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diff --git a/14704-0.txt b/14704-0.txt new file mode 100644 index 0000000..00eaa2d --- /dev/null +++ b/14704-0.txt @@ -0,0 +1,13492 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 *** + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + +Jules Vallès + +(1832-1885) + +L'ENFANT + +(1879) + + + +Table des matières + +DÉDICACE +1 Ma mère +2 La famille +3 Le collège +4 La petite ville +5 La toilette +6 Vacances +7 Les joies du foyer +8 Le Fer-à-Cheval +9 Saint-Étienne +10 Braves gens +11 Le lycée +12 Frottage--Gourmandise--Propreté +13 L'argent +14 Voyage au pays +15 Projets d'évasion +16 Un drame +17 Souvenirs +18 Le départ +19 Louisette +20 Mes humanités +21 Madame Devinol +22 La pension Legnagna +23 Madame Vingtras à Paris +24 Le retour +25 La délivrance + + + + +DÉDICACE + +À TOUS CEUX +qui crevèrent d'ennui au collège +ou +qu'on fit pleurer dans la famille +qui, pendant leur enfance, +furent tyrannisés par leurs maîtres +ou +rossés par leurs parents + +Je dédie ce livre. +Jules VALLÈS. + + +1 +Ma mère + +Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné +son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu, +je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit; +je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup +fouetté. + +Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me +fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, +c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. + +Mademoiselle Balandreau m'y met du suif. + +C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure +au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas +d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà +le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au +lait.» + +Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait +trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon +derrière lui a fait pitié. + +Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les +voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de +le sauver, et elle a inventé autre chose. + +Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter! + +--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça +pour vous. + +--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!» + +Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter, +elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le +soir, sa remplaçante. + +«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon +en cachette. + +Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein +d'étonnement et de larmes. + + +C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille +cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui +sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches +rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête +rouge et à queue bleue. + +Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les +copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me +fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont +déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur +cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini; +j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père +pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le +couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers +lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné, +l'écume aux lèvres, les poings crispés. + +«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!» + +Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le +front contre la porte. + +Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma +terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en +suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On +me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas. +J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met +des compresses. + +«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de +linge tachée de rouge. + +Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le +cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs. + +Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide. + +Ce n'est pas ma faute, pourtant! + +Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je +n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal? + +Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi. + +C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est +emportée. + +On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en +grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a +bien fait de me battre. + + +La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à +gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les +voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y +arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon. +Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur +peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des +fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je +regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four +tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la +croûte et la braise! + + +La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent +souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans +regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade. + +Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains +en inclinant la tête pour remercier. + +Ils n'ont pas du tout l'air méchant. + +Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui +le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie, +après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il +allait mourir. + +Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il +vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et +nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à +la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on +joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et +qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de +noix. + +À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh! +comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on +appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du +Vivarais! + +Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur +leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des +femmes qui les leur donnaient. + +D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur +portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout +petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges. + +Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit +que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je +m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça +t'apprendra!» + + +J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me +retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure +bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à +genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le +démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma +mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui +voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser? + +Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison +avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était +en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir. +On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté +ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à +torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière. +Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre; +dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les +vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle. + +Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est +levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se +tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux +pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel +pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs +moissons en fleur. + +Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait +_Amen_, et a sauté dans un verre. + + +Nous venons de la campagne. + +Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que +son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un +oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au +séminaire. + +Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a +voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans +une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour, +pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le +soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui +accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une +tante malade. + +On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à +l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au +plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations +pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère. + +Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde +dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des +puces de séminaire. + + +La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux +dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle +est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant +le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne +grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit +bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris +jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin +qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi +sur une planche, comme deux chopines vides. + +On se grise pas mal dans la maison où je demeure. + +Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans +avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en +feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son +nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la +matelote. + +Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté, +quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les +coins. + +Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour +de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est +architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui +est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté +cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On +dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands +yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la +lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons +quand elle marche. + +Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter +quelquefois. + +On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais +je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en +passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle +m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont +l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer. + +» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint? + +--Oui, oui, au mieux! + +--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?» + +J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que +je ne comprends pas. + +«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là, +on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour +leurs fêtes!» + +Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il? +pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils +sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs +enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de +l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus +heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint +viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait +bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une +femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage, +et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus, +et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise, +a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle +est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus +laide aussi. + + +Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me +rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver +picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une +cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires +engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son +mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma +grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît +que j'aime le bleu! + +Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me +calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de +cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé +qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat. + +Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant +mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de +mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la +santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins. + + +Je suis grand, je vais à l'école. + +Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les +jours de foire! + +Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en +grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans +les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons +écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers +de fruits; les radis roses, les choux verts!... + +Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait +souvent du foin. + +Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait +hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le +cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!... + +On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son +ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les +émotions d'un danger... Quelles minutes! + +Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la +suis. + + + +2 +La famille + +Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan +Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi, +parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son +grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et +assez gracieuse, elle est femme. + +Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a +l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger, +qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques +quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son +ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de +gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son +visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup +de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues; +ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de +fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le +cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de +l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils +restent gringalets sous les grands soleils. + +Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau +laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des +poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la +peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des +lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise +entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille +tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des +champs dans des paysages de peintres. + +Deux tantes du côté de mon père. + +Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde! + +Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, +ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, +interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande +des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues +se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là, +lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen +de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour +chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait, +regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée +comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner +tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne +fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet. + +Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et +elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle +manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante +Amélie! + +Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses +yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût: +elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et +trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près +de son coeur qui veut parler... + +Grand-tante Agnès. + +On l'appelle la «béate[1]«. + +Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là. + +«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?» + +Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de +consécration à la Vierge, de voeux d'innocence. + +«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est +fait comme cela, l'innocence!» + +Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux +blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a +toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le +crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils +ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des +poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa +figure. + +Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête +noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de +terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin, +sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux +gouttes d'eau. + +«Voeux d'innocence.» + +Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire +que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque +chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop. + +Béate? + +Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes +avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre, +comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un +brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et +l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir! + +On m'y envoie de temps en temps. + +C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse. + +Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul. + +Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas +son serre-tête, j'espère. + +Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et +quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus +dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe. + +Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son +pot à beurre! + +Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu +par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont +piquées et moisies! + +La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite. + +Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent +à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, +un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même +sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les +côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux +de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les +regarder. + +La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs. +Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau +comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de +retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer +droit comme une bouteille en vidange. + +On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la +rave et après l'oeuf. + +Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez +la béate; on m'en donne une crue et une cuite. + +Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la +langue un goût de noisette et un froid de neige. + +Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de +la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et +qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de +béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été, +et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver. + +Il y a de temps en temps un oeuf. + +On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met +à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un +_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans. + +Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le +monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans +entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à +la petite cuiller. + +En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une +chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur +blanche, courte et dure, avec des reflets d'or. + +En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la +porte, et les _carreaux _vont leur train. + +Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de +perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent +sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux +bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté. + +Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans +les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons +muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont +seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le +silence!... + +Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière +de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent +mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à +bavarder... + + +Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui +s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un +boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands +yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un +buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes +couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant +la prière! + +Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs +rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On +boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la +ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai +plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je +touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me +fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des +planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à +leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles. + +«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la +bachellerie" qu'avec nous? + +--Oh! mais non!» + +Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs, +professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent +quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps; +ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on +me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer +les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je +m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis +si heureux avec les menuisiers! + +Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans +m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il +bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il +m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit +pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le +coup de pied, et je tombe presque toujours. + +Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait. + +Il part le matin et revient le soir. + +Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur +le point de rentrer. + +Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à +ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il +travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui +m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est +moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts +dans son vernis. + +Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les +mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des +amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le +gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!» + +Un jour, l'oncle Joseph partit. + +Ce fut une triste histoire! + +Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve, +avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la +catastrophe. + +Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout +noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller +dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent +dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux. + +Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je +ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable +jalousie. + +Et contre qui? + +Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à +mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment, +mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser. + +L'aimait-elle? + +Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que +la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces +émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle +Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion. + +Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si +pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une +dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous +les choux. + +Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me +promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais +être père... + +Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les +joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une +certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le +Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire. + +J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais: + +«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un +homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de +rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?» + +Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et +bien, et ils s'en allèrent tous les deux. + +Je les vis disparaître. + +Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef. + +Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet. +Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle +du festin, et _je bus pour oublier._ + +Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là. +Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour +Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit +adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari! + +Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie. + +C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans! + +Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, +de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que +coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le +sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle +rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle +s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en +la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule +ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans +notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses +blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle +a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie. + +Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de +ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre +en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la +mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents, +comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié: +Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort; +j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant; +je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux. + +Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle +avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc +que monte le petit du préfet. + +J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes. + + +Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison +au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une +bouffée. + +«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez +nous! Si tu veux venir!» + +Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et +je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge +veinée de bleu! + +Toujours cette odeur de framboise. + +Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de +chemise. + +Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour +sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes +cheveux! + +Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve +tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de +nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col +ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça +me chatouillait; je ne lui disais pas. + +Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un +cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui +de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre +à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta +ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et +sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui +ressemblent à des coeurs de moutons. + +La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les +mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de +ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche. + +Hue donc! Ho, ho! + +C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin +d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses +dents jaunes. + +Le voilà sellé. + +«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à +abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à +pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à +m'asseoir sur la croupe. + + +J'y suis! + +Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un +torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par +les mouches. + +On les apporte. + +«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de +ma taille, serre-moi bien.» + +Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je +m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait +réciter est vrai. + +Dieu fait bien ce qu'il fait! + +Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau. + +«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!» + +Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme +des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le +doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous +mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a +regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou +rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux. + +J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là +que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout +fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui +sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat +de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je +disais hue! comme un maquignon. + +Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier. + +Nous sommes à Expailly! + +Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs +qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long +d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,-- +qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande +de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui +flambent comme des diamants. + +Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie +par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en +flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné +un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au +bout du fil. + +Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière +frissonnante, l'air tiède et le grand aigle... + +J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la +Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je +ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement +d'une vache... + + + +3 +Le collège + +Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes +les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du +Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie, +le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous +les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue +était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on +disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour +servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de +querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait +les sens et me faisait plus joyeux et plus fort. + +Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le +nez qui bat et la poitrine qui se gonfle. + +Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons +vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur +blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de +cochons ou de vaches. + +Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles +trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette +de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il +cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, +empeste, fume et bourdonne. + + +À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue +l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur +regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, +troubler le silence, déranger l'étude. + +Quelle odeur de vieux!... + + +C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est +souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais +m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là, +mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien +gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant. + + +Mon père fait la première étude, celle des élèves de +mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé, +on dit qu'il est _chien_. + +Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son +étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à +ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation. + +Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop +méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils +ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce +qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent +de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à +mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache. + +Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu +as donc?--Comme il a l'air nigaud!» + +Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un +gros soupir, une vilaine larme. + +Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre, +porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour, +tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps, +il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur, +c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire +peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand +je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe. + +J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est +en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père. + + +Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient +quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je +ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau +de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent +l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil +dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir, +met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot, +me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne +dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père +revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le +fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence +de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes +maîtres. + +Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse +arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite, +pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens +que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis +un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je +supporte la brutalité du lampiste. + +J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui +atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans. + +Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là, +quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de +grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la +cour. + +Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas! + +J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à +mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me +fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément +qu'il demanderait au réfectoire. + +«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait +qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite +boîte, s'il voulait.» + +Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être +vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de +lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans +son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que +je souffrisse un peu et il avait raison. + +Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire, +pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un +cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé +et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la +couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon +père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un +soir, au lycée du Puy... + + +Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce +trou du Puy. + +Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._ + +On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que +j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une +vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des +_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite +ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la +rencontre. + +J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_. + +Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui +blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de +peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh +bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon +souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y +songe! + +Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée. + +Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des +perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs +sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la +rivière. + +Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du +petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire +passer cette rivière dans un coin de chapitre... + + +Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une +tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans +la voix. + +Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un +glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le +dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une +réussite. + +Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois, +des haricots. + +«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame +Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les +vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE +L'ÂME.» + +Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte +s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il +allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la +haute, du chenu! Ma mère était flattée. + +«Les voici!» + +On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais +Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec +impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que +diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non! + +«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son +voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir. + +Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et +regardait voler les mouches. + +Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui +et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et +s'accrochant à son métier. + +«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le +compas...» + +Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait +sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et +disait: «DIEU EST LÀ.» + +On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les +haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de +bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la +démonstration de l'_Être suprême_. + +Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme +venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les +haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D. + + + +4 +La petite ville + +La porte de Pannesac. + +Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je +puis me faire une idée des monuments romains en la regardant. + +J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je +commence à prendre le dégoût des monuments romains. + +Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain. + +Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis, +le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine +et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou +les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner. + + +J'ai le respect du pain. + +Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne +m'a pas parlé durement comme il le fait toujours. + +«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur +à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en +avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras +peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que +je te dis là, mon enfant!» + +Je ne l'ai jamais oublié. + +Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma +vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me +pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain +depuis lors. + +Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe, +pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué +sur sa tige la fleur du pain! + +Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à +ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu +le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim. + +«Tu verras ce qu'il vaut.» + +Je l'ai vu. + + +Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes, +jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules. + +Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde +comme de la croûte. + +Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et +blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou +une épaule de monsieur qu'ils frôlent. + +Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux +aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de +seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres: +des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du +papier mou. + +À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts +ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient +du plomb dans les écuelles de bois. + +C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les +lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les +charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une +mâchoire d'homme. + +Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais +plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb +qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau. +Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et +des sacs. + + +Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac. + +Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme +un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de +couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil +d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et +les belles lignes luisantes comme du satin jaune. + +Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un +poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et +deviendrait d'or dans le beurre! + +Un goujon pris par moi! + +Il portait toute mon imagination sur ses nageoires! + +J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires +dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook. + +J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec +de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les +carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de +gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et +de fiente dans ma grande poche. + +Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche, +produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un +objet de dégoût pour mes voisins. + +Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le +doute s'éleva dans mon esprit. + +Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux +odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente, +qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la +graisse et le poivre. + +C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les +insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés. + +Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais +régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre. + +Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui +portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces +moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête +dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de +pierrots à dos d'Hercule! + + +Là-haut, tout là-haut, est l'École normale. + + +Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer. + +Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un +trapèze. + +Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire; +seulement il m'est défendu d'y monter. + +C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne +pas me laisser me balancer ou me pendre. + +Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à +me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère. +J'obéis. + +Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et +elle lui permet pourtant ce qu'on me défend! + +J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent +aussi. + +Ils se casseront donc les reins? + +Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui +laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout +simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des +assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs +petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire! + +Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point +faire ce que font les autres? + +Pourquoi me priver d'une joie? + +Suis-je donc plus cassant que mes camarades? + +Ai-je été recollé comme un saladier? + +Y a-t-il un mystère dans mon organisation? + +J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête! + +Je ne peux pas le peser à part pour être sûr. + +En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase, +que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau +de sucre placé trop haut. + +Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas! + +Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur +le trapèze et me mettre la tête en bas! + +Rien qu'une fois! + +Vous me fouetterez après, si vous voulez! + + +Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver +les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est +devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le +trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le +jardin! + +La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma +bouderie et mon chagrin. + +Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un +banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou +relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui +s'éteint dans le ciel... + +«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi +penses-tu? + +--À quoi je pense? Je ne sais pas.» + +Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et +voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans +un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole +comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me +regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque +envie. + + + +5 +La toilette + +Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du +pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. +Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais +vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a +demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer +l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement. + +«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil. + +Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu. + +Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se +détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait. + + +Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en +habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un +poêle. + +Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne, +une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue +l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me +regardent. + +Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et +se racornit, m'écorche et m'ensanglante. + +Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner. + +Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux +barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des +uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein +même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce +pantalon, les douleurs sourdes de l'exil. + + +Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie. + +On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère +m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été +forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de +M. Puissegat, chez qui se donnait le bal. + +Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le +jardin; j'ai appelé. + +Une servante est venue et m'a dit: + +«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la +cuisine?» + +Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle +toute la nuit. + +Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer +les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait +fouillé partout. + +Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à +ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont +évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces +robes fraîches, parut singulière à tout le monde. + +Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que +j'étais orphelin! + +Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un +coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à +l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me +contentai de faire des signes, et je parvins à me faire +comprendre. + +On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité. + + +La distribution des prix est dans trois jours. + +Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des +prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur +la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en +s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque +autorité. + +Madame Vingtras est avertie, et elle songe... + +Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il +faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a +du goût. + +«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.» + +On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont +les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de +soie. + +Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de +tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les +doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une +casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère, +et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or, +dans l'ancien temps.» + +«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour +toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la +tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses. + +«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et +elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse. + +«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec +ça.» + +On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, +mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si +douloureusement la peau! + +«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!» + +Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête. + + +Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta +mère t'aime et veut te le prouver. + +Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans +ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le +revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta +mère, Jacques! + +Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste, +avec des noyaux verts! + +La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou. + +Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!... + +Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme +d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!-- +qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise, +Jacques! + +Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi +d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui +cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution +des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des +olives et verts comme des cornichons. + +Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme +que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une +menace sur ma tête. + +Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient +quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le +diable», murmuraient les béates en se signant... + +J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre +veines. + +Un pantalon blanc à sous-pieds! + +Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et +qui tendaient la culotte à la faire craquer. + +Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de +boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits, +collé sur mes cuisses. + +«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la +porte d'entrée et en me poussant devant elle. + +Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me +chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains +au ciel. + + +J'entrai dans la salle. + +J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais +reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper, +et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi. + +Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de +ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du +pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,-- +j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon +cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail... + +Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la +salle. + +Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et +regarde: on se demande le secret de ce tapage. + +«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix +qui me fusille et part comme une décharge dans le silence. + +Tous les regards s'abaissent sur moi. + +Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus +énergique que les autres donne un ordre: + +«Enlevez l'enfant aux cornichons!» + + +L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette +où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se +trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la +lingerie, où on me déshabille. + +Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère. + +«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!» + +Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin +qui abandonne un malade. + +Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce +petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand +je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification. + +Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un +vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous. + +Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je +suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et +qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version +gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère; +il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes, +et l'on finit par m'oublier. + +J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans +le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues. + +À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un +dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs +accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par +une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait +pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant +l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant +les vacances. On en avait fait une pyramide blanche. + +C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait +choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y +mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur +joie! + +Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la +baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le +préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet, +panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque +Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement. + +Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait +la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant, +mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie, +j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme +un phoque: il avait beaucoup du phoque. + +C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me +dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa» +et replonger dans son baquet. + + + +6 +Vacances + +Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à +Farreyrolles. + + +M. Soubeyrou est un maraîcher des environs. + +Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de +ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a +demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps. + +Je prends le plus long pour arriver. + + +Je suis donc libre! + + +Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir +tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné, +surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser +sur la rampe de fer. + +Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi! + +«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère. + +--Oui, m'man.» + +Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue. + +Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable +de m'empêcher d'y aller. + +Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer, +ma mère me l'impose sur-le-champ. + +«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent +s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien +coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...» + +Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et +je me laisse habiller et sermonner en rechignant. + + +Je descends dans la ville. + +Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir +des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage +d'une maison, qui est la plus haute de la ville. + +Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans +la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme +qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_. + +De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des +yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et +de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare +et des harnais qui brillent comme de l'or. + +Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la +fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je +sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les +boutiques à loisir. + + +Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, +que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui +fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer +la peau et cligner des yeux. + +Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte +verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et +un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu, +de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des +bouquets, et qui ont l'air vivantes. + +À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël. + +Mais le fils du jardinier attend. + +Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de +vernis. + + +Je prends le Breuil... + +Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache. + +Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir +là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je +puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment +mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui +jettent leurs deux sous: + +_Pour la goutte, Moustache!