e0 mon p\'e8re, devant les h\'f4teliers, devant les voyageurs, d\rquote \'eatre un homme sans c\'9cur, un \'e9poux sans conduite.
+\par
+\par Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne. \endash Ah\~! ah\~! \endash On veut}{\i s\rquote empiffrer}{ pour oublier\'85 Monsieur veut peut-\'eatre l\rquote argent pour l\'e2cher sa femme et son fils et retourner chez sa ma
+\'eetresse.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re qui a demand\'e9 cinq malheureux francs\~! Ce n\rquote est pas avec cela\~!
+\par
+\par Il est sur des \'e9pines, t\'e2che de couper les phrases, de morceler les mots, de d\'e9truire l\rquote effet\~; mais ma m\'e8re est si franche\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne me feras pas taire, je pense\~! Tu n\rquote as pas besoin de me pousser le coude\~: ce que je dis est vrai, tu le sais bien\'85 Heureusement qu\rquote il y a du monde\~; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-\'eatre\~?...\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {SUR LE BATEAU
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le bateau nous affranchit, \endash ma m\'e8re se trouve malade heureusement.
+\par
+\par Elle est rest\'e9e trop longtemps sans manger, elle a aval\'e9 le foie de veau trop vite, \endash elle n\rquote a pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil de la nuit. \endash Enfin la migraine la prend et l\rquote endort.
+\par
+\par Mon p\'e8re reste pr\'e8s d\rquote elle, le temps moral n\'e9cessaire pour \'eatre s\'fbr qu\rquote elle repose, qu\rquote elle est en plein sommeil, et qu\rquote elle n\rquote a plus la force de fondre sur lui.
+\par
+\par Il monte sur le pont\'85
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {UNE RECONNAISSANCE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Chanlaire\~!
+\par
+\par \endash Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui poss\'e8de \'e0 Nantes un oncle avec lequel il \'e9tait brouill\'e9 pendant le pionnage, mais avec lequel il s\rquote est raccommod\'e9, et chez qui il retourne apr\'e8s un voyage \'e0 Paris dans l\rquote int\'e9r
+\'eat de la maison.
+\par
+\par Il est heureux, gagne de l\rquote argent.
+\par
+\par \'ab\~Quelle rencontre\~!
+\par
+\par \endash Nous allons faire la noce, \endash votre femme n\rquote est pas avec vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu d\'e9sappoint\'e9 quand mon p\'e8re r\'e9pond, d\rquote un air triste\~:
+\par
+\par \'ab\~En bas, \endash et d\rquote un air plus gai\~: malade.
+\par
+\par \endash Ce ne sera rien.
+\par
+\par \endash Non, \endash non, \endash non.
+\par
+\par \endash \'c7a n\rquote emp\'eache pas de d\'e9coiffer une bouteille de bourgogne, au contraire\'85\~\'bb
+\par
+\par Se tournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Savez-vous qu\rquote il a grandi, votre gamin\~? Quelle tignasse et quels yeux\~! \endash Gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y avait des sous-officiers qui allaient en cong\'e9, et avaient aussi rencontr\'e9 des camarades.
+\par
+\par La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bi\'e8re.
+\par
+\par De la gaiet\'e9, des rires comme je n\rquote en ai jamais entendu de si francs\~! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs\~; il y a une odeur de citron.
+\par
+\par Voil\'e0 qu\rquote on chante, maintenant\~!
+\par
+\par Un fourrier entonne un air de garnison, \endash tous au refrain\~!
+\par
+\par Je m\rquote en m\'eale, et ma voix criarde se m\'eale \'e0 leurs voix m\'e2les\~: j\rquote ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon p\'e8re, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.
+\par
+\par Il a cont\'e9 bravement \'e0 Chanlaire, \endash apr\'e8s la troisi\'e8me tourn\'e9e, \endash qu\rquote il a le gousset vide.
+\par
+\par C\rquote est la bourgeoise qui a le sac\~!
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous vingt francs\~? vous me les rendrez \'e0 Nantes, nous nous y reverrons, j\rquote esp\'e8re, et, nous y ferons de bonnes parties\'85 Mais, je dis cela devant le moutard\'85
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas de danger.\~\'bb
+\par
+\par Non, p\'e8re, il n\rquote y a pas de danger. Ah\~! comme il a l\rquote air jeune\~! et je ne l\rquote ai jamais vu rire de si bon c\'9cur.
+\par
+\par Il me parle comme \'e0 un grand gar\'e7on.
+\par
+\par \'ab\~Allons, Jacques, une goutte\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis une id\'e9e lui vient\~:
+\par
+\par \'ab\~Si nous cassions une cro\'fbte\~? Ces pieds de cochon me disent quelque chose\~; j\rquote ai envie de leur r\'e9pondre deux mots.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est un langage hardi pour un professeur de septi\'e8me\~; mais le proviseur de Saint-\'c9tienne est loin\~; le proviseur de Nantes n\rquote est pas encore l\'e0, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.
+\par
+\par Oh\~! j\rquote ai encore le go\'fbt de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l\rquote arrosa\~!
+\par
+\par
+\par On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-m\'eame. C\rquote est la premi\'e8re fois que je suis camarade avec mon p\'e8re, et que nous trinquons comme deux amis.
+\par
+\par Je m\rquote essuie \'e0 la serviette, \endash tant pis\~! \endash je mets ma chaise commod\'e9ment, \endash encore tant pis\~! \endash J\rquote ai de mauvaises mani\'e8res, je suis \'e0 mon aise\~! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j
+\rquote en fais ce que je veux. C\rquote est un quart d\rquote heure de bonheur indicible\~! Je ne l\rquote ai pas encore connu\~; ma jeunesse s\rquote \'e9veille, ma m\'e8re dort.
+\par
+\par
+\par \'85 Ma jeunesse s\rquote \'e9teint, ma m\'e8re est \'e9veill\'e9e\~!
+\par
+\par Elle appara\'eet comme un spectre dans la cabine, \endash elle \'e9tait dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant, \endash elle vient droit \'e0 nous, et va commencer une sc\'e8ne.
+\par
+\par Mais bah\~! le tapage couvre sa voix. \endash Les gar\'e7ons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers r\'f4dent avec des bouteilles sur le c\'9cur\~; il y a une farce qui part, une chanson qui \'e9
+clate, un vacarme, un tohu-bohu\~! Sa fureur fait long feu.
+\par
+\par \'ab\~Seule de femme\~\'bb, elle est d\rquote avance s\'fbre d\rquote \'eatre vaincue\~; puis, elle a vu de l\rquote argent dans la main de mon p\'e8re, qui paye les pieds de cochon.
+\par
+\par \'ab\~Oui, nous avons de l\rquote argent, dit mon p\'e8re guilleret et narquois, et il crie\~:
+\par
+\par \endash Une autre bouteille de ce jaune-l\'e0\~!
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas soif.
+\par
+\par \endash Mais, moi, j\rquote ai soif. \endash Jacques a soif aussi. As-tu soif\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la riposte joyeuse au trait de la veille\~; il y met de la malice, pas de m\'e9chancet\'e9, le vin l\rquote a rendu bon.
+\par
+\par \'ab\~Et vous, madame\~?\~\'bb fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+\par
+\par Il n\rquote y a pas moyen de se f\'e2cher. Ma m\'e8re ne s\rquote y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur\~:
+\par
+\par \'ab\~Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi.
+\par
+\par \endash Non, il reste avec nous\~! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le }{\i troisi\'e8me}{.\~\'bb
+\par
+\par Faire le troisi\'e8me, \'e0 c\'f4t\'e9 des sous-officiers, sur la m\'eame table\~; \'e9carter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les gar\'e7ons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant\~! Je ne me tiens pas d\rquote orgueil, et c
+\rquote est moi, moi le fouett\'e9, le battu, le}{\i sangl\'e9}{, qui suis l\'e0, \'e9cartant les jambes, \'f4tant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches\~!
+\par
+\par
+\par La partie de dominos est finie.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va dire \'e0 ta m\'e8re que nous montons.\~\'bb
+\par
+\par Nous l\rquote avions oubli\'e9e, et j\rquote en ai, d\'e8s que le coup de feu de la premi\'e8re \'e9motion est pass\'e9e, j\rquote en ai un peu de remords. Ma m\'e8re m\rquote accueille d\rquote un regard dur et d\rquote un mot mena\'e7ant\~
+; mon remords s\rquote en va. Il me semble qu\rquote elle aurait d\'fb deviner que je pensais en ce moment \'e0 elle\~; qu\rquote il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaiet\'e9, et je lui en veux de son accueil.
+
+\par
+\par \'ab\~Quand nous serons arriv\'e9s, tu me payeras tout \'e7a.\~\'bb
+\par
+\par Payer quoi\~? un moment de bonheur\~? Ai-je donc fait du mal\~? J\rquote ai tremp\'e9 le bout de mes l\'e8vres dans des verres o\'f9 il y avait de la mousse, et o\'f9 je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. \endash Oh\~
+! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arriv\'e9 vous pourrez me battre\'85
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon jour de chance\~!
+\par
+\par Une dame est venue s\rquote asseoir pr\'e8s de nous et la conversation s\rquote est engag\'e9e. Mme\~Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l\rquote honneur de causer avec elle.
+\par
+\par On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire \'e0 leur m\'e8re, m\rquote entra\'eenent dans leurs jeux.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, reste l\'e0.
+\par
+\par \endash Laissez-les s\rquote amuser ensemble, dit avec un air de bont\'e9 l\rquote interlocutrice \'e9l\'e9gante.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas peur qu\rquote ils se noient\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est tout ce que ma m\'e8re trouve \'e0 dire, mais elle est flatt\'e9e que son fils soit admis dans un jeu d\rquote enfants de riches, et si je me noie, tant pis\~!
+\par
+\par Je crois vraiment qu\rquote elle a peur que je me noie\~! Quand nous approchons d\rquote un feu, elle a peur que je me br\'fble. Un jour, un ballon partait dans la cour du coll\'e8ge, elle a cri\'e9\~: \'ab\~Il va t\rquote emporter\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu\rquote elle a souffl\'e9 ou tap\'e9 sur ma curiosit\'e9, mes envies ont enfl\'e9 comme ma peau sous le fouet.
+\par
+\par C\rquote est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas \'eatre plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m\rquote amuser comme mes camarades s\rquote amusent\~; ils ne se noient pas, ils ne se br\'fb
+lent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n\rquote ai jamais rat\'e9 un }{\i filage}{\~; je me suis empress\'e9 de manquer la classe aussi souvent que j\rquote ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou pr\'e8
+s de la forge, dans la grande usine, dont le p\'e8re de Terrasson est le contrema\'eetre.
+\par
+\par Je suis mont\'e9 sur le grand arbre du }{\i Clos P\'e9lissier}{, et je suis all\'e9 jusqu\rquote au bout de la grande branche.
+\par
+\par Je me rappelle tout cela en ce moment\~; j\rquote ai le cerveau un peu \'e9moustill\'e9. Je me figure que je tiens une balance. Si on m\rquote emp\'eache d\rquote aller sur le bord de l\rquote eau, de m\rquote
+approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien, \endash je ne veux pas que ma m\'e8re ait peur\~; \endash mais, \'e0 la premi\'e8re occasion, je me rattraperai, j\rquote entrerai dans la rivi\'e8re jusqu\rquote \'e0 la ceint
+ure, et je mettrai mon pied au-dessus des }{\i coul\'e9es}{ de fer fondu.
+\par
+\par C\rquote est bien d\'e9cid\'e9. En attendant, ce soir, comme ma m\'e8re m\rquote a laiss\'e9 libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+\par
+\par Si elle m\rquote avait d\'e9fendu de jouer, je n\rquote aurais pas pu m\rquote emp\'eacher de me pencher sur la roue, de chercher \'e0 prendre de l\rquote \'e9cume dans le creux de la main\'85
+\par
+\par Nous courons d\rquote un bout du bateau \'e0 l\rquote autre\~; nous h\'e9lons le m\'e9canicien, nous tourmentons l\rquote homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous t\'e2tons le cabestan, nous essayons de soulever l\rquote ancre\'85
+\par
+\par La journ\'e9e fuit, le soir arrive.
+\par
+\par
+\par Nous nous laissons prendre comme des hommes par la m\'e9lancolie du cr\'e9puscule\~; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secou\'e9s par le vent, nous regardons le sillon que creuse le
+bateau dans sa marche, nous fixons les premi\'e8res \'e9toiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l\rquote eau moir\'e9e les tra\'een\'e9es de lune.
+\par
+\par La machine fait }{\i poum, poum}{\~!
+\par
+\par
+\par C\rquote est la cloche qui parle \'e0 pr\'e9sent\~; nous approchons du pont.
+\par
+\par Nous voici \'e0 Tours\~: on rel\'e2che ici.
+\par
+\par M.\~Chanlaire conna\'eet un h\'f4tel, pas cher. Nous irons tous, si l\rquote on veut. C\rquote est entendu. Et, dix minutes apr\'e8s le d\'e9barquement, nous arrivons au }{\i Grand-Cerf}{.
+\par
+\par
+\par Nous d\'eenons \'e0 la table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un pr\'eatre\~: tout le monde fait honneur \'e0 la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succ\'e8s qui profite \'e0 la cave. Son piquant donne soif.
+\par
+\par J\rquote ouvre des yeux \'e9normes, j\rquote \'e9carte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe\~! Combien de r\'e9chauds d\rquote argent\~! Dix plats\~! On bavarde, on d\'e9vore.
+\par
+\par \'ab\~Passez-moi le civet. \endash Voulez-vous du saumon\~?\~\'bb
+\par
+\par Il me semble que je suis \'e0 un repas des }{\i Mille et une Nuits}{.
+\par
+\par Je suis profond\'e9ment \'e9tonn\'e9 de voir que tout le monde foule aux pieds les pr\'e9ceptes que m\rquote a inculqu\'e9s ma m\'e8re sur la fa\'e7on de se tenir en soci\'e9t\'e9. Le cur\'e9 lui-m\'eame a les coudes sur la nappe et sa chaise tout pr\'e8
+s de la table, comme j\rquote \'e9tais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grill\'e9 et du petit vin jaune.
+\par
+\par Ma m\'e8re est \'e0 c\'f4t\'e9 de la dame de Paris, qui nous a plac\'e9s \'e0 sa droite, ses fils et moi.
+\par
+\par Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma m\'e8re ne s\rquote en plaint pas, et m\'eame elle se f\'e2che \'e0 un moment parce que je refuse de quelque chose.
+\par
+\par \'ab\~Comme si on voulait le faire mourir de faim\~! C\rquote est bien \'e0 prix fixe, n\rquote est-ce pas\~? demande-t-elle \'e0 M.\~Chanlaire.
+\par
+\par \endash Oui, deux francs par t\'eate.
+\par
+\par \endash Jacques, crie-t-elle aussit\'f4t, mange de tout\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est jet\'e9 comme un cri des croisades, comme une devise de combat\~: \'ab\~Mange de tout\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela s\rquote entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table.
+\par
+\par Elle ne peut s\rquote emp\'eacher de s\rquote occuper de moi, de la place o\'f9 elle est, et veille toujours sur son enfant.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde. \endash Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu\rquote on suce ses doigts. \endash Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant\~! \endash Jacques, tu ne sais pas manger les croupions\~!
+\~\'bb
+\par
+\par Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui tra\'eenent. On la remarque.
+\par
+\par J\rquote en deviens rouge.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! elle m\rquote a g\'e2t\'e9 mon plaisir\'85 Je m\rquote aper\'e7ois parfaitement que les voisins se moquent d\rquote elle, et les ma\'eetres de l\rquote h\'f4tel la regardent de travers. Puis j\rquote aurais voulu avoir l\rquote air d\rquote
+un homme, en redemander aux gar\'e7ons\~: \'ab\~Passez-moi ce plat-l\'e0\~!\~\'bb m\rquote essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arri\'e8re, et dire en finissant\~: \'ab\~En voil\'e0 encore un que les Prussiens n\rquote auront pas.\~
+\'bb
+\par
+\par
+\par M.\~Chanlaire se l\'e8ve\~:
+\par
+\par \'ab\~Mesdames, messieurs et gamins, j\rquote offre du champagne.
+\par
+\par \endash Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma m\'e8re, du ton dont elle dirait\~: \'ab\~On ne m\rquote enl\'e8vera pas mon fils.\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, il boira dans le sien, et c\rquote est lui qui aura l\rquote \'e9trenne de cette bouteille, dit M.\~Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle\~; les enfants les premiers\~!\~\'bb
+\par
+\par Il remplit mon verre, qui d\'e9borde, et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Vide-moi \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire\~: regarde-moi donc\~!
+\par
+\par Je n\rquote ose la regarder ni boire.
+\par
+\par \'ab\~Tu es l\'e0 comme un empot\'e9, voyons\~!\~\'bb
+\par
+\par Empot\'e9\~! M.\~Chanlaire dit cela tout haut\~; j\rquote en ai le c\'9cur qui se fend, la main qui tremble et je renverse la moiti\'e9 du champagne sur une robe d\rquote \'e0 c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Nigaud\~!\~\'bb dit l\rquote inond\'e9e\'85
+\par
+\par Empot\'e9\~! Nigaud\~! C\rquote est ma m\'e8re qui est cause que j\rquote ai \'e9t\'e9 si b\'eate.
+\par
+\par Elle me sermonne encore apr\'e8s, en rench\'e9rissant sur les autres.
+\par
+\par Je vais me coucher gonfl\'e9 et piteux.
+\par
+\par \'ab\~Par ici, votre chambre\~\'bb, dit le gar\'e7on.
+\par
+\par Au moment o\'f9 je suis au bout du corridor, disant adieu \'e0 la dame de Paris et \'e0 ses fils, qui m\rquote ont fait tout le soir des amiti\'e9s, ma m\'e8re m\rquote appelle\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y a l\rquote accent du commandement dans la voix \endash de la sollicitude aussi \endash elle prend des pr\'e9cautions auxquelles son enfant, avec l\rquote imprudence de son \'e2ge, ne songe pas.
+\par
+\par Mes camarades sourient, leur m\'e8re rougit, la mienne salue.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui encore dans mes r\'eaves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes d\'e9collet\'e9es, \'e0 table, dans un bal, j\rquote entends, comme Jeanne d\rquote Arc, une voix\~: \'ab\~Jacques\~! les cabinets sont en bas\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+\par
+\par La dame de Paris est encore avec ma m\'e8re et je suis avec ses fils.
+\par
+\par Ils sont plus remuants que moi et ne s\rquote arr\'eatent pas au milieu du pont, les l\'e8vres entrouvertes et le nez fr\'e9missant, pour respirer et boire le petit vent qui passe\~: brise du matin qui sec
+oue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivi\'e8re bleue\~; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j\rquote aper\'e7ois le fond de la ville qui d\'e9
+gringole tout joyeux\~!
+\par
+\par
+\par L\'e0-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau \'e0 grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les pr\'eatres, l\rquote air j\'e9suite aussi.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui\~! c\rquote est lui\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelqu\rquote un a donn\'e9 un nom \'e0 cet homme qui passe et on l\rquote a reconnu.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le chantre des}{\i Gueux}{, Jacques, c\rquote est B\'e9ranger}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Auteur de chansons tr\'e8s populaire.}}}{.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re me dit cela, comme il m\rquote a dit\~: c\rquote est la Pucelle\~!
+\par
+\par Il a \'f4t\'e9 son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s\rquote il faisait sa pri\'e8re. Il est plein de respect pour les gloires, mon p\'e8re, et il s\rquote enrhumerait pour les saluer. Il n\rquote a pas encore r\'e9ussi \'e0 m\rquote
+inspirer cette v\'e9n\'e9ration, et tandis qu\rquote on regarde B\'e9ranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d\rquote un grand arbre, puis s\rquote abattent et plongent dans l\rquote
+argent des trembles et dans l\rquote or des osiers.
+\par
+\par Dans ma g\'e9ographie, j\rquote ai vu qu\rquote on appelait ce pays le jardin de la France.
+\par
+\par Jardin de la France\~! oui, et je l\rquote aurais appel\'e9 comme \'e7a, moi gamin\~! C\rquote est bien l\rquote impression que j\rquote en ai gard\'e9e\~; \endash ces parfums, ce calme, ces rives sem\'e9es de maisons fra\'ee
+ches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire\~!...
+\par
+\par Il se tache de noir, ce ruban\~; il prend une couleur glauque, tout d\rquote un coup, et il semble qu\rquote il roule du sable sale, ou de la boue. C\rquote est la mer qui approche, et vomit la mar\'e9e\~; la Loire va finir, et l\rquote Oc\'e9an commence.
+
+\par
+\par Nous arrivons, voici la prairie de Mauves\~! \endash Je suis rest\'e9 tout le jour sous l\rquote impression calme du matin. \endash J\rquote ai peu jou\'e9 avec mes petits camarades, qui s\rquote \'e9tonnaient de mon silence.
+\par
+\par L\rquote espace m\rquote a toujours rendu silencieux.
+\par
+\par Nous sommes pr\'e8s du pont en fil de fer, je lis au loin }{\i H\'f4tel de la Fleur}{. \endash C\rquote est Nantes.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {NANTES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re a tann\'e9 M.\~Chanlaire pour lui demander o\'f9 nous ferions bien d\rquote aller en d\'e9barquant, et elle s\rquote y est prise si bien, qu\rquote il l\rquote a envoy\'e9e au diable, \endash tout bas, \endash et qu\rquote il s\rquote
+esquive aussit\'f4t qu\rquote on arrive. Il jette son adresse \'e0 mon p\'e8re, sa valise \'e0 un portefaix, et le voil\'e0 loin.
+\par
+\par La dame de Paris s\rquote en va de son c\'f4t\'e9. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et voil\'e0 M.\~Vingtras, professeur de sixi\'e8me au coll\'e8ge de Nantes, debout, sur le pav\'e9 de la ville, avec ses malles, sa femme et son gar\'e7on.
+
+\par
+\par
+\par Notre sp\'e9cialit\'e9 est d\rquote encombrer de notre pr\'e9sence et de g\'eaner de nos bagages la vie des cit\'e9s o\'f9 nous p\'e9n\'e9trons. Pour le moment, nous avons l\rquote air de vouloir demeurer sur le versant du quai et l\rquote
+on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les d\'e9chargements se font mal. \endash \'c0 nous trois, nous tenons plus de place qu\rquote il n\rquote est permis dans un port marchand, et d\'e9j\'e0
+ il se forme des rassemblements autour de notre colonie.
+\par
+\par Ma m\'e8re a }{\i entrepris}{ mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pouvais pas demander \'e0 M.\~Chanlaire\~?...
+\par
+\par \endash Puisque c\rquote est toi qui t\rquote en \'e9tais charg\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a la note aigu\'eb et qui fait retourner les passants. On s\rquote attroupe. Un portefaix s\rquote approche. \'ab\~Combien\~! dit ma m\'e8re, pour emporter \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Trois francs.
+\par
+\par \endash Trois francs\~!
+\par
+\par \endash Pas un sou de moins.
+\par
+\par \endash Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs\~\'bb, dit ma m\'e8re, confiant ses paquets, ses ch\'e2les et une bo\'eete \'e0 mon p\'e8re et allant \'e0 un malheureux en guenilles qui tra\'eenait par l\'e0.
+\par
+\par Il a \'e0 peine le temps de r\'e9pondre que le portefaix arrive, montre sa m\'e9daille, fond dans le tas, accable le d\'e9guenill\'e9 de coups et la famille Vingtras d\rquote injures.
+\par
+\par Dans la bagarre, les bo\'eetes s\rquote \'e9croulent et roulent vers la rivi\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Je cours apr\'e8s un colis, ma m\'e8re en poursuit un autre\~; elle pousse des cris, le d\'e9guenill\'e9 aussi\~; les gendarmes arrivent vers mon p\'e8re. Je remonte pour le secourir\~; on nous cerne. Voil\'e0 notre entr\'e9e \'e0 Nantes.
+\par
+\par
+\par Ouf\~!\~!\~!
+\par
+\par Nous sommes install\'e9s, ce n\rquote est pas sans peine.
+\par
+\par Nous avons pass\'e9 huit jours dans une auberge dont le propri\'e9taire s\rquote appelait Houdebine, je m\rquote en souviens, je ne l\rquote oublierai }{\i jamais.
+\par }{
+\par Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma m\'e8re a trouv\'e9 moyen de mettre la maison sens dessus dessous\~: histoires de corridors, disputes d\rquote escalier, }{\i piques }{avec des femmes de voyageurs. On a discut\'e9 sur la note\~
+; la bonne a r\'e9clam\'e9 un pourboire. On nous a chass\'e9s\~; nous nous sommes trouv\'e9s de nouveau \'e0 midi sur le pav\'e9, M.\~Vingtras, son \'e9pouse et son rejeton.
+\par
+\par Heureusement, M.\~Chanlaire est arriv\'e9 au moment o\'f9 nous montions la garde autour des malles. Moi, j\rquote avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, d\'e8s qu\rquote on saurait o\'f9 se diriger.
+\par
+\par Nous \'e9tions d\'e9j\'e0 connus dans le quartier, qui avait remarqu\'e9 nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau d\'e9
+ballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma m\'e8re, l\rquote embarras de mon p\'e8re, tout avait fait sensation et, apr\'e8s avoir inspir\'e9
+ la curiosit\'e9, commen\'e7ait \'e0 inspirer la d\'e9fiance.
+\par
+\par Que j\rquote aurais donc voulu \'eatre sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d\rquote abordage \'e0 la main, sous les boulets, loin des bagages\~!
+\par
+\par Nous \'e9tions dans la rue, \endash ma m\'e8re d\rquote un c\'f4t\'e9, moi de l\rquote autre, mon p\'e8re en \'e9claireur morne, \endash quand M.\~Chanlaire vint par hasard\~; il est notre providence d\'e9cid\'e9ment.
+\par
+\par Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu\rquote il connaissait\~: je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille.
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote avait pas voulu dire qui il \'e9tait, l\rquote auberge \'e9tant indigne de sa situation, et il planait du myst\'e8re sur nos t\'eates.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re est entr\'e9 en fonctions le lendemain m\'eame de notre emm\'e9nagement, et il a fait peur aux \'e9l\'e8ves, tout de suite\~: cela lui garantit la tranquillit\'e9 dans sa classe pour toujours et des le\'e7ons particuli\'e8res en quantit\'e9.
+\endash Il a l\rquote air si chien, \endash on prendra des r\'e9p\'e9titions\~!
+\par
+\par Tout va bien. \endash Voyons maintenant la ville.
+\par
+\par Toutes mes illusions sur l\rquote Oc\'e9an, envol\'e9es\~; tous mes r\'eaves de temp\'eates tomb\'e9s dans l\rquote eau douce, car c\rquote \'e9tait de l\rquote eau douce\~!
+\par
+\par Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni d\rquote officiers en chapeau de commandement\~; point de salves d\rquote artillerie ni de man\'9cuvres de guerre\~; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres\~; point de r\'e9p\'e9
+tition de branle-bas\~; pas d\rquote exercice d\rquote abordage\~; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J\rquote eus une esp\'e9rance\~: on me parla de }{\i t\'eates de mort }{entass\'e9es sur un trois-m\'e2ts\~; c\rquote \'e9
+taient des fromages de Hollande.
+\par
+\par Comme la vie de marin me para\'eet b\'eate\~!
+\par
+\par Il y a une petite buvette en bas de notre maison\~; j\rquote y vais chercher du vin en chopine pour notre d\'eener et j\rquote y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand m
+\'e2t \'ab\~dans la vague \'e9cumante\~\'bb, ils ne luttent pas \'ab\~contre la fureur des flots\'85\~\'bb. Non, s\rquote ils tombaient \'e0 l\rquote eau, ils se noieraient. Il n\rquote y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien
+\~! merci\~!
+\par
+\par Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse\~; mais je ne fais pas grande diff\'e9rence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d\rquote
+uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un m\'eame m\'e9pris\~; j\rquote enveloppe dans mon d\'e9dain, je confonds dans ma d\'e9sillusion le loup de mer et l\rquote ameneur de fromages.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON PROFESSEUR
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote ai pour professeur un petit homme \'e0 lunettes cercl\'e9es d\rquote argent, au nez et \'e0 la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, \endash elles ne l\rquote emp\'eacheront pas de faire son chemin,
+\endash insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe\~: il arrive de Paris, o\'f9 il a \'e9t\'e9 re\'e7u, comme Turfin, un des premiers \'e0 l\rquote agr\'e9gation\~; il y a laiss\'e9 des protecteurs que son esprit de gringalet amuse\~
+; il en a rapport\'e9 une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+\par
+\par M.\~Larbeau, c\rquote est son nom, se fiche un peu de ses \'e9l\'e8ves, \endash il est caressant avec les fils des influents, qu\rquote il m\'e9nage et aupr\'e8s de qui il a conquis une popularit\'e9 parce qu\rquote il les traite comme de grands gar\'e7
+ons, mais il n\rquote est pas }{\i rosse}{ pour les autres. Pourvu qu\rquote on rie de ce qu\rquote il dit\~! \endash il fait des calembours et propose quelquefois des charades\~; on l\rquote appelle le Parisien.
+\par
+\par Je crois qu\rquote il me trouve un peu }{\i couenne}{, \endash parce que ses blagues ne m\rquote amusent pas\~; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des r\'e9p\'e9titions avec lui, que j\rquote ai voulu \'eatre cordonnier et que maintenant j
+\rquote aimerais \'eatre forgeron. Je lui semble commun\~; ma m\'e8re d\rquote ailleurs lui para\'eet vulgaire et mon p\'e8re lui fait l\rquote effet d\rquote un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l\rquote air de me croire, m\'ea
+me quand je dis que j\rquote ai }{\i oubli\'e9 }{mes devoirs, ou que je me suis }{\i tromp\'e9 }{de le\'e7on.
+\par
+\par \'c0 la fin de l\rquote ann\'e9e, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.
+\par
+\par
+\par Arrive la distribution solennelle\~; \endash je n\rquote ai rien \endash ou j\rquote ai quelque chose, \endash il me semble bien que je remportai une ou deux couronnes et que je fus embrass\'e9 sur l\rquote estrade par un homme qui empoisonnait.
+\endash Toujours donc\~!
+\par
+\par Mais je n\rquote avais pas la foi et je me moquais d\rquote avoir des prix ou de n\rquote en pas avoir, du moment que mon p\'e8re ne me tourmentait point.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LA MAISON
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous demeurons dans une vieille maison repl\'e2tr\'e9e, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s\rquote en d\'e9gage une odeur de t\'e9r\'e9benthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre \'e0 l\rquote \'e9touff\'e9e\~
+: pas d\rquote air, point d\rquote horizon\~!
+\par
+\par Je passe l\'e0, les dimanches surtout, des heures p\'e9nibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d\rquote ailleurs, m\'eame en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-\'c9tienne.
+
+\par
+\par J\rquote aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des col\'e8res des mineurs.
+\par
+\par Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n\rquote y a pas d\rquote usines \'e0 \'e9tincelles et d\rquote hommes \'e0 \'9cil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+\par
+\par Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids\~: ils vont muets derri\'e8re leurs chariots \'e0 travers la ville et ont l\rquote air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l\rquote allure large, la voix forte\~! La l
+\'e8vre est mince ou le nez est pointu, l\rquote \'9cil est creux et la tempe en front de serpent, \endash ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, \'e0 des b\'9cufs, \endash ils ne sentent pas l\rquote herbe, mais la vase\~; ils n
+\rquote ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d\rquote un blanc sale, comme un surplis crott\'e9. Je leur trouve l\rquote air d\'e9vot, dur et faux, \'e0 ces fils de la Vend\'e9e, \'e0 ces hommes de Bretagne.
+\par
+\par Le cours Saint-Pierre me para\'eet si vide \endash avec ses quelques vieux qui viennent s\rquote asseoir sur les bancs\~! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du c\'f4t\'e9 de l\rquote \'e9glise\'85
+\par
+\par Je me sens des envies de pleurer\~!
+\par
+\par
+\par On ne me bat plus. C\rquote est peut-\'eatre pour \'e7a. J\rquote \'e9tais habitu\'e9 \'e0 la souffrance ou \'e0 la col\'e8re, \endash je vivais toujours avec un peu de fi\'e8vre.
+\par
+\par On ne me bat plus. Le proviseur n\rquote est pas de cette \'e9cole. Il a entendu parler d\rquote un de ses professeurs qui appliquait la m\'eame m\'e9thode que mon p\'e8re sur les reins de son fils\~; \endash il l\rquote a fait venir.
+\par
+\par \'ab\~Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit\~; mais si j\rquote apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j\rquote appuie pour votre disgr\'e2ce.\~\'bb
+\par
+\par La nouvelle est arriv\'e9e aux oreilles de mon p\'e8re et a prot\'e9g\'e9 les miennes.
+\par
+\par Ma m\'e8re a fait connaissance de la femme d\rquote un professeur qui est bossue.
+\par
+\par On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air d\rquote un prisonnier qu\rquote on sort un peu. Je marche devant avec ordre de ne pas m\rquote \'e9carter, de ne pas courir, et je ne puis m\'eame pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou, \endash cela ferait \'e9
+clater mon pantalon.
+\par
+\par Il est arriv\'e9 qu\rquote une de mes culottes a craqu\'e9 un jour, et madame Boireau, qui n\rquote y voit pas clair, a cependant \'e9t\'e9 tr\'e8s offusqu\'e9e. On m\rquote a d\'e9fendu de me baisser jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on m\rquote
+ait fait une culotte large.
+\par
+\par On me l\rquote a faite, il n\rquote y a plus de danger, \endash j\rquote y fl\'e2ne \'e0 l\rquote aise, \endash j\rquote ai l\rquote air d\rquote un canard dont le derri\'e8re pousse.
+\par
+\par Je vois bien qu\rquote on me regarde et les mariniers m\rquote entourent, mais ils me respectent comme l\rquote inconnu\~! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d\rquote un chien, \endash
+ on y met du sel aussi, \endash on m\rquote appelle Circ\'e9.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le supplice \'e0 propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient l\'e9gitimiste. \endash J\rquote
+ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration. \endash Cependant les esp\'e9rances que ce parti a pu concevoir \'e0 mon propos ne tardent pas \'e0 s\rquote
+\'e9vanouir. Ma m\'e8re a trouv\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un collier de chien, dans le fond d\rquote une malle, un col en crin, et je le mets. On crie au \'ab\~bonapartisme\~\'bb cette fois\~! C\rquote
+est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du caf\'e9 Lemblin.
+\par
+\par Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement l\'e0 sur la place\~? On se perd en conjectures, mais l\rquote \'e9tonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit appara\'eetre sur le cours, v\'eatu comme la }{
+\i meilleure des r\'e9publiques}{.
+\par
+\par J\rquote ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+\par
+\par C\rquote est mon costume de demi-saison. Ma m\'e8re voit que je grandis et elle a voulu m\rquote habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l\rquote \'e9toffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet \'e0 lui. J\rquote ai du cachet,
+\endash mais je suis modeste et je pr\'e9f\'e9rerais vivre dans l\rquote obscurit\'e9, ne pas donner aux partis des esp\'e9rances \'e9touff\'e9es le lendemain, \endash avec cela que j\rquote \'e9touffe aussi\~! cette redingote est si lourde et les
+ manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.
+\par
+\par L\'e9gitimiste aujourd\rquote hui, bonapartiste demain, constitutionnel apr\'e8s-demain, c\rquote est ainsi qu\rquote on pervertit les consciences et qu\rquote on d\'e9moralise les masses\~!
+\par
+\par Puis les camarades sont toujours l\'e0, \endash on m\rquote appelle Louis-Philippe. C\rquote est m\'eame dangereux par ce temps de r\'e9gicide.
+\par
+\par Les jours de }{\i classe moyenne}{, quand je suis en }{\i bourgeois citoyen}{, je rentre bris\'e9.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {NOS BONNES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous avons une bonne, \endash il para\'eet que mon p\'e8re gagne de l\rquote argent.
+\par
+\par Il donne la r\'e9p\'e9tition en}{\i tas}{\~; il prend six ou sept \'e9l\'e8ves qui lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une heure des choses qu\rquote ils n\rquote \'e9coutent pas\~; \'e0 la fin du mois, il envoie sa note, \endash
+ et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre.
+\par
+\par Les r\'e9p\'e9t\'e9s ont moins de pensums et fl\'e2nent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C\rquote est pendant ce temps-l\'e0 que s\rquote \'e9crivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre les profes
+seurs ou les pions, \endash le nez de celui-ci, les cornes de celui-l\'e0, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est g\'ean\'e9e quand elle passe.
+\par
+\par Nous la regardons \'e0 travers des trous, des fentes\~: elle est bien jolie, bien fra\'eeche\~; elle a \'e9pous\'e9 le censeur parce qu\rquote il avait quelques sous, puis qu\rquote il sera proviseur un jour. \endash C\rquote est ce que j\rquote
+ai entendu marmotter \'e0 ma m\'e8re qui ajoute aussi qu\rquote elle s\rquote habille mal.
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote est \'e7a, la mode de Paris, j\rquote aime encore mieux celle de }{\i cheux nous.}{\~\'bb
+\par
+\par Cela est lanc\'e9 \'e0 la paysanne, d\rquote un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa port\'e9e. Moi, je n\rquote aime pas mieux celle de chez nous\~!
+\par
+\par Bien d\'e9sint\'e9ress\'e9 dans la question, \endash puisque j\rquote \'e9tonne m\'eame les tailleurs du pays et que je ne suis v\'eatu \'e0 aucune mode connue depuis l\rquote antiquit\'e9 jusqu\rquote \'e0 nos jours\~! mannequin inconscient d\rquote
+une politique que je ne comprends pas, cam\'e9l\'e9on sans le vouloir, \endash je puis apporter mon t\'e9moignage, il a son poids.
+\par
+\par Eh bien, je pr\'e9f\'e8re l\rquote \'e9charpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au ch\'e2le jaun\'e2tre dont ma m\'e8re est maintenant si fi\'e8re. Je pr\'e9f\'e8re le chapeau de la Parisienne, \'e0
+ petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d\rquote or, \'e0 la coiffure que porte celle qui m\rquote a donn\'e9 ou fait donner le sein, \endash je ne me rappelle plus, \endash o\'f9
+ il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+\par
+\par
+\par On est donc heureux \'e0 la maison.
+\par
+\par \'c7a m\rquote ennuie que l\rquote on ait pris une bonne\~! car j\rquote \'e9tais occup\'e9 au moins, quand j\rquote allais chercher de l\rquote eau, quand je montais du bois, lorsque je d\'e9pla\'e7ais les gros meubles. J\rquote aimais \'e0
+ donner des coups de marteau, des coups d\rquote \'e9paule et des coups de scie. Je me sentais fort et je m\rquote exer\'e7ais \'e0 porter des armoires sur le dos et des seaux pleins \'e0 bras tendus. Je ne dois plus toucher \'e0 rien et si je suis press
+\'e9, je ne puis m\'eame pas d\'e9crotter mes souliers.
+\par
+\par \'ab\~Il y a de la boue autour\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est l\rquote affaire de la bonne, cela\~!
+\par
+\par \endash Avec la grosse brosse seulement\~?
+\par
+\par \endash Nous avons une bonne, ce n\rquote est pas pour qu\rquote elle reste \'e0 b\'e2iller toute la journ\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote a pas le temps de b\'e2iller, la pauvre fille\~! Oh\~! ma m\'e8re a l\rquote \'9cil\~!
+\par
+\par Ce n\rquote est pourtant pas son enfant, ni sa ni\'e8ce\~! Pourquoi donc lui montrer les m\'eames \'e9gards qu\rquote \'e0 moi\~? Elle fait pour les \'e9trangers ce qu\rquote elle faisait pour Jacques. Elle n\rquote \'e9tablit pas de diff\'e9
+rence entre sa domestique et son fils. Ah\~! je commence \'e0 croire qu\rquote elle ne m\rquote a jamais aim\'e9\~!
+\par
+\par La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma m\'e8re lui donne tout ce dont nous n\rquote avons pas voulu.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas moi qui \'e9pargnerais le manger \'e0 une bonne\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle met sur un rebord d\rquote assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est bon pour son temp\'e9rament, ces choses-l\'e0. Et les boulettes froides, voil\'e0 qui fortifie\~!\~\'bb
+\par
+\par Pauvre Jeanneton\~! Si elle n\rquote \'e9tait pas soign\'e9e si bien, comme elle d\'e9p\'e9rirait\~! Car m\'eame avec ce r\'e9gime, elle se porte mal, elle n\rquote est pas grasse, tant s\rquote en faut\~!
+\par
+\par Je crois m\rquote apercevoir que Jeanneton n\rquote est pas folle de ma m\'e8re et queue s\rquote applique \'e0 la contrarier.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton\~?
+\par
+\par \endash Merci, madame.
+\par
+\par \endash Merci oui, ou merci non.
+\par
+\par \endash Non, madame.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote aimez pas le cidre\~?\~\'bb
+\par
+\par Jeanneton balbutie.
+\par
+\par \'ab\~Comme vous voudrez, ma fille\~!\~\'bb Et ma m\'e8re ajoute d\rquote un air d\'e9pit\'e9\~: \'ab\~Je mets le verre l\'e0, vous le prendrez tout \'e0 l\rquote heure si vous voulez\~; vous le laisserez s\rquote \'e9venter, si cela vous amuse.\~\'bb
+
+\par
+\par Le cidre ne s\rquote \'e9ventera pas, il y a bon temps qu\rquote il l\rquote est. Il y a deux jours qu\rquote il tra\'eene dans une bouteille que mon p\'e8re a repouss\'e9e parce qu\rquote elle sentait l\rquote aigre et qu\rquote on a oubli\'e9
+ de boucher. \endash Il est tomb\'e9 un }{\i cafard}{ dedans. Mais ma m\'e8re l\rquote a retir\'e9 tout \'e0 l\rquote heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c\rquote est parce qu\rquote elle a senti le cidre qu\rquote elle s\rquote
+est d\'e9cid\'e9e \'e0 l\rquote offrir \'e0 Jeanneton.
+\par
+\par \'ab\~Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles\'85 Rappelle-toi cela, mon enfant.\~\'bb
+\par
+\par Je me le rappellerai. Si jamais j\rquote ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-l\'e0, }{\i qui n\rquote a pas d\rquote acide}{, qui sent l\rquote aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans\~?
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait vu regarder ce cafard en r\'e9fl\'e9chissant.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est signe que le cidre est bon. S\rquote il \'e9tait mauvais, il n\rquote y serait pas all\'e9. Les insectes ont leur}{\i jugeote }{aussi.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! les malins\~!
+\par
+\par Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c\rquote est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu\rquote il y avait des vers et qui aimais mieux qu\rquote il n\rquote y e\'fb
+t pas de mouches dans l\rquote huile\~!
+\par
+\par Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma m\'e8re lui offrait en signe d\rquote adieu.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, m\rquote avait-elle dit, va chercher la bouteille qui \'e9tait pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des}{\i fleurs.}{\~\'bb
+\par
+\par Jeanneton a refus\'e9.
+\par
+\par On remplace Jeanneton par Margoton.
+\par
+\par Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en entrant.
+\par
+\par \'ab\~Moi, je n\rquote ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l\rquote estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d\rquote indienne\~; je n\rquote ai pas les poumons faibles et j\rquote aime la viande\~
+; je veux manger chaud.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Margoton joue gros jeu.
+\par
+\par Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l\rquote estomac de Margoton est prot\'e9g\'e9 comme les reins du petit Vingtras. L\rquote autorit\'e9 veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l\rquote
+enfant. On ne destituerait pas publiquement M.\~Vingtras parce qu\rquote il flanquerait en passant une roul\'e9e \'e0 son rejeton, ou parce qu\rquote il \'e9toufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton\~
+; mais il fera bien tout de m\'eame de ne pas d\'e9plaire au grand chef \'e0 propos de son m\'f4me et de sa domestique.
+\par
+\par Ah\~! quelle faute on a commise en s\rquote adressant \'e0 la femme du proviseur, par genre, pour avoir l\rquote air de demander avis\~!
+\par
+\par On n\rquote ose pas renvoyer la grosse recommand\'e9e, malgr\'e9 les pr\'e9tentions qu\rquote elle affiche, et elle entre en place.
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, \'e0 propos de cette bonne.
+\par
+\par Elle n\rquote est pas forte et \'e7a la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c\rquote est son devoir d\rquote \'e9pouse, c\rquote est son r\'f4le de m\'e8re\~; elle n\rquote y faillira pas\~!
+\par
+\par Mais quand il faut servir Margoton\~!...
+\par
+\par \'ab\~Vous avez encore faim\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Comme cela\~?
+\par
+\par \endash Encore un petit morceau, si vous voulez.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re en mourra\~; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu\rquote elle \'e9trangle quand elle reprend le couteau, \'e0 l\rquote expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu\rquote elle est forc\'e9
+e de mettre les cerises dans l\rquote assiette de la bonne, une par une, comme avec un d\'e9chirement.
+\par
+\par Marguerite en demande toujours.
+\par
+\par
+\par Mais ma m\'e8re rena\'eet \'e0 vue d\rquote \'9cil. Mon Dieu\~! mon Dieu\~! soyez b\'e9ni\~!
+\par
+\par Elle rena\'eet, redevient espi\'e8gle, reprend des couleurs. Elle est entr\'e9e un jour dans le cabinet de mon p\'e8re, toute joyeuse.
+\par
+\par \'ab\~Antoine\~! \endash et elle lui a parl\'e9 \'e0 l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Tu es s\'fbre\~?\~\'bb a r\'e9pondu mon p\'e8re avec stupeur et en d\'e9rangeant son bonnet grec.
+\par
+\par Elle se contente de hocher la t\'eate en souriant.
+\par
+\par \'ab\~Il ne s\rquote agit plus que de les surprendre\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle enl\'e8ve le bonnet grec et d\'e9pose d\rquote un geste \'e0 la fois langoureux et hardi, sur le front d\rquote Antoine, son \'e9poux, mon p\'e8re, un baiser furtif.
+\par
+\par On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma m\'e8re a mis son ch\'e2le jaune et son beau chapeau \endash celui au petit melon et \'e0 l\rquote oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur.
+\par
+\par Elle en revient en se frottant les mains et en balan\'e7ant joyeusement la t\'eate\~: \'e0 en faire tomber l\rquote oiseau et le melon.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, je vois Margoton qui fait ses paquets et \'e0 qui on r\'e8gle son compte. Elle a laiss\'e9 de la viande dans son assiette\~: qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+\par
+\par \'ab\~Madame, c\rquote \'e9tait pour le bon motif\~!
+\par
+\par \endash Pour le bon motif\~!... dans une cave\~!...\~\'bb
+\par
+\par Qu\rquote est-ce que c\rquote est que le bon motif\~? On ne m\rquote en dit rien, mais quelques jours apr\'e8s, ma m\'e8re parlant \'e0 mon p\'e8re cause de Margoton.
+\par
+\par \'ab\~Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se f\'e2che. Si elle n\rquote avait pas eu ce routier pour amant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne comprends pas.
+\par
+\par Il est d\'e9cid\'e9 qu\rquote on ne prendra plus de bonnes qu\rquote on nourrira\~: \'e7a fatigue trop ma m\'e8re\~!
+\par
+\par Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec des taches de rousseur, courte et ronde, \endash une boule. Des yeux qui sortent de la t\'eate, et de l\rquote estomac qui cr\'e8ve sa robe\~! Il nous vient beaucoup d\rquote estomac \'e0
+ la maison.
+\par
+\par Elle doit venir faire la vaisselle, l\rquote ouvrage sale, et accompagner ma m\'e8re au march\'e9 pour porter les provisions. Ma m\'e8re veut m\'eame qu\rquote elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu\rquote
+il y a une domestique attach\'e9e \'e0 ma personne. J\rquote ob\'e9is, en allant en peu en avant ou en arri\'e8re de P\'e9tronille\~; c\rquote est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s\rquote accroche \'e0 moi\~
+; on nous voit ensemble.
+\par
+\par On nous voit, et il arrive qu\rquote un matin, en entrant au coll\'e8ge, on m\rquote appelle }{\i su\'e7on}{. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon p\'e8re avec }{\i su\'e7on}{ au bas et l\rquote on ne nous nomme plus que les Su\'e7ons.
+
+\par
+\par Voici pourquoi\~:
+\par
+\par P\'e9tronille occupe ses heures de loisir \'e0 vendre des sucres d\rquote orge dans les rues, et les \'e9l\'e8ves la connaissent bien. On s\rquote est demand\'e9, en me rencontrant avec elle, quel lien myst\'e9rieux nous reliait, et le bruit se r\'e9
+pand que nous fabriquons les sucres d\rquote orge la nuit, que mon p\'e8re a ajout\'e9 cette branche d\rquote industrie au professorat.
+\par
+\par On dit m\'eame qu\rquote ils sont moins bons depuis qu\rquote il est associ\'e9 \'e0 P\'e9tronille.
+\par
+\par
+\par Comme je m\rquote ennuie\~! \endash Je trouve mal qu\rquote on ne me permette pas de rester \'e0 la maison et qu\rquote on me force \'e0 sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m\rquote en fait ramasser quelquefois, mais c
+\rquote est comme si je m\rquote appelais }{\i Munito}{, \endash comme si les fleurs \'e9taient des dominos, que j\rquote ai \'e0 aller chercher sur un coup d\rquote \'9cil\~; qu\rquote il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. H\'e9\~! Munito
+\~!
+\par
+\par Je me pique dans les orties, je m\rquote enfonce les \'e9pines sous la peau, c\rquote est une corv\'e9e, un emb\'eatement\~! J\rquote en arrive \'e0 ha\'efr les jardins, \'e0 d\'e9tester les bouquets, \'e0
+ confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs.
+\par
+\par
+\par Je dois faire de tr\'e8s grands pas, c\rquote est plus }{\i homme}{, puis \'e7a use moins les souliers. Je fais de grands pas et j\rquote ai toujours l\rquote air d\rquote aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d\rquote \'eatre \'e0
+ la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d\rquote un soldat et la rapidit\'e9 d\rquote une ombre chinoise.
+\par
+\par Et toujours une petite queue d\rquote \'e9toffe par derri\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par Je voudrais \'eatre en cellule, \'eatre attach\'e9 au pied d\rquote une table, \'e0 l\rquote anneau d\rquote un mur\~; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai march\'e9 ce matin, pieds nus, sur un }{\i chose}{ de bouteille. (Ma m\'e8re dit que je grandis et que je dois me pr\'e9parer \'e0 aller dans le monde\~; elle me demande pour cela de ch\'e2tier mon langage, et elle veut que je dise d\'e9
+sormais\~: }{\i chose}{ de bouteille, et quand j\rquote \'e9cris je dois remplacer }{\i chose}{ par un trait.)
+\par
+\par J\rquote ai march\'e9 sur un }{\i chose}{ de bouteille et je me suis entr\'e9 du verre dans la plante des pieds. Ah\~! quel mal cela m\rquote a fait\~! le m\'e9decin a eu peur en voyant la plaie.
+\par
+\par \'ab\~Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant\~?\~\'bb
+\par
+\par Oui, je souffre, mais \'e0 ce moment le vent a entrouvert ma fen\'eatre\~; j\rquote ai aper\'e7u dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste o\'f9 l\rquote on m\rquote emm\'e8ne tous les soirs. Je n\rquote
+irai plus de quelque temps. J\rquote ai le pied coup\'e9. Quelle chance\~!
+\par
+\par Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON ENTR\'c9E DANS LE MONDE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re ne se contente pas de me recommander la chastet\'e9 pour les mots, elle veut que je joigne l\rquote \'e9l\'e9gance \'e0 la pudeur.
+\par
+\par Elle a eu l\rquote id\'e9e de me faire donner des le\'e7ons de \'ab\~}{\i comme il faut}{\~\'bb.
+\par
+\par Il y a M.\~Soubasson qui est ma\'eetre de danse, de chausson et professeur de \'ab\~}{\i maintien}{\~\'bb.
+\par
+\par C\rquote est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une m\'e9daille de sauvetage. Il a retir\'e9 de l\rquote eau l\rquote inspecteur d\rquote acad\'e9mie qui allait se noyer. On lui a donn\'e9 cette}{\i
+ chaire}{ de chausson et de danse au lyc\'e9e en mani\'e8re de r\'e9compense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de }{\i maintien}{, qui est tr\'e8s suivi, parce que M.\~Soubasson a la vue basse, l\rquote oreille dure, aime \'e0 }{\i t\'e9ter}{
+, et qu\rquote en lui portant aux l\'e8vres un biberon plein de }{\i tord-boyaux}{, on est libre de faire ce qu\rquote on veut dans son cours.
+\par
+\par Dieu sait ce qu\rquote on n\rquote y fait pas\~!
+\par
+\par Mais moi, j\rquote ai des le\'e7ons particuli\'e8res en dehors du lyc\'e9e. M.\~Soubasson vient \'e0 la maison. Il am\'e8ne son fils, que mon p\'e8re saupoudre d\rquote un peu de latin, et en \'e9change M.\~Soubasson me donne des r\'e9p\'e9
+titions de maintien.
+\par
+\par Ma m\'e8re y assiste.
+\par
+\par \'ab\~Glissez le pied, une, deux, trois, \endash la r\'e9v\'e9rence\~! \endash souriez\~!
+\par
+\par \endash Tu entends, Jacques, souris donc\~! mais tu ne souris pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne souris pas\~? Mais je n\rquote en ai pas envie.
+\par
+\par Il faut essayer tout de m\'eame, et je fais la bouche en }{\i chose}{ de poule.
+\par
+\par Ma m\'e8re, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu\rquote elle me pr\'e9sente comme une grimace.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, comme cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Je dois aussi tenir le petit doigt en l\rquote air, \'e7a me fatigue\~!
+\par
+\par \'ab\~Attention \'e0 l\rquote auriculaire\~\'bb, dit toujours M.\~Soubasson, qui s\rquote est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c\rquote
+est toujours avec ce petit doigt qu\rquote il se fouille l\rquote oreille. Il se la fouille m\'eame un peu trop \'e0 mon id\'e9e.
+\par
+\par
+\par Ce que ma m\'e8re me dit de choses blessantes pendant la le\'e7on de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses go\'fbts d\rquote \'e9l\'e9gance, cette femme, \'e0 quel point je suis commun et j\rquote ai l\rquote air d\rquote un paysan, non, ce n
+\rquote est pas possible de le dire\~! Je ne puis pas arriver \'e0 glisser mon pied ni m\'eame \'e0 tenir mon petit doigt en l\rquote air\~!
+\par
+\par \'ab\~Je te croyais fort\~\'bb, dit ma m\'e8re, qui sait que je pose un peu pour le }{\i moignon}{ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+\par
+\par Je ne suis pas fort, il para\'eet, puisque au bout de dix minutes, l\rquote auriculaire retombe \'e9nerv\'e9, demandant gr\'e2ce, crisp\'e9 comme une queue de rat empoisonn\'e9\~! Rien que d\rquote y penser, il se tord encore aujourd\rquote hui et j
+\rquote en ai la chair de poule.
+\par
+\par Au bout de deux mois, c\rquote est \'e0 peine si je suis en \'e9tat de faire une r\'e9v\'e9rence \'e0 trois glissades\~; en tout cas, je suis incapable de parler en m\'eame temps. Si je parlais, il me semble que je dirais\~: }{\i j\rquote avons, jarnigu
+\'e9, moussu le maire}{, parce que je salue comme les villageois dans les pi\'e8ces. Il me prend des envies, quand je r\'e9p\'e8te avec ma m\'e8re, de l\rquote appeler \'ab\~Nanette\~\'bb et de lui crier que je m\rquote appelle \'ab\~Jobin\~\'bb
+, ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien\~!
+\par
+\par
+\par Il faut pourtant que tout ce temps-l\'e0 n\rquote ait pas \'e9t\'e9 perdu, que je mette en pratique, t\'f4t ou tard, mes le\'e7ons d\rquote \'e9l\'e9gance et que je fasse plus ou moins honneur \'e0 M.\~Soubasson, \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Pr\'e9pare ton maintien.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote en serre l\rquote auriculaire avec fr\'e9n\'e9sie, je fais et refais des r\'e9v\'e9rences, j\rquote en sue le jour, j\rquote en r\'eave la nuit\~!
+\par
+\par Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par \'ab\~Pan, pan\~!
+\par
+\par \endash Entrez\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re passe la premi\'e8re, je ne vois pas comment elle s\rquote en tire, j\rquote ai un brouillard devant les yeux.
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon tour\~!
+\par
+\par Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu\rquote on s\rquote \'e9carte. La compagnie stup\'e9faite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c\rquote est\~; vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier\~
+? Vais-je faire le saut de carpe\~? On attend. J\rquote entre dans le cercle et je commence\~:
+\par
+\par Une \endash je glisse.
+\par
+\par Deux \endash je recule.
+\par
+\par Trois \endash je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+\par
+\par C\rquote est un clou de mon soulier.
+\par
+\par Ma m\'e8re \'e9tait derri\'e8re modestement et n\rquote a rien vu. Elle me souffle\~:
+\par
+\par \'ab\~Le sourire, maintenant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je souris.
+\par
+\par \'ab\~Et il rit, encore\~!\~\'bb murmure indign\'e9e la femme du proviseur.
+\par
+\par Oui, et je continue \'e0 \'e9ventrer le tapis.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est trop fort\~!\~\'bb
+\par
+\par On se rapproche, on m\rquote enveloppe, je suis fait prisonnier.
+\par
+\par Ma m\'e8re demande gr\'e2ce.
+\par
+\par Moi, j\rquote ai perdu la t\'eate et je crie\~: \'ab\~Nanette\~! Nanette\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Mon avancement est fichu pour cinq ans\~\'bb, dit mon p\'e8re le soir en se couchant.
+\par
+\par On renvoie M.\~Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises mani\'e8res\~; je n\rquote en suis pas f\'e2ch\'e9 pour mon petit doigt qui se d\'e9tend, reprend sa forme accoutum\'e9e. Je pr
+\'e9f\'e8re avoir de mauvaises mani\'e8res et n\rquote avoir pas l\rquote auriculaire comme une queue de rat empoisonn\'e9.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai une }{\i veine }{dans mon malheur.
+\par
+\par Ma blessure au pied \'e9tait mal gu\'e9rie. Elle se rouvre de temps en temps et je mens un peu d\rquote ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous pr\'e9texte que je ne puis marcher. Je la gratte m\'ea
+me et je la gratterais encore davantage, mais \'e7a me chatouille.
+\par
+\par Ce}{\i chose}{ de bouteille (je vous ob\'e9irai, ma m\'e8re) m\rquote a rendu un fier service. Je reste \'e0 la maison et je ne r\'f4de plus dans les chemins vides, bord\'e9s d\rquote arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourl\'e9s d\rquote
+herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussi\'e8re desquels je tra\'eene, comme un insecte estropi\'e9 dans la boue.
+\par
+\par Je reste devant une table o\'f9 il y a des livres que j\rquote ai l\rquote air de lire, tandis que je fais des r\'eaves qu\rquote on ne devine point.
+\par
+\par Mon p\'e8re travaille de l\rquote autre c\'f4t\'e9 et ne me g\'eane pas, except\'e9 quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas besoin de b\'fbcher beaucoup pour le coll\'e8ge, je suis souvent le premier et je n\rquote ai qu\rquote \'e0 faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon p\'e8re croie que je cherche des mots, tandis que je cours apr\'e8
+s des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-\'c9tienne\'85
+\par
+\par Je trouve une dr\'f4le de joie \'e0 regarder dans ce pass\'e9.
+\par
+\par On nous donne quelquefois un paysage \'e0 traiter en }{\i narration}{. J\rquote y mets mes souvenirs.
+\par
+\par \'ab\~Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine\~\'bb, me dit le professeur, qui n\rquote y retrouve ni du Virgile ni de l\rquote Horace, si ce sont des vers\~; ni des guenilles de Cic\'e9ron, si c\rquote est du latin\~
+; ni du Thomas ni du Marmontel, si c\rquote est du fran\'e7ais.
+\par
+\par Mais je vais arriver \'e0 \'eatre le dernier un de ces matins\~!
+\par
+\par Je me sens grandir, j\rquote oublie les }{\i anciens}{. Je songe plus \'e0 ce que je deviendrai qu\rquote \'e0 ce qu\rquote est devenu tel empereur romain. Ma}{\i facilit\'e9}{, mon imagination s\rquote \'e9vanouissent, se meurent, sont mortes\~!\~!\~
+! (Bossuet, }{\i Oraisons fun\'e8bres}{.)
+\par
+\par
+\par Un M.\~David, qui est pr\'e9sident de l\rquote }{\i Acad\'e9mie po\'e9tique}{ de Nantes, donne de grandes soir\'e9es. Il invite les professeurs et leurs femmes \'e0 venir danser chez lui.
+\par
+\par C\rquote est dans un grand salon nu, o\'f9 il y a le buste de Socrate sur la chemin\'e9e. Une jeune dame le regarde et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est donc si vilain que \'e7a, un philosophe\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re vient avec mon p\'e8re, }{\i naturellement}{, et m\'eame on m\rquote a amen\'e9 au commencement.
+\par
+\par Notre arriv\'e9e est annonc\'e9e avec plaisir et est accueillie avec faveur.
+\par
+\par Mon p\'e8re est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris\~: on dirait deux prunelles de chat sous une goutti\'e8re. Il a l\rquote air peu commode.
+\par
+\par Ma m\'e8re\~!... hum\~!... ma m\'e8re\~!... Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune\~; aux poignets, des n\'9cuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des n\'9cuds de paille \'e0 la queue trouss\'e9e d\rquote un cheval. Rien que \'e7
+a comme toilette.}{\i \'catre simple}{, c\rquote est sa devise.
+\par
+\par Une fois seulement, elle a ajout\'e9 l\rquote oiseau de son chapeau \endash en broche, le bec en bas, le }{\i chose}{ en l\rquote air. Une fantaisie, un essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cet oiseau fait l\'e0\~?\~\'bb demande-t-on.
+\par
+\par Il y en avait qui auraient pr\'e9f\'e9r\'e9 le bec en l\rquote air, le }{\i chose }{en bas.
+\par
+\par Ma m\'e8re faisait la mignonne, aga\'e7ant le bec de la b\'eate comme s\rquote il \'e9tait vivant.
+\par
+\par \'ab\~Ti\'85 ti\'85 le joli petit oiseau, c\rquote est mon }{\i toiseau\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Mon p\'e8re a obtenu qu\rquote elle laiss\'e2t l\rquote oiseau sur le chapeau, \endash le joli toiseau\~!
+\par
+\par Mais pour les n\'9cuds, comme il avait voulu y toucher une fois\~:
+\par
+\par \'ab\~Antoine, avait r\'e9pondu ma m\'e8re, suis-je une honn\'eate femme\~? Oui ou non\~! Tu h\'e9sites, tu ne dis rien\~! Ton silence devient une injure\~!...
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re amie\~!
+\par
+\par \endash Tu me crois honn\'eate, n\rquote est-ce pas\~?... Jamais tu n\rquote as pu soup\'e7onner que Jacques, notre enfant, provenait d\rquote une source impure, \'e9tait un fruit g\'e2t\'e9, avec un ver dedans\~?...
+\par
+\par \'ab\~Avec un ver dedans\~? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soup\'e7on de coquetterie, peut-\'eatre, \endash nous sommes filles d\rquote \'c8ve, que veux-tu\~? Mais aie confiance, Antoine. Si j\rquote allais trop loin, \endash
+ je suis ignorante, moi\~! \endash tu aurais le droit de me faire des reproches. Mais, non\~!... Et ne prends pas pour les hommages d\rquote une flamme coupable les politesses qu\rquote on fait \'e0 un brin de toilette et de bon go\'fbt.\~\'bb
+\par
+\par Elle tape sur sa jupe et taquine un des n\'9cuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Vilain jaloux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On danse.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne dansez pas, Mme\~Vingtras\~?
+\par
+\par \endash Nous sommes trop }{\i vieux}{, dit mon p\'e8re avec un sourire et en saluant.
+\par
+\par \endash Trop }{\i vieux}{\~! C\rquote est pour moi que tu as dit cela\~?\~\'bb fait ma m\'e8re.
+\par
+\par La sc\'e8ne se passe dans un coin o\'f9 elle a accul\'e9 Antoine, derri\'e8re un rideau.
+\par
+\par \'ab\~Ce ne peut \'eatre que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, \'e9coute-moi\'85
+\par
+\par \endash Parle moins haut.
+\par
+\par \endash Je parlerai sur le ton qu\rquote il me pla\'eet.\~\'bb
+\par
+\par Elle \'e9l\'e8ve encore plus la voix.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! tu ne me feras pas taire\~! Non. Si tu veux m\rquote insulter, je n\rquote ai pas envie de l\rquote \'eatre, entends-tu. Trop }{\i vieux}{\~! (Elle le toise des pieds \'e0 la t\'eate.) Trop }{\i vieux\~! }{parce que je n\rquote ai pas l
+\rquote \'e2ge de la Brignoline, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Je suis sur des \'e9pines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j\rquote imite dans mon coin des instruments \'e0 vent, \endash au risque d\rquote \'eatre calomni\'e9\~!
+\par
+\par Enfin, on s\rquote apaise derri\'e8re le rideau.
+\par
+\par
+\par Je ne m\rquote amuse pas aux soir\'e9es du proviseur\~; on me trouve trop triste. \endash Je suis habill\'e9 \'e0 neuf. Seulement on a choisi une dr\'f4le d\rquote \'e9toffe\~; j\rquote ai l\rquote air d\rquote \'eatre dans un bas de laine\~; c\rquote
+est terne, }{\i \'e0 c\'f4tes, }{mais si terne\~!
+\par
+\par Comme \'e7a d\'e9teint, je fais des taches aux habits des autres.
+\par
+\par On s\rquote \'e9carte de moi. Ma m\'e8re elle-m\'eame ne me parle que de loin, comme \'e0 un \'e9tranger presque\~! \endash Oh\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Je dan-se-rai\~\'bb, a-t-elle dit\~; et elle danse.
+\par
+\par Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah\~! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs\~; \endash une v\'e9ritable \'e9coli\'e8re, je vous dis\~!
+\par
+\par Au galop final une id\'e9e lui vient, celle de faire partager \'e0 son enfant les joies de Terpsichore, et s\rquote \'e9loignant du galop une seconde, elle me saisit et m\rquote attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore et elle a l
+\rquote air d\rquote un Savoyard qui fait danser une marionnette. \endash \'c7a me fait si mal sous les bras\~!
+\par
+\par Depuis quelque temps elle est r\'eaveuse.
+\par
+\par \'ab\~Ta m\'e8re a quelque id\'e9e en t\'eate\~\'bb, fait mon p\'e8re du ton d\rquote un homme qui pr\'e9voit un malheur.
+\par
+\par Elle s\rquote enferme toute seule et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher\~; on l\rquote a surprise \'e0 travers la porte qui faisait des gr\'e2ces devant un miroir, en s\rquote appuyant le front.
+\par
+\par Soir\'e9e chez M.\~David. La femme du professeur d\rquote histoire, qui est d\rquote origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh\~! eh\~! quoique revu et corrig\'e9 comme les morceaux choisis par l\rquote archev\'eaque de Tours.
+\par
+\par La femme du professeur d\rquote allemand, une Alsacienne, chante un }{\i titi la itou, la itou la la, }{en valsant une valse du pays.
+\par
+\par C\rquote est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle o\'f9 l\rquote on vient de danser est vide.
+\par
+\par On entend un petit cri.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Eh\~! youp\~! eh\~! youp\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Mon p\'e8re, qui est en face de moi, a l\rquote air frapp\'e9 d\rquote un coup de sang et je vais }{\i voler dans ses bras.
+\par }{
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Eh\~! youp\~! eh\~! youp\~! la Catarina\~! eh\~! youp\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par En m\'eame temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet.
+\par
+\par L\rquote apparition chante\~:
+\par
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Ch\'e9 la bourra, la la\~!
+\par Oui, la bourra, fouchtra\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par
+\par Et la voix devenant \'e9nergique, presque biblique, dit tout d\rquote un coup\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Anyn}{, mon homme\~!\~\'bb
+\par
+\par Cet homme, c\rquote est }{\i Antoine}{ qui au premier }{\i youp\~! youp\~! }{avait pressenti le danger, \endash c\rquote est mon p\'e8re qui est entra\'een\'e9 comme je le fus le jour des marionnettes.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Anyn}{, mon homme, }{\i Anyn\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Et ma m\'e8re le plante devant elle, en le gourmandant de sa }{\i moll\'e8che}{ \endash \'e0 la }{\i chtup\'e9facchion}{ de l\rquote assistance, qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 pr\'e9venue.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! chante\~! chante donque\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai peur qu\rquote on }{\i chonge}{ \'e0 moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soir\'e9e, je r\'e9pondis\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Il y a quelqu\rquote un\~!...\~\'bb}{
+\par
+\par La nuit me trouva harass\'e9, vide\~!
+\par
+\par Je sortis enfin quand la derni\'e8re lampe fut \'e9teinte, et je revins au logis, o\'f9 l\rquote on ne pensait pas \'e0 moi.
+\par
+\par Ma m\'e8re seule avec mon p\'e8re murmurait \'e0 son oreille\~:
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! Est-ce que la bourr\'e9e ne vaut pas le fandango\~?\~\'bb
+\par
+\par Et elle ajouta d\rquote une voix un peu tremblante\~:
+\par
+\par \'ab\~Dis-moi }{\i cha\~!\~\'bb}{
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la mutinerie dans la fiert\'e9, l\rquote espi\'e8glerie dans le bonheur\~!
+\par
+\par
+\par Tout se g\'e2te.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash Antoine \endash n\rquote a plus voulu aller dans le monde avec ma m\'e8re.
+\par
+\par La soir\'e9e de la bourr\'e9e lui a compl\'e8tement tourn\'e9 la t\'eate, elle s\rquote est gris\'e9e avec son succ\'e8s\~; restant dans la veine trouv\'e9e, s\rquote ent\'eatant \'e0 suivre ce filon, elle parle}{\i charabia}{
+ tout le temps, elle appelle les gens}{\i mouchu}{ et}{\i monchieu.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re \'e0 la fin lui interdit formellement l\rquote auvergnat.
+\par
+\par Elle r\'e9pond avec amertume\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! c\rquote est bien la peine d\rquote avoir re\'e7u de l\rquote \'e9ducation pour \'eatre jaloux d\rquote une femme qui n\rquote a pour elle que son }{\i esprit naturel\~! }{Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta gr\'e9caillerie, tu en es r
+\'e9duit \'e0 d\'e9fendre \'e0 ta femme, qui est de la campagne, de}{\i t\rquote \'e9clipser\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Les querelles s\rquote enveniment.
+\par
+\par \'ab\~Tu sais, Antoine, je t\rquote ai fait assez de sacrifices, n\rquote en demande pas trop\~! Tu as voulu que je ne dise plus }{\i estatue}{, je l\rquote ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus }{\i ormoire}{, je ne l\rquote
+ai plus dit, mais ne me pousse pas \'e0 bout, vois-tu, ou je recommence.\~\'bb
+\par
+\par Elle continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Et d\rquote abord ma m\'e8re disait }{\i estatue}{\'85 elle \'e9tait aussi respectable que la tienne, sache-le bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re se trouve menac\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, entre }{\i estatue}{ et }{\i mouchu.
+\par }{
+\par Il met les pieds dans le plat et d\'e9fend l\rquote un et l\rquote autre.
+\par
+\par Ma m\'e8re se venge en l\rquote injuriant\~; elle cherche des mots qui le blessent\~: }{\i es}{cargot \endash }{\i es}{pectacle\~! }{\i es}{tomac \endash }{\i es}{quelette\~! Ces diphtongues entrent profond\'e9ment dans le c\'9cur de mon p\'e8
+re. Le samedi suivant, il s\rquote habille sans mot dire et va en soir\'e9e sans elle.
+\par
+\par
+\par Le samedi d\rquote apr\'e8s, m\'eame jeu, mais \'e0 minuit ma m\'e8re vient me r\'e9veiller.
+\par
+\par \'ab\~L\'e8ve-toi, tu vas aller attendre ton p\'e8re \'e0 la porte de chez M.\~David, et quand il sortira tu crieras\~: }{\i La la, fouchtra\~! }{J\rquote arriverai, tu nous laisseras.\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai cri\'e9\~:}{\i La la, fouchtra\~! }{J\rquote ai eu tort.
+\par
+\par Elle lui fait une sc\'e8ne devant tout le monde, tout haut, disant qu\rquote il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+\par
+\par \'ab\~Il a un bien gros derri\'e8re pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9p\'e8te ma m\'e8re, il nous laisse mourir de faim.\~\'bb
+\par
+\par Nous avons mang\'e9 une grosse soupe \'e0 d\'eener, puis des andouilles\~: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim\~; elle a beaucoup mang\'e9 aussi.
+\par
+\par Ma m\'e8re crie toujours.
+\par
+\par \'ab\~Mon enfant n\rquote a pas une chemise \'e0 se mettre sur le dos, voyez comme il est mis\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne suis pas en noir aujourd\rquote hui, je suis en habit gris, pantalon gris\~; je ressemble \'e0 un infirmier.
+\par
+\par Le monde s\rquote amasse, mon p\'e8re veut glisser sous une voiture, s\rquote \'e9gare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de l\'e0-dessous.
+\par
+\par Il repara\'eet enfin\~; son chapeau de soir\'e9e est \'e9cras\'e9 et a l\rquote air d\rquote un accord\'e9on. Ma m\'e8re lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.
+\par
+\par \'ab\~Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils\~!\~\'bb
+\par
+\par Il le sait bien\~; est-ce qu\rquote il ne m\rquote a pas reconnu\~? Est-ce que je suis chang\'e9 depuis sept heures\~?
+\par
+\par Tout le long du chemin, je t\'e2che de trouver \'e0 la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j\rquote ai depuis que je meurs de faim.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {TU, VOUS
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de Mme\~Brignolin, quand c\rquote \'e9tait si triste. Mon p\'e8re ne va plus en soir\'e9e, il va je ne sais o\'f9.
+\par
+\par Ma m\'e8re, un soir, m\rquote a ordonn\'e9 de le suivre en me cachant. Mais mon p\'e8re est arriv\'e9 au m\'eame moment.
+\par
+\par Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas\~: Est-ce que c\rquote est bien d\rquote espionner son p\'e8re\~?
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous donc faire un policier de votre fils\~? a-t-il dit. J\rquote ai entendu ce que vous lui recommandiez.\~\'bb
+\par
+\par Ce }{\i vous}{ la fit p\'e2lir. Jamais elle ne m\rquote en reparla depuis.
+\par
+\par Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu\rquote elle perd, on le sent \'e0 l\rquote accent, on le voit au geste.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que, dit-elle, ce n\rquote est pas gai d\rquote \'eatre \'e9veill\'e9 tous les soirs quand}{\i tu}{ rentres\'85
+\par
+\par \endash Je ne }{\i vous}{ r\'e9veillerai plus\~\'bb, r\'e9pond mon p\'e8re.
+\par
+\par Le soir de ce jour-l\'e0, mon p\'e8re alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier.
+\par
+\par
+\par On n\rquote entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l\rquote on se parlait \'e0 peine.
+\par
+\par Les femmes de m\'e9nage au bout de huit jours partaient, disant qu\rquote on jaunissait dans cette baraque.
+\par
+\par \'ab\~Comme c\rquote est triste l\'e0-dedans\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait le proverbe du quartier.
+\par
+\par
+\par Il y a longtemps que cela dure. Ma m\'e8re m\rquote oblige \'e0 lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, \'e0 la lueur d\rquote une mauvaise chandelle, pr\'e8s d\rquote un feu sans flamme.
+\par
+\par Il n\rquote est question que d\rquote enfer et de douleur. \endash C\rquote est toujours des d\'e9solations dans ces livres d\rquote \'e9glise.
+\par
+\par
+\par Une sc\'e8ne\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re, en retournant une vieille malle, a d\'e9couvert quelque chose de lourd, de sonnant. C\rquote est un bas plein jusqu\rquote \'e0 la cheville de pi\'e8ces de cent sous.
+\par
+\par Il est en train de s\rquote \'e9tonner, quand ma m\'e8re entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est \'e0 moi, cet argent-l\'e0. Je l\rquote ai \'e9conomis\'e9 sur ma toilette.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re ne l\'e2che pas, ma m\'e8re crie\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, aide-moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l\rquote un \'e0 l\rquote autre\~:
+\par
+\par \'ab\~Papa\~! Maman\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re reste ma\'eetre du sac et l\rquote enferme dans son armoire.
+\par
+\par
+\par Ils se sont raccommod\'e9s\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re est tout simplement all\'e9e trouver mon p\'e8re et lui a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Je ne puis plus vivre comme cela, j\rquote aime mieux partir, \endash retourner chez ma s\'9cur, emmener mon enfant.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mais elle ne veut pas s\rquote en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l\rquote avouer \'e0 Antoine, \'e0 qui elle confesse qu\rquote elle a eu tort \endash et lui demande d\rquote oublier.
+\par
+\par Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se d\'e9fend que pour la forme, il se fait un peu tirer l\rquote oreille\~; il est flatt\'e9 qu\rquote on lui demande gr\'e2ce\~; c\rquote est le fond de sa nature, qu\rquote on s\rquote agenouille devant lui
+\~; et maintenant qu\rquote il est s\'fbr d\rquote \'eatre le ma\'eetre, qu\rquote elle a l\'e2ch\'e9 pied, il pr\'e9f\'e8re s\rquote \'e9vader de la g\'eane o\'f9 le mettait tant de tristesse et de silence.
+\par
+\par \'ab\~Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai regret de ce que j\rquote ai dit, je les vois embarrass\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, r\'e9pond mon p\'e8re, tu peux aller jouer avec le petit du premier.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773856}{\*\bkmkstart _Toc98017048}19\line }{\b0 Louisette}{{\*\bkmkend _Toc84773856}{\*\bkmkend _Toc98017048}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par M.\~Bergougnard a \'e9t\'e9 le camarade de classe de mon p\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est un homme osseux, bl\'eame, toujours v\'eatu s\'e9v\'e8rement.
+\par
+\par Il \'e9tait le premier en dissertation, mon p\'e8re n\rquote \'e9tait que le second, mais mon p\'e8re redevenait le }{\i preu}{ en vers latins. Ils ont gard\'e9 l\rquote un pour l\rquote autre une admiration profonde, comme deux hommes d\rquote \'c9
+tat, qui se sont combattus, mais ont pu s\rquote appr\'e9cier.
+\par
+\par Ils ont tous les deux la conviction qu\rquote ils sont n\'e9s pour les grandes choses, mais que les n\'e9cessit\'e9s de la vie les ont tenus \'e9loign\'e9s du champ de bataille.
+\par
+\par Ils se sont partag\'e9 le domaine.
+\par
+\par \'ab\~Toi, tu es l\rquote Imagination, dit Bergougnard, une imagination br\'fblante\'85\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un \'e9clair dans les yeux\~; il jette un regard un peu trouble dans l\rquote espace \endash et se d\'e9peigne en cachette.
+\par
+\par \'ab\~Tu es l\rquote Imagination folle\'85\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re joue l\rquote \'e9garement et fait des grimaces terribles.
+\par
+\par \'ab\~Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glac\'e9e, implacable.\~\'bb Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+\par
+\par Il ajuste en m\'eame temps, sur un nez jaun\'e2tre, piqu\'e9 de noir comme un d\'e9, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent \'e0 des lentilles solaires, et m\rquote effraient pour mon habit un peu sec.
+\par
+\par On croit qu\rquote elles vont faire des trous. Je me demande m\'eame quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l\rquote air d\rquote une grosse tache noire, l\'e0-dessous.
+\par
+\par \'ab\~Je suis la Raison froide, glac\'e9e, implacable\'85\~\'bb
+\par
+\par Il y tient. Il dit cela presque en grin\'e7ant des dents, comme s\rquote il \'e9crasait un dilemme et en m\'e2chait les cornes.
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 dans l\rquote Universit\'e9 aussi, \'e7a se voit bien\~; mais il en est sorti pour \'e9pouser une veuve, \endash qui crut se marier \'e0 un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler \'e0
+ son grand livre }{\i De la Raison chez les Grecs.}{
+\par
+\par Il y travaille depuis trois ans\~; toujours en ayant l\rquote air de grincer des dents\~; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serr\'e9, lui, il ne veut pas d\rquote une logique l\'e2che, \endash ce qui le constipe, il para\'ee
+t, et lui donne de grands maux de t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Le cerveau, vois-tu, dit-il \'e0 mon p\'e8re, en se tapant le front avec l\rquote index\'85
+\par
+\par \endash Pas le cerveau\~\'bb, dit le m\'e9decin, qui croit \'e0 une affection du gros intestin\~; si bien qu\rquote il ne sait pas au juste si M.\~Bergougnard est philosophe parce qu\rquote il est constip\'e9, ou s\rquote il est constip\'e9 parce qu
+\rquote il est philosophe.
+\par
+\par On en parle\~; il s\rquote \'e9l\'e8ve quelques petites discussions tr\'e8s aigres \'e0 ce propos dans les caf\'e9s. Le cerveau a ses partisans.
+\par
+\par Ma m\'e8re s\rquote \'e9tait d\rquote abord prononc\'e9e avec violence.
+\par
+\par Mon p\'e8re, un certain jour, avait eu l\rquote id\'e9e de prendre M.\~Bergougnard comme orateur et de le d\'e9p\'eacher \'e0 elle, solennel, les dents mena\'e7antes, venant, avec l\rquote arme de la raison, essayer de la convaincre qu\rquote elle s
+\rquote \'e9cartait quelquefois, vis-\'e0-vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l\rquote ont compris, en lui faisant des sc\'e8nes dont on n\rquote avait pas l\rquote \'e9quivalent dans les grands classiques.
+\par
+\par \'ab\~Je viens vous poser un dilemme.
+\par
+\par \endash Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait parti, et il ne serait jamais revenu si ma m\'e8re n\rquote avait surmont\'e9 ses r\'e9pugnances \'e0 cause de moi.
+\par
+\par Elle mit sa r\'e9ponse un peu verte sur le compte d\rquote une gaiet\'e9 de paysanne qui aime \'e0 }{\i rire un brin}{, et elle qui ne faisait jamais d\rquote excuses, en avait fait pour que M.\~Bergougnard rev\'eent \endash dans mon int\'e9r\'eat
+\endash par amour pour son fils.
+\par
+\par C\rquote est pour son Jacques qu\rquote elle s\rquote abaissait jusqu\rquote \'e0 l\rquote excuse, et faisait encore asseoir pr\'e8s d\rquote elle, \endash autant que s\rquote asseoir se pouvait, \endash cette statue vivante de la constipation.
+\par
+\par Pour moi, oui\~! \endash parce que M.\~Bergougnard m\rquote apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Gr\'e8ce et de Rome battaient leurs fils \'e0 tour de bras\~
+; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome, \endash Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fess\'e9es.
+\par
+\par Ma m\'e8re, malgr\'e9 son antipathie, par amour pour son Jacques, s\rquote \'e9tait rejet\'e9e dans les bras horriblement secs de M.\~Bergougnard, qui avait les entrailles embarrass\'e9es, comme homme, mais qui n\rquote
+en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises \'e0 graver les principes de la philosophie sur le }{\i chose }{de ses enfants, \endash comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait devin\'e9 que je n\rquote avais pas la foi cutan\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Demande \'e0 M.\~Bergougnard\~! vois M.\~Bergougnard, regarde les c\'f4tes du petit Bergougnard\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, apr\'e8s avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le m\'e9nage de M.\~Bergougnard, je trouvais ma situation d\'e9licieuse \'e0 c\'f4t\'e9 de celles dans lesquelles les petits Bergougnard \'e9taient plac\'e9s journellement\~: tant\'f4t la t\'ea
+te entre les jambes de leur p\'e8re, qui, du m\'eame coup, les \'e9tranglait un peu et les fouettait commod\'e9ment\~; tant\'f4t de face, enlev\'e9s par les cheveux et \'e9pousset\'e9s \'e0 coups de canne, mais \'e0 fond, \endash jusqu\rquote \'e0 ce qu
+\rquote il n\rquote y e\'fbt plus de cheveux ou de poussi\'e8re.
+\par
+\par On entendait quelquefois des cris terribles sortir de l\'e0-dedans.
+\par
+\par Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard \'e0 des illustrations\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est l\'e0 que demeure le philosophe, disaient-ils en \'e9tendant les bras vers la villa, \endash c\rquote est l\'e0 que M.\~Bergougnard \'e9crit\~: }{\i De la Raison chez les Grecs}{\'85 C\rquote est la maison du sage.\~\'bb
+\par
+\par Tout d\rquote un coup ses fils apparaissaient \'e0 la fen\'eatre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+\par
+\par
+\par Oui, les coups qu\rquote on me donne sont des caresses \'e0 c\'f4t\'e9 de ceux que M.\~Bergougnard distribue \'e0 sa famille.
+\par
+\par M.\~Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien, \endash le bien de Bonaventure ou de Barnab\'e9, \endash et pour son plaisir \'e0 lui Bergougnard.
+\par
+\par Il n\rquote est pas \'e9go\'efste et personnel, \endash il est d\'e9vou\'e9 \'e0 une cause, c\rquote est \'e0 l\rquote humanit\'e9 qu\rquote il s\rquote adresse, en relevant d\rquote une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l\rquote
+autre aux savants qu\rquote il va exercer son syst\'e8me.
+\par
+\par Il donne une fess\'e9e comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris \'e0 faire peur \'e0 une locomotive.
+\par
+\par Il aurait apport\'e9 aux rostres le derri\'e8re saignant de son fils\~; en Turquie, il l\rquote e\'fbt plant\'e9 comme une t\'eate au bout d\rquote une pique, et enfonc\'e9 \'e0 la grille devant le palais.
+\par
+\par
+\par Je ne suis qu\rquote un isol\'e9, un d\'e9class\'e9, un inutile, \endash je ne sers \'e0 rien, \endash on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre }{\i \'e0 reculons}{, mais profond\'e9ment dans la philosophie.
+
+\par
+\par Je ne plains pas Bonaventure.
+\par
+\par Bonaventure est tr\'e8s laid, tr\'e8s b\'eate, tr\'e8s m\'e9chant. Il bat les petits comme son p\'e8re le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coup\'e9 une fois la queue d\rquote un chat avec un rasoir et on la voyait d\'e9goutter comme un b\'e2
+ton de cire \'e0 la bougie\~; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+\par
+\par Une autre fois, il a plum\'e9 un oiseau vivant.
+\par
+\par Son p\'e8re \'e9tait bien content.
+\par
+\par \'ab\~Bonaventure aime \'e0 se rendre compte, Bonaventure aime la science\'85\~\'bb
+\par
+\par Depuis qu\rquote il a coup\'e9 la queue du chat, depuis qu\rquote il a plum\'e9 l\rquote oiseau, je le d\'e9teste. Je le laisserais \'e9craser \'e0 coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi\~?
+\par
+\par L\rquote autre jour il tordait le poignet d\rquote un mioche\~; je l\rquote ai bourr\'e9 de coups de pied et tap\'e9 le nez contre le mur.
+\par
+\par
+\par Mais sa petite s\'9cur\~! \endash \'f4 mon Dieu\~!
+\par
+\par
+\par Elle \'e9tait rest\'e9e chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoy\'e9 l\rquote enfant. Pauvre innocente, ch\'e8re malheureuse\~!
+\par
+\par Mon c\'9cur a re\'e7u bien des blessures, j\rquote ai vers\'e9 bien des larmes\~! J\rquote ai cru que j\rquote allais mourir de tristesse plus d\rquote une fois, mais jamais je n\rquote ai eu devant l\rquote amour, la d\'e9
+faite, la mort, des affres de douleur, comme au temps o\'f9 l\rquote on tua Louisette devant moi.
+\par
+\par Cette enfant, qu\rquote avait-elle donc fait\~? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas, \endash je riais quelquefois m\'eame parce que je trouvais ma m\'e8re si dr\'f4le quand elle \'e9tait bien en col\'e8
+re, \endash j\rquote avais des os durs, du }{\i moignon, }{j\rquote \'e9tais un homme.
+\par
+\par Je ne criais pas, pourvu qu\rquote on ne me cass\'e2t pas les membres, \endash parce que j\rquote aurais besoin de gagner ma vie.
+\par
+\par \'ab\~Papa, je suis un pauvre, ne m\rquote estropie pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais la mignonne qu\rquote on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant \'e0 genoux, se roulant de terreur devant son p\'e8re qui la frappait encore\'85 toujours\~!...
+\par
+\par \'ab\~Mal, mal\~! Papa, papa\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle criait comme j\rquote avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s\rquote arrachant les cheveux, un jour qu\rquote elle croyait voir quelqu\rquote un dans le ciel qui voulait la tuer\~!
+\par
+\par Le cri de cette folle m\rquote \'e9tait rest\'e9 dans l\rquote oreille, la voix de Louisette, folle de peur aussi, ressemblait \'e0 cela\~!
+\par
+\par \'ab\~Pardon, pardon\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais encore un coup\~; \'e0 la fin je n\rquote entendais plus rien, qu\rquote un bruit \'e9touff\'e9, un r\'e2le.
+\par
+\par Une fois je crus que sa gorge s\rquote \'e9tait cass\'e9e, que sa pauvre petite poitrine s\rquote \'e9tait crev\'e9e, et j\rquote entrai dans la maison.
+\par
+\par Elle \'e9tait \'e0 terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son p\'e8re froid, bl\'eame, et qui ne s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 que parce qu\rquote il avait peur, cette fois, de l\rquote
+achever.
+\par
+\par
+\par On la tua tout de m\'eame. Elle mourut de douleur \'e0 dix ans\'85\'85\'85\'85\'85\'85..
+\par
+\par De douleur\~!... comme une personne que le chagrin tue.
+\par
+\par Et aussi du mal que font les coups\~!
+\par
+\par On lui faisait si mal\~! et elle demandait gr\'e2ce en vain.
+\par
+\par D\'e8s que son p\'e8re approchait d\rquote elle, son brin de raison tremblait dans sa t\'eate d\rquote ange\'85\'85\'85\'85\'85\'85..
+\par
+\par Et on ne l\rquote a pas guillotin\'e9, ce p\'e8re-l\'e0\~! on ne lui a pas appliqu\'e9 la peine du talion \'e0 cet assassin de son enfant, on n\rquote a pas supplici\'e9 ce l\'e2che, on ne l\rquote a pas enterr\'e9 vivant \'e0 c\'f4t\'e9 de la morte\~!
+
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu bien ne pas pleurer\~\'bb, lui disait-il, parce qu\rquote il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu\rquote elle se t\'fbt\~: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage.
+\par
+\par
+\par Elle \'e9tait gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva.
+\par
+\par Au bout de quelque temps, elle n\rquote avait plus de couleurs d\'e9j\'e0, et elle avait des frissons comme un chien qu\rquote on bat, quand elle entendait rentrer son p\'e8re.
+\par
+\par Je l\rquote avais embrass\'e9e en caressant ses joues rondes et ti\'e8des\~! aux Messageries, o\'f9 nous avions accompagn\'e9 M.\~Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet.
+\par
+\par Dans les derniers temps (ah\~! ce ne fut pas long, heureusement pour elle\~!) elle \'e9tait blanche comme la cire\~; je vis bien qu\rquote elle savait que toute petite encore elle allait mourir, \endash son sourire avait l\rquote air d\rquote
+une grimace. \endash Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut \'e0 dix ans, \endash de douleur, vous dis-je\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re vit mon chagrin le jour de l\rquote enterrement.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pleurerais pas tant, si c\rquote \'e9tait moi qui \'e9tais morte\~?\~\'bb
+\par
+\par Ils m\rquote ont d\'e9j\'e0 dit \'e7a quand le chien est crev\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pleurerais pas tant.\~\'bb
+\par
+\par Je ne dis rien.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~! quand ta m\'e8re te parle, elle entend que tu lui r\'e9pondes\'85 \endash Veux-tu r\'e9pondre\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote \'e9coute seulement pas ce qu\rquote ils disent, je songe \'e0 l\rquote enfant morte, qu\rquote ils ont vu martyriser comme moi, et qu\rquote ils ont laiss\'e9 battre, au lieu d\rquote emp\'eacher M.\~Bergougnard de lui faire mal\~
+; ils lui disaient \'e0 elle qu\rquote elle ne devait pas \'eatre m\'e9chante, faire de la peine \'e0 son papa\~!
+\par
+\par Louisette, m\'e9chante\~! cette miette d\rquote enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouill\'e9\~!
+\par
+\par Voil\'e0 que mes yeux s\rquote emplissent d\rquote eau, et j\rquote embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j\rquote ai pris au cou de la pauvre assassin\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu l\'e2cher cette salet\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re se pr\'e9cipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine\~; elle se cramponne \'e0 mes poignets avec rage.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu le donner\~!
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait \'e0 Louisette\'85
+\par
+\par \endash Tu ne veux pas\~? \endash Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils\~?\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote ordonne de l\'e2cher le fichu.
+\par
+\par \'ab\~Non, je ne le donnerai pas\~!
+\par
+\par \endash Jacques\~!\~\'bb crie mon p\'e8re furieux.
+\par
+\par Je ne bouge pas.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j\rquote avais de Louisette.
+\par
+\par \'ab\~Il y a encore une salet\'e9 dans un coin que je vais faire dispara\'eetre aussi\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est le bouquet que me donna ma cousine.
+\par
+\par Elle l\rquote a trouv\'e9 au fond d\rquote un tiroir, en fouillant un jour.
+\par
+\par Elle va le chercher, l\rquote arrache et le }{\i tue}{. Oui, il me sembla qu\rquote on }{\i tuait}{ quelque chose en d\'e9chirant ce bouquet fan\'e9\'85
+\par
+\par J\rquote allai m\rquote enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas\~; je pensais \'e0 Bergougnard et \'e0 ma m\'e8re, \'e0 Louisette et \'e0 la cousine\'85
+\par
+\par Assassins\~! assassins\~!
+\par
+\par Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le r\'e9p\'e9tai longtemps dans un frisson nerveux\'85
+\par
+\par Je me r\'e9veillai, la nuit, croyant que Louisette \'e9tait l\'e0, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras gr\'eale qui sortait, avec des marques de coups\~!...
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773857}{\*\bkmkstart _Toc98017049}20\line }{\b0 Mes humanit\'e9s}{{\*\bkmkend _Toc84773857}
+{\*\bkmkend _Toc98017049}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Comme mon professeur de cette ann\'e9e est }{\i serin\~!
+\par }{
+\par Il sort de l\rquote \'c9cole normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons \'e0 sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit }{\i arakn\'e9 }{pour araign\'e9e, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie
+\~: \'ab\~Ne portez pas vos extr\'e9mit\'e9s digitales \'e0 vos cothurnes.\~\'bb De beaux }{\i cothurnes}{, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+\par
+\par Je vais toujours r\'f4der dans une \'e9curie, qui est pr\'e8s de chez nous, et o\'f9 je connais des palefreniers, avant d\rquote entrer en classe, et je n\rquote ai pas seulement du crottin aux pieds, j\rquote en dois avoir aussi dans mes livres.
+\par
+\par Il dit }{\i cothurnes}{ et }{\i arakn\'e9 }{avec un bout de sourire, pour qu\rquote on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, }{\i je le sais}{ (imit\'e9 de Bossuet).
+\par
+\par
+\par Il m\rquote aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+\par
+\par \'ab\~Quelle imagination il a, et quelle facilit\'e9\~! Minerve est sa marraine\~!
+\par
+\par \endash Tante Agn\'e8s, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Tantagn\'e8s, Tantagn\'e9tos, Tantagn\'e9t\'e9ton.
+\par
+\par \endash Vous dites, fait Mme\~Vingtras, qui semble effray\'e9e par une de ces consonances, et a rougi du g\'e9nitif pluriel\~!
+\par
+\par \endash Quelle imagination\~!\~\'bb r\'e9p\'e8te le professeur pour se sauver.
+\par
+\par Et je laisse dire que je suis intelligent, que j\rquote ai }{\i des moyens.
+\par }{
+\par JE N\rquote EN AI PAS\~!
+\par
+\par
+\par On nous a donn\'e9 l\rquote autre jour comme sujet \endash \'ab\~Th\'e9mistocle haranguant les Grecs\~\'bb. Je n\rquote ai rien trouv\'e9, rien, rien\~!
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re que voil\'e0 un beau sujet, h\'e9\~!\~\'bb a dit le professeur en se passant la langue sur les l\'e8vres, \endash une langue jaune, des l\'e8vres crott\'e9es.
+\par
+\par C\rquote est un beau sujet certainement, et, bien s\'fbr, dans les petits coll\'e8ges, on n\rquote en donne pas de comme \'e7a\~; il n\rquote y a que dans les coll\'e8ges royaux, et quand on a des \'e9l\'e8ves comme moi.
+\par
+\par Qu\rquote est-ce que je vais donc bien dire\~?
+\par
+\par \'ab\~Mettez-vous \'e0 la place de Th\'e9mistocle.\~\'bb
+\par
+\par Ils me disent toujours qu\rquote il faut se mettre \'e0 la place de celui-ci, de celui-l\'e0, \endash avec le nez coup\'e9 comme Zopyre\~? avec le poignet r\'f4ti comme Sc\'e9vola\~?
+\par
+\par C\rquote est toujours des g\'e9n\'e9raux, des rois, des reines\~!
+\par
+\par Mais j\rquote ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu\rquote il faut faire dire \'e0 Annibal, \'e0 Caracalla, ni \'e0 Torquatus, non plus\~!
+\par
+\par Non, je ne le sais pas\~!
+\par
+\par Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du }{\i Gradus}{, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l\rquote }{\i Alexandre.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re l\rquote ignore, je n\rquote ai pas os\'e9 l\rquote avouer.
+\par
+\par Mais lui, lui-m\'eame\~! (Oh\~! je vends un secret de famille\~!) j\rquote ai vu que ses exercices \'e0 lui, pour l\rquote agr\'e9gation, \'e9taient faits aussi de pi\'e8ces et de morceaux. \endash Sommes-nous une famille de cr\'e9tins\~?...
+\par
+\par Quelquefois il compose un discours o\'f9 il faut faire parler une femme. \endash Les plaintes d\rquote Agrippine, Aspasie \'e0 Socrate, Julie \'e0 Ovide.
+\par
+\par Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur\~; \endash il est Agrippinus, Aspasios, il n\rquote est pas Aspasie, il n\rquote est pas Agrippine, \endash il se tord les poils et les mord, d\'e9sesp\'e9r\'e9\~!
+\par
+\par Je sens toute l\rquote inf\'e9riorit\'e9 de ma nature, et j\rquote en souffre beaucoup.
+\par
+\par Je souffre de me voir accabl\'e9 d\rquote \'e9loges que je ne m\'e9rite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu\rquote un simple filou. Je vole \'e0 droite, \'e0 gauche, je ramasse des }{\i rejets}{ au coin des livres. Je suis m\'eame malhonn\'ea
+te quelquefois. J\rquote ai besoin d\rquote une \'e9pith\'e8te\~; peu m\rquote importe de sacrifier la v\'e9rit\'e9\~! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l\rquote affaire, quand m\'ea
+me il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste\~! Il me faut mon spond\'e9e ou mon dactyle, tant pis\~! \endash la }{\i qualit\'e9}{ n\rquote est rien, c\rquote est la }{\i quantit\'e9}{ qui est tout.
+\par
+\par
+\par Il faut toujours \'eatre pr\'e8s du Janicule avec eux.
+\par
+\par Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+\par
+\par Je ne puis pas\~!
+\par
+\par Ce n\rquote est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 en Gr\'e8ce non plus\~! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me g\'eanent, c\rquote est l\rquote
+oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j\rquote ai re\'e7ues par devant, }{\i adverso pectore\~; }{j\rquote en ai bien re\'e7u quelques-unes par derri\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme \'e7a\'85\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais pas comment on vivait, moi\~! Je fais la vaisselle, je re\'e7ois des coups, j\rquote ai des bretelles, je m\rquote ennuie pas mal\~; mais je ne connais pas d\rquote autre consul que mon p\'e8re, qui a une grosse cravate, des bottes ressemel\'e9
+es, et en fait de vieille femme (}{\i anus}{), la m\'e8re Gratteloux qui fait le m\'e9nage des gens du second.
+\par
+\par Et l\rquote on continue \'e0 dire que j\rquote ai de la facilit\'e9.
+\par
+\par
+\par C\rquote est trop d\rquote hypocrisie. Oh\~! le remords m\rquote \'e9touffe\~!...
+\par
+\par Il y a M.\~Jaluzot, le professeur d\rquote histoire, que tout le monde aime au coll\'e8ge. On dit qu\rquote il est riche }{\i de chez lui}{, et qu\rquote il a son franc parler. C\rquote est un bon gar\'e7on.
+\par
+\par Je me jette \'e0 ses pieds et je lui dis tout.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote sieu Jaluzot\~!
+\par
+\par \endash Quoi donc, mon enfant\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu Jaluzot\~!\~\'bb
+\par
+\par Je baigne ses mains de mes larmes.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai, m\rquote sieu, que je suis un filou\~!\~\'bb
+\par
+\par Il croit que j\rquote ai vol\'e9 une bourse et commence \'e0 rentrer sa cha\'eene.
+\par
+\par Enfin, j\rquote avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j\rquote ai r\'e9aval\'e9 de }{\i rejets}{, je dis o\'f9 je prends le derri\'e8re de mes vers latins.
+\par
+\par \'ab\~Relevez-vous, mon enfant\~! Avoir ramass\'e9 ces \'e9pluchures et fait vos compositions avec\~? Vous n\rquote \'eates au coll\'e8ge que pour cela, pour m\'e2cher et rem\'e2cher ce qui a \'e9t\'e9 m\'e2ch\'e9 par les autres.
+\par
+\par \endash Je ne me mets jamais \'e0 la place de Th\'e9mistocle\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est l\rquote aveu qui me co\'fbte le plus.
+\par
+\par M.\~Jaluzot me r\'e9pond par un \'e9clat de rire, comme s\rquote il se moquait de Th\'e9mistocle. On voit bien qu\rquote il a de la fortune.
+\par
+\par
+\par Pour la }{\i narration fran\'e7aise}{, je r\'e9ussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+\par
+\par Je dis dans ces narrations qu\rquote il n\rquote y a rien comme la patrie et la libert\'e9 pour \'e9lever l\rquote \'e2me.
+\par
+\par Je ne sais pas ce que c\rquote est que la libert\'e9, moi, ni ce que c\rquote est que la patrie. J\rquote ai \'e9t\'e9 toujours fouett\'e9, gifl\'e9, \endash voil\'e0 pour la libert\'e9\~; \endash pour la patrie, je ne connais que notre appartement o
+\'f9 je m\rquote emb\'eate, et les champs o\'f9 je me plais, mais o\'f9 je ne vais pas.
+\par
+\par Je me moque de la Gr\'e8ce et de l\rquote Italie, du Tibre et de l\rquote Eurotas. J\rquote aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {R\'c9CITATION CLASSIQUE ET D\'c9BIT
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Plus fort, mon enfant\~!\~\'bb
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui parle, elle a bien de la douceur aujourd\rquote hui\~! \'ab\~Plus fort\~\'bb est dit comme par une s\'9cur d\rquote h\'f4pital \'e0 un malade dont on tient le front br\'fblant\~; \'ab\~plus fort\~! l\'e0\~! du courage\~! c
+\rquote est bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Je retombe ext\'e9nu\'e9 sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort\~; j\rquote ai m\'eame, comme le lapin assassin\'e9, une goutte de sang au bout du museau\~: puis, tout autour, la peau est rouge\'e2tre et lisse comme une pelure d
+\rquote oignon, lisse, lisse\~!... Si j\rquote avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noy\'e9s, tant il m\rquote a pass\'e9 d\rquote eau dans les narines depuis ce matin\~!
+\par
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote aujourd\rquote hui on compose en }{\i r\'e9citation classique et d\'e9bit}{, et ma m\'e8re veut que j\rquote aie le prix.
+\par
+\par Pour cela, il faut non seulement savoir, mais }{\i bien dire}{\~; et un nez vigoureusement clarifi\'e9 permet d\rquote avoir la voix claire.
+\par
+\par On m\rquote a clarifi\'e9 le nez.
+\par
+\par Ma m\'e8re l\rquote a pris et mis dans l\rquote eau\~; il est rest\'e9 l\'e0 longtemps, longtemps\~! oh\~! les minutes \'e9taient des si\'e8cles\~!
+\par
+\par Enfin elle l\rquote a retir\'e9 bien proprement et m\rquote a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Renifle, mon enfant\~! renifle\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne pouvais plus.
+\par
+\par \'ab\~Fais un effort, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai fait.
+\par
+\par
+\par Seringue molle, mon nez a tir\'e9 et crach\'e9 l\rquote eau pendant une demi-heure, peut-\'eatre plus, et il me semble qu\rquote on m\rquote a vid\'e9 et que ma t\'eate tient \'e0 mon cou comme un ballon rose \'e0 un fil\~; le vent la balance. J\rquote
+y porte la main. \'ab\~O\'f9 est-elle\~? \endash Ah\~! la voil\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n\rquote y a que le nez qui compte\~; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.
+\par
+\par Je m\rquote y attache, je le prends par le bout, moi-m\'eame, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu\rquote \'e0 mon pupitre, o\'f9 je repasse ma le\'e7on.
+\par
+\par Quelquefois le but est manqu\'e9, mon nez d\'e9goutte dans tous les sens, il en tombe des perles d\rquote eau comme d\rquote un torchon pendu, et je dis\~: \'ab\~Baban.\~\'bb
+\par
+\par BABAN, pour appeler celle qui m\rquote a donn\'e9 le jour\~!
+\par
+\par }{\i Oh\~! baban, ba b\'e8re\~! }{pour dire\~: \'ab\~Maman, ma m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par En classe, quand je r\'e9cite le premier chant de l\rquote }{\i Iliade}{, je dis\~: }{\i Benin, ae\'efde\~! \endash atchiou\~! theia Beleiadeo, \endash atchiou\~!
+\par }{
+\par Je tra\'eene dans le ridicule le vieil }{\i Hob\'e8re\~! }{Atchoum\~! Atchoum\~! Zim, mala ya, boum, boum\~!
+\par
+\par
+\par Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou, \endash o\'f9 j\rquote ai le nez. Je repr\'e9sente bien l\rquote homme tel qu\rquote un philosophe l\rquote a d\'e9peint, un tube perc\'e9 par les deux bouts.
+
+\par
+\par
+\par Rien de meilleur pour une t\'eate d\rquote enfant, dit le proviseur parlant de l\rquote exercice de purification nasale dont ma m\'e8re lui a parl\'e9. Rien de meilleur pour en faire une p\'e2te, oui.
+\par
+\par Je suis malgr\'e9 ou }{\i balgr\'e9}{ tout, \endash avec ou sans }{\i atchiou, atchoum, }{\endash d\rquote une force }{\i \'e9norbe}{ en r\'e9citation. Ma m\'e9moire prend \'e7a comme mon nez prend l\rquote eau, et je renifle des chants entiers de l
+\rquote }{\i Iliade }{et des ch\'9curs d\rquote Eschyle, du Virgile et du Bossuet, \endash mais \'e7a part comme c\rquote est venu. J\rquote oublie le Bossuet comme on oublie l\rquote alo\'e8s bienfaisant.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LES MATH\'c9MATIQUES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par \'ab\~Il a une imagination de feu, cet enfant.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou\~: on en mange tant \'e0 la maison\~!).
+\par
+\par
+\par \'ab\~Une imagination de feu, je vous dis\~! ah\~! ce n\rquote est pas lui qui sera fort en math\'e9matiques\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On a l\rquote air d\rquote \'e9tablir qu\rquote \'eatre fort en math\'e9matiques c\rquote est bon pour ceux qui n\rquote ont rien }{\i l\'e0.
+\par }{
+\par Est-ce qu\rquote \'e0 Rome, \'e0 Ath\'e8nes, \'e0 Sparte, il est question de chiffres, une minute\~! Justement je n\rquote aime pas faire des soustractions avec des z\'e9ros, et je ne comprends rien \'e0 la preuve de la division, rien, rien\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re en rit, le professeur de lettres aussi.
+\par
+\par Je suis toujours dans les six derniers.
+\par
+\par Mais un beau jour, une nouvelle se r\'e9pand.
+\par
+\par Grand \'e9tonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 premier en g\'e9om\'e9trie.
+\par
+\par Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan \endash ou n\rquote en suis-je pas un\~?...
+\par
+\par Le coup est tellement inattendu qu\rquote on se demande si je n\rquote ai pas pill\'e9, copi\'e9, }{\i truqu\'e9}{, et l\rquote on m\rquote appelle au tableau pour voir si je m\rquote en tirerai la craie \'e0 la main.
+\par
+\par Je m\rquote en tire, et j\rquote ajoute m\'eame \'e0 la le\'e7on. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le probl\'e8me en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois\~; je roule des cornets, je b\'e2
+tis des figures et je ne m\rquote arr\'eate que quand le professeur me dit d\rquote un air bless\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Est-ce que vous avez bient\'f4t fini votre man\'e8ge\~? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi\~?\~\'bb
+\par
+\par Je remonte \'e0 ma place au milieu d\rquote un murmure d\rquote admiration.
+\par
+\par \'c0 la fin de la classe, on m\rquote interroge\~:
+\par
+\par \'ab\~Comment as-tu donc fait\~! Quand as-tu appris\~?\~\'bb Comment j\rquote ai appris\~?
+\par
+\par
+\par Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cass\'e9s qu\rquote on a empl\'e2tr\'e9s de papier\~; une cage noire pend \'e0 la fen\'eatre du second, au-dessus d\rquote un pot de fleurs qui grelotte au vent.
+\par
+\par L\'e0 demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+\par
+\par La premi\'e8re fois que je le vis, je frissonnai\~; j\rquote \'e9tais \'e9mu. Tout le pass\'e9 de mes versions allait m\rquote appara\'eetre en chair et en os, repr\'e9sent\'e9 par un homme qui s\rquote \'e9tait baign\'e9 dans le Tibre\~
+: Tacite, Tite-Live, le cheval de C\'e9sar, la ch\'e8vre de Septimus, la torche de N\'e9ron\~!...
+\par
+\par Mais comme ce logement est triste\~!
+\par
+\par Une petite lampe qui br\'fble sur une table charg\'e9e de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme \'e0 cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le Romain.
+\par
+\par \'ab\~Je viens de la part de mon p\'e8re, M.\~Vingtras\'85\~\'bb
+\par
+\par Je lui remis une lettre qu\rquote on m\rquote avait charg\'e9 de porter. Il lut, je le suivais des yeux.
+\par
+\par Quoi\~! il venait de Rome\~? Il \'e9tait du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l\rquote air d\rquote un hibou dans une \'e9choppe de savetier et qui mettait un fond \'e0 son pantalon.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait son }{\i vexillum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Drapeau.}}}{ \'e0 lui, et cette aiguille \'e9tait son
+\'e9p\'e9e\~? O\'f9 donc son casque et son bouclier\~? Il a un tricot de laine\'85
+\par
+\par En regardant, je vis qu\rquote il lui manquait trois doigts \'e0 la main\~; c\rquote \'e9tait laid, ces bouts d\rquote os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l\rquote air de deux cornes.
+\par
+\par Il trembla un peu en refermant la lettre.
+\par
+\par \'ab\~Vous remercierez bien votre p\'e8re\~\'bb, dit-il.
+\par
+\par Il me sembla qu\rquote il avait une tache brillante, une goutte d\rquote eau dans les yeux.
+\par
+\par Il pleurait, \endash mais est-ce que les Romains pleuraient\~?
+\par
+\par Je commen\'e7ais \'e0 croire qu\rquote on s\rquote \'e9tait tromp\'e9 ou qu\rquote il avait menti\~; il me tendait un petit livre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi qui l\rquote ai fait, dit-il. Aimez-vous les math\'e9matiques\~?...\~\'bb
+\par
+\par Il vit que non \'e0 mon air.
+\par
+\par \'ab\~Non\~! \endash Eh bien\~! mon livre vous plaira peut-\'eatre tout de m\'eame. Tenez, il y a une bo\'eete avec.\~\'bb
+\par
+\par Il me conduisit jusqu\rquote \'e0 la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l\rquote entendis qui disait \'e0 son chien\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une le\'e7on de quarante sous\~; tu auras de la p\'e2t\'e9e\~; moi, j\rquote aurai du pain.\~\'bb
+\par
+\par Il avait \'e9t\'e9 adress\'e9 \'e0 mon p\'e8re, par hasard, et mon p\'e8re lui avait trouv\'e9 une r\'e9p\'e9tition\~; c\rquote \'e9tait l\rquote objet de la lettre.
+\par
+\par \'ab\~Aimez-vous les math\'e9matiques\~?\~\'bb
+\par
+\par Il ne voyait donc pas tout de suite que j\rquote \'e9tais un }{\i volcan\~? }{Est-ce qu\rquote il les aimait, lui\~? Est-ce que c\rquote \'e9tait une \'e2me de teneur de livres, ce descendant de Romulus\~? Il n\rquote avait vraiment rien du civis et du }{
+\i commilito}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\i Civis}{\~: citoyen, }{\i commilito}{\~: compagnon d\rquote armes.}}}{
+, avec son pantalon et ses lunettes\~!
+\par
+\par Qu\rquote y avait-il dans sa bo\'eete\~?
+\par
+\par Des pl\'e2tres en tranches.
+\par
+\par Et dans ce livre\~? Des mots de g\'e9om\'e9trie.
+\par
+\par
+\par Le lendemain, un dimanche, au lieu d\rquote aller chez un camarade, comme mon p\'e8re me l\rquote avait permis, je passai ma journ\'e9e avec ce livre et ces pl\'e2tres.
+\par
+\par C\rquote est le samedi suivant que j\rquote \'e9tais premier.
+\par
+\par J\rquote allai tout joyeux en faire part \'e0 cet homme, qui me raconta son histoire.
+\par
+\par Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui \'e9taient venus pour l\rquote arr\'eater comme conspirateur, et contre lesquels il s\rquote \'e9tait d\'e9fendu pour sauver des papiers qui compromettaient d\rquote autres gens. C
+\rquote est l\'e0 qu\rquote il avait eu les doigts hach\'e9s. Il avait pu se tra\'eener dans un coin\~; on l\rquote avait ramass\'e9, sauv\'e9, et il \'e9tait pass\'e9 en France.
+\par
+\par \'ab\~Conspirateur\~! Vous \'e9tiez conspirateur\~?
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9tais ma\'e7on, heureusement. J\rquote ai profit\'e9 de ce que je savais de mon m\'e9tier pour faire ces mod\'e8les de g\'e9om\'e9trie. \'c0 propos\~: vous avez compris mon syst\'e8me, il para\'eet.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 regarder et \'e0 toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique\~?\~\'bb
+\par
+\par Prenant les pl\'e2tres que je trouvais sous la main, je refis ma d\'e9monstration.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est \'e7a\~! c\rquote est \'e7a\~! disait-il en hochant la t\'eate. On veut enseigner aux enfants ce que c\rquote est qu\rquote un c\'f4ne, comment on le coupe, le volume de la sph\'e8re, et on leur montre des lignes, des lignes\~
+! Donnez-leur le c\'f4ne en bois, la figure en pl\'e2tre, apprenez-leur cela, comme on d\'e9coupe une orange\~! \endash De la th\'e9ologie, tout leur vieux syst\'e8me\~! Toujours le bon Dieu\~! le bon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que vous dites du bon Dieu\~?
+\par
+\par \endash Rien, rien.\~\'bb
+\par
+\par Il eut l\rquote air de sortir d\rquote une col\'e8re, et il me reparla de la g\'e9om\'e9trie avec des fils et du pl\'e2tre.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773858}{\*\bkmkstart _Toc98017050}21\line }{\b0 Madame Devinol}{{\*\bkmkend _Toc84773858}{\*\bkmkend _Toc98017050}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, quand Jacques sera premier, je l\rquote emm\'e8nerai au th\'e9\'e2tre avec moi.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est Mme\~Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon p\'e8re, qui est un cancre et un }{\i bouzinier}{. Si M.\~Devinol n\rquote \'e9tait pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard \'e0
+ la porte depuis longtemps.
+\par
+\par Mais sa m\'e8re est distingu\'e9e, un peu trop brune peut-\'eatre\~: les yeux si noirs, les dents si blanches\~! Elle vous \'e9claire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C\rquote est doux, c\rquote est bon.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi deviens-tu rouge\~?\~\'bb me demanda-t-elle brusquement.
+\par
+\par Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Voyez-vous ce grand gar\'e7on\~!... Oui, je l\rquote emm\'e8nerai au th\'e9\'e2tre chaque fois qu\rquote il sera premier.\~\'bb
+\par
+\par Cela flatte mon p\'e8re qu\rquote on me voie dans la soci\'e9t\'e9 d\rquote une si importante personne, mais cela \'e9tonne beaucoup ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote avez pas peur qu\rquote il vous fasse honte\~?
+\par
+\par \endash Honte\~! \endash Mais savez-vous qu\rquote il a de la tournure, votre fils, un petit mul\'e2tre, et qui marche comme un soldat\~!
+\par
+\par \endash Il a un bien gros ventre\~! dit ma m\'e8re. On ne le dirait pas\'85 mais Jacques a beaucoup de ventre.\~\'bb
+\par
+\par Moi, du ventre\~! Je fais des signes de protestation.
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui, c\rquote est comme \'e7a\~; peut-\'eatre moins maintenant, mais tu as eu le }{\i carreau}{, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule \'e7a par la toilette.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Madame Devinol sourit en me regardant.
+\par
+\par \'ab\~Moi, il me pla\'eet comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m\rquote accompagner\~?
+\par
+\par Quel chapeau\~? Le gris\~? Celui des }{\i classes moyennes}{, qui me fait ressembler \'e0 Louis-Philippe\~?
+\par
+\par Ma m\'e8re consent \'e0 me laisser sortir avec ma casquette.
+\par
+\par J\rquote ai par hasard un habit assez propre, gagn\'e9 \'e0 la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume\~; ma m\'e8re avait pris un num\'e9ro au nom de son enfant.
+\par
+\par Le num\'e9ro est sorti.
+\par
+\par \'ab\~Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours r\'e9compens\'e9e.
+\par
+\par \endash Et ceux qui n\rquote ont pas gagn\'e9\~?
+\par
+\par \endash Les desseins de Dieu sont imp\'e9n\'e9trables. Ce n\rquote est pas tout laine, par exemple.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Madame Devinol m\rquote emm\'e8ne.
+\par
+\par \'ab\~Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout\'85 Comme \'e7a, l\'e0\~; tr\'e8s bien\~! Je puis m\rquote appuyer sur toi\~; tu es fort.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais pas comment je n\rquote \'e9clate pas brusquement, d\rquote un c\'f4t\'e9 ou d\rquote un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu\rquote elle sente la vigueur du biceps.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris\~? Et puis, tu as eu le }{\i carreau\~; }{tu as bien des choses \'e0 me conter\~!\~\'bb
+\par
+\par Je perds contenance, je rougis, je p\'e2lis. Ah\~! bah\~! tant pis\~! Je lui conte tout.
+\par
+\par Elle rit, elle rit \'e0 pleine bouche, et elle se tr\'e9mousse en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Vrai, la}{\i polonaise}{, le gigot\~!\~\'bb
+\par
+\par Et ce sont des }{\i ah\~! ah\~! }{sonores et gais comme des grelots d\rquote argent.
+\par
+\par Je lui narre mes malheurs.
+\par
+\par J\rquote ai jet\'e9 mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai d\'e9vid\'e9 mon chapelet avec un peu de verve\~; je crois m\'eame que je l\rquote ai tutoy\'e9e \'e0 un moment\~; je croyais parler \'e0 un camarade.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a ne fait rien, va, reprend-elle en s\rquote apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu\rquote on vous tutoie, monsieur\~? C\rquote est que je pourrais \'eatre ta maman, sais-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Fichtre\~! comme j\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 \'e7a\~!
+\par
+\par \'ab\~Je suis une vieille\'85 Me trouves-tu bien vieille, dis\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle me regarde avec des yeux comme des \'e9toiles.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~!
+\par
+\par \endash Tu me trouves jolie ou laide\~? Tu n\rquote oses pas me r\'e9pondre\~? C\rquote est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m\rquote embrasser\'85
+\par
+\par \endash Non\'85 oh\~! non\~!..
+\par
+\par \endash Eh bien\~! embrasse-moi donc, alors\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Elle me m\'e8ne au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c\rquote est convenu.
+\par
+\par Il y a un mois que nous nous connaissons.
+\par
+\par \'ab\~Tu aimes \'e0 venir avec moi\~? me demanda-t-elle un jour.
+\par
+\par \endash Oui, madame\~; moi, j\rquote aime bien le th\'e9\'e2tre, je me plais beaucoup \'e0 la com\'e9die.\~\'bb
+\par
+\par Une fois, \'e0 Saint-\'c9tienne, on m\rquote avait men\'e9 voir }{\i les Pilules du Diable}{\~; j\rquote \'e9tais sorti fou, et je n\rquote avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C\rquote \'e9tait des drames, maintenant\~
+; quelquefois de l\rquote op\'e9ra. Il n\rquote y avait plus tant de d\'e9cors\~! Mais comme je prenais tout de m\'eame \'e0 c\'9cur la mis\'e8re des orphelins, les malheurs du grand r\'f4le\~! Et }{\i les Huguenots}{, avec la b\'e9n\'e9
+diction des poignards\~! La }{\i Favorite}{, quand mademoiselle Masson chantait\~:
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon Fernand\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle d\'e9nouait ses cheveux, tordait ses bras\~:
+\par
+\par
+\par }{\i \'d4 mon Fernand, tous les biens de la terre\~!
+\par }{
+\par
+\par Elle disait cela avec son \'e2me, et comme si elle \'e9tait une de ces chr\'e9tiennes dont on nous racontait le martyre au coll\'e8ge, mais ce n\rquote \'e9tait pas le ciel qu\rquote elle priait, c\rquote \'e9
+tait un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait donc pas pour le bon Dieu seulement qu\rquote on soupirait fort et qu\rquote on tournait les yeux\~!
+\par
+\par
+\par }{\i Oh\~! viens dans une autre patrie\~!
+\par Viens cacher ton bonheur\'85}{
+\par
+\par
+\par Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque\~; \endash la m\'e8re Vingtras disait que ces soir\'e9es, c\rquote \'e9tait la mort du linge.
+\par
+\par M\'eame avant que le rideau f\'fbt lev\'e9, je me sentais grandi et pris d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par J\rquote ouvrais les narines toutes larges pour humer l\rquote odeur de gaz et d\rquote oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l\rquote air lourd et vous \'e9touffait un peu. Comme j\rquote
+aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence\~!... ce froufrou de soie aux }{\i premi\'e8res}{, ce bruit de sabots au }{\i paradis\~! }{Les dames d\'e9collet\'e9es se penchaient nonchalamment sur le devant des loges\~; les vo
+yous jetaient des lazzis et lan\'e7aient des programmes. Les riches mangeaient des glaces\~; les pauvres croquaient des pommes\~; il y avait de la lumi\'e8re \'e0 foison\~!
+\par
+\par J\rquote \'e9tais dans une \'eele enchant\'e9e\~; et devant ces femmes qui tournaient la tra\'eene de leurs robes, comme des sir\'e8nes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais \'e0 Circ\'e9 et \'e0 H\'e9l\'e8ne.
+\par
+\par Il y avait le g\'e9missement du trombone, le pleur du violon, le }{\i pchhh}{ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un \'e0 un \'e0 l\rquote orchestre et essayaient leurs instruments.
+\par
+\par
+\par Lorsque Mlle Masson \'e9tait en sc\'e8ne, j\rquote oubliais que Mme\~Devinol \'e9tait l\'e0.
+\par
+\par Elle s\rquote en apercevait bien.
+\par
+\par \'ab\~Tu l\rquote aimes plus que moi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non\~!... oui\~!... je l\rquote aime bien.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mme\~Devinol \'e9tait venue me prendre un peu plus t\'f4t, certain jour, pour faire un tour, et nous fl\'e2nions pr\'e8s du th\'e9\'e2tre.
+\par
+\par Nous croisons une dame en chemin.
+\par
+\par \'ab\~La reconnais-tu\~?
+\par
+\par \endash Qui\~?
+\par
+\par \endash Cette femme, l\'e0-bas, qui passe pr\'e8s du caf\'e9, avec un mantelet de soie.\~\'bb
+\par
+\par Je regarde.
+\par
+\par \'ab\~Mlle Masson\~?\~\'bb
+\par
+\par Je ne suis pas encore bien s\'fbr.
+\par
+\par \'ab\~Oui, }{\i mon Fernand}{\~\'bb, fit Mme\~Devinol en riant\'85
+\par
+\par Quelle d\'e9sillusion\~! Elle avait presque la figure d\rquote un homme, puis trop de choses au cou\~: un fichu, une dentelle, un boa, \endash je ne sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait \'e0
+ sa ceinture, trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~!\~\'bb me dit Mme\~Devinol.
+\par
+\par \'c0 ce moment m\'eame, le directeur du th\'e9\'e2tre passa et salua l\rquote actrice qu\rquote il vit la premi\'e8re, Mme\~Devinol ensuite.
+\par
+\par Elles r\'e9pondirent \'e0 son salut\~: l\rquote actrice comme tout le monde, Mme\~Devinol avec une inclination de t\'eate, et un jeu de paupi\'e8res qui lui donn\'e8rent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et un air fier, mais si fier\~!
+\par
+\par Le directeur disparu, elle s\rquote appuya de nouveau sur mon bras.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! l\rquote aimes-tu toujours mieux que moi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non\~! par exemple\~!
+\par
+\par \endash Il dit cela de si bon c\'9cur\~! grand gamin, va\~! On me pr\'e9f\'e8re alors\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir pr\'e8s d\rquote elle, tout pr\'e8s.
+\par
+\par \'ab\~Encore plus pr\'e8s. Je te fais donc peur\~?\~\'bb
+\par
+\par Un peu.
+\par
+\par
+\par Comme je b\'fbche mes compositions maintenant\~!
+\par
+\par De temps en temps je rate mon affaire tout de m\'eame. Je ne suis pas premier.
+\par
+\par Oh\~! une fois\~! en vers latins\~!
+\par
+\par On nous avait donn\'e9 \'e0 raconter la mort d\rquote un perroquet. J\rquote ai dit tout ce qu\rquote on pouvait dire quand on a \'e0 parler d\rquote un malheur comme celui-l\'e0\~: que jamais je ne m\rquote
+en consolerais, que Caron en voyant passer la cage \endash cercueil aujourd\rquote hui, \endash en laisserait tomber sa rame, que d\rquote ailleurs j\rquote allais l\rquote ensevelir moi-m\'eame\~! \endash }{\i triste ministerium}{, \endash
+ et que nous verserions des fleurs. }{\i Manibus date lilia plenis}{.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'ab\~Donnez des lys
+\'e0 pleines mains.\~\'bb (Virgile, \'c9n\'e9ide, VI, 863.)}}}{
+\par
+\par Dans un vers ing\'e9nieux, je m\rquote \'e9tais \'e9cri\'e9\~: \'ab\~Maintenant, h\'e9las\~! vous pouvez planter du persil sur la tombe\~!\~\'bb
+\par
+\par Le professeur a rendu hommage \'e0 ce dernier trait, mais je ne dois passer qu\rquote apr\'e8s Bresslair, dont l\rquote \'e9motion s\rquote est encore montr\'e9e plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l\rquote id\'e9e, comme dans les cantiques, de
+mettre un refrain qui revient\~:
+\par
+\par Psittacus interiit\~! Jam fugit psittacus, eheu\~!
+\par
+\par }{\i Eheu}{, quatre fois r\'e9p\'e9t\'e9\~! Je ne puis pas crier \'e0 l\rquote injustice. Oh\~! c\rquote est bien\~!
+\par
+\par Je ne suis que second, et je n\rquote irai pas au th\'e9\'e2tre. C\rquote est \'e0 s\rquote arracher les cheveux\~: et je m\rquote en arrache. Je les mets m\'eame de c\'f4t\'e9. Qui sait\~?
+\par
+\par Ils sont gras comme tout, par exemple\~! Car je me pommade, maintenant. J\rquote ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re cache ses rasoirs. J\rquote ai pris un couteau que je fourre sous mon matelas, parce qu\rquote il a le fil tout mince et tout bleu. Je l\rquote ai us\'e9 \'e0 force de frotter sur la machine.
+\par
+\par Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me glisse, comme un assassin\'85 dans un lieu retir\'e9.
+\par
+\par Je ne suis pas d\'e9rang\'e9. Il est trop t\'f4t\~!
+\par
+\par Je puis m\rquote asseoir.
+\par
+\par J\rquote accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais tous mes petits pr\'e9paratifs, et je commence.
+\par
+\par Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une esp\'e8ce de jus verd\'e2tre, comme si on battait un vieux bas.
+\par
+\par
+\par J\rquote attrape des entailles terribles.
+\par
+\par Elles sont souvent horizontales \endash ce qui fait beaucoup r\'e9fl\'e9chir le professeur d\rquote histoire naturelle, qui demeure au second, et qui me prend la t\'eate quand il a le temps.
+\par
+\par \'ab\~Ou cet enfant se penche de c\'f4t\'e9 expr\'e8s, pour que le chat puisse l\rquote \'e9gratigner, ce qui n\rquote est pas dans la nature humaine\'85\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate pensif et m\rquote interroge.
+\par
+\par \'ab\~Te penches-tu pour qu\rquote il t\rquote \'e9gratigne\~?
+\par
+\par \endash Quelquefois. (Je dis \'e7a pour me ficher de lui.)
+\par
+\par \endash Pas toujours\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Pas toujours\~! \endash C\rquote est donc les m\'9curs du chat qui changent\'85 Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 donn\'e9, pendant des si\'e8cles, de haut en bas, le coup de patte est donn\'e9 maintenant de droite \'e0 gauche\'85
+ Bizarrerie du grand Cosmos\~! m\'e9tamorphose curieuse de l\rquote animalisme\~!\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigne en branlant la t\'eate.
+\par
+\par
+\par Nous \'e9tions au th\'e9\'e2tre. Mme\~Devinol me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air tout dr\'f4le aujourd\rquote hui. Qu\rquote as-tu donc\~? Tu es f\'e2ch\'e9\~?...\~\'bb
+\par
+\par F\'e2ch\'e9\~! elle croit que je puis \'eatre f\'e2ch\'e9 contre elle, moi qui ai quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum \'e0 faire pour demain, moi l\rquote ind\'e9crottable\~!
+\par
+\par Je ne suis pas f\'e2ch\'e9. Mais je me suis, hier, presque coup\'e9 le bout de nez en me rasant, et j\rquote ai une petite place rose comme une bague.
+\par
+\par Je dirai tout de m\'eame\~: \'ab\~Je suis f\'e2ch\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est commode comme tout. J\rquote ai un pr\'e9texte pour lui tourner le dos et cacher mon nez.
+\par
+\par
+\par Je m\rquote arrangeai pour n\rquote \'eatre pas premier, tant que la cicatrice fit anneau, et pour n\rquote \'eatre pas l\'e0 quand elle venait \'e0 la maison. Enfin, il ne resta qu\rquote une petite place blanche d\rquote un c\'f4t\'e9. Je pus lui parl
+er de profil.
+\par
+\par Quelles soir\'e9es\~!
+\par
+\par Nous revenons du th\'e9\'e2tre ensemble et tout seuls quelquefois. Son mari ne s\rquote occupe point d\rquote elle. Il est toujours au }{\i Caf\'e9 des acteurs}{, o\'f9 l\rquote on fait la partie apr\'e8s le spectacle. C\rquote
+est un joueur. Elle prend mon bras la premi\'e8re, et elle le presse. Elle languit contre moi. Je sens depuis son \'e9paule jusqu\rquote \'e0 ses hanches. Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main\~; le bout de ses doigts tra\'ee
+ne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+\par
+\par Arriv\'e9s \'e0 sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous recommen\'e7ons ce man\'e8ge jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle se d\'e9gage elle-m\'eame d\rquote un geste lent et sans me l\'e2cher.
+\par
+\par \'ab\~Tu me retiens toujours si longtemps\'85\~\'bb
+\par
+\par Moi\~! Mais je ne l\rquote ai jamais retenue, j\rquote ai m\'eame \'e9t\'e9 si \'e9tonn\'e9 le premier jour o\'f9, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener encore et r\'f4der en chatte sur le trottoir, o\'f9 sonnaient ses bottines\~
+! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui moulait sa cheville, en se fron\'e7ant quand elle posait son petit pied\~; elle avait un bas blanc, d\rquote un blanc dor\'e9 comme de la laine, un peu gras comme de la chair.
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata deux ou trois fois.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce que je n\rquote ai pas perdu mon m\'e9daillon\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut d\'e9faire un bouton.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne le vois pas\~? dit-elle. \endash Oh\~! il aura gliss\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma cravate quand elle serre trop.
+\par
+\par \'ab\~Aide-moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Au m\'eame moment le m\'e9daillon jaillit et brilla sous la lune.
+\par
+\par On aurait dit qu\rquote elle en \'e9tait furieuse.
+\par
+\par \'ab\~Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d\rquote une voix un peu s\'e8che, en voyant que je me baissais.
+\par
+\par \endash Non, je lace mes souliers.\~\'bb
+\par
+\par Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros et les \'9cillets trop petits, puis il y a une boutonni\'e8re qui a crev\'e9.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je t\rquote emm\'e8nerai \'e0 Aigues-la-Jolie. Je dirai \'e0 mon mari que je vais chez la nourrice de Jos\'e9phine, et nous partirons pour la campagne tous les deux }{\i en gar\'e7ons}{
+. Nous mangerons des pommes vertes dans le verger, et puis des truffes dans un restaurant.\~\'bb
+\par
+\par Des truffes\~? Ah\~! j\rquote ai besoin de lacer mes souliers\~!
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon p\'e8re, devant ma m\'e8re qui a rougi.
+\par
+\par
+\par Je suis premier, parbleu\~!
+\par
+\par J\rquote ai accouch\'e9 d\rquote une po\'e9sie latine qui a soulev\'e9 l\rquote admiration.
+\par
+\par \'ab\~Ne croirait-on pas entendre le gallinac\'e9\~?\~\'bb a dit le professeur.
+\par
+\par Il s\rquote agissait encore d\rquote un oiseau, \endash d\rquote un coq.
+\par
+\par Et j\rquote avais fait un vers qui commen\'e7ait\~:
+\par
+\par }{\i Caro, cara, canens\'85 }{(harmonie imitative.)
+\par
+\par Nous irons donc \'e0 la campagne, comme c\rquote est convenu.
+\par
+\par
+\par Nous nous trouverons dans la cour de l\rquote auberge o\'f9 est la diligence pour Aigues. Le conducteur ach\'e8ve d\rquote habiller les chevaux.
+\par
+\par Je m\rquote \'e9tais cach\'e9 au coin de la rue pour }{\i la}{ voir venir, et je ne suis arriv\'e9 qu\rquote apr\'e8s elle\~; j\rquote avais peur de rester l\'e0 tout seul. Si l\rquote on m\rquote avait demand\'e9\~: \'ab\~Qui attendez-vous\~?\~\'bb
+
+\par
+\par Elle m\rquote a dit qu\rquote il faudrait l\rquote appeler \'ab\~ma tante\~\'bb devant le monde. Elle m\rquote a dit cela hier, et elle me le r\'e9p\'e8te aujourd\rquote hui, en montant dans la voiture.
+\par
+\par Il arrive une goutte d\rquote eau, comme un crachat, sur la vitre du coucou.
+\par
+\par Le ciel devient sombre \endash un coup de tonnerre au loin, \endash la pluie \'e0 torrents.
