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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:48:32 -0700
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+ <title>Lucrezia Floriani</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Lucrezia Floriani
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+Author: George Sand
+
+Release Date: July 13, 2005 [EBook #16286]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCREZIA FLORIANI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p class="mid">LIBRAIRIE BLANCHARD<br>
+RUE RICHELIEU, 78</p>
+
+
+<p class="mid">ÉDITION J. HETZEL</p>
+
+
+<p class="mid">LIBRAIRIE MARESCO ET Cie<br>
+6, RUE DU PONT-DE-LODI</p>
+
+<br><br>
+<h3>George Sand</h3>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png" ></p>
+<br>
+<h1>LUCREZIA FLORIANI</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Je n'ai point à dire ici sous l'empire de quelles idées
+littéraires j'ai écrit ce roman, puisqu'il est accompagné
+d'une préface qui résume mes opinions d'alors, et que ces
+opinions n'ont pas changé. Mais je tiens à bien dire ce
+que j'ai seulement indiqué dans cette préface à l'égard
+des productions contemporaines dont j'ai critiqué la forme
+et rejeté l'exemple.</p>
+
+<p>Ce n'est point par fausse modestie, encore moins par
+pusillanimité de caractère, que je déclare aimer beaucoup
+les événements romanesques, l'imprévu, l'intrigue, l'<i>action</i>
+dans le roman. Pour le roman comme pour le théâtre,
+je voudrais que l'on trouvât le moyen d'allier le mouvement
+dramatique à l'analyse vraie des caractères et des
+sentiments humains. Sans vouloir faire ici la critique ni
+l'éloge de personne, je dis que ce problème n'est encore
+résolu d'une manière générale et absolue, ni pour le roman,
+ni pour le théâtre. Depuis vingt ans, on flotte entre
+les deux extrêmes, et, pour ma part, aimant les émotions
+fortes dans la fiction, j'ai marché cependant dans l'extrême
+opposé, non point tant par goût que par conscience, parce
+que je voyais ce côté négligé et abandonné par la mode.
+J'ai fait tous mes efforts, sans m'exagérer leur faiblesse
+ni leur importance, pour retenir la littérature de mon
+temps dans un chemin praticable entre le lac paisible et
+le torrent fougueux. Mon instinct m'eût poussé vers les
+abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à l'avidité irréfléchie
+avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le
+drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée
+et rassasiée, je fais comme tous les lecteurs, comme
+tous les spectateurs, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu,
+et je me demande le pourquoi et le comment de
+l'action qui m'a ému et emporté. Je m'aperçois alors des
+brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons de
+ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant
+lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité
+morale, et de là le mouvement rétrograde qui me repousse,
+comme tant d'autres, vers le lac uni et monotone
+de l'analyse.</p>
+
+<p>Pourtant, je ne voudrais pas voir la génération à laquelle
+j'appartiens s'oublier trop longtemps sur ces eaux
+dormantes et méconnaître le progrès qui l'appelle sans
+cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia Floriani,
+ce livre tout d'analyse et de méditation, n'est donc qu'une
+protestation relative contre l'abus de ces formes à la mode
+d'alors, véritables machines à surprises, dont il me semblait
+voir le public confondre avec peu de discernement
+les qualités et les défauts.</p>
+
+<p>Dirai-je maintenant un mot sur mon &oelig;uvre même, non
+pas quant à la forme, qui a tous les défauts (acceptés
+d'avance) que mon plan comportait, mais quant au fond,
+cette inaliénable question de liberté intellectuelle que
+chaque lecteur s'est toujours arrogé et s'arrogera toujours
+le droit de contester? Je ne demande pas mieux.
+Victor Hugo, déniant au public, dans la préface des
+<i>Orientales</i>, le droit d'adresser au poëte son insolent
+<i>pourquoi</i>, et décrétant qu'en fait de choix dans le sujet,
+l'auteur ne relevait que de lui-même, avait certainement
+raison devant la puissance surhumaine qui envoie au
+poëte l'inspiration, sans consulter le goût, les habitudes
+ou les opinions du siècle. Mais le public ne se rend pas à
+de si hautes considérations; il va son train, et continue
+à dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous
+ce mets? De quoi se compose-t-il? Où l'avez-vous
+pris? Avec quoi est-il assaisonné? etc., etc.</p>
+
+<p>De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles
+sont embarrassantes; car cet instinct qui porte un écrivain
+à choisir aujourd'hui tel ou tel sujet qui ne l'eût
+peut-être pas frappé hier, est insaisissable de sa nature.
+Et si l'on y répondait ingénument, le public serait-il
+beaucoup plus avancé?</p>
+
+<p>Si je vous disais, par exemple, ce qu'un très-grand
+poëte me disait un jour, sans aucune affectation, et même
+avec une naïveté enjouée: à toute heure, mille sujets
+flottent et se succèdent dans ma cervelle: tous me plaisent
+un instant, mais je ne m'y arrête point, sachant que
+celui que je suis capable de traiter <i>m'empoignera</i> d'une
+manière toute particulière et me fera sentir son autorité
+sur ma volonté par des signes irrécusables?&mdash;Quels
+sont-ils? lui demandai-je, vivement intéressé.&mdash;Une
+sorte d'éblouissement, me répondit-il, et un battement
+de c&oelig;ur comme si j'allais m'évanouir. Quand une pensée,
+une image, un fait quelconque, traversent mon esprit en
+agitant ainsi mon être physique, quelque vague qu'ils
+soient, je me sens averti par cette sorte de vertige, d'avoir
+à m'y arrêter afin d'y chercher mon poëme.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'auriez-vous à répondre à ce poëte? Eût-il
+mieux fait de vous consulter, que d'écouter cette voix
+intérieure qui le sommait de lui obéir?</p>
+
+<p>Dans un ordre d'idées et de productions moins élevées,
+il y a un attrait mystérieux que je n'aurai pas,
+quant à moi, l'orgueil d'appeler <i>l'inspiration</i>, mais que
+je subis sans vouloir m'en défendre quand il se présente.
+Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient
+que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent
+toujours: «Qui donc avez-vous voulu peindre?»
+Ils se trompent beaucoup s'ils croient qu'il soit possible
+de faire d'un personnage réel un type de roman, même
+dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia
+Floriani. Il faudrait toujours tellement aider à la
+réalité de cet être, pour le rendre logique et soutenu,
+dans un fait fictif, ne fût-ce que pendant vingt pages,
+qu'à la vingt et unième vous seriez déjà sorti de la ressemblance,
+et à la trentième, le type que vous auriez
+prétendu retracer aurait entièrement disparu. Ce qui est
+possible à faire, c'est l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il
+ait un sens à l'intelligence, en passant à travers le prisme
+des imaginations, il faut donc créer les personnages pour
+le sentiment qu'on veut décrire, et non le sentiment pour
+les personnages.</p>
+
+<p>Du moins c'est là mon procédé, et je n'en ai jamais pu
+trouver d'autre. Cent fois, on m'a proposé des <i>sujets</i> à
+traiter. On me racontait une histoire intéressante, on me
+décrivait les héros, on me les montrait même. Jamais il
+ne m'a été possible de faire usage de ces précieux matériaux.
+J'étais de suite frappé d'une chose que tous, vous
+avez dû observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un désaccord
+apparent, inexplicable, mais très-complet, entre
+la conduite des personnes dans les circonstances romanesques
+de la vie, et le caractère, les habitudes, l'extérieur
+de ces personnes mêmes. De là, ce premier mouvement
+qui nous fait dire à tous, à l'aspect d'une personne
+dont les &oelig;uvres ou les actions ont frappé notre esprit:
+<i>Je ne me la figurais pas comme cela!</i></p>
+
+<p>D'où vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis.
+Mais, c'est ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble
+quand nous en aurons le temps. Quant à présent, pour
+abréger cet avant-propos déjà trop long, je n'ai qu'un
+mot à répondre à vos questions accoutumées. Examinez
+si la peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a
+quelque vérité, quelque profondeur, je ne dirai pas
+quelque enseignement, c'est à vous de trouver les conclusions,
+et tout l'office de l'écrivain consiste à vous faire
+réfléchir. Quant aux deux types sacrifiés (tous deux) à
+cette passion terrible, refaites-les mieux en vous-mêmes
+si la fantaisie de l'auteur les a mal appropriés au genre
+d'exemple qu'ils devaient fournir.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Nohant,<br>
+16 janvier 1853.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>AVANT-PROPOS.</h3>
+
+
+<p>Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la
+seule bonne), je viens t'apporter un nouvel essai dont la
+forme est renouvelée des Grecs tout au moins, et qui te
+plaira peut-être médiocrement. Le temps n'est plus où</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... A genoux dans une humble préface.</p>
+<p>Un auteur au public semblait demander grâce.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On s'est beaucoup corrigé de celle fausse modestie depuis
+que Boileau l'a signalée au mépris des grands
+hommes. Aujourd'hui, on procède tout à fait cavalièrement,
+et si l'on fait une préface, on y prouve au lecteur
+consterné qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se
+taire.</p>
+
+<p>On fait fort bien d'agir ainsi avec toi, lecteur bénévole,
+puisque cela réussit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce
+que tu sais fort bien que l'auteur n'est pas si mauvaise
+tête qu'il veut bien le paraître, que c'est un genre, une
+mode, une manière de porter le costume de son rôle, et
+qu'au fond, il va te donner ce qu'il a de plus fort et te
+servir selon ton goût.</p>
+
+<p>Or, tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur.
+Depuis que tu n'es plus Français, tu aimes tout ce qui est
+contraire à l'esprit français, à la logique française, aux
+vieilles habitudes de la langue et de la déduction claire
+et simple des faits et des caractères. Il faut, pour te
+plaire, qu'un auteur soit à la fois aussi dramatique que
+Shakspeare, aussi romantique que Byron, aussi fantastique
+qu'Hoffmann, aussi effrayant que Lewis et Anne
+Radcliffe, aussi héroïque que Calderon et tout le théâtre
+espagnol; et, s'il se contente d'imiter seulement un de
+ces modèles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur.</p>
+
+<p>Il est résulté de tes appétits désordonnés, que l'école
+du roman s'est précipitée dans un tissu d'horreurs, de
+meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de passions
+bizarres, d'événements stupéfiants; enfin, dans un
+mouvement à donner le vertige aux bonnes gens qui
+n'ont pas le pied assez sûr ni le coup d'&oelig;il assez prompt
+pour marcher de ce train-là.</p>
+
+<p>Voilà donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as
+reçu quelques soufflets pour la forme, c'était une manière
+de fixer ton attention, afin de te combler ensuite des satisfactions
+auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais
+public ne fut plus caressé, plus adulé, plus gâté que tu
+ne l'es, par le temps qui court et les &oelig;uvres qui pleuvent.</p>
+
+<p>Tu as pardonné tant d'impertinences que tu m'en passeras
+bien une petite; c'est de te dire que tu détériores
+ton estomac à manger tant d'épices, que tu uses tes émotions
+et que tu épuises tes romanciers. Tu les forces à un
+abus de moyens et à des fatigues d'imagination après lesquelles
+rien ne sera plus possible, à moins qu'on n'invente
+une nouvelle langue et qu'on ne découvre une nouvelle
+race d'hommes. Tu ne permets plus au talent de se
+ménager, et il se prodigue. Un de ces matins, il aura tout
+dit et sera forcé de se répéter. Cela t'ennuiera, et, ingrat
+envers tes amis comme tu l'as toujours été, et comme tu
+le seras toujours, tu oublieras les prodiges d'imagination
+et de fécondité qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils
+t'ont donnés.</p>
+
+<p>Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain, le
+mouvement rétrograde va se faire, la réaction va commencer.
+Mes confrères sont sur les dents, je parie, et vont
+se coaliser pour demander un autre genre de travail, et
+des salaires moins péniblement achetés. Je sens venir cet
+orage dans l'air qui se plombe et s'alourdit, et je commence
+prudemment par tourner le dos au mouvement de
+rotation délirante qu'il t'a plu d'imprimer à la littérature.
+Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les
+brigands, les traîtres, les fossoyeurs, les étrangleurs, les
+écorcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers armés jusqu'aux
+dents, les femmes échevelées, toute la troupe sanglante
+et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant
+leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles
+de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'envoyant
+des malédictions et cherchant d'autres emplois dans le
+monde que ceux de chevaux de course.</p>
+
+<p>Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable,
+qui n'avais jamais cherché ni réussi à faire d'innovation
+dans la forme, pour ne pas être emporté dans ce tourbillon,
+et pour ne pas me trouver, cependant, trop en
+retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais
+imminente, va lever la tête?</p>
+
+<p>Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail
+tranquille, après quoi nous verrons bien! Si la nouvelle
+mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est
+trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m'y
+mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais
+continuera porter les habits de mon grand-père; ils sont
+commodes, simples et solides.</p>
+
+<p>Ainsi, lecteur, pour procéder à la française, comme
+nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du
+récit que je vais avoir l'honneur de te présenter, l'élément
+principal, l'épice la plus forte qui ait cours sur la
+place: c'est-à-dire l'imprévu, la surprise. Au lieu de te
+conduire d'étonnements en étonnements, de te faire tomber
+à chaque chapitre de fièvre en chaud mal, je te mènerai
+pas à pas par un petit chemin tout droit, en te faisant
+regarder devant toi, derrière toi, à droite, à gauche,
+les buissons du fossé, les nuages de l'horizon, tout ce qui
+s'offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous
+aurons à parcourir. Si, par hasard, il se présente un ravin,
+je te dirai: «Prends garde, il y a ici un ravin;»
+si c'est un torrent, je t'aiderai à passer ce torrent, je ne
+t'y pousserai pas la tête la première, pour me donner le
+plaisir de dire aux autres: «Voilà un lecteur bien attrapé,»
+et pour celui de t'entendre crier: «Ouf! je me
+suis cassé le cou, je ne m'y attendais guère; cet auteur-là
+m'a joué un bon tour.»</p>
+
+<p>Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu'il
+est impossible d'avoir de meilleurs procédés... Et pourtant,
+il est fort probable que tu m'accuseras d'être le
+plus insolent et le plus présomptueux de tous les romanciers,
+que tu te fâcheras à moitié chemin et que tu refuseras
+de me suivre.</p>
+
+<p>A ton aise! Va où ton penchant te pousse. Je ne suis
+pas irrité contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire
+de ce que je veux faire. Je n'ai pas de haine contre
+la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle
+est bien portée; il n'est possible de la juger que quand
+son règne est fini. Elle a le droit divin pour elle; elle est
+fille du génie des temps: mais le monde est si grand qu'il
+y a place pour tous, et les libertés dont nous jouissons s'étendent
+bien jusqu'à nous permettre de faire un mauvais
+roman.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>I.</h3>
+<br>
+
+<p>Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa
+mère lorsqu'il fit connaissance avec la Floriani.</p>
+
+<p>Il était plongé encore dans une tristesse profonde, et
+rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald
+avait été pour lui une mère tendre et parfaite. Elle avait
+prodigué à son enfance débile et souffreteuse les soins les
+plus assidus et le dévouement le plus entier. Élevé sous
+les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme
+n'avait eu qu'une passion réelle dans toute sa vie: l'amour
+filial. Cet amour réciproque du fils et de la mère
+les avait rendus exclusifs, et peut-être un peu trop absolus
+dans leur manière de voir et de sentir. La princesse était
+d'un esprit supérieur et d'une grande instruction, il est
+vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir
+tenir lieu de tout au jeune Karol. La frêle santé de
+celui-ci s'était opposée à ces études classiques, pénibles,
+sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mêmes
+les leçons d'une mère éclairée, mais qui ont cet
+avantage indispensable de nous apprendre à travailler,
+parce qu'elles sont comme la clef de la science de la vie.
+La princesse de Roswald ayant écarté les pédagogues et
+les livres, par ordonnance des médecins, s'était attachée
+à former l'esprit et le c&oelig;ur de son fils, par sa conversation,
+par ses récits, par une sorte d'<i>insufflation</i> de son
+être moral, que le jeune homme avait aspirée avec délices.
+Il était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir
+rien appris.</p>
+
+<p>Mais rien ne remplace l'expérience; et le soufflet que,
+dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour
+leur graver dans la mémoire le souvenir d'une grande
+émotion, d'un fait historique, d'un crime célèbre, ou de
+tout autre <i>exemple</i> à suivre ou à éviter, n'était pas chose
+si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons
+plus ce soufflet à nos enfants; mais ils vont le chercher
+ailleurs, et la lourde main de l'expérience l'applique
+plus rudement que ne ferait la nôtre.</p>
+
+<p>Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et
+la vie de bonne heure, de trop bonne heure peut-être,
+mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable
+dessein d'élever son âme, sa mère ne laissa approcher de
+lui que des personnes distinguées, dont les préceptes et
+l'exemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que
+<i>dehors</i> il y avait des méchants et des fous, mais il n'apprit
+qu'à les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna
+bien à secourir les malheureux; les portes du palais
+où s'écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux
+nécessiteux; mais, tout en les assistant, il s'habitua à
+mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette
+plaie comme irrémédiable dans l'humanité. Le désordre,
+la paresse, l'ignorance ou le manque de jugement,
+sources fatales d'égarement et de misère, lui parurent,
+avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit
+point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement
+s'en affranchir, et qu'en prenant l'humanité
+corps à corps, en discutant avec elle, en la gourmandent,
+et la caressant tour à tour, comme un enfant qu'on aime,
+en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir
+quelques progrès, on fait plus pour elle qu'en jetant à ses
+membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la
+compassion.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumône était
+un devoir; et c'en est un à remplir sans doute, tant que,
+par l'arrangement social, l'aumône sera nécessaire. Mais
+ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense
+famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et
+le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa
+avec ardeur la maxime qu'il fallait haïr le mal;
+mais il s'attacha à la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui
+le font; et, encore une fois, <i>plaindre</i> n'est pas assez.
+Il faut <i>aimer</i> surtout pour être juste et pour ne pas désespérer
+de l'avenir. Il faut n'être pas trop délicat pour
+soi-même, et ne pas s'endormir dans le sybaritisme
+d'une conscience pure et satisfaite d'elle-même. Il était
+assez généreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir
+sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des
+hommes manquent du nécessaire; mais il n'appliquait
+pas cette commisération à la misère morale de ses semblables.
+Il n'avait pas assez de lumière dans la pensée
+pour se dire que la perversité humaine rejaillit sur ceux
+qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal général
+est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas
+atteints.</p>
+
+<p>Il voyait, d'un côté, l'aristocratie morale, la distinction
+de l'intelligence, la pureté des m&oelig;urs, la noblesse des
+instincts, et il se disait: «Soyons avec ceux-là.» De
+l'autre, il voyait l'abrutissement, la bassesse, la folie, la
+débauche, et il ne se disait pas: «Allons à ceux-ci pour
+les ramener, s'il est possible.»&mdash;Non! lui avait-on appris
+à dire, ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des
+vêtements, mais ne compromettons pas notre âme au
+contact de la leur. Ils sont endurcis et souillés, abandonnons
+leur esprit à la clémence de Dieu.»</p>
+
+<p>Cette habitude de se préserver devient, à la longue,
+une sorte d'égoïsme, et il y avait un peu de cette sécheresse
+au fond du c&oelig;ur de la princesse. Il y en avait chez
+elle pour son fils encore plus que pour elle-même. Elle
+l'isolait avec art des jeunes gens de son âge, dès qu'elle
+les soupçonnait de folie ou seulement de légèreté. Elle
+craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes
+de la sienne; et c'est pourtant ce contact qui nous
+rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait
+qu'au lieu d'être entraînés à la première occasion, nous
+pouvons résister à l'exemple du mal et garder de l'influence
+pour faire prévaloir celui du bien.</p>
+
+<p>Sans être d'une dévotion étroite et farouche, la princesse
+était d'une piété assez rigide. Catholique sincère et
+fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas
+d'autre remède que de les tolérer en faveur de la grande
+cause de l'Église. «Le pape peut s'égarer, disait-elle,
+c'est un homme; mais la papauté ne peut faillir: c'est
+une institution divine.» Dès lors, les idées de progrès
+n'entraient point facilement dans sa tête, et son fils apprit
+de bonne heure à les révoquer en doute et à ne point
+espérer que le salut du genre humain pût s'accomplir sur
+la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les
+pratiques religieuses (car en dépit de tout, au temps où
+nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens),
+il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de
+bonne volonté et ne sait pas briser la mauvaise volonté
+des autres; qui se contente de quelques <i>élus</i> et se résigne
+à voir les nombreux <i>appelés</i> tomber dans la géhenne
+du mal éternel: triste et lugubre croyance qui s'accorde
+parfaitement avec les idées de la noblesse et les privilèges
+de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis
+pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre.
+La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions:
+la honte, l'abjection et le châtiment pour presque
+tous.</p>
+
+<p>Les âmes naturellement bonnes et généreuses, qui
+tombent dans cette erreur, en sont punies par une éternelle
+tristesse. Il n'appartient qu'aux insensibles ou aux
+stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald
+souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne
+pouvait secouer les arrêts farouches. Elle avait pris une
+habitude de gravité solennelle et sentencieuse qu'elle
+communiqua peu à peu à son fils, pour le fond sinon
+pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la
+gaieté, l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de
+l'enfance. A vrai dire, il n'eut point d'enfance: ses pensées
+tournèrent à la mélancolie, et lors même que vint
+l'âge d'être romanesque, ce ne furent que des romans
+sombres et douloureux qui remplirent son imagination.</p>
+
+<p>Et malgré cette fausse route que suivait l'esprit de
+Karol, c'était une adorable nature d'esprit que la sienne.
+Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze
+ans toutes les grâces de l'adolescence réunies à la gravité
+de l'âge mur. Il resta délicat de corps comme d'esprit.
+Mais cette absence de développement musculaire lui
+valut de conserver une beauté charmante, une physionomie
+exceptionnelle qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge
+ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant
+de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient
+que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus
+la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose.
+C'était quelque chose comme ces créatures idéales, que
+la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des
+temples chrétiens; un ange, beau de visage, comme une
+grande femme triste, pur et svelte de forme comme un
+jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage,
+une expression à la fois tendre et sévère, chaste
+et passionnée.</p>
+
+<p>C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et
+plus exalté en même temps que ses pensées; rien n'était
+plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué
+que ses affections. Si l'on eût pu oublier l'existence
+du genre humain, et croire qu'il s'était concentré et personnifié
+dans un seul être, c'est lui qu'on aurait adoré
+sur les ruines du monde. Mais cet être n'avait pas assez
+de relations avec ses semblables. Il ne comprenait que ce
+qui était identique à lui-même, sa mère, dont il était un
+reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une idée
+étrange, appropriée à sa nature d'esprit; et enfin une
+chimère de femme qu'il créait à son image, et qu'il aimait
+dans l'avenir sans la connaître.</p>
+
+<p>Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de
+rêve fâcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant
+seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries,
+il n'avait point le sens de la réalité. Enfant, il ne
+pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser;
+homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme
+différent de lui, sans se heurter douloureusement contre
+cette contradiction vivante.</p>
+
+<p>Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était
+l'habitude volontaire et bientôt invétérée de ne point
+voir et de ne pas entendre ce qui lui déplaisait en général,
+sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres
+qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux
+comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une
+politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance
+courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain,
+voire une aversion insurmontable.</p>
+
+<p>Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère le
+jeune prince pût avoir des amis. Il en avait pourtant,
+non-seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le
+digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes
+gens de son âge, qui l'aimaient ardemment, et qui se
+croyaient aimés de lui. Lui-même pensait les aimer beaucoup,
+mais c'était avec l'imagination plutôt qu'avec le
+c&oelig;ur. Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans
+l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses
+amis et lui, élevés à peu près de la même manière et
+dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion
+et ne viendraient point à se trouver en désaccord
+formel.</p>
+
+<p>Cela arriva pourtant, et, à vingt-quatre ans, qu'il avait
+lorsque sa mère mourut, il s'était dégoûté déjà de presque
+tous. Un seul lui resta très-fidèle. C'était un jeune
+Italien, un peu plus âgé que lui, d'une noble figure et
+d'un grand c&oelig;ur; ardent, enthousiaste; fort différent,
+à tous autres égards, de Karol, il avait du moins avec lui
+ce rapport qu'il aimait avec passion la beauté dans les
+arts, et qu'il professait le culte de la loyauté chevaleresque.
+Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mère,
+et qui, l'entraînant sous le ciel vivifiant de l'Italie, le
+conduisit pour la première fois chez la Floriani.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<br>
+<p>Mais qu'est-ce donc que la Floriani, deux fois nommée
+au chapitre précédent, sans que nous ayons fait un pas
+vers elle?</p>
+
+<p>Patience, ami lecteur. Je m'aperçois, au moment de
+frapper à la porte de mon héroïne, que je ne vous ai pas
+assez fait connaître mon héros, et qu'il me reste encore
+certaines longueurs à vous faire agréer.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus impérieux et de plus pressé qu'un
+lecteur de romans; mais je ne m'en soucie guère. J'ai
+à vous révéler un homme tout entier, c'est-à-dire un
+monde, un océan sans bornes de contradictions, de diversités,
+de misères et de grandeurs, de logique et d'inconséquences,
+et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise!
+Oh! non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer
+dans quelques détails, et je prendrai mon temps. Si cela
+vous fatigue, passez, et si, plus tard, vous ne comprenez
+rien à sa conduite, ce sera votre faute et non la
+mienne.</p>
+
+<p>L'homme que je vous présente est <i>lui</i> et non un autre.