_ + +Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant! + +_Pour la goutte, Moustache!_ + +J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai +prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste: + +_Pour la goutte_... + +Non, je ne puis! + +Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le +regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa +boîte à décrotter; il m'a même crié une fois: + +_Cirer vos bottes, m'ssieu?_ + +J'ai failli m'évanouir. + +Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard +dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par +un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui +voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!» + + +Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses +peaux qui sèchent, son odeur aigre. + +Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on +peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité +ou qui font sécher leur sueur au soleil. + +Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins +plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil. + +--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon +chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné +de ce côté mon nez reconnaissant... + + +Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais, +comment finissait la ville. + +Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui +sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et +de plantes qui ne sentaient pas bon. + +J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays +des maraîchers! + +Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des +haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts, +à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un +terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes. + +Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec +des teintes d'oreilles de poitrinaires. + +On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque +instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien +crevé. + + +Pas d'ombre! + +Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux +rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau +et d'oignons! + + +J'arrive chez M. Soubeyrou. + +Je reste, avec le petit malade, dans la serre. + +Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le +blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on +lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop. + +Un _Ésope_ avec des gravures coloriées. + +Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée, +le Soleil et un voyageur. + +Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le +front et un énorme manteau lie-de-vin. + + +«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père +Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le +pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin. + +Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de +cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau +roulent sur le poil de son poitrail. + +Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux! + +Si ça l'amuse lui, tant mieux! + +Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds +par un mensonge. + +«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.» + +J'aime les choux, mais cuits. + +Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour +venir tirer de l'eau chez des étrangers. + +Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez +l'oignon. + +Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne +tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne +me livrerai pas au travail honnête des jardins. + +Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous! + +Mais je ne veux pas tirer d'eau! + + +DEVANT LES MESSAGERIES + +En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des +Messageries_. + +L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une +bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe. + +C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et +c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_ +de Messageries. + +Je n'ai jamais eu le temps de comprendre. + +Il fallait rentrer. + +Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité +saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du +paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe, +autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les +palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier, +donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe. + +Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin. + +J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le +Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière +ou en envoyant des étoiles de boue. + +Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se +disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des +gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé. + +Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait +la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à +n'en plus finir. + +On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec +regret des dames, qui répondaient avec réserve: + +«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver? + +--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman. + +--Voici mon mari. + +--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.» + +Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs +qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait +comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un +champ. + + +J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant +le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne +venait pas. + +Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient. + + +Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et +pâle. + +Elle attendit longtemps... + +Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari, +car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait +écrit: «Mademoiselle.» + +Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les +fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir +avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des +doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle +adresse: poste restante. + +«Je vous ai dit que non. + +--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui? + +--Non.» + +Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna +pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta +jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs +regards et leurs sourires, à se lever et à partir. + +Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord +de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir. +Je reconnus la jeune fille à la tête pâle... + + +Je vais chez mes tantes à Farreyrolles. + +J'arrive souvent au moment où l'on se met à table. + +Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands +bancs de chaque côté. + +Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du +pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du +vert-de-gris sur de vieux sous. + +Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques. + +On mange entre deux prières. + +C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité. + +Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant: +«_Amen!»_ + +_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand +j'étais petit. + +_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou, +tout bête. + +Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de +faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits +clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles. + +Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent +avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches. + +Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de +chatouillade. + +Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent +comme des ânes ou beuglent comme des boeufs. + + +C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans +la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la +main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs +grosses jambes de dessous la table. + +Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le +porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui +ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds. + +Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur +long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la +barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau +comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres. + +Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent +entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de +hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair +blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune. + +Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me +regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!-- +quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un +singe. + +Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, +en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs. + +J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage; +je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je +piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes +comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe. + +Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un +ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans +l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les +bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais +dans le courant!... + +Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à +regarder couler l'eau. + +Elle a raison, je perds mon temps. + +«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes +leçons!» + +Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude: + +«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue... +On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela! +Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!» + +Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il +faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait +donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard +comme elle! + +Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_. + +Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de +poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, +retourne à l'écurie mettre des sabots! + +Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de +Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de +huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma +grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude. + +Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à +lier des fagots, à porter du bois! + +Je suis peut-être né pour être domestique! + +C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois! +je le sens!!! + +Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien! + +J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une +branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes +dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger. + +Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un +point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme +de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches +vertes qui ont l'air saoules. + +On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se +dépeigner quand il en a envie. + +On n'est pas toujours à lui dire: + +«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta +cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est +bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,-- +Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus +verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!» + + +Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père! + +Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut +pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon +oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent +pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous; +ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand +ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge. + +Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un +emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la +couleur des feuilles, des branches et des choux. + +Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des +frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a +avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui +reste grêlé, fragile et mou! + +À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain... + +S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des +coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), +s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du +pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur! + +Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!-- +comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon. + +On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues +aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les +appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire +mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours +l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore... + + +Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du +professeur de septième. + +Ç'a été toute une affaire!... + +On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur +s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait: + +«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de +professeur!» + +Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis +du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai +donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et +s'est fait une bosse. + +On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de +_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur +Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire +respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a +fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à +Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à +la maison pour me faire fouetter. + +Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures. + + +Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles. + +Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous +sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et +recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille, +nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus! + +Et après? + +Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau, +moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. +--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité +et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai +montré que j'avais du sang à mon mouchoir. + + +C'est le jour du _Reinage_. + +On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine. + +Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des +rubans au chapeau de la reine. + +Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des +fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour +faire des cadeaux aux filles. + +On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la +mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche +d'un grand arbre. + +Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et +mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles, +et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les +côtes brisées. + +Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne +reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait +le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a +condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui +venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort. + +En revenant de l'église, on se met à table. + +Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même +Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas. + +On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!... + +On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on +prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un +vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près +des vaches... + +Les veines se gonflent, les boutons sautent! + +On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les +domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de +porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, +Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur +plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes. + +Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange. + +Gare aux filles! + +Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou +viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est +devant la ferme et qui sert de banc. + +Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les +embrasse à pleines joues. + +Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux. + + +Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop... + +C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de +Sansac sont venus, et il y a eu bataille. + +On se tue dans le cabaret. + +--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant! + +On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour +ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute, +une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils +ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles... + +Voilà le cabaret! + +On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À +moi, à moi!» comme un sanglot. + +C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie! + +Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas +d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, +un soir, dans le pré. + +Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les +bouches des paysans... + +Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule? + +J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans +mes veines d'enfant! + +Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas! + +Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je +tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas +empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne +veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie. + +Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre +aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de +labour, de reinage et de bataille! + + +7 +Les joies du foyer + +_1er janvier._ + +Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent +faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes. + +«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.» + + +Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la +friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du +tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on +se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir +fou! + +Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la +trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les +lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de +courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit +par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir +s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;-- +en effet, il se penche et montre qu'il comprend. + +Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on +m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les +bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y +avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en +rougissant un peu. Pourquoi donc? + +Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus +le goût du bois blanc des trompettes!... + +On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef. + +«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la +cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir, +et demain je serai bien sage! + +--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je +te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour +qu'il les abîme.» + +Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de +jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle, +ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts +fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de +l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces +parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du +tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est +bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas +sourde! + +Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! +Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez +les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont +qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous, +leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont +dévoré leurs bonbons. + +Et quel boucan ils font! + + +Je me suis mis à pleurer. + +C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le +droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre +et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça +m'amuse... + +Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils +sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent +les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme +des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, +si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été +sage. Je les aime quand j'en ai trop. + +«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour +que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline. + +«Tiens, mange-la avec du pain.» + +On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon +dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me +rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une +vie bien conduite et d'un esprit bien réglé. + +«Mange-la avec du pain!» + +Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette +praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il +profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une +portion, tu la manges avec du pain. + +J'aime mieux le pain tout seul. + + +LA SAINT-ANTOINE + +C'est samedi prochain la fête de mon père. + +Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours. + +«C'est la fête--_de--ton--père_.» + +Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez +remué, paraît-il. + +«Ton père s'appelle Antoine.» + +Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le +mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine, +voilà tout. + +Je suis sans doute un mauvais fils. + +Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me +ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la +poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé +du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et +aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi. + + +«As-tu appris ton compliment?» + +Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne +sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra +dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter +sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez-- +bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie, +que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout +de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en +murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai: + +«_Oui, cher papa_...» + +J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non, +j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa +fête... + +La fête de mon père! + + +Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai +offrir un pot de fleurs. + +Comme ce sera difficile! + +Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir +à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine. + +Nous faisons des répétitions. + +D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai +beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes +majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_, +et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis +pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon +père! + +Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de +violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air +d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes +que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_ + +Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains +de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.-- +C'est fini! + +Reste à régler la cérémonie. + +«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu +t'avances...» + +Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; +--c'est quatre gifles, deux par vase. + + +Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je +marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des +rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal! + +L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. +Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en +remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les +jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages, +troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste +s'y perdrait! + +On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour +son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il +est temps de fuir. + +Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit: + +«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu +sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.» + +Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est +justement celui qui m'a appelé «avorton». + +J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de +chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les +cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et +j'offre mes onze sous. + +Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se +moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je +puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre +allégresse: + + +_Accepte cette fleur..._ +_Qui poussa dans mon coeur._ + + +_Vendredi soir._ + +Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre. + +Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe. +Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché, +et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un +geste furtif. + +Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en +gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de +nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon +comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une +surprise. + +Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit. + +«Comment! c'est ma fête?» + +Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère: + +«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!» + +Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie +amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils. +Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux. + + +C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment +d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît +qu'on embrasse avant. + +Je m'avance. + +Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne +pour grimper. + +Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je +glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le +fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est +pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas +son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il +a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était +un peu soulevée. + +On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la +joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de +sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est +entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit. + + +La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est +plus carré. + +Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle +ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont +vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un +saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment! +Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon +pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça; +mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle +sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça +fait vingt-quatre sous partout. + +Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je +pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me +regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique. + +Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas. + +Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter! + + +La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit, +parce que c'est gratis. + +La messe de minuit! + +De la neige sur les toits et la crête des murs. + +Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on +patauge dans la boue. + +C'est triste en haut, sale en bas. + +Il y a un monde fou chez les charcutiers. + +On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un +cochon exprès l'autre soir. + +L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël. + +Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans +l'église. + +Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban +rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la +mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin +d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui +monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de +petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de +dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc +gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du +Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie. + +J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la +pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de +la moutarde! + +Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est +à côté de chez nous. + +Les acheteurs chez notre épicière sont des impies. + +Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une +bouteille de vin blanc. + +J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la +charcuterie m'ont agaillardi. + +Leur conversation est poivrée comme le reste. + +Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel +et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de +gaieté. + +«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours, +madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas? +Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph +était cocu» + + +8 +Le Fer-à-Cheval + +Le Fer-à-cheval... + +J'y vais avec ma cousine Henriette. + +C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y +vient. + +Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des +nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis +pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les +lui dit à l'oreille. + +Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand +Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas. + + +Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands +peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine. + +C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont +encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires. + +Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus +loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse +plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais +pas au bon Dieu en les enfilant! + +Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, +violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers. + + +Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et +fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes +sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme +des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout +cet air frais, ce silence! + +On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le +bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas... + +«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...» + +Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit +tout l'horizon et retombe. + +C'est comme un coup sur la poitrine. + +Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame +s'asseyent et causent tout bas. + +Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne. + +Comme ils s'embrassent! + + +LE PLOT + +Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des +poulets et du beurre. + +Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois. + +C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires! + +Il y a des embrassades et des querelles. + +Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les +joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les +oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et +me remplissent d'une joie pure. + +Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine. + +J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les +vergers, les bois... + +Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des +paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des +tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du +pot de miel. + +Et comme les habits sont bien des habits de campagne! + +Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux, +les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait +un champignon dessous. + +Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à +ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, +des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des +souliers comme des troncs d'arbre... + +Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons +qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se +cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs +pattes à la hussarde... + +C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier, +de paille et de feuillage. + +La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de +fraîcheur. + + +Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas +l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché +ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des +petits loups vivants. + +Prisonnier? Mendiant? + +Il appartient, bien sûr, à cette race. + +On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque +histoire dans sa vie. + +Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a +lui-même eu affaire aux gendarmes. + +Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la +montagne. + +Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il +blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous +à la ville; pour un morceau de lard dans les villages. + +J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné +dix sous et lui a parlé: + +«Comment ça va, Désossé?» + +Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous +les jours.» + + +SUR LE BREUIL + +J'ai eu bien des émotions au Breuil. + +On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, +et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre. + +C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville. + +Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos +et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes +comme des pâtés. + +Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; +les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux. + +Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient +en trottant. + +Une écuyère a laissé tomber sa cravache. + +Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à +qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et +j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait... + +J'veux _la_ revoir, _cette femme_! + +Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant. + +Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur +deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé +qui fait le saut périlleux par-dessus. + +Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, +par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac. + + +«C'est sur moi qu'il est tombé! + +--Pas vrai, sur moi! + +--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste! + +--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est +lui qui m'a fait ça!» + +Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par +le clown! + + +Au tour de l'écuyère! + +Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me +regarde... + +Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop! + +Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, +elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son +corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet. + +«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!» + + +Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère. + +J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix +sous, prix des troisièmes. + +J'irai tout de même. + +Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet +des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour +le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin. + +Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que +j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La +musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends +claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur. + +_Elle_ est là! + +Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour. + +Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me +dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour +mon regard de flamme! + + +Par ici... + +Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du +poteau, et en déchirant encore un peu... + +J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la +tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie. + +Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse +comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque +habité! + +M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je +me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre +un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai +peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble +guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai +_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne. + +Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je +me raccroche à ce que je trouve... + +Un cri!... tumulte! + +Une femme serre ses jupes, appelle au secours! + +On croit que le cirque s'écroule! + +J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que +c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant. + +On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse +comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas! + +On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je +ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle. + + +Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame +Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui +je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre +une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, +et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe. + +Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est +toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le +Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe... + + + +9 +Saint-Étienne + +Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, +par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_. + +Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les +affaires, emballer, etc., etc. + + +Enfin nous partons. Adieu le Puy! + + +Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. +Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse +femme et un petit vieux. + +La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une +échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, +douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. +Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils +très longs. + +Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le +commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros +rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et +ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui +s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du +petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en +branlant la tête. + +Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois +à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis-- +toujours en riant--et s'allongent des coups de coude. + +Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui +a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit +par mettre le bouquet où il veut. + +Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là! + +Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit +pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son +honneur, Jacques! + +Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le +dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour +vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la +compares à ta mère, jeune Vingtras! + + +Nous arrivons à Saint-Étienne. + + +Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir. + +Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein +les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce +blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des +éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, +fatigue les employés de questions éternelles. + +On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le +bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses +malles à encombrer la porte. + +«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.» + +Ils ont l'air de s'en moquer un peu! + +Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les +doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère. + +«Jacques!» + +Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et +elle marmotte entre ses dents qui claquent: + +«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se +rôtirait les cuisses!» + +Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche, +puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu. + + +Mon père arrive tout essoufflé. + +«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un +bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.) + +Il se retourne vers moi. + +«Ah! voilà Jacques! + +--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère. + +Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop. + +Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma +mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les +baisers. + +«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la +diligence...» + +On ne lui répond rien, rien, rien! + + +Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison. + +Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. +Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un +coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende +tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un +gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me +penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous +nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore +un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure. + +Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements +visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur +contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il +sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est +pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité, +pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va +le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il +attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, +plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un +instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter. + +De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de +soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture. + +Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour +des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en +était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en +arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, +neigeuse et triste, notre fiacre muet. + + +La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue. + +L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le +seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à +laquelle il manque des membres. + +Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos +pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait +rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé. + +«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un +trou là. Tiens-toi à la rampe.» + +Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé +et saugrenu comme un geste de bébé. + +Je traînais le parapluie. + +Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou +cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du +«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle. + +Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est +contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille, +c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,-- +elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour +une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est +mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac! + +Mais non. + +Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle... +Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur. + +Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un +petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte +fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi +contre le mur comme des habits de la Morgue. + +Jamais moment ne m'a paru plus long. + +Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef +dans la serrure... + +Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées +énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue. + +Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, +avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la +solennité d'un revenant. + +.................................... + +Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon +derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en +glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des +pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs. + +Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe! + +Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on +s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je +déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.-- +C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par +cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première +cette peau d'orange. + +Elle croise ses bras et avance sur mon père: + +«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...» + +Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire. + +Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se +passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un +cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop +lourd. + +Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas +écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, +m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop +tardé déjà! + +Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi +de ton père. Relève-toi, fils ingrat. + +Mais non, non! + +J'ai voulu bouger... je ne puis... + +Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre. + +On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques +gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à +mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements +nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir +sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien +content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_, +et ma famille en arrache les morceaux. + +On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ. + +L'opération est minutieuse et faite avec conscience. + +Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les +paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma +blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage +pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à +fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes, +tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les +piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma +famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas? + +Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi +M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est +bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui +se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit +Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.» + +On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de +catéchisme. + +J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé: +on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une +raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les +compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs. + +On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait +un mystère, tout de même... + +Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je +le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à +un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage +et surtout l'échenillage, faisait un somme. + +«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.-- +Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la +rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?» + +J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu +de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_ +signifiait. + + +10 +Braves gens + +Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans +lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre, +clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si +posthume est le mot. + +À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva. + +Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,-- +celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon +père. + + +C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et +je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de +l'épicière. + +J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le +tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le +veau neuf et la pierre bleue. + +On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à +mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, +et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et +brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me +laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge. + +Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez +eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les +professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans +des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros +verre, quand on mange le _chevreton_. + +Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon +enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute, +mais en s'aimant. + +On les appelle les Fabre. + +L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers. + + +Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens +que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans, +savetiers ou peseurs de sucre. + +Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois, +vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux +heures, et est reparti. + +Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce +que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre. + +Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui +rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on +l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la +porte--et le petit Vincent qui pleurait: + +«Je veux rester avec maman! + +--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.» + +Un pistolet! un cheval! + +Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de +ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et +le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!