+\par
+\par Un voyageur de l\rquote imp\'e9riale demande si on peut lui donner asile. On n\rquote ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l\rquote avoir \'e0 son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Ma }{\i tante}{ seule se fait mince et montre qu\rquote il y a de la place \'e0 sa gauche, de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Elle est bonne et se sacrifie\~; elle appuie \'e0 droite, elle est presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule\'85
+\par
+\par \'c0 chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et para\'eet avoir bien peur. Je crains qu\rquote elle ne voie la petite cicatrice qui fait anneau, et je ne sais o\'f9 mettre mon nez. Mais comme c\rquote est doux, cette femme \'e0 moiti\'e9
+ dans mes bras, et dont le souffle me fait chaud dans le dos\~!...
+\par
+\par
+\par Nous sommes arriv\'e9s\~; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le porche, pendant qu\rquote on d\'e9telle la diligence dont la b\'e2che ruisselle, et que j\rquote \'e9tire mes jambes moulues. \'ab\~Il n\rquote y a pas moyen d\rquote
+avoir une voiture\~?
+\par
+\par \endash Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges d\rquote un pied, et des orni\'e8res comme des cavernes\~! Vous plaisantez, ma petite dame\~!
+\par
+\par \endash Dis donc, Jacques\~! Qu\rquote allons-nous devenir\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle me regarde, et elle rit.
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il y avait une chambre o\'f9 s\rquote abriter en regardant l\rquote orage.
+\par
+\par \endash Nous en avons une, dit l\rquote aubergiste.
+\par
+\par \endash Ah\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {DANS LA CHAMBRE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Je me sens toute mouill\'e9e, sais-tu\'85\~\'bb
+\par
+\par Comment\~! le temps d\rquote aller de la voiture sous le porche\~!
+\par
+\par \'ab\~Toute mouill\'e9e. \endash J\rquote ai de l\rquote eau plein le cou. \'c7a me roule dans la poitrine. Oh\~! c\rquote est froid\'85 Il faut que j\rquote \'f4te ma guimpe\'85 Tu permets\~! Je vous fais peur, monsieur\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Des cris, une explosion de cris\~! On m\rquote appelle\'85
+\par
+\par \'ab\~Vingtras\~! Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par Ils sont dix \'e0 demander Vingtras.
+\par
+\par C\rquote est la seconde \'e9tude qui est venue en promenade de ce c\'f4t\'e9 et qui s\rquote est pr\'e9cipit\'e9e dans l\rquote auberge. Je vois cela \'e0 travers le rideau. Mme\~Devinol saute sur la porte et la ferme \'e0 clef\~; puis elle se ravise.
+\'ab\~Non, sors plut\'f4t\~; va, va vite\~!\~\'bb Je cherche mon chapeau, qui n\rquote y est pas.
+\par
+\par \'ab\~Avez-vous vu mon chapeau\~?
+\par
+\par \endash Sors donc, que je referme\~!
+\par
+\par \endash Oui, oui\~; mais qu\rquote est-ce que je dirai\~?
+\par
+\par \endash Tu diras ce que tu voudras, IMB\'c9CILE.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. En entrant dans l\rquote auberge on avait remarqu\'e9 sur une table un pardessus bizarre, c\rquote \'e9tait le mien, et mon chapeau \'e0 gros poils. On m\rquote avait reconnu\~!...
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c9PILOGUE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par Je suis forc\'e9 de quitter la ville. On a jas\'e9 de mon aventure.
+\par
+\par Le proviseur conseille \'e0 mon p\'e8re de m\rquote \'e9loigner.
+\par
+\par \'ab\~Si vous voulez, mon beau-fr\'e8re le prendra \'e0 Paris, \'e0 prix r\'e9duit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui \'e9crive\~?
+\par
+\par \endash Oui, mon Dieu, oui\~\'bb, dit mon p\'e8re, qui a envie d\rquote aller faire un tour \'e0 Paris\~; et c\rquote est une occasion.
+\par
+\par On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma m\'e8re\~; je m\rquote en arrache, et en route\~!
+\par
+\par Nous courons sur Paris.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773859}{\*\bkmkstart _Toc98017051}22\line }{\b0 La pension Legnagna}{{\*\bkmkend _Toc84773859}
+{\*\bkmkend _Toc98017051}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je suis \'e0 Paris.
+\par
+\par J\rquote y suis arriv\'e9 avec une fluxion. Legnagna, le ma\'eetre de pension, m\rquote a accueilli avec \'e9tonnement. Il a dit \'e0 sa femme\~: \'ab\~Ce n\rquote est pas un \'e9l\'e8ve, c\rquote est une vessie.\~\'bb
+\par
+\par Enfin, cela n\rquote emp\'eache pas d\rquote avoir des prix aux concours.
+\par
+\par \'ab\~Vous travaillez bien, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Et moi dont la l\'e8vre tient toute la joue, je r\'e9ponds\~:
+\par
+\par \'ab\~Boui, boui.\~\'bb
+\par
+\par Il m\rquote a trouv\'e9 moins fort qu\rquote il ne pensait. Je mets }{\i du mien}{ dans mes devoirs.
+\par
+\par \'ab\~Il ne faut pas mettre du }{\i v\'f4tre}{, je vous dis\~: il faut imiter les Anciens.\~\'bb
+\par
+\par Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les camarades.
+\par
+\par Il y a fait allusion d\'e8s le second jour. Il y avait des \'e9pinards. Je n\rquote aime pas les \'e9pinards, et voil\'e0 que je laisse le plat.
+\par
+\par Il passait.
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote aimez pas \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur\~!
+\par
+\par \endash Vous mangiez peut-\'eatre des ortolans chez vous\~? Il vous faut sans doute des perdrix rouges\~?
+\par
+\par \endash Non\~; j\rquote aime mieux le lard\~!\~\'bb
+\par
+\par Il a rican\'e9 en haussant les \'e9paules et s\rquote en est all\'e9 en murmurant\~: \'ab\~Paysan\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il donne des soir\'e9es, le dimanche\~; on m\rquote invite.
+\par
+\par Je dis toujours\~: \'ab\~Sacr\'e9 m\'e2tin\~!\~\'bb C\rquote est une habitude\~; elle me suit jusque dans son salon.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Mossieu}{ Vingtras, me crie-t-il d\rquote un bout de la table \'e0 l\rquote autre, o\'f9 avez-vous \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9\~? Est-ce que vous avez gard\'e9 les vaches\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, avec ma cousine.\~\'bb
+\par
+\par Il en perd la t\'eate et devient tout rouge.
+\par
+\par \'ab\~Croyez-vous, madame\~!\~\'bb dit-il \'e0 une voisine.
+\par
+\par Et se tournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Allez au dortoir\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que \'e7a me g\'eane\~; qui ont l\rquote air de faire les malins, et que je trouve b\'eates, mais b\'eates\~!... Il y a une gloire, un prix de concours\~
+; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment \'e0 s\rquote attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+\par
+\par Il y a une demi-gloire, \endash Anatoly.
+\par
+\par Il est pour les bons rapports entre les \'e9l\'e8ves et les ma\'eetres\~; il voudrait qu\rquote on s\rquote entend\'eet bien, \endash pourquoi donc\~?
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air }{\i mastoc\~; }{on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial. Anatoly me prot\'e8ge.
+\par
+\par \'ab\~Il se fera, ne l\rquote emb\'eatez pas\~! Dans un mois il sera comme nous\~; dans deux, vous verrez\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh\~! on ne m\rquote emb\'eate pas beaucoup\~! Je suis solide, et je n\rquote ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. \'c7a m\rquote est \'e0 peu pr\'e8s \'e9gal qu\rquote on me blague, je ne suis pas \'e9bloui par les copains.
+\par
+\par Ah\~! je me faisais une autre id\'e9e de ces forts en latin\~! Je trouvais la province plus gaie, moi\~!
+\par
+\par Ils parlent toujours, mais toujours de la m\'eame chose, \endash de celui-ci qui a eu un prix, de celui-l\'e0 qui a failli l\rquote avoir\~; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un sol\'e9cisme par\'85
+\par
+\par \'ab\~Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de version grecque, il n\rquote est pas venu parce que son p\'e8re \'e9tait mort le matin. Labadens a \'e9t\'e9 le chercher en lui promettant qu\rquote il le ram\'e8nerait en voiture \'e0 l
+\rquote enterrement. Il n\rquote a pas voulu et a continu\'e9 \'e0 pleurer.\~\'bb
+\par
+\par Ils ont l\rquote air de trouver ce petit stupide.
+\par
+\par La pension m\'e8ne \'e0 Bonaparte.
+\par
+\par Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu\rquote \'e0 ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin\~; alors je m\rquote \'e9chappe aussi. J\rquote ai devant moi une grande heure, au bout de laquelle j
+\rquote irai porter chez son concierge la copie qu\rquote on me croit en train de finir.
+\par
+\par Je fl\'e2ne dans les rues pleines de femmes en cheveux\~; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d\rquote atelier\~! Je les suis des yeux, je les \'e9coute fredonner, et je les regarde \'e0 travers les vitres d\'e9jeuner \'e0 c\'f4t
+\'e9 de ciseleurs en blouses blanches et d\rquote imprimeurs en bonnets de papier. C\rquote est tout ce que je regarde.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas envie de voir les monuments, quoiqu\rquote il n\rquote y ait plus de bagages pour m\rquote en emp\'eacher\~; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n\rquote aime que ce qui marche et qui reluit.
+\par
+\par Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honor\'e9, le chemin du lyc\'e9e Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau\~; j\rquote
+y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent \'e0 la brise.
+\par
+\par
+\par Le dimanche, nous allons en promenade.
+\par
+\par Le plus souvent, c\rquote est aux Tuileries, dans l\rquote all\'e9e du Sanglier.
+\par
+\par Ce }{\i Sanglier\~! }{je le d\'e9teste, il m\rquote agace avec son groin de pierre.
+\par
+\par
+\par Je m\rquote ennuie moins cependant, \'e0 partir du jour o\'f9 M.\~Chaillu devient notre pion.
+\par
+\par Il n\rquote a pas la foi, lui\~; il nous laisse nous \'e9parpiller le dimanche, \'e0 condition qu\rquote \'e0 six heures nous soyons l\'e0.
+\par
+\par Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C\rquote est le caf\'e9 des saint-cyriens et des volailles. On appelle }{\i volailles}{ ceux qui se destinent aux \'e9coles \'e0 uniforme et en ont un d\'e9j\'e0, \'e0 bande orange, \'e0
+ collet saumon, avec des k\'e9pis \'e0 visi\'e8res dures, \'e0 galons d\rquote or ou d\rquote argent.
+\par
+\par Quoique }{\i des lettres}{, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n\rquote ai que des semaines de vingt sous, et je suis forc\'e9 d\rquote y regarder \'e0 deux fois avant de trinquer.
+\par
+\par Un jour j\rquote ai eu une fi\'e8re peur. Nous avions jou\'e9 et j\rquote avais perdu un franc cinquante. \'c0 partir de la premi\'e8re partie, je voulais me lever\~; je n\rquote ai pas os\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Allons, allons, reste l\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Sueur dans le dos, frissons sur le cr\'e2ne.
+\par
+\par Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j\rquote ai la }{\i culotte}{\~!...
+\par
+\par Par bonheur on se battit. Il s\rquote \'e9leva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent \'e0 voler.
+\par
+\par Ce fut une m\'eal\'e9e, je m\rquote y jetai \'e0 corps perdu.
+\par
+\par Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pi\'e8ces.
+\par
+\par Pas de chance\~! Je donne beaucoup et ne re\'e7ois rien.
+\par
+\par Je n\rquote en fus pas moins sauv\'e9 tout de m\'eame.
+\par
+\par On nous jeta \'e0 la porte, tout un lot, pour d\'e9barrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais\~; mais j\rquote avais jusqu\rquote \'e0 l\rquote autre dimanche.
+\par
+\par Je vendis un discours latin \'e0 la composition du mardi, \endash vingt sous comptant.
+\par
+\par Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place \'e0 quelqu\rquote un qui attendait un oncle, ou qui voulait \'e9pater pour sa f\'eate, ou qui avait un int\'e9r\'eat quelconque \'e0 \'eatre }{\i dans les dix}{, quoi\~!
+\par
+\par Je retournai aux}{\i }{Hollandais, mes trente sous dans le creux de la main. On ne voulut pas mon argent. C\rquote est la caisse de Saint-Cyr ou une souscription des volailles qui avait r\'e9gl\'e9 la }{\i casse}{ et les consommations.
+\par
+\par J\rquote eus de l\rquote argent devant moi, et en plus une r\'e9putation de friand du coup de poing.
+\par
+\par N\rquote importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches\~! Et la nuit, dans mon lit d\rquote \'e9colier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l\rquote on destine \'e0 une \'e9cole dans laquelle j\rquote ai peur d\rquote
+entrer, moi qui n\rquote ai pas, comme ces volailles, ma volont\'e9, mon but, et qui n\rquote aurai pas de fortune.
+\par
+\par
+\par Ma vie des dimanches change tout d\rquote un coup.
+\par
+\par Il y avait au coll\'e8ge de Nantes un \'e9l\'e8ve mod\'e8le nomm\'e9 Matoussaint.
+\par
+\par Matoussaint vient rester \'e0 Paris. Mon p\'e8re lui a donn\'e9 une lettre qui l\rquote autorise \'e0 me faire sortir le dimanche.
+\par
+\par Matoussaint n\rquote est libre qu\rquote \'e0 deux heures. C\rquote est bien assez de la demi-journ\'e9e, \endash nous ne savons que faire jusqu\rquote \'e0 cinq heures\~; nous ne voulons pas aller au caf\'e9 pour ne pas d\'e9penser notre argent. Il m
+\rquote a apport\'e9 vingt francs de la part de ma m\'e8re\~; mais je les m\'e9nage.
+\par
+\par Nous tuons mal l\rquote apr\'e8s-midi. \endash C\rquote est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous les autres se prom\'e8nent aussi, et qu\rquote on a tous l\rquote air b\'eate. Ah\~! si c\rquote \'e9tait comme en semaine\~
+! On verrait grouiller le monde. Aujourd\rquote hui, on ne fait pas de bruit\~; on glisse comme des pr\'eatres.
+\par
+\par Il faudrait aller \'e0 Meudon. L\'e0 on rit, on s\rquote amuse.
+\par
+\par Mais c\rquote est}{\i dix sous}{, de Paris \'e0 Meudon\~! Attendons qu\rquote on ait fait fortune\~!
+\par
+\par \'ab\~\'c7a fait du bien de marcher par ce froid-l\'e0\~\'bb, dit Matoussaint, \endash qui veut me faire croire qu\rquote il s\rquote amuse, mais qui grelotte comme un lustre qu\rquote on \'e9poussette.
+\par
+\par J\rquote aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+\par
+\par Les dimanches de pluie, nous allons dans les mus\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~On apprend toujours quelque chose,\~\'bb dit Matoussaint, en entrant dans les galeries.
+\par
+\par \'ab\~On apprend quoi\~?
+\par
+\par \endash Tu contemples les tableaux, les marbres\~!
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?\~\'bb
+\par
+\par Matoussaint m\rquote appelle positif, et me dit avec amertume\~:
+\par
+\par \'ab\~Toi qui as fait de si beaux vers latins\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est vrai, tout de m\'eame\~!
+\par
+\par Matoussaint me voit \'e9branl\'e9 et continue
+\par
+\par \'ab\~Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre\~!
+\par
+\par \endash Messieurs, crie le gardien en habit vert, en \'e9tendant sa baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c\rquote est dans le coin.\~\'bb
+\par
+\par Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d\rquote \'9cuvre et des monuments, d\'e9cid\'e9ment.
+\par
+\par
+\par C\rquote est \'e0 cinq heures que Lema\'eetre nous rejoint. Lema\'eetre est }{\i calicot }{et Matoussaint le tient en petite estime\~; il ne comprend que les professions nobles. Cependant, comme Lema\'eetre conna\'eet des }{\i douillards}{ et des}{\i
+ rigolos}{, il l\rquote accueille \'e0 bras ouverts.
+\par
+\par Il arrive et l\rquote on va prendre l\rquote absinthe \'e0 la Rotonde, ou \'e0 la }{\i Pissote}{, o\'f9 l\rquote on esp\'e8re rencontrer Grassot. \'ab\~Oh\~! voici Sainville\~! \endash Non\~! Si\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote absinthe une fois sirot\'e9e dans le demi-jour de six heures, nous filons du c\'f4t\'e9 du Palais-Royal, o\'f9 l\rquote on doit trouver les amis chez Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, \'e0 la table du coin.
+\par
+\par Nous d\'eenons \'e0 trente-deux sous.
+\par
+\par Les calicots, camarades de Lema\'eetre, sont avec leurs petites amies, bien chauss\'e9es, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, \'e0 propos de tout et de rien\'85
+\par
+\par
+\par Et comme c\rquote est bon ce qu\rquote on mange\~!
+\par
+\par }{\i Pur\'e9e Cr\'e9cy, c\'f4telettes Soubise, sauce Montmorency}{. \'c0 la bonne heure\~! Voil\'e0 comment on apprend l\rquote histoire\~!
+\par
+\par \'c7a vous a un go\'fbt relev\'e9, piquant, ces plats et ces sauces\~!
+\par
+\par M.\~Radigon, le loustic de la bande, n\rquote est pas pour toutes ces blagues-l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~Gar\'e7on, un pied de cochon grill\'e9\'85 Pour faire des pieds de cochon, prenez vos pieds, grattez-les.\~\'bb
+\par
+\par On rit. Moi, je ne dis rien, j\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \'ab\~Votre ami est muet, M.\~Matoussaint\~?\~\'bb
+\par
+\par Je fais une grimace et pousse un son, pour \'e9tablir que je n\rquote appartiens pas aux disciples de l\rquote abb\'e9 de l\rquote \'c9p\'e9e. On me discute au coin de la table.
+\par
+\par \'ab\~Une t\'eate \endash des yeux. \endash Mais il a l\rquote air trop }{\i couenne\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Je me rattrape par les tours de force. J\rquote abaisse les poignets, j\rquote \'e9crase les doigts, je soul\'e8ve la soupi\'e8re avec les dents, je reste quatre-vingts secondes sans respirer, \'e0 la grande peur des gens d\rquote \'e0-c\'f4t\'e9
+, qui voient mes veines se gonfler\~; les yeux me sortent de la t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aime pas qu\rquote on fasse \'e7a pr\'e8s de moi quand je mange\~\'bb, dit un voisin.
+\par
+\par Radigon lui-m\'eame en a assez.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! c\rquote est qu\rquote il nous emb\'eate \'e0 la fin, avec sa respiration\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Apr\'e8s le d\'eener, il faut que je parte.
+\par
+\par Les autres \'e9l\'e8ves de la pension ont jusqu\rquote \'e0 minuit. Legnagna \endash par m\'e9chancet\'e9, \endash exige que je sois l\'e0 \'e0 huit heures.
+\par
+\par Je quitte la }{\i soci\'e9t\'e9 }{et je redescends du c\'f4t\'e9 du faubourg Saint-Honor\'e9.
+\par
+\par Il me reste un quart d\rquote heure \'e0 assassiner avant de regagner le bahut, mais j\rquote aurais l\rquote air de n\rquote avoir pas su o\'f9 d\'e9penser mon temps si je reparaissais avant l\rquote heure.
+\par
+\par J\rquote aimerais mieux \'eatre rentr\'e9. Je ne crains pas la solitude de ce dortoir o\'f9 j\rquote entends revenir un \'e0 un les camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce son
+t mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule o\'f9 ma timidit\'e9 m\rquote isole, je ne suis pas troubl\'e9 par les bruits de dictionnaires ni les r\'e9cits de grand concours.
+\par
+\par Je me souviens de ceci, de cela, \endash d\rquote une promenade \'e0 Vourzac, d\rquote une moisson au grand soleil\~! \endash et dans le calme de cette pension qui s\rquote endort, la t\'eate tourn\'e9e vers la fen\'eatre d\rquote o\'f9 j\rquote aper
+\'e7ois le champ du ciel, je r\'eave non \'e0 l\rquote avenir, mais au pass\'e9.
+\par
+\par
+\par On m\rquote appelle un jour chez Legnagna.
+\par
+\par Il me d\'e9livre un paquet que ma m\'e8re m\rquote envoie\~; il a l\rquote air furieux.
+\par
+\par \'ab\~Vous emporterez cela aussi\~\'bb, me dit-il.
+\par
+\par Il me glisse en m\'eame temps un pot et me reconduit vers la porte.
+\par
+\par Je n\rquote y comprends rien, je d\'e9plie le paquet. J\rquote y trouve une lettre\~:
+\par
+\par
+\par \'ab\~}{\i Mon cher fils,
+\par }{
+\par \'ab\~}{\i Je t\rquote envoie un pantalon neuf pour ta f\'eate, c\rquote est ton p\'e8re qui l\rquote a taill\'e9 sur un de ses vieux, c\rquote est moi qui l\rquote
+ai cousu. Nous avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons un habit bleu \'e0 boutons d\rquote or. Par le m\'eame courrier, j\rquote envoie \'e0 M.\~Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur.}{
+\par
+\par \'ab\~}{\i Travaille bien, mon enfant, et rel\'e8ve tes basques quand tu t\rquote assieds.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y avait un mot de mon p\'e8re aussi.
+\par
+\par Je lui avais \'e9crit que Legnagna essayait de m\rquote humilier, que je voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d\rquote \'eatre ainsi bless\'e9 tous les jours.
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote a r\'e9pondu une lettre qui m\rquote a tout troubl\'e9. Fait-il le com\'e9dien\~? Est-il bon au fond\~?
+\par
+\par
+\par \'ab\~}{\i Prends courage, mon ami\~! Je ne veux pas te dire que c\rquote est de ta faute si tu es \'e0 Paris\'85 Aie de la patience, travaille bien, paye avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses v\'e9rit\'e9s.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Pas une allusion au pass\'e9, rien\~? Pas un reproche\~; presque de la bont\'e9, un peu de tristesse\~!... Je lui aurais saut\'e9 au cou s\rquote il avait \'e9t\'e9 l\'e0.
+\par
+\par Je ferai comme il l\rquote a dit\~: j\rquote attendrai et j\rquote essayerai d\rquote avoir des prix.
+\par
+\par Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux\~! Et qu\rquote est-ce que cela me fait \'e0 moi les barbarismes et les sol\'e9cismes\~!
+\par
+\par Et toujours, toujours le grand concours\~!
+\par
+\par Le professeur s\rquote appelle D***.
+\par
+\par Il a une petite bouche pinc\'e9e, il marche comme un canard, il a l\rquote air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme de la plume. Il a eu pour la troisi\'e8me fois le prix d\rquote honneur au concours g\'e9n\'e9ral\~; l\rquote
+an pass\'e9, on l\rquote a d\'e9cor\'e9, il a une cr\'eate rouge. Il parle un peu comme un incroyable, il prononce\~: \'ab\~Cic\'e9-on, discou-e, }{\i Alma pa-ens}{.\~\'bb
+\par
+\par Il est le professeur de latin, il a un fran\'e7ais \'e0 lui.
+\par
+\par Quand des \'e9l\'e8ves ont manqu\'e9 la classe pour aller au caf\'e9 ou au bain et qu\rquote il aper\'e7oit des bancs vides, il dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Je vois ici beaucoup d\rquote \'e9l\'e8ves qui n\rquote y sont pas.\~\'bb
+\par
+\par Le professeur de fran\'e7ais s\rquote appelle N***. c\rquote est le fr\'e8re d\rquote un acad\'e9micien qui a deux morales au lieu d\rquote une\~: abondance de bien ne nuit pas.
+\par
+\par Il est long, maigre et rouge, a une redingote \'e0 la pr\'eatre, des lunettes de carnaval, une voix cass\'e9e, fl\'fbt\'e9e, sifflante.
+\par
+\par De cette voix-l\'e0, il lit des tirades d\rquote }{\i Iphig\'e9nie}{ ou d\rquote }{\i Esther}{, et quand c\rquote est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein d\rquote araign\'e9es et crie\~: \'ab\~\'c0 genoux\~! \'e0 genoux\~
+! devant le divin Racine\~!\~\'bb
+\par
+\par Il y a un nouveau qui, une fois, s\rquote est mis \'e0 genoux pour tout de bon.
+\par
+\par Et d\rquote un geste de d\'e9dain, chassant le bouquin qu\rquote il a devant lui, le professeur continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Il ne reste plus qu\rquote \'e0 fermer les autres livres.\~\'bb
+\par
+\par Je ne demande pas mieux.
+\par
+\par \'ab\~Et \'e0 s\rquote avouer impuissant.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est son affaire.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai commenc\'e9 par avoir de bonnes places en discours fran\'e7ais, mais je d\'e9gringole vite.
+\par
+\par De second, je tombe \'e0 dixi\'e8me, \'e0 quinzi\'e8me\~!
+\par
+\par Ayant \'e0 parler de paysans qui, pour f\'eater leur roi, trinquent ensemble, j\rquote avais dit une fois\~:
+\par
+\par }{\i Et tous r\'e9unis, ils burent un}{ BON }{\i verre de vin}{.
+\par
+\par \'ab\~UN BON\~! \endash Ce gar\'e7on-l\'e0 n\rquote a rien de fleuri, rien, rien\~; je ne serais pas \'e9tonn\'e9 qu\rquote il f\'fbt m\'e9chant. UN BON\~! Quand notre langue est si fertile en tours heureux, pour exprimer l\rquote op\'e9
+ration accomplie par ceux qui portent \'e0 leurs l\'e8vres le jus de Bacchus, le nectar des Dieux\~! Et que ne se souvenait-il de l\rquote image \'e0 la fois modeste et hardie de Boileau\~:
+\par
+\par }{\i Boire un verre de vin}{ qui rit dans la foug\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est que je n\rquote ai jamais compris ce vers-l\'e0, moi\~! Boire un verre qui se tient les c\'f4tes dans l\rquote herbe, sous la coudrette\~!
+\par
+\par Je suis sec, plus sec encore qu\rquote il ne croit, car il y a un tas de choses que je ne comprends pas davantage.
+\par
+\par \'ab\~Bien peu l\'e0-dedans\~\'bb, fait le professeur en mettant un doigt sur son c\'9cur.
+\par
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate un moment\~:
+\par
+\par \'ab\~Mais rien l\'e0-dedans, bien s\'fbr\~\'bb, ajoute-t-il en se frappant le front, et secouant la t\'eate d\rquote un air de compassion profonde. \'ab\~Il a une fois r\'e9ussi parce qu\rquote il avait lu Pierrot, \endash mais allez, c\rquote
+est un gar\'e7on qui aimera toujours mieux \'e9crire \'ab\~fusil\~\'bb, qu\rquote }{\i arme qui vomit la mort}{.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est que \'e7a me vient comme cela \'e0 moi\~! nous parlons comme cela \'e0 la maison\~; \endash on parle comme cela dans celles o\'f9 j\rquote allais. \endash Nous fr\'e9quentions du monde si pauvre\~!
+\par
+\par Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me r\'e9ussit.
+\par
+\par
+\par Il \'e9tait temps.
+\par
+\par Je sentais le moment o\'f9 ce mis\'e9rable Legnagna, dans son d\'e9pit de me voir sans succ\'e8s, me porterait trop de coups sourds. Je lui aurais, un beau matin, cass\'e9 les reins.
+\par
+\par J\rquote avais m\'eame song\'e9 une fois \'e0 filer pour tout de bon\~; non pas pour aller fl\'e2ner aux Champs-\'c9lys\'e9es ou devant les saltimbanques, comme je faisais quand je manquais la classe\~; mais pour l\'e2
+cher la pension du coup, et me plonger, comme un \'e9vad\'e9 du bagne, dans les profondeurs de Paris.
+\par
+\par Qu\rquote aurais-je fait\~? Je l\rquote ignore.
+\par
+\par Mais je me suis demand\'e9 souvent s\rquote il n\rquote aurait pas autant valu que je m\rquote \'e9chappasse ce jour-l\'e0, et qu\rquote il f\'fbt d\'e9cid\'e9 tout de suite que ma vie serait une s\'e9rie de combats\~? Peut-\'eatre bien.
+\par
+\par Ma r\'e9solution \'e9tait presque prise. C\rquote est Anatoly le Pacifique qui la changea, parce qu\rquote il crut bon d\rquote avertir Legnagna.
+\par
+\par Celui-ci me fit venir et me dit qu\rquote il savait ce que je voulais faire. Il ajouta qu\rquote il avait pr\'e9venu le commissaire, et que si je m\rquote \'e9chappais, j\rquote appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+\par
+\par C\rquote est sur ces entrefaites que je composai une pi\'e8ce en distiques, qui fut, para\'eet-il, une r\'e9v\'e9lation. J\rquote aurais le prix si je m\rquote en tirais comme cela au concours.
+\par
+\par Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais les oreilles de Legnagna et je ferais un n\'9cud avec.
+\par
+\par Le jour du concours arrive.
+\par
+\par Nous nous levons de grand matin. On nous a donn\'e9 un }{\i filet}{ qui est un des troph\'e9es de la maison, et l\rquote
+on y met du vin, du poulet froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amiti\'e9 est pire que l\rquote hostilit\'e9 et le silence.
+\par
+\par \'ab\~Distinguez-vous\'85\~\'bb
+\par
+\par Il rit d\rquote un rire l\'e2che.
+\par
+\par Nous partons, Anatoly et moi\~; il fait un petit froid piquant.
+\par
+\par
+\par Nous arrivons presque en retard.
+\par
+\par Je n\rquote avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et calme, et je me suis arr\'eat\'e9 cinq minutes sur le pont, \'e0 regarder le ciel blanc et \'e0 \'e9couter couler l\rquote eau. Elle battait l\rquote arche du pont.
+\par
+\par Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait son mouchoir. Il \'e9tait \'e0 genoux comme une blanchisseuse\~; il se releva, tordit le bout du linge et l\rquote \'e9
+tala une seconde au vent. Je le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit \'e0 s\'e9cher sous sa redingote, qu\rquote il entrouvrit et reboutonna d\rquote un geste de voleur.
+\par
+\par Il ramassa quelque chose que j\rquote avais remarqu\'e9 par terre. C\rquote \'e9tait un livre comme un dictionnaire.
+\par
+\par Anatoly me tira par les basques, il fallait partir\~; mais j\rquote eus le temps de voir une face p\'e2le, tout d\rquote un coup au-dessus des marches.
+\par
+\par Je l\rquote ai encore devant les yeux, et toute la journ\'e9e elle fut entre moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu\rquote elle a \'e9t\'e9 devant moi toute ma vie.
+\par
+\par
+\par C\rquote est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que son mouchoir mal lav\'e9, j\rquote avais lu sa vie.
+\par
+\par Ce livre me disait qu\rquote il avait \'e9t\'e9 \'e9colier aussi, laur\'e9at peut-\'eatre. Je m\rquote \'e9tais rappel\'e9 tout d\rquote un coup toute l\rquote existence de mon p\'e8re, les proviseurs b\'eates, les \'e9l\'e8ves cruels, l\rquote
+inspecteur l\'e2che, et le professeur toujours humili\'e9, malheureux\~! menac\'e9 de disgr\'e2ce\~!
+\par
+\par \'ab\~Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est bachelier\~\'bb, dis-je \'e0 Anatoly.
+\par
+\par Je ne me trompais pas.
+\par
+\par Au moment m\'eame o\'f9 l\rquote on nous appelait pour entrer \'e0 la Sorbonne, }{\i un Charlemagne}{ avait cri\'e9, montrant une ombre noire qui montait la rue\~:
+\par
+\par \'ab\~Tiens, l\rquote ancien r\'e9p\'e9titeur de Jauffret\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la face p\'e2le, l\rquote homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+\par
+\par
+\par On dicte la composition.
+\par
+\par Vais-je la faire\~? \'c0 quoi bon\~!
+\par
+\par Pour \'eatre r\'e9p\'e9titeur comme cet homme, puis devenir laveur de mouchoir sous les ponts\~? Quelle est son histoire \'e0 cet \'eatre qui obs\'e8de ma pens\'e9e\~?
+\par
+\par Je ne sais. Il a peut-\'eatre gifl\'e9 un censeur, pas m\'eame gifl\'e9, blagu\'e9 seulement.
+\par
+\par Il a peut-\'eatre \'e9crit un article dans }{\i l\rquote Argus de Dijon}{ ou }{\i le Petit homme gris}{ d\rquote Issingeaux, et pour cette raison on l\rquote a destitu\'e9.
+\par
+\par Pas ce m\'e9tier-l\'e0, non, non\~!
+\par
+\par Il faut cependant que je me conduise honn\'eatement, il faut que je fasse ce que je puis.
+\par
+\par
+\par Je ne trouve rien, rien, \endash j\rquote ai du d\'e9go\'fbt, comme une fois o\'f9 j\rquote avais, tout petit, mang\'e9 trop de m\'e9lasse.
+\par
+\par Voil\'e0 enfin quarante alexandrins de}{\i tourn\'e9s.}{ C\rquote est ma copie.
+\par
+\par \'ab\~Tu as fini\~? me dit mon voisin.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites saucisses\~?\~\'bb
+\par
+\par Il tire un petit fourneau \'e0 esprit-de-vin et le cache entre les dictionnaires, puis il sort un bout de po\'eale.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a va crier, prends garde\~!\~\'bb
+\par
+\par Le professeur qui surveillait \'e9tait Deschanel\~; c\rquote \'e9tait un gar\'e7on d\rquote esprit, \endash il entendait cuire les saucisses. \endash On avait le droit de manger cru dans la longue s\'e9ance, \endash il pensa qu\rquote
+on pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole au lieu du dictionnaire dans la bataille\~!
+\par
+\par \'ab\~Le caf\'e9, maintenant. J\rquote aime bien mon caf\'e9, et toi\~?\~\'bb Celui de Charlemagne fit le caf\'e9.
+\par
+\par Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des tranches de copie \'e0 des }{\i bouche-trou}{ de Stanislas et de Rollin qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de l\rquote argent dans leurs goussets. Nous e\'fb
+mes une bonne rincette et une petite }{\i consolation}{. Pour finir, je me chargeai sp\'e9cialement du }{\i br\'fblot}{.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Ton brouillon\~?\~\'bb fit Anatoly le Pacifique, d\'e8s que je rentrai \'e0 la pension.
+\par
+\par Legnagna arriva, et ils l\rquote \'e9pluch\'e8rent ensemble.
+\par
+\par Je sais que ma composition est rat\'e9e, et maintenant que le souvenir de la face p\'e2le est moins vif et que les fum\'e9es de notre banquet sont \'e9vanouies, je me sens chagrin, j\rquote \'e9prouve comme des remords.
+\par
+\par Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+\par
+\par
+\par Le r\'e9sultat est connu. \endash Je n\rquote ai rien\~!
+\par
+\par Mais Anatoly n\rquote a rien non plus, la classe n\rquote a rien, le coll\'e8ge n\rquote a pas grand-chose. C\rquote est un d\'e9sastre pour le lyc\'e9e.
+\par
+\par Les b\'fbcheurs et les malins n\rquote ont pas fait mieux que moi\~; ma conscience est plus calme.
+\par
+\par La distribution des prix arrive. J\rquote y assiste obscur et inglorieux\~! }{\i Fractis occumbam inglorius armis\~! }{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'ab\~Je tombe sans gloire, les armes bris\'e9es.\~\'bb}}}{
+\par
+\par Et chacun s\rquote en va\'85
+\par
+\par
+\par Moi, je reste.
+\par
+\par J\rquote attends une lettre de mon p\'e8re, et des instructions. Rien ne vient. On me laisse ici \'e0 la merci de Legnagna, qui me hait.
+\par
+\par Nous sommes quatre dans la pension.
+\par
+\par Un qui n\rquote a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un cr\'e9ole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit Japonais qui ne sort jamais.
+\par
+\par Ils payent cher, ceux-l\'e0\~; moi, je suis engag\'e9 au rabais, et je devais avoir des prix. Je n\rquote ai rien eu, et je mange beaucoup.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai \'e9crit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n\rquote ai pas de r\'e9ponse, je quitte la maison et je pars.
+\par
+\par Legnagna me laissera filer, par \'e9conomie, sans aller chez le commissaire, cette fois.
+\par
+\par Oh\~! ces lettres attendues\~! ce facteur guett\'e9\~! mes supplications dont mon p\'e8re et ma m\'e8re se rient\~!
+\par
+\par J\rquote ai presque pleur\'e9 dans mes phrases, en demandant qu\rquote on v\'eent me chercher, parce que Legnagna me larde de reproches \'e9ternels.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait bien assez de me nourrir pendant l\rquote ann\'e9e, il faut qu\rquote il me nourrisse encore pendant les vacances\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Un jour une sc\'e8ne \'e9clate\~; mon p\'e8re est en jeu. Legnagna arrive \'e9chevel\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Quoi\~! me dit-il en \'e9cumant, je viens d\rquote apprendre que monsieur votre p\'e8re gagne de l\rquote argent, }{\i s\rquote est fait huit mille, }{cette ann\'e9e\~; je viens d\rquote apprendre que j\rquote ai \'e9t\'e9 sa dupe, que je vous ai fa
+it payer comme \'e0 un gueux, quand vous pouviez payer comme un riche. C\rquote est de la malhonn\'eatet\'e9 cela, monsieur, entendez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Il frappe du pied, marche vers moi\'85
+\par
+\par Oh\~! non, halte-l\'e0\~! Gare dessous, Legnagna\~!
+\par
+\par Il devine et s\rquote \'e9chappe en d\'e9chargeant sa col\'e8re contre la porte avec laquelle il soufflette le mur.
+\par
+\par Une fois parti, le bruit de ses injures tomb\'e9, je r\'e9fl\'e9chis \'e0 ce qu\rquote il vient de dire, et je lui donne raison.
+\par
+\par Oh\~! mon p\'e8re\~! vous pouviez m\rquote \'e9viter ces humiliations\~!
+\par
+\par Est-ce bien vrai que vous n\rquote \'eates pas un pauvre\~?
+\par
+\par C\rquote est vrai. \endash Celui qui a averti Legnagna est son beau-fr\'e8re lui-m\'eame, arriv\'e9 de Nantes la veille.
+\par
+\par Apr\'e8s la sc\'e8ne, Legnagna est venu \'e0 moi dans la cour.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aurais rien dit, fait-il, si votre p\'e8re vous avait retir\'e9 \'e0 la fin des classes, mais voil\'e0 huit jours qu\rquote on vous laisse ici sans nouvelles\~; cela a l\rquote air d\rquote une moquerie, vous comprenez\~!\~\'bb
+\par
+\par Je balbutie et ne trouve rien \'e0 r\'e9pondre\~; je pense comme lui.
+\par
+\par \'ab\~Mon p\'e8re payera ces huit jours.
+\par
+\par \endash Il le peut. Votre p\'e8re a plus gagn\'e9 que moi cette ann\'e9e, et il n\rquote avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent francs sur votre pension.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est pour trois cent francs que j\rquote ai tant souffert\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773860}{\*\bkmkstart _Toc98017052}23\line }{\b0 Madame Vingtras \'e0 Paris}{{\*\bkmkend _Toc84773860}
+{\*\bkmkend _Toc98017052}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re\~! Elle s\rquote avance et, m\'e9caniquement, me prend la t\'eate. Le petit Japonais rit, le cr\'e9ole b\'e2ille, \endash il b\'e2ille toujours.
+\par
+\par Ma t\'eate a \'e9t\'e9 prise de c\'f4t\'e9, et ma m\'e8re a toutes les peines du monde \'e0 trouver une place convenable pour m\rquote embrasser.
+\par
+\par
+\par On nous a fait entrer dans une chambre o\'f9 l\rquote on voit \'e0 peine clair, c\rquote est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette qu\rquote une faible lumi\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Comme tu as grandi\~! comme tu es devenu fort\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler\~; elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+\par
+\par \'ab\~Embrasse-moi donc comme il faut\~; va, ne sois pas m\'e9chant pour ta m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est dit d\rquote assez bon c\'9cur. Elle crie toujours\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu as si bonne tournure\~! Je t\rquote ai apport\'e9 un habit \'e0 la fran\'e7aise\~; je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir\~: de la moustache\~! tu as des moustaches\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote y peut plus tenir de joie, d\rquote orgueil. Elle l\'e8ve les mains au ciel et va tomber \'e0 genoux.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que tu es beau gar\'e7on, sais-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle me d\'e9visage encore.
+\par
+\par \'ab\~Tout le portrait de sa m\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne crois pas. J\rquote ai la t\'eate taill\'e9e comme \'e0 coups de serpe, les pommettes qui avancent et les m\'e2choires aussi, des dents aigu\'ebs comme celles d\rquote un chien. J\rquote ai du chien. J\rquote
+ai aussi de la toupie, le teint jaune comme du buis.
+\par
+\par Quant \'e0 mes yeux, pr\'e9tendait Mme\~Allard, la ling\'e8re, qui me demanda une fois si je la trouvais potel\'e9e, je ne pouvais pas cacher que j\rquote \'e9tais Auvergnat\~; ils ressemblaient \'e0 deux morceaux de charbon neuf.
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air s\'e9rieux, sais-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Peut-\'eatre bien. Cette ann\'e9e-l\'e0 a \'e9t\'e9 la plus dure. J\rquote ai \'e9t\'e9 humili\'e9 pour de bon, sans gaiet\'e9 pour faire balance.
+\par
+\par J\rquote ai aussi un d\'e9go\'fbt au c\'9cur. Ma d\'e9sillusion de Paris a \'e9t\'e9 profonde.
+\par
+\par Je vois l\rquote horizon b\'eate, la vie plate, l\rquote avenir laid. Je suis dans la grande Babylone\~! Ce n\rquote est que cela, Babylone\~!
+\par
+\par Les gens y sont si petits\~! Je n\rquote ai entendu que parler latin\~!
+\par
+\par Dimanche et semaine, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 la merci de ce Legnagna, qui est n\'e9 faible, envieux, capon, et que l\rquote insucc\'e8s a encore aigri.
+\par
+\par Ces dix derniers jours m\rquote ont pes\'e9 comme un supplice.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ne m\rquote \'e9crivais-tu pas\~?
+\par
+\par \endash Je m\rquote attendais \'e0 partir d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait pour \'e9pargner un timbre. Je lui parle des reproches de pauvret\'e9 qu\rquote on me faisait, des humiliations que j\rquote ai bues.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui qui parle de notre pauvret\'e9\~! Quand il aura gagn\'e9 ce qu\rquote a gagn\'e9 ton p\'e8re cette ann\'e9e, il pourra dire quelque chose\'85
+\par
+\par \endash Mais alors, si mon p\'e8re a gagn\'e9 de l\rquote argent, pourquoi ne pas lui avoir pay\'e9 ma pension au prix des autres, quand je vous ai \'e9crit qu\rquote il m\rquote insultait et que j\rquote \'e9tais si malheureux\~?
+\par
+\par \endash Des insultes, des insultes\~? \endash Eh bien, apr\'e8s\~? Est-ce que tu t\rquote en portes plus mal, dis, mon gar\'e7on\~? Nous aurons toujours \'e9pargn\'e9 trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver apr\'e8
+s notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens l\'e0-dedans\'85 Ce n\rquote est pas lui qui les aura\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle rit et tape sur sa poche.
+\par
+\par \'ab\~Il faut faire comme \'e7a dans le monde, vois-tu\~; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu\rquote il t\rquote a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charit\'e9\~? Non, on t\rquote
+a pris comme une bonne vache, tu ne v\'eales pas comme ils veulent, tu n\rquote as pas des prix \'e0 leur grand concours. Il fallait choisir mieux\~: qu\rquote ils te t\'e2tent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va
+\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je souffre de la voir se f\'e2cher ainsi. Cet homme que je croyais ha\'efr, voil\'e0 qu\rquote il me fait de la peine\~!
+\par
+\par Tout en m\rquote annon\'e7ant ses intentions de le }{\i sabouler }{d\rquote importance, ma m\'e8re dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Fais tes paquets\~!\~\'bb
+\par
+\par Nous \'e9tions d\'e9j\'e0 dans le corridor, \endash le concierge y \'e9tait aussi.
+\par
+\par \'ab\~Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+\par
+\par \endash Les affaires de mon fils\~! \endash Je n\rquote aurais pas le droit de prendre son linge\~? Les chaussettes de mon enfant\~!... C\rquote est votre }{\i Gnagnagna}{ qui a dit \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Non. C\rquote est le propri\'e9taire, \'e0 qui M.\~Legnagna doit, et qui a donn\'e9 la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis le boucher\'85
+\par
+\par Triste homme, oui, triste homme\~! Il bousculait les pauvres, car il n\rquote y avait pas que moi qu\rquote il trait\'e2t mal. Tous ceux qui \'e9taient abandonn\'e9s ou \'e0 prix r\'e9duit recevaient ses crachats, et les petits m\'ea
+me recevaient des coups.
+\par
+\par Il est b\'eate, \endash on parle de lui comme d\rquote un type, entre pensions. On emploie son nom pour dire cuistre, b\'eata et un peu cafard.
+\par
+\par
+\par Le raisonnement que vient de me tenir ma m\'e8re, l\rquote argument de la vache, m\rquote a \'f4t\'e9 des scrupules, m\rquote a frapp\'e9.
+\par
+\par Cette vache\'85 c\rquote est vrai\~! Ils ne m\rquote ont pas pris pour mes beaux yeux, bien s\'fbr\~!
+\par
+\par \'ab\~Non, va, tu peux \'eatre tranquille\~\'bb, a repris ma m\'e8re, qui lisait mes r\'e9flexions dans mon silence et mon regard.
+\par
+\par
+\par Je le plains tout de m\'eame, ce malheureux. J\rquote obtiens de ma m\'e8re qu\rquote elle ne fasse pas de sc\'e8ne, et nous obtenons du propri\'e9taire qu\rquote il laisse sortir mon trousseau.
+\par
+\par On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour aller rejoindre les malles que ma m\'e8re a laiss\'e9es au bureau de la diligence.
+\par
+\par Elle murmure toujours des injures contre Legnagna\~; ce sont des ricanements, des cris\~: elle le blague et le bouscule de la voix, du geste, comme s\rquote il \'e9tait l\'e0\~:
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous bien vous taire\~! Ah\~! si vous m\rquote aviez dit ce que vous lui avez dit\~! (Se tournant vers moi.) Tu n\rquote as pas eu de c\'9cur de t\rquote \'eatre laiss\'e9 traiter ainsi\~! Ah\~! tu n\rquote es pas le fils de ta m\'e8re\~!\~
+\'bb
+\par
+\par Suis-je un enfant du hasard\~? Ai-je \'e9t\'e9 fouett\'e9 par erreur pendant treize ans\~? Parlez, vous que j\rquote ai appel\'e9e jusqu\rquote ici }{\i genitrix}{, ma m\'e8re, dont j\rquote ai \'e9t\'e9 le }{\i cara soboles}{, parlez\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Et o\'f9 allons-nous, maintenant\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re me pose cette question quand nous sommes d\'e9j\'e0 empil\'e9s dans la voiture. Le cocher attend.
+\par
+\par \'ab\~Nous n\rquote allons pas coucher dans le fiacre, n\rquote est-ce pas\~? Voil\'e0 un an que tu es \'e0 Paris, et tu ne sais pas encore o\'f9 mener ta m\'e8re, tu ne connais pas un endroit o\'f9 descendre\~?\~\'bb
+\par
+\par Je connais la Sorbonne\~? \endash Le Sanglier\~? \endash Est-ce qu\rquote on lui ferait un lit aux Hollandais\~?
+\par
+\par \'ab\~Allons, c\rquote est moi qui vais te conduire\~! Ah\~! les enfants.\~\'bb
+\par
+\par Elle me pousse vers la porti\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Appelle le cocher\~?
+\par
+\par \endash Cocher\~!\~\'bb
+\par
+\par Il arr\'eate et se penche.
+\par
+\par \'ab\~Connaissez-vous l\rquote \'c9cu-de-France\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 Dijon, \'e7a, ma bourgeoise\~!
+\par
+\par \endash Dans toutes les villes, il y a un h\'f4tel qui s\rquote appelle l\rquote \'c9cu-de-France.
+\par
+\par \endash Connais pas ici\~!\~\'bb
+\par
+\par Relevant son ch\'e2le sur ses \'e9paules, prenant son sac de voyage d\rquote une main, elle empoigne la porti\'e8re de l\rquote autre et saute \'e0 terre.
+\par
+\par \'ab\~Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez, mes enfants\~; j\rquote aime pas trimbaler du monde qui est si }{\i chose}{ que \'e7a\~! Payez l\rquote heure, et voil\'e0 vos malles.\~\'bb
+\par
+\par Nous payons, \endash et l\rquote histoire d\rquote Orl\'e9ans, de la place de la Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout devant des colis et des cartons \'e0 chapeau qui s\rquote \'e9croulent. Ma m\'e8
+re ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie\~!...
+\par
+\par Elle me donne des coups de parapluie.
+\par
+\par \'ab\~Mais remue-toi donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je n\rquote ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste un doigt.
+\par
+\par \'ab\~Arr\'eate une autre voiture.\~\'bb
+\par
+\par Je fais signe \'e0 un nouvel autom\'e9don}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Conducteur, cocher.}}}{, mais l\rquote \'e9
+quilibre a des lois fatales qu\rquote il ne faut pas violer, et ce signe me perd\~! La montagne de bagages s\rquote \'e9croule. \endash Ma m\'e8re pousse un cri\~! Les voitures s\rquote arr\'eatent, des sergents de ville accourent, \endash toujours\~
+! toujours\~! Quelle sp\'e9cialit\'e9\~!
+\par
+\par
+\par Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par l\'e0\~?
+\par
+\par Ils ne nous demand\'e8rent rien qui p\'fbt attenter \'e0 nos convictions politiques ou religieuses\~! Non, rien. Ils nous aid\'e8rent de leurs conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni l\'e2chet\'e9. Ce n\rquote est pas les j\'e9
+suites qui auraient fait \'e7a\~!
+\par
+\par Ils nous conseill\'e8rent d\rquote aller en face, \'ab\~Juste en face, o\'f9 il y a un \'e9criteau\~\'bb, et ils nous apprirent que les }{\i chambres meubl\'e9es}{ \'e9taient pour les gens qui n\rquote en avaient pas.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne le savais donc pas, Jacques\~! dit ma m\'e8re. C\rquote est les vers latins qui l\rquote auront rendu comme \'e7a\~! ou peut-\'eatre un coup. Tu n\rquote es pas tomb\'e9 sur la t\'eate, dis\~?
+\par
+\par \endash Non, sur le derri\'e8re seulement.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re para\'eet un peu plus tranquille.
+\par
+\par
+\par Nous sommes install\'e9s\~: une chambre et un cabinet.
+\par
+\par Des cris dans la chambre de ma m\'e8re\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~!
+\par
+\par \endash Me voil\'e0.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 peine j\rquote ai le temps de passer mon pantalon, mais j\rquote ai tout le mal du monde pour le garder.
+\par
+\par Elle l\rquote a attrap\'e9 par le fond et elle m\rquote attire \'e0 elle, \'e0 rebours.
+\par
+\par \'ab\~Es-tu mon fils\~?\~\'bb
+\par
+\par Je commence \'e0 \'eatre s\'e9rieusement inquiet. Elle me l\rquote a d\'e9j\'e0 demand\'e9 une fois.
+\par
+\par Je vois, \'e9parpill\'e9es sur la table, deux culottes et deux vestes que j\rquote ai port\'e9es toute cette ann\'e9e.
+\par
+\par Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle soup\'e7onnait toujours que je lui ai pr\'e9sent\'e9 un \'e9tranger \'e0 ma place.
+\par
+\par Enfin, presque s\'fbre que je ne me suis pas tromp\'e9, avertie d\rquote ailleurs par la voix du sang, elle laisse \'e9chapper sa douleur.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce l\'e0 les culottes, sont-ce l\'e0 les vestes, est-ce l\rquote habit bleu barbeau que je t\rquote ai envoy\'e9s\~
+? Je sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, mais je ne puis pas croire que tu aies mang\'e9 la couleur pour t\rquote amuser, et puis ce que je t\rquote ai envoy\'e9 \'e9tait plus large\~
+! Il y avait une ressource dans le fond, du flottant, de l\rquote air, de la place\~! Ici, rien\~! rien\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Jacques, nous l\rquote avons cousu ensemble, ton p\'e8re et moi\~! Je te l\rquote ai \'e9crit, tu le savais\~! \endash Qu\rquote ont-ils fait de mon fils\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la troisi\'e8me fois qu\rquote elle a l\rquote air d\rquote \'eatre inqui\'e8te\~! Je me t\'e2te.
+\par
+\par \'ab\~Mais explique-toi, imb\'e9cile\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh non, elle m\rquote a bien reconnu.
+\par
+\par J\rquote explique l\rquote histoire des v\'eatements.
+\par
+\par J\rquote avais us\'e9 les habits que je portais en arrivant. Ceux qu\rquote on m\rquote avait envoy\'e9s, taill\'e9s par mon p\'e8re, cousus par ma m\'e8re, \'e9taient trop larges\~; il aurait pu tenir quelqu\rquote
+un avec moi dedans. Je ne connaissais personne.
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur Rajoux qui \'e9tait deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits.
+\par
+\par Il m\rquote a demand\'e9 si je voulais changer, que j\rquote avais une si dr\'f4le de tournure avec ces fonds trop abondants. \'c7a inqui\'e9tait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficult\'e9\~! Que ne disait-on pas\~?
+\par
+\par Nous avons sign\'e9 le march\'e9 un jour au dortoir\~; il m\rquote a donn\'e9 ses frusques, j\rquote ai pris les siennes, et j\rquote ai pu jouer aux barres de nouveau.
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re se taisait. J\rquote attendais, accabl\'e9\~; enfin elle sortit de son silence.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! ce n\rquote est pas du mauvais drap\~!... Mais il ne devait rien y conna\'eetre, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en retour, un gilet de flanelle, un bout de cale\'e7on. Ah\~! si \'e7\rquote avait \'e9t\'e9 moi\~! va\~
+! Oui, le drap est bon. Seulement nous n\rquote avons pas de pi\'e8ce (examinant un fond ray\'e9)\~; pour ce fond l\'e0, je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux.\~\'bb
+\par
+\par Diable\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne peux pas faire des conqu\'eates avec \'e7a, par exemple. Et moi j\rquote aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, \endash une redingote verte, un pantalon \'e0 carreaux\'85 Oh\~! je ne voudrais pas qu\rquote
+on en abuse\~! Plaire, mais non pas se lancer dans le vice\~; parce qu\rquote on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dor\'e9e, non\~! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d\rquote originalit\'e9 ne fait pas mal, et je ne t\rquote
+en aurais pas voulu, si on s\rquote \'e9tait retourn\'e9 pour te regarder \'e0 mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder\~? personne\~! Tu passeras inaper\'e7u. Enfin, si tu es modeste\~!... (il y a un peu d\rquote ironie et de d
+\'e9sappointement dans l\rquote accent), mais c\rquote est du bon, je ne dis pas que ce n\rquote est pas du bon.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 me m\'e8nes-tu d\'eener\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle dit \'e7a presque comme Mlle Herminie le disait \'e0 Radigon, en me c\'e2linant.
+\par
+\par Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de suite de Tavernier, \'e0 trente-deux sous.
+\par
+\par \'ab\~Je voudrais aller une fois aux Fr\'e8res-Proven\'e7aux ou chez V\'e9four\~? \endash pour une fois, on n\rquote en meurt pas, va\~; puis ton p\'e8re a fait une si bonne ann\'e9e\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai eu toutes les peines du monde \'e0 \'e9viter V\'e9four. Elle \'e9tait dispos\'e9e \'e0 ne pas l\'e9siner\~; s\rquote il fallait dix francs, on les mettrait\~! \'ab\~Ah\~! tant pis\~! on fait la noce\~!\~\'bb
+\par
+\par Dix francs, fichtre\~! \endash j\rquote entrevis la note montant \'e0 un louis, ma m\'e8re les appelant voleurs. \'ab\~Je sais le prix de la viande, moi\~! Vous ne m\rquote apprendrez pas ce que c\rquote est qu\rquote
+un rognon. Vingt sous pour un fromage\~!\~\'bb
+\par
+\par Je mentis un peu, je dis qu\rquote il y avait des amis qui y avaient d\'een\'e9, et qu\rquote ils m\rquote avaient jur\'e9 que les c\'f4telettes co\'fbtaient trente sous.
+\par
+\par \'ab\~On s\rquote est moqu\'e9 de toi, mon gar\'e7on\~! Ah\~! tu ne t\rquote es pas plus d\'e9lur\'e9 que \'e7a dans ton Paris\~! Tu ne me feras pas croire qu\rquote on demande trente sous pour une c\'f4
+telette. Mais avec trente sous on peut avoir un petit cochon dans nos pays\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas si bon qu\rquote on le croit\~! (je hasarde cela timidement.)
+\par
+\par \endash Si c\rquote est mauvais, je leur savonnerai la t\'eate pour leurs dix francs, sois tranquille\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote \'e9tais pas, et je reprends\~:
+\par
+\par \'ab\~Essayons de Tavernier d\rquote abord, crois-moi.\~\'bb
+\par
+\par Nous allons chez Tavernier.
+\par
+\par
+\par Elle a commenc\'e9 par dire en entrant\~: \'ab\~C\rquote est trop beau ici pour qu\rquote ils donnent bon\~; tout \'e7a, c\rquote est du flafla, vois-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j\rquote \'e9tais tout honteux en voyant la dame }{\i du comptoir des desserts}{ qui l\rquote entendait.
+\par
+\par Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la salle. On commence \'e0 dire que nous passons bien souvent\~! Enfin ma m\'e8re para\'eet fix\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Nous serons bien ici\'85 \endash non, de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\'85 \endash Va-t\rquote en voir si nous ne pourrions pas nous mettre pr\'e8s de la fen\'eatre, au fond.\~\'bb
+\par
+\par Je traverse le restaurant, rouge jusqu\rquote aux oreilles.
+\par
+\par Nous interrompons la circulation des gar\'e7ons de salle et la d\'e9livrance des menus. Il m\rquote arrive deux ou trois fois de m\rquote opposer absolument au passage d\rquote une sole et d\rquote un \'9cuf sur le plat. Le gar\'e7on prenait \'e0
+ gauche, moi aussi\~! \endash \'c0 droite\~: il me trouvait encore\~! Il allait droit \endash halte-l\'e0\~!
+\par
+\par Des paris s\rquote engagent dans le fond.
+\par
+\par \endash Passera, passera pas\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re disait\~: C\rquote est mon fils\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\i Je vous en f\'e9licite, madame\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Je parviens \'e0 la rejoindre\~; le gar\'e7on m\rquote a fil\'e9 sous le bras, aux applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu \'e0 cause de moi r\'e8glent leurs paris en louchant de mon c\'f4t\'e9, en me regardant d\rquote un air courrouc\'e9.
+
+\par
+\par Nous sommes plus forts \'e0 deux\~; ma m\'e8re ne veut plus me quitter.
+\par
+\par \'ab\~Restons ensemble\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Nous nous portons sur un point strat\'e9gique qui nous para\'eet le plus s\'fbr, et nous tenons conseil.
+\par
+\par On nous regarde beaucoup.
+\par
+\par \'ab\~Tu as faim\~? mon pauvre enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Pourquoi m\rquote appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-l\'e0\~?
+\par
+\par Une scie s\rquote organise.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Va rincer l\rquote pau\'85}{
+\par
+\par \endash }{\i Consoler l\rquote pau\'85}{
+\par
+\par \endash }{\i Remplir l\rquote pau\'85 vre enfant.}{\~\'bb
+\par
+\par Mais on est all\'e9 avertir le patron, qui mettait du vin en bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui fr\'e9mit sous son bras.
+\par
+\par \'ab\~\'cates-vous venus pour d\'eener\~? Voyons\~!\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9ponds \'ab\~non\~\'bb, audacieusement.
+\par
+\par \'c9tonnement de cet homme, \endash murmure de la foule.
+\par
+\par J\rquote ai dit non, parce qu\rquote il avait l\rquote air si furieux\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote \'eates pas venus pour d\'eener\~? Pour quoi faire donc\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, je m\rquote appelle Mme\~Vingtras, j\rquote arrive de Nantes. \endash Il s\rquote appelle Jacques, lui\~!\~\'bb
+\par
+\par On crie bravo dans la salle. \endash }{\i \'c9coutez\~! \'e9coutez\~! laissez parler l\rquote orateur.}{
+\par
+\par Mes oreilles tintent. Je n\rquote entends plus. Je distingue seulement que le patron dit\~: Il faut en finir\~!
+\par
+\par On vint \'e0 bout de nous\~; on nous accula dans un coin.
+\par
+\par J\rquote avouai \'e0 la fin que nous \'e9tions venus pour d\'eener.
+\par
+\par On nous servit en se tenant sur la d\'e9fensive.
+\par
+\par \'ab\~Je connais \'e7a, disait un des gar\'e7ons, un vieux\~; ce sont des frimes, ils font les \'e2nes pour avoir du foin, tout \'e0 l\rquote heure, ils pisseront \'e0 l\rquote anglaise.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aime autant un autre restaurant, et toi\~? demande ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Moi aussi, oh\~! oui, moi aussi. Je d\'e9teste la chanson\~: }{\i Rincer l\rquote pau\'85, vider l\rquote pau\'85 }{Nous irons chez Bessay, il est \'e0 deux pas justement, et ce n\rquote est que vingt-deux sous.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re s\rquote installe chez Bessay.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote allez-vous me donner, monsieur le gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Maman, on ne dit pas }{\i monsieur }{le gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! tu es devenu impoli, maintenant\~! Il ne faut pas \'eatre si fier avec les gens, on ne sait pas ce qu\rquote on peut devenir, mon enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Le gar\'e7on n\rquote a pas r\'e9pondu \'e0 la question polie de ma m\'e8re, il est occup\'e9 avec un client, \'e0 qui il dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Nous avons une t\'eate de veau, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une t\'eate de veau.
+\par
+\par
+\par Le gar\'e7on revient \'e0 nous.
+\par
+\par \'ab\~Voyons, que nous conseillez-vous\~? dit ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Je vous recommande le fricandeau.
+\par
+\par \endash Je ne suis pas venue \'e0 Paris pour manger ce que je puis manger chez moi, \endash non. \endash Que mangeriez-vous, vous-m\'eame\~? Dites-nous \'e7a\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle compte qu\rquote il lui parlera comme un ami. \'ab\~L\'e0, voyons, qu\rquote y a-t-il de bon\~?... De quel pays \'eates-vous\~?\~\'bb Il propose un plat, elle a l\rquote air d\rquote accepter, mais non, non, elle a r\'e9fl\'e9chi\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, rappelle-le\~!
+\par
+\par \endash Gar\'e7on\~?\~\'bb
+\par
+\par Je dis \'e7a timidement, comme on sonne \'e0 la porte d\rquote un dentiste. J\rquote esp\'e8re qu\rquote il ne m\rquote entendra pas.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne vois donc pas qu\rquote il s\rquote en va\~: cours apr\'e8s lui, cours donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je rattrape le gar\'e7on qui, un pied en l\rquote air, la t\'eate en bas, crie d\rquote une voix de stentor dans l\rquote escalier\~:
+\par
+\par \'ab\~ET MES TRIPES\~?\~\'bb
+\par
+\par Il se retourne brusquement\~:
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas un r\'f4ti qu\rquote il faut.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il faut, alors\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re, du fond de la salle\~:
+\par
+\par \'ab\~Une bonne c\'f4telette, pas tr\'e8s grasse\~; si elle est grasse, il n\rquote en faut pas\~; avec une assiette bien chaude, s\rquote il vous pla\'eet\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~La c\'f4telette\'85 enlevons\~!
+\par
+\par \endash Je vous ai dit\~: pas grasse\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas gras, \'e7a, madame\~!
+\par
+\par \endash Voyons, mon ami, si vous \'eates franc\'85\~\'bb
+\par
+\par Le gar\'e7on a disparu.
+\par
+\par Ma m\'e8re tourne et retourne la c\'f4telette du bout de sa fourchette\~; elle finit par accoucher de cette proposition\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va t\rquote informer \'e0 la cuisine si on veut te la changer.
+\par
+\par \endash Maman\~!
+\par
+\par \endash Si on ne peut pas avoir ce qu\rquote on aime, avec son argent\~! Ne dirait-on pas que nous demandons la charit\'e9, maintenant\~! (d\rquote une voix tendre)\~: Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me ferait du mal\~? Va prier qu
+\rquote on la change, va, mon ami.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais o\'f9 me fourrer\~; on ne voit que moi, on n\rquote entend que nous\~; je trouve un biais, et d\rquote un air espi\'e8gle et boudeur (je crois m\'eame que je mords mon petit doigt)\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi qui aime tant le gras\~!
+\par
+\par \endash Tu l\rquote aimes donc, maintenant\~? Qu\rquote est-ce que je te disais, quand j\rquote \'e9tais forc\'e9e de te fouetter pour que tu en manges, \endash que tu en serais fou un jour\~? \endash Tiens, mon enfant, r\'e9gale-toi.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je d\'e9teste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne pas reporter la c\'f4telette, puis je pourrai peut-\'eatre escamoter ce gras-l\'e0. En effet, j\rquote arrive \'e0
+ en fourrer un morceau dans mon gousset, et un autre dans ma poche de derri\'e8re.
+\par
+\par
+\par Mais un soir ma m\'e8re me prend \'e0 part\~; elle a \'e0 me parler s\'e9rieusement\~:
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas tout \'e7a, mon gar\'e7on, il faut savoir ce que nous allons faire maintenant. Voil\'e0 une semaine que nous courons les th\'e9\'e2tres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous n\rquote avons rien d\'e9cid\'e9
+ pour ton avenir.\~\'bb
+\par
+\par Chaque fois que ma m\'e8re va \'eatre solennelle, il me passe des sueurs dans le dos. Elle a \'e9t\'e9 bonne femme pendant sept jours\~; le huiti\'e8me, elle me fait remarquer qu\rquote elle se saigne aux quatre veines, que j\rquote en prends bien \'e0
+ mon aise. \'ab\~On voit bien que ce n\rquote est pas toi qui gagnes l\rquote argent. Le restaurant, ce n\rquote est que vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c\rquote est quarante-quatre sous, sans compter le gar\'e7on. Tu as voulu qu\rquote
+on lui donn\'e2t trois sous\~! Je les ai donn\'e9s, c\rquote est bien, quand deux auraient suffi parfaitement\~; si c\rquote \'e9tait moi, je ne donnerais rien, pas \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a une fa\'e7on de souligner les plaisirs qu\rquote elle m\rquote offre qui les g\'e2te un peu.
+\par
+\par Quand nous sommes all\'e9s au Palais-Royal, par exemple, il faut que je rie pendant deux jours \endash pour bien montrer que \'e7a n\rquote a pas \'e9t\'e9 de l\rquote argent perdu. \endash Si je ne me tords pas les c\'f4tes, elle dit\~: \'ab\~C\rquote
+\'e9tait bien la peine de d\'e9penser quatre francs\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ris autant que je puis\~! D\'e8s qu\rquote elle tourne la t\'eate, je me repose un peu, mais \'e7a fatigue tout de m\'eame.
+\par
+\par
+\par Elle m\rquote a men\'e9 voir l\rquote Hippodrome \endash nous sommes revenus \'e0 pied. Elle aime marcher, moi pas. J\rquote ai l\rquote air m\'e9lancolique.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur fait le triste, maintenant\~! Tu ne faisais pas le triste quand tu jouais au mirliflore dans une bonne }{\i seconde}{ et que tu regardais les \'e9cuy\'e8res.\~\'bb
+\par
+\par Au mirliflore\~?\~?\~?
+\par
+\par \'ab\~Allons\~! Que va-t-on faire de toi\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en sais rien\~!
+\par
+\par \endash As-tu une id\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Il faut finir tes classes.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en vois pas la n\'e9cessit\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re devine le fond de ma pens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Je parie, \endash oui, je parie\~! \endash qu\rquote il consentirait \'e0 ce que les sacrifices qu\rquote on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de quitter le coll\'e8ge, tenez\~! Il laisserait ses \'e9tudes en plan\~!...\~\'bb
+\par
+\par Pour ce que \'e7a m\rquote amuse et pour ce que \'e7a me servira\~!... (c\rquote est en dedans toujours que je fais ces r\'e9flexions).
+\par
+\par \'ab\~Mais r\'e9pondras-tu, crie ma m\'e8re, me r\'e9pondras-tu\~?
+\par
+\par \endash \'c0 quoi voulez-vous que je r\'e9ponde\~?
+\par
+\par \endash Que comptes-tu faire\~? As-tu une id\'e9e, quelque chose en t\'eate\~?\~\'bb
+\par
+\par Je ne r\'e9ponds pas, mais tout bas je me dis\~:
+\par
+\par Oui, j\rquote ai une id\'e9e et quelque chose en t\'eate\~! J\rquote ai l\rquote id\'e9e que le temps pass\'e9 sur ce latin, ce grec \endash ces blagues\~! est du temps perdu\~; j\rquote ai en t\'eate que j\rquote avais raison \'e9
+tant tout petit, quand je voulais apprendre un \'e9tat\~! J\rquote ai h\'e2te de gagner mon pain et de me suffire\~!
+\par
+\par Je suis las des douleurs que j\rquote ai eues et las aussi des plaisirs qu\rquote on me donne. J\rquote aime mieux ne pas recevoir d\rquote \'e9ducation et ne pas recevoir d\rquote insultes. Je ne veux pas aller au th\'e9\'e2tre le lundi, pour
+ que le mardi on me reproche de m\rquote y avoir conduit\~; je sens que je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me dire que je vous co\'fbte un sou\~!...
+\par
+\par Voil\'e0 ce que je pense, ma m\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai \'e0 vous dire autre chose encore\~; \endash malgr\'e9 moi, je me souviens des jours, o\'f9, tout enfant, j\rquote ai souffert de votre col\'e8re. Il me passe parfois des bouff\'e9
+es de rancune, et je ne serai content, voulez-vous le savoir, que le jour o\'f9 je serai loin de vous\~!...
+\par
+\par Ces pens\'e9es-l\'e0, \'e0 un moment, m\rquote \'e9chappent tout haut\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re en est devenue p\'e2le.
+\par
+\par \'ab\~Oui, je veux entrer dans une usine, je veux \'eatre d\rquote un atelier, je porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la place, mais j\rquote apprendrai un m\'e9tier. J\rquote
+aurai cinq francs par jour quand je le saurai. Je vous rendrai alors l\rquote argent du Palais-Royal, et les trois sous du gar\'e7on\'85
+\par
+\par \endash Tu veux d\'e9sesp\'e9rer ton p\'e8re, malheureux\~!
+\par
+\par \endash Laissez-moi donc avec vos d\'e9sespoirs\~! Ce que je veux, c\rquote est ne pas prendre sa profession, un m\'e9tier de chien savant\~! Je ne veux pas devenir b\'eate comme N***, b\'eate comme D***. J\rquote
+aime mieux une veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit d\rquote aller o\'f9 je veux le dimanche.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle a oubli\'e9 toutes les autres col\'e8res qui blessent son orgueil, d\'e9rangent ses plans, d\'e9concertent sa vie, pour ne se rappeler qu\rquote une phrase, celle o\'f9 j\rquote ai cri\'e9 que je ne les aimais pas, et ne voulais plus les voir\~!
+
+\par
+\par Son air de tristesse m\rquote a tout \'e9mu\~; je lui prends les mains.
+\par
+\par \'ab\~Tu pleures\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme j\rquote en ai vu dans les tableaux d\rquote \'e9glise, elle a laiss\'e9 tomber sa t\'eate dans ses mains\'85
+\par
+\par Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus\~: il y avait sur ce masque de paysanne toute la po\'e9sie de la douleur\~; elle \'e9tait blanche comme une grande dame, avec des larmes comme des perles dans les yeux.
+\par
+\par \'ab\~Pardon\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote ai pas \'e0 te pardonner\'85 J\rquote ai \'e0 te demander seulement, vois-tu, de ne plus me dire de ces mots durs.\~\'bb
+\par
+\par Elle baissa la voix et murmura\~:
+\par
+\par \'ab\~Surtout si je les ai m\'e9rit\'e9s, mon enfant\'85
+\par
+\par \endash Non, non, dis-je \'e0 travers mes pleurs.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre, fit-elle. Je veux \'eatre seule ce soir\~; tu peux sortir\'85 Laisse-moi. Laisse-moi.\~\'bb
+\par
+\par Elle me fit donner la clef \endash \'ab\~pour qu\rquote il puisse rester jusqu\rquote \'e0 minuit\~\'bb, avait-elle dit \'e0 M.\~Molay, le propri\'e9taire.
+\par
+\par Je pris le premier chemin qui s\rquote ouvrit devant moi, je me perdis dans une rue d\'e9serte, et je pensai, tout le soir, aux paroles touchantes qui venaient d\rquote effacer tant de paroles dures et de gestes cruels\'85
+\par
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~? est-ce que tu veux nous accorder cette gr\'e2ce d\rquote aller encore au coll\'e8ge\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote appelai plus que \'ab\~m\'e8re\~\'bb \'e0 partir de ce jour jusqu\rquote \'e0 sa mort.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! tu me fais plaisir\~! Merci, mon enfant\~! Vois-tu\~! J\rquote aurais tant souffert de voir qu\rquote apr\'e8s avoir fait toutes tes classes tu t\rquote arr\'eatais avant la fin. C\rquote est pour ton p\'e8re que \'e7a me faisait de la peine.
+Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis apr\'e8s\'85 Apr\'e8s, tu feras ce que tu voudras\'85 puisque tu serais malheureux de faire ce que nous voulons\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 d\'e9cid\'e9, le lendemain du jour o\'f9 elle avait pleur\'e9, que l\rquote on ne parlerait plus de l\rquote \'c9cole normale, et que je pr\'e9parerais simplement mon baccalaur\'e9at.
+\par
+\par J\rquote ai accept\'e9, heureux d\rquote essuyer avec cette promesse et de laver avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme\~!
+\par
+\par Elle ne me parle plus comme jadis.
+\par
+\par Elle est si grave et a si peur de me blesser\~!
+\par
+\par \'ab\~Je t\rquote ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle ajoute avec \'e9motion\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, d\rquote abord. Ne dis pas non, j\rquote y tiens, je le veux. Puis je suis une vieille femme, tu dois t\rquote ennuyer d\rquote \'eatre avec moi tout le temps. Je puis tr\'e8
+s bien rester \'e0 causer avec Mme\~Molay. Elle me m\'e8nera voir les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes soir\'e9es, au moins. Revois tes amis, tes camarades\~; va chez Matoussaint.\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, o\'f9 il demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est jacobin et qui \'e9crit dans un journal r\'e9publicain. Il fait une histoire de la Convention.
+\par
+\par Matoussaint \'e9crit sous sa dict\'e9e.
+\par
+\par Ils \'e9taient en train de causer gravement. On m\rquote a fait bon accueil, mais on a continu\'e9 la conversation.
+\par
+\par Leurs phrases font un bruit d\rquote \'e9perons\~:
+\par
+\par \'ab\~Un journaliste doit \'eatre doubl\'e9 d\rquote un soldat.\~\'bb \endash \'ab\~Il faut une \'e9p\'e9e pr\'e8s de la plume.\~\'bb \endash \'ab\~\'catre pr\'eat \'e0 verser dans son \'e9critoire des gouttes de sang.\~\'bb \endash \'ab\~
+Il y a des heures dans la vie des peuples.\~\'bb
+\par
+\par Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l\rquote appelons, m\rquote ont pr\'eat\'e9 des volumes que j\rquote ai emport\'e9s jeudi. Le dimanche suivant, je n\rquote \'e9tais plus le m\'eame.
+\par
+\par
+\par J\rquote \'e9tais entr\'e9 dans l\rquote histoire de la R\'e9volution.
+\par
+\par On venait d\rquote ouvrir devant moi un livre o\'f9 il \'e9tait question de la mis\'e8re et de la faim, o\'f9 je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l\rquote oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas \'e9cart\'e9
+s comme une arme, et des paysans dont les fourches avaient du sang au bout des dents.
+\par
+\par Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Mme\~}{\i Veto}{ affamait le peuple\~; et la pique \'e0 laquelle \'e9tait embroch\'e9e la miche de pain noir \endash un drapeau \endash trouait les pages et me crevait les yeux.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait de voir qu\rquote ils \'e9taient des simples comme mes grands-parents, et qu\rquote ils avaient les mains coutur\'e9es comme mes oncles\~; c\rquote \'e9tait de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses \'e0
+ qui nous donnions un sou dans la rue, et d\rquote apercevoir avec elles des enfants qu\rquote elles tra\'eenaient par le poignet\~; c\rquote \'e9tait de les entendre parler comme tout le monde, comme le p\'e8re Fabre, comme la m\'e8re Vincent, comme moi
+\~; c\rquote \'e9tait cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds \'e0 la racine des cheveux.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait plus du latin, cette fois. Ils disaient\~: \'ab\~Nous avons faim\~! Nous voulons \'eatres libres\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avais mang\'e9 du pain trop amer chez nous, j\rquote avais \'e9t\'e9 trop martyr \'e0 la maison pour que le bruit de ces cris ne me surpr\'eet pas le c\'9cur.
+\par
+\par Puis je d\'e9chirais, en id\'e9e, les habits si mal b\'e2tis que j\rquote avais toujours port\'e9s et qui avaient toujours fait rire\~; je les rempla\'e7ais par l\rquote uniforme des }{\i bleus, }{je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+\par
+\par On n\rquote \'e9tait plus fouett\'e9 par sa m\'e8re, ni par son p\'e8re, on \'e9tait fusill\'e9 par l\rquote ennemi, et l\rquote on mourait comme Barra. }{\i Vive le peuple\~!
+\par }{
+\par C\rquote \'e9taient des gens en tablier de cuir, en veste d\rquote ouvrier et en culottes rapi\'e9c\'e9es, qui \'e9taient le peuple dans ces livres qu\rquote on venait de me donner \'e0 lire, et je n\rquote aimais que ces gens-l\'e0
+, parce que, seuls, les pauvres avaient \'e9t\'e9 bons pour moi, quand j\rquote \'e9tais petit.
+\par
+\par
+\par Je me rappelais maintenant des mots que j\rquote avais entendus dans les veill\'e9es, les chansons que j\rquote avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de }{\i Buonaparte}{ au bout de refrains en patois\~
+; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu\rquote on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d\rquote un \'9cil fixe.
+\par
+\par Je me rappelais celui qu\rquote on appelait le}{\i sans-culotte}{ et qui ne }{\i tol\'e9rait}{ pas les pr\'eatres. Il \'e9tait sorti de la maison le jour o\'f9 sa femme, avant de mourir, avait demand\'e9}{\i le bon Dieu.
+\par }{
+\par Je me souvenais aussi des gestes qu\rquote on avait faits devant moi, en tapant sur la crosse d\rquote un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de col\'e8re, du c\'f4t\'e9 du ch\'e2teau.
+\par
+\par Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d\rquote ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgr\'e9 moi\~!
+\par
+\par Il me prenait des envies d\rquote \'e9crire \'e0 l\rquote oncle Joseph et \'e0 l\rquote oncle Chadenas\'85 \'ab\~Soyez s\'fbrs que je ne vous ai pas oubli\'e9s, que j\rquote aurais mieux aim\'e9 \'eatre avec vous, \'e0 la charrue ou \'e0 l\rquote \'e9
+table, qu\rquote \'eatre dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les }{\i aristocrates}{, appelez-moi\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air tout exalt\'e9 depuis quelque temps\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est vrai\~; \endash j\rquote ai saut\'e9 d\rquote un monde mort dans un monde vivant. \endash Cette histoire que je d\'e9vore, ce n\rquote est pas l\rquote histoire des dieux, des rois, des saints, \endash c\rquote est l\rquote
+histoire de Pierre et de Jean, de Mathurine et de Florimond, l\rquote histoire de mon pays, l\rquote histoire de mon village\~; il y a des pleurs de pauvre, du sang de r\'e9volt\'e9, de la douleur des miens dans ces annales-l\'e0, qui ont \'e9t\'e9 \'e9
+crites avec une encre qui est \'e0 peine s\'e9ch\'e9e.
+\par
+\par
+\par Comme je profite avec passion de la libert\'e9 que me laisse ma m\'e8re\~! J\rquote arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le c\'9cur dans les livres qui sont l\'e0, ou pour entendre le journaliste parler du drapeau r\'e9publicain engag\'e9
+ sur les ponts, et d\'e9fendu par les brigades au cri de\~: \'ab\~}{\i Vive la nation\~! }{\endash }{\i \'c0 bas les rois\~! }{\endash }{\i La libert\'e9 ou la mort\~!\~\'bb}{
+\par
+\par \'catre libre\~? Je ne sais pas ce que c\rquote est, mais je sais ce que c\rquote est d\rquote \'eatre victime\~; je le sais, tout jeune que je suis.
+\par
+\par
+\par Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes en campagne, et chacun fait ses r\'eaves.
+\par
+\par Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux arm\'e9es, les \'e9paulettes d\rquote or et la grande ceinture tricolore.
+\par
+\par Moi, je me vois sergent, je dis\~: }{\i Allons-y\~! Eh\~! mes enfants\~!
+\par }{
+\par On est tous du m\'eame pays, autour du m\'eame feu du bivouac, et l\rquote on parle de la Haute-Loire.
+\par
+\par Je r\'eave l\rquote \'e9paulette de laine, le baudrier en ficelle.
+\par
+\par Je voudrais \'eatre du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et des ouvriers. L\rquote oncle Joseph serait capitaine et l\rquote oncle Chadenas, lieutenant.
+\par
+\par Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les champs \'ab\~apr\'e8s la victoire\~\'bb.
+\par
+\par
+\par }{\i Rue Coq-H\'e9ron.
+\par }{
+\par Le journaliste nous m\'e8ne un soir \'e0 l\rquote imprimerie, dans le rez-de-chauss\'e9e o\'f9 le journal se tire\~; il est l\rquote ami d\rquote un des ouvriers.
+\par
+\par La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies ronflent. Il y a une odeur de r\'e9sine et d\rquote encre fra\'eeche.
+\par
+\par C\rquote est aussi bon que l\rquote odeur du fumier. \'c7a sent aussi chaud que dans une \'e9table. Les travailleurs sont en manches de chemise, en bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en d\'e9
+tresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui surveille comme un capitaine.
+\par
+\par Un rouleau de la machine s\rquote est cass\'e9. \endash Oh\'e9\~! \endash oh\~!
+\par
+\par On arr\'eate, \endash et, cinq minutes apr\'e8s, la b\'eate de bois et de fer se remet \'e0 souffler.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai trouv\'e9 l\rquote \'e9tat qui me convient\'85
+\par
+\par J\rquote aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris, j\rquote appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je respirerai ce parfum, \endash c\rquote est grisant, vrai\~! comme du gros vin.
+\par
+\par Compositeur\~? Non. \endash Imprimeur, \'e0 la bonne heure\~!
+\par
+\par Le beau m\'e9tier, o\'f9 l\rquote on entend vivre et g\'e9mir une machine, o\'f9 tout le monde \'e0 un moment est \'e9mu comme dans une bataille.
+\par
+\par Il faut \'eatre fort, \endash de grands gestes. Il y a du fer, du bruit, j\rquote aime \'e7a. On gagne sa vie, et l\rquote on lit le premier le journal.
+\par
+\par
+\par Je n\rquote en parle pas\~; je garde pour moi mon projet. Je sens que c\rquote est une force d\rquote \'eatre muet, quand ce que l\rquote on veut est ce que les autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie\~!
+\par
+\par Il y a un peu de vanit\'e9 cruelle dans cette joie-l\'e0.
+\par
+\par Je pense que je vais \'eatre si sup\'e9rieur aux camarades qui m\'e8nent la vie de boh\'e8me\~! \endash il n\rquote y a pas \'e0 dire \endash parce qu\rquote ils n\rquote ont pas d\rquote ouvrage s\'fbr\~; tandis
+que moi, je me ferai mes cinq francs par jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+\par
+\par Je ne d\'e9pendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche j\rquote \'e9crirai. \endash Je serai d\rquote une soci\'e9t\'e9 secr\'e8te, si je veux. \endash J\rquote aurai mang\'e9 quand j\rquote irai, et je pourr
+ai encore donner quelque chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Vivre en travaillant, mourir en combattant\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Jacques, j\rquote ai re\'e7u une lettre de ton p\'e8re, qui d\'e9cide que nous retournerons \'e0 Nantes pour que tu pr\'e9pares ton baccalaur\'e9at avec lui.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote y pensais plus. J\rquote \'e9tais dans la r\'e9volution jusqu\rquote au cou, et j\rquote aimais Paris maintenant. Cette imprimerie\~!... Puis nous avions \'e9t\'e9 manger des}{\i ordinaires}{ dans des cr\'e8meries, o\'f9
+ il venait des ouvriers qui avaient appartenu aux }{\i Saisons}{ et qui avaient \'e9t\'e9 m\'eal\'e9s \'e0 des \'e9meutes.
+\par
+\par La blouse et la redingote s\rquote asseyaient \'e0 la m\'eame table et l\rquote on trinquait.
+\par
+\par Le dimanche, nous allions dans une goguette, }{\i la Lyre chansonni\'e8re }{ou }{\i les Enfants du Luth\~:}{ je ne me rappelle plus bien.
+\par
+\par Je m\rquote ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles\~; mais on disait tout \'e0 coup\~: \'ab\~C\rquote est Festeau, c\rquote est Gille.\~\'bb Et il me semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d\rquote un tambour r\'e9publicain\~
+; puis la batterie \'e9tait plus claire, Gille entonnait, et cette musique tirait \'e0 pleines vol\'e9es sur mon c\'9cur.
+\par
+\par Je ne sais pas cependant si je ne pr\'e9f\'e8re pas aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de bl\'e9 ou de forgeron, qu\rquote un grand m\'e9canicien, qui a l\rquote air doux comme un agneau,
+mais fort comme un b\'9cuf, chante \'e0 pleine voix. Il parle de la po\'e9sie de l\rquote atelier, \endash le grondement et le brasier, \endash il parle de la m\'e9nag\'e8re qui dit\~: \'ab\~Courage, mon homme, \endash travaille, \endash c\rquote
+est pour le moutard.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 ce moment, le chanteur baisse la voix. \'ab\~Fermez la fen\'eatre\~\'bb, dit quelqu\rquote un. Et l\rquote on salue au refrain\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Le drapeau que le peuple avait \'e0 Saint-Merry\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il y a de la r\'e9volte au coin des vers. \endash Moi, j\rquote en mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert l\rquote }{\i Histoire de dix ans}{, qui n\rquote en suis plus \'e0 93. J\rquote en suis \'e0 Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se f\'e2
+chent, et ils crient\~: }{\i Du pain ou du plomb\~!
+\par }{
+\par \'ab\~Jacques, c\rquote est lundi que nous partirons pour Nantes.\~\'bb
+\par
+\par Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+\par
+\par Il y a un mois, je serais parti content, et j\rquote aurais peut-\'eatre crach\'e9 sur Paris en passant la barri\'e8re, tant j\rquote avais \'e9t\'e9 \'e9touff\'e9 l\'e0-dedans, tant j\rquote avais eu de d\'e9sillusions en voyant mes camarades et mes ma
+\'eetres.
+\par
+\par Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma m\'e8re et, au lendemain de cette sc\'e8ne, la libert\'e9 pleine\~; de temps en temps quarante sous, pour souper d\rquote un peu de cochon avec des amis, et, le dimanche, d\'eener d\rquote un b\'9cuf brais
+\'e9 \'e0 Ramponneau.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 m\'eal\'e9 \'e0 la foule, j\rquote ai entendu rire en mauvais fran\'e7ais, mais de bon c\'9cur. J\rquote ai entendu parler du peuple et des citoyens\~: on disait }{\i Libert\'e9}{ et non pas }{\i Libertas.
+\par }{
+\par
+\par Il a toujours \'e9t\'e9 question de pauvret\'e9 autour de moi\~; mon p\'e8re a \'e9t\'e9 humili\'e9 parce qu\rquote il \'e9tait pauvre, je l\rquote ai \'e9t\'e9 aussi, et voil\'e0 qu\rquote au lieu des discours de Caton, de Cic\'e9ron, des gens en }{\i
+o, onis, us, i, orum, }{je vois qu\rquote on se r\'e9unit sur la place publique pour discuter la mis\'e8re, et demander du travail ou la mort.
+\par
+\par \'ab\~H\'e9\~! Jean-Marie, puisqu\rquote il n\rquote y a pas de miche \'e0 la maison, vaut-il pas mieux }{\i passer le go\'fbt du pain\~?\~\'bb}{
+\par
+\par
+\par Retourner l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \'c0 qui parlerai-je de R\'e9publique et de r\'e9volte\~?
+\par
+\par Est-ce qu\rquote on s\rquote est jamais soulev\'e9 \'e0 Nantes\~? Ce serait autre chose \'e0 Lyon\~!
+\par
+\par Oh\~! si je n\rquote avais promis \'e0 ma m\'e8re\~! \endash si elle n\rquote avait pas pleur\'e9\~!
+\par
+\par Si elle n\rquote avait pas pleur\'e9, j\rquote aurais dit\~: \'ab\~Je ne veux pas partir.\~\'bb Le puritain m\rquote aurait plac\'e9 comme gar\'e7on de bureau comme homme de peine, dans un des journaux. Il y a justement (c\rquote \'e9tait une chance\~
+!), il y a une place au }{\i National}{\~; on donne trente francs par mois pour }{\i tenir la copie, }{pour lire \'e0 l\rquote homme qui corrige. J\rquote aurais v\'e9cu avec ces trente francs-l\'e0. Ma besogne faite, je descendais dans l\rquote
+imprimerie sentir l\rquote encre et le papier, et je demandais aux ouvriers de m\rquote apprendre l\rquote \'e9tat.
+\par
+\par Si j\rquote en parlais \'e0 ma m\'e8re\~?
+\par
+\par
+\par Je lui en parle.
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote avais dit, cependant\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, oui.\~\'bb
+\par
+\par Je vais dire adieu au journaliste et \'e0 Matoussaint. Le journaliste me donne du courage.
+\par
+\par \'ab\~Vous reviendrez, mon cher.
+\par
+\par \endash \'c9crivez-moi, au moins\~!
+\par
+\par \endash Oui. M\'eame, dit-il en souriant, si c\rquote est pour vous appeler \'e0 l\rquote assaut de l\rquote \'c9lys\'e9e.
+\par
+\par \endash Surtout dans ce cas, citoyen\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773861}{\*\bkmkstart _Toc98017053}24\line }{\b0 Le retour}{{\*\bkmkend _Toc84773861}{\*\bkmkend _Toc98017053}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ah\~! que la route est triste\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui m\rquote irrite, et je suis forc\'e9 de me retenir pour ne pas l\'e0 brusquer. Je m\rquote en veux de para\'eetre accabl\'e9\~: je n\rquote ai donc pas de courage\~!
+\par
+\par Non, je n\rquote en ai pas\~; les noms de stations cri\'e9s \'e0 la gare m\rquote entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+\par
+\par Beaugency\~! Amboise\~! Ancenis\~!
+\par
+\par On signale un ch\'e2teau, une ruine\~; mais c\rquote est tout pr\'e8s de Nantes, cela\~!
+\par
+\par \'ab\~Jeune homme, nous n\rquote en sommes pas \'e0 plus de cinq lieues.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Nous y sommes.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Comme les rues paraissent d\'e9sertes\~! Sur le quai o\'f9 nous demeurons, il y a deux ou trois personnes qui passent, \endash pas plus. Je reconnais un ancien capitaine sur le banc o\'f9 je le voyais jadis en allant en classe, puis un n\'e8
+gre en guenilles qui avait des enfants \'e0 qui l\rquote on faisait la charit\'e9.
+\par
+\par Quel silence\~! on dirait qu\rquote on est dans une campagne.
+\par
+\par Je l\'e8ve les yeux vers la fen\'eatre de notre appartement.
+\par
+\par Mon p\'e8re est l\'e0, maigre, l\rquote air chagrin, immobile.
+\par
+\par Il me repoussait quand j\rquote \'e9tais petit et qu\rquote on me jetait dans ses bras pour un baiser.
+\par
+\par Aussi, chaque fois qu\rquote il y a la solennit\'e9 d\rquote un d\'e9part ou d\rquote une }{\i retrouv\'e9e}{, est-ce un embarras pour nous deux\~!
+\par
+\par Il m\rquote offre \'e0 embrasser, cette fois, une face p\'e2le, un front de pierre.
+\par
+\par Je n\rquote ose pas.
+\par
+\par Ma m\'e8re nous pousse un peu, j\rquote avance le cou, il tend le sien. Mes cheveux l\rquote aveuglent et sa barbe me pique\~; nous nous grattons d\rquote un air de rancune tous les deux.
+\par
+\par On monte les escaliers sans dire un mot.
+\par
+\par Mon p\'e8re arrive par derri\'e8re\~; on dirait une }{\i ex\'e9cution}{ \'e0 la Tour de Londres.
+\par
+\par Si l\rquote on ex\'e9cutait tout de suite, \endash mais non \endash mon p\'e8re }{\i prend des temps }{de solennit\'e9.
+\par
+\par C\rquote est le latin. \endash C\rquote est le souvenir des p\'e8res qui assassinent leurs fils dans l\rquote histoire\~: Caton, Brutus. Il ne pense pas \'e0 m\rquote assassiner, mais au fond, je suis s\'fbr qu\rquote il se trouve l\'e2
+che, et il voudrait que son fils, que}{\i Bruticule}{ lui en s\'fbt gr\'e9\~; et chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, il fronce les sourcils, serre les l\'e8vres (\'e7a doit le fatiguer beaucoup, ce digne homme\~
+!) et il semble me dire\~: \'ab\~Tu oublies donc que tu ne vis que par charit\'e9, et que je pourrais te donner un coup de hache, te livrer au licteur\~?\~\'bb
+\par
+\par Il reste antique jusqu\rquote \'e0 ce que le nez lui chatouille\~; ou qu\rquote il ne puisse plus y tenir.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9puise \'e0 la fin, \'e0 force de vouloir para\'eetre amer, et il est forc\'e9 de se desserrer la m\'e2choire de temps en temps.
+\par
+\par
+\par Jamais il n\rquote a \'e9t\'e9 si Brutus qu\rquote aujourd\rquote hui.
+\par
+\par Il a rejet\'e9 le gland de son bonnet grec, comme s\rquote il y avait de la faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c\rquote \'e9tait une chaise curule.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates mon fils, je suis votre p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, tu peux en \'eatre s\'fbr, Antoine\~! a l\rquote air de dire ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Il y avait \'e0 Rome une loi (m\rquote \'e9coutez-vous, mon fils\~?) qui donnait au p\'e8re d\'e9shonor\'e9, dans la personne d\rquote un des siens, le droit de faire mourir ce\'85 ce\'85 ce }{\i sien}{\'85 }{\i suum}{.\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote embrouille.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {PHILOSOPHIE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par \'ab\~Tu feras ta philosophie jusqu\rquote \'e0 P\'e2ques, et \'e0 P\'e2ques tu te pr\'e9senteras au baccalaur\'e9at.\~\'bb
+\par
+\par Telle est la d\'e9cision adopt\'e9e.
+\par
+\par On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes. On m\rquote entoure, et l\rquote on me d\'e9visage. Un gar\'e7on qui revient de Paris\'85 jugez\~!...
+\par
+\par
+\par Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l\rquote \'c9cole normale, a \'e9t\'e9 re\'e7u \'e0 l\rquote agr\'e9gation le premier\~; qui arrive toujours le premier au cours, et qui se pr\'e9sente toujours le premier \'e0 l\rquote \'e9
+conomat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, dans une maison au fond d\rquote une rue lugubre. Au th\'e9\'e2tre, il va aux premi\'e8res, et au premier rang.
+\par
+\par C\rquote est sa m\'e8re qui a fait cette combinaison.
+\par
+\par \'ab\~Je veux que tu sois partout, partout, le }{\i premier.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire le p\'e9ripat\'e9ticien chez lui, dans son jardin.
+\par
+\par Il avait du monde autrefois, \'e0 qui il faisait tirer de l\rquote eau pour arroser son potager\~; il n\rquote a plus personne.
+\par
+\par Il pense que moi, fils de coll\'e8gue \endash qui suis d\rquote \'c9leusis aussi, \endash j\rquote ai l\rquote \'e9toffe d\rquote un disciple et d\rquote un tireur d\rquote eau.
+\par
+\par Je ne sais comment il a \'e9t\'e9 nomm\'e9 \'e0 ce poste-l\'e0.
+\par
+\par Je trouvais mes professeurs de rh\'e9torique ennuyeux \'e0 Paris, mais l\rquote on m\rquote assurait qu\rquote il y avait parmi les professeurs de philosophie des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la t\'eate pleine.
+\par
+\par Une fois m\'eame, il y en avait un qui \'e9tait venu serrer la main du }{\i journaliste}{, quoique ce journaliste f\'fbt r\'e9publicain.
+\par
+\par J\rquote avais grande id\'e9e de ces chercheurs de vertu.
+\par
+\par Mais celui-ci est vraiment comique\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {EN CLASSE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, quelles sont les preuves de l\rquote existence de Dieu\~?\~\'bb
+\par
+\par Je me gratte l\rquote oreille.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne savez pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Il para\'eet \'e9tonn\'e9, il a l\rquote air de dire\~: \'ab\~Vous qui arrivez de Paris, voyons\~!
+\par
+\par \endash Gineston, les preuves de l\rquote existence de Dieu\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+\par
+\par \endash Badigeot\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, il y a le }{\i consensus omnium}{\~!
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire\~?... (Le professeur prend les poses de Socrate accouchant son g\'e9nie.)
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire\'85 \endash Pitou, souffle-moi donc\~!
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que tout le monde est d\rquote accord pour reconna\'eetre un Dieu\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Ne sentez-vous pas qu\rquote il y a un \'eatre au-dessus de nous\~?\~\'bb
+\par
+\par Badigeot regarde attentivement le plafond\~! Rafoin y a lanc\'e9 le matin un petit bonhomme en papier qui pend \'e0 un fil au bout d\rquote une boulette de pain m\'e2ch\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Oui, m\rquote sieu, il y a un bonhomme l\'e0-haut.
+\par
+\par \endash Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n\rquote a pas vu ce qui pend au plafond), mais c\rquote est aussi le Dieu de la Bible. Sa droite est terrible\~!\~\'bb
+\par
+\par Le mot ne lui a pas d\'e9plu, cependant.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aime cette familiarit\'e9, tout de m\'eame\~\'bb, disait-il en sortant de la classe. \'ab\~Il y a un}{\i bonhomme}{ l\'e0-haut\~!... Ce cri d\rquote un enfant pour d\'e9signer Dieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Il en a parl\'e9 en haut lieu.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote en dites-vous, monsieur le proviseur\~? N\rquote est-ce pas l\rquote enfant qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout\~? \endash Oui, il y a un }{\i bonhomme}{ l\'e0-haut\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'c0 la classe suivante il s\rquote adresse de nouveau \'e0 Badigeot et commence en lui rappelant le mot\~:
+\par
+\par \'ab\~Il y a un bonhomme l\'e0-haut\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu, il n\rquote y est plus. Il tenait mal et il est tomb\'e9.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON \'c2ME
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le professeur m\rquote a mis aux}{\i facult\'e9s de l\rquote \'e2me.}{
+\par
+\par Les autres n\rquote y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+\par
+\par Ce n\rquote est qu\rquote apr\'e8s P\'e2ques qu\rquote on sait comment l\rquote \'e2me est faite dans ce coll\'e8ge-ci.
+\par
+\par Il y a sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me.
+\par
+\par \'ab\~Comptez sur vos doigts, c\rquote est plus facile\~\'bb, me dit le ma\'eetre.
+\par
+\par
+\par On annonce \'e0 Nantes l\rquote arriv\'e9e d\rquote un professeur de Facult\'e9 c\'e9l\'e8bre, M.\~Chalmat. Chalmat lui-m\'eame est dans nos murs\~!
+\par
+\par Il a connu mon p\'e8re \'e0 Paris, au moment de l\rquote agr\'e9gation.
+\par
+\par Ils d\'eenaient \'e0 c\'f4t\'e9 l\rquote un de l\rquote autre, dans un restaurant \'e0 prix fixe. M.\~Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon p\'e8re prit. Il y avait l\rquote adresse, et il put rapporter le paquet \'e0 son propri\'e9
+taire d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis l\'e0.\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait l\'e0, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meubl\'e9 dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin.
+\par
+\par M.\~Chalmat dormait sur le m\'eame carr\'e9 que nous.
+\par
+\par Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l\rquote entendais qui disait\~: \'ab\~Il y en a HUIT, HUIT\~! Oui, il y en a HUIT.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il voulut me faire un cadeau.
+\par
+\par Il nous prit \'e0 part, mon p\'e8re et moi\~; il nous parla \'e0 c\'9cur ouvert.
+\par
+\par \'ab\~Mes amis, dit-il (il m\rquote honorait moi-m\'eame de ce nom), je d\'e9sire vous payer du service que vous m\rquote avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n\rquote ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j\rquote ai, le r\'e9
+sultat de vingt ans de r\'e9flexions et de travail\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re semble dire\~: \'ab\~c\rquote est trop\~\'bb.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~! \'c9coutez-moi bien.\~\'bb
+\par
+\par Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+\par
+\par \'ab\~On vous dit qu\rquote il y a sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~? }{\i Il y en a huit\~!\~\'bb}{
+\par
+\par On me trompait donc\~? on me volait d\rquote une\~? Pourquoi\~? Que signifie\~?
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui, c\rquote est comme \'e7a\~\'bb, et M.\~Chalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couch\'e9s dans la main gauche.
+\par
+\par Il a ajout\'e9 avec bont\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Servez-vous de la d\'e9couverte, je vous y autorise\~; on l\rquote ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Rennes, lundi.
+\par }{
+\par Je suis arriv\'e9 ce matin. Demain, la version. Mon p\'e8re voulait me suivre \'e0 Rennes, mais il est forc\'e9 de rester avec ses pensionnaires.
+\par
+\par
+\par }{\i Mardi.
+\par }{
+\par Je suis le second en version.
+\par
+\par J\rquote ai }{\i fait}{ encore trop pr\'e8s du texte, sans cela j\rquote aurais \'e9t\'e9 le premier.
+\par
+\par
+\par Cette apr\'e8s-midi, l\rquote examen.
+\par
+\par Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en trois bouch\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est mon tour.
+\par
+\par On tire les boules.
+\par
+\par \'ab\~Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.\~\'bb
+\par
+\par Je traduis comme un ange.
+\par
+\par \'ab\~On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez \'e9t\'e9 berc\'e9 sur les genoux d\rquote une t\'eate universitaire, mais encore que vous vous \'eates abreuv\'e9 aux grandes sources, que vous avez pass\'e9 par cette belle \'e9
+cole de Paris, \'e0 laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant.) Ah\~! non, pas tous\~; il y a notre coll\'e8gue M.\~Gendrel.\~\'bb
+\par
+\par M.\~Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licenci\'e9 de }{\i province}{, docteur \'e8s lettres de }{\i province}{\~; il n\rquote a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c\rquote est un }{\i cafard}{, \'e0 ce qu\rquote
+on dit, le doyen le pique chaque fois qu\rquote il le peut. Il m\rquote a pris pour pr\'e9texte \'e0 l\rquote instant.
+\par
+\par M.\~Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard.
+\par
+\par
+\par Je passe par le professeur de math\'e9matiques avant d\rquote arriver \'e0 lui.
+\par
+\par Je ne sais pas grand-chose de ce qu\rquote on me demande, mais 1\rquote \'e9loge qu\rquote on vient de m\rquote adresser publiquement engage le professeur \'e0 \'eatre indulgent.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que le pendule compensateur\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est un pendule qui compense.
+\par
+\par \endash Bien, tr\'e8s bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Se penchant \'e0 l\rquote oreille du doyen\~:
+\par
+\par \'ab\~Il est intelligent.\~\'bb
+\par
+\par Se retournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Et la machine pneumatique, quel est son usage\~?
+\par
+\par \endash La machine pneumatique\~?...
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne vous demande pas grands d\'e9tails. C\rquote est pour faire le vide, n\rquote est-ce pas\~? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, tr\'e8s bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Il reprend\~:
+\par
+\par \'ab\~Vous avez en g\'e9om\'e9trie la section d\rquote un c\'f4ne\~?\~\'bb
+\par
+\par Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne d\'e9monstration, comme avec les pl\'e2tres du vieil Italien, et je la fais \'e0 la bonne franquette.
+\par
+\par Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d\rquote o\'f9 je retire un vieux mouchoir, je coupe mon c\'f4ne.
+\par
+\par On rit dans la salle parce que la coiffe est tr\'e8s grasse et le mouchoir tr\'e8s sale\~; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.
+\par
+\par Le professeur de math\'e9matiques, qui d\'e9cid\'e9ment veut faire sa cour au doyen (il doit \'e9pouser sa fille), me parle \'e0 son tour\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, on voit que vous pr\'e9f\'e9rez Virgile \'e0 Pythagore\~; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout \'e0 l\rquote heure, vous avez bu aux grandes sources s\'e9quanaises, et Pythagore m\'eame en a profit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Murmure flatteur.
+\par
+\par Encore un coup \'e0 Gendrel\~!
+\par
+\par C\rquote est \'e0 lui que j\rquote ai affaire maintenant.
+\par
+\par Il me fixe\~: ses lunettes flamboient comme des pi\'e8ces de cent sous toutes neuves.
+\par
+\par Il lui prend l\rquote envie de se moucher.
+\par
+\par Il cherche son mouchoir, c\rquote est lui que j\rquote ai retir\'e9 tout \'e0 l\rquote heure et remis dans la coiffe si grasse.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le chapeau de Gendrel.
+\par
+\par Je suis perdu\~!
+\par
+\par Il m\rquote en veut pour les allusions que le doyen a lanc\'e9es contre lui sous mon couvert\~; il m\rquote en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+\par
+\par Il ne me laisse pas le temps de me reconna\'eetre.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, vous avez \'e0 nous parler des facult\'e9s de l\rquote \'e2me.\~\'bb
+\par
+\par (D\rquote une voix ferme)\~: \'ab\~Combien y en a-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par Il a l\rquote air d\rquote un juge d\rquote instruction qui veut faire avouer \'e0 un assassin, ou d\rquote un cavalier qui enfonce un carr\'e9 avec le poitrail de son cheval.
+\par
+\par \'ab\~Je vous ai demand\'e9, monsieur, combien il y a de facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~?\~\'bb
+\par
+\par Moi, abasourdi\~: \'ab\~Il y en a HUIT.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par Stupeur dans l\rquote auditoire, agitation au banc des examinateurs\~!
+\par
+\par Il y a un revirement g\'e9n\'e9ral, comme il s\rquote en produit quelquefois dans les foules, et l\rquote on entend\~: }{\i huit, huit, huit.
+\par }{
+\par Pi \endash houit\~!...
+\par
+\par
+\par J\rquote attends l\rquote opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+\par
+\par \'ab\~Vous dites qu\rquote il y a huit facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~? Vous ne faites pas honneur \'e0 la }{\i source des hautes \'e9tudes }{\'e0 laquelle monsieur le doyen vous f\'e9licitait si g\'e9n\'e9reusement de vous \'eatre abreuv\'e9, tout \'e0
+ l\rquote heure. Dans le coll\'e8ge de Paris o\'f9 vous \'e9tiez, il y en avait peut-\'eatre huit, monsieur. Nous n\rquote en avons que }{\i sept en province}{.\~\'bb
+\par
+\par Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma }{\i th\'e9orie des huit}{ publiquement, et je vais porter la peine d\rquote avoir lanc\'e9 \'e0 un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d\rquote hommes c\'e9l\'e8
+bres pour la faire accepter.
+\par
+\par Le doyen rentre et dit s\'e8chement\~: \'ab\~Monsieur Vingtras est appel\'e9 \'e0 se pr\'e9senter \'e0 une autre session.\~\'bb
+\par
+\par La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et o\'f9 l\rquote on en arriverait si l\rquote on jouait ainsi avec l\rquote \'e2me\~; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+\par
+\par Je n\rquote y tiens pas du tout, moi\~! C\rquote est la faute \'e0 M.\~Chalmat, qui m\rquote a dit qu\rquote il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d\rquote une secte ou d\rquote une faction.
+\par
+\par J\rquote ai dit ce qu\rquote il m\rquote a dit\~!
+\par
+\par Il n\rquote y a donc que sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~: j\rquote en perds une, \endash je m\rquote en fiche, \endash mais je serai forc\'e9 de me repr\'e9senter devant la Facult\'e9 de Rennes, \endash et je ne m\rquote
+en fiche pas. Je suis bien triste\'85
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re me re\'e7oit, les l\'e8vres serr\'e9es, le front pliss\'e9, l\rquote \'9cil cave.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote il n\rquote est pas seulement bless\'e9 dans ma personne\~! Il l\rquote est dans son propre orgueil\~!
+\par
+\par Un \'e9l\'e8ve qui lui en veut a retourn\'e9 le poignard dans la plaie.
+\par
+\par Le soir du m\'eame jour o\'f9 l\rquote on apprit que j\rquote \'e9tais refus\'e9, on lisait sur notre porte\~:
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 LA BOULE NOIRE
+\par AUBERGE DES RETOQU\'c9S
+\par AGR\'c9GATION ET BACCALAUR\'c9AT
+\par (On porte tout de m\'eame des participes en ville)
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\i On porte tout de m\'eame des participes en ville\~! }{c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote on donne des r\'e9p\'e9titions tout de m\'eame et qu\rquote on demande vingt-cinq francs par mois, tout comme si on avait \'e9t\'e9 re\'e7u d\rquote embl\'e9
+e, comme si on avait pass\'e9 des agr\'e9gations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jongl\'e9 avec des }{\i blanches\~!...
+\par }{
+\par
+\par \'ab\~Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas \'e0 table avec nous.\~\'bb
+\par
+\par Ma pauvre m\'e8re ne vit plus. Elle assiste chaque jour \'e0 des sc\'e8nes p\'e9nibles.
+\par
+\par Mon p\'e8re me reproche le pain que je mange.
+\par
+\par On m\rquote apporte des provisions dans ma chambre, comme \'e0 un homme qui se cache.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! je ne veux plus de cette vie\~! Je veux repartir pour Paris.
+\par
+\par \endash Dans ces habits\~?\~\'bb dit ma m\'e8re en regardant mes hardes.
+\par
+\par Je serai donc toujours \'e9cras\'e9 par mon costume\~!
+\par
+\par Ah\~! je partirai tout de m\'eame\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re a eu vent de ce propos.
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il part, dis-lui que je le ferai arr\'eater par les gendarmes.\~\'bb
+\par
+\par Legnagna m\rquote avait d\'e9j\'e0 menac\'e9 d\rquote eux\'85
+\par
+\par Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me traiter comme un voleur, il est ma\'eetre de moi comme d\rquote un chien\'85
+\par
+\par \'ab\~Jusqu\rquote \'e0 ta majorit\'e9, mon gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s\rquote appelle le Code\~; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, \'e0 la lueur du r\'e9verb\'e8re qui \'e9claire ma chambre.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Peut \'eatre enferm\'e9, sur l\rquote ordre de ses parents}{, etc.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Me faire arr\'eater\~? \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par Parce que je ne veux pas qu\rquote il dise que je ne gagne pas la p\'e2t\'e9e que je mange, \endash parce que je ne veux pas qu\rquote il s\rquote amuse \'e0 me frapper, moi qui pourrais le casser en deux, \endash parce que je veux avoir un \'e9
+tat, et que \'e7a l\rquote humilie de penser que lui, qui a tant lutt\'e9 pour avoir une }{\i toge}{ roussie, il aura un fils qui aura une cotte, un bourgeron\~!
+\par
+\par Il me fera mettre les menottes peut-\'eatre et ordonnera aux gendarmes de serrer dur si je r\'e9siste. Et cela, parce que je ne veux pas \'eatre professeur comme lui.
+\par
+\par Je comprends. C\rquote est que j\rquote insulte toute sa vie en d\'e9clarant que je veux retourner au m\'e9tier comme nos grands-parents\~! Dire que je d\'e9sire entrer en atelier, c\rquote est dire qu\rquote il a eu tort de l\'e2cher la charrue et l
+\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Il me ferait donc conduire de brigade en brigade\~; si ce n\rquote est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu\rquote \'e0 vingt et un ans, il le peut.
+\par
+\par On a pens\'e9 \'e0 moi pour une le\'e7on.
+\par
+\par Mes succ\'e8s de coll\'e8ge m\rquote ont fait une r\'e9putation\~; et puis quelques personnes, devinant peut-\'eatre le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l\rquote amiti\'e9.
+\par
+\par L\rquote une de ces personnes s\rquote adresse \'e0 ma m\'e8re\~; c\rquote est une dame qui veut que j\rquote apprenne un peu de latin \'e0 son fils. Ma m\'e8re a r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \'ab\~Madame, je serais bien contente s\rquote il pouvait gagner un peu d\rquote argent, parce qu\rquote il se disputerait moins avec son p\'e8re. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours. \endash
+ Il faudrait, par exemple, que vous parliez \'e0 M.\~Vingtras pour qu\rquote il ach\'e8te une culotte \'e0 Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu\rquote il aille chez vous tout nu \endash sauf votre respect. Je vous dis \'e7a comme une
+ paysanne\~; c\rquote est que je suis partie de bas. \endash J\rquote ai gard\'e9 les vaches, voyez-vous\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entends cela de la chambre o\'f9 je suis. Pauvre m\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par La personne qui venait chercher la le\'e7on s\rquote en va, ayant peur de recevoir une carafe \'e0 la t\'eate, quelque bouteille \'e9gar\'e9e de son chemin, \endash si mon p\'e8
+re rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gard\'e9 des animaux dans notre famille, et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+\par
+\par Ma m\'e8re attend une r\'e9ponse. (On doit lui \'e9crire.)
+\par
+\par \'ab\~Je lui ai pourtant dit ce qu\rquote il fallait dire, fait-elle en croisant les bras\~; oh\~! ces riches, ces riches\~!...\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! cette paysanne\~!
+\par
+\par
+\par Ma r\'e9putation de fort en th\'e8me me fait retrouver pourtant une le\'e7on\~; mais mon p\'e8re, afin de m\rquote humilier, ne me laisse pas m\'eame prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne tiennent pas.
+\par
+\par Je suis forc\'e9 de m\rquote asseoir de c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Je tremblai si fort un jour o\'f9 l\rquote on me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Donnez donc votre le\'e7on dans le jardin, M.\~Vingtras, et \'f4tez votre paletot. Il fait si chaud\~! Vous suez \'e0 grosses gouttes.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, au contraire, merci.\~\'bb
+\par
+\par Je ruisselle.
+\par
+\par \'ab\~Il a l\rquote air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on \'e0 ma m\'e8re, qu\rquote on n\rquote attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si l\rquote on \'e9tait content de moi et pour parler en ma faveur.
+\par
+\par \endash Ne vous y fiez pas\~! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est l\'e0. Il y a d\'e9j\'e0 eu des histoires\~! Il est parisien pour \'e7a, allez\~! et avant m\'eame d\rquote aller \'e0
+ Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis\~!...\~\'bb
+\par
+\par On me chasse le lendemain.
+\par
+\par Mais j\rquote \'e9tais engag\'e9 pour un mois, et l\rquote on me paye le mois entier. \'ab\~Cinquante francs.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Avec cet argent-l\'e0, je vais me commander des habits. Ma m\'e8re intervient. \'ab\~Je te les ferai moi-m\'eame, nous ach\'e8terons du drap.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, par exemple, non\~!
+\par
+\par \endash Mon fils ne m\rquote aime plus, conte-t-elle, le soir, \'e0 une voisine qui a sa confiance. \endash S\rquote il me laissait choisir le drap encore\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ach\'e8te un costume tout fait.
+\par
+\par Ma m\'e8re me suit en cachette et pendant que je traite elle demande \'e0 parler en particulier au patron de l\rquote \'e9tablissement et lui explique mon histoire. \'ab\~Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma m\'e8re me prie de l\rquote accompagner chez des gens qu\rquote elle conna\'eet.
+\par
+\par Elle en est si contente et si fi\'e8re\~!
+\par
+\par Mais au milieu d\rquote une conversation elle dit tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \'ab\~Comme \'e7a fronce\~! Et comme on voit qu\rquote il n\rquote y a qu\rquote une demi-doublure\~! Si tu te tenais comme \'e7a au moins, \'e7a cacherait\~!\~\'bb (et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+\par
+\par Claquant la langue tristement, elle ajoute\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu peux te vanter d\rquote avoir choisi du salissant\~! Et il n\rquote a seulement pas demand\'e9 des morceaux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re sent que je suis ulc\'e9r\'e9, et un jour o\'f9 il me voyait p\'e2lir, il eut peur de mon d\'e9sespoir.
+\par
+\par \'ab\~Ton fils a voulu s\rquote empoisonner\~\'bb, dit-il \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par Il en est \'e0 croire cela.
+\par
+\par La pauvre femme reste muette, glac\'e9e.
+\par
+\par Il est d\rquote ailleurs las, lui-m\'eame, de la vie que nous menons sous le m\'eame toit. La maison a l\rquote air d\rquote une maison maudite.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Dis-lui de m\rquote \'e9crire ce qu\rquote il compte faire.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le dernier mot qu\rquote il adresse \'e0 ma m\'e8re, apr\'e8s cette so\'fbleur du suicide.
+\par
+\par
+\par C\rquote est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour \'e9crire \'e0, son p\'e8re. Il faut mettre }{\i vous}{.
+\par
+\par Je dis }{\i vous}{ pour la premi\'e8re fois.
+\par
+\par Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+\par
+\par \'ab\~M\'e8re, donne-moi donc une bougie.
+\par
+\par \endash \'c7a n\rquote \'e9claire pas mieux, va, c\rquote est un peu plus propre, mais \'e7a \'e9claire moins bien, et c\rquote est beaucoup plus cher, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9cris \'e0 mon p\'e8re\~! Je rature, et je rature\~!
+\par
+\par Tout en \'e9crivant, il m\rquote est venu de la sensibilit\'e9, j\rquote ai peur de para\'eetre faible.
+\par
+\par Je recommence\~; c\rquote est difficile et douloureux.
+\par
+\par Ah\~! ma foi, non\~! et je d\'e9chire encore\'85
+\par
+\par Je vais mettre deux lignes seulement, \endash pas deux lignes, \endash quatre mots. \'c7a m\rquote \'e9vitera ce \'ab\~}{\i vous\~\'bb}{, et ce que je veux dire y sera tout de m\'eame. J\rquote \'e9cris simplement ceci\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Je veux \'eatre ouvrier.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Ton p\'e8re est furieux\~\'bb, me glisse \'e0 l\rquote oreille ma m\'e8re, qui vient de remettre le bout de papier.
+\par
+\par
+\par Il me rencontre dans un corridor\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu te f\'85 de moi, dis\'85\~?\~\'bb
+\par
+\par Il l\'e8ve la main, et j\rquote ai cru qu\rquote il allait m\rquote \'e9craser.
+\par L\rquote ab\'eeme est creus\'e9, \endash il va arriver un malheur.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773862}{\*\bkmkstart _Toc98017054}25\line }{\b0 La d\'e9livrance}{{\*\bkmkend _Toc84773862}
+{\*\bkmkend _Toc98017054}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le malheur est arriv\'e9\~!
+\par
+\par Je sors quelquefois, le soir \endash bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais\~? Je n\rquote ai pas le sou pour aller au caf\'e9 o\'f9 les coll\'e9giens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer\~
+: je suis trop pauvre pour cela. C\rquote est quand j\rquote ai de l\rquote argent dans ma poche que j\rquote accepte, parce que je sens que l\rquote on ne me fait pas l\rquote aum\'f4ne et qu\rquote \'e0 mon tour je puis r\'e9galer.
+\par
+\par Mais il y a longtemps que je n\rquote ai plus rien \endash m\'eame un sou.
+\par
+\par J\rquote avais fait un peu d\rquote argent avec mes livres de prix. }{\i La Po\'e9sie au seizi\'e8me si\'e8cle}{, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les \'9cuvres de M.\~Victor Cousin.
+\par
+\par Ma m\'e8re trouvant cinq francs dans ma poche m\rquote avait demand\'e9 o\'f9 je les avais pris. Elle avait l\rquote air de croire que c\rquote \'e9tait le produit d\rquote un vol ou d\rquote un assassinat. \'ab\~Il se sera laisser entra\'ee
+ner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens.\~\'bb
+\par
+\par Qui me donnerait des conseils\~? \endash Des copains\~? Je suis plus vieux qu\rquote eux, m\'eame s\rquote ils ont mon \'e2ge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n\rquote ont pas connu Legnagna et la maison muette. \endash Des vieux\~? les coll
+\'e8gues de mon p\'e8re\~? Ils ont bien assez \'e0 faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n\rquote ont pas le temps, \endash \'e0 cause des r\'e9p\'e9titions, \endash
+ de juger ce qui se passe autour d\rquote eux.
+\par
+\par J\rquote avais dit \'e0 ma m\'e8re d\rquote o\'f9 venaient ces cinq francs.
+\par
+\par Elle avait lev\'e9 les mains au ciel.
+\par
+\par \'ab\~Tu as vendu tes livres de prix, Jacques\~!...\~\'bb
+\par
+\par Pourquoi pas\~? Si quelque chose est \'e0 moi, c\rquote est bien ces bouquins, il me semble\~! Je les aurais gard\'e9s, si j\rquote avais trouv\'e9 dedans ce que co\'fbte le pain et comment on le gagne. Je n\rquote y ai trouv\'e9 que des choses de l
+\rquote autre monde\~! \endash tandis qu\rquote avec l\rquote argent, j\rquote ai pu acheter une cravate qui n\rquote \'e9tait pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J\rquote y lis la }{\i feuille }{de Paris, qui sent encore l
+\rquote imprimerie, quand le facteur l\rquote apporte.
+\par
+\par Mais je me suis trouv\'e9 un soir face \'e0 face avec mon p\'e8re qui passait. Il m\rquote a insult\'e9, d\rquote un mot, d\rquote un geste.
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0, fain\'e9ant\~?\~\'bb
+\par
+\par Et il a continu\'e9 son chemin.
+\par
+\par Fain\'e9ant\~? \endash Ah\~! j\rquote avais envie de courir apr\'e8s lui et de lui demander pourquoi il m\rquote avait jet\'e9 entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal\~!
+\par
+\par Fain\'e9ant\~! \endash Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m\rquote ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan\~! Oh\~! il ne faut pas qu\rquote il m\rquote appelle fain\'e9ant\~!
+\par
+\par Fain\'e9ant\~!
+\par
+\par Si mon p\'e8re \'e9tait un autre homme, j\rquote irais \'e0 lui, et je lui dirais\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n\rquote aie plus vis-\'e0-vis de moi cette attitude cruelle\~!\~\'bb
+\par
+\par Il me renverrait comme un menteur. J\rquote ai bien vu cela, quand j\rquote \'e9tais plus jeune.
+\par
+\par Deux ou trois fois, quand il allait m\rquote humilier ou me battre, je lui promis, s\rquote il ne le faisait point, de tenir n\rquote
+importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne\~!
+\par
+\par Allons\~! je vivrai \'e0 c\'f4t\'e9 de lui comme \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un garde-chiourme, et je travaillerai tout de m\'eame\~! C\rquote est dit.
+\par
+\par Mais, le lendemain soir, ma m\'e8re venait m\rquote annoncer, tout effray\'e9e, que mon p\'e8re ne voulait plus que je restasse dehors et que je courusse les caf\'e9s comme un vagabond. Il fallait \'eatre rentr\'e9 \'e0
+ huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+\par
+\par
+\par J\rquote y ai couch\'e9.
+\par
+\par C\rquote est long, une nuit \'e0 assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J\rquote \'e9tais tremp\'e9 jusqu\rquote aux os, j\rquote avais les pieds glac\'e9s, et je me cachais sous les auvents des portes. J\rquote
+avais peur aussi des sergents de ville\~! J\rquote ai tourn\'e9, tourn\'e9, autour de la maison. \'c0 dix heures, elle avait \'e9t\'e9 ferm\'e9e, suivant la menace. J\rquote avais trouv\'e9 le verrou mis.
+\par
+\par Demain encore, je le trouverai tir\'e9 si mon p\'e8re a autant de courage que moi.
+\par
+\par Je ne tiens pas \'e0 r\'f4der dans les rues. J\rquote aimerais mieux \'eatre dans ma chambre, mais on a l\rquote air de me }{\i menacer}{. Je ne veux pas para\'eetre avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+\par
+\par Comme c\rquote est froid, quand le soleil se l\'e8ve\~!
+\par
+\par
+\par Je ne suis rentr\'e9 que quand mon p\'e8re devait \'eatre au coll\'e8ge, \'e0 huit heures et demie du matin.
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait pas sorti. C\rquote est la premi\'e8re fois, depuis la sc\'e8ne sanglante avec ma m\'e8re, qu\rquote il a manqu\'e9 la classe.
+\par
+\par M\rquote avait-il vu et m\rquote attendait-il\~? \'c9tait-il malade de fureur\~?
+\par
+\par La porte \'e9tait \'e0 peine pouss\'e9e qu\rquote il s\rquote est jet\'e9 sur moi. Il \'e9tait blanc comme un mort.
+\par
+\par \'ab\~Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Dans la maison, une heure apr\'e8s.
+\par }{
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son p\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas essay\'e9 d\rquote assassiner mon p\'e8re. C\rquote est lui qui m\rquote aurait volontiers estropi\'e9\~; il r\'e9p\'e9tait\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te casserai les bras et les jambes.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, non\~! Vous ne casserez les bras et les jambes \'e0 personne. Oh\~! je ne vous frapperai pas\~! Mais vous ne me toucherez point. C\rquote est trop tard\~; je suis trop grand.\~\'bb
+\par
+\par
+\par BAS LES MAINS\~! OU GARE \'c0 VOUS\~!
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re me fera arr\'eater, bien s\'fbr.
+\par
+\par La prison demain, comme un criminel.
+\par
+\par Ma vie sera une vie de bataille. C\rquote est le sort de celles qui commencent comme cela. Je le sens bien.
+\par
+\par Je ne resterais en prison qu\rquote une semaine, pas plus, que je serais tout de m\'eame montr\'e9 au doigt pour longtemps dans cette province.
+\par
+\par L\rquote id\'e9e m\rquote est presque venue d\rquote en finir.
+\par
+\par Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon p\'e8re qui m\rquote aurait assassin\'e9\~!
+\par
+\par Et qu\rquote ai-je fait de mal\~? des fautes de quantit\'e9 et de grammaire, voil\'e0 tout. Puis j\rquote ai, sur un faux renseignement, dit qu\rquote il y avait huit facult\'e9s de l\rquote \'e2me quand il n\rquote y en a que sept. \endash Voil\'e0
+ pourquoi je me pendrais \'e0 cette fen\'eatre\~?
+\par
+\par Je n\rquote ai pas un reproche \'e0 m\rquote adresser.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas m\'eame une bille }{\i chip\'e9e }{sur la conscience. Une fois mon p\'e8re me donna trente sous pour acheter un cahier qui en co\'fbtait vingt-neuf\~; je gardai le sou. C\rquote est mon seul vol. Je n\rquote ai jamais }{\i rapport\'e9}{
+, oh\~! non\~! ni }{\i can\'e9}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Fuit.}}}{\i }{quand il fallait se battre.
+\par
+\par Si c\rquote \'e9tait \'e0 Paris, encore\~! En sortant de prison, on me serrerait la main tout de m\'eame. Ici, point\~!
+\par
+\par Eh bien\~! }{\i je ferai mon temps}{ ici, et j\rquote irai \'e0 Paris apr\'e8s\~; et quand je serai l\'e0, je ne cacherai pas que j\rquote ai \'e9t\'e9 en prison, je le crierai\~! Je d\'e9fendrai les DROITS DE L\rquote ENFANT, comme d\rquote
+autres les DROITS DE L\rquote HOMME.
+\par
+\par Je demanderai si les p\'e8res ont libert\'e9 de vie et de mort sur le corps et l\rquote \'e2me de leur fils\~; si M.\~Vingtras a le droit de me martyriser parce que j\rquote ai eu peur d\rquote un m\'e9tier de mis\'e8re, et si M.\~
+Bergougnard peut encore crever la poitrine d\rquote une Louisette.
+\par
+\par Paris\~! oh\~! Je l\rquote aime\~!
+\par
+\par J\rquote entrevois l\rquote imprimerie et le journal, la libert\'e9 de se d\'e9fendre, la sympathie aux r\'e9volt\'e9s.
+\par
+\par L\rquote id\'e9e de Paris me sauva de la corde ce jour-l\'e0. Je tourmentais d\'e9j\'e0 ma cravate.
+\par
+\par
+\par Encore des cris, des cris\~! C\rquote est deux jours apr\'e8s.
+\par
+\par Ma m\'e8re, \'e9perdue, entre dans ma chambre.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, viens, viens\~!\~\'bb
+\par
+\par On \'e9tait en train d\rquote insulter mon p\'e8re. Il avait, quelques jours auparavant, frapp\'e9 un de ses \'e9l\'e8ves, et voil\'e0 que dans la maison o\'f9 la veille il avait failli me tuer, les parents de l\rquote enfant calott\'e9
+ venaient exiger une r\'e9paration. On voulait que M.\~Vingtras f\'eet des excuses, demand\'e2t pardon\~; et comme M.\~Vingtras balbutiait, on lui mettait le poing sous le nez.
+\par
+\par Ils \'e9taient deux, le p\'e8re et le fr\'e8re a\'een\'e9, un vieux et un jeune.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Il y a, disait le jeune, que votre p\'e8re s\rquote est permis de gifler mon fr\'e8re. S\rquote il n\rquote \'e9tait pas si d\'e9cati, c\rquote est moi qui le giflerais.
+\par
+\par \endash Malheureux\~!\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai pris \'e0 bras-le-corps. Ah\~! il ne p\'e8se pas lourd\~! et le vieux non plus. Par la porte, allons\~! Un peu plus, ils \'e9taient en morceaux.
+\par
+\par Ils amassaient du monde dans la rue.
+\par
+\par \'ab\~Viens donc, me crie le fr\'e8re a\'een\'e9 \'e9cumant.
+\par
+\par \endash Eh\~! je viens\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On nous a s\'e9par\'e9s \'e0 grand-peine. Il a dix-huit ans, c\rquote est un saint-cyrien, il est courageux, mais je le }{\i r\'e8gle}{. Je le tiens comme j\rquote ai vu l\rquote
+oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas lui faire de mal, maintenant qu\rquote il est \'e0 terre. Seulement il bouge encore. On me tire par les cheveux.
+\par
+\par On me l\rquote a \'e0 peine \'f4t\'e9 des mains qu\rquote il me jette une carte par-dessus la foule. \'ab\~Si c\rquote \'e9tait devant une \'e9p\'e9e, tu ferais moins le fier. C\rquote est l\rquote \'e9p\'e9e qui est mon arme, \'e0 moi\~\'bb
+, et il gesticule, et il en conte\~!...
+\par
+\par L\rquote imb\'e9cile\~!
+\par
+\par \'ab\~H\'e9, Massion, veux-tu aller lui dire que s\rquote il ne se tait pas, je vais le }{\i casser}{ de nouveau, mais que s\rquote il se tait, je me battrai \'e0 l\rquote \'e9p\'e9e avec lui.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Prairie de Mauves, 7 heures du matin.
+\par }{
+\par \'c7a s\rquote est arrang\'e9 sans que chez nous on en s\'fbt rien. Tout le coll\'e8ge en parle, par exemple, mais mon p\'e8re est au lit avec la fi\'e8vre, \endash le m\'e9decin a m\'eame ordonn\'e9 qu\rquote on le laiss\'e2t reposer, \endash
+ ce qui me donne ma libert\'e9.
+\par
+\par J\rquote ai trouv\'e9 des t\'e9moins\~: tous ceux de mes anciens condisciples qui ont un brin de moustache et veulent entrer \'e0 Saint-Cyr ou \'e0 la Navale s\rquote offrent pour la chose.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates bien jeune, dit quelqu\rquote un m\'eal\'e9 aux pourparlers.
+\par
+\par \endash J\rquote ai dix-huit ans.\~\'bb
+\par
+\par Je mens de deux ans, voil\'e0 tout.
+\par
+\par On se demande tout bas si au dernier moment je ne }{\i fouinerai }{pas devant Saint-Cyr.
+\par
+\par Ils ne savent pas que la vie m\rquote emb\'eate, qu\rquote un duel est comme un paletot neuf non choisi par ma m\'e8re, que c\rquote est la premi\'e8re fois que je fais acte d\rquote homme. C\rquote est que j\rquote en ai envie\~; nom d\rquote un tonnerre
+\~! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l\rquote y forcerais.
+\par
+\par Je suis \'e9mu tout de m\'eame\~! Je vais peut-\'eatre avoir l\rquote air si gauche\~? Mais je me ferai tuer tout de suite si l\rquote on rit.
+\par
+\par
+\par Nous sommes sur le terrain.
+\par
+\par \'ab\~Avancez, messieurs\~!\~\'bb
+\par
+\par Les t\'e9moins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de rater le c\'e9r\'e9monial.
+\par
+\par L\rquote autre ne vient donc pas\~?... Il a engag\'e9 le fer, puis a fait un bond en arri\'e8re et il me laisse l\'e0.
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air d\rquote un chien qui a perdu son ma\'eetre.
+\par
+\par Il ne vient pas, j\rquote avance.
+\par
+\par Cri du m\'e9decin\~!
+\par
+\par \'ab\~Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates bless\'e9.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Vous avez la cuisse pleine de sang.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sens rien.
+\par
+\par \'ab\~Recommen\'e7ons, recommen\'e7ons \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Et croyant que c\rquote est le grand genre de bondir en arri\'e8re comme a fait l\rquote autre, je bondis.
+\par
+\par \'ab\~Mais c\rquote est un saltimbanque\~!\~\'bb dit le chirurgien.
+\par
+\par Enfin on m\rquote am\'e8ne \'e0 lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+\par
+\par \'ab\~Le gras de la cuisse travers\'e9\~!
+\par
+\par \endash Vous croyez\~?
+\par
+\par \endash Et quinze jours sans marcher\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh\~! je n\rquote ai pas grand endroit o\'f9 aller\~!
+\par
+\par Je suis donc bless\'e9, il para\'eet. En effet, \'e7a saigne.
+\par
+\par Le saint-cyrien me serre la main et me dit\~: \'ab\~Je regrette\'85\~\'bb
+\par
+\par Moi, je ne regrette rien. C\rquote est un quart d\rquote heure de pass\'e9, et j\rquote ai vu que \'e7a ne me faisait pas plus qu\rquote un caut\'e8re sur une jambe de bois.
+\par
+\par J\rquote avais laiss\'e9 un mot \'e0 ma m\'e8re le matin\~: \'ab\~Je suis chez un camarade.\~\'bb
+\par
+\par Elle a m\'eame fait cette remarque\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est mal pendant que son p\'e8re est malade.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l\rquote argent pour cette voiture\~; je n\rquote en avais pas. En arrivant, j\rquote ai d\'fb demander trente sous \'e0 ma m\'e8re qui m\rquote a cru fou.
+\par
+\par \'ab\~Il prend des voitures, maintenant\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote escalier est noir.
+\par
+\par J\rquote ai mont\'e9 en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous pr\'e9texte de migraine (on croit que j\rquote ai bu), je suis all\'e9 me fourrer dans mon lit.
+\par
+\par Mais une voisine, \endash \'e0 peine \'e9tais-je dans les draps, lui a cont\'e9 toute l\rquote histoire. Ma m\'e8re l\'e2che le chevet de son \'e9poux pour le mien.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, tu as }{\i \'e9t\'e9 en duel}{\~!
+\par
+\par \endash Et mon p\'e8re, comment va-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il est dans la chambre \'e0 c\'f4t\'e9 de la mienne depuis ce matin. Le m\'e9decin a fait observer qu\rquote il y avait plus d\rquote air. Ma m\'e8re retourne \'e0 lui.