+Je ne puis vous le faire comprendre en vous disant qu'il
+était jeune, beau, bien fait et de belles manières. Tous
+les jeunes premiers de romans sont ainsi, et le mien est
+un être que je connais dans ma pensée, puisque, réel ou
+fictif, j'essaie de le peindre. Il a un caractère très-déterminé,
+et l'on ne peut pas appliquer aux instincts d'un
+homme les mots sacramentels qu'emploient les naturalistes
+pour désigner le parfum d'une plante ou d'un
+minéral, en disant que ce corps exhale une odeur <i>sui
+generis</i>.</p>
+
+<p>Ce <i>sui generis</i> n'explique rien, et je prétends que le
+prince Karol de Roswald avait un caractère <i>sui generis</i>
+qu'il est possible d'expliquer.</p>
+
+<p>Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa
+bonne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le
+don de plaire, même à ceux qui ne le connaissaient pas.
+Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la faiblesse
+de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des
+femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité
+douce et flatteuse de sa conversation lui gagnaient
+l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux
+d'une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse,
+et ils y étaient d'autant plus sensibles, qu'ils ne
+concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût
+l'exercice d'un devoir, et que la sympathie y entrât pour
+rien.</p>
+
+<p>Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il
+était plus aimable qu'aimant; et, en ce qui les concernait,
+c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné
+cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si
+profonds et si peu récusables?</p>
+
+<p>Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude,
+du moins avec l'espoir d'être payé de quelque retour.
+Ses jeunes compagnons, le voyant faible et paresseux
+dans les exercices du corps ne songeaient pas à dédaigner
+cette nature un peu infirme, parce que Karol ne
+s'en faisait point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant
+doucement sur l'herbe, au milieu de leurs jeux,
+il leur disait avec un triste sourire: «Amusez-vous,
+chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous
+viendrez vous reposer près de moi.» Comme la force est
+naturellement protectrice de la faiblesse, il arrivait que,
+parfois, les plus robustes renonçaient généreusement
+à leur ardente gymnastique, et venaient lui faire compagnie.</p>
+
+<p>Parmi tous ceux qui étaient charmés et comme fascinés
+par la couleur poétique de ses pensées et la grâce de son
+esprit, Salvator Albani fut toujours le plus assidu. Ce bon
+jeune homme était la franchise même; et, pourtant,
+Karol exerçait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais
+le contredire ouvertement, lors même qu'il remarquait
+de l'exagération dans ses principes et de la bizarrerie
+dans ses habitudes. Il craignait de lui déplaire et de le
+voir se refroidir à son égard, comme cela était arrivé
+pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque
+Karol, plus nerveux et impressionnable que réellement
+malade, se retirait dans sa chambre pour dérober
+aux yeux de sa mère son malaise, dont elle se tourmentait
+trop. Salvator Albani était donc devenu nécessaire
+au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente jeunesse
+le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses
+plaisirs ou il les cachait avec une généreuse hypocrisie,
+se disant à lui-même que si Karol venait à ne plus l'aimer,
+il ne souffrirait plus ses soins, et tomberait dans
+une solitude volontaire et funeste. Ainsi Salvator aimait
+Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il se
+faisait, par une étrange miséricorde, le complaisant de
+ses théories opiniâtres et sublimes. Il admirait avec lui le
+stoïcisme, et, au fond, il était ce qu'on appelle un épicurien.
+Fatigué d'une folie de la veille, il lisait à son chevet
+un livre ascétique. Il s'enthousiasmait naïvement à la
+peinture de l'amour unique, exclusif, sans défaillance et
+sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami.
+Il trouvait réellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait
+se passer d'intrigues amoureuses, et il lui cachait le
+chiffre de ses aventures.</p>
+
+<p>Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un
+certain temps, et peu à peu Karol découvrit avec douleur
+que son ami n'était pas un saint. Mais lorsque arriva
+cette épreuve redoutable, Salvator lui était devenu si nécessaire,
+et il avait été forcé de lui reconnaître tant d'éminentes
+qualités de c&oelig;ur et d'esprit, qu'il lui fallut bien
+continuer a l'aimer; beaucoup moins, à la vérité, qu'auparavant,
+mais encore assez pour ne pouvoir se passer
+de lui. Néanmoins il ne put jamais prendre son parti sur
+ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'être
+un adoucissement à sa tristesse habituelle, devint douloureuse
+comme une blessure.</p>
+
+<p>Salvator, qui redoutait la sévérité de la princesse de
+Roswald encore plus que celle de Karol, lui cacha le plus
+longtemps possible ce que Karol avait découvert avec
+tant d'effroi. Une longue et douloureuse maladie à laquelle
+elle succomba, contribua aussi à la rendre moins
+clairvoyante dans ses dernières années; et lorsque Karol
+la vit froide sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement
+de désespoir, que Salvator reprit sur lui tout
+son empire, et fut seul capable de le faire renoncer au
+dessein de se laisser mourir.</p>
+
+<p>C'était la seconde fois que Karol voyait la mort frapper
+à ses côtés l'objet de ses affections. Il avait aimé une
+jeune personne qui lui était destinée. C'était l'unique roman
+de sa vie, et nous en parlerons en temps et lieu. Il
+n'avait plus rien à aimer sur la terre que Salvator. Il
+l'aima; mais toujours avec des restrictions, de la souffrance,
+et une sorte d'amertume, en songeant que son
+ami n'était pas susceptible d'être aussi malheureux que
+lui.</p>
+
+<p>Six mois après cette dernière catastrophe, la plus sensible
+et la plus réelle des deux, à coup sûr, le prince de
+Roswald parcourait l'Italie, en chaise de poste, emporté
+malgré lui, dans un tourbillon de poussière embrasée,
+par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs
+et de gaieté; pourtant il sacrifia tout à celui qu'on appelait
+devant lui son enfant gâté. Quand on lui disait cela,
+«dites mon enfant chéri, répondait-il; mais tout choyé
+que Roswald ait été par sa mère et par moi, son c&oelig;ur ni
+son caractère ne se sont gâtés. Il n'est devenu ni exigeant,
+ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux
+moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut
+de mon dévouement.»</p>
+
+<p>Cela était généreux à reconnaître, mais cela était vrai.
+Karol n'avait point de petits défauts. Il en avait un seul,
+grand, involontaire et funeste, l'intolérance de l'esprit.
+Il ne dépendait pas de lui d'ouvrir ses entrailles à un sentiment
+de charité générale pour élargir son jugement à
+l'endroit des choses humaines. Il était de ceux qui croient
+que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas
+ce que l'Évangile, qu'ils professent strictement
+d'ailleurs, a de plus sublime, cet amour du pécheur repentant
+qui fait éclater plus de joie au ciel que la persévérance
+de cent justes, cette confiance au retour de la
+brebis égarée; en un mot, cet esprit même de Jésus, qui
+ressort de toute sa doctrine et qui plane sur toutes ses paroles:
+à savoir que celui qui aime est plus grand, lors
+même qu'il s'égare, que celui qui va droit, par un chemin
+solitaire et froid.</p>
+
+<p>Dans le détail de la vie, Karol était d'un commerce
+plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance
+prenaient chez lui une grâce inusitée, et quand il exprimait
+sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui
+payait l'amitié avec usure. Même dans sa douleur, qui
+semblait éternelle, et dont il ne voulait pas prévoir la
+fin, il portait un semblant de résignation, comme s'il
+eût cédé au désir que Salvator éprouvait de le conserver
+à la vie.</p>
+
+<p>Par le fait, sa santé délicate n'était pas altérée profondément,
+et sa vie n'était menacée par aucune désorganisation
+sérieuse; mais l'habitude de languir et de ne jamais
+essayer ses forces, lui avait donné la croyance qu'il
+ne survivrait pas longtemps à sa mère. Il s'imaginait volontiers
+qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans cette
+pensée, il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le
+peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un
+grand courage extérieur, et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance
+héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine,
+il en caressait du moins l'attente avec une sorte
+d'amère volupté.</p>
+
+<p>Dans cette persuasion, il se détachait chaque jour de
+l'humanité, dont il croyait déjà ne plus faire partie. Tout
+le mal d'ici-bas lui devenait étranger. Apparemment,
+pensait-il, Dieu ne lui avait pas donné mission de s'en inquiéter
+et de le combattre, puisqu'il lui avait compté si
+peu de jours à passer sur la terre. Il regardait cela comme
+une faveur accordée aux vertus de sa mère, et, quand il
+voyait la souffrance attachée comme un châtiment aux
+vices des hommes, il remerciait le ciel de lui avoir donné
+la souffrance sans la chute, comme une épreuve qui devait
+le purifier de toute la souillure du péché originel. Il
+s'élançait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait
+dans des rêves mystérieux. Au fond de tout cela, il
+y avait la synthèse du dogme catholique; mais, dans les
+détails, son cerveau de poète se donnait carrière. Car il
+faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de conduite
+étaient absolus, ses croyances religieuses étaient
+fort vagues; et c'était là l'effet d'une éducation toute de
+sentiment et d'inspiration, où le travail aride de l'examen,
+les droits de la raison et le fil conducteur de la logique
+n'étaient entrés pour rien.</p>
+
+<p>Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-même aucune
+étude, il s'était fait dans son esprit de grandes lacunes,
+que sa mère avait comblées, comme elle l'avait
+pu, en invoquant la sagesse impénétrable de Dieu et
+l'insuffisance de la lumière accordée aux hommes. C'était
+encore là le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que
+sa mère, Karol avait idéalisé sa propre ignorance; il avait
+meublé, pour ainsi dire, ce vide effrayant avec des idées
+romanesques; des anges, des étoiles, un vol sublime à
+travers l'espace, un lieu inconnu où son âme se reposerait
+à coté de celles de sa mère et de sa fiancée: voilà
+pour le paradis. Quant à l'enfer, il n'y pouvait pas
+croire; mais, ne voulant pas le nier, il n'y songeait pas.
+Il se sentait pur et plein de confiance pour son propre
+compte. S'il lui avait fallu absolument dire où il reléguait
+les âmes coupables, il eût placé leurs tourments dans les
+flots agités de la mer, dans la tourmente des hautes régions,
+dans les bruits sinistres des nuits d'automne, dans
+l'inquiétude éternelle. La poésie nuageuse et séduisante
+d'Ossian avait passé par là, à côté du dogme romain.</p>
+
+<p>La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger
+toutes les cordes de cet instrument subtil et compliqué.
+Il ne se rendait donc pas bien compte de tout ce qu'il y
+avait de fort et de faible, d'immense et d'incomplet, de
+terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette
+organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui eût
+fallu le connaître à fond, il y eût renoncé bien vite: car
+il faut toute la vie pour comprendre de tels êtres: et encore
+n'arrive-t-on qu'à constater, à force d'examen et de
+patience, le mécanisme de leur vie intime. La cause de
+leurs contradictions nous échappe toujours.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils allaient de Milan à Venise, ils se trouvèrent
+non loin d'un lac qui brillait au soleil couchant
+comme un diamant dans la verdure.</p>
+
+<p>&mdash;N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui
+remarquait sur le visage de son jeune ami une fatigue
+profonde. Nous faisons de trop longues journées, et nous
+nous sommes épuisés hier, de corps et d'esprit, à admirer
+le grand lac de Côme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne le regrette pas, répondit Karol, c'est le
+plus beau spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons
+où tu voudras, peu m'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de l'état où tu te trouves. Pousserons-nous
+jusqu'au prochain relais, ou bien ferons-nous un
+petit détour pour aller jusqu'à Iseo, au bord du petit lac?
+Comment te sens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je n'en sais rien!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en sais jamais rien! C'est désespérant!
+Voyons, souffres-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tu es fatigué?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, gagnons Iseo; l'air y sera plus doux que sur
+ces hauteurs.</p>
+
+<p>Ils se dirigèrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y
+avait eu une fête aux environs. Des charrettes, attelées
+de petits chevaux maigres et vigoureux, ramenaient les
+jeunes filles endimanchées, avec leur jolie coiffure de
+statues antiques, le chignon traversé par de longues
+épingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux.
+Les hommes venaient à cheval, à âne ou à pied.
+Toute la route était couverte de cette population enjouée,
+de ces filles triomphantes, de ces hommes un peu excités
+par le vin et l'amour, qui échangeaient à pleine voix avec
+elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux
+certainement pour les chastes oreilles du prince Karol.</p>
+
+<p>En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne
+change pas sa manière naïve de dire, a de l'esprit et de
+l'originalité. Salvator, qui ne perdait pas un jeu de mots
+du dialecte, ne pouvait s'empêcher de sourire aux brusques
+saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin, autour
+de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas
+une pente rapide inclinée vers le lac. Ces belles filles,
+dans leurs carrioles enrubannées, ces yeux noirs, ces
+fichus flottants, ces parfums de fleurs, les feux du couchant
+sur tout cela, et les paroles hardies prononcées
+avec des voix fraîches et retentissantes, le mettaient en
+belle humeur italienne. S'il eût été seul, il ne lui eût
+pas fallu beaucoup de temps pour prendre la bride d'un
+de ces petits chevaux, et pour se glisser dans la carriole
+la mieux garnie de jolies femmes. Mais la présence de
+son ami le forçait d'être grave, et, pour se distraire de
+ses tentations, il se mit à chantonner entre ses dents. Cet
+expédient ne lui réussit point, car il s'aperçut bientôt
+qu'il répétait, malgré lui, un air de danse qu'il avait
+saisi au vol d'un essaim de villageoises qui le fredonnaient
+en souvenir de la fête.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<br>
+<p>Salvator avait réussi à garder son sang-froid, jusqu'à
+ce qu'une grande brune, passant à cheval, non loin de
+la calèche, jambe de çà, jambe de là, lui montra avec
+un peu trop de confiance son muscle rebondi surmonté
+d'une jarretière élégante. Il lui fut impossible de retenir
+une exclamation et de ne pas pencher la tête hors de la
+voiture, pour suivre de l'&oelig;il cette jambe nerveuse et bien
+tournée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle donc tombée? lui dit le prince, apercevant
+sa préoccupation.</p>
+
+<p>&mdash;Tombée quoi? répondit le jeune fou; la jarretière?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle jarretière? Je parle de la femme qui passait
+à cheval. Que regardes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, répliqua Salvator, qui n'avait pu s'empêcher
+de soulever son bonnet de voyage pour saluer cette
+jambe. Dans ce pays de courtoisie, il faudrait toujours
+avoir la tête nue. Et il ajouta, en se rejetant au fond de
+la voiture: «C'est fort coquet, une jarretière rose vif
+bordée de bleu-lapis.»</p>
+
+<p>Karol n'était point pédant en paroles; il ne fit aucune
+réflexion, et regarda le lac étincelant où brillaient,
+certes, de plus splendides couleurs que celles des jarretières
+de la villageoise.</p>
+
+<p>Salvator comprit son silence et lui demanda, comme
+pour s'excuser à ses yeux, s'il n'était pas frappé de la
+beauté de la race humaine dans cette contrée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Karol avec une intention complaisante:
+j'ai remarqué qu'il y avait par ici beaucoup de
+statuaire dans les formes. Mais tu sais que je ne m'y
+connais pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Je le nie; tu comprends admirablement le beau, et
+je t'ai vu en extase devant des échantillons de la statuaire
+antique.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! il y a antique et antique; j'aime le bel
+art pur, élégant, idéal du Parthénon. Mais je n'aime pas,
+ou du moins je ne comprends pas la lourde musculature
+de l'art romain et les formes accusées de la décadence.
+Ce pays-ci est tourné au matérialisme, la race s'en ressent.
+Cela ne m'intéresse point.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! franchement, la vue d'une belle femme ne
+charme pas tes regards, ne fût-ce qu'un instant... quand
+elle passe?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que non. Pourquoi t'en étonner? Moi,
+j'ai accepté ton admiration facile et banale pour toutes
+les femmes tant soit peu belles qui passent devant toi. Tu
+es pressé d'aimer, et cependant, celle qui doit s'emparer
+de ton être ne s'est pas encore présentée à tes regards.
+Elle existe, sans doute, celle que Dieu a créée pour toi;
+elle t'attend, et toi tu la cherches. C'est ainsi que je
+m'explique tes amours insensés, tes brusques dégoûts,
+et toutes ces tortures de l'âme que tu appelles tes plaisirs.
+Mais, quant à moi, tu sais bien que j'avais rencontré
+la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai
+connue, tu sais bien que je l'aimerai toujours dans la
+tombe, comme je l'ai aimée sur la terre. Comme rien ne
+peut lui ressembler, comme personne ne me la rappellerait,
+je ne regarde pas, je ne cherche pas: je n'ai pas
+besoin d'admirer ce qui existe en dehors du type que je
+porte éternellement parfait, éternellement vivant dans
+ma pensée.</p>
+
+<p>Salvator eut envie de contredire son ami; mais il craignit
+de le voir s'animer sur un pareil sujet, et retrouver,
+pour la discussion, une force fébrile qu'il redoutait plus
+pour lui que la langueur de la fatigue. Il se contenta de
+lui demander s'il était bien sûr de ne jamais aimer une
+autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Dieu lui-même ne saurait créer un second
+être aussi parfait que celui qu'il m'avait destiné dans sa
+miséricorde infinie, il ne permettra pas que je m'égare
+jusqu'à tenter d'aimer une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;La vie est longue, pourtant! dit Salvator d'un ton
+de doute involontaire, et ce n'est pas à vingt-quatre ans
+qu'on peut faire un pareil serment.</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas toujours jeune à vingt-quatre ans! répondit
+Karol. Puis il soupira et tomba dans le silence de
+la méditation. Salvator vit qu'il avait réveillé cette idée
+d'une mort prématurée, dont son ami se nourrissait
+comme d'un poison. Il feignit de ne pas le deviner sur ce
+point, et il essaya de le distraire en lui montrant la
+jolie vallée dont le lac occupe le fond.</p>
+
+<p>Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son aspect,
+et ses abords sont doux et frais comme une églogue
+de Virgile. Entre les montagnes qui forment ses horizons
+et les rides molles et lentes que la brise trace sur
+ses bords, il y a une zone de charmantes prairies, littéralement
+émaillées des plus belles fleurs champêtres que
+produise la Lombardie. Des tapis de safran d'un rose pur
+jonchent ses rives, où l'orage ne pousse jamais avec fracas
+la vague irritée. De légères et rustiques embarcations
+glissent sur des ondes paisibles, où s'effeuillent les
+fleurs du pêcher et de l'amandier.</p>
+
+<p>Au moment où les deux jeunes voyageurs descendirent
+de voiture, plusieurs bateaux levaient leurs amarres, et
+les habitants des paroisses riveraines, que leurs chevaux
+et leurs charrettes avaient ramenés de la fête, s'élançaient,
+en riant et en chantant, sur ces esquifs qui devaient
+faire le tour du lac et descendre chaque groupe à
+son domicile. On poussait les charrettes toutes chargées
+d'enfants et de jeunes filles bruyantes sur les grosses
+barques; de jeunes couples sautaient sur les nacelles et
+se défiaient <i>alla regata</i>. Suivant l'habitude de la localité,
+pour empêcher les chevaux, fumants de sueur,
+de s'enrhumer durant la traversée, on les plongeait
+préalablement dans les eaux glaciales de la plage, et ces
+animaux courageux paraissaient prendre grand plaisir
+à cette immersion.</p>
+
+<p>Karol s'assit sur une souche au bord de l'eau, pour
+contempler, non cette scène animée et pittoresque, mais
+les vagues horizons bleuâtres de la chaîne Alpestre.
+Salvator était entré dans la <i>locanda</i> pour choisir les
+chambres.</p>
+
+<p>Mais il revint bientôt avec une figure contrariée:
+le gîte était abominable, brûlant, infect, encombré
+d'ivrognes et d'animaux qui se querellaient. Il n'y avait
+pas moyen de se reposer là des fatigues d'une journée de
+voyage.</p>
+
+<p>Le prince, quoiqu'il souffrît plus que personne de l'angoisse
+d'une mauvaise nuit, prenait ordinairement ces
+sortes de contrariétés avec une insouciance stoïque. Cependant,
+cette fois, il dit à son jeune ami, avec un air
+d'inquiétude étrange: «J'avais un pressentiment que
+nous ferions mieux de ne pas venir coucher ici.»</p>
+
+<p>&mdash;Un pressentiment à propos d'une mauvaise auberge?
+s'écria Salvator, que le fâcheux succès de son
+idée irritait un peu contre lui-même et par conséquent
+contre le prochain; ma foi, quand il s'agit d'éviter la
+vermine d'une sale locanda et la puanteur d'une laide
+cuisine, j'avoue que je n'ai point de ces subtiles perceptions
+et de ces avertissements mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te moque pas de moi, Salvator, reprit le prince
+avec douceur, il ne s'agit point de ces puérilités-là, et tu
+sais fort bien que j'en prends mon parti mieux que toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est peut-être à cause de toi que je n'en prends
+pas mon parti!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon bon Salvator; ne te tourmente donc
+pas, et partons!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, partons! nous avons faim, et il y a là
+du moins des truites superbes qui sautent dans la friture.
+Je ne me laisse pas décourager si vite, soupons d'abord,
+faisons-nous servir là, en plein air, sous ces caroubiers.
+Et puis je courrai tout le village et je trouverai bien une
+maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre
+pour toi, au moins; fût-ce chez le médecin ou l'avocat de
+la contrée! Il y a bien un curé, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ami, tu ne veux pas me comprendre, tu t'occupes
+d'enfantillages... Tu sais que je n'ai pas de caprices,
+n'est-il pas vrai? Eh bien! une seule fois, pardonne-m'en
+un bizarre... Je me sens mal ici; cet air m'inquiète, ce
+lac m'éblouit. Il y croît peut-être quelque herbe vénéneuse
+mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai
+un pressentiment sérieux que je ne devais pas venir ici.
+Quand les chevaux ont quitté la route de Venise et pris
+sur la gauche, il m'a semblé qu'ils résistaient: ne l'as-tu
+pas remarqué?&mdash;Enfin, ne me crois pas atteint de folie,
+ne me regarde pas d'un air effrayé; je suis calme, je suis
+résigné, si tu le veux, à de nouveaux malheurs... mais à
+quoi bon les braver, quand il est temps encore de les
+fuir?</p>
+
+<p>Salvator Albani était effrayé, en effet, du ton sérieux
+et pénétré avec lequel Karol disait ces paroles étranges.
+Comme il le croyait plus faible qu'il ne l'était réellement,
+il s'imagina qu'il allait tomber gravement malade, et
+qu'un secret malaise l'en avertissait. Mais il ne pensait
+pas que le lieu y fût pour quelque chose, lorsque la nature,
+la race humaine, le ciel et la végétation étaient
+luxuriants autour de lui. Il ne voulait pourtant pas heurter
+son caprice, mais il se demandait si un nouveau relais,
+fourni à jeun et après une longue journée, ne hâterait
+pas l'explosion du mal.</p>
+
+<p>Le prince vit son hésitation et se rappela ce que le bon
+Salvator avait déjà oublié, c'est qu'il mourait de faim.
+Dès lors, sacrifiant toute sa répugnance, et imposant
+silence à son imagination, il prétendit qu'il avait faim
+lui-même, et qu'avant de quitter Iseo, il fallait pourtant
+souper.</p>
+
+<p>Cet accommodement rassura un peu Salvator. «S'il a
+faim, pensa-t-il, il n'est pas sous le coup d'une maladie
+imminente, et peut-être que cette pensée de détresse qui
+s'est emparée de lui est le résultat d'une faim excessive
+dont il ne se rendait pas compte, une sorte de défaillance
+morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons!»</p>
+
+<p>Le souper était meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer,
+et on le servit dans le jardin de l'hôtelier, sous
+une fraîche tonnelle, qui masquait un peu l'éclat du lac,
+et où Karol se sentit réellement plus calme. Grâce à la
+mobilité de son tempérament et de son humeur, il mangea
+avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait
+saisi quelques instants auparavant.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png" ></p>
+<br>
+
+<p>Pendant que l'hôte leur servait le café, Salvator l'interrogea
+sur les habitants de la ville, et reconnut avec
+chagrin qu'il n'en connaissait pas un seul, et qu'il n'y
+avait guère moyen d'aller demander l'hospitalité dans
+une maison plus propre et plus paisible que la locanda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, en soupirant, j'ai eu une bien bonne
+amie, qui était de ce pays-ci, et qui m'en avait tant parlé
+que cela m'a peut-être influencé à mon insu, lorsque la
+fantaisie d'y venir coucher m'est venue. Mais je vois bien
+que ma pauvre Floriani en avait gardé un souvenir poétique
+tout à fait dénué de réalité. Il en est ainsi de tous
+nos souvenirs d'enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que Votre Excellence, dit l'hôte, qui
+avait écouté les paroles de Salvator, veut parler de la fameuse
+Floriani, celle qui, de pauvre paysanne qu'elle
+était, est devenue riche et célèbre dans toute l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui, s'écria Salvator; vous l'avez peut-être
+connue autrefois ici, car je ne sache pas qu'elle soit
+revenue dans son pays depuis qu'elle l'a quitté toute
+jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, seigneurie. Elle est revenue il y a environ
+un an et elle y est à cette heure. Sa famille lui a tout
+pardonné, et ils vivent très-bien ensemble maintenant...
+Tenez, là-bas, sur l'autre rive du lac, vous pouvez voir
+d'ici la chaumière où elle a été élevée, et la jolie villa
+qu'elle a achetée tout à côté. Cela ne fait plus qu'une
+seule dépendance avec le parc et les prairies. Oh! c'est
+une bonne propriété, et elle l'a payée à beaux deniers
+comptants, au vieux Ranieri, vous savez... l'avare?