-- +à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne +voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti! + +Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux +jupes. + +Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui +parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte +s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus. + +Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au +coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient +sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je +crus m'apercevoir qu'il pleurait. + +Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi, +je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est +qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que +ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme +il faut. + + +Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie +criarde, joueuse, insupportable. + +«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...» + +C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut +pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux +sourire de vieux. + +«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!» + +On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours. + +Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais +on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je +respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de +joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus; +ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, +parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui +veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être +ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni +de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand +matin, pour chanter et taper tout le jour. + +Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la +main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte, +et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et +piquait le nez. + +Braves gens! + +Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône. +Ce n'était pas comme chez nous. + + +Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne +fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient, +ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la +rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais +pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, +sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids. + +Mais comment cela se fait-il cependant? + +Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de +sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle +embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!» + +Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait +pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous +blanc. + +Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère +Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne +tenait pas une minute quand j'y réfléchissais. + +Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient +souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône, +parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur. + +Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait +ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se +livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous +croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se +casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa +main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied. + +Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair +avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui +l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son +enfant adoré. + +Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des +sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de +ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières +pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à +moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest, +Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une +glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de +marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, +quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou +l'échoppe, le travail ou la rigolade. + + +Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier. + +La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort +propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous +engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, +quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il +fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que +pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus +languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent +d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore +pour cette fois, que cela désespérait son mari». + +Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, +passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de +farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de +ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais +elle semblait doucement gênée. + +«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de +l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et +hochait la tête en rigolant). + +--Ce M. Fabre!... + +--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les +choux.» + +J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les +choux.» + + +Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme +de la poix. + +M'a-t-on égaré? + + +Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne +sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis +plus libre que les jours où elle est absente par hasard. + +Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à +l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de +goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas +eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras! + +Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une +pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros +bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le +matin. + +On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir +notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux +rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose +de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche; +on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et +de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris +et saisi. + + +Je suis de garde un des premiers. + +Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue +Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église... + +Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je +serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et +toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en +héros? + +Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde +et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts +une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont +j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets +fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.-- +Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si +j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire +d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle +de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du +capitaine Lelièvre. + +Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom! + +Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les +gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville. + +On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie +toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira +le siège. + +J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans +une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je +me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris, +jugé, mon père perdra sa place. + +Que faire? + +J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le +drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer? +Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche... + +Je prends ma course. + + +Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé. + +M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire? + +Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je? + +Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me +feront-ils? + +Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais +l'évanoui pour mieux l'entendre. + +«C'est grave, c'est grave!» + +Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave, +pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser! + +C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que +je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est +commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant +longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri. + + +Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point +dès que je le pus. + +Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des +additions. + +«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!» + +Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait +jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et +sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud. + +Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir! + +J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé, +quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie +de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour +un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible +d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le +comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé. + +On ne me frappa pas--on fit pire. + +On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là. + + +Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et +honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de +cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le +projet de m'en détacher. + +Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait +chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être +qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas, +ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la +poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher. + +Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, +mais elle ne voulait pas perdre un auditoire. + +Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de +ménager la chèvre et le chou. + +Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se +brouilla point pourtant. + +«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a +déjà assez souffert, le pauvre enfant. + +--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation-- +même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon. + +--Aussi je ne veux pas le battre.» + +J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais +j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être +que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore +assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon +un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que +de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec +du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus +tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les +grandes personnes.» + +J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée; +j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait +vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait +fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui +brûlaient. + +«On ne voulait pas me battre!» + +On voulait faire plus. + +«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais +qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce +sera une bonne correction.» + +Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient +pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un +professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de +l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire +qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, +préférait. + +Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait +deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme. +J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on +rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais +pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin +que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une +cruauté, était méchante. + +Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines +dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin +de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, +et de leur raconter mon histoire. + +Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans +l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es +pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de +l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers, +marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux +faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut +guéri. + + + +11 +Le lycée + +Mon père était donc professeur de septième, professeur +élémentaire, comme on disait alors. + +J'étais dans sa classe. + +Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était +près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des +petits! + +Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près +de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma +qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au +poste du sacrifice, au lieu du danger... + +À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut +personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un +affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon. + +Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne +lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père +m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit +comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée +d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait. + +Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car +s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa +culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais; +c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire +et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de +pied, quelquefois trois. + +Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il +n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales +et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au +derrière. + +Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton? + +Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une +autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles, +c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui +arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et +des gants à trois boutons, frais comme du beurre. + +Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais +le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre. + +Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais +que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre +d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa! + +Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu +de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du +professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père. + +Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas +comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants +savaient plaindre! + +Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la +pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la +forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou +de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras +_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un +camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup, +puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais +fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du +_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant +gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_ +avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On +appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de +classe?» + +Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on +se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge, +une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se +battre sans être vu. + +J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit +--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais +l'autorisation de mon père. + +Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent +de la provocation. + +Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son +oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec +l'administration. Je pouvais _y faire_. + +Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je +me figurais que je semais une graine, que je plantais une +espérance dans le champ de l'avancement paternel. + +Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des +dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté, +isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux! + +Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût +été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être +battu?... + +On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain +qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et +pleure, pauvre enfant, fils du professeur... + + +Puis les principes! + +«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société +qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un +haricot...» + +J'eus la chance de tomber sur Rosée. + +Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez +reçoive mes sincères remerciements: + + +_Calice à narines, sang de mon sauveur,_ +_Salutaris nasus, encore un baiser!_ + + +... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous +la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui +passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il +s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était +dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit-- +en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il +semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement +l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui +gonfle... Le pion s'est fâché. + +Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude +vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles +sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un +grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du +censeur. + +Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer +la place, et les élèves ont déménagé. + +Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un +petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue. + +Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les +ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en +cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde +le titre: ROBINSON CRUSOÉ. + + +Il est nuit. + +Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je +suis dans ce livre?--quelle heure est-il? + +Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes +yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se +mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien. + +J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse; +je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans +entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de +Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la +cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune +montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous +les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un +peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide +de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes; +debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je +me demande où je ferai pousser du pain... + +La faim me vient: j'ai très faim. + +Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale +de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes! +Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade! + + +Clic, clac! on farfouille dans la serrure. + + +Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages? + +C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait +_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si +c'est moi qui les ai mangés. + +Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve +gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de +son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un +bon feu et de me réchauffer. + +Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte +de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y +a deux mois». + +C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte +humide, son dada jaune. + +Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse +seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut +du matelot--et du feu,--phare des naufragés. + +Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et +ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de +cognac--devant la flamme de la cheminée. + +Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y +a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux +gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux +parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur +enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne +l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère! + +Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire +comme dans les livres. + +Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!» + +Je la reverrai, _si Dieu le veut._ + +Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me +reconnaîtra-t-elle? + +Si elle allait ne pas me reconnaître! + +N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude +depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin! + +Qui remplace une mère? + +Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne! + +Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque +derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me +l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la +cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour +laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa +tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en +petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné +d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté! + +Il ne faut pas gâter les enfants. + + +Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est +écriée: + +«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre +jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte +ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant +sa mère! + +--J'ai sommeil. + +--On aurait sommeil à moins! + +--J'ai froid. + +--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois! + +--Mais c'est M. Doizy qui... + +--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais +pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait +pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà +ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour +veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne +faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre... +Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que +tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...» + + +Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma +faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai +les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le +dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre +le pupitre; cette lecture aussi m'a remué... + +Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise. + +«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort +pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant? + +--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je +n'ai pas reposé dans mon lit. + +--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à +_vagabonder_. + +--Je n'ai pas vagabondé... + +--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à +sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons +pour ce soir?» + + +Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les +tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du +sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, +--mais pas les leçons pour ce soir! + +Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour +amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon +imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu +la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où +l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre. + +Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_! + +Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève +de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il +avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la +_Vie de Cartouche_, avec des gravures. + +Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non! +Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un +mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire +d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le +dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la +Banque de France, à moi-même. + +J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer +des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de +faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à +arracher. + +Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance +je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec +quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur. + +Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine +Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes +camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les +possédait... + +Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai... +Je me rappelle même que je n'hésitai pas. + +Voici quelles furent les bases de cet odieux marché. + +On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des +exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que +dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une +surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de +rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des +récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à +me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions. + +Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête. + +«Tu sais faire le paraphe de ton père?» + +Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas +dans ma bouche. + +«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie +de Cartouche_.» + +Mon coeur battait à se rompre. + +«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...» + +Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur +par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me +réfugiai dans le faussariat. + + +J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose +mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui +avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle +combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal +complice. + +À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même; +--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même +entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu +avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais +capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce +que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je +n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de +résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une +grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés +d'aveux. + +Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique, +imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela +dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela +ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous +avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus +mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le +remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien +ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et +de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des +hannetons. + + +Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est +peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air +si ouvert, que pendant cette période du faussariat. + +Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me +confesse en rougissant. On commence par contrefaire des +exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais +pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à +faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez +moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je +devrais y être. + + +Et qui dit que je n'irai pas? + + +12 +Frottage--Gourmandise--Propreté + +On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout +faire.» + +Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup +de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main +malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre. + +Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt +sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas. + +Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os. + +«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur. + +Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont +M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des +bouquets avec des épluchures. + + +«Pas pour deux liards d'idée.» + +Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le +plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu, +minaudière et souriante. + +Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement! + +Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec +du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant +de cuivre ou un coin de meuble. + +Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des +pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos! + +Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le +torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le +meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je +dévore le vernis. + +«Jacques, Jacques! tu es donc fou!» + +En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie +flottante... + +«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce +brutal, si on le laissait faire!» + +Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que +je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que +j'appuie trop. + +Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même +capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus +tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain +et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour +laisser les restes dans l'herbe. + +(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!) + +C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne +m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux. + +Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me +met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des +visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à +travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume +de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on +ne sait pas si je suis un garçon ou une fille. + + +Je maudis l'oignon... + +Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et +pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans +être malade. + +J'ai le dégoût de ce légume. + +Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je +me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me +donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je +me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur, +--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne +sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur. + +«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès, +ajoutait-elle comme toujours.» + + +C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!» + +Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de +cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis +aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de +tout, que la volonté est la grande maîtresse. + +Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle +n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et +ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et +plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, +elle disait: + +«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu +l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, +Jacques!» + +Et je me souvenais trop. + + +J'aimais les poireaux. + +Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux. +On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des +mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un +malheureux qui veut se suicider. + +«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant. + +--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon +sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions. + +Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras +pas de poireaux, parce que tu les adores. + +«Aimes-tu les lentilles? + +--Je ne sais pas...» + +Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus +qu'après réflexion, en ayant tout balancé. + +Jacques, tu mens! + +Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes. + +Tu aimes le gigot, Jacques. + +Est-ce que ta mère t'en prive? + +Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne. + +Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on? + +On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons, +c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une. + +Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, +pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son +enfant? Qui? parle! + +C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot-- +à toi l'honneur! + +«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!» + +Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de +scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton +appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!» + +Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y +reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié! + +Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras. + +«As-tu dit que tu l'aimais! + +--Je l'ai dit, lundi... + +--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la +dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...» + + +C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du +mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient +deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en +hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre +monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais +des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou». + + +Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice. + +Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond, +que tous les trois mois. + +Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les +pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille +à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de +chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient +pendant une semaine, et ma bouche en bavait... + +J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille! + + +On me nettoyait hebdomadairement à la maison. + +Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait +fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère +me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je +devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques! +Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon +impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu +comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté. + +Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les +narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre, +fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple! + + +Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de +serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un +foret, comme on plante un tire-bouchon... + +Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais +les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais +sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte. + +La propreté avant tout, mon garçon! + +Être propre et se tenir droit, tout est là. + + +Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me +tiens pas droit. + +C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors +souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond. + +Ma mère veut que je me tienne droit. + +«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas +toi qui vas commencer, j'espère!» + +Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être +bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie. + + + +13 +L'argent + +«M'man! J'ai mal. + +--Ce sont les vers, mon enfant! + +--Je sens bien que j'ai mal. + +--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!... +Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la +culbute!» + + +L'argent!--les rentes! + +On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros +sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une +petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime +trop pour cela. + +Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir. + +Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se +coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez. + +«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et +avant de la glisser dans le trou! + +Je ne la revoyais plus! + +«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!» + +C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes +les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains, +dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux +baraques, cigares à paille, canons en cuivre. + +Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui +marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées +permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me +regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient +leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme. + + +«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!» + +Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion +à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler +en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés +sans que cela parût. + +«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant +jusqu'à l'impiété. + +«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il +t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me +montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait, +qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir +le remplaçant dans le fond de la tirelire... + +Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, +je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de +commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et +qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de +prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette +satanée tirelire. + + +Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps. + +Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer +l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci +ce passage, à celui-là cet autre. + +«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin, +l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_. + +--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_ + + +Ma mère se frappe le front, comme André Chénier. + +«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que +l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi +tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.» + +Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh! +pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part +d'une mère? + +Il se livré un combat en moi-même--pas très long. + +«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les +donnerai à un pauvre, si je veux?» + +Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante +et pourtant elle répond à la face du ciel: + +«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à +un pauvre!» + +Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui +fût à moi, pas même ma peau. + +Je lui fais répéter. + + +_Minuit._ + +Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et +je pioche, je pioche! + +Le samedi arrive. + +Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit: + +«Thème grec. + +--Premier: Jacques Vingtras.» + + +«Eh bien? dit ma mère en arrivant. + +--Je suis premier. + +--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux +avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.» + +La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, +un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un +plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une +pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question +est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée +pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant: +«J'espère qu'il est gros!» + +Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou +non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les +lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié? + +Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la +contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle +tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler +à la mère ce qu'elle a promis. + +«Maman, et mes vingt sous?» + +Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, +d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et +charmante, en montrant le gros oeuf crotté: + +«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...» + +Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte +son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne +défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la +table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps. + +Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt +sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que +vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans +me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous +joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires, +vous me faites l'associé de la maison! Merci! + +Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait +rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à +quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie. + +Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui +avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé +le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du +ventre de la mère. + +Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du +même âge. + +Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque +bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, +curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à +déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre. + +Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais +et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour +gagner avec l'argent un veau au débarqué. + + +Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser +au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait +encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du +proviseur. + +Je décrochai de nouveau la timbale. + +J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien +demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué +que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà +dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en +met pas sept. + +«_Je la garderai?_ + +--_Tu la garderas._» + +Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante +sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller +sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat: + +«Tu m'as dit que tu les _garderais_!» + +Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais +affaire à elle. Comme je protestais: + +«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça, +mon garçon!» + +Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais +suicidé avec ma propre langue. + +J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque +d'aveugle. + +Tous les soirs, ma mère demandait à les voir. + +Un jour je ne pus les lui montrer!... + +J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout +à_ treize! + +J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose +tendre! + +À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La +pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne +restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour +perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout. + +Jouir...--après moi, le déluge! + +Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai +pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, +toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me +voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, +quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le +premier que je trouverais. + +Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu +une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes +poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs! + +C'est horrible. + +Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête... + +Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo: + +«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.» + +Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux +fermés, comme un banquier se brûle la cervelle. + +«Il a gagné le lapin!» + + +C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un +Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent +à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des +noisettes à vingt pas. + +«Il faut lui donner le lapin!» + +Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la +foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il +ne donne pas le lapin qui est là et qui broute. + +Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte. + +Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts +terribles. Il va m'échapper tout à l'heure. + +Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns +tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le +Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. +Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je +voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en +temps. Je n'ose pas devant cette foule. + +Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les +rangs se sont grossis. + +On marque le pas. + +Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un +prophète ou un chef de bande... + +On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée +religieuse ou une pensée sociale qui me pousse. + +Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin! +--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors. + +Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. +Le lapin fait un suprême effort... + +Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une +culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des +jambes.--Il y reste. + +On s'inquiète, on demande... + +Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas +ainsi son drapeau! + +«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_. + +Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent. + +Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens. + +Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je +l'enfile... + +On me cherche, mais je connais les coins. + +Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait +des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son +secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je +lui dis tout. + +«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que +c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!» + + +Ma mère croit à notre mensonge. + +«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous... +Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les +mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.» + + +Le lendemain. + +«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin +maintenant?» + +Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un +peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les +dents. + +Où est la peau?... + +Je vais à la cuisine. + +C'est _lui!..._ + + + +14 +Voyage au pays + +Jacques ira passer ses vacances au pays. + +C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle. + +«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous +t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des +truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs +pour tes frais de voyage.» + +La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a +parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de +lui pendant les vacances. + +Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en +a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur +la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une +somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament. + + +J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une +gourde. + +«Il a l'air d'un Anglais.» + +Ce mot me remplit d'orgueil. + +Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de +l'étrier. + +«Allons, bois cela, ça te fera du bien.» + +J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer +pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais +pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans +le ruisseau. + +«Sois aimable avec ton oncle.» + +C'est la dernière recommandation de mon père. + +«Aie bien soin de ta veste neuve.» + +C'est le cri suprême de ma mère. + + +En route, fouette, cocher! + + +Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez +le grand-oncle. + +On n'a pas fait de sentiment. + +Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient... + + +J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai +pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis +descendu_ aux côtes_. + +À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le +café des Messageries. + +Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne +maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit +que j'arriverais, sans fixer le jour. + +Je frappe. + +Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée +et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé +ma mère. + +Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las, +et que j'aie eu froid... + +«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas +possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit +en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi? + +--Pas fermé l'oeil.» + +Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son +favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.-- +C'est un grand garçon qui peut passer les nuits. + +«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?-- +Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je +t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu +l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".» + +Comme elle m'aime! + +Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi +d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le +moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu... + +Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise-- +elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma +foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes +chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon +museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait +arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors +d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants, +«ça donne des glaires». + + +«Mais venez donc le voir!» + +Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères. +Il y a une petite demoiselle dans un coin. + +«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?» + +Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de +velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui +m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante +comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue +par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite +fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les +joues et la lèvre? + +«Embrassez-vous donc!» + +Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop! + +Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au +petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait +la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste +comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite +d'une scène de jalousie. + +Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié. + +«Ma malle est aux messageries.» + +Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai +avec un petit voisin la chercher. + +«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau. + +Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet +pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre +pour un monsieur. + +Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux +et a cherché partout un _rognon_. + +J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec +le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer, +que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au +collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute +Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut +s'accrocher à ce rognon. + +Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se +trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est +que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle. + +J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, +retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et +me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte. + +«C'est pour toi, fait-il. + +--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé. + +--Pour toi, pour t'amuser en vacances.» + + +Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai +cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul. + +À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie +besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en +disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou +d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par +les fenêtres! + +Il y a peut-être un crime là-dessous. + +Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une +bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que +les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à +l'abri du soupçon. + + +Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de +ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant. + + +«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en +prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...» + +Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe +jusque devant la porte du monsieur «au rognon». + +Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre. + +Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en +se frottant le nez plusieurs fois. + +«Mais tu pleures! + +--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en +s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre +la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je +pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit! +Déjà si fier...» + +Elle s'éponge le nez et les cils. + +Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en +allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs. + + +À cheval! + +Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus +pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un +d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons +en caravane à Chaudeyrolles. + +Le rendez-vous est chez Marcelin. + +Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la +réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les +grillades de cochon. + +Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en +sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où +l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la +grillade, et qui mord les feuilles de persil. + +Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu. + +C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de +bruit, plein de vie. + +On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades. + +Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table, +et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont +une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau +d'huissier. + +_Anyn!... _Il faut partir. + +Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on +apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, +j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le +garçon d'écurie. + +Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies. + +Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met +rênes en mains. + +«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois? + +--Non. + +--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_ + +Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On +s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve +assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier! + + +CHAUDEYROLLES + +Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui +qui n'est pas fatigué. + + +Les premiers moments ont été tristes. + + +Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour +jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec +colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des +grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des +mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos +décharné d'un éléphant. + +C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des +chevaux plantés debout dans les prairies! + +Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de +pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il +y avait eu du sang; l'herbe est sombre. + +Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me +fait passer des frissons sur la peau. + +J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise +pour qu'il me batte la poitrine. + +Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et +la tête si claire!... + +C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds +sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la +crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à +coups de balai... + +Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une +gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de +bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais +sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce +bouquet de sapins... + +Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, +et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y +jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne +passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette +eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant +comme une jupe blanche sur les pierres! + +La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois +jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec +une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier +frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les +fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis +est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles +ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites +taches de sang. + + +Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son +herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré, +cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue +trempée dans l'eau fraîche! + +Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres. + +Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la +tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire +dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays +me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment +comme un camarade. + +Je suis heureux! + +Si je restais, si je me faisais paysan? + +J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner +sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin +pelure d'oignon. + +«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, +mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?» + +Je n'en sais trop rien. + + +Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller +chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne, +entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme +une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,-- +ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je +lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé +de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je +fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde +par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche +Hudson Lowe. Si je le tenais! + + +Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_. + +Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire +de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus +penser au bon Dieu qu'à l'an quarante! + +Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il +se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et +presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un +gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe +crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un +maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de +côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre +de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans +les verres; il a cet air-là. + +Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont +une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine. + +On voit leur culotte sous leur robe sale. + +Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté. + +«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins, +ce gaillard-là; est-il râblé!» + +Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne. + + +«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une +voix. + +--Il est maintenant au lac de Saint-Front. + +--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid. + +--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent. + +Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la +bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés, +qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés. + +Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un +grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy, +et je vois des croix rouges sur le ciel bleu. + +Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des +cabanes perdues dans des champs tout autour. + +On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je +n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait +et on me montrera les protestants. + +On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il +y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.» + +Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,-- +et raide comme une épée. + +Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on? +A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies +dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des +scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond +mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes +comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça! + + +Il faut partir. + +Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt +rentrer à Saint-Étienne pour le collège. + +Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai +cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis +suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je +suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur +la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon +pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil +ami... + +Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec +bonté. + +«Travaille bien, dit-il. + +--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine. + +--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être +ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!» + +Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu +la servante parler dans la chambre. + +«C'est le fils de madame Vingtras? + +--Oui. + +--Celle qui disait tant de mal de vous? + +--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet +enfant.» + + +Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez +gros, des poils un peu partout, mais il était bon. + +Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en +le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi +triste que moi. + + +«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de +main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu +trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta +mère.» + +Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de +tête et partit. + +Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur! + +Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît: +pourquoi donc? + +J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant +mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde. + +«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!» + +Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa +chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de +fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter +mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je +range des papiers, je fredonne... + + +Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle? + +_Dix francs!