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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 ***
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+Jules Vallès
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+(1832-1885)
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+L'ENFANT
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+(1879)
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+Table des matières
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+DÉDICACE
+1 Ma mère
+2 La famille
+3 Le collège
+4 La petite ville
+5 La toilette
+6 Vacances
+7 Les joies du foyer
+8 Le Fer-à-Cheval
+9 Saint-Étienne
+10 Braves gens
+11 Le lycée
+12 Frottage--Gourmandise--Propreté
+13 L'argent
+14 Voyage au pays
+15 Projets d'évasion
+16 Un drame
+17 Souvenirs
+18 Le départ
+19 Louisette
+20 Mes humanités
+21 Madame Devinol
+22 La pension Legnagna
+23 Madame Vingtras à Paris
+24 Le retour
+25 La délivrance
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+À TOUS CEUX
+qui crevèrent d'ennui au collège
+ou
+qu'on fit pleurer dans la famille
+qui, pendant leur enfance,
+furent tyrannisés par leurs maîtres
+ou
+rossés par leurs parents
+
+Je dédie ce livre.
+Jules VALLÈS.
+
+
+1
+Ma mère
+
+Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné
+son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
+je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;
+je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup
+fouetté.
+
+Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me
+fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
+c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
+
+Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.
+
+C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
+au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas
+d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà
+le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au
+lait.»
+
+Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait
+trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
+derrière lui a fait pitié.
+
+Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les
+voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de
+le sauver, et elle a inventé autre chose.
+
+Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!
+
+--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça
+pour vous.
+
+--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»
+
+Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,
+elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le
+soir, sa remplaçante.
+
+«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon
+en cachette.
+
+Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein
+d'étonnement et de larmes.
+
+
+C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
+cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui
+sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
+rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête
+rouge et à queue bleue.
+
+Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les
+copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
+fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
+déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
+cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;
+j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père
+pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le
+couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers
+lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,
+l'écume aux lèvres, les poings crispés.
+
+«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»
+
+Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
+front contre la porte.
+
+Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma
+terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en
+suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
+me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.
+J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
+des compresses.
+
+«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
+linge tachée de rouge.
+
+Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le
+cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.
+
+Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
+
+Ce n'est pas ma faute, pourtant!
+
+Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je
+n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?
+
+Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.
+
+C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est
+emportée.
+
+On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en
+grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a
+bien fait de me battre.
+
+
+La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à
+gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les
+voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
+arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
+Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
+peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des
+fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je
+regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four
+tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la
+croûte et la braise!
+
+
+La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
+souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
+regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.
+
+Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
+en inclinant la tête pour remercier.
+
+Ils n'ont pas du tout l'air méchant.
+
+Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui
+le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,
+après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il
+allait mourir.
+
+Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il
+vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
+nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à
+la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
+joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
+qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de
+noix.
+
+À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!
+comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on
+appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du
+Vivarais!
+
+Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
+leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des
+femmes qui les leur donnaient.
+
+D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur
+portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout
+petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
+
+Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit
+que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je
+m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça
+t'apprendra!»
+
+
+J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me
+retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure
+bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à
+genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
+démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma
+mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
+voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?
+
+Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison
+avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était
+en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.
+On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté
+ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à
+torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.
+Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
+dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
+vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.
+
+Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est
+levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se
+tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
+pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel
+pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
+moissons en fleur.
+
+Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait
+_Amen_, et a sauté dans un verre.
+
+
+Nous venons de la campagne.
+
+Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
+son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un
+oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au
+séminaire.
+
+Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a
+voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans
+une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,
+pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le
+soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui
+accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une
+tante malade.
+
+On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à
+l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au
+plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations
+pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
+
+Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde
+dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
+puces de séminaire.
+
+
+La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux
+dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
+est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant
+le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne
+grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
+bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
+jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
+qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi
+sur une planche, comme deux chopines vides.
+
+On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
+
+Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans
+avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en
+feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son
+nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la
+matelote.
+
+Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,
+quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
+coins.
+
+Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
+de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est
+architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui
+est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté
+cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On
+dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
+yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
+lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
+quand elle marche.
+
+Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter
+quelquefois.
+
+On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais
+je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
+passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle
+m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
+l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.
+
+» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?
+
+--Oui, oui, au mieux!
+
+--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»
+
+J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que
+je ne comprends pas.
+
+«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,
+on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
+leurs fêtes!»
+
+Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
+pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils
+sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs
+enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
+l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
+heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint
+viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait
+bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une
+femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,
+et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
+et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,
+a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
+est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus
+laide aussi.
+
+
+Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
+rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver
+picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une
+cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
+engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son
+mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma
+grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît
+que j'aime le bleu!
+
+Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me
+calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
+cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé
+qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
+
+Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant
+mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de
+mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la
+santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
+
+
+Je suis grand, je vais à l'école.
+
+Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les
+jours de foire!
+
+Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en
+grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans
+les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
+écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers
+de fruits; les radis roses, les choux verts!...
+
+Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait
+souvent du foin.
+
+Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait
+hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le
+cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...
+
+On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
+ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les
+émotions d'un danger... Quelles minutes!
+
+Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la
+suis.
+
+
+
+2
+La famille
+
+Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan
+Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,
+parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son
+grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
+assez gracieuse, elle est femme.
+
+Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a
+l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,
+qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques
+quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
+ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
+gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son
+visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup
+de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;
+ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de
+fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
+cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de
+l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils
+restent gringalets sous les grands soleils.
+
+Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
+laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
+poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la
+peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
+lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
+entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille
+tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
+champs dans des paysages de peintres.
+
+Deux tantes du côté de mon père.
+
+Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!
+
+Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
+ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
+interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande
+des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues
+se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,
+lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
+de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour
+chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,
+regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée
+comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner
+tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne
+fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.
+
+Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et
+elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
+manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante
+Amélie!
+
+Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
+yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:
+elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
+trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près
+de son coeur qui veut parler...
+
+Grand-tante Agnès.
+
+On l'appelle la «béate[1]«.
+
+Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.
+
+«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»
+
+Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de
+consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.
+
+«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est
+fait comme cela, l'innocence!»
+
+Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
+blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
+toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le
+crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
+ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des
+poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
+figure.
+
+Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête
+noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de
+terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,
+sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux
+gouttes d'eau.
+
+«Voeux d'innocence.»
+
+Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire
+que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque
+chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.
+
+Béate?
+
+Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes
+avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
+comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un
+brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et
+l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!
+
+On m'y envoie de temps en temps.
+
+C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.
+
+Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.
+
+Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
+son serre-tête, j'espère.
+
+Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
+quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus
+dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.
+
+Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
+pot à beurre!
+
+Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu
+par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
+piquées et moisies!
+
+La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.
+
+Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
+à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
+un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même
+sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les
+côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
+de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les
+regarder.
+
+La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.
+Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau
+comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de
+retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer
+droit comme une bouteille en vidange.
+
+On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
+rave et après l'oeuf.
+
+Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez
+la béate; on m'en donne une crue et une cuite.
+
+Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
+langue un goût de noisette et un froid de neige.
+
+Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
+la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
+qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de
+béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,
+et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.
+
+Il y a de temps en temps un oeuf.
+
+On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met
+à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un
+_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.
+
+Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
+monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans
+entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à
+la petite cuiller.
+
+En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une
+chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
+blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.
+
+En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
+porte, et les _carreaux _vont leur train.
+
+Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de
+perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent
+sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
+bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.
+
+Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans
+les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons
+muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont
+seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le
+silence!...
+
+Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière
+de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent
+mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à
+bavarder...
+
+
+Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
+s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
+boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
+yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un
+buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes
+couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
+la prière!
+
+Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
+rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On
+boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
+ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
+plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
+touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me
+fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
+planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à
+leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.
+
+«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
+bachellerie" qu'avec nous?
+
+--Oh! mais non!»
+
+Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,
+professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent
+quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;
+ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
+me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
+les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
+m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
+si heureux avec les menuisiers!
+
+Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
+m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il
+bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
+m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit
+pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le
+coup de pied, et je tombe presque toujours.
+
+Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
+
+Il part le matin et revient le soir.
+
+Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur
+le point de rentrer.
+
+Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à
+ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il
+travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui
+m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
+moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
+dans son vernis.
+
+Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
+mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des
+amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le
+gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»
+
+Un jour, l'oncle Joseph partit.
+
+Ce fut une triste histoire!
+
+Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,
+avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
+catastrophe.
+
+Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout
+noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller
+dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent
+dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
+
+Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je
+ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable
+jalousie.
+
+Et contre qui?
+
+Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à
+mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,
+mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.
+
+L'aimait-elle?
+
+Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que
+la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces
+émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle
+Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.
+
+Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
+pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une
+dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
+les choux.
+
+Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
+promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais
+être père...
+
+Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
+joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
+certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le
+Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.
+
+J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:
+
+«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
+homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
+rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»
+
+Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et
+bien, et ils s'en allèrent tous les deux.
+
+Je les vis disparaître.
+
+Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.
+
+Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.
+Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle
+du festin, et _je bus pour oublier._
+
+Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.
+Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour
+Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit
+adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!
+
+Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.
+
+C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!
+
+Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
+de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que
+coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
+sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle
+rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle
+s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
+la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule
+ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans
+notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses
+blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
+a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.
+
+Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de
+ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
+en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
+mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,
+comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:
+Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
+j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;
+je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.
+
+Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
+avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc
+que monte le petit du préfet.
+
+J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.
+
+
+Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
+au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
+bouffée.
+
+«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
+nous! Si tu veux venir!»
+
+Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
+je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge
+veinée de bleu!
+
+Toujours cette odeur de framboise.
+
+Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
+chemise.
+
+Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour
+sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes
+cheveux!
+
+Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve
+tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de
+nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
+ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça
+me chatouillait; je ne lui disais pas.
+
+Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un
+cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui
+de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
+à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta
+ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
+sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
+ressemblent à des coeurs de moutons.
+
+La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
+mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
+ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
+
+Hue donc! Ho, ho!
+
+C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
+d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses
+dents jaunes.
+
+Le voilà sellé.
+
+«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à
+abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à
+pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à
+m'asseoir sur la croupe.
+
+
+J'y suis!
+
+Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un
+torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par
+les mouches.
+
+On les apporte.
+
+«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
+ma taille, serre-moi bien.»
+
+Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
+m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
+réciter est vrai.
+
+Dieu fait bien ce qu'il fait!
+
+Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.
+
+«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»
+
+Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme
+des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le
+doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
+mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a
+regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou
+rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.
+
+J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là
+que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout
+fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
+sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
+de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
+disais hue! comme un maquignon.
+
+Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.
+
+Nous sommes à Expailly!
+
+Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs
+qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
+d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--
+qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande
+de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui
+flambent comme des diamants.
+
+Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie
+par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en
+flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné
+un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
+bout du fil.
+
+Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière
+frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...
+
+J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la
+Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je
+ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
+d'une vache...
+
+
+
+3
+Le collège
+
+Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes
+les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du
+Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,
+le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous
+les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue
+était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on
+disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
+servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
+querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
+les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
+
+Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
+nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
+
+Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
+vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur
+blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
+cochons ou de vaches.
+
+Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles
+trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
+de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
+cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
+empeste, fume et bourdonne.
+
+
+À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue
+l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur
+regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
+troubler le silence, déranger l'étude.
+
+Quelle odeur de vieux!...
+
+
+C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est
+souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
+m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,
+mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien
+gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
+
+
+Mon père fait la première étude, celle des élèves de
+mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,
+on dit qu'il est _chien_.
+
+Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
+étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à
+ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
+
+Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
+méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils
+ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
+qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent
+de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à
+mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
+
+Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu
+as donc?--Comme il a l'air nigaud!»
+
+Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un
+gros soupir, une vilaine larme.
+
+Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,
+porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,
+tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
+il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,
+c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
+peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand
+je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.
+
+J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
+en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.
+
+
+Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
+quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je
+ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
+de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
+l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
+dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
+met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,
+me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
+dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père
+revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le
+fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
+de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
+maîtres.
+
+Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
+arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,
+pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens
+que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis
+un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
+supporte la brutalité du lampiste.
+
+J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui
+atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
+
+Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,
+quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de
+grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la
+cour.
+
+Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
+
+J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à
+mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me
+fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément
+qu'il demanderait au réfectoire.
+
+«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
+qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
+boîte, s'il voulait.»
+
+Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être
+vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de
+lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans
+son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que
+je souffrisse un peu et il avait raison.
+
+Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,
+pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un
+cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé
+et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la
+couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon
+père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un
+soir, au lycée du Puy...
+
+
+Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce
+trou du Puy.
+
+Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._
+
+On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que
+j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une
+vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
+_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite
+ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la
+rencontre.
+
+J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.
+
+Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui
+blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
+peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh
+bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
+souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y
+songe!
+
+Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.
+
+Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
+perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs
+sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la
+rivière.
+
+Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du
+petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire
+passer cette rivière dans un coin de chapitre...
+
+
+Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
+tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
+la voix.
+
+Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
+glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le
+dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
+réussite.
+
+Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
+des haricots.
+
+«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame
+Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les
+vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE
+L'ÂME.»
+
+Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte
+s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il
+allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la
+haute, du chenu! Ma mère était flattée.
+
+«Les voici!»
+
+On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais
+Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
+impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
+diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!
+
+«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son
+voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
+
+Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
+regardait voler les mouches.
+
+Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui
+et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
+s'accrochant à son métier.
+
+«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le
+compas...»
+
+Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait
+sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
+disait: «DIEU EST LÀ.»
+
+On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
+haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
+bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la
+démonstration de l'_Être suprême_.
+
+Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme
+venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les
+haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
+
+
+
+4
+La petite ville
+
+La porte de Pannesac.
+
+Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je
+puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.
+
+J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je
+commence à prendre le dégoût des monuments romains.
+
+Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.
+
+Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,
+le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine
+et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou
+les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.
+
+
+J'ai le respect du pain.
+
+Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne
+m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.
+
+«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
+à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
+avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
+peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
+je te dis là, mon enfant!»
+
+Je ne l'ai jamais oublié.
+
+Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma
+vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me
+pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain
+depuis lors.
+
+Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,
+pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué
+sur sa tige la fleur du pain!
+
+Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à
+ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu
+le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
+
+«Tu verras ce qu'il vaut.»
+
+Je l'ai vu.
+
+
+Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,
+jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.
+
+Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
+comme de la croûte.
+
+Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
+blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
+une épaule de monsieur qu'ils frôlent.
+
+Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux
+aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de
+seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:
+des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
+papier mou.
+
+À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
+ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient
+du plomb dans les écuelles de bois.
+
+C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
+lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les
+charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
+mâchoire d'homme.
+
+Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais
+plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
+qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
+Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et
+des sacs.
+
+
+Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.
+
+Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
+un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de
+couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
+d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
+les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
+
+Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un
+poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
+deviendrait d'or dans le beurre!
+
+Un goujon pris par moi!
+
+Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!
+
+J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires
+dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.
+
+J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec
+de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les
+carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de
+gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et
+de fiente dans ma grande poche.
+
+Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
+produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un
+objet de dégoût pour mes voisins.
+
+Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le
+doute s'éleva dans mon esprit.
+
+Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
+odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,
+qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la
+graisse et le poivre.
+
+C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
+insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.
+
+Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
+régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.
+
+Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui
+portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
+moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête
+dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de
+pierrots à dos d'Hercule!
+
+
+Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.
+
+
+Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
+
+Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un
+trapèze.
+
+Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;
+seulement il m'est défendu d'y monter.
+
+C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne
+pas me laisser me balancer ou me pendre.
+
+Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à
+me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.
+J'obéis.
+
+Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et
+elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!
+
+J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
+aussi.
+
+Ils se casseront donc les reins?
+
+Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
+laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout
+simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
+assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
+petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!
+
+Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point
+faire ce que font les autres?
+
+Pourquoi me priver d'une joie?
+
+Suis-je donc plus cassant que mes camarades?
+
+Ai-je été recollé comme un saladier?
+
+Y a-t-il un mystère dans mon organisation?
+
+J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!
+
+Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.
+
+En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
+que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau
+de sucre placé trop haut.
+
+Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!
+
+Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
+le trapèze et me mettre la tête en bas!
+
+Rien qu'une fois!
+
+Vous me fouetterez après, si vous voulez!
+
+
+Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver
+les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est
+devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
+trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le
+jardin!
+
+La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
+bouderie et mon chagrin.
+
+Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
+banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
+relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui
+s'éteint dans le ciel...
+
+«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi
+penses-tu?
+
+--À quoi je pense? Je ne sais pas.»
+
+Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et
+voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
+un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole
+comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me
+regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque
+envie.
+
+
+
+5
+La toilette
+
+Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du
+pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
+Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais
+vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a
+demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
+l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.
+
+«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.
+
+Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.
+
+Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se
+détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.
+
+
+Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en
+habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
+poêle.
+
+Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,
+une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue
+l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me
+regardent.
+
+Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et
+se racornit, m'écorche et m'ensanglante.
+
+Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.
+
+Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
+barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des
+uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein
+même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce
+pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
+
+
+Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.
+
+On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère
+m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été
+forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de
+M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.
+
+Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
+jardin; j'ai appelé.
+
+Une servante est venue et m'a dit:
+
+«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la
+cuisine?»
+
+Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
+toute la nuit.
+
+Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer
+les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait
+fouillé partout.
+
+Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à
+ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont
+évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces
+robes fraîches, parut singulière à tout le monde.
+
+Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que
+j'étais orphelin!
+
+Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un
+coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à
+l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me
+contentai de faire des signes, et je parvins à me faire
+comprendre.
+
+On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.
+
+
+La distribution des prix est dans trois jours.
+
+Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
+prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
+la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en
+s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque
+autorité.
+
+Madame Vingtras est avertie, et elle songe...
+
+Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
+faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
+du goût.
+
+«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»
+
+On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont
+les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
+soie.
+
+Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de
+tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les
+doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
+casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,
+et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,
+dans l'ancien temps.»
+
+«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour
+toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
+tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
+
+«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et
+elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.
+
+«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec
+ça.»
+
+On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
+mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si
+douloureusement la peau!
+
+«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»
+
+Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.
+
+
+Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta
+mère t'aime et veut te le prouver.
+
+Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
+ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le
+revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
+mère, Jacques!
+
+Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,
+avec des noyaux verts!
+
+La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.
+
+Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...
+
+Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
+d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--
+qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,
+Jacques!
+
+Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
+d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
+cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution
+des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des
+olives et verts comme des cornichons.
+
+Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme
+que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une
+menace sur ma tête.
+
+Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient
+quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le
+diable», murmuraient les béates en se signant...
+
+J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre
+veines.
+
+Un pantalon blanc à sous-pieds!
+
+Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
+qui tendaient la culotte à la faire craquer.
+
+Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de
+boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,
+collé sur mes cuisses.
+
+«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la
+porte d'entrée et en me poussant devant elle.
+
+Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
+chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
+au ciel.
+
+
+J'entrai dans la salle.
+
+J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais
+reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,
+et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
+
+Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de
+ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
+pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--
+j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon
+cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...
+
+Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la
+salle.
+
+Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et
+regarde: on se demande le secret de ce tapage.
+
+«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix
+qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.
+
+Tous les regards s'abaissent sur moi.
+
+Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
+énergique que les autres donne un ordre:
+
+«Enlevez l'enfant aux cornichons!»
+
+
+L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette
+où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se
+trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la
+lingerie, où on me déshabille.
+
+Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
+
+«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
+
+Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin
+qui abandonne un malade.
+
+Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce
+petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
+je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
+
+Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un
+vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
+
+Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je
+suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
+qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
+gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;
+il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,
+et l'on finit par m'oublier.
+
+J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
+le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
+
+À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
+dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs
+accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
+une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait
+pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
+l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
+les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
+
+C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
+choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
+mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur
+joie!
+
+Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la
+baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le
+préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,
+panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque
+Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
+
+Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait
+la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,
+mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,
+j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme
+un phoque: il avait beaucoup du phoque.
+
+C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
+dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»
+et replonger dans son baquet.
+
+
+
+6
+Vacances
+
+Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
+Farreyrolles.
+
+
+M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
+
+Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
+ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
+demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
+
+Je prends le plus long pour arriver.
+
+
+Je suis donc libre!
+
+
+Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
+tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
+surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
+sur la rampe de fer.
+
+Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
+
+«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
+
+--Oui, m'man.»
+
+Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
+
+Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
+de m'empêcher d'y aller.
+
+Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
+ma mère me l'impose sur-le-champ.
+
+«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
+s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
+coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
+
+Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
+je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
+
+
+Je descends dans la ville.
+
+Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
+des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
+d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
+
+Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
+la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
+qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
+
+De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
+yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
+de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
+et des harnais qui brillent comme de l'or.
+
+Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
+fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
+sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
+boutiques à loisir.
+
+
+Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
+que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
+fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
+la peau et cligner des yeux.
+
+Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
+verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
+un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
+de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
+bouquets, et qui ont l'air vivantes.
+
+À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
+
+Mais le fils du jardinier attend.
+
+Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
+vernis.
+
+
+Je prends le Breuil...
+
+Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
+
+Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
+là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
+puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
+mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
+jettent leurs deux sous:
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
+
+_Pour la goutte, Moustache!_
+
+J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
+prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
+
+_Pour la goutte_...
+
+Non, je ne puis!
+
+Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
+regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
+boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
+
+_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
+
+J'ai failli m'évanouir.
+
+Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
+dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
+un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
+voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
+
+
+Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
+peaux qui sèchent, son odeur aigre.
+
+Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
+peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
+ou qui font sécher leur sueur au soleil.
+
+Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
+plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
+
+--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
+chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
+de ce côté mon nez reconnaissant...
+
+
+Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
+comment finissait la ville.
+
+Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
+sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
+de plantes qui ne sentaient pas bon.
+
+J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
+des maraîchers!
+
+Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
+haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
+à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
+terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
+
+Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
+des teintes d'oreilles de poitrinaires.
+
+On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
+instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
+crevé.
+
+
+Pas d'ombre!
+
+Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
+rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
+et d'oignons!