+\par
+\par Je ne comprends pas bien ce qu\rquote ils disent, mais on parle de moi, elle raconte l\rquote histoire. Je saisis des bribes.
+\par
+\par Un bruit qui se faisait dans l\rquote escalier s\rquote \'e9teint et j\rquote entends tout.
+\par
+\par C\rquote est mon p\'e8re qui parle avec \'e9motion\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, quand il sera gu\'e9ri, il partira.
+\par
+\par \endash Pour Paris\~?
+\par
+\par \endash Pour Paris.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas bless\'e9 gri\'e8vement, n\rquote est-ce pas\~? Ce n\rquote est rien, au moins\~?
+\par
+\par \endash Je t\rquote ai dit que non.\~\'bb
+\par
+\par Un silence.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour moi qu\rquote il s\rquote est battu\'85 Apr\'e8s la sc\'e8ne de la veille\~!...\~\'bb
+\par
+\par Il semble que sa voix tremble.
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui\'85 il vaut mieux que nous nous s\'e9parions. De loin, nous ne nous querellerons pas. De pr\'e8s, il me ha\'efrait\~!... Il me hait peut-\'eatre d\'e9j\'e0\~! Mais c\rquote est plus fort que moi\~! Ce professorat a fait de moi une vieille b
+\'eate qui a besoin d\rquote avoir l\rquote air m\'e9chant, et qui le devient, \'e0 force de faire le croquemitaine et les yeux creux\'85 \'c7a vous tanne le c\'9cur\'85 On est cruel\'85 J\rquote ai \'e9t\'e9 cruel.
+\par
+\par \endash Comme moi, dit ma m\'e8re\'85 Mais je le lui ai dit un jour \'e0 Paris, je lui ai presque demand\'e9 pardon, et si tu avais vu comme il a pleur\'e9\~!
+\par
+\par \endash Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J\rquote aurais peur de }{\i blesser la discipline}{. Je craindrais que les \'e9l\'e8ves, je veux dire que mon fils ne rie de moi. J\rquote ai \'e9t\'e9 pion, et il m\rquote
+en reste dans le sang. Je lui parlerai toujours comme \'e0 un \'e9colier, et je le confondrai avec les gamins qu\rquote il faut que je punisse pour qu\rquote ils me craignent et qu\rquote ils n\rquote attachent pas des rats au collet de mon habit\'85
+ Il vaut mieux qu\rquote il parte.
+\par
+\par \endash Tu l\rquote embrasseras avant de partir.
+\par
+\par \endash Non. Tu l\rquote embrasseras pour moi. Je suis s\'fbr que j\rquote aurais encore l\rquote air }{\i chien}{ sans le vouloir. C\rquote est le professorat, je te dis\~!... Tu l\rquote embrasseras\'85 et tu lui diras, en cachette, que je l\rquote
+aime bien\'85 Moi, je n\rquote ose pas.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Madame, madame\~!
+\par
+\par \endash Quoi donc\~!
+\par
+\par \endash Il y a les agents en bas\~!
+\par
+\par \endash Les agents\~!\~\'bb
+\par
+\par Il y a, en effet, des \'e9trangers dans l\rquote escalier, et j\rquote entends parler.
+\par
+\par \'ab\~Nous venons pour emmener votre fils.
+\par
+\par \endash Parce qu\rquote il s\rquote est battu\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle remonte vers mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Plus bas, plus bas, mon amie, c\rquote est moi qui avais \'e9crit pour qu\rquote on se t\'eent pr\'eat \'e0 l\rquote arr\'eater, depuis huit jours d\'e9j\'e0\~!... J\rquote avais sign\'e9, apr\'e8s cette sc\'e8ne\'85 Oh\~! j\rquote ai honte\'85 Il n
+\rquote entend pas, dis, au moins, \'e0 travers la cloison\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote entends.
+\par
+\par Quel bonheur que j\rquote aie \'e9t\'e9 bless\'e9 et que je sois couch\'e9 dans ce lit\~! Je n\rquote aurais jamais su qu\rquote il m\rquote aimait.
+\par
+\par Ah\~! je crois qu\rquote on e\'fbt mieux fait de m\rquote aimer tout haut\~! Il me semble qu\rquote il me restera toujours, de ma vie d\rquote enfant, des trous de m\'e9lancolie et des plaies sensibles dans le c\'9cur\~!
+\par
+\par
+\par Mais aussi j\rquote entre dans la vie d\rquote homme, pr\'eat \'e0 la lutte, plein de force, bien honn\'eate. J\rquote ai le sang pur et les yeux clairs, pour voir le fond des \'e2mes\~
+; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part, ceux qui ont un peu pleur\'e9.
+\par
+\par Il ne s\rquote agit plus de pleurer\~! il faut }{\i vivre}{.
+\par
+\par Sans m\'e9tier, sans argent, c\rquote est dur\~; mais on verra. Je suis mon ma\'eetre \'e0 partir d\rquote aujourd\rquote hui. Mon p\'e8re avait le droit de frapper\'85 Mais malheur maintenant, malheur \'e0 qui me touche\~! \endash Ah\~! oui\~! malheur
+\'e0 celui-l\'e0\~!
+\par
+\par Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de bless\'e9.
+\par
+\par Huit jours apr\'e8s, le chirurgien vient, d\'e9fait le bandage et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 mon pansement, \endash un nouveau syst\'e8me, \endash vous \'eates gu\'e9ri\~; vous pouvez vous lever aujourd\rquote hui et vous pourrez sortir demain.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re remercie Dieu.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! j\rquote ai eu si peur\~!... S\rquote il avait fallu te couper la jambe\~! \endash je vais t\rquote apprendre une nouvelle maintenant\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle me conte tout ce que je sais, ce que j\rquote ai entendu \'e0 travers la cloison.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu vas me quitter\~!\~\'bb dit-elle en sanglotant.
+\par
+\par Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+\par
+\par Ce sont ceux du duel.
+\par
+\par Ma m\'e8re les apporte. Elle aper\'e7oit mon pantalon avec un trou et tach\'e9 de sang.
+\par
+\par \'ab\~Je ne sais pas si le sang s\rquote en ira\'85 la couleur partira avec, bien s\'fbr\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouill\'e9, fait ce qu\rquote il faut, \endash elle a toujours eu si soin de ma toilette\~! \endash mais finit par dire en hochant la t\'eate\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu vois, \'e7a ne s\rquote en va pas\'85 Une autre fois, Jacques, mets au moins ton vieux pantalon\~!\~\'bb
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of L'e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fant, by Jules Vall\'e8s
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
+\par
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
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+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+\par page at https://pglaf.org
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+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
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+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
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+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
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+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'enfant
+
+Author: Jules Vallès
+
+Release Date: January 16, 2005 [EBook #14704]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Jules Vallès
+
+(1832-1885)
+
+L'ENFANT
+
+(1879)
+
+
+
+Table des matières
+
+DÉDICACE
+1 Ma mère
+2 La famille
+3 Le collège
+4 La petite ville
+5 La toilette
+6 Vacances
+7 Les joies du foyer
+8 Le Fer-à-Cheval
+9 Saint-Étienne
+10 Braves gens
+11 Le lycée
+12 Frottage--Gourmandise--Propreté
+13 L'argent
+14 Voyage au pays
+15 Projets d'évasion
+16 Un drame
+17 Souvenirs
+18 Le départ
+19 Louisette
+20 Mes humanités
+21 Madame Devinol
+22 La pension Legnagna
+23 Madame Vingtras à Paris
+24 Le retour
+25 La délivrance
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+À TOUS CEUX
+qui crevèrent d'ennui au collège
+ou
+qu'on fit pleurer dans la famille
+qui, pendant leur enfance,
+furent tyrannisés par leurs maîtres
+ou
+rossés par leurs parents
+
+Je dédie ce livre.
+Jules VALLÈS.
+
+
+1
+Ma mère
+
+Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné
+son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
+je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;
+je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup
+fouetté.
+
+Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me
+fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
+c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+
+Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.
+
+C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
+au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas
+d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà
+le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au
+lait.»
+
+Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait
+trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
+derrière lui a fait pitié.
+
+Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les
+voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de
+le sauver, et elle a inventé autre chose.
+
+Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!
+
+--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça
+pour vous.
+
+--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»
+
+Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,
+elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le
+soir, sa remplaçante.
+
+«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon
+en cachette.
+
+Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein
+d'étonnement et de larmes.
+
+
+C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
+cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui
+sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
+rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête
+rouge et à queue bleue.
+
+Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les
+copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
+fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
+déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
+cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;
+j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père
+pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le
+couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers
+lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,
+l'écume aux lèvres, les poings crispés.
+
+«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»
+
+Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
+front contre la porte.
+
+Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma
+terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en
+suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
+me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.
+J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
+des compresses.
+
+«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
+linge tachée de rouge.
+
+Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le
+cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.
+
+Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+
+Ce n'est pas ma faute, pourtant!
+
+Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je
+n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?
+
+Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.
+
+C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est
+emportée.
+
+On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en
+grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a
+bien fait de me battre.
+
+
+La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à
+gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les
+voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
+arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
+Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
+peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des
+fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je
+regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four
+tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la
+croûte et la braise!
+
+
+La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
+souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
+regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.
+
+Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
+en inclinant la tête pour remercier.
+
+Ils n'ont pas du tout l'air méchant.
+
+Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui
+le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,
+après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il
+allait mourir.
+
+Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il
+vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
+nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à
+la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
+joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
+qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de
+noix.
+
+À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!
+comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on
+appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du
+Vivarais!
+
+Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
+leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des
+femmes qui les leur donnaient.
+
+D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur
+portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout
+petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
+
+Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit
+que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je
+m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça
+t'apprendra!»
+
+
+J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me
+retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure
+bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à
+genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
+démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma
+mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
+voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?
+
+Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison
+avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était
+en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.
+On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté
+ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à
+torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.
+Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
+dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
+vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.
+
+Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est
+levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se
+tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
+pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel
+pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
+moissons en fleur.
+
+Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait
+_Amen_, et a sauté dans un verre.
+
+
+Nous venons de la campagne.
+
+Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
+son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un
+oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au
+séminaire.
+
+Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a
+voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans
+une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,
+pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le
+soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui
+accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une
+tante malade.
+
+On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à
+l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au
+plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations
+pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
+
+Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde
+dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
+puces de séminaire.
+
+
+La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux
+dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
+est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant
+le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne
+grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
+bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
+jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
+qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi
+sur une planche, comme deux chopines vides.
+
+On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
+
+Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans
+avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en
+feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son
+nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la
+matelote.
+
+Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,
+quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
+coins.
+
+Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
+de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est
+architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui
+est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté
+cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On
+dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
+yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
+lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
+quand elle marche.
+
+Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter
+quelquefois.
+
+On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais
+je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
+passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle
+m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
+l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.
+
+» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?
+
+--Oui, oui, au mieux!
+
+--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»
+
+J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que
+je ne comprends pas.
+
+«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,
+on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
+leurs fêtes!»
+
+Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
+pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils
+sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs
+enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
+l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
+heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint
+viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait
+bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une
+femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,
+et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
+et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,
+a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
+est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus
+laide aussi.
+
+
+Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
+rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver
+picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une
+cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
+engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son
+mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma
+grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît
+que j'aime le bleu!
+
+Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me
+calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
+cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé
+qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
+
+Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant
+mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de
+mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la
+santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+
+
+Je suis grand, je vais à l'école.
+
+Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les
+jours de foire!
+
+Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en
+grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans
+les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
+écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers
+de fruits; les radis roses, les choux verts!...
+
+Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait
+souvent du foin.
+
+Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait
+hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le
+cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...
+
+On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
+ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les
+émotions d'un danger... Quelles minutes!
+
+Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la
+suis.
+
+
+
+2
+La famille
+
+Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan
+Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,
+parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son
+grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
+assez gracieuse, elle est femme.
+
+Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a
+l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,
+qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques
+quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
+ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
+gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son
+visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup
+de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;
+ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de
+fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
+cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de
+l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils
+restent gringalets sous les grands soleils.
+
+Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
+laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
+poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la
+peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
+lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
+entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille
+tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
+champs dans des paysages de peintres.
+
+Deux tantes du côté de mon père.
+
+Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!
+
+Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
+ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
+interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande
+des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues
+se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,
+lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
+de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour
+chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,
+regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée
+comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner
+tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne
+fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.
+
+Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et
+elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
+manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante
+Amélie!
+
+Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
+yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:
+elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
+trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près
+de son coeur qui veut parler...
+
+Grand-tante Agnès.
+
+On l'appelle la «béate[1]«.
+
+Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.
+
+«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»
+
+Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de
+consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.
+
+«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est
+fait comme cela, l'innocence!»
+
+Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
+blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
+toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le
+crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
+ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des
+poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
+figure.
+
+Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête
+noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de
+terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,
+sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux
+gouttes d'eau.
+
+«Voeux d'innocence.»
+
+Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire
+que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque
+chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.
+
+Béate?
+
+Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes
+avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
+comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un
+brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et
+l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!
+
+On m'y envoie de temps en temps.
+
+C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.
+
+Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.
+
+Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
+son serre-tête, j'espère.
+
+Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
+quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus
+dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.
+
+Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
+pot à beurre!
+
+Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu
+par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
+piquées et moisies!
+
+La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.
+
+Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
+à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
+un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même
+sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les
+côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
+de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les
+regarder.
+
+La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.
+Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau
+comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de
+retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer
+droit comme une bouteille en vidange.
+
+On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
+rave et après l'oeuf.
+
+Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez
+la béate; on m'en donne une crue et une cuite.
+
+Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
+langue un goût de noisette et un froid de neige.
+
+Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
+la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
+qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de
+béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,
+et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+
+Il y a de temps en temps un oeuf.
+
+On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met
+à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un
+_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+
+Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
+monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans
+entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à
+la petite cuiller.
+
+En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une
+chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
+blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.
+
+En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
+porte, et les _carreaux _vont leur train.
+
+Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de
+perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent
+sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
+bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.
+
+Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans
+les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons
+muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont
+seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le
+silence!...
+
+Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière
+de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent
+mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à
+bavarder...
+
+
+Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
+s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
+boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
+yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un
+buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes
+couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
+la prière!
+
+Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
+rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On
+boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
+ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
+plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
+touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me
+fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
+planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à
+leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.
+
+«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
+bachellerie" qu'avec nous?
+
+--Oh! mais non!»
+
+Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,
+professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent
+quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;
+ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
+me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
+les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
+m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
+si heureux avec les menuisiers!
+
+Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
+m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il
+bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
+m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit
+pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le
+coup de pied, et je tombe presque toujours.
+
+Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
+
+Il part le matin et revient le soir.
+
+Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur
+le point de rentrer.
+
+Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à
+ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il
+travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui
+m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
+moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
+dans son vernis.
+
+Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
+mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des
+amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le
+gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»
+
+Un jour, l'oncle Joseph partit.
+
+Ce fut une triste histoire!
+
+Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,
+avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
+catastrophe.
+
+Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout
+noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller
+dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent
+dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+
+Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je
+ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable
+jalousie.
+
+Et contre qui?
+
+Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à
+mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,
+mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.
+
+L'aimait-elle?
+
+Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que
+la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces
+émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle
+Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.
+
+Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
+pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une
+dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
+les choux.
+
+Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
+promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais
+être père...
+
+Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
+joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
+certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le
+Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.
+
+J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:
+
+«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
+homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
+rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»
+
+Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et
+bien, et ils s'en allèrent tous les deux.
+
+Je les vis disparaître.
+
+Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.
+
+Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.
+Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle
+du festin, et _je bus pour oublier._
+
+Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.
+Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour
+Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit
+adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!
+
+Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.
+
+C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!
+
+Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
+de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que
+coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
+sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle
+rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle
+s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
+la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule
+ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans
+notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses
+blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
+a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.
+
+Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de
+ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
+en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
+mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,
+comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:
+Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
+j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;
+je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.
+
+Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
+avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc
+que monte le petit du préfet.
+
+J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.
+
+
+Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
+au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
+bouffée.
+
+«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
+nous! Si tu veux venir!»
+
+Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
+je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge
+veinée de bleu!
+
+Toujours cette odeur de framboise.
+
+Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
+chemise.
+
+Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour
+sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes
+cheveux!
+
+Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve
+tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de
+nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
+ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça
+me chatouillait; je ne lui disais pas.
+
+Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un
+cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui
+de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
+à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta
+ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
+sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
+ressemblent à des coeurs de moutons.
+
+La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
+mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
+ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+
+Hue donc! Ho, ho!
+
+C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
+d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses
+dents jaunes.
+
+Le voilà sellé.
+
+«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à
+abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à
+pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à
+m'asseoir sur la croupe.
+
+
+J'y suis!
+
+Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un
+torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par
+les mouches.
+
+On les apporte.
+
+«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
+ma taille, serre-moi bien.»
+
+Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
+m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
+réciter est vrai.
+
+Dieu fait bien ce qu'il fait!
+
+Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.
+
+«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»
+
+Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme
+des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le
+doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
+mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a
+regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou
+rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.
+
+J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là
+que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout
+fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
+sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
+de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
+disais hue! comme un maquignon.
+
+Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.
+
+Nous sommes à Expailly!
+
+Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs
+qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
+d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--
+qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande
+de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui
+flambent comme des diamants.
+
+Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie
+par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en
+flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné
+un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
+bout du fil.
+
+Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière
+frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...
+
+J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la
+Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je
+ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
+d'une vache...
+
+
+
+3
+Le collège
+
+Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes
+les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du
+Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,
+le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous
+les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue
+était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on
+disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
+servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
+querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
+les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+
+Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
+nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+
+Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
+vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur
+blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
+cochons ou de vaches.
+
+Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles
+trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
+de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
+cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
+empeste, fume et bourdonne.
+
+
+À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue
+l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur
+regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
+troubler le silence, déranger l'étude.
+
+Quelle odeur de vieux!...
+
+
+C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est
+souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
+m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,
+mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien
+gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+
+
+Mon père fait la première étude, celle des élèves de
+mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,
+on dit qu'il est _chien_.
+
+Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
+étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à
+ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
+
+Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
+méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils
+ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
+qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent
+de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à
+mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
+
+Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu
+as donc?--Comme il a l'air nigaud!»
+
+Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un
+gros soupir, une vilaine larme.
+
+Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,
+porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,
+tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
+il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,
+c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
+peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand
+je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.
+
+J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
+en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.
+
+
+Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
+quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je
+ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
+de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
+l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
+dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
+met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,
+me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
+dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père
+revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le
+fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
+de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
+maîtres.
+
+Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
+arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,
+pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens
+que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis
+un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
+supporte la brutalité du lampiste.
+
+J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui
+atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
+
+Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,
+quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de
+grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la
+cour.
+
+Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
+
+J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à
+mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me
+fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément
+qu'il demanderait au réfectoire.
+
+«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
+qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
+boîte, s'il voulait.»
+
+Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être
+vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de
+lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans
+son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que
+je souffrisse un peu et il avait raison.
+
+Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,
+pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un
+cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé
+et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la
+couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon
+père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un
+soir, au lycée du Puy...
+
+
+Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce
+trou du Puy.
+
+Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._
+
+On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que
+j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une
+vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
+_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite
+ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la
+rencontre.
+
+J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.
+
+Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui
+blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
+peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh
+bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
+souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y
+songe!
+
+Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.
+
+Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
+perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs
+sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la
+rivière.
+
+Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du
+petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire
+passer cette rivière dans un coin de chapitre...
+
+
+Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
+tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
+la voix.
+
+Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
+glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le
+dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
+réussite.
+
+Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
+des haricots.
+
+«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame
+Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les
+vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE
+L'ÂME.»
+
+Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte
+s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il
+allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la
+haute, du chenu! Ma mère était flattée.
+
+«Les voici!»
+
+On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais
+Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
+impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
+diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!
+
+«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son
+voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+
+Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
+regardait voler les mouches.
+
+Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui
+et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
+s'accrochant à son métier.
+
+«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le
+compas...»
+
+Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait
+sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
+disait: «DIEU EST LÀ.»
+
+On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
+haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
+bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la
+démonstration de l'_Être suprême_.
+
+Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme
+venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les
+haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+
+
+
+4
+La petite ville
+
+La porte de Pannesac.
+
+Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je
+puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.
+
+J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je
+commence à prendre le dégoût des monuments romains.
+
+Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.
+
+Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,
+le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine
+et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou
+les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.
+
+
+J'ai le respect du pain.
+
+Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne
+m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.
+
+«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
+à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
+avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
+peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
+je te dis là, mon enfant!»
+
+Je ne l'ai jamais oublié.
+
+Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma
+vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me
+pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain
+depuis lors.
+
+Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,
+pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué
+sur sa tige la fleur du pain!
+
+Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à
+ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu
+le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
+
+«Tu verras ce qu'il vaut.»
+
+Je l'ai vu.
+
+
+Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,
+jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.
+
+Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
+comme de la croûte.
+
+Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
+blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
+une épaule de monsieur qu'ils frôlent.
+
+Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux
+aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de
+seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:
+des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
+papier mou.
+
+À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
+ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient
+du plomb dans les écuelles de bois.
+
+C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
+lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les
+charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
+mâchoire d'homme.
+
+Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais
+plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
+qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
+Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et
+des sacs.
+
+
+Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.
+
+Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
+un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de
+couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
+d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
+les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+
+Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un
+poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
+deviendrait d'or dans le beurre!
+
+Un goujon pris par moi!
+
+Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!
+
+J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires
+dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+
+J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec
+de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les
+carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de
+gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et
+de fiente dans ma grande poche.
+
+Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
+produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un
+objet de dégoût pour mes voisins.
+
+Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le
+doute s'éleva dans mon esprit.
+
+Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
+odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,
+qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la
+graisse et le poivre.
+
+C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
+insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.
+
+Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
+régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.
+
+Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui
+portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
+moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête
+dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de
+pierrots à dos d'Hercule!
+
+
+Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.
+
+
+Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+
+Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un
+trapèze.
+
+Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;
+seulement il m'est défendu d'y monter.
+
+C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne
+pas me laisser me balancer ou me pendre.
+
+Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à
+me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.
+J'obéis.
+
+Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et
+elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!
+
+J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
+aussi.
+
+Ils se casseront donc les reins?
+
+Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
+laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout
+simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
+assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
+petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!
+
+Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point
+faire ce que font les autres?
+
+Pourquoi me priver d'une joie?
+
+Suis-je donc plus cassant que mes camarades?
+
+Ai-je été recollé comme un saladier?
+
+Y a-t-il un mystère dans mon organisation?
+
+J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!
+
+Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.
+
+En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
+que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau
+de sucre placé trop haut.
+
+Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!
+
+Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
+le trapèze et me mettre la tête en bas!
+
+Rien qu'une fois!
+
+Vous me fouetterez après, si vous voulez!
+
+
+Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver
+les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est
+devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
+trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le
+jardin!
+
+La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
+bouderie et mon chagrin.
+
+Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
+banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
+relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui
+s'éteint dans le ciel...
+
+«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi
+penses-tu?
+
+--À quoi je pense? Je ne sais pas.»
+
+Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et
+voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
+un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole
+comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me
+regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque
+envie.
+
+
+
+5
+La toilette
+
+Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du
+pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
+Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais
+vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a
+demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
+l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.
+
+«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.
+
+Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.
+
+Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se
+détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.
+
+
+Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en
+habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
+poêle.
+
+Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,
+une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue
+l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me
+regardent.
+
+Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et
+se racornit, m'écorche et m'ensanglante.
+
+Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.
+
+Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
+barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des
+uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein
+même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce
+pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
+
+
+Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.
+
+On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère
+m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été
+forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de
+M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+
+Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
+jardin; j'ai appelé.
+
+Une servante est venue et m'a dit:
+
+«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la
+cuisine?»
+
+Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
+toute la nuit.
+
+Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer
+les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait
+fouillé partout.
+
+Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à
+ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont
+évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces
+robes fraîches, parut singulière à tout le monde.
+
+Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que
+j'étais orphelin!
+
+Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un
+coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à
+l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me
+contentai de faire des signes, et je parvins à me faire
+comprendre.
+
+On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.
+
+
+La distribution des prix est dans trois jours.
+
+Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
+prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
+la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en
+s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque
+autorité.
+
+Madame Vingtras est avertie, et elle songe...
+
+Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
+faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
+du goût.
+
+«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»
+
+On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont
+les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
+soie.
+
+Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de
+tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les
+doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
+casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,
+et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,
+dans l'ancien temps.»
+
+«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour
+toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
+tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
+
+«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et
+elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.
+
+«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec
+ça.»
+
+On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
+mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si
+douloureusement la peau!
+
+«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»
+
+Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.
+
+
+Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta
+mère t'aime et veut te le prouver.
+
+Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
+ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le
+revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
+mère, Jacques!
+
+Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,
+avec des noyaux verts!
+
+La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.
+
+Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...
+
+Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
+d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--
+qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,
+Jacques!
+
+Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
+d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
+cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution
+des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des
+olives et verts comme des cornichons.
+
+Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme
+que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une
+menace sur ma tête.
+
+Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient
+quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le
+diable», murmuraient les béates en se signant...
+
+J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre
+veines.
+
+Un pantalon blanc à sous-pieds!
+
+Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
+qui tendaient la culotte à la faire craquer.
+
+Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de
+boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,
+collé sur mes cuisses.
+
+«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la
+porte d'entrée et en me poussant devant elle.
+
+Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
+chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
+au ciel.
+
+
+J'entrai dans la salle.
+
+J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais
+reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,
+et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+
+Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de
+ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
+pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--
+j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon
+cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...
+
+Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la
+salle.
+
+Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et
+regarde: on se demande le secret de ce tapage.
+
+«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix
+qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.
+
+Tous les regards s'abaissent sur moi.
+
+Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
+énergique que les autres donne un ordre:
+
+«Enlevez l'enfant aux cornichons!»
+
+
+L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette
+où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se
+trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la
+lingerie, où on me déshabille.
+
+Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
+
+«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
+
+Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin
+qui abandonne un malade.
+
+Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce
+petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
+je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
+
+Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un
+vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
+
+Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je
+suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
+qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
+gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;
+il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,
+et l'on finit par m'oublier.
+
+J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
+le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+
+À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
+dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs
+accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
+une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait
+pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
+l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
+les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+
+C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
+choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
+mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur
+joie!
+
+Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la
+baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le
+préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,
+panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque
+Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
+
+Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait
+la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,
+mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,
+j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme
+un phoque: il avait beaucoup du phoque.
+
+C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
+dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»
+et replonger dans son baquet.
+
+
+
+6
+Vacances
+
+Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
+Farreyrolles.
+
+
+M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
+
+Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
+ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
+demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+
+Je prends le plus long pour arriver.
+
+
+Je suis donc libre!
+
+
+Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
+tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
+surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
+sur la rampe de fer.
+
+Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
+
+«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
+
+--Oui, m'man.»
+
+Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
+
+Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
+de m'empêcher d'y aller.
+
+Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
+ma mère me l'impose sur-le-champ.
+
+«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
+s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
+coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
+
+Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
+je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+
+
+Je descends dans la ville.
+
+Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
+des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
+d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
+
+Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
+la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
+qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
+
+De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
+yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
+de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
+et des harnais qui brillent comme de l'or.
+
+Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
+fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
+sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
+boutiques à loisir.
+
+
+Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
+que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
+fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
+la peau et cligner des yeux.
+
+Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
+verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
+un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
+de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
+bouquets, et qui ont l'air vivantes.
+
+À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
+
+Mais le fils du jardinier attend.
+
+Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
+vernis.
+
+
+Je prends le Breuil...
+
+Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
+
+Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
+là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
+puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
+mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
+jettent leurs deux sous:
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
+prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
+
+_Pour la goutte_...
+
+Non, je ne puis!
+
+Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
+regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
+boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
+
+_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
+
+J'ai failli m'évanouir.
+
+Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
+dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
+un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
+voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
+
+
+Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
+peaux qui sèchent, son odeur aigre.
+
+Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
+peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
+ou qui font sécher leur sueur au soleil.
+
+Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
+plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+
+--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
+chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
+de ce côté mon nez reconnaissant...
+
+
+Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
+comment finissait la ville.
+
+Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
+sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
+de plantes qui ne sentaient pas bon.
+
+J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
+des maraîchers!
+
+Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
+haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
+à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
+terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+
+Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
+des teintes d'oreilles de poitrinaires.
+
+On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
+instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
+crevé.
+
+
+Pas d'ombre!
+
+Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
+rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
+et d'oignons!
+
+
+J'arrive chez M. Soubeyrou.
+
+Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+
+Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
+blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
+lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
+
+Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
+
+Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
+le Soleil et un voyageur.
+
+Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
+front et un énorme manteau lie-de-vin.
+
+
+«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
+Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
+pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+
+Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
+cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
+roulent sur le poil de son poitrail.
+
+Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
+
+Si ça l'amuse lui, tant mieux!
+
+Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
+par un mensonge.
+
+«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
+
+J'aime les choux, mais cuits.
+
+Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
+venir tirer de l'eau chez des étrangers.
+
+Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
+l'oignon.
+
+Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
+tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
+me livrerai pas au travail honnête des jardins.
+
+Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
+
+Mais je ne veux pas tirer d'eau!
+
+
+DEVANT LES MESSAGERIES
+
+En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des
+Messageries_.
+
+L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
+bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
+
+C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
+c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_
+de Messageries.
+
+Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
+
+Il fallait rentrer.
+
+Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité
+saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
+paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe,
+autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
+palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier,
+donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+
+Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+
+J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le
+Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière
+ou en envoyant des étoiles de boue.
+
+Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se
+disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
+gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
+
+Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
+la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à
+n'en plus finir.
+
+On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
+regret des dames, qui répondaient avec réserve:
+
+«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
+
+--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
+
+--Voici mon mari.
+
+--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
+
+Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
+qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait
+comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
+champ.
+
+
+J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant
+le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
+venait pas.
+
+Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
+
+
+Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et
+pâle.
+
+Elle attendit longtemps...
+
+Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari,
+car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait
+écrit: «Mademoiselle.»
+
+Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
+fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir
+avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des
+doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle
+adresse: poste restante.
+
+«Je vous ai dit que non.
+
+--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
+
+--Non.»
+
+Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna
+pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta
+jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs
+regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
+
+Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
+de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir.
+Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...
+
+
+Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
+
+J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
+
+Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
+bancs de chaque côté.
+
+Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du
+pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du
+vert-de-gris sur de vieux sous.
+
+Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
+
+On mange entre deux prières.
+
+C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
+
+Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant:
+«_Amen!»_
+
+_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
+j'étais petit.
+
+_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
+tout bête.
+
+Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
+faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
+clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.
+
+Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
+avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.
+
+Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de
+chatouillade.
+
+Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent
+comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.
+
+
+C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans
+la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
+main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs
+grosses jambes de dessous la table.
+
+Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
+porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui
+ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.
+
+Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur
+long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
+barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
+comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.
+
+Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent
+entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
+hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
+blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+
+Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me
+regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
+quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un
+singe.
+
+Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
+en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.
+
+J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage;
+je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je
+piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
+comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+
+Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
+ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
+l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
+bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais
+dans le courant!...
+
+Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à
+regarder couler l'eau.
+
+Elle a raison, je perds mon temps.
+
+«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
+leçons!»
+
+Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:
+
+«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue...
+On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
+Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»
+
+Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il
+faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait
+donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
+comme elle!
+
+Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.
+
+Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de
+poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
+retourne à l'écurie mettre des sabots!
+
+Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
+Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
+huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
+grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.
+
+Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à
+lier des fagots, à porter du bois!
+
+Je suis peut-être né pour être domestique!
+
+C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois!
+je le sens!!!
+
+Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!
+
+J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
+branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes
+dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.
+
+Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un
+point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme
+de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
+vertes qui ont l'air saoules.
+
+On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se
+dépeigner quand il en a envie.
+
+On n'est pas toujours à lui dire:
+
+«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta
+cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
+bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
+Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus
+verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»
+
+
+Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!
+
+Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut
+pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
+oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent
+pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
+ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand
+ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.
+
+Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un
+emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
+couleur des feuilles, des branches et des choux.
+
+Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des
+frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
+avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui
+reste grêlé, fragile et mou!
+
+À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...
+
+S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des
+coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
+s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du
+pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!
+
+Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
+comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.
+
+On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues
+aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les
+appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire
+mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
+l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...
+
+
+Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
+professeur de septième.
+
+Ç'a été toute une affaire!...
+
+On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur
+s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:
+
+«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
+professeur!»
+
+Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis
+du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai
+donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et
+s'est fait une bosse.
+
+On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
+_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
+Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire
+respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a
+fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à
+Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à
+la maison pour me faire fouetter.
+
+Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.
+
+
+Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.
+
+Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
+sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et
+recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
+nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!
+
+Et après?
+
+Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau,
+moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
+--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité
+et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
+montré que j'avais du sang à mon mouchoir.
+
+
+C'est le jour du _Reinage_.
+
+On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.
+
+Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
+rubans au chapeau de la reine.
+
+Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
+fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour
+faire des cadeaux aux filles.
+
+On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
+mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
+d'un grand arbre.
+
+Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et
+mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles,
+et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les
+côtes brisées.
+
+Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne
+reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait
+le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a
+condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui
+venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.
+
+En revenant de l'église, on se met à table.
+
+Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
+Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.
+
+On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...
+
+On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
+prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
+vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près
+des vaches...
+
+Les veines se gonflent, les boutons sautent!
+
+On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les
+domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de
+porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
+Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
+plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.
+
+Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+
+Gare aux filles!
+
+Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
+viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est
+devant la ferme et qui sert de banc.
+
+Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les
+embrasse à pleines joues.
+
+Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.
+
+
+Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...
+
+C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
+Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+
+On se tue dans le cabaret.
+
+--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!
+
+On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour
+ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
+une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils
+ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...
+
+Voilà le cabaret!
+
+On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À
+moi, à moi!» comme un sanglot.
+
+C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!
+
+Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
+d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
+un soir, dans le pré.
+
+Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
+bouches des paysans...
+
+Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?
+
+J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
+mes veines d'enfant!
+
+Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!
+
+Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je
+tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
+empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
+veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+
+Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre
+aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
+labour, de reinage et de bataille!
+
+
+7
+Les joies du foyer
+
+_1er janvier._
+
+Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent
+faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.
+
+«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»
+
+
+Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la
+friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du
+tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
+se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir
+fou!
+
+Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
+trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
+lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de
+courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit
+par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir
+s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
+en effet, il se penche et montre qu'il comprend.
+
+Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
+m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les
+bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
+avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en
+rougissant un peu. Pourquoi donc?
+
+Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
+le goût du bois blanc des trompettes!...
+
+On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.
+
+«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
+cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir,
+et demain je serai bien sage!
+
+--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
+te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour
+qu'il les abîme.»
+
+Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
+jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle,
+ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts
+fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
+l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
+parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
+tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est
+bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas
+sourde!
+
+Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
+Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez
+les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont
+qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous,
+leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont
+dévoré leurs bonbons.
+
+Et quel boucan ils font!
+
+
+Je me suis mis à pleurer.
+
+C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
+droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre
+et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça
+m'amuse...
+
+Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils
+sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
+les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
+des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
+si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été
+sage. Je les aime quand j'en ai trop.
+
+«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour
+que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.
+
+«Tiens, mange-la avec du pain.»
+
+On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon
+dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me
+rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une
+vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.
+
+«Mange-la avec du pain!»
+
+Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette
+praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il
+profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
+portion, tu la manges avec du pain.
+
+J'aime mieux le pain tout seul.
+
+
+LA SAINT-ANTOINE
+
+C'est samedi prochain la fête de mon père.
+
+Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
+
+«C'est la fête--_de--ton--père_.»
+
+Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez
+remué, paraît-il.
+
+«Ton père s'appelle Antoine.»
+
+Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le
+mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,
+voilà tout.
+
+Je suis sans doute un mauvais fils.
+
+Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me
+ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
+poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé
+du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
+aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
+
+
+«As-tu appris ton compliment?»
+
+Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
+sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
+dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
+sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--
+bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
+que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout
+de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en
+murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
+
+«_Oui, cher papa_...»
+
+J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,
+j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa
+fête...
+
+La fête de mon père!
+
+
+Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai
+offrir un pot de fleurs.
+
+Comme ce sera difficile!
+
+Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir
+à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
+
+Nous faisons des répétitions.
+
+D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai
+beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
+majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
+et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis
+pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon
+père!
+
+Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de
+violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
+d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes
+que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_
+
+Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
+de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--
+C'est fini!
+
+Reste à régler la cérémonie.
+
+«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
+t'avances...»
+
+Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
+--c'est quatre gifles, deux par vase.
+
+
+Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je
+marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
+rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
+
+L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.
+Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
+remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les
+jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,
+troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste
+s'y perdrait!
+
+On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour
+son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il
+est temps de fuir.
+
+Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
+
+«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
+sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
+
+Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est
+justement celui qui m'a appelé «avorton».
+
+J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de
+chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les
+cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et
+j'offre mes onze sous.
+
+Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se
+moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
+puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre
+allégresse:
+
+
+_Accepte cette fleur..._
+_Qui poussa dans mon coeur._
+
+
+_Vendredi soir._
+
+Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.
+
+Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.
+Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,
+et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un
+geste furtif.
+
+Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en
+gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de
+nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon
+comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
+surprise.
+
+Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.
+
+«Comment! c'est ma fête?»
+
+Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:
+
+«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»
+
+Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie
+amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.
+Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.
+
+
+C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
+d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît
+qu'on embrasse avant.
+
+Je m'avance.
+
+Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne
+pour grimper.
+
+Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
+glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le
+fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
+pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas
+son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il
+a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était
+un peu soulevée.
+
+On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la
+joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de
+sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est
+entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+
+
+La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est
+plus carré.
+
+Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle
+ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont
+vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
+saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!
+Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
+pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;
+mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle
+sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça
+fait vingt-quatre sous partout.
+
+Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je
+pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
+regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.
+
+Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.
+
+Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!
+
+
+La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
+parce que c'est gratis.
+
+La messe de minuit!
+
+De la neige sur les toits et la crête des murs.
+
+Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
+patauge dans la boue.
+
+C'est triste en haut, sale en bas.
+
+Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+
+On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un
+cochon exprès l'autre soir.
+
+L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.
+
+Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans
+l'église.
+
+Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
+rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la
+mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin
+d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui
+monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
+petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
+dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc
+gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du
+Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.
+
+J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
+pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
+la moutarde!
+
+Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est
+à côté de chez nous.
+
+Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.
+
+Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une
+bouteille de vin blanc.
+
+J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
+charcuterie m'ont agaillardi.
+
+Leur conversation est poivrée comme le reste.
+
+Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
+et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de
+gaieté.
+
+«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,
+madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
+Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
+était cocu»
+
+
+8
+Le Fer-à-Cheval
+
+Le Fer-à-cheval...
+
+J'y vais avec ma cousine Henriette.
+
+C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y
+vient.
+
+Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
+nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
+pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les
+lui dit à l'oreille.
+
+Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
+Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+
+
+Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands
+peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+
+C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
+encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+
+Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
+loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse
+plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
+pas au bon Dieu en les enfilant!
+
+Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
+violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.
+
+
+Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et
+fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes
+sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme
+des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout
+cet air frais, ce silence!
+
+On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
+bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...
+
+«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»
+
+Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
+tout l'horizon et retombe.
+
+C'est comme un coup sur la poitrine.
+
+Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
+s'asseyent et causent tout bas.
+
+Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.
+
+Comme ils s'embrassent!
+
+
+LE PLOT
+
+Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
+poulets et du beurre.
+
+Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.
+
+C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!
+
+Il y a des embrassades et des querelles.
+
+Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
+joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
+oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et
+me remplissent d'une joie pure.
+
+Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.
+
+J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les
+vergers, les bois...
+
+Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des
+paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des
+tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
+pot de miel.
+
+Et comme les habits sont bien des habits de campagne!
+
+Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
+les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
+un champignon dessous.
+
+Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à
+ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
+des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
+souliers comme des troncs d'arbre...
+
+Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons
+qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
+cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
+pattes à la hussarde...
+
+C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier,
+de paille et de feuillage.
+
+La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
+fraîcheur.
+
+
+Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas
+l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché
+ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des
+petits loups vivants.
+
+Prisonnier? Mendiant?
+
+Il appartient, bien sûr, à cette race.
+
+On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
+histoire dans sa vie.
+
+Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a
+lui-même eu affaire aux gendarmes.
+
+Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la
+montagne.
+
+Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
+blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous
+à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.
+
+J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné
+dix sous et lui a parlé:
+
+«Comment ça va, Désossé?»
+
+Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous
+les jours.»
+
+
+SUR LE BREUIL
+
+J'ai eu bien des émotions au Breuil.
+
+On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
+et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
+
+C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
+
+Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
+et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
+comme des pâtés.
+
+Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
+les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
+
+Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
+en trottant.
+
+Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
+
+Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
+qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
+j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
+
+J'veux _la_ revoir, _cette femme_!
+
+Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
+
+Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
+deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
+qui fait le saut périlleux par-dessus.
+
+Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
+par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
+
+
+«C'est sur moi qu'il est tombé!
+
+--Pas vrai, sur moi!
+
+--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
+
+--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
+lui qui m'a fait ça!»
+
+Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
+le clown!
+
+
+Au tour de l'écuyère!
+
+Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
+regarde...
+
+Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
+
+Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
+elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
+corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
+
+«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
+
+
+Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.
+
+J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
+sous, prix des troisièmes.
+
+J'irai tout de même.
+
+Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
+des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
+le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
+
+Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
+j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
+musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
+claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
+
+_Elle_ est là!
+
+Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.
+
+Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
+dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
+mon regard de flamme!
+
+
+Par ici...
+
+Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
+poteau, et en déchirant encore un peu...
+
+J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
+tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.
+
+Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
+comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
+habité!
+
+M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
+me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
+un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
+peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
+guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
+_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.
+
+Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
+me raccroche à ce que je trouve...
+
+Un cri!... tumulte!
+
+Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
+
+On croit que le cirque s'écroule!
+
+J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
+c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
+
+On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
+comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
+
+On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
+ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
+
+
+Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
+Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
+je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
+une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
+et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
+
+Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
+toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
+Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...
+
+
+
+9
+Saint-Étienne
+
+Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
+par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.
+
+Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
+affaires, emballer, etc., etc.
+
+
+Enfin nous partons. Adieu le Puy!
+
+
+Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
+Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
+femme et un petit vieux.
+
+La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
+échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
+douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
+Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
+très longs.
+
+Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
+commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
+rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
+ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
+s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
+petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
+branlant la tête.
+
+Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
+à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
+toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.
+
+Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
+a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
+par mettre le bouquet où il veut.
+
+Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
+
+Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
+pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
+honneur, Jacques!
+
+Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
+dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
+vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
+compares à ta mère, jeune Vingtras!
+
+
+Nous arrivons à Saint-Étienne.
+
+
+Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
+
+Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
+les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
+blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
+éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
+fatigue les employés de questions éternelles.
+
+On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
+bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
+malles à encombrer la porte.
+
+«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
+
+Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
+
+Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
+doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
+
+«Jacques!»
+
+Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
+elle marmotte entre ses dents qui claquent:
+
+«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
+rôtirait les cuisses!»
+
+Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
+puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
+
+
+Mon père arrive tout essoufflé.
+
+«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
+bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
+
+Il se retourne vers moi.
+
+«Ah! voilà Jacques!
+
+--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
+
+Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.
+
+Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
+mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
+baisers.
+
+«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
+diligence...»
+
+On ne lui répond rien, rien, rien!
+
+
+Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
+
+Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
+Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
+coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
+tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
+gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
+penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
+nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
+un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.
+
+Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
+visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
+contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
+sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
+pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
+pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
+le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
+attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
+plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
+instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
+
+De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
+soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
+
+Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
+des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
+était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
+arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
+neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+
+
+La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+
+L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
+seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
+laquelle il manque des membres.
+
+Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
+pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
+rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
+
+«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
+trou là. Tiens-toi à la rampe.»
+
+Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
+et saugrenu comme un geste de bébé.
+
+Je traînais le parapluie.
+
+Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
+cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
+«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
+
+Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
+contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
+c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
+elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
+une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
+mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!
+
+Mais non.
+
+Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
+Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
+
+Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
+petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
+fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
+contre le mur comme des habits de la Morgue.
+
+Jamais moment ne m'a paru plus long.
+
+Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
+dans la serrure...
+
+Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
+énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
+
+Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
+avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
+solennité d'un revenant.
+
+....................................
+
+Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
+derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
+glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
+pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
+
+Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
+
+Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
+s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
+déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
+C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
+cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
+cette peau d'orange.
+
+Elle croise ses bras et avance sur mon père:
+
+«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»
+
+Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.
+
+Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
+passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
+cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
+lourd.
+
+Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
+écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
+m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
+tardé déjà!
+
+Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
+de ton père. Relève-toi, fils ingrat.
+
+Mais non, non!
+
+J'ai voulu bouger... je ne puis...
+
+Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.
+
+On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
+gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
+mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
+nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
+sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
+content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
+et ma famille en arrache les morceaux.
+
+On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.
+
+L'opération est minutieuse et faite avec conscience.
+
+Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
+paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
+blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
+pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
+fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
+tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
+piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
+famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?
+
+Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
+M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
+bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
+se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
+Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»
+
+On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
+catéchisme.
+
+J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
+on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
+raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
+compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.
+
+On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
+un mystère, tout de même...
+
+Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
+le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
+un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
+et surtout l'échenillage, faisait un somme.
+
+«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
+Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
+rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»
+
+J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
+de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
+signifiait.
+
+
+10
+Braves gens
+
+Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
+lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
+clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
+posthume est le mot.
+
+À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.
+
+Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
+celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
+père.
+
+
+C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
+je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
+l'épicière.
+
+J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
+tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
+veau neuf et la pierre bleue.
+
+On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
+mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
+et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
+brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
+laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+
+Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
+eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
+professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
+des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
+verre, quand on mange le _chevreton_.
+
+Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
+enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
+mais en s'aimant.
+
+On les appelle les Fabre.
+
+L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.
+
+
+Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
+que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
+savetiers ou peseurs de sucre.
+
+Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
+vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
+heures, et est reparti.
+
+Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
+que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.
+
+Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
+rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
+l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
+porte--et le petit Vincent qui pleurait:
+
+«Je veux rester avec maman!
+
+--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»
+
+Un pistolet! un cheval!
+
+Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
+ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
+le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
+à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
+voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!
+
+Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
+jupes.
+
+Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
+parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
+s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+
+Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
+coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
+sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
+crus m'apercevoir qu'il pleurait.
+
+Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
+je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
+qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
+ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
+il faut.
+
+
+Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
+criarde, joueuse, insupportable.
+
+«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»
+
+C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
+pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
+sourire de vieux.
+
+«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»
+
+On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+
+Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
+on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
+respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
+joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
+ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
+parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
+veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
+ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
+de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
+matin, pour chanter et taper tout le jour.
+
+Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
+main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
+et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
+piquait le nez.
+
+Braves gens!
+
+Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
+Ce n'était pas comme chez nous.
+
+
+Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
+fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
+ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
+rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
+pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
+sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
+
+Mais comment cela se fait-il cependant?
+
+Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
+sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
+embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
+
+Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
+pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
+blanc.
+
+Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
+Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
+tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
+
+Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
+souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
+parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.
+
+Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
+ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
+livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
+croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
+casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
+main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.
+
+Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
+avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
+l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
+enfant adoré.
+
+Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
+sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
+ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
+pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
+moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
+Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
+glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
+marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
+quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
+l'échoppe, le travail ou la rigolade.
+
+
+Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.
+
+La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
+propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
+engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
+quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
+fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
+pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
+languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
+d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
+pour cette fois, que cela désespérait son mari».
+
+Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
+passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
+farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
+ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
+elle semblait doucement gênée.
+
+«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
+l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
+hochait la tête en rigolant).
+
+--Ce M. Fabre!...
+
+--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+
+Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
+de la poix.
+
+M'a-t-on égaré?
+
+
+Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
+sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
+plus libre que les jours où elle est absente par hasard.
+
+Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
+l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
+goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
+eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!
+
+Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
+pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
+bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
+matin.
+
+On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
+notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
+rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
+de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
+on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
+de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
+et saisi.
+
+
+Je suis de garde un des premiers.
+
+Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
+Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...
+
+Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
+serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
+toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
+héros?
+
+Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
+et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
+une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
+j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
+fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
+Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
+j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
+d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
+de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
+capitaine Lelièvre.
+
+Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!
+
+Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
+gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.
+
+On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
+toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
+le siège.
+
+J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
+une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
+me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
+jugé, mon père perdra sa place.
+
+Que faire?
+
+J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
+drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
+Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
+
+Je prends ma course.
+
+
+Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.
+
+M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?
+
+Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?
+
+Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me
+feront-ils?
+
+Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais
+l'évanoui pour mieux l'entendre.
+
+«C'est grave, c'est grave!»
+
+Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,
+pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!
+
+C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
+je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est
+commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant
+longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.
+
+
+Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
+dès que je le pus.
+
+Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des
+additions.
+
+«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»
+
+Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait
+jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
+sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.
+
+Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!
+
+J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,
+quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie
+de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
+un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible
+d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le
+comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.
+
+On ne me frappa pas--on fit pire.
+
+On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.
+
+
+Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et
+honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de
+cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
+projet de m'en détacher.
+
+Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait
+chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être
+qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,
+ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la
+poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+
+Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,
+mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+
+Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
+ménager la chèvre et le chou.
+
+Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
+brouilla point pourtant.
+
+«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
+déjà assez souffert, le pauvre enfant.
+
+--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--
+même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.
+
+--Aussi je ne veux pas le battre.»
+
+J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais
+j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être
+que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore
+assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
+un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que
+de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
+du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus
+tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
+grandes personnes.»
+
+J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;
+j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait
+vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
+fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
+brûlaient.
+
+«On ne voulait pas me battre!»
+
+On voulait faire plus.
+
+«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais
+qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce
+sera une bonne correction.»
+
+Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
+pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un
+professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de
+l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire
+qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
+préférait.
+
+Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait
+deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.
+J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on
+rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
+pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin
+que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une
+cruauté, était méchante.
+
+Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines
+dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin
+de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
+et de leur raconter mon histoire.
+
+Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans
+l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es
+pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de
+l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,
+marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux
+faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
+guéri.
+
+
+
+11
+Le lycée
+
+Mon père était donc professeur de septième, professeur
+élémentaire, comme on disait alors.
+
+J'étais dans sa classe.
+
+Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était
+près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des
+petits!
+
+Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près
+de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma
+qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au
+poste du sacrifice, au lieu du danger...
+
+À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
+personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un
+affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.
+
+Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne
+lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père
+m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit
+comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée
+d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.
+
+Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car
+s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa
+culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;
+c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire
+et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
+pied, quelquefois trois.
+
+Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
+n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales
+et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au
+derrière.
+
+Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?
+
+Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une
+autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
+c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
+arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
+des gants à trois boutons, frais comme du beurre.
+
+Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais
+le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.
+
+Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais
+que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre
+d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!
+
+Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu
+de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du
+professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.
+
+Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
+comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants
+savaient plaindre!
+
+Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la
+pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
+forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou
+de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras
+_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
+camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
+puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais
+fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
+_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
+gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_
+avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On
+appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de
+classe?»
+
+Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on
+se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,
+une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se
+battre sans être vu.
+
+J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit
+--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais
+l'autorisation de mon père.
+
+Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent
+de la provocation.
+
+Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son
+oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec
+l'administration. Je pouvais _y faire_.
+
+Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je
+me figurais que je semais une graine, que je plantais une
+espérance dans le champ de l'avancement paternel.
+
+Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des
+dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,
+isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!
+
+Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût
+été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être
+battu?...
+
+On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
+qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
+pleure, pauvre enfant, fils du professeur...
+
+
+Puis les principes!
+
+«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société
+qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
+haricot...»
+
+J'eus la chance de tomber sur Rosée.
+
+Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
+reçoive mes sincères remerciements:
+
+
+_Calice à narines, sang de mon sauveur,_
+_Salutaris nasus, encore un baiser!_
+
+
+... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous
+la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
+passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il
+s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était
+dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--
+en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
+semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement
+l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui
+gonfle... Le pion s'est fâché.
+
+Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude
+vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles
+sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un
+grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du
+censeur.
+
+Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
+la place, et les élèves ont déménagé.
+
+Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un
+petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
+
+Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les
+ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en
+cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
+le titre: ROBINSON CRUSOÉ.
+
+
+Il est nuit.
+
+Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
+suis dans ce livre?--quelle heure est-il?
+
+Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
+yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
+mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
+
+J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
+je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans
+entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de
+Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la
+cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune
+montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
+les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un
+peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide
+de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
+debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je
+me demande où je ferai pousser du pain...
+
+La faim me vient: j'ai très faim.
+
+Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale
+de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
+Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!
+
+
+Clic, clac! on farfouille dans la serrure.
+
+
+Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?
+
+C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
+_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si
+c'est moi qui les ai mangés.
+
+Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve
+gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de
+son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un
+bon feu et de me réchauffer.
+
+Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte
+de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y
+a deux mois».
+
+C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte
+humide, son dada jaune.
+
+Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
+seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut
+du matelot--et du feu,--phare des naufragés.
+
+Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et
+ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de
+cognac--devant la flamme de la cheminée.
+
+Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
+a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux
+gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux
+parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
+enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
+l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!
+
+Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire
+comme dans les livres.
+
+Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»
+
+Je la reverrai, _si Dieu le veut._
+
+Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me
+reconnaîtra-t-elle?
+
+Si elle allait ne pas me reconnaître!
+
+N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude
+depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!
+
+Qui remplace une mère?
+
+Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!
+
+Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque
+derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me
+l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la
+cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
+laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
+tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
+petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné
+d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!
+
+Il ne faut pas gâter les enfants.
+
+
+Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
+écriée:
+
+«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
+jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte
+ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant
+sa mère!
+
+--J'ai sommeil.
+
+--On aurait sommeil à moins!
+
+--J'ai froid.
+
+--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!
+
+--Mais c'est M. Doizy qui...
+
+--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
+pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait
+pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà
+ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour
+veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne
+faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre...
+Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
+tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»
+
+
+Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma
+faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai
+les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le
+dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre
+le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...
+
+Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.
+
+«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort
+pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?
+
+--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je
+n'ai pas reposé dans mon lit.
+
+--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à
+_vagabonder_.
+
+--Je n'ai pas vagabondé...
+
+--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à
+sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons
+pour ce soir?»
+
+
+Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les
+tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du
+sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales,
+--mais pas les leçons pour ce soir!
+
+Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour
+amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon
+imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
+la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où
+l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
+
+Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
+
+Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève
+de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
+avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
+_Vie de Cartouche_, avec des gravures.
+
+Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
+Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
+mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire
+d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le
+dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la
+Banque de France, à moi-même.
+
+J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer
+des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
+faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à
+arracher.
+
+Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance
+je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec
+quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
+
+Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
+Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
+camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les
+possédait...
+
+Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai...
+Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
+
+Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
+
+On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des
+exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que
+dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
+surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de
+rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des
+récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à
+me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
+
+Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
+
+«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
+
+Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas
+dans ma bouche.
+
+«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie
+de Cartouche_.»
+
+Mon coeur battait à se rompre.
+
+«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
+
+Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur
+par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me
+réfugiai dans le faussariat.
+
+
+J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
+mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui
+avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle
+combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal
+complice.
+
+À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même;
+--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même
+entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu
+avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais
+capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce
+que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
+n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de
+résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
+grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés
+d'aveux.
+
+Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique,
+imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela
+dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela
+ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous
+avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
+mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le
+remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
+ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et
+de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des
+hannetons.
+
+
+Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
+peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
+si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
+confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
+exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
+pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à
+faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
+moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je
+devrais y être.
+
+
+Et qui dit que je n'irai pas?
+
+
+12
+Frottage--Gourmandise--Propreté
+
+On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout
+faire.»
+
+Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup
+de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
+malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
+
+Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt
+sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
+
+Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
+
+«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
+
+Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont
+M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
+bouquets avec des épluchures.
+
+
+«Pas pour deux liards d'idée.»
+
+Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
+plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu,
+minaudière et souriante.
+
+Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
+
+Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
+du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant
+de cuivre ou un coin de meuble.
+
+Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des
+pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
+
+Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
+torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
+meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je
+dévore le vernis.
+
+«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
+
+En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
+flottante...
+
+«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce
+brutal, si on le laissait faire!»
+
+Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
+je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
+j'appuie trop.
+
+Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même
+capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus
+tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
+et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour
+laisser les restes dans l'herbe.
+
+(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
+
+C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne
+m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
+
+Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
+met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des
+visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à
+travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
+de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on
+ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
+
+
+Je maudis l'oignon...
+
+Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
+pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
+être malade.
+
+J'ai le dégoût de ce légume.
+
+Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je
+me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
+donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je
+me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
+--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
+sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
+
+«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès,
+ajoutait-elle comme toujours.»
+
+
+C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
+
+Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
+cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis
+aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de
+tout, que la volonté est la grande maîtresse.
+
+Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle
+n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et
+ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et
+plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi,
+elle disait:
+
+«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
+l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
+Jacques!»
+
+Et je me souvenais trop.
+
+
+J'aimais les poireaux.
+
+Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux.
+On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
+mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un
+malheureux qui veut se suicider.
+
+«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
+
+--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon
+sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
+
+Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
+pas de poireaux, parce que tu les adores.
+
+«Aimes-tu les lentilles?
+
+--Je ne sais pas...»
+
+Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus
+qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
+
+Jacques, tu mens!
+
+Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
+
+Tu aimes le gigot, Jacques.
+
+Est-ce que ta mère t'en prive?
+
+Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
+
+Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
+
+On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
+c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
+
+Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
+pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son
+enfant? Qui? parle!
+
+C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot--
+à toi l'honneur!
+
+«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
+
+Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de
+scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton
+appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
+
+Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y
+reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
+
+Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+
+«As-tu dit que tu l'aimais!
+
+--Je l'ai dit, lundi...
+
+--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
+dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
+
+
+C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
+mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient
+deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en
+hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
+monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
+des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
+
+
+Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
+
+Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond,
+que tous les trois mois.
+
+Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les
+pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
+à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
+chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
+pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
+
+J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
+
+
+On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
+
+Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
+fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère
+me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je
+devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques!
+Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
+impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu
+comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
+
+Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
+narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre,
+fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
+
+
+Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
+serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
+foret, comme on plante un tire-bouchon...
+
+Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais
+les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais
+sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+
+La propreté avant tout, mon garçon!
+
+Être propre et se tenir droit, tout est là.
+
+
+Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me
+tiens pas droit.
+
+C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors
+souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
+
+Ma mère veut que je me tienne droit.
+
+«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas
+toi qui vas commencer, j'espère!»
+
+Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être
+bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
+
+
+
+13
+L'argent
+
+«M'man! J'ai mal.
+
+--Ce sont les vers, mon enfant!
+
+--Je sens bien que j'ai mal.
+
+--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
+Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la
+culbute!»
+
+
+L'argent!--les rentes!
+
+On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros
+sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
+petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime
+trop pour cela.
+
+Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
+
+Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
+coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+
+«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et
+avant de la glisser dans le trou!
+
+Je ne la revoyais plus!
+
+«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
+
+C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes
+les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains,
+dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux
+baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
+
+Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui
+marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées
+permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me
+regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient
+leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+
+
+«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
+
+Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion
+à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
+en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés
+sans que cela parût.
+
+«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant
+jusqu'à l'impiété.
+
+«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
+t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
+montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait,
+qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir
+le remplaçant dans le fond de la tirelire...
+
+Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois,
+je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de
+commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
+qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
+prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
+satanée tirelire.
+
+
+Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
+
+Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer
+l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci
+ce passage, à celui-là cet autre.
+
+«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin,
+l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
+
+--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
+
+
+Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
+
+«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que
+l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
+tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
+
+Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh!
+pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
+d'une mère?
+
+Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
+
+«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les
+donnerai à un pauvre, si je veux?»
+
+Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante
+et pourtant elle répond à la face du ciel:
+
+«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à
+un pauvre!»
+
+Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
+fût à moi, pas même ma peau.
+
+Je lui fais répéter.
+
+
+_Minuit._
+
+Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et
+je pioche, je pioche!
+
+Le samedi arrive.
+
+Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
+
+«Thème grec.
+
+--Premier: Jacques Vingtras.»
+
+
+«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
+
+--Je suis premier.
+
+--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
+avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
+
+La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre,
+un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un
+plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
+pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
+est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée
+pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant:
+«J'espère qu'il est gros!»
+
+Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou
+non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les
+lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
+
+Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la
+contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
+tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
+à la mère ce qu'elle a promis.
+
+«Maman, et mes vingt sous?»
+
+Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup,
+d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et
+charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
+
+«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
+
+Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte
+son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne
+défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la
+table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
+
+Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt
+sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que
+vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
+me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous
+joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires,
+vous me faites l'associé de la maison! Merci!
+
+Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait
+rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à
+quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
+
+Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
+avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé
+le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
+ventre de la mère.
+
+Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du
+même âge.
+
+Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque
+bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait,
+curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à
+déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
+
+Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
+et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour
+gagner avec l'argent un veau au débarqué.
+
+
+Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser
+au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
+encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du
+proviseur.
+
+Je décrochai de nouveau la timbale.
+
+J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
+demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué
+que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà
+dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
+met pas sept.
+
+«_Je la garderai?_
+
+--_Tu la garderas._»
+
+Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante
+sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
+sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
+
+«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
+
+Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais
+affaire à elle. Comme je protestais:
+
+«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça,
+mon garçon!»
+
+Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais
+suicidé avec ma propre langue.
+
+J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque
+d'aveugle.
+
+Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
+
+Un jour je ne pus les lui montrer!...
+
+J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout
+à_ treize!
+
+J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose
+tendre!
+
+À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La
+pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
+restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour
+perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
+
+Jouir...--après moi, le déluge!
+
+Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai
+pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles,
+toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me
+voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
+quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le
+premier que je trouverais.
+
+Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
+une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
+poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
+
+C'est horrible.
+
+Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
+
+Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
+
+«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
+
+Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux
+fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
+
+«Il a gagné le lapin!»
+
+
+C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
+Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent
+à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des
+noisettes à vingt pas.
+
+«Il faut lui donner le lapin!»
+
+Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
+foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
+ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
+
+Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
+
+Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
+terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
+
+Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns
+tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
+Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête.
+Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je
+voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
+temps. Je n'ose pas devant cette foule.
+
+Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les
+rangs se sont grossis.
+
+On marque le pas.
+
+Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un
+prophète ou un chef de bande...
+
+On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée
+religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
+
+Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin!
+--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
+
+Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
+Le lapin fait un suprême effort...
+
+Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
+culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des
+jambes.--Il y reste.
+
+On s'inquiète, on demande...
+
+Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
+ainsi son drapeau!
+
+«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
+
+Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
+
+Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
+
+Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je
+l'enfile...
+
+On me cherche, mais je connais les coins.
+
+Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait
+des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son
+secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
+lui dis tout.
+
+«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
+c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»
+
+
+Ma mère croit à notre mensonge.
+
+«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous...
+Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
+mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»
+
+
+Le lendemain.
+
+«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
+maintenant?»
+
+Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un
+peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les
+dents.
+
+Où est la peau?...
+
+Je vais à la cuisine.
+
+C'est _lui!..._
+
+
+
+14
+Voyage au pays
+
+Jacques ira passer ses vacances au pays.
+
+C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.
+
+«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous
+t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des
+truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs
+pour tes frais de voyage.»
+
+La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a
+parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de
+lui pendant les vacances.
+
+Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en
+a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur
+la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
+somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.
+
+
+J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une
+gourde.
+
+«Il a l'air d'un Anglais.»
+
+Ce mot me remplit d'orgueil.
+
+Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de
+l'étrier.
+
+«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»
+
+J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer
+pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
+pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans
+le ruisseau.
+
+«Sois aimable avec ton oncle.»
+
+C'est la dernière recommandation de mon père.
+
+«Aie bien soin de ta veste neuve.»
+
+C'est le cri suprême de ma mère.
+
+
+En route, fouette, cocher!
+
+
+Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
+le grand-oncle.
+
+On n'a pas fait de sentiment.
+
+Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...
+
+
+J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai
+pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis
+descendu_ aux côtes_.
+
+À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le
+café des Messageries.
+
+Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
+maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit
+que j'arriverais, sans fixer le jour.
+
+Je frappe.
+
+Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée
+et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé
+ma mère.
+
+Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,
+et que j'aie eu froid...
+
+«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas
+possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
+en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?
+
+--Pas fermé l'oeil.»
+
+Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
+favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
+C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.
+
+«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
+Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je
+t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu
+l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»
+
+Comme elle m'aime!
+
+Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi
+d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
+moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...
+
+Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
+elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma
+foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes
+chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon
+museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait
+arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors
+d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,
+«ça donne des glaires».
+
+
+«Mais venez donc le voir!»
+
+Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
+Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+
+«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»
+
+Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
+velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui
+m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante
+comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue
+par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite
+fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les
+joues et la lèvre?
+
+«Embrassez-vous donc!»
+
+Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!
+
+Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au
+petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait
+la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste
+comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite
+d'une scène de jalousie.
+
+Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.
+
+«Ma malle est aux messageries.»
+
+Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai
+avec un petit voisin la chercher.
+
+«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.
+
+Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
+pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
+pour un monsieur.
+
+Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
+et a cherché partout un _rognon_.
+
+J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
+le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,
+que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au
+collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
+Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
+s'accrocher à ce rognon.
+
+Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se
+trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est
+que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.
+
+J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
+retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
+me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.
+
+«C'est pour toi, fait-il.
+
+--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.
+
+--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»
+
+
+Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai
+cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.
+
+À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie
+besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en
+disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
+d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
+les fenêtres!
+
+Il y a peut-être un crime là-dessous.
+
+Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une
+bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que
+les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à
+l'abri du soupçon.
+
+
+Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
+ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+
+
+«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
+prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»
+
+Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe
+jusque devant la porte du monsieur «au rognon».
+
+Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.
+
+Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en
+se frottant le nez plusieurs fois.
+
+«Mais tu pleures!
+
+--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
+s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
+la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
+pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
+Déjà si fier...»
+
+Elle s'éponge le nez et les cils.
+
+Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
+allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+
+
+À cheval!
+
+Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
+pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un
+d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons
+en caravane à Chaudeyrolles.
+
+Le rendez-vous est chez Marcelin.
+
+Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
+réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les
+grillades de cochon.
+
+Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en
+sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où
+l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la
+grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+
+Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.
+
+C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de
+bruit, plein de vie.
+
+On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.
+
+Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,
+et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont
+une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau
+d'huissier.
+
+_Anyn!... _Il faut partir.
+
+Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on
+apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
+j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
+garçon d'écurie.
+
+Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.
+
+Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met
+rênes en mains.
+
+«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?
+
+--Non.
+
+--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_
+
+Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
+s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
+assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!
+
+
+CHAUDEYROLLES
+
+Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui
+qui n'est pas fatigué.
+
+
+Les premiers moments ont été tristes.
+
+
+Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour
+jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
+colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des
+grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
+mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos
+décharné d'un éléphant.
+
+C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des
+chevaux plantés debout dans les prairies!
+
+Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
+pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il
+y avait eu du sang; l'herbe est sombre.
+
+Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
+fait passer des frissons sur la peau.
+
+J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise
+pour qu'il me batte la poitrine.
+
+Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et
+la tête si claire!...
+
+C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
+sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la
+crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à
+coups de balai...
+
+Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une
+gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
+bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
+sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce
+bouquet de sapins...
+
+Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant,
+et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y
+jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne
+passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette
+eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant
+comme une jupe blanche sur les pierres!
+
+La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois
+jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec
+une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier
+frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
+fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis
+est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles
+ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites
+taches de sang.
+
+
+Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son
+herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré,
+cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue
+trempée dans l'eau fraîche!
+
+Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.
+
+Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la
+tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
+dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays
+me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment
+comme un camarade.
+
+Je suis heureux!
+
+Si je restais, si je me faisais paysan?
+
+J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner
+sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin
+pelure d'oignon.
+
+«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
+mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»
+
+Je n'en sais trop rien.
+
+
+Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller
+chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne,
+entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme
+une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
+ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je
+lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé
+de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je
+fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde
+par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche
+Hudson Lowe. Si je le tenais!
+
+
+Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.
+
+Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire
+de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus
+penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!
+
+Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il
+se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
+presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un
+gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
+crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un
+maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
+côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre
+de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans
+les verres; il a cet air-là.
+
+Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
+une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.
+
+On voit leur culotte sous leur robe sale.
+
+Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.
+
+«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins,
+ce gaillard-là; est-il râblé!»
+
+Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
+
+
+«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
+voix.
+
+--Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+
+--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
+
+--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.
+
+Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
+bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés,
+qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
+
+Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
+grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy,
+et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+
+Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
+cabanes perdues dans des champs tout autour.
+
+On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je
+n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait
+et on me montrera les protestants.
+
+On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il
+y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»
+
+Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
+et raide comme une épée.
+
+Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
+A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
+dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des
+scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond
+mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes
+comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!
+
+
+Il faut partir.
+
+Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt
+rentrer à Saint-Étienne pour le collège.
+
+Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
+cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis
+suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je
+suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur
+la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
+pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil
+ami...
+
+Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec
+bonté.
+
+«Travaille bien, dit-il.
+
+--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
+
+--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être
+ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»
+
+Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu
+la servante parler dans la chambre.
+
+«C'est le fils de madame Vingtras?
+
+--Oui.
+
+--Celle qui disait tant de mal de vous?
+
+--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet
+enfant.»
+
+
+Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
+gros, des poils un peu partout, mais il était bon.
+
+Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en
+le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi
+triste que moi.
+
+
+«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de
+main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
+trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta
+mère.»
+
+Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
+tête et partit.
+
+Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!
+
+Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît:
+pourquoi donc?
+
+J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant
+mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.
+
+«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»
+
+Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa
+chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
+fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
+mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je
+range des papiers, je fredonne...
+
+
+Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?
+
+_Dix francs!_
+
+Je puis les accepter de lui...
+
+Me voilà riche tout d'un coup.
+
+
+Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville,
+libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me
+sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
+avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
+dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je
+vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant
+quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
+particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.
+
+Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère,
+personne, rien!
+
+Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et
+amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je
+frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.
+
+Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
+mais!
+
+Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à
+conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
+m'ouvrir les idées et le coeur!
+
+
+Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens
+camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
+brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit
+des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
+mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que
+je soulèverais le billard!
+
+On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des
+rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je
+marche quelquefois à reculons devant la bande.
+
+Puis l'âge reprend le dessus.
+
+«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
+Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?
+
+--Je parie que je renverse Michelon.»
+
+Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
+mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que
+lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.
+
+Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un
+peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand
+un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»--
+J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la
+ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande
+pardon!» Il était plus grand que moi.
+
+
+Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
+nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
+amusés!
+
+
+On m'avait voulu nommer capitaine.
+
+«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»
+
+Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
+faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
+bleue...
+
+
+Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
+Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
+Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
+renverra après-demain.
+
+«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»
+
+C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg.
+J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
+de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_
+
+Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je
+saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
+l'air comme un maquignon.
+
+L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+
+«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.
+
+Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
+mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
+une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
+branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.
+
+«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»
+
+
+Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!
+
+C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
+bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles
+ont été à l'école au bourg voisin.
+
+«Un verre de vin! me disent-elles.
+
+--Oui, un verre de vin.»
+
+Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
+auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
+ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les
+flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup
+par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais
+boire--boire du bleu et du courage.
+
+«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une
+toute petite goutte au fond de leurs verres.
+
+Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.
+
+Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.
+
+C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!
+
+
+Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
+entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
+
+Voilà comme je suis, moi!
+
+Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
+leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!
+
+Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
+mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
+allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous
+l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
+jarretières bleues.
+
+Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
+tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
+leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
+autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique
+monotone dans l'air...
+
+
+«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de
+la maison.
+
+Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
+l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
+chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
+sentaient la fraise.
+
+
+Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
+sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
+s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
+chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
+demander ce que je sais.
+
+On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou
+que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme
+ça... Voulez-vous bien!»
+
+On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+
+C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les
+embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
+difficile.
+
+Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!
+
+Elles veulent me _rouler._
+
+«Vous savez la géographie?
+
+--Pas trop.
+
+--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»
+
+Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
+j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
+bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
+cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
+
+
+Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
+ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
+rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
+pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
+la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
+champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
+manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
+vert.
+
+C'est le grand calme de midi et son grand silence.
+
+
+À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
+une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
+branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
+fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
+
+Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
+qui s'en va, tant cette odeur est douce!
+
+
+Après le dîner.
+
+«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
+
+--La Grise est trop fatiguée, dit le père.
+
+--C'est vrai. Où irons-nous alors?»
+
+J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
+moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
+sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
+coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
+blanc des feuilles.
+
+On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
+arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.
+
+On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
+où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
+entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
+en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
+essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
+qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
+vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
+
+Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
+avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
+une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
+que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
+Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
+pêche commence.
+
+Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
+l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
+et les jeunes filles s'enfuient.
+
+
+Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
+champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
+elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+
+À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
+
+Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
+pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+
+«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
+lessive.
+
+Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
+ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
+disent... et si blanches!
+
+Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
+
+Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
+chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
+sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
+j'avale les noyaux pour faire l'homme.
+
+On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
+bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
+fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
+gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:
+
+«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
+
+--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
+le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+
+Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
+fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
+bombarder de prunes violettes.
+
+
+Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
+devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.
+
+Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
+main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
+crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
+n'es pas beau comme ça!»
+
+On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
+où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
+avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
+en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
+entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!
+
+Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
+Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
+Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
+et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+
+J'écoute et finis par ne rien entendre.
+
+Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
+mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
+sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
+
+Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
+près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
+fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!
+
+
+Il faut partir!
+
+
+«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
+garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»
+
+Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
+jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
+toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
+mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
+fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
+poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.
+
+Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
+sèches...
+
+
+
+15
+Projets d'évasion
+
+J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
+
+Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
+de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
+il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
+faïence, des cheveux longs et plats.
+
+Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
+maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.
+
+Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
+rire de ma mère aussi.
+
+Je le hais...
+
+
+On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.
+
+Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
+rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
+morceau de pain sec.
+
+«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
+encore une ratatouille à la mère Vingtras.»
+
+C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
+dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
+l'entende.
+
+Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
+de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
+me voyait pas!
+
+
+Je ne suis plus qu'une bête à pensums!
+
+Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!
+
+Je préfère le cachot à la retenue.
+
+Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
+boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
+seul.
+
+Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
+potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
+vers le soir et je fais mon pensum.
+
+On me renvoie à neuf heures à la maison.
+
+Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
+revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
+quelques élèves qui me regardent comme un révolté!
+
+Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
+cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.
+
+Il va entrer en élémentaires.
+
+C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
+champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.
+
+Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._
+
+Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
+Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.
+
+
+C'est la retenue qui m'ennuie le plus.
+
+J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
+encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
+papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
+
+«Vingtras, cent lignes!»
+
+Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage
+d'enfer!
+
+«Cent lignes de plus.
+
+--M'sieu!
+
+--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»
+
+Encore! Toujours!
+
+Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!
+
+C'est à peine si je vois le soleil!
+
+Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
+retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,
+à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un
+soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
+cri de marchand bien loin, bien loin!
+
+Nous sommes là une vingtaine.
+
+Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
+tours en regardant le ciel à travers les croisées.
+
+«M'sieu... sortir!»
+
+Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne
+un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
+vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette
+de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller
+chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,
+dans l'étude.
+
+Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je
+barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre
+chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
+dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»
+
+
+_Mardi matin_.
+
+C'était composition en version latine.
+
+Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père
+m'a donné à la place de Quicherat.
+
+Turfin croit que c'est une traduction.
+
+Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.
+
+Je lui montre le petit dictionnaire.
+
+«Ce n'est pas celui-là.
+
+--Si, m'sieu!
+
+--Vous copiez votre version.
+
+--Ce n'est pas vrai!»
+
+Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.
+
+Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
+droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les
+pauvres.
+
+Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a
+été reçu second à l'agrégation.
+
+Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême
+qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une
+petite claque à leur fils!
+
+Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné
+contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin
+est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que
+quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
+ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.
+
+J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.
+
+Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et
+du collège.
+
+
+Où irai-je?--À Toulon.
+
+Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
+monde.
+
+Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
+un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
+m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas
+de leçon à apprendre ni du grec à traduire.
+
+Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand
+mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à
+être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le
+capitaine.
+
+Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je
+puisse me venger.
+
+Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma
+jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.
+
+Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de
+mort sur moi.
+
+Je suis un mauvais sujet, après tout!
+
+On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au
+lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou
+voler les mouches.
+
+On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier,
+vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,
+au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de
+l'hermine.
+
+On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec
+la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!
+
+C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+
+Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts
+d'apprenti, mes manies d'ouvrier.
+
+Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!
+
+Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les
+agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que
+M. Beliben!...
+
+«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est
+justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes
+et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me
+démangent, la nuque me fait mal.
+
+Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en
+éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le
+séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un
+gros chien, j'ai des gaietés de nègre.
+
+Être nègre!
+
+Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!
+
+D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une
+mère aimante.
+
+Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour
+s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils
+dansent en rond!
+
+Zizi, bamboula! Dansez, Canada!
+
+Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je
+n'ai pas de veine!
+
+Faute de cela, je me ferai matelot.
+
+Tout le monde s'en trouvera bien.
+
+«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce
+pas?
+
+Ils vont revivre, ressusciter.
+
+Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils
+devront finir le gigot!
+
+Finir le gigot?
+
+Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au
+plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de
+vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui
+auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce
+noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais.
+
+
+Je vais plus loin, hypocrite que je suis!
+
+Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je
+cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_.
+
+J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe
+_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà
+pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des
+bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je
+mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne
+peux pas m'en empêcher.
+
+Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le
+malheureux!...
+
+Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il
+me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans
+les reins.
+
+Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!
+
+Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;
+et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.
+
+Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il
+a chaud!
+
+Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il
+n'attrape pas de courants d'air.
+
+La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.
+
+_Je me couche en chemise!_
+_Dieu puissant! favorise_
+_Cette sainte entreprise!_
+
+Partirai-je seul?
+
+C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un
+navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand
+on est fatigué, fonder une colonie.
+
+Qui entraînerai-je dans cette expédition?
+
+Malatesta est justement parti d'hier.
+
+Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.
+
+Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!
+
+Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges;
+elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.
+
+«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.
+
+--Non, mais elle est si bonne!
+
+--Tu l'aimes bien!
+
+--Si je l'aime!»
+
+Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+
+Lui qui doit être soldat!
+
+Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le
+console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour
+que son enfant ait plus d'oranges!
+
+«Que fait-elle, ta mère?
+
+--Elle est charcutière à Modène.»
+
+Et il n'a pas l'air de rougir!
+
+Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.
+
+Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!
+
+
+Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.
+
+Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle
+n'eût pas voulu vendre du jambon.
+
+Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être
+lâche!...
+
+Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle
+était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait
+un jour:
+
+«Mon père était dans l'Université.»
+
+Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer
+drôlement, ces messieurs de l'université!
+
+Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que
+les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents
+disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle
+savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur,
+l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint,
+répondent:
+
+«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»
+
+Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au
+cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et
+je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque
+fois que j'ai pu.
+
+Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique
+l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle
+le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y
+a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment
+devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à
+Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a
+pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire
+son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous
+déshonorent.
+
+«Écrivez en marge à son dossier:
+
+«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de
+saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans
+une autre localité."«
+
+
+Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!
+
+Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!
+
+Vivent les nègres!...
+
+Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!...
+
+
+Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la
+charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son
+pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.
+
+Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule
+des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures
+à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas
+à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur
+père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle
+de Malatesta.
+
+«On ne te bat donc pas?
+
+--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr
+que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une
+pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se
+cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause.
+--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au
+moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»
+
+«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à
+l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette
+fois!»
+
+Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les
+enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au
+moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les
+oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système,
+elle l'applique.
+
+Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on
+donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans
+savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.
+
+Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,
+qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.
+
+Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.
+
+
+Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!
+
+Ricard?
+
+Ils sont neuf enfants.
+
+On les fouette à outrance.--Quel bonheur!
+
+Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me
+défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme
+un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que
+leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!
+
+Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils
+jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie
+toujours: «_Crotte pour toi!»_
+
+Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne
+jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.
+
+On le bat tout de même. Pourquoi donc?
+
+Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles,
+c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en
+plaindre.
+
+Puis, «il est là comme une oie.»
+
+Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat.
+
+On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
+et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
+se tient tranquille.
+
+«_Il est là comme une oie_...»
+
+Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
+pisse au lit.
+
+Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa
+mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
+de cela!
+
+Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
+qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un
+jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
+désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
+fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est
+obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.
+
+On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
+on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
+au-dessus du château!...
+
+Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout,
+exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+
+C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
+a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe
+désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle
+d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
+grosse voix, et en levant le fouet:
+
+«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!»
+
+Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son
+enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin
+atteint par son plomb meurtrier.
+
+Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et
+personne ne saura que le lapin a pleuré!
+
+
+Si je parlais aussi à Vidaljan?
+
+C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées
+à tout casser.
+
+Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il
+fût: il voudrait être escamoteur.
+
+Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt
+sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur
+l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la
+tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
+
+«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
+
+Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
+
+«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
+
+Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
+
+«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
+
+Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré,
+questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
+
+Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
+
+«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit
+prochaine...
+
+
+Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les
+bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par
+les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la
+résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va
+se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
+pour l'escamotage!
+
+C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller
+dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
+l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il
+savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin
+d'un mouchoir.
+
+Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort.
+Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de
+fausses clefs dans les boîtes des copains.
+
+Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la
+serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il
+volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
+poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille
+d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la
+merci des moutards pendant huit jours.
+
+Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa
+place.
+
+Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à
+_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui
+ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait
+été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de
+Virgile à la fois.
+
+Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie
+blanche.
+
+Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des
+gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des
+coquilles d'oeufs vides.
+
+Il fabriquait de la poudre.
+
+C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de
+défiance que m'inspiraient ses habitudes.
+
+Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur
+de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
+fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son
+enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises
+de cuivre mêlées aux punaises de famille.
+
+Je lui offris d'être mon lieutenant.
+
+Il accepta.--Ricard aussi.
+
+
+Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et
+il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me
+donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume
+et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
+
+Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent
+l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là.
+Que s'est-il passé?
+
+Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des
+commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
+Vidaljan avec.
+
+«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de
+la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la
+tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
+et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou,
+Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on
+le fichera en prison.
+
+--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui
+m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où
+j'essayais de filer.
+
+On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
+
+Ma mère m'en donna une volée!
+
+Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du
+paradis de ne plus m'échapper.
+
+
+Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
+
+Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
+Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
+
+C'est toujours ça.
+
+
+
+16
+Un drame
+
+Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
+
+C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de
+flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
+trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire,
+tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
+d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui
+paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit,
+perd la voix et renverse les chaises.
+
+Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
+
+Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle
+ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
+plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
+crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
+celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
+
+Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
+devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en
+arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté
+du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
+
+
+«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
+vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
+sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
+l'étrenne de votre barbe.»
+
+Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main,
+le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa
+ceinture à presser.
+
+«Valsons», dit-elle.
+
+Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
+rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son
+cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et
+elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
+père qui ne dit rien.
+
+Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
+
+C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une
+cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
+disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à
+plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa
+jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de
+ses rejetons.
+
+Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
+en passant.
+
+
+M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans
+une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de
+choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
+toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait
+quand on disait ce mot-là.
+
+
+Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
+
+Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire,
+et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
+
+Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons
+tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous
+fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
+de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à
+coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher:
+«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
+qu'elle meurt d'un amour perdu.
+
+Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près
+d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un
+soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
+les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il
+avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
+
+«Grand bête!»
+
+Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous
+les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant
+lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand
+bête!» si tendre et ce geste si doux.
+
+
+Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on
+va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on
+dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
+
+Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
+
+Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
+au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris
+de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur
+lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une
+mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
+dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
+traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
+il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes
+comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela
+en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
+dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
+brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail,
+rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
+l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
+hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le
+silence.
+
+Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
+la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des
+pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
+coiffée de rouge et chaussée de vert.
+
+Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un
+_soleil_.
+
+Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
+leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
+je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
+en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais
+mises.
+
+À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
+luit comme une étoile.
+
+Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du
+lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond
+du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les
+yeux.
+
+
+Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
+Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe,
+et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous,
+quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la
+cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
+(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
+nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
+
+C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
+mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au
+vin blanc mousseux.
+
+On trinque, on retrinque.
+
+C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
+
+Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
+libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
+de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
+
+À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
+chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
+d'ailleurs, l'en empêche.
+
+«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
+bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
+ou au jardin.
+
+C'est mon père qui paraît heureux!
+
+Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
+coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
+chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
+des chansons du Midi.
+
+Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
+elle entonne en auvergnat:
+
+_Digue d'Janette,_
+_Te vole marigua_
+_Laya!_
+_Vole prendre un homme!_
+_Que sabe trabailla,_
+_Laya!_
+
+«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
+pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
+pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
+hanche!
+
+Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
+de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
+souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
+rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
+la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
+
+_La Madona et la fouchtra,_
+_Laya!_
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
+qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+
+Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
+savant et gâtent le dîner.
+
+On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
+
+Il_ l'_est toujours.
+
+«C'est lui qui_ l'est!»_
+
+Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
+regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
+
+«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
+Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
+Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
+
+
+Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
+souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
+empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
+qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
+elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
+
+«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
+cela me fait du bien, amusez-vous.»
+
+Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
+
+«Amusez-vous!»
+
+
+CHÔMAGE
+
+La vie change tout d'un coup.
+
+J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des
+_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des
+étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,
+tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je
+sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
+poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
+dos--après tant de gigots pourtant!
+
+À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa
+surveillance.
+
+On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
+m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle
+disait_ bouffre_ pour _bougre_.
+
+Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
+minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans
+exaspérer son amour.
+
+Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
+
+Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais
+fait,--même cela me flattait un peu.
+
+Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien
+que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle
+avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
+sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit
+pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
+petite blouse et en petit pantalon.
+
+Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
+gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+
+
+Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou
+me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
+palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,
+gonfle devant le feu.
+
+Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma
+mère; je puis rester assis tout le temps!
+
+Ce chômage m'inquiète.
+
+Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
+habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où
+en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
+la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du
+cuir battu!
+
+
+Que se passe-t-il donc?
+
+Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est
+pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
+cette colère blanche de ma mère.
+
+Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et
+les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève
+le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
+
+
+«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
+voisine.
+
+--Si, si!
+
+--Il y a un peu de froid?
+
+--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche
+prochain.»
+
+En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
+réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi
+distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir
+l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
+
+On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on
+combine tout pour le dimanche.
+
+
+J'avais justement gobé une _retenue!_
+
+J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
+charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
+M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
+mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
+avaient une veine luisante, un point jaune.
+
+Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
+en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
+dans l'étude des internes, au lycée même.
+
+Adieu la maison de campagne!
+
+Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+
+Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
+
+Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
+écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
+bon--mais bon!
+
+Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
+de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
+brouillard autour de madame Brignolin.
+
+
+On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
+haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
+l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
+
+«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
+
+Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
+point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
+j'acceptai mon sort de bon coeur.
+
+Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
+avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
+retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
+prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
+décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
+pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
+
+La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
+
+«Te voilà, gamin?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Toujours en retenue, donc!
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Tu as faim?
+
+--Oui, m'sieu!
+
+--Tu veux manger?
+
+--Non, m'sieu!»
+
+Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
+recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
+dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
+goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
+quelquefois chez des parents d'élèves.
+
+«Voulez-vous de la soupe, madame?
+
+--Non, si, comme cela, très peu...
+
+--Vous n'aimez pas le potage?
+
+--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
+
+--Diable! pas faim, déjà!»
+
+
+«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
+recommandation qu'elle m'avait faite.
+
+En laisser un peu dans le fond.
+
+C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
+l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
+que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+
+Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
+belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
+fais prier.
+
+L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
+
+Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
+paysan.
+
+«Tu veux de la carpe?
+
+--Non, M'sieu!
+
+--Tu ne l'aimes pas?
+
+--Si, M'sieu!»
+
+Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
+avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
+pas ce qu'ils vous servaient.
+
+«Tu l'aimes? eh bien!»
+
+L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
+s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
+
+Je mange ma carpe--difficilement.
+
+Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
+il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
+Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
+mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
+
+
+J'ai fini mon pain!
+
+Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
+doivent attendre qu'on les serve.
+
+J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
+lâché, et il mange, la tête dans un journal.
+
+Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
+comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
+le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
+_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
+assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
+manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
+
+Du pain, du pain!
+
+J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
+m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
+doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
+de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
+
+Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
+l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
+que penser!
+
+«Ça te démange?
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Pourquoi te grattes-tu?
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
+finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
+répulsion.
+
+«Tu as fini ton poisson?
+
+--Oui, m'sieu!»
+
+M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
+de veau et de la sauce aux champignons.
+
+«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
+
+Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
+jette sur le ris de veau.
+
+Pas de pain! pas de pain!
+
+Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
+de sauce et se livrent un combat acharné.
+
+Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
+beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
+de pommade à six sous la livre!
+
+Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
+mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
+pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
+
+_7 heures et demie_.
+
+Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
+vitres; pas un bruit!
+
+J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
+crâne d'un côté.
+
+Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
+nageait, du veau qui tétait...
+
+Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
+moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
+resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
+j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
+
+
+_9 heures_.
+
+Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
+veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
+pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
+
+
+_10 heures_.
+
+J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
+finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
+rentreront.
+
+Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
+on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
+en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
+suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
+tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
+
+
+_Minuit_.
+
+Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
+
+Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
+coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
+mère...
+
+Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
+accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
+genou sur le carreau.
+
+C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
+renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
+à lui, pâle, échevelée.
+
+Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
+
+Je veux crier.
+
+«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
+brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
+autant de colère que de terreur dans sa voix.
+
+Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
+C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
+fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
+reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
+dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
+
+Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
+et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
+d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
+aller doucement sa main et son coeur.
+
+Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
+cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
+eu raison de moi dans la vie.
+
+«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
+
+J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
+l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
+ouvertes pour que la malade eût de l'air!
+
+
+Qu'est-il donc arrivé?
+
+Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
+réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
+
+Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
+blanche monte à l'horizon.
+
+J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
+heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
+enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
+regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
+qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
+courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
+qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
+
+
+Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
+
+J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
+jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
+demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
+regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
+pas!»
+
+J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
+
+Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
+je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
+Mais par qui commencer?
+
+Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
+effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
+du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+
+C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
+craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
+instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
+accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
+noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
+colère.
+
+Aussi on hésite, on recule!
+
+Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
+puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
+ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
+leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
+larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
+avec le dernier cri, le premier soleil!
+
+Et je ne savais que faire!
+
+
+Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
+d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
+heures. Je me levais aussi.
+
+Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
+pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
+
+Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
+
+Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
+
+Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
+porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
+censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
+
+«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
+
+--Je n'irai pas en classe?
+
+--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
+ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
+campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
+
+Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
+dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
+rajustait son pantalon.
+
+Que s'était-il passé?
+
+Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
+orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
+je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
+surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
+jardin, dans ce dimanche de malheur!
+
+Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
+paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
+jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
+
+Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
+de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
+d'essayer de le savoir!
+
+Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
+
+
+Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
+l'enfant!
+
+Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
+honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
+jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
+prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
+assister à quelques conférences que faisait le professeur de
+rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
+
+Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
+le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
+pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
+
+Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
+sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
+une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
+
+Il a le coeur ulcéré, je le vois.
+
+Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
+parle à voix basse.
+
+Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
+
+Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+
+Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
+passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
+m'empoigne.
+
+Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
+sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
+je le jure, sans que je le mérite.
+
+J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
+et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
+que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
+l'idée de me tuer une fois!
+
+Voici à quelle occasion.
+
+
+Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
+faillit casser:
+
+«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
+le carreau!»
+
+J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
+d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
+
+Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
+question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
+mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
+
+«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
+rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
+conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
+
+--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
+proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
+
+Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
+bien plus grand que mon mal!
+
+Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
+qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
+destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
+coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
+peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
+réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
+
+Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
+plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
+
+J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
+m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
+contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
+douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
+
+Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
+qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
+mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
+l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
+pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
+
+Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
+et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
+
+«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
+
+
+De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
+fois! Les raccommodements durent peu.
+
+Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
+sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
+courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
+situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
+ma paresse!
+
+Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
+même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
+maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
+singeries, tout ça.»
+
+Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
+pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
+content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
+et je suis le premier de la classe.
+
+Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
+
+Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
+et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
+
+Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
+mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
+
+Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
+bourre, je l'avale comme de la boue.
+
+Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
+et j'entends qu'on dit par derrière:
+
+«C'est parce que son père lui donne des danses.»
+
+On dit aussi:
+
+«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
+sainte-nitouche?»
+
+
+J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
+compositions au proviseur; mais il est en conversation
+particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
+cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
+
+On parlait de nous.
+
+«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
+
+--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
+l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
+une femme comme celle qu'il a...
+
+--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
+gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
+que madame Brignolin, eh! eh!
+
+--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
+
+J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
+l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
+
+C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
+leur voix. Ils reprirent:
+
+«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
+pris le prétexte de son fils.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
+
+--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
+bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
+l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
+"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
+peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
+l'observation.»
+
+
+Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
+
+Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
+
+«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
+arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
+comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
+
+Quelle honte? quelle paresse?
+
+Mon père m'avait menti.
+
+
+17
+Souvenirs
+
+M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
+classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
+à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
+s'est démené pour que mon père l'obtînt.
+
+
+La nomination arrive.
+
+
+Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
+d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
+latines par-là; il y en a des tas.
+
+Mes parents vont faire leurs adieux.
+
+Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+
+Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
+prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
+Brignolin demeure...
+
+
+J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
+l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
+les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
+
+Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
+du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
+catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
+que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
+aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
+mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
+doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
+et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
+disaient.
+
+Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
+et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
+et ne tiennent pas toujours.
+
+À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
+meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
+débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
+un homme et qu'elle vient de casser.
+
+Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
+plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
+de prison?
+
+Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
+l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
+partir.
+
+
+Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+
+C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
+Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
+dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
+pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
+dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
+
+
+Pauvre cousine Marianne!
+
+On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
+moins les coups.
+
+Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
+un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
+chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
+c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
+c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
+que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
+qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
+pourquoi je faisais le_ gros_.
+
+On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
+en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
+disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
+Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
+regardait avec curiosité.
+
+Ma mère de dire:
+
+«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
+différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
+presque s'en fâcher.»
+
+Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
+bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
+l'ennuie aussi.
+
+M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
+la ville; ma mère a répondu:
+
+«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
+j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
+avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
+me connaissez mal, M. Laurier.»
+
+
+Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
+nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
+elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
+elle-même une robe.
+
+«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
+on les essaya.
+
+--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
+est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
+ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
+
+--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
+
+--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
+souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
+aussi que je les laisse mourir de faim!»
+
+Une pause.
+
+Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
+celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
+ressusciter la mère:
+
+«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
+
+Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
+d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
+me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
+de la colle.
+
+«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
+ce retard en levant les mains au ciel.
+
+Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
+donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
+enfonça un clou!
+
+Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
+clou m'a fait une mâchure.
+
+Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
+d'embrasser leur petit!
+
+Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
+
+«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
+regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
+ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
+n'y a pas touché, je parie!
+
+--Ce matin, maman!
+
+--Ce matin! tu oses!...
+
+--Je t'assure.
+
+--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
+
+--Non! m'man.
+
+--Viens que je te gifle!»
+
+
+Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
+écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
+tout de suite au village.
+
+Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
+
+«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
+une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
+Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
+
+C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+
+On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
+mois encore.
+
+Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
+heureux!
+
+Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
+peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
+cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
+saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
+tendre et fine comme du lait caillé.
+
+Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
+travers une grille: elle s'était faite religieuse.
+
+«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
+en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
+ici.
+
+--Le regrettez-vous?»
+
+Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
+coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
+crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
+reconnaître un geste de regret et de tendresse...
+
+Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
+d'ivoire taché de sang.
+
+
+Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
+haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+
+Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
+mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
+dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
+et mes beaux habits!
+
+Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
+regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
+livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
+rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
+bois.
+
+C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
+
+J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
+resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
+pour me punir.
+
+
+Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
+
+C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
+censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
+Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
+pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
+pain pour sa femme et son enfant.
+
+Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
+grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
+sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
+en bas comme un cercueil!
+
+J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
+camarade m'avait promis un coin de son jardin.
+
+Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
+ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
+l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
+panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
+maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
+en criant:
+
+«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
+qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
+qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
+la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
+une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
+être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
+étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
+voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
+
+
+18
+Le départ
+
+Quelle joie de partir, d'aller loin!
+
+Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
+officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
+contempler des tempêtes!
+
+J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
+j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
+désespoirs des naufrages.
+
+J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
+histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
+marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
+livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
+
+J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
+un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
+d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
+compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
+
+Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
+oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
+_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
+perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
+l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
+
+À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
+
+En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
+dans l'Océan.
+
+Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
+je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
+ma disparition, je suis en pleine mer.
+
+Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
+voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
+peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
+
+
+Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
+plein de poésie.
+
+Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
+entrons dans une gare!
+
+Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
+boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
+sifflet qui fendent l'âme!
+
+
+ORLÉANS
+
+Nous arrivons à Orléans la nuit.
+
+Les malles sont laissées à la gare.
+
+«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère.
+Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
+l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
+difficulté.
+
+Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de
+la lune.
+
+On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme
+immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui
+ai tout sur le dos.
+
+Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare,
+ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
+Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»
+
+Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
+battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
+livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une
+ville qu'ils ne connaissent pas.
+
+Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
+lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle,
+hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans
+l'obscurité et le brouhaha.
+
+Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un
+paquet d'orphelins.
+
+
+On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à
+l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà
+comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à
+laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à
+mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort;
+est-ce que ce n'est pas toi!
+
+--Ah! par exemple!»
+
+Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même
+cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
+l'espace.
+
+La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
+eue jusqu'ici pour témoin.
+
+Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
+notre ombre. C'est même curieux.
+
+Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père
+ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres
+s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!
+
+Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper
+quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.
+
+
+«Quelqu'un là-bas!»
+
+
+Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
+jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la
+poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un
+télescope qu'on ferme.
+
+«Quelqu'un!
+
+--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!
+
+--Sur quoi est-elle montée?
+
+--Sur quoi?
+
+--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)
+
+--Hé! la bonne femme!»
+
+Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.
+
+....................................
+
+«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»
+
+La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on
+dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.
+
+«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
+
+«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
+femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Jacques, c'est la _Pucelle!»_
+
+J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la
+bergère de Vaucouleurs!
+
+«C'est la Pucelle, Jacques!»
+
+
+Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de
+paniers, aussi!
+
+Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être
+mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps
+de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
+connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
+que lui a donné l'Histoire.
+
+«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»
+
+Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne
+doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux
+heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
+connaissons pas...
+
+«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant
+son enfant, celle qui a sauvé la France!
+
+--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
+content: on peut s'asseoir contre.»
+
+
+Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait
+le dos appuyé.
+
+Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
+
+Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins
+fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup
+de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
+nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
+s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère
+même, au bout de la rue, près du marché.
+
+«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
+
+--Pourquoi aurais-je faim?»
+
+Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au
+buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
+pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle
+n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa
+décision en lui demandant si elle avait faim.
+
+Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère
+un regard de terreur.
+
+
+Nous sommes dans l'auberge.
+
+Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on
+attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
+beau-frère, en tapant contre une cloison.
+
+Un grognement.
+
+«On y va, on y va!»
+
+À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend
+l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et
+ses souliers qui traînent.
+
+«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»
+
+Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se
+souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.
+
+Mais elle intervient.
+
+«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
+
+--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de
+vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une
+fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
+
+J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre
+sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de
+borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous
+et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne
+fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
+_man-ge-ra_ pas.
+
+Elle a pourtant crié à mon père:
+
+«Mange, si tu veux, toi!»
+
+Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme
+une carpe, et il a murmuré:
+
+«Non, non, demain.»
+
+Il sait ce que cela signifie!
+
+Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
+respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On
+met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
+m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons
+tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+
+Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera
+pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire
+vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais
+faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait
+de quoi!
+
+Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
+
+Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en
+tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et
+attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui
+mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère
+une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
+nez, car tu l'as en pied de marmite.
+
+
+Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai
+vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
+demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
+elle mordait là-dedans!
+
+Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.
+
+Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées
+et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a
+confié à ma mère tout l'argent.
+
+Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:
+
+«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
+mieux; c'est moi qui payerai en route.»
+
+Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur,
+la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la
+blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc,
+pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les
+mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
+messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de
+groseille.
+
+Il mourait de soif.
+
+«Donne-moi de l'argent.
+
+--Tu veux de l'argent?...
+
+--Oui, Jacques a soif...»
+
+Ma mère se tourne vers moi.
+
+«Tu as soif?»
+
+Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais
+pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds
+rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie
+froide de son fils à son époux.
+
+«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son
+coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il
+n'existait pas.»
+
+
+Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de
+versement!
+
+Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le
+pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus:
+mon père a demandé grâce.
+
+C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je
+suis franche comme l'or.»
+
+Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père,
+devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans
+coeur, un époux sans conduite.
+
+Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+
+«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
+ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être
+l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez
+sa maîtresse.»
+
+
+Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
+cela!
+
+Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler
+les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!
+
+«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
+pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
+Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
+monde, peut-être?...»
+
+
+SUR LE BATEAU
+
+Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade
+heureusement.
+
+Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie
+de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.--
+Enfin la migraine la prend et l'endort.
+
+Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être
+sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
+plus la force de fondre sur lui.
+
+Il monte sur le pont...
+
+
+UNE RECONNAISSANCE
+
+«Chanlaire!
+
+--Vingtras!»
+
+Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
+avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
+lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
+voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
+
+Il est heureux, gagne de l'argent.
+
+«Quelle rencontre!
+
+--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»
+
+Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
+un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
+
+«En bas,--et d'un air plus gai: malade.
+
+--Ce ne sera rien.
+
+--Non,--non,--non.
+
+--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
+contraire...»
+
+Se tournant vers moi:
+
+«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
+yeux!--Garçon!»
+
+
+Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
+aussi rencontré des camarades.
+
+La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
+cruches de bière.
+
+De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
+francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
+bishofs; il y a une odeur de citron.
+
+Voilà qu'on chante, maintenant!
+
+Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!
+
+Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
+bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
+a les pommettes roses, les yeux brillants.
+
+Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
+qu'il a le gousset vide.
+
+C'est la bourgeoise qui a le sac!
+
+«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
+y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
+Mais, je dis cela devant le moutard...
+
+--Il n'y a pas de danger.»
+
+Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
+je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
+
+Il me parle comme à un grand garçon.
+
+«Allons, Jacques, une goutte!»
+
+Puis une idée lui vient:
+
+«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
+quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
+
+C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
+proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
+pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
+odorants.
+
+Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
+parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
+
+
+On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
+servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
+camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
+
+Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
+commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
+suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
+j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
+indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
+mère dort.
+
+
+... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
+
+Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
+celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
+droit à nous, et va commencer une scène.
+
+Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
+viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
+rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
+part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
+fait long feu.
+
+«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
+elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
+de cochon.
+
+«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
+et il crie:
+
+--Une autre bouteille de ce jaune-là!
+
+--Je n'ai pas soif.
+
+--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»
+
+C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
+malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.
+
+«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+
+Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
+que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:
+
+«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
+Jacques, viens avec moi.
+
+--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
+dominos, il fera le _troisième_.»
+
+Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
+écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
+me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
+tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
+sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
+pouvant rire tout haut et salir mes manches!
+
+
+La partie de dominos est finie.
+
+«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»
+
+Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
+première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
+m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
+va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
+moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
+au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
+accueil.
+
+«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»
+
+Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
+trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
+mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
+--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
+vous pourrez me battre...
+
+
+C'est mon jour de chance!
+
+Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
+engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
+mise lui fait l'honneur de causer avec elle.
+
+On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
+leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.
+
+«Jacques, reste là.
+
+--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
+l'interlocutrice élégante.
+
+--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»
+
+C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
+son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
+noie, tant pis!
+
+Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
+approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
+ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
+t'emporter!»
+
+Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
+tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
+fouet.
+
+C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
+poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
+m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
+ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
+jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
+aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
+près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
+est le contremaître.
+
+Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
+allé jusqu'au bout de la grande branche.
+
+Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
+émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
+d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
+des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
+peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
+j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
+pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.
+
+C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
+libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+
+Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
+me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
+creux de la main...
+
+Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
+mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
+aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
+l'ancre...
+
+La journée fuit, le soir arrive.
+
+
+Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
+crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
+grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
+creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
+qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
+traînées de lune.
+
+La machine fait _poum, poum_!
+
+
+C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.
+
+Nous voici à Tours: on relâche ici.
+
+M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
+veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
+arrivons au _Grand-Cerf_.
+
+
+Nous dînons à la table d'hôte.
+
+Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
+monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
+moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
+donne soif.
+
+J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
+oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
+bavarde, on dévore.
+
+«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»
+
+Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.
+
+Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
+pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
+tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
+chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
+dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
+jaune.
+
+Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
+droite, ses fils et moi.
+
+Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
+plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
+de quelque chose.
+
+«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
+fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.
+
+--Oui, deux francs par tête.
+
+--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»
+
+C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
+«Mange de tout!»
+
+Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
+et fait rire tout un coin de table.
+
+Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
+est, et veille toujours sur son enfant.
+
+«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
+sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
+bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
+pas manger les croupions!»
+
+Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
+poche des provisions qui traînent. On la remarque.
+
+J'en deviens rouge.
+
+«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»
+
+Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
+les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
+regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
+en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
+bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
+finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»
+
+
+M. Chanlaire se lève:
+
+«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.
+
+--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
+elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»
+
+--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
+cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
+comme une balle; les enfants les premiers!»
+
+Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:
+
+«Vide-moi ça!»
+
+Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
+la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!
+
+Je n'ose la regarder ni boire.
+
+«Tu es là comme un empoté, voyons!»
+
+Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
+fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
+sur une robe d'à côté.
+
+«Nigaud!» dit l'inondée...
+
+Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.
+
+Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.
+
+Je vais me coucher gonflé et piteux.
+
+«Par ici, votre chambre», dit le garçon.
+
+Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
+de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
+ma mère m'appelle:
+
+«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»
+
+
+Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
+aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
+l'imprudence de son âge, ne songe pas.
+
+Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.
+
+Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
+milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
+comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»
+
+
+Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+
+La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.
+
+Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
+pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
+et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
+feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
+voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
+rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
+j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!
+
+
+Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
+un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
+des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
+prêtres, l'air jésuite aussi.
+
+«C'est lui! c'est lui!»
+
+Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.
+
+«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»
+
+Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!
+
+Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
+s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
+mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
+réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
+Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
+oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
+s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
+osiers.
+
+Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
+France.
+
+Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
+gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
+ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
+vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
+
+Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
+d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
+C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
+et l'Océan commence.
+
+Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
+le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
+mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
+
+L'espace m'a toujours rendu silencieux.
+
+Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
+la Fleur_.--C'est Nantes.
+
+
+NANTES
+
+Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions
+bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
+l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt
+qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un
+portefaix, et le voilà loin.
+
+La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main
+avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au
+collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses
+malles, sa femme et son garçon.
+
+
+Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de
+nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,
+nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
+l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
+sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--
+À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
+port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de
+notre colonie.
+
+Ma mère a _entrepris_ mon père.
+
+«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...
+
+--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...
+
+--Moi!»
+
+Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On
+s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour
+emporter ça?
+
+--Trois francs.
+
+--Trois francs!
+
+--Pas un sou de moins.
+
+--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
+trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et
+une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui
+traînait par là.
+
+Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre
+sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et
+la famille Vingtras d'injures.
+
+Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la
+rivière.
+
+«Jacques, Jacques!»
+
+Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse
+des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon
+père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre
+entrée à Nantes.
+
+
+Ouf!!!
+
+Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
+
+Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire
+s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
+_jamais._
+
+Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a
+trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
+corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
+voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un
+pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau
+à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
+
+Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions
+la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
+me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on
+saurait où se diriger.
+
+Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos
+querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,
+cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
+mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
+mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après
+avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
+
+Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille
+navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des
+bagages!
+
+Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon
+père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
+est notre providence décidément.
+
+Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
+connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
+demandaient ce que voulait cette famille.
+
+Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant
+indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
+
+
+Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre
+emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela
+lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des
+leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on
+prendra des répétitions!
+
+Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
+
+Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de
+tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
+
+Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
+d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
+d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
+ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas
+d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
+mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées
+sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
+
+Comme la vie de marin me paraît bête!
+
+Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
+chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des
+matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
+nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la
+vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des
+flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y
+a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
+bien! merci!
+
+Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
+grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
+grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
+cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
+le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je
+confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de
+fromages.
+
+
+MON PROFESSEUR
+
+J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent,
+au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
+de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire
+son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
+taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des
+premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son
+esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante,
+jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+
+M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il
+est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès
+de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de
+grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
+qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
+quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
+
+Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
+blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
+qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier
+et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun;
+ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait
+l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
+l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes
+devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
+
+À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des
+romans de Walter Scott.
+
+
+Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
+quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
+couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui
+empoisonnait.--Toujours donc!
+
+Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
+n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
+
+
+LA MAISON
+
+Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
+qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
+de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
+l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
+
+Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
+bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
+semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
+sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
+
+J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
+des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
+et des colères des mineurs.
+
+Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
+d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
+tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+
+Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
+ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
+l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
+l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
+pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
+ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
+boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
+la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
+blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
+dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
+
+Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
+qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
+glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
+
+Je me sens des envies de pleurer!
+
+
+On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
+souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
+fièvre.
+
+On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
+entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
+méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
+venir.
+
+«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
+a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
+votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
+
+La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
+miennes.
+
+Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
+bossue.
+
+On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+
+J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
+avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
+même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
+cela ferait éclater mon pantalon.
+
+Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
+Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
+On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
+culotte large.
+
+On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
+j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
+
+Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
+ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
+connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
+queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
+
+
+COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+
+Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
+personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait
+trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
+comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
+les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent
+pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien,
+dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
+au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des
+brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
+
+Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
+est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais
+l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
+apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des
+républiques_.
+
+J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+
+C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et
+elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
+de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à
+lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais
+vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances
+étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette
+redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
+puis pas me moucher.
+
+Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
+après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
+démoralise les masses!
+
+Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe.
+C'est même dangereux par ce temps de régicide.
+
+Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
+citoyen_, je rentre brisé.
+
+
+NOS BONNES
+
+Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
+
+Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
+lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
+heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
+envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
+participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
+trimestre.
+
+Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
+dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
+ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
+les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
+celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
+raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
+
+Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
+jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
+quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
+j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
+s'habille mal.
+
+«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
+_cheux nous._»
+
+Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
+rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
+
+Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
+tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
+depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
+politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
+puis apporter mon témoignage, il a son poids.
+
+Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
+entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
+mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
+Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
+marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
+donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
+y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+
+
+On est donc heureux à la maison.
+
+Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
+moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
+lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
+de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
+fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
+seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
+je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
+
+«Il y a de la boue autour!
+
+--C'est l'affaire de la bonne, cela!
+
+--Avec la grosse brosse seulement?
+
+--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
+toute la journée.»
+
+Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
+l'oeil!
+
+Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
+montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
+qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
+entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
+ne m'a jamais aimé!
+
+La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
+cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
+
+«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
+
+Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
+cuit.
+
+«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
+froides, voilà qui fortifie!»
+
+Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
+dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
+pas grasse, tant s'en faut!
+
+Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
+queue s'applique à la contrarier.
+
+«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
+
+--Merci, madame.
+
+--Merci oui, ou merci non.
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'aimez pas le cidre?»
+
+Jeanneton balbutie.
+
+«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
+«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
+voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
+
+Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
+deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
+repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
+boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
+retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
+pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
+décidée à l'offrir à Jeanneton.
+
+«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
+femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
+
+Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
+prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
+l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
+
+Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
+
+«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
+serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
+
+Ah! les malins!
+
+Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
+insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
+manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
+qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
+
+Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
+mère lui offrait en signe d'adieu.
+
+«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
+pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
+
+Jeanneton a refusé.
+
+On remplace Jeanneton par Margoton.
+
+Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
+nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
+entrant.
+
+«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
+un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
+robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
+viande; je veux manger chaud.»
+
+
+Margoton joue gros jeu.
+
+Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
+l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
+Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
+la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
+M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
+rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
+boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
+ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
+domestique.
+
+Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
+proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
+
+On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
+prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
+
+
+Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
+à propos de cette bonne.
+
+Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
+tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
+c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
+
+Mais quand il faut servir Margoton!...
+
+«Vous avez encore faim?
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme cela?
+
+--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
+
+Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
+qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
+ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
+dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
+de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
+
+Marguerite en demande toujours.
+
+
+Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
+
+Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
+entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
+
+«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
+
+--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
+son bonnet grec.
+
+Elle se contente de hocher la tête en souriant.
+
+«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
+
+Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
+langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
+un baiser furtif.
+
+On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
+mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
+melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
+proviseur.
+
+Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
+joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
+
+Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
+on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
+qu'y a-t-il?
+
+Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+
+«Madame, c'était pour le bon motif!
+
+--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
+
+Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
+quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
+Margoton.
+
+«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
+le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
+amant!»
+
+Je ne comprends pas.
+
+Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
+fatigue trop ma mère!
+
+Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
+des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
+qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
+vient beaucoup d'estomac à la maison.
+
+Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
+ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
+qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
+bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
+en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
+nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
+à moi; on nous voit ensemble.
+
+On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
+m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
+de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
+Suçons.
+
+Voici pourquoi:
+
+Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
+dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
+demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
+reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
+d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
+professorat.
+
+On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
+Pétronille.
+
+
+Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
+rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
+avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
+quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
+si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
+un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
+cela. Hé! Munito!
+
+Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
+c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
+détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
+comiques, les roses et les gratte-culs.
+
+
+Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
+moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
+d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
+la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
+rapidité d'une ombre chinoise.
+
+Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
+
+
+Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
+l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
+le soir.
+
+
+J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
+mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
+monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
+veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
+je dois remplacer _chose_ par un trait.)
+
+J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
+verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
+médecin a eu peur en voyant la plaie.
+
+«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
+
+Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
+j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
+le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
+n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
+
+Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+
+
+MON ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les
+mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.
+
+Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il
+faut_».
+
+Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et
+professeur de «_maintien_».
+
+C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
+qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a
+retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On
+lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en
+manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
+de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue
+basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux
+lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
+qu'on veut dans son cours.
+
+Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!
+
+Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée.
+M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père
+saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne
+des répétitions de maintien.
+
+Ma mère y assiste.
+
+«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!
+
+--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»
+
+Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.
+
+Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de
+poule.
+
+Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
+et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.
+
+«Tiens, comme cela!»
+
+Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!
+
+«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est
+fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui
+trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est
+toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la
+fouille même un peu trop à mon idée.
+
+
+Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de
+maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance,
+cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un
+paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas
+arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en
+l'air!
+
+«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu
+pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+
+Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes,
+l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une
+queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore
+aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.
+
+Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire
+une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de
+parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais:
+_j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les
+villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je
+répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je
+m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal,
+je le sens bien!
+
+
+Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je
+mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je
+fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.
+
+«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare
+ton maintien.»
+
+J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des
+révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!
+
+Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.
+
+«Pan, pan!
+
+--Entrez!»
+
+Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire,
+j'ai un brouillard devant les yeux.
+
+
+C'est mon tour!
+
+Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on
+s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un
+faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une
+baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On
+attend. J'entre dans le cercle et je commence:
+
+Une--je glisse.
+
+Deux--je recule.
+
+Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+
+C'est un clou de mon soulier.
+
+Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me
+souffle:
+
+«Le sourire, maintenant!»
+
+Je souris.
+
+«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.
+
+Oui, et je continue à éventrer le tapis.
+
+«C'est trop fort!»
+
+On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.
+
+Ma mère demande grâce.
+
+Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»
+
+«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en
+se couchant.
+
+On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
+faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
+manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se
+détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises
+manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
+empoisonné.
+
+
+J'ai une _veine _dans mon malheur.
+
+Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en
+temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
+sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et
+je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.
+
+Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un
+fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les
+chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
+ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
+poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la
+boue.
+
+Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de
+lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.
+
+Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté
+quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
+son nez.
+
+Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis
+souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du
+dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots,
+tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
+de Saint-Étienne...
+
+Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.
+
+On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y
+mets mes souvenirs.
+
+«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le
+professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
+sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni
+du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.
+
+Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!
+
+Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que
+je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
+facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont
+mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)
+
+
+Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes,
+donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs
+femmes à venir danser chez lui.
+
+C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la
+cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:
+
+«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»
+
+Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené
+au commencement.
+
+Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec
+faveur.
+
+Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
+front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
+chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.
+
+Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une
+ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
+bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un
+cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa
+devise.
+
+Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en
+broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
+essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+
+«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.
+
+Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en
+bas.
+
+Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il
+était vivant.
+
+«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_
+
+Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le
+joli toiseau!
+
+Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:
+
+«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou
+non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
+injure!...
+
+--Ma chère amie!
+
+--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
+soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
+impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...
+
+«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
+femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes
+filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
+j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
+droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
+pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
+à un brin de toilette et de bon goût.»
+
+Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
+un petit coup sec sur la main de mon père:
+
+«Vilain jaloux!»
+
+
+On danse.
+
+«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?
+
+--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en
+saluant.
+
+--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.
+
+La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière
+un rideau.
+
+«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
+que sa femme. Antoine, écoute-moi...
+
+--Parle moins haut.
+
+--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»
+
+Elle élève encore plus la voix.
+
+«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
+pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
+pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la
+Brignoline, n'est-ce pas?»
+
+Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
+un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
+dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être
+calomnié!
+
+Enfin, on s'apaise derrière le rideau.
+
+
+Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop
+triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle
+d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à
+côtes, _mais si terne!
+
+Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.
+
+On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin,
+comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!
+
+
+«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.
+
+Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
+bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
+airs;--une véritable écolière, je vous dis!
+
+Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son
+enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une
+seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
+est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
+fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!
+
+Depuis quelque temps elle est rêveuse.
+
+«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme
+qui prévoit un malheur.
+
+Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
+cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers
+la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le
+front.
+
+Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
+d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
+quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par
+l'archevêque de Tours.
+
+La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
+la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.
+
+C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on
+vient de danser est vide.
+
+On entend un petit cri.
+
+_Eh! youp! eh! youp!_
+
+Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang
+et je vais _voler dans ses bras._
+
+_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_
+
+En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
+parquet.
+
+L'apparition chante:
+
+
+_Ché la bourra, la la!_
+_Oui, la bourra, fouchtra!_
+
+
+Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un
+coup:
+
+«_Anyn_, mon homme!»
+
+Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
+pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je
+le fus le jour des marionnettes.
+
+«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_
+
+Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa
+_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
+été prévenue.
+
+«Eh! chante! chante donque!»
+
+J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les
+cabinets. Toute la soirée, je répondis:
+
+«_Il y a quelqu'un!...»_
+
+La nuit me trouva harassé, vide!
+
+Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins
+au logis, où l'on ne pensait pas à moi.
+
+Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:
+
+«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»
+
+Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:
+
+«Dis-moi _cha!»_
+
+C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le
+bonheur!
+
+
+Tout se gâte.
+
+Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
+mère.
+
+La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle
+s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée,
+s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
+elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._
+
+Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.
+
+Elle répond avec amertume:
+
+«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être
+jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
+pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es
+réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_
+t'éclipser!»_
+
+Les querelles s'enveniment.
+
+«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
+pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
+Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
+mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
+
+Elle continue:
+
+«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi
+respectable que la tienne, sache-le bien!»
+
+Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et
+_mouchu._
+
+Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
+
+Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
+blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
+Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le
+samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans
+elle.
+
+
+Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me
+réveiller.
+
+«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez
+M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
+_J'arriverai, tu nous laisseras.»
+
+
+J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.
+
+Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant
+qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+
+«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit
+quelqu'un.
+
+--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
+
+Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles:
+pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
+a beaucoup mangé aussi.
+
+Ma mère crie toujours.
+
+«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez
+comme il est mis!»
+
+Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
+pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
+
+Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare
+entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
+
+Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air
+d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent
+de ville.
+
+«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
+Viens, dis-lui que tu es son fils!»
+
+Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
+suis changé depuis sept heures?
+
+Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des
+modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
+depuis que je meurs de faim.
+
+
+TU, VOUS
+
+La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
+de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en
+soirée, il va je ne sais où.
+
+Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon
+père est arrivé au même moment.
+
+Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
+tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?
+
+«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
+J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»
+
+Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.
+
+Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
+on le sent à l'accent, on le voit au geste.
+
+«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les
+soirs quand_ tu_ rentres...
+
+--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.
+
+Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un
+pliant dans le grenier.
+
+
+On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
+dans notre coin, et l'on se parlait à peine.
+
+Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
+jaunissait dans cette baraque.
+
+«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.
+
+
+Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir
+compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
+chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans
+flamme.
+
+Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
+désolations dans ces livres d'église.
+
+
+Une scène!
+
+Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque
+chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville
+de pièces de cent sous.
+
+Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie
+et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+
+«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»
+
+Mon père ne lâche pas, ma mère crie:
+
+«Jacques, aide-moi!»
+
+Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:
+
+«Papa! Maman!»
+
+Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.
+
+
+Ils se sont raccommodés!
+
+Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:
+
+«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
+retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»
+
+
+Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
+haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu
+tort--et lui demande d'oublier.
+
+Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour
+la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on
+lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
+devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle
+a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de
+tristesse et de silence.
+
+«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»
+
+J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.
+
+«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du
+premier.»
+
+
+
+19
+Louisette
+
+M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.
+
+C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.
+
+Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le
+second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont
+gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes
+d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.
+
+Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les
+grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus
+éloignés du champ de bataille.
+
+Ils se sont partagé le domaine.
+
+«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination
+brûlante...»
+
+Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre
+un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans
+l'espace--et se dépeigne en cachette.
+
+«Tu es l'Imagination folle...»
+
+Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.
+
+«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée,
+implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+
+Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme
+un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à
+des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.
+
+On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même
+quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air
+d'une grosse tache noire, là-dessous.
+
+«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»
+
+Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il
+écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.
+
+Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est
+sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand
+homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put
+travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._
+
+Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de
+grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut
+raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce
+qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.
+
+«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front
+avec l'index...
+
+--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du
+gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
+M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il
+est constipé parce qu'il est philosophe.
+
+On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à
+ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.
+
+Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.
+
+Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre
+M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,
+les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
+la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son
+mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
+l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas
+l'équivalent dans les grands classiques.
+
+«Je viens vous poser un dilemme.
+
+--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»
+
+Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait
+surmonté ses répugnances à cause de moi.
+
+Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de
+paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
+d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans
+mon intérêt--par amour pour son fils.
+
+C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et
+faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se
+pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
+
+Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
+montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
+philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à
+tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
+Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
+
+Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,
+s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
+qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en
+avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver
+les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
+comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+
+Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
+
+«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes
+du petit Bergougnard!»
+
+En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
+ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à
+côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient
+placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur
+père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait
+commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés
+à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de
+cheveux ou de poussière.
+
+On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
+
+Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des
+illustrations:
+
+«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les
+bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la
+Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
+
+Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant
+comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+
+
+Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
+M. Bergougnard distribue à sa famille.
+
+M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
+bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son
+plaisir à lui Bergougnard.
+
+Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,
+c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
+chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
+qu'il va exercer son système.
+
+Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est
+content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une
+locomotive.
+
+Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en
+Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et
+enfoncé à la grille devant le palais.
+
+
+Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à
+rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
+Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais
+profondément dans la philosophie.
+
+Je ne plains pas Bonaventure.
+
+Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les
+petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
+coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
+dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de
+cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+
+Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
+
+Son père était bien content.
+
+«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la
+science...»
+
+Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé
+l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de
+pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
+
+L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de
+coups de pied et tapé le nez contre le mur.
+
+
+Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
+
+
+Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on
+a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
+
+Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!
+J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
+jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres
+de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
+
+Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
+battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
+je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle
+quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du
+_moignon, _j'étais un homme.
+
+Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--
+parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
+
+«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
+
+Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
+joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur
+devant son père qui la frappait encore... toujours!...
+
+«Mal, mal! Papa, papa!»
+
+Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
+crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
+quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
+
+Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
+Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
+
+«Pardon, pardon!»
+
+J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,
+qu'un bruit étouffé, un râle.
+
+Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite
+poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
+
+Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
+plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père
+froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,
+cette fois, de l'achever.
+
+
+On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix
+ans....................
+
+De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
+
+Et aussi du mal que font les coups!
+
+On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
+
+Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait
+dans sa tête d'ange....................
+
+Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué
+la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas
+supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la
+morte!
+
+«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait
+peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
+se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
+davantage.
+
+
+Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
+elle arriva.
+
+Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et
+elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
+entendait rentrer son père.
+
+Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux
+Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la
+recevoir comme un bouquet.
+
+Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
+elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
+savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
+avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
+Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
+
+Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
+
+Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant.»
+
+Je ne dis rien.
+
+«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui
+répondes...--Veux-tu répondre?»
+
+Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant
+morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé
+battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
+lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de
+la peine à son papa!
+
+Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
+et ce regard mouillé!
+
+Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
+quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
+pauvre assassinée.
+
+«Veux-tu lâcher cette saleté!»
+
+....................................
+
+Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
+poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
+
+«Veux-tu le donner!
+
+--C'était à Louisette...
+
+--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
+ton fils?»
+
+Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
+
+«Non, je ne le donnerai pas!
+
+--Jacques!» crie mon père furieux.
+
+Je ne bouge pas.
+
+«Jacques!»
+
+Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
+de Louisette.
+
+«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire
+disparaître aussi», dit ma mère.
+
+C'est le bouquet que me donna ma cousine.
+
+Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
+
+Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
+qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
+
+J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
+je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la
+cousine...
+
+Assassins! assassins!
+
+Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai
+longtemps dans un frisson nerveux...
+
+Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise
+avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui
+sortait, avec des marques de coups!...
+
+
+
+20
+Mes humanités
+
+Comme mon professeur de cette année est _serin!_
+
+Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
+pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
+_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes
+lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos
+extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai,
+avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+
+Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous,
+et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
+n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
+dans mes livres.
+
+Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on
+ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
+voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de
+Bossuet).
+
+
+Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+
+«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa
+marraine!
+
+--Tante Agnès, dit ma mère.
+
+--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
+
+--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de
+ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
+
+--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
+
+Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
+
+JE N'EN AI PAS!
+
+
+On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle
+haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
+
+«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se
+passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres
+crottées.
+
+C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits
+collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les
+collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
+
+Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
+
+«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
+
+Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci,
+de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet
+rôti comme Scévola?
+
+C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
+
+Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
+Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
+
+Non, je ne le sais pas!
+
+Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
+fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
+
+Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
+
+Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
+que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de
+pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
+
+Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une
+femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à
+Ovide.
+
+Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
+horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
+n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
+désespéré!
+
+Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre
+beaucoup.
+
+Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me
+prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à
+droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
+suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu
+m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire
+le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce
+que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
+spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien,
+c'est la _quantité_ qui est tout.
+
+
+Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
+
+Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+
+Je ne puis pas!
+
+Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
+sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont
+pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me
+fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
+j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu
+quelques-unes par derrière.
+
+«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
+
+Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
+reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
+ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse
+cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme
+(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du
+second.
+
+Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
+
+
+C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
+
+Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
+aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
+son franc parler. C'est un bon garçon.
+
+Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
+
+«M'sieu Jaluzot!
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--M'sieu Jaluzot!»
+
+Je baigne ses mains de mes larmes.
+
+«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
+
+Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
+
+Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
+réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers
+latins.
+
+«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait
+vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour
+mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
+
+--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
+
+C'est l'aveu qui me coûte le plus.
+
+M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait
+de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
+
+
+Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et
+le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+
+Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
+liberté pour élever l'âme.
+
+Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est
+que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la
+liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où
+je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
+
+Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
+J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
+crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
+salade.
+
+
+RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
+
+«Plus fort, mon enfant!»
+
+C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
+«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont
+on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est
+bien!»
+
+Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous
+comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une
+goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
+rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
+j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
+partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce
+matin!
+
+
+C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et
+débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
+
+Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
+nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
+
+On m'a clarifié le nez.
+
+Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps,
+longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
+
+Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
+
+«Renifle, mon enfant! renifle!»
+
+Je ne pouvais plus.
+
+«Fais un effort, Jacques!»
+
+Je l'ai fait.
+
+
+Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une
+demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma
+tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la
+balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
+
+Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
+comme un bouchon de carafe.
+
+Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me
+conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je
+repasse ma leçon.
+
+Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les
+sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
+dis: «Baban.»
+
+BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
+
+_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
+
+En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
+_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
+
+Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
+Zim, mala ya, boum, boum!
+
+
+Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
+trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien
+l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les
+deux bouts.
+
+
+Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant
+de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé.
+Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
+
+Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou,
+atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend
+ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
+l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
+mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
+l'aloès bienfaisant.
+
+LES MATHÉMATIQUES
+
+
+«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
+
+C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
+le chou: on en mange tant à la maison!).
+
+
+«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
+sera fort en mathématiques!»
+
+
+On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour
+ceux qui n'ont rien _là._
+
+Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de
+chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
+soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve
+de la division, rien, rien!
+
+Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
+
+Je suis toujours dans les six derniers.
+
+Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
+
+Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+
+J'ai été premier en géométrie.
+
+Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
+--ou n'en suis-je pas un?...
+
+Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
+pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
+je m'en tirerai la craie à la main.
+
+Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes
+camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes,
+en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
+des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le
+professeur me dit d'un air blessé:
+
+«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui
+faites le cours, ou moi?»
+
+Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
+
+À la fin de la classe, on m'interroge:
+
+«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai
+appris?
+
+
+Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
+carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à
+la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
+vent.
+
+Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+
+La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout
+le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os,
+représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite,
+Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de
+Néron!...
+
+Mais comme ce logement est triste!
+
+Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres,
+un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à
+cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
+en guenilles.
+
+C'était le Romain.
+
+«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»
+
+Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je
+le suivais des yeux.
+
+Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce
+vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de
+savetier et qui mettait un fond à son pantalon.
+
+C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
+Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...
+
+En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main;
+c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
+restaient avaient l'air de deux cornes.
+
+Il trembla un peu en refermant la lettre.
+
+«Vous remercierez bien votre père», dit-il.
+
+Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
+dans les yeux.
+
+Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?
+
+Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti;
+il me tendait un petit livre.
+
+«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
+mathématiques?...»
+
+Il vit que non à mon air.
+
+«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
+Tenez, il y a une boîte avec.»
+
+Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et
+relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
+disait à son chien:
+
+«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi,
+j'aurai du pain.»
+
+Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait
+trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.
+
+«Aimez-vous les mathématiques?»
+
+Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce
+qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de
+livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
+civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!
+
+Qu'y avait-il dans sa boîte?
+
+Des plâtres en tranches.
+
+Et dans ce livre? Des mots de géométrie.
+
+
+Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
+mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et
+ces plâtres.
+
+C'est le samedi suivant que j'étais premier.
+
+J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son
+histoire.
+
+Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
+qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre
+lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui
+compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts
+hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé,
+sauvé, et il était passé en France.
+
+«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?
+
+--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais
+de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous
+avez compris mon système, il paraît.
+
+--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je
+vous explique?»
+
+Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma
+démonstration.
+
+«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut
+enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le
+coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des
+lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre,
+apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la
+théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon
+Dieu!
+
+--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?
+
+--Rien, rien.»
+
+Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la
+géométrie avec des fils et du plâtre.
+
+
+21
+Madame Devinol
+
+«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au
+théâtre avec moi.
+
+«Voulez-vous?»
+
+C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
+de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
+n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
+moutard à la porte depuis longtemps.
+
+Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux
+si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous
+regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
+doux, c'est bon.
+
+«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.
+
+Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:
+
+«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre
+chaque fois qu'il sera premier.»
+
+Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si
+importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.
+
+«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?
+
+--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
+un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!
+
+--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas...
+mais Jacques a beaucoup de ventre.»
+
+Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.
+
+«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as
+eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
+dissimule ça par la toilette.»
+
+
+Madame Devinol sourit en me regardant.
+
+«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
+ami, et m'accompagner?
+
+Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
+ressembler à Louis-Philippe?
+
+Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.
+
+J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y
+avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
+costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.
+
+Le numéro est sorti.
+
+«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.
+
+--Et ceux qui n'ont pas gagné?
+
+--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout
+laine, par exemple.»
+
+
+Madame Devinol m'emmène.
+
+«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
+ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»
+
+Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou
+d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
+sente la vigueur du biceps.
+
+«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
+gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me
+conter!»
+
+Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je
+lui conte tout.
+
+Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en
+disant:
+
+«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»
+
+Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
+d'argent.
+
+Je lui narre mes malheurs.
+
+J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
+dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je
+l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.
+
+«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
+te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
+C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»
+
+Fichtre! comme j'aurais préféré ça!
+
+«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»
+
+Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.
+
+«Non, non!
+
+--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est
+que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...
+
+--Non... oh! non!..
+
+--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»
+
+
+Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
+c'est convenu.
+
+Il y a un mois que nous nous connaissons.
+
+«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.
+
+--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup
+à la comédie.»
+
+Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du
+Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
+deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames,
+maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de
+décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des
+orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la
+bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
+Masson chantait:
+
+«Ô mon Fernand!»
+
+Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:
+
+
+_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_
+
+
+Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces
+chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce
+n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui
+avait une moustache noire, des bottes molles.
+
+Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
+fort et qu'on tournait les yeux!
+
+
+_Oh! viens dans une autre patrie!_
+_Viens cacher ton bonheur..._
+
+
+Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
+la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.
+
+Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris
+d'émotion.
+
+J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
+d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
+vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
+parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_,
+ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se
+penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
+jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches
+mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
+avait de la lumière à foison!
+
+J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui
+tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos
+livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et
+à Hélène.
+
+Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le
+_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
+voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et
+essayaient leurs instruments.
+
+
+Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol
+était là.
+
+Elle s'en apercevait bien.
+
+«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?
+
+--Non!... oui!... je l'aime bien.»
+
+
+Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour,
+pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.
+
+Nous croisons une dame en chemin.
+
+«La reconnais-tu?
+
+--Qui?
+
+--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet
+de soie.»
+
+Je regarde.
+
+«Mlle Masson?»
+
+Je ne suis pas encore bien sûr.
+
+«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...
+
+Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
+trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
+sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture,
+trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+
+«Eh bien!» me dit Mme Devinol.
+
+À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice
+qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.
+
+Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde,
+Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières
+qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
+un air fier, mais si fier!
+
+Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.
+
+«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?
+
+--Oh! non! par exemple!
+
+--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère
+alors?»
+
+
+Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle,
+tout près.
+
+«Encore plus près. Je te fais donc peur?»
+
+Un peu.
+
+
+Comme je bûche mes compositions maintenant!
+
+De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas
+premier.
+
+Oh! une fois! en vers latins!
+
+On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
+tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme
+celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
+passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
+rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste
+ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
+lilia plenis_.[9]
+
+Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous
+pouvez planter du persil sur la tombe!»
+
+Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois
+passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée
+plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les
+cantiques, de mettre un refrain qui revient:
+
+Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!
+
+_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice.
+Oh! c'est bien!
+
+Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à
+s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de
+côté. Qui sait?
+
+Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
+maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
+de la barbe.
+
+
+Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
+sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
+l'ai usé à force de frotter sur la machine.
+
+Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
+glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.
+
+Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!
+
+Je puis m'asseoir.
+
+J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
+tous mes petits préparatifs, et je commence.
+
+Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus
+verdâtre, comme si on battait un vieux bas.
+
+
+J'attrape des entailles terribles.
+
+Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir
+le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
+me prend la tête quand il a le temps.
+
+«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse
+l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»
+
+Il s'arrête pensif et m'interroge.
+
+«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?
+
+--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)
+
+--Pas toujours?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
+Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le
+coup de patte est donné maintenant de droite à gauche...
+Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de
+l'animalisme!»
+
+Il s'éloigne en branlant la tête.
+
+
+Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:
+
+«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
+fâché?...»
+
+Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai
+quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour
+demain, moi l'indécrottable!
+
+Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout
+de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
+bague.
+
+Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»
+
+C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos
+et cacher mon nez.
+
+
+Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit
+anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison.
+Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus
+lui parler de profil.
+
+Quelles soirées!
+
+Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
+mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des
+acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un
+joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle
+languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches.
+Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
+ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+
+Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
+recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un
+geste lent et sans me lâcher.
+
+«Tu me retiens toujours si longtemps...»