_ + +Je puis les accepter de lui... + +Me voilà riche tout d'un coup. + + +Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, +libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me +sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en +avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat +dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je +vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant +quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur +particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu. + +Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, +personne, rien! + +Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et +amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je +frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements. + +Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah! +mais! + +Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à +conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour +m'ouvrir les idées et le coeur! + + +Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens +camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait +brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit +des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double +mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que +je soulèverais le billard! + +On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des +rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je +marche quelquefois à reculons devant la bande. + +Puis l'âge reprend le dessus. + +«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints? +Lèverais-tu cette pierre à bras tendu? + +--Je parie que je renverse Michelon.» + +Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y +mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que +lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon. + +Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un +peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand +un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»-- +J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la +ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande +pardon!» Il était plus grand que moi. + + +Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et +nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien +amusés! + + +On m'avait voulu nommer capitaine. + +«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.» + +Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me +faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau +bleue... + + +Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le +Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle +Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me +renverra après-demain. + +«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.» + +C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg. +J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air +de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_ + +Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je +saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en +l'air comme un maquignon. + +L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout. + +«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel. + +Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en +mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par +une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa +branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc. + +«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.» + + +Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin! + +C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens +bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles +ont été à l'école au bourg voisin. + +«Un verre de vin! me disent-elles. + +--Oui, un verre de vin.» + +Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les +auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je +ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les +flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup +par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais +boire--boire du bleu et du courage. + +«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une +toute petite goutte au fond de leurs verres. + +Elles ont rempli le mien jusqu'au bord. + +Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines. + +C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer! + + +Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y +entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints. + +Voilà comme je suis, moi! + +Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour +leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons! + +Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en +mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous +allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous +l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des +jarretières bleues. + +Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me +tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur +leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent +autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique +monotone dans l'air... + + +«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de +la maison. + +Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne +l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux +chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui +sentaient la fraise. + + +Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens +sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles +s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, +chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me +demander ce que je sais. + +On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou +que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme +ça... Voulez-vous bien!» + +On me donne des tapes, on me fait des reproches. + +C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les +embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop +difficile. + +Ah! que j'ai bien fait de boire du vin! + +Elles veulent me _rouler._ + +«Vous savez la géographie? + +--Pas trop. + +--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...» + +Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse, +j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros +bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se +cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine. + + +Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de +ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde +rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se +pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant +la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les +champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour +manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier +vert. + +C'est le grand calme de midi et son grand silence. + + +À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a +une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une +branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau, +fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges. + +Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur +qui s'en va, tant cette odeur est douce! + + +Après le dîner. + +«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin? + +--La Grise est trop fatiguée, dit le père. + +--C'est vrai. Où irons-nous alors?» + +J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un +moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des +sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se +coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le +blanc des feuilles. + +On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains +arbres qui sont cause qu'on s'est coupé. + +On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange +où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin +entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent +en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour +essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et +qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du +vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre. + +Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes, +avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais +une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle +que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit +Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la +pêche commence. + +Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut +l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe +et les jeunes filles s'enfuient. + + +Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les +champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après +elles en sautant sur les pierres, que polit le courant. + +À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau. + +Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et +pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe. + +«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de +lessive. + +Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal, +ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en +disent... et si blanches! + +Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux. + +Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des +chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui +sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,-- +j'avale les noyaux pour faire l'homme. + +On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus, +bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je +fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des +gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier: + +«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux? + +--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette +le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi. + +Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me +fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me +bombarder de prunes violettes. + + +Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée +devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge. + +Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la +main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma +crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu +n'es pas beau comme ça!» + +On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier +où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes, +avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il +en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle +entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir! + +Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux. +Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter. +Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois, +et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais. + +J'écoute et finis par ne rien entendre. + +Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans +mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un +sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur. + +Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles +près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du +fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau! + + +Il faut partir! + + +«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu +garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...» + +Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux +jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air +toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son +mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur +fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma +poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là. + +Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs +sèches... + + + +15 +Projets d'évasion + +J'entre en quatrième. Professeur Turfin. + +Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef +de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, +il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de +faïence, des cheveux longs et plats. + +Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres, +maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus. + +Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire +rire de ma mère aussi. + +Je le hais... + + +On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur. + +Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne +rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un +morceau de pain sec. + +«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve +encore une ratatouille à la mère Vingtras.» + +C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le +dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je +l'entende. + +Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air +de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne +me voyait pas! + + +Je ne suis plus qu'une bête à pensums! + +Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot! + +Je préfère le cachot à la retenue. + +Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des +boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout +seul. + +Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des +potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne +vers le soir et je fais mon pensum. + +On me renvoie à neuf heures à la maison. + +Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à +revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage +quelques élèves qui me regardent comme un révolté! + +Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre +cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands. + +Il va entrer en élémentaires. + +C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le +champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire. + +Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._ + +Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut, +Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme. + + +C'est la retenue qui m'ennuie le plus. + +J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon +encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes +papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche. + +«Vingtras, cent lignes!» + +Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage +d'enfer! + +«Cent lignes de plus. + +--M'sieu! + +--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.» + +Encore! Toujours! + +Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là! + +C'est à peine si je vois le soleil! + +Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande +retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là, +à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un +soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un +cri de marchand bien loin, bien loin! + +Nous sommes là une vingtaine. + +Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois +tours en regardant le ciel à travers les croisées. + +«M'sieu... sortir!» + +Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne +un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles +vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette +de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller +chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied, +dans l'étude. + +Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je +barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre +chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois +dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.» + + +_Mardi matin_. + +C'était composition en version latine. + +Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père +m'a donné à la place de Quicherat. + +Turfin croit que c'est une traduction. + +Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure. + +Je lui montre le petit dictionnaire. + +«Ce n'est pas celui-là. + +--Si, m'sieu! + +--Vous copiez votre version. + +--Ce n'est pas vrai!» + +Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette. + +Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le +droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les +pauvres. + +Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a +été reçu second à l'agrégation. + +Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême +qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une +petite claque à leur fils! + +Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné +contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin +est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que +quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur +ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur. + +J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père. + +Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et +du collège. + + +Où irai-je?--À Toulon. + +Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du +monde. + +Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera +un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je +m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas +de leçon à apprendre ni du grec à traduire. + +Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand +mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à +être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le +capitaine. + +Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je +puisse me venger. + +Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma +jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect. + +Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de +mort sur moi. + +Je suis un mauvais sujet, après tout! + +On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au +lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou +voler les mouches. + +On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier, +vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, +au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de +l'hermine. + +On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec +la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre! + +C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre. + +Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts +d'apprenti, mes manies d'ouvrier. + +Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus! + +Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les +agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que +M. Beliben!... + +«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est +justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes +et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me +démangent, la nuque me fait mal. + +Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en +éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le +séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un +gros chien, j'ai des gaietés de nègre. + +Être nègre! + +Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre! + +D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une +mère aimante. + +Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour +s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils +dansent en rond! + +Zizi, bamboula! Dansez, Canada! + +Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je +n'ai pas de veine! + +Faute de cela, je me ferai matelot. + +Tout le monde s'en trouvera bien. + +«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce +pas? + +Ils vont revivre, ressusciter. + +Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils +devront finir le gigot! + +Finir le gigot? + +Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au +plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de +vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui +auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce +noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais. + + +Je vais plus loin, hypocrite que je suis! + +Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je +cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_. + +J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe +_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà +pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des +bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je +mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne +peux pas m'en empêcher. + +Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le +malheureux!... + +Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il +me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans +les reins. + +Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme! + +Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention; +et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop. + +Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il +a chaud! + +Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il +n'attrape pas de courants d'air. + +La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise. + +_Je me couche en chemise!_ +_Dieu puissant! favorise_ +_Cette sainte entreprise!_ + +Partirai-je seul? + +C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un +navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand +on est fatigué, fonder une colonie. + +Qui entraînerai-je dans cette expédition? + +Malatesta est justement parti d'hier. + +Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir. + +Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant! + +Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges; +elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur. + +«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour. + +--Non, mais elle est si bonne! + +--Tu l'aimes bien! + +--Si je l'aime!» + +Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux. + +Lui qui doit être soldat! + +Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le +console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour +que son enfant ait plus d'oranges! + +«Que fait-elle, ta mère? + +--Elle est charcutière à Modène.» + +Et il n'a pas l'air de rougir! + +Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_. + +Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais! + + +Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça. + +Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle +n'eût pas voulu vendre du jambon. + +Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être +lâche!... + +Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle +était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait +un jour: + +«Mon père était dans l'Université.» + +Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer +drôlement, ces messieurs de l'université! + +Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que +les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents +disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle +savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur, +l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint, +répondent: + +«N'ayez peur: je lui laverai la tête!» + +Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au +cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et +je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque +fois que j'ai pu. + +Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique +l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle +le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y +a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment +devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à +Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a +pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire +son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous +déshonorent. + +«Écrivez en marge à son dossier: + +«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de +saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans +une autre localité."« + + +Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe! + +Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers! + +Vivent les nègres!... + +Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!... + + +Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la +charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son +pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue. + +Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule +des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures +à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas +à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur +père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle +de Malatesta. + +«On ne te bat donc pas? + +--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr +que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une +pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se +cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause. +--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au +moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!» + +«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à +l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette +fois!» + +Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les +enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au +moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les +oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système, +elle l'applique. + +Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on +donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans +savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal. + +Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, +qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie. + +Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode. + + +Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi! + +Ricard? + +Ils sont neuf enfants. + +On les fouette à outrance.--Quel bonheur! + +Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me +défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme +un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que +leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle! + +Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils +jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie +toujours: «_Crotte pour toi!»_ + +Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne +jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi. + +On le bat tout de même. Pourquoi donc? + +Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles, +c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en +plaindre. + +Puis, «il est là comme une oie.» + +Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat. + +On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent +et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et +se tient tranquille. + +«_Il est là comme une oie_...» + +Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il +pisse au lit. + +Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa +mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau +de cela! + +Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce +qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un +jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de +désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il +fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est +obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins. + +On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme +on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte +au-dessus du château!... + +Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout, +exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille. + +C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y +a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe +désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle +d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa +grosse voix, et en levant le fouet: + +«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!» + +Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son +enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin +atteint par son plomb meurtrier. + +Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et +personne ne saura que le lapin a pleuré! + + +Si je parlais aussi à Vidaljan? + +C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées +à tout casser. + +Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il +fût: il voudrait être escamoteur. + +Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt +sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur +l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la +tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère. + +«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?» + +Et l'on a retiré de sa poche une perruque. + +«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?» + +Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs. + +«Maintenant, mon ami, je vous remercie.» + +Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré, +questionné, envié; sa classe crève de jalousie. + +Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir? + +«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit +prochaine... + + +Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les +bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par +les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la +résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va +se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant +pour l'escamotage! + +C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller +dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus +l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il +savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin +d'un mouchoir. + +Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort. +Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de +fausses clefs dans les boîtes des copains. + +Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la +serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il +volait les cahiers de punition et les listes de places dans la +poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille +d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la +merci des moutards pendant huit jours. + +Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa +place. + +Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à +_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui +ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait +été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de +Virgile à la fois. + +Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie +blanche. + +Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des +gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des +coquilles d'oeufs vides. + +Il fabriquait de la poudre. + +C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de +défiance que m'inspiraient ses habitudes. + +Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur +de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son +fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son +enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises +de cuivre mêlées aux punaises de famille. + +Je lui offris d'être mon lieutenant. + +Il accepta.--Ricard aussi. + + +Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et +il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me +donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume +et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner. + +Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent +l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là. +Que s'est-il passé? + +Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des +commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils +Vidaljan avec. + +«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de +la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la +tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, +et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou, +Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on +le fichera en prison. + +--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui +m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où +j'essayais de filer. + +On s'empare de moi.--On me ramène à la maison. + +Ma mère m'en donna une volée! + +Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du +paradis de ne plus m'échapper. + + +Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre. + +Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de +Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit. + +C'est toujours ça. + + + +16 +Un drame + +Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison. + +C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de +flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir +trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, +tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air +d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui +paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, +perd la voix et renverse les chaises. + +Drôle de petite femme! Elle a trois enfants. + +Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle +ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre, +plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de +crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant +celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air! + +Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique +devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en +arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté +du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._ + + +«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que +vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en +sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez +l'étrenne de votre barbe.» + +Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, +le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa +ceinture à presser. + +«Valsons», dit-elle. + +Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste +rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son +cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et +elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon +père qui ne dit rien. + +Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit. + +C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une +cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre, +disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à +plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa +jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de +ses rejetons. + +Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras +en passant. + + +M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans +une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de +choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est +toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait +quand on disait ce mot-là. + + +Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan. + +Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, +et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir. + +Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons +tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous +fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile +de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à +coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher: +«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte +qu'elle meurt d'un amour perdu. + +Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près +d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un +soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait +les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il +avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit: + +«Grand bête!» + +Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous +les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant +lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand +bête!» si tendre et ce geste si doux. + + +Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on +va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on +dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche. + +Les belles heures pour les petits Brignolin et moi! + +Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est +au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris +de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur +lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une +mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats +dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle +traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau; +il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes +comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela +en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous +dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme +brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, +rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si +l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des +hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le +silence. + +Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de +la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des +pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est +coiffée de rouge et chaussée de vert. + +Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un +_soleil_. + +Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et +leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et +je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il +en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais +mises. + +À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui +luit comme une étoile. + +Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du +lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond +du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les +yeux. + + +Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. +Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, +et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous, +quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la +cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise +(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout, +nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint. + +C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de +mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au +vin blanc mousseux. + +On trinque, on retrinque. + +C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord! + +Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus +libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs +de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain! + +À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes +chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, +d'ailleurs, l'en empêche. + +«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la +bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade +ou au jardin. + +C'est mon père qui paraît heureux! + +Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre +coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il +chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui +des chansons du Midi. + +Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et +elle entonne en auvergnat: + +_Digue d'Janette,_ +_Te vole marigua_ +_Laya!_ +_Vole prendre un homme!_ +_Que sabe trabailla,_ +_Laya!_ + +«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une +pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste +pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de +hanche! + +Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin +de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un +souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans +rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle +la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat, + +_La Madona et la fouchtra,_ +_Laya!_ + +«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif, +qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces. + +Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le +savant et gâtent le dîner. + +On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais! + +Il_ l'_est toujours. + +«C'est lui qui_ l'est!»_ + +Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en +regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari: + +«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de +Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?-- +Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.» + + +Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est +souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui +empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller +qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et +elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle. + +«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, +cela me fait du bien, amusez-vous.» + +Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit: + +«Amusez-vous!» + + +CHÔMAGE + +La vie change tout d'un coup. + +J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des +_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des +étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré, +tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je +sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait +poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le +dos--après tant de gigots pourtant! + +À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa +surveillance. + +On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On +m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle +disait_ bouffre_ pour _bougre_. + +Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq +minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans +exaspérer son amour. + +Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes? + +Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais +fait,--même cela me flattait un peu. + +Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien +que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle +avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique +sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit +pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en +petite blouse et en petit pantalon. + +Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle +gagnait le lapin, elle amenait le grenadier. + + +Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou +me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de +palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes, +gonfle devant le feu. + +Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma +mère; je puis rester assis tout le temps! + +Ce chômage m'inquiète. + +Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux +habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où +en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus +la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du +cuir battu! + + +Que se passe-t-il donc? + +Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est +pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans +cette colère blanche de ma mère. + +Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et +les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève +le rideau, elle a l'air de guetter une proie. + + +«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une +voisine. + +--Si, si! + +--Il y a un peu de froid? + +--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche +prochain.» + +En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une +réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi +distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir +l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...» + +On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on +combine tout pour le dimanche. + + +J'avais justement gobé une _retenue!_ + +J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du +charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu +M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de +mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui +avaient une veine luisante, un point jaune. + +Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester +en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue-- +dans l'étude des internes, au lycée même. + +Adieu la maison de campagne! + +Je les vis partir avec les paniers de provisions. + +Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves. + +Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une +écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait +bon--mais bon! + +Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté +de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait +brouillard autour de madame Brignolin. + + +On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des +haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez +l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table. + +«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère. + +Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne +point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et +j'acceptai mon sort de bon coeur. + +Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes +avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la +retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous +prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je +décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon +pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent. + +La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier. + +«Te voilà, gamin? + +--Oui, m'sieu. + +--Toujours en retenue, donc! + +--Non, m'sieu! + +--Tu as faim? + +--Oui, m'sieu! + +--Tu veux manger? + +--Non, m'sieu!» + +Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien +recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas +dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un +goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné +quelquefois chez des parents d'élèves. + +«Voulez-vous de la soupe, madame? + +--Non, si, comme cela, très peu... + +--Vous n'aimez pas le potage? + +--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim... + +--Diable! pas faim, déjà!» + + +«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une +recommandation qu'elle m'avait faite. + +En laisser un peu dans le fond. + +C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de +l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant +que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger. + +Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les +belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me +fais prier. + +L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non! + +Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un +paysan. + +«Tu veux de la carpe? + +--Non, M'sieu! + +--Tu ne l'aimes pas? + +--Si, M'sieu!» + +Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on +avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait +pas ce qu'ils vous servaient. + +«Tu l'aimes? eh bien!» + +L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera +s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas. + +Je mange ma carpe--difficilement. + +Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table; +il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.» +Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de +mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois. + + +J'ai fini mon pain! + +Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants +doivent attendre qu'on les serve. + +J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a +lâché, et il mange, la tête dans un journal. + +Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents +comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet, +le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous +_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon +assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de +manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander! + +Du pain, du pain! + +J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas +m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les +doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet +de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.» + +Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte +l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait +que penser! + +«Ça te démange? + +--Non, m'sieu! + +--Pourquoi te grattes-tu? + +--Je ne sais pas.» + +Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique +finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable +répulsion. + +«Tu as fini ton poisson? + +--Oui, m'sieu!» + +M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris +de veau et de la sauce aux champignons. + +«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.» + +Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me +jette sur le ris de veau. + +Pas de pain! pas de pain! + +Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer +de sauce et se livrent un combat acharné. + +Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de +beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot +de pommade à six sous la livre! + +Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans +mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon +pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard. + +_7 heures et demie_. + +Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les +vitres; pas un bruit! + +J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le +crâne d'un côté. + +Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui +nageait, du veau qui tétait... + +Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au +moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis +resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain; +j'ai été fidèle aux leçons de ma mère. + + +_9 heures_. + +Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un +veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est +pas probable, et je rêvasse en me déshabillant. + + +_10 heures_. + +J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va +finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils +rentreront. + +Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle +on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle +en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet +suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu +tous les murmures de mes colères et de mes douleurs. + + +_Minuit_. + +Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement! + +Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au +coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma +mère... + +Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas +accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le +genou sur le carreau. + +C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est +renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire +à lui, pâle, échevelée. + +Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il? + +Je veux crier. + +«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me +brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a +autant de colère que de terreur dans sa voix. + +Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes. +C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les +fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me +reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main +dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie. + +Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux +et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute +d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa +aller doucement sa main et son coeur. + +Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans +cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient +eu raison de moi dans la vie. + +«Retourne te coucher», m'a dit mon père. + +J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de +l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres +ouvertes pour que la malade eût de l'air! + + +Qu'est-il donc arrivé? + +Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées, +réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une. + +Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée +blanche monte à l'horizon. + +J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les +heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres +enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans +regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent +qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un +courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens +qu'il est tombé du malheur sur nos têtes! + + +Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir. + +J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai +jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me +demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me +regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle +pas!» + +J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi. + +Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots +je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.