+le père de celui qui l'avait enlevée, de son premier
+amant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en savez ou vous en supposez plus long que
+moi sur les aventures de sa jeunesse, répondit Salvator;
+moi je ne sais d'elle qu'une chose: c'est qu'elle est la
+femme la plus intelligente, la meilleure et la plus digne
+que j'ai rencontrée. Vive Dieu! elle est donc ici? Ah! la
+bonne nouvelle! Nous sommes sauvés, Karol; nous
+allons lui demander asile, et si tu veux être aimable
+pour moi, tu feras connaissance, de bonne grâce, avec
+ma chère Floriani. Mais on ne sait pas à Milan qu'elle
+habite ce pays-ci! On m'a dit que je la trouverais à Venise
+ou aux environs...</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Oh! elle vit comme cachée, dit l'hôte, c'est sa fantaisie
+du moment. Cependant, on la connaît bien ici,
+car elle fait du bien; elle est très-bonne, la signora!</p>
+
+<p>&mdash;Eh vite, eh vite, une barque! s'écria Salvator, sautant
+de joie. Ah! l'agréable surprise! Et moi qui n'avais
+pas l'heureux pressentiment de la retrouver ici!</p>
+
+<p>Ce mot fit tressaillir Karol.&mdash;Les pressentiments,
+dit-il, agissent sur nous à notre insu, et nous poussent
+où ils veulent.</p>
+
+<p>Mais le pétulant Albani ne l'écoutait pas. Il s'agitait, il
+criait, il faisait approcher une barque, il y jetait une
+valise, il recommandait la voiture et les paquets à son
+domestique, qui devait rester à l'auberge d'Iseo, et il entraînait
+le jeune prince sur le plancher vacillant de la
+nacelle.</p>
+
+<p>Il était si pressé d'arriver, et la vivacité de son caractère
+dominait si fort, en cet instant, la contrainte qu'il
+s'imposait souvent pour ne pas froisser la tristesse de
+son ami, qu'il prit un aviron et rama lui-même avec le
+batelier, chantant comme un oiseau, et menaçant, par
+le déchaînement de sa gaieté impétueuse, de faire chavirer
+le bateau.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IV.</h3>
+<br>
+
+
+<p>Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement
+de pâleur sur le visage de Karol. Il quitta le
+gouvernail, et s'asseyant auprès de lui:&mdash;Cher prince,
+lui dit-il, tu es mécontent de moi, je le crains! Tu n'aurais
+pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais
+que veux-tu? en voyage, il faut bien un peu déroger à
+ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter
+à cet égard... J'ai tout oublié... j'étais si content!</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne tout, j'accepte tout, répondit le
+prince avec calme. L'amitié vit de sacrifices. Tu m'en as
+tant fait, que je t'en dois bien quelques-uns... Quoique
+pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais jamais chez
+une femme de mauvaise vie!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, s'écria Salvator en lui saisissant
+la main avec force; ne te sers pas de ces mots qui froissent
+et qui blessent! Si un autre que toi parlait d'elle
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas
+qu'elle était..... qu'elle avait dû être ta maîtresse!</p>
+
+<p>&mdash;Ma maîtresse, à moi! repartit Salvator avec vivacité;
+ah! je l'aurais bien voulu! mais elle en aimait un
+autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurais plu,
+quand même je l'aurais connue libre? Non, Karol, je n'ai
+pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de celui qu'elle
+avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari,
+un brave jeune homme!), comme je la savais loyale
+et fidèle, je n'ai jamais songé à la désirer. Oh! si elle
+vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit à Milan... et
+si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce
+pas le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer
+pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'ai
+vue. Elle n'est peut-être plus belle... Et d'ailleurs mon
+c&oelig;ur et mes sens avaient pris l'habitude d'être calmes
+auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à
+faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je
+ne suis pas hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand
+l'amitié est immense, d'un homme à une femme... Mais
+probablement si elle vit seule, elle aime un absent.
+Il est impossible que cette généreuse créature vive sans
+amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pensée
+auprès d'elle. Je ne voudrais pour rien au monde perdre
+son amitié!...</p>
+
+<p>&mdash;D'après toutes ces tergiversations, dit le prince avec
+un sourire mélancolique, je vois que je risque de te perdre,
+et que mon pressentiment de malheur pourrait bien
+n'être pas un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais
+oublié. Eh bien! s'il t'annonce que je vais m'arrêter
+chez une enchanteresse et que je te laisserai partir seul,
+il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta santé, ton
+désir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment
+avait une figure, je lui donnerais un soufflet!</p>
+
+<p>Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de
+la Floriani. Le prince, venant en Italie pour la première
+fois, ne l'avait jamais vue, et ne connaissait d'elle que
+la renommée de son talent et l'éclat de ses aventures.
+Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme
+il ne faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons
+nous-même au lecteur ce qu'il doit savoir, pour le
+moment, de notre héroïne.</p>
+
+<p>Lucrezia Floriani était une actrice d'un talent pur,
+élevé, suffisamment tragique, toujours émouvant et sympathique
+quand elle jouait un rôle bien fait, exquis, admirable,
+dans tous les détails de pantomime, créations
+ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir
+le vrai poëte, et trouve grâce pour le faux. Elle avait
+eu de grands succès, non-seulement comme actrice, mais
+encore comme auteur; car elle avait porté la passion de
+son art jusqu'à oser faire des pièces de théâtre; d'abord
+en collaboration avec quelques amis lettrés, et enfin
+seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient
+réussi, non qu'elles fussent des chefs-d'&oelig;uvre, mais
+parce qu'elles étaient simples, d'un sentiment vrai, bien
+dialoguées, et qu'elle les jouait elle-même. Elle ne s'était
+jamais fait nommer après les représentations; mais son
+secret, pour le coup, était celui de la comédie, et le public
+la nommait lui-même au milieu des couronnes et des
+applaudissements qu'il lui prodiguait.</p>
+
+<p>A cette époque, et dans ce pays-là, la critique des
+journaux n'avait pas un grand développement. La Floriani
+avait beaucoup d'amis, on était indulgent pour
+elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait de bruyantes
+ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable
+que sa gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée,
+il est certain du moins que, par son caractère,
+elle méritait cette indulgence et cette affection. Il n'y
+eut jamais de personne plus désintéressée, plus sincère,
+plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'est à
+Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre
+et forma une troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui
+traitèrent avec elle, adorer de ceux qui eurent besoin de
+son assistance, et le public l'en récompensa. Elle fit là
+d'assez bonnes affaires, et dès qu'elle se vit en possession
+d'une aisance assurée, elle quitta le théâtre, quoique
+dans tout l'éclat de son talent et de ses charmes.
+Elle vécut quelques années à Milan, dans un monde d'artistes
+et de littérateurs. Sa maison était agréable, et sa
+conduite tellement honorable et digne (ce qui ne veut
+pas dire qu'elle fût très-régulière), que des femmes du
+monde la fréquentèrent avec sympathie et même avec
+un certain sentiment de déférence.</p>
+
+<p>Mais tout à coup elle quitta le monde et la ville, et se
+retira au bord du lac d'Iseo, où nous la retrouvons maintenant.</p>
+
+<p>Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions
+diverses, vers cet épanouissement de talent dramatique
+et littéraire, et vers ce dégoût subit du monde
+et du bruit, vers cette activité d'administration théâtrale,
+et vers cette paresse d'une vie champêtre; il y
+y avait, n'en doutez pas, une succession ininterrompue
+d'histoires d'amour. Je ne vous les raconterai pas maintenant,
+ce serait trop long et sans intérêt direct. Je ne
+perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les
+nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître
+que celui du prince Karol était chatoyant et indéfinissable.
+Vous apprécierez, comme vous l'entendrez,
+ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers comme
+dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai
+rien de la Floriani, par pruderie et crainte de vous déplaire.
+Ce qu'elle avait été, ce qu'elle était, elle le disait
+à qui le lui demandait avec amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait
+par curiosité pure, avec des ménagements ironiques,
+pour se venger de cette impertinente bienveillance,
+elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.</p>
+
+<p>Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit elle-même
+un jour, en répondant en bon français à un vieux
+marquis:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle,
+pour savoir de quel terme, reçu dans votre langue,
+vous pourriez qualifier une femme comme moi. Diriez-vous
+que je suis une <i>courtisane</i>? Je ne crois pas, puisque
+j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais
+rien reçu, même de mes amis. Je ne dois mon aisance
+qu'à mon travail, et la vanité ne m'a pas plus
+éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que
+des amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.</p>
+
+<p>«Diriez-vous que je suis une <i>femme galante</i>? Les
+sens ne m'ont jamais emportée avant le c&oelig;ur, et je ne
+comprends seulement pas le plaisir sans une affection
+enthousiaste.</p>
+
+<p>«Enfin, suis-je une femme de <i>mauvaise vie</i>, de
+<i>m&oelig;urs relâchées</i>? Il faut savoir ce que vous entendez
+par là. Je n'ai jamais cherché le scandale. J'en ai peut-être
+fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais
+aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de
+fait et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné,
+suivant la durée de ma passion. Quand je ne l'aimais
+plus, je ne le trompais pas. Je rompais avec lui d'une
+manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon
+enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure
+foi du monde en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé,
+ç'a été de si grand c&oelig;ur, que j'ai cru que c'était la première
+et la dernière fois de ma vie.</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une
+femme honnête. Moi, j'ai la certitude de l'être. Je prétends
+même, devant Dieu, être une femme vertueuse;
+mais je sais que, dans vos idées et devant l'opinion, c'est
+un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne
+ma vie au jugement du monde, sans me révolter
+contre lui, sans trouver qu'il ait tort dans ses lois
+générales, mais sans reconnaître qu'il ait raison contre
+moi.</p>
+
+<p>«Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien,
+et que j'ai une belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un
+grand orgueil pour moi-même, mais je n'ai point de vanité;
+et on peut dire de moi tout le mal possible, sans
+m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai
+pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en
+ai été, et punie, et récompensée, par ces passions même.
+J'y devais perdre ma réputation, je m'y attendais, j'en
+ai fait le sacrifice à l'amour, cela ne regarde que moi.
+De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que
+l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable
+est condamné, il est exécuté. Il ne peut donc plus nuire,
+et ceux qui seraient tentés de l'imiter, sont suffisamment
+avertis par sa punition.»</p>
+
+<p>Karol de Roswald et Salvator Albani débarquèrent à
+l'entrée du parc, auprès de la chaumière que l'aubergiste
+d'Iseo leur avait montrée. C'est dans cette cabane que
+la Floriani était née, et son père, un vieux pêcheur à
+cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le
+décider à quitter cette pauvre demeure, où il avait passé
+sa vie et où l'habitude le retenait; mais il avait consenti
+à ce qu'elle fût réparée, assainie, solidifiée et mise à
+l'abri du flot par une jolie terrasse rustique tout ornée
+de fleurs et d'arbustes. Il était assis à sa porte parmi les
+iris et les glaïeuls, et occupait les derniers instants du
+jour à raccommoder ses filets; car, bien que son existence
+fût désormais assurée, et que sa fille veillât pieusement,
+non-seulement à tous ses besoins, mais encore à surprendre
+les rares fantaisies de superflu qu'il pouvait
+avoir, il gardait les habitudes et les goûts parcimonieux
+du paysan, et ne réformait aucun instrument de son travail,
+tant qu'il pouvait en faire encore le moindre usage.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<br>
+<p>Karol remarqua la belle figure un peu dure de ce vieillard,
+et, ne songeant point que ce pût être le père de
+<i>la signora</i>, il le salua et se disposa à passer outre.
+Mais Salvator s'était arrêté à contempler la pittoresque
+chaumière et le vieux pêcheur qui, avec sa barbe blanche
+un peu jaunie par le soleil, ressemblait à une divinité
+limoneuse des rivages. Les souvenirs que, maintes
+fois, la Floriani lui avait retracés, les larmes aux yeux,
+et avec l'éloquence du repentir, repassèrent confusément
+dans son esprit; les traits austères du vieillard lui
+semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec
+ceux de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et
+alla essayer d'ouvrir la grille du parc, située à dix pas
+de là, non sans tourner plusieurs fois la tête vers le pêcheur,
+qui le suivait des yeux avec un air d'attention et
+de méfiance.</p>
+
+<p>Quand celui-ci vit que les deux jeunes seigneurs tentaient
+réellement de pénétrer dans la demeure de la Floriani,
+il se leva et leur cria, d'un ton peu accueillant,
+qu'on n'entrait point là, et que ce n'était pas une promenade
+publique.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais fort bien, mon brave, répondit Salvator;
+mais je suis un ami intime de la signora Floriani, et je
+viens pour la voir.</p>
+
+<p>Le vieillard approcha et le regarda avec attention.
+Puis il reprit:&mdash;Je ne vous connais pas. Vous n'êtes
+pas du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Milan, et je vous dis que j'ai l'honneur
+d'être lié avec la signora. Voyons, par où faut-il entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'entrerez pas comme cela! Vous attend-on?
+Savez-vous si on voudra vous recevoir? Comment vous
+nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Albani. Et vous, mon brave, voulez-vous
+me dire votre nom? Ne seriez-vous pas, par hasard, un
+certain honnête homme, qu'on appelle Renzo..., ou
+Beppo..., ou Checco Menapace?</p>
+
+<p>&mdash;Renzo Menapace, oui, c'est moi, en vérité, dit le
+vieillard on se découvrant, par suite de l'habitude qu'ont
+les gens du peuple de s'incliner, en Italie, devant les
+titres. D'où me connaissez-vous, signor? Je ne vous ai
+jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; mais votre fille vous ressemble,
+et je savais bien son véritable nom.</p>
+
+<p>&mdash;Un meilleur nom que celui qu'ils lui donnent maintenant!
+mais enfin le pli en est pris, et ils l'appellent
+tous d'un nom de guerre! Ah ça! vous voulez donc la
+voir? Vous venez exprès?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans aucun doute, avec votre permission,
+J'espère qu'elle voudra bien nous recommander à vous,
+et que vous ne vous repentirez pas de nous avoir ouvert
+la porte. Je présume que vous en avez la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en ai la clef, et pourtant, Seigneuries, je
+ne peux vous ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le prince de Roswald, dit Salvator, qui
+n'ignorait pas l'ascendant des titres.</p>
+
+<p>Le vieux Menapace salua plus profondément encore,
+quoique sa figure restât froide et triste.&mdash;Seigneurs,
+dit-il, ayez la bonté de venir chez moi et d'y attendre
+que j'aie envoyé mon serviteur prévenir ma fille, car je
+ne peux pas vous promettre qu'elle soit disposée à vous
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Salvator au prince, il faut nous résigner
+à attendre. Il paraît que la Floriani a maintenant la
+manie de se cloîtrer; mais, comme je ne doute pas que
+nous ne soyons bien reçus, allons un peu voir sa chaumière
+natale. Ce doit être assez curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort curieux, en effet, qu'elle habite un palais,
+aujourd'hui, et qu'elle laisse son père sous le
+chaume, répondit Karol.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il, seigneur prince? dit le vieillard, qui se
+retourna, d'un air mécontent, à la grande surprise des
+deux jeunes gens; car ils avaient l'habitude de parler
+allemand ensemble, et Karol s'était exprimé dans cette
+langue.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu;
+j'ai toujours eu l'oreille fine, et c'est pour cela
+que j'étais le meilleur pêcheur du lac, sans parler de la
+vue, qui était excellente, et qui n'est pas encore trop
+mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez donc l'allemand? dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai passé
+des années dans votre pays. Je ne pourrais pas bien
+parler votre langue, mais je l'entends encore un peu,
+et vous me permettrez de vous répondre dans la mienne.
+Si je n'habite pas le palais de ma fille, c'est que j'aime
+ma chaumière, et si elle n'habite pas ma chaumière
+avec moi, c'est que le local est trop petit, et que nous
+nous gênerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai l'habitude de
+demeurer seul, et c'est à mon corps défendant que je
+souffre auprès de moi le serviteur qu'elle a voulu me
+donner, sous prétexte qu'à mon âge, on peut avoir besoin
+d'un aide. Heureusement c'est un bon garçon; je
+l'ai choisi moi-même, et je lui apprends l'état de pêcheur.
+Allons, Biffi, quitte un moment ton souper, mon
+enfant, et va dire à la signora que deux seigneurs étrangers
+demandent à la voir.&mdash;Vos noms encore une fois,
+s'il vous plaît, Seigneuries?</p>
+
+<p>&mdash;Le mien suffira, répondit Albani, qui avait suivi
+avec Karol le vieux Menapace jusqu'à l'entrée de sa cabane.
+Il tira de son portefeuille une carte de visite qu'il
+remit au jeune gars, chargé du service du pêcheur. Biffi
+partit à toutes jambes, après que son maître lui eut remis
+une clef qu'il tenait cachée dans sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace à ses hôtes
+en leur présentant des chaises rustiques qu'il avait garnies
+et tressées lui-même avec les herbes aquatiques du
+rivage, il ne faut pas croire que je ne sois pas bien traité
+par ma fille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amitié
+et des soins, je n'ai qu'à me louer d'elle. Seulement,
+vous comprenez? je ne peux pas changer de manière de
+vivre à mon âge, et tout l'argent quelle m'envoyait,
+lorsqu'elle était au théâtre, je l'ai employé un peu plus
+utilement qu'à me bien loger, à me bien habiller et à
+me bien nourrir. Ces choses-là ne sont pas dans mes
+goûts. J'ai acheté de la terre, parce que cela est bon;
+cela reste, et cela lui reviendra quand je n'y serai plus.
+Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc pas à
+se repentir de tout ce qu'elle a fait pour moi. Son devoir
+était de me faire part de sa richesse; elle l'a toujours
+rempli; le mien est de faire prospérer cet argent-là, de
+le bien placer et de le lui restituer en mourant. J'ai toujours
+été l'esclave du devoir.</p>
+
+<p>Cette façon étroite et intéressée du vieillard d'envisager
+ses rapports avec sa fille, fit sourire Salvator.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien sûr, dit-il, que votre fille ne compte
+pas de cette sorte avec vous, et qu'elle ne comprend rien
+à votre système d'économie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien, la
+pauvre tête, répondit Menapace avec un soupir, et si je
+l'écoutais, je mangerais tout, je mènerais une vie de
+prince, comme elle, avec elle, et avec tous ceux à qui
+elle jette l'argent à pleines mains. Que voulez-vous? nous
+ne pouvons pas nous entendre là-dessus. Elle est bonne,
+elle m'aime, elle vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte
+tout ce qu'elle peut imaginer pour me faire plaisir.
+Si je tousse ou si j'ai mal à la tête, elle passe les
+nuits auprès de moi. Mais tout cela n'empêche pas qu'elle
+n'ait un grand défaut et qu'elle ne soit pas bonne mère,
+comme je le voudrais!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! elle n'est pas bonne mère? s'écria Salvator,
+qui avait bien de la peine à garder son sérieux
+devant la morale parcimonieuse du paysan. Je l'ai vue
+au sein de sa famille, et je pense que vous vous trompez,
+signor Menapace!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous trouvez qu'une bonne mère de famille
+doive caresser, soigner, amuser, gâter ses enfants, et
+pas davantage, soit; mais je ne suis pas content de voir
+qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille les petites
+filles comme des princesses, avec des robes de soie,
+qu'on permette au garçon d'avoir déjà des chiens, des
+chevaux, une barque, un fusil, comme à un homme! Ce
+sont de bons enfants, j'en conviens, et très-jolis; mais
+ce n'est pas une raison pour leur donner tout ce qu'ils
+veulent, comme si cela ne coûtait rien! Je vois bien
+qu'on va manger au moins trente mille francs par an
+dans la maison, tant en plaisirs et en maîtres aux enfants
+qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux,
+en folies de tout genre. Et les aumônes donc!
+C'est scandaleux! Tous les estropiés, tous les vagabonds
+du pays ont appris le chemin de la maison, qu'ils ne
+connaissaient guère, certes, du temps du vieux Ranieri,
+l'ancien propriétaire! Voilà un homme qui entendait
+bien ses intérêts, et qui faisait des économies dans sa
+terre, tandis que ma fille s'y ruinera si elle ne m'écoute!</p>
+
+<p>L'avarice du vieillard causait un profond dégoût au
+prince; mais Salvator s'en amusait plus qu'il n'en était
+indigné. Il connaissait bien la nature du paysan, cette
+âpreté à conserver, cette dureté envers soi-même, cette
+soif d'acquérir des fonds sans jamais jouir des revenus,
+cette crainte de l'avenir qui s'étend pour les vieillards
+laborieux et pauvres au delà du tombeau. Il ne put
+cependant se défendre d'un peu de mécontentement en
+entendant Menapace invoquer le souvenir du vieux Ranieri,
+qui avait joué un si vilain rôle dans l'histoire de la
+Floriani.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Ranieri, si je me souviens bien de ce que m'a
+raconté Lucrezia, dit-il, était un ignoble ladre. Il avait
+maudit, et voulait déshériter son fils, parce que celui-ci
+voulait épouser votre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a causé du chagrin, c'est vrai, reprit le
+vieillard sans s'émouvoir; mais à qui la faute? A ce
+jeune fou, qui voulait épouser une pauvre paysanne.
+Dans ce temps-là, la Lucrezia n'avait rien; elle avait
+appris de sa marraine, madame Ranieri, bien des choses
+inutiles, la musique, les langues, la déclamation....</p>
+
+<p>&mdash;.... Choses qui lui ont assez bien servi depuis,
+pourtant! dit Salvator en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Choses qui l'ont perdue! reprit l'inflexible vieillard.
+Il eût mieux valu que la vieille Ranieri, qui ne
+pouvait rien lui donner pour l'établir, ne l'eût pas prise en
+si grande amitié, et qu'elle l'eût laissée paysanne, raccommodeuse
+de filets, fille de pêcheur, comme elle l'était,
+et femme de pêcheur, comme elle pouvait le devenir.
+Car j'en savais un bon, qui avait une bonne maison,
+deux grandes barques, un joli pré, des vaches... Oui!
+oui! un excellent parti, Pietro Mangiafoco, qui l'aurait
+épousée si elle avait voulu entendre raison. Au lieu qu'en
+l'instruisant et en la rendant si belle et si savante, sa
+marraine a été cause de tout le mal qui s'en est suivi.
+Memmo Ranieri, son fils, est devenu fou de Lucrezia,
+et, ne pouvant pas l'épouser, il l'a enlevée. C'est comme
+cela que ma fille a été séparée de moi, et c'est pour cela
+que, pendant douze ans, je n'ai pas voulu entendre parler
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui envoyait!
+dit Salvator à Karol, oubliant que le pêcheur
+entendait l'allemand.</p>
+
+<p>Mais cette réflexion ne blessa nullement le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le recevais, je le plaçais et je le
+faisais valoir, reprit-il. Je savais qu'elle menait grand
+train et qu'elle serait peut-être fort aise, un jour, de
+trouver de quoi vivre, après avoir mangé tout ce qu'elle
+gagnait. Car, que n'a-t-elle pas gagné? Des millions, à
+ce qu'on dit! Et que n'a-t-elle pas donné, gaspillé? Ah!
+c'est une malédiction d'avoir un pareil caractère!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est un monstre! s'écria Salvator en
+riant: mais, en attendant, il me semble que le vieux
+Ranieri a été bien mal avisé de ne pas vouloir la marier
+avec son fils; il l'aurait fait s'il eût pu deviner que cette
+petite paysanne gagnerait des millions avec son talent!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! il l'eût fait, dit Menapace avec le plus grand
+calme, mais il ne pouvait le deviner; et, en se refusant
+à un mariage si disproportionné, il était dans son droit:
+il avait raison, tout autre eût fait comme lui, et moi-même
+à sa place!</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous ne le blâmez pas, et que peut-être
+vous êtes resté en fort bons termes avec lui, tandis
+que son fils séduisait votre fille, faute de pouvoir arracher
+le consentement du vieux ladre?</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux ladre, l'<i>avarone</i>, comme on l'appelait,
+était dur, j'en conviens; mais enfin il était juste, et ce
+n'était pas un mauvais voisin. Il ne m'a jamais fait de
+bien ni de mal. En voyant que je ne pardonnais point à
+ma fille, il m'avait pardonné d'être son père. Et, quant
+à son fils, il lui a pardonné aussi, quand il a abandonné
+Lucrezia pour faire un bon mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, lui avez-vous pardonné, à ce fils, digne
+de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne devais pas lui pardonner, quoique, après
+tout, il fût dans son droit; il n'avait rien promis par écrit
+à ma fille; c'est elle qui eut tort de se fier à son amour,
+et quand il l'a quittée, ils avaient des dettes; elle avait
+fait de mauvaises affaires dans son entreprise de théâtre,
+au commencement... D'ailleurs, il est mort, et
+Dieu est son juge! Mais, pardon! Excellences, j'ai
+laissé mes filets au bord de l'eau, et s'il venait de l'orage,
+cette nuit, ils pourraient bien s'en aller. Il faut que je
+les retire. Ce sont encore de bons filets, et qui prennent
+du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le
+paie, da! je ne donne rien pour rien! et je lui dis...