+
+Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le
+premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
+encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses
+bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
+moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit
+pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine,
+un peu gras comme de la chair.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois.
+
+«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»
+
+Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.
+
+«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»
+
+Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
+cravate quand elle serre trop.
+
+«Aide-moi...»
+
+Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.
+
+On aurait dit qu'elle en était furieuse.
+
+«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
+sèche, en voyant que je me baissais.
+
+--Non, je lace mes souliers.»
+
+Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
+et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a
+crevé.
+
+
+«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
+t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais
+chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne
+tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
+le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»
+
+Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!
+
+J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père,
+devant ma mère qui a rougi.
+
+
+Je suis premier, parbleu!
+
+J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.
+
+«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.
+
+Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.
+
+Et j'avais fait un vers qui commençait:
+
+_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)
+
+Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.
+
+
+Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence
+pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.
+
+Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
+suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si
+l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»
+
+Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde.
+Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en
+montant dans la voiture.
+
+Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
+coucou.
+
+Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
+à torrents.
+
+Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On
+n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à
+son côté.
+
+Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à
+sa gauche, de son côté.
+
+Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est
+presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...
+
+À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien
+peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
+anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
+cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait
+chaud dans le dos!...
+
+
+Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
+porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche
+ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen
+d'avoir une voiture?
+
+--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
+d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
+petite dame!
+
+--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»
+
+Elle me regarde, et elle rit.
+
+«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.
+
+--Nous en avons une, dit l'aubergiste.
+
+--Ah!»
+
+
+DANS LA CHAMBRE
+
+«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»
+
+Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!
+
+«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans
+la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu
+permets! Je vous fais peur, monsieur?»
+
+....................................
+
+Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...
+
+«Vingtras! Vingtras!»
+
+Ils sont dix à demander Vingtras.
+
+C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et
+qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le
+rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis
+elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon
+chapeau, qui n'y est pas.
+
+«Avez-vous vu mon chapeau?
+
+--Sors donc, que je referme!
+
+--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?
+
+--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»
+
+
+Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait
+remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et
+mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.
+
+Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.
+
+«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit,
+comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
+je lui écrive?
+
+--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un
+tour à Paris; et c'est une occasion.
+
+On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en
+arrache, et en route!
+
+Nous courons sur Paris.
+
+
+
+22
+La pension Legnagna
+
+Je suis à Paris.
+
+J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension,
+m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas
+un élève, c'est une vessie.»
+
+Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.
+
+«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»
+
+Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:
+
+«Boui, boui.»
+
+Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
+mes devoirs.
+
+«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les
+Anciens.»
+
+Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
+camarades.
+
+Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
+Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.
+
+Il passait.
+
+«Vous n'aimez pas ça?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut
+sans doute des perdrix rouges?
+
+--Non; j'aime mieux le lard!»
+
+Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
+«Paysan!»
+
+
+Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.
+
+Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit
+jusque dans son salon.
+
+«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre,
+où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?
+
+--Oui, monsieur, avec ma cousine.»
+
+Il en perd la tête et devient tout rouge.
+
+«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.
+
+Et se tournant vers moi:
+
+«Allez au dortoir!»
+
+
+Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
+peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins,
+et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix
+de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
+se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à
+s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+
+Il y a une demi-gloire,--Anatoly.
+
+Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il
+voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?
+
+J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
+on me blague comme provincial. Anatoly me protège.
+
+«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
+dans deux, vous verrez!»
+
+Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
+mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu
+près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.
+
+Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je
+trouvais la province plus gaie, moi!
+
+Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci
+qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu
+un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...
+
+«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
+version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort
+le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le
+ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
+continué à pleurer.»
+
+Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.
+
+La pension mène à Bonaparte.
+
+Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
+je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner
+le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande
+heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
+copie qu'on me croit en train de finir.
+
+Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
+gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
+suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à
+travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses
+blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
+je regarde.
+
+Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
+bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se
+ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.
+
+Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
+faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue
+Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
+domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
+dont les rubans volent à la brise.
+
+
+Le dimanche, nous allons en promenade.
+
+Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.
+
+Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.
+
+
+Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu
+devient notre pion.
+
+Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le
+dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.
+
+Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
+café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
+ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à
+bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à
+galons d'or ou d'argent.
+
+Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
+avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
+vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de
+trinquer.
+
+Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu
+un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me
+lever; je n'ai pas osé.
+
+«Allons, allons, reste là!»
+
+Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.
+
+Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
+_culotte_!...
+
+Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une
+volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
+anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.
+
+Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.
+
+Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.
+
+Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.
+
+Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.
+
+On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place,
+et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
+mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.
+
+Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt
+sous comptant.
+
+Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
+place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater
+pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les
+dix_, quoi!
+
+Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
+main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
+une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les
+consommations.
+
+J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand
+du coup de poing.
+
+N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
+Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je
+deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai
+peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté,
+mon but, et qui n'aurai pas de fortune.
+
+
+Ma vie des dimanches change tout d'un coup.
+
+Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.
+
+Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre
+qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.
+
+Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la
+demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures;
+nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre
+argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je
+les ménage.
+
+Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
+promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous
+l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller
+le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
+des prêtres.
+
+Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
+
+Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait
+fortune!
+
+«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,--
+qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
+lustre qu'on époussette.
+
+J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+
+Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
+
+«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant
+dans les galeries.
+
+«On apprend quoi?
+
+--Tu contemples les tableaux, les marbres!
+
+--Et après?»
+
+Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
+
+«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
+
+C'est vrai, tout de même!
+
+Matoussaint me voit ébranlé et continue
+
+«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
+
+--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa
+baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
+dans le coin.»
+
+Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
+et des monuments, décidément.
+
+
+C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est
+_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
+que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des
+_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
+
+Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la
+_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici
+Sainville!--Non! Si!»
+
+L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous
+filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez
+Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la
+table du coin.
+
+Nous dînons à trente-deux sous.
+
+Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites
+amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
+à propos de tout et de rien...
+
+
+Et comme c'est bon ce qu'on mange!
+
+_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne
+heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
+
+Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
+
+M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
+blagues-là.
+
+«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de
+cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
+
+On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
+
+«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
+
+Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je
+n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute
+au coin de la table.
+
+«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
+
+Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
+j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je
+reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des
+gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
+sortent de la tête.
+
+«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un
+voisin.
+
+Radigon lui-même en a assez.
+
+«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
+
+
+Après le dîner, il faut que je parte.
+
+Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--
+par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
+
+Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le
+bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps
+si je reparaissais avant l'heure.
+
+J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce
+dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis
+penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
+silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma
+timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de
+dictionnaires ni les récits de grand concours.
+
+Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,
+d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
+pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où
+j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au
+passé.
+
+
+On m'appelle un jour chez Legnagna.
+
+Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
+
+«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
+
+Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
+
+Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
+
+
+«_Mon cher fils,_
+
+«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui
+l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
+avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
+un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à
+M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
+
+«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu
+t'assieds._»
+
+
+Il y avait un mot de mon père aussi.
+
+Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
+voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi
+blessé tous les jours.
+
+Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le
+comédien? Est-il bon au fond?
+
+
+«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
+faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
+avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
+
+
+Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la
+bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il
+avait été là.
+
+Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
+prix.
+
+Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
+que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
+
+Et toujours, toujours le grand concours!
+
+Le professeur s'appelle D***.
+
+Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a
+l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
+de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au
+concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.
+Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,
+discou-e, _Alma pa-ens_.»
+
+Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
+
+Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au
+bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
+
+«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
+
+Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un
+académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
+nuit pas.
+
+Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des
+lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
+
+De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,
+et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
+d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
+
+Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de
+bon.
+
+Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
+le professeur continue:
+
+«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
+
+Je ne demande pas mieux.
+
+«Et à s'avouer impuissant.»
+
+C'est son affaire.
+
+
+J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,
+mais je dégringole vite.
+
+De second, je tombe à dixième, à quinzième!
+
+Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent
+ensemble, j'avais dit une fois:
+
+_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
+
+«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
+serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue
+est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération
+accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,
+le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la
+fois modeste et hardie de Boileau:
+
+_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
+
+C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre
+qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
+
+Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
+choses que je ne comprends pas davantage.
+
+«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur
+son coeur.
+
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le
+front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a
+une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
+un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui
+vomit la mort_.»
+
+C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à
+la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous
+fréquentions du monde si pauvre!
+
+Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
+
+
+Il était temps.
+
+Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de
+me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui
+aurais, un beau matin, cassé les reins.
+
+J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour
+aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme
+je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la
+pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les
+profondeurs de Paris.
+
+Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
+
+Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que
+je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que
+ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
+
+Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
+la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
+
+Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
+faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je
+m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+
+C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,
+qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en
+tirais comme cela au concours.
+
+Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
+dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
+les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.
+
+Le jour du concours arrive.
+
+Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui
+est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
+froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
+mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est
+pire que l'hostilité et le silence.
+
+«Distinguez-vous...»
+
+Il rit d'un rire lâche.
+
+Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.
+
+
+Nous arrivons presque en retard.
+
+Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
+calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder
+le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du
+pont.
+
+Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
+son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se
+releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je
+le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher
+sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
+voleur.
+
+Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était
+un livre comme un dictionnaire.
+
+Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
+temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.
+
+Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre
+moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été
+devant moi toute ma vie.
+
+
+C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
+son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.
+
+Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.
+Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon
+père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,
+et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!
+
+«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
+bachelier», dis-je à Anatoly.
+
+Je ne me trompais pas.
+
+Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,
+_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait
+la rue:
+
+«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»
+
+C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+
+
+On dicte la composition.
+
+Vais-je la faire? À quoi bon!
+
+Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
+mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui
+obsède ma pensée?
+
+Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,
+blagué seulement.
+
+Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
+Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
+destitué.
+
+Pas ce métier-là, non, non!
+
+Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je
+fasse ce que je puis.
+
+
+Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où
+j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.
+
+Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.
+
+«Tu as fini? me dit mon voisin.
+
+--Oui.
+
+--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
+saucisses?»
+
+Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les
+dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.
+
+«Ça va crier, prends garde!»
+
+Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon
+d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
+droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on
+pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
+au lieu du dictionnaire dans la bataille!
+
+«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de
+Charlemagne fit le café.
+
+Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
+tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
+qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
+l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une
+petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du
+_brûlot_.
+
+
+«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la
+pension.
+
+Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.
+
+Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le
+souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre
+banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des
+remords.
+
+Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+
+
+Le résultat est connu.--Je n'ai rien!
+
+Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a
+pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.
+
+Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
+conscience est plus calme.
+
+La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
+_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]
+
+Et chacun s'en va...
+
+
+Moi, je reste.
+
+J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne
+vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.
+
+Nous sommes quatre dans la pension.
+
+Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
+créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
+Japonais qui ne sort jamais.
+
+Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je
+devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.
+
+
+J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
+de réponse, je quitte la maison et je pars.
+
+Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le
+commissaire, cette fois.
+
+Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications
+dont mon père et ma mère se rient!
+
+J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me
+chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.
+
+«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il
+me nourrisse encore pendant les vacances!»
+
+
+Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive
+échevelé.
+
+«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur
+votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
+année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai
+fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un
+riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»
+
+Il frappe du pied, marche vers moi...
+
+Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!
+
+Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte
+avec laquelle il soufflette le mur.
+
+Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce
+qu'il vient de dire, et je lui donne raison.
+
+Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!
+
+Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?
+
+C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,
+arrivé de Nantes la veille.
+
+Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.
+
+«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à
+la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici
+sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»
+
+Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.
+
+«Mon père payera ces huit jours.
+
+--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il
+n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
+francs sur votre pension.»
+
+C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!
+
+
+
+23
+Madame Vingtras à Paris
+
+«Jacques!»
+
+C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.
+Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.
+
+Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du
+monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.
+
+
+On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,
+c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
+qu'une faible lumière.
+
+«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»
+
+C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
+elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+
+«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta
+mère.»
+
+C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:
+
+«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;
+je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
+moustache! tu as des moustaches!»
+
+Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains
+au ciel et va tomber à genoux.
+
+«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»
+
+Elle me dévisage encore.
+
+«Tout le portrait de sa mère!»
+
+Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les
+pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës
+comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
+le teint jaune comme du buis.
+
+Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me
+demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas
+cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de
+charbon neuf.
+
+«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»
+
+Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été
+humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.
+
+J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été
+profonde.
+
+Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
+la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!
+
+Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!
+
+Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est
+né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.
+
+Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.
+
+
+«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?
+
+--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.
+
+C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de
+pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.
+
+«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce
+qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...
+
+--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas
+lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai
+écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?
+
+--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu
+t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours
+épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les
+trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
+là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»
+
+Elle rit et tape sur sa poche.
+
+«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
+es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
+pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a
+pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu
+n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
+qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son
+affaire, moi, attends un peu, va!»
+
+
+Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais
+haïr, voilà qu'il me fait de la peine!
+
+Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
+ma mère dit:
+
+«Fais tes paquets!»
+
+Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.
+
+«Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+
+--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
+prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
+_Gnagnagna_ qui a dit ça?
+
+--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a
+donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
+le boucher...
+
+Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
+n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient
+abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits
+même recevaient des coups.
+
+Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
+On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.
+
+
+Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la
+vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.
+
+Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
+yeux, bien sûr!
+
+«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait
+mes réflexions dans mon silence et mon regard.
+
+
+Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère
+qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire
+qu'il laisse sortir mon trousseau.
+
+On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
+aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la
+diligence.
+
+Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
+ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
+du geste, comme s'il était là:
+
+«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
+lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
+t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»
+
+Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant
+treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma
+mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!
+
+
+«Et où allons-nous, maintenant?»
+
+Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans
+la voiture. Le cocher attend.
+
+«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un
+an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,
+tu ne connais pas un endroit où descendre?»
+
+Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
+un lit aux Hollandais?
+
+«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»
+
+Elle me pousse vers la portière.
+
+«Appelle le cocher?
+
+--Cocher!»
+
+Il arrête et se penche.
+
+«Connaissez-vous l'Écu-de-France?
+
+--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!
+
+--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle
+l'Écu-de-France.
+
+--Connais pas ici!»
+
+Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage
+d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.
+
+«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+
+--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
+qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»
+
+Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la
+Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
+devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère
+ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...
+
+Elle me donne des coups de parapluie.
+
+«Mais remue-toi donc!»
+
+Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
+n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
+un doigt.
+
+«Arrête une autre voiture.»
+
+Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des
+lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
+montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les
+voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
+toujours! Quelle spécialité!
+
+
+Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
+là?
+
+Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions
+politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs
+conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce
+n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!
+
+Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a
+un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_
+étaient pour les gens qui n'en avaient pas.
+
+«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers
+latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es
+pas tombé sur la tête, dis?
+
+--Non, sur le derrière seulement.»
+
+Ma mère paraît un peu plus tranquille.
+
+
+Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.
+
+Des cris dans la chambre de ma mère...
+
+«Jacques, Jacques!
+
+--Me voilà.»
+
+À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
+mal du monde pour le garder.
+
+Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.
+
+«Es-tu mon fils?»
+
+Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé
+une fois.
+
+Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes
+que j'ai portées toute cette année.
+
+Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
+soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma
+place.
+
+Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie
+d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.
+
+«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là
+les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je
+sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
+mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour
+t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y
+avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
+place! Ici, rien! rien!»
+
+«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai
+écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»
+
+C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me
+tâte.
+
+«Mais explique-toi, imbécile!»
+
+Oh non, elle m'a bien reconnu.
+
+J'explique l'histoire des vêtements.
+
+J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
+m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient
+trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
+connaissais personne.
+
+Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et
+qui avait, lui, des habits trop petits.
+
+Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de
+tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de
+gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?
+
+Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses
+frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
+nouveau.
+
+
+Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son
+silence.
+
+«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
+connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
+retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait
+été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
+pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le
+tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
+vieux rideaux.»
+
+Diable!
+
+«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi
+j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
+--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne
+voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
+le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
+dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
+d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
+on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui
+est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
+inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
+de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
+pas que ce n'est pas du bon.»
+
+
+«Où me mènes-tu dîner?»
+
+Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me
+câlinant.
+
+Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
+suite de Tavernier, à trente-deux sous.
+
+«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?
+--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une
+si bonne année!»
+
+J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était
+disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les
+mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»
+
+Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma
+mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!
+Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
+pour un fromage!»
+
+Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
+dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente
+sous.
+
+«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré
+que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
+trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut
+avoir un petit cochon dans nos pays!
+
+--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
+timidement.)
+
+--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix
+francs, sois tranquille!»
+
+Je ne l'étais pas, et je reprends:
+
+«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»
+
+Nous allons chez Tavernier.
+
+
+Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour
+qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»
+
+Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux
+en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.
+
+Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
+salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
+mère paraît fixée.
+
+«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir
+si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»
+
+Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.
+
+Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la
+délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
+absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
+garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait
+encore! Il allait droit--halte-là!
+
+Des paris s'engagent dans le fond.
+
+--Passera, passera pas!
+
+Ma mère disait: C'est mon fils!
+
+«_Je vous en félicite, madame!»_
+
+Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux
+applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de
+moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant
+d'un air courroucé.
+
+Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.
+
+«Restons ensemble!» dit-elle.
+
+Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus
+sûr, et nous tenons conseil.
+
+On nous regarde beaucoup.
+
+«Tu as faim? mon pauvre enfant!»
+
+Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?
+
+Une scie s'organise.
+
+«_Va rincer l'pau..._
+
+--_Consoler l'pau..._
+
+--_Remplir l'pau... vre enfant._»
+
+Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en
+bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.
+
+«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»
+
+Je réponds «non», audacieusement.
+
+Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.
+
+J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!
+
+«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?
+
+--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
+s'appelle Jacques, lui!»
+
+On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler
+l'orateur._
+
+Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
+que le patron dit: Il faut en finir!
+
+On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.
+
+J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.
+
+On nous servit en se tenant sur la défensive.
+
+«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des
+frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils
+pisseront à l'anglaise.»
+
+«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.
+
+--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer
+l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux
+pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»
+
+Ma mère s'installe chez Bessay.
+
+«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?
+
+--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?
+
+--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si
+fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
+enfant!»
+
+Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est
+occupé avec un client, à qui il dit:
+
+«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»
+
+Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête
+de veau.
+
+
+Le garçon revient à nous.
+
+«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.
+
+--Je vous recommande le fricandeau.
+
+--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger
+chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous
+ça?»
+
+Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il
+de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a
+l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...
+
+«Jacques, rappelle-le!
+
+--Garçon?»
+
+Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.
+J'espère qu'il ne m'entendra pas.
+
+«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»
+
+Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie
+d'une voix de stentor dans l'escalier:
+
+«ET MES TRIPES?»
+
+Il se retourne brusquement:
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»
+
+Ma mère, du fond de la salle:
+
+«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en
+faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»
+
+
+«La côtelette... enlevons!
+
+--Je vous ai dit: pas grasse!
+
+--Ce n'est pas gras, ça, madame!
+
+--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»
+
+Le garçon a disparu.
+
+Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;
+elle finit par accoucher de cette proposition:
+
+«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.
+
+--Maman!
+
+--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
+dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une
+voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
+ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»
+
+Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
+nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je
+crois même que je mords mon petit doigt):
+
+«Moi qui aime tant le gras!
+
+--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
+j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
+serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»
+
+
+Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
+pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce
+gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon
+gousset, et un autre dans ma poche de derrière.
+
+
+Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler
+sérieusement:
+
+«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous
+allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les
+théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
+n'avons rien décidé pour ton avenir.»
+
+Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs
+dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le
+huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
+veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce
+n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
+vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
+sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois
+sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi
+parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»
+
+Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
+gâte un peu.
+
+Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que
+je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été
+de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:
+«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»
+
+Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me
+repose un peu, mais ça fatigue tout de même.
+
+
+Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.
+Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.
+
+«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
+quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
+regardais les écuyères.»
+
+Au mirliflore???
+
+«Allons! Que va-t-on faire de toi?
+
+--Je n'en sais rien!
+
+--As-tu une idée?
+
+--Non.
+
+--Il faut finir tes classes.»
+
+Je n'en vois pas la nécessité.
+
+Ma mère devine le fond de ma pensée.
+
+«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les
+sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
+quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»
+
+Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en
+dedans toujours que je fais ces réflexions).
+
+«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?
+
+--À quoi voulez-vous que je réponde?
+
+--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»
+
+Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:
+
+Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le
+temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
+perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je
+voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me
+suffire!
+
+Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
+qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas
+recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,
+pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
+je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
+dire que je vous coûte un sou!...
+
+Voilà ce que je pense, ma mère.
+
+J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens
+des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me
+passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,
+voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...
+
+Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!
+
+Ma mère en est devenue pâle.
+
+«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je
+porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
+place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour
+quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
+et les trois sous du garçon...
+
+--Tu veux désespérer ton père, malheureux!
+
+--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne
+pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux
+pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une
+veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
+d'aller où je veux le dimanche.»
+
+....................................
+
+«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»
+
+Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,
+dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler
+qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne
+voulais plus les voir!
+
+Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.
+
+«Tu pleures?»
+
+Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
+j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa
+tête dans ses mains...
+
+Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
+avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;
+elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
+des perles dans les yeux.
+
+«Pardon!»
+
+Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+
+«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,
+de ne plus me dire de ces mots durs.»
+
+Elle baissa la voix et murmura:
+
+«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...
+
+--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.
+
+--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux
+sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»
+
+Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à
+minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.
+
+Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
+dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
+touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
+gestes cruels...
+
+
+«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller
+encore au collège?
+
+--Oui, mère.»
+
+Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa
+mort.
+
+«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
+souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu
+t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de
+la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...
+Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
+de faire ce que nous voulons...»
+
+
+Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que
+l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais
+simplement mon baccalauréat.
+
+J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
+avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!
+
+Elle ne me parle plus comme jadis.
+
+Elle est si grave et a si peur de me blesser!
+
+«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»
+
+Elle ajoute avec émotion:
+
+«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
+d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
+vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je
+puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir
+les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
+soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
+Matoussaint.»
+
+
+J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il
+demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
+jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une
+histoire de la Convention.
+
+Matoussaint écrit sous sa dictée.
+
+Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
+mais on a continué la conversation.
+
+Leurs phrases font un bruit d'éperons:
+
+«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une
+épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire
+des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des
+peuples.»
+
+Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
+m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche
+suivant, je n'étais plus le même.
+
+
+J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.
+
+On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la
+misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me
+rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
+avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les
+fourches avaient du sang au bout des dents.
+
+Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
+Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était
+embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
+et me crevait les yeux.
+
+C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,
+et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;
+c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui
+nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
+enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les
+entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la
+mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose
+et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
+
+Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons
+faim! Nous voulons êtres libres!»
+
+J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr
+à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le
+coeur.
+
+Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais
+toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les
+remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
+haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était
+fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
+peuple!_
+
+C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
+culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on
+venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce
+que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais
+petit.
+
+
+Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
+veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
+noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
+patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
+vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
+mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
+regardait les cendres d'un oeil fixe.
+
+Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
+_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où
+sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._
+
+Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
+tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
+un regard de colère, du côté du château.
+
+Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
+bondissait dans mes veines de savant malgré moi!
+
+Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle
+Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que
+j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,
+qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
+_aristocrates_, appelez-moi!»
+
+
+«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.
+
+C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--
+Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
+des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
+Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
+mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de
+la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec
+une encre qui est à peine séchée.
+
+
+Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!
+J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
+livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du
+drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les
+brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La
+liberté ou la mort!»_
+
+Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
+d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.
+
+
+Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
+en campagne, et chacun fait ses rêves.
+
+Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les
+épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.
+
+Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_
+
+On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on
+parle de la Haute-Loire.
+
+Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.
+
+Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
+des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
+lieutenant.
+
+Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
+champs «après la victoire».
+
+
+_Rue Coq-Héron._
+
+Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le
+rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des
+ouvriers.
+
+La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
+ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.
+
+C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que
+dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
+bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
+détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
+surveille comme un capitaine.
+
+Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!
+
+On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se
+remet à souffler.
+
+
+J'ai trouvé l'état qui me convient...
+
+J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
+j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
+respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.
+
+Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!
+
+Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout
+le monde à un moment est ému comme dans une bataille.
+
+Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
+j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.
+
+
+Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
+une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les
+autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!
+
+Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.
+
+Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la
+vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas
+d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
+jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+
+Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
+j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--
+J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
+chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...
+
+_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_
+
+«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous
+retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec
+lui.»
+
+Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et
+j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
+été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des
+ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été
+mêlés à des émeutes.
+
+La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on
+trinquait.
+
+Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière
+_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.
+
+Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
+disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me
+semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
+républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,
+et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.
+
+Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui
+parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
+batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air
+doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine
+voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le
+brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme,
+--travaille,--c'est pour le moutard.»
+
+À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit
+quelqu'un. Et l'on salue au refrain:
+
+_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_
+
+Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,
+moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis
+plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se
+fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_
+
+«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»
+
+Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+
+Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être
+craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé
+là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades
+et mes maîtres.
+
+Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au
+lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps
+quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,
+le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau.
+
+J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français,
+mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:
+on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._
+
+
+Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a
+été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà
+qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o,
+onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique
+pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort.
+
+«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il
+pas mieux _passer le goût du pain?»_
+
+
+Retourner là-bas?
+
+À qui parlerai-je de République et de révolte?
+
+Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose
+à Lyon!
+
+Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré!
+
+Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.»
+Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de
+peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une
+chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs
+par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige.
+J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je
+descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je
+demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.
+
+Si j'en parlais à ma mère?
+
+
+Je lui en parle.
+
+«Tu m'avais dit, cependant...
+
+--C'est vrai, oui.»
+
+Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste
+me donne du courage.
+
+«Vous reviendrez, mon cher.
+
+--Écrivez-moi, au moins!
+
+--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à
+l'assaut de l'Élysée.
+
+--Surtout dans ce cas, citoyen!»
+
+
+
+24
+Le retour
+
+Ah! que la route est triste!
+
+Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui
+m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer.
+Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!
+
+Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare
+m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+
+Beaugency! Amboise! Ancenis!
+
+On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes,
+cela!
+
+«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Nous y sommes.»
+
+
+Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons,
+il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je
+reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en
+allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants
+à qui l'on faisait la charité.
+
+Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.
+
+Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.
+
+Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.
+
+Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses
+bras pour un baiser.
+
+Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une
+_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux!
+
+Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de
+pierre.
+
+Je n'ose pas.
+
+Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes
+cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un
+air de rancune tous les deux.
+
+On monte les escaliers sans dire un mot.
+
+Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour
+de Londres.
+
+Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend
+des temps _de solennité.
+
+C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent
+leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à
+m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et
+il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et
+chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,
+il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer
+beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc
+que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un
+coup de hache, te livrer au licteur?»
+
+Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne
+puisse plus y tenir.
+
+Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est
+forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.
+
+
+Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.
+
+Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la
+faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était
+une chaise curule.
+
+«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»
+
+--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.
+
+--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui
+donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le
+droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.»
+
+Il s'embrouille.
+
+
+PHILOSOPHIE
+
+
+«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te
+présenteras au baccalauréat.»
+
+Telle est la décision adoptée.
+
+On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
+On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de
+Paris... jugez!...
+
+
+Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École
+normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours
+le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à
+l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier,
+dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux
+premières, et au premier rang.
+
+C'est sa mère qui a fait cette combinaison.
+
+«Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._»
+
+
+Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire
+le péripatéticien chez lui, dans son jardin.
+
+Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour
+arroser son potager; il n'a plus personne.
+
+Il pense que moi, fils de collègue--qui suis d'Éleusis aussi,--
+j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.
+
+Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.
+
+Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais
+l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie
+des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête
+pleine.
+
+Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du
+_journaliste_, quoique ce journaliste fût républicain.
+
+J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.
+
+Mais celui-ci est vraiment comique!
+
+
+EN CLASSE
+
+«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?»
+
+Je me gratte l'oreille.
+
+«Vous ne savez pas?»
+
+Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris,
+voyons!
+
+--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?
+
+--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+
+--Badigeot?
+
+--M'sieu, il y a le _consensus omnium_!
+
+--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate
+accouchant son génie.)
+
+--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc!
+
+--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que
+tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?»
+
+Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le
+matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une
+boulette de pain mâché.
+
+«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.
+
+--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas
+vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible.
+Sa droite est terrible!»
+
+Le mot ne lui a pas déplu, cependant.
+
+«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de
+la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!... Ce cri d'un enfant
+pour désigner Dieu!»
+
+Il en a parlé en haut lieu.
+
+«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant
+qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?--
+Oui, il y a un _bonhomme_ là-haut!»
+
+
+À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et
+commence en lui rappelant le mot:
+
+«Il y a un bonhomme là-haut?»
+
+--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.»
+
+
+MON ÂME
+
+Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._
+
+Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+
+Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans
+ce collège-ci.
+
+Il y a sept facultés de l'âme.
+
+«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.
+
+
+On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
+M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!
+
+Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.
+
+Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix
+fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon
+père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à
+son propriétaire désespéré.
+
+«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»
+
+Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il
+y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui
+notre voisin.
+
+M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.
+
+Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais
+qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»
+
+
+Il voulut me faire un cadeau.
+
+Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur
+ouvert.
+
+«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire
+vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon
+manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que
+j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»
+
+Mon père semble dire: «c'est trop».
+
+«Non, non! Écoutez-moi bien.»
+
+Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+
+«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? _Il y en a huit!»_
+
+On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
+
+«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq
+doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main
+gauche.
+
+Il a ajouté avec bonté:
+
+«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore
+encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»
+
+
+_Rennes, lundi._
+
+Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me
+suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses
+pensionnaires.
+
+
+_Mardi._
+
+Je suis le second en version.
+
+J'ai _fait_ encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le
+premier.
+
+
+Cette après-midi, l'examen.
+
+Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en
+trois bouchées.
+
+«Monsieur Vingtras!»
+
+C'est mon tour.
+
+On tire les boules.
+
+«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»
+
+Je traduis comme un ange.
+
+«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
+été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que
+vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé
+par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous
+appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue
+M. Gendrel.»
+
+M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de
+_province_, docteur ès lettres de _province_; il n'a pas bu aux
+fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_,
+à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il
+m'a pris pour prétexte à l'instant.
+
+M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes
+comme celles de Bergougnard.
+
+
+Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.
+
+Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge
+qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être
+indulgent.
+
+«Qu'est-ce que le pendule compensateur?
+
+--C'est un pendule qui compense.
+
+--Bien, très bien!»
+
+Se penchant à l'oreille du doyen:
+
+«Il est intelligent.»
+
+Se retournant vers moi:
+
+«Et la machine pneumatique, quel est son usage?
+
+--La machine pneumatique?...
+
+--Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le
+vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent.
+Bien, très bien!»
+
+Il reprend:
+
+«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»
+
+Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne
+démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la
+fais à la bonne franquette.
+
+Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un
+vieux mouchoir, je coupe mon cône.
+
+On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le
+mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire
+de bonne humeur.
+
+Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour
+au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:
+
+«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais
+comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous
+avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a
+profité.»
+
+Murmure flatteur.
+
+Encore un coup à Gendrel!
+
+C'est à lui que j'ai affaire maintenant.
+
+Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous
+toutes neuves.
+
+Il lui prend l'envie de se moucher.
+
+Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure
+et remis dans la coiffe si grasse.
+
+C'était le chapeau de Gendrel.
+
+Je suis perdu!
+
+Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui
+sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+
+Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
+
+«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»
+
+(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»
+
+Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un
+assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail
+de son cheval.
+
+«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de
+l'âme?»
+
+Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»
+
+
+....................................
+
+
+Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!
+
+Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois
+dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._
+
+Pi--houit!...
+
+
+J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+
+«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas
+honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le
+doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout
+à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait
+peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.»
+
+Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant
+accepter ma _théorie des huit_ publiquement, et je vais porter la
+peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de
+volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
+
+Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à
+se présenter à une autre session.»
+
+La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et
+où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse
+les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+
+Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui
+m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains
+d'une secte ou d'une faction.
+
+J'ai dit ce qu'il m'a dit!
+
+Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,--je
+m'en fiche,--mais je serai forcé de me représenter devant la
+Faculté de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien
+triste...
+
+
+Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil
+cave.
+
+C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est
+dans son propre orgueil!
+
+Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
+
+Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait
+sur notre porte:
+
+
+À LA BOULE NOIRE
+AUBERGE DES RETOQUÉS
+AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
+(On porte tout de même des participes en ville)
+
+_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire
+qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq
+francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée,
+comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme
+si le fils de la maison avait jonglé avec des _blanches!..._
+
+
+«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec
+nous.»
+
+Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes
+pénibles.
+
+Mon père me reproche le pain que je mange.
+
+On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui
+se cache.
+
+«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.
+
+--Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.
+
+Je serai donc toujours écrasé par mon costume!
+
+Ah! je partirai tout de même!
+
+Mon père a eu vent de ce propos.
+
+«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»
+
+Legnagna m'avait déjà menacé d'eux...
+
+Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
+
+Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
+traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien...
+
+«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
+
+Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
+s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
+livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire
+ma chambre.
+
+«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.»
+
+
+Me faire arrêter?--Pourquoi?
+
+Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée
+que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me
+frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
+avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant
+lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
+cotte, un bourgeron!
+
+Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux
+gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne
+veux pas être professeur comme lui.
+
+Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je
+veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je
+désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la
+charrue et l'écurie.
+
+Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
+ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans,
+il le peut.
+
+On a pensé à moi pour une leçon.
+
+Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques
+personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous,
+veulent me montrer de l'amitié.
+
+L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui
+veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
+
+«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
+d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont
+bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
+faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il
+achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
+sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
+vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
+J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
+
+J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
+
+
+La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de
+recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son
+chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux
+cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
+ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille,
+et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+
+Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
+
+«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
+croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»
+
+Ah! cette paysanne!
+
+
+Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une
+leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même
+prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
+tiennent pas.
+
+Je suis forcé de m'asseoir de côté.
+
+Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
+
+«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez
+votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
+
+--Oh! non, au contraire, merci.»
+
+Je ruisselle.
+
+«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,
+qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
+l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
+
+--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
+beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a
+déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant
+même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
+avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»
+
+On me chasse le lendemain.
+
+Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
+«Cinquante francs.»
+
+
+Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère
+intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
+
+--Oh! non, par exemple, non!
+
+--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine
+qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»
+
+J'achète un costume tout fait.
+
+Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
+à parler en particulier au patron de l'établissement et lui
+explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
+larmes aux yeux!»
+
+
+Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
+mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
+
+Elle en est si contente et si fière!
+
+Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
+
+«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
+Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me
+tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+
+Claquant la langue tristement, elle ajoute:
+
+«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
+seulement pas demandé des morceaux!»
+
+
+Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait
+pâlir, il eut peur de mon désespoir.
+
+«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
+
+Il en est à croire cela.
+
+La pauvre femme reste muette, glacée.
+
+Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le
+même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
+
+
+«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
+
+C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur
+du suicide.
+
+
+C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
+écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.
+
+Je dis _vous_ pour la première fois.
+
+Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+
+«Mère, donne-moi donc une bougie.
+
+--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça
+éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
+
+J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
+
+Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de
+paraître faible.
+
+Je recommence; c'est difficile et douloureux.
+
+Ah! ma foi, non! et je déchire encore...
+
+Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
+quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y
+sera tout de même. J'écris simplement ceci:
+
+_Je veux être ouvrier._
+
+«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient
+de remettre le bout de papier.
+
+
+Il me rencontre dans un corridor:
+
+«Tu te f... de moi, dis...?»
+
+Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
+L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.
+
+
+25
+La délivrance
+
+Le malheur est arrivé!
+
+Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
+gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café
+où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
+payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
+dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
+pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
+
+Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.
+
+J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie
+au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
+de M. Victor Cousin.
+
+Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je
+les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit
+d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les
+mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
+jeunes gens.»
+
+Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
+qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que
+moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
+vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de
+nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
+chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des
+répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.
+
+J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
+
+Elle avait levé les mains au ciel.
+
+«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»
+
+Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,
+il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce
+que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des
+choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
+acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi
+prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
+Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
+
+Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui
+passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
+
+«Te voilà, fainéant?»
+
+Et il a continué son chemin.
+
+Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui
+demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me
+regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
+
+Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
+travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
+miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
+faut pas qu'il m'appelle fainéant!
+
+Fainéant!
+
+Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
+
+«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
+plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
+
+Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
+j'étais plus jeune.
+
+Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
+lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
+parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
+en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
+courage de son fils.
+
+Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
+caponne!
+
+Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,
+et je travaillerai tout de même! C'est dit.
+
+Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,
+que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je
+courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à
+huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+
+
+J'y ai couché.
+
+C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il
+a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et
+je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
+sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix
+heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé
+le verrou mis.
+
+Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de
+courage que moi.
+
+Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans
+ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
+paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+
+Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
+
+
+Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à
+huit heures et demie du matin.
+
+Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène
+sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
+
+M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
+
+La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était
+blanc comme un mort.
+
+«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
+
+
+_Dans la maison, une heure après._
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
+
+Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait
+volontiers estropié; il répétait:
+
+«Je te casserai les bras et les jambes.»
+
+«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
+Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
+C'est trop tard; je suis trop grand.»
+
+
+BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!
+
+
+_Minuit._
+
+Mon père me fera arrêter, bien sûr.
+
+La prison demain, comme un criminel.
+
+Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
+commencent comme cela. Je le sens bien.
+
+Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
+tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.
+
+L'idée m'est presque venue d'en finir.
+
+Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui
+m'aurait assassiné!
+
+Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,
+voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
+avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà
+pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?
+
+Je n'ai pas un reproche à m'adresser.
+
+Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois
+mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
+coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
+jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se
+battre.
+
+Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
+la main tout de même. Ici, point!
+
+Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et
+quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je
+le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
+les DROITS DE L'HOMME.
+
+Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le
+corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
+martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si
+M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.
+
+Paris! oh! Je l'aime!
+
+J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,
+la sympathie aux révoltés.
+
+L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais
+déjà ma cravate.
+
+
+Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.
+
+Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.
+
+«Jacques, viens, viens!»
+
+On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours
+auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison
+où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
+calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras
+fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
+on lui mettait le poing sous le nez.
+
+Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler
+mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.
+
+--Malheureux!»
+
+Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le
+vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en
+morceaux.
+
+Ils amassaient du monde dans la rue.
+
+«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.
+
+--Eh! je viens!»
+
+
+On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
+saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens
+comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
+lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge
+encore. On me tire par les cheveux.
+
+On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte
+par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins
+le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et
+il en conte!...
+
+L'imbécile!
+
+«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
+vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
+à l'épée avec lui.»
+
+
+_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._
+
+Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le
+collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la
+fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--
+ce qui me donne ma liberté.
+
+J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
+ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la
+Navale s'offrent pour la chose.
+
+«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.
+
+--J'ai dix-huit ans.»
+
+Je mens de deux ans, voilà tout.
+
+On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
+devant Saint-Cyr.
+
+Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un
+paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois
+que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
+tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.
+
+Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
+Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.
+
+
+Nous sommes sur le terrain.
+
+«Avancez, messieurs!»
+
+Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
+rater le cérémonial.
+
+L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un
+bond en arrière et il me laisse là.
+
+J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.
+
+Il ne vient pas, j'avance.
+
+Cri du médecin!
+
+«Quoi donc?
+
+--Vous êtes blessé.
+
+--Moi?
+
+--Vous avez la cuisse pleine de sang.»
+
+Je ne sens rien.
+
+«Recommençons, recommençons ça!»
+
+Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a
+fait l'autre, je bondis.
+
+«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.
+
+Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+
+«Le gras de la cuisse traversé!
+
+--Vous croyez?
+
+--Et quinze jours sans marcher!»
+
+Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!
+
+Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.
+
+Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...»
+
+Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
+vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
+bois.
+
+J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
+camarade.»
+
+Elle a même fait cette remarque:
+
+«C'est mal pendant que son père est malade.»
+
+
+Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
+voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
+sous à ma mère qui m'a cru fou.
+
+«Il prend des voitures, maintenant!»
+
+L'escalier est noir.
+
+J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
+prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
+fourrer dans mon lit.
+
+Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
+toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
+mien.
+
+«Jacques, tu as _été en duel_!
+
+--Et mon père, comment va-t-il?»
+
+
+Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
+médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
+à lui.
+
+Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
+elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
+
+Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
+tout.
+
+C'est mon père qui parle avec émotion:
+
+«Oui, quand il sera guéri, il partira.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
+moins?
+
+--Je t'ai dit que non.»
+
+Un silence.
+
+«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
+veille!...»
+
+Il semble que sa voix tremble.
+
+«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
+ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
+peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
+fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
+et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
+creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
+
+--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
+Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
+il a pleuré!
+
+--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
+_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux
+dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste
+dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je
+le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
+qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
+de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.
+
+--Tu l'embrasseras avant de partir.
+
+--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore
+l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
+Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
+bien... Moi, je n'ose pas.»
+
+
+«Madame, madame!
+
+--Quoi donc!
+
+--Il y a les agents en bas!
+
+--Les agents!»
+
+Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends
+parler.
+
+«Nous venons pour emmener votre fils.
+
+--Parce qu'il s'est battu?»
+
+Elle remonte vers mon père.
+
+«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour
+qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais
+signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
+dis, au moins, à travers la cloison?»
+
+....................................
+
+J'entends.
+
+Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce
+lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.
+
+Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
+semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
+mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!
+
+
+Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de
+force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
+voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
+ceux qui ont un peu pleuré.
+
+Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.
+
+Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
+maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de
+frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!--
+Ah! oui! malheur à celui-là!
+
+Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.
+
+Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:
+
+«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri;
+vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»
+
+Ma mère remercie Dieu.
+
+«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
+je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...»
+
+Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers
+la cloison.
+
+
+«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.
+
+Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
+faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+
+Ce sont ceux du duel.
+
+Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et
+taché de sang.
+
+«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
+bien sûr...»
+
+Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé,
+fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
+--mais finit par dire en hochant la tête:
+
+«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
+moins ton vieux pantalon!»
+
+
+
+ [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
+ [2] Sorte de cataplasme.
+ [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
+ [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
+ [5] Dictionnaire de grec.
+ [6] Auteur de chansons très populaire.
+ [7] Drapeau.
+ [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
+d'armes.
+ [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
+Énéide, VI, 863.)
+ [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
+ [11] Conducteur, cocher.
+ [12] Fuit.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vall\'e8s
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+22 La pension Legnagna}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017051 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003100000000}}}{\fldrslt {319}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017052"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 23 Madame Vingtras
+\'e0 Paris}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017052 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003200000000}}}{\fldrslt {341}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017053"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 24 Le retour}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017053 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003300000000}}}{\fldrslt {372}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017054"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003000350034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul 25 La d\'e9livrance}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017054 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700300035003400000000}}}{\fldrslt {393}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017029}D\'c9DICACE{\*\bkmkend _Toc98017029}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart BM1}\'c0 TOUS CEUX
+\par qui crev\'e8rent d\rquote ennui au coll\'e8ge
+\par ou
+\par qu\rquote on fit pleurer dans la famille
+\par qui, pendant leur enfance,
+\par furent tyrannis\'e9s par leurs ma\'eetres
+\par ou
+\par ross\'e9s par leurs parents
+\par
+\par }\pard\plain \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Je d\'e9die ce livre.
+\par Jules VALL\'c8S.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773841}{\*\bkmkstart _Toc98017030}{\*\bkmkend BM1}1\line }{\b0 Ma m\'e8re}{{\*\bkmkend _Toc84773841}
+{\*\bkmkend _Toc98017030}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ai-je \'e9t\'e9 nourri par ma m\'e8re\~? Est-ce une paysanne qui m\rquote a donn\'e9 son lait\~? Je n\rquote en sais rien. Quel que soit le sein que j\rquote ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps o\'f9 j\rquote \'e9tais tout petit\~; je n
+\rquote ai pas \'e9t\'e9 dorlot\'e9, tapot\'e9, baisot\'e9\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 beaucoup fouett\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re dit qu\rquote il ne faut pas g\'e2ter les enfants, et elle me fouette tous les matins\~; quand elle n\rquote a pas le temps le matin, c\rquote est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote y met du suif.
+\par
+\par C\rquote est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D\rquote abord elle \'e9tait contente\~: comme elle n\rquote a pas d\rquote horloge, \'e7a lui donnait l\rquote heure. \'ab\~Vlin\~! Vlan\~! Zon\~! Zon\~! \endash
+ voil\'e0 le petit Chose qu\rquote on fouette\~; il est temps de faire mon caf\'e9 au lait.\~\'bb
+\par
+\par Mais un jour que j\rquote avais lev\'e9 mon pan, parce que \'e7a me cuisait trop, et que je prenais l\rquote air entre deux portes, elle m\rquote a vu\~; mon derri\'e8re lui a fait piti\'e9.
+\par
+\par Elle voulait d\rquote abord le montrer \'e0 tout le monde, ameuter les voisins autour\~; mais elle a pens\'e9 que ce n\rquote \'e9tait pas le moyen de le sauver, et elle a invent\'e9 autre chose.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle entend ma m\'e8re me dire\~: \'ab\~Jacques, je vais te fouetter\~!
+\par
+\par \endash Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire \'e7a pour vous.
+\par
+\par \endash Oh\~! ch\'e8re demoiselle, vous \'eates trop bonne\~!\~\'bb
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote emm\'e8ne\~; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains\~; moi, je crie. Ma m\'e8re remercie, le soir, sa rempla\'e7ante.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 votre service\~\'bb r\'e9pond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
+\par
+\par Mon premier souvenir date donc d\rquote une fess\'e9e. Mon second est plein d\rquote \'e9tonnement et de larmes.
+\par
+\par
+\par C\rquote est au coin d\rquote un feu de fagots, sous le manteau d\rquote une vieille chemin\'e9e\~; ma m\'e8re tricote dans un coin\~; une cousine \'e0 moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rong\'e9
+es quelques assiettes de grosse fa\'efence avec des coqs \'e0 cr\'eate rouge et \'e0 queue bleue.
+\par
+\par Mon p\'e8re a un couteau \'e0 la main et taille un morceau de sapin\~; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont d\'e9j\'e0 taill\'e9es\~
+; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer\'85 Le chariot va \'eatre fini\~; j\rquote attends tout \'e9mu et les yeux grands ouverts, quand mon p\'e8re pousse un cri et l\'e8ve sa main pleine de sang. Il s
+\rquote est enfonc\'e9 le couteau dans le doigt. Je deviens tout p\'e2le et je m\rquote avance vers lui\~; un coup violent m\rquote arr\'eate\~; c\rquote est ma m\'e8re qui me l\rquote a donn\'e9, l\rquote \'e9cume aux l\'e8vres, les poings crisp\'e9s.
+
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est ta faute si ton p\'e8re s\rquote est fait mal\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle me chasse sur l\rquote escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
+\par
+\par Je crie, je demande gr\'e2ce, et j\rquote appelle mon p\'e8re\~: je vois, avec ma terreur d\rquote enfant, sa main qui pend toute hach\'e9e\~; c\rquote est moi qui en suis cause\~! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir\~? On me battra apr\'e8
+s si l\rquote on veut. Je crie, on ne me r\'e9pond pas. J\rquote entends qu\rquote on remue des carafes, qu\rquote on ouvre un tiroir\~; on met des compresses.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est rien,\~\'bb vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tach\'e9e de rouge.
+\par
+\par Je sanglote, j\rquote \'e9touffe\~: ma m\'e8re repara\'eet et me pousse dans le cabinet o\'f9 je couche, o\'f9 j\rquote ai peur tous les soirs.
+\par
+\par Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+\par
+\par Ce n\rquote est pas ma faute, pourtant\~!
+\par
+\par Est-ce que j\rquote ai forc\'e9 mon p\'e8re \'e0 faire ce chariot\~? Est-ce que je n\rquote aurais pas mieux aim\'e9 saigner, moi, et qu\rquote il n\rquote e\'fbt point mal\~?
+\par
+\par Oui \endash et je m\rquote \'e9gratigne les mains pour avoir mal aussi.
+\par
+\par C\rquote est que maman aime tant mon p\'e8re\~! Voil\'e0 pourquoi elle s\rquote est emport\'e9e.
+\par
+\par On me fait apprendre \'e0 lire dans un livre o\'f9 il y a \'e9crit en grosses lettres, qu\rquote il faut ob\'e9ir \'e0 ses p\'e8re et m\'e8re\~: ma m\'e8re a bien fait de me battre.
+\par
+\par
+\par La maison que nous habitons est dans une rue sale, p\'e9nible \'e0 gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais o\'f9 les voitures ne passent pas. Il n\rquote y a que les charrettes de bois qui y arrivent, tra\'een\'e9es par des b\'9cufs qu
+\rquote on pique avec un aiguillon. Ils vont, le cou tendu, le pied glissant\~; leur langue pend et leur peau fume. Je m\rquote arr\'eate toujours \'e0 les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est \'e0 mi-c\'f4te\~
+; je regarde en m\'eame temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge, \endash on enfourne avec de grandes pelles, et \'e7a sent la cro\'fbte et la braise\~!
+\par
+\par
+\par La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni \'e0 droite ni \'e0 gauche, l\rquote \'9cil fixe, l\rquote air malade.
+\par
+\par Des femmes leur donnent des sous qu\rquote ils serrent dans leurs mains en inclinant la t\'eate pour remercier.
+\par
+\par Ils n\rquote ont pas du tout l\rquote air m\'e9chant.
+\par
+\par Un jour on en a emmen\'e9 un sur une civi\'e8re, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier\~; il s\rquote \'e9tait mis le poignet sous une scie, apr\'e8s avoir vol\'e9\~; il avait coul\'e9 tant de sang qu\rquote on croyait qu\rquote il allait mourir.
+
+\par
+\par Le ge\'f4lier, en sa qualit\'e9 de voisin, est un ami de la maison\~; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d\rquote en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m\rquote emm\'e8ne quelquefois \'e0 la prison, parce que c
+\rquote est plus gai. C\rquote est plein d\rquote arbres\~; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cath\'e9drales avec des bouchons et des coquilles de noix.
+\par
+\par \'c0 la maison, l\rquote on ne rit jamais\~; ma m\'e8re bougonne toujours. \endash Oh\~! comme je m\rquote amuse davantage avec ce vieux l\'e0 et le grand qu\rquote on appelle le braconnier, qui a tu\'e9 le gendarme \'e0 la foire du Vivarais\~!
+\par
+\par Puis, ils re\'e7oivent des bouquets qu\rquote ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J\rquote ai vu, en passant au parloir, que c\rquote \'e9taient des femmes qui les leur donnaient.
+\par
+\par D\rquote autres ont des oranges et des g\'e2teaux que leurs m\'e8res leur portent, comme s\rquote ils \'e9taient encore tout petits. Moi, je suis tout petit, et je n\rquote ai jamais ni g\'e2teaux, ni oranges.
+\par
+\par Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur \'e0 la maison. Maman dit que \'e7a g\'eane, et qu\rquote au bout de deux jours \'e7a sent mauvais. Je m\rquote \'e9tais piqu\'e9 \'e0 une rose l\rquote autre soir, elle m\rquote a cri\'e9\~: \'ab\~\'c7a t\rquote
+apprendra\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai toujours envie de rire quand on dit la pri\'e8re. J\rquote ai beau me retenir\~! Je prie Dieu avant de me mettre \'e0 genoux, je lui jure bien que ce n\rquote est pas de lui que je ris, mais, d\'e8s que je suis \'e0 genoux, c\rquote
+est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le d\'e9mangent, et il les gratte, puis il les mord\~; j\rquote \'e9clate. \endash Ma m\'e8re ne s\rquote en aper\'e7oit pas toujours, heureusement\~; mais Dieu, qui voit tout, qu\rquote est-ce qu
+\rquote il peut penser\~?
+\par
+\par Je n\rquote ai pas ri pourtant, l\rquote autre jour\~! On avait d\'een\'e9 \'e0 la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles\~; on \'e9tait en train de manger la }{\i tourte}{, quand tout \'e0
+ coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on \'e9touffait, et l\rquote on avait \'f4t\'e9 ses habits. Voil\'e0 que le tonnerre a grond\'e9. La pluie est tomb\'e9e \'e0 torrents, de grosses gouttes faisaient }{\i floc}{ dans la poussi\'e8
+re. Il y avait une fra\'eecheur de cave, et aussi une odeur de poudre\~; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises \'e0 grincer\~; il tombait de la gr\'eale.
+\par
+\par Mes tantes et mes oncles se sont regard\'e9s, et l\rquote un d\rquote eux s\rquote est lev\'e9\~; il a \'f4t\'e9 son chapeau et s\rquote est mis \'e0 dire une pri\'e8re. Tous se tenaient debout et d\'e9
+couverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n\rquote \'eatre pas trop cruel pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs moissons en fleur.
+\par
+\par Un gr\'ealon a pass\'e9 par une fen\'eatre, au moment o\'f9 l\rquote on disait }{\i Amen}{, et a saut\'e9 dans un verre.
+\par
+\par
+\par Nous venons de la campagne.
+\par
+\par Mon p\'e8re est fils d\rquote un paysan qui a eu de l\rquote orgueil et a voulu que son fils \'e9tudi\'e2t }{\i pour \'eatre pr\'eatre}{. On a mis ce fils chez un oncle cur\'e9 pour apprendre le latin, puis on l\rquote a envoy\'e9 au s\'e9minaire.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash celui qui devait \'eatre mon p\'e8re \endash n\rquote y est pas rest\'e9, a voulu \'eatre bachelier, arriver aux honneurs, et s\rquote est install\'e9 dans une petite chambre au fond d\rquote une rue noire, d\rquote o\'f9
+ il sort, le jour, pour donner quelques le\'e7ons \'e0 dix sous l\rquote heure, et o\'f9 il rentre le soir, pour faire la cour \'e0 une paysanne qui sera ma m\'e8re, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de ni\'e8ce d\'e9vou\'e9e pr\'e8s d\rquote
+une tante malade.
+\par
+\par On se brouille pour cela avec l\rquote oncle cur\'e9, on dit adieu \'e0 l\rquote \'c9glise\~; on s\rquote aime, on }{\i s\rquote accorde}{, on s\rquote \'e9pouse\~! On est aussi au plus mal avec les p\'e8re et m\'e8re, \'e0 qui l\rquote
+on a fait des sommations pour arriver \'e0 ce mariage de la d\'e9bine et de la mis\'e8re.
+\par
+\par Je suis le premier enfant de cette union b\'e9nie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de s\'e9minaire.
+\par
+\par
+\par La maison appartient \'e0 une dame de cinquante ans qui n\rquote a que deux dents, l\rquote une marron et l\rquote autre bleue, et qui rit toujours\~; elle est bonne et tout le monde l\rquote aime. Son mari s\rquote est noy\'e9
+ en faisant le vin dans une cuve\~; ce qui me fait beaucoup r\'eaver et me donne grand\rquote peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M.\~Garnier \endash c\rquote est son nom \endash en ait pris jusqu\rquote \'e0
+ mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l\rquote homme qu\rquote elle a aim\'e9\~: les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.
+\par
+\par On se grise pas mal dans la maison o\'f9 je demeure.
+\par
+\par Un abb\'e9 qui reste sur notre carr\'e9 ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la t\'eate, les joues luisantes, l\rquote oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le f\'fbt, et son nez a l\rquote air d\rquote une tomate \'e9
+corch\'e9e. Son br\'e9viaire embaume la matelote.
+\par
+\par Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu\rquote il regarde de c\'f4t\'e9, quand il a bu. On parle quelquefois d\rquote elle et de lui dans les coins.
+\par
+\par Au second, M.\~Gr\'e9lin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la F\'eate-Dieu, il commande sur la place. M.\~Gr\'e9lin est architecte, mais on dit qu\rquote il n\rquote y entend rien, que \'ab\~c\rquote
+est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d\rquote eau, qu\rquote il a co\'fbt\'e9 cinquante mille francs \'e0 la ville, et que, }{\i sans sa femme}{\'85\~\'bb
+ On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la l\'e8vre\~; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche.
+\par
+\par Elle a l\rquote accent du Midi, et nous nous amusons \'e0 l\rquote imiter quelquefois.
+\par
+\par On dit qu\rquote elle a des \'ab\~amants\~\'bb. Je ne sais pas ce que c\rquote est, mais je sais bien qu\rquote elle est bonne pour moi, qu\rquote elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j\rquote aime \'e0 ce qu\rquote elle m\rquote em
+brasse, parce qu\rquote elle sent bon. Les gens de la maison ont l\rquote air de l\rquote \'e9viter un peu, mais sans le lui montrer.
+\par
+\par \'bb Vous dites donc qu\rquote elle est bien avec l\rquote adjoint\~?
+\par
+\par \endash Oui, oui, au mieux\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! et ce pauvre Gr\'e9lin\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entends cela de temps en temps, et ma m\'e8re ajoute des mots que je ne comprends pas.
+\par
+\par \'ab\~Nous autres, les honn\'eates femmes, nous mourons de faim. Celles-l\'e0, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs f\'eates\~!\~\'bb
+\par
+\par Est-ce que madame Gr\'e9lin n\rquote est pas honn\'eate\~? Que fait-elle\~? Qu\rquote y a-t-il\~? pauvre Gr\'e9lin\~! Mais Gr\'e9lin a l\rquote air content comme tout. Ils sont toujours \'e0 donner des caresses et des joujoux \'e0 leurs enfants\~
+; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l\rquote enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus heureux si j\rquote \'e9tais le fils \'e0 Gr\'e9lin\~: mais voil\'e0\~! L\rquote adjoint viendrait chez nous quand ma m\'e8
+re serait seule\'85 \'c7a me serait bien \'e9gal, \'e0 moi. Madame Toullier reste au troisi\'e8me\~: voil\'e0 une femme honn\'eate\~! Madame Toullier vient \'e0 la maison avec son ouvrage, et ma m\'e8re et elle causent des gens d\rquote
+en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Rapha\'ebl et d\rquote Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons\~; elle est plus honn\'eate que madame Gr\'e9lin. Elle est plus b\'ea
+te et plus laide aussi.
+\par
+\par
+\par Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant\~? Je me rappelle que, devant la fen\'eatre, les oiseaux viennent l\rquote hiver picorer dans la neige\~; que, l\rquote \'e9t\'e9, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais\~; qu\rquote
+au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse p\'e9trir des boulettes de son mouill\'e9, avec lesquelles on les bourre, et elles \'e9touffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il para\'eet que j\rquote
+aime le bleu\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re appara\'eet souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C\rquote est pour mon bien\~; aussi, plus elle m\rquote arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuad\'e9 qu\rquote elle est une bonne m\'e8
+re et que je suis un enfant ingrat.
+\par
+\par Oui ingrat\~! car il m\rquote est arriv\'e9 quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre \'e0 la b\'e9nir, et c\rquote est \'e0 la fin de mes pri\'e8res, tout \'e0 fait, que je demande \'e0 Dieu de lui garder la sant\'e9
+ pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+\par
+\par
+\par Je suis grand, je vais \'e0 l\rquote \'e9cole.
+\par
+\par Oh\~! la belle petite \'e9cole\~! Oh\~! la belle rue\~! et si vivante, les jours de foire\~!
+\par
+\par Les chevaux qui hennissent\~; les cochons qui se tra\'eenent en grognant, une corde \'e0 la patte\~; les poulets qui s\rquote \'e9gosillent dans les cages\~; les paysannes en tablier vert, avec des jupons \'e9carlates\~; les fromages bleus, les }{\i tomes
+}{ fra\'eeches, les paniers de fruits\~; les radis roses, les choux verts\~!...
+\par
+\par Il y avait une auberge tout pr\'e8s de l\rquote \'e9cole, et l\rquote on y d\'e9chargeait souvent du foin.
+\par
+\par Le foin, o\'f9 l\rquote on s\rquote enfouissait jusqu\rquote aux yeux, d\rquote o\'f9 l\rquote on sortait h\'e9riss\'e9 et suant, avec des brins qui vous \'e9taient rest\'e9s dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des \'e9pingles\~!...
+
+\par
+\par On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche\'85 Toutes les joies d\rquote une f\'eate, toutes les \'e9motions d\rquote un danger\'85 Quelles minutes\~!
+\par
+\par Quand il passe une voiture de foin, j\rquote \'f4te mon chapeau et je la suis.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017031}2\line }{\b0 La famille}{{\*\bkmkend _Toc98017031}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Deux tantes du c\'f4t\'e9 de ma m\'e8re, la tante Rosalie et la tatan Mariou. On appelle cette derni\'e8re }{\i tatan}{\~; je ne sais pourquoi, parce qu\rquote elle est plus caressante peut-\'ea
+tre. Je vois toujours son grand rire blanc et doux dans son visage brun\~: elle est maigre et assez gracieuse, elle est femme.
+\par
+\par Ma tante Rosalie, son a\'een\'e9e, est \'e9norme, un peu vo\'fbt\'e9e\~; elle a l\rquote air d\rquote un chantre\~; elle ressemble au p\'e8re Jauchard, le boulanger, qui entonne les v\'ea
+pres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est }{\i l\rquote homme }{dans son m\'e9nage\~; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas\~: il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beaut\'e9
+ dans son visage frip\'e9, tir\'e9, rid\'e9. \endash J\rquote ai remarqu\'e9, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-l\'e0, rus\'e9es, vieillottes, pointues\~; ils ont du sang de th\'e9\'e2tre ou de cour qui s\rquote est \'e9gar\'e9
+ un soir de f\'eate ou de com\'e9die dans la grange ou l\rquote auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, \'e0 travers les odeurs de l\rquote \'e9table \'e0 cochons et du fumier\~: ratatin\'e9s par leur or
+igine, ils restent gringalets sous les grands soleils.
+\par
+\par Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier\~! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, dor\'e9\~; il a la peau cou
+leur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des l\'e8vres comme des coquelicots\~; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet ray\'e9 jaune, et son grand chapeau \'e0 chenille tricolore ne le quitte jamais. J\rquote
+ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres.
+\par
+\par Deux tantes du c\'f4t\'e9 de mon p\'e8re.
+\par
+\par Ma tante M\'e9lie est muette, \endash avec cela bavarde, bavarde\~!
+\par
+\par Ses yeux, son front, ses l\'e8vres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, r\'e9pond\~; elle vous harc\'e8le de questions, elle demande des r\'e9pliques\~; ses prunelles se dilatent, s
+\rquote \'e9teignent\~; ses joues se gonflent, se rentrent\~; son nez saute\~! elle vous touche ici, l\'e0, lentement, brusquement, pensivement, follement\~; il n\rquote y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y \'ea
+tre, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des r\'e9parties, du trait, regarder tant\'f4t dans le ciel, tant\'f4t \'e0 la cave, attraper sa pens\'e9e comme on peut, par la t\'eate ou par la queue, en un mot, se do
+nner tout entier, tandis qu\rquote avec les comm\'e8res qui ont une langue, on ne fait que pr\'eater l\rquote oreille\~: rien n\rquote est bavard comme un sourd-muet.
+\par
+\par Pauvre fille\~! elle n\rquote a pas trouv\'e9 \'e0 se marier. C\rquote \'e9tait certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel\~; non qu\rquote elle manque de rien, \'e0 vrai dire, mais elle est coquette, la tante Am\'e9lie\~!
+\par
+\par Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du go\'fbt\~: elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux \'e0
+ son corsage, pr\'e8s de son c\'9cur qui veut parler\'85
+\par
+\par Grand-tante Agn\'e8s.
+\par
+\par On l\rquote appelle la \'ab\~b\'e9ate}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.}}}{\~\'bb.
+
+\par
+\par Il y a tout un monde de vieilles filles qu\rquote on appelle de ce nom-l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote man, qu\rquote est-ce que \'e7a veut dire, une b\'e9ate\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re cherche une d\'e9finition et n\rquote en trouve pas\~; elle parle de cons\'e9cration \'e0 la Vierge, de v\'9cux d\rquote innocence.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote innocence. Ma grand-tante Agn\'e8s repr\'e9sente l\rquote innocence\~? C\rquote est fait comme cela, l\rquote innocence\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux blancs\~; je n\rquote en sais rien, personne n\rquote en sait rien, car elle a toujours un serre-t\'eate noir qui lui colle comme du taffetas sur le cr\'e2ne\~; elle a, par exemp
+le, la barbe grise, un bouquet de poils ici, une petite m\'e8che qui frisotte par l\'e0, et de tous c\'f4t\'e9s des poireaux comme des groseilles, qui ont l\rquote air de bouillir sur sa figure.
+\par
+\par Pour mieux dire, sa t\'eate rappelle, par le haut, \'e0 cause du serre-t\'eate noir, une pomme de terre br\'fbl\'e9e et, par le bas, une pomme de terre germ\'e9e\~: j\rquote en ai trouv\'e9 une gonfl\'e9e, violette, l\rquote
+autre matin, sous le fourneau, qui ressemblait \'e0 grand-tante Agn\'e8s comme deux gouttes d\rquote eau.
+\par
+\par \'ab\~V\'9cux d\rquote innocence.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re fait si bien, s\rquote explique si mal, que je commence \'e0 croire que c\rquote est malpropre d\rquote \'eatre b\'e9ate, et qu\rquote il leur manque quelque chose, ou qu\rquote elles ont quelque chose de trop.
+\par
+\par B\'e9ate\~?
+\par
+\par Elles sont quatre \'ab\~b\'e9ates\~\'bb qui demeurent ensemble \endash pas toutes avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre, comme grand-tante Agn\'e8
+s, qui est coquette, mais toutes avec un brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de c\'f4telette, et l\rquote in\'e9vitable serre-t\'eate, l\rquote empl\'e2tre noir\~!
+\par
+\par On m\rquote y envoie de temps en temps.
+\par
+\par C\rquote est au fond d\rquote une rue d\'e9serte, o\'f9 l\rquote herbe pousse.
+\par
+\par Grand-tante Agn\'e8s est ma marraine, et elle adore son filleul.
+\par
+\par Elle veut me faire son h\'e9ritier, me laisser ce qu\rquote elle a, \endash pas son serre-t\'eate, j\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par Il para\'eet qu\rquote elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et quand on parle d\rquote une voisine chez qui l\rquote on a trouv\'e9 un sac d\rquote \'e9cus dans le fond d\rquote un pot \'e0 beurre, elle rit dans sa barbe.
+\par
+\par Je ne m\rquote amuse pas fort chez elle, en attendant qu\rquote on trouve son pot \'e0 beurre\~!
+\par
+\par Il fait noir dans cette grande pi\'e8ce, esp\'e8ce de grenier soutenu par des poutres qui ont l\rquote air en vieux bouchon, tant elles sont piqu\'e9es et moisies\~!
+\par
+\par La fen\'eatre donne sur une cour, d\rquote o\'f9 monte une odeur de boue cuite.
+\par
+\par Il n\rquote y a que les rideaux de lit qui me plaisent, \endash ils suffisent \'e0 me distraire\~; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, un cochon\~; ils sont peints en violet sur l\rquote \'e9toffe, c\rquote est le m\'eame sujet r\'e9p\'e9t
+\'e9 cent fois. Mais je m\rquote amuse \'e0 les regarder de tous les c\'f4t\'e9s, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux de ma grand-tante, quand je mets ma t\'eate entre mes jambes pour les regarder.
+\par
+\par La chasse \endash c\rquote est le sujet \endash me para\'eet de toutes les couleurs. Je crois bien\~! Le sang me descend \'e0 la figure\~; j\rquote ai le cerveau comme un fond de barrique\~: c\rquote est l\rquote apoplexie\~! Je suis forc\'e9 de r
+etirer ma t\'eate par les cheveux pour me relever, et de la replacer droit comme une bouteille en vidange.
+\par
+\par On fait des pri\'e8res \'e0 tout bout de champ\~: }{\i Amen\~! Amen\~! }{avant la rave et apr\'e8s l\rquote \'9cuf.
+\par
+\par Les raves sont le fond du d\'eener qu\rquote on m\rquote offre quand je vais chez la b\'e9ate\~; on m\rquote en donne une crue et une cuite.
+\par
+\par Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la langue un go\'fbt de noisette et un froid de neige.
+\par
+\par Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et qui est le meuble indispensable des b\'e9ates. \endash Huit jambes de b\'e9ates\~: quatre chaufferettes \endash
+ qui servent de bo\'eete \'e0 fil en \'e9t\'e9, et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+\par
+\par Il y a de temps en temps un \'9cuf.
+\par
+\par On tire cet \'9cuf d\rquote un sac, comme un num\'e9ro de loterie et on le met \'e0 la coque, le malheureux\~! C\rquote est un v\'e9ritable crime, un }{\i coquicide}{, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+\par
+\par Je mange ce f\'9ctus avec reconnaissance, car on m\rquote a dit que tout le monde n\rquote en mange pas, que j\rquote ai le b\'e9n\'e9fice d\rquote une raret\'e9, mais sans entrain, car je n\rquote aime pas l\rquote avorton en mouillettes et le poulet
+\'e0 la petite cuiller.
+\par
+\par En hiver, les b\'e9ates travaillent }{\i \'e0 la boule\~:}{ elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d\rquote eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d\rquote or.
+\par
+\par En \'e9t\'e9, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les }{\i carreaux }{vont leur train.
+\par
+\par Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses \'e9pingles \'e0 t\'eate de perle, avec les fils qui semblent des tra\'een\'e9es de bave d\rquote argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le }{\i carreau }{
+est un petit monde de vie et de gaiet\'e9.
+\par
+\par Il faut l\rquote entendre babiller sur les genoux des dentelli\'e8res, dans les rues de b\'e9ates, les jours chauds, au seuil des maisons muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, d\'e8s qu\rquote elles sont seulement cinq ou six \'e0 travailler,
+\endash puis quand midi sonne, le silence\~!...
+\par
+\par Les doigts s\rquote arr\'eatent, les l\'e8vres bougent, on dit la courte pri\'e8re de l\rquote Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous r\'e9pondent m\'e9lancoliquement\~: }{\i Amen\~! }{et les }{\i carreaux}{ se remettent \'e0 bavarder\'85
+\par
+\par
+\par Mon oncle Joseph, mon }{\i tonton }{comme je dis, est un paysan qui s\rquote est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un b\'9cuf\~; il ressemble \'e0 un joueur d\rquote orgue\~
+; la peau brune, de grands yeux, une bouche large, de belles dents\~; la barbe tr\'e8s noire, un buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains \'e9normes toutes couvertes de verrues, \endash ces fameuses verrues qu\rquote il gratte pendant la pri\'e8
+re\~!
+\par
+\par Il est }{\i compagnon du devoir}{, il a une grande canne avec de longs rubans, et il m\rquote emm\'e8ne quelquefois chez la M\'e8re des menuisiers. On boit, on chante, on fait des tours de force\~; il me prend par la ceinture, me jette en l\rquote
+air, me rattrape et me jette encore. J\rquote ai plaisir et peur\~! puis je grimpe sur les genoux des compagnons\~; je touche \'e0 leurs m\'e8tres et \'e0 leurs compas, je go\'fbte au vin qui me fait mal, je me cogne au }{\i chef-d\rquote \'9cuvre}{
+, je renverse des planches, et m\rquote \'e9borgne \'e0 leurs grands faux-cols, je m\rquote \'e9gratigne \'e0 leurs pendants d\rquote oreilles. Ils ont des pendants d\rquote oreilles.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, est-ce que tu t\rquote amuses mieux avec ces \ldblquote messieurs de la bachellerie\rdblquote qu\rquote avec nous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mais non\~!\~\'bb
+\par
+\par Il appelle \'ab\~messieurs de la bachellerie\~\'bb les instituteurs, professeurs, ma\'eetres de latinage ou de dessin, qui viennent quelquefois \'e0 la maison et qui parlent du coll\'e8ge, tout le temps\~; ce jour-l\'e0, on m\rquote
+ordonne majestueusement de rester tranquille, on me d\'e9fend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l\rquote aiment pas\~! Je m\rquote
+ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis si heureux avec les menuisiers\~!
+\par
+\par Je couche \'e0 c\'f4t\'e9 de tonton Joseph, et il ne s\rquote endort jamais sans m\rquote avoir cont\'e9 des histoires \endash il en sait tout plein, \endash puis il bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il m\rquote apprend \'e0
+ donner des coups de poing, et il se fait tout petit pour me pr\'e9senter sa grosse poitrine \'e0 frapper\~; j\rquote essaie aussi le coup de pied, et je tombe presque toujours.
+\par
+\par Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma m\'e8re viendrait.
+\par
+\par Il part le matin et revient le soir.
+\par
+\par Comme j\rquote attends apr\'e8s lui\~! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer.
+\par
+\par Il m\rquote emporte dans ses bras apr\'e8s la soupe, et il m\rquote emm\'e8ne jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on se couche, dans son petit atelier, qu\rquote il a en bas, o\'f9 il travaille \'e0 son compte, le soir, en chantant des chansons qui m\rquote
+amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure\~; c\rquote est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts dans son vernis.
+\par
+\par Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l\rquote \'e9paule contre la porte. Ils me font des amiti\'e9s, et mon oncle est tout fier\~: \'ab\~Il en sait d\'e9j\'e0 long, le gaillard \endash
+ Jacques, dis-nous ta fable\~!\~\'bb
+\par
+\par Un jour, l\rquote oncle Joseph partit.
+\par
+\par Ce fut une triste histoire\~!
+\par
+\par Madame Garnier, la veuve de l\rquote ivrogne qui s\rquote est noy\'e9 dans sa cuve, avait une ni\'e8ce qu\rquote elle fit venir de Bordeaux, lors de la catastrophe.
+\par
+\par Une grande brune, avec des yeux \'e9normes, des yeux noirs, tout noirs, et qui br\'fblent\~; elle les fait aller comme je fais aller dans l\rquote \'e9tude un miroir cass\'e9, pour jeter des \'e9clairs\~
+; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+\par
+\par Il para\'eet que j\rquote en tombai amoureux fou. Je dis \'ab\~il para\'eet\~\'bb, car je ne me souviens que d\rquote une sc\'e8ne de passion, d\rquote \'e9pouvantable jalousie.
+\par
+\par Et contre qui\~?
+\par
+\par Contre l\rquote oncle Joseph lui-m\'eame, qui avait fait la cour \'e0 mademoiselle C\'e9lina Garnier, s\rquote y \'e9tait pris, je ne sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l\rquote \'e9pouser.
+\par
+\par L\rquote aimait-elle\~?
+\par
+\par Je ne puis aujourd\rquote hui r\'e9pondre \'e0 cette question\~; aujourd\rquote hui que la raison est revenue, que le temps a vers\'e9 sa neige sur ces \'e9motions profondes. Mais alors, \endash au moment o\'f9 mademoiselle C\'e9lina se maria, j\rquote
+\'e9tais aveugl\'e9 par la passion.
+\par
+\par Elle allait \'eatre la femme d\rquote un autre\~! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la diff\'e9rence qu\rquote il y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux.
+\par
+\par Quand j\rquote \'e9tais dans un potager, il m\rquote arrivait de regarder\~; je me promenais dans les l\'e9gumes, avec l\rquote id\'e9e que moi aussi je pouvais \'eatre p\'e8re\'85
+\par
+\par Mais tout de m\'eame, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d\rquote une certaine fa\'e7on, le c\'9cur me tournait, comme le jour o\'f9, sur le Breuil, j\rquote \'e9tais mont\'e9
+ dans une balan\'e7oire de foire.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 grand\~: }{\i dix ans.}{ C\rquote est ce que je lui disais\~:
+\par
+\par \'ab\~N\rquote \'e9pouse pas mon oncle Joseph\~! Dans quelque temps, je serai un homme\~: attends-moi, jure-moi que tu m\rquote attendras\~! C\rquote est pour de rire, n\rquote est-ce pas, la noce d\rquote aujourd\rquote hui\~?\~\'bb
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas pour de rire, du tout\~; ils \'e9taient mari\'e9s bel et bien, et ils s\rquote en all\'e8rent tous les deux.
+\par
+\par Je les vis dispara\'eetre.
+\par
+\par Ma jalousie veillait. J\rquote entendis tourner la clef.
+\par
+\par Elle me tordit le c\'9cur, cette clef\~! J\rquote \'e9coutai, je fis le guet. Rien\~! rien\~! Je sentis que j\rquote \'e9tais perdu. Je rentrai dans la salle du festin, et }{\i je bus pour oublier.
+\par }{
+\par Je n\rquote osai plus regarder l\rquote oncle Joseph en face depuis ce temps-l\'e0. Cependant quand il vint nous voir, la veille de son d\'e9part pour Bordeaux, il ne fit aucune allusion \'e0 notre rivalit\'e9 et me dit adieu avec la tendresse de l
+\rquote oncle, et non la rancune du mari\~!
+\par
+\par Il y a aussi ma cousine Apollonie\~; on l\rquote appelle la Polonie.
+\par
+\par C\rquote est comme \'e7a qu\rquote ils ont baptis\'e9 leur fille, ces paysans\~!
+\par
+\par Ch\'e8re cousine\~! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux ch\'e2tains, des \'e9paules de neige\~; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d\rquote or\~; le sourire tendre et la voix tra\'ee
+nante, devenant rose d\'e8s qu\rquote elle rit, rouge d\'e8s qu\rquote on la fixe. Je la d\'e9vore des yeux quand elle s\rquote habille, \endash je ne sais pas pourquoi, \endash je me sens tout ch
+ose en la regardant retenir avec ses dents et relever sur son \'e9paule ronde sa chemise qui d\'e9gringole, les jours o\'f9 elle couche dans notre petite chambre, pour \'eatre au march\'e9 la premi\'e8
+re, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu\rquote elle a sur sa poitrine. On s\rquote arrache le beurre de la Polonie.
+\par
+\par Elle vient quelquefois m\rquote agacer le cou, me menacer les c\'f4tes, de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m\rquote embrasse\~; je la serre en me d\'e9fendant, et je l\rquote ai mordue une fois\~; je ne voulais
+ pas la mordre, mais je ne pouvais pas m\rquote emp\'eacher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise\'85 Elle m\rquote a cri\'e9\~: Petit m\'e9chant\~! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort\~; j\rquote ai cru que j
+\rquote allais m\rquote \'e9vanouir et j\rquote ai soupir\'e9 en lui r\'e9pondant\~; je me sentais la poitrine serr\'e9e et l\rquote \'9cil plus doux.
+\par
+\par Elle m\rquote a quitt\'e9 pour se rejeter dans son lit, en me disant qu\rquote elle avait attrap\'e9 froid. Elle ressemble par derri\'e8re au poulain blanc que monte le petit du pr\'e9fet.
+\par
+\par J\rquote ai pens\'e9 \'e0 elle tout le temps, en faisant mes th\'e8mes.
+\par
+\par
+\par Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison au village, puis elle arrive tout d\rquote un coup, un matin, comme une bouff\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t\rquote emmener chez nous\~! Si tu veux venir\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote embrasse\~! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et je le plonge dans son cou blanc, je le laisse tra\'eener sur sa gorge vein\'e9e de bleu\~!
+\par
+\par Toujours cette odeur de framboise.
+\par
+\par Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de chemise.
+\par
+\par Je mets une cravate verte et je vole \'e0 ma m\'e8re de la pommade pour sentir bon, moi aussi, et pour qu\rquote elle mette sa t\'eate sur mes cheveux\~!
+\par
+\par Mon paquet est fait, je suis graiss\'e9 et cravat\'e9, mais je me trouve tout laid en me regardant dans le miroir, et je m\rquote \'e9bouriffe de nouveau\~
+! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. \'c7a me chatouillait\~; je ne lui disais pas.
+\par
+\par Le gar\'e7on d\rquote \'e9curie a donn\'e9 une tape sur la croupe du cheval, un cheval jaune, avec des touffes de poils pr\'e8s du sabot\~; c\rquote est celui de ma }{\i tatan }{Mariou, qu\rquote on enfourche, quand il y a trop de beurre \'e0
+ porter, ou de fromages bleus \'e0 vendre. La b\'eate va l\rquote amble ta ta ta, ta ta ta\~! toute raide\~; on dirait que son cou va se casser, et sa crini\'e8re couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent \'e0 des c\'9curs de moutons.
+
+\par
+\par La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes\~; les mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+\par
+\par Hue donc\~! Ho, ho\~!
+\par
+\par C\rquote est Jean qui tire et fait virer le cheval\~; il a eu son picotin d\rquote avoine et il hennit en retroussant ses l\'e8vres et montrant ses dents jaunes.
+\par
+\par Le voil\'e0 sell\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Passez-moi Jacquinou\~\'bb, dit la Polonie, qui est parvenue \'e0 abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s\rquote est install\'e9e \'e0 pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m\rquote aide \'e0 m\rquote asseoir sur la croupe.
+
+\par
+\par
+\par J\rquote y suis\~!
+\par
+\par Mais on s\rquote aper\'e7oit que j\rquote ai oubli\'e9 mes habits roul\'e9s dans un torchon, sur la table d\rquote auberge pleine de ronds de vin cern\'e9s par les mouches.
+\par
+\par On les apporte.
+\par
+\par \'ab\~Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien.\~\'bb
+\par
+\par Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs\~; mais je m\rquote aper\'e7ois \'e0 ce moment que ce que dit la fable qu\rquote on nous fait r\'e9citer est vrai.
+\par
+\par Dieu fait bien ce qu\rquote il fait\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re en me fouettant m\rquote a durci et tann\'e9 la peau.
+\par
+\par \'ab\~Serre, je te dis\~! Serre-moi plus fort\~!\~\'bb
+\par
+\par Et je la serre sous son fichu peint sem\'e9 de petites fleurs comme des hannetons d\rquote or, je sens la ti\'e9deur de sa peau, je presse le doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous mes doigts qui s\rquote appuient, et tout \'e0 l
+\rquote heure, quand elle m\rquote a regard\'e9 en tournant la t\'eate, les l\'e8vres ouvertes et le cou rengorg\'e9, le sang m\rquote est mont\'e9 au cr\'e2ne, a grill\'e9 mes cheveux.
+\par
+\par J\rquote ai un peu desserr\'e9 les bras dans la rue Saint-Jean. C\rquote est par l\'e0 que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J\rquote \'e9tais tout fier. Je me figurais qu\rquote on me regardait, et je faisais celui qui sait monter\~
+: je me retournais sur la croupe en m\rquote appuyant du plat de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je disais hue\~! comme un maquignon.
+\par
+\par Nous avons travers\'e9 le faubourg, pass\'e9 le dernier bourrelier.
+\par
+\par Nous sommes \'e0 Expailly\~!
+\par
+\par Plus de maisons\~! except\'e9 dans les champs quelques-unes\~; des fleurs qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long d\rquote une robe blanche\~; un coteau de vignes et la rivi\'e8re au bas, \endash qui s\rquote \'e9
+tire comme un serpent sous les arbres, born\'e9e d\rquote une bande de sable jaune plus fin que de la cr\'e8me, et piqu\'e9 de cailloux qui flambent comme des diamants.
+\par
+\par Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur \'e9chine noire, verdie par le poil des sapins, le bleu du ciel o\'f9 les nuages tra\'eenent en flocons de soie\~; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donn\'e9 un grand coup d\rquote
+aile et il pendait dans l\rquote air comme un boulet au bout du fil.
+\par
+\par Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivi\'e8re frissonnante, l\rquote air ti\'e8de et le grand aigle\'85
+\par
+\par J\rquote avais oubli\'e9 que j\rquote \'e9tais le c\'9cur battant contre le dos de la Polonie. Elle-m\'eame, ma cousine, semblait ne penser \'e0 rien, et je ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement d\rquote une vache\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017032}3\line }{\b0 Le coll\'e8ge}{{\*\bkmkend _Toc98017032}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le coll\'e8ge. \endash Il donnait, comme tous les coll\'e8ges, comme toutes les prisons, sur une rue obscure, mais qui n\rquote \'e9tait pas loin du Martouret, le Martouret, notre grande place, o\'f9 \'e9taient la mairie, le march\'e9 aux fruits\~
+; le march\'e9 aux fleurs, le rendez-vous de tous les polissons, la gaiet\'e9 de la ville. Puis le bout de cette rue \'e9tait bruyant, il y avait des cabarets, \'ab\~des bouchons\~\'bb, comme on disait, avec un trognon d\rquote
+arbre, un paquet de branches, pour servir d\rquote enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de querelles, un go\'fbt de vin qui me montait au cerveau, m\rquote irritait les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+\par
+\par Ce go\'fbt de vin\~! \endash la bonne odeur des caves\~! \endash j\rquote en ai encore le nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+\par
+\par Les buveurs faisaient tapage\~; ils avaient l\rquote air sans souci, bons vivants, avec des rubans \'e0 leur fouet et des agr\'e9ments pleins leur blouse \endash ils criaient, }{\i topaient}{ en jurant, pour des ventes de cochons ou de vaches.
+\par
+\par Encore un bouchon qui saute, un rire qui \'e9clate, et les bouteilles trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier\~! Le soleil jette de l\rquote
+or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, empeste, fume et bourdonne.
+\par
+\par
+\par \'c0 deux minutes de l\'e0, le coll\'e8ge moisit, sue l\rquote ennui et pue l\rquote encre\~; les gens qui entrent, ceux qui sortent \'e9teignent leur regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, troubler le silence, d\'e9ranger l
+\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Quelle odeur de vieux\~!...
+\par
+\par
+\par C\rquote est mademoiselle Balandreau qui m\rquote y conduit \endash ma m\'e8re est souffrante. \endash On me fait mon panier avant de partir, et je vais m\rquote enfermer l\'e0-dedans jusqu\rquote \'e0 huit heures du soir. \'c0 ce moment-l\'e0
+, mademoiselle Balandreau revient et me ram\'e8ne. J\rquote ai le c\'9cur bien gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re fait la premi\'e8re \'e9tude, celle des \'e9l\'e8ves de math\'e9matiques, de rh\'e9torique et de philosophie. Il n\rquote est pas aim\'e9, on dit qu\rquote il est }{\i chien}{.
+\par
+\par Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son \'e9tude, pr\'e8s de sa chaire, et je suis l\'e0, piochant mes devoirs \'e0 ses c\'f4t\'e9s, tandis qu\rquote il pr\'e9pare son agr\'e9gation.
+\par
+\par Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop m\'e9chants pour moi\~; ils me voient timide, craintif, appliqu\'e9\~; ils ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j\rquote entends ce qu\rquote ils disent de mon p\'e8
+re, comment ils l\rquote appellent\~; ils se moquent de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule \'e0 mes yeux d\rquote enfant, et je souffre sans qu\rquote il le sache.
+\par
+\par Il me brutalise quelquefois dans ces moments-l\'e0. \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as donc\~? \endash Comme il a l\rquote air nigaud\~!\~\'bb
+\par
+\par Je viens de l\rquote entendre insulter et j\rquote \'e9tais en train de d\'e9vorer un gros soupir, une vilaine larme.
+\par
+\par Il m\rquote envoie souvent, pendant l\rquote \'e9tude du soir, demander un livre, porter un mot \'e0 un des autres pions qui est au bout de la cour, tout l\'e0-bas\'85 il fait noir, le vent souffle\~; de temps en temps, il y a des \'e9tages \'e0
+ monter, un long corridor, un escalier obscur, c\rquote est tout un voyage\~; on se cache dans les coins pour me faire peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien \'e0 l\rquote aise que quand je suis rentr\'e9 dans l\rquote \'e9tude o\'f9 l\rquote on
+\'e9touffe.
+\par
+\par J\rquote y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est en retard. Les \'e9l\'e8ves sont all\'e9s souper, conduits par mon p\'e8re.
+\par
+\par
+\par Comme le temps me semble long\~! C\rquote est vide, muet\~; et s\rquote il vient quelqu\rquote un, c\rquote est le lampiste qui n\rquote aime pas mon p\'e8re non plus, je ne sais pourquoi\~: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau de b\'ea
+te et une veste grise comme celle des prisonniers\~; il sent l\rquote huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d\rquote un \'9cil dur, m\rquote \'f4te brutalement ma chaise de dessous moi, sans m\rquote
+avertir, met le quinquet sur mes cahiers, jette \'e0 terre mon petit paletot, me pousse de c\'f4t\'e9 comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon p\'e8re revient. On m\rquote a appris qu\rquote
+il ne fallait pas \'ab\~rapporter\~\'bb. Je ne le fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence de coll\'e9gien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes ma\'eetres.
+\par
+\par Puis, je ne veux pas que, parce qu\rquote on m\rquote a fait mal, il puisse arriver du mal, \'e0 mon p\'e8re, et je lui cache qu\rquote on me maltraite, pour qu\rquote il ne se dispute pas \'e0 propos de moi. Tout petit, je sens que j\rquote ai un devoir
+\'e0 remplir, ma sensibilit\'e9 comprend que je suis un fils de gal\'e9rien, pis que cela\~! de garde-chiourme\~! et je supporte la brutalit\'e9 du lampiste.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute, sans para\'eetre les avoir entendues, les moqueries qui atteignent mon p\'e8re\~; c\rquote est dur pour un enfant de dix ans.
+\par
+\par Il est arriv\'e9 que j\rquote ai eu tr\'e8s faim, quelques-uns de ces soirs-l\'e0, quand on tardait trop \'e0 venir. Le r\'e9fectoire lan\'e7ait des odeurs de grill\'e9, j\rquote entendais le cliquetis des fourchettes \'e0 travers la cour.
+\par
+\par Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n\rquote arrivait pas\~!
+\par
+\par J\rquote ai su depuis qu\rquote on la retenait expr\'e8s\~; ma m\'e8re avait soutenu \'e0 mon p\'e8re que s\rquote il n\rquote \'e9tait pas une poule mouill\'e9e, il pourrait me fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le suppl\'e9ment qu
+\rquote il demanderait au r\'e9fectoire.
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote \'e9tait elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n\rquote avait qu\rquote \'e0 mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite bo\'eete, s\rquote il voulait.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re avait toujours r\'e9sist\'e9 \endash le pauvre homme. La peur d\rquote \'eatre vu\~! le ridicule s\rquote il \'e9tait surpris \endash la honte\~! Ma m\'e8re t\'e2chait de lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affam\'e9
+, dans son \'e9tude, \'e0 l\rquote heure du souper. Il ne c\'e9dait pas, il pr\'e9f\'e9rait que je souffrisse un peu et il avait raison.
+\par
+\par Je me souviens pourtant d\rquote une fois o\'f9 il s\rquote \'e9chappa du r\'e9fectoire, pour venir me porter une petite c\'f4telette pan\'e9e qu\rquote il tira d\rquote un cahier de th\'e8mes o\'f9 il l\rquote avait cach\'e9e\~: il avait l\rquote
+air si troubl\'e9 et repartit si \'e9mu\~! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j\rquote ai pardonn\'e9 bien des torts plus tard \'e0 mon p\'e8re, en souvenir de cette c\'f4telette chip\'e9e pour son fils, un soir, au lyc\'e9
+e du Puy\'85
+\par
+\par
+\par Le proviseur s\rquote appelle Hennequin, \endash envoy\'e9 en disgr\'e2ce dans ce trou du Puy.
+\par
+\par Il a \'e9crit un livre\~: }{\i Les Vacances d\rquote Oscar.
+\par }{
+\par On les donne en prix, et apr\'e8s ce que j\rquote ai entendu dire, ce que j\rquote ai lu \'e0 propos des gens qui \'e9taient auteurs, je suis pris d\rquote une v\'e9n\'e9ration profonde, d\rquote une admiration muette pour l\rquote auteur des }{\i
+Vacances d\rquote Oscar}{, qui daigne \'eatre proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon p\'e8re, et qui salue ma m\'e8re quand il la rencontre.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9vor\'e9 }{\i Les Vacances d\rquote Oscar}{.
+\par
+\par Je vois encore le volume cartonn\'e9 de vert, d\rquote un vert marbr\'e9 qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s\rquote ouvrant mal, imprim\'e9 sur papier \'e0 chandelle. Eh bien\~! il tombe de c
+es pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fra\'eecheur chaque fois que j\rquote y songe\~!
+\par
+\par Il y a une histoire de p\'eache que je n\rquote ai point oubli\'e9e.
+\par
+\par Un grand filet luit au soleil, les gouttes d\rquote eau roulent comme des perles, les poissons fr\'e9tillent dans les mailles, deux p\'eacheurs sont dans l\rquote eau jusqu\rquote \'e0 la ceinture, c\rquote est le frisson de la rivi\'e8re.
+\par
+\par Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur d\'e9gomm\'e9, ce chantre du petit Oscar, tra\'eener ce grand filet le long d\rquote une page et faire passer cette rivi\'e8re dans un coin de chapitre\'85
+\par
+\par
+\par Le professeur de philosophie \endash M.\~Beliben \endash petit, fluet, une t\'eate comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.
+\par
+\par Il aimait \'e0 prouver l\rquote existence de Dieu, mais si quelqu\rquote un glissait un argument, m\'eame dans son sens, il indiquait qu\rquote on le d\'e9rangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une r\'e9ussite.
+\par
+\par Il prouvait l\rquote existence de Dieu avec des petits morceaux de bois, des haricots.
+\par
+\par \'ab\~Nous pla\'e7ons ici un haricot, bon\~! \endash l\'e0, une allumette. \endash Madame Vingtras, une allumette\~? \endash Et maintenant que j\rquote ai rang\'e9, ici les vices de l\rquote homme, l\'e0 les vertus, j\rquote arrive avec les FACULT\'c9
+S DE L\rquote \'c2ME.\~\'bb
+\par
+\par Ceux qui n\rquote \'e9taient pas au courant regardaient du c\'f4t\'e9 de la porte s\rquote il entrait quelqu\rquote un, ou du c\'f4t\'e9 de sa poche, pour voir s\rquote il allait sortir quelque chose. Les facult\'e9s de l\rquote \'e2me, c\rquote \'e9
+tait de la haute, du chenu\~! Ma m\'e8re \'e9tait flatt\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Les voici\~!\~\'bb
+\par
+\par On se tournait encore, malgr\'e9 soi, pour saluer ces dames\~; mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de l\rquote attention. Que diable\~! voulait-on qu\rquote il prouv\'e2t l\rquote
+existence de Dieu, oui ou non\~!
+\par
+\par \'ab\~Moi, \'e7a m\rquote est \'e9gal, et vous\~?\~\'bb disait mon oncle Joseph \'e0 son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+\par
+\par Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches.
+\par
+\par Mais le professeur de bon Dieu tenait \'e0 avoir mon oncle pour lui et le ramenait \'e0 son sujet, l\rquote agrippant par son amour-propre et s\rquote accrochant \'e0 son m\'e9tier.
+\par
+\par \'ab\~Chadenas, vous qui \'eates menuisier, vous savez qu\rquote avec le compas\'85\~\'bb
+\par
+\par Il fallait aller jusqu\rquote au bout\~: \'e0 la fin le petit homme \'e9cartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait\~: \'ab\~DIEU EST L\'c0.\~\'bb
+\par
+\par On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir\~: tous les haricots \'e9taient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres salet\'e9s, qui avaient servi \'e0 la d\'e9monstration de l\rquote }{\i \'catre supr\'eame}
+{.
+\par
+\par Il para\'eet que les vertus, les vices, les facult\'e9s de l\rquote \'e2me venaient toutes }{\i fa-ta-le-ment}{ aboutir \'e0 ce tas-l\'e0. Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017033}4\line }{\b0 La petite ville}{{\*\bkmkend _Toc98017033}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La porte de Pannesac.
+\par
+\par Elle est en pierre, cette porte, et mon p\'e8re me dit m\'eame que je puis me faire une id\'e9e des monuments romains en la regardant.
+\par
+\par J\rquote ai d\rquote abord une esp\'e8ce de v\'e9n\'e9ration, puis \'e7a m\rquote ennuie\~; je commence \'e0 prendre le d\'e9go\'fbt des monuments romains.
+\par
+\par Mais la rue\~!... Elle sent la graine et le grain.
+\par
+\par Les culasses de bl\'e9 s\rquote affaissent et se tassent comme des endormis, le long des murs. Il y a dans l\rquote air la poussi\'e8re fine de la farine et le tapage des march\'e9s joyeux. C\rquote
+est ici que les boulangers ou les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s\rquote approvisionner.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai le respect du pain.
+\par
+\par Un jour je jetais une cro\'fbte, mon p\'e8re est all\'e9 la ramasser. Il ne m\rquote a pas parl\'e9 durement comme il le fait toujours.
+\par
+\par \'ab\~Mon enfant, m\rquote a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain\~; c\rquote est dur \'e0 gagner. Nous n\rquote en avons pas trop pour nous\~; mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-\'ea
+tre un jour, et tu verras ce qu\rquote il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis l\'e0, mon enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote ai jamais oubli\'e9.
+\par
+\par Cette observation, qui, pour la premi\'e8re fois peut-\'eatre dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans col\'e8re, mais avec dignit\'e9, me p\'e9n\'e9tra jusqu\rquote au fond de l\rquote \'e2me\~; et j\rquote ai eu le respect du pain depuis lors.
+\par
+\par Les moissons m\rquote ont \'e9t\'e9 sacr\'e9es, je n\rquote ai jamais \'e9cras\'e9 une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet\~; jamais je n\rquote ai tu\'e9 sur sa tige la fleur du pain\~!
+\par
+\par Ce qu\rquote il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-\'eatre \'e0 ces paroles, prononc\'e9es simplement ce jour-l\'e0, d\rquote avoir toujours eu le respect, et toujours pris la d\'e9fense de ceux qui ont faim.
+\par
+\par \'ab\~Tu verras ce qu\rquote il vaut.\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai vu.
+\par
+\par
+\par Aux portes des all\'e9es sont des mitrons en jupes comme des femmes, jambes nues, petite camisole bleue sur les \'e9paules.
+\par
+\par Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la cro\'fbte.
+\par
+\par Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et blanchissent, en passant, une main d\rquote ami qu\rquote ils rencontrent, ou une \'e9paule de monsieur qu\rquote ils fr\'f4lent.
+\par
+\par Les patrons sont au comptoir, o\'f9 ils p\'e8sent les miches, et eux aussi ont des habits avec des tons blanch\'e2tres, ou couleur de seigle. Il y a des g\'e2teaux, outre les miches, derri\'e8re les vitres\~
+: des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du papier mou.
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9 des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts ou luisants comme des cailloux de rivi\'e8re, les marchands avaient du plomb dans les \'e9cuelles de bois.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait donc l\'e0 ce qu\rquote on mettait dans un fusil\~? ce qui tuait les li\'e8vres et traversait les c\'9curs d\rquote oiseaux\~? On disait m\'eame que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une m\'e2choire d
+\rquote homme.
+\par
+\par Je plongeais mes doigts l\'e0-dedans, comme tout \'e0 l\rquote heure j\rquote avais plong\'e9 mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d\rquote eau. Je ramassais c
+omme des reliques ce qui \'e9tait tomb\'e9 des \'e9cuelles et des sacs.
+\par
+\par
+\par Les articles de p\'eache aussi se vendaient \'e0 Pannesac.
+\par
+\par Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui \'e9tait une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon \'9cil d\rquote
+enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+\par
+\par Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivi\'e8res, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d\rquote or dans le beurre\~!
+\par
+\par Un goujon pris par moi\~!
+\par
+\par Il portait toute mon imagination sur ses nageoires\~!
+\par
+\par J\rquote allais donc vivre du produit de ma p\'eache\~; comme les insulaires dont j\rquote avais lu l\rquote histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+\par
+\par J\rquote avais lu aussi qu\rquote ils faisaient des vitres \'e0 leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour o\'f9 je placerais les carreaux \'e0 toutes les fen\'eatres de ma famille\~; je me proposais de gratter tout ce qui \'ab\~
+mordrait\~\'bb et de mettre ce r\'e9sidu d\rquote \'e9caille et de fiente dans ma grande poche.
+\par
+\par Je le fis plus tard\~; mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des r\'e9sultats inattendus, \'e0 la suite desquels je fus un objet de d\'e9go\'fbt pour mes voisins.
+\par
+\par Cela \'e9branla ma confiance dans les r\'e9cits des voyageurs, et le doute s\rquote \'e9leva dans mon esprit.
+\par
+\par Il y avait une \'e9picerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du march\'e9 une odeur \'e9touff\'e9e, chaude, violente, qu\rquote exhalaient les morues sal\'e9es, les fromages bleus, le suif, la graisse et le poivre.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les phoques fum\'e9s.
+\par
+\par Je lan\'e7ais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais r\'e9guli\'e8rement d\rquote \'eatre \'e9cras\'e9, pr\'e8s de la porte de pierre.
+\par
+\par Je me jetais de c\'f4t\'e9 pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l\rquote air des voitures de f\'eate dans les mascarades ita
+liennes, avec leur monde d\rquote enfarin\'e9s et de pierrots \'e0 dos d\rquote Hercule\~!
+\par
+\par
+\par L\'e0-haut, tout l\'e0-haut, est l\rquote \'c9cole normale.
+\par
+\par
+\par Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+\par
+\par Il y a un jardin derri\'e8re l\rquote \'e9cole, avec une balan\'e7oire et un trap\'e8ze.
+\par
+\par Je regarde avec admiration ce trap\'e8ze et cette balan\'e7oire\~; seulement il m\rquote est d\'e9fendu d\rquote y monter.
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui a recommand\'e9 aux parents du petit gar\'e7on de ne pas me laisser me balancer ou me pendre.
+\par
+\par Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d\rquote \'eatre toujours \'e0 me surveiller\~; mais elle m\rquote a fait promettre d\rquote ob\'e9ir \'e0 ma m\'e8re. J\rquote ob\'e9is.
+\par
+\par Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma m\'e8re m\rquote aime\~; et elle lui permet pourtant ce qu\rquote on me d\'e9fend\~!
+\par
+\par J\rquote en vois d\rquote autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi.
+\par
+\par Ils se casseront donc les reins\~?
+\par
+\par Oui, sans doute\~; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer \'e0 ces jeux-l\'e0 ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage\~! des monstres\~! qui, n
+\rquote osant pas noyer leurs petits, les envoient au trap\'e8ze \endash et \'e0 la balan\'e7oire\~!
+\par
+\par Car enfin, pourquoi ma m\'e8re m\rquote aurait-elle condamn\'e9 \'e0 ne point faire ce que font les autres\~?
+\par
+\par Pourquoi me priver d\rquote une joie\~?
+\par
+\par Suis-je donc plus cassant que mes camarades\~?
+\par
+\par Ai-je \'e9t\'e9 recoll\'e9 comme un saladier\~?
+\par
+\par Y a-t-il un myst\'e8re dans mon organisation\~?
+\par
+\par J\rquote ai peut-\'eatre le derri\'e8re plus lourd que la t\'eate\~!
+\par
+\par Je ne peux pas le peser \'e0 part pour \'eatre s\'fbr.
+\par
+\par En attendant je r\'f4de, le museau en l\rquote air, sous le petit gymnase, que je touche du doigt en sautant comme un chien apr\'e8s un morceau de sucre plac\'e9 trop haut.
+\par
+\par Mais que je voudrais donc avoir la t\'eate en bas\~!
+\par
+\par Oh\~! ma m\'e8re\~! ma m\'e8re\~! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur le trap\'e8ze et me mettre la t\'eate en bas\~!
+\par
+\par Rien qu\rquote une fois\~!
+\par
+\par Vous me fouetterez apr\'e8s, si vous voulez\~!
+\par
+\par
+\par Mais cette m\'e9lancolie m\'eame vient \'e0 mon secours et me fait trouver les soir\'e9es plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l\rquote \'e9cole, et o\'f9 je vais, quand je suis triste d\rquote avoir vu le trap\'e8ze et la balan
+\'e7oire me tendre inutilement les bras dans le jardin\~!
+\par
+\par La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin.
+\par
+\par Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d\rquote un coup ma t\'eate pour regarder l\rquote incendie qui s\rquote \'e9teint dans le ciel\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu ne dis rien, me fait le petit de l\rquote \'c9cole normale, \'e0 quoi penses-tu\~?
+\par
+\par \endash \'c0 quoi je pense\~? Je ne sais pas.\~\'bb
+\par
+\par Je ne pense pas \'e0 ma m\'e8re, ni au bon Dieu, ni \'e0 ma classe\~; et voil\'e0 que je me mets \'e0 bondir\~! Je me fais l\rquote effet d\rquote un animal dans un champ, qui aurait cass\'e9 sa corde\~
+; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand \'e9tonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s\rquote attend \'e0 me voir brouter. J\rquote en ai presque envie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773842}{\*\bkmkstart _Toc98017034}5\line }{\b0 La toilette}{{\*\bkmkend _Toc84773842}{\*\bkmkend _Toc98017034}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Un jour, un homme qui voyageait m\rquote a pris pour une curiosit\'e9 du pays, et m\rquote ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son \'e9tonnement a \'e9t\'e9 extr\'eame, quand il a reconnu que j\rquote \'e9tais vivant. Il a mis pied \'e0
+ terre, et s\rquote adressant \'e0 ma m\'e8re, lui a demand\'e9 respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l\rquote adresse du tailleur qui avait fait mon v\'eatement.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi\~\'bb, a-t-elle r\'e9pondu, rougissant d\rquote orgueil.
+\par
+\par Le cavalier est reparti et on ne l\rquote a plus revu.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote a parl\'e9 souvent de cette apparition, de cet homme qui se d\'e9tournait de son chemin pour savoir qui m\rquote habillait.
+\par
+\par
+\par Je suis en noir souvent, \'ab\~rien n\rquote habille comme le noir\~\'bb, et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme\~; j\rquote ai l\rquote air d\rquote un po\'eale.
+\par
+\par Cependant, comme j\rquote use beaucoup, on m\rquote a achet\'e9, dans la campagne, une \'e9toffe jaune et velue, dont je suis envelopp\'e9. Je joue l\rquote ambassadeur lapon. Les \'e9trangers me saluent\~; les savants me regardent.
+\par
+\par Mais l\rquote \'e9toffe dans laquelle on a taill\'e9 mon pantalon se s\'e8che et se racornit, m\rquote \'e9corche et m\rquote ensanglante.
+\par
+\par H\'e9las\~! Je vais non plus vivre, mais me tra\'eener.
+\par
+\par Tous les jeux de l\rquote enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomni\'e9 des uns, plaint par les autres, inutile\~! Et il m\rquote est donn\'e9, au sein m\'eame de ma ville natale, \'e0
+ douze ans, de conna\'eetre, isol\'e9 dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l\rquote exil.
+\par
+\par
+\par Madame Vingtras y met quelquefois de l\rquote espi\'e8glerie.
+\par
+\par On m\rquote avait invit\'e9 pendant le carnaval \'e0 un bal d\rquote enfants. Ma m\'e8re m\rquote a v\'eatu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a \'e9t\'e9 forc\'e9e d\rquote aller ailleurs\~; mais elle m\rquote a men\'e9 jusqu\rquote \'e0
+ la porte de M.\~Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+\par
+\par Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin\~; j\rquote ai appel\'e9.
+\par
+\par Une servante est venue et m\rquote a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider \'e0 la cuisine\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas os\'e9 dire que non, et on m\rquote a fait laver la vaisselle toute la nuit.
+\par
+\par Quand le matin ma m\'e8re est venue me chercher, j\rquote achevais de rincer les verres\~; on lui avait dit qu\rquote on ne m\rquote avait pas aper\'e7u\~; on avait fouill\'e9 partout.
+\par
+\par Je suis entr\'e9 dans la salle pour me jeter dans ses bras\~: mais, \'e0 ma vue, les petites filles ont pouss\'e9 des cris, des femmes se sont \'e9vanouies, l\rquote apparition de ce nain, qui roulait \'e0 travers ces robes fra\'eeches, parut singuli\'e8
+re \'e0 tout le monde.
+\par
+\par Ma m\'e8re ne voulait plus me reconna\'eetre\~; je commen\'e7ais \'e0 croire que j\rquote \'e9tais orphelin\~!
+\par
+\par Je n\rquote avais cependant qu\rquote \'e0 l\rquote entra\'eener et \'e0 lui montrer, dans un coin, certaine place coutur\'e9e et violac\'e9e, pour qu\rquote elle cri\'e2t \'e0 l\rquote instant\~: \'ab\~C\rquote est mon fils\~!\~\'bb
+ Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire des signes, et je parvins \'e0 me faire comprendre.
+\par
+\par On m\rquote emporta comme on tire le rideau sur une curiosit\'e9.
+\par
+\par
+\par La distribution des prix est dans trois jours.
+\par
+\par Mon p\'e8re, qui est dans le secret des dieux, sait que j\rquote aurai des prix, qu\rquote on appellera son fils sur l\rquote estrade, qu\rquote on lui mettra sur la t\'eate une couronne trop grande, qu\rquote il ne pourra \'f4ter qu\rquote en s\rquote
+\'e9corchant, et qu\rquote il sera embrass\'e9 sur les deux joues par quelque autorit\'e9.
+\par
+\par Madame Vingtras est avertie, et elle songe\'85
+\par
+\par Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques\~? Il faut qu\rquote il brille, qu\rquote on le remarque, \endash on est pauvre, mais on a du go\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Moi d\rquote abord, je veux que mon enfant soit bien mis.\~\'bb
+\par
+\par On cherche dans la grande armoire o\'f9 est la robe de noce, o\'f9 sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9gratigne enfin \'e0 une \'e9toffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil\~; \endash une \'e9toffe comme une lime, qui exasp\'e8re les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole\~! Une belle \'e9
+toffe, vraiment, et qui vient de la grand-m\'e8re, et qu\rquote on a pay\'e9e \'e0 prix d\rquote or. \'ab\~Oui, mon enfant, \'e0 prix d\rquote or, dans l\rquote ancien temps.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Jacques, je vais te faire une redingote avec \'e7a, m\rquote en priver pour toi\~!...\~\'bb, et ma m\'e8re ravie me regarde du coin de l\rquote \'9cil, hoche la t\'eate, sourit du sourire des sacrifi\'e9es heureuses.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re qu\rquote on vous g\'e2te, monsieur\~\'bb, et elle sourit encore, et elle dodeline de la t\'eate, et ses yeux sont noy\'e9s de tendresse.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une folie\~! tant pis\~! on fera une redingote \'e0 Jacques avec \'e7a.\~\'bb
+\par
+\par On m\rquote a essay\'e9 la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont us\'e9s. Cette \'e9toffe cr\'e8ve la vue et chatouille si douloureusement la peau\~!
+\par
+\par \'ab\~Seigneur\~! d\'e9livrez-moi de ce v\'eatement\~!\~\'bb
+\par
+\par Le ciel ne m\rquote entend pas\~! La redingote est pr\'eate.
+\par
+\par
+\par Non, Jacques, elle n\rquote est pas pr\'eate. Ta m\'e8re est fi\'e8re de toi\~; ta m\'e8re t\rquote aime et veut te le prouver.
+\par
+\par Te figures-tu qu\rquote elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beaut\'e9 une mouche, un pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches\~! Tu ne connais pas ta m\'e8re, Jacques\~!
+\par
+\par Et ne la vois-tu pas qui joue, \'e0 la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts\~!
+\par
+\par La m\'e8re de Jacques lui fait m\'eame kiki dans le cou.
+\par
+\par Il ne rit pas. \endash Ces noyaux lui font peur\~!...
+\par
+\par Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme d\rquote olives, qu\rquote on va, \endash voyez si madame Vingtras \'e9pargne rien\~! \endash qu\rquote on va coudre tout le long, \'e0 la }{\i polonaise}{\~! \'c0 la polonaise, Jacques\~!
+\par
+\par Ah\~! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi d\rquote \'e9tonnant\~! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui cousu \'e0 un souvenir terrible\'85 la redingote de la distribution des prix, la redingote \'e0 noyaux
+, aux boutons ovales comme des olives et verts comme des cornichons.
+\par
+\par Joignez \'e0 cela qu\rquote on m\rquote avait affubl\'e9 d\rquote un chapeau haut de forme que j\rquote avais bross\'e9 \'e0 rebrousse-poil et qui se dressait comme une menace sur ma t\'eate.
+\par
+\par Des gens croyaient que c\rquote \'e9taient mes cheveux et se demandaient quelle fureur les avait fait se h\'e9risser ainsi. \'ab\~Il a vu le diable\~\'bb, murmuraient les b\'e9ates en se signant\'85
+\par
+\par J\rquote avais un pantalon blanc. Ma m\'e8re s\rquote \'e9tait saign\'e9e aux quatre veines.
+\par
+\par Un pantalon blanc \'e0 sous-pieds\~!
+\par
+\par Des sous-pieds qui avaient l\rquote air d\rquote instruments pour un pied-bot et qui tendaient la culotte \'e0 la faire craquer.
+\par
+\par Il avait plu, et, comme on \'e9tait venu vite, j\rquote avais des plaques de boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, tremp\'e9 par endroits, coll\'e9 sur mes cuisses.
+\par
+\par \'ab\~MON FILS\~\'bb, dit ma m\'e8re d\rquote une voix triomphante en arrivant \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e et en me poussant devant elle.
+\par
+\par Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains au ciel.
+\par
+\par
+\par J\rquote entrai dans la salle.
+\par
+\par J\rquote avais \'f4t\'e9 mon chapeau en le prenant par les poils\~; j\rquote \'e9tais reconnaissable, c\rquote \'e9tait bien moi, il n\rquote y avait pas \'e0 s\rquote y tromper, et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+\par
+\par Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du c\'f4t\'e9 de ma classe, voil\'e0 un des sous-pieds qui craque, et la jambe du pantalon qui remonte comme un \'e9lastique\~! Mon tibia se voit, \endash j\rquote ai l\rquote air d\rquote \'ea
+tre en cale\'e7on cette fois\~; \endash les dames, que mon cynisme outrage, se cachent derri\'e8re leur \'e9ventail\'85
+\par
+\par Du haut de l\rquote estrade, on a remarqu\'e9 un tumulte dans le fond de la salle.
+\par
+\par Les autorit\'e9s se parlent \'e0 l\rquote oreille, le g\'e9n\'e9ral se l\'e8ve et regarde\~: on se demande le secret de ce tapage.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, baisse ta culotte\~\'bb, dit ma m\'e8re \'e0 ce moment, d\rquote une voix qui me fusille et part comme une d\'e9charge dans le silence.
+\par
+\par Tous les regards s\rquote abaissent sur moi.
+\par
+\par Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus \'e9nergique que les autres donne un ordre\~:
+\par
+\par \'ab\~Enlevez l\rquote enfant aux cornichons\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par L\rquote ordre s\rquote ex\'e9cute discr\'e8tement\~; on me tire de dessous la banquette o\'f9 je m\rquote \'e9tais tapi d\'e9sesp\'e9r\'e9, et la femme du censeur, qui se trouve l\'e0, m\rquote emm\'e8ne, avec ma m\'e8re, hors de la salle, jusqu\rquote
+\'e0 la lingerie, o\'f9 on me d\'e9shabille.
+\par
+\par Ma m\'e8re me contemple avec plus de piti\'e9 que de col\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle en parle comme d\rquote une infirmit\'e9 et elle a l\rquote air d\rquote un m\'e9decin qui abandonne un malade.
+\par
+\par Je me laisse faire. On me loge dans la d\'e9froque d\rquote un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence \'e0 croire \'e0 une mystification.
+\par
+\par Tout \'e0 l\rquote heure j\rquote avais l\rquote air d\rquote un l\'e9opard, j\rquote ai l\rquote air d\rquote un vieillard maintenant. Il y a quelque chose l\'e0-dessous.
+\par
+\par Le bruit se r\'e9pand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l\rquote escamoteur qui vient d\rquote arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain\~; heureusement on me conna
+\'eet, on conna\'eet ma m\'e8re\~; il faut bien se rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence, ces bruits tombent d\rquote eux-m\'eames, et l\rquote on finit par m\rquote oublier.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+\par
+\par \'c0 cause de l\rquote orage la distribution a lieu dans un dortoir, \endash un dortoir dont on a enlev\'e9 les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitr\'e9e, qui aurait d\'fb
+ avoir un rideau, mais n\rquote en avait pas\~; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l\rquote ann\'e9e servaient, mais qu\rquote on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le coin le plus gai\~; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d\rquote un de ces vases pour y faire des siennes, s\rquote y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s\rquote en donnait \'e0 c\'9cur joie\~!
+\par
+\par Adoss\'e9e \'e0 cette salle \'e9tait l\rquote estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du coll\'e8ge\~: \endash Monseigneur au centre, le pr\'e9fet \'e0 gauche, le g\'e9n\'e9ral \'e0 droite, galonn\'e9s, teint\'e9s de violet, panach\'e9
+s de blanc, cuirass\'e9s d\rquote or comme les \'e9cuyers du cirque Bouthors. Il n\rquote y avait pas de chameau, malheureusement.
+\par
+\par Je crus voir un \'e9l\'e9phant\~; c\rquote \'e9tait un haut fonctionnaire qui avait la t\'eate, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d\rquote \'e9l\'e9phant, mais qui \'e9tait douanier de son \'e9tat ou capitaine de gendarmerie, j\rquote ai oubli
+\'e9. Il \'e9tait gros comme une barrique et essouffl\'e9 comme un phoque\~: il avait beaucoup du phoque.
+\par
+\par C\rquote est lui qui me couronna pour le prix d\rquote Histoire sainte. Il me dit\~: \'ab\~C\rquote est bien, mon enfant\~!\~\'bb Je croyais qu\rquote il allait dire \'ab\~Papa\~\'bb et replonger dans son baquet.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773843}{\*\bkmkstart _Toc98017035}6\line }{\b0 Vacances}{{\*\bkmkend _Toc84773843}{\*\bkmkend _Toc98017035}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je m\rquote amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par
+\par M.\~Soubeyrou est un mara\'eecher des environs.
+\par
+\par Trois fois par semaine, mon p\'e8re donne quelques le\'e7ons au fils de ce jardinier, et comme l\rquote enfant est maladif, sort peu, on a demand\'e9 que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+\par
+\par Je prends le plus long pour arriver.
+\par
+\par
+\par Je suis donc libre\~!
+\par
+\par
+\par Ce n\rquote est pas pour faire une commission, avec l\rquote ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser\~; ce n\rquote est pas accompagn\'e9, surveill\'e9, press\'e9, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer.
+\par
+\par Non. J\rquote ai mon temps, une apr\'e8s-midi, toute une apr\'e8s midi\~!
+\par
+\par \'ab\~Cela t\rquote amuse d\rquote aller chez M.\~Soubeyrou\~? demande ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote man.\~\'bb
+\par
+\par Mais un }{\i oui}{ lent, un }{\i oui}{ avec une moue.
+\par
+\par Tiens\~! si je disais trop vite que \'e7a m\rquote amuse, elle serait capable de m\rquote emp\'eacher d\rquote y aller.
+\par
+\par Si une chose me chagrine bien, me r\'e9pugne, peut me faire pleurer, ma m\'e8re me l\rquote impose sur-le-champ.
+\par
+\par \'ab\~Il ne faut pas que les enfants aient de volont\'e9\~; ils doivent s\rquote habituer \'e0 tout. \endash Ah\~! les enfants g\'e2t\'e9s\~! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices\'85\~\'bb
+\par
+\par Je dis\~: \'ab\~Oui, m\rquote man\~\'bb, de fa\'e7on qu\rquote elle croie que c\rquote est }{\i non}{, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+\par
+\par
+\par Je descends dans la ville.
+\par
+\par Je ne m\rquote arr\'eate pas au Martouret, parce que ma m\'e8re peut me voir des fen\'eatres de notre appartement, perch\'e9 l\'e0-haut au dernier \'e9tage d\rquote une maison, qui est la plus haute de la ville.
+\par
+\par Je fais le sage et le press\'e9 en passant sur le march\'e9\~; mais, dans la rue Porte-Aigui\'e8re, je m\rquote abrite derri\'e8re le premier gros homme qui passe, et j\rquote entre dans la cour de l\rquote auberge du }{\i Cheval-Blanc}{.
+\par
+\par De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis d\'e9vorer des yeux la devanture du bourrelier, o\'f9 il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l\rquote or.
+
+\par
+\par Je reste cach\'e9 le temps qu\rquote il faut pour voir si ma m\'e8re est \'e0 la fen\'eatre et me surveille encore\~; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du }{\i Cheval-Blanc}{ et je me mets \'e0 regarder les boutiques \'e0 loisir.
+\par
+\par
+\par Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommel\'e9e et qui fait \'ab\~dzine, dzine\~\'bb, sur le carreau\~; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux.
+\par
+\par Puis c\rquote est la boutique d\rquote Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambr\'e9e, qui a un \'e9peron et un gland d\rquote or\~; \'e0 la vitrine s\rquote \'e9talent des bottines de satin bleu, de
+ soie rose, couleur de prune, avec des n\'9cuds comme des bouquets, et qui ont l\rquote air vivantes.
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9, les pantoufles qui ressemblent \'e0 des souliers de No\'ebl.
+\par
+\par Mais le fils du jardinier attend.
+\par
+\par Je m\rquote arrache \'e0 ces parfums de cirage et \'e0 ces flamboiements de vernis.
+\par
+\par
+\par Je prends le Breuil\'85
+\par
+\par Il y a un d\'e9crotteur qui est populaire et qu\rquote on appelle Moustache.
+\par
+\par Mon r\'eave est de me faire d\'e9crotter un jour par Moustache, de venir l\'e0 comme un homme, de lui donner mon pied, \endash sans trembler, si je puis, \endash et de para\'eetre habitu\'e9 \'e0 ce luxe, de tirer n\'e9
+gligemment mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui jettent leurs deux sous\~:
+\par
+\par }{\i Pour la goutte, Moustache\~!
+\par }{
+\par Je n\rquote y arriverai jamais\~; je m\rquote exerce pourtant\~!
+\par
+\par }{\i Pour la goutte, Moustache\~!
+\par }{
+\par J\rquote ai essay\'e9 toutes les inflexions de voix\~; je me suis \'e9cout\'e9, j\rquote ai pr\'eat\'e9 l\rquote oreille, travaill\'e9 devant la glace, fait le geste\~:
+\par
+\par }{\i Pour la goutte}{\'85
+\par
+\par Non, je ne puis\~!
+\par
+\par Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m\rquote arr\'eate \'e0 le regarder\~; je m\rquote habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa bo\'eete \'e0 d\'e9crotter\~; il m\rquote a m\'eame cri\'e9 une fois\~:
+\par
+\par }{\i Cirer vos bottes, m\rquote ssieu\~?
+\par }{
+\par J\rquote ai failli m\rquote \'e9vanouir.
+\par
+\par Je n\rquote avais pas deux sous, \endash je n\rquote ai pu les r\'e9unir que plus tard dans une autre ville, \endash et je dus secouer la t\'eate, r\'e9pondre par un signe, avec un sourire p\'e2le comme celui d\rquote une femme qui voudrait dire\~: \'ab
+\~Il m\rquote est d\'e9fendu d\rquote aimer\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses peaux qui s\'e8chent, son odeur aigre.
+\par
+\par Je l\rquote adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte \endash si l\rquote on peut dire verte, \endash comme les cuirs qui faisandent dans l\rquote humidit\'e9 ou qui font s\'e9cher leur sueur au soleil.
+\par
+\par Du plus loin que j\rquote arrivais dans la ville du Puy, quand j\rquote y revins plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+\par
+\par \endash Chaque fois qu\rquote une de ces fabriques s\rquote est trouv\'e9e sur mon chemin, \'e0 deux lieues \'e0 la ronde, je l\rquote ai flair\'e9e, et j\rquote ai tourn\'e9 de ce c\'f4t\'e9 mon nez reconnaissant\'85
+\par
+\par
+\par Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par o\'f9 je passais, comment finissait la ville.
+\par
+\par Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d\rquote un foss\'e9 qui sentait mauvais, et que je marchais \'e0 travers un tas d\rquote herbes et de plantes qui ne sentaient pas bon.
+\par
+\par J\rquote arrivais dans le pays des jardiniers. Que c\rquote est vilain, le pays des mara\'eechers\~!
+\par
+\par Autant j\rquote aimais les prairies vertes, l\rquote eau vive, la verdure des haies\~; autant j\rquote avais le d\'e9go\'fbt de cette campagne \'e0 arbres courts, \'e0 plantes p\'e2
+les, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+\par
+\par Quelques feuilles jaun\'e2tres, dess\'e9ch\'e9es, galeuses, pendaient avec des teintes d\rquote oreilles de poitrinaires.
+\par
+\par On avait d\'e9shonor\'e9 toutes les places, et l\rquote on d\'e9rangeait \'e0 chaque instant un tourbillon d\rquote insectes qui se r\'e9galaient d\rquote un chien crev\'e9.
+\par
+\par
+\par Pas d\rquote ombre\~!
+\par
+\par Des melons qui ont l\rquote air de boulets chauff\'e9s \'e0 blanc\~; des choux rouges, violets, \endash on dirait des apoplexies, une odeur de poireau et d\rquote oignons\~!
+\par
+\par
+\par J\rquote arrive chez M.\~Soubeyrou.
+\par
+\par Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+\par
+\par Il est tout p\'e2le, avec un grand sourire et de longues dents, le blanc des yeux tach\'e9 de jaune\~; il me montre un tas de livres qu\rquote on lui a achet\'e9s pour qu\rquote il ne s\rquote ennuie pas trop.
+\par
+\par Un }{\i \'c9sope}{ avec des gravures colori\'e9es.
+\par
+\par Je me rappelle encore une de ces gravures qui repr\'e9sentait Bor\'e9e, le Soleil et un voyageur.
+\par
+\par Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le front et un \'e9norme manteau lie-de-vin.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu t\rquote amuser, m\rquote aider \'e0 arroser les choux\~?\~\'bb me dit le p\'e8re Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le pantalon retrouss\'e9, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+\par
+\par Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, \'e0 une patte de cochon grill\'e9\~; il a sa chemise tremp\'e9e et des gouttes d\rquote eau roulent sur le poil de son poitrail.
+\par
+\par Non, je ne veux pas m\rquote amuser, aider \'e0 arroser les choux\~!
+\par
+\par Si \'e7a l\rquote amuse lui, tant mieux\~!
+\par
+\par Je ne veux pas priver M.\~Soubeyrou d\rquote un plaisir, et je lui r\'e9ponds par un mensonge.
+\par
+\par \'ab\~Je suis tomb\'e9 hier, et je me suis fait mal aux reins.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote aime les choux, mais cuits.
+\par
+\par Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes p\'e8res, pour venir tirer de l\rquote eau chez des \'e9trangers.
+\par
+\par Je tire assez d\rquote eau comme cela dans la semaine, et je sens assez l\rquote oignon.
+\par
+\par Non, M.\~Soubeyrou, je ne vous suivrai pas \'e0 ce puits l\'e0-bas\~: je ne tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne me livrerai pas au travail honn\'eate des jardins.
+\par
+\par Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous\~!
+\par
+\par Mais je ne veux pas tirer d\rquote eau\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {DEVANT LES MESSAGERIES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le }{\i Caf\'e9 des Messageries}{.
+\par
+\par L\rquote enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un pr\'eatre, un singe.
+\par
+\par C\rquote est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c\rquote est une histoire qui se suit depuis le }{\i C}{ de Caf\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote }{\i S}{ de Messageries.
+\par
+\par Je n\rquote ai jamais eu le temps de comprendre.
+\par
+\par Il fallait rentrer.
+\par
+\par Puis, tandis que je regardais l\rquote enseigne, que ma curiosit\'e9 saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du cur\'e9
+, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures\~; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur m\'e9tier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+\par
+\par Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais l\'e0 quelquefois \'e0 l\rquote arriv\'e9e\~: la diligence traversait le Breuil avec un bruit d\rquote enfer, en soulevant des flots de poussi\'e8re ou en envoyant des \'e9toiles de boue.
+\par
+\par Elle \'e9tait assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s\rquote \'e9tiraient les jambes sur le pav\'e9.
+\par
+\par Ils tombaient dans les bras d\rquote un parent, d\rquote un ami, on se serrait la main, on s\rquote embrassait\~; c\rquote \'e9taient des adieux, des au revoir, \'e0 n\rquote en plus finir.
+\par
+\par On avait fait connaissance en route\~; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui r\'e9pondaient avec r\'e9serve\~:
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 aurai-je le plaisir de vous retrouver\~?
+\par
+\par \endash Nous nous rencontrerons peut-\'eatre. Ah\~! voici maman.
+\par
+\par \endash Voici mon mari.
+\par
+\par \endash Je vois mon fr\'e8re qui arrive avec sa femme.\~\'bb
+\par
+\par Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s\rquote \'e9chappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d\rquote un champ.
+\par
+\par
+\par J\rquote en ai vu pourtant qui restaient l\'e0, \'e0 la m\'eame place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu\rquote un qui ne venait pas.
+\par
+\par Il y en avait qui juraient, d\rquote autres qui pleuraient.
+\par
+\par
+\par Je me rappelle une jeune femme qui avait une t\'eate fine, longue et p\'e2le.
+\par
+\par Elle attendit longtemps\'85
+\par
+\par Quand je partis, elle attendait encore. Ce n\rquote \'e9tait pas son mari, car sur la petite malle qu\rquote elle avait \'e0 ses pieds, il y avait \'e9crit\~: \'ab\~Mademoiselle.\~\'bb
+\par
+\par Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste\~; les fleurs de son chapeau \'e9taient fan\'e9es, sa robe de m\'e9rinos noir avait des reflets roux, ses gants \'e9taient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s\rquote il n\rquote \'e9
+tait pas venu de lettre \'e0 telle adresse\~: poste restante.
+\par
+\par \'ab\~Je vous ai dit que non.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus de courrier aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash Non.\~\'bb
+\par
+\par Elle salua, quoiqu\rquote on f\'fbt grossier, poussa un soupir et s\rquote \'e9loigna pour aller s\rquote asseoir sur un banc du }{\i Fer-\'e0-cheval}{, o\'f9 elle resta jusqu\rquote \'e0 ce que des officiers qui passaient l\rquote oblig\'e8
+rent, par leurs regards et leurs sourires, \'e0 se lever et \'e0 partir.
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, on dit chez nous qu\rquote il y avait sur le bord de l\rquote eau le cadavre d\rquote une femme qui s\rquote \'e9tait noy\'e9e. J\rquote allai voir. Je reconnus la jeune fille \'e0 la t\'eate p\'e2le\'85
+\par
+\par
+\par Je vais chez mes tantes \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par J\rquote arrive souvent au moment o\'f9 l\rquote on se met \'e0 table.
+\par
+\par Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Dans ces tiroirs il tra\'eene des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des cro\'fbtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.
+\par
+\par Sur les deux bancs s\rquote abattent la famille et les domestiques.
+\par
+\par On mange entre deux pri\'e8res.
+\par
+\par C\rquote est l\rquote oncle Jean qui dit le b\'e9n\'e9dicit\'e9.
+\par
+\par Tout le monde se tient debout, t\'eate nue, et se rassoit en disant\~: \'ab\~}{\i Amen\~!\~\'bb
+\par }{
+\par }{\i Amen\~! }{est le mot que j\rquote ai entendu le plus souvent quand j\rquote \'e9tais petit.
+\par
+\par }{\i Amen\~! }{et le bruit des cuillers de bois commence\~; un bruit mou, tout b\'eate.
+\par
+\par Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous \'e0 cercle jaune, on dirait les yeux d\rquote or des grenouilles.
+\par
+\par Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long\~; ils se mouchent avec leurs doigts, et s\rquote essuient le nez sur leurs manches.
+\par
+\par Ils se donnent des coups de coude dans les c\'f4tes, en mani\'e8re de chatouillade.
+\par
+\par Ils rient comme de gros b\'e9b\'e9s\~; quand ils \'e9clatent, ils ren\'e2clent comme des \'e2nes ou beuglent comme des b\'9cufs.
+\par
+\par
+\par C\rquote est fini, \endash ils remettent le couteau \'e0 \'9cil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu\rquote aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les l\'e8
+vres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.
+\par
+\par Ils vont fl\'e2ner dans la cour, s\rquote il fait soleil, bavarder sous le porche de l\rquote \'e9curie, s\rquote il pleut\~; soulevant \'e0 peine leurs sabots qui ont l\rquote air de souches, o\'f9 se sont enfonc\'e9s leurs pieds.
+\par
+\par Je les aime tant avec leur grand chapeau \'e0 larges ailes et leur long tablier de cuir\~! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail\~; ils ont la peau comme de l\rquote \'e9
+corce, et des veines comme des racines d\rquote arbres.
+\par
+\par Quelquefois, quand leur tablier de cuir est \'e0 bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de h\'e2le qui fait pointe au creux de l\rquote
+estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+\par
+\par Je les approche et je les touche comme on t\'e2te une b\'eate\~; ils me regardent comme un animal de luxe, \endash moi de la ville\~! \endash quelques-uns me comparent \'e0 un \'e9cureuil, mais presque tous \'e0 un singe.
+\par
+\par Je n\rquote en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l\rquote aiguillon pour piquer les b\'9cufs.
+\par
+\par J\rquote entre jusqu\rquote au genou dans les sillons, \'e0 la saison du labourage\~; je me roule dans l\rquote herbe au moment o\'f9 l\rquote on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s\rquote
+envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+\par
+\par Oh\~! quels bons moments j\rquote ai eus dans une prairie, sur le bord d\rquote un ruisseau bord\'e9 de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l\rquote
+eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau dor\'e9 que je jetais dans le courant\~!...
+\par
+\par Ma m\'e8re n\rquote aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche b\'e9ante, \'e0 regarder couler l\rquote eau.
+\par
+\par Elle a raison, je perds mon temps.
+\par
+\par \'ab\~Au lieu d\rquote apporter ta grammaire latine pour apprendre tes le\'e7ons\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, faisant l\rquote \'e9mue, affichant la sollicitude\~:
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote est permis, tout tach\'e9 de vert, des talons pleins de boue\'85 On t\rquote en ach\'e8tera des souliers neufs pour les arranger comme cela\~! Allons, repars \'e0 la maison, et tu ne sortiras pas ce soir\~!\~\'bb
+\par
+\par Je sais bien que les souliers s\rquote ab\'eement dans les champs et qu\rquote il faut mettre des sabots, mais ma m\'e8re ne veut pas\~! ma m\'e8re me fait donner de l\rquote \'e9ducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re veut que son Jacques soit un }{\i Monsieur}{.
+\par
+\par Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, achet\'e9 un tuyau de po\'eale, mis des sous-pieds, pour qu\rquote il retombe dans le fumier, retourne \'e0 l\rquote \'e9curie mettre des sabots\~!
+\par
+\par Ah oui\~! je pr\'e9f\'e9rerais des sabots\~! j\rquote aime encore mieux l\rquote odeur de Florimond le laboureur que celle de M.\~Sother, le professeur de huiti\'e8me\~; j\rquote aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et r\'f4
+der dans l\rquote \'e9table que tra\'eener dans l\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Je ne me plais qu\rquote \'e0 nouer des gerbes, \'e0 soulever des pierres, \'e0 lier des fagots, \'e0 porter du bois\~!
+\par
+\par Je suis peut-\'eatre n\'e9 pour \'eatre domestique\~!
+\par
+\par C\rquote est affreux\~! oui, je suis n\'e9 pour \'eatre domestique\~! je le vois\~! je le sens\~!\~!\~!
+\par
+\par Mon Dieu\~! Faites que ma m\'e8re n\rquote en sache rien\~!
+\par
+\par J\rquote accepterais d\rquote \'eatre Pierrouni le petit vacher, et d\rquote aller, une branche \'e0 la main, une pomme verte aux dents, conduire les b\'eates dans le p\'e2turage, pr\'e8s des m\'fbres, pas loin du verger.
+\par
+\par Il y a des \'e9glantiers rouges dans les buissons, et l\'e0-haut un point barbu, qui est un nid\~; il y a des b\'eates du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l\rquote air saoules.
+\par
+\par On laisse Pierrouni se d\'e9poitrailler, quand il a chaud, et se d\'e9peigner quand il en a envie.
+\par
+\par On n\rquote est pas toujours \'e0 lui dire\~:
+\par
+\par \'ab\~Laisse tes mains tranquilles, qu\rquote est-ce que tu as donc fait \'e0 ta cravate\~? \endash Tiens-toi droit. \endash Est-ce que tu es bossu\~? \endash Il est bossu\~! \endash Boutonne ton gilet. \endash Retrousse ton pantalon, \endash Qu
+\rquote est-ce que tu as fait de l\rquote olive\~? L\rquote olive l\'e0, \'e0 gauche, la plus verte\~! \endash Ah\~! cet enfant me fera mourir de chagrin\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Ils n\rquote ont pas besoin de porter des gilets boutonn\'e9s jusqu\rquote en haut pour couvrir une chemise de trois jours\~! Ils n\rquote ont pas peur de mon oncle Jean comme mon p\'e8re a peur du proviseur\~
+; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous\~; ils chantent de bon c\'9cur, \'e0 pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent\~; le dimanche, ils font tapage \'e0 l\rquote auberge.