-- +Mais par qui commencer? + +Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus +effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé +du drame inconnu dont je ne savais pas le secret. + +C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on +craint de les irriter par les explosions de sa tendresse; +instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un +accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait, +noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une +colère. + +Aussi on hésite, on recule! + +Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant, +puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais +ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou +leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos +larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir +avec le dernier cri, le premier soleil! + +Et je ne savais que faire! + + +Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait +d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit +heures. Je me levais aussi. + +Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis +pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit. + +Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort. + +Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela. + +Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la +porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au +censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter. + +«Tu reviendras dès que tu les auras remises. + +--Je n'irai pas en classe? + +--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande +ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la +campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...» + +Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité +dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et +rajustait son pantalon. + +Que s'était-il passé? + +Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les +orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent, +je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait +surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du +jardin, dans ce dimanche de malheur! + +Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il +paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit, +jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir. + +Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul +de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu +d'essayer de le savoir! + +Savoir quoi? Ce qui était fait était fait! + + +Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, +l'enfant! + +Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la +honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait +jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le +prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à +assister à quelques conférences que faisait le professeur de +rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés. + +Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste, +le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et +pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel. + +Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on +sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre +une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié. + +Il a le coeur ulcéré, je le vois. + +Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on +parle à voix basse. + +Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse. + +Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris. + +Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait +passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père +m'empoigne. + +Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne +sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent, +je le jure, sans que je le mérite. + +J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes +et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit +que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu +l'idée de me tuer une fois! + +Voici à quelle occasion. + + +Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il +faillit casser: + +«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur +le carreau!» + +J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri +d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres. + +Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la +question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à +mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit: + +«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre +rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous +conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous? + +--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du +proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur. + +Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était +bien plus grand que mon mal! + +Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause +qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le +destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des +coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais +peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à +réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait. + +Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait +plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même. + +J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en +m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir +contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes +douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume. + +Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux +qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même! +mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade, +l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le +pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur! + +Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;-- +et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie! + +«Tu ne toucheras pas cet enfant!» + + +De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la +fois! Les raccommodements durent peu. + +Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche +sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en +courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa +situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de +ma paresse! + +Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et +même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse +maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des +singeries, tout ça.» + +Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait +pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît +content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête +et je suis le premier de la classe. + +Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées! + +Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité, +et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur! + +Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai +mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac. + +Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en +bourre, je l'avale comme de la boue. + +Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant, +et j'entends qu'on dit par derrière: + +«C'est parce que son père lui donne des danses.» + +On dit aussi: + +«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air +sainte-nitouche?» + + +J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les +compositions au proviseur; mais il est en conversation +particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le +cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout. + +On parlait de nous. + +«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu? + +--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans +l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec +une femme comme celle qu'il a... + +--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a +gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis +que madame Brignolin, eh! eh! + +--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!» + +J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte, +l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles. + +C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu +leur voix. Ils reprirent: + +«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai +pris le prétexte de son fils. + +--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là? + +--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on +bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à +l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte. +"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un +peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de +l'observation.» + + +Je restai rêveur toute la journée du lendemain... + +Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère: + +«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit +arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte, +comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!» + +Quelle honte? quelle paresse? + +Mon père m'avait menti. + + +17 +Souvenirs + +M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première +classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante +à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il +s'est démené pour que mon père l'obtînt. + + +La nomination arrive. + + +Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers +d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions +latines par-là; il y en a des tas. + +Mes parents vont faire leurs adieux. + +Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler. + +Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et +prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame +Brignolin demeure... + + +J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de +l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine, +les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur. + +Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait +du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le +catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce +que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur +aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des +mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes +doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes +et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes +disaient. + +Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel +et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent +et ne tiennent pas toujours. + +À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les +meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les +débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter +un homme et qu'elle vient de casser. + +Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours +plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin +de prison? + +Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je +l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de +partir. + + +Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu. + +C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de +Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de +dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne +pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne +dans la compagnie des gens d'éducation et de goût. + + +Pauvre cousine Marianne! + +On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,-- +moins les coups. + +Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_-- +un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des +chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, +c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond: +c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction +que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce +qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà +pourquoi je faisais le_ gros_. + +On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle +en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars +disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à +Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la +regardait avec curiosité. + +Ma mère de dire: + +«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de +différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait +presque s'en fâcher.» + +Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est +bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on +l'ennuie aussi. + +M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à +la ville; ma mère a répondu: + +«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que +j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir +avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous +me connaissez mal, M. Laurier.» + + +Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa +nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine; +elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa +elle-même une robe. + +«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où +on les essaya. + +--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante +est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne +ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?... + +--Je n'ai pas dit ça, ma tante. + +--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je +souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être +aussi que je les laisse mourir de faim!» + +Une pause. + +Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment +celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et +ressusciter la mère: + +«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...» + +Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout +d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela +me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans +de la colle. + +«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de +ce retard en levant les mains au ciel. + +Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me +donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne +enfonça un clou! + +Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le +clou m'a fait une mâchure. + +Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup +d'embrasser leur petit! + +Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput. + +«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai +regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles +ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on +n'y a pas touché, je parie! + +--Ce matin, maman! + +--Ce matin! tu oses!... + +--Je t'assure. + +--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment. + +--Non! m'man. + +--Viens que je te gifle!» + + +Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle +écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner +tout de suite au village. + +Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua: + +«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur +une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne! +Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!» + +C'est moi qui mis les virgules et les pluriels. + +On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un +mois encore. + +Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus +heureux! + +Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un +peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses +cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient +saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche, +tendre et fine comme du lait caillé. + +Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à +travers une grille: elle s'était faite religieuse. + +«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle +en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue +ici. + +--Le regrettez-vous?» + +Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande +coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je +crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla +reconnaître un geste de regret et de tendresse... + +Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ +d'ivoire taché de sang. + + +Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si +haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise. + +Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles +mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait +dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche +et mes beaux habits! + +Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je +regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les +livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon +rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le +bois. + +C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible. + +J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est +resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna +pour me punir. + + +Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé! + +C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien +censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin. +Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait +pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du +pain pour sa femme et son enfant. + +Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile, +grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en +sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier +en bas comme un cercueil! + +J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un +camarade m'avait promis un coin de son jardin. + +Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui +ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans +l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le +panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison +maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai +en criant: + +«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant, +qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou +qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je +la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir +une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un +être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles +étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais +voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes... + + +18 +Le départ + +Quelle joie de partir, d'aller loin! + +Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les +officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai +contempler des tempêtes! + +J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et +j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les +désespoirs des naufrages. + +J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses +histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être +marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les +livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan. + +J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été +un des héros, et je crois même que les phrases que je viens +d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des +compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot. + +Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des +oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon +_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un +perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a +l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois. + +À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai. + +En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est +dans l'Océan. + +Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe, +je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de +ma disparition, je suis en pleine mer. + +Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me +voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne +peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage! + + +Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà +plein de poésie. + +Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous +entrons dans une gare! + +Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des +boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de +sifflet qui fendent l'âme! + + +ORLÉANS + +Nous arrivons à Orléans la nuit. + +Les malles sont laissées à la gare. + +«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère. +Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai +l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec +difficulté. + +Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de +la lune. + +On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme +immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui +ai tout sur le dos. + +Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare, +ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au +Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!» + +Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en +battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se +livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une +ville qu'ils ne connaissent pas. + +Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui +lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, +hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans +l'obscurité et le brouhaha. + +Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un +paquet d'orphelins. + + +On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à +l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà +comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à +laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à +mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort; +est-ce que ce n'est pas toi! + +--Ah! par exemple!» + +Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même +cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans +l'espace. + +La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont +eue jusqu'ici pour témoin. + +Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de +notre ombre. C'est même curieux. + +Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père +ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres +s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez! + +Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper +quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire. + + +«Quelqu'un là-bas!» + + +Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un +jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la +poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un +télescope qu'on ferme. + +«Quelqu'un! + +--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme! + +--Sur quoi est-elle montée? + +--Sur quoi? + +--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.) + +--Hé! la bonne femme!» + +Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler. + +.................................... + +«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...» + +La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on +dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes. + +«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir. + +«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une +femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.» + +Il s'arrête un moment: + +«Jacques, c'est la _Pucelle!»_ + +J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la +bergère de Vaucouleurs! + +«C'est la Pucelle, Jacques!» + + +Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de +paniers, aussi! + +Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être +mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps +de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle +connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste +que lui a donné l'Histoire. + +«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!» + +Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne +doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux +heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne +connaissons pas... + +«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant +son enfant, celle qui a sauvé la France! + +--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air +content: on peut s'asseoir contre.» + + +Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait +le dos appuyé. + +Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché. + +Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins +fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup +de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne +nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il +s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère +même, au bout de la rue, près du marché. + +«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin. + +--Pourquoi aurais-je faim?» + +Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au +buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait +pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle +n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa +décision en lui demandant si elle avait faim. + +Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère +un regard de terreur. + + +Nous sommes dans l'auberge. + +Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on +attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son +beau-frère, en tapant contre une cloison. + +Un grognement. + +«On y va, on y va!» + +À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend +l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et +ses souliers qui traînent. + +«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.» + +Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se +souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère. + +Mais elle intervient. + +«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant. + +--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de +vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une +fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi. + +J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre +sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de +borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous +et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne +fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne +_man-ge-ra_ pas. + +Elle a pourtant crié à mon père: + +«Mange, si tu veux, toi!» + +Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme +une carpe, et il a murmuré: + +«Non, non, demain.» + +Il sait ce que cela signifie! + +Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette, +que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu +respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On +met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je +m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons +tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins. + +Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera +pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire +vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais +faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait +de quoi! + +Nature vulgaire, poule mouillée, avorton! + +Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en +tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et +attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui +mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère +une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le +nez, car tu l'as en pied de marmite. + + +Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai +vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait +demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;-- +elle mordait là-dedans! + +Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues. + +Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées +et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a +confié à ma mère tout l'argent. + +Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien: + +«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra +mieux; c'est moi qui payerai en route.» + +Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur, +la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la +blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc, +pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les +mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des +messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de +groseille. + +Il mourait de soif. + +«Donne-moi de l'argent. + +--Tu veux de l'argent?... + +--Oui, Jacques a soif...» + +Ma mère se tourne vers moi. + +«Tu as soif?» + +Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais +pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds +rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie +froide de son fils à son époux. + +«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son +coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il +n'existait pas.» + + +Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de +versement! + +Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le +pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus: +mon père a demandé grâce. + +C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je +suis franche comme l'or.» + +Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, +devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans +coeur, un époux sans conduite. + +Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut. + +«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah! +ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être +l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez +sa maîtresse.» + + +Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec +cela! + +Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler +les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche! + +«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me +pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien... +Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le +monde, peut-être?...» + + +SUR LE BATEAU + +Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade +heureusement. + +Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie +de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.-- +Enfin la migraine la prend et l'endort. + +Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être +sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a +plus la force de fondre sur lui. + +Il monte sur le pont... + + +UNE RECONNAISSANCE + +«Chanlaire! + +--Vingtras!» + +Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle +avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec +lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un +voyage à Paris dans l'intérêt de la maison. + +Il est heureux, gagne de l'argent. + +«Quelle rencontre! + +--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?» + +Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble +un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste: + +«En bas,--et d'un air plus gai: malade. + +--Ce ne sera rien. + +--Non,--non,--non. + +--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au +contraire...» + +Se tournant vers moi: + +«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels +yeux!--Garçon!» + + +Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient +aussi rencontré des camarades. + +La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de +cruches de bière. + +De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si +francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des +bishofs; il y a une odeur de citron. + +Voilà qu'on chante, maintenant! + +Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain! + +Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai +bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui +a les pommettes roses, les yeux brillants. + +Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,-- +qu'il a le gousset vide. + +C'est la bourgeoise qui a le sac! + +«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous +y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties... +Mais, je dis cela devant le moutard... + +--Il n'y a pas de danger.» + +Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et +je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur. + +Il me parle comme à un grand garçon. + +«Allons, Jacques, une goutte!» + +Puis une idée lui vient: + +«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent +quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.» + +C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le +proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est +pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils +odorants. + +Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son +parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa! + + +On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me +servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis +camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis. + +Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise +commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je +suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, +j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur +indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma +mère dort. + + +... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée! + +Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans +celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient +droit à nous, et va commencer une scène. + +Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et +viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers +rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui +part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur +fait long feu. + +«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis, +elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds +de cochon. + +«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois, +et il crie: + +--Une autre bouteille de ce jaune-là! + +--Je n'ai pas soif. + +--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?» + +C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la +malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon. + +«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille. + +Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent +que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur: + +«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. +Jacques, viens avec moi. + +--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de +dominos, il fera le _troisième_.» + +Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table; +écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui +me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me +tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_ +sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate, +pouvant rire tout haut et salir mes manches! + + +La partie de dominos est finie. + +«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.» + +Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la +première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère +m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en +va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce +moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait +au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son +accueil. + +«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.» + +Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai +trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la +mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. +--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé +vous pourrez me battre... + + +C'est mon jour de chance! + +Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est +engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien +mise lui fait l'honneur de causer avec elle. + +On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à +leur mère, m'entraînent dans leurs jeux. + +«Jacques, reste là. + +--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté +l'interlocutrice élégante. + +--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?» + +C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que +son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me +noie, tant pis! + +Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous +approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un +ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va +t'emporter!» + +Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou +tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le +fouet. + +C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus +poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de +m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils +ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai +jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe +aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou +près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson +est le contremaître. + +Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis +allé jusqu'au bout de la grande branche. + +Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu +émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche +d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou +des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait +peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai, +j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon +pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu. + +C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé +libre, je ferai tout pour ne pas me noyer. + +Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de +me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le +creux de la main... + +Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le +mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons +aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever +l'ancre... + +La journée fuit, le soir arrive. + + +Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du +crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos +grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que +creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles +qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les +traînées de lune. + +La machine fait _poum, poum_! + + +C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont. + +Nous voici à Tours: on relâche ici. + +M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on +veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous +arrivons au _Grand-Cerf_. + + +Nous dînons à la table d'hôte. + +Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le +monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine +moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant +donne soif. + +J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les +oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On +bavarde, on dévore. + +«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?» + +Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_. + +Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux +pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se +tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa +chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin, +dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin +jaune. + +Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa +droite, ses fils et moi. + +Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en +plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse +de quelque chose. + +«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix +fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire. + +--Oui, deux francs par tête. + +--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!» + +C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat: +«Mange de tout!» + +Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, +et fait rire tout un coin de table. + +Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle +est, et veille toujours sur son enfant. + +«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu +sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu +bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais +pas manger les croupions!» + +Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa +poche des provisions qui traînent. On la remarque. + +J'en deviens rouge. + +«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!» + +Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que +les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la +regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme, +en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la +bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en +finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.» + + +M. Chanlaire se lève: + +«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne. + +--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont +elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.» + +--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de +cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part +comme une balle; les enfants les premiers!» + +Il remplit mon verre, qui déborde, et dit: + +«Vide-moi ça!» + +Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur +la table, qui veulent dire: regarde-moi donc! + +Je n'ose la regarder ni boire. + +«Tu es là comme un empoté, voyons!» + +Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se +fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne +sur une robe d'à côté. + +«Nigaud!» dit l'inondée... + +Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête. + +Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres. + +Je vais me coucher gonflé et piteux. + +«Par ici, votre chambre», dit le garçon. + +Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame +de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés, +ma mère m'appelle: + +«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!» + + +Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude +aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec +l'imprudence de son âge, ne songe pas. + +Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue. + +Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au +milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends, +comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!» + + +Le lendemain matin nous reprenons le bateau. + +La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils. + +Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du +pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer +et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les +feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des +voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la +rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et +j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux! + + +Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et +un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et +des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les +prêtres, l'air jésuite aussi. + +«C'est lui! c'est lui!» + +Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu. + +«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].» + +Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle! + +Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme +s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, +mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore +réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde +Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des +oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis +s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des +osiers. + +Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la +France. + +Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi +gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums, +ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de +vert et rose le ruban bleu de la Loire!... + +Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout +d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue. +C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir, +et l'Océan commence. + +Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout +le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec +mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence. + +L'espace m'a toujours rendu silencieux. + +Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de +la Fleur_.--C'est Nantes. + + +NANTES + +Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions +bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il +l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt +qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un +portefaix, et le voilà loin. + +La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main +avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au +collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses +malles, sa femme et son garçon. + + +Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de +nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment, +nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et +l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous +sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.-- +À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un +port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de +notre colonie. + +Ma mère a _entrepris_ mon père. + +«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?... + +--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée... + +--Moi!» + +Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On +s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour +emporter ça? + +--Trois francs. + +--Trois francs! + +--Pas un sou de moins. + +--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas +trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et +une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui +traînait par là. + +Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre +sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et +la famille Vingtras d'injures. + +Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la +rivière. + +«Jacques, Jacques!» + +Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse +des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon +père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre +entrée à Nantes. + + +Ouf!!! + +Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine. + +Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire +s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai +_jamais._ + +Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a +trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de +corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de +voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un +pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau +à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton. + +Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions +la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir +me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on +saurait où se diriger. + +Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos +querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue, +cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le +mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma +mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après +avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance. + +Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille +navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des +bagages! + +Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon +père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il +est notre providence décidément. + +Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il +connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se +demandaient ce que voulait cette famille. + +Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant +indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes. + + +Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre +emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela +lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des +leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on +prendra des répétitions! + +Tout va bien.--Voyons maintenant la ville. + +Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de +tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce! + +Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni +d'officiers en chapeau de commandement; point de salves +d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires +ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas +d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de +mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées +sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande. + +Comme la vie de marin me paraît bête! + +Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais +chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des +matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas +nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la +vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des +flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y +a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah +bien! merci! + +Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les +grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas +grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu +cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et +le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je +confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de +fromages. + + +MON PROFESSEUR + +J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent, +au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts +de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire +son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, +taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des +premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son +esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante, +jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots. + +M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il +est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès +de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de +grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu +qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose +quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien. + +Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses +blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade +qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier +et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun; +ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait +l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a +l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes +devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon. + +À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des +romans de Walter Scott. + + +Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai +quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux +couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui +empoisonnait.