+
+
+J'arrive chez M. Soubeyrou.
+
+Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
+
+Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
+blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
+lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
+
+Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
+
+Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
+le Soleil et un voyageur.
+
+Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
+front et un énorme manteau lie-de-vin.
+
+
+«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
+Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
+pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
+
+Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
+cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
+roulent sur le poil de son poitrail.
+
+Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
+
+Si ça l'amuse lui, tant mieux!
+
+Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
+par un mensonge.
+
+«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
+
+J'aime les choux, mais cuits.
+
+Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
+venir tirer de l'eau chez des étrangers.
+
+Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
+l'oignon.
+
+Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
+tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
+me livrerai pas au travail honnête des jardins.
+
+Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
+
+Mais je ne veux pas tirer d'eau!
+
+
+DEVANT LES MESSAGERIES
+
+En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des
+Messageries_.
+
+L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
+bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
+
+C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
+c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_
+de Messageries.
+
+Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
+
+Il fallait rentrer.
+
+Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité
+saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
+paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe,
+autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
+palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier,
+donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
+
+Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
+
+J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le
+Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière
+ou en envoyant des étoiles de boue.
+
+Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se
+disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
+gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
+
+Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
+la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à
+n'en plus finir.
+
+On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
+regret des dames, qui répondaient avec réserve:
+
+«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
+
+--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
+
+--Voici mon mari.
+
+--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
+
+Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
+qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait
+comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
+champ.
+
+
+J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant
+le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
+venait pas.
+
+Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
+
+
+Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et
+pâle.
+
+Elle attendit longtemps...
+
+Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari,
+car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait
+écrit: «Mademoiselle.»
+
+Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
+fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir
+avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des
+doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle
+adresse: poste restante.
+
+«Je vous ai dit que non.
+
+--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
+
+--Non.»
+
+Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna
+pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta
+jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs
+regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
+
+Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
+de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir.
+Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...
+
+
+Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
+
+J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
+
+Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
+bancs de chaque côté.
+
+Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du
+pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du
+vert-de-gris sur de vieux sous.
+
+Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
+
+On mange entre deux prières.
+
+C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
+
+Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant:
+«_Amen!»_
+
+_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
+j'étais petit.
+
+_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
+tout bête.
+
+Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
+faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
+clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.
+
+Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
+avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.
+
+Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de
+chatouillade.
+
+Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent
+comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.
+
+
+C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans
+la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
+main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs
+grosses jambes de dessous la table.
+
+Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
+porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui
+ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.
+
+Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur
+long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
+barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
+comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.
+
+Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent
+entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
+hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
+blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.
+
+Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me
+regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
+quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un
+singe.
+
+Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
+en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.
+
+J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage;
+je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je
+piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
+comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.
+
+Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
+ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
+l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
+bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais
+dans le courant!...
+
+Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à
+regarder couler l'eau.
+
+Elle a raison, je perds mon temps.
+
+«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
+leçons!»
+
+Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:
+
+«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue...
+On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
+Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»
+
+Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il
+faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait
+donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
+comme elle!
+
+Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.
+
+Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de
+poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
+retourne à l'écurie mettre des sabots!
+
+Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
+Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
+huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
+grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.
+
+Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à
+lier des fagots, à porter du bois!
+
+Je suis peut-être né pour être domestique!
+
+C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois!
+je le sens!!!
+
+Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!
+
+J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
+branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes
+dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.
+
+Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un
+point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme
+de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
+vertes qui ont l'air saoules.
+
+On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se
+dépeigner quand il en a envie.
+
+On n'est pas toujours à lui dire:
+
+«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta
+cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
+bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
+Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus
+verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»
+
+
+Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!
+
+Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut
+pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
+oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent
+pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
+ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand
+ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.
+
+Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un
+emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
+couleur des feuilles, des branches et des choux.
+
+Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des
+frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
+avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui
+reste grêlé, fragile et mou!
+
+À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...
+
+S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des
+coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
+s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du
+pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!
+
+Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
+comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.
+
+On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues
+aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les
+appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire
+mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
+l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...
+
+
+Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
+professeur de septième.
+
+Ç'a été toute une affaire!...
+
+On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur
+s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:
+
+«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
+professeur!»
+
+Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis
+du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai
+donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et
+s'est fait une bosse.
+
+On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
+_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
+Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire
+respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a
+fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à
+Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à
+la maison pour me faire fouetter.
+
+Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.
+
+
+Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.
+
+Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
+sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et
+recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
+nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!
+
+Et après?
+
+Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau,
+moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
+--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité
+et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
+montré que j'avais du sang à mon mouchoir.
+
+
+C'est le jour du _Reinage_.
+
+On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.
+
+Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
+rubans au chapeau de la reine.
+
+Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
+fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour
+faire des cadeaux aux filles.
+
+On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
+mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
+d'un grand arbre.
+
+Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et
+mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles,
+et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les
+côtes brisées.
+
+Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne
+reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait
+le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a
+condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui
+venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.
+
+En revenant de l'église, on se met à table.
+
+Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
+Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.
+
+On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...
+
+On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
+prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
+vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près
+des vaches...
+
+Les veines se gonflent, les boutons sautent!
+
+On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les
+domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de
+porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
+Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
+plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.
+
+Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
+
+Gare aux filles!
+
+Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
+viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est
+devant la ferme et qui sert de banc.
+
+Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les
+embrasse à pleines joues.
+
+Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.
+
+
+Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...
+
+C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
+Sansac sont venus, et il y a eu bataille.
+
+On se tue dans le cabaret.
+
+--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!
+
+On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour
+ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
+une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils
+ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...
+
+Voilà le cabaret!
+
+On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À
+moi, à moi!» comme un sanglot.
+
+C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!
+
+Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
+d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
+un soir, dans le pré.
+
+Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
+bouches des paysans...
+
+Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?
+
+J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
+mes veines d'enfant!
+
+Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!
+
+Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je
+tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
+empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
+veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.
+
+Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre
+aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
+labour, de reinage et de bataille!
+
+
+7
+Les joies du foyer
+
+_1er janvier._
+
+Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent
+faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.
+
+«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»
+
+
+Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la
+friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du
+tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
+se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir
+fou!
+
+Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
+trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
+lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de
+courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit
+par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir
+s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
+en effet, il se penche et montre qu'il comprend.
+
+Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
+m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les
+bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
+avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en
+rougissant un peu. Pourquoi donc?
+
+Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
+le goût du bois blanc des trompettes!...
+
+On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.
+
+«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
+cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir,
+et demain je serai bien sage!
+
+--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
+te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour
+qu'il les abîme.»
+
+Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
+jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle,
+ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts
+fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
+l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
+parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
+tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est
+bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas
+sourde!
+
+Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
+Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez
+les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont
+qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous,
+leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont
+dévoré leurs bonbons.
+
+Et quel boucan ils font!
+
+
+Je me suis mis à pleurer.
+
+C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
+droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre
+et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça
+m'amuse...
+
+Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils
+sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
+les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
+des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
+si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été
+sage. Je les aime quand j'en ai trop.
+
+«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour
+que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.
+
+«Tiens, mange-la avec du pain.»
+
+On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon
+dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me
+rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une
+vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.
+
+«Mange-la avec du pain!»
+
+Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette
+praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il
+profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
+portion, tu la manges avec du pain.
+
+J'aime mieux le pain tout seul.
+
+
+LA SAINT-ANTOINE
+
+C'est samedi prochain la fête de mon père.
+
+Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
+
+«C'est la fête--_de--ton--père_.»
+
+Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez
+remué, paraît-il.
+
+«Ton père s'appelle Antoine.»
+
+Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le
+mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,
+voilà tout.
+
+Je suis sans doute un mauvais fils.
+
+Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me
+ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
+poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé
+du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
+aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
+
+
+«As-tu appris ton compliment?»
+
+Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
+sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
+dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
+sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--
+bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
+que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout
+de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en
+murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
+
+«_Oui, cher papa_...»
+
+J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,
+j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa
+fête...
+
+La fête de mon père!
+
+
+Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai
+offrir un pot de fleurs.
+
+Comme ce sera difficile!
+
+Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir
+à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.
+
+Nous faisons des répétitions.
+
+D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai
+beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
+majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
+et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis
+pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon
+père!
+
+Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de
+violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
+d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes
+que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_
+
+Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
+de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--
+C'est fini!
+
+Reste à régler la cérémonie.
+
+«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
+t'avances...»
+
+Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
+--c'est quatre gifles, deux par vase.
+
+
+Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je
+marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
+rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
+
+L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.
+Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
+remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les
+jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,
+troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste
+s'y perdrait!
+
+On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour
+son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il
+est temps de fuir.
+
+Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
+
+«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
+sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
+
+Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est
+justement celui qui m'a appelé «avorton».
+
+J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de
+chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les
+cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et
+j'offre mes onze sous.
+
+Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se
+moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
+puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre
+allégresse:
+
+
+_Accepte cette fleur..._
+_Qui poussa dans mon coeur._
+
+
+_Vendredi soir._
+
+Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.
+
+Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.
+Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,
+et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un
+geste furtif.
+
+Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en
+gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de
+nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon
+comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
+surprise.
+
+Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.
+
+«Comment! c'est ma fête?»
+
+Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:
+
+«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»
+
+Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie
+amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.
+Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.
+
+
+C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
+d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît
+qu'on embrasse avant.
+
+Je m'avance.
+
+Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne
+pour grimper.
+
+Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
+glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le
+fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
+pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas
+son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il
+a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était
+un peu soulevée.
+
+On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la
+joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de
+sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est
+entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.
+
+
+La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est
+plus carré.
+
+Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle
+ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont
+vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
+saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!
+Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
+pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;
+mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle
+sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça
+fait vingt-quatre sous partout.
+
+Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je
+pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
+regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.
+
+Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.
+
+Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!
+
+
+La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
+parce que c'est gratis.
+
+La messe de minuit!
+
+De la neige sur les toits et la crête des murs.
+
+Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
+patauge dans la boue.
+
+C'est triste en haut, sale en bas.
+
+Il y a un monde fou chez les charcutiers.
+
+On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un
+cochon exprès l'autre soir.
+
+L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.
+
+Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans
+l'église.
+
+Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
+rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la
+mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin
+d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui
+monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
+petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
+dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc
+gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du
+Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.
+
+J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
+pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
+la moutarde!
+
+Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est
+à côté de chez nous.
+
+Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.
+
+Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une
+bouteille de vin blanc.
+
+J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
+charcuterie m'ont agaillardi.
+
+Leur conversation est poivrée comme le reste.
+
+Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
+et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de
+gaieté.
+
+«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,
+madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
+Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
+était cocu»
+
+
+8
+Le Fer-à-Cheval
+
+Le Fer-à-cheval...
+
+J'y vais avec ma cousine Henriette.
+
+C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y
+vient.
+
+Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
+nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
+pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les
+lui dit à l'oreille.
+
+Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
+Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.
+
+
+Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands
+peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.
+
+C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
+encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.
+
+Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
+loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse
+plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
+pas au bon Dieu en les enfilant!
+
+Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
+violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.
+
+
+Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et
+fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes
+sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme
+des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout
+cet air frais, ce silence!
+
+On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
+bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...
+
+«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»
+
+Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
+tout l'horizon et retombe.
+
+C'est comme un coup sur la poitrine.
+
+Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
+s'asseyent et causent tout bas.
+
+Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.
+
+Comme ils s'embrassent!
+
+
+LE PLOT
+
+Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
+poulets et du beurre.
+
+Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.
+
+C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!
+
+Il y a des embrassades et des querelles.
+
+Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
+joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
+oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et
+me remplissent d'une joie pure.
+
+Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.
+
+J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les
+vergers, les bois...
+
+Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des
+paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des
+tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
+pot de miel.
+
+Et comme les habits sont bien des habits de campagne!
+
+Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
+les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
+un champignon dessous.
+
+Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à
+ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
+des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
+souliers comme des troncs d'arbre...
+
+Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons
+qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
+cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
+pattes à la hussarde...
+
+C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier,
+de paille et de feuillage.
+
+La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
+fraîcheur.
+
+
+Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas
+l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché
+ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des
+petits loups vivants.
+
+Prisonnier? Mendiant?
+
+Il appartient, bien sûr, à cette race.
+
+On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
+histoire dans sa vie.
+
+Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a
+lui-même eu affaire aux gendarmes.
+
+Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la
+montagne.
+
+Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
+blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous
+à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.
+
+J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné
+dix sous et lui a parlé:
+
+«Comment ça va, Désossé?»
+
+Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous
+les jours.»
+
+
+SUR LE BREUIL
+
+J'ai eu bien des émotions au Breuil.
+
+On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
+et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
+
+C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
+
+Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
+et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
+comme des pâtés.
+
+Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
+les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
+
+Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
+en trottant.
+
+Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
+
+Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
+qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
+j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
+
+J'veux _la_ revoir, _cette femme_!
+
+Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
+
+Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
+deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
+qui fait le saut périlleux par-dessus.
+
+Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
+par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
+
+
+«C'est sur moi qu'il est tombé!
+
+--Pas vrai, sur moi!
+
+--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
+
+--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
+lui qui m'a fait ça!»
+
+Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
+le clown!
+
+
+Au tour de l'écuyère!
+
+Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
+regarde...
+
+Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
+
+Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
+elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
+corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
+
+«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
+
+
+Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.
+
+J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
+sous, prix des troisièmes.
+
+J'irai tout de même.
+
+Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
+des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
+le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
+
+Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
+j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
+musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
+claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
+
+_Elle_ est là!
+
+Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.
+
+Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
+dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
+mon regard de flamme!
+
+
+Par ici...
+
+Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
+poteau, et en déchirant encore un peu...
+
+J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
+tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.
+
+Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
+comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
+habité!
+
+M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
+me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
+un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
+peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
+guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
+_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.
+
+Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
+me raccroche à ce que je trouve...
+
+Un cri!... tumulte!
+
+Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
+
+On croit que le cirque s'écroule!
+
+J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
+c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
+
+On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
+comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
+
+On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
+ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
+
+
+Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
+Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
+je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
+une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
+et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
+
+Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
+toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
+Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...
+
+
+
+9
+Saint-Étienne
+
+Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
+par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.
+
+Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
+affaires, emballer, etc., etc.
+
+
+Enfin nous partons. Adieu le Puy!
+
+
+Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
+Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
+femme et un petit vieux.
+
+La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
+échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
+douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
+Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
+très longs.
+
+Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
+commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
+rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
+ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
+s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
+petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
+branlant la tête.
+
+Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
+à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
+toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.
+
+Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
+a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
+par mettre le bouquet où il veut.
+
+Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
+
+Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
+pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
+honneur, Jacques!
+
+Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
+dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
+vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
+compares à ta mère, jeune Vingtras!
+
+
+Nous arrivons à Saint-Étienne.
+
+
+Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
+
+Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
+les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
+blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
+éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
+fatigue les employés de questions éternelles.
+
+On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
+bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
+malles à encombrer la porte.
+
+«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
+
+Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
+
+Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
+doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
+
+«Jacques!»
+
+Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
+elle marmotte entre ses dents qui claquent:
+
+«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
+rôtirait les cuisses!»
+
+Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
+puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
+
+
+Mon père arrive tout essoufflé.
+
+«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
+bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
+
+Il se retourne vers moi.
+
+«Ah! voilà Jacques!
+
+--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
+
+Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.
+
+Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
+mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
+baisers.
+
+«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
+diligence...»
+
+On ne lui répond rien, rien, rien!
+
+
+Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
+
+Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
+Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
+coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
+tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
+gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
+penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
+nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
+un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.
+
+Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
+visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
+contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
+sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
+pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
+pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
+le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
+attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
+plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
+instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
+
+De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
+soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
+
+Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
+des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
+était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
+arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
+neigeuse et triste, notre fiacre muet.
+
+
+La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
+
+L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
+seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
+laquelle il manque des membres.
+
+Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
+pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
+rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
+
+«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
+trou là. Tiens-toi à la rampe.»
+
+Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
+et saugrenu comme un geste de bébé.
+
+Je traînais le parapluie.
+
+Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
+cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
+«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
+
+Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
+contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
+c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
+elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
+une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
+mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!
+
+Mais non.
+
+Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
+Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
+
+Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
+petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
+fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
+contre le mur comme des habits de la Morgue.
+
+Jamais moment ne m'a paru plus long.
+
+Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
+dans la serrure...
+
+Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
+énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
+
+Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
+avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
+solennité d'un revenant.
+
+....................................
+
+Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
+derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
+glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
+pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
+
+Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
+
+Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
+s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
+déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
+C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
+cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
+cette peau d'orange.
+
+Elle croise ses bras et avance sur mon père:
+
+«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»
+
+Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.
+
+Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
+passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
+cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
+lourd.
+
+Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
+écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
+m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
+tardé déjà!
+
+Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
+de ton père. Relève-toi, fils ingrat.
+
+Mais non, non!
+
+J'ai voulu bouger... je ne puis...
+
+Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.
+
+On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
+gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
+mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
+nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
+sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
+content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
+et ma famille en arrache les morceaux.
+
+On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.
+
+L'opération est minutieuse et faite avec conscience.
+
+Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
+paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
+blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
+pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
+fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
+tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
+piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
+famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?
+
+Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
+M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
+bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
+se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
+Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»
+
+On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
+catéchisme.
+
+J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
+on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
+raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
+compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.
+
+On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
+un mystère, tout de même...
+
+Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
+le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
+un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
+et surtout l'échenillage, faisait un somme.
+
+«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
+Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
+rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»
+
+J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
+de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
+signifiait.
+
+
+10
+Braves gens
+
+Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
+lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
+clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
+posthume est le mot.
+
+À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.
+
+Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
+celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
+père.
+
+
+C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
+je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
+l'épicière.
+
+J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
+tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
+veau neuf et la pierre bleue.
+
+On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
+mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
+et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
+brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
+laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
+
+Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
+eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
+professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
+des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
+verre, quand on mange le _chevreton_.
+
+Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
+enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
+mais en s'aimant.
+
+On les appelle les Fabre.
+
+L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.
+
+
+Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
+que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
+savetiers ou peseurs de sucre.
+
+Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
+vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
+heures, et est reparti.
+
+Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
+que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.
+
+Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
+rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
+l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
+porte--et le petit Vincent qui pleurait:
+
+«Je veux rester avec maman!
+
+--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»
+
+Un pistolet! un cheval!
+
+Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
+ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
+le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
+à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
+voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!
+
+Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
+jupes.
+
+Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
+parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
+s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
+
+Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
+coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
+sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
+crus m'apercevoir qu'il pleurait.
+
+Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
+je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
+qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
+ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
+il faut.
+
+
+Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
+criarde, joueuse, insupportable.
+
+«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»
+
+C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
+pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
+sourire de vieux.
+
+«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»
+
+On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
+
+Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
+on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
+respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
+joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
+ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
+parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
+veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
+ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
+de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
+matin, pour chanter et taper tout le jour.
+
+Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
+main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
+et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
+piquait le nez.
+
+Braves gens!
+
+Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
+Ce n'était pas comme chez nous.
+
+
+Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
+fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
+ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
+rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
+pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
+sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
+
+Mais comment cela se fait-il cependant?
+
+Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
+sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
+embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
+
+Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
+pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
+blanc.
+
+Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
+Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
+tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
+
+Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
+souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
+parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.
+
+Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
+ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
+livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
+croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
+casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
+main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.
+
+Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
+avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
+l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
+enfant adoré.
+
+Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
+sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
+ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
+pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
+moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
+Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
+glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
+marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
+quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
+l'échoppe, le travail ou la rigolade.
+
+
+Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.
+
+La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
+propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
+engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
+quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
+fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
+pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
+languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
+d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
+pour cette fois, que cela désespérait son mari».
+
+Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
+passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
+farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
+ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
+elle semblait doucement gênée.
+
+«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
+l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
+hochait la tête en rigolant).
+
+--Ce M. Fabre!...
+
+--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
+choux.»
+
+
+Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
+de la poix.
+
+M'a-t-on égaré?
+
+
+Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
+sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
+plus libre que les jours où elle est absente par hasard.
+
+Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
+l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
+goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
+eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!
+
+Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
+pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
+bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
+matin.
+
+On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
+notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
+rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
+de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
+on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
+de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
+et saisi.
+
+
+Je suis de garde un des premiers.
+
+Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
+Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...
+
+Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
+serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
+toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
+héros?
+
+Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
+et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
+une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
+j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
+fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
+Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
+j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
+d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
+de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
+capitaine Lelièvre.
+
+Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!
+
+Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
+gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.
+
+On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
+toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
+le siège.
+
+J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
+une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
+me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
+jugé, mon père perdra sa place.
+
+Que faire?
+
+J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
+drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
+Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
+
+Je prends ma course.
+
+
+Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.
+
+M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?
+
+Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?
+
+Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me
+feront-ils?
+
+Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais
+l'évanoui pour mieux l'entendre.
+
+«C'est grave, c'est grave!»
+
+Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,
+pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!
+
+C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
+je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est
+commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant
+longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.
+
+
+Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
+dès que je le pus.
+
+Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des
+additions.
+
+«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»
+
+Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait
+jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
+sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.
+
+Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!
+
+J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,
+quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie
+de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
+un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible
+d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le
+comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.
+
+On ne me frappa pas--on fit pire.
+
+On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.
+
+
+Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et
+honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de
+cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
+projet de m'en détacher.
+
+Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait
+chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être
+qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,
+ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la
+poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.
+
+Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,
+mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.
+
+Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
+ménager la chèvre et le chou.
+
+Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
+brouilla point pourtant.
+
+«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
+déjà assez souffert, le pauvre enfant.
+
+--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--
+même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.
+
+--Aussi je ne veux pas le battre.»
+
+J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais
+j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être
+que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore
+assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
+un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que
+de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
+du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus
+tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
+grandes personnes.»
+
+J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;
+j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait
+vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
+fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
+brûlaient.
+
+«On ne voulait pas me battre!»
+
+On voulait faire plus.
+
+«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais
+qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce
+sera une bonne correction.»
+
+Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
+pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un
+professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de
+l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire
+qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
+préférait.
+
+Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait
+deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.
+J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on
+rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
+pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin
+que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une
+cruauté, était méchante.
+
+Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines
+dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin
+de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
+et de leur raconter mon histoire.
+
+Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans
+l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es
+pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de
+l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,
+marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux
+faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
+guéri.