+\par
+\par Ils ont, au derri\'e8re de leur culotte, une pi\'e8ce qui a l\rquote air d\rquote un empl\'e2tre\~: verte, jaune\~; mais c\rquote est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.
+\par
+\par Mon p\'e8re, qui n\rquote est pas domestique, m\'e9nage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a aval\'e9 d\'e9j\'e0 dix \'e9cheveaux de fil, tu\'e9 vingt aiguilles, mais qui reste gr\'eal\'e9, fragile et mou\~!
+\par
+\par \'c0 peine il peut se baisser, \'e0 peine pourra-t-il saluer demain\'85
+\par
+\par S\rquote il ne salue pas, celui-ci\'85, celui-l\'e0\'85 (il y a \'e0 donner des coups de chapeau \'e0 tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s\rquote il ne salue pas en faisant des gr\'e2ces, dont le derri\'e8re du pa
+ntalon ne veut pas, mais alors on l\rquote appelle chez le proviseur\~!
+\par
+\par Et il faudra s\rquote expliquer\~! \endash pas comme un domestique \endash non\~! \endash comme un professeur. Il faudra qu\rquote il demande pardon.
+\par
+\par On en parle, on en rit, les \'e9l\'e8ves se moquent, les coll\'e8gues aussi. On lui paye ses gages (ma m\'e8re nomme \'e7a \'ab\~les appointements\~\'bb) et on l\rquote envoie en disgr\'e2
+ce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l\rquote horreur des paysans\~; avec son fils\'85 qui les aime encore\'85
+\par
+\par
+\par Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septi\'e8me.
+\par
+\par \'c7\rquote a \'e9t\'e9 toute une affaire\~!...
+\par
+\par On a fait compara\'eetre mon p\'e8re, ma m\'e8re\~; la femme du proviseur s\rquote en est m\'eal\'e9e\~; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait\~:
+\par
+\par \'ab\~Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur\~!\~\'bb
+\par
+\par Le petit Viltare m\rquote avait jet\'e9 de l\rquote encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou\~: je ne l\rquote ai pas assassin\'e9, mais je lui ai donn\'e9 un coup de poing et un croc-en-jambe\'85, il est tomb\'e9 et s\rquote
+est fait une bosse.
+\par
+\par On a amen\'e9 cette bosse chez le proviseur (qui s\rquote en moque comme de }{\i Colin Tampon}{, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit \'ab\~surveiller la discipline et faire respecter la hi\'e9rarchie\~\'bb\~
+; je les entends toujours dire \'e7a. Il m\rquote a fait venir, et j\rquote ai d\'fb demander pardon \'e0 M.\~Viltare, \'e0 Mme\~Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer \'e0 la maison pour me faire fouetter.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait dit d\rquote \'eatre l\'e0 au quart avant cinq heures.
+\par
+\par
+\par Ce n\rquote est pas comme \'e7a \'e0 Farreyrolles.
+\par
+\par Je me suis battu avec le petit porcher, l\rquote autre jour, nous nous sommes roul\'e9s dans les champs, arrach\'e9 les cheveux, cogn\'e9s, et recogn\'e9s, il m\rquote a poch\'e9 un \'9cil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relev\'e9
+s, pour nous retomber encore dessus\~!
+\par
+\par Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par Apr\'e8s\~? \endash nous avons rentr\'e9 nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. \endash On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le B\'e9n\'e9dicit\'e9 et les Gr\'e2
+ces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montr\'e9 que j\rquote avais du sang \'e0 mon mouchoir.
+\par
+\par
+\par C\rquote est le jour du }{\i Reinage}{.
+\par
+\par On appelle ainsi la f\'eate du village\~; on choisit un roi, une reine.
+\par
+\par Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.
+\par
+\par Ils sont \'e0 cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-l\'e0, pour faire des cadeaux aux filles.
+\par
+\par On tire des coups de fusil, on crie hourrah\~! on caracole devant la mairie, qui a l\rquote air d\rquote avoir un drapeau vert\~: c\rquote est une branche d\rquote un grand arbre.
+\par
+\par Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandouli\'e8re, et mon oncle dit qu\rquote ils ont leurs gibernes pleines\~; ils sont p\'e2les, et pas un ne sait si, le soir, il n\rquote aura pas la t\'eate fendue ou les c\'f4tes bris\'e9es.
+\par
+\par Il y en a un qui est la b\'eate noire du pays et qui s\'fbrement ne reviendrait pas vivant s\rquote il passait seul dans un chemin o\'f9 serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la m\'e8re Maichet, qu\rquote on a condamn\'e9e \'e0
+ la prison parce qu\rquote elle a mordu et d\'e9chir\'e9 ceux qui venaient l\rquote arr\'eater pour avoir ramass\'e9 du bois mort.
+\par
+\par En revenant de l\rquote \'e9glise, on se met \'e0 table.
+\par
+\par Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucr\'e9, m\'eame Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte l\'e0 bas.
+\par
+\par On a du lard et du pain blanc, \endash du pain blanc\~!...
+\par
+\par On remplit jusqu\rquote au bord les verres\~; quand les verres manquent, on prend des \'e9cuelles et on boit du vivarais comme du lait, \endash un vivarais qu\rquote on va traire tout mousseux \'e0 une barrique qui est pr\'e8s des vaches\'85
+\par
+\par Les veines se gonflent, les boutons sautent\~!
+\par
+\par On est tous m\'eal\'e9s\~; ma\'eetres et valets, la fermi\'e8re et les domestiques, le premier gar\'e7on de ferme et le petit gardeur de porcs, l\rquote oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni l
+e vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d\rquote \'e9normes ceintures vertes.
+\par
+\par Apr\'e8s le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+\par
+\par Gare aux filles\~!
+\par
+\par Les gar\'e7ons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s\rquote asseoir de force pr\'e8s d\rquote elles sur le ch\'eane mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.
+\par
+\par Elles rel\'e8vent toujours leur coude assez \'e0 temps pour qu\rquote on les embrasse \'e0 pleines joues.
+\par
+\par Je danse la bourr\'e9e aussi, et j\rquote embrasse tant que je peux.
+\par
+\par
+\par Un bruit de chevaux\~! \endash Les gendarmes passent au galop\'85
+\par
+\par C\rquote est \'e0 la maison Destougnal dans le fond du village\~; ceux de Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+\par
+\par On se tue dans le cabaret.
+\par
+\par \endash }{\i Anyn\~! les gars\~! }{\endash ceux de Farreyrolles en avant\~!
+\par
+\par On franchit les foss\'e9s, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres\~; en cassant, dans les buissons qu\rquote on saute, une branche \'e0 n\'9cuds\~; j\rquote en vois m\'eame un qui a un vieux fusil\~! ils ne crient pas, ils vont essouffl
+\'e9s et p\'e2les\'85
+\par
+\par Voil\'e0 le cabaret\~!
+\par
+\par On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur\~: \'ab\~\'c0 moi, \'e0 moi\~!\~\'bb comme un sanglot.
+\par
+\par C\rquote est Bugnon}{\i le Velu}{ qui crie\~!
+\par
+\par Ils se sont jet\'e9s sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d\rquote ordures\~; comme j\rquote ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pr\'e9.
+\par
+\par Du rouge\~! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans\'85
+\par
+\par Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule\~?
+\par
+\par J\rquote ai la t\'eate en feu, car j\rquote ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d\rquote enfant\~!
+\par
+\par Je veux y \'eatre comme les autres, et taper dans le tas\~!
+\par
+\par Je me sens pris par un pan de ma veste, arr\'eat\'e9 brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n\rquote a pas emp\'each\'e9 ses fils d\rquote
+aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+\par
+\par \'c7a ne fait rien. Si je peux de derri\'e8re un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n\rquote y manquerai pas. Comme j\rquote aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773844}{\*\bkmkstart _Toc98017036}7\line }{\b0 Les joies du foyer}{{\*\bkmkend _Toc84773844}
+{\*\bkmkend _Toc98017036}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\i 1}{\i\super er}{\i janvier.
+\par }{
+\par Les coll\'e8gues de mon p\'e8re, quelques parents d\rquote \'e9l\'e8ves, viennent faire visite, on m\rquote apporte des bouts d\rquote \'e9trennes.
+\par
+\par \'ab\~Remercie donc, Jacques\~! Tu es l\'e0 comme un imb\'e9cile.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Quand la visite est finie, j\rquote ai plaisir \'e0 prendre le jouet ou la friandise, la bo\'eete \'e0 diable ou le sac \'e0 pralines\~; \endash je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d\rquote une musique qu\rquote
+on se met entre les dents et qui les fait grincer, c\rquote est \'e0 en devenir fou\~!
+\par
+\par Mais ma m\'e8re ne veut pas que je devienne fou\~! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les l\'e8che. Mais ma m\'e8re ne veut pas que j\rquote aie des mani\'e8res de courtisan\~: \'ab\~On commence par l\'e9
+cher le ventre des bonbons, on finit par l\'e9cher\'85\~\'bb Elle s\rquote arr\'eate, et se tourne vers mon p\'e8re pour voir s\rquote il pense comme elle, et s\rquote il sait de quoi elle veut parler\~; \endash en effet, il se penche et montre qu
+\rquote il comprend.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus rien \'e0 faire siffler, tambouriner, grincer, et l\rquote on m\rquote a permis seulement de tra\'eener un petit bout de langue sur les bonbons fins\~: et l\rquote on m\rquote a dit de la faire pointue encore\~! Il y avait Eug\'e9
+nie et Louise Rayau qui \'e9taient l\'e0, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc\~?
+\par
+\par Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le go\'fbt du bois blanc des trompettes\~!...
+\par
+\par On m\rquote arrache tout et l\rquote on enferme les \'e9trennes sous clef.
+\par
+\par \'ab\~Rien qu\rquote aujourd\rquote hui, maman, laisse-moi jouer avec, j\rquote irai dans la cour, tu ne m\rquote entendras pas\~! rien qu\rquote aujourd\rquote hui, jusqu\rquote \'e0 ce soir, et demain je serai bien sage\~!
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que tu seras bien sage demain\~; si tu n\rquote es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses \'e0 ce saligaud, pour qu\rquote il les ab\'eeme.\~\'bb
+\par
+\par Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d\rquote un sou, ces bonbons \'e0 corset de dentelle, ces pralines comme des nez d\rquote ivrognes, ces tons crus et ces go\'fb
+ts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l\rquote \'9cil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fi\'e8
+vre, ah\~! comme c\rquote est bon, une fois l\rquote an\~! \endash Quel malheur que ma m\'e8re ne soit pas sourde\~!
+\par
+\par Ce qui me fait mal, c\rquote est que tous les autres sont si contents\~! Par le coin de la fen\'eatre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d\rquote en face, des tambours crev\'e9s, des chevaux qui n\rquote ont qu\rquote
+une jambe, des polichinelles cass\'e9s\~! Puis ils sucent, tous, leurs doigts\~; on les a laiss\'e9s casser leurs jouets et ils ont d\'e9vor\'e9 leurs bonbons.
+\par
+\par Et quel boucan ils font\~!
+\par
+\par
+\par Je me suis mis \'e0 pleurer.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote il m\rquote est \'e9gal de regarder des jouets, si je n\rquote ai pas le droit de les prendre et d\rquote en faire ce que je veux\~; de les d\'e9coudre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si \'e7a m\rquote
+amuse\'85
+\par
+\par Je ne les aime que s\rquote ils sont \'e0 moi, et je ne les aime pas s\rquote ils sont \'e0 ma m\'e8re. C\rquote est parce qu\rquote ils font du bruit et qu\rquote ils agacent les oreilles qu\rquote ils me plaisent\~; si on les pose sur
+la table comme des t\'eates de mort, je n\rquote en veux pas. Les bonbons, je m\rquote en moque, si on m\rquote en donne un par an comme une exemption, quand j\rquote aurai \'e9t\'e9 sage. Je les aime quand j\rquote en ai trop.
+\par
+\par \'ab\~Tu as un coup de marteau, mon gar\'e7on\~!\~\'bb m\rquote a dit ma m\'e8re un jour que je lui contais cela, et elle m\rquote a cependant donn\'e9 une praline.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, mange-la avec du pain.\~\'bb
+\par
+\par On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une le\'e7on dans un mot. Ma m\'e8re a de ces bonheurs-l\'e0, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit \'eatre la loi d\rquote une vie bien conduite et d\rquote
+un esprit bien r\'e9gl\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Mange-la avec du pain\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela veut dire\~: Jeune fou, tu allais la croquer b\'eatement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre\~! \'c0 quoi cela t\rquote aurait-il profit\'e9\~! Dis-moi\~! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.
+
+\par
+\par J\rquote aime mieux le pain tout seul.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LA SAINT-ANTOINE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par C\rquote est samedi prochain la f\'eate de mon p\'e8re.
+\par
+\par Ma m\'e8re me l\rquote a dit soixante fois depuis quinze jours.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est la f\'eate\endash }{\i de\endash ton\endash p\'e8re}{.\~\'bb
+\par
+\par Elle me le r\'e9p\'e8te d\rquote un ton un peu irrit\'e9\~; je n\rquote ai pas l\rquote air assez remu\'e9, para\'eet-il.
+\par
+\par \'ab\~Ton p\'e8re s\rquote appelle Antoine.\~\'bb
+\par
+\par Je le sais, et je n\rquote \'e9prouve pas de frisson\~; il n\rquote y a pas l\'e0 le myst\'e9rieux et l\rquote empoignant d\rquote une r\'e9v\'e9lation. Il s\rquote appelle Antoine, voil\'e0 tout.
+\par
+\par Je suis sans doute un mauvais fils.
+\par
+\par Si j\rquote avais du c\'9cur, si j\rquote aimais bien mon p\'e8re, ce qu\rquote elle dit me ferait plus d\rquote effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me t\'e2te et me gratte\~; mais je ne me sens pas chang\'e9 du
+tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C\rquote est pourtant sa f\'eate, samedi.
+\par
+\par
+\par \'ab\~As-tu appris ton compliment\~?\~\'bb
+\par
+\par Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment, \endash je ne sais pas comment j\rquote oserai entrer dans la chambre, ce qu\rquote il faudra dire, s\rquote il faudra rire, s\rquote il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon p
+\'e8re et la frotter en y enfon\'e7ant mon nez \endash bien rappropri\'e9, par exemple\~! \endash s\rquote il sera filial que j\rquote appuie, que j\rquote y reste un moment, ou s\rquote il vaudra mieux le d\'e9barrasser tout de suite, et m\rquote
+en aller \'e0 reculons, avec des signes d\rquote \'e9motion, en murmurant\~: \'ab\~Quel beau jour\~!\~\'bb \'c0 ce moment-l\'e0, je commencerai\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Oui, cher papa}{\'85\~\'bb
+\par
+\par J\rquote en tremble d\rquote avance. J\rquote ai peur d\rquote avoir l\rquote air si b\'eate\'85 \endash Non, j\rquote ai peur qu\rquote on devine que j\rquote aimerais que ce ne f\'fbt point sa f\'eate\'85
+\par
+\par La f\'eate de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par Mes inqui\'e9tudes redoublent, quand ma m\'e8re m\rquote annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.
+\par
+\par Comme ce sera difficile\~!
+\par
+\par Mais ma m\'e8re sait comment on exprime l\rquote \'e9motion et la joie d\rquote avoir \'e0 f\'e9liciter son p\'e8re de ce qu\rquote il s\rquote appelle Antoine.
+\par
+\par Nous faisons des r\'e9p\'e9titions.
+\par
+\par D\rquote abord, je g\'e2che trois feuilles de papier \'e0 compliments\~: j\rquote ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j\rquote \'e9borgne les }{\i o}{, j\rquote emplis d\rquote encre la queue des }{\i g}{
+, et je fais chaque fois un p\'e2t\'e9 sur le mot \'ab\~all\'e9gresse\~\'bb. J\rquote en suis pour une s\'e9rie de taloches. Ah\~! elle me co\'fbte gros, la f\'eate de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Enfin, je parviens \'e0 faire tenir, entre les filets d\rquote or teint\'e9s de violet et port\'e9s par des colombes, quelques phrases qui ont l\rquote air d\rquote ivrognes, tant les mots diff\'e8rent d\rquote attitudes, gr\'e2ce aux haltes que j\rquote
+ai faites \'e0 chaque syllabe pour les }{\i fioner\~!
+\par }{
+\par Ma m\'e8re se r\'e9signe et d\'e9cide qu\rquote on ne peut pas se ruiner en mains de papier\~; je signe \endash encore un p\'e2t\'e9 \endash encore une claque. \endash C\rquote est fini\~!
+\par
+\par Reste \'e0 r\'e9gler la c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par \'ab\~Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t\rquote avances\'85\~\'bb
+\par
+\par Je m\rquote avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs\~; \endash c\rquote est quatre gifles, deux par vase.
+\par
+\par
+\par Il est temps que le beau jour arrive\~: la nuit, je r\'eave que je marche pieds nus sur des tessons et qu\rquote on m\rquote empale avec des rouleaux de papier \'e0 compliment, ce qui me fait mal\~!
+\par
+\par L\rquote achat du pot provoque un grand d\'e9sordre sur la place du march\'e9. Ma m\'e8re prend les pots et les flaire comme du gibier\~; elle en remue bien une centaine avant de se d\'e9cider, et voil\'e0 que les jardiniers commencent \'e0 se f\'e2cher\~
+! \endash elle a d\'e9rang\'e9 les \'e9talages, troubl\'e9 les classifications, brouill\'e9 les familles\~; un botaniste s\rquote y perdrait\~!
+\par
+\par On l\rquote insulte, on a des mots grossiers pour elle \endash et m\'eame pour son fils \endash qu\rquote on ne craint pas d\rquote appeler \'ab\~azt\'e8que\~\'bb et avorton. Il est temps de fuir.
+\par
+\par Au bout de la place, ma m\'e8re s\rquote arr\'eate et me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va-t\rquote en demander au gros \endash celui qui est au bout, tu sais, \endash s\rquote il veut te donner le g\'e9ranium pour onze sous.\~\'bb
+\par
+\par Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-l\'e0\~; c\rquote est justement celui qui m\rquote a appel\'e9 \'ab\~avorton\~\'bb.
+\par
+\par J\rquote en ai la chair de poule. J\rquote y vais tout de m\'eame\~; j\rquote ai l\rquote air de chercher une \'e9pingle par terre\~; je marche les yeux baiss\'e9s, les cuisses serr\'e9es, comme un ressort rouill\'e9 qui se d\'e9roule mal, et j\rquote
+offre mes onze sous.
+\par
+\par Il a piti\'e9, ce gros, et il me donne le g\'e9ranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma m\'e8re avec cette fleur, embl\'e8me de notre all\'e9gresse\~:
+\par
+\par
+\par }{\i Accepte cette fleur\'85
+\par Qui poussa dans mon c\'9cur.}{
+\par
+\par
+\par }{\i Vendredi soir.
+\par }{
+\par Vendredi soir, r\'e9p\'e9tition g\'e9n\'e9rale, dans le myst\'e8re et l\rquote ombre.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash Antoine \endash est cens\'e9 ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout\~; il a m\'eame hier soir renvers\'e9 le g\'e9ranium mal cach\'e9, et je l\rquote ai vu qui le relevait \'e0 la sourdine et le refrisait d\rquote
+un geste furtif.
+\par
+\par Il a failli marcher sur le compliment raide, gomm\'e9, et qui en gardera la cassure. Je l\rquote avais pourtant cach\'e9 dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, na\'ef
+f comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise.
+\par
+\par Le matin du jour solennel, j\rquote arrive\~: il est dans son lit.
+\par
+\par \'ab\~Comment\~! c\rquote est ma f\'eate\~?\~\'bb
+\par
+\par Avec un sourire, tournant un \'9cil d\rquote \'e9poux vers ma m\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~D\'e9j\'e0 si vieux\~! Allons, que je vous embrasse\~!\~\'bb
+\par
+\par Il embrasse ma m\'e8re qui me tient par la main comme Corn\'e9lie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette tra\'eenant son fils. Elle me l\'e2che pour tomber dans les bras de son \'e9poux.
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon tour\~; je croyais que je devais dire le compliment d\rquote abord et qu\rquote on n\rquote embrassait qu\rquote apr\'e8s le pot de fleurs. Il para\'eet qu\rquote on embrasse avant.
+\par
+\par Je m\rquote avance.
+\par
+\par Je tiens le g\'e9ranium de onze sous et le rouleau, ce qui me g\'eane pour grimper.
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote aide, il me trouve lourd\~; je monte une jambe, \endash je glisse. Mon p\'e8re me rattrape, il est forc\'e9 de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l\rquote espace. Ce n\rquote est pas ma figure qu\rquote
+il a devant les yeux\~; moi-m\'eame je ne trouve pas son visage. Quelle position\~! Puis je sens le g\'e9ranium qui file\~; il a fil\'e9, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture \'e9tait un peu soulev\'e9e.
+\par
+\par On me chasse dans la chambre \'e0 coups de pied, et je n\rquote ai pas la joie pure d\rquote embrasser mon p\'e8re, d\rquote \'eatre embrass\'e9 par lui le jour de sa f\'eate\~; mais je n\rquote ai pas non plus \'e0 lire le compliment. C\rquote
+est entendu, b\'e2cl\'e9, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+\par
+\par
+\par La f\'eate de ma m\'e8re ne me produit pas les m\'eames \'e9motions\~: c\rquote est plus carr\'e9.
+\par
+\par Elle a d\'e9clar\'e9 nettement, il y a de longues ann\'e9es d\'e9j\'e0, qu\rquote elle ne voulait pas qu\rquote on f\'eet des d\'e9penses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l\rquote argent d\rquote
+un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que co\'fbterait le papier d\rquote un compliment\~! Pourquoi ces frais inutiles\~? Vous direz\~: ce n\rquote est rien. C\rquote est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la po\'ea
+le de dire \'e7a\~; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le m\'e9nage, elle sait que c\rquote est quelque chose. Ajoutez quatre sous \'e0 un franc, \'e7a fait vingt-quatre sous partout.
+\par
+\par Quoique je ne songe pas \'e0 la contredire, mais pas du tout (je pense \'e0 autre chose, et j\rquote ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est \'e9nergique, tr\'e8s \'e9nergique.
+\par
+\par Puis les plantes, \'e7a cr\'e8ve quand on ne les soigne pas.
+\par
+\par Elle a l\rquote air de dire\~: on ne peut pas les fouetter\~!
+\par
+\par
+\par La grande distraction qu\rquote elle m\rquote offre est la messe de minuit, parce que c\rquote est gratis.
+\par
+\par La messe de minuit\~!
+\par
+\par De la neige sur les toits et la cr\'eate des murs.
+\par
+\par Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l\rquote on patauge dans la boue.
+\par
+\par C\rquote est triste en haut, sale en bas.
+\par
+\par Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+\par
+\par On commande du boudin pour la nuit\~; et notre \'e9picier a tu\'e9 un cochon expr\'e8s l\rquote autre soir.
+\par
+\par L\rquote odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de No\'ebl.
+\par
+\par Une satan\'e9e petite queue de cochon m\rquote appara\'eet partout, m\'eame dans l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par Le cordon de cire au bout de la perche de l\rquote allumeur, le ruban rose, qui sert \'e0 faire des signets dans les livres et jusqu\rquote \'e0 la m\'e8che d\rquote un vicaire, qui tire-bouchonne, isol\'e9e et fadasse au coin d\rquote
+une oreille violette\~; la flamme m\'eame des cierges, la fum\'e9e qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j\rquote ai envie de tirer, de pincer ou de d\'e9nouer\~; que je visse par la pens\'e9e
+\'e0 un derri\'e8re de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la r\'e9surrection du Christ, le bon Dieu, P\'e8re, Fils, Vierge et C}{\super ie}{.
+\par
+\par J\rquote aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pens\'e9e je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde\~!
+\par
+\par Je l\'e2che ma m\'e8re pour aller avec les voisins \'e0 l\rquote \'e9picerie qui est \'e0 c\'f4t\'e9 de chez nous.
+\par
+\par Les acheteurs chez notre \'e9pici\'e8re sont des impies.
+\par
+\par Ils ont attaqu\'e9 un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc.
+\par
+\par J\rquote en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m\rquote ont agaillardi.
+\par
+\par Leur conversation est poivr\'e9e comme le reste.
+\par
+\par Je n\rquote y comprends rien, mais je vois qu\rquote ils disent du mal du ciel et de l\rquote \'c9glise, et qu\rquote ils sont tout de m\'eame pleins d\rquote app\'e9tit et de gaiet\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Encore une rondelle, une hostie \'e0 l\rquote ail\~! \endash Versez toujours, madame Potin\~! \endash Nous nous retrouverons en enfer, n\rquote est-ce pas\~? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph \'e9tait cocu\~\'bb
+
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773845}{\*\bkmkstart _Toc98017037}8\line }{\b0 Le Fer-\'e0-Cheval}{{\*\bkmkend _Toc84773845}
+{\*\bkmkend _Toc98017037}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le Fer-\'e0-cheval\'85
+\par
+\par J\rquote y vais avec ma cousine Henriette.
+\par
+\par C\rquote est pour voir Pierre Andr\'e9, le sellier du faubourg, qu\rquote elle y vient.
+\par
+\par Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas conna\'eetre\~; car ils s\rquote \'e9cartent pour se les confier, et elle les lui dit \'e0 l\rquote oreille.
+\par
+\par Je le vois l\'e0-bas qui se penche\~; et leurs joues se touchent. Quand Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+\par
+\par
+\par Il y a aussi la promenade d\rquote Aiguille, toute bord\'e9e de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+\par
+\par C\rquote est l\rquote automne\~; ils laissent tomber des feuilles d\rquote or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+\par
+\par Je m\rquote amuse \'e0 bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tomb\'e9s. J\rquote en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets\~; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant\~!
+
+\par
+\par Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j\rquote entrevois chez les bouchers.
+\par
+\par
+\par Ce que j\rquote aime, c\rquote est le soleil qui passe \'e0 travers les branches et fait des plaques claires, qui s\rquote \'e9talent comme des taches jaunes sur un tapis\~; puis les oiseaux qui ont des pattes \'e9
+lastiques comme des fils de fer, avec une t\'eate qui remue toujours\~; \endash et surtout cet air frais, ce silence\~!
+\par
+\par On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage \'e0 grelots dans la route blanche, l\'e0-bas\'85
+\par
+\par \'ab\~\'c9coute, mademoiselle Balandreau, on n\rquote entend que moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l\rquote horizon et retombe.
+\par
+\par C\rquote est comme un coup sur la poitrine.
+\par
+\par Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s\rquote asseyent et causent tout bas.
+\par
+\par Mademoiselle Balandreau m\rquote \'e9loigne, mais je me retourne.
+\par
+\par Comme ils s\rquote embrassent\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LE PLOT
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre.
+\par
+\par Je vais les y voir, et c\rquote est une f\'eate chaque fois.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote on y entend des cris, du bruit, des rires\~!
+\par
+\par Il y a des embrassades et des querelles.
+\par
+\par Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les \'9cufs, renversent les \'e9ventaires, d\'e9poitraillent les matrones et me remplissent d\rquote une joie pure.
+\par
+\par Je nage dans la vie famili\'e8re, grasse, plantureuse et saine.
+\par
+\par J\rquote aspire \'e0 plein nez des odeurs de nature\~: la mar\'e9e, l\rquote \'e9table, les vergers, les bois\'85
+\par
+\par Il y a des parfums \'e2cres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s\rquote \'e9chappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel.
+\par
+\par Et comme les habits sont bien des habits de campagne\~!
+\par
+\par Les vestes des hommes se redressent comme des queues d\rquote oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l\rquote air comme s\rquote il y avait un champignon dessous.
+\par
+\par Des cols de chemise comme des \'9cill\'e8res de cheval, des pantalons \'e0 ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d\rquote arbre\'85
+
+\par
+\par Les parapluies \'e9normes, en coton sang-de-b\'9cuf, les longs b\'e2tons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes \'e0 la hussarde\'85
+\par
+\par C\rquote est l\rquote arche de No\'e9 en plein vent, d\'e9ball\'e9e sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.
+\par
+\par La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fra\'eecheur.
+\par
+\par
+\par Un homme qui a une t\'eate de belette, la mine triste, qui n\rquote a pas l\rquote air d\rquote un paysan, ni d\rquote un ouvrier, mais d\rquote un mendiant endimanch\'e9 ou d\rquote un prisonnier lib\'e9r\'e9
+ de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.
+\par
+\par Prisonnier\~? Mendiant\~?
+\par
+\par Il appartient, bien s\'fbr, \'e0 cette race.
+\par
+\par On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu\rquote il y a quelque histoire dans sa vie.
+\par
+\par Il est le fils d\rquote un guillotin\'e9 ou d\rquote un gal\'e9rien\~; ou bien il a lui-m\'eame eu affaire aux gendarmes.
+\par
+\par Il r\'f4de sur la marge des bois, sur le bord de la rivi\'e8re, dans la montagne.
+\par
+\par Quand il peut attraper un renard, un loup, \endash quelquefois il blesse un aigle, \endash il montre sa b\'eate ou sa nich\'e9e pour deux sous \'e0 la ville\~; pour un morceau de lard dans les villages.
+\par
+\par J\rquote ai eu peur de lui jusqu\rquote au jour o\'f9 mon oncle Joseph lui a donn\'e9 dix sous et lui a parl\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Comment \'e7a va, D\'e9soss\'e9\~?\~\'bb
+\par
+\par Et en s\rquote en allant il a dit\~: \'ab\~Pauvre bougre\~! il ne mange pas tous les jours.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {SUR LE BREUIL
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote ai eu bien des \'e9motions au Breuil.
+\par
+\par On a plant\'e9 une tente de toile comme une grosse toupie renvers\'e9e, et, en allant faire une commission, j\rquote ai vu par-l\'e0 un grand n\'e8gre.
+\par
+\par C\rquote est le cirque Bouthors, qui vient s\rquote installer dans la ville.
+\par
+\par Ils ont un \'e9l\'e9phant et un chameau, une bande de musiciens \'e0 shakos et \'e0 tuniques rouges, avec des parements d\rquote or et des \'e9paulettes comme des p\'e2t\'e9s.
+\par
+\par Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse\~; les \'e9cuy\'e8res sont en amazones et les \'e9cuyers en g\'e9n\'e9raux.
+\par
+\par Les paysans regardaient, la bouche ouverte\~; les gamins suivaient en trottant.
+\par
+\par Une \'e9cuy\'e8re a laiss\'e9 tomber sa cravache.
+\par
+\par Nous nous sommes jet\'e9s dix pour la ramasser, et on s\rquote est battu \'e0 qui la rendrait. L\rquote \'e9cuy\'e8re riait\~; son \'9cil a rencontr\'e9 le mien\~; et j\rquote ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m\rquote embrassait\'85
+\par
+\par J\rquote veux }{\i la}{ revoir, }{\i cette femme}{\~!
+\par
+\par Puis je reverrai aussi le chameau et l\rquote \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par Sur l\rquote affiche on les montre qui se mettent \'e0 genoux, dansent sur deux jambes, d\'e9bouchent des bouteilles \endash avec un clown bariol\'e9 qui fait le saut p\'e9rilleux par-dessus.
+\par
+\par Je les ai revus, tous\~; et m\'eame le clown m\rquote a donn\'e9, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de t\'eate dans l\rquote estomac.
+\par
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est sur moi qu\rquote il est tomb\'e9\~!
+\par
+\par \endash Pas vrai, sur moi\~!
+\par
+\par \endash \'c0 preuve qu\rquote il m\rquote a laiss\'e9 du blanc sur ma veste\~!
+\par
+\par \endash Il ne t\rquote a pas \'e9corch\'e9, toi, \endash j\rquote ai du rouge \'e0 la joue, c\rquote est lui qui m\rquote a fait \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Et de l\'e0, dispute \'e0 qui a \'e9t\'e9 bouscul\'e9, blanchi, ensanglant\'e9 par le clown\~!
+\par
+\par
+\par Au tour de l\rquote \'e9cuy\'e8re\~!
+\par
+\par Elle arrive\~! \endash Je ne vois plus rien\~! Il me semble qu\rquote elle me regarde\'85
+\par
+\par Elle cr\'e8ve les cerceaux, elle dit\~: Hop\~! hop\~!
+\par
+\par Elle encadre sa t\'eate dans une \'e9charpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses\~; sa poitrine saute dans son corsage, et mon c\'9cur bat la mesure sous mon gilet.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis amoureux de Paola\~! \endash c\rquote est le nom de l\rquote \'e9cuy\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai envie de la voir encore. Il le faut\~! Mais je n\rquote ai pas les dix sous, prix des troisi\'e8mes.
+\par
+\par J\rquote irai tout de m\'eame.
+\par
+\par Je me fais beau, je prends en cachette dans l\rquote armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma m\'e8re et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Gr\'e9lin.
+\par
+\par Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu\rquote \'e0 ce que j\rquote aper\'e7oive les lampions qui br\'fblent rouge dans la brume. La musique est rentr\'e9e dans l\rquote int\'e9rieur\~; on a commenc\'e9. J\rquote entends claquer la chambri
+\'e8re \'e0 travers la toile qui sert de mur.
+\par
+\par }{\i Elle}{ est l\'e0\~!
+\par
+\par Je n\rquote ai pas dix sous, rien, rien\~!... que mon amour.
+\par
+\par Je fais le tour du man\'e8ge, je colle mon \'9cil \'e0 des fentes, je me dresse sur mes orteils, \'e0 m\rquote en casser les ongles\~; pas un trou pour mon regard de flamme\~!
+\par
+\par
+\par Par ici\'85
+\par
+\par Par ici la toile est plus courte. Elle est d\'e9chir\'e9e pr\'e8s du poteau, et en d\'e9chirant encore un peu\'85
+\par
+\par J\rquote ai \'e9largi la d\'e9chirure, mis le pied \endash je veux dire pass\'e9 la t\'eate \endash dans le chemin qui conduit \'e0 l\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Je suis \'e0 plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habit\'e9\~!
+\par
+\par M\rquote y voici\~! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des \'e9corchures aux mains\~; mon nez, qui s\rquote est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie\~; je ne le sens plus, j\rquote ai peur de l\rquote
+avoir perdu en route\~; ce que je tiens n\rquote y ressemble gu\'e8re\~; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai }{\i la}{ voir en passant derri\'e8re cette grosse bonne.
+\par
+\par Je vais grimper\~!... Je grimpe, \endash un point d\rquote appui me manque\'85 je me raccroche \'e0 ce que je trouve\'85
+\par
+\par Un cri\~!... tumulte\~!
+\par
+\par Une femme serre ses jupes, appelle au secours\~!
+\par
+\par On croit que le cirque s\rquote \'e9croule\~!
+\par
+\par J\rquote ai pris la bonne \'e0 pleine chair, je ne sais o\'f9\~; elle a cru que c\rquote \'e9tait le singe ou la trompe \'e9gar\'e9e de l\rquote \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par On me prend moi-m\'eame par la peau de ce qu\rquote on peut, on me pousse comme du crottin dans l\rquote \'e9curie, on m\rquote interroge, je ne r\'e9ponds pas\~!
+\par
+\par On m\rquote entoure. ELLE est l\'e0 pr\'e8s de moi. ELLE\~! Je l\rquote entends, mais je ne peux pas la voir \'e0 cause de mon nez qui gonfle.
+\par
+\par
+\par Je me retrouve \'e0 temps \'e0 la maison pour m\rquote entendre avec madame Gr\'e9lin, qui m\rquote emp\'eachera d\rquote \'eatre fouett\'e9, \endash (oh\~! Paola\~!) et \'e0 qui je dis tout, \endash tout, moins le secret de mon amour\~
+! Compromettre une femme\~! J\rquote ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l\rquote \'e9l\'e9phant dont on a soup\'e7onn\'e9 la trompe.
+\par
+\par Et quand quelquefois je t\'e2che de me rappeler le Breuil, c\rquote est toujours Paola et le gras de la bonne que la m\'e9moire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773846}{\*\bkmkstart _Toc98017038}9\line }{\b0 Saint-\'c9tienne}{{\*\bkmkend _Toc84773846}{\*\bkmkend _Toc98017038
+}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mon p\'e8re a \'e9t\'e9 appel\'e9 comme professeur de septi\'e8me \'e0 Saint-\'c9tienne, par la protection d\rquote un ami. Il a d\'fb filer }{\i dare-dare}{.
+\par
+\par Ma m\'e8re et moi, nous sommes rest\'e9s en arri\'e8re, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.
+\par
+\par
+\par Enfin nous partons. Adieu le Puy\~!
+\par
+\par
+\par Nous sommes dans la diligence\~; il fait froid, c\rquote est en d\'e9cembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.
+\par
+\par La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une \'e9chancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce \'e0 l\rquote \'9c
+il et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils tr\'e8s longs.
+\par
+\par Une plaisanterie \endash \'e0 laquelle je ne comprends rien \endash dite par le commis voyageur, lui \'e9carte les l\'e8vres et lui arrache un bon gros rire. \'c0 partir de ce moment-l\'e0, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent m\'ea
+me des tapes, au grand scandale de ma m\'e8re, qui s\rquote \'e9carte et manque de m\rquote \'e9craser dans mon coin, \'e0 la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l\rquote \'9cil en branlant la t\'eate.
+\par
+\par Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois \'e0 travers les fen\'eatres de l\rquote auberge qui se passent les radis \endash toujours en riant \endash et s\rquote allongent des coups de coude.
+\par
+\par Le commis voyageur offre \'e0 la grosse un bouquet qu\rquote un mendiant lui a vendu et demande qu\rquote elle le fourre dans son corsage\~; elle finit par mettre le bouquet o\'f9 il veut.
+\par
+\par Comme elle est plus gaie que ma m\'e8re, celle-l\'e0\~!
+\par
+\par Que viens-je de dire\~?... Ma m\'e8re est une sainte femme qui ne rit pas, qui n\rquote aime pas les fleurs, qui a son rang \'e0 garder, \endash son honneur, Jacques\~!
+\par
+\par Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture)\~; elle va \'e0 Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique \'e0 la foire. Et tu la compares \'e0 ta m\'e8re, jeune Vingtras\~!
+\par
+\par
+\par Nous arrivons \'e0 Saint-\'c9tienne.
+\par
+\par
+\par Il fait nuit\~; mon p\'e8re n\rquote est pas l\'e0 pour nous recevoir.
+\par
+\par Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l\rquote ombre des r\'e9verb\'e8res se d\'e9tacher sur ce blanc cru. Ma m\'e8re fouille la place d\rquote un \'9cil qui lance des \'e9clairs\~
+; elle va et vient, se mord les l\'e8vres, se tord les mains, fatigue les employ\'e9s de questions \'e9ternelles.
+\par
+\par On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pav\'e9, si elle persistera longtemps avec ses malles \'e0 encombrer la porte.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote attends mon mari qui est professeur au lyc\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Ils ont l\rquote air de s\rquote en moquer un peu\~!
+\par
+\par Je voudrais bien rester dans le bureau\~; j\rquote ai les pieds gel\'e9s, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J\rquote en fais part \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Un \'ab\~Jacques\~\'bb qui inaugure mal notre entr\'e9e dans cette ville \endash et elle marmotte entre ses dents qui claquent\~:
+\par
+\par \'ab\~Il laisserait sa m\'e8re crever de froid, tenez, tandis qu\rquote il se r\'f4tirait les cuisses\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais elle peut se r\'f4tir les jambes aussi\~! Rien ne l\rquote emp\'eache, puisqu\rquote on lui a demand\'e9 si elle voulait se mettre pr\'e8s du feu.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re arrive tout essouffl\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Je suis en retard\'85 (Il s\rquote essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage\~?\~\'bb (Il tend les bras vers ma m\'e8re et la manque.)
+\par
+\par Il se retourne vers moi.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! voil\'e0 Jacques\~!
+\par
+\par \endash Crois-tu pas que je t\rquote en aurais amen\'e9 un autre\~?\~\'bb dit ma m\'e8re.
+\par
+\par Mon p\'e8re dit\~: \'ab\~Non, non\~!\~\'bb \endash c\rquote est-\'e0-dire \endash il ne sait plus trop.
+\par
+\par Il va pour m\rquote embrasser \'e0 mon tour, il me rate\~; comme il a rat\'e9 ma m\'e8re. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote \'e9tais avec l\rquote \'e9conome, M.\~Laurier, tu sais\'85 Je croyais que la diligence\'85\~\'bb
+\par
+\par On ne lui r\'e9pond rien, rien, rien\~!
+\par
+\par
+\par Nous prenons un fiacre pour nous rendre \'e0 la maison.
+\par
+\par Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon p\'e8re regarde \'e0 la porti\'e8re, ma m\'e8re s\rquote est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n\rquote osant bouger de crainte qu\rquote on n\rquote
+entende tourner mes os, virer ma t\'eate. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie\~; \'e0 ce moment le parapluie m\rquote \'e9chappe \endash je me penche pour le rattraper\~; mon p\'e8re se tournait \endash }{\i pan\~! }{\endash
+ Nous nous cognons \endash nous nous relevons comme deux Guignols\~! \endash Encore un faux mouvement \endash }{\i pan, pan\~! }{\endash c\rquote est en mesure.
+\par
+\par Le sourire jaune repara\'eet sur la face de mon p\'e8re\~; des changements visibles s\rquote op\'e8rent sur la mienne. C\rquote \'e9tait la lutte de l\rquote \'9cuf dur contre l\rquote \'9cuf mollet. Mon p\'e8re a pu supporter le choc et il sourit.
+\endash Bonne nature\~! Mais moi j\rquote ai une bosse qui enfle, c\rquote est pesant comme une maison. Mon p\'e8re \'e9tend sa main dans l\rquote obscurit\'e9, pour t\'e2ter, et aussi parce que mon front a l\rquote air d\rquote avancer et va le g\'ea
+ner tout \'e0 l\rquote heure\~; il \'e9tend la main, c\rquote est mon nez qu\rquote il attrape\~; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme \'e0 sa dignit\'e9 ou meilleur \'e0 ma sant\'e9 de rester un instant sur ce nez qu
+\rquote il a l\rquote air de b\'e9nir ou de consulter.
+\par
+\par De ma m\'e8re on ne voit rien, on n\rquote entend rien, qu\rquote un grincement de soie\~: ce sont ses ongles qui en veulent \'e0 sa ceinture.
+\par
+\par Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 un pr\'e9sage\~; pour mon pauvre p\'e8re, c\rquote en \'e9tait un aussi\~; il annon\'e7
+ait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+\par
+\par
+\par La maison o\'f9 la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+\par
+\par L\rquote entr\'e9e est mis\'e9rable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi \'e0 laquelle il manque des membres.
+\par
+\par Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds \endash ce qui g\'eane tout le monde. Il semblait qu\rquote on devait rester muet jusqu\rquote \'e0 la fin des si\'e8cles. Mon p\'e8re fait l\rquote affair\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou l\'e0. Tiens-toi \'e0 la rampe.\~\'bb
+\par
+\par Il joue avec la clef pendue \'e0 son petit doigt\~; le geste est isol\'e9 et saugrenu comme un geste de b\'e9b\'e9.
+\par
+\par Je tra\'eenais le parapluie.
+\par
+\par Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma m\'e8re, c\rquote est du \'ab\~maladroit\~\'bb par-ci, du \'ab\~nigaud\~\'bb par-l\'e0\~; elle crie, je re\'e7ois une gifle.
+\par
+\par Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle\~; ma m\'e8re est contente quand elle me donne une gifle, \endash cela l\rquote \'e9moustille, c\rquote est le fr\'e9tillement du hoche-queue, le plongeon du canard, \endash elle s\rquote \'e9
+tire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une m\'e8re de le sentir \'e0 sa port\'e9e et de se dire\~: c\rquote est lui, c\rquote est mon enfant, mon fruit, cette joue est \'e0 moi, \endash clac\~!
+\par
+\par Mais non.
+\par
+\par Elle a les bras crois\'e9s et les garde cach\'e9s sous son ch\'e2le\'85 Allons\~! Elle n\rquote est pas dispos\'e9e \'e0 la bonne humeur.
+\par
+\par Mon p\'e8re use un tas d\rquote allumettes\~; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu\rquote on entend devant cette porte ferm\'e9e, dans le corridor que glace le vent, avec ma m\'e8
+re et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.
+\par
+\par Jamais moment ne m\rquote a paru plus long.
+\par
+\par Enfin une des chimiques prend, et mon p\'e8re peut introduire la clef dans la serrure\'85
+\par
+\par Nous entrons dans une pi\'e8ce immense o\'f9 arrive, par des crois\'e9es \'e9normes, la lumi\'e8re d\rquote un r\'e9verb\'e8re qui clignote dans la rue.
+\par
+\par Elle tombe en plein sur ma m\'e8re, qui se tient immobile et muette, avec la rigidit\'e9 d\rquote une morte, l\rquote insensibilit\'e9 d\rquote un mannequin et la solennit\'e9 d\rquote un revenant.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mais je sauve toujours les situations avec ma t\'eate ou mon derri\'e8re, mes oreilles qu\rquote on tire ou mes cheveux qu\rquote on arrache, en glissant, m\rquote accroupissant ou roulant, comme l\rquote ahuri des pantomimes, comme l\rquote }{\i
+innocent }{des escamoteurs.
+\par
+\par Je me sens tout d\rquote un coup d\'e9gringoler, je tombe\~!
+\par
+\par Il y avait une pelure d\rquote orange sous mon talon\~; ce dont on s\rquote aper\'e7oit en se penchant vers moi, comme sur un probl\'e8me. Je d\'e9concerte les math\'e9maticiens par l\rquote impr\'e9vu de mes op\'e9rations. \endash C\rquote est ma m\'e8
+re tout d\rquote un coup rappel\'e9e \'e0 l\rquote amour de son fils, par cette chute \'e0 tournure de mystification, qui remarque la premi\'e8re cette peau d\rquote orange.
+\par
+\par Elle croise ses bras et avance sur mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~On mange donc des oranges ici, on mange des oranges\~!...\~\'bb
+\par
+\par Et elle tr\'e9pigne, tr\'e9pigne\'85 Je ne sais ce que cela veut dire.
+\par
+\par Je suis \'e0 terre, forc\'e9 de lever la t\'eate pour voir tout ce qui se passe\~; ma situation d\rquote historiographe ressemble \'e0 celle d\rquote un cul-de-jatte qu\rquote on a port\'e9 l\'e0 et laiss\'e9 tomber comme un sac trop lourd.
+\par
+\par Je ne veux pourtant pas mourir \'e0 cette place\~! Puis je ne dois pas \'e9couter ma m\'e8re qui est debout, dans cette position indiff\'e9rente, m\rquote isolant d\rquote elle avec l\rquote apparence du m\'e9pris\~; Jacques, tu as trop tard\'e9 d\'e9j
+\'e0\~!
+\par
+\par Rel\'e8ve-toi, et mets-toi entre le discours de ta m\'e8re et l\rquote effroi de ton p\'e8re. Rel\'e8ve-toi, fils ingrat.
+\par
+\par Mais non, non\~!
+\par
+\par J\rquote ai voulu bouger\'85 je ne puis\'85
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur une gravure et j\rquote ai cass\'e9 le verre.
+\par
+\par On est forc\'e9 de reconna\'eetre des l\'e9sions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui tra\'eenent sur le plancher servent de pr\'e9texte \'e0 mon p\'e8re \endash et \'e0 ma m\'e8re aussi \endash pour entrer dans des mouvements nouveaux. J
+\rquote en tressaille d\rquote aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de m\'eame d\rquote avoir d\'e9rang\'e9 ce silence, }{\i cass\'e9 la glace}{
+, et ma famille en arrache les morceaux.
+\par
+\par On me lave comme une p\'e9pite\~; on me sarcle comme un champ.
+\par
+\par L\rquote op\'e9ration est minutieuse et faite avec conscience.
+\par
+\par Dans le hasard de l\rquote \'e9chenillage, les mains se rencontrent, les paroles s\rquote appellent\~; on se r\'e9concilie sournoisement sur ma blessure, et je crois m\'eame que mon p\'e8re fait tra\'eener le sarclage pour laisser \'e0 la col\'e8
+re de sa femme le temps de tomber tout \'e0 fait. Je saigne bien un peu\~; je suis tant\'f4t \'e0 quatre pattes, tant\'f4t sur le ventre, suivant qu\rquote ils l\rquote ordonnent et que les piquants se pr\'e9sentent\~; mais je sens que j\rquote
+ai rendu service \'e0 ma famille, et cela est une consolation, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M.\~Beliben ne dirait-il pas\~: \'ab\~Voyez si Dieu est fin et s\rquote il est bon\~! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l\rquote \'e9poux et l\rquote \'e9pouse qui se f\'e2chaient\~
+? Il a pris le derri\'e8re d\rquote un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le si\'e8ge du raccommodement.\~\'bb
+\par
+\par On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de cat\'e9chisme.
+\par
+\par J\rquote en fus malade, j\rquote eus la fi\'e8vre. Mais l\rquote orage avait \'e9t\'e9 apais\'e9\~: on s\rquote explique sur la peau d\rquote orange, avec calme\~; on donna une raison pour l\rquote arriv\'e9e tardive \'e0 la diligence\~; on mit le
+s compresses sur la col\'e8re\~; on m\rquote en mit aussi ailleurs.
+\par
+\par On s\rquote expliqua sur la peau d\rquote orange, mais il para\'eet qu\rquote il y avait un myst\'e8re, tout de m\'eame\'85
+\par
+\par Mon p\'e8re avait menti en disant que M.\~Laurier l\rquote avait retenu\~; je le sus en l\rquote entendant causer avec un coll\'e8gue, qui vint le voir, \'e0 un moment o\'f9 ma m\'e8re, fatigu\'e9e par le voyage, l\rquote attente, l\rquote
+orage et surtout l\rquote \'e9chenillage, faisait un somme.
+\par
+\par \'ab\~Vous direz ceci, je dirai cela. Nous pr\'e9viendrons Chose. \endash Pourvu qu\rquote }{\i elles}{ ne s\rquote avisent pas de nous reconna\'eetre dans la rue. \endash Il n\rquote y a pas de danger, au moins\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais tout de mon lit, o\'f9 je reposais \'e0 plat ventre, un peu de c\'f4t\'e9, par instants, et je me demandais ce que ce }{\i elles}{ signifiait.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773847}{\*\bkmkstart _Toc98017039}10\line }{\b0 Braves gens}{{\*\bkmkend _Toc84773847}{\*\bkmkend _Toc98017039}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je pourrais \'e0 peine dire comment \'e9tait fait l\rquote appartement dans lequel nous entr\'e2mes, ainsi que je l\rquote ai cont\'e9, avec bris de cadre, clignotement de r\'e9verb\'e8re et raccommodement posthume \endash si posthume est le mot.
+\par
+\par \'c0 peine \'e9tions-nous install\'e9s, qu\rquote un grand \'e9v\'e9nement arriva.
+\par
+\par Ma m\'e8re dut repartir pour recueillir ou soigner une succession, \endash celle de la tante Agn\'e8s peut-\'eatre, et je restai seul avec mon p\'e8re.
+\par
+\par
+\par C\rquote est une vie nouvelle, \endash il n\rquote est jamais l\'e0, je suis libre, et je vis au rez-de-chauss\'e9e avec les petits du cordonnier et ceux de l\rquote \'e9pici\'e8re.
+\par
+\par J\rquote adore la poix, la colle, le tire-fil\~: j\rquote aime \'e0 entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.
+\par
+\par On s\rquote amuse dans ce tas de savates, et le grand fr\'e8re ressemble \'e0 mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c\rquote est moi qui attache les rubans \'e0 sa canne et brosse sa redingote de c\'e9r\'e9
+monie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+\par
+\par Je suis presque de la famille. Mon p\'e8re m\rquote a mis en pension chez eux\~; il d\'eene je ne sais o\'f9, au coll\'e8ge sans doute, avec les professeurs d\rquote \'e9l\'e9mentaires. Moi, j\rquote avale des soupes \'e9normes, dans des \'e9cuelles \'e9
+br\'e9ch\'e9es, et j\rquote ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le }{\i chevreton}{.
+\par
+\par Ils sont heureux dans cette famille\~! \endash c\rquote est cordial, bavard, bon enfant\~: tout \'e7a travaille, mais en jacassant\~; tout \'e7a se dispute, mais en s\rquote aimant.
+\par
+\par On les appelle les Fabre.
+\par
+\par L\rquote autre famille du rez-de-chauss\'e9e, les Vincent, sont \'e9piciers.
+\par
+\par
+\par Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma m\'e8re m\'e9prise parce qu\rquote ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.
+\par
+\par Madame Vincent n\rquote est pas avec son mari. On ne l\rquote a vu qu\rquote une fois, v\'eatu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n\rquote est rest\'e9 que deux heures, et est reparti.
+\par
+\par Il para\'eet qu\rquote ils sont s\'e9par\'e9s \endash judiciairement, je ne sais pas ce que c\rquote est \endash et il vit en Afrique, en }{\i Alg\'e8re}{, dit Fabre.
+\par
+\par Il \'e9tait venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-l\'e0\~! Il s\rquote en fallait de tout\~; on l\rquote entendait qui disait\~: \'ab\~Non\~; non\~\'bb, d\rquote une voix dure, \'e0 travers la porte
+\endash et le petit Vincent qui pleurait\~:
+\par
+\par \'ab\~Je veux rester avec maman\~!
+\par
+\par \endash Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui l\'e0.\~\'bb
+\par
+\par Un pistolet\~! un cheval\~!
+\par
+\par Si mon p\'e8re m\rquote avait promis cela, et, en plus de m\rquote emmener loin de ma m\'e8re\~! s\rquote il m\rquote avait pris avec lui, sans la redingote \'e0 olives et le chapeau tuyau de po\'eale, quel soupir de joie j\rquote aurais pouss\'e9\~!
+\endash \'e0 la porte seulement \endash de peur que ma m\'e8re ne m\rquote entend\'eet et ne voul\'fbt me reprendre\~!... Oh\~! oui, je serais parti\~!
+\par
+\par Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s\rquote accrochait aux jupes.
+\par
+\par Il y eut encore du bruit\'85 le p\'e8re qui se f\'e2chait, la m\'e8re qui parlait plus haut et l\rquote enfant qui sanglotait\'85 puis la porte s\rquote ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+\par
+\par Il me fit de la peine tout de m\'eame. Je le vis qui se cachait au coin de la rue\~; il regardait la maison d\rquote o\'f9 il sortait, o\'f9 \'e9taient sa femme, son enfant\~; il resta un long moment, l\rquote air triste, et je crus m\rquote apercevoir qu
+\rquote il pleurait.
+\par
+\par Je trouve des p\'e8res qui pleurent, des m\'e8res qui rient\~; chez moi, je n\rquote ai jamais vu pleurer, jamais rire\~; on geint, on crie. C\rquote est qu\rquote aussi mon p\'e8re est un professeur, un homme du monde, c\rquote est que ma m\'e8
+re est une m\'e8re courageuse et ferme qui veut m\rquote \'e9lever comme il faut.
+\par
+\par
+\par Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates insupportables, Jacques, Ernest\'85\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la m\'e8re Vincent qui veut faire la m\'e9chante et qui ne peut pas\~; c\rquote est le p\'e8re Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.
+\par
+\par \'ab\~Insupportables\~! Ah\~! si je vous y reprends\~!\~\'bb
+\par
+\par On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+\par
+\par Braves gens\~! Ils juraient, sacraient, en l\'e2chaient de sal\'e9es\~; mais on disait d\rquote eux\~: \'ab\~Bons comme le bon pain, honn\'eates comme l\rquote or.\~\'bb Je respirais dans cette atmosph\'e8
+re de poivre et de poix, une odeur de joie et de sant\'e9\~; ils avaient la main noire, mais le c\'9cur dessus\~; ils balan\'e7aient les hanches et tenaient les doigts \'e9carquill\'e9s, parlaient avec des velours et des cuirs\~; \endash c\rquote
+est le m\'e9tier qui veut \'e7a, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l\rquote envie d\rquote \'eatre ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie o\'f9 l\rquote on n\rquote avait peur ni de sa m\'e8re ni des riches, o\'f9 l\rquote on n\rquote avait qu
+\rquote \'e0 se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.
+\par
+\par Puis, on avait de belles al\'e8nes pointues. On voyait luire sous la main le museau allong\'e9 d\rquote une bottine, le talon cambr\'e9 d\rquote une botte, et l\rquote on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.
+\par
+\par Braves gens\~!
+\par
+\par Ils ne battaient pas leurs enfants \endash et ils faisaient l\rquote aum\'f4ne. Ce n\rquote \'e9tait pas comme chez nous.
+\par
+\par
+\par Pendant toute mon enfance, j\rquote ai entendu ma m\'e8re dire qu\rquote il ne fallait pas donner aux pauvres\~: que l\rquote argent qu\rquote ils recevaient, ils l\rquote allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivi\'e8re, qu\rquote
+au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n\rquote ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu\rquote il me tomb\'e2t du chagrin sur le c\'9cur, comme un poids.
+\par
+\par Mais comment cela se fait-il cependant\~?
+\par
+\par Madame Vincent \'e9tait contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d\rquote un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait\~: \'ab\~Il a bon c\'9cur\~!\~\'bb
+\par
+\par Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils\~? Elle l\rquote aimait pourtant, sans cela elle l\rquote aurait donn\'e9 \'e0 l\rquote homme au burnous blanc.
+\par
+\par Ah\~! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la m\'e8re Vincent et la m\'e8re Fabre\~! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j\rquote y r\'e9fl\'e9chissais.
+\par
+\par Elles n\rquote osaient pas battre leur enfant, parce qu\rquote elles auraient souffert de le voir pleurer\~! Elles lui laissaient faire l\rquote aum\'f4ne, parce que cela faisait plaisir \'e0 leur petit c\'9cur.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle \'e9touffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m\rquote embrasser, elle me pin\'e7ait\~; \endash vous croyez que cela ne lui co\'fb
+tait pas\~! \endash Il lui arriva m\'eame de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main h\'e9sita plus d\rquote une fois\~; elle dut prendre son pied.
+\par
+\par Plus d\rquote une fois aussi elle recula \'e0 l\rquote id\'e9e de meurtrir sa chair avec la mienne\~; elle prit un b\'e2ton, un balai, quelque chose qui l\rquote emp\'eachait d\rquote \'eatre en contact avec la peau de son enfant, son enfant ador\'e9.
+
+\par
+\par Je sentais si bien l\rquote excellence des raisons et l\rquote h\'e9ro\'efsme des sentiments qui guidaient ma m\'e8re, que je m\rquote accusais devant Dieu de ma d\'e9sob\'e9issance, et je disais bien vite deux ou trois pri\'e8res pour m\rquote
+en disculper. Malheureusement, j\rquote avais tr\'e8s peu de temps \'e0 moi, et mes }{\i mea culpa}{ restaient en l\rquote air parce qu\rquote Ernest, Charles ou Barnab\'e9, un Vincent ou un Fabre, m\rquote
+appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, \'e0 propos de bottes ou de marmelade\~; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot \'e0 vider pour aider la boutique ou l\rquote \'e9
+choppe, le travail ou la rigolade.
+\par
+\par
+\par Nous allions au second faire enrager la femme du pl\'e2trier.
+\par
+\par La pl\'e2tri\'e8re \'e9tait une grande blonde, \'e0 l\rquote air tr\'e8s doux, fort propre, \endash un peu languissante\~; \endash elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n\rquote \'e9
+tait pas l\'e0\~; mais, d\'e8s qu\rquote elle l\rquote entendait, il fallait descendre\~; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours \'e0 madame Vincent d
+\rquote avoir un enfant, \'ab\~qu\rquote elle avait peur que ce ne f\'fbt pas encore pour cette fois, que cela d\'e9sesp\'e9rait son mari\~\'bb.
+\par
+\par Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait \'e0 ce moment, elle se taisait\~; mais lui, en mani\'e8re de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu\rquote \'e0 la racine de ses cheveux p\'e2les\~
+: elle essayait de sourire tout de m\'eame, mais elle semblait doucement g\'ean\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Vous avez du pl\'e2tre ici (il montrait une place blanche) et de l\rquote \'e9dredon l\'e0 \endash (il enlevait une petite plume sur l\rquote \'e9paule, et hochait la t\'eate en rigolant).
+\par
+\par \endash Ce M.\~Fabre\~!...
+\par
+\par \endash Mais dame\~! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9tais l\'e0, quand il l\'e2cha ce\~: \'ab\~On ne les trouve pas sous les choux.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le mot m\rquote entra dans l\rquote oreille comme une al\'e8ne et s\rquote y attacha comme de la poix.
+\par
+\par M\rquote a-t-on \'e9gar\'e9\~?
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re est revenue. L\rquote affaire d\rquote h\'e9ritage s\rquote est arrang\'e9e, je ne sais trop comment. Je suis retomb\'e9 sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours o\'f9 elle est absente par hasard.
+\par
+\par Mais le mardi gras, la femme d\rquote un coll\'e8gue est venue la prendre \'e0 l\rquote improviste pour la consulter sur une toilette, \endash elle a tant de go\'fbt\~! \endash et en m\'eame temps pour passer la journ\'e9e. Ma m\'e8re n\rquote
+a pas eu le temps de m\rquote enfermer. Je suis mon ma\'eetre, un mardi gras\~!
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, c\rquote est la coutume que dans chaque rue on \'e9l\'e8ve une pyramide de charbon, un b\'fbcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une m\'e8che \'e0 laquelle on met le feu le matin.
+\par
+\par On avait dit que ceux de la rue \'e0 c\'f4t\'e9 devaient venir d\'e9molir notre \'e9difice\~; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l\rquote aubergiste du Lion-d\rquote
+Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche\~; on a l\rquote ordre de lancer la fronde si l\rquote ennemi s\rquote avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l\rquote on est surpris et saisi.
+
+\par
+\par
+\par Je suis de garde un des premiers.
+\par
+\par Voil\'e0 que je crois reconna\'eetre le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derri\'e8re la porte de l\rquote \'e9glise\'85
+\par
+\par Il me semble qu\rquote il fait des signes\~; ils vont arriver en masse\~; je serai d\'e9bord\'e9, tourn\'e9. \endash Que dira le fils de l\rquote aubergiste, et toute ma rue\~? Oserai-je y repasser, si je ne me d\'e9fends pas en h\'e9ros\~?
+\par
+\par Mon parti est pris\~: j\rquote ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lan\'e7ant au hasard du c\'f4t\'e9 des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l\rquote air et dont j\rquote
+entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets ferm\'e9s\~! Je fouille \'e0 l\rquote aventure comme on fouille avec le canon. \endash Je me figure que je suis au si\'e8ge d\rquote Arbelles ou \'e0 Mazagran. \endash Si j\rquote
+avais un drapeau tricolore, je le planterais. \endash Cette histoire d\rquote Arbelles, nous l\rquote avons traduite hier dans }{\i Quinte-Curce}{. Celle de Mazagran est toute fra\'eeche. On ne parle que de cela et du capitaine Leli\'e8vre.
+\par
+\par Ah\~! l\rquote on parlera de moi aussi, \endash nom de nom\~!
+\par
+\par Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d\rquote interrompre l\rquote existence normale d\rquote une ville.
+\par
+\par On sort des maisons et l\rquote on regarde \endash pas trop \endash car je manie toujours ma fronde, mais je commence \'e0 me demander comment finira le si\'e8ge.
+\par
+\par J\rquote ai entendu des carreaux tomber, j\rquote ai vu un caillou entrer dans une chambre\~; j\rquote ai peut-\'eatre tu\'e9 quelqu\rquote un. On ne riposte pas\~! Je me suis donc tromp\'e9\~; on n\rquote attaquait point. \endash Je vais \'ea
+tre pris, jug\'e9, mon p\'e8re perdra sa place.
+\par
+\par Que faire\~?
+\par
+\par J\rquote ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc\~; j\rquote ai mon mouchoir, \endash il est bleu. \endash Se retirer\~? Je le puis peut-\'eatre, la place est d\'e9serte, en filant \'e0 gauche\'85
+\par
+\par Je prends ma course.
+\par
+\par
+\par Qu\rquote ai-je donc\~? Je suis tomb\'e9. On m\rquote entoure. J\rquote ai le bras cass\'e9.
+\par
+\par M.\~Dropal, le m\'e9decin passe, on l\rquote arr\'eate. Que va-t-il dire\~?
+\par
+\par Si par hasard ce n\rquote \'e9tait rien, que deviendrais-je\~?
+\par
+\par Comment oser rentrer devant ma m\'e8re. Et les lapid\'e9s, que me feront-ils\~?
+\par
+\par Le m\'e9decin hoche la t\'eate avec un \'ab\~ah\~!\~\'bb qui est triste. Je fais l\rquote \'e9vanoui pour mieux l\rquote entendre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est grave, c\rquote est grave\~!\~\'bb
+\par
+\par Dieu soit lou\'e9\~! Qu\rquote on aille vite dire \'e0 ma m\'e8re que c\rquote est grave, pour qu\rquote elle ne pense pas \'e0 me gronder et \'e0 me rosser\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait grave\~; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne m\'e9ritais\~: on dit que j\rquote ai la langue coup\'e9e\~! Comme c\rquote est commode\~! pas d\rquote explication \'e0 donner\~
+; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apais\'e9 quand je serai gu\'e9ri.
+\par
+\par
+\par Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point d\'e8s que je le pus.
+\par
+\par Je voyais bien qu\rquote \'e0 mesure que je gu\'e9rissais, ma m\'e8re faisait des additions.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9j\'e0 pour deux francs de diachylum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Sorte de cataplasme.}}}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Brave femme qui voulait l\rquote \'e9conomie dans son m\'e9nage, et n\rquote oubliait jamais les lois d\rquote ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l\rquote h\'f4pital et l\rquote \'e9chafaud.
+\par
+\par Moi, je me d\'e9solais \'e0 l\rquote id\'e9e que j\rquote allais gu\'e9rir\~!
+\par
+\par J\rquote appr\'e9hendais le moment o\'f9 je serais \'e0 point pour \'eatre corrig\'e9, quoique je n\rquote eusse pas besoin d\rquote une roul\'e9e pour n\rquote avoir pas envie de recommencer\~
+; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau si\'e8ge, une nouvelle chute, un flot si terrible d\rquote \'e9motions. J\rquote aurais voulu que ma m\'e8re le s\'fbt, que mon p\'e8re le compr\'eet, et l\rquote on ne m\rquote aurait peut-
+\'eatre pas frapp\'e9.
+\par
+\par On ne me frappa pas \endash on fit pire.
+\par
+\par On savait que je m\rquote amusais chez les Fabre, on me punit par l\'e0.
+\par
+\par
+\par Au surplus, il y avait longtemps que ma m\'e8re \'e9tait jalouse et honteuse\~; elle souffrait de me voir tra\'eener dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m\rquote en d\'e9tacher.
+\par
+\par Seulement elle \'e9tait bavarde, la m\'e8re Vingtras, et on l\rquote \'e9coutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-\'eatre qu\rquote elle leur \'e9tait sup\'e9rieure, cette dame \'e0 chapeau\~; en tout cas, ils lui pr\'ea
+taient une oreille complaisante, et l\rquote on \'e9cartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+\par
+\par Elle voulait que son Jacques ne fray\'e2t plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+\par
+\par Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de m\'e9nager la ch\'e8vre et le chou.
+\par
+\par Elle m\rquote infligea comme punition de ne plus y retourner\~; elle ne se brouilla point pourtant.
+\par
+\par \'ab\~Il faut punir Jacques, n\rquote est-ce pas\~? Il faut le punir, mais il a d\'e9j\'e0 assez souffert, le pauvre enfant.
+\par
+\par \endash Oh oui, dit la m\'e8re Fabre qui pensait qu\rquote une approbation \endash m\'eame de saveti\'e8re \endash , ferait pencher la balance du c\'f4t\'e9 du pardon.
+\par
+\par \endash Aussi je ne veux pas le battre.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais la conversation, non pas que je l\rquote \'e9coutasse, mais j\rquote \'e9tais derri\'e8re la porte\~; ma m\'e8re le savait et voulait peut-\'eatre que je l\rquote entendisse. C\rquote \'e9tait la premi\'e8re sortie\~: j\rquote \'e9
+tais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu p\'e2le\~; ma m\'e8re savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu\rquote on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin \endash
+ car c\rquote \'e9tait de la vache. \endash \'ab\~C\rquote est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le b\'9cuf pour les grandes personnes.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9tais donc soutenu seulement par un peu de vache d\'e9tremp\'e9e\~; j\rquote avais encore le d\'e9traquement de la chute, et ma t\'eate me semblait vide comme un globe\~: il me restait peu de sang\~
+; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui br\'fblaient.
+\par
+\par \'ab\~On ne voulait pas me battre\~!\~\'bb
+\par
+\par On voulait faire plus.
+\par
+\par \'ab\~Je ne veux pas le battre, reprit ma m\'e8re, mais comme je sais qu\rquote il se pla\'eet bien avec vos fils je l\rquote emp\'eacherai de les voir\~; ce sera une bonne correction.\~\'bb
+\par
+\par Les Fabre ne r\'e9pondaient rien, \endash les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les r\'e9solutions de la femme d\rquote un professeur de coll\'e8ge, et ils \'e9taient au contraire tout confus de l\rquote honneur qu\rquote on faisait
+\'e0 leurs gamins, en ayant l\rquote air de dire qu\rquote ils \'e9taient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, pr\'e9f\'e9rait.
+\par
+\par Je compris leur silence, et je compris aussi que ma m\'e8re avait devin\'e9 o\'f9 il fallait me frapper, ce qui faisait mal \'e0 mon \'e2me. J\rquote ai quelquefois pleur\'e9 \'e9tant petit\~; on a rencontr\'e9, on rencontrera des larmes sur plus d
+\rquote une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particuli\'e8re amertume du chagrin que j\rquote eus ce jour-l\'e0. Il me sembla que ma m\'e8re commettait une cruaut\'e9, \'e9tait m\'e9chante.
+\par
+\par Tout malade encore, presque estropi\'e9, enferm\'e9 depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fi\'e8vre, j\rquote avais besoin de causer \'e0 des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.
+
+\par
+\par Ils avaient eu l\rquote air bon comme tout, en venant \'e0 moi dans l\rquote escalier, et m\rquote avaient dit avec affection\~: \'ab\~Comme tu es p\'e2le\~!...\~\'bb Il y avait dans leur voix de l\rquote \'e9motion, presque de l\rquote amiti\'e9
+. Braves petits gar\'e7ons, saine nich\'e9e de savetiers, marmaille au bon c\'9cur\~! Je les aimais bien. Ma m\'e8re aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut gu\'e9ri.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773848}{\*\bkmkstart _Toc98017040}11\line }{\b0 Le lyc\'e9e}{{\*\bkmkend _Toc84773848}{\*\bkmkend _Toc98017040}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mon p\'e8re \'e9tait donc professeur de septi\'e8me, professeur \'e9l\'e9mentaire, comme on disait alors.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais dans sa classe.
+\par
+\par Jamais je n\rquote ai senti une infection pareille. Cette classe \'e9tait pr\'e8s des latrines, et ces latrines \'e9taient les latrines des petits\~!
+\par
+\par Pendant une ann\'e9e j\rquote ai aval\'e9 cet air empest\'e9. On m\rquote avait mis pr\'e8s de la porte parce que c\rquote \'e9tait la plus mauvaise place, et en ma qualit\'e9 de fils de professeur, je devais \'eatre \'e0 l\rquote
+avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger\'85
+\par
+\par \'c0 c\'f4t\'e9 de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand pr\'e9fet, et qui \'e0 cette \'e9poque-l\'e0 \'e9tait un affreux garnement, fort dr\'f4le du reste, et pas mauvais compagnon.
+\par
+\par Il faut bien qu\rquote il ait \'e9t\'e9 vraiment un bon gar\'e7on, pour que je ne lui aie pas gard\'e9 rancune de deux ou trois br\'fbl\'e9es que mon p\'e8re m\rquote administra, parce qu\rquote on avait entendu de notre c\'f4t\'e9 un bruit comique, ou qu
+\rquote il \'e9tait parti d\rquote entre nos souliers une fus\'e9e d\rquote encre. C\rquote \'e9tait mon voisin qui s\rquote en payait.
+\par
+\par Chaque fois que je le voyais pr\'e9parer une farce, je tremblais\~; car s\rquote il ne se d\'e9non\'e7ait pas lui-m\'eame par quelque imprudence, et si sa culpabilit\'e9 ne sautait pas aux yeux, c\rquote \'e9tait moi qui la gobais\~; c\rquote est-\'e0
+-dire que mon p\'e8re descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.
+\par
+\par Il fallait qu\rquote il prouv\'e2t qu\rquote il ne favorisait pas son fils, qu\rquote il n\rquote avait pas de pr\'e9f\'e9rence. Il me favorisait de roul\'e9es magistrales et il m\rquote accordait la pr\'e9f\'e9rence pour les coups de pied au derri\'e8re.
+
+\par
+\par Souffrait-il d\rquote \'eatre oblig\'e9 de taper ainsi sur son rejeton\~?
+\par
+\par Peut-\'eatre bien, mais mon voisin, le farceur, \'e9tait fils d\rquote une autorit\'e9. \endash L\rquote accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c\rquote \'e9
+tait se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants \'e0 trois boutons, frais comme du beurre.
+\par
+\par Pour se mettre \'e0 l\rquote aise, mon p\'e8re feignait de croire que j\rquote \'e9tais le coupable, quand il savait bien que c\rquote \'e9tait l\rquote autre.
+\par
+\par Je n\rquote en voulais pas \'e0 mon p\'e8re, ma foi non\~! je croyais, je sentais que ma peau lui \'e9tait utile pour son commerce, son genre d\rquote exercice, sa situation, \endash et j\rquote offrais ma peau. \endash Vas-y, papa\~!
+\par
+\par Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonn\'e9e) dans ce milieu de moutards malins, tout dispos\'e9s \'e0 faire souffrir le fils du professeur de la haine qu\rquote ils portaient naturellement \'e0 son p\'e8re.
+\par
+\par Ces roul\'e9es publiques me rendaient service\~; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m\rquote aurait plaint plut\'f4t, si les enfants savaient plaindre\~!
+\par
+\par Mon apparence d\rquote insensibilit\'e9 d\rquote ailleurs ne portait pas \'e0 la piti\'e9\~; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme\~; mais quand c\rquote \'e9tait fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n
+\rquote \'e9tais de la sorte ni un }{\i patiras }{ni un pestif\'e9r\'e9\~; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chan\'e7ard qu\rquote un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne r\'e9pondais\~: \'ab\~\'c7a n\rquote
+est pas moi.\~\'bb Puis j\rquote \'e9tais fort, les luttes avec Pierrouni m\rquote avaient aguerri, j\rquote avais du }{\i moignon}{, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m\rquote \'e9tais battu, \endash }{\i j
+\rquote y avais fait}{ avec Ros\'e9e qui \'e9tait le plus fort de la cour des petits. On appelait cela }{\i y faire}{. \'ab\~Veux-tu }{\i y faire}{, en sortant de classe\~?\~\'bb
+\par
+\par Cela voulait dire qu\rquote \'e0 dix heures cinq ou \'e0 quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une tr\'e9pign\'e9e dans la cour du Coq-Rouge, une auberge o\'f9 il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans \'eatre vu.
+\par
+\par J\rquote avais inflig\'e9 \'e0 Ros\'e9e quelques atouts qui avaient fait du bruit \endash sur son nez et au coll\'e8ge. \endash Songez donc\~! j\rquote avais l\rquote autorisation de mon p\'e8re.
+\par
+\par Il avait eu vent de la querelle \endash pour une plume vol\'e9e \endash et vent de la provocation.
+\par
+\par Ros\'e9e ne tenait par aucun fil \'e0 l\rquote autorit\'e9. Il y avait plus\~; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille \'e0 partir avec l\rquote administration. Je pouvais }{\i y faire}{.
+\par
+\par Et \'e0 chaque coup de poing que je lui portais, \'e0 ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une esp\'e9rance dans le champ de l\rquote avancement paternel.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 cette bonne aventure, j\rquote \'e9chappai au plus \'e9pouvantable des dangers, celui d\rquote \'eatre \endash comme fils de professeur \endash pers\'e9cut\'e9, isol\'e9, cogn\'e9. J\rquote en ai vu d\rquote autres si malheureux\~!
+\par
+\par Si cependant mon p\'e8re m\rquote avait d\'e9fendu de me battre\~; si Ros\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 le fils du maire\~; s\rquote il avait fallu, au contraire, \'eatre battu\~?...
+\par
+\par On doit faire ce que les parents ordonnent\~; puis c\rquote est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur\'85
+\par
+\par
+\par Puis les principes\~!
+\par
+\par \'ab\~Que deviendrait une soci\'e9t\'e9, disait M.\~Beliben, une soci\'e9t\'e9 qui\'85 que\'85 Il faut des principes\'85 J\rquote ai encore besoin d\rquote un haricot\'85\~\'bb
+\par
+\par J\rquote eus la chance de tomber sur Ros\'e9e.
+\par
+\par O\'f9 qu\rquote il soit dans le monde, s\rquote il est encore vivant, que son nez re\'e7oive mes sinc\'e8res remerciements\~:
+\par
+\par
+\par }{\i Calice \'e0 narines, sang de mon sauveur,
+\par Salutaris nasus, encore un baiser\~!
+\par }{
+\par
+\par \'85 J\rquote ai \'e9t\'e9 puni un jour\~: c\rquote est, je crois, pour avoir roul\'e9 sous la pouss\'e9e d\rquote un grand, entre les jambes d\rquote un petit pion qui passait par l\'e0, et qui est tomb\'e9 derri\'e8re par-dessus t\'eate\~! Il s\rquote
+est fait une bosse affreuse, et il a cass\'e9 une fiole qui \'e9tait dans sa poche de c\'f4t\'e9\~; c\rquote est une topette de cognac dont il boit \endash en cachette, \'e0 petits coups, en tournant les yeux. On l\rquote a vu\~
+: il semblait faire une pri\'e8re, et il se frottait d\'e9licieusement l\rquote estomac. \endash Je suis cause de la topette cass\'e9e, de la bosse qui gonfle\'85 Le pion s\rquote est f\'e2ch\'e9.
+\par
+\par Il m\rquote a mis aux arr\'eats\~; \endash il m\rquote a enferm\'e9 lui-m\'eame dans une \'e9tude vide, a tourn\'e9 la clef, et me voil\'e0 seul entre les murailles sales, devant une carte de g\'e9ographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir o
+\'f9 il y a des ronds blancs et la binette du censeur.
+\par
+\par Je vais d\rquote un pupitre \'e0 l\rquote autre\~: ils sont vides \endash on doit nettoyer la place, et les \'e9l\'e8ves ont d\'e9m\'e9nag\'e9.
+\par
+\par Rien, une r\'e8gle, des plumes rouill\'e9es, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d\rquote un l\'e9zard, une agate perdue.
+\par
+\par Dans une fente, un livre\~: j\rquote en vois le dos, je m\rquote \'e9corche les ongles \'e0 essayer de le retirer. Enfin, avec l\rquote aide de la r\'e8gle, en cassant un pupitre, j\rquote y arrive\~; je tiens le volume et je regarde le titre\~
+: ROBINSON CRUSO\'c9.
+\par
+\par
+\par Il est nuit.
+\par
+\par Je m\rquote en aper\'e7ois tout d\rquote un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre\~? \endash quelle heure est-il\~?
+\par
+\par Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore\~! Je frotte mes yeux, je }{\i tends }{mon regard, les lettres s\rquote effacent, les lignes se m\'ealent, je saisis encore le coin d\rquote un mot, puis plus rien.
+\par
+\par J\rquote ai le cou bris\'e9, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse\~; je suis rest\'e9 pench\'e9 sur les chapitres sans lever la t\'eate, sans entendre rien, d\'e9vor\'e9 par la curiosit\'e9, coll\'e9 aux flancs de Robinson, pris d\rquote une \'e9
+motion immense, remu\'e9 jusqu\rquote au fond de la cervelle et jusqu\rquote au fond du c\'9cur\~; et en ce moment o\'f9 la lune montre l\'e0-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l\rquote \'eele, e
+t je vois se profiler la t\'eate longue d\rquote un peuplier comme le m\'e2t du navire de Cruso\'e9\~! Je peuple l\rquote espace vide de mes pens\'e9es, tout comme il peuplait l\rquote horizon de ses craintes\~; debout contre cette fen\'eatre, je r\'eave
+\'e0 l\rquote \'e9ternelle solitude et je me demande o\'f9 je ferai pousser du pain\'85
+\par
+\par La faim me vient\~: j\rquote ai tr\'e8s faim.
+\par
+\par Vais-je \'eatre r\'e9duit \'e0 manger ces rats que j\rquote entends dans la cale de l\rquote \'e9tude\~? Comment faire du feu\~? J\rquote ai soif aussi. Pas de bananes\~! Ah\~! lui, il avait des limons frais\~! Justement j\rquote adore la limonade\~!
+
+\par
+\par
+\par Clic, clac\~! on farfouille dans la serrure.
+\par
+\par
+\par Est-ce Vendredi\~? Sont-ce des sauvages\~?
+\par
+\par C\rquote est le petit pion qui s\rquote est souvenu, en se levant, qu\rquote il m\rquote avait }{\i oubli\'e9}{, et qui vient voir si j\rquote ai \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9 par les rats, ou si c\rquote est moi qui les ai mang\'e9s.
+\par
+\par Il a l\rquote air un peu embarrass\'e9, le pauvre homme\~! \endash Il me retrouve gel\'e9, moulu, les cheveux secs, la main fi\'e9vreuse\~; il s\rquote excuse de son mieux et m\rquote entra\'eene dans sa chambre, o\'f9 il me dit d\rquote
+allumer un bon feu et de me r\'e9chauffer.
+\par
+\par Il a du thon marin\'e9 dans une timbale \'ab\~et peut-\'eatre bien une goutte de je ne sais quoi, par l\'e0 dans un coin, qu\rquote un ami a laiss\'e9e il y a deux mois\~\'bb.
+\par
+\par C\rquote est une topette d\rquote eau-de-vie, son p\'e9ch\'e9 mignon, sa marotte humide, son dada jaune.
+\par
+\par Il est forc\'e9 de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon, \endash poisson d\rquote Oc\'e9an, \endash la goutte \endash salut du matelot \endash et du feu, \endash phare des naufrag\'e9s.
+\par
+\par Je me rejette dans le livre que j\rquote avais cach\'e9 entre ma chemise et ma peau, et je le d\'e9vore \endash avec un peu de thon, des larmes de cognac \endash devant la flamme de la chemin\'e9e.
+\par
+\par Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu\rquote il y a dix ans que j\rquote ai quitt\'e9 le coll\'e8ge\~; j\rquote ai peut-\'eatre les cheveux gris, en tout cas le teint h\'e2l\'e9. \endash Que sont devenus mes vieux parents\~
+? Ils sont morts sans avoir eu la joie d\rquote embrasser leur enfant perdu\~? (C\rquote \'e9tait l\rquote occasion pourtant, puisqu\rquote ils ne l\rquote embrassaient jamais auparavant.) \'d4 ma m\'e8re\~! ma m\'e8re\~!
+\par
+\par Je dis\~: \'ab\~\'f4 ma m\'e8re\~!\~\'bb sans y penser beaucoup, c\rquote est pour faire comme dans les livres.
+\par
+\par Et j\rquote ajoute\~: \'ab\~Quand vous reverrai-je\~? Vous revoir et mourir\~!\~\'bb
+\par
+\par Je la reverrai, }{\i si Dieu le veut.
+\par }{
+\par Mais quand je repara\'eetrai devant elle, comment serai-je re\'e7u\~? Me reconna\'eetra-t-elle\~?
+\par
+\par Si elle allait ne pas me reconna\'eetre\~!
+\par
+\par N\rquote \'eatre pas reconnu par celle qui vous a entour\'e9 de sa sollicitude depuis le berceau, envelopp\'e9 de sa tendresse, une m\'e8re enfin\~!
+\par
+\par Qui remplace une m\'e8re\~?
+\par
+\par Mon Dieu\~! une trique remplacerait assez bien la mienne\~!
+\par
+\par Ne pas me reconna\'eetre\~! mais elle sait bien qu\rquote il me manque derri\'e8re l\rquote oreille une m\'e8che de cheveux, puisque c\rquote est elle qui me l\rquote a arrach\'e9e un jour. Ne pas me reconna\'eetre\~; mais j\rquote
+ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m\rquote a emp\'each\'e9
+ de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconna\'eetra\~; il me sera donn\'e9 d\rquote \'eatre encore aim\'e9, battu, fouett\'e9, pas g\'e2t\'e9\~!
+\par
+\par Il ne faut pas g\'e2ter les enfants.
+\par
+\par
+\par Elle m\rquote a reconnu\~! merci, mon Dieu\~! Elle m\rquote a reconnu et s\rquote est \'e9cri\'e9e\~:
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0 donc\~! s\rquote il t\rquote arrive de me faire encore t\rquote attendre jusqu\rquote \'e0 deux heures du matin, \'e0 br\'fbler la bougie, \'e0 tenir la porte ouverte, c\rquote est moi qui te corrigerai\~! Et il b\'e2ille encore\~
+! devant sa m\'e8re\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai sommeil.
+\par
+\par \endash On aurait sommeil \'e0 moins\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai froid.
+\par
+\par \endash On va faire du feu expr\'e8s pour lui, \endash br\'fbler un fagot de bois\~!
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est M.\~Doizy qui\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est M.\~Doizy qui t\rquote a oubli\'e9, n\rquote est-ce pas\~! Si tu ne l\rquote avais pas fait tomber, il n\rquote aurait pas eu \'e0 te punir, et il ne t\rquote aurait pas oubli\'e9. Il voudrait encore s\rquote excuser, voyez-vous\~
+! Tiens\~! voil\'e0 ce qui me reste d\rquote une bougie que j\rquote ai commenc\'e9e hier. Tout \'e7a pour veiller en se demandant ce qu\rquote \'e9tait devenu monsieur\~! Allons, ne faisons pas le gel\'e9, \endash n\rquote ayons pas l\rquote air d
+\rquote avoir la fi\'e8vre\'85 Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela\~! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, \'e7a te gu\'e9rirait peut-\'eatre\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je ne croyais pas \'eatre tant dans mon tort\~: en effet, c\rquote est ma faute\~; mais je ne puis pas m\rquote emp\'eacher de claquer des dents, j\rquote ai les mains qui me br\'fblent, et des frissons qui me passent dans le dos. J\rquote ai attrap\'e9
+ froid cette nuit sur ces bancs, le cr\'e2ne contre le pupitre\~; cette lecture aussi m\rquote a remu\'e9\'85
+\par
+\par Oh\~! je voudrais dormir\~! je vais faire un somme sur la chaise.
+\par
+\par \'ab\~\'d4te-toi de l\'e0, me dit ma m\'e8re en retirant la chaise. On ne dort pas \'e0 midi. Qu\rquote est-ce que c\rquote est que ces habitudes maintenant\~?
+\par
+\par \endash Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigu\'e9, parce que je n\rquote ai pas repos\'e9 dans mon lit.
+\par
+\par \endash Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t\rquote amuses pas \'e0 }{\i vagabonder}{.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas vagabond\'e9\'85
+\par
+\par \endash Comment \'e7a s\rquote appelle-t-il, coucher dehors\~? Il va donner tort \'e0 sa m\'e8re \'e0 pr\'e9sent\~! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes le\'e7ons pour ce soir\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Oh\~! l\rquote \'eele d\'e9serte, les b\'eates f\'e9roces, les pluies \'e9ternelles, les tremblements de terre, la peau de b\'eate, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les temp\'eates, des cannibales, \endash mais pas les le\'e7
+ons pour ce soir\~!
+\par
+\par Je grelottai tout le jour. Mais je n\rquote \'e9tais plus seul\~; j\rquote avais pour amis Cruso\'e9 et Vendredi. \'c0 partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d\rquote enfant battu la po\'e9sie des r\'ea
+ves, et mon c\'9cur mit \'e0 la voile pour les pays o\'f9 l\rquote on souffre, o\'f9 l\rquote on travaille, mais o\'f9 l\rquote on est libre.
+\par
+\par Que de fois j\rquote ai lu et relu ce }{\i Robinson}{\~!
+\par
+\par Je m\rquote occupai de savoir \'e0 qui il appartenait\~; il \'e9tait \'e0 un \'e9l\'e8ve de quatri\'e8me qui en cachait bien d\rquote autres dans son pupitre\~; il avait le }{\i Robinson suisse}{, les }{\i Contes}{ du Chanoine Schmidt, la }{\i
+Vie de Cartouche}{, avec des gravures.
+\par
+\par Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non\~! Je livre aujourd\rquote hui, aujourd\rquote hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur g\'e9n\'e9ral et lui confie l\rquote histoire d\rquote un crime. Il m
+\rquote est p\'e9nible de faire cette confession, mais je le dois \'e0 l\rquote honneur de ma famille, au respect de la v\'e9rit\'e9, \'e0 la Banque de France, \'e0 moi-m\'eame.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 }{\i faussaire\~! }{La peur du bagne, la crainte de d\'e9sesp\'e9rer des parents qui m\rquote adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque imp\'e9n\'e9trable et que nulle main n\rquote a r\'e9ussi \'e0 arracher.
+
+\par
+\par Je me d\'e9nonce moi-m\'eame, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amen\'e9 \'e0 cette honte, et avec quel cynisme j\rquote entrai dans la voie du d\'e9shonneur.
+\par
+\par Des gravures\~! la }{\i Vie de Cartouche}{, les }{\i Contes}{ du Chanoine Schmidt, les aventures du }{\i Robinson suisse}{\~!... un de mes camarades \endash treize ans et les cheveux rouges \endash \'e9tait l\'e0 qui les poss\'e9dait\'85
+\par
+\par Il mit \'e0 s\rquote en dessaisir des conditions inf\'e2mes\~; je les acceptai\'85 Je me rappelle m\'eame que je n\rquote h\'e9sitai pas.
+\par
+\par Voici quelles furent les bases de cet odieux march\'e9.
+\par
+\par On donnait au coll\'e8ge de Saint-\'c9tienne, comme partout, des exemptions. Mon p\'e8re avait le droit d\rquote en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu\rquote il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque \'e9tude\~
+; il allait dans chacune \'e0 tour de r\'f4le, et il pouvait infliger des punitions ou d\'e9livrer des r\'e9compenses. Le gar\'e7on qui avait les livres \'e0 gravures consentit \'e0 me les pr\'eater, si je voulais lui procurer des exemptions.
+\par
+\par Mes cheveux ne se dress\'e8rent pas sur ma t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Tu sais faire le paraphe de ton p\'e8re\~?\~\'bb
+\par
+\par Mes mains ne me tomb\'e8rent pas des bras, ma langue ne se s\'e9cha pas dans ma bouche.
+\par
+\par \'ab\~Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te pr\'eate la }{\i Vie de Cartouche}{.\~\'bb
+\par
+\par Mon c\'9cur battait \'e0 se rompre.
+\par
+\par \'ab\~Je te la donne\~! Je ne te la }{\i pr\'eate}{ pas, je te la }{\i donne}{\'85\~\'bb
+\par
+\par Le coup \'e9tait port\'e9, l\rquote ab\'eeme creus\'e9\~; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu \'e0 la vie de soci\'e9t\'e9, je me r\'e9fugiai dans le faussariat.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai ainsi fourni d\rquote exemptions pendant un temps que je n\rquote ose mesurer, j\rquote ai bourr\'e9 de signatures contrefaites ce gar\'e7on, qui avait, il est vrai, con\'e7u le premier l\rquote id\'e9e de cette cr
+iminelle combinaison, mais dont je me fis, t\'eate baiss\'e9e, l\rquote infernal complice.
+\par
+\par \'c0 ce prix-l\'e0, j\rquote eus des livres, \endash tous ceux qu\rquote il avait lui-m\'eame\~; \endash il recevait beaucoup d\rquote argent de sa famille et pouvait m\'eame entretenir des grenouilles derri\'e8re des dictionnaires. J\rquote
+aurais pu avoir des grenouilles aussi \endash il m\rquote en a offert \endash mais si j\rquote \'e9tais capable de d\'e9shonorer le nom de mon p\'e8re pour pouvoir lire, parce que j\rquote avais la passion des voyages et des aventures, et si je n
+\rquote avais pu r\'e9sister \'e0 cette tentation-l\'e0, je m\rquote \'e9tais jur\'e9 de r\'e9sister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d\rquote une grenouille, qu\rquote on me croie sur parole\~! Je ne ferai pas des moiti\'e9s d\rquote aveux.
+
+\par
+\par Et n\rquote est-ce point assez d\rquote avoir tromp\'e9 la confiance publique, imit\'e9 une signature honorable et honor\'e9e, pendant deux ans\~! Cela dura deux ans. Nous nous arr\'eat\'e2mes, las du crime ou parce que cela ne servait plus \'e0 rien\~; j
+\rquote ai oubli\'e9, et nul ne sut jamais que nous avions \'e9t\'e9 des faussaires. Je le fus et je ne m\rquote en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfi\'e8vre, que le remords p\'e2lit\~
+; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n\rquote emp\'eache pas de jouer \'e0 la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derri\'e8re des hannetons.
+\par
+\par
+\par Ce fut mon cas\~: beaucoup de queues de papier, force toupies. C\rquote est peut-\'eatre un rem\'e8de, et je n\rquote ai jamais eu le teint si frais, l\rquote air si ouvert, que pendant cette p\'e9riode du faussariat.
+\par
+\par Ce n\rquote est qu\rquote aujourd\rquote hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n\rquote ai jamais pens\'e9 aux billets\~: c\rquote est peut-\'ea
+tre que j\rquote avais autre chose \'e0 faire, que je suis paresseux, ou que je n\rquote avais pas d\rquote encre chez moi\~; mais si la contrefa\'e7on des exemptions m\'e8ne au bagne, je devrais y \'eatre.
+\par
+\par
+\par Et qui dit que je n\rquote irai pas\~?
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773849}{\*\bkmkstart _Toc98017041}12\line }{\b0 Frottage \endash Gourmandise \endash Propret\'e9}{
+{\*\bkmkend _Toc84773849}{\*\bkmkend _Toc98017041}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par On me charge des soins du m\'e9nage. \'ab\~Un homme doit savoir tout faire.\~\'bb
+\par
+\par Ce n\rquote est pas grand embarras\~: quelques assiettes \'e0 laver, un coup de balai \'e0 donner, du plumeau et du torchon\~; mais j\rquote ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une \'e9cuelle, un verre.
+\par
+\par Ma m\'e8re crie que je l\rquote ai fait expr\'e8s, et que nous serons bient\'f4t sur la paille, si ce }{\i brise-tout}{ ne se corrige pas.
+\par
+\par Une fois, je me suis coup\'e9 le doigt \endash jusqu\rquote \'e0 l\rquote os.
+\par
+\par \'ab\~Et encore il se coupe\~!\~\'bb fait-elle avec fureur.
+\par
+\par Le malheur est qu\rquote elle a une m\'e9thode\'85 comme Descartes, dont M.\~Beliben parlait quelquefois\~: il faudrait que je fisse des bouquets avec des \'e9pluchures.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Pas pour deux liards d\rquote id\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Et, prenant l\rquote arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l\rquote eau ou la poussi\'e8re, en se balan\'e7ant un peu, minaudi\'e8re et souriante.
+\par
+\par Ah\~! je n\rquote ai pas cette gr\'e2ce, certainement\~!
+\par
+\par Quelquefois, c\rquote est le coup de la vigueur\~: elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse \'e0 gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.
+\par
+\par Elle fait\~: \'ab\~Han\~!\~\'bb comme un mitron\~; elle geint \'e0 faire pousser des pains sur le parquet\~! J\rquote en ai la sueur dans le dos\~!
+\par
+\par Mais je suis vigoureux, j\rquote ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me pr\'e9cipite contre la rampe, et je mange le bois, je d\'e9vore le vernis.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~! tu es donc fou\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, l\rquote enthousiasme me monte au cerveau, j\rquote ai la monomanie flottante\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu bien finir\~! Il nous d\'e9molirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire\~!\~\'bb
+\par
+\par Je suis fort embarrass\'e9\~: \endash ou l\rquote on m\rquote accuse de paresse, parce que je n\rquote appuie pas assez, ou l\rquote on m\rquote appelle brutal, parce que j\rquote appuie trop.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas deux liards d\rquote id\'e9e. C\rquote est vrai, je le sens. Pas m\'eame capable de faire la vaisselle avec gr\'e2ce\~! Que deviendrai-je plus tard\~? Je ne mangerai que de la charcuterie, \endash
+ du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J\rquote irai d\'eener \'e0 la campagne pour laisser les restes dans l\rquote herbe.
+\par
+\par (Serais-je po\'e8te\~? J\rquote aime \'e0 d\'eener dans la prairie\~!)
+\par
+\par C\rquote est que je n\rquote aurai pas \'e0 laver d\rquote assiettes, et Dieu ne m\rquote obligera pas \'e0 enlever les crottes des petits oiseaux.
+\par
+\par Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c\rquote est qu\rquote on me met un tablier comme \'e0 une bonne. Mon p\'e8re re\'e7oit quelquefois des visites de parents, de m\'e8res d\rquote \'e9l\'e8ves, et l\rquote on m\rquote aper\'e7oit \'e0
+ travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconna\'eet et on ne sait \'e0 quoi s\rquote en tenir, on ne sait pas si je suis un gar\'e7on ou une fille.
+\par
+\par
+\par Je maudis l\rquote oignon\'85
+\par
+\par Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n\rquote ai pas pu manger de hachis aux oignons sans \'eatre malade.
+\par
+\par J\rquote ai le d\'e9go\'fbt de ce l\'e9gume.
+\par
+\par Comme un riche\~! mon Dieu, oui\~! \endash Esp\'e8ce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je }{\i m\rquote \'e9coutais}{, je me sentais surtout, et l
+\rquote odeur de l\rquote oignon me soulevait le c\'9cur, \endash ce que j\rquote appelais mon c\'9cur, comprenons-nous bien\~; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d\rquote avoir un c\'9cur.
+\par
+\par \'ab\~Il faut }{\i se forcer}{, criait ma m\'e8re. Tu le fais expr\'e8s, ajoutait-elle comme toujours.\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le grand mot. \'ab\~Tu le fais expr\'e8s\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle fut courageuse heureusement\~: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j\rquote entrai en troisi\'e8me, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m\rquote avait montr\'e9 par l\'e0 qu\rquote on vient \'e0 bout de tout, que la volont\'e9
+ est la grande ma\'eetresse.
+\par
+\par D\'e8s que je pus manger du hachis aux oignons sans \'eatre malade, elle n\rquote en fit plus \endash \'e0 quoi bon\~? c\rquote \'e9tait aussi cher qu\rquote autre chose et \'e7a empoisonnait. Il suffisait que sa m\'e9thode e\'fbt triomph\'e9, \endash
+ et plus tard, dans la vie, quand une difficult\'e9 se levait devant moi, elle disait\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l\rquote as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Et je me souvenais trop.
+\par
+\par
+\par J\rquote aimais les poireaux.
+\par
+\par Que voulez-vous\~? \endash Je ha\'efssais l\rquote oignon, j\rquote aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d\rquote un criminel, comme on enl\'e8ve la coupe de poison \'e0
+ un malheureux qui veut se suicider.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ne pourrais-je pas en manger\~? demandai-je en pleurant.
+\par
+\par \endash Parce que tu les aimes\~\'bb, r\'e9pondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils e\'fbt de passions.
+\par
+\par Tu mangeras de l\rquote oignon, parce qu\rquote il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
+\par
+\par \'ab\~Aimes-tu les lentilles\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\'85\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait dangereux de s\rquote engager, et je ne me pronon\'e7ais plus qu\rquote apr\'e8s r\'e9flexion, en ayant tout balanc\'e9.
+\par
+\par Jacques, tu mens\~!
+\par
+\par Tu dis que ta m\'e8re t\rquote oblige \'e0 ne pas manger ce que tu aimes.
+\par
+\par Tu aimes le gigot, Jacques.
+\par
+\par Est-ce que ta m\'e8re t\rquote en prive\~?
+\par
+\par Ta m\'e8re en fait cuire un le dimanche. \endash On t\rquote en donne.
+\par
+\par Elle en reprend du froid le lundi. \endash T\rquote en refuse-t-on\~?
+\par
+\par On le fait revenir aux oignons le mardi \endash le jour des oignons, c\rquote est sacr\'e9 \endash tu en as deux portions au lieu d\rquote une.
+\par
+\par Et le mercredi, Jacques\~! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils\~? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot \'e0 son enfant\~? Qui\~? parle\~!
+\par
+\par C\rquote est ta m\'e8re \endash comme le p\'e9lican blanc\~! Tu le finis, le gigot \endash \'e0 toi l\rquote honneur\~!
+\par
+\par \'ab\~D\'e9crotte l\rquote os\~! ce n\rquote est pas moi qui t\rquote en emp\'eacherai, va\~!\~\'bb
+\par
+\par Entends-tu, c\rquote est ta m\'e8re qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d\rquote en prendre \'e0 ta faim, elle ne veut pas borner ton app\'e9tit\'85 \'ab\~Tu es libre, il en reste encore, ne te g\'eane pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais Dieu se reposa le septi\'e8me jour\~! voil\'e0 huit fois que j\rquote y reviens, j\rquote ai un mouton qui b\'eale dans l\rquote estomac\~: gr\'e2ce, piti\'e9\~!
+\par
+\par Non, pas de gr\'e2ce, pas de piti\'e9\~! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+\par
+\par \'ab\~As-tu dit que tu l\rquote aimais\~!
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai dit, lundi\'85
+\par
+\par \endash Et tu te contredis samedi\~! mets du vinaigre, \endash allons, la derni\'e8re bouch\'e9e\~! J\rquote esp\'e8re que tu t\rquote es r\'e9gal\'e9\~?...\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote est que c\rquote est vrai\~! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon p\'e8re touchait ses appointements. Ils y go\'fbtaient deux fois\~; je devais finir le reste \endash en salade, \'e0 la sauce, en hachis, en boulettes\~
+; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie\~; mais \'e0 la fin, je me sentais devenir brebis, j\rquote avais des b\'ealements et je p\'e9taradais quand on faisait \'ab\~prou, prou\~\'bb.
+\par
+\par
+\par Le bain\~! \endash Ma m\'e8re en avait fait un supplice.
+\par
+\par Heureusement elle ne m\rquote emmenait avec elle, pour me r\'e9curer \'e0 fond, que tous les trois mois.
+\par
+\par Elle me frottait \'e0 outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille \'e0 deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m\rquote en fourrait partout, les yeux m
+\rquote en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait\'85
+\par
+\par J\rquote ai bien d\'e9test\'e9 la propret\'e9, gr\'e2ce \'e0 ce savon de Marseille\~!
+\par
+\par
+\par On me nettoyait hebdomadairement \'e0 la maison.
+\par
+\par Tous les dimanches matin, j\rquote avais l\rquote air d\rquote un veau. On m\rquote avait fourbi le samedi\~; le dimanche on me passait \'e0 la d\'e9trempe\~; ma m\'e8re me jetait des seaux d\rquote eau, en me poursuivant comme Galat\'e9
+e, et je devais comme Galat\'e9e \endash fuir pour \'eatre attrap\'e9, mon beau Jacques\~! Je me vois encore dans le miroir de l\rquote armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu\rquote on lavait du m\'ea
+me coup, nu comme un amour, cul-de-lampe l\'e9ger, ange du d\'e9crott\'e9.
+\par
+\par Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux t\'eates de veau. J\rquote avais leur reflet bleu\'e2tre, fade et mollasse\~; mais j\rquote \'e9tais propre, par exemple\~!
+\par
+\par
+\par Et les oreilles\~! ah\~! les oreilles\~! On tortillait un bout de serviette et on l\rquote y entrait jusqu\rquote au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon\'85
+\par
+\par Le petit tortillon \'e9tait enfonc\'e9 si vigoureusement que j\rquote en avais les amygdales qui se gonflaient\~; le tympan en saignait, j\rquote \'e9tais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+\par
+\par La propret\'e9 avant tout, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \'catre propre et se tenir droit, tout est l\'e0.
+\par
+\par
+\par Je suis propre comme une casserole r\'e9tam\'e9e. Oui, mais je ne me tiens pas droit.
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire que pendant que j\rquote apprends mes le\'e7ons, je m\rquote endors souvent, et je me cache la t\'eate dans les bras, le dos en rond.
+\par
+\par Ma m\'e8re veut que je me tienne droit.
+\par
+\par \'ab\~Personne n\rquote a encore \'e9t\'e9 bossu dans notre famille, ce n\rquote est pas toi qui vas commencer, j\rquote esp\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle dit cela d\rquote un ton de menace, et si j\rquote avais l\rquote intention d\rquote \'eatre bossu, elle m\rquote en \'f4terait du coup l\rquote envie.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773850}{\*\bkmkstart _Toc98017042}13\line }{\b0 L\rquote argent}{{\*\bkmkend _Toc84773850}{\*\bkmkend _Toc98017042
+}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M\rquote man\~! J\rquote ai mal.
+\par
+\par \endash Ce sont les vers, mon enfant\~!
+\par
+\par \endash Je sens bien que j\rquote ai mal.
+\par
+\par \endash Douillet, va\~! Ah\~! si tu avais dix mille livres de rentes\~!... Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon p\'e8re, fais la culbute\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par L\rquote argent\~! \endash les rentes\~!
+\par
+\par On me promet, comme \'e0 tous les gamins, des r\'e9compenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite pi\'e9cette blanche. On me la donne\~?... Non, ma m\'e8re m\rquote aime trop pour cela.
+\par
+\par Elle ne me privait pourtant pas pour s\rquote enrichir.
+\par
+\par Les dix sous ne rentraient pas dans la famille, \endash ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour toi\~\'bb, disait ma m\'e8re en me faisant voir la pi\'e8ce et avant de la glisser dans le trou\~!
+\par
+\par Je ne la revoyais plus\~!
+\par
+\par \'ab\~Ce sera, ajoutait-elle, pour t\rquote acheter un homme\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le rempla\'e7ant cach\'e9 dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pi\'e8ces et les gros sous que d\rquote autres, mes copains, d\'e9pensent le dimanche et les jours de foire, en entr\'e9es aux baraques, cigares \'e0
+ paille, canons en cuivre.
+\par
+\par Toujours sage, donnant la le\'e7on sans p\'e9dantisme, ma m\'e8re, qui marchait avec son si\'e8cle, m\rquote inspirait ainsi la haine des }{\i arm\'e9es permanentes }{et me faisait r\'e9fl\'e9chir sur }{\i l\rquote imp\'f4t du sang}{. Je me regimba
+is quelquefois et je citais mes camarades qui d\'e9pensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+\par
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle avait m\'eame une parole de tristesse et un accent de compassion \'e0 l\rquote \'e9gard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en d\'e9pensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou emboss\'e9s sans que cela par\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Et pourquoi\~!\~\'bb disait-elle en se parlant \'e0 elle-m\'eame et arrivant jusqu\rquote \'e0 l\rquote impi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu. \endash Il t\rquote a \'e9pargn\'e9, toi\~\'bb, reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu\rquote il n\rquote y avait pas de gibbosit\'e9 et qu\rquote
+elle pouvait, qu\rquote elle devait, \endash c\rquote \'e9tait son r\'f4le de m\'e8re \endash continuer \'e0 nourrir le rempla\'e7ant dans le fond de la tirelire\'85
+\par
+\par Et moi, d\'e9fiant, ingrat, d\'e9sirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n\rquote \'eatre pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donne
+rait le droit de prendre ce qu\rquote on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satan\'e9e tirelire.
+\par
+\par
+\par Les inspecteurs g\'e9n\'e9raux vont arriver dans quelque temps.
+\par
+\par Mon p\'e8re \'e9reinte les \'e9l\'e8ves et convoque les forts pour pr\'e9parer l\rquote inspection. Il leur distribue les r\'f4les. Il demandera \'e0 celui-ci ce passage, \'e0 celui-l\'e0 cet autre.
+\par
+\par \'ab\~Tribouillard, vous avez le }{\i que retranch\'e9}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il s\rquote agit d\rquote
+une question de grammaire.}}}{. \endash Caillotin, l\rquote }{\i Histoire sainte}{. Piochez }{\i les proph\'e8tes}{.
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer }{\i Ez\'e9chiel\~?\~\'bb}{
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re se frappe le front, comme Andr\'e9 Ch\'e9nier.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, si tu es dans les trois premiers d\rquote ici \'e0 ce que l\rquote inspecteur vienne, je te donnerai\'85 Regarde\~! Pour toi, pour toi tout seul\~; tu en feras ce qu\rquote il te plaira.\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote a montr\'e9 de }{\i l\rquote or}{\~; c\rquote est une pi\'e8ce de vingt sous. Oh\~! pourquoi me donner la soif des richesses\~? Est-ce bien de la part d\rquote une m\'e8re\~?
+\par
+\par Il se livr\'e9 un combat en moi-m\'eame \endash pas tr\'e8s long.
+\par
+\par \'ab\~Pour moi tout seul\~? J\rquote ach\'e8terai ce qu\rquote il me plaira avec\~? Je les donnerai \'e0 un pauvre, si je veux\~?\~\'bb
+\par
+\par Les donner \'e0 un pauvre\~! \endash ma m\'e8re chancelle\~; ma folie l\rquote \'e9pouvante et pourtant elle r\'e9pond \'e0 la face du ciel\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, elle sera \'e0 toi. J\rquote esp\'e8re bien que tu ne la donneras pas \'e0 un pauvre\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais c\rquote est une r\'e9volution, alors\~! Jusqu\rquote ici je n\rquote ai rien eu qui f\'fbt \'e0 moi, pas m\'eame ma peau.
+\par
+\par Je lui fais r\'e9p\'e9ter.
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit.
+\par }{
+\par Il s\rquote agit de bien apprendre mon histoire pour \'eatre premier, \endash et je pioche, je pioche\~!
+\par
+\par Le samedi arrive.
+\par
+\par Le proviseur entre. Les \'e9l\'e8ves se l\'e8vent\~; le professeur lit\~:
+\par
+\par \'ab\~Th\'e8me grec.
+\par
+\par \endash Premier\~: Jacques Vingtras.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~? dit ma m\'e8re en arrivant.
+\par
+\par \endash Je suis premier.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places\~! Demain je te ferai une bonne pachade.\~\'bb
+\par
+\par La pachade est une esp\'e8ce de p\'e2te p\'e9trie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma m\'e8re m\rquote a pr\'e9sent\'e9 comme un plat de luxe. Mais il n\rquote est pas question de pachade\~! C\rquote est une pi\'e8
+ce de vingt sous que je veux. On n\rquote en parle pas. La question est si grave que je n\rquote ose pas l\rquote attaquer. Ma m\'e8re fait l\rquote affair\'e9e pour la pachade et me montre un \'9cuf tout crott\'e9 en me disant\~: \'ab\~J\rquote esp\'e8
+re qu\rquote il est gros\~!\~\'bb
+\par
+\par Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagn\'e9s, oui ou non\~? Est-ce qu\rquote on me les a promis\~? Il faut peut-\'eatre que je les lui demande. Pourquoi donc\~? Est-ce qu\rquote elle a oubli\'e9\~?
+\par
+\par Je vois bien \'e0 un peu de g\'eane, \'e0 cette coquetterie de l\rquote \'9cuf, \'e0 la contrainte du sourire, je vois bien qu\rquote elle se souvient. Elle tient peut-\'eatre \'e0 garder son rang. C\rquote est le fils qui doit rappeler \'e0 la m\'e8
+re ce qu\rquote elle a promis.
+\par
+\par \'ab\~Maman, et mes vingt sous\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle ne me r\'e9pond pas de suite\~; mais, venant \'e0 moi tout d\rquote un coup, d\rquote une voix qui n\rquote est plus celle qu\rquote elle avait, espi\'e8gle et charmante, en montrant le gros \'9cuf crott\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu faire cr\'e9dit \'e0 ta m\'e8re\~?...\~\'bb
+\par
+\par Il y a dans l\rquote accent toute la dignit\'e9 d\rquote une vaincue qui accepte son sort d\rquote avance, mais demande une gr\'e2ce au vainqueur. Elle ne d\'e9fend pas sa bourse, la voil\'e0\~! \endash Les vingt sous sont sur la table \endash
+ mais elle prie qu\rquote on lui laisse du temps.
+\par
+\par Oui, ma m\'e8re, je vous fais cr\'e9dit. Oh\~! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu\rquote ils doivent servir \'e0 r\'e9parer une br\'e8che, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise, \endash et sans me rien dire, en ayant l
+\rquote air plut\'f4t de mendier un pardon, vous joignez mon capital au v\'f4tre, vous m\rquote int\'e9ressez dans les affaires, vous me faites l\rquote associ\'e9 de la maison\~! Merci\~!
+\par
+\par Et elle s\rquote entend en affaires, ma m\'e8re\~; elle sait comment on fait rapporter \'e0 l\rquote argent\~; car elle m\rquote a racont\'e9, bien souvent, qu\rquote \'e0 quatre ans, elle pouvait d\'e9j\'e0 gagner sa vie.
+\par
+\par Elle a commenc\'e9 par acheter un pigeon avec sept sous qu\rquote on lui avait donn\'e9s, parce qu\rquote elle avait gard\'e9 les oies. Elle a engraiss\'e9 le pigeon et l\rquote a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la m\'e8re.
+\par
+\par Elle a revendu cet agneau et s\rquote est procur\'e9 un veau, toujours du m\'eame \'e2ge.
+\par
+\par D\'e8s qu\rquote il y avait dans une \'e9curie, une \'e9table, un chenil, quelque b\'eate en travail, on voyait accourir ma m\'e8re qui attendait, curieuse des ph\'e9nom\'e8nes de la nature, avec son argent tout pr\'eat \'e0 d\'e9poser \'e9
+cus sur bonde, monnaie sous ventre.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas sa force, moi\~! J\rquote aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas \'e0 acheter un lapereau \'e0 la mamelle pour gagner avec l\rquote argent un veau au d\'e9barqu\'e9.
+\par
+\par
+\par Je crus bien une fois que j\rquote allais avoir quarante sous \'e0 refuser au rempla\'e7ant et \'e0 donner aux chevaux de bois. Il s\rquote agissait encore d\rquote \'eatre }{\i premier }{deux ou trois fois avant le bal du proviseur.
+\par
+\par Je d\'e9crochai de nouveau la timbale.
+\par
+\par J\rquote avais bien fait mes conditions, cette fois. J\rquote avais bien demand\'e9\~: \'ab\~}{\i Elle sera pour moi\~? Je la garderai}{.\~\'bb J\rquote avais indiqu\'e9 que je ne voulais pas joindre cette somme \'e0 celle que j\rquote avais d\'e9j\'e0
+ dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n\rquote en met pas sept.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Je la garderai\~?
+\par }{
+\par \endash }{\i Tu la garderas.}{\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re ne manqua pas \'e0 sa promesse. On me remit les quarante sous\~; je les serrai dans mon gousset\~; mais quand je parlai d\rquote aller sur les chevaux de bois, ma m\'e8re me rappela le contrat\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote as dit que tu les }{\i garderais}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle ajouta que, si je m\rquote avisais de changer la pi\'e8ce, j\rquote aurais affaire \'e0 elle. Comme je protestais\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu es devenu menteur maintenant\~; il ne te manquait plus que \'e7a, mon gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne pouvais pas le nier\~; j\rquote \'e9tais \'e9cras\'e9 par moi-m\'eame. Je m\rquote \'e9tais suicid\'e9 avec ma propre langue.
+\par
+\par J\rquote en fus r\'e9duit \'e0 tra\'eener ces quarante sous comme une plaque d\rquote aveugle.
+\par
+\par Tous les soirs, ma m\'e8re demandait \'e0 les voir.
+\par
+\par Un jour je ne pus les lui montrer\~!...
+\par
+\par J\rquote \'e9tais all\'e9 sur la place Marengo, dans un bazar \'e0 treize, }{\i tout \'e0}{ treize\~!
+\par
+\par J\rquote achetai une paire de bretelles \'e0 pattes. Elles \'e9taient rose tendre\~!
+\par
+\par \'c0 peine eus-je commis cette faute que j\rquote en compris l\rquote \'e9tendue. La pi\'e8ce \'e9tait entam\'e9e\~: j\rquote avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous\~! Qu\rquote allait dire ma m\'e8re\~? \endash
+ Perdu pour perdu, je me dis qu\rquote il fallait aller jusqu\rquote au bout.
+\par
+\par Jouir\'85 \endash apr\'e8s moi, le d\'e9luge\~!
+\par
+\par Je commen\'e7ai par m\rquote enfoncer dans une all\'e9e o\'f9 je me d\'e9shabillai pour mettre mes bretelles. Apr\'e8s quelques tentatives inutiles, toujours d\'e9rang\'e9 et regard\'e9 de travers par des gens \'e9tonn\'e9
+s de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu\rquote un peu moins noble, d\rquote entrer dans un lieu retir\'e9, le premier que je trouverais.
+\par
+\par Il me restait vingt-sept sous, en sous, \endash jamais je n\rquote avais eu une si grosse somme \'e0 ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches. \endash Patatras\~! les sous roulent \'e0 terre, \endash m\'eame ailleurs\~!
+\par
+\par C\rquote est horrible.
+\par
+\par Je n\rquote ai retrouv\'e9 qu\rquote un franc deux sous. Je perds la t\'eate\'85
+\par
+\par Je m\rquote approche d\rquote un des jeux qui sont install\'e9s place Marengo\~:
+\par
+\par \'ab\~Trois balles pour un sou\~! On gagne un lapin.\~\'bb
+\par
+\par Je prends la carabine, j\rquote \'e9paule et je tire\'85 Je tire les yeux ferm\'e9s, comme un banquier se br\'fble la cervelle.
+\par
+\par \'ab\~Il a gagn\'e9 le lapin\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par C\rquote est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse\~; quelqu\rquote un dit que, dans ce pays-l\'e0, les enfants apprennent \'e0 tirer \'e0 trois ans et qu\rquote \'e0 dix ans il y en a qui cassent des noisettes \'e0
+ vingt pas.
+\par
+\par \'ab\~Il faut lui donner le lapin\~!\~\'bb
+\par
+\par Le marchand n\rquote avait pas l\rquote air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l\rquote homme s\rquote il ne donne pas le lapin qui est l\'e0 et qui broute.
+\par
+\par Je l\rquote ai, je l\rquote ai\~! Je le tiens par les oreilles et je l\rquote emporte.
+\par
+\par Il faut voir le monde qu\rquote il y a\~! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m\rquote \'e9chapper tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Comme dans toutes les luttes, chaque c\'f4t\'e9 a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse \endash c\rquote est moi, le Suisse \endash et je sens toute la responsabilit\'e9 qui p\'e8se sur ma t\'eate. Quelquefois l
+\rquote animal fait un bond qui \'e9pouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n\rquote ose pas devant cette foule.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas le courage de tourner la t\'eate, mais je devine que les rangs se sont grossis.
+\par
+\par On marque le pas.
+\par
+\par Je suis en avant, \'e0 quelques pas de la colonne, seul comme un proph\'e8te ou un chef de bande\'85
+\par
+\par On se demande sur la route ce que nous voulons, si c\rquote est une id\'e9e religieuse ou une pens\'e9e sociale qui me pousse.
+\par
+\par Si elle est pratique, on verra\~; \endash mais que je laisse l\'e0 le lapin\~! \endash Est-ce un drapeau\~? \endash Il faut le dire alors.
+\par
+\par Mes doigts sont crisp\'e9s, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un supr\'eame effort\'85
+\par
+\par Il m\rquote \'e9chappe\~! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte \endash une culotte de mon p\'e8re, mal retap\'e9e, large du fond, \'e9troite des jambes. \endash Il y reste.
+\par
+\par On s\rquote inqui\'e8te, on demande\'85
+\par
+\par Les foules n\rquote aiment pas qu\rquote on se joue d\rquote elles. On n\rquote escamote pas ainsi son drapeau\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\i Le La-pin\~! Le La-pin\~!\~\'bb}{ sur l\rquote air des }{\i Lampions}{.
+\par
+\par Des gens se mettent aux fen\'eatres\~; les curieux arrivent.
+\par
+\par Le lapin est toujours entre chair et \'e9toffe, je le sens.
+\par
+\par Oh\~! si je pouvais fuir\~! Je vais essayer. Un passage est l\'e0 \endash je l\rquote enfile\'85
+\par
+\par On me cherche, mais je connais les coins.
+\par
+\par O\'f9 aller\~? \endash Je tombe sur M.\~Laurier, l\rquote \'e9conome. Je lui ai fait des commissions, j\rquote ai port\'e9 des lettres \'e0 une dame. J\rquote ai son secret, je suis pr\'eat au chantage. \endash Il faut qu\rquote il me sauve\~
+! Je lui dis tout.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, voil\'e0 tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c\rquote est moi qui t\rquote ai gard\'e9, et l\'e2che-moi cette b\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re croit \'e0 notre mensonge.
+\par
+\par \'ab\~Bien, bien, M.\~Laurier, \endash du moment qu\rquote il \'e9tait avec vous\'85 Savez-vous ce qu\rquote il y a dans les rues, ce soir\~? On dit que les mineurs ont voulu se r\'e9volter et ont mis le feu \'e0 un couvent.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le lendemain.
+\par
+\par \'ab\~Mange donc, Jacques, mange\~! Tu n\rquote aimes donc plus le lapin maintenant\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle a achet\'e9 un lapin, ce matin, \'e0 bas prix, parce qu\rquote il est un peu \'e9cras\'e9, et qu\rquote on lui a trouv\'e9 des bouts de chemise dans les dents.
+\par
+\par O\'f9 est la peau\~?...
+\par
+\par Je vais \'e0 la cuisine.
+\par
+\par C\rquote est }{\i lui\~!...
+\par }{
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773851}{\*\bkmkstart _Toc98017043}14\line }{\b0 Voyage au pays}{{\*\bkmkend _Toc84773851}{\*\bkmkend _Toc98017043}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Jacques ira passer ses vacances au pays.
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui m\rquote annonce cette nouvelle.
+\par
+\par \'ab\~Tu vois, on te pardonne tes farces de cette ann\'e9e, nous t\rquote envoyons chez ton oncle\~; tu monteras \'e0 cheval, tu p\'eacheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voil\'e0 trois francs pour tes frais de voyage.\~\'bb
+\par
+\par La v\'e9rit\'e9 est que mon oncle le cur\'e9, qui }{\i va sur soixante-dix}{, a parl\'e9 de me faire son h\'e9ritier, et il demande \'e0 m\rquote avoir pr\'e8s de lui pendant les vacances.
+\par
+\par Le vieux pr\'eatre, qui \'e9conomise, a pour notaire un bonhomme qui en a touch\'e9 deux mots \'e0 mon p\'e8re dans une lettre qu\rquote on a oubli\'e9e sur la table et que j\rquote ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de\'85 payable
+\'e0 ma majorit\'e9\~: c\rquote est l\rquote id\'e9e du testament.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visi\'e8re et une gourde.
+\par
+\par \'ab\~Il a l\rquote air d\rquote un Anglais.\~\'bb
+\par
+\par Ce mot me remplit d\rquote orgueil.
+\par
+\par Mon p\'e8re (il me g\'e2te\~!) m\rquote emm\'e8ne au caf\'e9 pour lamper le coup de l\rquote \'e9trier.
+\par
+\par \'ab\~Allons, bois cela, \'e7a te fera du bien.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avale l\rquote eau-de-vie tout d\rquote un trait, ce qui me fait \'e9ternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j\rquote avais pleur\'e9 toute la nuit. La langue me cuit \'e0 vouloir la tremper dans le ruisseau.
+\par
+\par \'ab\~Sois aimable avec ton oncle.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la derni\'e8re recommandation de mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Aie bien soin de ta veste neuve.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le cri supr\'eame de ma m\'e8re.
+\par
+\par
+\par En route, fouette, cocher\~!
+\par
+\par
+\par Les adieux ont \'e9t\'e9 simples. Il faut que j\rquote arrive au plus vite chez le grand-oncle.
+\par
+\par On n\rquote a pas fait de sentiment.
+\par
+\par Et je n\rquote attendais, moi, que le moment o\'f9 les chevaux fileraient\'85
+\par
+\par
+\par J\rquote ai pass\'e9 ma nuit \'e0 savourer ma joie. J\rquote ai bu, dormi, r\'eav\'e9, j\rquote ai pris des sirops au buffet, j\rquote ai soulev\'e9 les vasistas, je suis descendu}{\i aux c\'f4tes}{.
+\par
+\par \'c0 six heures du matin, je me suis trouv\'e9 en plein Puy, devant le caf\'e9 des Messageries.
+\par
+\par Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, o\'f9 mademoiselle Balandreau doit m\rquote attendre. On lui a \'e9crit que j\rquote arriverais, sans fixer le jour.
+\par
+\par Je frappe.
+\par
+\par Ah\~! ce n\rquote est pas long\~! La bonne vieille fille m\rquote arrive \'e9bouriff\'e9e et \'e9mue\~! et m\rquote embrasse, m\rquote embrasse \endash comme jamais ne m\rquote a embrass\'e9 ma m\'e8re.
+\par
+\par Elle s\rquote occupe de me d\'e9barrasser, et elle a peur que je sois las, et que j\rquote aie eu froid\'85
+\par
+\par \'ab\~Tu dois \'eatre fatigu\'e9. \'d4te-moi ce paletot-l\'e0. Ce n\rquote est pas possible, ce n\rquote est pas toi\~! \endash Comme tu es grand\~! \endash Toute la nuit en voiture, pauvre petit, \endash tu dois avoir sommeil. As-tu dormi\~?
+\par
+\par \endash Pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil.\~\'bb
+\par
+\par Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n\rquote ait pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil et paraisse si frais, si fort. \endash C\rquote est un grand gar\'e7on qui peut passer les nuits.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu te coucher\~? \endash Tiens, couche-toi. \endash Tu ne veux pas\~? \endash Tu vas prendre une tasse de caf\'e9 au moins\~? \endash Tu sais, comme je t\rquote en donnais en cachette de ta m\'e8re, avec du lait. \endash Tu l\rquote \'e9cr
+\'e9mais toujours, \endash tu disais\~: \ldblquote donne-moi }{\i la peau}{\rdblquote .\~\'bb
+\par
+\par Comme elle m\rquote aime\~!
+\par
+\par Nous faisons le caf\'e9 ensemble. Elle a l\rquote air d\rquote une sorci\'e8re, et moi d\rquote un diablotin\~; elle, avec ses }{\i coques}{ en l\rquote air, tournant le moulin\~; moi, dans les cendres, soufflant le feu\'85
+\par
+\par Comme toutes les vieilles filles \endash qui ont une gourmandise \endash elle aime son caf\'e9 au lait \'e0 l\rquote adoration, \endash et il est bon, ma foi\~! J\rquote en ai les l\'e8vres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C\rquote est le m
+\'eame bol que celui o\'f9 je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorg\'e9es doubles parce que ma m\'e8re pouvait arriver et que ma m\'e8re ne voulait pas qu\rquote on me g\'e2t\'e2t en dehors d\rquote elle\~; \endash puis le caf\'e9 au lait, c
+\rquote est mauvais pour les enfants, \'ab\~\'e7a donne des glaires\~\'bb.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Mais venez donc le voir\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle est all\'e9e chercher les voisins, elle a ramen\'e9 les comm\'e8res. Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet\~?\~\'bb
+\par
+\par Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux d\'e9faits, avec qui je me battais, qui m\rquote \'e9gratignait \endash j\rquote en ai encore la marque, \endash elle \'e9tait m\'e9chante comme la gale\~; c\rquote
+est elle qui est l\'e0 avec une belle natte retenue par un peigne d\rquote \'e9caille, un n\'9cud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou dor\'e9, une fum\'e9e brune sur les joues et la l\'e8vre\~?
+\par
+\par \'ab\~Embrassez-vous donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop\~!
+\par
+\par Je suis rouge, elle l\rquote est bien un peu aussi\~! Nous avions jou\'e9 au petit mari et \'e0 la petite femme, dans le temps\~; nous avions fait la d\'eenette ensemble, et la grande \'e9gratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait
+\'e9t\'e9 donn\'e9e, je crois, \'e0 la suite d\rquote une sc\'e8ne de jalousie.
+\par
+\par Je m\rquote en souviens, elle ne l\rquote a peut-\'eatre pas oubli\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Ma malle est aux messageries.\~\'bb
+\par
+\par Je dis cela avec un revenez-y de vanit\'e9, il est entendu que j\rquote irai avec un petit voisin la chercher.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est bien lourd pour toi\~\'bb, dit mademoiselle Balandreau.
+\par
+\par Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.
+\par
+\par Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherch\'e9 partout un }{\i rognon}{.
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le m\'eame \'e9tonnement\~; \'e0 la fin on a trouv\'e9 une chose couleur de fer, que mon p\'e8re a empaquet\'e9e avec soin et que je dois porter au collectionneur\~
+; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Universit\'e9, et la fortune professionnelle de M.\~Vingtras peut s\rquote accrocher \'e0 ce rognon.
+\par
+\par Ce mot de rognon me g\'eane tout de m\'eame, et quand une dame, qui se trouve l\'e0 au moment o\'f9 je d\'e9boucle ma malle, demande ce que c\rquote est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l\rquote appelle.
+\par
+\par J\rquote emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un \'9cuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant \'e0 la porte.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour toi, fait-il.
+\par
+\par \endash Pas pour mes parents\~? ai-je dit tout boulevers\'e9.
+\par
+\par \endash Pour toi, pour t\rquote amuser en vacances.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je viens de faire le tour de la ville, j\rquote ai long\'e9 la rivi\'e8re, j\rquote ai cherch\'e9 des endroits d\'e9serts, j\rquote avais besoin d\rquote \'eatre seul.
+\par
+\par \'c0 la t\'eate d\rquote une fortune\~! \endash Si jeune, \'e0 mon \'e2ge, sans que j\rquote aie besoin d\rquote en rendre compte \'e0 mes parents, avec le droit d\rquote en disposer comme je l\rquote entendrai, de faire des folies ou d\rquote \'e9
+conomiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fen\'eatres\~!
+\par
+\par Il y a peut-\'eatre un crime l\'e0-dessous.
+\par
+\par Non, M.\~Buzon, le destinataire, est un honn\'eate homme, il a une bonne figure, \endash m\'eame l\rquote air un peu b\'eate\~; \endash j\rquote ai entendu dire que les criminels n\rquote ont jamais l\rquote air b\'eate. M.\~Buzon a une situation \'e0 l
+\rquote abri du soup\'e7on.
+\par
+\par
+\par Cependant\~! \endash Je ne sais pas, moi, si je dois garder l\rquote argent de ce monsieur\~!... Oh\~! j\rquote ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t\rquote en prie\~! tu diras que je l\rquote ai pris sans savoir\'85\~\'bb
+\par
+\par Et je n\rquote ai pas de cesse que je ne l\rquote aie entra\'een\'e9e par sa robe jusque devant la porte du monsieur \'ab\~au rognon\~\'bb.
+\par
+\par Je suis cach\'e9 dans un coin et je regarde si elle entre.
+\par
+\par Quand elle sort, elle me dit\~: \'ab\~C\rquote est fait\~\'bb, et elle m\rquote embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.
+\par
+\par \'ab\~Mais tu pleures\~!
+\par
+\par \endash Cher petit\~! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s\rquote essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pi\'e8ce. Je lui ai dit qu\rquote il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure\~?... C\rquote
+est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit\~! D\'e9j\'e0 si fier\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9ponge le nez et les cils.
+\par
+\par Moi, j\rquote ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m\rquote en allant\~; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+\par
+\par
+\par \'c0 cheval\~!
+\par
+\par Mon oncle m\rquote attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande\~; ils m\rquote emm\'e8neront. L\rquote un d\rquote eux a justement achet\'e9 un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane \'e0
+ Chaudeyrolles.
+\par
+\par Le rendez-vous est chez Marcelin.
+\par
+\par Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la r\'e9putation \'e0 dix lieues \'e0 la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.
+\par
+\par Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de b\'eates en sueur qui avance, comme une bu\'e9e, de l\rquote \'e9curie. Dans la salle o\'f9 l\rquote on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, vers\'e9
+ sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+\par
+\par Il y a aussi les \'e9manations fortes du fromage bleu.
+\par
+\par C\rquote est vigoureux \'e0 respirer, et c\rquote est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.
+\par
+\par On dit des b\'eatises en patois, et l\rquote on se verse le vin \'e0 rasades.
+\par
+\par Je joue avec une paire de vieux \'e9perons qui r\'f4dent sur la table, et je soup\'e8se de gros b\'e2tons cravat\'e9s de cuir\~: quelques-uns ont une histoire qu\rquote on raconte. \endash Il y a apr\'e8s le bout de la peau d\rquote huissier.
+\par
+\par }{\i Anyn\~!... }{Il faut partir.
+\par
+\par Le bruit que font les \'e9triers en se cognant au moment o\'f9 l\rquote on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j\rquote ai encore cela dans l\rquote oreille, avec le nom de Baptiste, le gar\'e7on d\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Je suis trop petit\~: on me plante et on raccourcit les courroies.
+\par
+\par Encore, encore\~! J\rquote ai les jambes si courtes. M\rquote y voil\'e0\~! On me met r\'eanes en mains.
+\par
+\par \'ab\~Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu mont\'e9 quelquefois\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash \'c7a ne fait rien. }{\i As pas peur\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Tout le monde est \'e0 cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s\rquote occupe \'e0 peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J\rquote en suis si fier\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {CHAUDEYROLLES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je suis arriv\'e9 bien moulu et bien \'e9corch\'e9, mais j\rquote ai fait celui qui n\rquote est pas fatigu\'e9.
+\par
+\par
+\par Les premiers moments ont \'e9t\'e9 tristes.
+\par
+\par
+\par Le cimeti\'e8re est pr\'e8s de l\rquote \'e9glise, et il n\rquote y a pas d\rquote enfants pour jouer avec moi\~; il souffle un vent dur qui rase la terre avec col\'e8re, parce qu\rquote il ne trouve pas \'e0
+ se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des m\'e2ts, et la montagne appara\'eet l\'e0-bas, nue et pel\'e9e comme le dos d\'e9charn\'e9 d\rquote un \'e9l\'e9phant.
+\par
+\par C\rquote est vide, vide, avec seulement des b\'9cufs couch\'e9s, ou des chevaux plant\'e9s debout dans les prairies\~!
+\par
+\par Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de p\'e8lerins, et des rivi\'e8res qui ont les bords rouge\'e2tres, comme s\rquote il y avait eu du sang\~; l\rquote herbe est sombre.
+\par
+\par Mais, peu \'e0 peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.
+\par
+\par J\rquote ouvre la bouche toute grande pour le boire, j\rquote \'e9carte ma chemise pour qu\rquote il me batte la poitrine.
+\par
+\par Est-ce dr\'f4le\~? Je me sens, quand il m\rquote a baign\'e9, le regard si pur et la t\'eate si claire\~!...
+\par
+\par C\rquote est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fum\'e9e, la crasse des mines, un horizon \'e0 couper au couteau, \'e0 nettoyer \'e0 coups de balai\'85
+\par
+\par Ici le ciel est clair, et s\rquote il monte un peu de fum\'e9e, c\rquote est une gaiet\'e9 dans l\rquote espace, \endash elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allum\'e9 l\'e0
+-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, pr\'e8s de ce bouquet de sapins\'85
+\par
+\par Il y a le vivier, o\'f9 toute l\rquote eau de la montagne court en moussant, et si froide qu\rquote elle br\'fble les doigts. Quelques poissons s\rquote y jouent. On a fait un petit grillage pour emp\'eacher qu\rquote ils ne passent. Et je d\'e9
+pense des quarts d\rquote heure \'e0 voir bouillonner cette eau, \'e0 l\rquote \'e9couter venir, \'e0 la regarder s\rquote en aller, en s\rquote \'e9cartant comme une jupe blanche sur les pierres\~!