--Toujours donc! + +Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de +n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point. + + +LA MAISON + +Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais +qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur +de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à +l'étouffée: pas d'air, point d'horizon! + +Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de +bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en +semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que +sous le ciel fumeux de Saint-Étienne. + +J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu +des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine +et des colères des mineurs. + +Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas +d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque +tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises. + +Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids: +ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont +l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point +l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est +pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils +ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des +boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas +la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un +blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot, +dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne. + +Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux +qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui +glissent comme des insectes noirs du côté de l'église... + +Je me sens des envies de pleurer! + + +On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la +souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de +fièvre. + +On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a +entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même +méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait +venir. + +«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, +a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande +votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.» + +La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les +miennes. + +Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est +bossue. + +On va se promener tous les soirs quand il fait beau. + +J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant +avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis +même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,-- +cela ferait éclater mon pantalon. + +Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame +Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée. +On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une +culotte large. + +On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,-- +j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse. + +Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais +ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me +connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la +queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé. + + +COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES + +Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de +personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait +trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, +comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant +les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent +pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien, +dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie +au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des +brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin. + +Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui +est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais +l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit +apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des +républiques_. + +J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris. + +C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et +elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a +de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à +lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais +vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances +étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette +redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne +puis pas me moucher. + +Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel +après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on +démoralise les masses! + +Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe. +C'est même dangereux par ce temps de régicide. + +Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois +citoyen_, je rentre brisé. + + +NOS BONNES + +Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent. + +Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui +lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une +heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il +envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de +participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par +trimestre. + +Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient +dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent +ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre +les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de +celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de +raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe. + +Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien +jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait +quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que +j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle +s'habille mal. + +«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de +_cheux nous._» + +Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit +rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous! + +Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les +tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue +depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une +politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je +puis apporter mon témoignage, il a son poids. + +Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur +entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma +mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la +Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois +marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a +donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il +y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre. + + +On est donc heureux à la maison. + +Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au +moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois, +lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups +de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais +fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des +seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si +je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers. + +«Il y a de la boue autour! + +--C'est l'affaire de la bonne, cela! + +--Avec la grosse brosse seulement? + +--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller +toute la journée.» + +Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a +l'oeil! + +Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui +montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce +qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence +entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle +ne m'a jamais aimé! + +La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, +cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu. + +«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!» + +Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif +cuit. + +«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes +froides, voilà qui fortifie!» + +Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle +dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est +pas grasse, tant s'en faut! + +Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et +queue s'applique à la contrarier. + +«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton? + +--Merci, madame. + +--Merci oui, ou merci non. + +--Non, madame. + +--Vous n'aimez pas le cidre?» + +Jeanneton balbutie. + +«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité: +«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous +voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.» + +Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a +deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a +repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de +boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a +retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait +pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est +décidée à l'offrir à Jeanneton. + +«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les +femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.» + +Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je +prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent +l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans? + +Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant. + +«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y +serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.» + +Ah! les malins! + +Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des +insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas +manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux +qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile! + +Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma +mère lui offrait en signe d'adieu. + +«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était +pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._» + +Jeanneton a refusé. + +On remplace Jeanneton par Margoton. + +Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de +nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en +entrant. + +«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne +un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa +robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la +viande; je veux manger chaud.» + + +Margoton joue gros jeu. + +Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et +l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit +Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans +la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement +M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son +rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de +boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de +ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa +domestique. + +Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du +proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis! + +On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les +prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place. + + +Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, +à propos de cette bonne. + +Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une +tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse, +c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas! + +Mais quand il faut servir Margoton!... + +«Vous avez encore faim? + +--Oui, madame. + +--Comme cela? + +--Encore un petit morceau, si vous voulez.» + +Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux +qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de +ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au +dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette +de la bonne, une par une, comme avec un déchirement. + +Marguerite en demande toujours. + + +Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni! + +Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est +entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse. + +«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille. + +--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant +son bonnet grec. + +Elle se contente de hocher la tête en souriant. + +«Il ne s'agit plus que de les surprendre...» + +Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois +langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père, +un baiser furtif. + +On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma +mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit +melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du +proviseur. + +Elle en revient en se frottant les mains et en balançant +joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon. + +Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui +on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette: +qu'y a-t-il? + +Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon. + +«Madame, c'était pour le bon motif! + +--Pour le bon motif!... dans une cave!...» + +Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais +quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de +Margoton. + +«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que +le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour +amant!» + +Je ne comprends pas. + +Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça +fatigue trop ma mère! + +Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec +des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux +qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous +vient beaucoup d'estomac à la maison. + +Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner +ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même +qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une +bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis, +en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son +nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche +à moi; on nous voit ensemble. + +On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on +m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait +de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les +Suçons. + +Voici pourquoi: + +Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge +dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est +demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous +reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres +d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au +professorat. + +On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à +Pétronille. + + +Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de +rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans +avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser +quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme +si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur +un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme +cela. Hé! Munito! + +Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau, +c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à +détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs +comiques, les roses et les gratte-culs. + + +Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use +moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air +d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à +la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la +rapidité d'une ombre chinoise. + +Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière! + + +Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à +l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille, +le soir. + + +J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma +mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le +monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle +veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris +je dois remplacer _chose_ par un trait.) + +J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du +verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le +médecin a eu peur en voyant la plaie. + +«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?» + +Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre; +j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, +le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je +n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance! + +Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde. + + +MON ENTRÉE DANS LE MONDE + +Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les +mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur. + +Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il +faut_». + +Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et +professeur de «_maintien_». + +C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais +qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a +retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On +lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en +manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours +de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue +basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux +lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce +qu'on veut dans son cours. + +Dieu sait ce qu'on n'y fait pas! + +Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée. +M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père +saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne +des répétitions de maintien. + +Ma mère y assiste. + +«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez! + +--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!» + +Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie. + +Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de +poule. + +Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille +et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace. + +«Tiens, comme cela!» + +Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue! + +«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est +fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui +trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est +toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la +fouille même un peu trop à mon idée. + + +Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de +maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance, +cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un +paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas +arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en +l'air! + +«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu +pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil. + +Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes, +l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une +queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore +aujourd'hui et j'en ai la chair de poule. + +Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire +une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de +parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais: +_j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les +villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je +répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je +m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, +je le sens bien! + + +Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je +mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je +fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère. + +«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare +ton maintien.» + +J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des +révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit! + +Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie. + +«Pan, pan! + +--Entrez!» + +Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire, +j'ai un brouillard devant les yeux. + + +C'est mon tour! + +Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on +s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un +faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une +baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On +attend. J'entre dans le cercle et je commence: + +Une--je glisse. + +Deux--je recule. + +Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau. + +C'est un clou de mon soulier. + +Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me +souffle: + +«Le sourire, maintenant!» + +Je souris. + +«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur. + +Oui, et je continue à éventrer le tapis. + +«C'est trop fort!» + +On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier. + +Ma mère demande grâce. + +Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!» + +«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en +se couchant. + +On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en +faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises +manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se +détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises +manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat +empoisonné. + + +J'ai une _veine _dans mon malheur. + +Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en +temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas +sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et +je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille. + +Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un +fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les +chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper, +ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la +poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la +boue. + +Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de +lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point. + +Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté +quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de +son nez. + +Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis +souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du +dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots, +tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, +de Saint-Étienne... + +Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé. + +On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y +mets mes souvenirs. + +«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le +professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce +sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni +du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français. + +Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins! + +Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que +je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_ +facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont +mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.) + + +Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes, +donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs +femmes à venir danser chez lui. + +C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la +cheminée. Une jeune dame le regarde et dit: + +«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?» + +Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené +au commencement. + +Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec +faveur. + +Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le +front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de +chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode. + +Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une +ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu +bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un +cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa +devise. + +Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en +broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un +essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet. + +«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on. + +Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en +bas. + +Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il +était vivant. + +«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_ + +Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le +joli toiseau! + +Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois: + +«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou +non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une +injure!... + +--Ma chère amie! + +--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu +soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source +impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?... + +«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta +femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes +filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si +j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le +droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas +pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait +à un brin de toilette et de bon goût.» + +Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne +un petit coup sec sur la main de mon père: + +«Vilain jaloux!» + + +On danse. + +«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras? + +--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en +saluant. + +--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère. + +La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière +un rideau. + +«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune +que sa femme. Antoine, écoute-moi... + +--Parle moins haut. + +--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.» + +Elle élève encore plus la voix. + +«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai +pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des +pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la +Brignoline, n'est-ce pas?» + +Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, +un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite +dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être +calomnié! + +Enfin, on s'apaise derrière le rideau. + + +Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop +triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle +d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à +côtes, _mais si terne! + +Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres. + +On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin, +comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu! + + +«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse. + +Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, +bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits +airs;--une véritable écolière, je vous dis! + +Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son +enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une +seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop +est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui +fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras! + +Depuis quelque temps elle est rêveuse. + +«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme +qui prévoit un malheur. + +Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits +cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers +la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le +front. + +Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est +d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh! +quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par +l'archevêque de Tours. + +La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi +la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays. + +C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on +vient de danser est vide. + +On entend un petit cri. + +_Eh! youp! eh! youp!_ + +Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang +et je vais _voler dans ses bras._ + +_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_ + +En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le +parquet. + +L'apparition chante: + + +_Ché la bourra, la la!_ +_Oui, la bourra, fouchtra!_ + + +Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un +coup: + +«_Anyn_, mon homme!» + +Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait +pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je +le fus le jour des marionnettes. + +«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_ + +Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa +_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas +été prévenue. + +«Eh! chante! chante donque!» + +J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les +cabinets. Toute la soirée, je répondis: + +«_Il y a quelqu'un!...»_ + +La nuit me trouva harassé, vide! + +Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins +au logis, où l'on ne pensait pas à moi. + +Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille: + +«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?» + +Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante: + +«Dis-moi _cha!»_ + +C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le +bonheur! + + +Tout se gâte. + +Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma +mère. + +La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle +s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée, +s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps, +elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._ + +Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat. + +Elle répond avec amertume: + +«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être +jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon +pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es +réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_ +t'éclipser!»_ + +Les querelles s'enveniment. + +«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande +pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait. +Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit, +mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.» + +Elle continue: + +«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi +respectable que la tienne, sache-le bien!» + +Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et +_mouchu._ + +Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre. + +Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le +blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette! +Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le +samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans +elle. + + +Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me +réveiller. + +«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez +M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra! +_J'arriverai, tu nous laisseras.» + + +J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort. + +Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant +qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals. + +«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit +quelqu'un. + +--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.» + +Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles: +pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle +a beaucoup mangé aussi. + +Ma mère crie toujours. + +«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez +comme il est mis!» + +Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris, +pantalon gris; je ressemble à un infirmier. + +Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare +entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous. + +Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air +d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent +de ville. + +«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. +Viens, dis-lui que tu es son fils!» + +Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je +suis changé depuis sept heures? + +Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des +modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai +depuis que je meurs de faim. + + +TU, VOUS + +La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps +de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en +soirée, il va je ne sais où. + +Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon +père est arrivé au même moment. + +Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant +tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père? + +«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit. +J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.» + +Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis. + +Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd, +on le sent à l'accent, on le voit au geste. + +«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les +soirs quand_ tu_ rentres... + +--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père. + +Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un +pliant dans le grenier. + + +On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun +dans notre coin, et l'on se parlait à peine. + +Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on +jaunissait dans cette baraque. + +«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier. + + +Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir +compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa +chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans +flamme. + +Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des +désolations dans ces livres d'église. + + +Une scène! + +Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque +chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville +de pièces de cent sous. + +Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie +et se jette sur le bas pour le lui arracher. + +«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.» + +Mon père ne lâche pas, ma mère crie: + +«Jacques, aide-moi!» + +Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre: + +«Papa! Maman!» + +Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire. + + +Ils se sont raccommodés! + +Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit: + +«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,-- +retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.» + + +Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout +haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu +tort--et lui demande d'oublier. + +Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour +la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on +lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille +devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle +a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de +tristesse et de silence. + +«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?» + +J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés. + +«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du +premier.» + + + +19 +Louisette + +M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père. + +C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement. + +Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le +second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont +gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes +d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier. + +Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les +grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus +éloignés du champ de bataille. + +Ils se sont partagé le domaine. + +«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination +brûlante...» + +Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre +un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans +l'espace--et se dépeigne en cachette. + +«Tu es l'Imagination folle...» + +Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles. + +«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée, +implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes. + +Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme +un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à +des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec. + +On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même +quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air +d'une grosse tache noire, là-dessous. + +«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...» + +Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il +écrasait un dilemme et en mâchait les cornes. + +Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est +sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand +homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put +travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._ + +Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de +grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut +raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce +qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête. + +«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front +avec l'index... + +--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du +gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si +M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il +est constipé parce qu'il est philosophe. + +On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à +ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans. + +Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence. + +Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre +M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel, +les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de +la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son +mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes +l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas +l'équivalent dans les grands classiques. + +«Je viens vous poser un dilemme. + +--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.» + +Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait +surmonté ses répugnances à cause de moi. + +Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de +paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais +d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans +mon intérêt--par amour pour son fils. + +C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et +faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se +pouvait,--cette statue vivante de la constipation. + +Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me +montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les +philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à +tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,-- +Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées. + +Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques, +s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard, +qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en +avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver +les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,-- +comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau. + +Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée. + +«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes +du petit Bergougnard!» + +En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le +ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à +côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient +placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur +père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait +commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés +à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de +cheveux ou de poussière. + +On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans. + +Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des +illustrations: + +«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les +bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la +Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.» + +Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant +comme des singes et en rugissant comme des chacals. + + +Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que +M. Bergougnard distribue à sa famille. + +M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son +bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son +plaisir à lui Bergougnard. + +Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause, +c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la +chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants +qu'il va exercer son système. + +Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est +content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une +locomotive. + +Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en +Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et +enfoncé à la grille devant le palais. + + +Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à +rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que +Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais +profondément dans la philosophie. + +Je ne plains pas Bonaventure. + +Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les +petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a +coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait +dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de +cacheter les lettres avec les gouttes de sang. + +Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant. + +Son père était bien content. + +«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la +science...» + +Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé +l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de +pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi? + +L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de +coups de pied et tapé le nez contre le mur. + + +Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu! + + +Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on +a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse! + +Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes! +J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais +jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres +de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi. + +Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me +battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,-- +je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle +quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du +_moignon, _j'étais un homme. + +Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,-- +parce que j'aurais besoin de gagner ma vie. + +«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!» + +Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en +joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur +devant son père qui la frappait encore... toujours!... + +«Mal, mal! Papa, papa!» + +Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans +crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir +quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer! + +Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de +Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela! + +«Pardon, pardon!» + +J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien, +qu'un bruit étouffé, un râle. + +Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite +poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison. + +Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant +plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père +froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur, +cette fois, de l'achever. + + +On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix +ans.................... + +De douleur!... comme une personne que le chagrin tue. + +Et aussi du mal que font les coups! + +On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain. + +Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait +dans sa tête d'ange.................... + +Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué +la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas +supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la +morte! + +«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait +peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle +se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer +davantage. + + +Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand +elle arriva. + +Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et +elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle +entendait rentrer son père. + +Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux +Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la +recevoir comme un bouquet. + +Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour +elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle +savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire +avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille, +Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je! + +Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement. + +«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?» + +Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé. + +«Tu ne pleurerais pas tant.» + +Je ne dis rien. + +«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui +répondes...--Veux-tu répondre?» + +Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant +morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé +battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils +lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de +la peine à son papa! + +Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre +et ce regard mouillé! + +Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais +quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la +pauvre assassinée. + +«Veux-tu lâcher cette saleté!» + +.................................... + +Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma +poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage. + +«Veux-tu le donner! + +--C'était à Louisette... + +--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par +ton fils?» + +Mon père m'ordonne de lâcher le fichu. + +«Non, je ne le donnerai pas! + +--Jacques!» crie mon père furieux. + +Je ne bouge pas. + +«Jacques!» + +Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais +de Louisette. + +«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire +disparaître aussi», dit ma mère. + +C'est le bouquet que me donna ma cousine. + +Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour. + +Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla +qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané... + +J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas; +je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la +cousine... + +Assassins! assassins! + +Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai +longtemps dans un frisson nerveux... + +Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise +avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui +sortait, avec des marques de coups!... + + + +20 +Mes humanités + +Comme mon professeur de cette année est _serin!_ + +Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des +pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit +_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes +lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos +extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai, +avec des caillots de crottes et des dorures de fumier. + +Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, +et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je +n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi +dans mes livres. + +Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on +ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se +voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de +Bossuet). + + +Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin. + +«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa +marraine! + +--Tante Agnès, dit ma mère. + +--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon. + +--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de +ces consonances, et a rougi du génitif pluriel! + +--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver. + +Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._ + +JE N'EN AI PAS! + + +On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle +haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien! + +«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se +passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres +crottées. + +C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits +collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les +collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi. + +Qu'est-ce que je vais donc bien dire? + +«Mettez-vous à la place de Thémistocle.» + +Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci, +de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet +rôti comme Scévola? + +C'est toujours des généraux, des rois, des reines! + +Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à +Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus! + +Non, je ne le sais pas! + +Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne +fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._ + +Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer. + +Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu +que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de +pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?... + +Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une +femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à +Ovide. + +Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec +horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il +n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord, +désespéré! + +Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre +beaucoup. + +Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me +prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à +droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je +suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu +m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire +le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce +que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon +spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien, +c'est la _quantité_ qui est tout. + + +Il faut toujours être près du Janicule avec eux. + +Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin. + +Je ne puis pas! + +Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je +sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont +pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me +fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que +j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu +quelques-unes par derrière. + +«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...» + +Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je +reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je +ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse +cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme +(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du +second. + +Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité. + + +C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!... + +Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde +aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a +son franc parler. C'est un bon garçon. + +Je me jette à ses pieds et je lui dis tout. + +«M'sieu Jaluzot! + +--Quoi donc, mon enfant? + +--M'sieu Jaluzot!» + +Je baigne ses mains de mes larmes. + +«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!» + +Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne. + +Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai +réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers +latins. + +«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait +vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour +mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres. + +--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!» + +C'est l'aveu qui me coûte le plus. + +M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait +de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune. + + +Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et +le ressemelage, par le mensonge et le vol. + +Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la +liberté pour élever l'âme. + +Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est +que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la +liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où +je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas. + +Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. +J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le +crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la +salade. + + +RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT + +«Plus fort, mon enfant!» + +C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! +«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont +on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est +bien!» + +Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous +comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une +goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est +rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si +j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont +partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce +matin! + + +C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et +débit_, et ma mère veut que j'aie le prix. + +Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un +nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire. + +On m'a clarifié le nez. + +Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps, +longtemps! oh! les minutes étaient des siècles! + +Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit: + +«Renifle, mon enfant! renifle!» + +Je ne pouvais plus. + +«Fais un effort, Jacques!» + +Je l'ai fait. + + +Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une +demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma +tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la +balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!» + +Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe +comme un bouchon de carafe. + +Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me +conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je +repasse ma leçon. + +Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les +sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je +dis: «Baban.» + +BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour! + +_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.» + +En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis: +_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_ + +Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum! +Zim, mala ya, boum, boum! + + +Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un +trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien +l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les +deux bouts. + + +Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant +de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. +Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui. + +Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou, +atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend +ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de +l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,-- +mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie +l'aloès bienfaisant. + +LES MATHÉMATIQUES + + +«Il a une imagination de feu, cet enfant.» + +C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent +le chou: on en mange tant à la maison!). + + +«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui +sera fort en mathématiques!» + + +On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour +ceux qui n'ont rien _là._ + +Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de +chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des +soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve +de la division, rien, rien! + +Mon père en rit, le professeur de lettres aussi. + +Je suis toujours dans les six derniers. + +Mais un beau jour, une nouvelle se répand. + +Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades. + +J'ai été premier en géométrie. + +Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan +--ou n'en suis-je pas un?... + +Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas +pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si +je m'en tirerai la craie à la main. + +Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes +camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes, +en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule +des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le +professeur me dit d'un air blessé: + +«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui +faites le cours, ou moi?» + +Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration. + +À la fin de la classe, on m'interroge: + +«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai +appris? + + +Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques +carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à +la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au +vent. + +Là demeure un pauvre, un Italien proscrit. + +La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout +le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os, +représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite, +Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de +Néron!... + +Mais comme ce logement est triste! + +Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres, +un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à +cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte +en guenilles. + +C'était le Romain. + +«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...» + +Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je +le suivais des yeux. + +Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce +vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de +savetier et qui mettait un fond à son pantalon. + +C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée? +Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine... + +En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main; +c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui +restaient avaient l'air de deux cornes. + +Il trembla un peu en refermant la lettre. + +«Vous remercierez bien votre père», dit-il. + +Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau +dans les yeux. + +Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient? + +Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti; +il me tendait un petit livre. + +«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les +mathématiques?...» + +Il vit que non à mon air. + +«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même. +Tenez, il y a une boîte avec.» + +Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et +relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui +disait à son chien: + +«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi, +j'aurai du pain.» + +Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait +trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre. + +«Aimez-vous les mathématiques?» + +Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce +qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de +livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du +civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes! + +Qu'y avait-il dans sa boîte? + +Des plâtres en tranches. + +Et dans ce livre? Des mots de géométrie. + + +Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme +mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et +ces plâtres. + +C'est le samedi suivant que j'étais premier. + +J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son +histoire. + +Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, +qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre +lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui +compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts +hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé, +sauvé, et il était passé en France. + +«Conspirateur! Vous étiez conspirateur? + +--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais +de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous +avez compris mon système, il paraît. + +--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je +vous explique?» + +Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma +démonstration. + +«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut +enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le +coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des +lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre, +apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la +théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon +Dieu! + +--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu? + +--Rien, rien.» + +Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la +géométrie avec des fils et du plâtre. + + +21 +Madame Devinol + +«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au +théâtre avec moi. + +«Voulez-vous?» + +C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe +de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol +n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le +moutard à la porte depuis longtemps. + +Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux +si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous +regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est +doux, c'est bon. + +«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement. + +Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant: + +«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre +chaque fois qu'il sera premier.» + +Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si +importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère. + +«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte? + +--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils, +un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat! + +--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas... +mais Jacques a beaucoup de ventre.» + +Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation. + +«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as +eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je +dissimule ça par la toilette.» + + +Madame Devinol sourit en me regardant. + +«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon +ami, et m'accompagner? + +Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait +ressembler à Louis-Philippe? + +Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette. + +J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y +avait une tombola. Une maison de confection avait offert un +costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant. + +Le numéro est sorti. + +«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée. + +--Et ceux qui n'ont pas gagné? + +--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout +laine, par exemple.» + + +Madame Devinol m'emmène. + +«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme +ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.» + +Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou +d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle +sente la vigueur du biceps. + +«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau +gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me +conter!» + +Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je +lui conte tout. + +Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en +disant: + +«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!» + +Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots +d'argent. + +Je lui narre mes malheurs. + +J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai +dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je +l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade. + +«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je +te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur? +C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?» + +Fichtre! comme j'aurais préféré ça! + +«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?» + +Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles. + +«Non, non! + +--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est +que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser... + +--Non... oh! non!.. + +--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...» + + +Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme +c'est convenu. + +Il y a un mois que nous nous connaissons. + +«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour. + +--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup +à la comédie.» + +Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du +Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant +deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames, +maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de +décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des +orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la +bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle +Masson chantait: + +«Ô mon Fernand!» + +Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras: + + +_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_ + + +Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces +chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce +n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui +avait une moustache noire, des bottes molles. + +Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait +fort et qu'on tournait les yeux! + + +_Oh! viens dans une autre patrie!