+«Mange, mange... fais manger tes enfants; heureusement
+pour eux, ils retrouveront ce poisson-là dans ma
+bourse!»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<br>
+<p>&mdash;Quelle ignoble nature! dit Karol quand Menapace
+se fut éloigné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la nature humaine dans sa nudité, répondit
+Salvator. C'est le vrai type de l'homme de peine. Prévoyance
+sans lumière, probité sans délicatesse, bon sens
+dépourvu d'idéal, cupidité honnête, mais laide et triste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a là une
+immoralité odieuse, et je ne comprends pas que la signora
+Floriani puisse vivre avec ce spectacle sous les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je présume que lorsqu'elle est venue le chercher,
+elle ne s'attendait pas à y trouver tant de vile prose. La
+noble femme, dans son souvenir poétique du vieux père
+et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute à la vie
+champêtre, au retour de l'innocence patriarcale, à une
+touchante réconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite,
+et qu'elle ne nommait qu'en pleurant. Mais il y a
+peut-être plus de vertu encore à rester ici qu'à y être
+venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolère et elle
+aime quand même.</p>
+
+<p>&mdash;Comprendre et tolérer, cela n'est pas d'une âme
+délicate; à sa place, je comblerais bien ce vieil avare de
+bienfaits, mais je ne saurais vivre à ses côtés sans une
+mortelle souffrance; l'idée seule d'un tel malheur me révolte
+et me navre.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vois-tu donc tant de perversité? Cet homme
+ne comprend pas le luxe, et la libéralité qui vient avec
+l'aisance dans les bonnes âmes. Il est trop vieux pour
+sentir que posséder et donner vont ensemble. Il amasse
+ce qu'il reçoit de sa fille pour le conserver à ses petits-enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donc des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en avait deux, peut-être en a-t-elle davantage
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Et son mari?... dit Karol avec hésitation, ou est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a jamais été mariée que je sache, répondit
+tranquillement Salvator.</p>
+
+<p>Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce
+qu'il pensait, ne sut que dire pour l'en distraire. Certes,
+il n'y avait pas de bonnes excuses à donner pour ce fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui explique une conduite abandonnée aux hasards
+de la vie, reprit Karol au bout d'un instant, c'est
+l'absence de notions honnêtes dans la première jeunesse.
+Pouvait-elle en recevoir d'un père qui n'a pas même le
+sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les désordres
+de sa fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et
+qu'elle dépensait?</p>
+
+<p>&mdash;Tels sont les hommes vus de près, telle est la vie
+dépouillée de prestige! répondit philosophiquement Salvator.
+Quand la bonne Floriani me parlait de sa première
+faute, elle s'accusait seule, et ne se souvenait pas des
+travers, probablement insupportables, de son père, qui
+eussent pu cependant lui servir d'excuse. Quand elle parlait
+de lui, elle vantait, en la déplorant, l'obstination de
+son courroux. Elle l'attribuait à une vertu antique, à des
+préjugés respectables. Elle disait, je m'en souviens, que
+lorsqu'elle serait dégagée de tous les liens du siècle et
+de toutes les chaînes de l'amour, elle irait se jeter à ses
+pieds et se purifier auprès de lui. Eh bien! la pauvre pécheresse!
+elle aura trouvé un sauveur bien indigne d'un
+si beau repentir, et cette déception n'a pas dû être une
+des moindres de sa vie. Les grands c&oelig;urs voient toujours
+en beau. Ils sont condamnés à se tromper sans cesse.</p>
+
+<p>&mdash;Les grands c&oelig;urs peuvent-ils résister à beaucoup
+d'expériences fâcheuses? dit Karol.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus ou moins de dommage qu'ils y reçoivent
+prouve leur plus ou moins de grandeur.</p>
+
+<p>&mdash;La nature humaine est faible. Je crois donc que les
+âmes véritablement attachées aux principes ne devraient
+pas chercher le péril. Es-tu bien décidé, Salvator, à passer
+quelques jours ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point parlé de cela; nous n'y resterons
+qu'une heure, si tu veux.</p>
+
+<p>En cédant toujours, Salvator gouvernait Karol, du
+moins quant aux choses extérieures, car le prince était
+généreux et immolait ses répugnances par un principe
+de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimité la plus
+étroite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux ne te contrarier en rien, répondit-il, et
+t'imposer une privation, te causer un regret me serait
+insupportable; mais promets-moi du moins, Salvator, de
+faire un effort sur toi-même pour ne pas devenir amoureux
+de cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets, répondit Albani en riant; mais
+autant en emportera le vent, si ma destinée est de devenir
+son amant après avoir été son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tu invoques la destinée, reprit Karol, lorsqu'elle
+est entre tes mains! Ici ta conscience et ta volonté doivent
+seules te préserver.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles des couleurs comme un aveugle, Karol.
+L'amour rompt tous les obstacles qu'on lui présente,
+comme la mer rompt ses digues. Je puis te jurer de ne
+pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis être certain
+de n'y pas laisser mon c&oelig;ur et ma pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc pourquoi je me sens si faible et si abattu,
+ce soir! dit le prince. Oui, ami, j'en reviens toujours à
+cette terreur superstitieuse qui s'est emparée de moi
+lorsque j'ai jeté les yeux sur ce lac, même de loin! Quand
+nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous
+transporter ici, il m'a semblé que nous allions nous noyer,
+et tu sais pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre
+les dangers physiques, que je n'ai pas de répugnance
+pour l'eau et que j'ai vogué tranquillement hier avec toi
+pendant tout le jour, et même par un bel orage, sur le
+lac de Côme. Eh bien! je me suis aventuré sur la surface
+tranquille de celui-ci avec la timidité d'une femme nerveuse.
+Je ne suis que rarement sujet à ces sortes de superstitions,
+je ne m'y abandonne pas, et la preuve que
+je sais y résister, c'est que je ne t'en ai rien dit; mais la
+même inquiétude vague d'un danger inconnu, d'un malheur
+imminent pour toi ou pour moi me poursuit jusqu'à
+cette heure. J'ai cru voir passer dans ces flots des fantômes
+bien connus, qui me faisaient signe de rétrograder.
+Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le sillage
+de la barque, tantôt la forme de ma mère, tantôt les traits
+de Lucie. Les spectres de toutes mes affections perdues
+se plaçaient obstinément entre nous et ce rivage. Je ne
+me sens pas malade, je me méfie de mon imagination...
+et, pourtant, je ne suis pas tranquille; cela n'est pas naturel.</p>
+
+<p>Salvator allait essayer de prouver que cette inquiétude
+était un phénomène tout nerveux, résultant de l'agitation
+du voyage, lorsqu'une voix forte et vibrante fit entendre
+ces mots derrière la chaumière: «Où est-il, où est-il,
+Biffi?»</p>
+
+<p>Salvator fit un cri de joie, s'élança sur la terrasse, et
+Karol le vit recevoir dans ses bras une femme qui lui
+rendait avec effusion une embrassade toute fraternelle.</p>
+
+<p>Ils se parlèrent en s'interrogeant et en se répondant
+avec vivacité dans ce dialecte lombard que Karol n'entendait
+pas aussi rapidement que l'italien véritable. Le
+résultat de cet échange de paroles serrées et contractées
+fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit
+la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prêtait pas de
+bien bonne grâce, elle la lui pressa cordialement, en lui
+disant qu'il était le bienvenu, et qu'elle se ferait un
+grand plaisir de le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle
+en riant, de t'avoir laissé faire antichambre dans le manoir
+de mes ancêtres; mais je suis exposée ici à la curiosité
+des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque grand
+projet de travail en tête, je suis forcée de m'enfermer
+comme une nonne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le
+voile et prononcé des v&oelig;ux depuis quelque temps, dit
+Salvator en baisant à plusieurs reprises la main qu'elle
+lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que j'ai osé
+venir vous relancer dans votre ermitage.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de
+mes beaux projets. C'est parce que je ne veux pas recevoir
+de mauvais conseils que je me cache, et que j'ai fui tous
+mes amis. Mais puisque la fortune t'amène auprès de
+moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer.
+Viens, et amène ton ami. J'aurai au moins le plaisir de
+vous offrir un gîte plus confortable que la locanda d'Iseo.&mdash;Est-ce
+que tu ne reconnais pas mon fils, que tu ne
+l'embrasses pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! je n'osais pas le reconnaître, dit Salvator
+en se retournant vers un bel enfant de douze ans qui
+gambadait autour de lui avec un chien de chasse.
+Comme il a grandi, comme il est beau! Et il pressa
+dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et
+l'autre? ajouta Salvator, la petite fille?</p>
+
+<p>&mdash;Vous la verrez tout à l'heure, ainsi que sa petite
+s&oelig;ur et mon dernier garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre enfants! s'écria Salvator.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgré
+ce qu'on peut en dire. Vous avez fait connaissance avec
+mon père pendant qu'on venait m'appeler? Vous voyez,
+c'est lui qui est mon gardien de ce côte. Personne n'entre
+sans sa permission. Bonsoir, père, pour la seconde fois.
+Venez-vous déjeuner demain avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard.
+Vous serez assez de monde sans moi.</p>
+
+<p>La Floriani insista, mais son père ne s'engagea à rien,
+et il la tira à l'écart pour lui demander s'il lui fallait du
+poisson. Comme elle savait que c'était sa monomanie de
+lui vendre le produit de sa pêche, et même de le lui
+vendre cher, elle lui fit une belle commande et le laissa
+enchanté. Salvator les observait à la dérobée; il vit que
+la Floriani prenait très-philosophiquement son parti et
+même gaiement, de ces travers prosaïques.</p>
+
+<p>La nuit était venue, et Karol, ni même son ami (à qui
+les traits de la Floriani étaient cependant assez connus),
+ne pouvaient bien distinguer son visage. Elle ne parut au
+prince ni majestueuse dans sa taille, ni élégante dans ses
+manières, comme on eût pu l'attendre d'une femme qui
+avait représenté si bien les grandes dames et les reines
+de théâtre. Elle était plutôt petite et un peu grasse. Sa
+voix avait beaucoup de sonorité, mais c'était une voix
+trop vibrante pour les oreilles du prince. Si une femme
+eût parlé ainsi dans un salon, tous les yeux se fussent
+portés sur elle, et c'eût été de fort mauvais goût.</p>
+
+<p>Ils traversèrent le parc et le jardin avec Biffi, qui portait
+la valise, et ils pénétrèrent dans une grande salle d'un
+style simple et noble, soutenue par des colonnes doriques
+et revêtue de stuc blanc. Il y avait beaucoup de lumières
+et de fleurs aux quatre angles, d'où s'élançaient de brillants
+filets d'eau, amenés à peu de frais du lac voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes étonnés peut-être de tant de clarté inutile,
+dit la Floriani en voyant l'agréable surprise que ce
+beau salon causait à Salvator: mais c'est la seule fantaisie
+que j'aie gardée du théâtre. Même dans la solitude,
+j'aime un local vaste et brillant de lumières. J'aime aussi
+la clarté des étoiles; mais un appartement sombre m'attriste.</p>
+
+<p>La Floriani, à qui cette maison rappelait des souvenirs
+à la fois doux et cruels, y avait fait beaucoup de changements
+et d'embellissements. Elle n'y avait laissé intacts
+que la chambre habitée jadis par sa marraine, madame
+Ranieri, et un parterre réservé, où cette excellente femme
+cultivait des fleurs et lui avait enseigné à les aimer. La
+Ranieri avait tendrement aimé Lucrezia; elle avait fait
+son possible pour obtenir que le vieux procureur avare,
+dont elle avait le malheur d'être la femme et l'esclave,
+unît son fils à la jeune paysanne instruite. Mais elle avait
+échoué; toute cette famille avait disparu. La Floriani
+chérissait la mémoire des uns, pardonnait à celle des
+autres, et, après beaucoup d'émotion, elle s'était habituée
+à vivre là, sans trop se rappeler le passé. C'est parce
+qu'elle avait fait plusieurs améliorations de nécessité et
+de goût à cette résidence, d'ailleurs fort simple, que le
+vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins d'élégance,
+d'harmonie et de propreté, l'accusait de s'y ruiner.
+L'aspect de ce salon plut aussi à Karol. Cette sorte de luxe
+italien qui s'attache à la satisfaction des yeux, à la beauté
+des lignes et à l'élégance monumentale plus qu'à la profusion,
+à la commodité et à la richesse des meubles, était
+précisément dans ses goûts et répondait à l'idée qu'il se
+faisait d'une existence à la fois fière et simple. Suivant
+son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'âme
+d'autrui, et de regarder le cadre plutôt que d'étudier
+l'image, il chercha, dans les habitudes extérieures de la
+Floriani, de quoi se consoler de ce qu'il jugeait devoir être
+scandaleux et coupable dans ses m&oelig;urs intimes. Mais
+tandis qu'il admirait les murailles claires et brillantes,
+les fontaines limpides et les fleurs exotiques, Salvator
+avait une bien autre préoccupation. Il regardait la Floriani
+avec inquiétude et avec avidité. Il craignait de ne
+plus la trouver belle, et peut-être aussi, en songeant au
+serment qu'il avait fait de partir le lendemain, le désirait-il
+un peu.</p>
+
+<p>Dès qu'il la vit suffisamment éclairée, il s'aperçut, en
+effet, d'une notable altération dans sa fraîcheur et dans
+sa beauté. Elle avait pris quelque embonpoint; le coloris
+délicat de ses joues avait fait place à une pâleur unie;
+ses yeux avaient perdu une partie de leur éclat, ses traits
+avaient changé d'expression; en un mot, elle était moins
+vivante, moins animée, quoiqu'elle parût plus active et
+mieux portante que jamais. Elle n'aimait plus: c'était
+une autre femme, et il fallait quelques instants pour refaire
+connaissance avec elle.</p>
+
+<p>La Floriani avait alors trente ans: il y en avait quatre
+ou cinq que Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laissée au
+milieu des émotions du travail, de la passion et de la gloire.
+Il la retrouvait mère de famille, campagnarde, génie retraité,
+étoile pâlie.</p>
+
+<p>Elle s'aperçut vite de l'impression que ce changement
+faisait sur lui; car ils s'étaient pris par la main et se regardaient
+attentivement, elle, avec un sourire calme et
+radieux, lui, avec un sourire inquiet et mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de résolution
+sans arrière-pensée, nous sommes changés tous
+les deux, n'est-ce pas? et nous avons quelque chose à
+corriger dans nos souvenirs? Ce changement est tout à
+ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagné. Tu étais
+un aimable et intéressant jeune homme: te voilà jeune
+homme encore, mais homme fait; plus brun, plus fort,
+avec une belle barbe noire, des yeux superbes, une chevelure
+de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu es
+dans le plus beau moment d'épanouissement de ta vie, et
+tu en jouis grandement, cela se voit dans ton regard plus
+assuré et plus brillant qu'il ne l'était autrefois. Tu t'étonnes
+d'être plus beau que moi aujourd'hui; tu te rappelles
+le temps où tu croyais que c'était le contraire. Il y
+a deux raisons à cela: c'est que tu es moins enthousiaste,
+et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que
+tu n'as pas fini de gravir. Tu levais la tête pour me regarder,
+et, à présent, tu te courbes pour me chercher
+au-dessous de toi, sur le revers de la vie. Ne me plains
+pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse dans
+mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<br>
+<p>La Floriani avait dans la voix un charme particulier.
+C'était, à la vérité, une voix trop forte pour une femme
+du monde, mais parfaitement fraîche encore, et on ne
+sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la parole en
+public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise
+qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincérité
+du sentiment qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui
+avait toujours été aussi naturelle sur la scène que dans
+l'intimité, rien ne rappelait la déclamation et l'emphase
+des planches. Pourtant, cela était accentué et empreint
+d'une forte vitalité. A la justesse des intonations, Karol
+sentit qu'elle avait dû être une actrice parfaite et d'un
+sympathique irrésistible. Ce fut dans ce sens qu'il exerça
+son approbation, bien décidé qu'il était à ne voir d'intéressant
+en elle que l'artiste.</p>
+
+<p>Salvator la savait trop sincère par nature pour affecter
+le détachement d'elle-même. Il pensa seulement qu'elle
+se faisait illusion, et il chercha ce qu'il pourrait lui dire
+pour atténuer l'effet un peu cruel de son premier regard.
+Mais, dans ces cas-là, on ne peut rien trouver d'assez délicat
+pour consoler une femme de sa défaite, et il ne sut
+rien faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant
+qu'elle aurait encore des amants à cent ans, s'il lui plaisait
+d'en avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas
+Ninon de Lenclos. Pour ne pas vieillir, il faut être oisive
+et froide. L'amour et le travail ne permettent pas de se
+conserver ainsi. J'espère garder mes amis, voilà tout.
+C'est bien assez.</p>
+
+<p>En ce moment, deux petites filles charmantes s'élancèrent
+dans le salon, en criant que le souper était servi.
+Les deux voyageurs, ayant pris le leur à Iseo, exigèrent
+que la Floriani se mit à table avec ses enfants. Salvator
+prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle
+qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle à manger.
+Karol, qui craignait d'être gênant, resta dans le salon.
+Mais ces deux pièces étaient contiguës; la porte resta ouverte,
+et les murs de stuc étaient sonores. Quoiqu'il désirât
+rester plongé dans son monde intérieur, et ne prendre
+aucune part à ce qui se passerait autour de lui dans
+cette maison, il voyait et entendait tout, et même il écoutait,
+quoiqu'il en eût une sorte de dépit contre lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! disait Salvator en s'asseyant à table à côté
+des enfants (et Karol remarqua que, lorsqu'il n'était pas
+dans sa présence immédiate, il ne se gênait plus pour
+tutoyer la Floriani), permets-moi de servir tes enfants et
+toi; voilà déjà que je les adore, ces marmots, comme autrefois,
+et même cette charmante petite fée blonde qui
+n'était pas née de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia,
+pour faire tout mieux que tout le monde, même les enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais bien dire <i>surtout</i> les enfants! répondit-elle;
+Dieu m'a bénie sous ce rapport: ils sont aussi
+bons et aimables et faciles à élever qu'ils sont frais et
+bien portants. Ah! tiens, en voici encore un qui vient
+nous dire bonsoir. Encore une connaissance à faire, Salvator!</p>
+
+<p>Karol qui, après avoir essayé de parcourir une gazette,
+s'était mis à marcher dans le salon, jeta involontairement
+les yeux vers la salle à manger, et y vit entrer une belle
+villageoise qui portait dans ses bras un enfant endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une superbe nourrice! s'écria Salvator ingénument.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutôt une
+vierge du Corrége portant <i>il divino bambino</i>. Mes enfants
+n'ont pas eu d'autre nourrice que moi, et les deux
+premiers ont souvent pressé mon sein dans la coulisse,
+entre deux scènes. Je me souviens qu'une fois le public me
+rappelait avec tant de despotisme après la première pièce,
+que j'ai été forcée de venir le saluer avec mon enfant sous
+mon châle. Les deux derniers ont été élevés plus paisiblement.
+Ce petit-là est sevré depuis longtemps. Vois!
+c'est un enfant de deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le
+plus beau, dit Salvator en prenant le <i>bambino</i> des mains
+de la servante. C'est un vrai chérubin! j'ai bien envie de
+l'embrasser, mais j'ai peur de le réveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et
+qui jouent toute la journée au grand air ont le sommeil
+dur. Il ne faut pas les priver d'une bonne caresse; quand
+cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est la superstition, à toi! dit Salvator.
+Je m'en souviens! Elle est tendre, et je l'aime, cette idée-là.
+Tu l'étends jusqu'aux morts, et je me rappelle ce
+pauvre machiniste que la chute d'un décor avait tué pendant
+une de tes représentations...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le pauvre homme! Tu étais là... C'est du
+temps de ma direction.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter
+dans ta loge, où il rendit le dernier soupir. Quelle scène!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de
+jouer devant le public. Mon costume fut couvert du sang
+de ce malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de
+changer, la pièce marchait, tu reparus sur le théâtre, et
+on crut que ce sang faisait partie du drame.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un pauvre père de famille. Sa femme était
+là, et de la scène je l'entendais crier et gémir dans ma
+loge. Il faut être de fer pour résister à la vie de comédienne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas
+d'entrailles plus humaines et plus compatissantes que
+les tiennes. Je me souviens qu'après la représentation,
+lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui et tu
+lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait
+son âme à entrer dans le repos. Les autres actrices, entraînées
+par ton exemple, en firent autant, et moi-même,
+pour te plaire, j'eus ce courage, bien que les hommes en
+aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien! cela
+était bizarre et ressemblait à une folie; mais les choses
+de c&oelig;ur vont au c&oelig;ur. Sa femme, à qui tu assurais une
+pension, fut encore plus sensible à ce baiser de toi, belle
+reine, donné au cadavre sanglant d'un affreux ouvrier...
+(car il était affreux!) qu'à tous tes bienfaits; elle embrassa
+tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer
+son mari, et qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un
+baiser de toi sur le front.</p>
+
+<p>Les yeux du fils aîné de la Floriani brillèrent comme
+des escarboucles pendant ce récit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s'écria ce bel enfant, qui avait les traits
+purs et la physionomie intelligente de sa mère, j'étais là
+aussi, moi, et je n'ai rien oublié. Cela s'est passé comme
+tu le dis, Signor; et moi aussi, j'ai embrassé le pauvre
+Giananton!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Célio, dit la Floriani en embrassant son
+fils, il ne faut pas trop se rappeler ces émotions-là; elles
+étaient bien fortes pour ton âge; mais il ne faut pas non
+plus les oublier. Dieu nous défend d'éviter le malheur et
+la souffrance des autres; il faut toujours être tout prêt
+à y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien à faire.
+Tu vois, quand ce ne serait que bénir les morts et consoler
+un peu ceux qui pleurent! C'est ta manière de voir,
+n'est-ce pas, Célio?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermeté
+qu'il tenait de sa mère; et il l'embrassa si fort et de
+si grand c&oelig;ur, qu'il laissa un instant, sur son cou rond
+et puissant, la marque de ses vigoureuses petites mains.</p>
+
+<p>La Floriani ne fit pas attention à la rudesse de cette
+étreinte, et ne lui en sut pas mauvais gré. Elle continua
+de souper avec grand appétit; mais toujours occupée de
+ses enfants, tout en parlant avec animation à Salvator,
+elle veillait à ce qu'il mesurât avec sagesse les mets et le
+vin à chacun, suivant son âge et son tempérament.</p>
+
+<p>C'était une nature active dans le calme, distraite pour
+elle-même et attentive et vigilante pour les autres; ardente
+dans ses affections, mais sans puérile inquiétude, toujours
+occupée de faire réfléchir ses enfants sans entraver leur
+gaieté, selon la portée de leur âge et la disposition de leur
+naturel; jouant avec eux, et, en ce point, extrêmement
+enfant elle-même, gaie par instinct et par habitude, et
+surprenante par un sérieux de jugement et une fermeté
+d'opinions qui n'empêchaient pas une tolérance maternelle,
+étendue encore au delà du cercle de la famille. Elle
+avait un esprit net, profond et enjoué. Elle disait des
+choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans
+rire elle-même. Elle avait pour système d'entretenir la
+bonne humeur, et de prendre le côté plaisant des contrariétés,
+le côté acceptable des souffrances, le côté salutaire
+des malheurs. Sa manière d'être, sa vie entière,
+son être lui-même, étaient une éducation incessante pour
+les enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle
+existait, elle pensait, elle respirait en quelque sorte pour
+le bien-être moral et physique d'autrui, et ne paraissait
+pas se souvenir, au milieu de ce travail, facile en apparence,
+qu'il y eût pour elle des regrets ou des désirs
+quelconques.</p>
+
+<p>Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et
+Salvator le savait bien.</p>
+
+<p>Vers la fin du souper, les petites filles se disposèrent
+à aller rejoindre leur petit frère, déjà endormi, dans la
+chambre de leur mère. Le beau Célio qui, en raison de
+ses douze ans, avait le privilége de ne se coucher qu'à
+dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse qui
+dominait la vue du lac.</p>
+
+<p>Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir
+au dessert les dernières caresses de ses enfants, en
+même temps que ces superbes marmots se disaient bonsoir
+et s'embrassaient les uns les autres avec un cérémonial
+pétulant, et des accolades moitié tendresse, moitié
+combat. Avec son profil de camée antique, ses cheveux
+roulés sans art et sans coquetterie autour de sa tête puissante,
+sa robe lâche et sans luxe, sous laquelle on avait
+peine à deviner une statue d'impératrice romaine, sa pâleur
+calme, marbrée par les baisers violents de ses marmots,
+ses yeux fatigués, mais sereins, ses beaux bras,
+dont les muscles ronds et fermes se dessinaient gracieusement
+lorsqu'elle y enfermait toute sa couvée, elle devint
+tout à coup plus belle et plus vivante que Salvator
+ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis,
+qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation
+sur le fond de la muraille, il laissa déborder son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Lucrezia! s'écria-t-il en couvrant de baisers ses
+bras fatigués par tant de jeux et d'étreintes maternelles,
+je ne sais pas où j'avais l'esprit, le c&oelig;ur et les yeux,
+quand je me suis imaginé que tu avais vieilli et enlaidi.
+Jamais tu n'as été plus jeune, plus fraîche, plus suave,
+plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu
+n'as qu'un mot à dire, et peut-être que tu serais obligée
+d'en dire beaucoup pour m'en empêcher. Tiens, je t'ai
+toujours aimée d'amitié, d'amour, de respect, d'estime,
+d'admiration, de passion... et à présent...</p>
+
+<p>&mdash;Et à présent, mon ami, tu te moques ou tu déraisonnes,
+dit la Floriani avec la tranquille modestie que
+donne l'habitude de régner. Ne parlons pas légèrement
+de choses sérieuses, je t'en prie.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Mais rien n'est plus sérieux que ce que je dis......