+
+
+
+11
+Le lycée
+
+Mon père était donc professeur de septième, professeur
+élémentaire, comme on disait alors.
+
+J'étais dans sa classe.
+
+Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était
+près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des
+petits!
+
+Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près
+de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma
+qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au
+poste du sacrifice, au lieu du danger...
+
+À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
+personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un
+affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.
+
+Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne
+lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père
+m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit
+comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée
+d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.
+
+Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car
+s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa
+culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;
+c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire
+et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
+pied, quelquefois trois.
+
+Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
+n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales
+et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au
+derrière.
+
+Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?
+
+Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une
+autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
+c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
+arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
+des gants à trois boutons, frais comme du beurre.
+
+Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais
+le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.
+
+Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais
+que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre
+d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!
+
+Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu
+de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du
+professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.
+
+Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
+comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants
+savaient plaindre!
+
+Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la
+pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
+forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou
+de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras
+_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
+camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
+puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais
+fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
+_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
+gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_
+avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On
+appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de
+classe?»
+
+Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on
+se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,
+une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se
+battre sans être vu.
+
+J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit
+--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais
+l'autorisation de mon père.
+
+Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent
+de la provocation.
+
+Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son
+oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec
+l'administration. Je pouvais _y faire_.
+
+Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je
+me figurais que je semais une graine, que je plantais une
+espérance dans le champ de l'avancement paternel.
+
+Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des
+dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,
+isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!
+
+Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût
+été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être
+battu?...
+
+On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
+qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
+pleure, pauvre enfant, fils du professeur...
+
+
+Puis les principes!
+
+«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société
+qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
+haricot...»
+
+J'eus la chance de tomber sur Rosée.
+
+Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
+reçoive mes sincères remerciements:
+
+
+_Calice à narines, sang de mon sauveur,_
+_Salutaris nasus, encore un baiser!_
+
+
+... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous
+la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
+passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il
+s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était
+dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--
+en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
+semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement
+l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui
+gonfle... Le pion s'est fâché.
+
+Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude
+vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles
+sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un
+grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du
+censeur.
+
+Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
+la place, et les élèves ont déménagé.
+
+Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un
+petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
+
+Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les
+ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en
+cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
+le titre: ROBINSON CRUSOÉ.
+
+
+Il est nuit.
+
+Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
+suis dans ce livre?--quelle heure est-il?
+
+Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
+yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
+mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
+
+J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
+je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans
+entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de
+Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la
+cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune
+montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
+les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un
+peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide
+de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
+debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je
+me demande où je ferai pousser du pain...
+
+La faim me vient: j'ai très faim.
+
+Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale
+de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
+Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!
+
+
+Clic, clac! on farfouille dans la serrure.
+
+
+Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?
+
+C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
+_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si
+c'est moi qui les ai mangés.
+
+Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve
+gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de
+son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un
+bon feu et de me réchauffer.
+
+Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte
+de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y
+a deux mois».
+
+C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte
+humide, son dada jaune.
+
+Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
+seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut
+du matelot--et du feu,--phare des naufragés.
+
+Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et
+ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de
+cognac--devant la flamme de la cheminée.
+
+Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
+a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux
+gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux
+parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
+enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
+l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!
+
+Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire
+comme dans les livres.
+
+Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»
+
+Je la reverrai, _si Dieu le veut._
+
+Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me
+reconnaîtra-t-elle?
+
+Si elle allait ne pas me reconnaître!
+
+N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude
+depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!
+
+Qui remplace une mère?
+
+Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!
+
+Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque
+derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me
+l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la
+cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
+laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
+tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
+petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné
+d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!
+
+Il ne faut pas gâter les enfants.
+
+
+Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
+écriée:
+
+«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
+jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte
+ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant
+sa mère!
+
+--J'ai sommeil.
+
+--On aurait sommeil à moins!
+
+--J'ai froid.
+
+--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!
+
+--Mais c'est M. Doizy qui...
+
+--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
+pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait
+pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà
+ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour
+veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne
+faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre...
+Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
+tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»
+
+
+Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma
+faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai
+les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le
+dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre
+le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...
+
+Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.
+
+«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort
+pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?
+
+--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je
+n'ai pas reposé dans mon lit.
+
+--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à
+_vagabonder_.
+
+--Je n'ai pas vagabondé...
+
+--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à
+sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons
+pour ce soir?»
+
+
+Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les
+tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du
+sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales,
+--mais pas les leçons pour ce soir!
+
+Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour
+amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon
+imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
+la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où
+l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
+
+Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
+
+Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève
+de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
+avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
+_Vie de Cartouche_, avec des gravures.
+
+Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
+Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
+mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire
+d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le
+dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la
+Banque de France, à moi-même.
+
+J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer
+des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
+faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à
+arracher.
+
+Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance
+je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec
+quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
+
+Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
+Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
+camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les
+possédait...
+
+Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai...
+Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
+
+Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
+
+On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des
+exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que
+dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
+surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de
+rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des
+récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à
+me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
+
+Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
+
+«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
+
+Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas
+dans ma bouche.
+
+«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie
+de Cartouche_.»
+
+Mon coeur battait à se rompre.
+
+«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
+
+Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur
+par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me
+réfugiai dans le faussariat.
+
+
+J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
+mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui
+avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle
+combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal
+complice.
+
+À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même;
+--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même
+entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu
+avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais
+capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce
+que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
+n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de
+résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
+grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés
+d'aveux.
+
+Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique,
+imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela
+dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela
+ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous
+avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
+mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le
+remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
+ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et
+de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des
+hannetons.
+
+
+Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
+peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
+si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
+confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
+exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
+pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à
+faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
+moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je
+devrais y être.
+
+
+Et qui dit que je n'irai pas?
+
+
+12
+Frottage--Gourmandise--Propreté
+
+On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout
+faire.»
+
+Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup
+de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
+malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
+
+Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt
+sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
+
+Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
+
+«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
+
+Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont
+M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
+bouquets avec des épluchures.
+
+
+«Pas pour deux liards d'idée.»
+
+Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
+plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu,
+minaudière et souriante.
+
+Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
+
+Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
+du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant
+de cuivre ou un coin de meuble.
+
+Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des
+pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
+
+Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
+torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
+meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je
+dévore le vernis.
+
+«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
+
+En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
+flottante...
+
+«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce
+brutal, si on le laissait faire!»
+
+Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
+je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
+j'appuie trop.
+
+Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même
+capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus
+tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
+et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour
+laisser les restes dans l'herbe.
+
+(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
+
+C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne
+m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
+
+Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
+met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des
+visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à
+travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
+de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on
+ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
+
+
+Je maudis l'oignon...
+
+Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
+pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
+être malade.
+
+J'ai le dégoût de ce légume.
+
+Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je
+me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
+donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je
+me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
+--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
+sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
+
+«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès,
+ajoutait-elle comme toujours.»
+
+
+C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
+
+Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
+cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis
+aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de
+tout, que la volonté est la grande maîtresse.
+
+Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle
+n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et
+ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et
+plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi,
+elle disait:
+
+«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
+l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
+Jacques!»
+
+Et je me souvenais trop.
+
+
+J'aimais les poireaux.
+
+Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux.
+On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
+mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un
+malheureux qui veut se suicider.
+
+«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
+
+--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon
+sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
+
+Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
+pas de poireaux, parce que tu les adores.
+
+«Aimes-tu les lentilles?
+
+--Je ne sais pas...»
+
+Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus
+qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
+
+Jacques, tu mens!
+
+Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
+
+Tu aimes le gigot, Jacques.
+
+Est-ce que ta mère t'en prive?
+
+Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
+
+Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
+
+On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
+c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
+
+Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
+pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son
+enfant? Qui? parle!
+
+C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot--
+à toi l'honneur!
+
+«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
+
+Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de
+scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton
+appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
+
+Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y
+reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
+
+Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
+
+«As-tu dit que tu l'aimais!
+
+--Je l'ai dit, lundi...
+
+--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
+dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
+
+
+C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
+mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient
+deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en
+hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
+monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
+des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
+
+
+Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
+
+Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond,
+que tous les trois mois.
+
+Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les
+pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
+à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
+chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
+pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
+
+J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
+
+
+On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
+
+Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
+fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère
+me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je
+devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques!
+Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
+impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu
+comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
+
+Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
+narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre,
+fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
+
+
+Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
+serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
+foret, comme on plante un tire-bouchon...
+
+Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais
+les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais
+sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
+
+La propreté avant tout, mon garçon!
+
+Être propre et se tenir droit, tout est là.
+
+
+Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me
+tiens pas droit.
+
+C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors
+souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
+
+Ma mère veut que je me tienne droit.
+
+«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas
+toi qui vas commencer, j'espère!»
+
+Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être
+bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
+
+
+
+13
+L'argent
+
+«M'man! J'ai mal.
+
+--Ce sont les vers, mon enfant!
+
+--Je sens bien que j'ai mal.
+
+--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
+Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la
+culbute!»
+
+
+L'argent!--les rentes!
+
+On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros
+sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
+petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime
+trop pour cela.
+
+Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
+
+Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
+coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
+
+«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et
+avant de la glisser dans le trou!
+
+Je ne la revoyais plus!
+
+«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
+
+C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes
+les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains,
+dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux
+baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
+
+Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui
+marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées
+permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me
+regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient
+leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
+
+
+«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
+
+Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion
+à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
+en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés
+sans que cela parût.
+
+«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant
+jusqu'à l'impiété.
+
+«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
+t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
+montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait,
+qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir
+le remplaçant dans le fond de la tirelire...
+
+Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois,
+je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de
+commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
+qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
+prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
+satanée tirelire.
+
+
+Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
+
+Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer
+l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci
+ce passage, à celui-là cet autre.
+
+«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin,
+l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
+
+--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
+
+
+Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
+
+«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que
+l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
+tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
+
+Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh!
+pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
+d'une mère?
+
+Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
+
+«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les
+donnerai à un pauvre, si je veux?»
+
+Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante
+et pourtant elle répond à la face du ciel:
+
+«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à
+un pauvre!»
+
+Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
+fût à moi, pas même ma peau.
+
+Je lui fais répéter.
+
+
+_Minuit._
+
+Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et
+je pioche, je pioche!
+
+Le samedi arrive.
+
+Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
+
+«Thème grec.
+
+--Premier: Jacques Vingtras.»
+
+
+«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
+
+--Je suis premier.
+
+--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
+avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
+
+La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre,
+un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un
+plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
+pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
+est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée
+pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant:
+«J'espère qu'il est gros!»
+
+Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou
+non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les
+lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
+
+Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la
+contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
+tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
+à la mère ce qu'elle a promis.
+
+«Maman, et mes vingt sous?»
+
+Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup,
+d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et
+charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
+
+«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
+
+Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte
+son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne
+défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la
+table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
+
+Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt
+sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que
+vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
+me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous
+joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires,
+vous me faites l'associé de la maison! Merci!
+
+Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait
+rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à
+quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
+
+Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
+avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé
+le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
+ventre de la mère.
+
+Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du
+même âge.
+
+Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque
+bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait,
+curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à
+déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
+
+Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
+et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour
+gagner avec l'argent un veau au débarqué.
+
+
+Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser
+au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
+encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du
+proviseur.
+
+Je décrochai de nouveau la timbale.
+
+J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
+demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué
+que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà
+dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
+met pas sept.
+
+«_Je la garderai?_
+
+--_Tu la garderas._»
+
+Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante
+sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
+sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
+
+«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
+
+Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais
+affaire à elle. Comme je protestais:
+
+«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça,
+mon garçon!»
+
+Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais
+suicidé avec ma propre langue.
+
+J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque
+d'aveugle.
+
+Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
+
+Un jour je ne pus les lui montrer!...
+
+J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout
+à_ treize!
+
+J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose
+tendre!
+
+À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La
+pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
+restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour
+perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
+
+Jouir...--après moi, le déluge!
+
+Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai
+pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles,
+toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me
+voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
+quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le
+premier que je trouverais.
+
+Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
+une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
+poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
+
+C'est horrible.
+
+Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
+
+Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
+
+«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
+
+Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux
+fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
+
+«Il a gagné le lapin!»
+
+
+C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
+Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent
+à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des
+noisettes à vingt pas.
+
+«Il faut lui donner le lapin!»
+
+Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
+foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
+ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
+
+Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
+
+Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
+terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
+
+Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns
+tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
+Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête.
+Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je
+voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
+temps. Je n'ose pas devant cette foule.
+
+Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les
+rangs se sont grossis.
+
+On marque le pas.
+
+Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un
+prophète ou un chef de bande...
+
+On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée
+religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
+
+Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin!
+--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
+
+Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
+Le lapin fait un suprême effort...
+
+Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
+culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des
+jambes.--Il y reste.
+
+On s'inquiète, on demande...
+
+Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
+ainsi son drapeau!
+
+«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
+
+Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
+
+Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
+
+Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je
+l'enfile...
+
+On me cherche, mais je connais les coins.
+
+Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait
+des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son
+secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
+lui dis tout.
+
+«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
+c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»
+
+
+Ma mère croit à notre mensonge.
+
+«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous...
+Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
+mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»
+
+
+Le lendemain.
+
+«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
+maintenant?»
+
+Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un
+peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les
+dents.
+
+Où est la peau?...
+
+Je vais à la cuisine.
+
+C'est _lui!..._
+
+
+
+14
+Voyage au pays
+
+Jacques ira passer ses vacances au pays.
+
+C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.
+
+«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous
+t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des
+truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs
+pour tes frais de voyage.»
+
+La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a
+parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de
+lui pendant les vacances.
+
+Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en
+a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur
+la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
+somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.
+
+
+J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une
+gourde.
+
+«Il a l'air d'un Anglais.»
+
+Ce mot me remplit d'orgueil.
+
+Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de
+l'étrier.
+
+«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»
+
+J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer
+pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
+pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans
+le ruisseau.
+
+«Sois aimable avec ton oncle.»
+
+C'est la dernière recommandation de mon père.
+
+«Aie bien soin de ta veste neuve.»
+
+C'est le cri suprême de ma mère.
+
+
+En route, fouette, cocher!
+
+
+Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
+le grand-oncle.
+
+On n'a pas fait de sentiment.
+
+Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...
+
+
+J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai
+pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis
+descendu_ aux côtes_.
+
+À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le
+café des Messageries.
+
+Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
+maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit
+que j'arriverais, sans fixer le jour.
+
+Je frappe.
+
+Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée
+et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé
+ma mère.
+
+Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,
+et que j'aie eu froid...
+
+«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas
+possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
+en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?
+
+--Pas fermé l'oeil.»
+
+Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
+favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
+C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.
+
+«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
+Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je
+t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu
+l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»
+
+Comme elle m'aime!
+
+Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi
+d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
+moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...
+
+Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
+elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma
+foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes
+chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon
+museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait
+arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors
+d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,
+«ça donne des glaires».
+
+
+«Mais venez donc le voir!»
+
+Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
+Il y a une petite demoiselle dans un coin.
+
+«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»
+
+Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
+velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui
+m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante
+comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue
+par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite
+fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les
+joues et la lèvre?
+
+«Embrassez-vous donc!»
+
+Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!
+
+Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au
+petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait
+la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste
+comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite
+d'une scène de jalousie.
+
+Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.
+
+«Ma malle est aux messageries.»
+
+Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai
+avec un petit voisin la chercher.
+
+«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.
+
+Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
+pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
+pour un monsieur.
+
+Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
+et a cherché partout un _rognon_.
+
+J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
+le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,
+que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au
+collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
+Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
+s'accrocher à ce rognon.
+
+Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se
+trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est
+que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.
+
+J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
+retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
+me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.
+
+«C'est pour toi, fait-il.
+
+--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.
+
+--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»
+
+
+Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai
+cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.
+
+À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie
+besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en
+disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
+d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
+les fenêtres!
+
+Il y a peut-être un crime là-dessous.
+
+Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une
+bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que
+les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à
+l'abri du soupçon.
+
+
+Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
+ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
+
+
+«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
+prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»
+
+Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe
+jusque devant la porte du monsieur «au rognon».
+
+Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.
+
+Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en
+se frottant le nez plusieurs fois.
+
+«Mais tu pleures!
+
+--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
+s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
+la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
+pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
+Déjà si fier...»
+
+Elle s'éponge le nez et les cils.
+
+Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
+allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
+
+
+À cheval!
+
+Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
+pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un
+d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons
+en caravane à Chaudeyrolles.
+
+Le rendez-vous est chez Marcelin.
+
+Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
+réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les
+grillades de cochon.
+
+Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en
+sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où
+l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la
+grillade, et qui mord les feuilles de persil.
+
+Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.
+
+C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de
+bruit, plein de vie.
+
+On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.
+
+Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,
+et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont
+une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau
+d'huissier.
+
+_Anyn!... _Il faut partir.
+
+Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on
+apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
+j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
+garçon d'écurie.
+
+Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.
+
+Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met
+rênes en mains.
+
+«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?
+
+--Non.
+
+--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_
+
+Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
+s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
+assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!
+
+
+CHAUDEYROLLES
+
+Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui
+qui n'est pas fatigué.
+
+
+Les premiers moments ont été tristes.
+
+
+Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour
+jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
+colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des
+grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
+mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos
+décharné d'un éléphant.
+
+C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des
+chevaux plantés debout dans les prairies!
+
+Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
+pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il
+y avait eu du sang; l'herbe est sombre.
+
+Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
+fait passer des frissons sur la peau.
+
+J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise
+pour qu'il me batte la poitrine.
+
+Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et
+la tête si claire!...
+
+C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
+sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la
+crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à
+coups de balai...
+
+Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une
+gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
+bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
+sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce
+bouquet de sapins...
+
+Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant,
+et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y
+jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne
+passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette
+eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant
+comme une jupe blanche sur les pierres!
+
+La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois
+jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec
+une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier
+frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
+fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis
+est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles
+ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites
+taches de sang.
+
+
+Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son
+herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré,
+cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue
+trempée dans l'eau fraîche!
+
+Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.
+
+Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la
+tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
+dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays
+me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment
+comme un camarade.
+
+Je suis heureux!
+
+Si je restais, si je me faisais paysan?
+
+J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner
+sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin
+pelure d'oignon.
+
+«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
+mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»
+
+Je n'en sais trop rien.
+
+
+Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller
+chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne,
+entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme
+une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
+ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je
+lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé
+de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je
+fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde
+par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche
+Hudson Lowe. Si je le tenais!
+
+
+Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.
+
+Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire
+de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus
+penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!
+
+Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il
+se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
+presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un
+gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
+crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un
+maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
+côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre
+de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans
+les verres; il a cet air-là.
+
+Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
+une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.
+
+On voit leur culotte sous leur robe sale.
+
+Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.
+
+«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins,
+ce gaillard-là; est-il râblé!»
+
+Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
+
+
+«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
+voix.
+
+--Il est maintenant au lac de Saint-Front.
+
+--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
+
+--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.
+
+Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
+bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés,
+qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
+
+Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
+grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy,
+et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
+
+Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
+cabanes perdues dans des champs tout autour.
+
+On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je
+n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait
+et on me montrera les protestants.
+
+On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il
+y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»
+
+Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
+et raide comme une épée.
+
+Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
+A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
+dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des
+scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond
+mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes
+comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!
+
+
+Il faut partir.
+
+Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt
+rentrer à Saint-Étienne pour le collège.
+
+Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
+cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis
+suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je
+suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur
+la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
+pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil
+ami...
+
+Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec
+bonté.
+
+«Travaille bien, dit-il.
+
+--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
+
+--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être
+ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»
+
+Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu
+la servante parler dans la chambre.
+
+«C'est le fils de madame Vingtras?
+
+--Oui.
+
+--Celle qui disait tant de mal de vous?
+
+--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet
+enfant.»
+
+
+Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
+gros, des poils un peu partout, mais il était bon.
+
+Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en
+le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi
+triste que moi.
+
+
+«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de
+main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
+trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta
+mère.»
+
+Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
+tête et partit.
+
+Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!
+
+Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît:
+pourquoi donc?
+
+J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant
+mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.
+
+«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»
+
+Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa
+chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
+fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
+mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je
+range des papiers, je fredonne...
+
+
+Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?
+
+_Dix francs!_
+
+Je puis les accepter de lui...
+
+Me voilà riche tout d'un coup.
+
+
+Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville,
+libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me
+sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
+avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
+dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je
+vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant
+quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
+particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.
+
+Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère,
+personne, rien!
+
+Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et
+amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je
+frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.
+
+Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
+mais!
+
+Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à
+conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
+m'ouvrir les idées et le coeur!
+
+
+Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens
+camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
+brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit
+des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
+mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que
+je soulèverais le billard!
+
+On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des
+rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je
+marche quelquefois à reculons devant la bande.
+
+Puis l'âge reprend le dessus.
+
+«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
+Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?
+
+--Je parie que je renverse Michelon.»
+
+Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
+mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que
+lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.
+
+Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un
+peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand
+un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»--
+J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la
+ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande
+pardon!» Il était plus grand que moi.
+
+
+Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
+nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
+amusés!
+
+
+On m'avait voulu nommer capitaine.
+
+«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»
+
+Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
+faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
+bleue...
+
+
+Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
+Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
+Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
+renverra après-demain.
+
+«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»
+
+C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg.
+J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
+de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_
+
+Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je
+saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
+l'air comme un maquignon.
+
+L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
+
+«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.
+
+Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
+mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
+une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
+branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.
+
+«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»
+
+
+Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!
+
+C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
+bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles
+ont été à l'école au bourg voisin.
+
+«Un verre de vin! me disent-elles.
+
+--Oui, un verre de vin.»
+
+Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
+auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
+ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les
+flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup
+par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais
+boire--boire du bleu et du courage.
+
+«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une
+toute petite goutte au fond de leurs verres.
+
+Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.
+
+Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.
+
+C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!
+
+
+Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
+entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
+
+Voilà comme je suis, moi!
+
+Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
+leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!
+
+Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
+mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
+allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous
+l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
+jarretières bleues.
+
+Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
+tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
+leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
+autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique
+monotone dans l'air...
+
+
+«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de
+la maison.
+
+Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
+l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
+chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
+sentaient la fraise.