+\par
+\par La rivi\'e8re est pleine de truites. J\rquote y suis entr\'e9 une fois jusqu\rquote aux cuisses\~; j\rquote ai cru que j\rquote avais les jambes coup\'e9es avec une scie de glace. C\rquote est ma joie maintenant d\rquote \'e9
+prouver ce premier frisson. Puis j\rquote enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts\~; mais le p\'e8re Regis est l\'e0, qui sait les prendre et les jette sur l\rquote herbe, o\'f9 elles ont l\rquote
+air de lames d\rquote argent avec des piq\'fbres d\rquote or et de petites taches de sang.
+\par
+\par
+\par Mon oncle a une vache dans son \'e9curie\~; c\rquote est moi qui coupe son herbe \'e0 coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pr\'e9, cette faux, quand j\rquote en ai aiguis\'e9 le fil contre la pierre bleue tremp\'e9e dans l\rquote eau fra\'ee
+che\~!
+\par
+\par Quelquefois je sabre un nid ou un n\'9cud de couleuvres.
+\par
+\par Je porte moi-m\'eame le fourrage \'e0 la b\'eate, et elle me salue de la t\'eate quand elle entend mon pas. C\rquote est moi qui vais la conduire dans le p\'e2turage et qui la ram\'e8ne le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme \'e0
+ un personnage, et les petits bergers m\rquote aiment comme un camarade.
+\par
+\par Je suis heureux\~!
+\par
+\par Si je restais, si je me faisais paysan\~?
+\par
+\par J\rquote en parle \'e0 mon oncle, un soir qu\rquote il avait fait servir le d\'eener sous le manteau de la chemin\'e9e, et qu\rquote il avait bu de son vin pelure d\rquote oignon.
+\par
+\par \'ab\~Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas \'eatre valet de ferme\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en sais trop rien.
+\par
+\par
+\par Quand il pleut et qu\rquote il n\rquote y a pas moyen de p\'eacher ni d\rquote aller chercher des groseilles sauvages l\'e0-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses, \endash ou bien quand le soleil br\'fble comme une plaque de t\'f4
+le bleuie au feu et grille le pays sans ombre, \endash ces jours-l\'e0, je m\rquote enferme dans la biblioth\'e8que de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l\rquote abb\'e9
+ de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napol\'e9on, et je fais tout \'e9veill\'e9 des r\'eaves pleins de Sainte-H\'e9l\'e8ne. Je regarde par la fen\'eatre la campagne d\'e9serte, l\rquote horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais
+\~!
+\par
+\par
+\par Mon oncle attend les cur\'e9s du voisinage pour la }{\i conf\'e9rence}{.
+\par
+\par Ils viennent. Je les entends \'e0 table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du cur\'e9 de Solignac\~; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu\rquote \'e0 l\rquote an quarante\~!
+\par
+\par Mon oncle se m\'eale peu aux conversations. Son \'e2ge l\rquote en dispense\~; il se fait m\'eame plus vieux qu\rquote il n\rquote est, contrefait le sourd et presque l\rquote aveugle\~; mais le vin a d\'e9li\'e9 la langue des autres. Un gros, qui a l
+\rquote air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tach\'e9e de vin et d\'e9range son rabat jaune de caf\'e9. Un maigre, \'e0 t\'eate de serpent, ne boit que de l\rquote eau\~; mais il jette de c\'f4t\'e9 et d\rquote
+autre des regards qui me font peur. J\rquote ai vu au th\'e9\'e2tre de Saint-\'c9tienne, une fois, le tra\'eetre qui servait du poison dans les verres\~; il a cet air-l\'e0.
+\par
+\par Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une pri\'e8re \'e0 dire, ils ont encore la bouche pleine.
+\par
+\par On voit leur culotte sous leur robe sale.
+\par
+\par Le crasseux, le gros, se tourne de mon c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est votre neveu, monsieur le cur\'e9\~? Il a bon app\'e9tit au moins, ce gaillard-l\'e0\~; est-il r\'e2bl\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il me passe la main sur le dos, ce qui me d\'e9go\'fbte et me g\'eane.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Et Maclou, le protestant, qu\rquote est-ce que vous en faites\~? dit une voix.
+\par
+\par \endash Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+\par
+\par \endash Avec le tas\~! C\rquote est l\'e0 qu\rquote ils ont fait leur nid.
+\par
+\par \endash Nid de vip\'e8res\~\'bb, siffle la }{\i t\'eate}{ de serpent.
+\par
+\par Il y a donc des protestants\~! J\rquote ai lu ce qu\rquote on en dit dans la biblioth\'e8que de Chaudeyrolles, et les protestants qu\rquote on a br\'fbl\'e9s, qu\rquote on envoie en enfer, me semblent une race de damn\'e9s.
+\par
+\par Je vais un jour jusqu\rquote au lac Saint-Front, tout seul. C\rquote est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin \'e0 la Saint-Barth\'e9lemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+\par
+\par Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.
+\par
+\par On m\rquote a dit d\rquote aller vers la hutte \'e0 gauche, chez Jean Roban\'e8s\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 dire que je suis le neveu du cur\'e9, on m\rquote offrira du lait et on me montrera les protestants.
+\par
+\par On m\rquote accueille bien\~; \'ab\~et quant aux protestants, me dit l\rquote homme, il y en a un qui est justement l\'e0-bas, debout dans le sillon.\~\'bb
+\par
+\par Il a l\rquote air dur et triste, \endash maigre, jaune, le menton pointu, \endash et raide comme une \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas\~? Lui parle-t-on\~? A-t-il un boulet\~? Je me rappelle bien que l\rquote on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la biblioth\'e8que les appellent des sc\'e9l\'e9rats\~! J\rquote
+en touche un mot \'e0 mon oncle, le soir\~; il me r\'e9pond mal, et je commence \'e0 croire qu\rquote il en est des protestants inf\'e2mes comme des b\'eates qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout \'e7a\~!
+\par
+\par
+\par Il faut partir.
+\par
+\par Mon oncle a une tourn\'e9e \'e0 faire, et je dois d\rquote ailleurs bient\'f4t rentrer \'e0 Saint-\'c9tienne pour le coll\'e8ge.
+\par
+\par Nous partons par le chemin que j\rquote ai pris pour venir, mais j\rquote ai cette fois un cheval doux, on m\rquote a cale\'e7onn\'e9, ouat\'e9, et je me suis suif\'e9 d\rquote avance. D\rquote ailleurs, j\rquote ai mont\'e9 \'e0
+ cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive \'e0 me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la b\'eate comme un vieil ami\'85
+\par
+\par Mon oncle me quitte \'e0 la Croix de la Mission. Il me parle avec bont\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Travaille bien, dit-il.
+\par
+\par \endash Vous \'e9crirez \'e0 papa de me faire revenir l\rquote ann\'e9e prochaine.
+\par
+\par \endash Ton p\'e8re\~! ce n\rquote est pas ton p\'e8re qui t\rquote emp\'eachera, mais peut-\'eatre ta m\'e8re\~; je ne suis pas bien avec ta m\'e8re, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Je le sais. Dans les premiers jours de mon arriv\'e9e, j\rquote ai entendu la servante parler dans la chambre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le fils de madame Vingtras\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Celle qui disait tant de mal de vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est fini maintenant, je lui ai pardonn\'e9, \endash et j\rquote aime cet enfant.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il \'e9tait bon.
+\par
+\par Je savais qu\rquote il sentait que j\rquote \'e9tais malheureux chez nous et qu\rquote en le quittant je perdais de la libert\'e9 et du bonheur. Il \'e9tait aussi triste que moi.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Adieu, me dit-il en m\rquote embrassant et en me donnant une poign\'e9e de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n\rquote en dis rien \'e0 ta m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de t\'eate et partit.
+\par
+\par Oh\~! s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 mon p\'e8re, cet oncle au bon c\'9cur\~!
+\par
+\par Mais les pr\'eatres ne peuvent \'eatre les p\'e8res de personne, il para\'eet\~: pourquoi donc\~?
+\par
+\par J\rquote avais envoy\'e9 une lettre \'e0 mademoiselle Balandreau lui annon\'e7ant mon arriv\'e9e, une lettre qu\rquote elle a montr\'e9e \'e0 tout le monde.
+\par
+\par \'ab\~Comme il \'e9crit bien\~! voyez ces majuscules\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle m\rquote a pr\'e9par\'e9 un lit dans un petit cabinet qui est \'e0 c\'f4t\'e9 de sa chambre. C\rquote est grand comme une carafe, mais j\rquote ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf
+\~! Je fais des gestes de c\'e9libataire, je range des papiers, je fredonne\'85
+\par
+\par
+\par Qu\rquote y a-t-il dans ma valise, dont m\rquote a parl\'e9 mon oncle\~?
+\par
+\par }{\i Dix francs\~!
+\par }{
+\par Je puis les accepter de lui\'85
+\par
+\par Me voil\'e0 riche tout d\rquote un coup.
+\par
+\par
+\par Le temps est superbe, et je descends d\'e8s neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d\rquote \'eatre libre\~
+; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue\~; je r\'f4de \'e0 travers le march\'e9, je longe la mairie, je vais au Breuil fl\'e2
+ner, les mains derri\'e8re le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j\rquote imite un peu.
+\par
+\par Il n\rquote y a pas de devoirs, pas de pensums, ni p\'e8re ni m\'e8re, personne, rien\~!
+\par
+\par Il y a le tambour de ville qui s\rquote arr\'eate au coin du carrefour et amasse les gens\~; il y a les officiers \'e0 \'e9paulettes d\rquote or que je fr\'f4le\~; j\rquote ai le droit d\rquote aller \'e0 tous les rassemblements.
+\par
+\par Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah\~! mais\~!
+\par
+\par Il m\rquote a fallu seulement un mois de vacances avec la vache \'e0 conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m\rquote ouvrir les id\'e9es et le c\'9cur\~!
+\par
+\par
+\par Nous allons le soir au caf\'e9\~; on est trois ou quatre anciens camarades\~; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l\rquote on fait br\'fbler son eau-de-vie\~! Cette fum\'e9e, cette odeur d\rquote
+alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu\rquote il m\rquote est pouss\'e9 des moustaches et que je soul\'e8verais le billard\~!
+\par
+\par On va en sortant au Fer-\'e0-Cheval faire un tour \endash comme des rentiers\~! \endash On s\rquote arr\'eate en rond aux moments int\'e9ressants, je marche quelquefois \'e0 reculons devant la bande.
+\par
+\par Puis l\rquote \'e2ge reprend le dessus.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est toi qui l\rquote es\~! Sauterais-tu ce banc \'e0 pieds joints\~? L\'e8verais-tu cette pierre \'e0 bras tendu\~?
+\par
+\par \endash Je parie que je renverse Michelon.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j\rquote y mets de volont\'e9\~! J\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 vomir le sang par la bouche que l\'e2cher la pierre ou demander gr\'e2ce \'e0 Michelon.
+\par
+\par Je suis }{\i mon ma\'eetre}{\~; je fais ce que je veux et m\'eame je suis un peu le chef, celui qu\rquote on \'e9coute et qui a dit l\rquote autre jour, quand un voyou nous a jet\'e9 une pierre\~: \'ab\~Ne bougez pas, vous autres\~!\~\'bb \endash J
+\rquote ai attrap\'e9 le voyou et je l\rquote ai ramen\'e9 en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. \endash \'ab\~Demande pardon\~!\~\'bb Il \'e9tait plus grand que moi.
+\par
+\par
+\par Nous avons fait une partie de bateau\~: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah\~! nous nous sommes bien amus\'e9s\~!
+\par
+\par
+\par On m\rquote avait voulu nommer capitaine.
+\par
+\par \'ab\~Des blagues\~! nommez Michelon\~; moi, je me couche.\~\'bb
+\par
+\par Et je me suis \'e9tendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l\rquote eau bleue\'85
+\par
+\par
+\par Un oncle de je ne sais quelle branche court apr\'e8s moi dans le Martouret et ne prend que le temps d\rquote aller avertir mademoiselle Balandreau qu\rquote il m\rquote emm\'e8ne dans sa carriole voir sa famille\~; il me renverra apr\'e8s-demain.
+\par
+\par \'ab\~Filons, mon neveu. Hue\~! la Grise.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est moi qui tiens les r\'eanes en passant dans le faubourg. J\rquote envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j\rquote ai l\rquote air de jurer en frappant avec le manche\~: \'ab\~Ah\~! }{\i carcan\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Nous nous arr\'eatons au Cheval-Blanc pour le picotin \'e0 la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l\rquote air comme un maquignon.
+\par
+\par L\rquote oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est mon neveu\~!\~\'bb dit-il \'e0 tout le monde dans l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par Nous d\'eenons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des \'9cufs au vin, puis des \'9cufs au lard, pour finir par une salade aux \'9cufs durs), il me raconte l\rquote histoire de sa branche. Il a \'e9pous\'e9 ci, \'e7
+a, il est issu de germain, etc.
+\par
+\par \'ab\~Tu verras tes cousines, elles sont jolies.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Oui, elles le sont, et comme elles ont l\rquote air d\'e9lur\'e9, m\'e2tin\~!
+\par
+\par C\rquote est moi qui suis }{\i la fille}{, je redeviens gauche, je me sens b\'eate. Elles parlent tr\'e8s bien fran\'e7ais pour des paysannes. Elles ont \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cole au bourg voisin.
+\par
+\par \'ab\~Un verre de vin\~! me disent-elles.
+\par
+\par \endash Oui, un verre de vin.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c\rquote est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des br\'fblots\~: c\rquote est joli les flammes bleues. Mais, ma f
+oi, je me trouve d\'e9pass\'e9 tout d\rquote un coup par ces cousines \'e0 l\rquote air hardi, \'e0 la voix tintante, et je vais boire \endash boire du bleu et du courage.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 votre sant\'e9\~!\~\'bb font-elles apr\'e8s avoir vers\'e9 une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.
+\par
+\par Elles ont rempli le mien jusqu\rquote au bord.
+\par
+\par Je crois que je suis un peu gris. \endash Gare \'e0 vous\~! cousines.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote en effet j\rquote ai un toupet du diable, une audace d\rquote enfer\~!
+\par
+\par
+\par Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger\~! et j\rquote y entre en sautant par-dessus la barri\'e8re \'e0 pieds joints.
+\par
+\par Voil\'e0 comme je suis, moi\~!
+\par
+\par Mes cousines me regardent \'e9bahies, je ris en revenant \'e0 elles pour leur tendre la main et les aider \'e0 enjamber. Une, deux, voyons\~!
+\par
+\par Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied \'e0 terre\~; elles s\rquote appuient et s\rquote accrochent, et nous allons d\'e9gringoler\~! Nous d\'e9gringolons, ma foi, on perd tous l\rquote \'e9
+quilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarreti\'e8res bleues.
+\par
+\par Comme il fait beau\~! un soleil d\rquote or\~! de larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derri\'e8
+re ces groseilliers, met une musique monotone dans l\rquote air\'85
+\par
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que vous faites donc l\'e0-bas\~?\~\'bb crie une voix du seuil de la maison.
+\par
+\par Ce que nous faisons\~?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne l\rquote ai jamais \'e9t\'e9, comme je ne le serai jamais. J\rquote enfonce jusqu\rquote aux chevilles dans les fleurs et je viens d\rquote embrasser deux joues qui sentaient la fraise.
+
+\par
+\par
+\par Il faut rentrer, on nous appelle\~! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m\rquote ont pris chacune par un bras\~; elles s\rquote appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu\rquote elles veulent m\rquote
+apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais.
+\par
+\par On me gronde d\'e9j\'e0, remarquez\~! On pr\'e9tend que je ne r\'e9ponds pas ou que je r\'e9ponds mal. \'ab\~On ne me dira plus rien si je me moque comme \'e7a\'85 Voulez-vous bien\~!\~\'bb
+\par
+\par On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+\par
+\par C\rquote est que j\rquote ai adopt\'e9 un syst\'e8me pour \'eatre \'e0 l\rquote aise\~: je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile.
+\par
+\par Ah\~! que j\rquote ai bien fait de boire du vin\~!
+\par
+\par Elles veulent me }{\i rouler.
+\par }{
+\par \'ab\~Vous savez la g\'e9ographie\~?
+\par
+\par \endash Pas trop.
+\par
+\par \endash Vous savez bien quel est le chef-lieu de\'85\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ignore absolument, et, pour m\rquote en tirer, j\rquote embrasse, j\rquote embrasse\~; j\rquote en perds mon assurance, malgr\'e9 le verre de gros bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verra
+ient rougir comme une pivoine.
+\par
+\par
+\par Nous arrivons \'e0 table. Il est midi. Les sabots des gar\'e7ons de ferme battent l\rquote heure du d\'eener dans la cour, et tout le monde rentre, m\'eame les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropi\'e9
+ se d\'e9p\'eache en tirant la patte\~; les abords de la maison sont vides, je vois dans les champs les charrues s\rquote arr\'eater et les laboureurs s\rquote asseoir pour manger la soupe que vient d\rquote apporter la servante dans son tablier vert.
+
+\par
+\par C\rquote est le grand calme de midi et son grand silence.
+\par
+\par
+\par \'c0 notre table (on a servi le d\'eener \'e0 part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dress\'e9s dans des soucoupes et une branche d\rquote \'e9glantier, qui est l\'e0 toute frissonnante dans l\rquote eau, fra\'ee
+che comme un panache vert avec des grelots rouges.
+\par
+\par Il vient je ne sais quelle odeur de sureau. \endash Ah\~! j\rquote ai le c\'9cur qui s\rquote en va, tant cette odeur est douce\~!
+\par
+\par
+\par Apr\'e8s le d\'eener.
+\par
+\par \'ab\~Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin\~?
+\par
+\par \endash La Grise est trop fatigu\'e9e, dit le p\'e8re.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai. O\'f9 irons-nous alors\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote offre d\rquote aller du c\'f4t\'e9 des sureaux, et nous voil\'e0, au bout d\rquote un moment, occup\'e9s \'e0 vider la moelle de ces sureaux et \'e0 faire des sifflets luisants comme des cuivres\~
+; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles.
+\par
+\par On arrache une herbe pour la panser, et l\rquote on va loin des vilains arbres qui sont cause qu\rquote on s\rquote est coup\'e9.
+\par
+\par On va vers la mare o\'f9 les canards barbotent, on va dans la grange o\'f9 les }{\i fl\'e9aux }{s\rquote arr\'eatent quand les demoiselles et le cousin entrent\~! Puis ils repartent d\'e9
+crivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J\rquote en attrape un pour essayer\~; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l\rquote air et fait du vent\'85 S
+\rquote il touchait une t\'eate, il la casserait comme du verre.
+\par
+\par Au fond du clos, il y a un trou plein d\rquote eau et de branches mortes, avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil\~; je fais une ligne avec un b\'e2ton que je ramasse \'e0 terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une
+\'e9pingle que fournit Marguerite. Sa s\'9cur donne un morceau de ruban \'e9carlate, et la p\'eache commence.
+\par
+\par Quels cris quand la premi\'e8re rainette mord\~! Mais il faut l\rquote arracher de l\rquote hame\'e7on, personne n\rquote ose, la grenouille s\rquote \'e9chappe et les jeunes filles s\rquote enfuient.
+\par
+\par
+\par Je les suis\~! Nous passons une journ\'e9e d\'e9licieuse \'e0 battre les champs, \'e0 entrer jusqu\rquote aux genoux dans la rivi\'e8re\~! Je cours apr\'e8s elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+\par
+\par \'c0 un moment, le pied me glisse et je tombe dans l\rquote eau.
+\par
+\par Je sors ruisselant, et je m\rquote en vais, le pantalon tout coll\'e9 et pesant, m\rquote \'e9tendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+\par
+\par \'ab\~Si nous le tordions\~?\~\'bb dit une cousine, en faisant un geste de lessive.
+\par
+\par Elles vont de leur c\'f4t\'e9, derri\'e8re une pierre qui les cache mal, \'f4ter leurs bas\~; elles ont les jambes tremp\'e9es, quoi qu\rquote elles en disent\'85 et si blanches\~!
+\par
+\par Enfin nous voil\'e0 s\'e9ch\'e9s, et nous repartons joyeux.
+\par
+\par Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bord\'e9s de m\'fbres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons \'e0 poign\'e9es, \endash j\rquote avale les noyaux pour faire l
+\rquote homme.
+\par
+\par On se f\'e2che, on se perd\~! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommod\'e9s et curieux\~: moi, racontant ce que je fais \'e0 Saint-\'c9tienne, les farces de coll\'e8ge\~; elles, disant des gaiet\'e9s de pension, ceci, cela, e
+t finissant par crier\~:
+\par
+\par \'ab\~Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux\~?
+\par
+\par \endash Laquelle aimes-tu mieux\~?\~\'bb dit carr\'e9ment Marguerite, qui jette le}{\i vous}{ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+\par
+\par Ne sachant que r\'e9pondre, je les embrasse toutes deux. On me fouette la figure avec une fleur et l\rquote on s\rquote \'e9carte pour me bombarder de prunes violettes.
+\par
+\par
+\par Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre us\'e9e devant la maison, comme de petits vieux \'e0 la porte d\rquote une auberge.
+\par
+\par Ah\~! c\rquote est Marguerite que je pr\'e9f\'e8re d\'e9cid\'e9ment\~! Elle me prend la main toujours \'e0 la fin de ses phrases, elle me dit, \'e9bouriffant ma crini\'e8re de ses doigts\~: \'ab\~Rejette donc tes cheveux en arri\'e8re, tu n\rquote
+es pas beau comme \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par On me conduit \'e0 ma chambre qui est pr\'e8s du grenier, \endash le grenier o\'f9 l\rquote on a, l\rquote hiver dernier, pendu les raisins, entass\'e9 les pommes, avec des bouquets de fenouil et des touffes s\'e8ches de lavandes. Il en est rest\'e9
+ une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu\rquote elle entre }{\i chez moi}{, \endash encore un }{\i chez moi}{ d\rquote un soir\~!
+\par
+\par Je me mets \'e0 la fen\'eatre et regarde au loin s\rquote \'e9teindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met \'e0 chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou\~
+! dans les arbres du grand bois, et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+\par
+\par J\rquote \'e9coute et finis par ne rien entendre.
+\par
+\par Le coq me r\'e9veille en sursaut, je m\rquote \'e9tais endormi le front dans mes mains et je me d\'e9shabille avec un frisson, pour dormir d\rquote un sommeil sans r\'eave, \'e9tourdi de parfums, \'e9cras\'e9 de bonheur.
+\par
+\par Deux jours comme cela, \endash avec des disputes et des raccommodailles pr\'e8s des buissons, dans les fleurs, dans le foin\~; le grand jeu du fl\'e9au, le chant doux des rivi\'e8res et l\rquote odeur du sureau\~!
+\par
+\par
+\par Il faut partir\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote \'e9criras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir\~!...\~\'bb
+\par
+\par Elle me donne son front \'e0 embrasser, rien que son front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les l\'e8vres\~; elle a l\rquote air toute s\'e9rieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les ch\'e2
+telaines dans les livres, quand leur fianc\'e9 s\rquote en va\~; je t\'e2te le bouquet qu\rquote elle a fourr\'e9 dans ma poitrine et je me pique le doigt \'e0 ses \'e9pines. J\rquote ai suc\'e9 ce doigt-l\'e0.
+\par
+\par Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs s\'e8ches\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773852}{\*\bkmkstart _Toc98017044}15\line }{\b0 Projets d\rquote \'e9vasion}{{\*\bkmkend _Toc84773852}
+{\*\bkmkend _Toc98017044}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote entre en quatri\'e8me. Professeur Turfin.
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 re\'e7u le second \'e0 l\rquote agr\'e9gation\~; il est le neveu d\rquote un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la l\'e8vre d\rquote en bas grosse et humide, des yeux bleus de fa\'ef
+ence, des cheveux longs et plats.
+\par
+\par Il a du m\'e9pris pour les pions, du m\'e9pris pour les pauvres, maltraite les boursiers et se moque des mal v\'eatus.
+\par
+\par Il fait rire les autres \'e0 mes d\'e9pens\~; je crois qu\rquote il veut faire rire de ma m\'e8re aussi.
+\par
+\par Je le hais\'85
+\par
+\par
+\par On m\rquote accorde des }{\i faveurs}{ en ma qualit\'e9 de fils de professeur.
+\par
+\par Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais \'e0 la maison. On m\rquote apporte du r\'e9fectoire un morceau de pain sec.
+\par
+\par \'ab\~De cette fa\'e7on, on lui donne \'e0 d\'e9jeuner pour rien\~; je sauve encore une ratatouille \'e0 la m\'e8re Vingtras.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est Turfin qui parle ainsi \'e0 quelque coll\'e8gue qui sourit\~; il le dit assez loin de moi \'e0 demi-voix, mais il veut, je crois, que je l\rquote entende.
+\par
+\par Je me contente d\rquote enfoncer mes mains dans mes poches, et j\rquote ai l\rquote air de rire\~! Je pleure. Que de sanglots j\rquote ai \'e9touff\'e9s pendant qu\rquote on ne me voyait pas\~!
+\par
+\par
+\par Je ne suis plus qu\rquote une b\'eate \'e0 pensums\~!
+\par
+\par Des lignes, des lignes\~! \endash des arr\'eats et des retenues, du cachot\~!
+\par
+\par Je pr\'e9f\'e8re le cachot \'e0 la retenue.
+\par
+\par Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul.
+\par
+\par Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets \'e0 la besogne vers le soir et je fais mon pensum.
+\par
+\par On me renvoie \'e0 neuf heures \'e0 la maison.
+\par
+\par Le cachot ne m\rquote \'e9pouvante pas\~; m\'eame j\rquote \'e9prouve un petit orgueil \'e0 revenir le soir par les cours d\'e9sertes, en rencontrant au passage quelques \'e9l\'e8ves qui me regardent comme un r\'e9volt\'e9\~!
+\par
+\par Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d\rquote un autre cachot. C\rquote est le chef des }{\i chahuteurs }{dans l\rquote \'e9tude des grands.
+\par
+\par Il va entrer en \'e9l\'e9mentaires.
+\par
+\par C\rquote est lui qui doit \'eatre re\'e7u \'e0 Saint-Cyr l\rquote an prochain. C\rquote est le champion de Saint-\'c9tienne\~; on ne le renverrait pas pour un empire.
+\par
+\par Il porte un k\'e9pi \'e0 galons d\rquote or et }{\i il prend des le\'e7ons d\rquote armes.
+\par }{
+\par Malatesta me fait des signes de t\'eate en passant et me dit\~: \'ab\~Salut, Vingtras\~!\~\'bb Salut, comme en latin, \'ab\~Vingtras\~\'bb, comme \'e0 un homme.
+\par
+\par
+\par C\rquote est la retenue qui m\rquote ennuie le plus.
+\par
+\par J\rquote y gobe encore des pensums. \endash Je suis si maladroit\~! \endash C\rquote est mon encrier que je renverse, c\rquote est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s\rquote envolent, mon pupitre que je d\'e9manche.
+\par
+\par \'ab\~Vingtras, cent lignes\~!\~\'bb
+\par
+\par Patatras\~! mon paquet de livres qui d\'e9gringole et fait un tapage d\rquote enfer\~!
+\par
+\par \'ab\~Cent lignes de plus.
+\par
+\par \endash M\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Vous r\'e9pliquez\~? Cinq pages de grammaire grecque.\~\'bb
+\par
+\par Encore\~! Toujours\~!
+\par
+\par Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-l\'e0\~!
+\par
+\par C\rquote est \'e0 peine si je vois le soleil\~!
+\par
+\par Le dimanche, comme les autres jours, j\rquote arrive pour la grande retenue, de deux \'e0 six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-l\'e0, \'e0 cause du silence \'e9crasant, du bruit m\'e9
+lancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin\~!
+\par
+\par Nous sommes l\'e0 une vingtaine.
+\par
+\par Une plume grince, quelqu\rquote un tousse, le pion fait deux ou trois tours en regardant le ciel \'e0 travers les crois\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote sieu\'85 sortir\~!\~\'bb
+\par
+\par Il fait oui de la t\'eate, et sous pr\'e9texte d\rquote aller l\'e0-bas, je tra\'eene un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fen\'eatre une bille, j\rquote envoie une boulette de pain \'e0 un moine
+au, je lorgne l\rquote infirmi\'e8re et je t\'e2che d\rquote aller chiper des fruits au r\'e9fectoire, puis je reviens \'e0 cloche-pied, dans l\rquote \'e9tude.
+\par
+\par Je me replonge la t\'eate dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d\rquote encre, je pense \'e0 tout autre chose qu\rquote \'e0 ce que j\rquote \'e9cris \endash et il se trouve qu\rquote
+il y a quelquefois dans mes pensums des \'ab\~Turfin pignouf. Turfin cr\'e9tin.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Mardi matin}{.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait composition en version latine.
+\par
+\par Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon p\'e8re m\rquote a donn\'e9 \'e0 la place de Quicherat.
+\par
+\par Turfin croit que c\rquote est une traduction.
+\par
+\par Il s\rquote avance et me demande le livre que je cachais tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Je lui montre le petit dictionnaire.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas celui-l\'e0.
+\par
+\par \endash Si, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Vous copiez votre version.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas vrai\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas fini le mot qu\rquote il me soufflette.
+\par
+\par Mon p\'e8re et m\'e8re me battent, mais eux seuls dans le monde ont le droit de me frapper. Celui-l\'e0 me bat parce qu\rquote il d\'e9teste les pauvres.
+\par
+\par Il me bat pour indiquer qu\rquote il est l\rquote ami du sous-pr\'e9fet, qu\rquote il a \'e9t\'e9 re\'e7u second \'e0 l\rquote agr\'e9gation.
+\par
+\par Oh\~! si mes parents \'e9taient comme d\rquote autres, comme ceux de Destr\'eame qui sont venus se plaindre parce qu\rquote un des ma\'eetres avait donn\'e9 une petite claque \'e0 leur fils\~!
+\par
+\par Mais mon p\'e8re, au lieu de se f\'e2cher contre Turfin, s\rquote est tourn\'e9 contre moi, parce que Turfin est son coll\'e8gue, parce que Turfin est influent dans le lyc\'e9e, parce qu\rquote
+il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon c\'9cur.
+\par
+\par J\rquote ai eu un mouvement de col\'e8re sourd contre mon p\'e8re.
+\par
+\par Je n\rquote y puis plus tenir\~; il faut que je m\rquote \'e9chappe de la maison et du coll\'e8ge.
+\par
+\par
+\par O\'f9 irai-je\~? \endash \'c0 Toulon.
+\par
+\par Je m\rquote embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde.
+\par
+\par Si l\rquote on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un \'e9tranger qui me les donnera. Si l\rquote on me bat trop fort, je m\rquote enfuirai \'e0 la nage dans quelque \'eele d\'e9serte, o\'f9 l\rquote on n\rquote aura pas de le\'e7on
+\'e0 apprendre ni du grec \'e0 traduire.
+\par
+\par Il y a encore une consolation, m\'eame si l\rquote on est attach\'e9 au grand m\'e2t ou encha\'een\'e9 \'e0 fond de cale\~; il y a l\rquote esp\'e9rance d\rquote arriver \'e0 \'eatre officier \'e0 son tour, et l\rquote
+on a le droit de souffleter le capitaine.
+\par
+\par Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu\rquote il voudra, sans que je puisse me venger.
+\par
+\par Mon p\'e8re peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse\~; je lui dois l\rquote ob\'e9issance et le respect.
+\par
+\par Les r\'e8gles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi.
+\par
+\par Je suis un mauvais sujet, apr\'e8s tout\~!
+\par
+\par On m\'e9rite d\rquote avoir la t\'eate cogn\'e9e et les c\'f4tes cass\'e9es, quand, au lieu d\rquote apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches.
+\par
+\par On est un fain\'e9ant et un dr\'f4le, quand on veut \'eatre cordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de r\'eaver une }{\i toge}{ de professeur, avec une toque et de l\rquote hermine.
+\par
+\par On est un insolent vis-\'e0-vis de son p\'e8re, quand on pense qu\rquote avec la}{\i toge}{ on est pauvre, qu\rquote avec le tablier de cuir on est libre\~!
+\par
+\par C\rquote est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+\par
+\par Je le d\'e9shonore avec mes go\'fbts vulgaires, mes instincts d\rquote apprenti, mes manies d\rquote ouvrier.
+\par
+\par Mes parents m\rquote ont donn\'e9 de l\rquote \'e9ducation et je n\rquote en veux plus\~!
+\par
+\par Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu\rquote avec les agr\'e9g\'e9s\~; et j\rquote ai toujours trouv\'e9 mon oncle Joseph moins b\'eate que M.\~Beliben\~!...
+\par
+\par \'ab\~Fort comme il est, et si fain\'e9ant\~!\~\'bb disent-ils toujours. C\rquote est justement parce que je suis fort que je m\rquote ennuie dans ces classes et ces \'e9tudes o\'f9 l\rquote on me garde tout le jour. Les jambes me d\'e9
+mangent, la nuque me fait mal.
+\par
+\par Je suis gai de nature\~; j\rquote aime \'e0 rire et j\rquote ai la rate qui va en \'e9clater quelquefois\~! Quand je peux \'e9chapper aux pensums, \'e9viter le s\'e9questre, \'eatre loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j\rquote
+ai des gaiet\'e9s de n\'e8gre.
+\par
+\par \'catre n\'e8gre\~!
+\par
+\par Oh\~! comme j\rquote ai d\'e9sir\'e9 longtemps \'eatre n\'e8gre\~!
+\par
+\par D\rquote abord, les n\'e9gresses aiment leurs petits. \endash J\rquote aurais eu une m\'e8re aimante.
+\par
+\par Puis quand la journ\'e9e est finie, ils font des paniers pour s\rquote amuser, ils tressent des lianes, cis\'e8lent du coco, et ils dansent en rond\~!
+\par
+\par Zizi, bamboula\~! Dansez, Canada\~!
+\par
+\par Ah\~! oui\~! j\rquote aurais bien voulu \'eatre n\'e8gre. Je ne le suis pas, je n\rquote ai pas de veine\~!
+\par
+\par Faute de cela, je me ferai matelot.
+\par
+\par Tout le monde s\rquote en trouvera bien.
+\par
+\par \'ab\~Je les fais p\'e9rir de chagrin\~?\~\'bb ils me l\rquote ont assez dit, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Ils vont revivre, ressusciter.
+\par
+\par Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain\~; mais ils devront finir le gigot\~!
+\par
+\par Finir le gigot\~?
+\par
+\par Je suis une triste nature d\'e9cid\'e9ment\~! Je ne songe pas seulement au plaisir d\rquote \'e9chapper \'e0 ce gigot\~; mais, d\'e9vor\'e9 d\rquote une id\'e9e de vengeance, je me dis, comme un petit j\'e9suite, que c\rquote est eux qui auront \'e0
+ le manger, r\'f4ti, revenu, en vinaigrette, \'e0 la sauce noire, en \'e9minc\'e9s et en boulettes, \endash comme je faisais.
+\par
+\par
+\par Je vais plus loin, hypocrite que je suis\~!
+\par
+\par Je me dis qu\rquote il faut m\rquote exercer, me t\'e2ter, m\rquote endurcir, et je cherche tous les pr\'e9textes possibles pour qu\rquote on me }{\i rosse}{.
+\par
+\par J\rquote en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me }{\i rompe }{d\rquote avance, ou plut\'f4t qu\rquote on me }{\i rompe }{au m\'e9tier\~; et me voil\'e0 pendant des semaines disant que j\rquote ai cass\'e9 des \'e9
+cuelles, perdu des bouteilles d\rquote encre, mang\'e9 tout le papier\~! \endash Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l\rquote encre, je ne peux pas m\rquote en emp\'eacher.
+\par
+\par Mon p\'e8re ne se doute de rien et se laisse prendre au pi\'e8ge, le malheureux\~!...
+\par
+\par Je lui use trois r\'e8gles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les r\'e8gles sur les doigts et m\rquote enfonce ses bottes dans les reins.
+\par
+\par Je lui co\'fbte les yeux de la t\'eate, je le ruine, cet homme\~!
+\par
+\par Je pense qu\rquote il me pardonnera plus tard en faveur de l\rquote intention\~; et d\rquote ailleurs il me semble que cela ne l\rquote ennuie pas trop.
+\par
+\par Un peu fatigu\'e9 seulement quand il m\rquote a ross\'e9 trop longtemps, \endash il a chaud\~!
+\par
+\par Je me tra\'eene alors jusqu\rquote \'e0 la fen\'eatre, et je la ferme pour qu\rquote il n\rquote attrape pas de courants d\rquote air.
+\par
+\par La nuit, je me couche dans une malle, \endash en chemise.
+\par
+\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Je me couche en chemise\~!
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Dieu puissant\~! favorise
+\par Cette sainte entreprise\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Partirai-je seul\~?
+\par
+\par C\rquote est bien ennuyeux\~! Et puis \'e0 plusieurs on peut s\rquote emparer d\rquote un navire, faire le corsaire, au besoin mener les r\'e9voltes, et quand on est fatigu\'e9, fonder une colonie.
+\par
+\par Qui entra\'eenerai-je dans cette exp\'e9dition\~?
+\par
+\par Malatesta est justement parti d\rquote hier.
+\par
+\par Sa m\'e8re est tout d\rquote un coup tomb\'e9e malade, et il est all\'e9 la voir.
+\par
+\par Il adore sa m\'e8re, une mauvaise m\'e8re, cependant\~!
+\par
+\par Elle lui envoie toujours des past\'e8ques, des dattes et des oranges\~; elle lui fait passer de l\rquote argent en cachette du proviseur.
+\par
+\par \'ab\~Elle est donc bien riche, ta m\'e8re\~? lui demandai-je un jour.
+\par
+\par \endash Non, mais elle est si bonne\~!
+\par
+\par \endash Tu l\rquote aimes bien\~!
+\par
+\par \endash Si je l\rquote aime\~!\~\'bb
+\par
+\par Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+\par
+\par Lui qui doit \'eatre soldat\~!
+\par
+\par Avoir une si mauvaise m\'e8re et l\rquote aimer tant\~! Une m\'e8re qui le console quand il est puni, qui mange peut-\'eatre moins de pain pour que son enfant ait plus d\rquote oranges\~!
+\par
+\par \'ab\~Que fait-elle, ta m\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Elle est charcuti\'e8re \'e0 Mod\'e8ne.\~\'bb
+\par
+\par Et il n\rquote a pas l\rquote air de rougir\~!
+\par
+\par Charcuti\'e8re\~! Tout s\rquote explique. C\rquote est une femme }{\i du commun}{.
+\par
+\par Ma m\'e8re n\rquote aurait jamais \'e9t\'e9 charcuti\'e8re. Jamais\~!
+\par
+\par
+\par Ah\~! elle est fi\'e8re, ma m\'e8re, il faut lui accorder \'e7a.
+\par
+\par Si ce n\rquote avait pas \'e9t\'e9 pour elle, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 pour son fils qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas voulu vendre du jambon.
+\par
+\par Elle pr\'e9f\'e9rait crever la mis\'e8re, conseiller \'e0 mon p\'e8re d\rquote \'eatre l\'e2che\~!...
+\par
+\par Elle pr\'e9f\'e9rait vivre d\rquote une vie sourde, b\'eate et vile\~; mais elle \'e9tait la femme d\rquote un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait un jour\~:
+\par
+\par \'ab\~Mon p\'e8re \'e9tait dans l\rquote Universit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! cela me fera une belle jambe, et on a l\rquote air de les estimer dr\'f4lement, ces messieurs de l\rquote universit\'e9\~!
+\par
+\par Si elle entendait ce que j\rquote entends, moi, non pas seulement ce que les \'e9l\'e8ves marmottent \endash ce n\rquote est rien \endash mais ce que les parents disent, elle verrait ce qu\rquote on pense des professeurs\~
+! si elle savait comme ils sont m\'e9pris\'e9s par les chefs m\'eame\~: le proviseur, l\rquote inspecteur, le censeur, qui, quand une m\'e8re riche se plaint, r\'e9pondent\~:
+\par
+\par \'ab\~N\rquote ayez peur\~: je lui laverai la t\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par Du petit cabinet o\'f9 l\rquote on m\rquote enferme d\rquote habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu\rquote on dit dans le salon du proviseur, et je n\rquote ai pas manqu\'e9 d\rquote
+appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j\rquote ai pu.
+\par
+\par Un jour, un des ma\'eetres est venu se plaindre qu\rquote un domestique l\rquote avait insult\'e9. Le proviseur n\rquote a fait ni une ni deux\~: il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secr\'e9taire\~: \'ab\~M.\~Souillard, il y a M.\~
+Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parl\'e9 insolemment devant les \'e9l\'e8ves\~; \endash il faut que l\rquote un des deux file. Je tiens \'e0 Jean\~; il nettoie bien les lieux. M.\~Pichon est un imb\'e9cile qui n\rquote a pas de
+protections, qui ach\'e8te cent francs de bouquins pour faire son livre d\rquote \'e9tymologie et qui porte des habits qui nous d\'e9shonorent.
+\par
+\par \'ab\~\'c9crivez en marge \'e0 son dossier\~:
+\par
+\par \'ab\~\ldblquote PICHON. Se commet avec les domestiques \endash a des habitudes de salet\'e9 \endash sait ses classiques. Rendrait de grands services dans une autre localit\'e9.\rdblquote \~\'bb
+\par
+\par
+\par Ah\~! vivent les charcutiers, nom d\rquote une pipe\~!
+\par
+\par Et les cordonniers aussi\~! vivent les \'e9piciers et les bouviers\~!
+\par
+\par Vivent les n\'e8gres\~!...
+\par
+\par Moi, plut\'f4t que d\rquote \'eatre professeur, je ferai tout, tout, tout\~!...
+\par
+\par
+\par Il n\rquote y a donc pas \'e0 compter sur Malatesta, qui est \'e0 la charcuterie de Mod\'e8ne, et il a m\'eame laiss\'e9 intacte dans son pupitre une bo\'eete de fruits confits qu\rquote on se partage en retenue.
+\par
+\par Je cherche de tous c\'f4t\'e9s d\rquote autres complices\~; je jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures \'e0 plusieurs\~: ils h\'e9sitent. Les uns disent qu\rquote ils ne s\rquote ennuient pas \'e0
+ la maison, qu\rquote ils s\rquote y amusent beaucoup, au contraire, que leur p\'e8re rigole avec eux, que leur m\'e8re a les m\'eames d\'e9fauts que celle de Malatesta.
+\par
+\par \'ab\~On ne te bat donc pas\~?
+\par
+\par \endash Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-l\'e0\~; je suis s\'fbr que le soir on me m\'e8nera au spectacle ou bien qu\rquote on me donnera une pi\'e8ce de dix sous. Mon p\'e8re en est tout emb\'eat\'e9, et ils se cherch
+ent des raisons avec ma m\'e8re. \endash C\rquote est toi qui en es cause. \endash Je te dis que c\rquote est toi. \endash Tu ne lui as pas fait de mal au moins\~! \endash J\rquote ai bien tap\'e9 un peu fort, quel brutal je suis\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Tu lui as fait du mal au moins\~\'bb, demande ma m\'e8re \'e0 mon p\'e8re, \'e0 l\rquote envers de ces parents imb\'e9ciles. \'ab\~J\rquote esp\'e8re qu\rquote il l\rquote a senti cette fois\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il faut bien avouer que ma m\'e8re est logique. Si on bat les enfants, c\rquote est pour leur bien, pour qu\rquote ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu\rquote ils auront les cheveux tir\'e9s, les oreilles en sang, qu\rquote
+ils souffriront, quoi\~!... Elle a un syst\'e8me, elle l\rquote applique.
+\par
+\par Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit \'e0 qui on donne dix sous quand on lui a envoy\'e9 une taloche\~; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d\rquote avoir fait mal.
+\par
+\par Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si b\'eates et ont si peu d\rquote \'e9nergie.
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur une m\'e8re qui a du bon sens, de la m\'e9thode.
+\par
+\par
+\par Je ne trouverai donc personne qui veuille s\rquote enfuir avec moi\~!
+\par
+\par Ricard\~?
+\par
+\par Ils sont neuf enfants.
+\par
+\par On les fouette \'e0 outrance. \endash Quel bonheur\~!
+\par
+\par Je t\'e2te Ricard\~; \endash quand je dis je t\'e2te, je parle au figur\'e9\~: il me d\'e9fend de le t\'e2ter (il a trop mal aux c\'f4tes) \endash il est sale comme un peigne\~; il m\rquote explique que c\rquote est parce qu\rquote
+ils sont sales que leur m\'e8re les bat\~; mais elle est diablement sale aussi, elle\~!
+\par
+\par Elle les rosse encore parce qu\rquote ils disent des gros mots\~; ils jurent comme des charretiers\~; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours\~: \'ab\~}{\i Crotte pour toi\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Il n\rquote y en a qu\rquote un dans la famille qui soit bien sage et qui ne jure pas. C\rquote est celui qui est en classe avec moi.
+\par
+\par On le bat tout de m\'eame. Pourquoi donc\~?
+\par
+\par Parce qu\rquote il ne faut pas faire de pr\'e9f\'e9rences dans les familles, c\rquote est toujours d\rquote un mauvais effet. Les autres pourraient s\rquote en plaindre.
+\par
+\par Puis, \'ab\~il est l\'e0 comme une oie.\~\'bb
+\par
+\par Il est l\'e0 comme une oie. \endash Voil\'e0 pourquoi on le bat.
+\par
+\par On fouette les autres parce qu\rquote ils font du bruit et qu\rquote ils jurent et sont grossiers\~: on le fouette, lui, parce qu\rquote il ne dit rien et se tient tranquille.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Il est l\'e0 comme une oie}{\'85\~\'bb
+\par
+\par Il a encore une faiblesse \endash (qui n\rquote a pas les siennes\~!) \endash il pisse au lit.
+\par
+\par Voil\'e0 le secret de sa mis\'e8re, pourquoi il est triste, pourquoi sa m\'e8re crie toujours qu\rquote elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela\~!
+\par
+\par Et ses parents ont l\rquote air de croire que c\rquote est pour s\rquote amuser, parce qu\rquote il y trouve du plaisir, que c\rquote est par coquetterie ou d\'e9fi, un jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de d\'e9s\'9cuvr\'e9
+. Le malheureux fait pourtant ce qu\rquote il peut, \endash ce qu\rquote il fait ne sert \'e0 rien. \endash Il se r\'e9veille dans le crime, et on est oblig\'e9 de mettre ses draps \'e0 la fen\'eatre tous les matins.
+\par
+\par On lui procure cette honte. \endash Tout le monde sait sa faute\~; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du ch\'e2teau\~!...
+\par
+\par Il en pleure de douleur, le pauvre m\'e2tin, il se prive de tout, expr\'e8s, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+\par
+\par C\rquote est en vain qu\rquote il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s\rquote il y a un saint sp\'e9cialement affect\'e9 \'e0 ce genre de p\'e9ch\'e9\~; il retombe d\'e9sesp\'e9r\'e9 sous le coup de torchon de sa m\'e8re, qui a une dr\'f4le d\rquote
+expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! nous allons }{\i faire pleurer le lapin}{\~!\~\'bb
+\par
+\par Allusion, sans doute (ironique et cruelle), \'e0 la faiblesse de son enfant et \'e0 l\rquote op\'e9ration que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.
+\par
+\par Je le d\'e9cide. Il fera son hamac lui-m\'eame \'e0 bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleur\'e9\~!
+\par
+\par
+\par Si je parlais aussi \'e0 Vidaljan\~?
+\par
+\par C\rquote est le fils d\rquote un rat-de-cave\~; il re\'e7oit, comme moi, des roul\'e9es \'e0 tout casser.
+\par
+\par Encore un qui voudrait \'eatre ce que son p\'e8re ne voudrait pas qu\rquote il f\'fbt\~: il voudrait \'eatre escamoteur.
+\par
+\par Il est venu un escamoteur au coll\'e8ge. Les \'e9l\'e8ves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d\rquote \'eatre choisi pour monter sur l\rquote estrade et tenir le paquet de cartes\~; il a vu couper le cou \'e0 la tourterelle, br\'fb
+ler le mouchoir\~; il a fr\'f4l\'e9 Domingo, le comp\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Pardon, mon ami, qu\rquote avez-vous l\'e0 dans votre poche\~?\~\'bb
+\par
+\par Et l\rquote on a retir\'e9 de sa poche une perruque.
+\par
+\par \'ab\~Vous portez donc vos \'e9conomies dans vos cheveux\~?\~\'bb
+\par
+\par Et l\rquote on rafle sur sa t\'eate une pi\'e8ce de cinq francs.
+\par
+\par \'ab\~Maintenant, mon ami, je vous remercie.\~\'bb
+\par
+\par Il est descendu \'e0 sa place devant tout le coll\'e8ge, entour\'e9, questionn\'e9, envi\'e9\~; sa classe cr\'e8ve de jalousie.
+\par
+\par Pourquoi est-ce lui qu\rquote on a pris\~? Qui l\rquote a fait choisir\~?
+\par
+\par \'ab\~Il a de la chance\~\'bb, a dit Ricard a\'een\'e9, qui pense que, la nuit prochaine\'85
+\par
+\par
+\par Depuis cette soir\'e9e o\'f9 il a eu son r\'f4le, \'e9clair\'e9 par toutes les bougies du sorcier, objet de l\rquote attention de la foule, d\'e9vor\'e9 par les regards des }{\i grands}{ et des }{\i moyens}{, depuis ce jour-l\'e0, la r\'e9
+solution de Vidaljan est prise, sa vocation est d\'e9cid\'e9e\~: il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l\rquote escamotage\~!
+\par
+\par C\rquote est le plus grand chipeur du coll\'e8ge\~; il aimait d\'e9j\'e0 \'e0 fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l\rquote oreille d\rquote un camarade, sans que le camarade s\rquote en dout\'e2
+t. Il savait couper une orange en huit et cacher une pi\'e8ce dans le coin d\rquote un mouchoir.
+\par
+\par Il escamotait d\'e9j\'e0 la toupie, l\rquote agate et la plume \'e0 t\'eate de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis \'e0 l\rquote aide de fausses clefs dans les bo\'eetes des copains.
+\par
+\par Non qu\rquote il aim\'e2t les arts, mais il se plaisait \'e0 faire de la serrurerie sournoise et \'e0 passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des ma\'eetres. Il avait une fois subtilis\'e9
+ le porte-feuille d\rquote un professeur, et les secrets de M.\~Boquin avaient \'e9t\'e9 \'e0 la merci des moutards pendant huit jours.
+\par
+\par Le pauvre Boquin en avait manqu\'e9 un mariage et failli perdre sa place.
+\par
+\par Vidaljan avait apport\'e9 aussi des am\'e9liorations dans la plume \'e0 }{\i pensums\~:}{ il \'e9tait parvenu \'e0 ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s\rquote \'e9tait jamais vu encore, de l\rquote aveu m\'eame de Gravier, qui avait \'e9t\'e9
+ trois mois en pension \'e0 Paris, et il \'e9crivait quatre vers de Virgile \'e0 la fois.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 port\'e9 \'e0 l\rquote escamotage, il eut la t\'eate tourn\'e9e par la magie blanche.
+\par
+\par Il acheta les }{\i Secrets du petit Albert. }{Nous le v\'eemes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds s\'e9ch\'e9s et des coquilles d\rquote \'9cufs vides.
+\par
+\par Il fabriquait de la poudre.
+\par
+\par C\rquote est ce qui me d\'e9cida \'e0 m\rquote adresser \'e0 lui, \endash malgr\'e9 l\rquote esp\'e8ce de d\'e9fiance que m\rquote inspiraient ses habitudes.
+\par
+\par Il avait, deux jours auparavant, failli \'eatre assomm\'e9 par l\rquote auteur de ses jours, qui avait appris qu\rquote au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait \'e0 la m\'e9canique\~; et, en retournant le lit de son enfant, la m\'e8re avait trouv
+\'e9 des peaux de serpents et des punaises de cuivre m\'eal\'e9es aux punaises de famille.
+\par
+\par Je lui offris d\rquote \'eatre mon lieutenant.
+\par
+\par Il accepta. \endash Ricard aussi.
+\par
+\par
+\par Mais, au jour fix\'e9, le drapeau flotte \'e0 la fen\'eatre de Ricard, et il me jette par cette fen\'eatre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux d\'e9tails. Il a \'e9t\'e9 criminel plus que de coutume et on l\rquote a battu plus que jamais
+\~; il ne peut pas se tra\'eener.
+\par
+\par Et Vidaljan\~? \endash Il n\rquote est pas au rendez-vous. Les \'e9l\'e8ves arrivent l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, la cloche sonne, on entre, il n\rquote est pas l\'e0. Que s\rquote est-il pass\'e9\~?
+\par
+\par Je vais du c\'f4t\'e9 de sa maison en me cachant\~; je rencontre des comm\'e8res qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec.
+\par
+\par \'ab\~Il a laiss\'e9 tomber une allumette sur une \'e9cuelle o\'f9 il faisait de la poudre. C\rquote est un petit vaurien qui lui avait mis \'e7a dans la t\'eate, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son ch\'e2le coll\'e9
+ sur le dos comme une limande\~: Vingtrou, Vingtras\'85 On doit \'eatre en train de le chercher. J\rquote esp\'e8re qu\rquote on le fichera en prison.
+\par
+\par \endash Mais le voil\'e0, je le reconnais\~\'bb, crie une comm\'e8re, qui m\rquote aper\'e7oit tout d\rquote un coup dans le coin o\'f9 j\rquote \'e9tais courb\'e9, et d\rquote o\'f9 j\rquote essayais de filer.
+\par
+\par On s\rquote empare de moi. \endash On me ram\'e8ne \'e0 la maison.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote en donna une vol\'e9e\~!
+\par
+\par Elle ne s\rquote arr\'eata que quand j\rquote eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m\rquote \'e9chapper.
+\par
+\par
+\par Et Vidaljan\~? \endash Il gu\'e9rit et ne fit plus de poudre.
+\par
+\par Et Ricard a\'een\'e9\~? \endash La peur qu\rquote il eut en apprenant l\rquote accident de Vidaljan lui fit une r\'e9volution, et il ne pissa plus au lit.
+\par
+\par C\rquote est toujours \'e7a.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773853}{\*\bkmkstart _Toc98017045}16\line }{\b0 Un drame}{{\*\bkmkend _Toc84773853}{\*\bkmkend _Toc98017045}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Madame Brignolin, une voisine, est devenue l\rquote amie de la maison.
+\par
+\par C\rquote est une petite cr\'e9ature potel\'e9e, vive, aux yeux pleins de flamme\~; elle est gaie comme tout, c\rquote est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arri\'e8re pour rire, tout en lissant ses cheveux d\rquote
+un geste un peu long et qui a l\rquote air d\rquote une caresse\~! Et elle vous a des fa\'e7ons de se tr\'e9mousser qui paraissent singuli\'e8res \'e0 mon p\'e8re lui-m\'eame, car il rougit, p\'e2lit, perd la voix et renverse les chaises.
+\par
+\par Dr\'f4le de petite femme\~! Elle a trois enfants.
+\par
+\par Elle conduit et \'e9l\'e8ve tout cela avec une activit\'e9 fi\'e9vreuse, elle ne fait qu\rquote aller, venir\~; habillant l\rquote un, savonnant l\rquote autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de cr\'e2
+ne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-l\'e0. Toujours en l\rquote air\~!
+\par
+\par Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano \'e0 queue\~; \'e0 la fin de chaque morceau, elle en arrache un }{\i boum }{grave du c\'f4t\'e9 des notes graves et un }{\i hi}{ fl\'fbt\'e9 du c\'f4t\'e9
+ des notes minces. }{\i Boum, boum, hi hi\'85}{
+\par
+\par
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, vous \'eates triste comme un bonnet de nuit, c\rquote est que vous ne vous \'eates pas fait raser, voyez-vous\~! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai\~; vous me donnerez l\rquote \'e9trenne de votre barbe.
+\~\'bb
+\par
+\par Et en m\'eame temps elle passe pr\'e8s de lui, met sa main sur sa main, le fr\'f4le avec sa jupe. Elle lui prend le bras m\'eame et lui donne sa ceinture \'e0 presser.
+\par
+\par \'ab\~Valsons\~\'bb, dit-elle.
+\par
+\par Et avan\'e7ant, d\rquote un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejet\'e9 en arri\'e8re, les cheveux flottants, elle entra\'eene son cavalier\~; un ou deux tours dans la chambre trop \'e9troite, \endash et elle va retomber, en riant,
+sur une chaise qui crie, devant mon p\'e8re qui ne dit rien.
+\par
+\par Puis elle file du c\'f4t\'e9 de la cuisine o\'f9 l\rquote on a entendu du bruit.
+\par
+\par C\rquote est la fillette qui est \'e0 terre\~; c\rquote est le gamin qui a cass\'e9 une cruche\~; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s\rquote engouffre, dispara\'eet, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains \'e0
+ plat entre ses genoux, pench\'e9e pour mieux rire, et secouant sa jolie t\'eate, en racontant quelque aventure sal\'e9e arriv\'e9e \'e0 un de ses rejetons.
+\par
+\par Elle trouve encore moyen d\rquote effleurer et de bousculer M.\~Vingtras en passant.
+\par
+\par
+\par M.\~Brignolin est rarement l\'e0\~: c\rquote est un savant. Il est associ\'e9 dans une fabrique de produits chimiques, et il a d\'e9j\'e0 invent\'e9 un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite\~: il est toujours dans les }{\i cornues}{
+, et j\rquote ai m\'eame remarqu\'e9 que l\rquote on riait quand on disait ce mot-l\'e0.
+\par
+\par
+\par Il y a une cousine dans la maison\~: mademoiselle Miolan.
+\par
+\par Elle a vingt ans\~: douce, complaisante et p\'e2le, p\'e2le comme la cire, et j\rquote entends dire tout bas qu\rquote elle va bient\'f4t mourir.
+\par
+\par Madame Brignolin est pleine de bont\'e9 pour elle, nous l\rquote aimons tous\~; nous jouons aux cartes et aux d\'e9s sur ses genoux\~; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans, \endash elle est si habile de ses doigts maigres\~
+! Elle a dans une poche un portefeuille \'e0 coins de nacre, la seule chose qu\rquote elle nous emp\'eache de toucher\~: \'ab\~C\rquote est l\'e0 qu\rquote est mon c\'9cur\~\'bb, a-t-elle dit un jour, et l\rquote on raconte qu\rquote elle meurt d\rquote
+un amour perdu.
+\par
+\par Le jour o\'f9 madame Brignolin contait cela, mon p\'e8re \'e9tait pr\'e8s d\rquote elle. Ma m\'e8re \'e9tait absente. Je tournai la t\'eate\~: j\rquote
+entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon p\'e8re et les yeux dans ses yeux\~! Il avait l\rquote air g\'ean\'e9, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Grand b\'eate\~!\~\'bb
+\par
+\par Je devinai que je les embarrassais et ils jet\'e8rent sur moi, tous les deux en m\'eame temps, un regard qui voulait dire\~: \'ab\~Pas devant lui\~\'bb, ou \'ab\~Pourquoi est-il l\'e0\~?\~\'bb Je n\rquote ai jamais oubli\'e9 ce \'ab\~grand b\'eate\~!\~
+\'bb si tendre et ce geste si doux.
+\par
+\par
+\par Pour mademoiselle Miolan, on a lou\'e9 un bout de campagne, o\'f9 l\rquote on va passer deux ou trois heures le soir, apr\'e8s le coll\'e8ge, o\'f9 l\rquote on d\'e9pense, quand il fait beau, toute la journ\'e9e du dimanche.
+\par
+\par Les belles heures pour les petits Brignolin et moi\~!
+\par
+\par Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux, \endash c\rquote est au bout d\rquote un chemin d\'e9sert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussi\'e8re, qui sent le br\'fbl\'e9, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s\rquote
+\'e9corchent et les voitures crient. Il y a une mine l\'e0-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs\~; \endash l\rquote herbe est maigre et roussie, elle tra\'ee
+ne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau\~; il y a des d\'e9bris de coke et de briques, rouge\'e2tres et ternes comme des grumeaux de sang caill\'e9\~
+; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre\~; on y allume du feu, l\rquote on souffle, et la flamme brille, la fum\'e9e tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson\~; on es
+t seul dans cette vaste plaine \endash comme si l\rquote on devait vivre sans le secours des villes\~: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l\rquote \'e9motion que donne toujours le silence.
+\par
+\par Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un \'e0 un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiff\'e9e de rouge et chauss\'e9e de vert.
+\par
+\par Il y a un jardinet, deux arbres, des carr\'e9s de pens\'e9es, un }{\i soleil}{.
+\par
+\par Ces pens\'e9es, je les vois encore, avec leurs prunelles d\rquote or et leurs paupi\'e8res bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu\rquote il y avait une touffe dont je prenais soin\~; il en reste encore des p\'e9
+tales dans un vieux livre o\'f9 je les avais mises.
+\par
+\par \'c0 l\rquote heure o\'f9 la maison s\rquote allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une \'e9toile.
+\par
+\par Ces dames et mon p\'e8re improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est all\'e9 chercher tout cela dans le fond du village. \endash Quel calme\~! J\rquote en ai des larmes de f\'e9licit\'e9 dans les yeux.
+\par
+\par
+\par Le dimanche, c\rquote est un brouhaha\~! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma m\'e8re retrousse sa robe, et mon p\'e8re aide \'e0 \'e9plucher les l\'e9gumes. \endash On nous jette, \'e0 nous, quelques carottes crues \'e0
+ grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arr\'eatant en route les larmes de jus)\~: nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s\rquote en plaint.
+\par
+\par C\rquote est un bruit de casseroles et d\rquote assiettes, puis un bruit de m\'e2choires, puis un bruit de bouchons\~! \endash Au dessert, on go\'fbte au vin blanc mousseux.
+\par
+\par On trinque, on retrinque.
+\par
+\par C\rquote est toujours \'e0 la sant\'e9 de madame Vingtras qu\rquote on boit d\rquote abord\~!
+\par
+\par Elle r\'e9pond toute rouge de joie\~: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosph\'e8re de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain\~!
+\par
+\par \'c0 peine elle pense \'e0 mon pantalon que je dois retrousser, \'e0 mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d\rquote ailleurs, l\rquote en emp\'eache.
+\par
+\par \'ab\~Il faut que tout le monde s\rquote amuse\~!\~\'bb dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l\rquote entra\'eener \'e0 la promenade ou au jardin.
+\par
+\par C\rquote est mon p\'e8re qui para\'eet heureux\~!
+\par
+\par Il joue comme un enfant\~; c\rquote est lui qui fait le }{\i pot}{ aux quatre coins, qui pousse la balan\'e7oire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance apr\'e8s lui des chansons du Midi.
+\par
+\par Ma m\'e8re \endash paysanne \endash dit\~: \'ab\~\'c7a, c\rquote est des airs de freluquets\~\'bb, et elle entonne en auvergnat\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Digue d\rquote Janette,
+\par Te vole marigua
+\par }\pard \qc\li708\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Laya\~!
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Vole prendre un homme\~!
+\par Que sabe trabailla,
+\par }\pard \qc\li708\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Laya\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \'ab\~}{\i Laya\~!\~\'bb}{ reprend madame Brignolin en esquissant \'e0 son tour une pose de danse \endash rien qu\rquote un geste, la t\'eate renvers\'e9e, le buste pliant et puis tout d\rquote un coup un ramassis de jupes, un rejet\'e9 de hanche\~!
+
+\par
+\par Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l\rquote air enfin de s\rquote \'e9vanouir avec les l\'e8vres entrouvertes, par o\'f9 passe un souffle qui soul\'e8ve sa poitrine\~; elle est rest\'e9
+e un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un acc\'e8s de gaiet\'e9 qui m\'eale la cachucha et la bourr\'e9e, l\rquote espagnol et l\rquote auvergnat,
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i La Madona et la fouchtra,
+\par Laya\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela veut dire\~?\~\'bb demande M.\~Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+\par
+\par Il essaye des jus concentr\'e9s bas\'e9s sur la chimie, qui sentent le savant et g\'e2tent le d\'eener.
+\par
+\par On joue, \endash il embrouille le jeu, \endash ne devine jamais\~!
+\par
+\par Il}{\i l\rquote }{est toujours.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui qui}{\i l\rquote est\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Mme\~Brignolin dit cela d\rquote une dr\'f4le de fa\'e7on et presque toujours en regardant mon p\'e8re\~; puis elle ajoute en secouant son mari\~:
+\par
+\par \'ab\~Allons, tu n\rquote es bon qu\rquote \'e0 donner le bras\~; prends le bras de Mme\~Vingtras. \endash M.\~Vingtras, voulez-vous me donner le v\'f4tre\~? \endash Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Pauvre fille\~! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d\rquote un serrement de c\'9cur ou d\rquote une quinte de toux qui empourpre ses joues p\'e2les, puis la laisse retomber sur l\rquote oreiller qui rembourre sa chaise longue
+\~; \endash elle sourit tout de m\'eame et elle se f\'e2che quand nous voulons nous taire \'e0 cause d\rquote elle.
+\par
+\par \'ab\~Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous.\~\'bb
+\par
+\par Sa voix s\rquote arr\'eate, mais son geste continue et nous dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Amusez-vous\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {CH\'d4MAGE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La vie change tout d\rquote un coup.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 jusqu\rquote ici le tambour sur lequel ma m\'e8re a battu des }{\i rrra}{ et des }{\i fla}{, elle a essay\'e9 sur moi des roul\'e9es et des \'e9toffes, elle m\rquote a travaill\'e9 dans tous les sens, pinc\'e9, balafr\'e9, tamponn
+\'e9, bourr\'e9, soufflet\'e9, frott\'e9, card\'e9 et tann\'e9, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu\rquote il m\rquote ait pouss\'e9 des oignons dans l\rquote estomac ni de la laine de mouton sur le dos \endash apr\'e8
+s tant de gigots pourtant\~!
+\par
+\par \'c0 un moment, son affection se d\'e9tourne. Elle se rel\'e2che de sa surveillance.
+\par
+\par On n\rquote entendait jadis que pif-paf, v\rquote li-v\rquote lan, et allez donc\~! \endash On m\rquote appelait bandit, }{\i sapr\'e9}{ gredin\~! \endash }{\i Sapr\'e9}{ pour sacr\'e9\~; \endash elle disait}{\i bouffre}{ pour }{\i bougre}{.
+\par
+\par Depuis treize ans, je n\rquote avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes \endash non, pas cinq minutes, sans la pousser \'e0 bout, sans exasp\'e9rer son amour.
+\par
+\par Qu\rquote est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes\~?
+\par
+\par Je ne d\'e9testais pas qu\rquote on m\rquote appel\'e2t bandit, gredin\~; j\rquote y \'e9tais fait, \endash m\'eame cela me flattait un peu.
+\par
+\par Bandit\~! \endash comme dans le roman \'e0 gravures. \endash Puis je sentais bien que cela faisait plaisir \'e0 ma m\'e8re de me faire du mal\~; qu\rquote elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, o\'f9
+ il aurait fallu qu\rquote elle m\'eet un petit pantalon et une petite blouse. \endash Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.
+\par
+\par Avec moi, elle tirait au mur\~; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+\par
+\par
+\par Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafra\'eechisse ou me r\'e9chauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le fl\'e9au, comme l\rquote oie qui, clou\'e9e par les pattes, gonfle devant le feu.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus \'e0 me lever pour aller \endash cible r\'e9sign\'e9e \endash vers ma m\'e8re\~; je puis rester assis tout le temps\~!
+\par
+\par Ce ch\'f4mage m\rquote inqui\'e8te.
+\par
+\par Rester assis, c\rquote est bien, \endash mais quand on retournera aux habitudes pass\'e9es, quand l\rquote heure du fouet sonnera de nouveau, o\'f9 en serai-je\~? Les d\'e9lices de Capoue m\rquote auront perdu\~: je n\rquote aurai plus la cuirasse de l
+\rquote habitude, le cale\'e7on de l\rquote exercice, le grain du cuir battu\~!
+\par
+\par
+\par Que se passe-t-il donc\~?
+\par
+\par Je ne comprends gu\'e8re, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette col\'e8re blanche de ma m\'e8re.
+\par
+\par Ma m\'e8re reste de longues soir\'e9es sans rien dire, les yeux fixes et les l\'e8vres pinc\'e9es. Elle se cache derri\'e8re la fen\'eatre et soul\'e8ve le rideau, elle a l\rquote air de guetter une proie.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Vous ne voyez plus madame Brignolin\~? lui demande un jour une voisine.
+\par
+\par \endash Si, si\~!
+\par
+\par \endash Il y a un peu de froid\~?
+\par
+\par \endash Non, non\~!... nous allons m\'eame \'e0 la campagne ensemble, dimanche prochain.\~\'bb
+\par
+\par En effet, j\rquote ai entendu parler d\rquote une partie qui est comme une r\'e9conciliation apr\'e8s quelques semaines de froideur\~; j\rquote ai aussi distingu\'e9 quelques mots que ma m\'e8re a prononc\'e9s tout bas\~: \'ab\~N\rquote avoir l\rquote
+air de rien, les laisser seuls, venir \'e0 pas de loup\'85\~\'bb
+\par
+\par On se fait de nouveau des amiti\'e9s, on se voit le jeudi et l\rquote on combine tout pour le dimanche.
+\par
+\par
+\par J\rquote avais justement gob\'e9 une }{\i retenue\~!
+\par }{
+\par J\rquote avais laiss\'e9 tomber un morceau de charbon en pleine classe \endash du charbon ramass\'e9 pr\'e8s de la maison de campagne. J\rquote avais entendu M.\~Brignolin dire qu\rquote il y avait du diamant dans les \'e9clats de mine\~
+; et depuis ce jour-l\'e0, je ramassais tous les morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune.
+\par
+\par Le professeur crut \'e0 une farce, \endash me voil\'e0 pinc\'e9\~! forc\'e9 de rester en ville ce dimanche-l\'e0, pour aller \'e0 une heure faire ma retenue \endash dans l\rquote \'e9tude des internes, au lyc\'e9e m\'eame.
+\par
+\par Adieu la maison de campagne\~!
+\par
+\par Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+\par
+\par Les dames avaient mis ce jour-l\'e0 des robes neuves.
+\par
+\par Madame Brignolin \'e9tait charmante\~; un peu d\'e9collet\'e9e, avec une \'e9charpe \'e0 raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait bon \endash mais bon\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re \'e9trennait un ch\'e2le vert qui criait comme un damn\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 de la robe de mousseline fra\'eeche \'e0 pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolin.
+\par
+\par
+\par On m\rquote avait trac\'e9 mon programme. Je devais d\'e9jeuner avec des haricots \'e0 l\rquote huile, aller en retenue \endash puis me rendre chez l\rquote \'e9conome, M.\~Laurier, qui me ferait d\'eener \'e0 sa table.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est plus que tu ne m\'e9rites\~\'bb, m\rquote avait dit ma m\'e8re.
+\par
+\par Cette perspective \'e9tait assez flatteuse pour que le regret de ne point aller \'e0 la maison de campagne ne f\'fbt pas trop grand\~; et j\rquote acceptai mon sort de bon c\'9cur.
+\par
+\par Je mangeai les haricots \'e0 l\rquote huile, \endash j\rquote allai jouer aux billes avec des petits ramoneurs que je connaissais. \endash J\rquote arrivai \'e0 la retenue en retard et couvert de suie, \endash je trouvai moyen, sous pr\'e9
+texte de besoins urgents, d\rquote aller fl\'e2ner dans le gymnase, o\'f9 je d\'e9crochai un trap\'e8ze et faillis me casser les reins\~; je b\'e2clai mon pensum, bus un peu d\rquote encre, et six heures arriv\'e8rent.
+\par
+\par La retenue \'e9tait finie, on nous l\'e2cha, je montai chez M.\~Laurier.
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0, gamin\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Toujours en retenue, donc\~!
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu as faim\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu veux manger\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Je croyais plus poli de dire }{\i non}{\~: ma m\'e8re m\rquote avait bien recommand\'e9 de ne pas accepter tout de suite, \'e7a ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l\rquote invitation comme un goulu, \'ab\~tu entends\~\'bb\~
+; et elle pr\'eachait d\rquote exemple. Nous avions d\'een\'e9 quelquefois chez des parents d\rquote \'e9l\'e8ves.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous de la soupe, madame\~?
+\par
+\par \endash Non, si, comme cela, tr\'e8s peu\'85
+\par
+\par \endash Vous n\rquote aimez pas le potage\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! si, je l\rquote aime bien, mais je n\rquote ai pas faim\'85
+\par
+\par \endash Diable\~! pas faim, d\'e9j\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.\~\'bb Encore une recommandation qu\rquote elle m\rquote avait faite.
+\par
+\par En laisser un peu dans le fond.
+\par
+\par C\rquote est ce que je fis pour le potage, au grand \'e9tonnement de l\rquote \'e9conome, qui avait d\'e9j\'e0 trouv\'e9 que j\rquote \'e9tais tr\'e8s b\'eate en disant que j\rquote avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+\par
+\par Mais moi, je sais qu\rquote on doit ob\'e9ir \'e0 sa m\'e8re \endash elle conna\'eet les belles mani\'e8res, ma m\'e8re, \endash j\rquote en laisse dans le fond, et je me fais prier.
+\par
+\par L\rquote \'e9conome m\rquote offre du poisson. \endash Ah\~! mais non\~!
+\par
+\par Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan.
+\par
+\par \'ab\~Tu veux de la carpe\~?
+\par
+\par \endash Non, M\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Tu ne l\rquote aimes pas\~?
+\par
+\par \endash Si, M\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait bien recommand\'e9 de tout aimer chez les autres\~; on avait l\rquote air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n\rquote aimait pas ce qu\rquote ils vous servaient.
+\par
+\par \'ab\~Tu l\rquote aimes\~? eh bien\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote \'e9conome me jette de la carpe comme \'e0 un niais, qui y go\'fbtera s\rquote il veut, qui la laissera s\rquote il ne veut pas.
+\par
+\par Je mange ma carpe \endash difficilement.
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait dit encore\~: \'ab\~Il faut se tenir \'e9cart\'e9 de la table\~; il ne faut pas avoir l\rquote air d\rquote \'eatre chez soi, de prendre ses aises.\~\'bb Je m\rquote arrangeais le plus mal possible, \endash ma chaise \'e0
+ une lieue de mon assiette\~; je faillis tomber deux ou trois fois.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai fini mon pain\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote a dit qu\rquote il ne fallait jamais \'ab\~demander\~\'bb, les enfants doivent attendre qu\rquote on les serve.
+\par
+\par J\rquote attends\~! mais M.\~Laurier ne s\rquote occupe plus de moi \endash il m\rquote a l\'e2ch\'e9, et il mange, la t\'eate dans un journal.
+\par
+\par Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une t\'eate m\'e9canique. Ce cliquetis \'e0 la Galopeau, \'e0 la Fattet, le d\'e9cide enfin \'e0 jeter un regard, \'e0 couler un \'9cil par-dessous }{\i Le Censeur de Lyon}{
+, mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce. J\rquote ai le c\'9cur qui se soul\'e8ve, de manger cela sans pain, mais je n\rquote ose pas en demander\~!
+\par
+\par Du pain, du pain\~!
+\par
+\par J\rquote ai les mains comme un allumeur de r\'e9verb\'e8res, je n\rquote ose pas m\rquote essuyer trop souvent \'e0 la serviette. \'ab\~On a l\rquote air d\rquote avoir les doigts trop sales, m\rquote a dit ma m\'e8
+re, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tach\'e9e quand on desservira la table.\~\'bb
+\par
+\par Je m\rquote essuie sur mon pantalon par derri\'e8re, \endash geste qui d\'e9concerte l\rquote \'e9conome quand il le surprend du coin de l\rquote \'9cil. \endash Il ne sait que penser\~!
+\par
+\par \'ab\~\'c7a te d\'e9mange\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi te grattes-tu\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas.\~\'bb
+\par
+\par Cette insouciance, ces r\'e9ponses de r\'eaveur et ce fatalisme mystique finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable r\'e9pulsion.
+\par
+\par \'ab\~Tu as fini ton poisson\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu\~!\~\'bb
+\par
+\par M.\~Laurier m\rquote \'f4te mon assiette et m\rquote en glisse une autre avec du ris de veau et de la sauce aux champignons.
+\par
+\par \'ab\~Mange, voyons, ne te g\'eane pas, mange \'e0 ta faim.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! puisque le ma\'eetre de la maison me le recommande\~! et je me jette sur le ris de veau.
+\par
+\par Pas de pain\~! pas de pain\~!
+\par
+\par Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharn\'e9.
+\par
+\par Il me semble que j\rquote ai un navire dans l\rquote int\'e9rieur, un navire de beurre qui fond, et j\rquote ai la bouche comme si j\rquote avais mang\'e9 un pot de pommade \'e0 six sous la livre\~!
+\par
+\par Le d\'eener est fini\~: il \'e9tait temps\~! M.\~Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j\rquote ai tigr\'e9 mon pantalon bleu\~; le repas finit en queue de l\'e9opard.
+\par
+\par }{\i 7 heures et demie}{.
+\par
+\par Je suis \'e9tendu tout habill\'e9 sur mon lit\~; un bout de lune perce les vitres\~; pas un bruit\~!
+\par
+\par J\rquote ai la t\'eate qui me br\'fble, et il me semble qu\rquote on m\rquote a cass\'e9 le cr\'e2ne d\rquote un c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Je me souviens de tout\~: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui t\'e9tait\'85
+\par
+\par \'c7a ne fait rien\~; je puis me rendre cette justice, que j\rquote ai au moins conserv\'e9 les belles mani\'e8res. J\rquote ai souffert, mais je suis rest\'e9 loin de la table, je n\rquote ai pas eu l\rquote air de mendier mon pain\~; j\rquote ai \'e9t
+\'e9 fid\'e8le aux le\'e7ons de ma m\'e8re.
+\par
+\par
+\par }{\i 9 heures}{.
+\par
+\par Deux heures de sommeil\~; le mal de t\'eate est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la fen\'eatre\~; mais ce n\rquote est pas probable, et je r\'eavasse en me d\'e9shabillant.
+\par
+\par
+\par }{\i 10 heures}{.
+\par
+\par J\rquote avais allum\'e9 la chandelle, et je lisais\~; mais la chandelle va finir, il n\rquote en reste plus qu\rquote un bout pour mes parents quand ils rentreront.
+\par
+\par Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente \'e0 laquelle on arrive par une petite \'e9chelle\~; on y \'e9touffe en \'e9t\'e9, on y g\'e8le en hiver\~; mais j\rquote y suis libre, tout seul, et je l\rquote aime, ce cabinet suspendu, o\'f9
+ je peux m\rquote isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes col\'e8res et de mes douleurs.
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit}{.
+\par
+\par Je m\rquote \'e9tais assoupi\~! \endash Je me suis r\'e9veill\'e9 brusquement\~!
+\par
+\par Un bruit confus, des cris d\'e9chirants, \endash un surtout qui m\rquote entre au c\'9cur et me le fend comme un coup de couteau. C\rquote est la voix de ma m\'e8re\'85
+\par
+\par Je saute au bas de l\rquote \'e9chelle, en chemise\~; l\rquote \'e9chelle n\rquote \'e9tait pas accroch\'e9e et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau.
+\par
+\par C\rquote est dans l\rquote escalier que le drame se passe\~; entre ma m\'e8re qui est renvers\'e9e sur la rampe, les yeux hagards, et mon p\'e8re qui la tire \'e0 lui, p\'e2le, \'e9chevel\'e9e.
+\par
+\par Je me jette en pleurant au milieu d\rquote eux. Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par Je veux crier.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~! fait mon p\'e8re en me fermant la bouche, non\~!\~\'bb \endash Il me brise presque les dents sous son poing. \endash \'ab\~Non, non\~!\~\'bb \endash Il y a autant de col\'e8re que de terreur dans sa voix.
+\par
+\par Je me penche sur ma m\'e8re \'e9vanouie\~; j\rquote inonde sa face de mes larmes. C\rquote est bon, il parait, des larmes d\rquote enfant qui tombent sur les fronts des m\'e8res\~! La mienne ouvre tout d\rquote un coup les yeux, et me reconna\'ee
+t, elle dit\~: \'ab\~Jacques\~! Jacques\~!\~\'bb \endash Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C\rquote est la premi\'e8re fois de sa vie.
+\par
+\par Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l\rquote acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix\~; en ce moment, elle eut une minute d\rquote abandon, un acc\'e8s de tendresse, une faiblesse d\rquote \'e2me, elle laissa aller doucement sa main et son c
+\'9cur.
+\par
+\par Je sentis \'e0 ce mouvement de bont\'e9 que lui arrachait l\rquote effroi dans cet instant supr\'eame, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie.
+\par
+\par \'ab\~Retourne te coucher\~\'bb, m\rquote a dit mon p\'e8re.
+\par
+\par J\rquote y retourne glac\'e9, j\rquote ai attrap\'e9 froid sur les dalles de l\rquote escalier, puis dans la grande chambre, avec les fen\'eatres ouvertes pour que la malade e\'fbt de l\rquote air\~!
+\par
+\par
+\par Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~?
+\par
+\par Mon c\'9cur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pens\'e9es, r\'e9fl\'e9chir dans ma fi\'e8vre\~! Les heures tombent une \'e0 une.
+\par
+\par Je regarde mourir la nuit, arriver le matin\~; une esp\'e8ce de fum\'e9e blanche monte \'e0 l\rquote horizon.
+\par
+\par J\rquote ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres\~; j\rquote ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment\~; j\rquote ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une t\'eate de fou\~; j
+\rquote ai entendu mon c\'9cur d\rquote innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a pass\'e9 un courant de vieillesse sur ma vie, il a neig\'e9 sur moi. Je sens qu\rquote il est tomb\'e9 du malheur sur nos t\'eates\~!
+\par
+\par
+\par Qu\rquote est-il arriv\'e9\~? Je voudrais le savoir.
+\par
+\par J\rquote ai connu souvent des situations douloureuses\~; mais je n\rquote ai jamais trembl\'e9 comme je tremblais ce jour-l\'e0, quand je me demandais comment on allait m\rquote accueillir, de quel \'9cil me regarderait mon p\'e8re qui avait dit si p\'e2
+le\~: \'ab\~Non, non, n\rquote appelle pas\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avais peur qu\rquote ils eussent honte devant moi.
+\par
+\par Je cherchais quel visage il fallait qu\rquote e\'fbt leur fils, quels mots je devais dire, s\rquote il ne serait pas bon d\rquote aller les embrasser. \endash Mais par qui commencer\~?
+\par
+\par Et je frissonnais de tous mes membres\'85 chose bizarre, \endash plus effray\'e9 d\rquote \'eatre gauche, d\rquote avancer, ou de pleurer \'e0 faux, qu\rquote effray\'e9 du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+\par
+\par C\rquote est ainsi quand on n\rquote est point s\'fbr du c\'9cur des siens et qu\rquote on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse\~; instinctivement, on sent qu\rquote il ne faut pas \'e0 ces douleurs un accueil cruel, le c\'9c
+ur ne saurait l\rquote oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une col\'e8re.
+\par
+\par Aussi on h\'e9site, on recule\~!
+\par
+\par Ne rien dire\~? \endash mais ils peuvent vous accuser d\rquote \'eatre m\'e9chant, puisque vous ne semblez pas \'e9mu de leur douleur\~! \endash Parler\~? Mais ils vous en voudront de ce que vous avez soulign\'e9
+ leur faute ou leur crime, de ce que vous avez, le matin, r\'e9veill\'e9 par vos larmes, \endash vos }{\i simagr\'e9es}{ \endash des fant\'f4mes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil\~!
+\par
+\par Et je ne savais que faire\~!
+\par
+\par
+\par Il y avait longtemps que c\rquote \'e9tait le matin. \endash Mon p\'e8re se levait d\rquote ordinaire \'e0 sept heures afin d\rquote \'eatre pr\'eat pour la classe de huit heures. Je me levais aussi.
+\par
+\par Je fis comme toujours\~; je m\rquote habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers\~; j\rquote attendis assis sur mon lit.
+\par
+\par Il ne venait aucun bruit de leur chambre\~; un silence de mort.
+\par
+\par Enfin, au quart avant huit heures mon p\'e8re m\rquote appela.
+\par
+\par Il ne parut point \'e9tonn\'e9 de me trouver tout pr\'eat\~; \'e0 travers la porte il me demanda du papier et de l\rquote encre\~; \'e9crivit une lettre au censeur et une autre \'e0 un m\'e9decin, et me chargea de les porter.
+\par
+\par \'ab\~Tu reviendras d\'e8s que tu les auras remises.
+\par
+\par \endash Je n\rquote irai pas en classe\~?
+\par
+\par \endash Non, il faut soigner ta m\'e8re malade. Si le censeur te demande ce qu\rquote elle a, tu lui diras qu\rquote elle a \'e9t\'e9 prise de frayeur dans la campagne, et qu\rquote elle est au lit avec la fi\'e8vre\'85\~\'bb
+\par
+\par Il disait cela sans para\'eetre trop \'e9mu, avec un peu de vulgarit\'e9 dans la tournure, \endash il tra\'eenait ses pantoufles sur le parquet et rajustait son pantalon.
+\par
+\par Que s\rquote \'e9tait-il pass\'e9\~?
+\par
+\par Je ne l\rquote ai jamais bien su. \'c0 des cris qui \'e9chapp\'e8rent dans les orages, \'e0 des \'e9clats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma m\'e8re s\rquote \'e9tait mise en embusc
+ade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon p\'e8re au d\'e9tour du jardin, dans ce dimanche de malheur\~!
+\par
+\par Il s\rquote en \'e9tait suivi une sc\'e8ne de jalousie et de bataille, il para\'eet, et qui s\rquote \'e9tait continu\'e9e jusqu\rquote au milieu de la nuit, jusqu\rquote \'e0 l\rquote heure o\'f9 je les avais vus revenir.
+\par
+\par Je ne pouvais questionner personne\~; d\rquote ailleurs, le souvenir seul de ce moment m\rquote obs\'e9dait comme un mal, et je le chassais au lieu d\rquote essayer de le savoir\~!
+\par
+\par Savoir quoi\~? Ce qui \'e9tait fait \'e9tait fait\~!
+\par
+\par
+\par Je suis peut-\'eatre le plus atteint, moi, l\rquote innocent, le jeune, l\rquote enfant\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re, depuis ce jour-l\'e0 (est-ce la fi\'e8vre ou le remords, la honte ou le regret\~?), mon p\'e8re a chang\'e9 pour moi. Il avait jusqu\rquote ici v\'e9cu en dehors du foyer, par la raison ou sous le pr\'e9texte qu\rquote il avait \'e0
+ donner des r\'e9p\'e9titions au coll\'e8ge et \'e0 assister \'e0 quelques conf\'e9rences que faisait le professeur de rh\'e9torique, pour les ma\'eetres qui n\rquote \'e9taient pas agr\'e9g\'e9s.
+\par
+\par Il reste \'e0 la maison, maintenant, quatre fois sur six\~; il y reste, le sourcil fronc\'e9, le regard dur, les l\'e8vres serr\'e9es, morne et p\'e2le, et un rien le fait \'e9clater et devenir cruel.
+\par
+\par Il parle \'e0 ma m\'e8re d\rquote une voix blanche, qui soupire ou siffle\~; on sent qu\rquote il cherche \'e0 para\'eetre bon et qu\rquote il souffre\~; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait piti\'e9.
+\par
+\par Il a le c\'9cur ulc\'e9r\'e9, je le vois.
+\par
+\par Oh\~! la maison est horrible\~! et l\rquote on marche \'e0 pas lents, et l\rquote on parle \'e0 voix basse.
+\par
+\par Je vis dans ce silence et je respire cet air charg\'e9 de tristesse.
+\par
+\par Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+\par
+\par Mon p\'e8re a besoin de rejeter sur quelqu\rquote un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa col\'e8re. Ma m\'e8re m\rquote a l\'e2ch\'e9, mon p\'e8re m\rquote empoigne.
+\par
+\par Il me sangle \'e0 coups de cravache, il me rosse \'e0 coups de canne sous le moindre pr\'e9texte, sans que je m\rquote y attende\~: bien souvent, je le jure, sans que je le m\'e9rite.
+\par
+\par J\rquote ai gard\'e9 longtemps un bout de jonc qu\rquote on me cassa sur les c\'f4tes et auquel j\rquote avais machinalement emmanch\'e9 une lame, je m\rquote \'e9tais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela. \endash Et j\rquote ai eu l
+\rquote id\'e9e de me tuer une fois\~!
+\par
+\par Voici \'e0 quelle occasion.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re rentre brusque et p\'e2le, et me prenant par le bras qu\rquote il faillit casser\~:
+\par
+\par \'ab\~Gredin\~! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur le carreau\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entrevis un supplice \endash et justement, j\rquote \'e9tais \'e0 peine gu\'e9ri d\rquote une derni\'e8re correction qui m\rquote avait rompu les membres.
+\par
+\par Il pr\'e9tendit que chez le proviseur, au moment o\'f9 l\rquote on traitait la question des boursiers et des non payants, quand on \'e9tait arriv\'e9 \'e0 mon nom, le proviseur, s\rquote avan\'e7ant, lui avait dit\~:
+\par
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu\rquote il tient, s\rquote il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui\'85 entendez-vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est toi, mis\'e9rable, qui me fais avoir des reproches du proviseur\~?\~\'bb et il se jeta sur moi avec fureur.
+\par
+\par Ce furent de v\'e9ritables souffrances, \endash mais mon chagrin \'e9tait bien plus grand que mon mal\~!
+\par
+\par Quoi\~! j\rquote \'e9tais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu\rquote on le d\'e9placerait par disgr\'e2ce, ou peut-\'eatre qu\rquote on le destituerait\~! Je me donnai sur la poitrine, en }{\i mea culpa}{
+, des coups plus forts que ceux de ses poings ferm\'e9s, et le me serais peut-\'eatre tu\'e9, tant j\rquote \'e9tais d\'e9sesp\'e9r\'e9, si je n\rquote avais pens\'e9 \'e0 r\'e9parer le mal que mon p\'e8re m\rquote accusait d\rquote avoir fait.
+\par
+\par Je me mis \'e0 travailler bien fort, bien fort\~; on ne me punissait plus au coll\'e8ge, mais \'e0 la maison on me battait tout de m\'eame.
+\par
+\par J\rquote aurais \'e9t\'e9 un ange qu\rquote on m\rquote aurait ross\'e9 aussi bien en m\rquote arrachant les plumes des ailes car j\rquote avais r\'e9solu de me raidir contre le supplice, et comme je d\'e9
+vorais mes larmes et cachais mes douleurs, la fureur de mon p\'e8re allait jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9cume.
+\par
+\par Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux qu\rquote on tue en leur arrachant l\rquote \'e2me\~: il en fut \'e9pouvant\'e9 lui-m\'eame\~! mais il recommen\'e7ait toujours, tant il avait la pens\'e9e malade, l\rquote esprit noir.
+\endash Il croyait vraiment que j\rquote \'e9tais un gredin, je le pense. \endash Il voyait tout \'e0 travers le d\'e9go\'fbt ou la fureur\~!
+\par
+\par Quelquefois, c\rquote est plus affreux encore, \endash ma m\'e8re intervient\~; \endash et elle qui m\rquote a calott\'e9 \'e0 outrance, accuse mon p\'e8re de barbarie\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne toucheras pas cet enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux \'e0 la fois\~! Les raccommodements durent peu.
+\par
+\par Je suis bien malheureux, mais j\rquote ai toujours \'e0 c\'9cur le reproche sanglant de mon p\'e8re, et je me dis que je dois expier ma faute, en courbant la t\'eate sous les coups et en }{\i b\'fbchant }{pour que sa situation universitaire, d\'e9j\'e0
+ compromise, ne souffre pas encore de ma paresse\~!
+\par
+\par Je fais tout ce que je peux\~; je me couche quelquefois \'e0 minuit, et m\'eame ma m\'e8re, qui jadis m\rquote accusait de dormir trop t\'f4t, m\rquote accuse maintenant de br\'fbler trop de chandelle\~: \'ab\~Et pour quoi faire\~? Des singeries, tout
+\'e7a.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re pr\'e9tend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas gr\'e9 du mal que je me donne, et c\rquote est \'e0 peine si l\rquote on para\'eet content de ce que j\rquote ai de bonnes places, car j\rquote ai repris la t\'ea
+te et je suis le premier de la classe.
+\par
+\par Pour arriver \'e0 cela, quelles heures ennuyeuses j\rquote ai pass\'e9es\~!
+\par
+\par Ce }{\i Gradus ad Parnassum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Dictionnaire utilis\'e9 pour \'e9crire des vers latins.}}}{ o
+\'f9 je cherche les \'e9pith\'e8tes de qualit\'e9, et les br\'e8ves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur\~!
+\par
+\par Mon }{\i Alexandre}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Dictionnaire de grec.}}}{\i }{a les coins mang\'e9s\~; c\rquote
+est moi qui les ai mordus de rage et j\rquote ai de son cuir dans l\rquote estomac.
+\par
+\par Tout ce latin, ce grec, me para\'eet baroque et barbare\~; je m\rquote en bourre, je l\rquote avale comme de la boue.
+\par
+\par Je ne cause pas, je ne bavarde plus\~; on m\rquote aimait davantage avant, et j\rquote entends qu\rquote on dit par derri\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est parce que son p\'e8re lui donne des danses.\~\'bb
+\par
+\par On dit aussi\~:
+\par
+\par \'ab\~Ne trouvez-vous pas qu\rquote il est devenu sournois et qu\rquote il a l\rquote air sainte-nitouche\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur\~; mais il est en conversation particuli\'e8re avec quelqu\rquote un et l\rquote on me dit d\rquote attendre dans le cabinet voisin. \endash celui d
+\rquote o\'f9 l\rquote on entend tout.
+\par
+\par On parlait de nous.
+\par
+\par \'ab\~Nous ne disons rien de l\rquote affaire Vingtras, c\rquote est entendu\~?
+\par
+\par \endash Non rien\~; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l\rquote Universit\'e9, et puis, vous savez, j\rquote aurais \'e9t\'e9 \'e0 sa place, avec une femme comme celle qu\rquote il a\'85
+\par
+\par \endash Il est de fait\~! et toujours \'e0 vous parler des cochons qu\rquote elle a gard\'e9s, des bourr\'e9es qu\rquote elle a dans\'e9es. \endash Youp, la, la\~! \endash tandis que madame Brignolin, eh\~! eh\~!
+\par
+\par \endash Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant \'e0 la porte, l\rquote entrouvrant pour voir s\rquote il y avait des oreilles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le proviseur et l\rquote inspecteur d\rquote acad\'e9mie\~: j\rquote avais reconnu leur voix. Ils reprirent\~:
+\par
+\par \'ab\~Je me suis content\'e9 de lui donner un avertissement une fois. J\rquote ai pris le pr\'e9texte de son fils.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est que ce gar\'e7on-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Un pauvre petit malheureux qu\rquote on habille comme un singe, qu\rquote on bat comme un tapis, pas b\'eate, bon c\'9cur. Il a plu beaucoup \'e0 l\rquote inspecteur, la derni\'e8re fois\'85 Je l\rquote ai donc pris pour pr\'e9texte. \ldblquote
+Occupez-vous plus de votre fils\rdblquote \~; cela voulait dire\~: \ldblquote Restez un peu plus avec votre femme\rdblquote , \endash et il a tenu compte de l\rquote observation.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je restai r\'eaveur toute la journ\'e9e du lendemain\'85
+\par
+\par Mon p\'e8re s\rquote en f\'e2cha, et me bousculant avec un geste de col\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Vas-tu retomber dans tes r\'eavasseries, fain\'e9ant\~? L\rquote inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s\rquote agit pas de me faire honte, comme l\rquote an pass\'e9, et de nous faire souffrir tous de ta paresse\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelle honte\~? quelle paresse\~?
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote avait menti.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773854}{\*\bkmkstart _Toc98017046}17\line }{\b0 Souvenirs}{{\*\bkmkend _Toc84773854}{\*\bkmkend _Toc98017046}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par M.\~Laurier, l\rquote \'e9conome, qui a pass\'e9 dans un coll\'e8ge de premi\'e8re classe du c\'f4t\'e9 de l\rquote Ouest, a entendu dire qu\rquote une place est vacante \'e0 Nantes. La chaire d\rquote un professeur de grammaire est vide. Il s\rquote
+est d\'e9men\'e9 pour que mon p\'e8re l\rquote obt\'eent.
+\par
+\par
+\par La nomination arrive.
+\par
+\par
+\par Nous allons quitter Saint-\'c9tienne. Je viens de ranger les cahiers d\rquote agr\'e9gation de mon p\'e8re\~: les th\'e8mes grecs ici, les versions latines par-l\'e0\~; il y en a des tas.
+\par
+\par Mes parents vont faire leurs adieux.
+\par
+\par Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+\par
+\par Instinctivement, pr\'e8s du passage Kl\'e9ber, ils se d\'e9tournent et prennent la gauche du chemin, pour \'e9viter la maison o\'f9 madame Brignolin demeure\'85
+\par
+\par
+\par J\rquote enfile du regard cette rue qui d\rquote un c\'f4t\'e9 m\'e8ne au coll\'e8ge, de l\rquote autre \'e0 la place Marengo\~; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d\rquote ennui et les minutes de bonheur.
+\par
+\par Ah\~! j\rquote ai grandi maintenant\~; je ne suis plus l\rquote enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n\rquote avais lu que le cat\'e9chisme et je croyais aux revenants. Je n\rquote
+avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable\~; j\rquote ai peur aujourd\rquote hui de ce que je vois\~; peur des ma\'eetres m\'e9chants, des m\'e8res jalouses et des p\'e8res d\'e9sesp\'e9r\'e9s. J\rquote ai touch\'e9
+ la vie de mes doigts pleins d\rquote encre. J\rquote ai eu \'e0 pleurer sous des coups injustes et \'e0 rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.
+\par
+\par Je n\rquote ai plus l\rquote innocence d\rquote autrefois. Je doute de la bont\'e9 du ciel et des commandements de l\rquote \'c9glise. Je sais que les m\'e8res promettent et ne tiennent pas toujours.
+\par
+\par \'c0 l\rquote instant, en r\'f4dant dans cet appartement o\'f9 tra\'eenent les meubles comme les d\'e9cors d\rquote un drame qu\rquote on d\'e9monte, j\rquote ai vu les d\'e9bris de la tirelire o\'f9 ma m\'e8re mettait l\rquote argent pour m\rquote
+acheter un homme et qu\rquote elle vient de casser.
+\par
+\par Est-ce le silence, l\rquote effet de la tristesse qui m\rquote envahira toujours plus tard, quand j\rquote aurai quitt\'e9 un lieu o\'f9 j\rquote ai v\'e9cu, m\'eame un coin de prison\~?
+\par
+\par Est-ce l\rquote odeur qui monte de toutes ces choses entass\'e9es\~? Je l\rquote ignore\~; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.
+\par
+\par
+\par Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 ma cousine Marianne. On l\rquote avait fait venir de Farreyrolles sous pr\'e9texte qu\rquote elle \'e9tait n\'e9e avec des mani\'e8res de dame, et qu\rquote un s\'e9
+jour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu\rquote on gagne dans la compagnie des gens d\rquote \'e9ducation et de go\'fbt.
+\par
+\par
+\par Pauvre cousine Marianne\~!
+\par
+\par On en fit une domestique, qu\rquote on maltraitait tout comme moi, \endash moins les coups.
+\par
+\par Nous \'e9tions ensemble dans la cuisine, \endash je faisais le }{\i gros}{ \endash un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c\rquote est moi qui raclais le ventre, c
+\rquote est elle qui essuyait le fond\~: c\rquote \'e9tait la consigne. Ma m\'e8re avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c\rquote est le dessous\~; que ce qui est sale dans les assiettes, c\rquote
+est le dessus. Et voil\'e0 pourquoi je faisais le}{\i gros}{.
+\par
+\par On l\rquote a oblig\'e9e aussi \'e0 garder son petit bonnet de campagne. Elle en \'e9tait toute fi\'e8re \'e0 Farreyrolles et savait que les gars disaient qu\rquote elle le portait bien. Mais elle sentait qu\rquote \'e0 Saint-\'c9
+tienne cela faisait rire. On d\'e9tournait la t\'eate, on la regardait avec curiosit\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re de dire\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que je l\rquote aime comme mon fils, voyez-vous\~! Je ne fais pas de diff\'e9rence entre eux deux.\~\'bb Et elle ajoutait\~: \'ab\~Jacques pourrait presque s\rquote en f\'e2cher.\~\'bb
+\par
+\par Oui, je me f\'e2che, et je voudrais qu\rquote on f\'eet une diff\'e9rence\~; c\rquote est bien assez qu\rquote on m\rquote ait ennuy\'e9 comme on l\rquote a fait, sans qu\rquote on l\rquote ennuie aussi.
+\par
+\par M.\~Laurier lui-m\'eame a fait observer que ce n\rquote \'e9tait point de mise \'e0 la ville\~; ma m\'e8re a r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \'ab\~Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine\~? Voulez-vous que j\rquote aie l\rquote air d\rquote \'eatre honteuse de mes s\'9curs et de ne pas oser sortir avec ma ni\'e8ce parce qu\rquote elle a un bonnet de campagne\~?... Ah\~
+! vous me connaissez mal, M.\~Laurier.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Un jour cependant elle crut avoir assez bris\'e9 la volont\'e9 de sa ni\'e8ce et assez prouv\'e9 qu\rquote elle ne rougissait pas de son origine\~; elle supprima la coiffe\~; mais elle }{\i dicta}{ un bonnet, coupa elle-m\'eame une robe.
+\par
+\par \'ab\~Je ne sortirai jamais habill\'e9e comme \'e7a, dit Marianne le jour o\'f9 on les essaya.
+\par
+\par \endash Tu entends par l\'e0 que ta tante n\rquote a pas de go\'fbt, que ta tante est une b\'eate, qui ne sait pas comment on s\rquote habille, qui souillonne ce qu\rquote elle touche. Ah\~! je souillonne\~?...
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas dit \'e7a, ma tante.
+\par
+\par \endash Et hypocrite avec \'e7a\~! \endash Oui va-t\rquote en dire partout que je souillonne les robes de mes ni\'e8ces. \endash Tu ajouteras peut-\'eatre aussi que je les laisse mourir de faim\~!\~\'bb
+\par
+\par Une pause.
+\par
+\par Tout d\rquote un coup se tournant vers moi, d\rquote une voix qui \'e9tait vraiment celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et ressusciter la m\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta m\'e8re\'85\~\'bb
+\par
+\par Tant d\rquote amour, de tendresse, cette explosion, ce c\'9cur qui tout d\rquote un coup battait au-dessus du sein qui m\rquote avait port\'e9, tout cela me troubla beaucoup et je m\rquote avan\'e7ai comme si j\rquote avais march\'e9 dans de la colle.
+
+\par
+\par \'ab\~Tu ne viens pas embrasser ta m\'e8re\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria-t-elle attrist\'e9e de ce retard en levant les mains au ciel.
+\par
+\par Je pressai le pas, \endash elle m\rquote attira par les cheveux et elle me donna un baiser \'e0 ressort qui me rejeta contre le mur o\'f9 mon cr\'e2ne enfon\'e7a un clou\~!
+\par
+\par Oh\~! ces m\'e8res\~! quand la tendresse les prend\~! \'c7a ne fait rien, le clou m\rquote a fait une m\'e2chure.
+\par
+\par Ces m\'e8res qu\rquote on croit cruelles et qui ont besoin tout d\rquote un coup d\rquote embrasser leur petit\~!
+\par
+\par Quel coup\~! j\rquote ai mal pourtant\~! et je me frotte l\rquote occiput.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~! veux-tu ne pas te gratter comme \'e7a\~! Ah\~! tu sais, j\rquote ai regard\'e9 le fond du grand chaudron, tout \'e0 l\rquote heure\~: \endash tu appelles \'e7a nettoyer, mon gar\'e7on, tu te trompes. Il y a deux jours qu\rquote on n
+\rquote y a pas touch\'e9, je parie\~!
+\par
+\par \endash Ce matin, maman\~!
+\par
+\par \endash Ce matin\~! tu oses\~!...
+\par
+\par \endash Je t\rquote assure.
+\par
+\par \endash Allons, c\rquote est moi qui ai tort, c\rquote est ta m\'e8re qui ment.
+\par
+\par \endash Non\~! m\rquote man.
+\par
+\par \endash Viens que je te gifle\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ch\'e8re Marianne, depuis ce jour-l\'e0, elle fut bien malheureuse. Elle \'e9crivit \'e0 sa m\'e8re qui l\rquote aimait bien, et lui demanda de retourner tout de suite au village.
+\par
+\par Mais \'e0 la lettre qui vint de Farreyrolles, ma m\'e8re r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu donner raison \'e0 ta fille contre moi\~? Crois-tu ta s\'9cur une menteuse\~? Crois-tu, comme elle l\rquote a dit, que je souillonne\~! Crois-tu\~?... \endash Si tu le crois, \endash c\rquote est bien\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+\par
+\par On n\rquote osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore.
+\par
+\par Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-l\'e0, mais moi, comme je fus heureux\~!
+\par
+\par Elle \'e9tait blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l\rquote air de baigner dans l\rquote eau. \endash Ses cheveux \'e9taient presque couleur de chanvre, et ses joues \'e9taient saupoudr\'e9es de rousseurs\~
+; mais la peau du cou \'e9tait blanche, tendre et fine comme du lait caill\'e9.
+\par
+\par Je l\rquote ai revue, longtemps apr\'e8s, dans le fond d\rquote un couvent, \'e0 travers une grille\~: elle s\rquote \'e9tait faite religieuse.
+\par
+\par \'ab\~Si j\rquote \'e9tais rest\'e9e plus longtemps \'e0 Saint-\'c9tienne, murmura-t-elle en baissant les paupi\'e8res, je ne serais peut-\'eatre jamais venue ici.
+\par
+\par \endash Le regrettez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle \'e9loigna du guichet sa t\'eate p\'e2le encadr\'e9e dans la grande coiffe blanche des s\'9curs de Charit\'e9 et ne r\'e9pondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconna\'ee
+tre un geste de regret et de tendresse\'85
+\par
+\par Elle disparut dans le silence du couloir muet qu\rquote ornait un Christ d\rquote ivoire tach\'e9 de sang.
+\par
+\par
+\par Voil\'e0 le pupitre noir devant lequel je m\rquote asseyais, qui \'e9tait si haut\~; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+\par
+\par Quelles soir\'e9es tristes et maussades j\rquote ai pass\'e9es l\'e0, et quelles mauvaises matin\'e9es de dimanche, quand on exigeai que j\rquote eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote a souvent cogn\'e9 la t\'eate contre l\rquote angle, quand je regardais le ciel par la fen\'eatre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l\rquote entendais pas venir, tant j\rquote \'e9tais perdu dans mon r\'eave, et il m\rquote
+appelait \'ab\~fain\'e9ant\~\'bb, en me frottant le nez contre le bois.
+\par
+\par C\rquote est sensible, le nez\~! On ne sait pas comme c\rquote est sensible.
+\par
+\par J\rquote avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m\rquote en est rest\'e9 une cicatrice \'e0 la figure, d\rquote un coup de r\'e8gle qu\rquote il me donna pour me punir.
+\par
+\par
+\par Voil\'e0, plein de vieille vaisselle, un panier rong\'e9\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que dormait Myrza, la petite chienne que l\rquote ancien censeur, envoy\'e9 en disgr\'e2ce, nous avait donn\'e9e pour en avoir soin. Il n\rquote avait pas d\rquote argent pour l\rquote emmener avec lui\~; puis il ne sav
+ait pas si, dans le trou o\'f9 on l\rquote enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant.
+\par
+\par Myrza mourut en faisant ses petits, et l\rquote on m\rquote a appel\'e9 imb\'e9cile, grand niais, quand, devant la petite b\'eate morte, j\rquote \'e9clatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil\~!
+
+\par
+\par J\rquote avais demand\'e9 qu\rquote on attend\'eet le soir pour aller l\rquote enterrer. Un camarade m\rquote avait promis un coin de son jardin.
+\par
+\par Il me fallut la prendre et l\rquote emporter devant ma m\'e8re, qui ricanait. Bouscul\'e9 par mon p\'e8re, je faillis rouler avec elle dans l\rquote escalier. Arriv\'e9 en bas, je d\'e9tournai la t\'eate pour vider le panier sur le tas d\rquote
+ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l\rquote entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant\~:
+\par
+\par \'ab\~Mais puisqu\rquote on pouvait l\rquote enterrer\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait une id\'e9e d\rquote enfant, qu\rquote elle n\rquote e\'fbt point la t\'eate entaill\'e9e par la pelle du boueux ou qu\rquote elle ne vid\'e2
+t pas ses entrailles sous les roues d\rquote un camion\~! Je la vis longtemps ainsi, guillotin\'e9e et \'e9ventr\'e9e, au lieu d\rquote avoir une petite place sous la terre o\'f9 j\rquote aurais su qu\rquote il y avait un \'eatre qui m\rquote avait aim
+\'e9, qui me l\'e9chait les mains quand elles \'e9taient bleues et gonfl\'e9es, et regardait d\rquote un \'9cil o\'f9 je croyais voir des larmes son jeune ma\'eetre qui essuyait les siennes\'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773855}{\*\bkmkstart _Toc98017047}18\line }{\b0 Le d\'e9part}{{\*\bkmkend _Toc84773855}{\*\bkmkend _Toc98017047}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quelle joie de partir, d\rquote aller loin\~!
+\par
+\par Puis, Nantes, c\rquote est la mer\~! \endash Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des temp\'eates\~!
+\par
+\par J\rquote entrevois d\'e9j\'e0 le phare, le clignotement de son \'9cil sanglant et j\rquote entends le canon d\rquote alarme lancer son soupir de bronze dans les d\'e9sespoirs des naufrages.
+\par
+\par J\rquote ai lu }{\i la France maritime}{, ses r\'e9cits d\rquote abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n\rquote ayant pu \'eatre marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejet\'e9 dans les livres, o\'f9
+ tourbillonnent les oiseaux de l\rquote Oc\'e9an.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 fait des narrations de sinistres comme si j\rquote en avais \'e9t\'e9 un des h\'e9ros, et je crois m\'eame que les phrases que je viens d\rquote \'e9crire sont des r\'e9miniscences de bouquins que j\rquote
+ai lus, ou des compositions que j\rquote ai esquiss\'e9es dans le silence du cachot.
+\par
+\par D\'e9sespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux\~; il me semble bien que c\rquote est de Fulgence Girard, mon }{\i temp\'eatard}{ favori. Je me r\'e9p\'e8te ces grands mots comme un perroquet encha\'een\'e9 au grand m\'e2t\~
+; mais au fond de moi-m\'eame il y a l\rquote esp\'e9rance du gal\'e9rien qui pense s\rquote \'e9vader cette fois.
+\par
+\par \'c0 Nantes, je pourrai m\rquote \'e9chapper quand je voudrai.
+\par
+\par En face de }{\i la grande tasse\~! }{on se laisse glisser et l\rquote on est dans l\rquote Oc\'e9an.
+\par
+\par Je n\rquote appartiens plus \'e0 mon p\'e8re\~; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d\rquote un canon, et quand on s\rquote aper\'e7oit de ma disparition, je suis en pleine mer.
+\par
+\par Le capitaine a jur\'e9, sacr\'e9 \endash mille sabords du diable\~! \endash en me voyant sortir de ma cachette et m\rquote offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord\~; je suis de l\rquote \'e9quipage\~!
+\par
+\par
+\par Le voyage actuel, en attendant l\rquote \'e9vasion par eau sal\'e9e, est d\'e9j\'e0 plein de po\'e9sie.
+\par
+\par Nous avons d\rquote abord la diligence, \endash l\rquote imp\'e9riale, \endash puis nous entrons dans une gare\~!
+\par
+\par Les machines ren\'e2clent comme des \'e2nes, ou beuglent comme des b\'9cufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l\rquote \'e2me\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {ORL\'c9ANS
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous arrivons \'e0 Orl\'e9ans la nuit.
+\par
+\par Les malles sont laiss\'e9es \'e0 la gare.
+\par
+\par \'ab\~Mais il y a des choses qu\rquote il faut garder avec soi\~\'bb, dit ma m\'e8re. Et elle a gard\'e9 beaucoup de choses\~; on les entasse sur moi, j\rquote ai l\rquote air d\rquote une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficult\'e9.
+
+\par
+\par Il s\rquote \'e9croule toujours quelque bo\'eete qu\rquote on ramasse aux clart\'e9s de la lune.
+\par
+\par On ne se d\'e9cide \'e0 rien\~: on est port\'e9, par l\rquote heure et le calme immense, \'e0 une esp\'e8ce de recueillement tr\'e8s fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.
+\par
+\par Il y a bien eu des facteurs et des gar\'e7ons d\rquote h\'f4tel qui, \'e0 la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d\rquote Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi. \endash \'ab\~\'c0 deux pas, monsieur\~! \endash Voici l\rquote omnibus de l\rquote h\'f4tel\~!
+\~\'bb
+\par
+\par Aller \'e0 l\rquote h\'f4tel, au Cheval-Blanc, au Lion-d\rquote Or, mon c\'9cur en battait d\rquote \'e9moi\~; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un \'e9tranger dans une ville qu\rquote
+ils ne connaissent pas.
+\par
+\par Ma m\'e8re sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui conv\'eent, et elle r\'f4de, tirant mon p\'e8re comme un aveugle, hasardant des regards et lan\'e7ant des questions qui se perdent dans l\rquote obscurit\'e9 et le brouhaha.
+\par
+\par Elle a si bien fait, qu\rquote \'e0 un moment on s\rquote est trouv\'e9 seuls comme un paquet d\rquote orphelins.
+\par
+\par
+\par On \'e9teint les lumi\'e8res. \endash Il n\rquote est plus rest\'e9 qu\rquote un r\'e9verb\'e8re \'e0 l\rquote huile devant la grande porte, comme une veilleuse\~; et voil\'e0 comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place \'e0
+ laquelle nous sommes arriv\'e9s en nous tra\'eenant, ma m\'e8re disant \'e0 mon p\'e8re\~: \'ab\~C\rquote est ta faute\~!\~\'bb mon p\'e8re r\'e9pondant\~: \'ab\~C\rquote est trop fort\~; est-ce que ce n\rquote est pas toi\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! par exemple\~!\~\'bb
+\par
+\par Nous avons h\'e9l\'e9 des isol\'e9s qui passaient par l\'e0\~; nous avons m\'eame cru voir une chaise \'e0 porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l\rquote espace.
+\par
+\par La lune est dans son plein \endash toutes mes nuits qui }{\i datent }{l\rquote ont eue jusqu\rquote ici pour t\'e9moin.
+\par
+\par Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l\rquote espace de notre ombre. C\rquote est m\'eame curieux.
+\par
+\par Je parais \'e9norme avec mon \'e9chafaudage biblique, et quand mon p\'e8re ou ma m\'e8re courent apr\'e8s un colis qui est tomb\'e9, les ombres s\rquote allongent et se cognent sur le pav\'e9. \endash Mon p\'e8re a un nez\~!
+\par
+\par Je ne puis pas rire\~; \endash si je riais, je laisserais encore \'e9chapper quelque chose\~; \endash puis je n\rquote ai pas grande envie de rire.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Quelqu\rquote un l\'e0-bas\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule\~; j\rquote ai la t\'eate qui m\rquote entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des \'e9paules, j\rquote ai l\rquote air d\rquote un t\'e9lescope qu\rquote
+on ferme.
+\par
+\par \'ab\~Quelqu\rquote un\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est une femme\~! Je te dis que c\rquote est une femme\~!
+\par
+\par \endash Sur quoi est-elle mont\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Sur quoi\~?
+\par
+\par \endash Oui, sur quoi\~? \endash (Ma m\'e8re est aigre, tr\'e8s aigre.)
+\par
+\par \endash H\'e9\~! la bonne femme\~!\~\'bb
+\par
+\par Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s\rquote \'e9crouler.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Mes amis, nous nous sommes tous tromp\'e9s\'85\~\'bb
+\par
+\par La voix de mon p\'e8re a un accent religieux, des notes graves\~; on dirait qu\rquote une larme vient d\rquote en mouiller les cordes.
+\par
+\par \'ab\~Tous tromp\'e9s, reprend-il avec le ton du plus sinc\'e8re repentir.
+\par
+\par \'ab\~Ce que nous avons devant nous n\rquote est pas un homme, n\rquote est pas une femme, c\rquote est la PUCELLE D\rquote ORL\'c9ANS.\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate un moment\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, c\rquote est la }{\i Pucelle\~!\~\'bb}{
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler d\rquote elle en classe\~: la vierge de Domr\'e9my, la berg\'e8re de Vaucouleurs\~!
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est la Pucelle, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je sens qu\rquote il faut \'eatre \'e9mu, je ne le suis pas. J\rquote ai trop de paniers, aussi\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re a pris dans le m\'e9nage le r\'f4le ingrat\~; elle a voulu \'eatre m\'e8re de famille, selon la Bible, et elle n\rquote a gu\'e8re eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises\~; elle conna\'eet de r\'e9
+putation Jeanne d\rquote Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donn\'e9 l\rquote Histoire.
+\par
+\par \'ab\~Quand tu auras fini de dire des salet\'e9s \'e0 cet enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Les bras lui tombent en voyant que mon p\'e8re me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages \'e0 deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas\'85
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est Jeanne d\rquote Arc, reprend ce p\'e8re accus\'e9 d\rquote \'eatre l\'e9ger devant son enfant, celle qui a sauv\'e9 la France\~!
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond ma m\'e8re d\rquote un air distrait, et elle ajoute d\rquote un air content\~: on peut s\rquote asseoir contre.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Nous avons pass\'e9 la nuit l\'e0\~; \endash c\rquote \'e9tait un peu dur, mais on avait le dos appuy\'e9.
+\par
+\par Un sergent de ville qui nous a vus s\rquote est approch\'e9.
+\par
+\par Le sergent de ville nous a pris pour une famille de p\'e8lerins fanatiques, qui \'e9taient venus tomber d\rquote \'e9puisement \endash avec beaucoup de bagages, par exemple, \endash aux pieds de leur sainte\~; \endash il ne nous a pas brusqu\'e9
+s, mais il nous a dit qu\rquote il fallait partir. Il s\rquote est offert \'e0 nous mener dans une auberge tenue par son beau-fr\'e8re m\'eame, au bout de la rue, pr\'e8s du march\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote as pas faim\~? demande mon p\'e8re \'e0 ma m\'e8re pendant le chemin.
+\par
+\par \endash Pourquoi aurais-je faim\~?\~\'bb
+\par
+\par Il faut dire que mon p\'e8re, dans la soir\'e9e, avait parl\'e9 de d\'eener au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette pr\'e9caution. Ma m\'e8re s\rquote y \'e9tait oppos\'e9e et elle n\rquote entendait pas qu\rquote on e
+\'fbt l\rquote air de jeter un reproche sur sa d\'e9cision en lui demandant si elle avait faim.
+\par
+\par Mon p\'e8re ne souffle mot. \endash Le sergent de ville coule vers ma m\'e8re un regard de terreur.
+\par
+\par
+\par Nous sommes dans l\rquote auberge.
+\par
+\par Elle s\rquote \'e9veillait\~; un gar\'e7on d\rquote \'e9curie r\'f4dait avec une lanterne, on attelait la carriole d\rquote un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-fr\'e8re, en tapant contre une cloison.
+\par
+\par Un grognement.
+\par
+\par \'ab\~On y va, on y va\~!\~\'bb
+\par
+\par \'c0 travers les fentes, on voit passer une lumi\'e8re et l\rquote on entend l\rquote homme qui s\rquote habille en b\'e2illant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui tra\'eenent.
+\par
+\par \'ab\~Ces personnes demandent \'e0 coucher et un morceau sur le pouce.\~\'bb
+\par
+\par Morceau sur le pouce est dit le visage tourn\'e9 vers mon p\'e8re. Il se souvient de ce\~: \'ab\~Pourquoi aurais-je faim\~?\~\'bb de ma m\'e8re.
+\par
+\par Mais elle intervient.
+\par
+\par \'ab\~Coucher seulement, fit-elle\~; nous souperons en nous r\'e9veillant.
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez\~\'bb, fait l\rquote aubergiste, \'e0 qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui pr\'e9f\'e8re m\'eame, une fois les voyageurs couch\'e9s, se recoucher aussi.
+\par
+\par J\rquote entends les boyaux de mon p\'e8re qui grognent comme un tonnerre sous une vo\'fbte\~: les miens hurlent\~; \endash c\rquote est un \'e9change de borborygmes\~; ma m\'e8re ne peut emp\'eacher, elle aussi, des glouglous et des b\'e2illements\~
+; mais elle a dit, \'e0 la station, qu\rquote il ne fallait pas d\'eener et l\rquote on ne mangera pas avant demain. On ne }{\i man-ge-ra}{ pas.
+\par
+\par Elle a pourtant cri\'e9 \'e0 mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Mange, si tu veux, toi\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re a simplement branl\'e9 la t\'eate\~; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmur\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Non, non, demain.\~\'bb
+\par
+\par Il sait ce que cela signifie\~!
+\par
+\par Cela signifie\~: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+\par
+\par que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage\~! Mon p\'e8re va se coucher\~; ma m\'e8re le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m\rquote endors\~
+; mes parents en font autant. Mais nous nous r\'e9veillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+\par
+\par Ma m\'e8re est du concert comme les autres, \endash mais elle ne c\'e9dera pas. \endash C\rquote est une femme de t\'eate, ma m\'e8re. Ah\~! je l\rquote admire vraiment\~! Quelle volont\'e9\~! Quelle diff\'e9rence avec moi\~! Si j\rquote
+avais faim, moi, je le dirais, et m\'eame je becqu\'e8terais\'85 s\rquote il y avait de quoi\~!
+\par
+\par Nature vulgaire, poule mouill\'e9e, avorton\~!
+\par
+\par Regarde donc ta m\'e8re, qui, pour \'eatre fid\'e8le \'e0 sa parole, s\rquote en tenir \'e0 ce qu\rquote elle a dit, passe la nuit \'e0 se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une cro\'fb
+te. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans app\'e9tit, tu verras. \endash Tu as pour m\'e8re une Romaine, Jacques\~! tu ne tiens pas d\rquote elle, \endash surtout par le nez, car tu l\rquote as en pied de marmite.
+\par
+\par
+\par Nous avons d\'e9jeun\'e9, \endash ma m\'e8re, du bout des dents\~: mais je l\rquote ai vue qui d\'e9vorait, dans un coin, un foie de veau qu\rquote elle avait demand\'e9 \'e0 la cuisine, et qu\rquote on lui avait enfoui dans du pain\~; \endash
+ elle mordait l\'e0-dedans\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re a mang\'e9 \'e0 en \'e9clater, \endash il en a les oreilles bleues.
+\par
+\par Il ne s\rquote est pas rebiff\'e9 cette nuit, parce qu\rquote il a les mains li\'e9es et qu\rquote il a commis au moment du d\'e9part une grande imprudence. Il a confi\'e9 \'e0 ma m\'e8re tout l\rquote argent.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait dit, sans avoir l\rquote air de rien\~:
+\par
+\par \'ab\~Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l\rquote argent y tiendra mieux\~; c\rquote est moi qui payerai en route.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote a pas compris tout de suite l\rquote \'e9tendue de son malheur, la gravit\'e9 de la faute\~; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pi\'e8ce d\rquote un franc, pas une pi\'e8
+ce de deux sous. Il avait vid\'e9 sa monnaie dans les mains des gens \'e0 pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n\rquote avait pas m\'eame de quoi rendre un verre de groseille.
+\par
+\par Il mourait de soif.
+\par
+\par \'ab\~Donne-moi de l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Tu veux de l\rquote argent\~?...
+\par
+\par \endash Oui, Jacques a soif\'85\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re se tourne vers moi.
+\par
+\par \'ab\~Tu as soif\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma foi\~! Je veux bien soutenir mon p\'e8re, quand c\rquote est possible\~; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c\rquote est moi\~? Je ne r\'e9ponds rien \'e0 la question de ma m\'e8re, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils \'e0
+ son \'e9poux.
+\par
+\par \'ab\~Il peut attendre, bien s\'fbr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon p\'e8re que s\rquote il n\rquote existait pas.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Cela a dur\'e9 trois jours, les demandes d\rquote argent et les refus de versement\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re s\rquote est f\'e2ch\'e9\~; \endash il y a m\'eame eu scandale, d\rquote abord sur le pas d\rquote une auberge, puis dans un wagon\~; et ma m\'e8re a eu le dessus\~: mon p\'e8re a demand\'e9 gr\'e2ce.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote elle est courageuse et franche. \endash Elle dit souvent\~: \'ab\~Je suis franche comme l\rquote or.\~\'bb
+\par
+\par Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut \'e0 mon p\'e8re, devant les h\'f4teliers, devant les voyageurs, d\rquote \'eatre un homme sans c\'9cur, un \'e9poux sans conduite.
+\par
+\par Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne. \endash Ah\~! ah\~! \endash On veut}{\i s\rquote empiffrer}{ pour oublier\'85 Monsieur veut peut-\'eatre l\rquote argent pour l\'e2cher sa femme et son fils et retourner chez sa ma
+\'eetresse.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re qui a demand\'e9 cinq malheureux francs\~! Ce n\rquote est pas avec cela\~!
+\par
+\par Il est sur des \'e9pines, t\'e2che de couper les phrases, de morceler les mots, de d\'e9truire l\rquote effet\~; mais ma m\'e8re est si franche\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne me feras pas taire, je pense\~! Tu n\rquote as pas besoin de me pousser le coude\~: ce que je dis est vrai, tu le sais bien\'85 Heureusement qu\rquote il y a du monde\~; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-\'eatre\~?...\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {SUR LE BATEAU
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le bateau nous affranchit, \endash ma m\'e8re se trouve malade heureusement.
+\par
+\par Elle est rest\'e9e trop longtemps sans manger, elle a aval\'e9 le foie de veau trop vite, \endash elle n\rquote a pas ferm\'e9 l\rquote \'9cil de la nuit. \endash Enfin la migraine la prend et l\rquote endort.
+\par
+\par Mon p\'e8re reste pr\'e8s d\rquote elle, le temps moral n\'e9cessaire pour \'eatre s\'fbr qu\rquote elle repose, qu\rquote elle est en plein sommeil, et qu\rquote elle n\rquote a plus la force de fondre sur lui.
+\par
+\par Il monte sur le pont\'85
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {UNE RECONNAISSANCE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Chanlaire\~!
+\par
+\par \endash Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui poss\'e8de \'e0 Nantes un oncle avec lequel il \'e9tait brouill\'e9 pendant le pionnage, mais avec lequel il s\rquote est raccommod\'e9, et chez qui il retourne apr\'e8s un voyage \'e0 Paris dans l\rquote int\'e9r
+\'eat de la maison.
+\par
+\par Il est heureux, gagne de l\rquote argent.
+\par
+\par \'ab\~Quelle rencontre\~!
+\par
+\par \endash Nous allons faire la noce, \endash votre femme n\rquote est pas avec vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu d\'e9sappoint\'e9 quand mon p\'e8re r\'e9pond, d\rquote un air triste\~:
+\par
+\par \'ab\~En bas, \endash et d\rquote un air plus gai\~: malade.
+\par
+\par \endash Ce ne sera rien.
+\par
+\par \endash Non, \endash non, \endash non.
+\par
+\par \endash \'c7a n\rquote emp\'eache pas de d\'e9coiffer une bouteille de bourgogne, au contraire\'85\~\'bb
+\par
+\par Se tournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Savez-vous qu\rquote il a grandi, votre gamin\~? Quelle tignasse et quels yeux\~! \endash Gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y avait des sous-officiers qui allaient en cong\'e9, et avaient aussi rencontr\'e9 des camarades.
+\par
+\par La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bi\'e8re.
+\par
+\par De la gaiet\'e9, des rires comme je n\rquote en ai jamais entendu de si francs\~! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs\~; il y a une odeur de citron.
+\par
+\par Voil\'e0 qu\rquote on chante, maintenant\~!
+\par
+\par Un fourrier entonne un air de garnison, \endash tous au refrain\~!
+\par
+\par Je m\rquote en m\'eale, et ma voix criarde se m\'eale \'e0 leurs voix m\'e2les\~: j\rquote ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon p\'e8re, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.
+\par
+\par Il a cont\'e9 bravement \'e0 Chanlaire, \endash apr\'e8s la troisi\'e8me tourn\'e9e, \endash qu\rquote il a le gousset vide.
+\par
+\par C\rquote est la bourgeoise qui a le sac\~!
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous vingt francs\~? vous me les rendrez \'e0 Nantes, nous nous y reverrons, j\rquote esp\'e8re, et, nous y ferons de bonnes parties\'85 Mais, je dis cela devant le moutard\'85
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas de danger.\~\'bb
+\par
+\par Non, p\'e8re, il n\rquote y a pas de danger. Ah\~! comme il a l\rquote air jeune\~! et je ne l\rquote ai jamais vu rire de si bon c\'9cur.
+\par
+\par Il me parle comme \'e0 un grand gar\'e7on.
+\par
+\par \'ab\~Allons, Jacques, une goutte\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis une id\'e9e lui vient\~:
+\par
+\par \'ab\~Si nous cassions une cro\'fbte\~? Ces pieds de cochon me disent quelque chose\~; j\rquote ai envie de leur r\'e9pondre deux mots.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est un langage hardi pour un professeur de septi\'e8me\~; mais le proviseur de Saint-\'c9tienne est loin\~; le proviseur de Nantes n\rquote est pas encore l\'e0, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.
+\par
+\par Oh\~! j\rquote ai encore le go\'fbt de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l\rquote arrosa\~!
+\par
+\par
+\par On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-m\'eame. C\rquote est la premi\'e8re fois que je suis camarade avec mon p\'e8re, et que nous trinquons comme deux amis.
+\par
+\par Je m\rquote essuie \'e0 la serviette, \endash tant pis\~! \endash je mets ma chaise commod\'e9ment, \endash encore tant pis\~! \endash J\rquote ai de mauvaises mani\'e8res, je suis \'e0 mon aise\~! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j
+\rquote en fais ce que je veux. C\rquote est un quart d\rquote heure de bonheur indicible\~! Je ne l\rquote ai pas encore connu\~; ma jeunesse s\rquote \'e9veille, ma m\'e8re dort.
+\par
+\par
+\par \'85 Ma jeunesse s\rquote \'e9teint, ma m\'e8re est \'e9veill\'e9e\~!
+\par
+\par Elle appara\'eet comme un spectre dans la cabine, \endash elle \'e9tait dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant, \endash elle vient droit \'e0 nous, et va commencer une sc\'e8ne.
+\par
+\par Mais bah\~! le tapage couvre sa voix. \endash Les gar\'e7ons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers r\'f4dent avec des bouteilles sur le c\'9cur\~; il y a une farce qui part, une chanson qui \'e9
+clate, un vacarme, un tohu-bohu\~! Sa fureur fait long feu.
+\par
+\par \'ab\~Seule de femme\~\'bb, elle est d\rquote avance s\'fbre d\rquote \'eatre vaincue\~; puis, elle a vu de l\rquote argent dans la main de mon p\'e8re, qui paye les pieds de cochon.
+\par
+\par \'ab\~Oui, nous avons de l\rquote argent, dit mon p\'e8re guilleret et narquois, et il crie\~:
+\par
+\par \endash Une autre bouteille de ce jaune-l\'e0\~!
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas soif.
+\par
+\par \endash Mais, moi, j\rquote ai soif. \endash Jacques a soif aussi. As-tu soif\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la riposte joyeuse au trait de la veille\~; il y met de la malice, pas de m\'e9chancet\'e9, le vin l\rquote a rendu bon.
+\par
+\par \'ab\~Et vous, madame\~?\~\'bb fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+\par
+\par Il n\rquote y a pas moyen de se f\'e2cher. Ma m\'e8re ne s\rquote y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur\~:
+\par
+\par \'ab\~Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi.
+\par
+\par \endash Non, il reste avec nous\~! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le }{\i troisi\'e8me}{.\~\'bb
+\par
+\par Faire le troisi\'e8me, \'e0 c\'f4t\'e9 des sous-officiers, sur la m\'eame table\~; \'e9carter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les gar\'e7ons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant\~! Je ne me tiens pas d\rquote orgueil, et c
+\rquote est moi, moi le fouett\'e9, le battu, le}{\i sangl\'e9}{, qui suis l\'e0, \'e9cartant les jambes, \'f4tant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches\~!
+\par
+\par
+\par La partie de dominos est finie.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va dire \'e0 ta m\'e8re que nous montons.\~\'bb
+\par
+\par Nous l\rquote avions oubli\'e9e, et j\rquote en ai, d\'e8s que le coup de feu de la premi\'e8re \'e9motion est pass\'e9e, j\rquote en ai un peu de remords. Ma m\'e8re m\rquote accueille d\rquote un regard dur et d\rquote un mot mena\'e7ant\~
+; mon remords s\rquote en va. Il me semble qu\rquote elle aurait d\'fb deviner que je pensais en ce moment \'e0 elle\~; qu\rquote il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaiet\'e9, et je lui en veux de son accueil.
+
+\par
+\par \'ab\~Quand nous serons arriv\'e9s, tu me payeras tout \'e7a.\~\'bb
+\par
+\par Payer quoi\~? un moment de bonheur\~? Ai-je donc fait du mal\~? J\rquote ai tremp\'e9 le bout de mes l\'e8vres dans des verres o\'f9 il y avait de la mousse, et o\'f9 je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. \endash Oh\~
+! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arriv\'e9 vous pourrez me battre\'85
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon jour de chance\~!
+\par
+\par Une dame est venue s\rquote asseoir pr\'e8s de nous et la conversation s\rquote est engag\'e9e. Mme\~Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l\rquote honneur de causer avec elle.
+\par
+\par On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire \'e0 leur m\'e8re, m\rquote entra\'eenent dans leurs jeux.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, reste l\'e0.
+\par
+\par \endash Laissez-les s\rquote amuser ensemble, dit avec un air de bont\'e9 l\rquote interlocutrice \'e9l\'e9gante.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas peur qu\rquote ils se noient\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est tout ce que ma m\'e8re trouve \'e0 dire, mais elle est flatt\'e9e que son fils soit admis dans un jeu d\rquote enfants de riches, et si je me noie, tant pis\~!
+\par
+\par Je crois vraiment qu\rquote elle a peur que je me noie\~! Quand nous approchons d\rquote un feu, elle a peur que je me br\'fble. Un jour, un ballon partait dans la cour du coll\'e8ge, elle a cri\'e9\~: \'ab\~Il va t\rquote emporter\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu\rquote elle a souffl\'e9 ou tap\'e9 sur ma curiosit\'e9, mes envies ont enfl\'e9 comme ma peau sous le fouet.
+\par
+\par C\rquote est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas \'eatre plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m\rquote amuser comme mes camarades s\rquote amusent\~; ils ne se noient pas, ils ne se br\'fb
+lent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n\rquote ai jamais rat\'e9 un }{\i filage}{\~; je me suis empress\'e9 de manquer la classe aussi souvent que j\rquote ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou pr\'e8
+s de la forge, dans la grande usine, dont le p\'e8re de Terrasson est le contrema\'eetre.
+\par
+\par Je suis mont\'e9 sur le grand arbre du }{\i Clos P\'e9lissier}{, et je suis all\'e9 jusqu\rquote au bout de la grande branche.