+Voyons! dit-il en baissant un peu la voix par instinct
+plus que par véritable prudence, car le prince ne perdit
+pas un mot; dis-moi, à cette heure, es-tu libre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens
+désormais tout entière à ma famille et à mes
+enfants. Ce sont là des chaînes plus sacrées que toutes
+les autres, et je ne les romprai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais
+l'amour, dis? Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renoncé?</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas d'amant? Le père de Célio et de Stella?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort. C'était Memmo Ranieri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?...</p>
+
+<p>&mdash;De ma Béatrice? Il m'a quittée avant qu'elle fût née.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là n'est donc pas le père du dernier?</p>
+
+<p>&mdash;De Salvator? non.</p>
+
+<p>&mdash;Ton dernier enfant s'appelle Salvator?</p>
+
+<p>&mdash;En mémoire de toi, et par reconnaissance de ce que
+tu ne m'avais jamais fait la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Divine et méchante femme! Mais enfin, où est le
+père de mon filleul?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai quitté l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Quitté! Toi, quitter la première?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en vérité! j'étais lasse de l'amour. Je n'y avais
+trouvé que tourments et injustices. Il fallait, ou mourir
+de chagrin sous le joug, ou vivre pour mes enfants en
+leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas les aimer tous
+également. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert, mais
+je ne m'en repens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec
+un de mes amis, un Français, un homme de quelque
+talent, un peintre...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Gély? Nous nous sommes aimés huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Votre aventure a fait du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! Il fut impertinent avec moi, je le priai
+de ne plus revenir dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce lui le père de Salvator?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le père de Salvator est Vandoni, un pauvre
+comédien, le meilleur, le plus honnête peut-être de tous
+les hommes. Mais une jalousie puérile, misérable, le dévorait.
+Une jalousie rétroactive, le croirais-tu? Ne pouvant
+me soupçonner dans le présent, il m'accablait dans
+le passé. C'était facile: ma vie donne prise au rigorisme;
+aussi n'était-ce pas généreux. Je n'ai pu supporter ses
+querelles, ses reproches, ses emportements, qui menaçaient
+d'éclater bientôt devant mes enfants. J'ai fui, je
+me suis tenue cachée ici pendant quelque temps, et
+quand j'ai su qu'il avait pris son parti, j'ai acheté cette
+maison et je m'y suis établie. Cependant, je suis encore
+un peu sur le qui-vive, car il m'aimait beaucoup, et si sa
+nouvelle maîtresse n'a pas le talent de le retenir, il est
+capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne
+veux à aucun prix.</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore
+les mains, garde-moi ici pour ton chevalier; je le
+pourfendrai s'il se présente.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je me garderai bien sans toi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui
+s'était un peu animé avec quelques verres de marasquin
+de Zara, et qui avait complétement oublié son ami et ses
+serments.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, tant que tu voudras! répondit la Floriani en
+lui donnant une petite tape sur la joue, mais sur l'ancien
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Permets que ce soit le pied de guerre, et que je
+m'insurge.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, dit-elle en se dégageant de ses bras.
+Si tu n'es plus mon ami comme autrefois, je te renverrai.
+Allons retrouver ton compagnon de voyage qui doit s'ennuyer
+là, tout seul, au salon!</p>
+
+<p>Karol qui, appuyé contre une colonne, entendait tout
+ce dialogue, sortit comme d'un rêve, et s'éloigna pour
+n'être pas surpris aux écoutes, où il s'était oublié. Il
+passa sa main sur son front comme pour en chasser l'impression
+d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait
+fait pour pénétrer dans la pensée d'une existence si orageuse,
+si désordonnée, si mêlée de choses superbes et
+déplorables, avait brisé son âme. Il ne concevait pas que
+Salvator s'enflammât, à mesure que cette femme lui dévoilait
+audacieusement ses erreurs successives, et que ce
+qui l'eût repoussé, lui, attirât ce jeune homme insensé
+comme la lumière attire le papillon de nuit.</p>
+
+<p>Il ne se sentit point capable d'affronter leur présence.
+Il craignait de ne pouvoir cacher son mécontentement à
+Salvator, sa pitié à la Floriani. Il sortit précipitamment
+par une autre porte, et, rencontrant le jeune Célio, il lui
+demanda où était la chambre qu'on avait bien voulu lui
+destiner. L'enfant le conduisit à l'étage supérieur, dans
+un bel appartement où deux lits, d'une fraîcheur et d'un
+moelleux recherchés, avaient été déjà préparés pour Salvator
+et pour lui. Le prince pria l'enfant de dire à sa
+mère que, se sentant fatigué, il s'était retiré, et qu'il la
+priait d'agréer ses respects et ses excuses.</p>
+
+<p>Demeuré seul, il essaya de se recueillir et de se calmer.
+Mais il ne put retrouver la placidité de ses pensées habituelles.
+Il semblait qu'une influence brutale en eût profondément
+troublé la source. Il résolut de se coucher et
+de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce
+lit délicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner
+minuit sans avoir fermé l'&oelig;il. Salvator ne venait pas non
+plus.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<br>
+<p>Salvator Albani était cependant un grand dormeur.
+Comme tous les hommes dispos, robustes, actifs et insouciants,
+il mangeait comme quatre, se fatiguait tout le
+jour, et ne se faisait pas prier pour s'endormir aussi vite
+que le prince, à qui des habitudes régulières et une petite
+santé imposaient l'obligation de ne pas veiller.</p>
+
+<p>Si par hasard pourtant, depuis qu'ils étaient en voyage
+tête à tête, Salvator prolongeait un peu sa soirée, il ne
+manquait point d'aller deux ou trois fois s'assurer que
+<i>son enfant</i> (comme il l'appelait) dormait tranquillement.
+Il avait l'instinct paternel, et quoiqu'il n'eût que quatre
+ou cinq ans de plus que Karol, il le soignait comme il eût
+fait pour un fils, tant il avait besoin de servir et d'aider
+aux êtres plus faibles que lui. En cela, il avait quelque
+ressemblance avec la Floriani, et pouvait apprécier mieux
+que personne l'amour profond qu'elle portait à sa progéniture.</p>
+
+<p>Malgré tout, Salvator oublia, cette fois, sa sollicitude
+accoutumée, et la Floriani, qui ne savait pas à quels ménagements
+et à quels soins le prince était habitué de sa
+part, ne lui fit pas songer à le rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ton ami nous a déjà quittés, lui dit-elle après que
+Célio eut rempli son message. Il paraît souffrant. Comment
+l'appelles-tu? Depuis quand voyagez-vous ensemble? On
+dirait qu'il a du chagrin?...</p>
+
+<p>Quand Salvator eut répondu à toutes ces questions:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! reprit la Floriani, il m'intéresse.
+C'est beau d'aimer ainsi sa mère et de la pleurer si longtemps!
+Sa figure et ses manières m'ont été au c&oelig;ur. Ah!
+si mon pauvre Célio me perdait, il serait bien à plaindre!
+Qui l'aimerait comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut adorer ses enfants et vivre pour eux comme
+tu le fais, dit Salvator; mais il ne faut pas trop les habituer
+à vivre pour eux-mêmes ou pour la tendre mère qui
+se consacre à eux. Il y a des dangers et des inconvénients
+graves à ne pas donner à leur esprit tout le développement
+dont il est susceptible, et mon ami en est un
+exemple: c'est un être adorable, mais malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? pourquoi? explique-moi cela? Quand
+il s'agit d'enfants, de caractères, d'éducation, je suis toujours
+prête à écouter et à réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami est un étrange caractère, et je ne
+saurais te le définir; mais, en deux mots, je te dirai qu'il
+prend tout avec excès, l'affection et l'éloignement, le
+bonheur et la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est une nature d'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit; mais on ne l'a pas assez développé dans
+ce sens; il a une passion vive, mais trop générale pour
+l'art. Il est exclusif dans ses goûts, mais il n'est pas dominé
+par une spécialité qui l'occupe et le contraigne à se
+distraire de la vie réelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est une nature de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais pas comme la tienne, ma Floriani. Quoiqu'il
+soit capable d'autant de passion, de dévouement,
+de délicatesse, d'enthousiasme, que la femme la plus
+tendre...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il est bien à plaindre, car il cherchera
+toute sa vie sans trouver un c&oelig;ur qui lui réponde parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que tu n'as pas bien cherché, Lucrezia;
+si tu voulais, tu trouverais sans aller bien loin!</p>
+
+<p>&mdash;Parle-moi de ton ami...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas de lui, c'est de moi que je te
+parle.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, je te répondrai tout à l'heure; mais
+je n'aime pas à changer de propos à chaque instant. Réponds-moi
+d'abord: pourquoi dis-tu qu'il est si différent
+de moi, ton ami, malgré les rapports que tu prétends
+établir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a mille nuances dans ton esprit et qu'il
+n'y en a pas dans le sien. Le travail, les enfants, l'amitié,
+la campagne, les fleurs, la musique, tout ce qui est
+bon et beau, tu le sens si vivement que tu peux toujours
+te distraire et te consoler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Et lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il aime tout cela par rapport à l'être qu'il aime,
+mais rien de tout cela par soi-même. L'objet de son
+amour mort ou absent, rien n'existe plus pour lui. Le
+désespoir et l'ennui l'accablent, et son âme n'a pas assez
+de vigueur pour recommencer la vie à cause d'un nouvel
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, cela! dit la Floriani saisie d'une naïve
+admiration. Si j'avais rencontré une âme pareille quand
+j'ai aimé pour la première fois, je n'aurais eu qu'un
+amour dans ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais peur, Lucrezia. Est-ce que tu vas aimer
+mon petit prince?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les princes, répondit-elle d'un air
+ingénu. Je n'ai jamais pu aimer que de pauvres diables.
+D'ailleurs, ton petit prince serait mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Folle que tu es! tu as trente ans, et il en a vingt-quatre!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! J'aurais cru qu'il n'en avait que seize ou dix-huit;
+il a l'air d'un adolescent! Et quant à moi, je me
+sens si vieille et si sage, que je me figure que j'en ai cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, je ne suis pas tranquille; il faut que
+j'emmène mon prince demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux être fort tranquille, Salvator, je n'aurai
+plus d'amour. Tiens, dit-elle en lui prenant la main et en
+la plaçant sur son c&oelig;ur, il y a là une pierre désormais.
+Mais non, ajouta-t-elle en plaçant la main de Salvator sur
+son front, l'amour des enfants et la charité habitent encore
+dans le c&oelig;ur; mais le principal siège de l'amour est
+là, vois-tu, dans la tête, et ma tête est pétrifiée. Je sais
+qu'on le place dans les sens; ce n'est pas vrai pour les
+femmes intelligentes. Il suit chez elles une marche progressive;
+il s'empare du cerveau d'abord, il frappe à la
+porte de l'imagination. Sans cette clef d'or, il n'entre
+point. Quand il s'en est rendu maître, il descend dans
+les entrailles, il s'insinue dans toutes nos facultés, et
+nous aimons alors l'homme qui nous domine comme un
+Dieu, comme un enfant, comme un frère, comme un
+mari, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite
+et subjugue toutes nos fibres vitales, j'en conviens, et les
+sens y jouent un grand rôle à leur tour. Mais la femme
+qui peut connaître le plaisir sans l'enthousiasme est une
+brute, et je te déclare que l'enthousiasme est mort en
+moi. J'ai eu trop de déceptions, j'ai trop d'expérience, et
+par-dessus tout cela, je suis trop fatiguée. Tu sais comme
+je me suis dégoûtée du théâtre tout à coup, par lassitude,
+quoique je fusse dans toute ma force physique. Mon imagination
+était rassasiée, épuisée. Je ne trouvais plus dans
+le répertoire universel un seul rôle qui me parût vrai, et
+quand j'essayais d'en faire un à mon gré, je m'apercevais,
+après l'avoir joué une seule fois, que je n'avais pas
+rendu mon sentiment en l'écrivant. Je ne le disais pas
+bien, parce qu'il n'était pas bon, ce rôle, et je n'étais pas
+dupe de moi-même quand le public essayait de me tromper
+en applaudissant. Eh bien, je suis arrivée au même
+point pour l'amour: j'ai usé trop vite les cordes de l'illusion.</p>
+
+<p>«L'amour est un prisme, continua la Floriani. C'est
+un soleil que nous portons au front et par lequel notre
+être intérieur s'illumine. Qu'il s'éteigne, et tout retombe
+dans la nuit! Maintenant, je vois la vie et les hommes
+tels qu'ils sont. Je ne peux plus aimer que par charité;
+c'est ce que j'ai fait pour Vandoni, mon dernier amant.
+Je n'avais plus d'enthousiasme, j'étais reconnaissante de
+son affection, touchée de sa souffrance, je me dévouais;
+je n'étais pas heureuse, je n'avais pas même d'ivresse.
+C'était une immolation perpétuelle, insensée, contre nature.
+Tout à coup, cette situation me fit horreur, je me
+trouvai avilie. Je ne pus supporter le reproche de mes
+amours passés, parce que, de tous ces amours où je m'étais
+jetée naïvement et aveuglément, aucun ne me paraissait
+aussi coupable que celui que j'essayais de faire
+durer en dépit de moi-même... Oh! que de choses j'aurais
+à vous dire là-dessus, mon ami! mais vous êtes encore
+trop jeune, vous ne me comprendriez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! parle! s'écria Salvator, qui était devenu
+pensif; et, retenant fortement la main de Lucrezia dans
+la sienne: Fais que je te connaisse bien, lui dit-il, afin
+que je continue à t'aimer comme ma s&oelig;ur, ou que j'aie
+le courage de t'aimer autrement. Vois, je suis calme,
+parce que je suis attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Aime-moi comme ta s&oelig;ur, et non autrement, reprit-elle;
+car moi je ne puis voir en toi qu'un frère. C'est
+ainsi que j'aimais Vandoni, et depuis des années. Je l'avais
+connu au théâtre, où il ne brillait pas par son talent,
+mais où il se rendait utile par son activité, son dévouement
+et sa bonté. Un soir... à la campagne, près de
+Milan, un beau soir d'été, comme celui-ci! il me faisait
+raconter l'histoire de ma rupture avec le chanteur Tealdo
+Soavi, le père de ma chère petite Béatrice. Celui-là, je
+l'avais aimé avec passion; mais c'était une âme lâche et
+perverse. Il prétendait vouloir m'épouser, et il était marié!
+Je ne tenais point au mariage; mais, à la vérité, je
+ne pus apprendre sans horreur qu'il savait mentir si
+longtemps et si habilement. Je fus amère et emportée
+dans mes reproches; il me quitta au moment où j'allais
+devenir mère. Je n'aurais pas eu le courage de le chasser,
+mais j'eus celui de ne pas le rappeler.</p>
+
+<p>«Béatrice n'avait encore qu'un an lorsque le pauvre
+Vandoni, qui s'était fait mon serviteur, mon cavalier-servant,
+mon âme damnée, et qui m'aimait depuis bien
+longtemps sans oser me le dire, en écoutant le récit de
+mes chagrins, se jeta à mes pieds:&mdash;«Aime-moi, me
+dit-il, et je te consolerai de tout. Je réparerai, j'effacerai
+tout le mal qu'on t'a fait. Je sais bien que tu n'auras
+pas de passion pour moi; mais cède à la mienne, et
+peut-être que l'amour qui me consume se communiquera
+à ton c&oelig;ur. D'ailleurs, avec ton amitié et ta confiance,
+je serai encore le plus heureux, le plus reconnaissant
+des hommes.»</p>
+
+<p>«Je résistai longtemps. J'avais tant d'amitié pour lui,
+en effet, que l'amour m'était impossible. Je voulus l'éloigner;
+il voulut sérieusement se tuer. J'essayai de vivre
+chastement près de lui; il devint comme fou. Je cédai;
+je crus que je commettais un inceste, tant j'eus de honte,
+de douleur et de larmes, au lieu d'ivresse, dans ses bras.</p>
+
+<p>«Ses transports pourtant m'attendrirent, et, pendant
+quelque temps, j'eus avec lui une existence assez douce.
+Mais il avait compté que son exaltation serait à la fin partagée.
+Quand il vit qu'il s'était trompé et que je n'étais
+pour lui qu'une compagne douce et dévouée, il n'eut pas
+la modestie de se dire que je le connaissais trop pour
+avoir de l'enthousiasme, et que, plus je le connaîtrais,
+moins l'enthousiasme pourrait venir. Il était jeune, beau,
+plein de c&oelig;ur; il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction;
+il ne concevait pas qu'il ne pût exercer sur moi
+aucun prestige... Ni toi non plus, peut-être, Salvator?
+Je vais te dire pourquoi il n'en exerçait point.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas au mérite de l'être aimé qu'il faut mesurer
+la puissance de l'amour que nous éprouvons. L'amour
+vit de sa propre flamme pendant un certain temps,
+et même il s'allume en nous sans consulter notre expérience
+et notre raison. Ce que je te dis là est banal dans
+l'exemple, et tous les jours on voit des êtres sublimes ne
+rencontrer qu'ingratitude et trahison, tandis que des
+âmes perverses ou misérables inspirent des passions violentes
+et tenaces.</p>
+
+<p>«On le voit, on le constate et l'on s'en étonne toujours,
+parce qu'on n'en recherche pas la cause, parce que l'amour
+est un sentiment de nature mystérieuse, que tout
+le monde subit sans le comprendre. Ce sujet est si profond
+qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant, ne pourrait-on
+essayer sérieusement ce qui n'a été qu'aperçu
+d'une manière vague? Ne pourrait-on l'étudier, l'analyser,
+le comprendre et le connaître jusqu'à un certain
+point, ce sentiment délicieux et terrible, le plus grand
+que l'espèce humaine ressente, celui auquel nul ne se
+soustrait, et qui, pourtant, prend autant de formes et
+d'aspects différents qu'il existe d'individualités sur la
+terre? Ne pourrait-on du moins saisir son essence métaphysique,
+découvrir la loi de son idéal, et savoir ensuite,
+en s'interrogeant soi-même, si c'est un amour noble
+et juste, ou bien un amour funeste et insensé qu'on porte
+en soi?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de grandes préoccupations, Lucrezia! dit
+Salvator, et, puisque tu en es à ce point de méditation,
+je vois bien que tu n'es plus sous l'empire des passions.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas une raison, reprit-elle. On peut
+éprouver de grandes émotions et s'en rendre compte.
+C'est peut-être un malheur; mais j'ai cette faculté, je l'ai
+toujours eue; et, au milieu des plus grands orages de
+ma jeunesse, ma pensée se dévorait elle-même pour voir
+clair dans la tempête qui la bouleversait; je ne conçois
+même pas que, dans la passion, on ait une autre contention
+d'esprit que celle-là. Je sais bien qu'elle n'aboutit pas;
+que, plus on cherche à voir clair en soi, plus la vue se
+trouble; mais cela vient, comme je te l'ai dit, de ce que
+la loi de l'amour n'est pas connue, et de ce que le catéchisme
+de nos affections est encore à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Salvator, tu as beaucoup cherché, toi, et
+tu n'as pas trouvé le mot de l'énigme!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je pressens quelque chose, c'est qu'il est
+dans l'Évangile.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour dont nous parlons ici n'est pas dans l'Évangile,
+ma pauvre amie. Jésus l'a proscrit, il l'a ignoré.
+Celui qu'il nous enseigne s'étend à l'humanité collective,
+et ne se concentre pas sur un seul être.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit-elle; mais il me semble
+que tout ce que Jésus a dit et pensé n'est pas assez compris
+dans l'Évangile, et je jurerais qu'il n'était pas aussi
+ignorant sur l'amour qu'on veut bien le dire. Qu'il ait
+vécu vierge, je le veux bien, il n'en a que mieux saisi le
+côté métaphysique de l'amour. Qu'il soit Dieu, je le veux
+bien encore; je vois alors, dans son incarnation, un mariage
+avec la matière, une alliance avec la femme, qui ne
+me laisse pas de doutes sur la pensée divine. Ne te
+moque donc pas de moi quand je te dis que Jésus a mieux
+compris l'amour que qui que ce soit; remarque bien sa
+conduite avec la femme adultère, avec la Samaritaine,
+avec Marthe et Marie, avec Madeleine; sa parabole des
+ouvriers de la douzième heure, si sublime et si profonde!
+Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense,
+tend à nous montrer l'amour plus grand dans sa cause
+que dans son objet, faisant bon marché de l'imperfection
+des êtres, et s'excitant à être d'autant plus vaste et plus
+ardent que l'humanité est plus coupable, plus faible et
+moins digne de ce généreux amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu fais là la peinture de la charité chrétienne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'amour, le grand, le véritable amour,
+n'est-il pas la charité chrétienne appliquée et comme
+concentrée sur un seul être?</p>
+
+<p>&mdash;Utopie! l'amour est le plus égoïste des sentiments,
+le plus inconciliable avec la charité chrétienne.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour, tel que vous l'avez fait, misérables hommes!
+s'écria la Lucrezia avec feu; mais l'amour que Dieu
+nous avait donné, celui qui, de son sein, aurait dû passer,
+pur et brûlant, dans le nôtre, celui que je comprends,
+moi, que j'ai rêvé, que j'ai cherché, que j'ai cru saisir et
+posséder quelquefois dans ma vie (hélas! le temps de
+faire un rêve et de s'éveiller en sursaut), celui pourtant
+auquel je crois comme à une religion, bien que j'en sois
+peut-être le seul adepte et que je sois morte à la peine
+de le poursuivre... celui-là est calqué sur l'amour que
+Jésus-Christ a ressenti et manifesté pour les hommes.
+C'est un reflet de la charité divine, il obéit aux mêmes
+lois; il est calme, doux, et juste avec les justes. Il n'est
+inquiet, ardent, impétueux, passionné en un mot, que
+pour les pécheurs. Quand tu verras deux époux, excellents
+l'un pour l'autre, s'aimer d'une manière paisible,
+tendre et fidèle, dis que c'est de l'amitié; mais quand tu
+te sentiras, toi, noble et honnête homme, violemment
+épris d'une misérable courtisane, sois certain que ce sera
+de l'amour, et n'en rougis pas! C'est ainsi que le Christ
+a chéri ceux qui l'ont sacrifié!</p>
+
+<p>«C'est ainsi que, moi, j'ai aimé Tealdo Soavi. Je le
+savais bien égoïste, vaniteux, ambitieux, ingrat, mais
+j'en étais folle! Quand je le connus infâme, je le maudis,
+mais je l'aimais encore. Je l'ai pleuré avec une amertume
+si âcre que, depuis ce temps-là, j'ai perdu la faculté d'aimer
+un autre homme. J'ai paru vite consolée, et, maintenant,
+je le suis certainement; mais le coup a été si violent,
+la blessure si profonde, que je n'aimerai plus!»</p>
+
+<p>La Floriani essuya une larme qui coulait lentement sur
+sa joue pâle et calme. Sa figure n'exprimait aucune irritation,
+mais sa tranquillité avait quelque chose d'effrayant.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<br>
+<p>&mdash;Ainsi, c'est à cause d'un scélérat que tu n'as pu
+aimer un honnête homme? dit Salvator ému: tu es une
+étrange femme, Lucrezia!</p>
+
+<p>&mdash;Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour?
+reprit-elle. N'était-il pas assez heureux par lui-même, de
+se sentir juste, bien organisé, sage, en paix avec sa
+conscience et avec les autres? Il demandait mon amitié
+pour récompense d'une bonne vie et d'un long dévouement.
+Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda
+de la passion; il lui fallait de l'inquiétude, des
+tourments. Il ne dépendait pas de moi d'être malheureuse
+à cause de lui. Il ne put me pardonner de vouloir
+le rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien des paradoxes, mon amie, j'en suis
+épouvanté! Tu dis de fort belles choses, mais si l'on
+voulait te résumer, ce serait difficile. L'amour, dis-tu,
+est généreux, sublime et divin. Le Christ lui-même nous
+l'a enseigné indirectement en nous enseignant la charité.
+C'est la compassion poussée jusqu'à l'emportement,
+le dévouement jusqu'au délire. Cela, par conséquent,
+n'entre que dans les grands c&oelig;urs. Alors les grands
+c&oelig;urs sont condamnés à l'enfer dès cette vie, puisqu'ils
+ne brûlent de ce feu sacré que pour les méchants et les
+ingrats.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est certain! s'écria la Floriani, l'énigme
+de la vie n'a pas d'autre mot: sacrifice, torture et lassitude.
+Voilà pour la jeunesse, pour la force de l'âge et
+pour la vieillesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et les justes ne connaîtront pas le bonheur d'être
+aimés, par conséquent?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tant que le monde ne changera pas, et avec
+lui le c&oelig;ur humain. Si Jésus revient dans d'autres temps,
+comme il l'a promis, il donnera, j'espère, de plus douces
+lois à une nouvelle race d'hommes; mais aussi cette
+race vaudra mieux que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, point d'amour partagé, point d'ivresse pure
+pour nos générations?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, trois fois non!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais peur, âme désespérée!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour: il
+n'y est point. Le bonheur, c'est le calme, c'est l'amitié;
+l'amour, c'est la tempête, c'est le combat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je vais te définir un autre amour:
+l'amitié, par conséquent le calme, uni à la volupté; c'est-à-dire,
+la jouissance, le bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est là l'idéal du mariage. Je ne le connais
+pas, bien que je l'aie rêvé et poursuivi.</p>
+
+<p>&mdash;- Et de ce que tu l'ignores, tu le nies?</p>
+
+<p>&mdash;Salvator, as-tu jamais rencontré deux amants ou
+deux époux qui s'aimassent absolument de la même manière,
+avec autant de force ou de calme l'un que l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... je ne crois pas!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis bien sûre que non. Dès que la passion
+s'empare de l'un des deux (et c'est inévitable!) l'autre
+s'attiédit, la souffrance arrive, et le bonheur est troublé,
+sinon perdu. Dans la jeunesse, on cherche à s'aimer,
+dans l'âge fait, on s'aime en se torturant, dans l'âge
+mûr, on s'aime, mais l'amour est parti!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans l'âge mûr, tu te marieras, je le vois;
+tu feras un mariage de raison, de douce sympathie, et
+tu vivras heureuse par l'amitié conjugale. C'est là ton
+rêve, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Salvator, l'âge mûr est venu pour moi. Mon
+c&oelig;ur a cinquante ans, mon cerveau en a le double, et
+je ne crois pas que l'avenir me rajeunisse. Il aurait fallu
+n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui toutes les
+vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver
+le dévouement angélique que le Christ nous a enseigné.