+
+
+Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
+sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
+s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
+chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
+demander ce que je sais.
+
+On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou
+que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme
+ça... Voulez-vous bien!»
+
+On me donne des tapes, on me fait des reproches.
+
+C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les
+embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
+difficile.
+
+Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!
+
+Elles veulent me _rouler._
+
+«Vous savez la géographie?
+
+--Pas trop.
+
+--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»
+
+Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
+j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
+bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
+cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
+
+
+Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
+ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
+rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
+pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
+la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
+champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
+manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
+vert.
+
+C'est le grand calme de midi et son grand silence.
+
+
+À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
+une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
+branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
+fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
+
+Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
+qui s'en va, tant cette odeur est douce!
+
+
+Après le dîner.
+
+«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
+
+--La Grise est trop fatiguée, dit le père.
+
+--C'est vrai. Où irons-nous alors?»
+
+J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
+moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
+sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
+coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
+blanc des feuilles.
+
+On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
+arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.
+
+On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
+où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
+entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
+en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
+essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
+qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
+vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
+
+Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
+avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
+une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
+que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
+Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
+pêche commence.
+
+Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
+l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
+et les jeunes filles s'enfuient.
+
+
+Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
+champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
+elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
+
+À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
+
+Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
+pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
+
+«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
+lessive.
+
+Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
+ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
+disent... et si blanches!
+
+Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
+
+Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
+chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
+sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
+j'avale les noyaux pour faire l'homme.
+
+On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
+bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
+fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
+gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:
+
+«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
+
+--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
+le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
+
+Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
+fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
+bombarder de prunes violettes.
+
+
+Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
+devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.
+
+Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
+main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
+crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
+n'es pas beau comme ça!»
+
+On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
+où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
+avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
+en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
+entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!
+
+Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
+Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
+Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
+et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
+
+J'écoute et finis par ne rien entendre.
+
+Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
+mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
+sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
+
+Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
+près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
+fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!
+
+
+Il faut partir!
+
+
+«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
+garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»
+
+Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
+jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
+toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
+mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
+fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
+poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.
+
+Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
+sèches...
+
+
+
+15
+Projets d'évasion
+
+J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
+
+Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
+de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
+il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
+faïence, des cheveux longs et plats.
+
+Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
+maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.
+
+Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
+rire de ma mère aussi.
+
+Je le hais...
+
+
+On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.
+
+Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
+rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
+morceau de pain sec.
+
+«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
+encore une ratatouille à la mère Vingtras.»
+
+C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
+dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
+l'entende.
+
+Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
+de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
+me voyait pas!
+
+
+Je ne suis plus qu'une bête à pensums!
+
+Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!
+
+Je préfère le cachot à la retenue.
+
+Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
+boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
+seul.
+
+Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
+potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
+vers le soir et je fais mon pensum.
+
+On me renvoie à neuf heures à la maison.
+
+Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
+revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
+quelques élèves qui me regardent comme un révolté!
+
+Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
+cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.
+
+Il va entrer en élémentaires.
+
+C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
+champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.
+
+Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._
+
+Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
+Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.
+
+
+C'est la retenue qui m'ennuie le plus.
+
+J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
+encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
+papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
+
+«Vingtras, cent lignes!»
+
+Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage
+d'enfer!
+
+«Cent lignes de plus.
+
+--M'sieu!
+
+--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»
+
+Encore! Toujours!
+
+Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!
+
+C'est à peine si je vois le soleil!
+
+Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
+retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,
+à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un
+soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
+cri de marchand bien loin, bien loin!
+
+Nous sommes là une vingtaine.
+
+Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
+tours en regardant le ciel à travers les croisées.
+
+«M'sieu... sortir!»
+
+Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne
+un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
+vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette
+de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller
+chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,
+dans l'étude.
+
+Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je
+barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre
+chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
+dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»
+
+
+_Mardi matin_.
+
+C'était composition en version latine.
+
+Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père
+m'a donné à la place de Quicherat.
+
+Turfin croit que c'est une traduction.
+
+Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.
+
+Je lui montre le petit dictionnaire.
+
+«Ce n'est pas celui-là.
+
+--Si, m'sieu!
+
+--Vous copiez votre version.
+
+--Ce n'est pas vrai!»
+
+Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.
+
+Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
+droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les
+pauvres.
+
+Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a
+été reçu second à l'agrégation.
+
+Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême
+qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une
+petite claque à leur fils!
+
+Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné
+contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin
+est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que
+quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
+ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.
+
+J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.
+
+Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et
+du collège.
+
+
+Où irai-je?--À Toulon.
+
+Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
+monde.
+
+Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
+un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
+m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas
+de leçon à apprendre ni du grec à traduire.
+
+Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand
+mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à
+être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le
+capitaine.
+
+Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je
+puisse me venger.
+
+Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma
+jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.
+
+Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de
+mort sur moi.
+
+Je suis un mauvais sujet, après tout!
+
+On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au
+lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou
+voler les mouches.
+
+On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier,
+vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,
+au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de
+l'hermine.
+
+On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec
+la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!
+
+C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
+
+Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts
+d'apprenti, mes manies d'ouvrier.
+
+Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!
+
+Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les
+agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que
+M. Beliben!...
+
+«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est
+justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes
+et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me
+démangent, la nuque me fait mal.
+
+Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en
+éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le
+séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un
+gros chien, j'ai des gaietés de nègre.
+
+Être nègre!
+
+Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!
+
+D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une
+mère aimante.
+
+Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour
+s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils
+dansent en rond!
+
+Zizi, bamboula! Dansez, Canada!
+
+Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je
+n'ai pas de veine!
+
+Faute de cela, je me ferai matelot.
+
+Tout le monde s'en trouvera bien.
+
+«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce
+pas?
+
+Ils vont revivre, ressusciter.
+
+Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils
+devront finir le gigot!
+
+Finir le gigot?
+
+Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au
+plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de
+vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui
+auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce
+noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais.
+
+
+Je vais plus loin, hypocrite que je suis!
+
+Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je
+cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_.
+
+J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe
+_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà
+pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des
+bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je
+mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne
+peux pas m'en empêcher.
+
+Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le
+malheureux!...
+
+Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il
+me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans
+les reins.
+
+Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!
+
+Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;
+et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.
+
+Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il
+a chaud!
+
+Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il
+n'attrape pas de courants d'air.
+
+La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.
+
+_Je me couche en chemise!_
+_Dieu puissant! favorise_
+_Cette sainte entreprise!_
+
+Partirai-je seul?
+
+C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un
+navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand
+on est fatigué, fonder une colonie.
+
+Qui entraînerai-je dans cette expédition?
+
+Malatesta est justement parti d'hier.
+
+Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.
+
+Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!
+
+Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges;
+elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.
+
+«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.
+
+--Non, mais elle est si bonne!
+
+--Tu l'aimes bien!
+
+--Si je l'aime!»
+
+Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
+
+Lui qui doit être soldat!
+
+Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le
+console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour
+que son enfant ait plus d'oranges!
+
+«Que fait-elle, ta mère?
+
+--Elle est charcutière à Modène.»
+
+Et il n'a pas l'air de rougir!
+
+Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.
+
+Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!
+
+
+Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.
+
+Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle
+n'eût pas voulu vendre du jambon.
+
+Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être
+lâche!...
+
+Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle
+était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait
+un jour:
+
+«Mon père était dans l'Université.»
+
+Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer
+drôlement, ces messieurs de l'université!
+
+Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que
+les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents
+disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle
+savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur,
+l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint,
+répondent:
+
+«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»
+
+Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au
+cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et
+je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque
+fois que j'ai pu.
+
+Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique
+l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle
+le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y
+a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment
+devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à
+Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a
+pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire
+son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous
+déshonorent.
+
+«Écrivez en marge à son dossier:
+
+«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de
+saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans
+une autre localité."«
+
+
+Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!
+
+Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!
+
+Vivent les nègres!...
+
+Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!...
+
+
+Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la
+charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son
+pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.
+
+Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule
+des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures
+à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas
+à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur
+père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle
+de Malatesta.
+
+«On ne te bat donc pas?
+
+--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr
+que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une
+pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se
+cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause.
+--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au
+moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»
+
+«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à
+l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette
+fois!»
+
+Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les
+enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au
+moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les
+oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système,
+elle l'applique.
+
+Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on
+donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans
+savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.
+
+Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,
+qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.
+
+Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.
+
+
+Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!
+
+Ricard?
+
+Ils sont neuf enfants.
+
+On les fouette à outrance.--Quel bonheur!
+
+Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me
+défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme
+un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que
+leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!
+
+Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils
+jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie
+toujours: «_Crotte pour toi!»_
+
+Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne
+jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.
+
+On le bat tout de même. Pourquoi donc?
+
+Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles,
+c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en
+plaindre.
+
+Puis, «il est là comme une oie.»
+
+Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat.
+
+On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
+et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
+se tient tranquille.
+
+«_Il est là comme une oie_...»
+
+Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
+pisse au lit.
+
+Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa
+mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
+de cela!
+
+Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
+qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un
+jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
+désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
+fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est
+obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.
+
+On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
+on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
+au-dessus du château!...
+
+Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout,
+exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
+
+C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
+a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe
+désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle
+d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
+grosse voix, et en levant le fouet:
+
+«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!»
+
+Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son
+enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin
+atteint par son plomb meurtrier.
+
+Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et
+personne ne saura que le lapin a pleuré!
+
+
+Si je parlais aussi à Vidaljan?
+
+C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées
+à tout casser.
+
+Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il
+fût: il voudrait être escamoteur.
+
+Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt
+sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur
+l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la
+tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
+
+«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
+
+Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
+
+«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
+
+Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
+
+«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
+
+Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré,
+questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
+
+Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
+
+«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit
+prochaine...
+
+
+Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les
+bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par
+les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la
+résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va
+se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
+pour l'escamotage!
+
+C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller
+dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
+l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il
+savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin
+d'un mouchoir.
+
+Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort.
+Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de
+fausses clefs dans les boîtes des copains.
+
+Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la
+serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il
+volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
+poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille
+d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la
+merci des moutards pendant huit jours.
+
+Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa
+place.
+
+Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à
+_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui
+ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait
+été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de
+Virgile à la fois.
+
+Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie
+blanche.
+
+Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des
+gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des
+coquilles d'oeufs vides.
+
+Il fabriquait de la poudre.
+
+C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de
+défiance que m'inspiraient ses habitudes.
+
+Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur
+de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
+fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son
+enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises
+de cuivre mêlées aux punaises de famille.
+
+Je lui offris d'être mon lieutenant.
+
+Il accepta.--Ricard aussi.
+
+
+Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et
+il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me
+donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume
+et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
+
+Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent
+l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là.
+Que s'est-il passé?
+
+Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des
+commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
+Vidaljan avec.
+
+«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de
+la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la
+tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
+et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou,
+Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on
+le fichera en prison.
+
+--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui
+m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où
+j'essayais de filer.
+
+On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
+
+Ma mère m'en donna une volée!
+
+Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du
+paradis de ne plus m'échapper.
+
+
+Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
+
+Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
+Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
+
+C'est toujours ça.
+
+
+
+16
+Un drame
+
+Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
+
+C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de
+flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
+trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire,
+tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
+d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui
+paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit,
+perd la voix et renverse les chaises.
+
+Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
+
+Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle
+ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
+plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
+crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
+celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
+
+Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
+devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en
+arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté
+du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
+
+
+«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
+vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
+sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
+l'étrenne de votre barbe.»
+
+Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main,
+le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa
+ceinture à presser.
+
+«Valsons», dit-elle.
+
+Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
+rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son
+cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et
+elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
+père qui ne dit rien.
+
+Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
+
+C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une
+cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
+disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à
+plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa
+jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de
+ses rejetons.
+
+Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
+en passant.
+
+
+M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans
+une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de
+choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
+toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait
+quand on disait ce mot-là.
+
+
+Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
+
+Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire,
+et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
+
+Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons
+tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous
+fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
+de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à
+coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher:
+«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
+qu'elle meurt d'un amour perdu.
+
+Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près
+d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un
+soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
+les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il
+avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
+
+«Grand bête!»
+
+Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous
+les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant
+lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand
+bête!» si tendre et ce geste si doux.
+
+
+Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on
+va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on
+dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
+
+Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
+
+Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
+au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris
+de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur
+lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une
+mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
+dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
+traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
+il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes
+comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela
+en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
+dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
+brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail,
+rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
+l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
+hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le
+silence.
+
+Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
+la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des
+pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
+coiffée de rouge et chaussée de vert.
+
+Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un
+_soleil_.
+
+Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
+leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
+je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
+en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais
+mises.
+
+À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
+luit comme une étoile.
+
+Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du
+lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond
+du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les
+yeux.
+
+
+Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
+Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe,
+et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous,
+quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la
+cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
+(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
+nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
+
+C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
+mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au
+vin blanc mousseux.
+
+On trinque, on retrinque.
+
+C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
+
+Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
+libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
+de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
+
+À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
+chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
+d'ailleurs, l'en empêche.
+
+«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
+bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
+ou au jardin.
+
+C'est mon père qui paraît heureux!
+
+Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
+coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
+chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
+des chansons du Midi.
+
+Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
+elle entonne en auvergnat:
+
+_Digue d'Janette,_
+_Te vole marigua_
+_Laya!_
+_Vole prendre un homme!_
+_Que sabe trabailla,_
+_Laya!_
+
+«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
+pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
+pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
+hanche!
+
+Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
+de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
+souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
+rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
+la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
+
+_La Madona et la fouchtra,_
+_Laya!_
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
+qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
+
+Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
+savant et gâtent le dîner.
+
+On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
+
+Il_ l'_est toujours.
+
+«C'est lui qui_ l'est!»_
+
+Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
+regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
+
+«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
+Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
+Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
+
+
+Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
+souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
+empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
+qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
+elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
+
+«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
+cela me fait du bien, amusez-vous.»
+
+Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
+
+«Amusez-vous!»
+
+
+CHÔMAGE
+
+La vie change tout d'un coup.
+
+J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des
+_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des
+étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,
+tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je
+sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
+poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
+dos--après tant de gigots pourtant!
+
+À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa
+surveillance.
+
+On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
+m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle
+disait_ bouffre_ pour _bougre_.
+
+Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
+minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans
+exaspérer son amour.
+
+Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
+
+Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais
+fait,--même cela me flattait un peu.
+
+Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien
+que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle
+avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
+sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit
+pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
+petite blouse et en petit pantalon.
+
+Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
+gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
+
+
+Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou
+me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
+palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,
+gonfle devant le feu.
+
+Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma
+mère; je puis rester assis tout le temps!
+
+Ce chômage m'inquiète.
+
+Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
+habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où
+en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
+la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du
+cuir battu!
+
+
+Que se passe-t-il donc?
+
+Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est
+pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
+cette colère blanche de ma mère.
+
+Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et
+les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève
+le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
+
+
+«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
+voisine.
+
+--Si, si!
+
+--Il y a un peu de froid?
+
+--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche
+prochain.»
+
+En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
+réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi
+distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir
+l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
+
+On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on
+combine tout pour le dimanche.
+
+
+J'avais justement gobé une _retenue!_
+
+J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
+charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
+M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
+mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
+avaient une veine luisante, un point jaune.
+
+Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
+en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
+dans l'étude des internes, au lycée même.
+
+Adieu la maison de campagne!
+
+Je les vis partir avec les paniers de provisions.
+
+Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
+
+Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
+écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
+bon--mais bon!
+
+Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
+de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
+brouillard autour de madame Brignolin.
+
+
+On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
+haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
+l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
+
+«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
+
+Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
+point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
+j'acceptai mon sort de bon coeur.
+
+Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
+avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
+retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
+prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
+décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
+pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
+
+La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
+
+«Te voilà, gamin?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Toujours en retenue, donc!
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Tu as faim?
+
+--Oui, m'sieu!
+
+--Tu veux manger?
+
+--Non, m'sieu!»
+
+Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
+recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
+dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
+goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
+quelquefois chez des parents d'élèves.
+
+«Voulez-vous de la soupe, madame?
+
+--Non, si, comme cela, très peu...
+
+--Vous n'aimez pas le potage?
+
+--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
+
+--Diable! pas faim, déjà!»
+
+
+«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
+recommandation qu'elle m'avait faite.
+
+En laisser un peu dans le fond.
+
+C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
+l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
+que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
+
+Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
+belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
+fais prier.
+
+L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
+
+Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
+paysan.
+
+«Tu veux de la carpe?
+
+--Non, M'sieu!
+
+--Tu ne l'aimes pas?
+
+--Si, M'sieu!»
+
+Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
+avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
+pas ce qu'ils vous servaient.
+
+«Tu l'aimes? eh bien!»
+
+L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
+s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
+
+Je mange ma carpe--difficilement.
+
+Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
+il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
+Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
+mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
+
+
+J'ai fini mon pain!
+
+Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
+doivent attendre qu'on les serve.
+
+J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
+lâché, et il mange, la tête dans un journal.
+
+Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
+comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
+le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
+_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
+assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
+manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
+
+Du pain, du pain!
+
+J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
+m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
+doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
+de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
+
+Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
+l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
+que penser!
+
+«Ça te démange?
+
+--Non, m'sieu!
+
+--Pourquoi te grattes-tu?
+
+--Je ne sais pas.»
+
+Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
+finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
+répulsion.
+
+«Tu as fini ton poisson?
+
+--Oui, m'sieu!»
+
+M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
+de veau et de la sauce aux champignons.
+
+«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
+
+Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
+jette sur le ris de veau.
+
+Pas de pain! pas de pain!
+
+Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
+de sauce et se livrent un combat acharné.
+
+Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
+beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
+de pommade à six sous la livre!
+
+Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
+mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
+pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
+
+_7 heures et demie_.
+
+Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
+vitres; pas un bruit!
+
+J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
+crâne d'un côté.
+
+Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
+nageait, du veau qui tétait...
+
+Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
+moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
+resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
+j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
+
+
+_9 heures_.
+
+Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
+veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
+pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
+
+
+_10 heures_.
+
+J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
+finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
+rentreront.
+
+Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
+on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
+en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
+suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
+tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
+
+
+_Minuit_.
+
+Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
+
+Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
+coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
+mère...
+
+Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
+accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
+genou sur le carreau.
+
+C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
+renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
+à lui, pâle, échevelée.
+
+Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
+
+Je veux crier.
+
+«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
+brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
+autant de colère que de terreur dans sa voix.
+
+Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
+C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
+fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
+reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
+dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
+
+Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
+et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
+d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
+aller doucement sa main et son coeur.
+
+Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
+cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
+eu raison de moi dans la vie.
+
+«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
+
+J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
+l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
+ouvertes pour que la malade eût de l'air!
+
+
+Qu'est-il donc arrivé?
+
+Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
+réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
+
+Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
+blanche monte à l'horizon.
+
+J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
+heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
+enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
+regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
+qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
+courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
+qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
+
+
+Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
+
+J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
+jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
+demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
+regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
+pas!»
+
+J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
+
+Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
+je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
+Mais par qui commencer?
+
+Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
+effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
+du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
+
+C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
+craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
+instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
+accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
+noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
+colère.
+
+Aussi on hésite, on recule!
+
+Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
+puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
+ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
+leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
+larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
+avec le dernier cri, le premier soleil!
+
+Et je ne savais que faire!
+
+
+Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
+d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
+heures. Je me levais aussi.
+
+Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
+pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
+
+Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
+
+Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
+
+Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
+porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
+censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
+
+«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
+
+--Je n'irai pas en classe?
+
+--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
+ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
+campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
+
+Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
+dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
+rajustait son pantalon.
+
+Que s'était-il passé?
+
+Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
+orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
+je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
+surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
+jardin, dans ce dimanche de malheur!
+
+Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
+paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
+jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
+
+Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
+de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
+d'essayer de le savoir!
+
+Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
+
+
+Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
+l'enfant!
+
+Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
+honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
+jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
+prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
+assister à quelques conférences que faisait le professeur de
+rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
+
+Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
+le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
+pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
+
+Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
+sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
+une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
+
+Il a le coeur ulcéré, je le vois.
+
+Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
+parle à voix basse.
+
+Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
+
+Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
+
+Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
+passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
+m'empoigne.
+
+Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
+sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
+je le jure, sans que je le mérite.
+
+J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
+et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
+que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
+l'idée de me tuer une fois!
+
+Voici à quelle occasion.
+
+
+Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
+faillit casser:
+
+«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
+le carreau!»
+
+J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
+d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
+
+Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
+question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
+mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
+
+«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
+rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
+conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
+
+--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
+proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
+
+Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
+bien plus grand que mon mal!
+
+Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
+qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
+destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
+coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
+peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
+réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
+
+Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
+plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
+
+J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
+m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
+contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
+douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
+
+Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
+qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
+mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
+l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
+pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
+
+Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
+et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
+
+«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
+
+
+De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
+fois! Les raccommodements durent peu.
+
+Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
+sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
+courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
+situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
+ma paresse!
+
+Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
+même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
+maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
+singeries, tout ça.»
+
+Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
+pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
+content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
+et je suis le premier de la classe.
+
+Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
+
+Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
+et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
+
+Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
+mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
+
+Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
+bourre, je l'avale comme de la boue.
+
+Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
+et j'entends qu'on dit par derrière:
+
+«C'est parce que son père lui donne des danses.»
+
+On dit aussi:
+
+«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
+sainte-nitouche?»
+
+
+J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
+compositions au proviseur; mais il est en conversation
+particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
+cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
+
+On parlait de nous.
+
+«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
+
+--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
+l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
+une femme comme celle qu'il a...
+
+--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
+gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
+que madame Brignolin, eh! eh!
+
+--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
+
+J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
+l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
+
+C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
+leur voix. Ils reprirent:
+
+«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
+pris le prétexte de son fils.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
+
+--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
+bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
+l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
+"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
+peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
+l'observation.»
+
+
+Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
+
+Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
+
+«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
+arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
+comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
+
+Quelle honte? quelle paresse?
+
+Mon père m'avait menti.
+
+
+17
+Souvenirs
+
+M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
+classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
+à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
+s'est démené pour que mon père l'obtînt.
+
+
+La nomination arrive.
+
+
+Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
+d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
+latines par-là; il y en a des tas.
+
+Mes parents vont faire leurs adieux.