+\par
+\par Je me rappelle tout cela en ce moment\~; j\rquote ai le cerveau un peu \'e9moustill\'e9. Je me figure que je tiens une balance. Si on m\rquote emp\'eache d\rquote aller sur le bord de l\rquote eau, de m\rquote
+approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien, \endash je ne veux pas que ma m\'e8re ait peur\~; \endash mais, \'e0 la premi\'e8re occasion, je me rattraperai, j\rquote entrerai dans la rivi\'e8re jusqu\rquote \'e0 la ceint
+ure, et je mettrai mon pied au-dessus des }{\i coul\'e9es}{ de fer fondu.
+\par
+\par C\rquote est bien d\'e9cid\'e9. En attendant, ce soir, comme ma m\'e8re m\rquote a laiss\'e9 libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+\par
+\par Si elle m\rquote avait d\'e9fendu de jouer, je n\rquote aurais pas pu m\rquote emp\'eacher de me pencher sur la roue, de chercher \'e0 prendre de l\rquote \'e9cume dans le creux de la main\'85
+\par
+\par Nous courons d\rquote un bout du bateau \'e0 l\rquote autre\~; nous h\'e9lons le m\'e9canicien, nous tourmentons l\rquote homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous t\'e2tons le cabestan, nous essayons de soulever l\rquote ancre\'85
+\par
+\par La journ\'e9e fuit, le soir arrive.
+\par
+\par
+\par Nous nous laissons prendre comme des hommes par la m\'e9lancolie du cr\'e9puscule\~; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secou\'e9s par le vent, nous regardons le sillon que creuse le
+bateau dans sa marche, nous fixons les premi\'e8res \'e9toiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l\rquote eau moir\'e9e les tra\'een\'e9es de lune.
+\par
+\par La machine fait }{\i poum, poum}{\~!
+\par
+\par
+\par C\rquote est la cloche qui parle \'e0 pr\'e9sent\~; nous approchons du pont.
+\par
+\par Nous voici \'e0 Tours\~: on rel\'e2che ici.
+\par
+\par M.\~Chanlaire conna\'eet un h\'f4tel, pas cher. Nous irons tous, si l\rquote on veut. C\rquote est entendu. Et, dix minutes apr\'e8s le d\'e9barquement, nous arrivons au }{\i Grand-Cerf}{.
+\par
+\par
+\par Nous d\'eenons \'e0 la table d\rquote h\'f4te.
+\par
+\par Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un pr\'eatre\~: tout le monde fait honneur \'e0 la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succ\'e8s qui profite \'e0 la cave. Son piquant donne soif.
+\par
+\par J\rquote ouvre des yeux \'e9normes, j\rquote \'e9carte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe\~! Combien de r\'e9chauds d\rquote argent\~! Dix plats\~! On bavarde, on d\'e9vore.
+\par
+\par \'ab\~Passez-moi le civet. \endash Voulez-vous du saumon\~?\~\'bb
+\par
+\par Il me semble que je suis \'e0 un repas des }{\i Mille et une Nuits}{.
+\par
+\par Je suis profond\'e9ment \'e9tonn\'e9 de voir que tout le monde foule aux pieds les pr\'e9ceptes que m\rquote a inculqu\'e9s ma m\'e8re sur la fa\'e7on de se tenir en soci\'e9t\'e9. Le cur\'e9 lui-m\'eame a les coudes sur la nappe et sa chaise tout pr\'e8
+s de la table, comme j\rquote \'e9tais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grill\'e9 et du petit vin jaune.
+\par
+\par Ma m\'e8re est \'e0 c\'f4t\'e9 de la dame de Paris, qui nous a plac\'e9s \'e0 sa droite, ses fils et moi.
+\par
+\par Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma m\'e8re ne s\rquote en plaint pas, et m\'eame elle se f\'e2che \'e0 un moment parce que je refuse de quelque chose.
+\par
+\par \'ab\~Comme si on voulait le faire mourir de faim\~! C\rquote est bien \'e0 prix fixe, n\rquote est-ce pas\~? demande-t-elle \'e0 M.\~Chanlaire.
+\par
+\par \endash Oui, deux francs par t\'eate.
+\par
+\par \endash Jacques, crie-t-elle aussit\'f4t, mange de tout\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est jet\'e9 comme un cri des croisades, comme une devise de combat\~: \'ab\~Mange de tout\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela s\rquote entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table.
+\par
+\par Elle ne peut s\rquote emp\'eacher de s\rquote occuper de moi, de la place o\'f9 elle est, et veille toujours sur son enfant.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde. \endash Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu\rquote on suce ses doigts. \endash Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant\~! \endash Jacques, tu ne sais pas manger les croupions\~!
+\~\'bb
+\par
+\par Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui tra\'eenent. On la remarque.
+\par
+\par J\rquote en deviens rouge.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! elle m\rquote a g\'e2t\'e9 mon plaisir\'85 Je m\rquote aper\'e7ois parfaitement que les voisins se moquent d\rquote elle, et les ma\'eetres de l\rquote h\'f4tel la regardent de travers. Puis j\rquote aurais voulu avoir l\rquote air d\rquote
+un homme, en redemander aux gar\'e7ons\~: \'ab\~Passez-moi ce plat-l\'e0\~!\~\'bb m\rquote essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arri\'e8re, et dire en finissant\~: \'ab\~En voil\'e0 encore un que les Prussiens n\rquote auront pas.\~
+\'bb
+\par
+\par
+\par M.\~Chanlaire se l\'e8ve\~:
+\par
+\par \'ab\~Mesdames, messieurs et gamins, j\rquote offre du champagne.
+\par
+\par \endash Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma m\'e8re, du ton dont elle dirait\~: \'ab\~On ne m\rquote enl\'e8vera pas mon fils.\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, il boira dans le sien, et c\rquote est lui qui aura l\rquote \'e9trenne de cette bouteille, dit M.\~Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle\~; les enfants les premiers\~!\~\'bb
+\par
+\par Il remplit mon verre, qui d\'e9borde, et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Vide-moi \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire\~: regarde-moi donc\~!
+\par
+\par Je n\rquote ose la regarder ni boire.
+\par
+\par \'ab\~Tu es l\'e0 comme un empot\'e9, voyons\~!\~\'bb
+\par
+\par Empot\'e9\~! M.\~Chanlaire dit cela tout haut\~; j\rquote en ai le c\'9cur qui se fend, la main qui tremble et je renverse la moiti\'e9 du champagne sur une robe d\rquote \'e0 c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Nigaud\~!\~\'bb dit l\rquote inond\'e9e\'85
+\par
+\par Empot\'e9\~! Nigaud\~! C\rquote est ma m\'e8re qui est cause que j\rquote ai \'e9t\'e9 si b\'eate.
+\par
+\par Elle me sermonne encore apr\'e8s, en rench\'e9rissant sur les autres.
+\par
+\par Je vais me coucher gonfl\'e9 et piteux.
+\par
+\par \'ab\~Par ici, votre chambre\~\'bb, dit le gar\'e7on.
+\par
+\par Au moment o\'f9 je suis au bout du corridor, disant adieu \'e0 la dame de Paris et \'e0 ses fils, qui m\rquote ont fait tout le soir des amiti\'e9s, ma m\'e8re m\rquote appelle\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y a l\rquote accent du commandement dans la voix \endash de la sollicitude aussi \endash elle prend des pr\'e9cautions auxquelles son enfant, avec l\rquote imprudence de son \'e2ge, ne songe pas.
+\par
+\par Mes camarades sourient, leur m\'e8re rougit, la mienne salue.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui encore dans mes r\'eaves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes d\'e9collet\'e9es, \'e0 table, dans un bal, j\rquote entends, comme Jeanne d\rquote Arc, une voix\~: \'ab\~Jacques\~! les cabinets sont en bas\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+\par
+\par La dame de Paris est encore avec ma m\'e8re et je suis avec ses fils.
+\par
+\par Ils sont plus remuants que moi et ne s\rquote arr\'eatent pas au milieu du pont, les l\'e8vres entrouvertes et le nez fr\'e9missant, pour respirer et boire le petit vent qui passe\~: brise du matin qui sec
+oue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivi\'e8re bleue\~; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j\rquote aper\'e7ois le fond de la ville qui d\'e9
+gringole tout joyeux\~!
+\par
+\par
+\par L\'e0-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau \'e0 grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les pr\'eatres, l\rquote air j\'e9suite aussi.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui\~! c\rquote est lui\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelqu\rquote un a donn\'e9 un nom \'e0 cet homme qui passe et on l\rquote a reconnu.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est le chantre des}{\i Gueux}{, Jacques, c\rquote est B\'e9ranger}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Auteur de chansons tr\'e8s populaire.}}}{.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re me dit cela, comme il m\rquote a dit\~: c\rquote est la Pucelle\~!
+\par
+\par Il a \'f4t\'e9 son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s\rquote il faisait sa pri\'e8re. Il est plein de respect pour les gloires, mon p\'e8re, et il s\rquote enrhumerait pour les saluer. Il n\rquote a pas encore r\'e9ussi \'e0 m\rquote
+inspirer cette v\'e9n\'e9ration, et tandis qu\rquote on regarde B\'e9ranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d\rquote un grand arbre, puis s\rquote abattent et plongent dans l\rquote
+argent des trembles et dans l\rquote or des osiers.
+\par
+\par Dans ma g\'e9ographie, j\rquote ai vu qu\rquote on appelait ce pays le jardin de la France.
+\par
+\par Jardin de la France\~! oui, et je l\rquote aurais appel\'e9 comme \'e7a, moi gamin\~! C\rquote est bien l\rquote impression que j\rquote en ai gard\'e9e\~; \endash ces parfums, ce calme, ces rives sem\'e9es de maisons fra\'ee
+ches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire\~!...
+\par
+\par Il se tache de noir, ce ruban\~; il prend une couleur glauque, tout d\rquote un coup, et il semble qu\rquote il roule du sable sale, ou de la boue. C\rquote est la mer qui approche, et vomit la mar\'e9e\~; la Loire va finir, et l\rquote Oc\'e9an commence.
+
+\par
+\par Nous arrivons, voici la prairie de Mauves\~! \endash Je suis rest\'e9 tout le jour sous l\rquote impression calme du matin. \endash J\rquote ai peu jou\'e9 avec mes petits camarades, qui s\rquote \'e9tonnaient de mon silence.
+\par
+\par L\rquote espace m\rquote a toujours rendu silencieux.
+\par
+\par Nous sommes pr\'e8s du pont en fil de fer, je lis au loin }{\i H\'f4tel de la Fleur}{. \endash C\rquote est Nantes.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {NANTES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re a tann\'e9 M.\~Chanlaire pour lui demander o\'f9 nous ferions bien d\rquote aller en d\'e9barquant, et elle s\rquote y est prise si bien, qu\rquote il l\rquote a envoy\'e9e au diable, \endash tout bas, \endash et qu\rquote il s\rquote
+esquive aussit\'f4t qu\rquote on arrive. Il jette son adresse \'e0 mon p\'e8re, sa valise \'e0 un portefaix, et le voil\'e0 loin.
+\par
+\par La dame de Paris s\rquote en va de son c\'f4t\'e9. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et voil\'e0 M.\~Vingtras, professeur de sixi\'e8me au coll\'e8ge de Nantes, debout, sur le pav\'e9 de la ville, avec ses malles, sa femme et son gar\'e7on.
+
+\par
+\par
+\par Notre sp\'e9cialit\'e9 est d\rquote encombrer de notre pr\'e9sence et de g\'eaner de nos bagages la vie des cit\'e9s o\'f9 nous p\'e9n\'e9trons. Pour le moment, nous avons l\rquote air de vouloir demeurer sur le versant du quai et l\rquote
+on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les d\'e9chargements se font mal. \endash \'c0 nous trois, nous tenons plus de place qu\rquote il n\rquote est permis dans un port marchand, et d\'e9j\'e0
+ il se forme des rassemblements autour de notre colonie.
+\par
+\par Ma m\'e8re a }{\i entrepris}{ mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pouvais pas demander \'e0 M.\~Chanlaire\~?...
+\par
+\par \endash Puisque c\rquote est toi qui t\rquote en \'e9tais charg\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a la note aigu\'eb et qui fait retourner les passants. On s\rquote attroupe. Un portefaix s\rquote approche. \'ab\~Combien\~! dit ma m\'e8re, pour emporter \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Trois francs.
+\par
+\par \endash Trois francs\~!
+\par
+\par \endash Pas un sou de moins.
+\par
+\par \endash Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs\~\'bb, dit ma m\'e8re, confiant ses paquets, ses ch\'e2les et une bo\'eete \'e0 mon p\'e8re et allant \'e0 un malheureux en guenilles qui tra\'eenait par l\'e0.
+\par
+\par Il a \'e0 peine le temps de r\'e9pondre que le portefaix arrive, montre sa m\'e9daille, fond dans le tas, accable le d\'e9guenill\'e9 de coups et la famille Vingtras d\rquote injures.
+\par
+\par Dans la bagarre, les bo\'eetes s\rquote \'e9croulent et roulent vers la rivi\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Je cours apr\'e8s un colis, ma m\'e8re en poursuit un autre\~; elle pousse des cris, le d\'e9guenill\'e9 aussi\~; les gendarmes arrivent vers mon p\'e8re. Je remonte pour le secourir\~; on nous cerne. Voil\'e0 notre entr\'e9e \'e0 Nantes.
+\par
+\par
+\par Ouf\~!\~!\~!
+\par
+\par Nous sommes install\'e9s, ce n\rquote est pas sans peine.
+\par
+\par Nous avons pass\'e9 huit jours dans une auberge dont le propri\'e9taire s\rquote appelait Houdebine, je m\rquote en souviens, je ne l\rquote oublierai }{\i jamais.
+\par }{
+\par Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma m\'e8re a trouv\'e9 moyen de mettre la maison sens dessus dessous\~: histoires de corridors, disputes d\rquote escalier, }{\i piques }{avec des femmes de voyageurs. On a discut\'e9 sur la note\~
+; la bonne a r\'e9clam\'e9 un pourboire. On nous a chass\'e9s\~; nous nous sommes trouv\'e9s de nouveau \'e0 midi sur le pav\'e9, M.\~Vingtras, son \'e9pouse et son rejeton.
+\par
+\par Heureusement, M.\~Chanlaire est arriv\'e9 au moment o\'f9 nous montions la garde autour des malles. Moi, j\rquote avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, d\'e8s qu\rquote on saurait o\'f9 se diriger.
+\par
+\par Nous \'e9tions d\'e9j\'e0 connus dans le quartier, qui avait remarqu\'e9 nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau d\'e9
+ballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma m\'e8re, l\rquote embarras de mon p\'e8re, tout avait fait sensation et, apr\'e8s avoir inspir\'e9
+ la curiosit\'e9, commen\'e7ait \'e0 inspirer la d\'e9fiance.
+\par
+\par Que j\rquote aurais donc voulu \'eatre sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d\rquote abordage \'e0 la main, sous les boulets, loin des bagages\~!
+\par
+\par Nous \'e9tions dans la rue, \endash ma m\'e8re d\rquote un c\'f4t\'e9, moi de l\rquote autre, mon p\'e8re en \'e9claireur morne, \endash quand M.\~Chanlaire vint par hasard\~; il est notre providence d\'e9cid\'e9ment.
+\par
+\par Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu\rquote il connaissait\~: je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille.
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote avait pas voulu dire qui il \'e9tait, l\rquote auberge \'e9tant indigne de sa situation, et il planait du myst\'e8re sur nos t\'eates.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re est entr\'e9 en fonctions le lendemain m\'eame de notre emm\'e9nagement, et il a fait peur aux \'e9l\'e8ves, tout de suite\~: cela lui garantit la tranquillit\'e9 dans sa classe pour toujours et des le\'e7ons particuli\'e8res en quantit\'e9.
+\endash Il a l\rquote air si chien, \endash on prendra des r\'e9p\'e9titions\~!
+\par
+\par Tout va bien. \endash Voyons maintenant la ville.
+\par
+\par Toutes mes illusions sur l\rquote Oc\'e9an, envol\'e9es\~; tous mes r\'eaves de temp\'eates tomb\'e9s dans l\rquote eau douce, car c\rquote \'e9tait de l\rquote eau douce\~!
+\par
+\par Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni d\rquote officiers en chapeau de commandement\~; point de salves d\rquote artillerie ni de man\'9cuvres de guerre\~; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres\~; point de r\'e9p\'e9
+tition de branle-bas\~; pas d\rquote exercice d\rquote abordage\~; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J\rquote eus une esp\'e9rance\~: on me parla de }{\i t\'eates de mort }{entass\'e9es sur un trois-m\'e2ts\~; c\rquote \'e9
+taient des fromages de Hollande.
+\par
+\par Comme la vie de marin me para\'eet b\'eate\~!
+\par
+\par Il y a une petite buvette en bas de notre maison\~; j\rquote y vais chercher du vin en chopine pour notre d\'eener et j\rquote y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand m
+\'e2t \'ab\~dans la vague \'e9cumante\~\'bb, ils ne luttent pas \'ab\~contre la fureur des flots\'85\~\'bb. Non, s\rquote ils tombaient \'e0 l\rquote eau, ils se noieraient. Il n\rquote y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien
+\~! merci\~!
+\par
+\par Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse\~; mais je ne fais pas grande diff\'e9rence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d\rquote
+uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un m\'eame m\'e9pris\~; j\rquote enveloppe dans mon d\'e9dain, je confonds dans ma d\'e9sillusion le loup de mer et l\rquote ameneur de fromages.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON PROFESSEUR
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote ai pour professeur un petit homme \'e0 lunettes cercl\'e9es d\rquote argent, au nez et \'e0 la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, \endash elles ne l\rquote emp\'eacheront pas de faire son chemin,
+\endash insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe\~: il arrive de Paris, o\'f9 il a \'e9t\'e9 re\'e7u, comme Turfin, un des premiers \'e0 l\rquote agr\'e9gation\~; il y a laiss\'e9 des protecteurs que son esprit de gringalet amuse\~
+; il en a rapport\'e9 une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+\par
+\par M.\~Larbeau, c\rquote est son nom, se fiche un peu de ses \'e9l\'e8ves, \endash il est caressant avec les fils des influents, qu\rquote il m\'e9nage et aupr\'e8s de qui il a conquis une popularit\'e9 parce qu\rquote il les traite comme de grands gar\'e7
+ons, mais il n\rquote est pas }{\i rosse}{ pour les autres. Pourvu qu\rquote on rie de ce qu\rquote il dit\~! \endash il fait des calembours et propose quelquefois des charades\~; on l\rquote appelle le Parisien.
+\par
+\par Je crois qu\rquote il me trouve un peu }{\i couenne}{, \endash parce que ses blagues ne m\rquote amusent pas\~; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des r\'e9p\'e9titions avec lui, que j\rquote ai voulu \'eatre cordonnier et que maintenant j
+\rquote aimerais \'eatre forgeron. Je lui semble commun\~; ma m\'e8re d\rquote ailleurs lui para\'eet vulgaire et mon p\'e8re lui fait l\rquote effet d\rquote un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l\rquote air de me croire, m\'ea
+me quand je dis que j\rquote ai }{\i oubli\'e9 }{mes devoirs, ou que je me suis }{\i tromp\'e9 }{de le\'e7on.
+\par
+\par \'c0 la fin de l\rquote ann\'e9e, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.
+\par
+\par
+\par Arrive la distribution solennelle\~; \endash je n\rquote ai rien \endash ou j\rquote ai quelque chose, \endash il me semble bien que je remportai une ou deux couronnes et que je fus embrass\'e9 sur l\rquote estrade par un homme qui empoisonnait.
+\endash Toujours donc\~!
+\par
+\par Mais je n\rquote avais pas la foi et je me moquais d\rquote avoir des prix ou de n\rquote en pas avoir, du moment que mon p\'e8re ne me tourmentait point.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LA MAISON
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous demeurons dans une vieille maison repl\'e2tr\'e9e, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s\rquote en d\'e9gage une odeur de t\'e9r\'e9benthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre \'e0 l\rquote \'e9touff\'e9e\~
+: pas d\rquote air, point d\rquote horizon\~!
+\par
+\par Je passe l\'e0, les dimanches surtout, des heures p\'e9nibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d\rquote ailleurs, m\'eame en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-\'c9tienne.
+
+\par
+\par J\rquote aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des col\'e8res des mineurs.
+\par
+\par Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n\rquote y a pas d\rquote usines \'e0 \'e9tincelles et d\rquote hommes \'e0 \'9cil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+\par
+\par Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids\~: ils vont muets derri\'e8re leurs chariots \'e0 travers la ville et ont l\rquote air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l\rquote allure large, la voix forte\~! La l
+\'e8vre est mince ou le nez est pointu, l\rquote \'9cil est creux et la tempe en front de serpent, \endash ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, \'e0 des b\'9cufs, \endash ils ne sentent pas l\rquote herbe, mais la vase\~; ils n
+\rquote ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d\rquote un blanc sale, comme un surplis crott\'e9. Je leur trouve l\rquote air d\'e9vot, dur et faux, \'e0 ces fils de la Vend\'e9e, \'e0 ces hommes de Bretagne.
+\par
+\par Le cours Saint-Pierre me para\'eet si vide \endash avec ses quelques vieux qui viennent s\rquote asseoir sur les bancs\~! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du c\'f4t\'e9 de l\rquote \'e9glise\'85
+\par
+\par Je me sens des envies de pleurer\~!
+\par
+\par
+\par On ne me bat plus. C\rquote est peut-\'eatre pour \'e7a. J\rquote \'e9tais habitu\'e9 \'e0 la souffrance ou \'e0 la col\'e8re, \endash je vivais toujours avec un peu de fi\'e8vre.
+\par
+\par On ne me bat plus. Le proviseur n\rquote est pas de cette \'e9cole. Il a entendu parler d\rquote un de ses professeurs qui appliquait la m\'eame m\'e9thode que mon p\'e8re sur les reins de son fils\~; \endash il l\rquote a fait venir.
+\par
+\par \'ab\~Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit\~; mais si j\rquote apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j\rquote appuie pour votre disgr\'e2ce.\~\'bb
+\par
+\par La nouvelle est arriv\'e9e aux oreilles de mon p\'e8re et a prot\'e9g\'e9 les miennes.
+\par
+\par Ma m\'e8re a fait connaissance de la femme d\rquote un professeur qui est bossue.
+\par
+\par On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air d\rquote un prisonnier qu\rquote on sort un peu. Je marche devant avec ordre de ne pas m\rquote \'e9carter, de ne pas courir, et je ne puis m\'eame pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou, \endash cela ferait \'e9
+clater mon pantalon.
+\par
+\par Il est arriv\'e9 qu\rquote une de mes culottes a craqu\'e9 un jour, et madame Boireau, qui n\rquote y voit pas clair, a cependant \'e9t\'e9 tr\'e8s offusqu\'e9e. On m\rquote a d\'e9fendu de me baisser jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote on m\rquote
+ait fait une culotte large.
+\par
+\par On me l\rquote a faite, il n\rquote y a plus de danger, \endash j\rquote y fl\'e2ne \'e0 l\rquote aise, \endash j\rquote ai l\rquote air d\rquote un canard dont le derri\'e8re pousse.
+\par
+\par Je vois bien qu\rquote on me regarde et les mariniers m\rquote entourent, mais ils me respectent comme l\rquote inconnu\~! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d\rquote un chien, \endash
+ on y met du sel aussi, \endash on m\rquote appelle Circ\'e9.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le supplice \'e0 propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient l\'e9gitimiste. \endash J\rquote
+ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration. \endash Cependant les esp\'e9rances que ce parti a pu concevoir \'e0 mon propos ne tardent pas \'e0 s\rquote
+\'e9vanouir. Ma m\'e8re a trouv\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un collier de chien, dans le fond d\rquote une malle, un col en crin, et je le mets. On crie au \'ab\~bonapartisme\~\'bb cette fois\~! C\rquote
+est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du caf\'e9 Lemblin.
+\par
+\par Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement l\'e0 sur la place\~? On se perd en conjectures, mais l\rquote \'e9tonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit appara\'eetre sur le cours, v\'eatu comme la }{
+\i meilleure des r\'e9publiques}{.
+\par
+\par J\rquote ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+\par
+\par C\rquote est mon costume de demi-saison. Ma m\'e8re voit que je grandis et elle a voulu m\rquote habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l\rquote \'e9toffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet \'e0 lui. J\rquote ai du cachet,
+\endash mais je suis modeste et je pr\'e9f\'e9rerais vivre dans l\rquote obscurit\'e9, ne pas donner aux partis des esp\'e9rances \'e9touff\'e9es le lendemain, \endash avec cela que j\rquote \'e9touffe aussi\~! cette redingote est si lourde et les
+ manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.
+\par
+\par L\'e9gitimiste aujourd\rquote hui, bonapartiste demain, constitutionnel apr\'e8s-demain, c\rquote est ainsi qu\rquote on pervertit les consciences et qu\rquote on d\'e9moralise les masses\~!
+\par
+\par Puis les camarades sont toujours l\'e0, \endash on m\rquote appelle Louis-Philippe. C\rquote est m\'eame dangereux par ce temps de r\'e9gicide.
+\par
+\par Les jours de }{\i classe moyenne}{, quand je suis en }{\i bourgeois citoyen}{, je rentre bris\'e9.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {NOS BONNES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nous avons une bonne, \endash il para\'eet que mon p\'e8re gagne de l\rquote argent.
+\par
+\par Il donne la r\'e9p\'e9tition en}{\i tas}{\~; il prend six ou sept \'e9l\'e8ves qui lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une heure des choses qu\rquote ils n\rquote \'e9coutent pas\~; \'e0 la fin du mois, il envoie sa note, \endash
+ et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre.
+\par
+\par Les r\'e9p\'e9t\'e9s ont moins de pensums et fl\'e2nent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C\rquote est pendant ce temps-l\'e0 que s\rquote \'e9crivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre les profes
+seurs ou les pions, \endash le nez de celui-ci, les cornes de celui-l\'e0, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est g\'ean\'e9e quand elle passe.
+\par
+\par Nous la regardons \'e0 travers des trous, des fentes\~: elle est bien jolie, bien fra\'eeche\~; elle a \'e9pous\'e9 le censeur parce qu\rquote il avait quelques sous, puis qu\rquote il sera proviseur un jour. \endash C\rquote est ce que j\rquote
+ai entendu marmotter \'e0 ma m\'e8re qui ajoute aussi qu\rquote elle s\rquote habille mal.
+\par
+\par \'ab\~Si c\rquote est \'e7a, la mode de Paris, j\rquote aime encore mieux celle de }{\i cheux nous.}{\~\'bb
+\par
+\par Cela est lanc\'e9 \'e0 la paysanne, d\rquote un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa port\'e9e. Moi, je n\rquote aime pas mieux celle de chez nous\~!
+\par
+\par Bien d\'e9sint\'e9ress\'e9 dans la question, \endash puisque j\rquote \'e9tonne m\'eame les tailleurs du pays et que je ne suis v\'eatu \'e0 aucune mode connue depuis l\rquote antiquit\'e9 jusqu\rquote \'e0 nos jours\~! mannequin inconscient d\rquote
+une politique que je ne comprends pas, cam\'e9l\'e9on sans le vouloir, \endash je puis apporter mon t\'e9moignage, il a son poids.
+\par
+\par Eh bien, je pr\'e9f\'e8re l\rquote \'e9charpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au ch\'e2le jaun\'e2tre dont ma m\'e8re est maintenant si fi\'e8re. Je pr\'e9f\'e8re le chapeau de la Parisienne, \'e0
+ petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d\rquote or, \'e0 la coiffure que porte celle qui m\rquote a donn\'e9 ou fait donner le sein, \endash je ne me rappelle plus, \endash o\'f9
+ il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+\par
+\par
+\par On est donc heureux \'e0 la maison.
+\par
+\par \'c7a m\rquote ennuie que l\rquote on ait pris une bonne\~! car j\rquote \'e9tais occup\'e9 au moins, quand j\rquote allais chercher de l\rquote eau, quand je montais du bois, lorsque je d\'e9pla\'e7ais les gros meubles. J\rquote aimais \'e0
+ donner des coups de marteau, des coups d\rquote \'e9paule et des coups de scie. Je me sentais fort et je m\rquote exer\'e7ais \'e0 porter des armoires sur le dos et des seaux pleins \'e0 bras tendus. Je ne dois plus toucher \'e0 rien et si je suis press
+\'e9, je ne puis m\'eame pas d\'e9crotter mes souliers.
+\par
+\par \'ab\~Il y a de la boue autour\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est l\rquote affaire de la bonne, cela\~!
+\par
+\par \endash Avec la grosse brosse seulement\~?
+\par
+\par \endash Nous avons une bonne, ce n\rquote est pas pour qu\rquote elle reste \'e0 b\'e2iller toute la journ\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote a pas le temps de b\'e2iller, la pauvre fille\~! Oh\~! ma m\'e8re a l\rquote \'9cil\~!
+\par
+\par Ce n\rquote est pourtant pas son enfant, ni sa ni\'e8ce\~! Pourquoi donc lui montrer les m\'eames \'e9gards qu\rquote \'e0 moi\~? Elle fait pour les \'e9trangers ce qu\rquote elle faisait pour Jacques. Elle n\rquote \'e9tablit pas de diff\'e9
+rence entre sa domestique et son fils. Ah\~! je commence \'e0 croire qu\rquote elle ne m\rquote a jamais aim\'e9\~!
+\par
+\par La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma m\'e8re lui donne tout ce dont nous n\rquote avons pas voulu.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas moi qui \'e9pargnerais le manger \'e0 une bonne\~!\~\'bb
+\par
+\par Et elle met sur un rebord d\rquote assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est bon pour son temp\'e9rament, ces choses-l\'e0. Et les boulettes froides, voil\'e0 qui fortifie\~!\~\'bb
+\par
+\par Pauvre Jeanneton\~! Si elle n\rquote \'e9tait pas soign\'e9e si bien, comme elle d\'e9p\'e9rirait\~! Car m\'eame avec ce r\'e9gime, elle se porte mal, elle n\rquote est pas grasse, tant s\rquote en faut\~!
+\par
+\par Je crois m\rquote apercevoir que Jeanneton n\rquote est pas folle de ma m\'e8re et queue s\rquote applique \'e0 la contrarier.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton\~?
+\par
+\par \endash Merci, madame.
+\par
+\par \endash Merci oui, ou merci non.
+\par
+\par \endash Non, madame.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote aimez pas le cidre\~?\~\'bb
+\par
+\par Jeanneton balbutie.
+\par
+\par \'ab\~Comme vous voudrez, ma fille\~!\~\'bb Et ma m\'e8re ajoute d\rquote un air d\'e9pit\'e9\~: \'ab\~Je mets le verre l\'e0, vous le prendrez tout \'e0 l\rquote heure si vous voulez\~; vous le laisserez s\rquote \'e9venter, si cela vous amuse.\~\'bb
+
+\par
+\par Le cidre ne s\rquote \'e9ventera pas, il y a bon temps qu\rquote il l\rquote est. Il y a deux jours qu\rquote il tra\'eene dans une bouteille que mon p\'e8re a repouss\'e9e parce qu\rquote elle sentait l\rquote aigre et qu\rquote on a oubli\'e9
+ de boucher. \endash Il est tomb\'e9 un }{\i cafard}{ dedans. Mais ma m\'e8re l\rquote a retir\'e9 tout \'e0 l\rquote heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c\rquote est parce qu\rquote elle a senti le cidre qu\rquote elle s\rquote
+est d\'e9cid\'e9e \'e0 l\rquote offrir \'e0 Jeanneton.
+\par
+\par \'ab\~Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles\'85 Rappelle-toi cela, mon enfant.\~\'bb
+\par
+\par Je me le rappellerai. Si jamais j\rquote ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-l\'e0, }{\i qui n\rquote a pas d\rquote acide}{, qui sent l\rquote aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans\~?
+\par
+\par Ma m\'e8re m\rquote avait vu regarder ce cafard en r\'e9fl\'e9chissant.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est signe que le cidre est bon. S\rquote il \'e9tait mauvais, il n\rquote y serait pas all\'e9. Les insectes ont leur}{\i jugeote }{aussi.\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! les malins\~!
+\par
+\par Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c\rquote est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu\rquote il y avait des vers et qui aimais mieux qu\rquote il n\rquote y e\'fb
+t pas de mouches dans l\rquote huile\~!
+\par
+\par Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma m\'e8re lui offrait en signe d\rquote adieu.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, m\rquote avait-elle dit, va chercher la bouteille qui \'e9tait pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des}{\i fleurs.}{\~\'bb
+\par
+\par Jeanneton a refus\'e9.
+\par
+\par On remplace Jeanneton par Margoton.
+\par
+\par Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en entrant.
+\par
+\par \'ab\~Moi, je n\rquote ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l\rquote estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d\rquote indienne\~; je n\rquote ai pas les poumons faibles et j\rquote aime la viande\~
+; je veux manger chaud.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Margoton joue gros jeu.
+\par
+\par Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l\rquote estomac de Margoton est prot\'e9g\'e9 comme les reins du petit Vingtras. L\rquote autorit\'e9 veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l\rquote
+enfant. On ne destituerait pas publiquement M.\~Vingtras parce qu\rquote il flanquerait en passant une roul\'e9e \'e0 son rejeton, ou parce qu\rquote il \'e9toufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton\~
+; mais il fera bien tout de m\'eame de ne pas d\'e9plaire au grand chef \'e0 propos de son m\'f4me et de sa domestique.
+\par
+\par Ah\~! quelle faute on a commise en s\rquote adressant \'e0 la femme du proviseur, par genre, pour avoir l\rquote air de demander avis\~!
+\par
+\par On n\rquote ose pas renvoyer la grosse recommand\'e9e, malgr\'e9 les pr\'e9tentions qu\rquote elle affiche, et elle entre en place.
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, \'e0 propos de cette bonne.
+\par
+\par Elle n\rquote est pas forte et \'e7a la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c\rquote est son devoir d\rquote \'e9pouse, c\rquote est son r\'f4le de m\'e8re\~; elle n\rquote y faillira pas\~!
+\par
+\par Mais quand il faut servir Margoton\~!...
+\par
+\par \'ab\~Vous avez encore faim\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Comme cela\~?
+\par
+\par \endash Encore un petit morceau, si vous voulez.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re en mourra\~; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu\rquote elle \'e9trangle quand elle reprend le couteau, \'e0 l\rquote expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu\rquote elle est forc\'e9
+e de mettre les cerises dans l\rquote assiette de la bonne, une par une, comme avec un d\'e9chirement.
+\par
+\par Marguerite en demande toujours.
+\par
+\par
+\par Mais ma m\'e8re rena\'eet \'e0 vue d\rquote \'9cil. Mon Dieu\~! mon Dieu\~! soyez b\'e9ni\~!
+\par
+\par Elle rena\'eet, redevient espi\'e8gle, reprend des couleurs. Elle est entr\'e9e un jour dans le cabinet de mon p\'e8re, toute joyeuse.
+\par
+\par \'ab\~Antoine\~! \endash et elle lui a parl\'e9 \'e0 l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Tu es s\'fbre\~?\~\'bb a r\'e9pondu mon p\'e8re avec stupeur et en d\'e9rangeant son bonnet grec.
+\par
+\par Elle se contente de hocher la t\'eate en souriant.
+\par
+\par \'ab\~Il ne s\rquote agit plus que de les surprendre\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle enl\'e8ve le bonnet grec et d\'e9pose d\rquote un geste \'e0 la fois langoureux et hardi, sur le front d\rquote Antoine, son \'e9poux, mon p\'e8re, un baiser furtif.
+\par
+\par On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma m\'e8re a mis son ch\'e2le jaune et son beau chapeau \endash celui au petit melon et \'e0 l\rquote oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur.
+\par
+\par Elle en revient en se frottant les mains et en balan\'e7ant joyeusement la t\'eate\~: \'e0 en faire tomber l\rquote oiseau et le melon.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, je vois Margoton qui fait ses paquets et \'e0 qui on r\'e8gle son compte. Elle a laiss\'e9 de la viande dans son assiette\~: qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+\par
+\par \'ab\~Madame, c\rquote \'e9tait pour le bon motif\~!
+\par
+\par \endash Pour le bon motif\~!... dans une cave\~!...\~\'bb
+\par
+\par Qu\rquote est-ce que c\rquote est que le bon motif\~? On ne m\rquote en dit rien, mais quelques jours apr\'e8s, ma m\'e8re parlant \'e0 mon p\'e8re cause de Margoton.
+\par
+\par \'ab\~Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se f\'e2che. Si elle n\rquote avait pas eu ce routier pour amant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne comprends pas.
+\par
+\par Il est d\'e9cid\'e9 qu\rquote on ne prendra plus de bonnes qu\rquote on nourrira\~: \'e7a fatigue trop ma m\'e8re\~!
+\par
+\par Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec des taches de rousseur, courte et ronde, \endash une boule. Des yeux qui sortent de la t\'eate, et de l\rquote estomac qui cr\'e8ve sa robe\~! Il nous vient beaucoup d\rquote estomac \'e0
+ la maison.
+\par
+\par Elle doit venir faire la vaisselle, l\rquote ouvrage sale, et accompagner ma m\'e8re au march\'e9 pour porter les provisions. Ma m\'e8re veut m\'eame qu\rquote elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu\rquote
+il y a une domestique attach\'e9e \'e0 ma personne. J\rquote ob\'e9is, en allant en peu en avant ou en arri\'e8re de P\'e9tronille\~; c\rquote est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s\rquote accroche \'e0 moi\~
+; on nous voit ensemble.
+\par
+\par On nous voit, et il arrive qu\rquote un matin, en entrant au coll\'e8ge, on m\rquote appelle }{\i su\'e7on}{. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon p\'e8re avec }{\i su\'e7on}{ au bas et l\rquote on ne nous nomme plus que les Su\'e7ons.
+
+\par
+\par Voici pourquoi\~:
+\par
+\par P\'e9tronille occupe ses heures de loisir \'e0 vendre des sucres d\rquote orge dans les rues, et les \'e9l\'e8ves la connaissent bien. On s\rquote est demand\'e9, en me rencontrant avec elle, quel lien myst\'e9rieux nous reliait, et le bruit se r\'e9
+pand que nous fabriquons les sucres d\rquote orge la nuit, que mon p\'e8re a ajout\'e9 cette branche d\rquote industrie au professorat.
+\par
+\par On dit m\'eame qu\rquote ils sont moins bons depuis qu\rquote il est associ\'e9 \'e0 P\'e9tronille.
+\par
+\par
+\par Comme je m\rquote ennuie\~! \endash Je trouve mal qu\rquote on ne me permette pas de rester \'e0 la maison et qu\rquote on me force \'e0 sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m\rquote en fait ramasser quelquefois, mais c
+\rquote est comme si je m\rquote appelais }{\i Munito}{, \endash comme si les fleurs \'e9taient des dominos, que j\rquote ai \'e0 aller chercher sur un coup d\rquote \'9cil\~; qu\rquote il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. H\'e9\~! Munito
+\~!
+\par
+\par Je me pique dans les orties, je m\rquote enfonce les \'e9pines sous la peau, c\rquote est une corv\'e9e, un emb\'eatement\~! J\rquote en arrive \'e0 ha\'efr les jardins, \'e0 d\'e9tester les bouquets, \'e0
+ confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs.
+\par
+\par
+\par Je dois faire de tr\'e8s grands pas, c\rquote est plus }{\i homme}{, puis \'e7a use moins les souliers. Je fais de grands pas et j\rquote ai toujours l\rquote air d\rquote aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d\rquote \'eatre \'e0
+ la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d\rquote un soldat et la rapidit\'e9 d\rquote une ombre chinoise.
+\par
+\par Et toujours une petite queue d\rquote \'e9toffe par derri\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par Je voudrais \'eatre en cellule, \'eatre attach\'e9 au pied d\rquote une table, \'e0 l\rquote anneau d\rquote un mur\~; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai march\'e9 ce matin, pieds nus, sur un }{\i chose}{ de bouteille. (Ma m\'e8re dit que je grandis et que je dois me pr\'e9parer \'e0 aller dans le monde\~; elle me demande pour cela de ch\'e2tier mon langage, et elle veut que je dise d\'e9
+sormais\~: }{\i chose}{ de bouteille, et quand j\rquote \'e9cris je dois remplacer }{\i chose}{ par un trait.)
+\par
+\par J\rquote ai march\'e9 sur un }{\i chose}{ de bouteille et je me suis entr\'e9 du verre dans la plante des pieds. Ah\~! quel mal cela m\rquote a fait\~! le m\'e9decin a eu peur en voyant la plaie.
+\par
+\par \'ab\~Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant\~?\~\'bb
+\par
+\par Oui, je souffre, mais \'e0 ce moment le vent a entrouvert ma fen\'eatre\~; j\rquote ai aper\'e7u dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste o\'f9 l\rquote on m\rquote emm\'e8ne tous les soirs. Je n\rquote
+irai plus de quelque temps. J\rquote ai le pied coup\'e9. Quelle chance\~!
+\par
+\par Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON ENTR\'c9E DANS LE MONDE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re ne se contente pas de me recommander la chastet\'e9 pour les mots, elle veut que je joigne l\rquote \'e9l\'e9gance \'e0 la pudeur.
+\par
+\par Elle a eu l\rquote id\'e9e de me faire donner des le\'e7ons de \'ab\~}{\i comme il faut}{\~\'bb.
+\par
+\par Il y a M.\~Soubasson qui est ma\'eetre de danse, de chausson et professeur de \'ab\~}{\i maintien}{\~\'bb.
+\par
+\par C\rquote est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une m\'e9daille de sauvetage. Il a retir\'e9 de l\rquote eau l\rquote inspecteur d\rquote acad\'e9mie qui allait se noyer. On lui a donn\'e9 cette}{\i
+ chaire}{ de chausson et de danse au lyc\'e9e en mani\'e8re de r\'e9compense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de }{\i maintien}{, qui est tr\'e8s suivi, parce que M.\~Soubasson a la vue basse, l\rquote oreille dure, aime \'e0 }{\i t\'e9ter}{
+, et qu\rquote en lui portant aux l\'e8vres un biberon plein de }{\i tord-boyaux}{, on est libre de faire ce qu\rquote on veut dans son cours.
+\par
+\par Dieu sait ce qu\rquote on n\rquote y fait pas\~!
+\par
+\par Mais moi, j\rquote ai des le\'e7ons particuli\'e8res en dehors du lyc\'e9e. M.\~Soubasson vient \'e0 la maison. Il am\'e8ne son fils, que mon p\'e8re saupoudre d\rquote un peu de latin, et en \'e9change M.\~Soubasson me donne des r\'e9p\'e9
+titions de maintien.
+\par
+\par Ma m\'e8re y assiste.
+\par
+\par \'ab\~Glissez le pied, une, deux, trois, \endash la r\'e9v\'e9rence\~! \endash souriez\~!
+\par
+\par \endash Tu entends, Jacques, souris donc\~! mais tu ne souris pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne souris pas\~? Mais je n\rquote en ai pas envie.
+\par
+\par Il faut essayer tout de m\'eame, et je fais la bouche en }{\i chose}{ de poule.
+\par
+\par Ma m\'e8re, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu\rquote elle me pr\'e9sente comme une grimace.
+\par
+\par \'ab\~Tiens, comme cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Je dois aussi tenir le petit doigt en l\rquote air, \'e7a me fatigue\~!
+\par
+\par \'ab\~Attention \'e0 l\rquote auriculaire\~\'bb, dit toujours M.\~Soubasson, qui s\rquote est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c\rquote
+est toujours avec ce petit doigt qu\rquote il se fouille l\rquote oreille. Il se la fouille m\'eame un peu trop \'e0 mon id\'e9e.
+\par
+\par
+\par Ce que ma m\'e8re me dit de choses blessantes pendant la le\'e7on de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses go\'fbts d\rquote \'e9l\'e9gance, cette femme, \'e0 quel point je suis commun et j\rquote ai l\rquote air d\rquote un paysan, non, ce n
+\rquote est pas possible de le dire\~! Je ne puis pas arriver \'e0 glisser mon pied ni m\'eame \'e0 tenir mon petit doigt en l\rquote air\~!
+\par
+\par \'ab\~Je te croyais fort\~\'bb, dit ma m\'e8re, qui sait que je pose un peu pour le }{\i moignon}{ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+\par
+\par Je ne suis pas fort, il para\'eet, puisque au bout de dix minutes, l\rquote auriculaire retombe \'e9nerv\'e9, demandant gr\'e2ce, crisp\'e9 comme une queue de rat empoisonn\'e9\~! Rien que d\rquote y penser, il se tord encore aujourd\rquote hui et j
+\rquote en ai la chair de poule.
+\par
+\par Au bout de deux mois, c\rquote est \'e0 peine si je suis en \'e9tat de faire une r\'e9v\'e9rence \'e0 trois glissades\~; en tout cas, je suis incapable de parler en m\'eame temps. Si je parlais, il me semble que je dirais\~: }{\i j\rquote avons, jarnigu
+\'e9, moussu le maire}{, parce que je salue comme les villageois dans les pi\'e8ces. Il me prend des envies, quand je r\'e9p\'e8te avec ma m\'e8re, de l\rquote appeler \'ab\~Nanette\~\'bb et de lui crier que je m\rquote appelle \'ab\~Jobin\~\'bb
+, ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien\~!
+\par
+\par
+\par Il faut pourtant que tout ce temps-l\'e0 n\rquote ait pas \'e9t\'e9 perdu, que je mette en pratique, t\'f4t ou tard, mes le\'e7ons d\rquote \'e9l\'e9gance et que je fasse plus ou moins honneur \'e0 M.\~Soubasson, \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Pr\'e9pare ton maintien.\~\'bb
+\par
+\par J\rquote en serre l\rquote auriculaire avec fr\'e9n\'e9sie, je fais et refais des r\'e9v\'e9rences, j\rquote en sue le jour, j\rquote en r\'eave la nuit\~!
+\par
+\par Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en c\'e9r\'e9monie.
+\par
+\par \'ab\~Pan, pan\~!
+\par
+\par \endash Entrez\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re passe la premi\'e8re, je ne vois pas comment elle s\rquote en tire, j\rquote ai un brouillard devant les yeux.
+\par
+\par
+\par C\rquote est mon tour\~!
+\par
+\par Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu\rquote on s\rquote \'e9carte. La compagnie stup\'e9faite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c\rquote est\~; vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier\~
+? Vais-je faire le saut de carpe\~? On attend. J\rquote entre dans le cercle et je commence\~:
+\par
+\par Une \endash je glisse.
+\par
+\par Deux \endash je recule.
+\par
+\par Trois \endash je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+\par
+\par C\rquote est un clou de mon soulier.
+\par
+\par Ma m\'e8re \'e9tait derri\'e8re modestement et n\rquote a rien vu. Elle me souffle\~:
+\par
+\par \'ab\~Le sourire, maintenant\~!\~\'bb
+\par
+\par Je souris.
+\par
+\par \'ab\~Et il rit, encore\~!\~\'bb murmure indign\'e9e la femme du proviseur.
+\par
+\par Oui, et je continue \'e0 \'e9ventrer le tapis.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est trop fort\~!\~\'bb
+\par
+\par On se rapproche, on m\rquote enveloppe, je suis fait prisonnier.
+\par
+\par Ma m\'e8re demande gr\'e2ce.
+\par
+\par Moi, j\rquote ai perdu la t\'eate et je crie\~: \'ab\~Nanette\~! Nanette\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Mon avancement est fichu pour cinq ans\~\'bb, dit mon p\'e8re le soir en se couchant.
+\par
+\par On renvoie M.\~Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises mani\'e8res\~; je n\rquote en suis pas f\'e2ch\'e9 pour mon petit doigt qui se d\'e9tend, reprend sa forme accoutum\'e9e. Je pr
+\'e9f\'e8re avoir de mauvaises mani\'e8res et n\rquote avoir pas l\rquote auriculaire comme une queue de rat empoisonn\'e9.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai une }{\i veine }{dans mon malheur.
+\par
+\par Ma blessure au pied \'e9tait mal gu\'e9rie. Elle se rouvre de temps en temps et je mens un peu d\rquote ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous pr\'e9texte que je ne puis marcher. Je la gratte m\'ea
+me et je la gratterais encore davantage, mais \'e7a me chatouille.
+\par
+\par Ce}{\i chose}{ de bouteille (je vous ob\'e9irai, ma m\'e8re) m\rquote a rendu un fier service. Je reste \'e0 la maison et je ne r\'f4de plus dans les chemins vides, bord\'e9s d\rquote arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourl\'e9s d\rquote
+herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussi\'e8re desquels je tra\'eene, comme un insecte estropi\'e9 dans la boue.
+\par
+\par Je reste devant une table o\'f9 il y a des livres que j\rquote ai l\rquote air de lire, tandis que je fais des r\'eaves qu\rquote on ne devine point.
+\par
+\par Mon p\'e8re travaille de l\rquote autre c\'f4t\'e9 et ne me g\'eane pas, except\'e9 quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas besoin de b\'fbcher beaucoup pour le coll\'e8ge, je suis souvent le premier et je n\rquote ai qu\rquote \'e0 faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon p\'e8re croie que je cherche des mots, tandis que je cours apr\'e8
+s des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-\'c9tienne\'85
+\par
+\par Je trouve une dr\'f4le de joie \'e0 regarder dans ce pass\'e9.
+\par
+\par On nous donne quelquefois un paysage \'e0 traiter en }{\i narration}{. J\rquote y mets mes souvenirs.
+\par
+\par \'ab\~Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine\~\'bb, me dit le professeur, qui n\rquote y retrouve ni du Virgile ni de l\rquote Horace, si ce sont des vers\~; ni des guenilles de Cic\'e9ron, si c\rquote est du latin\~
+; ni du Thomas ni du Marmontel, si c\rquote est du fran\'e7ais.
+\par
+\par Mais je vais arriver \'e0 \'eatre le dernier un de ces matins\~!
+\par
+\par Je me sens grandir, j\rquote oublie les }{\i anciens}{. Je songe plus \'e0 ce que je deviendrai qu\rquote \'e0 ce qu\rquote est devenu tel empereur romain. Ma}{\i facilit\'e9}{, mon imagination s\rquote \'e9vanouissent, se meurent, sont mortes\~!\~!\~
+! (Bossuet, }{\i Oraisons fun\'e8bres}{.)
+\par
+\par
+\par Un M.\~David, qui est pr\'e9sident de l\rquote }{\i Acad\'e9mie po\'e9tique}{ de Nantes, donne de grandes soir\'e9es. Il invite les professeurs et leurs femmes \'e0 venir danser chez lui.
+\par
+\par C\rquote est dans un grand salon nu, o\'f9 il y a le buste de Socrate sur la chemin\'e9e. Une jeune dame le regarde et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est donc si vilain que \'e7a, un philosophe\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re vient avec mon p\'e8re, }{\i naturellement}{, et m\'eame on m\rquote a amen\'e9 au commencement.
+\par
+\par Notre arriv\'e9e est annonc\'e9e avec plaisir et est accueillie avec faveur.
+\par
+\par Mon p\'e8re est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris\~: on dirait deux prunelles de chat sous une goutti\'e8re. Il a l\rquote air peu commode.
+\par
+\par Ma m\'e8re\~!... hum\~!... ma m\'e8re\~!... Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune\~; aux poignets, des n\'9cuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des n\'9cuds de paille \'e0 la queue trouss\'e9e d\rquote un cheval. Rien que \'e7
+a comme toilette.}{\i \'catre simple}{, c\rquote est sa devise.
+\par
+\par Une fois seulement, elle a ajout\'e9 l\rquote oiseau de son chapeau \endash en broche, le bec en bas, le }{\i chose}{ en l\rquote air. Une fantaisie, un essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cet oiseau fait l\'e0\~?\~\'bb demande-t-on.
+\par
+\par Il y en avait qui auraient pr\'e9f\'e9r\'e9 le bec en l\rquote air, le }{\i chose }{en bas.
+\par
+\par Ma m\'e8re faisait la mignonne, aga\'e7ant le bec de la b\'eate comme s\rquote il \'e9tait vivant.
+\par
+\par \'ab\~Ti\'85 ti\'85 le joli petit oiseau, c\rquote est mon }{\i toiseau\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Mon p\'e8re a obtenu qu\rquote elle laiss\'e2t l\rquote oiseau sur le chapeau, \endash le joli toiseau\~!
+\par
+\par Mais pour les n\'9cuds, comme il avait voulu y toucher une fois\~:
+\par
+\par \'ab\~Antoine, avait r\'e9pondu ma m\'e8re, suis-je une honn\'eate femme\~? Oui ou non\~! Tu h\'e9sites, tu ne dis rien\~! Ton silence devient une injure\~!...
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re amie\~!
+\par
+\par \endash Tu me crois honn\'eate, n\rquote est-ce pas\~?... Jamais tu n\rquote as pu soup\'e7onner que Jacques, notre enfant, provenait d\rquote une source impure, \'e9tait un fruit g\'e2t\'e9, avec un ver dedans\~?...
+\par
+\par \'ab\~Avec un ver dedans\~? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soup\'e7on de coquetterie, peut-\'eatre, \endash nous sommes filles d\rquote \'c8ve, que veux-tu\~? Mais aie confiance, Antoine. Si j\rquote allais trop loin, \endash
+ je suis ignorante, moi\~! \endash tu aurais le droit de me faire des reproches. Mais, non\~!... Et ne prends pas pour les hommages d\rquote une flamme coupable les politesses qu\rquote on fait \'e0 un brin de toilette et de bon go\'fbt.\~\'bb
+\par
+\par Elle tape sur sa jupe et taquine un des n\'9cuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon p\'e8re\~:
+\par
+\par \'ab\~Vilain jaloux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On danse.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne dansez pas, Mme\~Vingtras\~?
+\par
+\par \endash Nous sommes trop }{\i vieux}{, dit mon p\'e8re avec un sourire et en saluant.
+\par
+\par \endash Trop }{\i vieux}{\~! C\rquote est pour moi que tu as dit cela\~?\~\'bb fait ma m\'e8re.
+\par
+\par La sc\'e8ne se passe dans un coin o\'f9 elle a accul\'e9 Antoine, derri\'e8re un rideau.
+\par
+\par \'ab\~Ce ne peut \'eatre que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, \'e9coute-moi\'85
+\par
+\par \endash Parle moins haut.
+\par
+\par \endash Je parlerai sur le ton qu\rquote il me pla\'eet.\~\'bb
+\par
+\par Elle \'e9l\'e8ve encore plus la voix.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! tu ne me feras pas taire\~! Non. Si tu veux m\rquote insulter, je n\rquote ai pas envie de l\rquote \'eatre, entends-tu. Trop }{\i vieux}{\~! (Elle le toise des pieds \'e0 la t\'eate.) Trop }{\i vieux\~! }{parce que je n\rquote ai pas l
+\rquote \'e2ge de la Brignoline, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Je suis sur des \'e9pines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j\rquote imite dans mon coin des instruments \'e0 vent, \endash au risque d\rquote \'eatre calomni\'e9\~!
+\par
+\par Enfin, on s\rquote apaise derri\'e8re le rideau.
+\par
+\par
+\par Je ne m\rquote amuse pas aux soir\'e9es du proviseur\~; on me trouve trop triste. \endash Je suis habill\'e9 \'e0 neuf. Seulement on a choisi une dr\'f4le d\rquote \'e9toffe\~; j\rquote ai l\rquote air d\rquote \'eatre dans un bas de laine\~; c\rquote
+est terne, }{\i \'e0 c\'f4tes, }{mais si terne\~!
+\par
+\par Comme \'e7a d\'e9teint, je fais des taches aux habits des autres.
+\par
+\par On s\rquote \'e9carte de moi. Ma m\'e8re elle-m\'eame ne me parle que de loin, comme \'e0 un \'e9tranger presque\~! \endash Oh\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Je dan-se-rai\~\'bb, a-t-elle dit\~; et elle danse.
+\par
+\par Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah\~! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs\~; \endash une v\'e9ritable \'e9coli\'e8re, je vous dis\~!
+\par
+\par Au galop final une id\'e9e lui vient, celle de faire partager \'e0 son enfant les joies de Terpsichore, et s\rquote \'e9loignant du galop une seconde, elle me saisit et m\rquote attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore et elle a l
+\rquote air d\rquote un Savoyard qui fait danser une marionnette. \endash \'c7a me fait si mal sous les bras\~!
+\par
+\par Depuis quelque temps elle est r\'eaveuse.
+\par
+\par \'ab\~Ta m\'e8re a quelque id\'e9e en t\'eate\~\'bb, fait mon p\'e8re du ton d\rquote un homme qui pr\'e9voit un malheur.
+\par
+\par Elle s\rquote enferme toute seule et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher\~; on l\rquote a surprise \'e0 travers la porte qui faisait des gr\'e2ces devant un miroir, en s\rquote appuyant le front.
+\par
+\par Soir\'e9e chez M.\~David. La femme du professeur d\rquote histoire, qui est d\rquote origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh\~! eh\~! quoique revu et corrig\'e9 comme les morceaux choisis par l\rquote archev\'eaque de Tours.
+\par
+\par La femme du professeur d\rquote allemand, une Alsacienne, chante un }{\i titi la itou, la itou la la, }{en valsant une valse du pays.
+\par
+\par C\rquote est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle o\'f9 l\rquote on vient de danser est vide.
+\par
+\par On entend un petit cri.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Eh\~! youp\~! eh\~! youp\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Mon p\'e8re, qui est en face de moi, a l\rquote air frapp\'e9 d\rquote un coup de sang et je vais }{\i voler dans ses bras.
+\par }{
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Eh\~! youp\~! eh\~! youp\~! la Catarina\~! eh\~! youp\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par En m\'eame temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet.
+\par
+\par L\rquote apparition chante\~:
+\par
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Ch\'e9 la bourra, la la\~!
+\par Oui, la bourra, fouchtra\~!
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par
+\par Et la voix devenant \'e9nergique, presque biblique, dit tout d\rquote un coup\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Anyn}{, mon homme\~!\~\'bb
+\par
+\par Cet homme, c\rquote est }{\i Antoine}{ qui au premier }{\i youp\~! youp\~! }{avait pressenti le danger, \endash c\rquote est mon p\'e8re qui est entra\'een\'e9 comme je le fus le jour des marionnettes.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Anyn}{, mon homme, }{\i Anyn\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Et ma m\'e8re le plante devant elle, en le gourmandant de sa }{\i moll\'e8che}{ \endash \'e0 la }{\i chtup\'e9facchion}{ de l\rquote assistance, qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 pr\'e9venue.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! chante\~! chante donque\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai peur qu\rquote on }{\i chonge}{ \'e0 moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soir\'e9e, je r\'e9pondis\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Il y a quelqu\rquote un\~!...\~\'bb}{
+\par
+\par La nuit me trouva harass\'e9, vide\~!
+\par
+\par Je sortis enfin quand la derni\'e8re lampe fut \'e9teinte, et je revins au logis, o\'f9 l\rquote on ne pensait pas \'e0 moi.
+\par
+\par Ma m\'e8re seule avec mon p\'e8re murmurait \'e0 son oreille\~:
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! Est-ce que la bourr\'e9e ne vaut pas le fandango\~?\~\'bb
+\par
+\par Et elle ajouta d\rquote une voix un peu tremblante\~:
+\par
+\par \'ab\~Dis-moi }{\i cha\~!\~\'bb}{
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la mutinerie dans la fiert\'e9, l\rquote espi\'e8glerie dans le bonheur\~!
+\par
+\par
+\par Tout se g\'e2te.
+\par
+\par Mon p\'e8re \endash Antoine \endash n\rquote a plus voulu aller dans le monde avec ma m\'e8re.
+\par
+\par La soir\'e9e de la bourr\'e9e lui a compl\'e8tement tourn\'e9 la t\'eate, elle s\rquote est gris\'e9e avec son succ\'e8s\~; restant dans la veine trouv\'e9e, s\rquote ent\'eatant \'e0 suivre ce filon, elle parle}{\i charabia}{
+ tout le temps, elle appelle les gens}{\i mouchu}{ et}{\i monchieu.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re \'e0 la fin lui interdit formellement l\rquote auvergnat.
+\par
+\par Elle r\'e9pond avec amertume\~:
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! c\rquote est bien la peine d\rquote avoir re\'e7u de l\rquote \'e9ducation pour \'eatre jaloux d\rquote une femme qui n\rquote a pour elle que son }{\i esprit naturel\~! }{Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta gr\'e9caillerie, tu en es r
+\'e9duit \'e0 d\'e9fendre \'e0 ta femme, qui est de la campagne, de}{\i t\rquote \'e9clipser\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Les querelles s\rquote enveniment.
+\par
+\par \'ab\~Tu sais, Antoine, je t\rquote ai fait assez de sacrifices, n\rquote en demande pas trop\~! Tu as voulu que je ne dise plus }{\i estatue}{, je l\rquote ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus }{\i ormoire}{, je ne l\rquote
+ai plus dit, mais ne me pousse pas \'e0 bout, vois-tu, ou je recommence.\~\'bb
+\par
+\par Elle continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Et d\rquote abord ma m\'e8re disait }{\i estatue}{\'85 elle \'e9tait aussi respectable que la tienne, sache-le bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re se trouve menac\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, entre }{\i estatue}{ et }{\i mouchu.
+\par }{
+\par Il met les pieds dans le plat et d\'e9fend l\rquote un et l\rquote autre.
+\par
+\par Ma m\'e8re se venge en l\rquote injuriant\~; elle cherche des mots qui le blessent\~: }{\i es}{cargot \endash }{\i es}{pectacle\~! }{\i es}{tomac \endash }{\i es}{quelette\~! Ces diphtongues entrent profond\'e9ment dans le c\'9cur de mon p\'e8
+re. Le samedi suivant, il s\rquote habille sans mot dire et va en soir\'e9e sans elle.
+\par
+\par
+\par Le samedi d\rquote apr\'e8s, m\'eame jeu, mais \'e0 minuit ma m\'e8re vient me r\'e9veiller.
+\par
+\par \'ab\~L\'e8ve-toi, tu vas aller attendre ton p\'e8re \'e0 la porte de chez M.\~David, et quand il sortira tu crieras\~: }{\i La la, fouchtra\~! }{J\rquote arriverai, tu nous laisseras.\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai cri\'e9\~:}{\i La la, fouchtra\~! }{J\rquote ai eu tort.
+\par
+\par Elle lui fait une sc\'e8ne devant tout le monde, tout haut, disant qu\rquote il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+\par
+\par \'ab\~Il a un bien gros derri\'e8re pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9p\'e8te ma m\'e8re, il nous laisse mourir de faim.\~\'bb
+\par
+\par Nous avons mang\'e9 une grosse soupe \'e0 d\'eener, puis des andouilles\~: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim\~; elle a beaucoup mang\'e9 aussi.
+\par
+\par Ma m\'e8re crie toujours.
+\par
+\par \'ab\~Mon enfant n\rquote a pas une chemise \'e0 se mettre sur le dos, voyez comme il est mis\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne suis pas en noir aujourd\rquote hui, je suis en habit gris, pantalon gris\~; je ressemble \'e0 un infirmier.
+\par
+\par Le monde s\rquote amasse, mon p\'e8re veut glisser sous une voiture, s\rquote \'e9gare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de l\'e0-dessous.
+\par
+\par Il repara\'eet enfin\~; son chapeau de soir\'e9e est \'e9cras\'e9 et a l\rquote air d\rquote un accord\'e9on. Ma m\'e8re lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.
+\par
+\par \'ab\~Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils\~!\~\'bb
+\par
+\par Il le sait bien\~; est-ce qu\rquote il ne m\rquote a pas reconnu\~? Est-ce que je suis chang\'e9 depuis sept heures\~?
+\par
+\par Tout le long du chemin, je t\'e2che de trouver \'e0 la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j\rquote ai depuis que je meurs de faim.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {TU, VOUS
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de Mme\~Brignolin, quand c\rquote \'e9tait si triste. Mon p\'e8re ne va plus en soir\'e9e, il va je ne sais o\'f9.
+\par
+\par Ma m\'e8re, un soir, m\rquote a ordonn\'e9 de le suivre en me cachant. Mais mon p\'e8re est arriv\'e9 au m\'eame moment.
+\par
+\par Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas\~: Est-ce que c\rquote est bien d\rquote espionner son p\'e8re\~?
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous donc faire un policier de votre fils\~? a-t-il dit. J\rquote ai entendu ce que vous lui recommandiez.\~\'bb
+\par
+\par Ce }{\i vous}{ la fit p\'e2lir. Jamais elle ne m\rquote en reparla depuis.
+\par
+\par Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu\rquote elle perd, on le sent \'e0 l\rquote accent, on le voit au geste.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que, dit-elle, ce n\rquote est pas gai d\rquote \'eatre \'e9veill\'e9 tous les soirs quand}{\i tu}{ rentres\'85
+\par
+\par \endash Je ne }{\i vous}{ r\'e9veillerai plus\~\'bb, r\'e9pond mon p\'e8re.
+\par
+\par Le soir de ce jour-l\'e0, mon p\'e8re alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier.
+\par
+\par
+\par On n\rquote entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l\rquote on se parlait \'e0 peine.
+\par
+\par Les femmes de m\'e9nage au bout de huit jours partaient, disant qu\rquote on jaunissait dans cette baraque.
+\par
+\par \'ab\~Comme c\rquote est triste l\'e0-dedans\~!\~\'bb C\rquote \'e9tait le proverbe du quartier.
+\par
+\par
+\par Il y a longtemps que cela dure. Ma m\'e8re m\rquote oblige \'e0 lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, \'e0 la lueur d\rquote une mauvaise chandelle, pr\'e8s d\rquote un feu sans flamme.
+\par
+\par Il n\rquote est question que d\rquote enfer et de douleur. \endash C\rquote est toujours des d\'e9solations dans ces livres d\rquote \'e9glise.
+\par
+\par
+\par Une sc\'e8ne\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re, en retournant une vieille malle, a d\'e9couvert quelque chose de lourd, de sonnant. C\rquote est un bas plein jusqu\rquote \'e0 la cheville de pi\'e8ces de cent sous.
+\par
+\par Il est en train de s\rquote \'e9tonner, quand ma m\'e8re entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est \'e0 moi, cet argent-l\'e0. Je l\rquote ai \'e9conomis\'e9 sur ma toilette.\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re ne l\'e2che pas, ma m\'e8re crie\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, aide-moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l\rquote un \'e0 l\rquote autre\~:
+\par
+\par \'ab\~Papa\~! Maman\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re reste ma\'eetre du sac et l\rquote enferme dans son armoire.
+\par
+\par
+\par Ils se sont raccommod\'e9s\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re est tout simplement all\'e9e trouver mon p\'e8re et lui a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Je ne puis plus vivre comme cela, j\rquote aime mieux partir, \endash retourner chez ma s\'9cur, emmener mon enfant.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mais elle ne veut pas s\rquote en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l\rquote avouer \'e0 Antoine, \'e0 qui elle confesse qu\rquote elle a eu tort \endash et lui demande d\rquote oublier.
+\par
+\par Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se d\'e9fend que pour la forme, il se fait un peu tirer l\rquote oreille\~; il est flatt\'e9 qu\rquote on lui demande gr\'e2ce\~; c\rquote est le fond de sa nature, qu\rquote on s\rquote agenouille devant lui
+\~; et maintenant qu\rquote il est s\'fbr d\rquote \'eatre le ma\'eetre, qu\rquote elle a l\'e2ch\'e9 pied, il pr\'e9f\'e8re s\rquote \'e9vader de la g\'eane o\'f9 le mettait tant de tristesse et de silence.
+\par
+\par \'ab\~Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa\~?\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai regret de ce que j\rquote ai dit, je les vois embarrass\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, r\'e9pond mon p\'e8re, tu peux aller jouer avec le petit du premier.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773856}{\*\bkmkstart _Toc98017048}19\line }{\b0 Louisette}{{\*\bkmkend _Toc84773856}{\*\bkmkend _Toc98017048}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par M.\~Bergougnard a \'e9t\'e9 le camarade de classe de mon p\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est un homme osseux, bl\'eame, toujours v\'eatu s\'e9v\'e8rement.
+\par
+\par Il \'e9tait le premier en dissertation, mon p\'e8re n\rquote \'e9tait que le second, mais mon p\'e8re redevenait le }{\i preu}{ en vers latins. Ils ont gard\'e9 l\rquote un pour l\rquote autre une admiration profonde, comme deux hommes d\rquote \'c9
+tat, qui se sont combattus, mais ont pu s\rquote appr\'e9cier.
+\par
+\par Ils ont tous les deux la conviction qu\rquote ils sont n\'e9s pour les grandes choses, mais que les n\'e9cessit\'e9s de la vie les ont tenus \'e9loign\'e9s du champ de bataille.
+\par
+\par Ils se sont partag\'e9 le domaine.
+\par
+\par \'ab\~Toi, tu es l\rquote Imagination, dit Bergougnard, une imagination br\'fblante\'85\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un \'e9clair dans les yeux\~; il jette un regard un peu trouble dans l\rquote espace \endash et se d\'e9peigne en cachette.
+\par
+\par \'ab\~Tu es l\rquote Imagination folle\'85\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re joue l\rquote \'e9garement et fait des grimaces terribles.
+\par
+\par \'ab\~Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glac\'e9e, implacable.\~\'bb Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+\par
+\par Il ajuste en m\'eame temps, sur un nez jaun\'e2tre, piqu\'e9 de noir comme un d\'e9, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent \'e0 des lentilles solaires, et m\rquote effraient pour mon habit un peu sec.
+\par
+\par On croit qu\rquote elles vont faire des trous. Je me demande m\'eame quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l\rquote air d\rquote une grosse tache noire, l\'e0-dessous.
+\par
+\par \'ab\~Je suis la Raison froide, glac\'e9e, implacable\'85\~\'bb
+\par
+\par Il y tient. Il dit cela presque en grin\'e7ant des dents, comme s\rquote il \'e9crasait un dilemme et en m\'e2chait les cornes.
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 dans l\rquote Universit\'e9 aussi, \'e7a se voit bien\~; mais il en est sorti pour \'e9pouser une veuve, \endash qui crut se marier \'e0 un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler \'e0
+ son grand livre }{\i De la Raison chez les Grecs.}{
+\par
+\par Il y travaille depuis trois ans\~; toujours en ayant l\rquote air de grincer des dents\~; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serr\'e9, lui, il ne veut pas d\rquote une logique l\'e2che, \endash ce qui le constipe, il para\'ee
+t, et lui donne de grands maux de t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Le cerveau, vois-tu, dit-il \'e0 mon p\'e8re, en se tapant le front avec l\rquote index\'85
+\par
+\par \endash Pas le cerveau\~\'bb, dit le m\'e9decin, qui croit \'e0 une affection du gros intestin\~; si bien qu\rquote il ne sait pas au juste si M.\~Bergougnard est philosophe parce qu\rquote il est constip\'e9, ou s\rquote il est constip\'e9 parce qu
+\rquote il est philosophe.
+\par
+\par On en parle\~; il s\rquote \'e9l\'e8ve quelques petites discussions tr\'e8s aigres \'e0 ce propos dans les caf\'e9s. Le cerveau a ses partisans.
+\par
+\par Ma m\'e8re s\rquote \'e9tait d\rquote abord prononc\'e9e avec violence.
+\par
+\par Mon p\'e8re, un certain jour, avait eu l\rquote id\'e9e de prendre M.\~Bergougnard comme orateur et de le d\'e9p\'eacher \'e0 elle, solennel, les dents mena\'e7antes, venant, avec l\rquote arme de la raison, essayer de la convaincre qu\rquote elle s
+\rquote \'e9cartait quelquefois, vis-\'e0-vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l\rquote ont compris, en lui faisant des sc\'e8nes dont on n\rquote avait pas l\rquote \'e9quivalent dans les grands classiques.
+\par
+\par \'ab\~Je viens vous poser un dilemme.
+\par
+\par \endash Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait parti, et il ne serait jamais revenu si ma m\'e8re n\rquote avait surmont\'e9 ses r\'e9pugnances \'e0 cause de moi.
+\par
+\par Elle mit sa r\'e9ponse un peu verte sur le compte d\rquote une gaiet\'e9 de paysanne qui aime \'e0 }{\i rire un brin}{, et elle qui ne faisait jamais d\rquote excuses, en avait fait pour que M.\~Bergougnard rev\'eent \endash dans mon int\'e9r\'eat
+\endash par amour pour son fils.
+\par
+\par C\rquote est pour son Jacques qu\rquote elle s\rquote abaissait jusqu\rquote \'e0 l\rquote excuse, et faisait encore asseoir pr\'e8s d\rquote elle, \endash autant que s\rquote asseoir se pouvait, \endash cette statue vivante de la constipation.
+\par
+\par Pour moi, oui\~! \endash parce que M.\~Bergougnard m\rquote apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Gr\'e8ce et de Rome battaient leurs fils \'e0 tour de bras\~
+; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome, \endash Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fess\'e9es.
+\par
+\par Ma m\'e8re, malgr\'e9 son antipathie, par amour pour son Jacques, s\rquote \'e9tait rejet\'e9e dans les bras horriblement secs de M.\~Bergougnard, qui avait les entrailles embarrass\'e9es, comme homme, mais qui n\rquote
+en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises \'e0 graver les principes de la philosophie sur le }{\i chose }{de ses enfants, \endash comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+\par
+\par Ma m\'e8re avait devin\'e9 que je n\rquote avais pas la foi cutan\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Demande \'e0 M.\~Bergougnard\~! vois M.\~Bergougnard, regarde les c\'f4tes du petit Bergougnard\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, apr\'e8s avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le m\'e9nage de M.\~Bergougnard, je trouvais ma situation d\'e9licieuse \'e0 c\'f4t\'e9 de celles dans lesquelles les petits Bergougnard \'e9taient plac\'e9s journellement\~: tant\'f4t la t\'ea
+te entre les jambes de leur p\'e8re, qui, du m\'eame coup, les \'e9tranglait un peu et les fouettait commod\'e9ment\~; tant\'f4t de face, enlev\'e9s par les cheveux et \'e9pousset\'e9s \'e0 coups de canne, mais \'e0 fond, \endash jusqu\rquote \'e0 ce qu
+\rquote il n\rquote y e\'fbt plus de cheveux ou de poussi\'e8re.
+\par
+\par On entendait quelquefois des cris terribles sortir de l\'e0-dedans.
+\par
+\par Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard \'e0 des illustrations\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est l\'e0 que demeure le philosophe, disaient-ils en \'e9tendant les bras vers la villa, \endash c\rquote est l\'e0 que M.\~Bergougnard \'e9crit\~: }{\i De la Raison chez les Grecs}{\'85 C\rquote est la maison du sage.\~\'bb
+\par
+\par Tout d\rquote un coup ses fils apparaissaient \'e0 la fen\'eatre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+\par
+\par
+\par Oui, les coups qu\rquote on me donne sont des caresses \'e0 c\'f4t\'e9 de ceux que M.\~Bergougnard distribue \'e0 sa famille.
+\par
+\par M.\~Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien, \endash le bien de Bonaventure ou de Barnab\'e9, \endash et pour son plaisir \'e0 lui Bergougnard.
+\par
+\par Il n\rquote est pas \'e9go\'efste et personnel, \endash il est d\'e9vou\'e9 \'e0 une cause, c\rquote est \'e0 l\rquote humanit\'e9 qu\rquote il s\rquote adresse, en relevant d\rquote une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l\rquote
+autre aux savants qu\rquote il va exercer son syst\'e8me.
+\par
+\par Il donne une fess\'e9e comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris \'e0 faire peur \'e0 une locomotive.
+\par
+\par Il aurait apport\'e9 aux rostres le derri\'e8re saignant de son fils\~; en Turquie, il l\rquote e\'fbt plant\'e9 comme une t\'eate au bout d\rquote une pique, et enfonc\'e9 \'e0 la grille devant le palais.
+\par
+\par
+\par Je ne suis qu\rquote un isol\'e9, un d\'e9class\'e9, un inutile, \endash je ne sers \'e0 rien, \endash on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre }{\i \'e0 reculons}{, mais profond\'e9ment dans la philosophie.
+
+\par
+\par Je ne plains pas Bonaventure.
+\par
+\par Bonaventure est tr\'e8s laid, tr\'e8s b\'eate, tr\'e8s m\'e9chant. Il bat les petits comme son p\'e8re le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coup\'e9 une fois la queue d\rquote un chat avec un rasoir et on la voyait d\'e9goutter comme un b\'e2
+ton de cire \'e0 la bougie\~; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+\par
+\par Une autre fois, il a plum\'e9 un oiseau vivant.
+\par
+\par Son p\'e8re \'e9tait bien content.
+\par
+\par \'ab\~Bonaventure aime \'e0 se rendre compte, Bonaventure aime la science\'85\~\'bb
+\par
+\par Depuis qu\rquote il a coup\'e9 la queue du chat, depuis qu\rquote il a plum\'e9 l\rquote oiseau, je le d\'e9teste. Je le laisserais \'e9craser \'e0 coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi\~?
+\par
+\par L\rquote autre jour il tordait le poignet d\rquote un mioche\~; je l\rquote ai bourr\'e9 de coups de pied et tap\'e9 le nez contre le mur.
+\par
+\par
+\par Mais sa petite s\'9cur\~! \endash \'f4 mon Dieu\~!
+\par
+\par
+\par Elle \'e9tait rest\'e9e chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoy\'e9 l\rquote enfant. Pauvre innocente, ch\'e8re malheureuse\~!
+\par
+\par Mon c\'9cur a re\'e7u bien des blessures, j\rquote ai vers\'e9 bien des larmes\~! J\rquote ai cru que j\rquote allais mourir de tristesse plus d\rquote une fois, mais jamais je n\rquote ai eu devant l\rquote amour, la d\'e9
+faite, la mort, des affres de douleur, comme au temps o\'f9 l\rquote on tua Louisette devant moi.
+\par
+\par Cette enfant, qu\rquote avait-elle donc fait\~? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas, \endash je riais quelquefois m\'eame parce que je trouvais ma m\'e8re si dr\'f4le quand elle \'e9tait bien en col\'e8
+re, \endash j\rquote avais des os durs, du }{\i moignon, }{j\rquote \'e9tais un homme.
+\par
+\par Je ne criais pas, pourvu qu\rquote on ne me cass\'e2t pas les membres, \endash parce que j\rquote aurais besoin de gagner ma vie.
+\par
+\par \'ab\~Papa, je suis un pauvre, ne m\rquote estropie pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Mais la mignonne qu\rquote on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant \'e0 genoux, se roulant de terreur devant son p\'e8re qui la frappait encore\'85 toujours\~!...
+\par
+\par \'ab\~Mal, mal\~! Papa, papa\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle criait comme j\rquote avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s\rquote arrachant les cheveux, un jour qu\rquote elle croyait voir quelqu\rquote un dans le ciel qui voulait la tuer\~!
+\par
+\par Le cri de cette folle m\rquote \'e9tait rest\'e9 dans l\rquote oreille, la voix de Louisette, folle de peur aussi, ressemblait \'e0 cela\~!
+\par
+\par \'ab\~Pardon, pardon\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entendais encore un coup\~; \'e0 la fin je n\rquote entendais plus rien, qu\rquote un bruit \'e9touff\'e9, un r\'e2le.
+\par
+\par Une fois je crus que sa gorge s\rquote \'e9tait cass\'e9e, que sa pauvre petite poitrine s\rquote \'e9tait crev\'e9e, et j\rquote entrai dans la maison.
+\par
+\par Elle \'e9tait \'e0 terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son p\'e8re froid, bl\'eame, et qui ne s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 que parce qu\rquote il avait peur, cette fois, de l\rquote
+achever.
+\par
+\par
+\par On la tua tout de m\'eame. Elle mourut de douleur \'e0 dix ans\'85\'85\'85\'85\'85\'85..
+\par
+\par De douleur\~!... comme une personne que le chagrin tue.
+\par
+\par Et aussi du mal que font les coups\~!
+\par
+\par On lui faisait si mal\~! et elle demandait gr\'e2ce en vain.
+\par
+\par D\'e8s que son p\'e8re approchait d\rquote elle, son brin de raison tremblait dans sa t\'eate d\rquote ange\'85\'85\'85\'85\'85\'85..
+\par
+\par Et on ne l\rquote a pas guillotin\'e9, ce p\'e8re-l\'e0\~! on ne lui a pas appliqu\'e9 la peine du talion \'e0 cet assassin de son enfant, on n\rquote a pas supplici\'e9 ce l\'e2che, on ne l\rquote a pas enterr\'e9 vivant \'e0 c\'f4t\'e9 de la morte\~!
+
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu bien ne pas pleurer\~\'bb, lui disait-il, parce qu\rquote il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu\rquote elle se t\'fbt\~: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage.
+\par
+\par
+\par Elle \'e9tait gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva.
+\par
+\par Au bout de quelque temps, elle n\rquote avait plus de couleurs d\'e9j\'e0, et elle avait des frissons comme un chien qu\rquote on bat, quand elle entendait rentrer son p\'e8re.
+\par
+\par Je l\rquote avais embrass\'e9e en caressant ses joues rondes et ti\'e8des\~! aux Messageries, o\'f9 nous avions accompagn\'e9 M.\~Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet.
+\par
+\par Dans les derniers temps (ah\~! ce ne fut pas long, heureusement pour elle\~!) elle \'e9tait blanche comme la cire\~; je vis bien qu\rquote elle savait que toute petite encore elle allait mourir, \endash son sourire avait l\rquote air d\rquote
+une grimace. \endash Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut \'e0 dix ans, \endash de douleur, vous dis-je\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re vit mon chagrin le jour de l\rquote enterrement.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pleurerais pas tant, si c\rquote \'e9tait moi qui \'e9tais morte\~?\~\'bb
+\par
+\par Ils m\rquote ont d\'e9j\'e0 dit \'e7a quand le chien est crev\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne pleurerais pas tant.\~\'bb
+\par
+\par Je ne dis rien.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~! quand ta m\'e8re te parle, elle entend que tu lui r\'e9pondes\'85 \endash Veux-tu r\'e9pondre\~?\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote \'e9coute seulement pas ce qu\rquote ils disent, je songe \'e0 l\rquote enfant morte, qu\rquote ils ont vu martyriser comme moi, et qu\rquote ils ont laiss\'e9 battre, au lieu d\rquote emp\'eacher M.\~Bergougnard de lui faire mal\~
+; ils lui disaient \'e0 elle qu\rquote elle ne devait pas \'eatre m\'e9chante, faire de la peine \'e0 son papa\~!
+\par
+\par Louisette, m\'e9chante\~! cette miette d\rquote enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouill\'e9\~!
+\par
+\par Voil\'e0 que mes yeux s\rquote emplissent d\rquote eau, et j\rquote embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j\rquote ai pris au cou de la pauvre assassin\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu l\'e2cher cette salet\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ma m\'e8re se pr\'e9cipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine\~; elle se cramponne \'e0 mes poignets avec rage.
+\par
+\par \'ab\~Veux-tu le donner\~!
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait \'e0 Louisette\'85
+\par
+\par \endash Tu ne veux pas\~? \endash Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils\~?\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote ordonne de l\'e2cher le fichu.
+\par
+\par \'ab\~Non, je ne le donnerai pas\~!
+\par
+\par \endash Jacques\~!\~\'bb crie mon p\'e8re furieux.
+\par
+\par Je ne bouge pas.
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j\rquote avais de Louisette.
+\par
+\par \'ab\~Il y a encore une salet\'e9 dans un coin que je vais faire dispara\'eetre aussi\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est le bouquet que me donna ma cousine.
+\par
+\par Elle l\rquote a trouv\'e9 au fond d\rquote un tiroir, en fouillant un jour.
+\par
+\par Elle va le chercher, l\rquote arrache et le }{\i tue}{. Oui, il me sembla qu\rquote on }{\i tuait}{ quelque chose en d\'e9chirant ce bouquet fan\'e9\'85
+\par
+\par J\rquote allai m\rquote enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas\~; je pensais \'e0 Bergougnard et \'e0 ma m\'e8re, \'e0 Louisette et \'e0 la cousine\'85
+\par
+\par Assassins\~! assassins\~!
+\par
+\par Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le r\'e9p\'e9tai longtemps dans un frisson nerveux\'85
+\par
+\par Je me r\'e9veillai, la nuit, croyant que Louisette \'e9tait l\'e0, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras gr\'eale qui sortait, avec des marques de coups\~!...
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773857}{\*\bkmkstart _Toc98017049}20\line }{\b0 Mes humanit\'e9s}{{\*\bkmkend _Toc84773857}
+{\*\bkmkend _Toc98017049}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Comme mon professeur de cette ann\'e9e est }{\i serin\~!
+\par }{
+\par Il sort de l\rquote \'c9cole normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons \'e0 sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit }{\i arakn\'e9 }{pour araign\'e9e, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie
+\~: \'ab\~Ne portez pas vos extr\'e9mit\'e9s digitales \'e0 vos cothurnes.\~\'bb De beaux }{\i cothurnes}{, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+\par
+\par Je vais toujours r\'f4der dans une \'e9curie, qui est pr\'e8s de chez nous, et o\'f9 je connais des palefreniers, avant d\rquote entrer en classe, et je n\rquote ai pas seulement du crottin aux pieds, j\rquote en dois avoir aussi dans mes livres.
+\par
+\par Il dit }{\i cothurnes}{ et }{\i arakn\'e9 }{avec un bout de sourire, pour qu\rquote on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, }{\i je le sais}{ (imit\'e9 de Bossuet).
+\par
+\par
+\par Il m\rquote aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+\par
+\par \'ab\~Quelle imagination il a, et quelle facilit\'e9\~! Minerve est sa marraine\~!
+\par
+\par \endash Tante Agn\'e8s, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Tantagn\'e8s, Tantagn\'e9tos, Tantagn\'e9t\'e9ton.
+\par
+\par \endash Vous dites, fait Mme\~Vingtras, qui semble effray\'e9e par une de ces consonances, et a rougi du g\'e9nitif pluriel\~!
+\par
+\par \endash Quelle imagination\~!\~\'bb r\'e9p\'e8te le professeur pour se sauver.
+\par
+\par Et je laisse dire que je suis intelligent, que j\rquote ai }{\i des moyens.
+\par }{
+\par JE N\rquote EN AI PAS\~!
+\par
+\par
+\par On nous a donn\'e9 l\rquote autre jour comme sujet \endash \'ab\~Th\'e9mistocle haranguant les Grecs\~\'bb. Je n\rquote ai rien trouv\'e9, rien, rien\~!
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re que voil\'e0 un beau sujet, h\'e9\~!\~\'bb a dit le professeur en se passant la langue sur les l\'e8vres, \endash une langue jaune, des l\'e8vres crott\'e9es.
+\par
+\par C\rquote est un beau sujet certainement, et, bien s\'fbr, dans les petits coll\'e8ges, on n\rquote en donne pas de comme \'e7a\~; il n\rquote y a que dans les coll\'e8ges royaux, et quand on a des \'e9l\'e8ves comme moi.
+\par
+\par Qu\rquote est-ce que je vais donc bien dire\~?
+\par
+\par \'ab\~Mettez-vous \'e0 la place de Th\'e9mistocle.\~\'bb
+\par
+\par Ils me disent toujours qu\rquote il faut se mettre \'e0 la place de celui-ci, de celui-l\'e0, \endash avec le nez coup\'e9 comme Zopyre\~? avec le poignet r\'f4ti comme Sc\'e9vola\~?
+\par
+\par C\rquote est toujours des g\'e9n\'e9raux, des rois, des reines\~!
+\par
+\par Mais j\rquote ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu\rquote il faut faire dire \'e0 Annibal, \'e0 Caracalla, ni \'e0 Torquatus, non plus\~!
+\par
+\par Non, je ne le sais pas\~!
+\par
+\par Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du }{\i Gradus}{, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l\rquote }{\i Alexandre.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re l\rquote ignore, je n\rquote ai pas os\'e9 l\rquote avouer.
+\par
+\par Mais lui, lui-m\'eame\~! (Oh\~! je vends un secret de famille\~!) j\rquote ai vu que ses exercices \'e0 lui, pour l\rquote agr\'e9gation, \'e9taient faits aussi de pi\'e8ces et de morceaux. \endash Sommes-nous une famille de cr\'e9tins\~?...
+\par
+\par Quelquefois il compose un discours o\'f9 il faut faire parler une femme. \endash Les plaintes d\rquote Agrippine, Aspasie \'e0 Socrate, Julie \'e0 Ovide.
+\par
+\par Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur\~; \endash il est Agrippinus, Aspasios, il n\rquote est pas Aspasie, il n\rquote est pas Agrippine, \endash il se tord les poils et les mord, d\'e9sesp\'e9r\'e9\~!
+\par
+\par Je sens toute l\rquote inf\'e9riorit\'e9 de ma nature, et j\rquote en souffre beaucoup.
+\par
+\par Je souffre de me voir accabl\'e9 d\rquote \'e9loges que je ne m\'e9rite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu\rquote un simple filou. Je vole \'e0 droite, \'e0 gauche, je ramasse des }{\i rejets}{ au coin des livres. Je suis m\'eame malhonn\'ea
+te quelquefois. J\rquote ai besoin d\rquote une \'e9pith\'e8te\~; peu m\rquote importe de sacrifier la v\'e9rit\'e9\~! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l\rquote affaire, quand m\'ea
+me il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste\~! Il me faut mon spond\'e9e ou mon dactyle, tant pis\~! \endash la }{\i qualit\'e9}{ n\rquote est rien, c\rquote est la }{\i quantit\'e9}{ qui est tout.
+\par
+\par
+\par Il faut toujours \'eatre pr\'e8s du Janicule avec eux.
+\par
+\par Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+\par
+\par Je ne puis pas\~!
+\par
+\par Ce n\rquote est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 en Gr\'e8ce non plus\~! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me g\'eanent, c\rquote est l\rquote
+oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j\rquote ai re\'e7ues par devant, }{\i adverso pectore\~; }{j\rquote en ai bien re\'e7u quelques-unes par derri\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme \'e7a\'85\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais pas comment on vivait, moi\~! Je fais la vaisselle, je re\'e7ois des coups, j\rquote ai des bretelles, je m\rquote ennuie pas mal\~; mais je ne connais pas d\rquote autre consul que mon p\'e8re, qui a une grosse cravate, des bottes ressemel\'e9
+es, et en fait de vieille femme (}{\i anus}{), la m\'e8re Gratteloux qui fait le m\'e9nage des gens du second.
+\par
+\par Et l\rquote on continue \'e0 dire que j\rquote ai de la facilit\'e9.
+\par
+\par
+\par C\rquote est trop d\rquote hypocrisie. Oh\~! le remords m\rquote \'e9touffe\~!...
+\par
+\par Il y a M.\~Jaluzot, le professeur d\rquote histoire, que tout le monde aime au coll\'e8ge. On dit qu\rquote il est riche }{\i de chez lui}{, et qu\rquote il a son franc parler. C\rquote est un bon gar\'e7on.
+\par
+\par Je me jette \'e0 ses pieds et je lui dis tout.
+\par
+\par \'ab\~M\rquote sieu Jaluzot\~!
+\par
+\par \endash Quoi donc, mon enfant\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu Jaluzot\~!\~\'bb
+\par
+\par Je baigne ses mains de mes larmes.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai, m\rquote sieu, que je suis un filou\~!\~\'bb
+\par
+\par Il croit que j\rquote ai vol\'e9 une bourse et commence \'e0 rentrer sa cha\'eene.
+\par
+\par Enfin, j\rquote avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j\rquote ai r\'e9aval\'e9 de }{\i rejets}{, je dis o\'f9 je prends le derri\'e8re de mes vers latins.
+\par
+\par \'ab\~Relevez-vous, mon enfant\~! Avoir ramass\'e9 ces \'e9pluchures et fait vos compositions avec\~? Vous n\rquote \'eates au coll\'e8ge que pour cela, pour m\'e2cher et rem\'e2cher ce qui a \'e9t\'e9 m\'e2ch\'e9 par les autres.
+\par
+\par \endash Je ne me mets jamais \'e0 la place de Th\'e9mistocle\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est l\rquote aveu qui me co\'fbte le plus.
+\par
+\par M.\~Jaluzot me r\'e9pond par un \'e9clat de rire, comme s\rquote il se moquait de Th\'e9mistocle. On voit bien qu\rquote il a de la fortune.
+\par
+\par
+\par Pour la }{\i narration fran\'e7aise}{, je r\'e9ussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+\par
+\par Je dis dans ces narrations qu\rquote il n\rquote y a rien comme la patrie et la libert\'e9 pour \'e9lever l\rquote \'e2me.
+\par
+\par Je ne sais pas ce que c\rquote est que la libert\'e9, moi, ni ce que c\rquote est que la patrie. J\rquote ai \'e9t\'e9 toujours fouett\'e9, gifl\'e9, \endash voil\'e0 pour la libert\'e9\~; \endash pour la patrie, je ne connais que notre appartement o
+\'f9 je m\rquote emb\'eate, et les champs o\'f9 je me plais, mais o\'f9 je ne vais pas.
+\par
+\par Je me moque de la Gr\'e8ce et de l\rquote Italie, du Tibre et de l\rquote Eurotas. J\rquote aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {R\'c9CITATION CLASSIQUE ET D\'c9BIT
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\keepn\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Plus fort, mon enfant\~!\~\'bb
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par C\rquote est ma m\'e8re qui parle, elle a bien de la douceur aujourd\rquote hui\~! \'ab\~Plus fort\~\'bb est dit comme par une s\'9cur d\rquote h\'f4pital \'e0 un malade dont on tient le front br\'fblant\~; \'ab\~plus fort\~! l\'e0\~! du courage\~! c
+\rquote est bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Je retombe ext\'e9nu\'e9 sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort\~; j\rquote ai m\'eame, comme le lapin assassin\'e9, une goutte de sang au bout du museau\~: puis, tout autour, la peau est rouge\'e2tre et lisse comme une pelure d
+\rquote oignon, lisse, lisse\~!... Si j\rquote avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noy\'e9s, tant il m\rquote a pass\'e9 d\rquote eau dans les narines depuis ce matin\~!
+\par
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote aujourd\rquote hui on compose en }{\i r\'e9citation classique et d\'e9bit}{, et ma m\'e8re veut que j\rquote aie le prix.
+\par
+\par Pour cela, il faut non seulement savoir, mais }{\i bien dire}{\~; et un nez vigoureusement clarifi\'e9 permet d\rquote avoir la voix claire.
+\par
+\par On m\rquote a clarifi\'e9 le nez.
+\par
+\par Ma m\'e8re l\rquote a pris et mis dans l\rquote eau\~; il est rest\'e9 l\'e0 longtemps, longtemps\~! oh\~! les minutes \'e9taient des si\'e8cles\~!
+\par
+\par Enfin elle l\rquote a retir\'e9 bien proprement et m\rquote a dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Renifle, mon enfant\~! renifle\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne pouvais plus.
+\par
+\par \'ab\~Fais un effort, Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai fait.
+\par
+\par
+\par Seringue molle, mon nez a tir\'e9 et crach\'e9 l\rquote eau pendant une demi-heure, peut-\'eatre plus, et il me semble qu\rquote on m\rquote a vid\'e9 et que ma t\'eate tient \'e0 mon cou comme un ballon rose \'e0 un fil\~; le vent la balance. J\rquote
+y porte la main. \'ab\~O\'f9 est-elle\~? \endash Ah\~! la voil\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n\rquote y a que le nez qui compte\~; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.
+\par
+\par Je m\rquote y attache, je le prends par le bout, moi-m\'eame, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu\rquote \'e0 mon pupitre, o\'f9 je repasse ma le\'e7on.
+\par
+\par Quelquefois le but est manqu\'e9, mon nez d\'e9goutte dans tous les sens, il en tombe des perles d\rquote eau comme d\rquote un torchon pendu, et je dis\~: \'ab\~Baban.\~\'bb
+\par
+\par BABAN, pour appeler celle qui m\rquote a donn\'e9 le jour\~!
+\par
+\par }{\i Oh\~! baban, ba b\'e8re\~! }{pour dire\~: \'ab\~Maman, ma m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par En classe, quand je r\'e9cite le premier chant de l\rquote }{\i Iliade}{, je dis\~: }{\i Benin, ae\'efde\~! \endash atchiou\~! theia Beleiadeo, \endash atchiou\~!
+\par }{
+\par Je tra\'eene dans le ridicule le vieil }{\i Hob\'e8re\~! }{Atchoum\~! Atchoum\~! Zim, mala ya, boum, boum\~!
+\par
+\par
+\par Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou, \endash o\'f9 j\rquote ai le nez. Je repr\'e9sente bien l\rquote homme tel qu\rquote un philosophe l\rquote a d\'e9peint, un tube perc\'e9 par les deux bouts.
+
+\par
+\par
+\par Rien de meilleur pour une t\'eate d\rquote enfant, dit le proviseur parlant de l\rquote exercice de purification nasale dont ma m\'e8re lui a parl\'e9. Rien de meilleur pour en faire une p\'e2te, oui.
+\par
+\par Je suis malgr\'e9 ou }{\i balgr\'e9}{ tout, \endash avec ou sans }{\i atchiou, atchoum, }{\endash d\rquote une force }{\i \'e9norbe}{ en r\'e9citation. Ma m\'e9moire prend \'e7a comme mon nez prend l\rquote eau, et je renifle des chants entiers de l
+\rquote }{\i Iliade }{et des ch\'9curs d\rquote Eschyle, du Virgile et du Bossuet, \endash mais \'e7a part comme c\rquote est venu. J\rquote oublie le Bossuet comme on oublie l\rquote alo\'e8s bienfaisant.
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {LES MATH\'c9MATIQUES
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par \'ab\~Il a une imagination de feu, cet enfant.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou\~: on en mange tant \'e0 la maison\~!).
+\par
+\par
+\par \'ab\~Une imagination de feu, je vous dis\~! ah\~! ce n\rquote est pas lui qui sera fort en math\'e9matiques\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On a l\rquote air d\rquote \'e9tablir qu\rquote \'eatre fort en math\'e9matiques c\rquote est bon pour ceux qui n\rquote ont rien }{\i l\'e0.
+\par }{
+\par Est-ce qu\rquote \'e0 Rome, \'e0 Ath\'e8nes, \'e0 Sparte, il est question de chiffres, une minute\~! Justement je n\rquote aime pas faire des soustractions avec des z\'e9ros, et je ne comprends rien \'e0 la preuve de la division, rien, rien\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re en rit, le professeur de lettres aussi.
+\par
+\par Je suis toujours dans les six derniers.
+\par
+\par Mais un beau jour, une nouvelle se r\'e9pand.
+\par
+\par Grand \'e9tonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 premier en g\'e9om\'e9trie.
+\par
+\par Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan \endash ou n\rquote en suis-je pas un\~?...
+\par
+\par Le coup est tellement inattendu qu\rquote on se demande si je n\rquote ai pas pill\'e9, copi\'e9, }{\i truqu\'e9}{, et l\rquote on m\rquote appelle au tableau pour voir si je m\rquote en tirerai la craie \'e0 la main.
+\par
+\par Je m\rquote en tire, et j\rquote ajoute m\'eame \'e0 la le\'e7on. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le probl\'e8me en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois\~; je roule des cornets, je b\'e2
+tis des figures et je ne m\rquote arr\'eate que quand le professeur me dit d\rquote un air bless\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Est-ce que vous avez bient\'f4t fini votre man\'e8ge\~? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi\~?\~\'bb
+\par
+\par Je remonte \'e0 ma place au milieu d\rquote un murmure d\rquote admiration.
+\par
+\par \'c0 la fin de la classe, on m\rquote interroge\~:
+\par
+\par \'ab\~Comment as-tu donc fait\~! Quand as-tu appris\~?\~\'bb Comment j\rquote ai appris\~?
+\par
+\par
+\par Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cass\'e9s qu\rquote on a empl\'e2tr\'e9s de papier\~; une cage noire pend \'e0 la fen\'eatre du second, au-dessus d\rquote un pot de fleurs qui grelotte au vent.
+\par
+\par L\'e0 demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+\par
+\par La premi\'e8re fois que je le vis, je frissonnai\~; j\rquote \'e9tais \'e9mu. Tout le pass\'e9 de mes versions allait m\rquote appara\'eetre en chair et en os, repr\'e9sent\'e9 par un homme qui s\rquote \'e9tait baign\'e9 dans le Tibre\~
+: Tacite, Tite-Live, le cheval de C\'e9sar, la ch\'e8vre de Septimus, la torche de N\'e9ron\~!...
+\par
+\par Mais comme ce logement est triste\~!
+\par
+\par Une petite lampe qui br\'fble sur une table charg\'e9e de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme \'e0 cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le Romain.
+\par
+\par \'ab\~Je viens de la part de mon p\'e8re, M.\~Vingtras\'85\~\'bb
+\par
+\par Je lui remis une lettre qu\rquote on m\rquote avait charg\'e9 de porter. Il lut, je le suivais des yeux.
+\par
+\par Quoi\~! il venait de Rome\~? Il \'e9tait du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l\rquote air d\rquote un hibou dans une \'e9choppe de savetier et qui mettait un fond \'e0 son pantalon.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait son }{\i vexillum}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Drapeau.}}}{ \'e0 lui, et cette aiguille \'e9tait son
+\'e9p\'e9e\~? O\'f9 donc son casque et son bouclier\~? Il a un tricot de laine\'85
+\par
+\par En regardant, je vis qu\rquote il lui manquait trois doigts \'e0 la main\~; c\rquote \'e9tait laid, ces bouts d\rquote os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l\rquote air de deux cornes.
+\par
+\par Il trembla un peu en refermant la lettre.
+\par
+\par \'ab\~Vous remercierez bien votre p\'e8re\~\'bb, dit-il.
+\par
+\par Il me sembla qu\rquote il avait une tache brillante, une goutte d\rquote eau dans les yeux.
+\par
+\par Il pleurait, \endash mais est-ce que les Romains pleuraient\~?
+\par
+\par Je commen\'e7ais \'e0 croire qu\rquote on s\rquote \'e9tait tromp\'e9 ou qu\rquote il avait menti\~; il me tendait un petit livre.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est moi qui l\rquote ai fait, dit-il. Aimez-vous les math\'e9matiques\~?...\~\'bb
+\par
+\par Il vit que non \'e0 mon air.
+\par
+\par \'ab\~Non\~! \endash Eh bien\~! mon livre vous plaira peut-\'eatre tout de m\'eame. Tenez, il y a une bo\'eete avec.\~\'bb
+\par
+\par Il me conduisit jusqu\rquote \'e0 la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l\rquote entendis qui disait \'e0 son chien\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une le\'e7on de quarante sous\~; tu auras de la p\'e2t\'e9e\~; moi, j\rquote aurai du pain.\~\'bb
+\par
+\par Il avait \'e9t\'e9 adress\'e9 \'e0 mon p\'e8re, par hasard, et mon p\'e8re lui avait trouv\'e9 une r\'e9p\'e9tition\~; c\rquote \'e9tait l\rquote objet de la lettre.
+\par
+\par \'ab\~Aimez-vous les math\'e9matiques\~?\~\'bb
+\par
+\par Il ne voyait donc pas tout de suite que j\rquote \'e9tais un }{\i volcan\~? }{Est-ce qu\rquote il les aimait, lui\~? Est-ce que c\rquote \'e9tait une \'e2me de teneur de livres, ce descendant de Romulus\~? Il n\rquote avait vraiment rien du civis et du }{
+\i commilito}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ }{\i Civis}{\~: citoyen, }{\i commilito}{\~: compagnon d\rquote armes.}}}{
+, avec son pantalon et ses lunettes\~!
+\par
+\par Qu\rquote y avait-il dans sa bo\'eete\~?
+\par
+\par Des pl\'e2tres en tranches.
+\par
+\par Et dans ce livre\~? Des mots de g\'e9om\'e9trie.
+\par
+\par
+\par Le lendemain, un dimanche, au lieu d\rquote aller chez un camarade, comme mon p\'e8re me l\rquote avait permis, je passai ma journ\'e9e avec ce livre et ces pl\'e2tres.
+\par
+\par C\rquote est le samedi suivant que j\rquote \'e9tais premier.
+\par
+\par J\rquote allai tout joyeux en faire part \'e0 cet homme, qui me raconta son histoire.
+\par
+\par Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui \'e9taient venus pour l\rquote arr\'eater comme conspirateur, et contre lesquels il s\rquote \'e9tait d\'e9fendu pour sauver des papiers qui compromettaient d\rquote autres gens. C
+\rquote est l\'e0 qu\rquote il avait eu les doigts hach\'e9s. Il avait pu se tra\'eener dans un coin\~; on l\rquote avait ramass\'e9, sauv\'e9, et il \'e9tait pass\'e9 en France.
+\par
+\par \'ab\~Conspirateur\~! Vous \'e9tiez conspirateur\~?
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9tais ma\'e7on, heureusement. J\rquote ai profit\'e9 de ce que je savais de mon m\'e9tier pour faire ces mod\'e8les de g\'e9om\'e9trie. \'c0 propos\~: vous avez compris mon syst\'e8me, il para\'eet.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 regarder et \'e0 toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique\~?\~\'bb
+\par
+\par Prenant les pl\'e2tres que je trouvais sous la main, je refis ma d\'e9monstration.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est \'e7a\~! c\rquote est \'e7a\~! disait-il en hochant la t\'eate. On veut enseigner aux enfants ce que c\rquote est qu\rquote un c\'f4ne, comment on le coupe, le volume de la sph\'e8re, et on leur montre des lignes, des lignes\~
+! Donnez-leur le c\'f4ne en bois, la figure en pl\'e2tre, apprenez-leur cela, comme on d\'e9coupe une orange\~! \endash De la th\'e9ologie, tout leur vieux syst\'e8me\~! Toujours le bon Dieu\~! le bon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que vous dites du bon Dieu\~?
+\par
+\par \endash Rien, rien.\~\'bb
+\par
+\par Il eut l\rquote air de sortir d\rquote une col\'e8re, et il me reparla de la g\'e9om\'e9trie avec des fils et du pl\'e2tre.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773858}{\*\bkmkstart _Toc98017050}21\line }{\b0 Madame Devinol}{{\*\bkmkend _Toc84773858}{\*\bkmkend _Toc98017050}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, quand Jacques sera premier, je l\rquote emm\'e8nerai au th\'e9\'e2tre avec moi.
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est Mme\~Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon p\'e8re, qui est un cancre et un }{\i bouzinier}{. Si M.\~Devinol n\rquote \'e9tait pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard \'e0
+ la porte depuis longtemps.
+\par
+\par Mais sa m\'e8re est distingu\'e9e, un peu trop brune peut-\'eatre\~: les yeux si noirs, les dents si blanches\~! Elle vous \'e9claire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C\rquote est doux, c\rquote est bon.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi deviens-tu rouge\~?\~\'bb me demanda-t-elle brusquement.
+\par
+\par Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Voyez-vous ce grand gar\'e7on\~!... Oui, je l\rquote emm\'e8nerai au th\'e9\'e2tre chaque fois qu\rquote il sera premier.\~\'bb
+\par
+\par Cela flatte mon p\'e8re qu\rquote on me voie dans la soci\'e9t\'e9 d\rquote une si importante personne, mais cela \'e9tonne beaucoup ma m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote avez pas peur qu\rquote il vous fasse honte\~?
+\par
+\par \endash Honte\~! \endash Mais savez-vous qu\rquote il a de la tournure, votre fils, un petit mul\'e2tre, et qui marche comme un soldat\~!
+\par
+\par \endash Il a un bien gros ventre\~! dit ma m\'e8re. On ne le dirait pas\'85 mais Jacques a beaucoup de ventre.\~\'bb
+\par
+\par Moi, du ventre\~! Je fais des signes de protestation.
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui, c\rquote est comme \'e7a\~; peut-\'eatre moins maintenant, mais tu as eu le }{\i carreau}{, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule \'e7a par la toilette.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Madame Devinol sourit en me regardant.
+\par
+\par \'ab\~Moi, il me pla\'eet comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m\rquote accompagner\~?
+\par
+\par Quel chapeau\~? Le gris\~? Celui des }{\i classes moyennes}{, qui me fait ressembler \'e0 Louis-Philippe\~?
+\par
+\par Ma m\'e8re consent \'e0 me laisser sortir avec ma casquette.
+\par
+\par J\rquote ai par hasard un habit assez propre, gagn\'e9 \'e0 la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume\~; ma m\'e8re avait pris un num\'e9ro au nom de son enfant.
+\par
+\par Le num\'e9ro est sorti.
+\par
+\par \'ab\~Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours r\'e9compens\'e9e.
+\par
+\par \endash Et ceux qui n\rquote ont pas gagn\'e9\~?
+\par
+\par \endash Les desseins de Dieu sont imp\'e9n\'e9trables. Ce n\rquote est pas tout laine, par exemple.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Madame Devinol m\rquote emm\'e8ne.
+\par
+\par \'ab\~Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout\'85 Comme \'e7a, l\'e0\~; tr\'e8s bien\~! Je puis m\rquote appuyer sur toi\~; tu es fort.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais pas comment je n\rquote \'e9clate pas brusquement, d\rquote un c\'f4t\'e9 ou d\rquote un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu\rquote elle sente la vigueur du biceps.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris\~? Et puis, tu as eu le }{\i carreau\~; }{tu as bien des choses \'e0 me conter\~!\~\'bb
+\par
+\par Je perds contenance, je rougis, je p\'e2lis. Ah\~! bah\~! tant pis\~! Je lui conte tout.
+\par
+\par Elle rit, elle rit \'e0 pleine bouche, et elle se tr\'e9mousse en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Vrai, la}{\i polonaise}{, le gigot\~!\~\'bb
+\par
+\par Et ce sont des }{\i ah\~! ah\~! }{sonores et gais comme des grelots d\rquote argent.
+\par
+\par Je lui narre mes malheurs.
+\par
+\par J\rquote ai jet\'e9 mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai d\'e9vid\'e9 mon chapelet avec un peu de verve\~; je crois m\'eame que je l\rquote ai tutoy\'e9e \'e0 un moment\~; je croyais parler \'e0 un camarade.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a ne fait rien, va, reprend-elle en s\rquote apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu\rquote on vous tutoie, monsieur\~? C\rquote est que je pourrais \'eatre ta maman, sais-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Fichtre\~! comme j\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 \'e7a\~!
+\par
+\par \'ab\~Je suis une vieille\'85 Me trouves-tu bien vieille, dis\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle me regarde avec des yeux comme des \'e9toiles.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~!
+\par
+\par \endash Tu me trouves jolie ou laide\~? Tu n\rquote oses pas me r\'e9pondre\~? C\rquote est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m\rquote embrasser\'85
+\par
+\par \endash Non\'85 oh\~! non\~!..
+\par
+\par \endash Eh bien\~! embrasse-moi donc, alors\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Elle me m\'e8ne au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c\rquote est convenu.
+\par
+\par Il y a un mois que nous nous connaissons.
+\par
+\par \'ab\~Tu aimes \'e0 venir avec moi\~? me demanda-t-elle un jour.
+\par
+\par \endash Oui, madame\~; moi, j\rquote aime bien le th\'e9\'e2tre, je me plais beaucoup \'e0 la com\'e9die.\~\'bb
+\par
+\par Une fois, \'e0 Saint-\'c9tienne, on m\rquote avait men\'e9 voir }{\i les Pilules du Diable}{\~; j\rquote \'e9tais sorti fou, et je n\rquote avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C\rquote \'e9tait des drames, maintenant\~
+; quelquefois de l\rquote op\'e9ra. Il n\rquote y avait plus tant de d\'e9cors\~! Mais comme je prenais tout de m\'eame \'e0 c\'9cur la mis\'e8re des orphelins, les malheurs du grand r\'f4le\~! Et }{\i les Huguenots}{, avec la b\'e9n\'e9
+diction des poignards\~! La }{\i Favorite}{, quand mademoiselle Masson chantait\~:
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon Fernand\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle d\'e9nouait ses cheveux, tordait ses bras\~:
+\par
+\par
+\par }{\i \'d4 mon Fernand, tous les biens de la terre\~!
+\par }{
+\par
+\par Elle disait cela avec son \'e2me, et comme si elle \'e9tait une de ces chr\'e9tiennes dont on nous racontait le martyre au coll\'e8ge, mais ce n\rquote \'e9tait pas le ciel qu\rquote elle priait, c\rquote \'e9
+tait un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait donc pas pour le bon Dieu seulement qu\rquote on soupirait fort et qu\rquote on tournait les yeux\~!
+\par
+\par
+\par }{\i Oh\~! viens dans une autre patrie\~!
+\par Viens cacher ton bonheur\'85}{
+\par
+\par
+\par Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque\~; \endash la m\'e8re Vingtras disait que ces soir\'e9es, c\rquote \'e9tait la mort du linge.
+\par
+\par M\'eame avant que le rideau f\'fbt lev\'e9, je me sentais grandi et pris d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par J\rquote ouvrais les narines toutes larges pour humer l\rquote odeur de gaz et d\rquote oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l\rquote air lourd et vous \'e9touffait un peu. Comme j\rquote
+aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence\~!... ce froufrou de soie aux }{\i premi\'e8res}{, ce bruit de sabots au }{\i paradis\~! }{Les dames d\'e9collet\'e9es se penchaient nonchalamment sur le devant des loges\~; les vo
+yous jetaient des lazzis et lan\'e7aient des programmes. Les riches mangeaient des glaces\~; les pauvres croquaient des pommes\~; il y avait de la lumi\'e8re \'e0 foison\~!
+\par
+\par J\rquote \'e9tais dans une \'eele enchant\'e9e\~; et devant ces femmes qui tournaient la tra\'eene de leurs robes, comme des sir\'e8nes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais \'e0 Circ\'e9 et \'e0 H\'e9l\'e8ne.
+\par
+\par Il y avait le g\'e9missement du trombone, le pleur du violon, le }{\i pchhh}{ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un \'e0 un \'e0 l\rquote orchestre et essayaient leurs instruments.
+\par
+\par
+\par Lorsque Mlle Masson \'e9tait en sc\'e8ne, j\rquote oubliais que Mme\~Devinol \'e9tait l\'e0.
+\par
+\par Elle s\rquote en apercevait bien.
+\par
+\par \'ab\~Tu l\rquote aimes plus que moi, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non\~!... oui\~!... je l\rquote aime bien.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mme\~Devinol \'e9tait venue me prendre un peu plus t\'f4t, certain jour, pour faire un tour, et nous fl\'e2nions pr\'e8s du th\'e9\'e2tre.
+\par
+\par Nous croisons une dame en chemin.
+\par
+\par \'ab\~La reconnais-tu\~?
+\par
+\par \endash Qui\~?
+\par
+\par \endash Cette femme, l\'e0-bas, qui passe pr\'e8s du caf\'e9, avec un mantelet de soie.\~\'bb
+\par
+\par Je regarde.
+\par
+\par \'ab\~Mlle Masson\~?\~\'bb
+\par
+\par Je ne suis pas encore bien s\'fbr.
+\par
+\par \'ab\~Oui, }{\i mon Fernand}{\~\'bb, fit Mme\~Devinol en riant\'85
+\par
+\par Quelle d\'e9sillusion\~! Elle avait presque la figure d\rquote un homme, puis trop de choses au cou\~: un fichu, une dentelle, un boa, \endash je ne sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait \'e0
+ sa ceinture, trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~!\~\'bb me dit Mme\~Devinol.
+\par
+\par \'c0 ce moment m\'eame, le directeur du th\'e9\'e2tre passa et salua l\rquote actrice qu\rquote il vit la premi\'e8re, Mme\~Devinol ensuite.
+\par
+\par Elles r\'e9pondirent \'e0 son salut\~: l\rquote actrice comme tout le monde, Mme\~Devinol avec une inclination de t\'eate, et un jeu de paupi\'e8res qui lui donn\'e8rent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et un air fier, mais si fier\~!
+\par
+\par Le directeur disparu, elle s\rquote appuya de nouveau sur mon bras.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien\~! l\rquote aimes-tu toujours mieux que moi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non\~! par exemple\~!
+\par
+\par \endash Il dit cela de si bon c\'9cur\~! grand gamin, va\~! On me pr\'e9f\'e8re alors\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir pr\'e8s d\rquote elle, tout pr\'e8s.
+\par
+\par \'ab\~Encore plus pr\'e8s. Je te fais donc peur\~?\~\'bb
+\par
+\par Un peu.
+\par
+\par
+\par Comme je b\'fbche mes compositions maintenant\~!
+\par
+\par De temps en temps je rate mon affaire tout de m\'eame. Je ne suis pas premier.
+\par
+\par Oh\~! une fois\~! en vers latins\~!
+\par
+\par On nous avait donn\'e9 \'e0 raconter la mort d\rquote un perroquet. J\rquote ai dit tout ce qu\rquote on pouvait dire quand on a \'e0 parler d\rquote un malheur comme celui-l\'e0\~: que jamais je ne m\rquote
+en consolerais, que Caron en voyant passer la cage \endash cercueil aujourd\rquote hui, \endash en laisserait tomber sa rame, que d\rquote ailleurs j\rquote allais l\rquote ensevelir moi-m\'eame\~! \endash }{\i triste ministerium}{, \endash
+ et que nous verserions des fleurs. }{\i Manibus date lilia plenis}{.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'ab\~Donnez des lys
+\'e0 pleines mains.\~\'bb (Virgile, \'c9n\'e9ide, VI, 863.)}}}{
+\par
+\par Dans un vers ing\'e9nieux, je m\rquote \'e9tais \'e9cri\'e9\~: \'ab\~Maintenant, h\'e9las\~! vous pouvez planter du persil sur la tombe\~!\~\'bb
+\par
+\par Le professeur a rendu hommage \'e0 ce dernier trait, mais je ne dois passer qu\rquote apr\'e8s Bresslair, dont l\rquote \'e9motion s\rquote est encore montr\'e9e plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l\rquote id\'e9e, comme dans les cantiques, de
+mettre un refrain qui revient\~:
+\par
+\par Psittacus interiit\~! Jam fugit psittacus, eheu\~!
+\par
+\par }{\i Eheu}{, quatre fois r\'e9p\'e9t\'e9\~! Je ne puis pas crier \'e0 l\rquote injustice. Oh\~! c\rquote est bien\~!
+\par
+\par Je ne suis que second, et je n\rquote irai pas au th\'e9\'e2tre. C\rquote est \'e0 s\rquote arracher les cheveux\~: et je m\rquote en arrache. Je les mets m\'eame de c\'f4t\'e9. Qui sait\~?
+\par
+\par Ils sont gras comme tout, par exemple\~! Car je me pommade, maintenant. J\rquote ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe.
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re cache ses rasoirs. J\rquote ai pris un couteau que je fourre sous mon matelas, parce qu\rquote il a le fil tout mince et tout bleu. Je l\rquote ai us\'e9 \'e0 force de frotter sur la machine.
+\par
+\par Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me glisse, comme un assassin\'85 dans un lieu retir\'e9.
+\par
+\par Je ne suis pas d\'e9rang\'e9. Il est trop t\'f4t\~!
+\par
+\par Je puis m\rquote asseoir.
+\par
+\par J\rquote accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais tous mes petits pr\'e9paratifs, et je commence.
+\par
+\par Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une esp\'e8ce de jus verd\'e2tre, comme si on battait un vieux bas.
+\par
+\par
+\par J\rquote attrape des entailles terribles.
+\par
+\par Elles sont souvent horizontales \endash ce qui fait beaucoup r\'e9fl\'e9chir le professeur d\rquote histoire naturelle, qui demeure au second, et qui me prend la t\'eate quand il a le temps.
+\par
+\par \'ab\~Ou cet enfant se penche de c\'f4t\'e9 expr\'e8s, pour que le chat puisse l\rquote \'e9gratigner, ce qui n\rquote est pas dans la nature humaine\'85\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate pensif et m\rquote interroge.
+\par
+\par \'ab\~Te penches-tu pour qu\rquote il t\rquote \'e9gratigne\~?
+\par
+\par \endash Quelquefois. (Je dis \'e7a pour me ficher de lui.)
+\par
+\par \endash Pas toujours\~?
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Pas toujours\~! \endash C\rquote est donc les m\'9curs du chat qui changent\'85 Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 donn\'e9, pendant des si\'e8cles, de haut en bas, le coup de patte est donn\'e9 maintenant de droite \'e0 gauche\'85
+ Bizarrerie du grand Cosmos\~! m\'e9tamorphose curieuse de l\rquote animalisme\~!\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigne en branlant la t\'eate.
+\par
+\par
+\par Nous \'e9tions au th\'e9\'e2tre. Mme\~Devinol me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air tout dr\'f4le aujourd\rquote hui. Qu\rquote as-tu donc\~? Tu es f\'e2ch\'e9\~?...\~\'bb
+\par
+\par F\'e2ch\'e9\~! elle croit que je puis \'eatre f\'e2ch\'e9 contre elle, moi qui ai quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum \'e0 faire pour demain, moi l\rquote ind\'e9crottable\~!
+\par
+\par Je ne suis pas f\'e2ch\'e9. Mais je me suis, hier, presque coup\'e9 le bout de nez en me rasant, et j\rquote ai une petite place rose comme une bague.
+\par
+\par Je dirai tout de m\'eame\~: \'ab\~Je suis f\'e2ch\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est commode comme tout. J\rquote ai un pr\'e9texte pour lui tourner le dos et cacher mon nez.
+\par
+\par
+\par Je m\rquote arrangeai pour n\rquote \'eatre pas premier, tant que la cicatrice fit anneau, et pour n\rquote \'eatre pas l\'e0 quand elle venait \'e0 la maison. Enfin, il ne resta qu\rquote une petite place blanche d\rquote un c\'f4t\'e9. Je pus lui parl
+er de profil.
+\par
+\par Quelles soir\'e9es\~!
+\par
+\par Nous revenons du th\'e9\'e2tre ensemble et tout seuls quelquefois. Son mari ne s\rquote occupe point d\rquote elle. Il est toujours au }{\i Caf\'e9 des acteurs}{, o\'f9 l\rquote on fait la partie apr\'e8s le spectacle. C\rquote
+est un joueur. Elle prend mon bras la premi\'e8re, et elle le presse. Elle languit contre moi. Je sens depuis son \'e9paule jusqu\rquote \'e0 ses hanches. Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main\~; le bout de ses doigts tra\'ee
+ne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+\par
+\par Arriv\'e9s \'e0 sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous recommen\'e7ons ce man\'e8ge jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle se d\'e9gage elle-m\'eame d\rquote un geste lent et sans me l\'e2cher.
+\par
+\par \'ab\~Tu me retiens toujours si longtemps\'85\~\'bb
+\par
+\par Moi\~! Mais je ne l\rquote ai jamais retenue, j\rquote ai m\'eame \'e9t\'e9 si \'e9tonn\'e9 le premier jour o\'f9, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener encore et r\'f4der en chatte sur le trottoir, o\'f9 sonnaient ses bottines\~
+! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui moulait sa cheville, en se fron\'e7ant quand elle posait son petit pied\~; elle avait un bas blanc, d\rquote un blanc dor\'e9 comme de la laine, un peu gras comme de la chair.
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata deux ou trois fois.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce que je n\rquote ai pas perdu mon m\'e9daillon\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut d\'e9faire un bouton.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne le vois pas\~? dit-elle. \endash Oh\~! il aura gliss\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma cravate quand elle serre trop.
+\par
+\par \'ab\~Aide-moi\'85\~\'bb
+\par
+\par Au m\'eame moment le m\'e9daillon jaillit et brilla sous la lune.
+\par
+\par On aurait dit qu\rquote elle en \'e9tait furieuse.
+\par
+\par \'ab\~Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d\rquote une voix un peu s\'e8che, en voyant que je me baissais.
+\par
+\par \endash Non, je lace mes souliers.\~\'bb
+\par
+\par Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros et les \'9cillets trop petits, puis il y a une boutonni\'e8re qui a crev\'e9.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je t\rquote emm\'e8nerai \'e0 Aigues-la-Jolie. Je dirai \'e0 mon mari que je vais chez la nourrice de Jos\'e9phine, et nous partirons pour la campagne tous les deux }{\i en gar\'e7ons}{
+. Nous mangerons des pommes vertes dans le verger, et puis des truffes dans un restaurant.\~\'bb
+\par
+\par Des truffes\~? Ah\~! j\rquote ai besoin de lacer mes souliers\~!
+\par
+\par J\rquote ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon p\'e8re, devant ma m\'e8re qui a rougi.
+\par
+\par
+\par Je suis premier, parbleu\~!
+\par
+\par J\rquote ai accouch\'e9 d\rquote une po\'e9sie latine qui a soulev\'e9 l\rquote admiration.
+\par
+\par \'ab\~Ne croirait-on pas entendre le gallinac\'e9\~?\~\'bb a dit le professeur.
+\par
+\par Il s\rquote agissait encore d\rquote un oiseau, \endash d\rquote un coq.
+\par
+\par Et j\rquote avais fait un vers qui commen\'e7ait\~:
+\par
+\par }{\i Caro, cara, canens\'85 }{(harmonie imitative.)
+\par
+\par Nous irons donc \'e0 la campagne, comme c\rquote est convenu.
+\par
+\par
+\par Nous nous trouverons dans la cour de l\rquote auberge o\'f9 est la diligence pour Aigues. Le conducteur ach\'e8ve d\rquote habiller les chevaux.
+\par
+\par Je m\rquote \'e9tais cach\'e9 au coin de la rue pour }{\i la}{ voir venir, et je ne suis arriv\'e9 qu\rquote apr\'e8s elle\~; j\rquote avais peur de rester l\'e0 tout seul. Si l\rquote on m\rquote avait demand\'e9\~: \'ab\~Qui attendez-vous\~?\~\'bb
+
+\par
+\par Elle m\rquote a dit qu\rquote il faudrait l\rquote appeler \'ab\~ma tante\~\'bb devant le monde. Elle m\rquote a dit cela hier, et elle me le r\'e9p\'e8te aujourd\rquote hui, en montant dans la voiture.
+\par
+\par Il arrive une goutte d\rquote eau, comme un crachat, sur la vitre du coucou.
+\par
+\par Le ciel devient sombre \endash un coup de tonnerre au loin, \endash la pluie \'e0 torrents.
+\par
+\par Un voyageur de l\rquote imp\'e9riale demande si on peut lui donner asile. On n\rquote ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l\rquote avoir \'e0 son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Ma }{\i tante}{ seule se fait mince et montre qu\rquote il y a de la place \'e0 sa gauche, de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Elle est bonne et se sacrifie\~; elle appuie \'e0 droite, elle est presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule\'85
+\par
+\par \'c0 chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et para\'eet avoir bien peur. Je crains qu\rquote elle ne voie la petite cicatrice qui fait anneau, et je ne sais o\'f9 mettre mon nez. Mais comme c\rquote est doux, cette femme \'e0 moiti\'e9
+ dans mes bras, et dont le souffle me fait chaud dans le dos\~!...
+\par
+\par
+\par Nous sommes arriv\'e9s\~; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le porche, pendant qu\rquote on d\'e9telle la diligence dont la b\'e2che ruisselle, et que j\rquote \'e9tire mes jambes moulues. \'ab\~Il n\rquote y a pas moyen d\rquote
+avoir une voiture\~?
+\par
+\par \endash Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges d\rquote un pied, et des orni\'e8res comme des cavernes\~! Vous plaisantez, ma petite dame\~!
+\par
+\par \endash Dis donc, Jacques\~! Qu\rquote allons-nous devenir\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle me regarde, et elle rit.
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il y avait une chambre o\'f9 s\rquote abriter en regardant l\rquote orage.
+\par
+\par \endash Nous en avons une, dit l\rquote aubergiste.
+\par
+\par \endash Ah\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {DANS LA CHAMBRE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Je me sens toute mouill\'e9e, sais-tu\'85\~\'bb
+\par
+\par Comment\~! le temps d\rquote aller de la voiture sous le porche\~!
+\par
+\par \'ab\~Toute mouill\'e9e. \endash J\rquote ai de l\rquote eau plein le cou. \'c7a me roule dans la poitrine. Oh\~! c\rquote est froid\'85 Il faut que j\rquote \'f4te ma guimpe\'85 Tu permets\~! Je vous fais peur, monsieur\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Des cris, une explosion de cris\~! On m\rquote appelle\'85
+\par
+\par \'ab\~Vingtras\~! Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par Ils sont dix \'e0 demander Vingtras.
+\par
+\par C\rquote est la seconde \'e9tude qui est venue en promenade de ce c\'f4t\'e9 et qui s\rquote est pr\'e9cipit\'e9e dans l\rquote auberge. Je vois cela \'e0 travers le rideau. Mme\~Devinol saute sur la porte et la ferme \'e0 clef\~; puis elle se ravise.
+\'ab\~Non, sors plut\'f4t\~; va, va vite\~!\~\'bb Je cherche mon chapeau, qui n\rquote y est pas.
+\par
+\par \'ab\~Avez-vous vu mon chapeau\~?
+\par
+\par \endash Sors donc, que je referme\~!
+\par
+\par \endash Oui, oui\~; mais qu\rquote est-ce que je dirai\~?
+\par
+\par \endash Tu diras ce que tu voudras, IMB\'c9CILE.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. En entrant dans l\rquote auberge on avait remarqu\'e9 sur une table un pardessus bizarre, c\rquote \'e9tait le mien, et mon chapeau \'e0 gros poils. On m\rquote avait reconnu\~!...
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c9PILOGUE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par Je suis forc\'e9 de quitter la ville. On a jas\'e9 de mon aventure.
+\par
+\par Le proviseur conseille \'e0 mon p\'e8re de m\rquote \'e9loigner.
+\par
+\par \'ab\~Si vous voulez, mon beau-fr\'e8re le prendra \'e0 Paris, \'e0 prix r\'e9duit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui \'e9crive\~?
+\par
+\par \endash Oui, mon Dieu, oui\~\'bb, dit mon p\'e8re, qui a envie d\rquote aller faire un tour \'e0 Paris\~; et c\rquote est une occasion.
+\par
+\par On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma m\'e8re\~; je m\rquote en arrache, et en route\~!
+\par
+\par Nous courons sur Paris.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773859}{\*\bkmkstart _Toc98017051}22\line }{\b0 La pension Legnagna}{{\*\bkmkend _Toc84773859}
+{\*\bkmkend _Toc98017051}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je suis \'e0 Paris.
+\par
+\par J\rquote y suis arriv\'e9 avec une fluxion. Legnagna, le ma\'eetre de pension, m\rquote a accueilli avec \'e9tonnement. Il a dit \'e0 sa femme\~: \'ab\~Ce n\rquote est pas un \'e9l\'e8ve, c\rquote est une vessie.\~\'bb
+\par
+\par Enfin, cela n\rquote emp\'eache pas d\rquote avoir des prix aux concours.
+\par
+\par \'ab\~Vous travaillez bien, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Et moi dont la l\'e8vre tient toute la joue, je r\'e9ponds\~:
+\par
+\par \'ab\~Boui, boui.\~\'bb
+\par
+\par Il m\rquote a trouv\'e9 moins fort qu\rquote il ne pensait. Je mets }{\i du mien}{ dans mes devoirs.
+\par
+\par \'ab\~Il ne faut pas mettre du }{\i v\'f4tre}{, je vous dis\~: il faut imiter les Anciens.\~\'bb
+\par
+\par Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les camarades.
+\par
+\par Il y a fait allusion d\'e8s le second jour. Il y avait des \'e9pinards. Je n\rquote aime pas les \'e9pinards, et voil\'e0 que je laisse le plat.
+\par
+\par Il passait.
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote aimez pas \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur\~!
+\par
+\par \endash Vous mangiez peut-\'eatre des ortolans chez vous\~? Il vous faut sans doute des perdrix rouges\~?
+\par
+\par \endash Non\~; j\rquote aime mieux le lard\~!\~\'bb
+\par
+\par Il a rican\'e9 en haussant les \'e9paules et s\rquote en est all\'e9 en murmurant\~: \'ab\~Paysan\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il donne des soir\'e9es, le dimanche\~; on m\rquote invite.
+\par
+\par Je dis toujours\~: \'ab\~Sacr\'e9 m\'e2tin\~!\~\'bb C\rquote est une habitude\~; elle me suit jusque dans son salon.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Mossieu}{ Vingtras, me crie-t-il d\rquote un bout de la table \'e0 l\rquote autre, o\'f9 avez-vous \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9\~? Est-ce que vous avez gard\'e9 les vaches\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, avec ma cousine.\~\'bb
+\par
+\par Il en perd la t\'eate et devient tout rouge.
+\par
+\par \'ab\~Croyez-vous, madame\~!\~\'bb dit-il \'e0 une voisine.
+\par
+\par Et se tournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Allez au dortoir\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que \'e7a me g\'eane\~; qui ont l\rquote air de faire les malins, et que je trouve b\'eates, mais b\'eates\~!... Il y a une gloire, un prix de concours\~
+; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment \'e0 s\rquote attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+\par
+\par Il y a une demi-gloire, \endash Anatoly.
+\par
+\par Il est pour les bons rapports entre les \'e9l\'e8ves et les ma\'eetres\~; il voudrait qu\rquote on s\rquote entend\'eet bien, \endash pourquoi donc\~?
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air }{\i mastoc\~; }{on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial. Anatoly me prot\'e8ge.
+\par
+\par \'ab\~Il se fera, ne l\rquote emb\'eatez pas\~! Dans un mois il sera comme nous\~; dans deux, vous verrez\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh\~! on ne m\rquote emb\'eate pas beaucoup\~! Je suis solide, et je n\rquote ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. \'c7a m\rquote est \'e0 peu pr\'e8s \'e9gal qu\rquote on me blague, je ne suis pas \'e9bloui par les copains.
+\par
+\par Ah\~! je me faisais une autre id\'e9e de ces forts en latin\~! Je trouvais la province plus gaie, moi\~!
+\par
+\par Ils parlent toujours, mais toujours de la m\'eame chose, \endash de celui-ci qui a eu un prix, de celui-l\'e0 qui a failli l\rquote avoir\~; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un sol\'e9cisme par\'85
+\par
+\par \'ab\~Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de version grecque, il n\rquote est pas venu parce que son p\'e8re \'e9tait mort le matin. Labadens a \'e9t\'e9 le chercher en lui promettant qu\rquote il le ram\'e8nerait en voiture \'e0 l
+\rquote enterrement. Il n\rquote a pas voulu et a continu\'e9 \'e0 pleurer.\~\'bb
+\par
+\par Ils ont l\rquote air de trouver ce petit stupide.
+\par
+\par La pension m\'e8ne \'e0 Bonaparte.
+\par
+\par Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu\rquote \'e0 ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin\~; alors je m\rquote \'e9chappe aussi. J\rquote ai devant moi une grande heure, au bout de laquelle j
+\rquote irai porter chez son concierge la copie qu\rquote on me croit en train de finir.
+\par
+\par Je fl\'e2ne dans les rues pleines de femmes en cheveux\~; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d\rquote atelier\~! Je les suis des yeux, je les \'e9coute fredonner, et je les regarde \'e0 travers les vitres d\'e9jeuner \'e0 c\'f4t
+\'e9 de ciseleurs en blouses blanches et d\rquote imprimeurs en bonnets de papier. C\rquote est tout ce que je regarde.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas envie de voir les monuments, quoiqu\rquote il n\rquote y ait plus de bagages pour m\rquote en emp\'eacher\~; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n\rquote aime que ce qui marche et qui reluit.
+\par
+\par Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honor\'e9, le chemin du lyc\'e9e Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau\~; j\rquote
+y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent \'e0 la brise.
+\par
+\par
+\par Le dimanche, nous allons en promenade.
+\par
+\par Le plus souvent, c\rquote est aux Tuileries, dans l\rquote all\'e9e du Sanglier.
+\par
+\par Ce }{\i Sanglier\~! }{je le d\'e9teste, il m\rquote agace avec son groin de pierre.
+\par
+\par
+\par Je m\rquote ennuie moins cependant, \'e0 partir du jour o\'f9 M.\~Chaillu devient notre pion.
+\par
+\par Il n\rquote a pas la foi, lui\~; il nous laisse nous \'e9parpiller le dimanche, \'e0 condition qu\rquote \'e0 six heures nous soyons l\'e0.