_ +_Viens cacher ton bonheur..._ + + +Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;-- +la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge. + +Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris +d'émotion. + +J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et +d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et +vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces +parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_, +ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se +penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous +jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches +mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y +avait de la lumière à foison! + +J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui +tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos +livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et +à Hélène. + +Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le +_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de +voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et +essayaient leurs instruments. + + +Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol +était là. + +Elle s'en apercevait bien. + +«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas? + +--Non!... oui!... je l'aime bien.» + + +Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour, +pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre. + +Nous croisons une dame en chemin. + +«La reconnais-tu? + +--Qui? + +--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet +de soie.» + +Je regarde. + +«Mlle Masson?» + +Je ne suis pas encore bien sûr. + +«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant... + +Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis +trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne +sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture, +trop gros, et elle relevait mal sa jupe. + +«Eh bien!» me dit Mme Devinol. + +À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice +qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite. + +Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde, +Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières +qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et +un air fier, mais si fier! + +Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras. + +«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi? + +--Oh! non! par exemple! + +--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère +alors?» + + +Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle, +tout près. + +«Encore plus près. Je te fais donc peur?» + +Un peu. + + +Comme je bûche mes compositions maintenant! + +De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas +premier. + +Oh! une fois! en vers latins! + +On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit +tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme +celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant +passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa +rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste +ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date +lilia plenis_.[9] + +Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous +pouvez planter du persil sur la tombe!» + +Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois +passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée +plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les +cantiques, de mettre un refrain qui revient: + +Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu! + +_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice. +Oh! c'est bien! + +Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à +s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de +côté. Qui sait? + +Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade, +maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir +de la barbe. + + +Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre +sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je +l'ai usé à force de frotter sur la machine. + +Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me +glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré. + +Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt! + +Je puis m'asseoir. + +J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais +tous mes petits préparatifs, et je commence. + +Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus +verdâtre, comme si on battait un vieux bas. + + +J'attrape des entailles terribles. + +Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir +le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui +me prend la tête quand il a le temps. + +«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse +l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...» + +Il s'arrête pensif et m'interroge. + +«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne? + +--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.) + +--Pas toujours? + +--Non, m'sieu. + +--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent... +Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le +coup de patte est donné maintenant de droite à gauche... +Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de +l'animalisme!» + +Il s'éloigne en branlant la tête. + + +Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit: + +«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es +fâché?...» + +Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai +quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour +demain, moi l'indécrottable! + +Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout +de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une +bague. + +Je dirai tout de même: «Je suis fâché!» + +C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos +et cacher mon nez. + + +Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit +anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison. +Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus +lui parler de profil. + +Quelles soirées! + +Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son +mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des +acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un +joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle +languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches. +Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de +ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant. + +Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous +recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un +geste lent et sans me lâcher. + +«Tu me retiens toujours si longtemps...» + +Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le +premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener +encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses +bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui +moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit +pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine, +un peu gras comme de la chair. + +Elle s'arrêta deux ou trois fois. + +«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?» + +Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton. + +«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!» + +Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma +cravate quand elle serre trop. + +«Aide-moi...» + +Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune. + +On aurait dit qu'elle en était furieuse. + +«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu +sèche, en voyant que je me baissais. + +--Non, je lace mes souliers.» + +Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros +et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a +crevé. + + +«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je +t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais +chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne +tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans +le verger, et puis des truffes dans un restaurant.» + +Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers! + +J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père, +devant ma mère qui a rougi. + + +Je suis premier, parbleu! + +J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration. + +«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur. + +Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq. + +Et j'avais fait un vers qui commençait: + +_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.) + +Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu. + + +Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence +pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux. + +Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne +suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si +l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?» + +Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde. +Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en +montant dans la voiture. + +Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du +coucou. + +Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie +à torrents. + +Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On +n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à +son côté. + +Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à +sa gauche, de son côté. + +Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est +presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule... + +À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien +peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait +anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux, +cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait +chaud dans le dos!... + + +Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le +porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche +ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen +d'avoir une voiture? + +--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges +d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma +petite dame! + +--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?» + +Elle me regarde, et elle rit. + +«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage. + +--Nous en avons une, dit l'aubergiste. + +--Ah!» + + +DANS LA CHAMBRE + +«Je me sens toute mouillée, sais-tu...» + +Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche! + +«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans +la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu +permets! Je vous fais peur, monsieur?» + +.................................... + +Des cris, une explosion de cris! On m'appelle... + +«Vingtras! Vingtras!» + +Ils sont dix à demander Vingtras. + +C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et +qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le +rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis +elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon +chapeau, qui n'y est pas. + +«Avez-vous vu mon chapeau? + +--Sors donc, que je referme! + +--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai? + +--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.» + + +Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait +remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et +mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!... + +ÉPILOGUE + + +Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure. + +Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner. + +«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit, +comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que +je lui écrive? + +--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un +tour à Paris; et c'est une occasion. + +On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en +arrache, et en route! + +Nous courons sur Paris. + + + +22 +La pension Legnagna + +Je suis à Paris. + +J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension, +m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas +un élève, c'est une vessie.» + +Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours. + +«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?» + +Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds: + +«Boui, boui.» + +Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans +mes devoirs. + +«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les +Anciens.» + +Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les +camarades. + +Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards. +Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat. + +Il passait. + +«Vous n'aimez pas ça? + +--Non, monsieur! + +--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut +sans doute des perdrix rouges? + +--Non; j'aime mieux le lard!» + +Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant: +«Paysan!» + + +Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite. + +Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit +jusque dans son salon. + +«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre, +où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches? + +--Oui, monsieur, avec ma cousine.» + +Il en perd la tête et devient tout rouge. + +«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine. + +Et se tournant vers moi: + +«Allez au dortoir!» + + +Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit +peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins, +et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix +de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, +se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à +s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue. + +Il y a une demi-gloire,--Anatoly. + +Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il +voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc? + +J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres, +on me blague comme provincial. Anatoly me protège. + +«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous; +dans deux, vous verrez!» + +Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas +mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu +près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains. + +Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je +trouvais la province plus gaie, moi! + +Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci +qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu +un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par... + +«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de +version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort +le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le +ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a +continué à pleurer.» + +Ils ont l'air de trouver ce petit stupide. + +La pension mène à Bonaparte. + +Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et +je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner +le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande +heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la +copie qu'on me croit en train de finir. + +Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si +gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les +suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à +travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses +blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que +je regarde. + +Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de +bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se +ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit. + +Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du +faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue +Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de +domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, +dont les rubans volent à la brise. + + +Le dimanche, nous allons en promenade. + +Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier. + +Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre. + + +Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu +devient notre pion. + +Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le +dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là. + +Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le +café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_ +ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à +bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à +galons d'or ou d'argent. + +Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout +avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de +vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de +trinquer. + +Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu +un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me +lever; je n'ai pas osé. + +«Allons, allons, reste là!» + +Sueur dans le dos, frissons sur le crâne. + +Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la +_culotte_!... + +Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une +volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des +anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler. + +Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu. + +Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces. + +Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien. + +Je n'en fus pas moins sauvé tout de même. + +On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place, +et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais; +mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche. + +Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt +sous comptant. + +Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne +place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater +pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les +dix_, quoi! + +Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la +main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou +une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les +consommations. + +J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand +du coup de poing. + +N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches! +Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je +deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai +peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté, +mon but, et qui n'aurai pas de fortune. + + +Ma vie des dimanches change tout d'un coup. + +Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint. + +Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre +qui l'autorise à me faire sortir le dimanche. + +Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la +demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures; +nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre +argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je +les ménage. + +Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se +promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous +l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller +le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme +des prêtres. + +Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse. + +Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait +fortune! + +«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,-- +qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un +lustre qu'on époussette. + +J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud. + +Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées. + +«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant +dans les galeries. + +«On apprend quoi? + +--Tu contemples les tableaux, les marbres! + +--Et après?» + +Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume: + +«Toi qui as fait de si beaux vers latins!» + +C'est vrai, tout de même! + +Matoussaint me voit ébranlé et continue + +«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre! + +--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa +baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est +dans le coin.» + +Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre +et des monuments, décidément. + + +C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est +_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend +que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des +_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts. + +Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la +_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici +Sainville!--Non! Si!» + +L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous +filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez +Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la +table du coin. + +Nous dînons à trente-deux sous. + +Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites +amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, +à propos de tout et de rien... + + +Et comme c'est bon ce qu'on mange! + +_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne +heure! Voilà comment on apprend l'histoire! + +Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces! + +M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces +blagues-là. + +«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de +cochon, prenez vos pieds, grattez-les.» + +On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute. + +«Votre ami est muet, M. Matoussaint?» + +Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je +n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute +au coin de la table. + +«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_ + +Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets, +j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je +reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des +gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me +sortent de la tête. + +«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un +voisin. + +Radigon lui-même en a assez. + +«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!» + + +Après le dîner, il faut que je parte. + +Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna-- +par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures. + +Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg +Saint-Honoré. + +Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le +bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps +si je reparaissais avant l'heure. + +J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce +dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis +penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand +silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma +timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de +dictionnaires ni les récits de grand concours. + +Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac, +d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette +pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où +j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au +passé. + + +On m'appelle un jour chez Legnagna. + +Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux. + +«Vous emporterez cela aussi», me dit-il. + +Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte. + +Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre: + + +«_Mon cher fils,_ + +«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui +l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous +avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons +un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à +M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._ + +«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu +t'assieds._» + + +Il y avait un mot de mon père aussi. + +Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je +voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi +blessé tous les jours. + +Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le +comédien? Est-il bon au fond? + + +«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta +faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye +avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._» + + +Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la +bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il +avait été là. + +Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des +prix. + +Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce +que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes! + +Et toujours, toujours le grand concours! + +Le professeur s'appelle D***. + +Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a +l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme +de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au +concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge. +Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on, +discou-e, _Alma pa-ens_.» + +Il est le professeur de latin, il a un français à lui. + +Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au +bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit: + +«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.» + +Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un +académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne +nuit pas. + +Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des +lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante. + +De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_, +et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein +d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!» + +Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de +bon. + +Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui, +le professeur continue: + +«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.» + +Je ne demande pas mieux. + +«Et à s'avouer impuissant.» + +C'est son affaire. + + +J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français, +mais je dégringole vite. + +De second, je tombe à dixième, à quinzième! + +Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent +ensemble, j'avais dit une fois: + +_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_. + +«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne +serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue +est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération +accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus, +le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la +fois modeste et hardie de Boileau: + +_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!» + +C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre +qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette! + +Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de +choses que je ne comprends pas davantage. + +«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur +son coeur. + + +Il s'arrête un moment: + +«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le +front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a +une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est +un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui +vomit la mort_.» + +C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à +la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous +fréquentions du monde si pauvre! + +Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit. + + +Il était temps. + +Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de +me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui +aurais, un beau matin, cassé les reins. + +J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour +aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme +je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la +pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les +profondeurs de Paris. + +Qu'aurais-je fait? Je l'ignore. + +Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que +je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que +ma vie serait une série de combats? Peut-être bien. + +Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui +la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna. + +Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais +faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je +m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur. + +C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques, +qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en +tirais comme cela au concours. + +Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma +dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais +les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec. + +Le jour du concours arrive. + +Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui +est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet +froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la +mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est +pire que l'hostilité et le silence. + +«Distinguez-vous...» + +Il rit d'un rire lâche. + +Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant. + + +Nous arrivons presque en retard. + +Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et +calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder +le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du +pont. + +Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait +son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se +releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je +le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher +sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de +voleur. + +Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était +un livre comme un dictionnaire. + +Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le +temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches. + +Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre +moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été +devant moi toute ma vie. + + +C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que +son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie. + +Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être. +Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon +père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche, +et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce! + +«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est +bachelier», dis-je à Anatoly. + +Je ne me trompais pas. + +Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne, +_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait +la rue: + +«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!» + +C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre. + + +On dicte la composition. + +Vais-je la faire? À quoi bon! + +Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de +mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui +obsède ma pensée? + +Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé, +blagué seulement. + +Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le +Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a +destitué. + +Pas ce métier-là, non, non! + +Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je +fasse ce que je puis. + + +Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où +j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse. + +Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie. + +«Tu as fini? me dit mon voisin. + +--Oui. + +--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites +saucisses?» + +Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les +dictionnaires, puis il sort un bout de poêle. + +«Ça va crier, prends garde!» + +Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon +d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le +droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on +pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole +au lieu du dictionnaire dans la bataille! + +«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de +Charlemagne fit le café. + +Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des +tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin +qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de +l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une +petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du +_brûlot_. + + +«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la +pension. + +Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble. + +Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le +souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre +banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des +remords. + +Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine. + + +Le résultat est connu.--Je n'ai rien! + +Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a +pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée. + +Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma +conscience est plus calme. + +La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux! +_Fractis occumbam inglorius armis! _[10] + +Et chacun s'en va... + + +Moi, je reste. + +J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne +vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait. + +Nous sommes quatre dans la pension. + +Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un +créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit +Japonais qui ne sort jamais. + +Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je +devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup. + + +J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas +de réponse, je quitte la maison et je pars. + +Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le +commissaire, cette fois. + +Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications +dont mon père et ma mère se rient! + +J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me +chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels. + +«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il +me nourrisse encore pendant les vacances!» + + +Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive +échevelé. + +«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur +votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette +année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai +fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un +riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?» + +Il frappe du pied, marche vers moi... + +Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna! + +Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte +avec laquelle il soufflette le mur. + +Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce +qu'il vient de dire, et je lui donne raison. + +Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations! + +Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre? + +C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même, +arrivé de Nantes la veille. + +Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour. + +«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à +la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici +sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!» + +Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui. + +«Mon père payera ces huit jours. + +--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il +n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent +francs sur votre pension.» + +C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert! + + + +23 +Madame Vingtras à Paris + +«Jacques!» + +C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête. +Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours. + +Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du +monde à trouver une place convenable pour m'embrasser. + + +On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair, +c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette +qu'une faible lumière. + +«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!» + +C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler; +elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes. + +«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta +mère.» + +C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours: + +«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française; +je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la +moustache! tu as des moustaches!» + +Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains +au ciel et va tomber à genoux. + +«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!» + +Elle me dévisage encore. + +«Tout le portrait de sa mère!» + +Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les +pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës +comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie, +le teint jaune comme du buis. + +Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me +demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas +cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de +charbon neuf. + +«Tu as l'air sérieux, sais-tu?» + +Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été +humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance. + +J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été +profonde. + +Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans +la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone! + +Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin! + +Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est +né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri. + +Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice. + + +«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas? + +--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère. + +C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de +pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues. + +«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce +qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose... + +--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas +lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai +écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux? + +--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu +t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours +épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les +trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens +là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!» + +Elle rit et tape sur sa poche. + +«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu +es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris +pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a +pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu +n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux: +qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son +affaire, moi, attends un peu, va!» + + +Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais +haïr, voilà qu'il me fait de la peine! + +Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance, +ma mère dit: + +«Fais tes paquets!» + +Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi. + +«Madame, rien ne peut sortir de la maison. + +--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de +prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre +_Gnagnagna_ qui a dit ça? + +--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a +donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis +le boucher... + +Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il +n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient +abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits +même recevaient des coups. + +Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions. +On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard. + + +Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la +vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé. + +Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux +yeux, bien sûr! + +«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait +mes réflexions dans mon silence et mon regard. + + +Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère +qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire +qu'il laisse sortir mon trousseau. + +On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour +aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la +diligence. + +Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des +ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix, +du geste, comme s'il était là: + +«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous +lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de +t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!» + +Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant +treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma +mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez! + + +«Et où allons-nous, maintenant?» + +Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans +la voiture. Le cocher attend. + +«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un +an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère, +tu ne connais pas un endroit où descendre?» + +Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait +un lit aux Hollandais? + +«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.» + +Elle me pousse vers la portière. + +«Appelle le cocher? + +--Cocher!» + +Il arrête et se penche. + +«Connaissez-vous l'Écu-de-France? + +--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise! + +--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle +l'Écu-de-France. + +--Connais pas ici!» + +Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage +d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre. + +«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture. + +--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde +qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.» + +Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la +Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout +devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère +ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!... + +Elle me donne des coups de parapluie. + +«Mais remue-toi donc!» + +Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je +n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste +un doigt. + +«Arrête une autre voiture.» + +Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des +lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La +montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les +voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours! +toujours! Quelle spécialité! + + +Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par +là? + +Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions +politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs +conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce +n'est pas les jésuites qui auraient fait ça! + +Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a +un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_ +étaient pour les gens qui n'en avaient pas. + +«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers +latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es +pas tombé sur la tête, dis? + +--Non, sur le derrière seulement.» + +Ma mère paraît un peu plus tranquille. + + +Nous sommes installés: une chambre et un cabinet. + +Des cris dans la chambre de ma mère... + +«Jacques, Jacques! + +--Me voilà.» + +À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le +mal du monde pour le garder. + +Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours. + +«Es-tu mon fils?» + +Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé +une fois. + +Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes +que j'ai portées toute cette année. + +Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle +soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma +place. + +Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie +d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur. + +«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là +les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je +sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, +mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour +t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y +avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la +place! Ici, rien! rien!» + +«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai +écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?» + +C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me +tâte. + +«Mais explique-toi, imbécile!» + +Oh non, elle m'a bien reconnu. + +J'explique l'histoire des vêtements. + +J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on +m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient +trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne +connaissais personne. + +Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et +qui avait, lui, des habits trop petits. + +Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de +tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de +gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas? + +Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses +frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de +nouveau. + + +Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son +silence. + +«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y +connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en +retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait +été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de +pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le +tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes +vieux rideaux.» + +Diable! + +«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi +j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, +--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne +voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans +le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie +dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin +d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si +on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui +est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras +inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et +de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis +pas que ce n'est pas du bon.» + + +«Où me mènes-tu dîner?» + +Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me +câlinant. + +Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de +suite de Tavernier, à trente-deux sous. + +«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour? +--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une +si bonne année!» + +J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était +disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les +mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!» + +Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma +mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi! +Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous +pour un fromage!» + +Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient +dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente +sous. + +«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré +que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande +trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut +avoir un petit cochon dans nos pays! + +--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela +timidement.) + +--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix +francs, sois tranquille!» + +Je ne l'étais pas, et je reprends: + +«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.» + +Nous allons chez Tavernier. + + +Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour +qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?» + +Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux +en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait. + +Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la +salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma +mère paraît fixée. + +«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir +si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.» + +Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles. + +Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la +délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer +absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le +garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait +encore! Il allait droit--halte-là! + +Des paris s'engagent dans le fond. + +--Passera, passera pas! + +Ma mère disait: C'est mon fils! + +«_Je vous en félicite, madame!»