+
+Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
+
+Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
+prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
+Brignolin demeure...
+
+
+J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
+l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
+les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
+
+Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
+du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
+catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
+que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
+aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
+mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
+doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
+et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
+disaient.
+
+Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
+et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
+et ne tiennent pas toujours.
+
+À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
+meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
+débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
+un homme et qu'elle vient de casser.
+
+Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
+plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
+de prison?
+
+Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
+l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
+partir.
+
+
+Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
+
+C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
+Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
+dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
+pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
+dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
+
+
+Pauvre cousine Marianne!
+
+On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
+moins les coups.
+
+Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
+un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
+chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
+c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
+c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
+que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
+qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
+pourquoi je faisais le_ gros_.
+
+On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
+en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
+disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
+Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
+regardait avec curiosité.
+
+Ma mère de dire:
+
+«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
+différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
+presque s'en fâcher.»
+
+Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
+bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
+l'ennuie aussi.
+
+M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
+la ville; ma mère a répondu:
+
+«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
+j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
+avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
+me connaissez mal, M. Laurier.»
+
+
+Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
+nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
+elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
+elle-même une robe.
+
+«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
+on les essaya.
+
+--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
+est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
+ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
+
+--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
+
+--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
+souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
+aussi que je les laisse mourir de faim!»
+
+Une pause.
+
+Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
+celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
+ressusciter la mère:
+
+«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
+
+Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
+d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
+me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
+de la colle.
+
+«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
+ce retard en levant les mains au ciel.
+
+Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
+donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
+enfonça un clou!
+
+Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
+clou m'a fait une mâchure.
+
+Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
+d'embrasser leur petit!
+
+Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
+
+«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
+regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
+ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
+n'y a pas touché, je parie!
+
+--Ce matin, maman!
+
+--Ce matin! tu oses!...
+
+--Je t'assure.
+
+--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
+
+--Non! m'man.
+
+--Viens que je te gifle!»
+
+
+Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
+écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
+tout de suite au village.
+
+Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
+
+«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
+une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
+Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
+
+C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
+
+On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
+mois encore.
+
+Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
+heureux!
+
+Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
+peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
+cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
+saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
+tendre et fine comme du lait caillé.
+
+Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
+travers une grille: elle s'était faite religieuse.
+
+«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
+en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
+ici.
+
+--Le regrettez-vous?»
+
+Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
+coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
+crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
+reconnaître un geste de regret et de tendresse...
+
+Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
+d'ivoire taché de sang.
+
+
+Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
+haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
+
+Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
+mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
+dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
+et mes beaux habits!
+
+Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
+regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
+livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
+rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
+bois.
+
+C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
+
+J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
+resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
+pour me punir.
+
+
+Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
+
+C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
+censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
+Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
+pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
+pain pour sa femme et son enfant.
+
+Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
+grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
+sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
+en bas comme un cercueil!
+
+J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
+camarade m'avait promis un coin de son jardin.
+
+Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
+ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
+l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
+panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
+maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
+en criant:
+
+«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
+qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
+qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
+la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
+une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
+être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
+étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
+voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
+
+
+18
+Le départ
+
+Quelle joie de partir, d'aller loin!
+
+Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
+officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
+contempler des tempêtes!
+
+J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
+j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
+désespoirs des naufrages.
+
+J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
+histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
+marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
+livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
+
+J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
+un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
+d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
+compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
+
+Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
+oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
+_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
+perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
+l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
+
+À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
+
+En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
+dans l'Océan.
+
+Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
+je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
+ma disparition, je suis en pleine mer.
+
+Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
+voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
+peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
+
+
+Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
+plein de poésie.
+
+Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
+entrons dans une gare!
+
+Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
+boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
+sifflet qui fendent l'âme!
+
+
+ORLÉANS
+
+Nous arrivons à Orléans la nuit.
+
+Les malles sont laissées à la gare.
+
+«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère.
+Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
+l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
+difficulté.
+
+Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de
+la lune.
+
+On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme
+immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui
+ai tout sur le dos.
+
+Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare,
+ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
+Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»
+
+Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
+battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
+livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une
+ville qu'ils ne connaissent pas.
+
+Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
+lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle,
+hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans
+l'obscurité et le brouhaha.
+
+Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un
+paquet d'orphelins.
+
+
+On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à
+l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà
+comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à
+laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à
+mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort;
+est-ce que ce n'est pas toi!
+
+--Ah! par exemple!»
+
+Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même
+cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
+l'espace.
+
+La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
+eue jusqu'ici pour témoin.
+
+Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
+notre ombre. C'est même curieux.
+
+Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père
+ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres
+s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!
+
+Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper
+quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.
+
+
+«Quelqu'un là-bas!»
+
+
+Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
+jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la
+poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un
+télescope qu'on ferme.
+
+«Quelqu'un!
+
+--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!
+
+--Sur quoi est-elle montée?
+
+--Sur quoi?
+
+--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)
+
+--Hé! la bonne femme!»
+
+Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.
+
+....................................
+
+«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»
+
+La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on
+dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.
+
+«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
+
+«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
+femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Jacques, c'est la _Pucelle!»_
+
+J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la
+bergère de Vaucouleurs!
+
+«C'est la Pucelle, Jacques!»
+
+
+Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de
+paniers, aussi!
+
+Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être
+mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps
+de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
+connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
+que lui a donné l'Histoire.
+
+«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»
+
+Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne
+doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux
+heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
+connaissons pas...
+
+«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant
+son enfant, celle qui a sauvé la France!
+
+--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
+content: on peut s'asseoir contre.»
+
+
+Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait
+le dos appuyé.
+
+Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
+
+Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins
+fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup
+de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
+nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
+s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère
+même, au bout de la rue, près du marché.
+
+«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
+
+--Pourquoi aurais-je faim?»
+
+Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au
+buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
+pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle
+n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa
+décision en lui demandant si elle avait faim.
+
+Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère
+un regard de terreur.
+
+
+Nous sommes dans l'auberge.
+
+Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on
+attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
+beau-frère, en tapant contre une cloison.
+
+Un grognement.
+
+«On y va, on y va!»
+
+À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend
+l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et
+ses souliers qui traînent.
+
+«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»
+
+Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se
+souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.
+
+Mais elle intervient.
+
+«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
+
+--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de
+vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une
+fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
+
+J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre
+sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de
+borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous
+et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne
+fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
+_man-ge-ra_ pas.
+
+Elle a pourtant crié à mon père:
+
+«Mange, si tu veux, toi!»
+
+Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme
+une carpe, et il a murmuré:
+
+«Non, non, demain.»
+
+Il sait ce que cela signifie!
+
+Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
+que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
+respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On
+met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
+m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons
+tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
+
+Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera
+pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire
+vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais
+faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait
+de quoi!
+
+Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
+
+Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en
+tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et
+attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui
+mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère
+une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
+nez, car tu l'as en pied de marmite.
+
+
+Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai
+vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
+demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
+elle mordait là-dedans!
+
+Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.
+
+Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées
+et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a
+confié à ma mère tout l'argent.
+
+Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:
+
+«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
+mieux; c'est moi qui payerai en route.»
+
+Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur,
+la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la
+blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc,
+pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les
+mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
+messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de
+groseille.
+
+Il mourait de soif.
+
+«Donne-moi de l'argent.
+
+--Tu veux de l'argent?...
+
+--Oui, Jacques a soif...»
+
+Ma mère se tourne vers moi.
+
+«Tu as soif?»
+
+Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais
+pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds
+rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie
+froide de son fils à son époux.
+
+«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son
+coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il
+n'existait pas.»
+
+
+Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de
+versement!
+
+Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le
+pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus:
+mon père a demandé grâce.
+
+C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je
+suis franche comme l'or.»
+
+Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père,
+devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans
+coeur, un époux sans conduite.
+
+Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
+
+«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
+ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être
+l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez
+sa maîtresse.»
+
+
+Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
+cela!
+
+Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler
+les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!
+
+«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
+pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
+Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
+monde, peut-être?...»
+
+
+SUR LE BATEAU
+
+Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade
+heureusement.
+
+Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie
+de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.--
+Enfin la migraine la prend et l'endort.
+
+Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être
+sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
+plus la force de fondre sur lui.
+
+Il monte sur le pont...
+
+
+UNE RECONNAISSANCE
+
+«Chanlaire!
+
+--Vingtras!»
+
+Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
+avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
+lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
+voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
+
+Il est heureux, gagne de l'argent.
+
+«Quelle rencontre!
+
+--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»
+
+Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
+un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
+
+«En bas,--et d'un air plus gai: malade.
+
+--Ce ne sera rien.
+
+--Non,--non,--non.
+
+--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
+contraire...»
+
+Se tournant vers moi:
+
+«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
+yeux!--Garçon!»
+
+
+Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
+aussi rencontré des camarades.
+
+La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
+cruches de bière.
+
+De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
+francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
+bishofs; il y a une odeur de citron.
+
+Voilà qu'on chante, maintenant!
+
+Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!
+
+Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
+bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
+a les pommettes roses, les yeux brillants.
+
+Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
+qu'il a le gousset vide.
+
+C'est la bourgeoise qui a le sac!
+
+«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
+y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
+Mais, je dis cela devant le moutard...
+
+--Il n'y a pas de danger.»
+
+Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
+je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
+
+Il me parle comme à un grand garçon.
+
+«Allons, Jacques, une goutte!»
+
+Puis une idée lui vient:
+
+«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
+quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
+
+C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
+proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
+pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
+odorants.
+
+Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
+parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
+
+
+On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
+servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
+camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
+
+Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
+commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
+suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
+j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
+indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
+mère dort.
+
+
+... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
+
+Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
+celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
+droit à nous, et va commencer une scène.
+
+Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
+viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
+rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
+part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
+fait long feu.
+
+«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
+elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
+de cochon.
+
+«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
+et il crie:
+
+--Une autre bouteille de ce jaune-là!
+
+--Je n'ai pas soif.
+
+--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»
+
+C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
+malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.
+
+«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.
+
+Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
+que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:
+
+«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
+Jacques, viens avec moi.
+
+--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
+dominos, il fera le _troisième_.»
+
+Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
+écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
+me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
+tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
+sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
+pouvant rire tout haut et salir mes manches!
+
+
+La partie de dominos est finie.
+
+«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»
+
+Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
+première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
+m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
+va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
+moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
+au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
+accueil.
+
+«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»
+
+Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
+trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
+mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
+--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
+vous pourrez me battre...
+
+
+C'est mon jour de chance!
+
+Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
+engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
+mise lui fait l'honneur de causer avec elle.
+
+On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
+leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.
+
+«Jacques, reste là.
+
+--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
+l'interlocutrice élégante.
+
+--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»
+
+C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
+son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
+noie, tant pis!
+
+Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
+approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
+ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
+t'emporter!»
+
+Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
+tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
+fouet.
+
+C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
+poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
+m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
+ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
+jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
+aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
+près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
+est le contremaître.
+
+Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
+allé jusqu'au bout de la grande branche.
+
+Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
+émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
+d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
+des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
+peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
+j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
+pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.
+
+C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
+libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
+
+Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
+me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
+creux de la main...
+
+Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
+mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
+aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
+l'ancre...
+
+La journée fuit, le soir arrive.
+
+
+Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
+crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
+grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
+creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
+qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
+traînées de lune.
+
+La machine fait _poum, poum_!
+
+
+C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.
+
+Nous voici à Tours: on relâche ici.
+
+M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
+veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
+arrivons au _Grand-Cerf_.
+
+
+Nous dînons à la table d'hôte.
+
+Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
+monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
+moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
+donne soif.
+
+J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
+oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
+bavarde, on dévore.
+
+«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»
+
+Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.
+
+Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
+pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
+tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
+chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
+dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
+jaune.
+
+Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
+droite, ses fils et moi.
+
+Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
+plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
+de quelque chose.
+
+«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
+fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.
+
+--Oui, deux francs par tête.
+
+--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»
+
+C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
+«Mange de tout!»
+
+Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
+et fait rire tout un coin de table.
+
+Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
+est, et veille toujours sur son enfant.
+
+«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
+sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
+bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
+pas manger les croupions!»
+
+Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
+poche des provisions qui traînent. On la remarque.
+
+J'en deviens rouge.
+
+«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»
+
+Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
+les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
+regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
+en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
+bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
+finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»
+
+
+M. Chanlaire se lève:
+
+«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.
+
+--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
+elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»
+
+--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
+cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
+comme une balle; les enfants les premiers!»
+
+Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:
+
+«Vide-moi ça!»
+
+Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
+la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!
+
+Je n'ose la regarder ni boire.
+
+«Tu es là comme un empoté, voyons!»
+
+Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
+fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
+sur une robe d'à côté.
+
+«Nigaud!» dit l'inondée...
+
+Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.
+
+Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.
+
+Je vais me coucher gonflé et piteux.
+
+«Par ici, votre chambre», dit le garçon.
+
+Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
+de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
+ma mère m'appelle:
+
+«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»
+
+
+Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
+aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
+l'imprudence de son âge, ne songe pas.
+
+Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.
+
+Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
+milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
+comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»
+
+
+Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
+
+La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.
+
+Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
+pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
+et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
+feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
+voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
+rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
+j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!
+
+
+Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
+un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
+des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
+prêtres, l'air jésuite aussi.
+
+«C'est lui! c'est lui!»
+
+Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.
+
+«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»
+
+Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!
+
+Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
+s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
+mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
+réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
+Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
+oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
+s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
+osiers.
+
+Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
+France.
+
+Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
+gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
+ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
+vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
+
+Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
+d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
+C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
+et l'Océan commence.
+
+Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
+le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
+mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
+
+L'espace m'a toujours rendu silencieux.
+
+Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
+la Fleur_.--C'est Nantes.
+
+
+NANTES
+
+Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions
+bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
+l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt
+qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un
+portefaix, et le voilà loin.
+
+La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main
+avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au
+collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses
+malles, sa femme et son garçon.
+
+
+Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de
+nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,
+nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
+l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
+sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--
+À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
+port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de
+notre colonie.
+
+Ma mère a _entrepris_ mon père.
+
+«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...
+
+--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...
+
+--Moi!»
+
+Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On
+s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour
+emporter ça?
+
+--Trois francs.
+
+--Trois francs!
+
+--Pas un sou de moins.
+
+--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
+trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et
+une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui
+traînait par là.
+
+Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre
+sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et
+la famille Vingtras d'injures.
+
+Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la
+rivière.
+
+«Jacques, Jacques!»
+
+Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse
+des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon
+père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre
+entrée à Nantes.
+
+
+Ouf!!!
+
+Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
+
+Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire
+s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
+_jamais._
+
+Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a
+trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
+corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
+voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un
+pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau
+à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
+
+Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions
+la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
+me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on
+saurait où se diriger.
+
+Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos
+querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,
+cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
+mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
+mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après
+avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
+
+Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille
+navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des
+bagages!
+
+Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon
+père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
+est notre providence décidément.
+
+Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
+connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
+demandaient ce que voulait cette famille.
+
+Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant
+indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
+
+
+Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre
+emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela
+lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des
+leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on
+prendra des répétitions!
+
+Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
+
+Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de
+tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
+
+Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
+d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
+d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
+ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas
+d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
+mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées
+sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
+
+Comme la vie de marin me paraît bête!
+
+Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
+chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des
+matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
+nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la
+vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des
+flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y
+a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
+bien! merci!
+
+Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
+grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
+grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
+cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
+le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je
+confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de
+fromages.
+
+
+MON PROFESSEUR
+
+J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent,
+au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
+de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire
+son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
+taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des
+premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son
+esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante,
+jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
+
+M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il
+est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès
+de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de
+grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
+qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
+quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
+
+Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
+blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
+qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier
+et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun;
+ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait
+l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
+l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes
+devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
+
+À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des
+romans de Walter Scott.
+
+
+Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
+quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
+couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui
+empoisonnait.--Toujours donc!
+
+Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
+n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
+
+
+LA MAISON
+
+Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
+qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
+de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
+l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
+
+Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
+bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
+semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
+sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
+
+J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
+des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
+et des colères des mineurs.
+
+Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
+d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
+tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
+
+Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
+ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
+l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
+l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
+pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
+ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
+boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
+la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
+blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
+dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
+
+Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
+qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
+glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
+
+Je me sens des envies de pleurer!
+
+
+On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
+souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
+fièvre.
+
+On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
+entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
+méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
+venir.
+
+«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
+a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
+votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
+
+La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
+miennes.
+
+Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
+bossue.
+
+On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
+
+J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
+avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
+même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
+cela ferait éclater mon pantalon.
+
+Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
+Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
+On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
+culotte large.
+
+On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
+j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
+
+Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
+ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
+connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
+queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
+
+
+COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
+
+Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
+personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait
+trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
+comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
+les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent
+pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien,
+dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
+au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des
+brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
+
+Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
+est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais
+l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
+apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des
+républiques_.
+
+J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
+
+C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et
+elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
+de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à
+lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais
+vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances
+étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette
+redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
+puis pas me moucher.
+
+Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
+après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
+démoralise les masses!
+
+Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe.
+C'est même dangereux par ce temps de régicide.
+
+Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
+citoyen_, je rentre brisé.
+
+
+NOS BONNES
+
+Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
+
+Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
+lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
+heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
+envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
+participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
+trimestre.
+
+Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
+dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
+ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
+les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
+celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
+raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
+
+Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
+jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
+quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
+j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
+s'habille mal.
+
+«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
+_cheux nous._»
+
+Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
+rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
+
+Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
+tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
+depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
+politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
+puis apporter mon témoignage, il a son poids.
+
+Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
+entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
+mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
+Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
+marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
+donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
+y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
+
+
+On est donc heureux à la maison.
+
+Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
+moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
+lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
+de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
+fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
+seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
+je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
+
+«Il y a de la boue autour!
+
+--C'est l'affaire de la bonne, cela!
+
+--Avec la grosse brosse seulement?
+
+--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
+toute la journée.»
+
+Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
+l'oeil!
+
+Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
+montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
+qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
+entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
+ne m'a jamais aimé!
+
+La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
+cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
+
+«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
+
+Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
+cuit.
+
+«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
+froides, voilà qui fortifie!»
+
+Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
+dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
+pas grasse, tant s'en faut!
+
+Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
+queue s'applique à la contrarier.
+
+«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
+
+--Merci, madame.
+
+--Merci oui, ou merci non.
+
+--Non, madame.
+
+--Vous n'aimez pas le cidre?»
+
+Jeanneton balbutie.
+
+«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
+«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
+voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
+
+Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
+deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
+repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
+boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
+retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
+pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
+décidée à l'offrir à Jeanneton.
+
+«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
+femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
+
+Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
+prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
+l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
+
+Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
+
+«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
+serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
+
+Ah! les malins!
+
+Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
+insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
+manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
+qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
+
+Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
+mère lui offrait en signe d'adieu.
+
+«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
+pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
+
+Jeanneton a refusé.
+
+On remplace Jeanneton par Margoton.
+
+Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
+nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
+entrant.
+
+«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
+un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
+robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
+viande; je veux manger chaud.»
+
+
+Margoton joue gros jeu.
+
+Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
+l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
+Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
+la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
+M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
+rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
+boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
+ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
+domestique.
+
+Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
+proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
+
+On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
+prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
+
+
+Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
+à propos de cette bonne.
+
+Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
+tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
+c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
+
+Mais quand il faut servir Margoton!...
+
+«Vous avez encore faim?
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme cela?
+
+--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
+
+Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
+qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
+ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
+dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
+de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
+
+Marguerite en demande toujours.
+
+
+Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
+
+Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
+entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
+
+«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
+
+--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
+son bonnet grec.
+
+Elle se contente de hocher la tête en souriant.
+
+«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
+
+Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
+langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
+un baiser furtif.
+
+On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
+mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
+melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
+proviseur.
+
+Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
+joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
+
+Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
+on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
+qu'y a-t-il?
+
+Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
+
+«Madame, c'était pour le bon motif!
+
+--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
+
+Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
+quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
+Margoton.
+
+«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
+le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
+amant!»
+
+Je ne comprends pas.
+
+Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
+fatigue trop ma mère!
+
+Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
+des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
+qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
+vient beaucoup d'estomac à la maison.
+
+Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
+ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
+qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
+bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
+en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
+nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
+à moi; on nous voit ensemble.
+
+On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
+m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
+de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
+Suçons.
+
+Voici pourquoi:
+
+Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
+dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
+demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
+reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
+d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
+professorat.
+
+On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
+Pétronille.
+
+
+Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
+rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
+avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
+quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
+si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
+un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
+cela. Hé! Munito!
+
+Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
+c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
+détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
+comiques, les roses et les gratte-culs.
+
+
+Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
+moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
+d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
+la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
+rapidité d'une ombre chinoise.
+
+Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
+
+
+Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
+l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
+le soir.
+
+
+J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
+mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
+monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
+veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
+je dois remplacer _chose_ par un trait.)
+
+J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
+verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
+médecin a eu peur en voyant la plaie.
+
+«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
+
+Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
+j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
+le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
+n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
+
+Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
+
+
+MON ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les
+mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.
+
+Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il
+faut_».
+
+Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et
+professeur de «_maintien_».
+
+C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
+qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a
+retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On
+lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en
+manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
+de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue
+basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux
+lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
+qu'on veut dans son cours.
+
+Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!
+
+Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée.
+M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père
+saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne
+des répétitions de maintien.
+
+Ma mère y assiste.
+
+«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!
+
+--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»
+
+Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.
+
+Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de
+poule.
+
+Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
+et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.
+
+«Tiens, comme cela!»
+
+Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!
+
+«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est
+fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui
+trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est
+toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la
+fouille même un peu trop à mon idée.
+
+
+Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de
+maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance,
+cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un
+paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas
+arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en
+l'air!
+
+«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu
+pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.
+
+Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes,
+l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une
+queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore
+aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.
+
+Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire
+une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de
+parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais:
+_j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les
+villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je
+répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je
+m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal,
+je le sens bien!
+
+
+Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je
+mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je
+fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.
+
+«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare
+ton maintien.»
+
+J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des
+révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!
+
+Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.
+
+«Pan, pan!
+
+--Entrez!»
+
+Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire,
+j'ai un brouillard devant les yeux.
+
+
+C'est mon tour!