+Cette vertu aurait pu alors compter sur sa récompense.
+La vieillesse serait venue tout guérir, et je me serais endormie
+doucement auprès du compagnon de ma vie, sûre
+d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui
+avoir consacré un dévouement utile.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonné à ton
+premier amant! Quand je t'ai connue, tu semblais résolue
+à pardonner éternellement au second!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai manqué de patience, la foi m'a abandonnée;
+j'ai obéi à la faiblesse de la nature humaine, au découragement,
+à la folle espérance d'être heureuse par un
+autre. Je me suis trompée. Les hommes ne peuvent nous
+savoir gré de l'héroïsme que nous avons eu pour d'autres
+que pour eux; ils nous en font un crime et un reproche,
+au contraire, et plus nous nous sommes dévouées
+avant de les connaître, plus ils nous jugent incapables
+de nous dévouer pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela devient vrai après un certain nombre d'erreurs
+et d'entraînements. L'âme s'épuise, l'imagination
+se glace, le courage s'en va, les forces nous abandonnent.
+C'est là où j'en suis! Si je disais maintenant à un
+homme que je suis capable d'aimer, je mentirais effrontément.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'as jamais été coquette, ma pauvre Floriani,
+et je vois que tu ne pourrais devenir galante!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me plains donc à cause de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je me plains, moi! car, malgré tout ce que tu me
+dis là, et peut-être à cause de cela même, je me sens
+éperdument amoureux de toi.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, bon soir, mon bon Salvator, tu partiras
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux? Ah! si tu pouvais le vouloir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que je resterais malgré toi, et que j'aurais de l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'étais pas
+fat, et tu l'es devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais
+pourquoi tu veux me faire croire que tu es devenue invulnérable.
+N'as-tu jamais eu de caprices?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, j'ai eu des entraînements violents, aveugles,
+coupables! je ne le nie pas; mais ce n'étaient pas
+des caprices. On appelle ainsi une intrigue de plaisir qui
+dure huit jours..... Mais il y a aussi des passions de huit
+jours!....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a même des passions d'une heure! s'écria Salvator
+avec emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle, des illusions si soudaines et si
+puissantes qu'elles font place à l'aversion et à l'épouvante
+en se dissipant. Les passions les plus courtes ont
+pu être les mieux senties; on les pleure et on en rougit
+toute la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc en rougir si elles sont sincères? On
+peut être bien sûr au moins que celles-là sont partagées.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en est pas plus sûr que des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est spontané, irrésistible, est légitime et de
+droit divin.</p>
+
+<p>&mdash;Le droit du plus fort n'est pas le droit divin, répondit
+la Floriani en se dégageant des bras de Salvator.
+Mon ami, pourquoi viens-tu m'outrager dans ma demeure?
+Je n'ai pas d'enthousiasme pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Lucrèce! Lucrèce! tu ne te tuerais pas demain
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;Lucrèce eut tort de se tuer. Sextus ne l'avait point
+possédée! Celui-là même qui a surpris les sens d'une
+femme n'a pas été son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as raison, ma chère Floriani, dit Salvator
+en se mettant à ses genoux. Veux-tu me pardonner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, dit-elle en souriant. Nous sommes
+seuls et il est minuit. Je n'ai pas d'amant, et je t'ai reçu.
+Ce qui se passe en toi n'est pas ta faute, mais la mienne.
+Il faudra donc que je renonce, pendant dix ans encore,
+à voir mes amis! c'est triste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère Floriani, vous pleurez, je vous ai
+offensée!</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas offensée. Ma vie n'a pas été assez chaste
+pour que j'aie le droit de m'offenser d'un désir exprimé
+brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, je te respecte et je t'adore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Foule-moi aux pieds, mais ne dis pas que je n'ai
+que des sens auprès de toi. Mon c&oelig;ur est ému, ma tête
+exaltée, et ton refus, loin de m'irriter, augmente encore
+mon respect et mon affection. Oublie que je t'ai fait de
+la peine. Mon Dieu! comme te voilà pâle et triste! Malheureux
+fou que je suis, j'ai réveillé le souvenir de toutes
+tes douleurs! Ah! tu pleures, tu pleures amèrement! Tu
+me donnes envie de me tuer, tant je me méprise!</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani
+avec douceur, en se levant et en lui tendant la
+main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard que j'aurais dû
+prévoir. J'en aurais ri autrefois! Si j'en pleure aujourd'hui,
+c'est que je croyais être déjà entrée pour toujours
+dans une vie de calme et de dignité. Mais il n'y a pas assez
+longtemps que j'ai rompu avec la faiblesse et la folie
+pour qu'on me croie sage et forte. Ces entretiens sur
+l'amour, ces épanchements, ces confidences entre un
+homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu
+as eu de mauvaises pensées, tout le tort en est à mon
+imprudence. Mais ne prenons pas cela trop au sérieux,
+dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant à son ami
+avec une admirable mansuétude. Je dois accepter cette
+mortification en expiation de mes fautes passées, quoique
+je n'en aie jamais commis de ce genre. Peut-être aurais-je
+mieux fait d'être galante que d'être passionnée! Je
+n'aurais nui qu'à moi-même, au lieu que ma passion a
+brisé d'autres c&oelig;urs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator?
+Je n'étais pas née pour les m&oelig;urs <i>philosophiques</i>,
+comme on les appelait autrefois.... ni toi non plus,
+mon ami, tu vaux mieux que cela. Ah! par respect
+pour toi-même, ne demande pas aux femmes du plaisir
+sans amour! autrement, tu cesseras d'être jeune avant
+d'être vieux, et c'est la pire de toutes les existences morales.</p>
+
+<p>&mdash;Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outragée,
+et tu me parles comme une mère à son fils...
+Laisse-moi embrasser tes pieds, je ne suis plus digne
+d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je
+crois!</p>
+
+<p>&mdash;Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle
+en passant son bras sous celui de Salvator. Viens dans
+ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ta chambre! dit-il tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire
+franc où il ne restait plus aucune amertume; et, lui faisant
+traverser un boudoir, elle l'entraîna dans une pièce
+tendue de blanc, où quatre petits lits couleur de rose
+entouraient une sorte de hamac piqué suspendu par des
+cordons de soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient
+dans ce sanctuaire et formaient comme un rempart
+autour de sa couche volante.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais très-voluptueuse pour mon sommeil autrefois,
+lui dit-elle, et j'avais de la peine à me réveiller
+dans la nuit pour soigner mes enfants après les fatigues
+du théâtre et du monde. Depuis que je goûte le bonheur
+de vivre pour eux et avec eux, à toutes les heures du
+jour et de la nuit, je me suis faite à des habitudes plus
+vigilantes; je perche comme un oiseau sur la branche à
+côté de son nid, et mes enfants ne font pas un mouvement
+que je n'entende et que je ne surveille. Tu vois!
+pour deux heures que je les ai quittés, j'ai été punie, j'ai
+eu du chagrin. Si je m'étais couchée à dix heures avec
+eux, comme de coutume, je ne me serais pas souvenue
+du passé..... Ah! le passé, c'est mon ennemi!</p>
+
+<p>&mdash;Ton passé, ton présent, ton avenir sont adorables,
+Lucrezia, et je donnerais toute ma vie pour avoir été toi
+un seul jour. J'en serais fier, et ce jour ferait l'orgueil et
+le bonheur de ma mémoire. Adieu! nous partirons, mon
+ami et moi, à la pointe du jour. Permets que j'embrasse
+tous tes enfants, et donne-moi ta bénédiction. Elle me
+sanctifiera, et quand nous nous reverrons, je serai digne
+de toi.</p>
+
+<p>Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il était
+près d'une heure du matin. Il y pénétra avec précaution,
+et s'approcha de son lit sur la pointe du pied, dans
+la crainte de réveiller son ami, dont le silence et l'immobilité
+lui faisaient croire qu'il dormait.</p>
+
+<p>Cependant, avant d'éteindre sa lumière, le jeune comte
+alla doucement, selon son habitude, entr'ouvrir un peu
+le rideau du prince, afin de s'assurer qu'il dormait paisiblement.
+Il fut surpris de lui voir les yeux ouverts et
+fixés sur lui, comme s'il interrogeait tous ses mouvements.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dors pas, mon bon Karol? Je t'ai éveillé,
+lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dormi, répondit le prince d'un ton où
+perçait une sorte de tristesse et de reproche. J'étais inquiet
+de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre:
+sommes-nous dans un repaire de brigands? Tu
+oublies que nous avons fait halte dans une bonne villa,
+chez des personnes amies.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait <i>halte</i>! dit Karol avec un soupir
+étrange: c'est ce que je craignais!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! ton pressentiment n'est pas dissipé? Eh
+bien, tu en seras bientôt délivré. La halte ne sera pas
+longue. Je vais me jeter pendant deux heures sur mon
+lit, et nous partirons encore avant le lever du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Se retrouver et se quitter ainsi! reprit le prince en
+s'agitant sur son chevet avec angoisse: c'est étrange....
+c'est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! que dis-tu là? Tu désires
+que nous restions!</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis
+effrayé d'une telle facilité de séparation, après une telle
+facilité de rapprochement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'écria Salvator
+en s'efforçant de rire; je comprends tes soupçons
+et tes accusations un peu hasardées... un peu dures...
+Tu t'imagines que je sors d'un tête-à-tête enivrant, et que,
+satisfait d'une agréable et facile aventure, je m'apprête à
+partir sans saluer la compagnie, sans regrets, sans
+amour, en un mot? Grand merci!</p>
+
+<p>&mdash;Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais
+parler pour me chercher querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le
+moment, dormons. Bonsoir!</p>
+
+<p>Et en gagnant son lit, où il se jeta avec un peu d'humeur,
+Salvator murmura entre ses dents: Comme tu y
+vas, toi! Que ces gens vertueux sont donc charitables!
+Ah! ah! c'est très-plaisant, cela!</p>
+
+<p>Mais il ne riait pas de bien bon c&oelig;ur. Il sentait qu'il
+était coupable, et que si la Floriani eût voulu être aussi
+folle que lui, l'accusation du prince n'eût porté que trop
+juste.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<br>
+<p>Karol était d'une finesse prodigieuse; les tempéraments
+délicats et concentrés ont une sorte de divination,
+qui les trompe souvent parce qu'elle va au delà de la vérité,
+mais qui ne reste jamais en deçà, et qui, par conséquent,
+semble magique quand elle tombe juste.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, lui dit-il en essayant de se remettre sur son
+oreiller sans agitation, ce qui ne lui était pas facile, vu
+qu'il tremblait comme un homme pris de fièvre; tu es
+cruel! Dieu sait pourtant que j'ai bien souffert pour toi
+depuis trois heures, et qu'on souffre en proportion de
+l'affection qu'on porte aux gens. Je ne puis supporter
+l'idée d'une faute de ta part. Elle m'est plus cruelle, elle
+me cause plus de honte et de regret que si je la commettais
+moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, reprit Salvator avec sécheresse.
+Tu te brûlerais la cervelle, si tu avais seulement une
+pensée légère. Aussi tu es implacable pour celles des autres!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis donc pas trompé! dit Karol, tu as
+fait commettre à cette malheureuse créature une erreur
+de plus, et toi....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis un vaurien, un drôle, tout ce que tu
+voudras, s'écria Salvator en s'asseyant sur son lit, et en
+écartant son rideau pour parler en face à Karol; mais
+cette femme, vois-tu, c'est un ange, et tant pis pour toi
+si tu n'as pas assez de c&oelig;ur et d'esprit pour la comprendre.</p>
+
+<p>C'était la première fois que Salvator disait une parole
+dure et outrageante à son ami. Il était vivement excité
+par les émotions de la soirée, et il ne pouvait supporter
+ce blâme, qu'il n'avait pas mérité d'une manière agréable.</p>
+
+<p>Il n'eut pas plus tôt exhalé son dépit, qu'il s'en repentit
+amèrement; car il vit la figure expressive de Karol pâlir,
+se décomposer, et trahir une douleur profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Karol, dit-il en donnant un grand coup de
+pied à la muraille pour faire rouler son lit auprès de celui
+de son ami, ne te fâche pas, n'aie pas de chagrin! c'est
+bien assez pour moi d'en avoir causé déjà, ce soir, à un
+être que j'aime presque autant que toi.... autant que toi,
+s'il est possible! Plains-moi, gronde-moi, je le veux
+bien, je le mérite; mais n'accuse pas cette excellente et
+admirable amie.... je vais tout te raconter.</p>
+
+<p>Et Salvator, incapable de résister à la muette domination
+de son ami, lui rapporta de point en point, avec la
+plus grande véracité, et en entrant dans les moindres
+détails, tout ce qui s'était passé entre leur hôtesse et lui.</p>
+
+<p>Karol l'écouta avec une grande émotion intérieure,
+que Salvator, troublé par sa propre confession, ne remarqua
+pas assez. Cette peinture des instincts sublimes
+et de la vie insensée de la Floriani lui porta le dernier
+coup, et son imagination en fut fortement impressionnée.
+Il crut la voir aux bras du misérable Tealdo Soavi,
+puis la compagne d'un comédien vulgaire, complaisante
+par bonté, avilie par grandeur d'âme. Outragée bientôt
+par les désirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon lui,
+aurait aussi bien courtisé la servante de l'auberge d'Iseo,
+s'il eût passé la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit
+Lucrezia dans sa chambre, au milieu de ses enfants endormis.
+Il la vit partout grande par nature et dégradée
+par le fait. Il se sentit transir et brûler, bondir vers elle
+et défaillir à son approche. Quand Salvator eut cessé de
+parler, une sueur froide baignait le front de Karol.</p>
+
+<p>Pourquoi t'en étonnerais-tu, lecteur perspicace? Tu as
+bien déjà deviné que le prince de Roswald était tombé
+éperdument amoureux à la première vue et pour toute
+sa vie, de la Lucrezia Floriani?</p>
+
+<p>Je t'ai promis, ou plutôt je t'ai menacé de n'avoir pas
+le plaisir de la plus petite surprise, dans tout le cours de
+ce récit. Il eût été assez facile de te dissimuler les angoisses
+de mon héros, avant l'explosion d'un sentiment de plus
+en plus invraisemblable et difficile à prévoir. Mais tu n'es
+pas si simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et, connaissant
+le c&oelig;ur humain tout aussi bien que ceux qui s'en
+font les historiens, sachant fort bien, d'après ta propre
+expérience, peut-être, que les amours réputés impossibles
+sont précisément ceux qui éclatent avec le plus de
+violence, tu n'aurais pas été la dupe de ce prétendu stratagème
+de romancier. A quoi bon, dès lors, t'impatienter
+par de savantes man&oelig;uvres et de perfides ménagements?
+Tu lis tant de romans, que tu en connais bien
+toutes les <i>ficelles</i>, et, quant à moi, j'ai résolu de ne
+point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais
+et m'en savoir mauvais gré.</p>
+
+<p>Pourquoi cette femme, qui n'était plus ni très-jeune,
+ni très-belle, dont le caractère était précisément l'opposé
+du sien, dont les m&oelig;urs imprudentes, les dévouements
+effrénés, la faiblesse du c&oelig;ur et l'audace d'esprit semblaient
+une violente protestation contre tous les principes
+du monde et de la religion officielle: pourquoi enfin la comédienne
+Floriani avait-elle, sans le vouloir, et sans
+même y songer, exercé un tel prestige sur le prince de
+Roswald? Comment cet homme, si beau, si jeune, si
+chaste, si pieux, si poétique, si fervent et si recherché
+dans toutes ses pensées, dans toutes ses affections, dans
+toute sa conduite, tomba-t-il inopinément et presque sans
+combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions,
+désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle
+à l'égard de celles qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au
+fanatisme à l'égard de celles qu'il avait toujours
+niées, et qu'il devait nier toujours? Ceci, et je ne me
+charge point de vous le dire, c'est ce qu'il y a de plus
+inexplicable au moyen de la logique; c'est ce qu'il y a
+de plus vraisemblable dans mon roman, puisque la vie de
+tous les pauvres c&oelig;urs humains offre pour chacun une
+page, sinon un volume, de cette expérience funeste.</p>
+
+<p>Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu de ses paradoxes,
+avait touché à vif quelque point de la vérité,
+lorsqu'en parlant de l'amour avec Salvator Albani, elle
+avait dit que les âmes généreuses ou tendres sont condamnées
+à n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent?</p>
+
+<p>Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les
+éléments les plus contraires, et lorsque Salvator rapporta
+à son jeune ami les théories un peu confuses, un peu folles,
+mais enthousiastes et peut-être sublimes de la Lucrezia,
+il est certain que Karol se sentit tombé sous la loi de cette
+épouvantable fatalité. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit
+furent si violents, et, en même temps, la fascination
+que son pressentiment lui avait vaguement annoncée
+livrèrent de tels combats à sa pauvre âme, qu'il n'eut
+pas la force de faire la moindre réflexion à son ami.&mdash;Nous
+partirons donc dans une heure, lui dit-il: repose-toi
+au moins un instant, Salvator; je ne me sens point
+assoupi: je te réveillerai quand le jour sera venu.</p>
+
+<p>Salvator, cédant à la puissance de la jeunesse, s'endormit
+profondément, soulagé, sans doute, d'avoir ouvert
+son c&oelig;ur et résumé ses émotions. Il n'était point
+honteux d'avoir fait auprès de Lucrezia ce qu'un roué
+eût appelé un <i>pas de clerc</i>. Il s'en repentait sincèrement;
+mais la sachant bonne et vraie, il comptait sur
+son pardon et ne prononçait pas le v&oelig;u téméraire de ne
+jamais recommencer la même tentative auprès des autres
+femmes.</p>
+
+<p>Karol ne s'endormit pas: une fièvre réelle, assez forte,
+s'empara de lui, et, en se sentant malade de corps, il
+essaya de se rassurer un peu sur l'invasion de cette maladie
+morale qu'il regarda comme un symptôme de maladie
+physique. «Ce sont des hallucinations, se disait-il.
+La dernière figure nouvelle que j'ai rencontrée dans ce
+voyage s'est fixée dans mon cerveau, et elle m'assiége
+maintenant comme un fantôme de la fièvre. Ce pourrait
+être toute autre personne, dont l'image eût ainsi tourmenté
+mon insomnie.»</p>
+
+<p>Le jour naissant blanchit l'horizon, et Karol se leva,
+afin de s'habiller lentement avant de réveiller son compagnon;
+car il se sentait extrêmement faible, et, à diverses
+reprises, il fut forcé de s'asseoir. Lorsque Salvator,
+remarquant l'animation de ses joues et quelques
+frissons convulsifs, lui demanda s'il souffrait, il le nia,
+bien décidé qu'il était à ne point se laisser retenir. Au
+moment où ils sortaient de leur chambre, ils entendirent
+du bruit en bas. On était déjà éveillé dans la maison. Il
+fallait traverser l'étage inférieur pour gagner le jardin et
+le rivage, où ils comptaient profiter de quelque barque
+de pêcheur. Au moment où ils mettaient le pied dehors,
+ils se trouvèrent en face de la Floriani.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous si vite? leur dit-elle en prenant la main
+à l'un et à l'autre; on met les chevaux à ma voiture, et
+Célio, qui mène à ravir, se fait grande fête d'être votre
+cocher jusqu'à Iseo. Je ne veux pas que vous traversiez le
+lac à cette heure; il y a encore une petite brume fraîche
+et très-malfaisante, non pas pour toi, Salvator, mais
+pour ton ami qui ne se porte pas très-bien. Non! vous
+n'êtes pas bien, monsieur de Roswald! ajouta-t-elle en
+reprenant la main de Karol, et en la retenant dans les
+siennes avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai été
+frappée, tout à l'heure, de la chaleur de votre main, et
+je crains que vous n'ayez un peu de fièvre. Les nuits et
+les matinées sont froides, ici; rentrez, rentrez, je le
+veux! Pendant que vous prendrez le chocolat, la voiture
+sera prête, vous vous y renfermerez bien, et vous
+aurez, à Iseo, le premier rayon du soleil, qui dissipera
+la mauvaise influence du lac.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vrai que votre miroir, chère sirène, a
+une influence un peu perfide? dit Salvator en se laissant
+ramener dans l'intérieur de la maison. Mon ami prétendait,
+dès hier, s'en apercevoir, et moi je n'y croyais
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est le lac que tu appelles mon miroir, cher
+Ulysse, répondit Lucrezia en riant, je te dirai qu'il est
+comme tous les lacs du monde, et que quand on n'est
+pas né sur ses rives, il faut s'en méfier un peu. Mais je
+n'aime pas la sécheresse de cette main, dit-elle en interrogeant
+le pouls de Karol, de cette petite main, car c'est
+la main d'une femme... <i>Che manina!</i> ajouta-t-elle en
+se tournant vers Salvator avec naïveté: mais prends-y
+garde! ton ami n'est pas bien. Je m'y connais, moi, mes
+enfants n'ont jamais eu d'autre médecin que moi.</p>
+
+<p>Salvator voulut à son tour tâter le pouls du prince:
+mais celui-ci affecta de prendre un peu d'humeur de cette
+inquiétude. Il retira brusquement des mains du comte,
+celle qu'il avait abandonnée en tremblant à la Floriani.&mdash;Je
+t'en prie, mon bon Salvator, dit-il, n'essaie pas de
+me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas
+trop que je ne suis jamais en bonne santé. J'ai assez mal
+dormi; je suis un peu agité, et voilà tout. Le mouvement
+de la voiture me remettra. La signora est trop bonne,
+ajouta-t-il du bout des dents et d'un ton un peu sec, qui
+semblait dire: «Je vous serais fort obligé de me laisser
+partir au plus vite.»</p>
+
+<p>La Floriani fut frappée de son accent: elle le regarda
+avec surprise, et crut voir dans la brièveté de sa parole
+un nouvel indice de fièvre. Il avait une forte fièvre, en
+effet, mais la bonne Lucrezia était à cent lieues de s'imaginer
+que le siége du mal était dans l'âme, et qu'elle en
+était la cause.</p>
+
+<p>Une collation était servie. Pendant que Salvator se laissait
+aller à son bon appétit ordinaire, Karol prit du café
+à la dérobée. Rien ne lui était plus contraire dans ce moment-là,
+et il n'en prenait jamais. Mais il se sentait défaillir
+si rapidement qu'il voulait absolument se donner
+une force factice pour s'en aller sans laisser voir son
+profond malaise.</p>
+
+<p>En effet, il crut se sentir mieux après avoir pris cet
+excitant, et, en voyant Salvator qui s'oubliait à dire une
+foule de tendresses à la Floriani, il éprouva une vive impatience;
+il eut bien de la peine, même, à ne pas l'interrompre
+par des paroles de dépit. Enfin, la voiture roula
+sur le sable devant la maison, et le beau Célio, bondissant
+de plaisir, prit les guides de deux jolis petits chevaux
+corses qui traînaient une calèche légère. Un domestique,
+attentif et dévoué, était assis à ses côtés, sur le
+siége.</p>
+
+<p>Au moment de quitter Lucrezia, le comte Albani, qui
+l'aimait véritablement, éprouva un chagrin et un redoublement
+d'affection qui se manifestèrent en caresses expansives,
+suivant son habitude. Après lui avoir mille fois
+demandé pardon tout bas, il s'arracha à une émotion qui
+réveillait, malgré lui, la pensée de ses torts, car il prenait
+un singulier plaisir à embrasser les joues calmes, les
+douces mains et le cou velouté de sa belle amie. Elle, sans
+pruderie, comme sans coquetterie, souffrait ces adieux
+voluptueux et tendres, avec un peu trop d'obligeance ou
+de distraction au gré de Karol, et, en ce moment, il lui
+sembla qu'il la haïssait. Pour ne pas voir la dernière embrassade,
+qui fut presque passionnée de la part de son
+ami, il se jeta au fond de la voiture et détourna la tête.
+Mais, au moment où la voiture partait, il rencontra le
+visage de Lucrezia tout auprès de la portière. Elle lui
+adressait un adieu amical, et lui tendait une boîte de
+chocolat qu'il prit machinalement avec un profond salut
+glacé, et qu'il jeta ensuite avec humeur sur la banquette
+devant lui.</p>
+
+<p>Salvator ne vit point ce mouvement. A moitié hors de
+la voiture, il envoyait encore des baisers à la Floriani et
+à ses petites-filles, qui, sortant de leurs lits, et à demi
+vêtues, lui faisaient de gracieux signes avec leurs jolis
+bras nus.</p>
+
+<p>Quand il ne vit plus que les arbres et les murs de la
+villa, il sentit son bon c&oelig;ur italien, volage mais sincère,
+se gonfler et se fendre. Il couvrit sa figure de son mouchoir
+et versa quelques larmes. Puis, honteux de cette
+faiblesse, et craignant qu'elle ne semblât ridicule au
+prince, il essuya ses yeux et se tourna vers lui avec un
+peu d'embarras, pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, voyons, que la Floriani n'est pas ce
+que tu croyais?</p>
+
+<p>Mais la parole expira sur ses lèvres, lorsqu'il vit la
+figure contractée et la pâleur livide de son ami. Karol
+avait les lèvres blanches comme ses joues, les yeux fixes
+et ternes, les dents serrées. Salvator l'appela et le secoua
+en vain; il ne sentait et n'entendait rien: il avait perdu
+connaissance. Pendant quelques instants, Salvator espéra
+le ranimer en lui frottant les mains. Mais, voyant qu'il
+était glacé et comme mort, il fut pris d'une grande terreur.