_ + +Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux +applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de +moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant +d'un air courroucé. + +Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter. + +«Restons ensemble!» dit-elle. + +Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus +sûr, et nous tenons conseil. + +On nous regarde beaucoup. + +«Tu as faim? mon pauvre enfant!» + +Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là? + +Une scie s'organise. + +«_Va rincer l'pau..._ + +--_Consoler l'pau..._ + +--_Remplir l'pau... vre enfant._» + +Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en +bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras. + +«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!» + +Je réponds «non», audacieusement. + +Étonnement de cet homme,--murmure de la foule. + +J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux! + +«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc? + +--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il +s'appelle Jacques, lui!» + +On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler +l'orateur._ + +Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement +que le patron dit: Il faut en finir! + +On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin. + +J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner. + +On nous servit en se tenant sur la défensive. + +«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des +frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils +pisseront à l'anglaise.» + +«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère. + +--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer +l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux +pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.» + +Ma mère s'installe chez Bessay. + +«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon? + +--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon? + +--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si +fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon +enfant!» + +Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est +occupé avec un client, à qui il dit: + +«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?» + +Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête +de veau. + + +Le garçon revient à nous. + +«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère. + +--Je vous recommande le fricandeau. + +--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger +chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous +ça?» + +Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il +de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a +l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi... + +«Jacques, rappelle-le! + +--Garçon?» + +Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste. +J'espère qu'il ne m'entendra pas. + +«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!» + +Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie +d'une voix de stentor dans l'escalier: + +«ET MES TRIPES?» + +Il se retourne brusquement: + +«Qu'y a-t-il? + +--Ce n'est pas un rôti qu'il faut. + +--Qu'est-ce qu'il faut, alors!» + +Ma mère, du fond de la salle: + +«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en +faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!» + + +«La côtelette... enlevons! + +--Je vous ai dit: pas grasse! + +--Ce n'est pas gras, ça, madame! + +--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...» + +Le garçon a disparu. + +Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette; +elle finit par accoucher de cette proposition: + +«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer. + +--Maman! + +--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne +dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une +voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me +ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.» + +Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que +nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je +crois même que je mords mon petit doigt): + +«Moi qui aime tant le gras! + +--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand +j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en +serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.» + + +Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne +pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce +gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon +gousset, et un autre dans ma poche de derrière. + + +Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler +sérieusement: + +«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous +allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les +théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous +n'avons rien décidé pour ton avenir.» + +Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs +dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le +huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre +veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce +n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que +vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre +sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois +sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi +parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!» + +Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les +gâte un peu. + +Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que +je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été +de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit: +«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!» + +Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me +repose un peu, mais ça fatigue tout de même. + + +Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied. +Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique. + +«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste +quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu +regardais les écuyères.» + +Au mirliflore??? + +«Allons! Que va-t-on faire de toi? + +--Je n'en sais rien! + +--As-tu une idée? + +--Non. + +--Il faut finir tes classes.» + +Je n'en vois pas la nécessité. + +Ma mère devine le fond de ma pensée. + +«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les +sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de +quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...» + +Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en +dedans toujours que je fais ces réflexions). + +«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu? + +--À quoi voulez-vous que je réponde? + +--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?» + +Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis: + +Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le +temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps +perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je +voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me +suffire! + +Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs +qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas +recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi, +pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que +je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me +dire que je vous coûte un sou!... + +Voilà ce que je pense, ma mère. + +J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens +des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me +passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content, +voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!... + +Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut! + +Ma mère en est devenue pâle. + +«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je +porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la +place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour +quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal, +et les trois sous du garçon... + +--Tu veux désespérer ton père, malheureux! + +--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne +pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux +pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une +veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit +d'aller où je veux le dimanche.» + +.................................... + +«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?» + +Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil, +dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler +qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne +voulais plus les voir! + +Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains. + +«Tu pleures?» + +Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme +j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa +tête dans ses mains... + +Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y +avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur; +elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme +des perles dans les yeux. + +«Pardon!» + +Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois. + +«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu, +de ne plus me dire de ces mots durs.» + +Elle baissa la voix et murmura: + +«Surtout si je les ai mérités, mon enfant... + +--Non, non, dis-je à travers mes pleurs. + +--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux +sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.» + +Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à +minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire. + +Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis +dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles +touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de +gestes cruels... + + +«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller +encore au collège? + +--Oui, mère.» + +Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa +mort. + +«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant +souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu +t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de +la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après... +Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux +de faire ce que nous voulons...» + + +Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que +l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais +simplement mon baccalauréat. + +J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver +avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme! + +Elle ne me parle plus comme jadis. + +Elle est si grave et a si peur de me blesser! + +«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?» + +Elle ajoute avec émotion: + +«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, +d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une +vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je +puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir +les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes +soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez +Matoussaint.» + + +J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il +demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est +jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une +histoire de la Convention. + +Matoussaint écrit sous sa dictée. + +Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil, +mais on a continué la conversation. + +Leurs phrases font un bruit d'éperons: + +«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une +épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire +des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des +peuples.» + +Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons, +m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche +suivant, je n'étais plus le même. + + +J'étais entré dans l'histoire de la Révolution. + +On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la +misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me +rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers +avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les +fourches avaient du sang au bout des dents. + +Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que +Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était +embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages +et me crevait les yeux. + +C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents, +et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles; +c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui +nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des +enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les +entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la +mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose +et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux. + +Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons +faim! Nous voulons êtres libres!» + +J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr +à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le +coeur. + +Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais +toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les +remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les +haillons de Sambre-et-Meuse. + +On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était +fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le +peuple!_ + +C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en +culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on +venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce +que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais +petit. + + +Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les +veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les +noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en +patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui +vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il +mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et +regardait les cendres d'un oeil fixe. + +Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne +_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où +sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._ + +Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en +tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec +un regard de colère, du côté du château. + +Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers, +bondissait dans mes veines de savant malgré moi! + +Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle +Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que +j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable, +qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les +_aristocrates_, appelez-moi!» + + +«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère. + +C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.-- +Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux, +des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de +Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de +mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de +la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec +une encre qui est à peine séchée. + + +Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère! +J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les +livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du +drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les +brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La +liberté ou la mort!»_ + +Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est +d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis. + + +Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes +en campagne, et chacun fait ses rêves. + +Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les +épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore. + +Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_ + +On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on +parle de la Haute-Loire. + +Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle. + +Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et +des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas, +lieutenant. + +Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les +champs «après la victoire». + + +_Rue Coq-Héron._ + +Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le +rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des +ouvriers. + +La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies +ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche. + +C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que +dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en +bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en +détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui +surveille comme un capitaine. + +Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh! + +On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se +remet à souffler. + + +J'ai trouvé l'état qui me convient... + +J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris, +j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je +respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin. + +Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure! + +Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout +le monde à un moment est ému comme dans une bataille. + +Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit, +j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal. + + +Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est +une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les +autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie! + +Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là. + +Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la +vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas +d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par +jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras. + +Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche +j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.-- +J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque +chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes... + +_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_ + +«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous +retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec +lui.» + +Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et +j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions +été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des +ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été +mêlés à des émeutes. + +La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on +trinquait. + +Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière +_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien. + +Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on +disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me +semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour +républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait, +et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur. + +Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui +parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de +batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air +doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine +voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le +brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme, +--travaille,--c'est pour le moutard.» + +À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit +quelqu'un. Et l'on salue au refrain: + +_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_ + +Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins, +moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis +plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se +fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_ + +«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.» + +Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal. + +Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être +craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé +là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades +et mes maîtres. + +Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au +lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps +quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et, +le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau. + +J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français, +mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens: +on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._ + + +Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a +été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà +qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o, +onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique +pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort. + +«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il +pas mieux _passer le goût du pain?»_ + + +Retourner là-bas? + +À qui parlerai-je de République et de révolte? + +Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose +à Lyon! + +Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré! + +Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.» +Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de +peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une +chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs +par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige. +J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je +descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je +demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état. + +Si j'en parlais à ma mère? + + +Je lui en parle. + +«Tu m'avais dit, cependant... + +--C'est vrai, oui.» + +Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste +me donne du courage. + +«Vous reviendrez, mon cher. + +--Écrivez-moi, au moins! + +--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à +l'assaut de l'Élysée. + +--Surtout dans ce cas, citoyen!» + + + +24 +Le retour + +Ah! que la route est triste! + +Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui +m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer. +Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage! + +Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare +m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne. + +Beaugency! Amboise! Ancenis! + +On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes, +cela! + +«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues. + +--Oh! mon Dieu! + +--Nous y sommes.» + + +Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons, +il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je +reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en +allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants +à qui l'on faisait la charité. + +Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne. + +Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement. + +Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile. + +Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses +bras pour un baiser. + +Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une +_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux! + +Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de +pierre. + +Je n'ose pas. + +Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes +cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un +air de rancune tous les deux. + +On monte les escaliers sans dire un mot. + +Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour +de Londres. + +Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend +des temps _de solennité. + +C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent +leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à +m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et +il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et +chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, +il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer +beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc +que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un +coup de hache, te livrer au licteur?» + +Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne +puisse plus y tenir. + +Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est +forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps. + + +Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui. + +Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la +faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était +une chaise curule. + +«Vous êtes mon fils, je suis votre père.» + +--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère. + +--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui +donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le +droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.» + +Il s'embrouille. + + +PHILOSOPHIE + + +«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te +présenteras au baccalauréat.» + +Telle est la décision adoptée. + +On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes. +On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de +Paris... jugez!... + + +Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École +normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours +le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à +l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, +dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux +premières, et au premier rang. + +C'est sa mère qui a fait cette combinaison. + +«Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._» + + +Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire +le péripatéticien chez lui, dans son jardin. + +Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour +arroser son potager; il n'a plus personne. + +Il pense que moi, fils de collègue--qui suis d'Éleusis aussi,-- +j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau. + +Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là. + +Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais +l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie +des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête +pleine. + +Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du +_journaliste_, quoique ce journaliste fût républicain. + +J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu. + +Mais celui-ci est vraiment comique! + + +EN CLASSE + +«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?» + +Je me gratte l'oreille. + +«Vous ne savez pas?» + +Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris, +voyons! + +--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu? + +--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre. + +--Badigeot? + +--M'sieu, il y a le _consensus omnium_! + +--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate +accouchant son génie.) + +--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc! + +--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que +tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu? + +--Oui, m'sieu. + +--Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?» + +Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le +matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une +boulette de pain mâché. + +«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut. + +--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas +vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible. +Sa droite est terrible!» + +Le mot ne lui a pas déplu, cependant. + +«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de +la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!... Ce cri d'un enfant +pour désigner Dieu!» + +Il en a parlé en haut lieu. + +«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant +qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?-- +Oui, il y a un _bonhomme_ là-haut!» + + +À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et +commence en lui rappelant le mot: + +«Il y a un bonhomme là-haut?» + +--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.» + + +MON ÂME + +Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._ + +Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi. + +Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans +ce collège-ci. + +Il y a sept facultés de l'âme. + +«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître. + + +On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre, +M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs! + +Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation. + +Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix +fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon +père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à +son propriétaire désespéré. + +«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.» + +Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il +y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui +notre voisin. + +M. Chalmat dormait sur le même carré que nous. + +Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais +qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.» + + +Il voulut me faire un cadeau. + +Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur +ouvert. + +«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire +vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon +manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que +j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!» + +Mon père semble dire: «c'est trop». + +«Non, non! Écoutez-moi bien.» + +Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche. + +«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? _Il y en a huit!»_ + +On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie? + +«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq +doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main +gauche. + +Il a ajouté avec bonté: + +«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore +encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.» + + +_Rennes, lundi._ + +Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me +suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses +pensionnaires. + + +_Mardi._ + +Je suis le second en version. + +J'ai _fait_ encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le +premier. + + +Cette après-midi, l'examen. + +Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en +trois bouchées. + +«Monsieur Vingtras!» + +C'est mon tour. + +On tire les boules. + +«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.» + +Je traduis comme un ange. + +«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez +été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que +vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé +par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous +appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue +M. Gendrel.» + +M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de +_province_, docteur ès lettres de _province_; il n'a pas bu aux +fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_, +à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il +m'a pris pour prétexte à l'instant. + +M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes +comme celles de Bergougnard. + + +Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui. + +Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge +qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être +indulgent. + +«Qu'est-ce que le pendule compensateur? + +--C'est un pendule qui compense. + +--Bien, très bien!» + +Se penchant à l'oreille du doyen: + +«Il est intelligent.» + +Se retournant vers moi: + +«Et la machine pneumatique, quel est son usage? + +--La machine pneumatique?... + +--Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le +vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. +Bien, très bien!» + +Il reprend: + +«Vous avez en géométrie la section d'un cône?» + +Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne +démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la +fais à la bonne franquette. + +Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un +vieux mouchoir, je coupe mon cône. + +On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le +mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire +de bonne humeur. + +Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour +au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour: + +«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais +comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous +avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a +profité.» + +Murmure flatteur. + +Encore un coup à Gendrel! + +C'est à lui que j'ai affaire maintenant. + +Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous +toutes neuves. + +Il lui prend l'envie de se moucher. + +Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure +et remis dans la coiffe si grasse. + +C'était le chapeau de Gendrel. + +Je suis perdu! + +Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui +sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir. + +Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître. + +«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.» + +(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?» + +Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un +assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail +de son cheval. + +«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de +l'âme?» + +Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.» + + +.................................... + + +Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs! + +Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois +dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._ + +Pi--houit!... + + +J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face. + +«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas +honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le +doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout +à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait +peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.» + +Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant +accepter ma _théorie des huit_ publiquement, et je vais porter la +peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de +volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter. + +Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à +se présenter à une autre session.» + +La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et +où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse +les bases sur lesquelles repose la conscience humaine. + +Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui +m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains +d'une secte ou d'une faction. + +J'ai dit ce qu'il m'a dit! + +Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,--je +m'en fiche,--mais je serai forcé de me représenter devant la +Faculté de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien +triste... + + +Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil +cave. + +C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est +dans son propre orgueil! + +Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie. + +Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait +sur notre porte: + + +À LA BOULE NOIRE +AUBERGE DES RETOQUÉS +AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT +(On porte tout de même des participes en ville) + +_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire +qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq +francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée, +comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme +si le fils de la maison avait jonglé avec des _blanches!..._ + + +«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec +nous.» + +Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes +pénibles. + +Mon père me reproche le pain que je mange. + +On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui +se cache. + +«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris. + +--Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes. + +Je serai donc toujours écrasé par mon costume! + +Ah! je partirai tout de même! + +Mon père a eu vent de ce propos. + +«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.» + +Legnagna m'avait déjà menacé d'eux... + +Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père? + +Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me +traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien... + +«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!» + +Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui +s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux +livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire +ma chambre. + +«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.» + + +Me faire arrêter?--Pourquoi? + +Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée +que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me +frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux +avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant +lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une +cotte, un bourgeron! + +Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux +gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne +veux pas être professeur comme lui. + +Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je +veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je +désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la +charrue et l'écurie. + +Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas +ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans, +il le peut. + +On a pensé à moi pour une leçon. + +Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques +personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous, +veulent me montrer de l'amitié. + +L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui +veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu: + +«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu +d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont +bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il +faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il +achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un +sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je +vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.-- +J'ai gardé les vaches, voyez-vous!» + +J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère! + + +La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de +recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son +chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux +cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour +ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille, +et elle vient chercher un professeur et non pas un berger. + +Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.) + +«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en +croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...» + +Ah! cette paysanne! + + +Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une +leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même +prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne +tiennent pas. + +Je suis forcé de m'asseoir de côté. + +Je tremblai si fort un jour où l'on me dit: + +«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez +votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes. + +--Oh! non, au contraire, merci.» + +Je ruisselle. + +«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère, +qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si +l'on était content de moi et pour parler en ma faveur. + +--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de +beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a +déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant +même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front +avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...» + +On me chasse le lendemain. + +Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier. +«Cinquante francs.» + + +Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère +intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap. + +--Oh! non, par exemple, non! + +--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine +qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!» + +J'achète un costume tout fait. + +Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande +à parler en particulier au patron de l'établissement et lui +explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les +larmes aux yeux!» + + +Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma +mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît. + +Elle en est si contente et si fière! + +Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup: + +«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure! +Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me +tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate). + +Claquant la langue tristement, elle ajoute: + +«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a +seulement pas demandé des morceaux!» + + +Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait +pâlir, il eut peur de mon désespoir. + +«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère. + +Il en est à croire cela. + +La pauvre femme reste muette, glacée. + +Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le +même toit. La maison a l'air d'une maison maudite. + + +«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.» + +C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur +du suicide. + + +C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour +écrire à, son père. Il faut mettre _vous_. + +Je dis _vous_ pour la première fois. + +Je ne vois pas bien avec la chandelle. + +«Mère, donne-moi donc une bougie. + +--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça +éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!» + +J'écris à mon père! Je rature, et je rature! + +Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de +paraître faible. + +Je recommence; c'est difficile et douloureux. + +Ah! ma foi, non! et je déchire encore... + +Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,-- +quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y +sera tout de même. J'écris simplement ceci: + +_Je veux être ouvrier._ + +«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient +de remettre le bout de papier. + + +Il me rencontre dans un corridor: + +«Tu te f... de moi, dis...?» + +Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser. +L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur. + + +25 +La délivrance + +Le malheur est arrivé! + +Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux +gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café +où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas +payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent +dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait +pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler. + +Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou. + +J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie +au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres +de M. Victor Cousin. + +Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je +les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit +d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les +mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les +jeunes gens.» + +Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux +qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que +moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des +vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de +nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait +chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des +répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux. + +J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs. + +Elle avait levé les mains au ciel. + +«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...» + +Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins, +il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce +que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des +choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu +acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi +prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de +Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte. + +Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui +passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste. + +«Te voilà, fainéant?» + +Et il a continué son chemin. + +Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui +demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me +regarder en face, ce mot qui me faisait mal! + +Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce +travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient, +parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les +miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne +faut pas qu'il m'appelle fainéant! + +Fainéant! + +Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais: + +«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie +plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!» + +Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand +j'étais plus jeune. + +Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je +lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle +parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui +en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au +courage de son fils. + +Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je +caponne! + +Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme, +et je travaillerai tout de même! C'est dit. + +Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée, +que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je +courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à +huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue. + + +J'y ai couché. + +C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il +a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et +je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des +sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix +heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé +le verrou mis. + +Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de +courage que moi. + +Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans +ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas +paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent. + +Comme c'est froid, quand le soleil se lève! + + +Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à +huit heures et demie du matin. + +Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène +sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe. + +M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur? + +La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était +blanc comme un mort. + +«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!» + + +_Dans la maison, une heure après._ + +«Qu'y a-t-il? + +--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!» + +Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait +volontiers estropié; il répétait: + +«Je te casserai les bras et les jambes.» + +«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne. +Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point. +C'est trop tard; je suis trop grand.» + + +BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS! + + +_Minuit._ + +Mon père me fera arrêter, bien sûr. + +La prison demain, comme un criminel. + +Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui +commencent comme cela. Je le sens bien. + +Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais +tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province. + +L'idée m'est presque venue d'en finir. + +Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui +m'aurait assassiné! + +Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire, +voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y +avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà +pourquoi je me pendrais à cette fenêtre? + +Je n'ai pas un reproche à m'adresser. + +Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois +mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en +coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai +jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se +battre. + +Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait +la main tout de même. Ici, point! + +Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et +quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je +le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres +les DROITS DE L'HOMME. + +Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le +corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me +martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si +M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette. + +Paris! oh! Je l'aime! + +J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre, +la sympathie aux révoltés. + +L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais +déjà ma cravate. + + +Encore des cris, des cris! C'est deux jours après. + +Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre. + +«Jacques, viens, viens!» + +On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours +auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison +où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant +calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras +fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait, +on lui mettait le poing sous le nez. + +Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune. + +«Qu'y a-t-il? + +--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler +mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais. + +--Malheureux!» + +Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le +vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en +morceaux. + +Ils amassaient du monde dans la rue. + +«Viens donc, me crie le frère aîné écumant. + +--Eh! je viens!» + + +On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un +saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens +comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas +lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge +encore. On me tire par les cheveux. + +On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte +par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins +le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et +il en conte!... + +L'imbécile! + +«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je +vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai +à l'épée avec lui.» + + +_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._ + +Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le +collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la +fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,-- +ce qui me donne ma liberté. + +J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui +ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la +Navale s'offrent pour la chose. + +«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers. + +--J'ai dix-huit ans.» + +Je mens de deux ans, voilà tout. + +On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas +devant Saint-Cyr. + +Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un +paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois +que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un +tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais. + +Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche? +Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit. + + +Nous sommes sur le terrain. + +«Avancez, messieurs!» + +Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de +rater le cérémonial. + +L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un +bond en arrière et il me laisse là. + +J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître. + +Il ne vient pas, j'avance. + +Cri du médecin! + +«Quoi donc? + +--Vous êtes blessé. + +--Moi? + +--Vous avez la cuisse pleine de sang.» + +Je ne sens rien. + +«Recommençons, recommençons ça!» + +Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a +fait l'autre, je bondis. + +«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien. + +Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi. + +«Le gras de la cuisse traversé! + +--Vous croyez? + +--Et quinze jours sans marcher!» + +Oh! je n'ai pas grand endroit où aller! + +Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne. + +Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...» + +Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai +vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de +bois. + +J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un +camarade.» + +Elle a même fait cette remarque: + +«C'est mal pendant que son père est malade.» + + +Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette +voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente +sous à ma mère qui m'a cru fou. + +«Il prend des voitures, maintenant!» + +L'escalier est noir. + +J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous +prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me +fourrer dans mon lit. + +Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté +toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le +mien. + +«Jacques, tu as _été en duel_! + +--Et mon père, comment va-t-il?» + + +Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le +médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne +à lui. + +Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi, +elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes. + +Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends +tout. + +C'est mon père qui parle avec émotion: + +«Oui, quand il sera guéri, il partira. + +--Pour Paris? + +--Pour Paris. + +--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au +moins? + +--Je t'ai dit que non.» + +Un silence. + +«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la +veille!...» + +Il semble que sa voix tremble. + +«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous +ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait +peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a +fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant, +et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux +creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel. + +--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à +Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme +il a pleuré! + +--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de +_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux +dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste +dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je +le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour +qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet +de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte. + +--Tu l'embrasseras avant de partir. + +--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore +l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!... +Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime +bien... Moi, je n'ose pas.» + + +«Madame, madame! + +--Quoi donc! + +--Il y a les agents en bas! + +--Les agents!» + +Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends +parler. + +«Nous venons pour emmener votre fils. + +--Parce qu'il s'est battu?» + +Elle remonte vers mon père. + +«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour +qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais +signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas, +dis, au moins, à travers la cloison?» + +.................................... + +J'entends. + +Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce +lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait. + +Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me +semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de +mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur! + + +Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de +force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour +voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part, +ceux qui ont un peu pleuré. + +Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_. + +Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon +maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de +frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!-- +Ah! oui! malheur à celui-là! + +Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé. + +Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit: + +«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri; +vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.» + +Ma mère remercie Dieu. + +«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!-- +je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...» + +Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers +la cloison. + + +«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant. + +Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, +faire ma petite malle, et je lui demande mes habits. + +Ce sont ceux du duel. + +Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et +taché de sang. + +«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec, +bien sûr...» + +Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé, +fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette! +--mais finit par dire en hochant la tête: + +«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au +moins ton vieux pantalon!» + + + + [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent. + [2] Sorte de cataplasme. + [3] Il s'agit d'une question de grammaire. + [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins. + [5] Dictionnaire de grec. + [6] Auteur de chansons très populaire. + [7] Drapeau. + [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon +d'armes. + [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile, +Énéide, VI, 863.) + [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. » + [11] Conducteur, cocher. + [12] Fuit. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 *** |