+
+Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on
+s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un
+faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une
+baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On
+attend. J'entre dans le cercle et je commence:
+
+Une--je glisse.
+
+Deux--je recule.
+
+Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.
+
+C'est un clou de mon soulier.
+
+Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me
+souffle:
+
+«Le sourire, maintenant!»
+
+Je souris.
+
+«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.
+
+Oui, et je continue à éventrer le tapis.
+
+«C'est trop fort!»
+
+On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.
+
+Ma mère demande grâce.
+
+Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»
+
+«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en
+se couchant.
+
+On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
+faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
+manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se
+détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises
+manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
+empoisonné.
+
+
+J'ai une _veine _dans mon malheur.
+
+Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en
+temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
+sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et
+je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.
+
+Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un
+fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les
+chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
+ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
+poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la
+boue.
+
+Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de
+lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.
+
+Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté
+quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
+son nez.
+
+Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis
+souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du
+dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots,
+tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
+de Saint-Étienne...
+
+Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.
+
+On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y
+mets mes souvenirs.
+
+«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le
+professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
+sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni
+du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.
+
+Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!
+
+Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que
+je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
+facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont
+mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)
+
+
+Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes,
+donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs
+femmes à venir danser chez lui.
+
+C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la
+cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:
+
+«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»
+
+Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené
+au commencement.
+
+Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec
+faveur.
+
+Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
+front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
+chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.
+
+Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une
+ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
+bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un
+cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa
+devise.
+
+Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en
+broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
+essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
+
+«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.
+
+Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en
+bas.
+
+Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il
+était vivant.
+
+«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_
+
+Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le
+joli toiseau!
+
+Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:
+
+«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou
+non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
+injure!...
+
+--Ma chère amie!
+
+--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
+soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
+impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...
+
+«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
+femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes
+filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
+j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
+droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
+pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
+à un brin de toilette et de bon goût.»
+
+Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
+un petit coup sec sur la main de mon père:
+
+«Vilain jaloux!»
+
+
+On danse.
+
+«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?
+
+--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en
+saluant.
+
+--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.
+
+La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière
+un rideau.
+
+«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
+que sa femme. Antoine, écoute-moi...
+
+--Parle moins haut.
+
+--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»
+
+Elle élève encore plus la voix.
+
+«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
+pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
+pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la
+Brignoline, n'est-ce pas?»
+
+Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
+un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
+dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être
+calomnié!
+
+Enfin, on s'apaise derrière le rideau.
+
+
+Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop
+triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle
+d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à
+côtes, _mais si terne!
+
+Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.
+
+On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin,
+comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!
+
+
+«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.
+
+Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
+bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
+airs;--une véritable écolière, je vous dis!
+
+Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son
+enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une
+seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
+est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
+fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!
+
+Depuis quelque temps elle est rêveuse.
+
+«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme
+qui prévoit un malheur.
+
+Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
+cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers
+la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le
+front.
+
+Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
+d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
+quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par
+l'archevêque de Tours.
+
+La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
+la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.
+
+C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on
+vient de danser est vide.
+
+On entend un petit cri.
+
+_Eh! youp! eh! youp!_
+
+Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang
+et je vais _voler dans ses bras._
+
+_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_
+
+En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
+parquet.
+
+L'apparition chante:
+
+
+_Ché la bourra, la la!_
+_Oui, la bourra, fouchtra!_
+
+
+Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un
+coup:
+
+«_Anyn_, mon homme!»
+
+Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
+pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je
+le fus le jour des marionnettes.
+
+«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_
+
+Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa
+_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
+été prévenue.
+
+«Eh! chante! chante donque!»
+
+J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les
+cabinets. Toute la soirée, je répondis:
+
+«_Il y a quelqu'un!...»_
+
+La nuit me trouva harassé, vide!
+
+Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins
+au logis, où l'on ne pensait pas à moi.
+
+Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:
+
+«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»
+
+Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:
+
+«Dis-moi _cha!»_
+
+C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le
+bonheur!
+
+
+Tout se gâte.
+
+Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
+mère.
+
+La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle
+s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée,
+s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
+elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._
+
+Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.
+
+Elle répond avec amertume:
+
+«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être
+jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
+pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es
+réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_
+t'éclipser!»_
+
+Les querelles s'enveniment.
+
+«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
+pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
+Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
+mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
+
+Elle continue:
+
+«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi
+respectable que la tienne, sache-le bien!»
+
+Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et
+_mouchu._
+
+Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
+
+Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
+blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
+Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le
+samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans
+elle.
+
+
+Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me
+réveiller.
+
+«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez
+M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
+_J'arriverai, tu nous laisseras.»
+
+
+J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.
+
+Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant
+qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
+
+«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit
+quelqu'un.
+
+--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
+
+Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles:
+pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
+a beaucoup mangé aussi.
+
+Ma mère crie toujours.
+
+«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez
+comme il est mis!»
+
+Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
+pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
+
+Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare
+entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
+
+Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air
+d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent
+de ville.
+
+«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
+Viens, dis-lui que tu es son fils!»
+
+Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
+suis changé depuis sept heures?
+
+Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des
+modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
+depuis que je meurs de faim.
+
+
+TU, VOUS
+
+La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
+de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en
+soirée, il va je ne sais où.
+
+Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon
+père est arrivé au même moment.
+
+Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
+tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?
+
+«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
+J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»
+
+Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.
+
+Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
+on le sent à l'accent, on le voit au geste.
+
+«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les
+soirs quand_ tu_ rentres...
+
+--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.
+
+Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un
+pliant dans le grenier.
+
+
+On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
+dans notre coin, et l'on se parlait à peine.
+
+Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
+jaunissait dans cette baraque.
+
+«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.
+
+
+Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir
+compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
+chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans
+flamme.
+
+Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
+désolations dans ces livres d'église.
+
+
+Une scène!
+
+Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque
+chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville
+de pièces de cent sous.
+
+Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie
+et se jette sur le bas pour le lui arracher.
+
+«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»
+
+Mon père ne lâche pas, ma mère crie:
+
+«Jacques, aide-moi!»
+
+Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:
+
+«Papa! Maman!»
+
+Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.
+
+
+Ils se sont raccommodés!
+
+Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:
+
+«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
+retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»
+
+
+Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
+haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu
+tort--et lui demande d'oublier.
+
+Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour
+la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on
+lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
+devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle
+a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de
+tristesse et de silence.
+
+«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»
+
+J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.
+
+«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du
+premier.»
+
+
+
+19
+Louisette
+
+M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.
+
+C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.
+
+Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le
+second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont
+gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes
+d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.
+
+Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les
+grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus
+éloignés du champ de bataille.
+
+Ils se sont partagé le domaine.
+
+«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination
+brûlante...»
+
+Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre
+un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans
+l'espace--et se dépeigne en cachette.
+
+«Tu es l'Imagination folle...»
+
+Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.
+
+«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée,
+implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.
+
+Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme
+un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à
+des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.
+
+On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même
+quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air
+d'une grosse tache noire, là-dessous.
+
+«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»
+
+Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il
+écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.
+
+Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est
+sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand
+homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put
+travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._
+
+Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de
+grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut
+raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce
+qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.
+
+«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front
+avec l'index...
+
+--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du
+gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
+M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il
+est constipé parce qu'il est philosophe.
+
+On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à
+ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.
+
+Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.
+
+Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre
+M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,
+les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
+la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son
+mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
+l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas
+l'équivalent dans les grands classiques.
+
+«Je viens vous poser un dilemme.
+
+--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»
+
+Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait
+surmonté ses répugnances à cause de moi.
+
+Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de
+paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
+d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans
+mon intérêt--par amour pour son fils.
+
+C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et
+faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se
+pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
+
+Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
+montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
+philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à
+tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
+Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
+
+Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,
+s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
+qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en
+avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver
+les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
+comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
+
+Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
+
+«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes
+du petit Bergougnard!»
+
+En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
+ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à
+côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient
+placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur
+père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait
+commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés
+à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de
+cheveux ou de poussière.
+
+On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
+
+Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des
+illustrations:
+
+«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les
+bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la
+Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
+
+Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant
+comme des singes et en rugissant comme des chacals.
+
+
+Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
+M. Bergougnard distribue à sa famille.
+
+M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
+bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son
+plaisir à lui Bergougnard.
+
+Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,
+c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
+chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
+qu'il va exercer son système.
+
+Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est
+content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une
+locomotive.
+
+Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en
+Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et
+enfoncé à la grille devant le palais.
+
+
+Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à
+rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
+Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais
+profondément dans la philosophie.
+
+Je ne plains pas Bonaventure.
+
+Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les
+petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
+coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
+dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de
+cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
+
+Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
+
+Son père était bien content.
+
+«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la
+science...»
+
+Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé
+l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de
+pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
+
+L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de
+coups de pied et tapé le nez contre le mur.
+
+
+Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
+
+
+Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on
+a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
+
+Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!
+J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
+jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres
+de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
+
+Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
+battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
+je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle
+quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du
+_moignon, _j'étais un homme.
+
+Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--
+parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
+
+«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
+
+Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
+joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur
+devant son père qui la frappait encore... toujours!...
+
+«Mal, mal! Papa, papa!»
+
+Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
+crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
+quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
+
+Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
+Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
+
+«Pardon, pardon!»
+
+J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,
+qu'un bruit étouffé, un râle.
+
+Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite
+poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
+
+Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
+plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père
+froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,
+cette fois, de l'achever.
+
+
+On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix
+ans....................
+
+De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
+
+Et aussi du mal que font les coups!
+
+On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
+
+Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait
+dans sa tête d'ange....................
+
+Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué
+la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas
+supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la
+morte!
+
+«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait
+peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
+se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
+davantage.
+
+
+Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
+elle arriva.
+
+Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et
+elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
+entendait rentrer son père.
+
+Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux
+Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la
+recevoir comme un bouquet.
+
+Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
+elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
+savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
+avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
+Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
+
+Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
+
+Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
+
+«Tu ne pleurerais pas tant.»
+
+Je ne dis rien.
+
+«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui
+répondes...--Veux-tu répondre?»
+
+Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant
+morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé
+battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
+lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de
+la peine à son papa!
+
+Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
+et ce regard mouillé!
+
+Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
+quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
+pauvre assassinée.
+
+«Veux-tu lâcher cette saleté!»
+
+....................................
+
+Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
+poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
+
+«Veux-tu le donner!
+
+--C'était à Louisette...
+
+--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
+ton fils?»
+
+Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
+
+«Non, je ne le donnerai pas!
+
+--Jacques!» crie mon père furieux.
+
+Je ne bouge pas.
+
+«Jacques!»
+
+Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
+de Louisette.
+
+«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire
+disparaître aussi», dit ma mère.
+
+C'est le bouquet que me donna ma cousine.
+
+Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
+
+Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
+qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
+
+J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
+je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la
+cousine...
+
+Assassins! assassins!
+
+Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai
+longtemps dans un frisson nerveux...
+
+Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise
+avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui
+sortait, avec des marques de coups!...
+
+
+
+20
+Mes humanités
+
+Comme mon professeur de cette année est _serin!_
+
+Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
+pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
+_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes
+lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos
+extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai,
+avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
+
+Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous,
+et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
+n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
+dans mes livres.
+
+Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on
+ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
+voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de
+Bossuet).
+
+
+Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
+
+«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa
+marraine!
+
+--Tante Agnès, dit ma mère.
+
+--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
+
+--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de
+ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
+
+--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
+
+Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
+
+JE N'EN AI PAS!
+
+
+On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle
+haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
+
+«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se
+passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres
+crottées.
+
+C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits
+collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les
+collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
+
+Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
+
+«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
+
+Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci,
+de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet
+rôti comme Scévola?
+
+C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
+
+Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
+Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
+
+Non, je ne le sais pas!
+
+Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
+fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
+
+Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
+
+Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
+que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de
+pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
+
+Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une
+femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à
+Ovide.
+
+Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
+horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
+n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
+désespéré!
+
+Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre
+beaucoup.
+
+Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me
+prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à
+droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
+suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu
+m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire
+le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce
+que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
+spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien,
+c'est la _quantité_ qui est tout.
+
+
+Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
+
+Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
+
+Je ne puis pas!
+
+Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
+sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont
+pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me
+fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
+j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu
+quelques-unes par derrière.
+
+«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
+
+Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
+reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
+ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse
+cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme
+(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du
+second.
+
+Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
+
+
+C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
+
+Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
+aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
+son franc parler. C'est un bon garçon.
+
+Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
+
+«M'sieu Jaluzot!
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--M'sieu Jaluzot!»
+
+Je baigne ses mains de mes larmes.
+
+«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
+
+Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
+
+Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
+réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers
+latins.
+
+«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait
+vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour
+mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
+
+--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
+
+C'est l'aveu qui me coûte le plus.
+
+M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait
+de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
+
+
+Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et
+le ressemelage, par le mensonge et le vol.
+
+Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
+liberté pour élever l'âme.
+
+Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est
+que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la
+liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où
+je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
+
+Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
+J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
+crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
+salade.
+
+
+RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
+
+«Plus fort, mon enfant!»
+
+C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
+«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont
+on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est
+bien!»
+
+Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous
+comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une
+goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
+rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
+j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
+partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce
+matin!
+
+
+C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et
+débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
+
+Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
+nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
+
+On m'a clarifié le nez.
+
+Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps,
+longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
+
+Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
+
+«Renifle, mon enfant! renifle!»
+
+Je ne pouvais plus.
+
+«Fais un effort, Jacques!»
+
+Je l'ai fait.
+
+
+Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une
+demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma
+tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la
+balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
+
+Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
+comme un bouchon de carafe.
+
+Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me
+conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je
+repasse ma leçon.
+
+Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les
+sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
+dis: «Baban.»
+
+BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
+
+_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
+
+En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
+_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
+
+Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
+Zim, mala ya, boum, boum!
+
+
+Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
+trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien
+l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les
+deux bouts.
+
+
+Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant
+de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé.
+Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
+
+Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou,
+atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend
+ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
+l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
+mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
+l'aloès bienfaisant.
+
+LES MATHÉMATIQUES
+
+
+«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
+
+C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
+le chou: on en mange tant à la maison!).
+
+
+«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
+sera fort en mathématiques!»
+
+
+On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour
+ceux qui n'ont rien _là._
+
+Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de
+chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
+soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve
+de la division, rien, rien!
+
+Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
+
+Je suis toujours dans les six derniers.
+
+Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
+
+Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
+
+J'ai été premier en géométrie.
+
+Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
+--ou n'en suis-je pas un?...
+
+Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
+pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
+je m'en tirerai la craie à la main.
+
+Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes
+camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes,
+en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
+des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le
+professeur me dit d'un air blessé:
+
+«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui
+faites le cours, ou moi?»
+
+Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
+
+À la fin de la classe, on m'interroge:
+
+«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai
+appris?
+
+
+Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
+carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à
+la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
+vent.
+
+Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.
+
+La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout
+le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os,
+représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite,
+Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de
+Néron!...
+
+Mais comme ce logement est triste!
+
+Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres,
+un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à
+cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
+en guenilles.
+
+C'était le Romain.
+
+«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»
+
+Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je
+le suivais des yeux.
+
+Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce
+vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de
+savetier et qui mettait un fond à son pantalon.
+
+C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
+Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...
+
+En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main;
+c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
+restaient avaient l'air de deux cornes.
+
+Il trembla un peu en refermant la lettre.
+
+«Vous remercierez bien votre père», dit-il.
+
+Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
+dans les yeux.
+
+Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?
+
+Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti;
+il me tendait un petit livre.
+
+«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
+mathématiques?...»
+
+Il vit que non à mon air.
+
+«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
+Tenez, il y a une boîte avec.»
+
+Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et
+relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
+disait à son chien:
+
+«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi,
+j'aurai du pain.»
+
+Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait
+trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.
+
+«Aimez-vous les mathématiques?»
+
+Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce
+qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de
+livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
+civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!
+
+Qu'y avait-il dans sa boîte?
+
+Des plâtres en tranches.
+
+Et dans ce livre? Des mots de géométrie.
+
+
+Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
+mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et
+ces plâtres.
+
+C'est le samedi suivant que j'étais premier.
+
+J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son
+histoire.
+
+Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
+qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre
+lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui
+compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts
+hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé,
+sauvé, et il était passé en France.
+
+«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?
+
+--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais
+de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous
+avez compris mon système, il paraît.
+
+--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je
+vous explique?»
+
+Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma
+démonstration.
+
+«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut
+enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le
+coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des
+lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre,
+apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la
+théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon
+Dieu!
+
+--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?
+
+--Rien, rien.»
+
+Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la
+géométrie avec des fils et du plâtre.
+
+
+21
+Madame Devinol
+
+«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au
+théâtre avec moi.
+
+«Voulez-vous?»
+
+C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
+de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
+n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
+moutard à la porte depuis longtemps.
+
+Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux
+si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous
+regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
+doux, c'est bon.
+
+«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.
+
+Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:
+
+«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre
+chaque fois qu'il sera premier.»
+
+Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si
+importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.
+
+«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?
+
+--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
+un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!
+
+--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas...
+mais Jacques a beaucoup de ventre.»
+
+Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.
+
+«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as
+eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
+dissimule ça par la toilette.»
+
+
+Madame Devinol sourit en me regardant.
+
+«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
+ami, et m'accompagner?
+
+Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
+ressembler à Louis-Philippe?
+
+Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.
+
+J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y
+avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
+costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.
+
+Le numéro est sorti.
+
+«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.
+
+--Et ceux qui n'ont pas gagné?
+
+--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout
+laine, par exemple.»
+
+
+Madame Devinol m'emmène.
+
+«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
+ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»
+
+Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou
+d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
+sente la vigueur du biceps.
+
+«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
+gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me
+conter!»
+
+Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je
+lui conte tout.
+
+Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en
+disant:
+
+«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»
+
+Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
+d'argent.
+
+Je lui narre mes malheurs.
+
+J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
+dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je
+l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.
+
+«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
+te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
+C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»
+
+Fichtre! comme j'aurais préféré ça!
+
+«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»
+
+Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.
+
+«Non, non!
+
+--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est
+que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...
+
+--Non... oh! non!..
+
+--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»
+
+
+Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
+c'est convenu.
+
+Il y a un mois que nous nous connaissons.
+
+«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.
+
+--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup
+à la comédie.»
+
+Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du
+Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
+deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames,
+maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de
+décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des
+orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la
+bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
+Masson chantait:
+
+«Ô mon Fernand!»
+
+Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:
+
+
+_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_
+
+
+Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces
+chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce
+n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui
+avait une moustache noire, des bottes molles.
+
+Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
+fort et qu'on tournait les yeux!
+
+
+_Oh! viens dans une autre patrie!_
+_Viens cacher ton bonheur..._
+
+
+Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
+la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.
+
+Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris
+d'émotion.
+
+J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
+d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
+vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
+parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_,
+ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se
+penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
+jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches
+mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
+avait de la lumière à foison!
+
+J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui
+tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos
+livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et
+à Hélène.
+
+Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le
+_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
+voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et
+essayaient leurs instruments.
+
+
+Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol
+était là.
+
+Elle s'en apercevait bien.
+
+«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?
+
+--Non!... oui!... je l'aime bien.»
+
+
+Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour,
+pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.
+
+Nous croisons une dame en chemin.
+
+«La reconnais-tu?
+
+--Qui?
+
+--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet
+de soie.»
+
+Je regarde.
+
+«Mlle Masson?»
+
+Je ne suis pas encore bien sûr.
+
+«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...
+
+Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
+trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
+sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture,
+trop gros, et elle relevait mal sa jupe.
+
+«Eh bien!» me dit Mme Devinol.
+
+À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice
+qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.
+
+Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde,
+Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières
+qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
+un air fier, mais si fier!
+
+Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.
+
+«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?
+
+--Oh! non! par exemple!
+
+--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère
+alors?»
+
+
+Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle,
+tout près.
+
+«Encore plus près. Je te fais donc peur?»
+
+Un peu.
+
+
+Comme je bûche mes compositions maintenant!
+
+De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas
+premier.
+
+Oh! une fois! en vers latins!
+
+On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
+tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme
+celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
+passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
+rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste
+ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
+lilia plenis_.[9]
+
+Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous
+pouvez planter du persil sur la tombe!»
+
+Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois
+passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée
+plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les
+cantiques, de mettre un refrain qui revient:
+
+Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!
+
+_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice.
+Oh! c'est bien!
+
+Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à
+s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de
+côté. Qui sait?
+
+Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
+maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
+de la barbe.
+
+
+Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
+sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
+l'ai usé à force de frotter sur la machine.
+
+Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
+glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.
+
+Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!
+
+Je puis m'asseoir.
+
+J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
+tous mes petits préparatifs, et je commence.
+
+Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus
+verdâtre, comme si on battait un vieux bas.
+
+
+J'attrape des entailles terribles.
+
+Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir
+le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
+me prend la tête quand il a le temps.
+
+«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse
+l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»
+
+Il s'arrête pensif et m'interroge.
+
+«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?
+
+--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)
+
+--Pas toujours?
+
+--Non, m'sieu.
+
+--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
+Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le
+coup de patte est donné maintenant de droite à gauche...
+Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de
+l'animalisme!»
+
+Il s'éloigne en branlant la tête.
+
+
+Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:
+
+«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
+fâché?...»
+
+Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai
+quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour
+demain, moi l'indécrottable!
+
+Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout
+de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
+bague.
+
+Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»
+
+C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos
+et cacher mon nez.
+
+
+Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit
+anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison.
+Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus
+lui parler de profil.
+
+Quelles soirées!
+
+Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
+mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des
+acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un
+joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle
+languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches.
+Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
+ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.
+
+Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
+recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un
+geste lent et sans me lâcher.
+
+«Tu me retiens toujours si longtemps...»
+
+Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le
+premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
+encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses
+bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
+moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit
+pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine,
+un peu gras comme de la chair.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois.
+
+«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»
+
+Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.
+
+«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»
+
+Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
+cravate quand elle serre trop.
+
+«Aide-moi...»
+
+Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.
+
+On aurait dit qu'elle en était furieuse.
+
+«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
+sèche, en voyant que je me baissais.
+
+--Non, je lace mes souliers.»
+
+Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
+et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a
+crevé.