+Il appela Célio, fit arrêter la voiture, ouvrit toutes
+les portières pour donner de l'air. Tout fut inutile; Karol
+ne donnait d'autre signe de vie que des frissons étranges
+et des soupirs oppressés.</p>
+
+<p>Le petit Célio, qui avait le courage et la présence d'esprit
+de sa mère, remonta sur le siège, fouetta les chevaux,
+et ramena le prince Karol dans cette maison où
+la fatalité avait décidé qu'il connaîtrait une existence
+nouvelle.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<br>
+<p>Vous avez bien prévu, à la fin du chapitre précédent,
+chers lecteurs, que le prince de Roswald allait faire une
+maladie qui le forcerait de rester à la villa Floriani. L'incident
+n'est pas neuf, j'espère, et c'est pour cela que je
+ne le passe point sous silence.</p>
+
+<p>Et si je vous en faisais mystère, comment la suite de
+cette histoire serait-elle vraisemblable? Il est bien évident
+que, s'il y a quelque chose de fatal dans les grandes passions,
+l'accomplissement de cette fatalité s'explique et
+s'appuie toujours sur des circonstances très-naturelles.
+Si, par des symptômes précurseurs de la maladie, si, par
+l'accablement et le désordre de la maladie elle-même,
+Karol n'eût été prédisposé et contraint à subir l'influence
+de la passion, il est probable qu'il eût résisté aux atteintes
+de cette passion bizarre et insensée.</p>
+
+<p>Il n'y résista pas, parce qu'il fut en effet très-malade,
+et que, pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta
+presque pas son chevet. Cette excellente femme, autant
+par amitié pour Salvator Albani que pour obéir à un sentiment
+de religieuse hospitalité, se fit un devoir de soigner
+le prince, comme elle l'eût fait pour son meilleur
+ami ou pour un de ses propres enfants.</p>
+
+<p>La Providence envoyait réellement à Karol, dans cette
+épreuve, la personne la plus capable de l'assister et de
+le sauver. Lucrezia Floriani avait un instinct presque
+merveilleux pour juger de l'état des malades et des soins
+à leur donner. Cet instinct était peut-être seulement
+de la mémoire. Elle avait été, dans cette même maison
+dont elle était maintenant la châtelaine, servante, oui,
+simple servante, à dix ans, de sa marraine, madame Ranieri,
+femme débile et nerveuse qu'elle avait soignée
+avec un amour, un dévouement et une intelligence au-dessus
+de son âge. C'était là la première cause de l'amitié
+que cette dame avait prise pour elle, jusqu'au point de
+lui faire donner une éducation en dehors de sa condition,
+et de vouloir ensuite la marier avec son fils.</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>Lucrezia avait donc appris de bonne heure à être
+garde-malade et quasi médecin dans l'occasion. Elle avait
+eu ensuite des amis, des enfants et des serviteurs malades,
+comme tout le monde peut en avoir, et elle les
+avait soignés elle-même comme tout le monde ne le fait
+pas. A force de chercher ardemment ce qui pouvait les
+soulager, et d'observer attentivement et délicatement
+dans les prescriptions des médecins, le bon ou le mauvais
+effet du traitement, elle avait acquis des notions
+assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses,
+et une grande mémoire des moindres détails. Elle
+se rappela le mal que la médecine empirique des Italiens
+avait fait à sa chère Ranieri; elle était persuadée qu'ils
+l'avaient tuée, après qu'elle-même avait quitté le pays.
+Elle ne voulut donc pas les appeler auprès du prince, et
+elle se chargea de le traiter.</p>
+
+<p>Salvator fut très-effrayé de la responsabilité qu'elle
+voulait prendre, et qui pesait également sur lui. Mais le
+caractère confiant et brave de la Floriani l'emporta. Elle
+fit sortir de la chambre du malade ce bon Salvator, qui
+la fatiguait par ses anxiétés et ses irrésolutions. «Va
+surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promène-toi
+avec eux, oublie que ton ami est malade; car je te jure
+que tu n'es bon à rien avec ta sollicitude puérile et inquiète.
+Je me charge de lui et je t'en réponds. Je ne le
+quitterai pas d'un instant.»</p>
+
+<p>Salvator eut bien de la peine à se tenir tranquille. La
+prostration de Karol était effrayante et semblait appeler
+des secours prompts et actifs. Mais la Floriani avait vu
+de ces phénomènes nerveux, et il lui suffisait de regarder
+les mains délicates du prince, sa peau blanche et transparente,
+ses cheveux fins et souples, un ensemble et des
+détails frappants, pour établir, entre lui et la maladie de
+madame Ranieri, des rapports qui ne trompent point le
+c&oelig;ur d'une femme.</p>
+
+<p>Elle s'attacha à le calmer sans l'affaiblir, et, certaine
+qu'il y a pour des organisations aussi exquises, des influences
+magnétiques d'un ordre élevé, qui échappent à
+l'observation vulgaire, elle appela souvent ses enfants autour
+du lit du prince, après s'être bien assurée que son
+état n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la présence
+de ces êtres forts, jeunes et sains, aurait, au moral
+comme au physique, un pouvoir mystérieux et bienfaisant
+pour ranimer la flamme pâlissante de la vie chez le
+jeune malade...</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>Et qui pourrait assurer qu'elle se fît illusion à cet
+égard? Ne fût-ce que l'imagination qui joue un si grand
+rôle dans les maladies nerveuses, il est certain que
+Karol respirait plus à l'aise, lorsque les enfants étaient
+là, et que leur pure haleine, mêlée à celle de leur mère,
+rendait l'air plus souple et plus suave à sa poitrine ardente.
+On tient assez compte de la répugnance que doivent
+éprouver les malades à être approchés par des personnes
+qui leur inspirent du dégoût et de l'impatience:
+on en doit tenir aussi du bien-être physique que leur procure
+la satisfaction d'être soignés ou seulement entourés
+par des êtres sympathiques et d'un extérieur agréable.
+Si, à notre heure dernière, au lieu du sinistre appareil
+de la mort, on pouvait faire descendre des formes célestes
+autour de notre chevet, et nous bercer de la musique des
+séraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce
+rude moment de l'agonie.</p>
+
+<p>Karol, agité de rêves pénibles, se réveillait parfois sous
+le coup de la terreur et du désespoir. Alors il cherchait
+instinctivement un refuge contre les fantômes dont il
+était assiégé. Il trouvait alors les bras maternels de la
+Floriani pour l'entourer comme d'un rempart, et son sein
+pour y reposer sa tête brisée. Puis, en ouvrant les yeux,
+et en les promenant avec égarement autour de lui, il
+voyait les belles têtes intelligentes et affectueuses de
+Célio et de Stella qui lui souriaient. Il leur souriait aussi
+machinalement, comme par un effort de complaisance,
+mais son rêve était dissipé et son épouvante oubliée. Son
+cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de
+divagations. Il regardait le petit Salvator dont on approchait
+le visage rose du sien, et il croyait lui voir des ailes;
+il s'imaginait que ce beau chérubin voltigeait autour de
+sa tête pour la rafraîchir. La voix de Béatrice était d'une
+douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement
+avec ses frères, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait
+à ce timbre frais et flatteur des intonations musicales qui
+n'étaient perceptibles que pour lui seul; et un jour que
+la petite discutait à demi-voix pour un jouet avec sa
+s&oelig;ur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince lui
+dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au
+monde n'était capable de le chanter.&mdash;C'est une belle
+nature, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour rendre
+sa pensée. Elle a sans doute entendu beaucoup de musique;
+mais elle n'a de mémoire que pour Mozart. C'est
+toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et
+jamais rien d'un autre maître.</p>
+
+<p>&mdash;Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia,
+qui cherchait à le comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle chante quelquefois du Beethoven, dit-il, mais
+c'est moins constant, moins suivi, et il n'y a pas la même
+unité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Celio ne chante jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a
+tant de grâce et d'harmonie dans ses formes et dans ses
+mouvements, que la terre résonne sous ses pieds, et que
+la chambre se remplit de sons vibrants et prolongés.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce petit-là? lui dit la Lucrezia en lui présentant
+la joue de son <i>bambino</i>, c'est le plus bruyant; il crie
+quelquefois. Ne vous fait-il pas de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je
+crois que je suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui
+est mélodie ou rhythme me pénètre encore. Quand le
+chérubin est devant moi, dit-il en désignant le petit Salvator,
+je vois comme une pluie de couleurs vives et
+douces qui danse autour de mon lit, sans prendre de
+formes, mais qui chasse les visions mauvaises. Ah! n'emmenez
+pas les enfants. Je ne souffrirai pas, tant que les
+enfants seront là!</p>
+
+<p>Karol avait vécu, jusqu'à cette heure, de la pensée de
+la mort. Il s'était familiarisé tellement avec elle, qu'il en
+était arrivé, jusqu'à l'invasion de sa maladie, à croire
+qu'il lui appartenait, et que chaque jour de répit lui était
+accordé comme par hasard. Il en plaisantait volontiers;
+mais quand nous concevons cette idée au milieu de la
+santé, nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique;
+tandis qu'il est rare qu'elle ne nous épouvante
+pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau affaibli par la maladie.
+C'est la seule chose triste qu'il y ait dans la mort,
+selon moi; c'est qu'elle nous prend si accablés et tellement
+tombés au-dessous de nous-mêmes, que nous ne
+la voyons plus telle qu'elle est, et qu'elle fait peur alors
+à des âmes calmes et fortes par elles-mêmes. Il arriva
+donc au prince ce qui arrive à la plupart des malades;
+quand il lui fallut se mesurer de près avec cette idée de
+mourir à la fleur de l'âge, la douce mélancolie dont il s'était
+nourri jusqu'alors dégénéra en sombre tristesse.</p>
+
+<p>Si sa mère eût été sa garde-malade en cette circonstance,
+elle eût relevé son courage d'une manière tout
+opposée à celle qu'employa la Floriani. Elle lui eût parlé
+de l'autre vie, elle l'eût entouré des austères secours
+extérieurs de la religion. Le prêtre lui fût venu en aide,
+et Karol, frappé de cet appareil solennel, eût accepté et
+subi son destin. Mais la Lucrezia procédait autrement.
+Elle écartait de lui l'idée de la mort, et lorsqu'il lui laissait
+voir qu'il la croyait prochaine et inévitable, elle le
+plaisantait tendrement, et affectait une tranquillité d'esprit
+à cet égard qu'elle n'avait pas toujours.</p>
+
+<p>Elle y mit tant de prudence et de calme apparent,
+qu'elle réussit à s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa,
+non en lui apprenant ce qu'il est trop tard pour
+apprendre aux malades, à mépriser la vie (c'est un courage
+auquel il ne faut guère se fier de leur part, car ce
+courage les achève souvent); mais elle le ranima en lui
+faisant croire à la vie, et elle s'aperçut vite qu'il l'aimait
+encore, et avec acharnement, cette vie physique qu'il
+avait tant dédaignée lorsqu'elle n'était point menacée.</p>
+
+<p>Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami
+n'aurait pas la force morale de résister à son mal.&mdash;Comment
+espères-tu que tu le sauveras? disait-il à la Floriani,
+lorsque depuis si longtemps, depuis la mort de sa
+mère surtout, il est dégoûté de vivre et se laisse aller
+tout doucement à la consomption? L'espèce de plaisir
+qu'il trouvait à cette idée me faisait bien présager qu'il
+était déjà frappé, et que quand il tomberait, il ne se relèverait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es trompé et tu te trompes encore, lui répondait
+la Lucrezia. Personne n'a le goût de mourir à moins
+d'être monomane, et ton ami ne l'est point. Il est bien
+organisé, et cet ébranlement nerveux, qui le rendait si
+sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable maintenant.
+Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.</p>
+
+<p>Karol voulut vivre en effet, il voulut vivre pour la Floriani.
+Certes, il ne s'en rendit pas compte, et, pendant
+quinze jours qu'il fut sous le coup du plus grand mal, il
+oublia la commotion qui l'avait causé. Mais cet amour
+continua et augmenta sans qu'il en eût conscience,
+comme celui de l'enfant au berceau pour la femme qui
+l'allaite. Un attachement d'instinct, indissoluble et impérieux,
+s'empara de sa pauvre âme en détresse et l'arracha
+aux froides étreintes de la mort. Il tomba sous
+l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un
+malade à soigner, et sur laquelle se reporta tout l'amour
+qu'il avait eu pour sa mère, et tout celui qu'il avait cru
+avoir pour sa fiancée.</p>
+
+<p>Dans les divagations de la fièvre, il commença par cette
+idée fixe que sa mère était sortie du tombeau, par un miracle
+de l'amour maternel, pour venir l'aider à mourir,
+et il ne cessa de prendre la Floriani pour elle. C'est à
+cette illusion qu'elle dut de le trouver soumis à toutes
+ses ordonnances, attentif à ses moindres paroles, oublieux
+de toutes les méfiances que son caractère lui avait
+inspirées d'abord. Lorsqu'il était oppressé au point de ne
+pouvoir respirer, il cherchait son épaule pour y reposer
+sa tête, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuyé
+ainsi, sans se douter de son erreur.</p>
+
+<p>Un jour enfin, il retrouva sa raison, et le sommeil
+ayant été plus complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux
+et les fixa avec étonnement sur le visage de cette femme,
+pâlie par la fatigue des soins et des veilles qu'elle lui
+avait consacrées. Il sortit alors comme d'un long rêve et
+lui demanda s'il était malade depuis bien des jours, et si
+c'était elle qu'il avait toujours vue à ses côtés.&mdash;Mon
+Dieu! lui dit-il, lorsqu'elle lui eut répondu, vous ressemblez
+donc bien à ma mère? Salvator, dit-il, en reconnaissant
+aussi son ami, qui s'approchait de son lit, n'est-ce
+pas qu'elle ressemble à ma mère? J'en ai été bouleversé
+la première fois que je l'ai vue.</p>
+
+<p>Salvator ne jugea pas à propos de le contredire, bien
+qu'il ne trouvât pas le moindre rapport entre la belle et
+forte Lucrezia, et la grande, maigre et austère princesse
+de Roswald.</p>
+
+<p>Un autre jour, Karol, encore appuyé sur le bras de la
+Floriani, essaya de se soutenir seul.&mdash;Je me sens
+mieux, dit-il, j'ai plus de force: je vous ai trop fatiguée;
+je ne comprends pas que j'aie abusé ainsi de votre bonté!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, appuie-toi, mon enfant, répondit gaiement
+la Floriani, qui prenait aisément l'habitude de tutoyer
+ceux auxquels elle s'intéressait, et qui, insensiblement,
+s'était persuadé que Karol était quelque chose
+comme son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc ma mère? êtes-vous vraiment ma
+mère? reprit Karol, dont les idées recommençaient à se
+troubler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je suis ta mère, répondit-elle, sans songer
+que, dans la pensée de Karol, c'était peut-être une profanation;
+sois certain que, dans ce moment-ci, c'est absolument
+la même chose.</p>
+
+<p>Karol garda le silence: puis ses yeux se remplirent de
+larmes, et il se prit à pleurer comme un enfant, en pressant
+contre ses lèvres les mains de la Floriani.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front
+à plusieurs reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous
+fatiguer beaucoup. Si vous pensez à votre mère, pensez
+donc que, du ciel, elle vous voit et bénit votre guérison
+prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, reprit Karol; du haut des cieux,
+ma mère m'appelle depuis longtemps et me crie d'aller la
+rejoindre. Je l'entends bien; mais moi, ingrat, je n'ai
+pas le courage de quitter la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous raisonner si mal, enfant que
+vous êtes? dit la Floriani avec le calme et le sérieux caressant
+qu'elle aurait eus en gourmandant Celio. Quand
+la volonté de Dieu est que nous vivions, nos parents ne
+peuvent nous rappeler à eux dans l'autre vie. Ils ne le
+veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rêvé cela; quand
+on est malade on fait beaucoup de rêves. Si votre mère
+pouvait se faire entendre de vous, elle vous dirait que
+vous n'avez pas assez vécu pour mériter d'aller la rejoindre.</p>
+
+<p>Karol se retourna avec effort, surpris peut-être d'entendre
+la Floriani lui faire des sermons. Il la regarda encore;
+puis, comme s'il n'eût pas entendu, ou point compris
+ce qu'elle venait de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'écria-t-il, je n'ai pas la force de mourir. Tu
+me retiens si bien, toi! que je ne peux pas te quitter!
+Que ma mère me le pardonne, je veux rester avec toi!</p>
+
+<p>Et, comme épuisé par son émotion, il retomba dans
+les bras de la Floriani, et s'y assoupit encore.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<br>
+<p>Un soir que le prince, alors en pleine convalescence,
+s'était endormi très-paisiblement en apparence, et qu'après
+avoir couché ses enfants, la Floriani respirait le frais sur
+la terrasse avec Salvator:&mdash;Ma bonne Lucrezia, lui dit
+celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie réelle;
+car depuis près de trois semaines nous traversons un
+cauchemar qui se dissipe enfin, grâce à Dieu! je devrais
+dire grâce à toi, car tu as sauvé mon ami, et tu as ajouté
+à mon affection pour toi une reconnaissance qui ne peut
+s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant, qu'allons-nous
+faire, aussitôt que notre cher malade sera en état de
+voyager?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y sommes point! répondit la Floriani. Ce
+n'est pas encore dans quinze jours qu'il pourra se remettre
+en route. C'est à peine s'il peut faire le tour du
+jardin maintenant, et tu sais bien que les forces reviennent
+moins vite qu'elles ne tombent.</p>
+
+<p>&mdash;Supposons que cette convalescence dure encore un
+mois! il y a une fin à tout; nous ne pouvons pas rester
+éternellement à ta charge, et il faudra bien se séparer!</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute; mais je désire que ce soit le
+plus tard possible. Vous ne m'êtes point à charge; je
+suis bien payée des soins que j'ai donnés à ton ami par
+le bonheur que j'éprouve de le voir sauvé; et, d'ailleurs,
+sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que
+je me suis mise à l'aimer, presque autant que tu l'aimes
+toi-même. Il est naturel de soigner et de consoler ceux
+qu'on aime. Je ne vois donc pas que tu aies lieu de me
+tant remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie;
+l'avenir m'inquiète!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout
+compromise par cette maladie. Je l'ai assez étudié; il est
+parfaitement bien organisé. Il vivra plus que toi et moi,
+peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis presque certain aussi; j'ai bien vu, cette
+fois, quelles ressources il y a dans ces tempéraments
+nerveux; mais son avenir moral, y songes-tu, Lucrezia?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que je n'en suis pas chargée...
+Pourquoi me demandes-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne devrais pas être surpris qu'une nature aussi
+loyale et aussi généreuse que la tienne portât la naïveté
+jusqu'à l'aveuglement; pourtant il est bien étrange que
+tu ne me comprennes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement,
+voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Parler clairement d'une chose aussi délicate, à
+quelqu'un qui ne vous aide pas du tout, c'est brutal! Et
+pourtant, il le faut. Eh bien, Karol t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère! Je l'aime aussi; mais si tu veux me faire
+entendre qu'il m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre
+ta crainte au sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère Lucrezia, ne plaisante pas là-dessus!
+Tout est sérieux avec une nature profonde et entière
+comme celle de mon pauvre ami; cela est d'un sérieux
+effrayant, au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait
+pour moi une amitié sérieuse, une reconnaissance vive,
+enthousiaste, si tu veux; cela est possible de la part d'un
+être aussi tendre et aussi noble. Mais que cet enfant soit
+amoureux de ta vieille amie, c'est impossible! Tu le vois
+ému outre mesure à chaque mot qu'il nous dit: c'est
+l'effet de sa faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse.
+Tu l'entends me remercier dans des termes qui ne sont
+pas proportionnés aux services que je lui ai rendus:
+c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle âme,
+d'une noble habitude de bien penser et de bien dire, qui
+lui est propre et à laquelle sa grande éducation et ses
+belles manières aident naturellement beaucoup. Mais de
+l'amour pour moi? Quelle folie! il ne me connaît pas, et
+s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de
+moi, le pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre
+ne sont pas plus dissemblables.</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des éléments
+opposés, mais toujours unis ou prêts à s'unir dans la nature.
+Les nuages et les rochers, les volcans et les mers
+s'étreignent en se rencontrant; ils se brisent et se fondent
+ensemble dans les mêmes désastres éternels. Ta comparaison
+confirme mon assertion et doit t'expliquer mes
+craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais de la poésie bien gratuitement! Je te dis
+qu'il me mépriserait et me haïrait, peut-être, s'il savait
+quelle pécheresse lui a servi de s&oelig;ur de charité. Je connais
+ses principes et ses idées d'après ce que tu m'en dis
+tous les jours; car, quant à lui, je dois avouer qu'il ne
+m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien
+ses opinions et son caractère, comment peux-tu supposer
+des relations possibles entre nous dans l'avenir? Va, je
+sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa santé et la
+force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point
+d'illusion! Dans six mois d'ici, à Venise, ou à Naples, ou
+à Florence, quelqu'un racontera devant lui les tristes
+aventures qui me sont arrivées, et celles plus tristes encore
+qu'on m'attribue; car, que ne prête-t-on pas aux
+riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis maintenant!
+Tu verras ton ami me défendre un peu, soupirer
+beaucoup, et te dire ensuite: «Quel malheur qu'une si
+bonne femme, pour laquelle j'ai tant d'amitié et de gratitude,
+soit décriée à ce point!» Voilà tout le souvenir
+que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un
+souvenir doux, mais triste, et je ne prétends pas à autre
+chose. Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vérité?
+Tu sais bien, Salvator, que je suis de force à accepter
+toutes les conséquences de mon passé, qu'elles ne me
+troublent ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien à
+faire avec la sérénité dont je sais jouir au fond de ma
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu dis là m'accable de tristesse, ma
+chère Lucrezia, répondit Salvator en lui prenant la main
+avec attendrissement; car tout cela est vrai, sauf un
+point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira dès qu'il en
+aura la force et qu'il aura vu clair en lui-même; oui, il
+entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et
+des lâches la calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera
+amèrement! Mais que ce soit tout, que sa douleur
+se dissipe avec quelques paroles, et que ton souvenir
+s'efface par un effort de sa raison et de sa volonté, voilà
+ce que je nie. Karol est, dès à présent, plus malheureux
+qu'il ne l'a jamais été, et malheureux pour toujours, quoiqu'il
+ne s'en aperçoive pas encore et qu'il s'endorme dans
+l'ivresse d'un premier amour!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'arrête à ce mot, dit Lucrezia qui l'écoutait attentivement:
+un premier amour! C'est parce que je sais
+par toi-même que je ne serais pas son premier amour,
+que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en supposant,
+avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait été
+fiancé avec une belle jeune fille de sa condition, qu'il
+avait été inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerait peut-être
+jamais une autre femme?... Voilà ce que tu m'as
+raconté dans les premiers jours; et si cela est vrai, il ne
+m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas impossible
+qu'une autre m'efface de sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Et si cela doit durer cinq ou six ans encore! Car il
+avait dix-huit ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu'à toi,
+il n'avait pas même regardé une autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de comparaison possible entre deux
+amours si différents! Il a pu regretter six ans une créature
+angélique toute semblable à lui, que le devoir et
+l'inclination lui prescrivaient de préférer à tout! Mais
+pour une pauvre vieille fille de théâtre comme moi....
+veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pensée
+d'en revoir le compte!...) Bah! il ne faudra pas six semaines
+pour qu'il rentre en lui-même, si tant est qu'il
+en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage
+de cela! Ton idée me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi
+faut-il que ta pauvre Floriani, à laquelle tu témoignes
+pourtant, depuis trois semaines, la confiance et l'affection
+précieuse d'un frère, soit nécessairement, pour
+tout le monde, l'objet de désirs grossiers, même pour le
+plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je,
+après toutes mes fautes, quand je les ai expiées par tant
+de souffrances et réparées peut-être par quelques bonnes
+actions, être traitée comme une maternelle amie par les
+jeunes gens de bonnes m&oelig;urs? Faut-il absolument que
+je fasse auprès d'eux le rôle de Satan, quand j'y mets
+aussi peu de malice que Stella ou Béatrice? Suis-je coquette?
+suis-je encore belle seulement? <i>Corpo di Dio!</i>
+comme dit mon vieux père, je fais tout mon possible pour
+ne faire peur ni envie à personne, tant je souhaite qu'on
+me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voilà ce
+que je demande, ce après quoi je soupire et brame quelquefois
+comme le cerf après la fontaine. Quand donc n'entendrai-je
+plus le mot d'amour sonner à mon oreille comme
+une note fausse?</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre s&oelig;ur chérie, dit Salvator, tu te débats
+en vain, tu auras encore longtemps à résister, sinon à
+toi-même, du moins aux hommes qui te verront; j'ai beau
+faire pour être absolument calme auprès de toi; je ne le
+suis pas toujours, moi, qui pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! s'écria la Floriani avec un désespoir naïf
+et presque comique; toi aussi, tu vas recommencer!
+<i>Et tu, Brute?</i> Tue-moi tout de suite, j'aime mieux cela.
+Au moins, je serai délivrée de cet éternel refrain!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait
+de voir la tristesse succéder à cet éclair d'enjouement.