+\par
+\par Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C\rquote est le caf\'e9 des saint-cyriens et des volailles. On appelle }{\i volailles}{ ceux qui se destinent aux \'e9coles \'e0 uniforme et en ont un d\'e9j\'e0, \'e0 bande orange, \'e0
+ collet saumon, avec des k\'e9pis \'e0 visi\'e8res dures, \'e0 galons d\rquote or ou d\rquote argent.
+\par
+\par Quoique }{\i des lettres}{, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n\rquote ai que des semaines de vingt sous, et je suis forc\'e9 d\rquote y regarder \'e0 deux fois avant de trinquer.
+\par
+\par Un jour j\rquote ai eu une fi\'e8re peur. Nous avions jou\'e9 et j\rquote avais perdu un franc cinquante. \'c0 partir de la premi\'e8re partie, je voulais me lever\~; je n\rquote ai pas os\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Allons, allons, reste l\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Sueur dans le dos, frissons sur le cr\'e2ne.
+\par
+\par Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j\rquote ai la }{\i culotte}{\~!...
+\par
+\par Par bonheur on se battit. Il s\rquote \'e9leva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent \'e0 voler.
+\par
+\par Ce fut une m\'eal\'e9e, je m\rquote y jetai \'e0 corps perdu.
+\par
+\par Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pi\'e8ces.
+\par
+\par Pas de chance\~! Je donne beaucoup et ne re\'e7ois rien.
+\par
+\par Je n\rquote en fus pas moins sauv\'e9 tout de m\'eame.
+\par
+\par On nous jeta \'e0 la porte, tout un lot, pour d\'e9barrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais\~; mais j\rquote avais jusqu\rquote \'e0 l\rquote autre dimanche.
+\par
+\par Je vendis un discours latin \'e0 la composition du mardi, \endash vingt sous comptant.
+\par
+\par Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place \'e0 quelqu\rquote un qui attendait un oncle, ou qui voulait \'e9pater pour sa f\'eate, ou qui avait un int\'e9r\'eat quelconque \'e0 \'eatre }{\i dans les dix}{, quoi\~!
+\par
+\par Je retournai aux}{\i }{Hollandais, mes trente sous dans le creux de la main. On ne voulut pas mon argent. C\rquote est la caisse de Saint-Cyr ou une souscription des volailles qui avait r\'e9gl\'e9 la }{\i casse}{ et les consommations.
+\par
+\par J\rquote eus de l\rquote argent devant moi, et en plus une r\'e9putation de friand du coup de poing.
+\par
+\par N\rquote importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches\~! Et la nuit, dans mon lit d\rquote \'e9colier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l\rquote on destine \'e0 une \'e9cole dans laquelle j\rquote ai peur d\rquote
+entrer, moi qui n\rquote ai pas, comme ces volailles, ma volont\'e9, mon but, et qui n\rquote aurai pas de fortune.
+\par
+\par
+\par Ma vie des dimanches change tout d\rquote un coup.
+\par
+\par Il y avait au coll\'e8ge de Nantes un \'e9l\'e8ve mod\'e8le nomm\'e9 Matoussaint.
+\par
+\par Matoussaint vient rester \'e0 Paris. Mon p\'e8re lui a donn\'e9 une lettre qui l\rquote autorise \'e0 me faire sortir le dimanche.
+\par
+\par Matoussaint n\rquote est libre qu\rquote \'e0 deux heures. C\rquote est bien assez de la demi-journ\'e9e, \endash nous ne savons que faire jusqu\rquote \'e0 cinq heures\~; nous ne voulons pas aller au caf\'e9 pour ne pas d\'e9penser notre argent. Il m
+\rquote a apport\'e9 vingt francs de la part de ma m\'e8re\~; mais je les m\'e9nage.
+\par
+\par Nous tuons mal l\rquote apr\'e8s-midi. \endash C\rquote est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous les autres se prom\'e8nent aussi, et qu\rquote on a tous l\rquote air b\'eate. Ah\~! si c\rquote \'e9tait comme en semaine\~
+! On verrait grouiller le monde. Aujourd\rquote hui, on ne fait pas de bruit\~; on glisse comme des pr\'eatres.
+\par
+\par Il faudrait aller \'e0 Meudon. L\'e0 on rit, on s\rquote amuse.
+\par
+\par Mais c\rquote est}{\i dix sous}{, de Paris \'e0 Meudon\~! Attendons qu\rquote on ait fait fortune\~!
+\par
+\par \'ab\~\'c7a fait du bien de marcher par ce froid-l\'e0\~\'bb, dit Matoussaint, \endash qui veut me faire croire qu\rquote il s\rquote amuse, mais qui grelotte comme un lustre qu\rquote on \'e9poussette.
+\par
+\par J\rquote aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+\par
+\par Les dimanches de pluie, nous allons dans les mus\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~On apprend toujours quelque chose,\~\'bb dit Matoussaint, en entrant dans les galeries.
+\par
+\par \'ab\~On apprend quoi\~?
+\par
+\par \endash Tu contemples les tableaux, les marbres\~!
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?\~\'bb
+\par
+\par Matoussaint m\rquote appelle positif, et me dit avec amertume\~:
+\par
+\par \'ab\~Toi qui as fait de si beaux vers latins\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est vrai, tout de m\'eame\~!
+\par
+\par Matoussaint me voit \'e9branl\'e9 et continue
+\par
+\par \'ab\~Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre\~!
+\par
+\par \endash Messieurs, crie le gardien en habit vert, en \'e9tendant sa baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c\rquote est dans le coin.\~\'bb
+\par
+\par Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d\rquote \'9cuvre et des monuments, d\'e9cid\'e9ment.
+\par
+\par
+\par C\rquote est \'e0 cinq heures que Lema\'eetre nous rejoint. Lema\'eetre est }{\i calicot }{et Matoussaint le tient en petite estime\~; il ne comprend que les professions nobles. Cependant, comme Lema\'eetre conna\'eet des }{\i douillards}{ et des}{\i
+ rigolos}{, il l\rquote accueille \'e0 bras ouverts.
+\par
+\par Il arrive et l\rquote on va prendre l\rquote absinthe \'e0 la Rotonde, ou \'e0 la }{\i Pissote}{, o\'f9 l\rquote on esp\'e8re rencontrer Grassot. \'ab\~Oh\~! voici Sainville\~! \endash Non\~! Si\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote absinthe une fois sirot\'e9e dans le demi-jour de six heures, nous filons du c\'f4t\'e9 du Palais-Royal, o\'f9 l\rquote on doit trouver les amis chez Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, \'e0 la table du coin.
+\par
+\par Nous d\'eenons \'e0 trente-deux sous.
+\par
+\par Les calicots, camarades de Lema\'eetre, sont avec leurs petites amies, bien chauss\'e9es, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, \'e0 propos de tout et de rien\'85
+\par
+\par
+\par Et comme c\rquote est bon ce qu\rquote on mange\~!
+\par
+\par }{\i Pur\'e9e Cr\'e9cy, c\'f4telettes Soubise, sauce Montmorency}{. \'c0 la bonne heure\~! Voil\'e0 comment on apprend l\rquote histoire\~!
+\par
+\par \'c7a vous a un go\'fbt relev\'e9, piquant, ces plats et ces sauces\~!
+\par
+\par M.\~Radigon, le loustic de la bande, n\rquote est pas pour toutes ces blagues-l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~Gar\'e7on, un pied de cochon grill\'e9\'85 Pour faire des pieds de cochon, prenez vos pieds, grattez-les.\~\'bb
+\par
+\par On rit. Moi, je ne dis rien, j\rquote \'e9coute.
+\par
+\par \'ab\~Votre ami est muet, M.\~Matoussaint\~?\~\'bb
+\par
+\par Je fais une grimace et pousse un son, pour \'e9tablir que je n\rquote appartiens pas aux disciples de l\rquote abb\'e9 de l\rquote \'c9p\'e9e. On me discute au coin de la table.
+\par
+\par \'ab\~Une t\'eate \endash des yeux. \endash Mais il a l\rquote air trop }{\i couenne\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Je me rattrape par les tours de force. J\rquote abaisse les poignets, j\rquote \'e9crase les doigts, je soul\'e8ve la soupi\'e8re avec les dents, je reste quatre-vingts secondes sans respirer, \'e0 la grande peur des gens d\rquote \'e0-c\'f4t\'e9
+, qui voient mes veines se gonfler\~; les yeux me sortent de la t\'eate.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aime pas qu\rquote on fasse \'e7a pr\'e8s de moi quand je mange\~\'bb, dit un voisin.
+\par
+\par Radigon lui-m\'eame en a assez.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! c\rquote est qu\rquote il nous emb\'eate \'e0 la fin, avec sa respiration\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Apr\'e8s le d\'eener, il faut que je parte.
+\par
+\par Les autres \'e9l\'e8ves de la pension ont jusqu\rquote \'e0 minuit. Legnagna \endash par m\'e9chancet\'e9, \endash exige que je sois l\'e0 \'e0 huit heures.
+\par
+\par Je quitte la }{\i soci\'e9t\'e9 }{et je redescends du c\'f4t\'e9 du faubourg Saint-Honor\'e9.
+\par
+\par Il me reste un quart d\rquote heure \'e0 assassiner avant de regagner le bahut, mais j\rquote aurais l\rquote air de n\rquote avoir pas su o\'f9 d\'e9penser mon temps si je reparaissais avant l\rquote heure.
+\par
+\par J\rquote aimerais mieux \'eatre rentr\'e9. Je ne crains pas la solitude de ce dortoir o\'f9 j\rquote entends revenir un \'e0 un les camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce son
+t mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule o\'f9 ma timidit\'e9 m\rquote isole, je ne suis pas troubl\'e9 par les bruits de dictionnaires ni les r\'e9cits de grand concours.
+\par
+\par Je me souviens de ceci, de cela, \endash d\rquote une promenade \'e0 Vourzac, d\rquote une moisson au grand soleil\~! \endash et dans le calme de cette pension qui s\rquote endort, la t\'eate tourn\'e9e vers la fen\'eatre d\rquote o\'f9 j\rquote aper
+\'e7ois le champ du ciel, je r\'eave non \'e0 l\rquote avenir, mais au pass\'e9.
+\par
+\par
+\par On m\rquote appelle un jour chez Legnagna.
+\par
+\par Il me d\'e9livre un paquet que ma m\'e8re m\rquote envoie\~; il a l\rquote air furieux.
+\par
+\par \'ab\~Vous emporterez cela aussi\~\'bb, me dit-il.
+\par
+\par Il me glisse en m\'eame temps un pot et me reconduit vers la porte.
+\par
+\par Je n\rquote y comprends rien, je d\'e9plie le paquet. J\rquote y trouve une lettre\~:
+\par
+\par
+\par \'ab\~}{\i Mon cher fils,
+\par }{
+\par \'ab\~}{\i Je t\rquote envoie un pantalon neuf pour ta f\'eate, c\rquote est ton p\'e8re qui l\rquote a taill\'e9 sur un de ses vieux, c\rquote est moi qui l\rquote
+ai cousu. Nous avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons un habit bleu \'e0 boutons d\rquote or. Par le m\'eame courrier, j\rquote envoie \'e0 M.\~Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur.}{
+\par
+\par \'ab\~}{\i Travaille bien, mon enfant, et rel\'e8ve tes basques quand tu t\rquote assieds.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il y avait un mot de mon p\'e8re aussi.
+\par
+\par Je lui avais \'e9crit que Legnagna essayait de m\rquote humilier, que je voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d\rquote \'eatre ainsi bless\'e9 tous les jours.
+\par
+\par Mon p\'e8re m\rquote a r\'e9pondu une lettre qui m\rquote a tout troubl\'e9. Fait-il le com\'e9dien\~? Est-il bon au fond\~?
+\par
+\par
+\par \'ab\~}{\i Prends courage, mon ami\~! Je ne veux pas te dire que c\rquote est de ta faute si tu es \'e0 Paris\'85 Aie de la patience, travaille bien, paye avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses v\'e9rit\'e9s.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Pas une allusion au pass\'e9, rien\~? Pas un reproche\~; presque de la bont\'e9, un peu de tristesse\~!... Je lui aurais saut\'e9 au cou s\rquote il avait \'e9t\'e9 l\'e0.
+\par
+\par Je ferai comme il l\rquote a dit\~: j\rquote attendrai et j\rquote essayerai d\rquote avoir des prix.
+\par
+\par Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux\~! Et qu\rquote est-ce que cela me fait \'e0 moi les barbarismes et les sol\'e9cismes\~!
+\par
+\par Et toujours, toujours le grand concours\~!
+\par
+\par Le professeur s\rquote appelle D***.
+\par
+\par Il a une petite bouche pinc\'e9e, il marche comme un canard, il a l\rquote air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme de la plume. Il a eu pour la troisi\'e8me fois le prix d\rquote honneur au concours g\'e9n\'e9ral\~; l\rquote
+an pass\'e9, on l\rquote a d\'e9cor\'e9, il a une cr\'eate rouge. Il parle un peu comme un incroyable, il prononce\~: \'ab\~Cic\'e9-on, discou-e, }{\i Alma pa-ens}{.\~\'bb
+\par
+\par Il est le professeur de latin, il a un fran\'e7ais \'e0 lui.
+\par
+\par Quand des \'e9l\'e8ves ont manqu\'e9 la classe pour aller au caf\'e9 ou au bain et qu\rquote il aper\'e7oit des bancs vides, il dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Je vois ici beaucoup d\rquote \'e9l\'e8ves qui n\rquote y sont pas.\~\'bb
+\par
+\par Le professeur de fran\'e7ais s\rquote appelle N***. c\rquote est le fr\'e8re d\rquote un acad\'e9micien qui a deux morales au lieu d\rquote une\~: abondance de bien ne nuit pas.
+\par
+\par Il est long, maigre et rouge, a une redingote \'e0 la pr\'eatre, des lunettes de carnaval, une voix cass\'e9e, fl\'fbt\'e9e, sifflante.
+\par
+\par De cette voix-l\'e0, il lit des tirades d\rquote }{\i Iphig\'e9nie}{ ou d\rquote }{\i Esther}{, et quand c\rquote est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein d\rquote araign\'e9es et crie\~: \'ab\~\'c0 genoux\~! \'e0 genoux\~
+! devant le divin Racine\~!\~\'bb
+\par
+\par Il y a un nouveau qui, une fois, s\rquote est mis \'e0 genoux pour tout de bon.
+\par
+\par Et d\rquote un geste de d\'e9dain, chassant le bouquin qu\rquote il a devant lui, le professeur continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Il ne reste plus qu\rquote \'e0 fermer les autres livres.\~\'bb
+\par
+\par Je ne demande pas mieux.
+\par
+\par \'ab\~Et \'e0 s\rquote avouer impuissant.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est son affaire.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai commenc\'e9 par avoir de bonnes places en discours fran\'e7ais, mais je d\'e9gringole vite.
+\par
+\par De second, je tombe \'e0 dixi\'e8me, \'e0 quinzi\'e8me\~!
+\par
+\par Ayant \'e0 parler de paysans qui, pour f\'eater leur roi, trinquent ensemble, j\rquote avais dit une fois\~:
+\par
+\par }{\i Et tous r\'e9unis, ils burent un}{ BON }{\i verre de vin}{.
+\par
+\par \'ab\~UN BON\~! \endash Ce gar\'e7on-l\'e0 n\rquote a rien de fleuri, rien, rien\~; je ne serais pas \'e9tonn\'e9 qu\rquote il f\'fbt m\'e9chant. UN BON\~! Quand notre langue est si fertile en tours heureux, pour exprimer l\rquote op\'e9
+ration accomplie par ceux qui portent \'e0 leurs l\'e8vres le jus de Bacchus, le nectar des Dieux\~! Et que ne se souvenait-il de l\rquote image \'e0 la fois modeste et hardie de Boileau\~:
+\par
+\par }{\i Boire un verre de vin}{ qui rit dans la foug\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est que je n\rquote ai jamais compris ce vers-l\'e0, moi\~! Boire un verre qui se tient les c\'f4tes dans l\rquote herbe, sous la coudrette\~!
+\par
+\par Je suis sec, plus sec encore qu\rquote il ne croit, car il y a un tas de choses que je ne comprends pas davantage.
+\par
+\par \'ab\~Bien peu l\'e0-dedans\~\'bb, fait le professeur en mettant un doigt sur son c\'9cur.
+\par
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eate un moment\~:
+\par
+\par \'ab\~Mais rien l\'e0-dedans, bien s\'fbr\~\'bb, ajoute-t-il en se frappant le front, et secouant la t\'eate d\rquote un air de compassion profonde. \'ab\~Il a une fois r\'e9ussi parce qu\rquote il avait lu Pierrot, \endash mais allez, c\rquote
+est un gar\'e7on qui aimera toujours mieux \'e9crire \'ab\~fusil\~\'bb, qu\rquote }{\i arme qui vomit la mort}{.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est que \'e7a me vient comme cela \'e0 moi\~! nous parlons comme cela \'e0 la maison\~; \endash on parle comme cela dans celles o\'f9 j\rquote allais. \endash Nous fr\'e9quentions du monde si pauvre\~!
+\par
+\par Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me r\'e9ussit.
+\par
+\par
+\par Il \'e9tait temps.
+\par
+\par Je sentais le moment o\'f9 ce mis\'e9rable Legnagna, dans son d\'e9pit de me voir sans succ\'e8s, me porterait trop de coups sourds. Je lui aurais, un beau matin, cass\'e9 les reins.
+\par
+\par J\rquote avais m\'eame song\'e9 une fois \'e0 filer pour tout de bon\~; non pas pour aller fl\'e2ner aux Champs-\'c9lys\'e9es ou devant les saltimbanques, comme je faisais quand je manquais la classe\~; mais pour l\'e2
+cher la pension du coup, et me plonger, comme un \'e9vad\'e9 du bagne, dans les profondeurs de Paris.
+\par
+\par Qu\rquote aurais-je fait\~? Je l\rquote ignore.
+\par
+\par Mais je me suis demand\'e9 souvent s\rquote il n\rquote aurait pas autant valu que je m\rquote \'e9chappasse ce jour-l\'e0, et qu\rquote il f\'fbt d\'e9cid\'e9 tout de suite que ma vie serait une s\'e9rie de combats\~? Peut-\'eatre bien.
+\par
+\par Ma r\'e9solution \'e9tait presque prise. C\rquote est Anatoly le Pacifique qui la changea, parce qu\rquote il crut bon d\rquote avertir Legnagna.
+\par
+\par Celui-ci me fit venir et me dit qu\rquote il savait ce que je voulais faire. Il ajouta qu\rquote il avait pr\'e9venu le commissaire, et que si je m\rquote \'e9chappais, j\rquote appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+\par
+\par C\rquote est sur ces entrefaites que je composai une pi\'e8ce en distiques, qui fut, para\'eet-il, une r\'e9v\'e9lation. J\rquote aurais le prix si je m\rquote en tirais comme cela au concours.
+\par
+\par Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais les oreilles de Legnagna et je ferais un n\'9cud avec.
+\par
+\par Le jour du concours arrive.
+\par
+\par Nous nous levons de grand matin. On nous a donn\'e9 un }{\i filet}{ qui est un des troph\'e9es de la maison, et l\rquote
+on y met du vin, du poulet froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amiti\'e9 est pire que l\rquote hostilit\'e9 et le silence.
+\par
+\par \'ab\~Distinguez-vous\'85\~\'bb
+\par
+\par Il rit d\rquote un rire l\'e2che.
+\par
+\par Nous partons, Anatoly et moi\~; il fait un petit froid piquant.
+\par
+\par
+\par Nous arrivons presque en retard.
+\par
+\par Je n\rquote avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et calme, et je me suis arr\'eat\'e9 cinq minutes sur le pont, \'e0 regarder le ciel blanc et \'e0 \'e9couter couler l\rquote eau. Elle battait l\rquote arche du pont.
+\par
+\par Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait son mouchoir. Il \'e9tait \'e0 genoux comme une blanchisseuse\~; il se releva, tordit le bout du linge et l\rquote \'e9
+tala une seconde au vent. Je le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit \'e0 s\'e9cher sous sa redingote, qu\rquote il entrouvrit et reboutonna d\rquote un geste de voleur.
+\par
+\par Il ramassa quelque chose que j\rquote avais remarqu\'e9 par terre. C\rquote \'e9tait un livre comme un dictionnaire.
+\par
+\par Anatoly me tira par les basques, il fallait partir\~; mais j\rquote eus le temps de voir une face p\'e2le, tout d\rquote un coup au-dessus des marches.
+\par
+\par Je l\rquote ai encore devant les yeux, et toute la journ\'e9e elle fut entre moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu\rquote elle a \'e9t\'e9 devant moi toute ma vie.
+\par
+\par
+\par C\rquote est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que son mouchoir mal lav\'e9, j\rquote avais lu sa vie.
+\par
+\par Ce livre me disait qu\rquote il avait \'e9t\'e9 \'e9colier aussi, laur\'e9at peut-\'eatre. Je m\rquote \'e9tais rappel\'e9 tout d\rquote un coup toute l\rquote existence de mon p\'e8re, les proviseurs b\'eates, les \'e9l\'e8ves cruels, l\rquote
+inspecteur l\'e2che, et le professeur toujours humili\'e9, malheureux\~! menac\'e9 de disgr\'e2ce\~!
+\par
+\par \'ab\~Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est bachelier\~\'bb, dis-je \'e0 Anatoly.
+\par
+\par Je ne me trompais pas.
+\par
+\par Au moment m\'eame o\'f9 l\rquote on nous appelait pour entrer \'e0 la Sorbonne, }{\i un Charlemagne}{ avait cri\'e9, montrant une ombre noire qui montait la rue\~:
+\par
+\par \'ab\~Tiens, l\rquote ancien r\'e9p\'e9titeur de Jauffret\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote \'e9tait la face p\'e2le, l\rquote homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+\par
+\par
+\par On dicte la composition.
+\par
+\par Vais-je la faire\~? \'c0 quoi bon\~!
+\par
+\par Pour \'eatre r\'e9p\'e9titeur comme cet homme, puis devenir laveur de mouchoir sous les ponts\~? Quelle est son histoire \'e0 cet \'eatre qui obs\'e8de ma pens\'e9e\~?
+\par
+\par Je ne sais. Il a peut-\'eatre gifl\'e9 un censeur, pas m\'eame gifl\'e9, blagu\'e9 seulement.
+\par
+\par Il a peut-\'eatre \'e9crit un article dans }{\i l\rquote Argus de Dijon}{ ou }{\i le Petit homme gris}{ d\rquote Issingeaux, et pour cette raison on l\rquote a destitu\'e9.
+\par
+\par Pas ce m\'e9tier-l\'e0, non, non\~!
+\par
+\par Il faut cependant que je me conduise honn\'eatement, il faut que je fasse ce que je puis.
+\par
+\par
+\par Je ne trouve rien, rien, \endash j\rquote ai du d\'e9go\'fbt, comme une fois o\'f9 j\rquote avais, tout petit, mang\'e9 trop de m\'e9lasse.
+\par
+\par Voil\'e0 enfin quarante alexandrins de}{\i tourn\'e9s.}{ C\rquote est ma copie.
+\par
+\par \'ab\~Tu as fini\~? me dit mon voisin.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites saucisses\~?\~\'bb
+\par
+\par Il tire un petit fourneau \'e0 esprit-de-vin et le cache entre les dictionnaires, puis il sort un bout de po\'eale.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a va crier, prends garde\~!\~\'bb
+\par
+\par Le professeur qui surveillait \'e9tait Deschanel\~; c\rquote \'e9tait un gar\'e7on d\rquote esprit, \endash il entendait cuire les saucisses. \endash On avait le droit de manger cru dans la longue s\'e9ance, \endash il pensa qu\rquote
+on pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole au lieu du dictionnaire dans la bataille\~!
+\par
+\par \'ab\~Le caf\'e9, maintenant. J\rquote aime bien mon caf\'e9, et toi\~?\~\'bb Celui de Charlemagne fit le caf\'e9.
+\par
+\par Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des tranches de copie \'e0 des }{\i bouche-trou}{ de Stanislas et de Rollin qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de l\rquote argent dans leurs goussets. Nous e\'fb
+mes une bonne rincette et une petite }{\i consolation}{. Pour finir, je me chargeai sp\'e9cialement du }{\i br\'fblot}{.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Ton brouillon\~?\~\'bb fit Anatoly le Pacifique, d\'e8s que je rentrai \'e0 la pension.
+\par
+\par Legnagna arriva, et ils l\rquote \'e9pluch\'e8rent ensemble.
+\par
+\par Je sais que ma composition est rat\'e9e, et maintenant que le souvenir de la face p\'e2le est moins vif et que les fum\'e9es de notre banquet sont \'e9vanouies, je me sens chagrin, j\rquote \'e9prouve comme des remords.
+\par
+\par Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+\par
+\par
+\par Le r\'e9sultat est connu. \endash Je n\rquote ai rien\~!
+\par
+\par Mais Anatoly n\rquote a rien non plus, la classe n\rquote a rien, le coll\'e8ge n\rquote a pas grand-chose. C\rquote est un d\'e9sastre pour le lyc\'e9e.
+\par
+\par Les b\'fbcheurs et les malins n\rquote ont pas fait mieux que moi\~; ma conscience est plus calme.
+\par
+\par La distribution des prix arrive. J\rquote y assiste obscur et inglorieux\~! }{\i Fractis occumbam inglorius armis\~! }{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'ab\~Je tombe sans gloire, les armes bris\'e9es.\~\'bb}}}{
+\par
+\par Et chacun s\rquote en va\'85
+\par
+\par
+\par Moi, je reste.
+\par
+\par J\rquote attends une lettre de mon p\'e8re, et des instructions. Rien ne vient. On me laisse ici \'e0 la merci de Legnagna, qui me hait.
+\par
+\par Nous sommes quatre dans la pension.
+\par
+\par Un qui n\rquote a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un cr\'e9ole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit Japonais qui ne sort jamais.
+\par
+\par Ils payent cher, ceux-l\'e0\~; moi, je suis engag\'e9 au rabais, et je devais avoir des prix. Je n\rquote ai rien eu, et je mange beaucoup.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai \'e9crit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n\rquote ai pas de r\'e9ponse, je quitte la maison et je pars.
+\par
+\par Legnagna me laissera filer, par \'e9conomie, sans aller chez le commissaire, cette fois.
+\par
+\par Oh\~! ces lettres attendues\~! ce facteur guett\'e9\~! mes supplications dont mon p\'e8re et ma m\'e8re se rient\~!
+\par
+\par J\rquote ai presque pleur\'e9 dans mes phrases, en demandant qu\rquote on v\'eent me chercher, parce que Legnagna me larde de reproches \'e9ternels.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait bien assez de me nourrir pendant l\rquote ann\'e9e, il faut qu\rquote il me nourrisse encore pendant les vacances\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Un jour une sc\'e8ne \'e9clate\~; mon p\'e8re est en jeu. Legnagna arrive \'e9chevel\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Quoi\~! me dit-il en \'e9cumant, je viens d\rquote apprendre que monsieur votre p\'e8re gagne de l\rquote argent, }{\i s\rquote est fait huit mille, }{cette ann\'e9e\~; je viens d\rquote apprendre que j\rquote ai \'e9t\'e9 sa dupe, que je vous ai fa
+it payer comme \'e0 un gueux, quand vous pouviez payer comme un riche. C\rquote est de la malhonn\'eatet\'e9 cela, monsieur, entendez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par Il frappe du pied, marche vers moi\'85
+\par
+\par Oh\~! non, halte-l\'e0\~! Gare dessous, Legnagna\~!
+\par
+\par Il devine et s\rquote \'e9chappe en d\'e9chargeant sa col\'e8re contre la porte avec laquelle il soufflette le mur.
+\par
+\par Une fois parti, le bruit de ses injures tomb\'e9, je r\'e9fl\'e9chis \'e0 ce qu\rquote il vient de dire, et je lui donne raison.
+\par
+\par Oh\~! mon p\'e8re\~! vous pouviez m\rquote \'e9viter ces humiliations\~!
+\par
+\par Est-ce bien vrai que vous n\rquote \'eates pas un pauvre\~?
+\par
+\par C\rquote est vrai. \endash Celui qui a averti Legnagna est son beau-fr\'e8re lui-m\'eame, arriv\'e9 de Nantes la veille.
+\par
+\par Apr\'e8s la sc\'e8ne, Legnagna est venu \'e0 moi dans la cour.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote aurais rien dit, fait-il, si votre p\'e8re vous avait retir\'e9 \'e0 la fin des classes, mais voil\'e0 huit jours qu\rquote on vous laisse ici sans nouvelles\~; cela a l\rquote air d\rquote une moquerie, vous comprenez\~!\~\'bb
+\par
+\par Je balbutie et ne trouve rien \'e0 r\'e9pondre\~; je pense comme lui.
+\par
+\par \'ab\~Mon p\'e8re payera ces huit jours.
+\par
+\par \endash Il le peut. Votre p\'e8re a plus gagn\'e9 que moi cette ann\'e9e, et il n\rquote avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent francs sur votre pension.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est pour trois cent francs que j\rquote ai tant souffert\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773860}{\*\bkmkstart _Toc98017052}23\line }{\b0 Madame Vingtras \'e0 Paris}{{\*\bkmkend _Toc84773860}
+{\*\bkmkend _Toc98017052}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Jacques\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est ma m\'e8re\~! Elle s\rquote avance et, m\'e9caniquement, me prend la t\'eate. Le petit Japonais rit, le cr\'e9ole b\'e2ille, \endash il b\'e2ille toujours.
+\par
+\par Ma t\'eate a \'e9t\'e9 prise de c\'f4t\'e9, et ma m\'e8re a toutes les peines du monde \'e0 trouver une place convenable pour m\rquote embrasser.
+\par
+\par
+\par On nous a fait entrer dans une chambre o\'f9 l\rquote on voit \'e0 peine clair, c\rquote est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette qu\rquote une faible lumi\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Comme tu as grandi\~! comme tu es devenu fort\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler\~; elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+\par
+\par \'ab\~Embrasse-moi donc comme il faut\~; va, ne sois pas m\'e9chant pour ta m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est dit d\rquote assez bon c\'9cur. Elle crie toujours\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu as si bonne tournure\~! Je t\rquote ai apport\'e9 un habit \'e0 la fran\'e7aise\~; je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir\~: de la moustache\~! tu as des moustaches\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote y peut plus tenir de joie, d\rquote orgueil. Elle l\'e8ve les mains au ciel et va tomber \'e0 genoux.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est que tu es beau gar\'e7on, sais-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle me d\'e9visage encore.
+\par
+\par \'ab\~Tout le portrait de sa m\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne crois pas. J\rquote ai la t\'eate taill\'e9e comme \'e0 coups de serpe, les pommettes qui avancent et les m\'e2choires aussi, des dents aigu\'ebs comme celles d\rquote un chien. J\rquote ai du chien. J\rquote
+ai aussi de la toupie, le teint jaune comme du buis.
+\par
+\par Quant \'e0 mes yeux, pr\'e9tendait Mme\~Allard, la ling\'e8re, qui me demanda une fois si je la trouvais potel\'e9e, je ne pouvais pas cacher que j\rquote \'e9tais Auvergnat\~; ils ressemblaient \'e0 deux morceaux de charbon neuf.
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air s\'e9rieux, sais-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Peut-\'eatre bien. Cette ann\'e9e-l\'e0 a \'e9t\'e9 la plus dure. J\rquote ai \'e9t\'e9 humili\'e9 pour de bon, sans gaiet\'e9 pour faire balance.
+\par
+\par J\rquote ai aussi un d\'e9go\'fbt au c\'9cur. Ma d\'e9sillusion de Paris a \'e9t\'e9 profonde.
+\par
+\par Je vois l\rquote horizon b\'eate, la vie plate, l\rquote avenir laid. Je suis dans la grande Babylone\~! Ce n\rquote est que cela, Babylone\~!
+\par
+\par Les gens y sont si petits\~! Je n\rquote ai entendu que parler latin\~!
+\par
+\par Dimanche et semaine, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 la merci de ce Legnagna, qui est n\'e9 faible, envieux, capon, et que l\rquote insucc\'e8s a encore aigri.
+\par
+\par Ces dix derniers jours m\rquote ont pes\'e9 comme un supplice.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi ne m\rquote \'e9crivais-tu pas\~?
+\par
+\par \endash Je m\rquote attendais \'e0 partir d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait pour \'e9pargner un timbre. Je lui parle des reproches de pauvret\'e9 qu\rquote on me faisait, des humiliations que j\rquote ai bues.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est lui qui parle de notre pauvret\'e9\~! Quand il aura gagn\'e9 ce qu\rquote a gagn\'e9 ton p\'e8re cette ann\'e9e, il pourra dire quelque chose\'85
+\par
+\par \endash Mais alors, si mon p\'e8re a gagn\'e9 de l\rquote argent, pourquoi ne pas lui avoir pay\'e9 ma pension au prix des autres, quand je vous ai \'e9crit qu\rquote il m\rquote insultait et que j\rquote \'e9tais si malheureux\~?
+\par
+\par \endash Des insultes, des insultes\~? \endash Eh bien, apr\'e8s\~? Est-ce que tu t\rquote en portes plus mal, dis, mon gar\'e7on\~? Nous aurons toujours \'e9pargn\'e9 trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver apr\'e8
+s notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens l\'e0-dedans\'85 Ce n\rquote est pas lui qui les aura\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle rit et tape sur sa poche.
+\par
+\par \'ab\~Il faut faire comme \'e7a dans le monde, vois-tu\~; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu\rquote il t\rquote a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charit\'e9\~? Non, on t\rquote
+a pris comme une bonne vache, tu ne v\'eales pas comme ils veulent, tu n\rquote as pas des prix \'e0 leur grand concours. Il fallait choisir mieux\~: qu\rquote ils te t\'e2tent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va
+\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je souffre de la voir se f\'e2cher ainsi. Cet homme que je croyais ha\'efr, voil\'e0 qu\rquote il me fait de la peine\~!
+\par
+\par Tout en m\rquote annon\'e7ant ses intentions de le }{\i sabouler }{d\rquote importance, ma m\'e8re dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Fais tes paquets\~!\~\'bb
+\par
+\par Nous \'e9tions d\'e9j\'e0 dans le corridor, \endash le concierge y \'e9tait aussi.
+\par
+\par \'ab\~Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+\par
+\par \endash Les affaires de mon fils\~! \endash Je n\rquote aurais pas le droit de prendre son linge\~? Les chaussettes de mon enfant\~!... C\rquote est votre }{\i Gnagnagna}{ qui a dit \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Non. C\rquote est le propri\'e9taire, \'e0 qui M.\~Legnagna doit, et qui a donn\'e9 la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis le boucher\'85
+\par
+\par Triste homme, oui, triste homme\~! Il bousculait les pauvres, car il n\rquote y avait pas que moi qu\rquote il trait\'e2t mal. Tous ceux qui \'e9taient abandonn\'e9s ou \'e0 prix r\'e9duit recevaient ses crachats, et les petits m\'ea
+me recevaient des coups.
+\par
+\par Il est b\'eate, \endash on parle de lui comme d\rquote un type, entre pensions. On emploie son nom pour dire cuistre, b\'eata et un peu cafard.
+\par
+\par
+\par Le raisonnement que vient de me tenir ma m\'e8re, l\rquote argument de la vache, m\rquote a \'f4t\'e9 des scrupules, m\rquote a frapp\'e9.
+\par
+\par Cette vache\'85 c\rquote est vrai\~! Ils ne m\rquote ont pas pris pour mes beaux yeux, bien s\'fbr\~!
+\par
+\par \'ab\~Non, va, tu peux \'eatre tranquille\~\'bb, a repris ma m\'e8re, qui lisait mes r\'e9flexions dans mon silence et mon regard.
+\par
+\par
+\par Je le plains tout de m\'eame, ce malheureux. J\rquote obtiens de ma m\'e8re qu\rquote elle ne fasse pas de sc\'e8ne, et nous obtenons du propri\'e9taire qu\rquote il laisse sortir mon trousseau.
+\par
+\par On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour aller rejoindre les malles que ma m\'e8re a laiss\'e9es au bureau de la diligence.
+\par
+\par Elle murmure toujours des injures contre Legnagna\~; ce sont des ricanements, des cris\~: elle le blague et le bouscule de la voix, du geste, comme s\rquote il \'e9tait l\'e0\~:
+\par
+\par \'ab\~Voulez-vous bien vous taire\~! Ah\~! si vous m\rquote aviez dit ce que vous lui avez dit\~! (Se tournant vers moi.) Tu n\rquote as pas eu de c\'9cur de t\rquote \'eatre laiss\'e9 traiter ainsi\~! Ah\~! tu n\rquote es pas le fils de ta m\'e8re\~!\~
+\'bb
+\par
+\par Suis-je un enfant du hasard\~? Ai-je \'e9t\'e9 fouett\'e9 par erreur pendant treize ans\~? Parlez, vous que j\rquote ai appel\'e9e jusqu\rquote ici }{\i genitrix}{, ma m\'e8re, dont j\rquote ai \'e9t\'e9 le }{\i cara soboles}{, parlez\~!
+\par
+\par
+\par \'ab\~Et o\'f9 allons-nous, maintenant\~?\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re me pose cette question quand nous sommes d\'e9j\'e0 empil\'e9s dans la voiture. Le cocher attend.
+\par
+\par \'ab\~Nous n\rquote allons pas coucher dans le fiacre, n\rquote est-ce pas\~? Voil\'e0 un an que tu es \'e0 Paris, et tu ne sais pas encore o\'f9 mener ta m\'e8re, tu ne connais pas un endroit o\'f9 descendre\~?\~\'bb
+\par
+\par Je connais la Sorbonne\~? \endash Le Sanglier\~? \endash Est-ce qu\rquote on lui ferait un lit aux Hollandais\~?
+\par
+\par \'ab\~Allons, c\rquote est moi qui vais te conduire\~! Ah\~! les enfants.\~\'bb
+\par
+\par Elle me pousse vers la porti\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Appelle le cocher\~?
+\par
+\par \endash Cocher\~!\~\'bb
+\par
+\par Il arr\'eate et se penche.
+\par
+\par \'ab\~Connaissez-vous l\rquote \'c9cu-de-France\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 Dijon, \'e7a, ma bourgeoise\~!
+\par
+\par \endash Dans toutes les villes, il y a un h\'f4tel qui s\rquote appelle l\rquote \'c9cu-de-France.
+\par
+\par \endash Connais pas ici\~!\~\'bb
+\par
+\par Relevant son ch\'e2le sur ses \'e9paules, prenant son sac de voyage d\rquote une main, elle empoigne la porti\'e8re de l\rquote autre et saute \'e0 terre.
+\par
+\par \'ab\~Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez, mes enfants\~; j\rquote aime pas trimbaler du monde qui est si }{\i chose}{ que \'e7a\~! Payez l\rquote heure, et voil\'e0 vos malles.\~\'bb
+\par
+\par Nous payons, \endash et l\rquote histoire d\rquote Orl\'e9ans, de la place de la Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout devant des colis et des cartons \'e0 chapeau qui s\rquote \'e9croulent. Ma m\'e8
+re ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie\~!...
+\par
+\par Elle me donne des coups de parapluie.
+\par
+\par \'ab\~Mais remue-toi donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je n\rquote ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste un doigt.
+\par
+\par \'ab\~Arr\'eate une autre voiture.\~\'bb
+\par
+\par Je fais signe \'e0 un nouvel autom\'e9don}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Conducteur, cocher.}}}{, mais l\rquote \'e9
+quilibre a des lois fatales qu\rquote il ne faut pas violer, et ce signe me perd\~! La montagne de bagages s\rquote \'e9croule. \endash Ma m\'e8re pousse un cri\~! Les voitures s\rquote arr\'eatent, des sergents de ville accourent, \endash toujours\~
+! toujours\~! Quelle sp\'e9cialit\'e9\~!
+\par
+\par
+\par Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par l\'e0\~?
+\par
+\par Ils ne nous demand\'e8rent rien qui p\'fbt attenter \'e0 nos convictions politiques ou religieuses\~! Non, rien. Ils nous aid\'e8rent de leurs conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni l\'e2chet\'e9. Ce n\rquote est pas les j\'e9
+suites qui auraient fait \'e7a\~!
+\par
+\par Ils nous conseill\'e8rent d\rquote aller en face, \'ab\~Juste en face, o\'f9 il y a un \'e9criteau\~\'bb, et ils nous apprirent que les }{\i chambres meubl\'e9es}{ \'e9taient pour les gens qui n\rquote en avaient pas.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne le savais donc pas, Jacques\~! dit ma m\'e8re. C\rquote est les vers latins qui l\rquote auront rendu comme \'e7a\~! ou peut-\'eatre un coup. Tu n\rquote es pas tomb\'e9 sur la t\'eate, dis\~?
+\par
+\par \endash Non, sur le derri\'e8re seulement.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re para\'eet un peu plus tranquille.
+\par
+\par
+\par Nous sommes install\'e9s\~: une chambre et un cabinet.
+\par
+\par Des cris dans la chambre de ma m\'e8re\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, Jacques\~!
+\par
+\par \endash Me voil\'e0.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 peine j\rquote ai le temps de passer mon pantalon, mais j\rquote ai tout le mal du monde pour le garder.
+\par
+\par Elle l\rquote a attrap\'e9 par le fond et elle m\rquote attire \'e0 elle, \'e0 rebours.
+\par
+\par \'ab\~Es-tu mon fils\~?\~\'bb
+\par
+\par Je commence \'e0 \'eatre s\'e9rieusement inquiet. Elle me l\rquote a d\'e9j\'e0 demand\'e9 une fois.
+\par
+\par Je vois, \'e9parpill\'e9es sur la table, deux culottes et deux vestes que j\rquote ai port\'e9es toute cette ann\'e9e.
+\par
+\par Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle soup\'e7onnait toujours que je lui ai pr\'e9sent\'e9 un \'e9tranger \'e0 ma place.
+\par
+\par Enfin, presque s\'fbre que je ne me suis pas tromp\'e9, avertie d\rquote ailleurs par la voix du sang, elle laisse \'e9chapper sa douleur.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce l\'e0 les culottes, sont-ce l\'e0 les vestes, est-ce l\rquote habit bleu barbeau que je t\rquote ai envoy\'e9s\~
+? Je sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, mais je ne puis pas croire que tu aies mang\'e9 la couleur pour t\rquote amuser, et puis ce que je t\rquote ai envoy\'e9 \'e9tait plus large\~
+! Il y avait une ressource dans le fond, du flottant, de l\rquote air, de la place\~! Ici, rien\~! rien\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Jacques, nous l\rquote avons cousu ensemble, ton p\'e8re et moi\~! Je te l\rquote ai \'e9crit, tu le savais\~! \endash Qu\rquote ont-ils fait de mon fils\~?\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est la troisi\'e8me fois qu\rquote elle a l\rquote air d\rquote \'eatre inqui\'e8te\~! Je me t\'e2te.
+\par
+\par \'ab\~Mais explique-toi, imb\'e9cile\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh non, elle m\rquote a bien reconnu.
+\par
+\par J\rquote explique l\rquote histoire des v\'eatements.
+\par
+\par J\rquote avais us\'e9 les habits que je portais en arrivant. Ceux qu\rquote on m\rquote avait envoy\'e9s, taill\'e9s par mon p\'e8re, cousus par ma m\'e8re, \'e9taient trop larges\~; il aurait pu tenir quelqu\rquote
+un avec moi dedans. Je ne connaissais personne.
+\par
+\par Je suis tomb\'e9 sur Rajoux qui \'e9tait deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits.
+\par
+\par Il m\rquote a demand\'e9 si je voulais changer, que j\rquote avais une si dr\'f4le de tournure avec ces fonds trop abondants. \'c7a inqui\'e9tait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficult\'e9\~! Que ne disait-on pas\~?
+\par
+\par Nous avons sign\'e9 le march\'e9 un jour au dortoir\~; il m\rquote a donn\'e9 ses frusques, j\rquote ai pris les siennes, et j\rquote ai pu jouer aux barres de nouveau.
+\par
+\par
+\par Ma m\'e8re se taisait. J\rquote attendais, accabl\'e9\~; enfin elle sortit de son silence.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! ce n\rquote est pas du mauvais drap\~!... Mais il ne devait rien y conna\'eetre, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en retour, un gilet de flanelle, un bout de cale\'e7on. Ah\~! si \'e7\rquote avait \'e9t\'e9 moi\~! va\~
+! Oui, le drap est bon. Seulement nous n\rquote avons pas de pi\'e8ce (examinant un fond ray\'e9)\~; pour ce fond l\'e0, je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux.\~\'bb
+\par
+\par Diable\~!
+\par
+\par \'ab\~Tu ne peux pas faire des conqu\'eates avec \'e7a, par exemple. Et moi j\rquote aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, \endash une redingote verte, un pantalon \'e0 carreaux\'85 Oh\~! je ne voudrais pas qu\rquote
+on en abuse\~! Plaire, mais non pas se lancer dans le vice\~; parce qu\rquote on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dor\'e9e, non\~! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d\rquote originalit\'e9 ne fait pas mal, et je ne t\rquote
+en aurais pas voulu, si on s\rquote \'e9tait retourn\'e9 pour te regarder \'e0 mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder\~? personne\~! Tu passeras inaper\'e7u. Enfin, si tu es modeste\~!... (il y a un peu d\rquote ironie et de d
+\'e9sappointement dans l\rquote accent), mais c\rquote est du bon, je ne dis pas que ce n\rquote est pas du bon.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 me m\'e8nes-tu d\'eener\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle dit \'e7a presque comme Mlle Herminie le disait \'e0 Radigon, en me c\'e2linant.
+\par
+\par Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de suite de Tavernier, \'e0 trente-deux sous.
+\par
+\par \'ab\~Je voudrais aller une fois aux Fr\'e8res-Proven\'e7aux ou chez V\'e9four\~? \endash pour une fois, on n\rquote en meurt pas, va\~; puis ton p\'e8re a fait une si bonne ann\'e9e\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ai eu toutes les peines du monde \'e0 \'e9viter V\'e9four. Elle \'e9tait dispos\'e9e \'e0 ne pas l\'e9siner\~; s\rquote il fallait dix francs, on les mettrait\~! \'ab\~Ah\~! tant pis\~! on fait la noce\~!\~\'bb
+\par
+\par Dix francs, fichtre\~! \endash j\rquote entrevis la note montant \'e0 un louis, ma m\'e8re les appelant voleurs. \'ab\~Je sais le prix de la viande, moi\~! Vous ne m\rquote apprendrez pas ce que c\rquote est qu\rquote
+un rognon. Vingt sous pour un fromage\~!\~\'bb
+\par
+\par Je mentis un peu, je dis qu\rquote il y avait des amis qui y avaient d\'een\'e9, et qu\rquote ils m\rquote avaient jur\'e9 que les c\'f4telettes co\'fbtaient trente sous.
+\par
+\par \'ab\~On s\rquote est moqu\'e9 de toi, mon gar\'e7on\~! Ah\~! tu ne t\rquote es pas plus d\'e9lur\'e9 que \'e7a dans ton Paris\~! Tu ne me feras pas croire qu\rquote on demande trente sous pour une c\'f4
+telette. Mais avec trente sous on peut avoir un petit cochon dans nos pays\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas si bon qu\rquote on le croit\~! (je hasarde cela timidement.)
+\par
+\par \endash Si c\rquote est mauvais, je leur savonnerai la t\'eate pour leurs dix francs, sois tranquille\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote \'e9tais pas, et je reprends\~:
+\par
+\par \'ab\~Essayons de Tavernier d\rquote abord, crois-moi.\~\'bb
+\par
+\par Nous allons chez Tavernier.
+\par
+\par
+\par Elle a commenc\'e9 par dire en entrant\~: \'ab\~C\rquote est trop beau ici pour qu\rquote ils donnent bon\~; tout \'e7a, c\rquote est du flafla, vois-tu\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j\rquote \'e9tais tout honteux en voyant la dame }{\i du comptoir des desserts}{ qui l\rquote entendait.
+\par
+\par Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la salle. On commence \'e0 dire que nous passons bien souvent\~! Enfin ma m\'e8re para\'eet fix\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Nous serons bien ici\'85 \endash non, de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\'85 \endash Va-t\rquote en voir si nous ne pourrions pas nous mettre pr\'e8s de la fen\'eatre, au fond.\~\'bb
+\par
+\par Je traverse le restaurant, rouge jusqu\rquote aux oreilles.
+\par
+\par Nous interrompons la circulation des gar\'e7ons de salle et la d\'e9livrance des menus. Il m\rquote arrive deux ou trois fois de m\rquote opposer absolument au passage d\rquote une sole et d\rquote un \'9cuf sur le plat. Le gar\'e7on prenait \'e0
+ gauche, moi aussi\~! \endash \'c0 droite\~: il me trouvait encore\~! Il allait droit \endash halte-l\'e0\~!
+\par
+\par Des paris s\rquote engagent dans le fond.
+\par
+\par \endash Passera, passera pas\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re disait\~: C\rquote est mon fils\~!
+\par
+\par \'ab\~}{\i Je vous en f\'e9licite, madame\~!\~\'bb}{
+\par
+\par Je parviens \'e0 la rejoindre\~; le gar\'e7on m\rquote a fil\'e9 sous le bras, aux applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu \'e0 cause de moi r\'e8glent leurs paris en louchant de mon c\'f4t\'e9, en me regardant d\rquote un air courrouc\'e9.
+
+\par
+\par Nous sommes plus forts \'e0 deux\~; ma m\'e8re ne veut plus me quitter.
+\par
+\par \'ab\~Restons ensemble\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Nous nous portons sur un point strat\'e9gique qui nous para\'eet le plus s\'fbr, et nous tenons conseil.
+\par
+\par On nous regarde beaucoup.
+\par
+\par \'ab\~Tu as faim\~? mon pauvre enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Pourquoi m\rquote appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-l\'e0\~?
+\par
+\par Une scie s\rquote organise.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Va rincer l\rquote pau\'85}{
+\par
+\par \endash }{\i Consoler l\rquote pau\'85}{
+\par
+\par \endash }{\i Remplir l\rquote pau\'85 vre enfant.}{\~\'bb
+\par
+\par Mais on est all\'e9 avertir le patron, qui mettait du vin en bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui fr\'e9mit sous son bras.
+\par
+\par \'ab\~\'cates-vous venus pour d\'eener\~? Voyons\~!\~\'bb
+\par
+\par Je r\'e9ponds \'ab\~non\~\'bb, audacieusement.
+\par
+\par \'c9tonnement de cet homme, \endash murmure de la foule.
+\par
+\par J\rquote ai dit non, parce qu\rquote il avait l\rquote air si furieux\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous n\rquote \'eates pas venus pour d\'eener\~? Pour quoi faire donc\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, je m\rquote appelle Mme\~Vingtras, j\rquote arrive de Nantes. \endash Il s\rquote appelle Jacques, lui\~!\~\'bb
+\par
+\par On crie bravo dans la salle. \endash }{\i \'c9coutez\~! \'e9coutez\~! laissez parler l\rquote orateur.}{
+\par
+\par Mes oreilles tintent. Je n\rquote entends plus. Je distingue seulement que le patron dit\~: Il faut en finir\~!
+\par
+\par On vint \'e0 bout de nous\~; on nous accula dans un coin.
+\par
+\par J\rquote avouai \'e0 la fin que nous \'e9tions venus pour d\'eener.
+\par
+\par On nous servit en se tenant sur la d\'e9fensive.
+\par
+\par \'ab\~Je connais \'e7a, disait un des gar\'e7ons, un vieux\~; ce sont des frimes, ils font les \'e2nes pour avoir du foin, tout \'e0 l\rquote heure, ils pisseront \'e0 l\rquote anglaise.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aime autant un autre restaurant, et toi\~? demande ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Moi aussi, oh\~! oui, moi aussi. Je d\'e9teste la chanson\~: }{\i Rincer l\rquote pau\'85, vider l\rquote pau\'85 }{Nous irons chez Bessay, il est \'e0 deux pas justement, et ce n\rquote est que vingt-deux sous.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re s\rquote installe chez Bessay.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote allez-vous me donner, monsieur le gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Maman, on ne dit pas }{\i monsieur }{le gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! tu es devenu impoli, maintenant\~! Il ne faut pas \'eatre si fier avec les gens, on ne sait pas ce qu\rquote on peut devenir, mon enfant\~!\~\'bb
+\par
+\par Le gar\'e7on n\rquote a pas r\'e9pondu \'e0 la question polie de ma m\'e8re, il est occup\'e9 avec un client, \'e0 qui il dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Nous avons une t\'eate de veau, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une t\'eate de veau.
+\par
+\par
+\par Le gar\'e7on revient \'e0 nous.
+\par
+\par \'ab\~Voyons, que nous conseillez-vous\~? dit ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Je vous recommande le fricandeau.
+\par
+\par \endash Je ne suis pas venue \'e0 Paris pour manger ce que je puis manger chez moi, \endash non. \endash Que mangeriez-vous, vous-m\'eame\~? Dites-nous \'e7a\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle compte qu\rquote il lui parlera comme un ami. \'ab\~L\'e0, voyons, qu\rquote y a-t-il de bon\~?... De quel pays \'eates-vous\~?\~\'bb Il propose un plat, elle a l\rquote air d\rquote accepter, mais non, non, elle a r\'e9fl\'e9chi\'85
+\par
+\par \'ab\~Jacques, rappelle-le\~!
+\par
+\par \endash Gar\'e7on\~?\~\'bb
+\par
+\par Je dis \'e7a timidement, comme on sonne \'e0 la porte d\rquote un dentiste. J\rquote esp\'e8re qu\rquote il ne m\rquote entendra pas.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne vois donc pas qu\rquote il s\rquote en va\~: cours apr\'e8s lui, cours donc\~!\~\'bb
+\par
+\par Je rattrape le gar\'e7on qui, un pied en l\rquote air, la t\'eate en bas, crie d\rquote une voix de stentor dans l\rquote escalier\~:
+\par
+\par \'ab\~ET MES TRIPES\~?\~\'bb
+\par
+\par Il se retourne brusquement\~:
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas un r\'f4ti qu\rquote il faut.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il faut, alors\~!\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re, du fond de la salle\~:
+\par
+\par \'ab\~Une bonne c\'f4telette, pas tr\'e8s grasse\~; si elle est grasse, il n\rquote en faut pas\~; avec une assiette bien chaude, s\rquote il vous pla\'eet\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~La c\'f4telette\'85 enlevons\~!
+\par
+\par \endash Je vous ai dit\~: pas grasse\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas gras, \'e7a, madame\~!
+\par
+\par \endash Voyons, mon ami, si vous \'eates franc\'85\~\'bb
+\par
+\par Le gar\'e7on a disparu.
+\par
+\par Ma m\'e8re tourne et retourne la c\'f4telette du bout de sa fourchette\~; elle finit par accoucher de cette proposition\~:
+\par
+\par \'ab\~Jacques, va t\rquote informer \'e0 la cuisine si on veut te la changer.
+\par
+\par \endash Maman\~!
+\par
+\par \endash Si on ne peut pas avoir ce qu\rquote on aime, avec son argent\~! Ne dirait-on pas que nous demandons la charit\'e9, maintenant\~! (d\rquote une voix tendre)\~: Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me ferait du mal\~? Va prier qu
+\rquote on la change, va, mon ami.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sais o\'f9 me fourrer\~; on ne voit que moi, on n\rquote entend que nous\~; je trouve un biais, et d\rquote un air espi\'e8gle et boudeur (je crois m\'eame que je mords mon petit doigt)\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi qui aime tant le gras\~!
+\par
+\par \endash Tu l\rquote aimes donc, maintenant\~? Qu\rquote est-ce que je te disais, quand j\rquote \'e9tais forc\'e9e de te fouetter pour que tu en manges, \endash que tu en serais fou un jour\~? \endash Tiens, mon enfant, r\'e9gale-toi.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je d\'e9teste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne pas reporter la c\'f4telette, puis je pourrai peut-\'eatre escamoter ce gras-l\'e0. En effet, j\rquote arrive \'e0
+ en fourrer un morceau dans mon gousset, et un autre dans ma poche de derri\'e8re.
+\par
+\par
+\par Mais un soir ma m\'e8re me prend \'e0 part\~; elle a \'e0 me parler s\'e9rieusement\~:
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas tout \'e7a, mon gar\'e7on, il faut savoir ce que nous allons faire maintenant. Voil\'e0 une semaine que nous courons les th\'e9\'e2tres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous n\rquote avons rien d\'e9cid\'e9
+ pour ton avenir.\~\'bb
+\par
+\par Chaque fois que ma m\'e8re va \'eatre solennelle, il me passe des sueurs dans le dos. Elle a \'e9t\'e9 bonne femme pendant sept jours\~; le huiti\'e8me, elle me fait remarquer qu\rquote elle se saigne aux quatre veines, que j\rquote en prends bien \'e0
+ mon aise. \'ab\~On voit bien que ce n\rquote est pas toi qui gagnes l\rquote argent. Le restaurant, ce n\rquote est que vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c\rquote est quarante-quatre sous, sans compter le gar\'e7on. Tu as voulu qu\rquote
+on lui donn\'e2t trois sous\~! Je les ai donn\'e9s, c\rquote est bien, quand deux auraient suffi parfaitement\~; si c\rquote \'e9tait moi, je ne donnerais rien, pas \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle a une fa\'e7on de souligner les plaisirs qu\rquote elle m\rquote offre qui les g\'e2te un peu.
+\par
+\par Quand nous sommes all\'e9s au Palais-Royal, par exemple, il faut que je rie pendant deux jours \endash pour bien montrer que \'e7a n\rquote a pas \'e9t\'e9 de l\rquote argent perdu. \endash Si je ne me tords pas les c\'f4tes, elle dit\~: \'ab\~C\rquote
+\'e9tait bien la peine de d\'e9penser quatre francs\~!\~\'bb
+\par
+\par Je ris autant que je puis\~! D\'e8s qu\rquote elle tourne la t\'eate, je me repose un peu, mais \'e7a fatigue tout de m\'eame.
+\par
+\par
+\par Elle m\rquote a men\'e9 voir l\rquote Hippodrome \endash nous sommes revenus \'e0 pied. Elle aime marcher, moi pas. J\rquote ai l\rquote air m\'e9lancolique.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur fait le triste, maintenant\~! Tu ne faisais pas le triste quand tu jouais au mirliflore dans une bonne }{\i seconde}{ et que tu regardais les \'e9cuy\'e8res.\~\'bb
+\par
+\par Au mirliflore\~?\~?\~?
+\par
+\par \'ab\~Allons\~! Que va-t-on faire de toi\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en sais rien\~!
+\par
+\par \endash As-tu une id\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Il faut finir tes classes.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote en vois pas la n\'e9cessit\'e9.
+\par
+\par Ma m\'e8re devine le fond de ma pens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Je parie, \endash oui, je parie\~! \endash qu\rquote il consentirait \'e0 ce que les sacrifices qu\rquote on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de quitter le coll\'e8ge, tenez\~! Il laisserait ses \'e9tudes en plan\~!...\~\'bb
+\par
+\par Pour ce que \'e7a m\rquote amuse et pour ce que \'e7a me servira\~!... (c\rquote est en dedans toujours que je fais ces r\'e9flexions).
+\par
+\par \'ab\~Mais r\'e9pondras-tu, crie ma m\'e8re, me r\'e9pondras-tu\~?
+\par
+\par \endash \'c0 quoi voulez-vous que je r\'e9ponde\~?
+\par
+\par \endash Que comptes-tu faire\~? As-tu une id\'e9e, quelque chose en t\'eate\~?\~\'bb
+\par
+\par Je ne r\'e9ponds pas, mais tout bas je me dis\~:
+\par
+\par Oui, j\rquote ai une id\'e9e et quelque chose en t\'eate\~! J\rquote ai l\rquote id\'e9e que le temps pass\'e9 sur ce latin, ce grec \endash ces blagues\~! est du temps perdu\~; j\rquote ai en t\'eate que j\rquote avais raison \'e9
+tant tout petit, quand je voulais apprendre un \'e9tat\~! J\rquote ai h\'e2te de gagner mon pain et de me suffire\~!
+\par
+\par Je suis las des douleurs que j\rquote ai eues et las aussi des plaisirs qu\rquote on me donne. J\rquote aime mieux ne pas recevoir d\rquote \'e9ducation et ne pas recevoir d\rquote insultes. Je ne veux pas aller au th\'e9\'e2tre le lundi, pour
+ que le mardi on me reproche de m\rquote y avoir conduit\~; je sens que je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me dire que je vous co\'fbte un sou\~!...
+\par
+\par Voil\'e0 ce que je pense, ma m\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai \'e0 vous dire autre chose encore\~; \endash malgr\'e9 moi, je me souviens des jours, o\'f9, tout enfant, j\rquote ai souffert de votre col\'e8re. Il me passe parfois des bouff\'e9
+es de rancune, et je ne serai content, voulez-vous le savoir, que le jour o\'f9 je serai loin de vous\~!...
+\par
+\par Ces pens\'e9es-l\'e0, \'e0 un moment, m\rquote \'e9chappent tout haut\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re en est devenue p\'e2le.
+\par
+\par \'ab\~Oui, je veux entrer dans une usine, je veux \'eatre d\rquote un atelier, je porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la place, mais j\rquote apprendrai un m\'e9tier. J\rquote
+aurai cinq francs par jour quand je le saurai. Je vous rendrai alors l\rquote argent du Palais-Royal, et les trois sous du gar\'e7on\'85
+\par
+\par \endash Tu veux d\'e9sesp\'e9rer ton p\'e8re, malheureux\~!
+\par
+\par \endash Laissez-moi donc avec vos d\'e9sespoirs\~! Ce que je veux, c\rquote est ne pas prendre sa profession, un m\'e9tier de chien savant\~! Je ne veux pas devenir b\'eate comme N***, b\'eate comme D***. J\rquote
+aime mieux une veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit d\rquote aller o\'f9 je veux le dimanche.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle a oubli\'e9 toutes les autres col\'e8res qui blessent son orgueil, d\'e9rangent ses plans, d\'e9concertent sa vie, pour ne se rappeler qu\rquote une phrase, celle o\'f9 j\rquote ai cri\'e9 que je ne les aimais pas, et ne voulais plus les voir\~!
+
+\par
+\par Son air de tristesse m\rquote a tout \'e9mu\~; je lui prends les mains.
+\par
+\par \'ab\~Tu pleures\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle n\rquote a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme j\rquote en ai vu dans les tableaux d\rquote \'e9glise, elle a laiss\'e9 tomber sa t\'eate dans ses mains\'85
+\par
+\par Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus\~: il y avait sur ce masque de paysanne toute la po\'e9sie de la douleur\~; elle \'e9tait blanche comme une grande dame, avec des larmes comme des perles dans les yeux.
+\par
+\par \'ab\~Pardon\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote ai pas \'e0 te pardonner\'85 J\rquote ai \'e0 te demander seulement, vois-tu, de ne plus me dire de ces mots durs.\~\'bb
+\par
+\par Elle baissa la voix et murmura\~:
+\par
+\par \'ab\~Surtout si je les ai m\'e9rit\'e9s, mon enfant\'85
+\par
+\par \endash Non, non, dis-je \'e0 travers mes pleurs.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre, fit-elle. Je veux \'eatre seule ce soir\~; tu peux sortir\'85 Laisse-moi. Laisse-moi.\~\'bb
+\par
+\par Elle me fit donner la clef \endash \'ab\~pour qu\rquote il puisse rester jusqu\rquote \'e0 minuit\~\'bb, avait-elle dit \'e0 M.\~Molay, le propri\'e9taire.
+\par
+\par Je pris le premier chemin qui s\rquote ouvrit devant moi, je me perdis dans une rue d\'e9serte, et je pensai, tout le soir, aux paroles touchantes qui venaient d\rquote effacer tant de paroles dures et de gestes cruels\'85
+\par
+\par
+\par \'ab\~Jacques\~? est-ce que tu veux nous accorder cette gr\'e2ce d\rquote aller encore au coll\'e8ge\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Je ne l\rquote appelai plus que \'ab\~m\'e8re\~\'bb \'e0 partir de ce jour jusqu\rquote \'e0 sa mort.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! tu me fais plaisir\~! Merci, mon enfant\~! Vois-tu\~! J\rquote aurais tant souffert de voir qu\rquote apr\'e8s avoir fait toutes tes classes tu t\rquote arr\'eatais avant la fin. C\rquote est pour ton p\'e8re que \'e7a me faisait de la peine.
+Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis apr\'e8s\'85 Apr\'e8s, tu feras ce que tu voudras\'85 puisque tu serais malheureux de faire ce que nous voulons\'85\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il a \'e9t\'e9 d\'e9cid\'e9, le lendemain du jour o\'f9 elle avait pleur\'e9, que l\rquote on ne parlerait plus de l\rquote \'c9cole normale, et que je pr\'e9parerais simplement mon baccalaur\'e9at.
+\par
+\par J\rquote ai accept\'e9, heureux d\rquote essuyer avec cette promesse et de laver avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme\~!
+\par
+\par Elle ne me parle plus comme jadis.
+\par
+\par Elle est si grave et a si peur de me blesser\~!
+\par
+\par \'ab\~Je t\rquote ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle ajoute avec \'e9motion\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, d\rquote abord. Ne dis pas non, j\rquote y tiens, je le veux. Puis je suis une vieille femme, tu dois t\rquote ennuyer d\rquote \'eatre avec moi tout le temps. Je puis tr\'e8
+s bien rester \'e0 causer avec Mme\~Molay. Elle me m\'e8nera voir les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes soir\'e9es, au moins. Revois tes amis, tes camarades\~; va chez Matoussaint.\~\'bb
+\par
+\par
+\par J\rquote ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, o\'f9 il demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est jacobin et qui \'e9crit dans un journal r\'e9publicain. Il fait une histoire de la Convention.
+\par
+\par Matoussaint \'e9crit sous sa dict\'e9e.
+\par
+\par Ils \'e9taient en train de causer gravement. On m\rquote a fait bon accueil, mais on a continu\'e9 la conversation.
+\par
+\par Leurs phrases font un bruit d\rquote \'e9perons\~:
+\par
+\par \'ab\~Un journaliste doit \'eatre doubl\'e9 d\rquote un soldat.\~\'bb \endash \'ab\~Il faut une \'e9p\'e9e pr\'e8s de la plume.\~\'bb \endash \'ab\~\'catre pr\'eat \'e0 verser dans son \'e9critoire des gouttes de sang.\~\'bb \endash \'ab\~
+Il y a des heures dans la vie des peuples.\~\'bb
+\par
+\par Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l\rquote appelons, m\rquote ont pr\'eat\'e9 des volumes que j\rquote ai emport\'e9s jeudi. Le dimanche suivant, je n\rquote \'e9tais plus le m\'eame.
+\par
+\par
+\par J\rquote \'e9tais entr\'e9 dans l\rquote histoire de la R\'e9volution.
+\par
+\par On venait d\rquote ouvrir devant moi un livre o\'f9 il \'e9tait question de la mis\'e8re et de la faim, o\'f9 je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l\rquote oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas \'e9cart\'e9
+s comme une arme, et des paysans dont les fourches avaient du sang au bout des dents.
+\par
+\par Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Mme\~}{\i Veto}{ affamait le peuple\~; et la pique \'e0 laquelle \'e9tait embroch\'e9e la miche de pain noir \endash un drapeau \endash trouait les pages et me crevait les yeux.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait de voir qu\rquote ils \'e9taient des simples comme mes grands-parents, et qu\rquote ils avaient les mains coutur\'e9es comme mes oncles\~; c\rquote \'e9tait de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses \'e0
+ qui nous donnions un sou dans la rue, et d\rquote apercevoir avec elles des enfants qu\rquote elles tra\'eenaient par le poignet\~; c\rquote \'e9tait de les entendre parler comme tout le monde, comme le p\'e8re Fabre, comme la m\'e8re Vincent, comme moi
+\~; c\rquote \'e9tait cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds \'e0 la racine des cheveux.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait plus du latin, cette fois. Ils disaient\~: \'ab\~Nous avons faim\~! Nous voulons \'eatres libres\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote avais mang\'e9 du pain trop amer chez nous, j\rquote avais \'e9t\'e9 trop martyr \'e0 la maison pour que le bruit de ces cris ne me surpr\'eet pas le c\'9cur.
+\par
+\par Puis je d\'e9chirais, en id\'e9e, les habits si mal b\'e2tis que j\rquote avais toujours port\'e9s et qui avaient toujours fait rire\~; je les rempla\'e7ais par l\rquote uniforme des }{\i bleus, }{je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+\par
+\par On n\rquote \'e9tait plus fouett\'e9 par sa m\'e8re, ni par son p\'e8re, on \'e9tait fusill\'e9 par l\rquote ennemi, et l\rquote on mourait comme Barra. }{\i Vive le peuple\~!
+\par }{
+\par C\rquote \'e9taient des gens en tablier de cuir, en veste d\rquote ouvrier et en culottes rapi\'e9c\'e9es, qui \'e9taient le peuple dans ces livres qu\rquote on venait de me donner \'e0 lire, et je n\rquote aimais que ces gens-l\'e0
+, parce que, seuls, les pauvres avaient \'e9t\'e9 bons pour moi, quand j\rquote \'e9tais petit.
+\par
+\par
+\par Je me rappelais maintenant des mots que j\rquote avais entendus dans les veill\'e9es, les chansons que j\rquote avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de }{\i Buonaparte}{ au bout de refrains en patois\~
+; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu\rquote on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d\rquote un \'9cil fixe.
+\par
+\par Je me rappelais celui qu\rquote on appelait le}{\i sans-culotte}{ et qui ne }{\i tol\'e9rait}{ pas les pr\'eatres. Il \'e9tait sorti de la maison le jour o\'f9 sa femme, avant de mourir, avait demand\'e9}{\i le bon Dieu.
+\par }{
+\par Je me souvenais aussi des gestes qu\rquote on avait faits devant moi, en tapant sur la crosse d\rquote un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de col\'e8re, du c\'f4t\'e9 du ch\'e2teau.
+\par
+\par Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d\rquote ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgr\'e9 moi\~!
+\par
+\par Il me prenait des envies d\rquote \'e9crire \'e0 l\rquote oncle Joseph et \'e0 l\rquote oncle Chadenas\'85 \'ab\~Soyez s\'fbrs que je ne vous ai pas oubli\'e9s, que j\rquote aurais mieux aim\'e9 \'eatre avec vous, \'e0 la charrue ou \'e0 l\rquote \'e9
+table, qu\rquote \'eatre dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les }{\i aristocrates}{, appelez-moi\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu as l\rquote air tout exalt\'e9 depuis quelque temps\~\'bb, dit ma m\'e8re.
+\par
+\par C\rquote est vrai\~; \endash j\rquote ai saut\'e9 d\rquote un monde mort dans un monde vivant. \endash Cette histoire que je d\'e9vore, ce n\rquote est pas l\rquote histoire des dieux, des rois, des saints, \endash c\rquote est l\rquote
+histoire de Pierre et de Jean, de Mathurine et de Florimond, l\rquote histoire de mon pays, l\rquote histoire de mon village\~; il y a des pleurs de pauvre, du sang de r\'e9volt\'e9, de la douleur des miens dans ces annales-l\'e0, qui ont \'e9t\'e9 \'e9
+crites avec une encre qui est \'e0 peine s\'e9ch\'e9e.
+\par
+\par
+\par Comme je profite avec passion de la libert\'e9 que me laisse ma m\'e8re\~! J\rquote arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le c\'9cur dans les livres qui sont l\'e0, ou pour entendre le journaliste parler du drapeau r\'e9publicain engag\'e9
+ sur les ponts, et d\'e9fendu par les brigades au cri de\~: \'ab\~}{\i Vive la nation\~! }{\endash }{\i \'c0 bas les rois\~! }{\endash }{\i La libert\'e9 ou la mort\~!\~\'bb}{
+\par
+\par \'catre libre\~? Je ne sais pas ce que c\rquote est, mais je sais ce que c\rquote est d\rquote \'eatre victime\~; je le sais, tout jeune que je suis.
+\par
+\par
+\par Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes en campagne, et chacun fait ses r\'eaves.
+\par
+\par Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux arm\'e9es, les \'e9paulettes d\rquote or et la grande ceinture tricolore.
+\par
+\par Moi, je me vois sergent, je dis\~: }{\i Allons-y\~! Eh\~! mes enfants\~!
+\par }{
+\par On est tous du m\'eame pays, autour du m\'eame feu du bivouac, et l\rquote on parle de la Haute-Loire.
+\par
+\par Je r\'eave l\rquote \'e9paulette de laine, le baudrier en ficelle.
+\par
+\par Je voudrais \'eatre du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et des ouvriers. L\rquote oncle Joseph serait capitaine et l\rquote oncle Chadenas, lieutenant.
+\par
+\par Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les champs \'ab\~apr\'e8s la victoire\~\'bb.
+\par
+\par
+\par }{\i Rue Coq-H\'e9ron.
+\par }{
+\par Le journaliste nous m\'e8ne un soir \'e0 l\rquote imprimerie, dans le rez-de-chauss\'e9e o\'f9 le journal se tire\~; il est l\rquote ami d\rquote un des ouvriers.
+\par
+\par La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies ronflent. Il y a une odeur de r\'e9sine et d\rquote encre fra\'eeche.
+\par
+\par C\rquote est aussi bon que l\rquote odeur du fumier. \'c7a sent aussi chaud que dans une \'e9table. Les travailleurs sont en manches de chemise, en bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en d\'e9
+tresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui surveille comme un capitaine.
+\par
+\par Un rouleau de la machine s\rquote est cass\'e9. \endash Oh\'e9\~! \endash oh\~!
+\par
+\par On arr\'eate, \endash et, cinq minutes apr\'e8s, la b\'eate de bois et de fer se remet \'e0 souffler.
+\par
+\par
+\par J\rquote ai trouv\'e9 l\rquote \'e9tat qui me convient\'85
+\par
+\par J\rquote aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris, j\rquote appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je respirerai ce parfum, \endash c\rquote est grisant, vrai\~! comme du gros vin.
+\par
+\par Compositeur\~? Non. \endash Imprimeur, \'e0 la bonne heure\~!
+\par
+\par Le beau m\'e9tier, o\'f9 l\rquote on entend vivre et g\'e9mir une machine, o\'f9 tout le monde \'e0 un moment est \'e9mu comme dans une bataille.
+\par
+\par Il faut \'eatre fort, \endash de grands gestes. Il y a du fer, du bruit, j\rquote aime \'e7a. On gagne sa vie, et l\rquote on lit le premier le journal.
+\par
+\par
+\par Je n\rquote en parle pas\~; je garde pour moi mon projet. Je sens que c\rquote est une force d\rquote \'eatre muet, quand ce que l\rquote on veut est ce que les autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie\~!
+\par
+\par Il y a un peu de vanit\'e9 cruelle dans cette joie-l\'e0.
+\par
+\par Je pense que je vais \'eatre si sup\'e9rieur aux camarades qui m\'e8nent la vie de boh\'e8me\~! \endash il n\rquote y a pas \'e0 dire \endash parce qu\rquote ils n\rquote ont pas d\rquote ouvrage s\'fbr\~; tandis
+que moi, je me ferai mes cinq francs par jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+\par
+\par Je ne d\'e9pendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche j\rquote \'e9crirai. \endash Je serai d\rquote une soci\'e9t\'e9 secr\'e8te, si je veux. \endash J\rquote aurai mang\'e9 quand j\rquote irai, et je pourr
+ai encore donner quelque chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Vivre en travaillant, mourir en combattant\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Jacques, j\rquote ai re\'e7u une lettre de ton p\'e8re, qui d\'e9cide que nous retournerons \'e0 Nantes pour que tu pr\'e9pares ton baccalaur\'e9at avec lui.\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote y pensais plus. J\rquote \'e9tais dans la r\'e9volution jusqu\rquote au cou, et j\rquote aimais Paris maintenant. Cette imprimerie\~!... Puis nous avions \'e9t\'e9 manger des}{\i ordinaires}{ dans des cr\'e8meries, o\'f9
+ il venait des ouvriers qui avaient appartenu aux }{\i Saisons}{ et qui avaient \'e9t\'e9 m\'eal\'e9s \'e0 des \'e9meutes.
+\par
+\par La blouse et la redingote s\rquote asseyaient \'e0 la m\'eame table et l\rquote on trinquait.
+\par
+\par Le dimanche, nous allions dans une goguette, }{\i la Lyre chansonni\'e8re }{ou }{\i les Enfants du Luth\~:}{ je ne me rappelle plus bien.
+\par
+\par Je m\rquote ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles\~; mais on disait tout \'e0 coup\~: \'ab\~C\rquote est Festeau, c\rquote est Gille.\~\'bb Et il me semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d\rquote un tambour r\'e9publicain\~
+; puis la batterie \'e9tait plus claire, Gille entonnait, et cette musique tirait \'e0 pleines vol\'e9es sur mon c\'9cur.
+\par
+\par Je ne sais pas cependant si je ne pr\'e9f\'e8re pas aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de bl\'e9 ou de forgeron, qu\rquote un grand m\'e9canicien, qui a l\rquote air doux comme un agneau,
+mais fort comme un b\'9cuf, chante \'e0 pleine voix. Il parle de la po\'e9sie de l\rquote atelier, \endash le grondement et le brasier, \endash il parle de la m\'e9nag\'e8re qui dit\~: \'ab\~Courage, mon homme, \endash travaille, \endash c\rquote
+est pour le moutard.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 ce moment, le chanteur baisse la voix. \'ab\~Fermez la fen\'eatre\~\'bb, dit quelqu\rquote un. Et l\rquote on salue au refrain\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Le drapeau que le peuple avait \'e0 Saint-Merry\~!
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il y a de la r\'e9volte au coin des vers. \endash Moi, j\rquote en mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert l\rquote }{\i Histoire de dix ans}{, qui n\rquote en suis plus \'e0 93. J\rquote en suis \'e0 Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se f\'e2
+chent, et ils crient\~: }{\i Du pain ou du plomb\~!
+\par }{
+\par \'ab\~Jacques, c\rquote est lundi que nous partirons pour Nantes.\~\'bb
+\par
+\par Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+\par
+\par Il y a un mois, je serais parti content, et j\rquote aurais peut-\'eatre crach\'e9 sur Paris en passant la barri\'e8re, tant j\rquote avais \'e9t\'e9 \'e9touff\'e9 l\'e0-dedans, tant j\rquote avais eu de d\'e9sillusions en voyant mes camarades et mes ma
+\'eetres.
+\par
+\par Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma m\'e8re et, au lendemain de cette sc\'e8ne, la libert\'e9 pleine\~; de temps en temps quarante sous, pour souper d\rquote un peu de cochon avec des amis, et, le dimanche, d\'eener d\rquote un b\'9cuf brais
+\'e9 \'e0 Ramponneau.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 m\'eal\'e9 \'e0 la foule, j\rquote ai entendu rire en mauvais fran\'e7ais, mais de bon c\'9cur. J\rquote ai entendu parler du peuple et des citoyens\~: on disait }{\i Libert\'e9}{ et non pas }{\i Libertas.
+\par }{
+\par
+\par Il a toujours \'e9t\'e9 question de pauvret\'e9 autour de moi\~; mon p\'e8re a \'e9t\'e9 humili\'e9 parce qu\rquote il \'e9tait pauvre, je l\rquote ai \'e9t\'e9 aussi, et voil\'e0 qu\rquote au lieu des discours de Caton, de Cic\'e9ron, des gens en }{\i
+o, onis, us, i, orum, }{je vois qu\rquote on se r\'e9unit sur la place publique pour discuter la mis\'e8re, et demander du travail ou la mort.
+\par
+\par \'ab\~H\'e9\~! Jean-Marie, puisqu\rquote il n\rquote y a pas de miche \'e0 la maison, vaut-il pas mieux }{\i passer le go\'fbt du pain\~?\~\'bb}{
+\par
+\par
+\par Retourner l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \'c0 qui parlerai-je de R\'e9publique et de r\'e9volte\~?
+\par
+\par Est-ce qu\rquote on s\rquote est jamais soulev\'e9 \'e0 Nantes\~? Ce serait autre chose \'e0 Lyon\~!
+\par
+\par Oh\~! si je n\rquote avais promis \'e0 ma m\'e8re\~! \endash si elle n\rquote avait pas pleur\'e9\~!
+\par
+\par Si elle n\rquote avait pas pleur\'e9, j\rquote aurais dit\~: \'ab\~Je ne veux pas partir.\~\'bb Le puritain m\rquote aurait plac\'e9 comme gar\'e7on de bureau comme homme de peine, dans un des journaux. Il y a justement (c\rquote \'e9tait une chance\~
+!), il y a une place au }{\i National}{\~; on donne trente francs par mois pour }{\i tenir la copie, }{pour lire \'e0 l\rquote homme qui corrige. J\rquote aurais v\'e9cu avec ces trente francs-l\'e0. Ma besogne faite, je descendais dans l\rquote
+imprimerie sentir l\rquote encre et le papier, et je demandais aux ouvriers de m\rquote apprendre l\rquote \'e9tat.
+\par
+\par Si j\rquote en parlais \'e0 ma m\'e8re\~?
+\par
+\par
+\par Je lui en parle.
+\par
+\par \'ab\~Tu m\rquote avais dit, cependant\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, oui.\~\'bb
+\par
+\par Je vais dire adieu au journaliste et \'e0 Matoussaint. Le journaliste me donne du courage.
+\par
+\par \'ab\~Vous reviendrez, mon cher.
+\par
+\par \endash \'c9crivez-moi, au moins\~!
+\par
+\par \endash Oui. M\'eame, dit-il en souriant, si c\rquote est pour vous appeler \'e0 l\rquote assaut de l\rquote \'c9lys\'e9e.
+\par
+\par \endash Surtout dans ce cas, citoyen\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773861}{\*\bkmkstart _Toc98017053}24\line }{\b0 Le retour}{{\*\bkmkend _Toc84773861}{\*\bkmkend _Toc98017053}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ah\~! que la route est triste\~!
+\par
+\par Ma m\'e8re voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui m\rquote irrite, et je suis forc\'e9 de me retenir pour ne pas l\'e0 brusquer. Je m\rquote en veux de para\'eetre accabl\'e9\~: je n\rquote ai donc pas de courage\~!
+\par
+\par Non, je n\rquote en ai pas\~; les noms de stations cri\'e9s \'e0 la gare m\rquote entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+\par
+\par Beaugency\~! Amboise\~! Ancenis\~!
+\par
+\par On signale un ch\'e2teau, une ruine\~; mais c\rquote est tout pr\'e8s de Nantes, cela\~!
+\par
+\par \'ab\~Jeune homme, nous n\rquote en sommes pas \'e0 plus de cinq lieues.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash Nous y sommes.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Comme les rues paraissent d\'e9sertes\~! Sur le quai o\'f9 nous demeurons, il y a deux ou trois personnes qui passent, \endash pas plus. Je reconnais un ancien capitaine sur le banc o\'f9 je le voyais jadis en allant en classe, puis un n\'e8
+gre en guenilles qui avait des enfants \'e0 qui l\rquote on faisait la charit\'e9.
+\par
+\par Quel silence\~! on dirait qu\rquote on est dans une campagne.
+\par
+\par Je l\'e8ve les yeux vers la fen\'eatre de notre appartement.
+\par
+\par Mon p\'e8re est l\'e0, maigre, l\rquote air chagrin, immobile.
+\par
+\par Il me repoussait quand j\rquote \'e9tais petit et qu\rquote on me jetait dans ses bras pour un baiser.
+\par
+\par Aussi, chaque fois qu\rquote il y a la solennit\'e9 d\rquote un d\'e9part ou d\rquote une }{\i retrouv\'e9e}{, est-ce un embarras pour nous deux\~!
+\par
+\par Il m\rquote offre \'e0 embrasser, cette fois, une face p\'e2le, un front de pierre.
+\par
+\par Je n\rquote ose pas.
+\par
+\par Ma m\'e8re nous pousse un peu, j\rquote avance le cou, il tend le sien. Mes cheveux l\rquote aveuglent et sa barbe me pique\~; nous nous grattons d\rquote un air de rancune tous les deux.
+\par
+\par On monte les escaliers sans dire un mot.
+\par
+\par Mon p\'e8re arrive par derri\'e8re\~; on dirait une }{\i ex\'e9cution}{ \'e0 la Tour de Londres.
+\par
+\par Si l\rquote on ex\'e9cutait tout de suite, \endash mais non \endash mon p\'e8re }{\i prend des temps }{de solennit\'e9.
+\par
+\par C\rquote est le latin. \endash C\rquote est le souvenir des p\'e8res qui assassinent leurs fils dans l\rquote histoire\~: Caton, Brutus. Il ne pense pas \'e0 m\rquote assassiner, mais au fond, je suis s\'fbr qu\rquote il se trouve l\'e2
+che, et il voudrait que son fils, que}{\i Bruticule}{ lui en s\'fbt gr\'e9\~; et chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, il fronce les sourcils, serre les l\'e8vres (\'e7a doit le fatiguer beaucoup, ce digne homme\~
+!) et il semble me dire\~: \'ab\~Tu oublies donc que tu ne vis que par charit\'e9, et que je pourrais te donner un coup de hache, te livrer au licteur\~?\~\'bb
+\par
+\par Il reste antique jusqu\rquote \'e0 ce que le nez lui chatouille\~; ou qu\rquote il ne puisse plus y tenir.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9puise \'e0 la fin, \'e0 force de vouloir para\'eetre amer, et il est forc\'e9 de se desserrer la m\'e2choire de temps en temps.
+\par
+\par
+\par Jamais il n\rquote a \'e9t\'e9 si Brutus qu\rquote aujourd\rquote hui.
+\par
+\par Il a rejet\'e9 le gland de son bonnet grec, comme s\rquote il y avait de la faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c\rquote \'e9tait une chaise curule.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates mon fils, je suis votre p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, tu peux en \'eatre s\'fbr, Antoine\~! a l\rquote air de dire ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Il y avait \'e0 Rome une loi (m\rquote \'e9coutez-vous, mon fils\~?) qui donnait au p\'e8re d\'e9shonor\'e9, dans la personne d\rquote un des siens, le droit de faire mourir ce\'85 ce\'85 ce }{\i sien}{\'85 }{\i suum}{.\~\'bb
+\par
+\par Il s\rquote embrouille.
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {PHILOSOPHIE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par \'ab\~Tu feras ta philosophie jusqu\rquote \'e0 P\'e2ques, et \'e0 P\'e2ques tu te pr\'e9senteras au baccalaur\'e9at.\~\'bb
+\par
+\par Telle est la d\'e9cision adopt\'e9e.
+\par
+\par On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes. On m\rquote entoure, et l\rquote on me d\'e9visage. Un gar\'e7on qui revient de Paris\'85 jugez\~!...
+\par
+\par
+\par Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l\rquote \'c9cole normale, a \'e9t\'e9 re\'e7u \'e0 l\rquote agr\'e9gation le premier\~; qui arrive toujours le premier au cours, et qui se pr\'e9sente toujours le premier \'e0 l\rquote \'e9
+conomat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, dans une maison au fond d\rquote une rue lugubre. Au th\'e9\'e2tre, il va aux premi\'e8res, et au premier rang.
+\par
+\par C\rquote est sa m\'e8re qui a fait cette combinaison.
+\par
+\par \'ab\~Je veux que tu sois partout, partout, le }{\i premier.}{\~\'bb
+\par
+\par
+\par Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire le p\'e9ripat\'e9ticien chez lui, dans son jardin.
+\par
+\par Il avait du monde autrefois, \'e0 qui il faisait tirer de l\rquote eau pour arroser son potager\~; il n\rquote a plus personne.
+\par
+\par Il pense que moi, fils de coll\'e8gue \endash qui suis d\rquote \'c9leusis aussi, \endash j\rquote ai l\rquote \'e9toffe d\rquote un disciple et d\rquote un tireur d\rquote eau.
+\par
+\par Je ne sais comment il a \'e9t\'e9 nomm\'e9 \'e0 ce poste-l\'e0.
+\par
+\par Je trouvais mes professeurs de rh\'e9torique ennuyeux \'e0 Paris, mais l\rquote on m\rquote assurait qu\rquote il y avait parmi les professeurs de philosophie des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la t\'eate pleine.
+\par
+\par Une fois m\'eame, il y en avait un qui \'e9tait venu serrer la main du }{\i journaliste}{, quoique ce journaliste f\'fbt r\'e9publicain.
+\par
+\par J\rquote avais grande id\'e9e de ces chercheurs de vertu.
+\par
+\par Mais celui-ci est vraiment comique\~!
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {EN CLASSE
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~M.\~Vingtras, quelles sont les preuves de l\rquote existence de Dieu\~?\~\'bb
+\par
+\par Je me gratte l\rquote oreille.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne savez pas\~?\~\'bb
+\par
+\par Il para\'eet \'e9tonn\'e9, il a l\rquote air de dire\~: \'ab\~Vous qui arrivez de Paris, voyons\~!
+\par
+\par \endash Gineston, les preuves de l\rquote existence de Dieu\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+\par
+\par \endash Badigeot\~?
+\par
+\par \endash M\rquote sieu, il y a le }{\i consensus omnium}{\~!
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire\~?... (Le professeur prend les poses de Socrate accouchant son g\'e9nie.)
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire\'85 \endash Pitou, souffle-moi donc\~!
+\par
+\par \endash Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que tout le monde est d\rquote accord pour reconna\'eetre un Dieu\~?
+\par
+\par \endash Oui, m\rquote sieu.
+\par
+\par \endash Ne sentez-vous pas qu\rquote il y a un \'eatre au-dessus de nous\~?\~\'bb
+\par
+\par Badigeot regarde attentivement le plafond\~! Rafoin y a lanc\'e9 le matin un petit bonhomme en papier qui pend \'e0 un fil au bout d\rquote une boulette de pain m\'e2ch\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Oui, m\rquote sieu, il y a un bonhomme l\'e0-haut.
+\par
+\par \endash Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n\rquote a pas vu ce qui pend au plafond), mais c\rquote est aussi le Dieu de la Bible. Sa droite est terrible\~!\~\'bb
+\par
+\par Le mot ne lui a pas d\'e9plu, cependant.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote aime cette familiarit\'e9, tout de m\'eame\~\'bb, disait-il en sortant de la classe. \'ab\~Il y a un}{\i bonhomme}{ l\'e0-haut\~!... Ce cri d\rquote un enfant pour d\'e9signer Dieu\~!\~\'bb
+\par
+\par Il en a parl\'e9 en haut lieu.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote en dites-vous, monsieur le proviseur\~? N\rquote est-ce pas l\rquote enfant qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout\~? \endash Oui, il y a un }{\i bonhomme}{ l\'e0-haut\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'c0 la classe suivante il s\rquote adresse de nouveau \'e0 Badigeot et commence en lui rappelant le mot\~:
+\par
+\par \'ab\~Il y a un bonhomme l\'e0-haut\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Non, m\rquote sieu, il n\rquote y est plus. Il tenait mal et il est tomb\'e9.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {MON \'c2ME
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le professeur m\rquote a mis aux}{\i facult\'e9s de l\rquote \'e2me.}{
+\par
+\par Les autres n\rquote y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+\par
+\par Ce n\rquote est qu\rquote apr\'e8s P\'e2ques qu\rquote on sait comment l\rquote \'e2me est faite dans ce coll\'e8ge-ci.
+\par
+\par Il y a sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me.
+\par
+\par \'ab\~Comptez sur vos doigts, c\rquote est plus facile\~\'bb, me dit le ma\'eetre.
+\par
+\par
+\par On annonce \'e0 Nantes l\rquote arriv\'e9e d\rquote un professeur de Facult\'e9 c\'e9l\'e8bre, M.\~Chalmat. Chalmat lui-m\'eame est dans nos murs\~!
+\par
+\par Il a connu mon p\'e8re \'e0 Paris, au moment de l\rquote agr\'e9gation.
+\par
+\par Ils d\'eenaient \'e0 c\'f4t\'e9 l\rquote un de l\rquote autre, dans un restaurant \'e0 prix fixe. M.\~Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon p\'e8re prit. Il y avait l\rquote adresse, et il put rapporter le paquet \'e0 son propri\'e9
+taire d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis l\'e0.\~\'bb
+\par
+\par Il \'e9tait l\'e0, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meubl\'e9 dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin.
+\par
+\par M.\~Chalmat dormait sur le m\'eame carr\'e9 que nous.
+\par
+\par Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l\rquote entendais qui disait\~: \'ab\~Il y en a HUIT, HUIT\~! Oui, il y en a HUIT.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il voulut me faire un cadeau.
+\par
+\par Il nous prit \'e0 part, mon p\'e8re et moi\~; il nous parla \'e0 c\'9cur ouvert.
+\par
+\par \'ab\~Mes amis, dit-il (il m\rquote honorait moi-m\'eame de ce nom), je d\'e9sire vous payer du service que vous m\rquote avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n\rquote ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j\rquote ai, le r\'e9
+sultat de vingt ans de r\'e9flexions et de travail\~!\~\'bb
+\par
+\par Mon p\'e8re semble dire\~: \'ab\~c\rquote est trop\~\'bb.
+\par
+\par \'ab\~Non, non\~! \'c9coutez-moi bien.\~\'bb
+\par
+\par Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+\par
+\par \'ab\~On vous dit qu\rquote il y a sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~? }{\i Il y en a huit\~!\~\'bb}{
+\par
+\par On me trompait donc\~? on me volait d\rquote une\~? Pourquoi\~? Que signifie\~?
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui, c\rquote est comme \'e7a\~\'bb, et M.\~Chalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couch\'e9s dans la main gauche.
+\par
+\par Il a ajout\'e9 avec bont\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Servez-vous de la d\'e9couverte, je vous y autorise\~; on l\rquote ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Rennes, lundi.
+\par }{
+\par Je suis arriv\'e9 ce matin. Demain, la version. Mon p\'e8re voulait me suivre \'e0 Rennes, mais il est forc\'e9 de rester avec ses pensionnaires.
+\par
+\par
+\par }{\i Mardi.
+\par }{
+\par Je suis le second en version.
+\par
+\par J\rquote ai }{\i fait}{ encore trop pr\'e8s du texte, sans cela j\rquote aurais \'e9t\'e9 le premier.
+\par
+\par
+\par Cette apr\'e8s-midi, l\rquote examen.
+\par
+\par Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en trois bouch\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur Vingtras\~!\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est mon tour.
+\par
+\par On tire les boules.
+\par
+\par \'ab\~Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.\~\'bb
+\par
+\par Je traduis comme un ange.
+\par
+\par \'ab\~On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez \'e9t\'e9 berc\'e9 sur les genoux d\rquote une t\'eate universitaire, mais encore que vous vous \'eates abreuv\'e9 aux grandes sources, que vous avez pass\'e9 par cette belle \'e9
+cole de Paris, \'e0 laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant.) Ah\~! non, pas tous\~; il y a notre coll\'e8gue M.\~Gendrel.\~\'bb
+\par
+\par M.\~Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licenci\'e9 de }{\i province}{, docteur \'e8s lettres de }{\i province}{\~; il n\rquote a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c\rquote est un }{\i cafard}{, \'e0 ce qu\rquote
+on dit, le doyen le pique chaque fois qu\rquote il le peut. Il m\rquote a pris pour pr\'e9texte \'e0 l\rquote instant.
+\par
+\par M.\~Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard.
+\par
+\par
+\par Je passe par le professeur de math\'e9matiques avant d\rquote arriver \'e0 lui.
+\par
+\par Je ne sais pas grand-chose de ce qu\rquote on me demande, mais 1\rquote \'e9loge qu\rquote on vient de m\rquote adresser publiquement engage le professeur \'e0 \'eatre indulgent.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que le pendule compensateur\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est un pendule qui compense.
+\par
+\par \endash Bien, tr\'e8s bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Se penchant \'e0 l\rquote oreille du doyen\~:
+\par
+\par \'ab\~Il est intelligent.\~\'bb
+\par
+\par Se retournant vers moi\~:
+\par
+\par \'ab\~Et la machine pneumatique, quel est son usage\~?
+\par
+\par \endash La machine pneumatique\~?...
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne vous demande pas grands d\'e9tails. C\rquote est pour faire le vide, n\rquote est-ce pas\~? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, tr\'e8s bien\~!\~\'bb
+\par
+\par Il reprend\~:
+\par
+\par \'ab\~Vous avez en g\'e9om\'e9trie la section d\rquote un c\'f4ne\~?\~\'bb
+\par
+\par Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne d\'e9monstration, comme avec les pl\'e2tres du vieil Italien, et je la fais \'e0 la bonne franquette.
+\par
+\par Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d\rquote o\'f9 je retire un vieux mouchoir, je coupe mon c\'f4ne.
+\par
+\par On rit dans la salle parce que la coiffe est tr\'e8s grasse et le mouchoir tr\'e8s sale\~; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.
+\par
+\par Le professeur de math\'e9matiques, qui d\'e9cid\'e9ment veut faire sa cour au doyen (il doit \'e9pouser sa fille), me parle \'e0 son tour\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, on voit que vous pr\'e9f\'e9rez Virgile \'e0 Pythagore\~; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout \'e0 l\rquote heure, vous avez bu aux grandes sources s\'e9quanaises, et Pythagore m\'eame en a profit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Murmure flatteur.
+\par
+\par Encore un coup \'e0 Gendrel\~!
+\par
+\par C\rquote est \'e0 lui que j\rquote ai affaire maintenant.
+\par
+\par Il me fixe\~: ses lunettes flamboient comme des pi\'e8ces de cent sous toutes neuves.
+\par
+\par Il lui prend l\rquote envie de se moucher.
+\par
+\par Il cherche son mouchoir, c\rquote est lui que j\rquote ai retir\'e9 tout \'e0 l\rquote heure et remis dans la coiffe si grasse.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le chapeau de Gendrel.
+\par
+\par Je suis perdu\~!
+\par
+\par Il m\rquote en veut pour les allusions que le doyen a lanc\'e9es contre lui sous mon couvert\~; il m\rquote en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+\par
+\par Il ne me laisse pas le temps de me reconna\'eetre.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, vous avez \'e0 nous parler des facult\'e9s de l\rquote \'e2me.\~\'bb
+\par
+\par (D\rquote une voix ferme)\~: \'ab\~Combien y en a-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par Il a l\rquote air d\rquote un juge d\rquote instruction qui veut faire avouer \'e0 un assassin, ou d\rquote un cavalier qui enfonce un carr\'e9 avec le poitrail de son cheval.
+\par
+\par \'ab\~Je vous ai demand\'e9, monsieur, combien il y a de facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~?\~\'bb
+\par
+\par Moi, abasourdi\~: \'ab\~Il y en a HUIT.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par Stupeur dans l\rquote auditoire, agitation au banc des examinateurs\~!
+\par
+\par Il y a un revirement g\'e9n\'e9ral, comme il s\rquote en produit quelquefois dans les foules, et l\rquote on entend\~: }{\i huit, huit, huit.
+\par }{
+\par Pi \endash houit\~!...
+\par
+\par
+\par J\rquote attends l\rquote opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+\par
+\par \'ab\~Vous dites qu\rquote il y a huit facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~? Vous ne faites pas honneur \'e0 la }{\i source des hautes \'e9tudes }{\'e0 laquelle monsieur le doyen vous f\'e9licitait si g\'e9n\'e9reusement de vous \'eatre abreuv\'e9, tout \'e0
+ l\rquote heure. Dans le coll\'e8ge de Paris o\'f9 vous \'e9tiez, il y en avait peut-\'eatre huit, monsieur. Nous n\rquote en avons que }{\i sept en province}{.\~\'bb
+\par
+\par Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma }{\i th\'e9orie des huit}{ publiquement, et je vais porter la peine d\rquote avoir lanc\'e9 \'e0 un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d\rquote hommes c\'e9l\'e8
+bres pour la faire accepter.
+\par
+\par Le doyen rentre et dit s\'e8chement\~: \'ab\~Monsieur Vingtras est appel\'e9 \'e0 se pr\'e9senter \'e0 une autre session.\~\'bb
+\par
+\par La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et o\'f9 l\rquote on en arriverait si l\rquote on jouait ainsi avec l\rquote \'e2me\~; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+\par
+\par Je n\rquote y tiens pas du tout, moi\~! C\rquote est la faute \'e0 M.\~Chalmat, qui m\rquote a dit qu\rquote il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d\rquote une secte ou d\rquote une faction.
+\par
+\par J\rquote ai dit ce qu\rquote il m\rquote a dit\~!
+\par
+\par Il n\rquote y a donc que sept facult\'e9s de l\rquote \'e2me\~: j\rquote en perds une, \endash je m\rquote en fiche, \endash mais je serai forc\'e9 de me repr\'e9senter devant la Facult\'e9 de Rennes, \endash et je ne m\rquote
+en fiche pas. Je suis bien triste\'85
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re me re\'e7oit, les l\'e8vres serr\'e9es, le front pliss\'e9, l\rquote \'9cil cave.
+\par
+\par C\rquote est qu\rquote il n\rquote est pas seulement bless\'e9 dans ma personne\~! Il l\rquote est dans son propre orgueil\~!
+\par
+\par Un \'e9l\'e8ve qui lui en veut a retourn\'e9 le poignard dans la plaie.
+\par
+\par Le soir du m\'eame jour o\'f9 l\rquote on apprit que j\rquote \'e9tais refus\'e9, on lisait sur notre porte\~:
+\par
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 LA BOULE NOIRE
+\par AUBERGE DES RETOQU\'c9S
+\par AGR\'c9GATION ET BACCALAUR\'c9AT
+\par (On porte tout de m\'eame des participes en ville)
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\i On porte tout de m\'eame des participes en ville\~! }{c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote on donne des r\'e9p\'e9titions tout de m\'eame et qu\rquote on demande vingt-cinq francs par mois, tout comme si on avait \'e9t\'e9 re\'e7u d\rquote embl\'e9
+e, comme si on avait pass\'e9 des agr\'e9gations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jongl\'e9 avec des }{\i blanches\~!...
+\par }{
+\par
+\par \'ab\~Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas \'e0 table avec nous.\~\'bb
+\par
+\par Ma pauvre m\'e8re ne vit plus. Elle assiste chaque jour \'e0 des sc\'e8nes p\'e9nibles.
+\par
+\par Mon p\'e8re me reproche le pain que je mange.
+\par
+\par On m\rquote apporte des provisions dans ma chambre, comme \'e0 un homme qui se cache.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! je ne veux plus de cette vie\~! Je veux repartir pour Paris.
+\par
+\par \endash Dans ces habits\~?\~\'bb dit ma m\'e8re en regardant mes hardes.
+\par
+\par Je serai donc toujours \'e9cras\'e9 par mon costume\~!
+\par
+\par Ah\~! je partirai tout de m\'eame\~!
+\par
+\par Mon p\'e8re a eu vent de ce propos.
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il part, dis-lui que je le ferai arr\'eater par les gendarmes.\~\'bb
+\par
+\par Legnagna m\rquote avait d\'e9j\'e0 menac\'e9 d\rquote eux\'85
+\par
+\par Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me traiter comme un voleur, il est ma\'eetre de moi comme d\rquote un chien\'85
+\par
+\par \'ab\~Jusqu\rquote \'e0 ta majorit\'e9, mon gar\'e7on\~!\~\'bb
+\par
+\par Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s\rquote appelle le Code\~; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, \'e0 la lueur du r\'e9verb\'e8re qui \'e9claire ma chambre.
+\par
+\par \'ab\~}{\i Peut \'eatre enferm\'e9, sur l\rquote ordre de ses parents}{, etc.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Me faire arr\'eater\~? \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par Parce que je ne veux pas qu\rquote il dise que je ne gagne pas la p\'e2t\'e9e que je mange, \endash parce que je ne veux pas qu\rquote il s\rquote amuse \'e0 me frapper, moi qui pourrais le casser en deux, \endash parce que je veux avoir un \'e9
+tat, et que \'e7a l\rquote humilie de penser que lui, qui a tant lutt\'e9 pour avoir une }{\i toge}{ roussie, il aura un fils qui aura une cotte, un bourgeron\~!
+\par
+\par Il me fera mettre les menottes peut-\'eatre et ordonnera aux gendarmes de serrer dur si je r\'e9siste. Et cela, parce que je ne veux pas \'eatre professeur comme lui.
+\par
+\par Je comprends. C\rquote est que j\rquote insulte toute sa vie en d\'e9clarant que je veux retourner au m\'e9tier comme nos grands-parents\~! Dire que je d\'e9sire entrer en atelier, c\rquote est dire qu\rquote il a eu tort de l\'e2cher la charrue et l
+\rquote \'e9curie.
+\par
+\par Il me ferait donc conduire de brigade en brigade\~; si ce n\rquote est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu\rquote \'e0 vingt et un ans, il le peut.
+\par
+\par On a pens\'e9 \'e0 moi pour une le\'e7on.
+\par
+\par Mes succ\'e8s de coll\'e8ge m\rquote ont fait une r\'e9putation\~; et puis quelques personnes, devinant peut-\'eatre le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l\rquote amiti\'e9.
+\par
+\par L\rquote une de ces personnes s\rquote adresse \'e0 ma m\'e8re\~; c\rquote est une dame qui veut que j\rquote apprenne un peu de latin \'e0 son fils. Ma m\'e8re a r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \'ab\~Madame, je serais bien contente s\rquote il pouvait gagner un peu d\rquote argent, parce qu\rquote il se disputerait moins avec son p\'e8re. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours. \endash
+ Il faudrait, par exemple, que vous parliez \'e0 M.\~Vingtras pour qu\rquote il ach\'e8te une culotte \'e0 Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu\rquote il aille chez vous tout nu \endash sauf votre respect. Je vous dis \'e7a comme une
+ paysanne\~; c\rquote est que je suis partie de bas. \endash J\rquote ai gard\'e9 les vaches, voyez-vous\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote entends cela de la chambre o\'f9 je suis. Pauvre m\'e8re\~!
+\par
+\par
+\par La personne qui venait chercher la le\'e7on s\rquote en va, ayant peur de recevoir une carafe \'e0 la t\'eate, quelque bouteille \'e9gar\'e9e de son chemin, \endash si mon p\'e8
+re rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gard\'e9 des animaux dans notre famille, et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+\par
+\par Ma m\'e8re attend une r\'e9ponse. (On doit lui \'e9crire.)
+\par
+\par \'ab\~Je lui ai pourtant dit ce qu\rquote il fallait dire, fait-elle en croisant les bras\~; oh\~! ces riches, ces riches\~!...\~\'bb
+\par
+\par Ah\~! cette paysanne\~!
+\par
+\par
+\par Ma r\'e9putation de fort en th\'e8me me fait retrouver pourtant une le\'e7on\~; mais mon p\'e8re, afin de m\rquote humilier, ne me laisse pas m\'eame prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne tiennent pas.
+\par
+\par Je suis forc\'e9 de m\rquote asseoir de c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Je tremblai si fort un jour o\'f9 l\rquote on me dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Donnez donc votre le\'e7on dans le jardin, M.\~Vingtras, et \'f4tez votre paletot. Il fait si chaud\~! Vous suez \'e0 grosses gouttes.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, au contraire, merci.\~\'bb
+\par
+\par Je ruisselle.
+\par
+\par \'ab\~Il a l\rquote air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on \'e0 ma m\'e8re, qu\rquote on n\rquote attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si l\rquote on \'e9tait content de moi et pour parler en ma faveur.
+\par
+\par \endash Ne vous y fiez pas\~! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est l\'e0. Il y a d\'e9j\'e0 eu des histoires\~! Il est parisien pour \'e7a, allez\~! et avant m\'eame d\rquote aller \'e0
+ Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis\~!...\~\'bb
+\par
+\par On me chasse le lendemain.
+\par
+\par Mais j\rquote \'e9tais engag\'e9 pour un mois, et l\rquote on me paye le mois entier. \'ab\~Cinquante francs.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Avec cet argent-l\'e0, je vais me commander des habits. Ma m\'e8re intervient. \'ab\~Je te les ferai moi-m\'eame, nous ach\'e8terons du drap.
+\par
+\par \endash Oh\~! non, par exemple, non\~!
+\par
+\par \endash Mon fils ne m\rquote aime plus, conte-t-elle, le soir, \'e0 une voisine qui a sa confiance. \endash S\rquote il me laissait choisir le drap encore\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote ach\'e8te un costume tout fait.
+\par
+\par Ma m\'e8re me suit en cachette et pendant que je traite elle demande \'e0 parler en particulier au patron de l\rquote \'e9tablissement et lui explique mon histoire. \'ab\~Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma m\'e8re me prie de l\rquote accompagner chez des gens qu\rquote elle conna\'eet.
+\par
+\par Elle en est si contente et si fi\'e8re\~!
+\par
+\par Mais au milieu d\rquote une conversation elle dit tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \'ab\~Comme \'e7a fronce\~! Et comme on voit qu\rquote il n\rquote y a qu\rquote une demi-doublure\~! Si tu te tenais comme \'e7a au moins, \'e7a cacherait\~!\~\'bb (et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+\par
+\par Claquant la langue tristement, elle ajoute\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu peux te vanter d\rquote avoir choisi du salissant\~! Et il n\rquote a seulement pas demand\'e9 des morceaux\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par Mon p\'e8re sent que je suis ulc\'e9r\'e9, et un jour o\'f9 il me voyait p\'e2lir, il eut peur de mon d\'e9sespoir.
+\par
+\par \'ab\~Ton fils a voulu s\rquote empoisonner\~\'bb, dit-il \'e0 ma m\'e8re.
+\par
+\par Il en est \'e0 croire cela.
+\par
+\par La pauvre femme reste muette, glac\'e9e.
+\par
+\par Il est d\rquote ailleurs las, lui-m\'eame, de la vie que nous menons sous le m\'eame toit. La maison a l\rquote air d\rquote une maison maudite.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Dis-lui de m\rquote \'e9crire ce qu\rquote il compte faire.\~\'bb
+\par
+\par C\rquote est le dernier mot qu\rquote il adresse \'e0 ma m\'e8re, apr\'e8s cette so\'fbleur du suicide.
+\par
+\par
+\par C\rquote est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour \'e9crire \'e0, son p\'e8re. Il faut mettre }{\i vous}{.
+\par
+\par Je dis }{\i vous}{ pour la premi\'e8re fois.
+\par
+\par Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+\par
+\par \'ab\~M\'e8re, donne-moi donc une bougie.
+\par
+\par \endash \'c7a n\rquote \'e9claire pas mieux, va, c\rquote est un peu plus propre, mais \'e7a \'e9claire moins bien, et c\rquote est beaucoup plus cher, vois-tu\~!\~\'bb
+\par
+\par J\rquote \'e9cris \'e0 mon p\'e8re\~! Je rature, et je rature\~!
+\par
+\par Tout en \'e9crivant, il m\rquote est venu de la sensibilit\'e9, j\rquote ai peur de para\'eetre faible.
+\par
+\par Je recommence\~; c\rquote est difficile et douloureux.
+\par
+\par Ah\~! ma foi, non\~! et je d\'e9chire encore\'85
+\par
+\par Je vais mettre deux lignes seulement, \endash pas deux lignes, \endash quatre mots. \'c7a m\rquote \'e9vitera ce \'ab\~}{\i vous\~\'bb}{, et ce que je veux dire y sera tout de m\'eame. J\rquote \'e9cris simplement ceci\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\i Je veux \'eatre ouvrier.
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'ab\~Ton p\'e8re est furieux\~\'bb, me glisse \'e0 l\rquote oreille ma m\'e8re, qui vient de remettre le bout de papier.
+\par
+\par
+\par Il me rencontre dans un corridor\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu te f\'85 de moi, dis\'85\~?\~\'bb
+\par
+\par Il l\'e8ve la main, et j\rquote ai cru qu\rquote il allait m\rquote \'e9craser.
+\par L\rquote ab\'eeme est creus\'e9, \endash il va arriver un malheur.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc84773862}{\*\bkmkstart _Toc98017054}25\line }{\b0 La d\'e9livrance}{{\*\bkmkend _Toc84773862}
+{\*\bkmkend _Toc98017054}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le malheur est arriv\'e9\~!
+\par
+\par Je sors quelquefois, le soir \endash bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais\~? Je n\rquote ai pas le sou pour aller au caf\'e9 o\'f9 les coll\'e9giens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer\~
+: je suis trop pauvre pour cela. C\rquote est quand j\rquote ai de l\rquote argent dans ma poche que j\rquote accepte, parce que je sens que l\rquote on ne me fait pas l\rquote aum\'f4ne et qu\rquote \'e0 mon tour je puis r\'e9galer.
+\par
+\par Mais il y a longtemps que je n\rquote ai plus rien \endash m\'eame un sou.
+\par
+\par J\rquote avais fait un peu d\rquote argent avec mes livres de prix. }{\i La Po\'e9sie au seizi\'e8me si\'e8cle}{, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les \'9cuvres de M.\~Victor Cousin.
+\par
+\par Ma m\'e8re trouvant cinq francs dans ma poche m\rquote avait demand\'e9 o\'f9 je les avais pris. Elle avait l\rquote air de croire que c\rquote \'e9tait le produit d\rquote un vol ou d\rquote un assassinat. \'ab\~Il se sera laisser entra\'ee
+ner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens.\~\'bb
+\par
+\par Qui me donnerait des conseils\~? \endash Des copains\~? Je suis plus vieux qu\rquote eux, m\'eame s\rquote ils ont mon \'e2ge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n\rquote ont pas connu Legnagna et la maison muette. \endash Des vieux\~? les coll
+\'e8gues de mon p\'e8re\~? Ils ont bien assez \'e0 faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n\rquote ont pas le temps, \endash \'e0 cause des r\'e9p\'e9titions, \endash
+ de juger ce qui se passe autour d\rquote eux.
+\par
+\par J\rquote avais dit \'e0 ma m\'e8re d\rquote o\'f9 venaient ces cinq francs.
+\par
+\par Elle avait lev\'e9 les mains au ciel.
+\par
+\par \'ab\~Tu as vendu tes livres de prix, Jacques\~!...\~\'bb
+\par
+\par Pourquoi pas\~? Si quelque chose est \'e0 moi, c\rquote est bien ces bouquins, il me semble\~! Je les aurais gard\'e9s, si j\rquote avais trouv\'e9 dedans ce que co\'fbte le pain et comment on le gagne. Je n\rquote y ai trouv\'e9 que des choses de l
+\rquote autre monde\~! \endash tandis qu\rquote avec l\rquote argent, j\rquote ai pu acheter une cravate qui n\rquote \'e9tait pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J\rquote y lis la }{\i feuille }{de Paris, qui sent encore l
+\rquote imprimerie, quand le facteur l\rquote apporte.
+\par
+\par Mais je me suis trouv\'e9 un soir face \'e0 face avec mon p\'e8re qui passait. Il m\rquote a insult\'e9, d\rquote un mot, d\rquote un geste.
+\par
+\par \'ab\~Te voil\'e0, fain\'e9ant\~?\~\'bb
+\par
+\par Et il a continu\'e9 son chemin.
+\par
+\par Fain\'e9ant\~? \endash Ah\~! j\rquote avais envie de courir apr\'e8s lui et de lui demander pourquoi il m\rquote avait jet\'e9 entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal\~!
+\par
+\par Fain\'e9ant\~! \endash Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m\rquote ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan\~! Oh\~! il ne faut pas qu\rquote il m\rquote appelle fain\'e9ant\~!
+\par
+\par Fain\'e9ant\~!
+\par
+\par Si mon p\'e8re \'e9tait un autre homme, j\rquote irais \'e0 lui, et je lui dirais\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n\rquote aie plus vis-\'e0-vis de moi cette attitude cruelle\~!\~\'bb
+\par
+\par Il me renverrait comme un menteur. J\rquote ai bien vu cela, quand j\rquote \'e9tais plus jeune.
+\par
+\par Deux ou trois fois, quand il allait m\rquote humilier ou me battre, je lui promis, s\rquote il ne le faisait point, de tenir n\rquote
+importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne\~!
+\par
+\par Allons\~! je vivrai \'e0 c\'f4t\'e9 de lui comme \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote un garde-chiourme, et je travaillerai tout de m\'eame\~! C\rquote est dit.
+\par
+\par Mais, le lendemain soir, ma m\'e8re venait m\rquote annoncer, tout effray\'e9e, que mon p\'e8re ne voulait plus que je restasse dehors et que je courusse les caf\'e9s comme un vagabond. Il fallait \'eatre rentr\'e9 \'e0
+ huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+\par
+\par
+\par J\rquote y ai couch\'e9.
+\par
+\par C\rquote est long, une nuit \'e0 assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J\rquote \'e9tais tremp\'e9 jusqu\rquote aux os, j\rquote avais les pieds glac\'e9s, et je me cachais sous les auvents des portes. J\rquote
+avais peur aussi des sergents de ville\~! J\rquote ai tourn\'e9, tourn\'e9, autour de la maison. \'c0 dix heures, elle avait \'e9t\'e9 ferm\'e9e, suivant la menace. J\rquote avais trouv\'e9 le verrou mis.
+\par
+\par Demain encore, je le trouverai tir\'e9 si mon p\'e8re a autant de courage que moi.
+\par
+\par Je ne tiens pas \'e0 r\'f4der dans les rues. J\rquote aimerais mieux \'eatre dans ma chambre, mais on a l\rquote air de me }{\i menacer}{. Je ne veux pas para\'eetre avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+\par
+\par Comme c\rquote est froid, quand le soleil se l\'e8ve\~!
+\par
+\par
+\par Je ne suis rentr\'e9 que quand mon p\'e8re devait \'eatre au coll\'e8ge, \'e0 huit heures et demie du matin.
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait pas sorti. C\rquote est la premi\'e8re fois, depuis la sc\'e8ne sanglante avec ma m\'e8re, qu\rquote il a manqu\'e9 la classe.
+\par
+\par M\rquote avait-il vu et m\rquote attendait-il\~? \'c9tait-il malade de fureur\~?
+\par
+\par La porte \'e9tait \'e0 peine pouss\'e9e qu\rquote il s\rquote est jet\'e9 sur moi. Il \'e9tait blanc comme un mort.
+\par
+\par \'ab\~Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Dans la maison, une heure apr\'e8s.
+\par }{
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son p\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Je n\rquote ai pas essay\'e9 d\rquote assassiner mon p\'e8re. C\rquote est lui qui m\rquote aurait volontiers estropi\'e9\~; il r\'e9p\'e9tait\~:
+\par
+\par \'ab\~Je te casserai les bras et les jambes.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, non\~! Vous ne casserez les bras et les jambes \'e0 personne. Oh\~! je ne vous frapperai pas\~! Mais vous ne me toucherez point. C\rquote est trop tard\~; je suis trop grand.\~\'bb
+\par
+\par
+\par BAS LES MAINS\~! OU GARE \'c0 VOUS\~!
+\par
+\par
+\par }{\i Minuit.
+\par }{
+\par Mon p\'e8re me fera arr\'eater, bien s\'fbr.
+\par
+\par La prison demain, comme un criminel.
+\par
+\par Ma vie sera une vie de bataille. C\rquote est le sort de celles qui commencent comme cela. Je le sens bien.
+\par
+\par Je ne resterais en prison qu\rquote une semaine, pas plus, que je serais tout de m\'eame montr\'e9 au doigt pour longtemps dans cette province.
+\par
+\par L\rquote id\'e9e m\rquote est presque venue d\rquote en finir.
+\par
+\par Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon p\'e8re qui m\rquote aurait assassin\'e9\~!
+\par
+\par Et qu\rquote ai-je fait de mal\~? des fautes de quantit\'e9 et de grammaire, voil\'e0 tout. Puis j\rquote ai, sur un faux renseignement, dit qu\rquote il y avait huit facult\'e9s de l\rquote \'e2me quand il n\rquote y en a que sept. \endash Voil\'e0
+ pourquoi je me pendrais \'e0 cette fen\'eatre\~?
+\par
+\par Je n\rquote ai pas un reproche \'e0 m\rquote adresser.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas m\'eame une bille }{\i chip\'e9e }{sur la conscience. Une fois mon p\'e8re me donna trente sous pour acheter un cahier qui en co\'fbtait vingt-neuf\~; je gardai le sou. C\rquote est mon seul vol. Je n\rquote ai jamais }{\i rapport\'e9}{
+, oh\~! non\~! ni }{\i can\'e9}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Fuit.}}}{\i }{quand il fallait se battre.
+\par
+\par Si c\rquote \'e9tait \'e0 Paris, encore\~! En sortant de prison, on me serrerait la main tout de m\'eame. Ici, point\~!
+\par
+\par Eh bien\~! }{\i je ferai mon temps}{ ici, et j\rquote irai \'e0 Paris apr\'e8s\~; et quand je serai l\'e0, je ne cacherai pas que j\rquote ai \'e9t\'e9 en prison, je le crierai\~! Je d\'e9fendrai les DROITS DE L\rquote ENFANT, comme d\rquote
+autres les DROITS DE L\rquote HOMME.
+\par
+\par Je demanderai si les p\'e8res ont libert\'e9 de vie et de mort sur le corps et l\rquote \'e2me de leur fils\~; si M.\~Vingtras a le droit de me martyriser parce que j\rquote ai eu peur d\rquote un m\'e9tier de mis\'e8re, et si M.\~
+Bergougnard peut encore crever la poitrine d\rquote une Louisette.
+\par
+\par Paris\~! oh\~! Je l\rquote aime\~!
+\par
+\par J\rquote entrevois l\rquote imprimerie et le journal, la libert\'e9 de se d\'e9fendre, la sympathie aux r\'e9volt\'e9s.
+\par
+\par L\rquote id\'e9e de Paris me sauva de la corde ce jour-l\'e0. Je tourmentais d\'e9j\'e0 ma cravate.
+\par
+\par
+\par Encore des cris, des cris\~! C\rquote est deux jours apr\'e8s.
+\par
+\par Ma m\'e8re, \'e9perdue, entre dans ma chambre.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, viens, viens\~!\~\'bb
+\par
+\par On \'e9tait en train d\rquote insulter mon p\'e8re. Il avait, quelques jours auparavant, frapp\'e9 un de ses \'e9l\'e8ves, et voil\'e0 que dans la maison o\'f9 la veille il avait failli me tuer, les parents de l\rquote enfant calott\'e9
+ venaient exiger une r\'e9paration. On voulait que M.\~Vingtras f\'eet des excuses, demand\'e2t pardon\~; et comme M.\~Vingtras balbutiait, on lui mettait le poing sous le nez.
+\par
+\par Ils \'e9taient deux, le p\'e8re et le fr\'e8re a\'een\'e9, un vieux et un jeune.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Il y a, disait le jeune, que votre p\'e8re s\rquote est permis de gifler mon fr\'e8re. S\rquote il n\rquote \'e9tait pas si d\'e9cati, c\rquote est moi qui le giflerais.
+\par
+\par \endash Malheureux\~!\~\'bb
+\par
+\par Je l\rquote ai pris \'e0 bras-le-corps. Ah\~! il ne p\'e8se pas lourd\~! et le vieux non plus. Par la porte, allons\~! Un peu plus, ils \'e9taient en morceaux.
+\par
+\par Ils amassaient du monde dans la rue.
+\par
+\par \'ab\~Viens donc, me crie le fr\'e8re a\'een\'e9 \'e9cumant.
+\par
+\par \endash Eh\~! je viens\~!\~\'bb
+\par
+\par
+\par On nous a s\'e9par\'e9s \'e0 grand-peine. Il a dix-huit ans, c\rquote est un saint-cyrien, il est courageux, mais je le }{\i r\'e8gle}{. Je le tiens comme j\rquote ai vu l\rquote
+oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas lui faire de mal, maintenant qu\rquote il est \'e0 terre. Seulement il bouge encore. On me tire par les cheveux.
+\par
+\par On me l\rquote a \'e0 peine \'f4t\'e9 des mains qu\rquote il me jette une carte par-dessus la foule. \'ab\~Si c\rquote \'e9tait devant une \'e9p\'e9e, tu ferais moins le fier. C\rquote est l\rquote \'e9p\'e9e qui est mon arme, \'e0 moi\~\'bb
+, et il gesticule, et il en conte\~!...
+\par
+\par L\rquote imb\'e9cile\~!
+\par
+\par \'ab\~H\'e9, Massion, veux-tu aller lui dire que s\rquote il ne se tait pas, je vais le }{\i casser}{ de nouveau, mais que s\rquote il se tait, je me battrai \'e0 l\rquote \'e9p\'e9e avec lui.\~\'bb
+\par
+\par
+\par }{\i Prairie de Mauves, 7 heures du matin.
+\par }{
+\par \'c7a s\rquote est arrang\'e9 sans que chez nous on en s\'fbt rien. Tout le coll\'e8ge en parle, par exemple, mais mon p\'e8re est au lit avec la fi\'e8vre, \endash le m\'e9decin a m\'eame ordonn\'e9 qu\rquote on le laiss\'e2t reposer, \endash
+ ce qui me donne ma libert\'e9.
+\par
+\par J\rquote ai trouv\'e9 des t\'e9moins\~: tous ceux de mes anciens condisciples qui ont un brin de moustache et veulent entrer \'e0 Saint-Cyr ou \'e0 la Navale s\rquote offrent pour la chose.
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates bien jeune, dit quelqu\rquote un m\'eal\'e9 aux pourparlers.
+\par
+\par \endash J\rquote ai dix-huit ans.\~\'bb
+\par
+\par Je mens de deux ans, voil\'e0 tout.
+\par
+\par On se demande tout bas si au dernier moment je ne }{\i fouinerai }{pas devant Saint-Cyr.
+\par
+\par Ils ne savent pas que la vie m\rquote emb\'eate, qu\rquote un duel est comme un paletot neuf non choisi par ma m\'e8re, que c\rquote est la premi\'e8re fois que je fais acte d\rquote homme. C\rquote est que j\rquote en ai envie\~; nom d\rquote un tonnerre
+\~! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l\rquote y forcerais.
+\par
+\par Je suis \'e9mu tout de m\'eame\~! Je vais peut-\'eatre avoir l\rquote air si gauche\~? Mais je me ferai tuer tout de suite si l\rquote on rit.
+\par
+\par
+\par Nous sommes sur le terrain.
+\par
+\par \'ab\~Avancez, messieurs\~!\~\'bb
+\par
+\par Les t\'e9moins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de rater le c\'e9r\'e9monial.
+\par
+\par L\rquote autre ne vient donc pas\~?... Il a engag\'e9 le fer, puis a fait un bond en arri\'e8re et il me laisse l\'e0.
+\par
+\par J\rquote ai l\rquote air d\rquote un chien qui a perdu son ma\'eetre.
+\par
+\par Il ne vient pas, j\rquote avance.
+\par
+\par Cri du m\'e9decin\~!
+\par
+\par \'ab\~Quoi donc\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates bless\'e9.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Vous avez la cuisse pleine de sang.\~\'bb
+\par
+\par Je ne sens rien.
+\par
+\par \'ab\~Recommen\'e7ons, recommen\'e7ons \'e7a\~!\~\'bb
+\par
+\par Et croyant que c\rquote est le grand genre de bondir en arri\'e8re comme a fait l\rquote autre, je bondis.
+\par
+\par \'ab\~Mais c\rquote est un saltimbanque\~!\~\'bb dit le chirurgien.
+\par
+\par Enfin on m\rquote am\'e8ne \'e0 lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+\par
+\par \'ab\~Le gras de la cuisse travers\'e9\~!
+\par
+\par \endash Vous croyez\~?
+\par
+\par \endash Et quinze jours sans marcher\~!\~\'bb
+\par
+\par Oh\~! je n\rquote ai pas grand endroit o\'f9 aller\~!
+\par
+\par Je suis donc bless\'e9, il para\'eet. En effet, \'e7a saigne.
+\par
+\par Le saint-cyrien me serre la main et me dit\~: \'ab\~Je regrette\'85\~\'bb
+\par
+\par Moi, je ne regrette rien. C\rquote est un quart d\rquote heure de pass\'e9, et j\rquote ai vu que \'e7a ne me faisait pas plus qu\rquote un caut\'e8re sur une jambe de bois.
+\par
+\par J\rquote avais laiss\'e9 un mot \'e0 ma m\'e8re le matin\~: \'ab\~Je suis chez un camarade.\~\'bb
+\par
+\par Elle a m\'eame fait cette remarque\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est mal pendant que son p\'e8re est malade.\~\'bb
+\par
+\par
+\par Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l\rquote argent pour cette voiture\~; je n\rquote en avais pas. En arrivant, j\rquote ai d\'fb demander trente sous \'e0 ma m\'e8re qui m\rquote a cru fou.
+\par
+\par \'ab\~Il prend des voitures, maintenant\~!\~\'bb
+\par
+\par L\rquote escalier est noir.
+\par
+\par J\rquote ai mont\'e9 en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous pr\'e9texte de migraine (on croit que j\rquote ai bu), je suis all\'e9 me fourrer dans mon lit.
+\par
+\par Mais une voisine, \endash \'e0 peine \'e9tais-je dans les draps, lui a cont\'e9 toute l\rquote histoire. Ma m\'e8re l\'e2che le chevet de son \'e9poux pour le mien.
+\par
+\par \'ab\~Jacques, tu as }{\i \'e9t\'e9 en duel}{\~!
+\par
+\par \endash Et mon p\'e8re, comment va-t-il\~?\~\'bb
+\par
+\par
+\par Il est dans la chambre \'e0 c\'f4t\'e9 de la mienne depuis ce matin. Le m\'e9decin a fait observer qu\rquote il y avait plus d\rquote air. Ma m\'e8re retourne \'e0 lui.
+\par
+\par Je ne comprends pas bien ce qu\rquote ils disent, mais on parle de moi, elle raconte l\rquote histoire. Je saisis des bribes.
+\par
+\par Un bruit qui se faisait dans l\rquote escalier s\rquote \'e9teint et j\rquote entends tout.
+\par
+\par C\rquote est mon p\'e8re qui parle avec \'e9motion\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, quand il sera gu\'e9ri, il partira.
+\par
+\par \endash Pour Paris\~?
+\par
+\par \endash Pour Paris.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas bless\'e9 gri\'e8vement, n\rquote est-ce pas\~? Ce n\rquote est rien, au moins\~?
+\par
+\par \endash Je t\rquote ai dit que non.\~\'bb
+\par
+\par Un silence.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est pour moi qu\rquote il s\rquote est battu\'85 Apr\'e8s la sc\'e8ne de la veille\~!...\~\'bb
+\par
+\par Il semble que sa voix tremble.
+\par
+\par \'ab\~Oui, oui\'85 il vaut mieux que nous nous s\'e9parions. De loin, nous ne nous querellerons pas. De pr\'e8s, il me ha\'efrait\~!... Il me hait peut-\'eatre d\'e9j\'e0\~! Mais c\rquote est plus fort que moi\~! Ce professorat a fait de moi une vieille b
+\'eate qui a besoin d\rquote avoir l\rquote air m\'e9chant, et qui le devient, \'e0 force de faire le croquemitaine et les yeux creux\'85 \'c7a vous tanne le c\'9cur\'85 On est cruel\'85 J\rquote ai \'e9t\'e9 cruel.
+\par
+\par \endash Comme moi, dit ma m\'e8re\'85 Mais je le lui ai dit un jour \'e0 Paris, je lui ai presque demand\'e9 pardon, et si tu avais vu comme il a pleur\'e9\~!
+\par
+\par \endash Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J\rquote aurais peur de }{\i blesser la discipline}{. Je craindrais que les \'e9l\'e8ves, je veux dire que mon fils ne rie de moi. J\rquote ai \'e9t\'e9 pion, et il m\rquote
+en reste dans le sang. Je lui parlerai toujours comme \'e0 un \'e9colier, et je le confondrai avec les gamins qu\rquote il faut que je punisse pour qu\rquote ils me craignent et qu\rquote ils n\rquote attachent pas des rats au collet de mon habit\'85
+ Il vaut mieux qu\rquote il parte.
+\par
+\par \endash Tu l\rquote embrasseras avant de partir.
+\par
+\par \endash Non. Tu l\rquote embrasseras pour moi. Je suis s\'fbr que j\rquote aurais encore l\rquote air }{\i chien}{ sans le vouloir. C\rquote est le professorat, je te dis\~!... Tu l\rquote embrasseras\'85 et tu lui diras, en cachette, que je l\rquote
+aime bien\'85 Moi, je n\rquote ose pas.\~\'bb
+\par
+\par
+\par \'ab\~Madame, madame\~!
+\par
+\par \endash Quoi donc\~!
+\par
+\par \endash Il y a les agents en bas\~!
+\par
+\par \endash Les agents\~!\~\'bb
+\par
+\par Il y a, en effet, des \'e9trangers dans l\rquote escalier, et j\rquote entends parler.
+\par
+\par \'ab\~Nous venons pour emmener votre fils.
+\par
+\par \endash Parce qu\rquote il s\rquote est battu\~?\~\'bb
+\par
+\par Elle remonte vers mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Plus bas, plus bas, mon amie, c\rquote est moi qui avais \'e9crit pour qu\rquote on se t\'eent pr\'eat \'e0 l\rquote arr\'eater, depuis huit jours d\'e9j\'e0\~!... J\rquote avais sign\'e9, apr\'e8s cette sc\'e8ne\'85 Oh\~! j\rquote ai honte\'85 Il n
+\rquote entend pas, dis, au moins, \'e0 travers la cloison\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s38\qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85\'85
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote entends.
+\par
+\par Quel bonheur que j\rquote aie \'e9t\'e9 bless\'e9 et que je sois couch\'e9 dans ce lit\~! Je n\rquote aurais jamais su qu\rquote il m\rquote aimait.
+\par
+\par Ah\~! je crois qu\rquote on e\'fbt mieux fait de m\rquote aimer tout haut\~! Il me semble qu\rquote il me restera toujours, de ma vie d\rquote enfant, des trous de m\'e9lancolie et des plaies sensibles dans le c\'9cur\~!
+\par
+\par
+\par Mais aussi j\rquote entre dans la vie d\rquote homme, pr\'eat \'e0 la lutte, plein de force, bien honn\'eate. J\rquote ai le sang pur et les yeux clairs, pour voir le fond des \'e2mes\~
+; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part, ceux qui ont un peu pleur\'e9.
+\par
+\par Il ne s\rquote agit plus de pleurer\~! il faut }{\i vivre}{.
+\par
+\par Sans m\'e9tier, sans argent, c\rquote est dur\~; mais on verra. Je suis mon ma\'eetre \'e0 partir d\rquote aujourd\rquote hui. Mon p\'e8re avait le droit de frapper\'85 Mais malheur maintenant, malheur \'e0 qui me touche\~! \endash Ah\~! oui\~! malheur
+\'e0 celui-l\'e0\~!
+\par
+\par Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de bless\'e9.
+\par
+\par Huit jours apr\'e8s, le chirurgien vient, d\'e9fait le bandage et dit\~:
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 mon pansement, \endash un nouveau syst\'e8me, \endash vous \'eates gu\'e9ri\~; vous pouvez vous lever aujourd\rquote hui et vous pourrez sortir demain.\~\'bb
+\par
+\par Ma m\'e8re remercie Dieu.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! j\rquote ai eu si peur\~!... S\rquote il avait fallu te couper la jambe\~! \endash je vais t\rquote apprendre une nouvelle maintenant\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle me conte tout ce que je sais, ce que j\rquote ai entendu \'e0 travers la cloison.
+\par
+\par
+\par \'ab\~Tu vas me quitter\~!\~\'bb dit-elle en sanglotant.
+\par
+\par Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+\par
+\par Ce sont ceux du duel.
+\par
+\par Ma m\'e8re les apporte. Elle aper\'e7oit mon pantalon avec un trou et tach\'e9 de sang.
+\par
+\par \'ab\~Je ne sais pas si le sang s\rquote en ira\'85 la couleur partira avec, bien s\'fbr\'85\~\'bb
+\par
+\par Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouill\'e9, fait ce qu\rquote il faut, \endash elle a toujours eu si soin de ma toilette\~! \endash mais finit par dire en hochant la t\'eate\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu vois, \'e7a ne s\rquote en va pas\'85 Une autre fois, Jacques, mets au moins ton vieux pantalon\~!\~\'bb
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of L'e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fant, by Jules Vall\'e8s
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT ***
+\par
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+\par
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
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+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }{
+\par }} \ No newline at end of file
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