+
+
+«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
+t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais
+chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne
+tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
+le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»
+
+Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!
+
+J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père,
+devant ma mère qui a rougi.
+
+
+Je suis premier, parbleu!
+
+J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.
+
+«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.
+
+Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.
+
+Et j'avais fait un vers qui commençait:
+
+_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)
+
+Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.
+
+
+Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence
+pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.
+
+Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
+suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si
+l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»
+
+Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde.
+Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en
+montant dans la voiture.
+
+Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
+coucou.
+
+Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
+à torrents.
+
+Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On
+n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à
+son côté.
+
+Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à
+sa gauche, de son côté.
+
+Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est
+presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...
+
+À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien
+peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
+anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
+cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait
+chaud dans le dos!...
+
+
+Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
+porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche
+ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen
+d'avoir une voiture?
+
+--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
+d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
+petite dame!
+
+--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»
+
+Elle me regarde, et elle rit.
+
+«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.
+
+--Nous en avons une, dit l'aubergiste.
+
+--Ah!»
+
+
+DANS LA CHAMBRE
+
+«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»
+
+Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!
+
+«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans
+la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu
+permets! Je vous fais peur, monsieur?»
+
+....................................
+
+Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...
+
+«Vingtras! Vingtras!»
+
+Ils sont dix à demander Vingtras.
+
+C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et
+qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le
+rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis
+elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon
+chapeau, qui n'y est pas.
+
+«Avez-vous vu mon chapeau?
+
+--Sors donc, que je referme!
+
+--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?
+
+--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»
+
+
+Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait
+remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et
+mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.
+
+Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.
+
+«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit,
+comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
+je lui écrive?
+
+--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un
+tour à Paris; et c'est une occasion.
+
+On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en
+arrache, et en route!
+
+Nous courons sur Paris.
+
+
+
+22
+La pension Legnagna
+
+Je suis à Paris.
+
+J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension,
+m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas
+un élève, c'est une vessie.»
+
+Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.
+
+«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»
+
+Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:
+
+«Boui, boui.»
+
+Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
+mes devoirs.
+
+«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les
+Anciens.»
+
+Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
+camarades.
+
+Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
+Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.
+
+Il passait.
+
+«Vous n'aimez pas ça?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut
+sans doute des perdrix rouges?
+
+--Non; j'aime mieux le lard!»
+
+Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
+«Paysan!»
+
+
+Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.
+
+Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit
+jusque dans son salon.
+
+«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre,
+où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?
+
+--Oui, monsieur, avec ma cousine.»
+
+Il en perd la tête et devient tout rouge.
+
+«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.
+
+Et se tournant vers moi:
+
+«Allez au dortoir!»
+
+
+Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
+peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins,
+et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix
+de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
+se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à
+s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
+
+Il y a une demi-gloire,--Anatoly.
+
+Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il
+voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?
+
+J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
+on me blague comme provincial. Anatoly me protège.
+
+«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
+dans deux, vous verrez!»
+
+Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
+mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu
+près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.
+
+Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je
+trouvais la province plus gaie, moi!
+
+Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci
+qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu
+un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...
+
+«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
+version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort
+le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le
+ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
+continué à pleurer.»
+
+Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.
+
+La pension mène à Bonaparte.
+
+Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
+je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner
+le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande
+heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
+copie qu'on me croit en train de finir.
+
+Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
+gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
+suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à
+travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses
+blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
+je regarde.
+
+Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
+bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se
+ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.
+
+Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
+faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue
+Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
+domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
+dont les rubans volent à la brise.
+
+
+Le dimanche, nous allons en promenade.
+
+Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.
+
+Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.
+
+
+Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu
+devient notre pion.
+
+Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le
+dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.
+
+Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
+café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
+ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à
+bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à
+galons d'or ou d'argent.
+
+Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
+avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
+vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de
+trinquer.
+
+Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu
+un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me
+lever; je n'ai pas osé.
+
+«Allons, allons, reste là!»
+
+Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.
+
+Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
+_culotte_!...
+
+Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une
+volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
+anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.
+
+Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.
+
+Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.
+
+Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.
+
+Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.
+
+On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place,
+et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
+mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.
+
+Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt
+sous comptant.
+
+Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
+place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater
+pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les
+dix_, quoi!
+
+Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
+main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
+une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les
+consommations.
+
+J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand
+du coup de poing.
+
+N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
+Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je
+deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai
+peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté,
+mon but, et qui n'aurai pas de fortune.
+
+
+Ma vie des dimanches change tout d'un coup.
+
+Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.
+
+Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre
+qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.
+
+Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la
+demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures;
+nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre
+argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je
+les ménage.
+
+Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
+promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous
+l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller
+le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
+des prêtres.
+
+Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
+
+Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait
+fortune!
+
+«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,--
+qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
+lustre qu'on époussette.
+
+J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
+
+Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
+
+«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant
+dans les galeries.
+
+«On apprend quoi?
+
+--Tu contemples les tableaux, les marbres!
+
+--Et après?»
+
+Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
+
+«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
+
+C'est vrai, tout de même!
+
+Matoussaint me voit ébranlé et continue
+
+«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
+
+--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa
+baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
+dans le coin.»
+
+Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
+et des monuments, décidément.
+
+
+C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est
+_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
+que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des
+_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
+
+Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la
+_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici
+Sainville!--Non! Si!»
+
+L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous
+filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez
+Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la
+table du coin.
+
+Nous dînons à trente-deux sous.
+
+Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites
+amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
+à propos de tout et de rien...
+
+
+Et comme c'est bon ce qu'on mange!
+
+_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne
+heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
+
+Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
+
+M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
+blagues-là.
+
+«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de
+cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
+
+On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
+
+«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
+
+Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je
+n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute
+au coin de la table.
+
+«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
+
+Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
+j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je
+reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des
+gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
+sortent de la tête.
+
+«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un
+voisin.
+
+Radigon lui-même en a assez.
+
+«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
+
+
+Après le dîner, il faut que je parte.
+
+Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--
+par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
+
+Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le
+bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps
+si je reparaissais avant l'heure.
+
+J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce
+dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis
+penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
+silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma
+timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de
+dictionnaires ni les récits de grand concours.
+
+Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,
+d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
+pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où
+j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au
+passé.
+
+
+On m'appelle un jour chez Legnagna.
+
+Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
+
+«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
+
+Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
+
+Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
+
+
+«_Mon cher fils,_
+
+«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui
+l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
+avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
+un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à
+M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
+
+«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu
+t'assieds._»
+
+
+Il y avait un mot de mon père aussi.
+
+Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
+voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi
+blessé tous les jours.
+
+Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le
+comédien? Est-il bon au fond?
+
+
+«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
+faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
+avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
+
+
+Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la
+bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il
+avait été là.
+
+Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
+prix.
+
+Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
+que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
+
+Et toujours, toujours le grand concours!
+
+Le professeur s'appelle D***.
+
+Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a
+l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
+de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au
+concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.
+Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,
+discou-e, _Alma pa-ens_.»
+
+Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
+
+Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au
+bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
+
+«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
+
+Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un
+académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
+nuit pas.
+
+Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des
+lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
+
+De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,
+et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
+d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
+
+Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de
+bon.
+
+Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
+le professeur continue:
+
+«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
+
+Je ne demande pas mieux.
+
+«Et à s'avouer impuissant.»
+
+C'est son affaire.
+
+
+J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,
+mais je dégringole vite.
+
+De second, je tombe à dixième, à quinzième!
+
+Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent
+ensemble, j'avais dit une fois:
+
+_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
+
+«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
+serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue
+est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération
+accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,
+le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la
+fois modeste et hardie de Boileau:
+
+_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
+
+C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre
+qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
+
+Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
+choses que je ne comprends pas davantage.
+
+«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur
+son coeur.
+
+
+Il s'arrête un moment:
+
+«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le
+front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a
+une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
+un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui
+vomit la mort_.»
+
+C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à
+la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous
+fréquentions du monde si pauvre!
+
+Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
+
+
+Il était temps.
+
+Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de
+me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui
+aurais, un beau matin, cassé les reins.
+
+J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour
+aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme
+je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la
+pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les
+profondeurs de Paris.
+
+Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
+
+Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que
+je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que
+ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
+
+Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
+la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
+
+Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
+faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je
+m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
+
+C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,
+qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en
+tirais comme cela au concours.
+
+Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
+dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
+les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.
+
+Le jour du concours arrive.
+
+Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui
+est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
+froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
+mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est
+pire que l'hostilité et le silence.
+
+«Distinguez-vous...»
+
+Il rit d'un rire lâche.
+
+Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.
+
+
+Nous arrivons presque en retard.
+
+Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
+calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder
+le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du
+pont.
+
+Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
+son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se
+releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je
+le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher
+sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
+voleur.
+
+Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était
+un livre comme un dictionnaire.
+
+Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
+temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.
+
+Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre
+moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été
+devant moi toute ma vie.
+
+
+C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
+son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.
+
+Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.
+Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon
+père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,
+et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!
+
+«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
+bachelier», dis-je à Anatoly.
+
+Je ne me trompais pas.
+
+Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,
+_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait
+la rue:
+
+«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»
+
+C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.
+
+
+On dicte la composition.
+
+Vais-je la faire? À quoi bon!
+
+Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
+mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui
+obsède ma pensée?
+
+Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,
+blagué seulement.
+
+Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
+Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
+destitué.
+
+Pas ce métier-là, non, non!
+
+Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je
+fasse ce que je puis.
+
+
+Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où
+j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.
+
+Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.
+
+«Tu as fini? me dit mon voisin.
+
+--Oui.
+
+--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
+saucisses?»
+
+Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les
+dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.
+
+«Ça va crier, prends garde!»
+
+Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon
+d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
+droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on
+pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
+au lieu du dictionnaire dans la bataille!
+
+«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de
+Charlemagne fit le café.
+
+Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
+tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
+qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
+l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une
+petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du
+_brûlot_.
+
+
+«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la
+pension.
+
+Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.
+
+Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le
+souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre
+banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des
+remords.
+
+Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
+
+
+Le résultat est connu.--Je n'ai rien!
+
+Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a
+pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.
+
+Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
+conscience est plus calme.
+
+La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
+_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]
+
+Et chacun s'en va...
+
+
+Moi, je reste.
+
+J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne
+vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.
+
+Nous sommes quatre dans la pension.
+
+Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
+créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
+Japonais qui ne sort jamais.
+
+Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je
+devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.
+
+
+J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
+de réponse, je quitte la maison et je pars.
+
+Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le
+commissaire, cette fois.
+
+Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications
+dont mon père et ma mère se rient!
+
+J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me
+chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.
+
+«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il
+me nourrisse encore pendant les vacances!»
+
+
+Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive
+échevelé.
+
+«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur
+votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
+année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai
+fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un
+riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»
+
+Il frappe du pied, marche vers moi...
+
+Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!
+
+Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte
+avec laquelle il soufflette le mur.
+
+Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce
+qu'il vient de dire, et je lui donne raison.
+
+Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!
+
+Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?
+
+C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,
+arrivé de Nantes la veille.
+
+Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.
+
+«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à
+la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici
+sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»
+
+Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.
+
+«Mon père payera ces huit jours.
+
+--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il
+n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
+francs sur votre pension.»
+
+C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!
+
+
+
+23
+Madame Vingtras à Paris
+
+«Jacques!»
+
+C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.
+Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.
+
+Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du
+monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.
+
+
+On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,
+c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
+qu'une faible lumière.
+
+«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»
+
+C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
+elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
+
+«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta
+mère.»
+
+C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:
+
+«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;
+je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
+moustache! tu as des moustaches!»
+
+Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains
+au ciel et va tomber à genoux.
+
+«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»
+
+Elle me dévisage encore.
+
+«Tout le portrait de sa mère!»
+
+Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les
+pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës
+comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
+le teint jaune comme du buis.
+
+Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me
+demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas
+cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de
+charbon neuf.
+
+«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»
+
+Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été
+humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.
+
+J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été
+profonde.
+
+Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
+la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!
+
+Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!
+
+Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est
+né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.
+
+Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.
+
+
+«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?
+
+--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.
+
+C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de
+pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.
+
+«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce
+qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...
+
+--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas
+lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai
+écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?
+
+--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu
+t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours
+épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les
+trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
+là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»
+
+Elle rit et tape sur sa poche.
+
+«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
+es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
+pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a
+pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu
+n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
+qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son
+affaire, moi, attends un peu, va!»
+
+
+Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais
+haïr, voilà qu'il me fait de la peine!
+
+Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
+ma mère dit:
+
+«Fais tes paquets!»
+
+Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.
+
+«Madame, rien ne peut sortir de la maison.
+
+--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
+prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
+_Gnagnagna_ qui a dit ça?
+
+--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a
+donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
+le boucher...
+
+Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
+n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient
+abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits
+même recevaient des coups.
+
+Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
+On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.
+
+
+Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la
+vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.
+
+Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
+yeux, bien sûr!
+
+«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait
+mes réflexions dans mon silence et mon regard.
+
+
+Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère
+qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire
+qu'il laisse sortir mon trousseau.
+
+On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
+aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la
+diligence.
+
+Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
+ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
+du geste, comme s'il était là:
+
+«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
+lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
+t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»
+
+Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant
+treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma
+mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!
+
+
+«Et où allons-nous, maintenant?»
+
+Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans
+la voiture. Le cocher attend.
+
+«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un
+an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,
+tu ne connais pas un endroit où descendre?»
+
+Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
+un lit aux Hollandais?
+
+«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»
+
+Elle me pousse vers la portière.
+
+«Appelle le cocher?
+
+--Cocher!»
+
+Il arrête et se penche.
+
+«Connaissez-vous l'Écu-de-France?
+
+--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!
+
+--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle
+l'Écu-de-France.
+
+--Connais pas ici!»
+
+Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage
+d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.
+
+«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
+
+--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
+qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»
+
+Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la
+Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
+devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère
+ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...
+
+Elle me donne des coups de parapluie.
+
+«Mais remue-toi donc!»
+
+Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
+n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
+un doigt.
+
+«Arrête une autre voiture.»
+
+Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des
+lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
+montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les
+voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
+toujours! Quelle spécialité!
+
+
+Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
+là?
+
+Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions
+politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs
+conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce
+n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!
+
+Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a
+un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_
+étaient pour les gens qui n'en avaient pas.
+
+«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers
+latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es
+pas tombé sur la tête, dis?
+
+--Non, sur le derrière seulement.»
+
+Ma mère paraît un peu plus tranquille.
+
+
+Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.
+
+Des cris dans la chambre de ma mère...
+
+«Jacques, Jacques!
+
+--Me voilà.»
+
+À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
+mal du monde pour le garder.
+
+Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.
+
+«Es-tu mon fils?»
+
+Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé
+une fois.
+
+Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes
+que j'ai portées toute cette année.
+
+Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
+soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma
+place.
+
+Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie
+d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.
+
+«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là
+les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je
+sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
+mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour
+t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y
+avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
+place! Ici, rien! rien!»
+
+«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai
+écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»
+
+C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me
+tâte.
+
+«Mais explique-toi, imbécile!»
+
+Oh non, elle m'a bien reconnu.
+
+J'explique l'histoire des vêtements.
+
+J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
+m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient
+trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
+connaissais personne.
+
+Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et
+qui avait, lui, des habits trop petits.
+
+Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de
+tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de
+gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?
+
+Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses
+frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
+nouveau.
+
+
+Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son
+silence.
+
+«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
+connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
+retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait
+été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
+pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le
+tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
+vieux rideaux.»
+
+Diable!
+
+«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi
+j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
+--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne
+voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
+le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
+dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
+d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
+on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui
+est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
+inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
+de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
+pas que ce n'est pas du bon.»
+
+
+«Où me mènes-tu dîner?»
+
+Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me
+câlinant.
+
+Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
+suite de Tavernier, à trente-deux sous.
+
+«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?
+--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une
+si bonne année!»
+
+J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était
+disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les
+mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»
+
+Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma
+mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!
+Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
+pour un fromage!»
+
+Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
+dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente
+sous.
+
+«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré
+que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
+trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut
+avoir un petit cochon dans nos pays!
+
+--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
+timidement.)
+
+--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix
+francs, sois tranquille!»
+
+Je ne l'étais pas, et je reprends:
+
+«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»
+
+Nous allons chez Tavernier.
+
+
+Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour
+qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»
+
+Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux
+en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.
+
+Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
+salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
+mère paraît fixée.
+
+«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir
+si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»
+
+Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.
+
+Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la
+délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
+absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
+garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait
+encore! Il allait droit--halte-là!
+
+Des paris s'engagent dans le fond.
+
+--Passera, passera pas!
+
+Ma mère disait: C'est mon fils!
+
+«_Je vous en félicite, madame!»_
+
+Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux
+applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de
+moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant
+d'un air courroucé.
+
+Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.
+
+«Restons ensemble!» dit-elle.
+
+Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus
+sûr, et nous tenons conseil.
+
+On nous regarde beaucoup.
+
+«Tu as faim? mon pauvre enfant!»
+
+Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?
+
+Une scie s'organise.
+
+«_Va rincer l'pau..._
+
+--_Consoler l'pau..._
+
+--_Remplir l'pau... vre enfant._»
+
+Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en
+bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.
+
+«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»
+
+Je réponds «non», audacieusement.
+
+Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.
+
+J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!
+
+«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?
+
+--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
+s'appelle Jacques, lui!»
+
+On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler
+l'orateur._
+
+Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
+que le patron dit: Il faut en finir!
+
+On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.
+
+J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.
+
+On nous servit en se tenant sur la défensive.
+
+«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des
+frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils
+pisseront à l'anglaise.»
+
+«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.
+
+--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer
+l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux
+pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»
+
+Ma mère s'installe chez Bessay.
+
+«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?
+
+--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?
+
+--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si
+fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
+enfant!»
+
+Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est
+occupé avec un client, à qui il dit:
+
+«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»
+
+Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête
+de veau.
+
+
+Le garçon revient à nous.
+
+«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.
+
+--Je vous recommande le fricandeau.
+
+--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger
+chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous
+ça?»
+
+Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il
+de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a
+l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...
+
+«Jacques, rappelle-le!
+
+--Garçon?»
+
+Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.
+J'espère qu'il ne m'entendra pas.
+
+«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»
+
+Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie
+d'une voix de stentor dans l'escalier:
+
+«ET MES TRIPES?»
+
+Il se retourne brusquement:
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»
+
+Ma mère, du fond de la salle:
+
+«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en
+faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»
+
+
+«La côtelette... enlevons!
+
+--Je vous ai dit: pas grasse!
+
+--Ce n'est pas gras, ça, madame!
+
+--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»
+
+Le garçon a disparu.
+
+Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;
+elle finit par accoucher de cette proposition:
+
+«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.
+
+--Maman!
+
+--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
+dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une
+voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
+ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»
+
+Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
+nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je
+crois même que je mords mon petit doigt):
+
+«Moi qui aime tant le gras!
+
+--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
+j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
+serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»
+
+
+Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
+pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce
+gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon
+gousset, et un autre dans ma poche de derrière.
+
+
+Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler
+sérieusement:
+
+«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous
+allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les
+théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
+n'avons rien décidé pour ton avenir.»
+
+Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs
+dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le
+huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
+veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce
+n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
+vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
+sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois
+sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi
+parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»
+
+Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
+gâte un peu.
+
+Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que
+je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été
+de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:
+«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»
+
+Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me
+repose un peu, mais ça fatigue tout de même.
+
+
+Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.
+Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.
+
+«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
+quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
+regardais les écuyères.»
+
+Au mirliflore???
+
+«Allons! Que va-t-on faire de toi?
+
+--Je n'en sais rien!
+
+--As-tu une idée?
+
+--Non.
+
+--Il faut finir tes classes.»
+
+Je n'en vois pas la nécessité.
+
+Ma mère devine le fond de ma pensée.
+
+«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les
+sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
+quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»
+
+Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en
+dedans toujours que je fais ces réflexions).
+
+«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?
+
+--À quoi voulez-vous que je réponde?
+
+--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»
+
+Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:
+
+Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le
+temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
+perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je
+voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me
+suffire!
+
+Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
+qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas
+recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,
+pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
+je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
+dire que je vous coûte un sou!...
+
+Voilà ce que je pense, ma mère.
+
+J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens
+des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me
+passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,
+voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...
+
+Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!
+
+Ma mère en est devenue pâle.
+
+«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je
+porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
+place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour
+quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
+et les trois sous du garçon...
+
+--Tu veux désespérer ton père, malheureux!
+
+--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne
+pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux
+pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une
+veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
+d'aller où je veux le dimanche.»
+
+....................................
+
+«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»
+
+Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,
+dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler
+qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne
+voulais plus les voir!
+
+Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.
+
+«Tu pleures?»
+
+Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
+j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa
+tête dans ses mains...
+
+Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
+avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;
+elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
+des perles dans les yeux.
+
+«Pardon!»
+
+Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
+
+«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,
+de ne plus me dire de ces mots durs.»
+
+Elle baissa la voix et murmura:
+
+«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...
+
+--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.
+
+--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux
+sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»
+
+Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à
+minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.
+
+Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
+dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
+touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
+gestes cruels...
+
+
+«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller
+encore au collège?
+
+--Oui, mère.»
+
+Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa
+mort.
+
+«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
+souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu
+t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de
+la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...
+Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
+de faire ce que nous voulons...»
+
+
+Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que
+l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais
+simplement mon baccalauréat.
+
+J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
+avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!
+
+Elle ne me parle plus comme jadis.
+
+Elle est si grave et a si peur de me blesser!
+
+«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»
+
+Elle ajoute avec émotion:
+
+«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
+d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
+vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je
+puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir
+les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
+soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
+Matoussaint.»
+
+
+J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il
+demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
+jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une
+histoire de la Convention.
+
+Matoussaint écrit sous sa dictée.
+
+Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
+mais on a continué la conversation.
+
+Leurs phrases font un bruit d'éperons:
+
+«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une
+épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire
+des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des
+peuples.»
+
+Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
+m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche
+suivant, je n'étais plus le même.
+
+
+J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.
+
+On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la
+misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me
+rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
+avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les
+fourches avaient du sang au bout des dents.
+
+Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
+Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était
+embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
+et me crevait les yeux.
+
+C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,
+et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;
+c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui
+nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
+enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les
+entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la
+mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose
+et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
+
+Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons
+faim! Nous voulons êtres libres!»
+
+J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr
+à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le
+coeur.
+
+Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais
+toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les
+remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
+haillons de Sambre-et-Meuse.
+
+On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était
+fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
+peuple!_
+
+C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
+culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on
+venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce
+que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais
+petit.
+
+
+Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
+veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
+noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
+patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
+vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
+mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
+regardait les cendres d'un oeil fixe.
+
+Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
+_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où
+sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._
+
+Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
+tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
+un regard de colère, du côté du château.
+
+Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
+bondissait dans mes veines de savant malgré moi!
+
+Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle
+Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que
+j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,
+qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
+_aristocrates_, appelez-moi!»
+
+
+«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.
+
+C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--
+Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
+des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
+Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
+mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de
+la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec
+une encre qui est à peine séchée.
+
+
+Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!
+J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
+livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du
+drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les
+brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La
+liberté ou la mort!»_
+
+Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
+d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.
+
+
+Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
+en campagne, et chacun fait ses rêves.
+
+Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les
+épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.
+
+Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_
+
+On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on
+parle de la Haute-Loire.
+
+Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.
+
+Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
+des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
+lieutenant.
+
+Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
+champs «après la victoire».
+
+
+_Rue Coq-Héron._
+
+Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le
+rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des
+ouvriers.
+
+La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
+ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.
+
+C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que
+dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
+bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
+détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
+surveille comme un capitaine.
+
+Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!
+
+On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se
+remet à souffler.
+
+
+J'ai trouvé l'état qui me convient...
+
+J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
+j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
+respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.
+
+Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!
+
+Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout
+le monde à un moment est ému comme dans une bataille.
+
+Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
+j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.
+
+
+Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
+une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les
+autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!
+
+Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.
+
+Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la
+vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas
+d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
+jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
+
+Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
+j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--
+J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
+chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...
+
+_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_
+
+«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous
+retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec
+lui.»
+
+Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et
+j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
+été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des
+ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été
+mêlés à des émeutes.
+
+La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on
+trinquait.
+
+Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière
+_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.
+
+Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
+disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me
+semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
+républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,
+et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.
+
+Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui
+parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
+batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air
+doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine
+voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le
+brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme,
+--travaille,--c'est pour le moutard.»
+
+À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit
+quelqu'un. Et l'on salue au refrain:
+
+_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_
+
+Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,
+moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis
+plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se
+fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_
+
+«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»
+
+Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
+
+Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être
+craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé
+là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades
+et mes maîtres.
+
+Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au
+lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps
+quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,
+le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau.
+
+J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français,
+mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:
+on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._
+
+
+Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a
+été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà
+qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o,
+onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique
+pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort.
+
+«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il
+pas mieux _passer le goût du pain?»_
+
+
+Retourner là-bas?
+
+À qui parlerai-je de République et de révolte?
+
+Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose
+à Lyon!
+
+Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré!
+
+Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.»
+Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de
+peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une
+chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs
+par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige.
+J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je
+descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je
+demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.
+
+Si j'en parlais à ma mère?
+
+
+Je lui en parle.
+
+«Tu m'avais dit, cependant...
+
+--C'est vrai, oui.»
+
+Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste
+me donne du courage.
+
+«Vous reviendrez, mon cher.
+
+--Écrivez-moi, au moins!
+
+--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à
+l'assaut de l'Élysée.
+
+--Surtout dans ce cas, citoyen!»
+
+
+
+24
+Le retour
+
+Ah! que la route est triste!
+
+Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui
+m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer.
+Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!
+
+Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare
+m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
+
+Beaugency! Amboise! Ancenis!
+
+On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes,
+cela!
+
+«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Nous y sommes.»
+
+
+Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons,
+il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je
+reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en
+allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants
+à qui l'on faisait la charité.
+
+Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.
+
+Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.
+
+Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.
+
+Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses
+bras pour un baiser.
+
+Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une
+_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux!
+
+Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de
+pierre.
+
+Je n'ose pas.
+
+Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes
+cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un
+air de rancune tous les deux.
+
+On monte les escaliers sans dire un mot.
+
+Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour
+de Londres.
+
+Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend
+des temps _de solennité.
+
+C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent
+leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à
+m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et
+il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et
+chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,
+il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer
+beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc
+que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un
+coup de hache, te livrer au licteur?»
+
+Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne
+puisse plus y tenir.
+
+Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est
+forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.
+
+
+Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.
+
+Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la
+faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était
+une chaise curule.
+
+«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»
+
+--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.
+
+--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui
+donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le
+droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.»
+
+Il s'embrouille.
+
+
+PHILOSOPHIE
+
+
+«Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te
+présenteras au baccalauréat.»
+
+Telle est la décision adoptée.
+
+On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes.
+On m'entoure, et l'on me dévisage. Un garçon qui revient de
+Paris... jugez!...
+
+
+Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'École
+normale, a été reçu à l'agrégation le premier; qui arrive toujours
+le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à
+l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier,
+dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux
+premières, et au premier rang.
+
+C'est sa mère qui a fait cette combinaison.
+
+«Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._»
+
+
+Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire
+le péripatéticien chez lui, dans son jardin.
+
+Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour
+arroser son potager; il n'a plus personne.
+
+Il pense que moi, fils de collègue--qui suis d'Éleusis aussi,--
+j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.
+
+Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.
+
+Je trouvais mes professeurs de rhétorique ennuyeux à Paris, mais
+l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie
+des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête
+pleine.
+
+Une fois même, il y en avait un qui était venu serrer la main du
+_journaliste_, quoique ce journaliste fût républicain.
+
+J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.
+
+Mais celui-ci est vraiment comique!
+
+
+EN CLASSE
+
+«M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu?»
+
+Je me gratte l'oreille.
+
+«Vous ne savez pas?»
+
+Il paraît étonné, il a l'air de dire: «Vous qui arrivez de Paris,
+voyons!
+
+--Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?
+
+--M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
+
+--Badigeot?
+
+--M'sieu, il y a le _consensus omnium_!
+
+--Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate
+accouchant son génie.)
+
+--Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc!
+
+--Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que
+tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?
+
+--Oui, m'sieu.
+
+--Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessus de nous?»
+
+Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lancé le
+matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une
+boulette de pain mâché.
+
+«Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.
+
+--Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas
+vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible.
+Sa droite est terrible!»
+
+Le mot ne lui a pas déplu, cependant.
+
+«J'aime cette familiarité, tout de même», disait-il en sortant de
+la classe. «Il y a un_ bonhomme_ là-haut!... Ce cri d'un enfant
+pour désigner Dieu!»
+
+Il en a parlé en haut lieu.
+
+«Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant
+qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?--
+Oui, il y a un _bonhomme_ là-haut!»
+
+
+À la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et
+commence en lui rappelant le mot:
+
+«Il y a un bonhomme là-haut?»
+
+--Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tombé.»
+
+
+MON ÂME
+
+Le professeur m'a mis aux_ facultés de l'âme._
+
+Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
+
+Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans
+ce collège-ci.
+
+Il y a sept facultés de l'âme.
+
+«Comptez sur vos doigts, c'est plus facile», me dit le maître.
+
+
+On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de Faculté célèbre,
+M. Chalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs!
+
+Il a connu mon père à Paris, au moment de l'agrégation.
+
+Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix
+fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon
+père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à
+son propriétaire désespéré.
+
+«Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là.»
+
+Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il
+y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui
+notre voisin.
+
+M. Chalmat dormait sur le même carré que nous.
+
+Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais
+qui disait: «Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT.»
+
+
+Il voulut me faire un cadeau.
+
+Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à coeur
+ouvert.
+
+«Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire
+vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon
+manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que
+j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail!»
+
+Mon père semble dire: «c'est trop».
+
+«Non, non! Écoutez-moi bien.»
+
+Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
+
+«On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme? _Il y en a huit!»_
+
+On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
+
+«Oui, oui, c'est comme ça», et M. Chalmat me montrait ses cinq
+doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main
+gauche.
+
+Il a ajouté avec bonté:
+
+«Servez-vous de la découverte, je vous y autorise; on l'ignore
+encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres.»
+
+
+_Rennes, lundi._
+
+Je suis arrivé ce matin. Demain, la version. Mon père voulait me
+suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses
+pensionnaires.
+
+
+_Mardi._
+
+Je suis le second en version.
+
+J'ai _fait_ encore trop près du texte, sans cela j'aurais été le
+premier.
+
+
+Cette après-midi, l'examen.
+
+Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en
+trois bouchées.
+
+«Monsieur Vingtras!»
+
+C'est mon tour.
+
+On tire les boules.
+
+«Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela.»
+
+Je traduis comme un ange.
+
+«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
+été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que
+vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé
+par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous
+appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collègue
+M. Gendrel.»
+
+M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de
+_province_, docteur ès lettres de _province_; il n'a pas bu aux
+fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_,
+à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il
+m'a pris pour prétexte à l'instant.
+
+M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes
+comme celles de Bergougnard.
+
+
+Je passe par le professeur de mathématiques avant d'arriver à lui.
+
+Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge
+qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être
+indulgent.
+
+«Qu'est-ce que le pendule compensateur?
+
+--C'est un pendule qui compense.
+
+--Bien, très bien!»
+
+Se penchant à l'oreille du doyen:
+
+«Il est intelligent.»
+
+Se retournant vers moi:
+
+«Et la machine pneumatique, quel est son usage?
+
+--La machine pneumatique?...
+
+--Oh! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le
+vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent.
+Bien, très bien!»
+
+Il reprend:
+
+«Vous avez en géométrie la section d'un cône?»
+
+Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne
+démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la
+fais à la bonne franquette.
+
+Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un
+vieux mouchoir, je coupe mon cône.
+
+On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le
+mouchoir très sale; les examinateurs me regardent avec un sourire
+de bonne humeur.
+
+Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour
+au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour:
+
+«Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore; mais
+comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous
+avez bu aux grandes sources séquanaises, et Pythagore même en a
+profité.»
+
+Murmure flatteur.
+
+Encore un coup à Gendrel!
+
+C'est à lui que j'ai affaire maintenant.
+
+Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous
+toutes neuves.
+
+Il lui prend l'envie de se moucher.
+
+Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure
+et remis dans la coiffe si grasse.
+
+C'était le chapeau de Gendrel.
+
+Je suis perdu!
+
+Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui
+sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir.
+
+Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
+
+«Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme.»
+
+(D'une voix ferme): «Combien y en a-t-il?»
+
+Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un
+assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail
+de son cheval.
+
+«Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de
+l'âme?»
+
+Moi, abasourdi: «Il y en a HUIT.»
+
+
+....................................
+
+
+Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs!
+
+Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois
+dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._
+
+Pi--houit!...
+
+
+J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
+
+«Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas
+honneur à la _source des hautes études _à laquelle monsieur le
+doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout
+à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait
+peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_.»
+
+Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant
+accepter ma _théorie des huit_ publiquement, et je vais porter la
+peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de
+volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
+
+Le doyen rentre et dit sèchement: «Monsieur Vingtras est appelé à
+se présenter à une autre session.»
+
+La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et
+où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse
+les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
+
+Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute à M. Chalmat, qui
+m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains
+d'une secte ou d'une faction.
+
+J'ai dit ce qu'il m'a dit!
+
+Il n'y a donc que sept facultés de l'âme: j'en perds une,--je
+m'en fiche,--mais je serai forcé de me représenter devant la
+Faculté de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien
+triste...
+
+
+Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l'oeil
+cave.
+
+C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est
+dans son propre orgueil!
+
+Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
+
+Le soir du même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait
+sur notre porte:
+
+
+À LA BOULE NOIRE
+AUBERGE DES RETOQUÉS
+AGRÉGATION ET BACCALAURÉAT
+(On porte tout de même des participes en ville)
+
+_On porte tout de même des participes en ville! _c'est-à-dire
+qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande vingt-cinq
+francs par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée,
+comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme
+si le fils de la maison avait jonglé avec des _blanches!..._
+
+
+«Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec
+nous.»
+
+Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes
+pénibles.
+
+Mon père me reproche le pain que je mange.
+
+On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme à un homme qui
+se cache.
+
+«Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.
+
+--Dans ces habits?» dit ma mère en regardant mes hardes.
+
+Je serai donc toujours écrasé par mon costume!
+
+Ah! je partirai tout de même!
+
+Mon père a eu vent de ce propos.
+
+«S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes.»
+
+Legnagna m'avait déjà menacé d'eux...
+
+Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
+
+Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
+traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien...
+
+«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
+
+Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
+s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
+livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire
+ma chambre.
+
+«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.»
+
+
+Me faire arrêter?--Pourquoi?
+
+Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée
+que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me
+frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
+avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant
+lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
+cotte, un bourgeron!
+
+Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux
+gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne
+veux pas être professeur comme lui.
+
+Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je
+veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je
+désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la
+charrue et l'écurie.
+
+Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
+ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans,
+il le peut.
+
+On a pensé à moi pour une leçon.
+
+Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques
+personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous,
+veulent me montrer de l'amitié.
+
+L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui
+veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
+
+«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
+d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont
+bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
+faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il
+achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
+sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
+vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
+J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
+
+J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
+
+
+La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de
+recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son
+chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux
+cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
+ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille,
+et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
+
+Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
+
+«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
+croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»
+
+Ah! cette paysanne!
+
+
+Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une
+leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même
+prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
+tiennent pas.
+
+Je suis forcé de m'asseoir de côté.
+
+Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
+
+«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez
+votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
+
+--Oh! non, au contraire, merci.»
+
+Je ruisselle.
+
+«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,
+qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
+l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
+
+--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
+beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a
+déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant
+même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
+avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»
+
+On me chasse le lendemain.
+
+Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
+«Cinquante francs.»
+
+
+Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère
+intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
+
+--Oh! non, par exemple, non!
+
+--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine
+qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»
+
+J'achète un costume tout fait.
+
+Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
+à parler en particulier au patron de l'établissement et lui
+explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
+larmes aux yeux!»
+
+
+Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
+mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
+
+Elle en est si contente et si fière!
+
+Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
+
+«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
+Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me
+tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
+
+Claquant la langue tristement, elle ajoute:
+
+«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
+seulement pas demandé des morceaux!»
+
+
+Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait
+pâlir, il eut peur de mon désespoir.
+
+«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
+
+Il en est à croire cela.
+
+La pauvre femme reste muette, glacée.
+
+Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le
+même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
+
+
+«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
+
+C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur
+du suicide.
+
+
+C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
+écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.
+
+Je dis _vous_ pour la première fois.
+
+Je ne vois pas bien avec la chandelle.
+
+«Mère, donne-moi donc une bougie.
+
+--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça
+éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
+
+J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
+
+Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de
+paraître faible.
+
+Je recommence; c'est difficile et douloureux.
+
+Ah! ma foi, non! et je déchire encore...
+
+Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
+quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y
+sera tout de même. J'écris simplement ceci:
+
+_Je veux être ouvrier._
+
+«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient
+de remettre le bout de papier.
+
+
+Il me rencontre dans un corridor:
+
+«Tu te f... de moi, dis...?»
+
+Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
+L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.
+
+
+25
+La délivrance
+
+Le malheur est arrivé!
+
+Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
+gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café
+où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
+payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
+dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
+pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
+
+Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.
+
+J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie
+au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
+de M. Victor Cousin.
+
+Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je
+les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit
+d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les
+mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
+jeunes gens.»
+
+Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
+qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que
+moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
+vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de
+nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
+chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des
+répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.
+
+J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
+
+Elle avait levé les mains au ciel.
+
+«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»
+
+Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,
+il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce
+que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des
+choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
+acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi
+prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
+Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
+
+Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui
+passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
+
+«Te voilà, fainéant?»
+
+Et il a continué son chemin.
+
+Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui
+demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me
+regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
+
+Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
+travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
+parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
+miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
+faut pas qu'il m'appelle fainéant!
+
+Fainéant!
+
+Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
+
+«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
+plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
+
+Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
+j'étais plus jeune.
+
+Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
+lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
+parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
+en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
+courage de son fils.
+
+Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
+caponne!
+
+Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,
+et je travaillerai tout de même! C'est dit.
+
+Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,
+que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je
+courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à
+huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
+
+
+J'y ai couché.
+
+C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il
+a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et
+je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
+sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix
+heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé
+le verrou mis.
+
+Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de
+courage que moi.
+
+Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans
+ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
+paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
+
+Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
+
+
+Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à
+huit heures et demie du matin.
+
+Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène
+sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
+
+M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
+
+La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était
+blanc comme un mort.
+
+«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
+
+
+_Dans la maison, une heure après._
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
+
+Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait
+volontiers estropié; il répétait:
+
+«Je te casserai les bras et les jambes.»
+
+«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
+Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
+C'est trop tard; je suis trop grand.»
+
+
+BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!
+
+
+_Minuit._
+
+Mon père me fera arrêter, bien sûr.
+
+La prison demain, comme un criminel.
+
+Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
+commencent comme cela. Je le sens bien.
+
+Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
+tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.
+
+L'idée m'est presque venue d'en finir.
+
+Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui
+m'aurait assassiné!
+
+Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,
+voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
+avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà
+pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?
+
+Je n'ai pas un reproche à m'adresser.
+
+Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois
+mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
+coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
+jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se
+battre.
+
+Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
+la main tout de même. Ici, point!
+
+Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et
+quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je
+le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
+les DROITS DE L'HOMME.
+
+Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le
+corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
+martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si
+M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.
+
+Paris! oh! Je l'aime!
+
+J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,
+la sympathie aux révoltés.
+
+L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais
+déjà ma cravate.
+
+
+Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.
+
+Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.
+
+«Jacques, viens, viens!»
+
+On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours
+auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison
+où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
+calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras
+fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
+on lui mettait le poing sous le nez.
+
+Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.
+
+«Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler
+mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.
+
+--Malheureux!»
+
+Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le
+vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en
+morceaux.
+
+Ils amassaient du monde dans la rue.
+
+«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.
+
+--Eh! je viens!»
+
+
+On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
+saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens
+comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
+lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge
+encore. On me tire par les cheveux.
+
+On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte
+par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins
+le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et
+il en conte!...
+
+L'imbécile!
+
+«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
+vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
+à l'épée avec lui.»
+
+
+_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._
+
+Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le
+collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la
+fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--
+ce qui me donne ma liberté.
+
+J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
+ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la
+Navale s'offrent pour la chose.
+
+«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.
+
+--J'ai dix-huit ans.»
+
+Je mens de deux ans, voilà tout.
+
+On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
+devant Saint-Cyr.
+
+Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un
+paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois
+que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
+tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.
+
+Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
+Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.
+
+
+Nous sommes sur le terrain.
+
+«Avancez, messieurs!»
+
+Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
+rater le cérémonial.
+
+L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un
+bond en arrière et il me laisse là.
+
+J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.
+
+Il ne vient pas, j'avance.
+
+Cri du médecin!
+
+«Quoi donc?
+
+--Vous êtes blessé.
+
+--Moi?
+
+--Vous avez la cuisse pleine de sang.»
+
+Je ne sens rien.
+
+«Recommençons, recommençons ça!»
+
+Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a
+fait l'autre, je bondis.
+
+«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.
+
+Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
+
+«Le gras de la cuisse traversé!
+
+--Vous croyez?
+
+--Et quinze jours sans marcher!»
+
+Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!
+
+Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.
+
+Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...»
+
+Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
+vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
+bois.
+
+J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
+camarade.»
+
+Elle a même fait cette remarque:
+
+«C'est mal pendant que son père est malade.»
+
+
+Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
+voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
+sous à ma mère qui m'a cru fou.
+
+«Il prend des voitures, maintenant!»
+
+L'escalier est noir.
+
+J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
+prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
+fourrer dans mon lit.
+
+Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
+toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
+mien.
+
+«Jacques, tu as _été en duel_!
+
+--Et mon père, comment va-t-il?»
+
+
+Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
+médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
+à lui.
+
+Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
+elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
+
+Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
+tout.
+
+C'est mon père qui parle avec émotion:
+
+«Oui, quand il sera guéri, il partira.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
+moins?
+
+--Je t'ai dit que non.»
+
+Un silence.
+
+«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
+veille!...»
+
+Il semble que sa voix tremble.
+
+«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
+ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
+peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
+fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
+et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
+creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
+
+--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
+Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
+il a pleuré!
+
+--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
+_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux
+dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste
+dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je
+le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
+qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
+de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.
+
+--Tu l'embrasseras avant de partir.
+
+--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore
+l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
+Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
+bien... Moi, je n'ose pas.»
+
+
+«Madame, madame!
+
+--Quoi donc!
+
+--Il y a les agents en bas!
+
+--Les agents!»
+
+Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends
+parler.
+
+«Nous venons pour emmener votre fils.
+
+--Parce qu'il s'est battu?»
+
+Elle remonte vers mon père.
+
+«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour
+qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais
+signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
+dis, au moins, à travers la cloison?»
+
+....................................
+
+J'entends.
+
+Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce
+lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.
+
+Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
+semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
+mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!
+
+
+Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de
+force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
+voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
+ceux qui ont un peu pleuré.
+
+Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.
+
+Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
+maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de
+frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!--
+Ah! oui! malheur à celui-là!
+
+Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.
+
+Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:
+
+«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri;
+vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»
+
+Ma mère remercie Dieu.
+
+«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
+je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...»
+
+Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers
+la cloison.
+
+
+«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.
+
+Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
+faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
+
+Ce sont ceux du duel.
+
+Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et
+taché de sang.
+
+«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
+bien sûr...»
+
+Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé,
+fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
+--mais finit par dire en hochant la tête:
+
+«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
+moins ton vieux pantalon!»
+
+
+
+ [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
+ [2] Sorte de cataplasme.
+ [3] Il s'agit d'une question de grammaire.
+ [4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
+ [5] Dictionnaire de grec.
+ [6] Auteur de chansons très populaire.
+ [7] Drapeau.
+ [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
+d'armes.
+ [9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
+Énéide, VI, 863.)
+ [10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
+ [11] Conducteur, cocher.
+ [12] Fuit.
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+End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Vallès
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14704 ***