+Je ne te dirai jamais rien; je ne parlerai jamais
+de moi, quand même j'en devrais mourir. Je te l'ai promis,
+je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les
+hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera,
+et on verra le feu de la vie circuler dans tes
+veines généreuses. Tu auras beau relever les cheveux
+avec cette négligence, et te cacher dans cette éternelle
+robe de chambre, qui ressemble à un sac de pénitent
+plus qu'à un vêtement de femme, tu seras encore belle
+malgré toi, et plus qu'aucune femme au monde! Quelle
+autre que toi pourrait se montrer au grand jour sans toilette,
+se brunir le cou et les bras au grand soleil, se fatiguer
+le teint et les yeux à veiller un malade, après avoir
+nourri une demi-douzaine d'enfants, travaillé, pleuré,
+souffert... (oh! que n'as-tu pas supporté!), et enflammer
+encore l'imagination des hommes, qu'ils soient vierges
+comme mon ami Karol ou expérimentés comme ton ami
+Salvator?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'écria la Floriani impatientée, si tu continues
+sur ce ton, et si tu arrives à me persuader que je
+vais encore faire une passion, je suis capable de me
+mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif quelconque
+pour être affreuse demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit Salvator stupéfait, aurais-tu cette férocité
+envers toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est une manière de dire, répondit-elle ingénument.
+J'ai assez souffert pour n'avoir nulle envie de
+chercher des souffrances nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en supposant qu'on pût se défigurer sans se
+rendre aveugle, sans se faire aucun mal... tu ne le ferais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le ferais pas de gaieté de c&oelig;ur, car je suis artiste,
+j'aime le beau, et je tâche de préserver les yeux
+de mes enfants du spectacle de la laideur. Je m'effraierais
+moi-même si je devenais un objet d'horreur et de
+dégoût. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour
+moi, dans une balance, les tourments d'une passion nouvelle
+et le désagrément de devenir affreuse, je n'hésiterais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela d'un ton de sincérité qui m'effraie. Un
+être tel que toi est capable de tout! Ne va pas t'aviser
+d'une pareille folie, Lucrezia! comme une certaine princesse
+de Prusse, s&oelig;ur de Frédéric le Grand, qui se défigura
+de la sorte, à ce qu'on dit, pour n'être pas recherchée
+en mariage et se conserver à son amant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus
+grand sacrifice qu'une femme puisse faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'histoire ajoute qu'en détruisant sa
+beauté, elle détruisit sa santé, et qu'elle devint bizarre
+et méchante. Reste donc belle, puisque tu risquerais de
+perdre ta bonté, qui n'est pas un moindre trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre à tout.
+Peu à peu je deviendrai laide sans y songer, sans m'en
+apercevoir peut-être, et alors je crois que je serai enfin
+heureuse; car, si j'ai acquis la funeste expérience qu'il
+n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la chimère
+d'un certain état de calme et d'innocence que je
+crois ressentir dès à présent, et qui me semble plein de
+délices. Ne me dis donc pas que ton ami viendra le troubler
+par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il ne m'aime
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment t'y prendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;En lui disant la vérité sur mon compte. Aide-moi,
+ne la lui épargne pas!... Mais quoi! je suis bien folle de
+te croire! Il ne peut pas m'aimer! Ne porte-t-il pas toujours
+sur son sein le portrait de sa fiancée!</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu donc réellement qu'il l'ait aimée? dit Salvator
+après un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as dit, répondit Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-même,
+et, qu'il le disait avec éloquence. Mais, voyons,
+entre nous, mon amie, on n'aime que fort incomplètement
+la femme qu'on n'a point possédée. L'amour véritable
+ne se nourrit pas éternellement de désirs et de regrets.
+Et, quand je me rappelle maintenant les rapports
+qui existaient entre le prince Karol et la princesse Lucie,
+je me confirme dans l'idée que cet amour n'a jamais
+existé que dans leurs imaginations. Ils s'étaient vus cinq
+ou six fois peut-être, et, encore, sous les yeux de leurs
+parents!</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Karol me l'a dit lui-même. Ils se connaissaient
+à peine, lorsqu'ils furent fiancés, et elle mourut si peu
+de temps après, qu'ils n'eurent pas le temps de se connaître.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue une fois. C'était une jolie personne,
+fluette, pâle, phtisique.... Je m'en suis aperçu tout de
+suite, quoique personne n'y songeât. Elle avait beaucoup
+d'élégance, de grâce; une toilette exquise, de grands airs
+un peu trop précieux, à mon sens; des yeux bleus, des
+cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une
+réputation d'ange, une manière poétique de se poser.
+Elle ne me plaisait pas. Elle était trop romanesque et trop
+dédaigneuse; c'était un de ces êtres auxquels j'ai toujours
+envie de dire: «Ouvre donc la bouche quand tu
+parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange
+donc avec les dents, pleure donc avec les yeux, joue donc
+du piano avec les doigts, ris donc de la poitrine et non
+des sourcils, salue donc avec le corps et non avec le bout
+du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi
+au vent, et ne viens pas nous chatouiller l'&oelig;il ou l'oreille.
+Si tu es morte, dis-le tout de suite!» Enfin elle m'impatientait
+comme quelque chose qui ressemble à une femme,
+mais qui n'en est que l'ombre. Elle avait la manie de se
+couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnèrent la migraine
+le jour que j'eus l'honneur de dîner auprès d'elle.
+Elle était embaumée comme un cadavre, et j'aurais mieux
+aimé un sachet dans mon armoire qu'une telle femme à
+mes côtés; je n'aurais pas été forcé de le respirer toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas m'empêcher de rire de ce portrait,
+dit la Floriani, et pourtant je sens qu'il est exagéré et que
+tu y portes un peu de dépit. Tu n'as pas plu à cette princesse,
+je le vois bien. Tu lui auras fait quelque compliment
+trop peu recherché. Laissons les morts en paix et
+respectons ce souvenir dans l'âme pure du prince Karol.
+Je veux, au contraire, le faire parler d'elle et raviver en
+lui cet amour qui lui est salutaire pour le moment. Bonsoir,
+ami! Sois tranquille, Karol n'aimera jamais qu'une
+sylphide!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<br>
+<p>La Lucrezia se persuadait de très-bonne foi que Salvator
+se trompait. Elle sentait bien qu'il avait, lui-même,
+pour elle un gros amour bon enfant, si l'on peut parler
+ainsi, amour bien sincère, mais bien positif, qui n'eût
+imposé aucune chaîne et qui n'en eût pas accepté non
+plus; en un mot, une solide et généreuse amitié, avec
+quelques plaisirs en passant, et autant d'infidélités qu'on
+pourrait ou qu'on voudrait s'en permettre de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>La Floriani ne voulait plus de chaînes, et se croyait à
+l'abri de toute passion; mais elle s'était fait une trop
+grande idée de l'amour, elle l'avait ressenti avec trop
+d'énergie, enfin c'était une nature trop franche et trop
+passionnée pour qu'un pareil contrat ne lui parût pas révoltant.
+Elle ne savait rien être à demi, et si, à son insu,
+elle avait encore des sens, elle aimait mieux les vaincre
+et leur imposer silence que de les satisfaire sans enthousiasme,
+sans la conviction, peut-être illusoire chez elle,
+mais sincère, d'une vie commune et d'une fidélité éternelle.
+C'est ainsi qu'elle avait longtemps aimé, et quand
+elle avait eu des passions de huit jours, ou peut-être
+même d'une heure, comme disait Salvator, ç'avait été
+avec la ferme croyance qu'elle y mettait toute sa vie. Une
+grande facilité d'illusions, une aveugle bienveillance de
+jugement, une tendresse de c&oelig;ur inépuisable, par conséquent
+beaucoup de précipitation, d'erreurs et de faiblesse,
+des dévouements héroïques pour d'indignes objets,
+une force inouïe appliquée à un but misérable dans
+le fait, sublime dans sa pensée; telle était l'&oelig;uvre généreuse,
+insensée et déplorable de toute son existence.</p>
+
+<p>Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement
+que dans le désir, elle croyait, depuis un an, qu'elle était
+délivrée de l'amour, que rien ne pourrait l'y ramener.
+Elle se persuadait même, tant son esprit embrassait vite
+une résolution et s'habituait à une manière d'être, que
+la victoire était à jamais remportée, et si elle eût mesuré
+la durée du temps à l'intensité de sa conviction, elle eût
+fait serment que vingt ans s'étaient déjà écoulés depuis
+qu'elle n'aimait plus.</p>
+
+<p>Et pourtant, la dernière blessure était à peine cicatrisée,
+et, comme un brave soldat qui se remet en campagne
+lorsque ses jambes peuvent à peine le soutenir sur
+le seuil de l'ambulance, la Floriani affrontait courageusement
+le contact journalier de deux hommes épris d'elle,
+chacun à sa manière. Elle se rassurait en se disant qu'elle
+n'avait jamais eu d'amour pour l'un, qu'elle n'en pourrait
+jamais avoir pour l'autre, et que, la Providence ayant
+voulu qu'elle leur fût nécessaire, il n'y avait point à se
+tourmenter des dangers possibles de cette situation.</p>
+
+<p>Puis, en songeant à tout ce que Salvator Albani venait
+de lui dire, elle s'assit dans son boudoir avant d'entrer
+dans sa chambre, et se mit à dérouler ses cheveux et à
+les arranger pour la nuit avec une admirable insouciance.
+«Peut-être, se disait-elle, est-ce une ruse naïve de Salvator
+pour savoir ce que je pense de son ami, et si c'est
+par l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer?
+Il invente cet amour de Karol pour ramener des
+épanchements que je lui ai interdits!»</p>
+
+<p>Bien des mots échappés au prince, de simples exclamations,
+certains regards eussent dû pourtant éclairer
+une femme de l'âge et de l'expérience de la Floriani. Mais
+elle avait conservé une modestie et une candeur d'enfant,
+en dépit de tout ce qui eût dû les lui faire perdre, et cette
+particularité de son caractère n'en était pas un des
+moindres charmes. C'est peut-être là ce qui la faisait
+paraître toujours jeune, et ce qui la faisait plaire si soudainement.</p>
+
+<p>En arrangeant ses cheveux devant une glace, à la
+clarté d'une seule bougie, elle se regarda un instant avec
+attention, comme elle ne s'était pas regardée depuis un
+an; mais elle avait si peu l'instinct de vivre pour elle-même,
+qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir
+des hommes qui l'avaient aimée. «Bah! se dit-elle,
+ceux là ne m'aimeraient plus s'ils me voyaient maintenant.
+Comment donc pourrais-je plaire réellement à d'autres,
+quand ceux qui avaient, pour m'être attachés, tant d'autres
+motifs plus importants que ma jeunesse et ma beauté,
+ne se soucient plus de moi?» Elle n'avait pas été heureuse
+en amour, et pourtant elle avait allumé des passions
+si violentes, qu'elle ne pouvait pas être flattée
+d'inspirer des caprices, et, après avoir été une idole, de
+devenir un amusement.</p>
+
+<p>Elle se sentit donc bien forte lorsqu'elle rabattit les
+rideaux de gaze sur la glace de sa toilette, en se disant
+que personne n'aurait plus de droit sur elle; mais,
+comme elle reprenait sa bougie pour retourner auprès de
+ses enfants, elle tressaillit en se trouvant en face d'un
+spectre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon cher prince, dit-elle après un instant
+d'effroi involontaire, vous voilà relevé quand on vous
+croyait si bien endormi! Qu'y a-t-il? vous êtes donc
+souffrant? et vous étiez seul! Salvator vient de me quitter,
+et il n'est pas retourné auprès de vous? Parlez donc,
+vous m'inquiétez beaucoup!</p>
+
+<p>Le prince était si pâle, si tremblant, si agité, qu'il y
+avait de quoi s'inquiéter en effet. Il eut de la peine à répondre;
+enfin il s'y décida.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, dit-il, je suis
+bien, très-bien.... Seulement, je ne dormais pas, je me
+suis mis à la fenêtre. J'ai entendu parler... j'étais bien
+tenté de descendre et de me mêler à votre conversation.
+Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hésité! Enfin, n'entendant
+plus rien, et voyant Salvator errer seul dans le
+fond du jardin, j'ai pris une grande résolution... je suis
+venu vous trouver... Pardonnez-moi, je suis si troublé
+que je ne sais pas ce que je fais, ni où je suis, ni comment
+j'ai eu l'audace de pénétrer jusque dans votre appartement...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, dit la Floriani en le faisant asseoir
+sur son divan, je ne suis pas offensée, je vois bien que
+vous êtes souffrant, vous vous soutenez à peine. Voyons,
+mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais rêve.
+J'avais laissé Antonia auprès de vous. Pourquoi cette
+jeune étourdie vous a-t-elle quitté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui l'ai priée de me laisser seul. Je m'en
+vais... Pardon encore, je suis fou, ce soir, je le crains!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, restez ici et remettez-vous. Je vais chercher
+Salvator; à nous deux, nous vous distrairons, vous
+oublierez votre malaise en causant avec nous, et quand
+vous vous sentirez bien, Salvator vous emmènera. Vous
+dormirez tranquille quand il sera près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas chercher Salvator, dit le prince en saisissant
+d'un mouvement impétueux les deux mains de la
+Floriani. Il ne peut rien pour moi, vous seule pouvez tout.
+Écoutez, écoutez-moi, et que je meure après, si le peu de
+force que j'ai recouvrée s'exhale dans l'effort suprême qu'il
+me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que
+Salvator vous a dit ce soir et tout ce que vous lui avez
+répondu. Ma fenêtre était ouverte, vous étiez au-dessous:
+la nuit, la voix porte dans ce silence solennel. Je sais
+donc tout, vous ne m'aimez pas, vous ne croyez seulement
+pas que je vous aime!</p>
+
+<p>Nous y voici donc, pensa la Floriani saisie de chagrin
+et fatiguée d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour
+se défendre sans blesser ce triste c&oelig;ur.&mdash;Mon cher enfant,
+dit-elle, écoutez...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria-t-il avec une énergie dont il ne
+semblait pas capable, je n'ai rien à écouter. Je sais tout
+ce que vous me direz, je n'ai pas besoin de l'entendre, et
+il n'est pas certain que j'en eusse la force. C'est moi qui
+dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-je jamais
+rien demandé? Connaîtriez-vous ma pensée, si Salvator
+ne l'eût devinée et trahie? Mais il y a quelque chose, dans
+tout cela, qui m'est insupportable, quelque chose qui m'a
+percé le c&oelig;ur, parce que c'est vous qui l'avez dit. Vous
+prétendez que je ne peux pas aimer une femme comme vous.
+Vous dites du mal de vous-même pour prouver que j'en
+dois penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et
+que, quand on dira du mal de vous en ma présence, je
+soupirerai lâchement en regrettant d'être lié à vous par
+la reconnaissance... Ces pensées-là sont affreuses, elles
+me tuent! Dites-moi que vous les abjurez, ou je ne sais
+ce que je ferai dans mon désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous affectez pas ainsi pour quelques paroles
+irréfléchies, et dont je ne me souviens même pas, dit
+Lucrezia effrayée de l'émotion croissante du prince; je
+ne songe pas à vous accuser de morgue, et je vous sais
+incapable d'ingratitude. Quoi! n'ai-je pas dit plutôt que
+votre reconnaissance pour moi était bien plus grande que
+les services si naturels que je vous ai rendus? Oubliez les
+mots qui vous ont blessé, je vous en supplie; je les rétracte
+et je suis prête à vous en demander pardon. Calmez-vous,
+et prouvez-moi la sincérité de votre amitié en ne vous
+faisant pas gratuitement souffrir vous-même!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous êtes bonne, parfaitement bonne, reprit
+Karol en s'attachant convulsivement à elle; car il
+voyait qu'elle avait hâte de rompre ce tête à tête; mais une
+seule fois, la première et la dernière fois de ma vie, sans
+doute, il faut que je parle... Sachez bien que si quelqu'un...
+que ce soit Salvator lui-même ou tout autre!...
+si quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du
+respect, de l'adoration... un culte!... le même culte que
+je rendis à la mémoire de ma mère... celui-là aura menti
+lâchement, ce sera mon ennemi, je le tuerai si je le rencontre...
+Moi qui suis doux, faible, réservé, je deviendrai
+haineux, violent, implacable, et plus fort pour le punir
+que tous ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien
+que j'ai l'apparence d'un enfant, les traits d'une femme...
+mais ils ne savent pas ce qu'il y a en moi. Ils ne peuvent
+le savoir, je ne parle jamais de moi!... Je ne prétends
+pas être remarqué, je ne sais pas chercher à me faire
+aimer. Je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Je ne demande
+même pas qu'on me croie capable d'aimer beaucoup...
+que m'importe? Mais <i>vous</i>? mais <i>vous</i>?... Ah!
+vous, du moins, il faut que vous sachiez que ce moribond
+vous appartient, comme l'esclave appartient à son maître,
+comme le sang au c&oelig;ur, comme le corps à l'âme. Ce que
+que je ne peux pas accepter, c'est que vous ne soyez pas
+sûre de cela, c'est que vous disiez que je ne peux aimer
+un être semblable à moi. Je ne suis donc pas un homme?
+Tous les hommes aiment Dieu, et moi, je vous aime
+comme l'idéal, comme la perfection; je vous crains
+comme je crains Dieu, je vous vénère au point que je
+mourrais à vos pieds plutôt que de vous exprimer un
+désir outrageant.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas que je voie en vous un fantôme comme
+celui que j'ai porté en moi si longtemps. Je sais fort
+bien que vous êtes une femme, que vous avez aimé, que
+vous pouvez aimer encore... tout autre que moi? Eh bien!
+soit! j'accepte tout cela, et je n'ai pas besoin de comprendre
+les mystères de votre c&oelig;ur et de votre vie pour
+vous adorer. Soyez tout ce que vous voudrez, abandonnez
+vos enfants, reniez Dieu, chassez-moi, aimez l'homme
+qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plaît, s'il
+peut vous donner un instant de bonheur, écoutez-le, rendez-le
+heureux; j'en mourrai certainement, mais sans
+qu'une pensée de blâme puisse entrer dans mon esprit,
+sans qu'un sentiment de vengeance puisse approcher de
+mon c&oelig;ur. Je mourrai en vous bénissant, en proclamant
+que vous avez le droit de faire tout ce qui est défendu
+aux autres, que ce qui est crime et reproche chez eux,
+est vertu et gloire chez vous. Tenez, je suis tellement
+malheureux en ce monde, et l'amour que je vous porte
+me ronge tellement les entrailles, que j'ai, en ce moment,
+un désir, un besoin effréné de mourir. Mais si
+vous voulez que je m'en aille demain, que je ne vous revoie
+jamais et que je vive, je vivrai et je serai content de
+vivre dans les tourments pour vous obéir. Vous croyez
+que j'ai aimé quelqu'un plus que vous? c'est faux! je n'ai
+jamais aimé personne. Je le sens maintenant, j'avais rêvé
+l'amour; car, comme vous l'a dit Salvator, il était dans
+mon cerveau, je ne l'avais pas senti dévorer mon c&oelig;ur.
+C'était une femme pure, et je respecte tellement son souvenir,
+que je ne veux plus lui faire un mensonge en portant
+son image sur ma poitrine. Prenez-le, cachez-le,
+gardez-le, ce portrait que je ne comprends plus, et où je
+vois toujours vos traits maintenant à la place des siens!
+je vous le donne et vous prie de l'accepter, parce qu'il
+ne doit pas être profané, et qu'il n'y a que deux endroits
+où il puisse être sanctifié désormais. Votre main, ou la
+tombe de ma mère... Ne croyez pas que je parle dans le
+délire. Si j'étais calme, je n'aurais pas le courage de
+parler; mais ce courage trahit la vérité et proclame ce
+que je pense à toute heure depuis que je vous connais.
+Et je le dirais à la face du monde, j'en ferais le serment
+sur la tête de vos enfants... je le dirai à Salvator lui-même:
+qu'il m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais
+la folie de le nier. Je vous aime, ô vous! ô toi, qui
+n'as pas de nom pour moi, et que je ne pourrais qualifier
+dans aucune langue... je t'aime!... j'ai du feu dans
+la poitrine... je meurs!</p>
+
+<p>Et Karol, épuisé par cette ardente protestation, tomba
+aux pieds de la Floriani et s'y roula en tordant ses mains
+avec tant de violence qu'il les déchira et en fit jaillir le
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;Aime-le! aime-le! prends pitié de lui! s'écria Salvator
+qui, après avoir cherché vainement le prince dans
+sa chambre et dans toute la maison, venait d'entrer,
+effrayé, et d'entendre ses dernières paroles. Aime-le, Floriani,
+ou tu n'es plus toi-même, ou un affreux égoïsme a
+desséché ton sein généreux. Il se meurt, sauve-le! Il
+n'a jamais aimé, fais-le vivre, ou je te maudis!</p>
+
+<p>Et cet homme étrangement généreux et enthousiaste,
+au milieu de son âpreté personnelle aux jouissances de
+la vie, cet inappréciable ami, qui préférait Karol à tout,
+à la Floriani et à lui-même, le releva du parquet où il se
+tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour ainsi
+dire, dans les bras de la Lucrezia, il s'élança vers la
+porte, comme pour ne pas entendre la réponse et ne pas
+assister à un bonheur auquel il ne renonçait pas sans
+effort.</p>
+
+<p>La Floriani, éperdue, reçut Karol contre son c&oelig;ur et
+l'y pressa avec tendresse; mais, plus effrayée encore que
+vaincue, elle fit à Salvator un geste absolu pour qu'il eût
+à rester.&mdash;Je l'aimerai, dit-elle, en couvrant d'un long
+et puissant baiser le front pâle du jeune prince, mais ce
+sera comme sa mère l'aimait! aussi ardemment, aussi
+constamment qu'elle, je le jure! Je vois bien qu'il a besoin
+d'être aimé ainsi, et je sais qu'il le mérite. Cette tendresse
+maternelle, dont je m'étais prise pour lui, d'instinct,
+et sans songer à la prolonger au delà de sa guérison,
+je la lui voue pour toujours, et à l'exclusion de
+tout autre homme. Je renouvelle pour toi, mon fils, le
+v&oelig;u de chasteté et de dévouement que j'ai fait pour
+Célio et pour mes autres enfants. Je garderai saintement
+et respectueusement le portrait de ta fiancée, et quand
+tu voudras le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous
+pleurerons ensemble ta mère chérie, et tu ne l'oublieras
+pas en retrouvant son c&oelig;ur dans le mien. J'accepte ton
+amour à ce prix, et j'y crois, quelque désabusée que je
+sois de tout le reste. Voilà la plus grande preuve d'affection
+que je puisse te donner!</p>
+
+<p>Cet engagement parut à Salvator un remède bien incomplet,
+et plus dangereux qu'utile. Il allait demander
+davantage, lorsque le prince, retrouvant la force avec la
+parole, s'écria, fondant en larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Bénie sois-tu, femme adorée! je ne te demanderai
+jamais rien de plus, et mon bonheur est si grand que je
+n'ai pas de parole pour t'en remercier.</p>
+
+<p>Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux
+avec transport. Puis, s'arrachant de ses bras, il suivit
+Salvator et alla dormir avec un calme dont il n'avait jamais
+joui jusqu'à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Étranges et impossibles amours! se disait Salvator
+en essayant de dormir aussi.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+<br>
+
+<p>J'espère, lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se
+passer dans ce chapitre, et que rien de tout ce qui est arrivé
+jusqu'ici, dans le cours monotone de cette histoire,
+ne t'a causé le plus léger étonnement. Je voudrais être
+auprès de toi quand tu approches du dénouement de
+chaque phase d'un roman quelconque, et, d'après tes
+prévisions je saurais si l'&oelig;uvre est dans le chemin de la
+logique et de la vérité; je me méfie beaucoup d'un dénouement
+impossible à prévoir pour tout autre que pour
+l'auteur parce qu'il n'y a pas plusieurs partis à prendre
+pour des caractères donnés. Il n'y en a qu'un, et si personne
+ne s'en doute, c'est que les caractères sont faux et
+impossibles.</p>
+
+<p>Tu me diras peut-être que voilà le prince Karol se
+livrant à une explosion de sentiment et à un abandon de
+passion bien en dehors des habitudes que je t'ai révélées
+de lui jusqu'ici. Mais non, tu ne me feras pas une observation
+aussi niaise; car je te renverrais encore à toi-même
+et je te demanderais si, en matière d'amour, ce
+qui nous semble le plus opposé à nos goûts et à nos facultés
+n'est pas précisément ce que nous embrassons avec le
+plus d'ardeur; et si, dans ces cas-là, l'impossible n'est
+pas justement l'inévitable.</p>
+
+<p>Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux,
+est bien assez folle et assez fantasque, le c&oelig;ur humain,
+tel que Dieu l'a fait, est bien assez mobile et assez inconséquent;
+il y a, dans le cours naturel des choses, bien
+assez de désordres, de cataclysmes, d'orages, de désastres
+et d'imprévu, pour qu'il soit inutile de se torturer la
+cervelle à inventer des faits étranges et des caractères
+d'exception. Il suffirait de raconter. Et puis, qu'est-ce
+que les caractères exceptionnels que le roman va toujours
+chercher pour surprendre et intéresser le public? Est-ce
+que nous ne sommes pas tous des exceptions par rapport
+aux autres, dans le détail infini de nos organisations? Si
+certaines lois communes font de l'humanité un seul être,
+n'y a-t-il pas, dans l'analyse de cette grande synthèse,
+autant d'êtres distincts et dissemblables que nous sommes
+d'individualités? La Genèse nous dit que Dieu fit l'homme
+d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que la
+même matière élémentaire servit à notre formation. Mais,
+dans la combinaison des parties constituantes de cette
+matière, reste la diversité éternelle et infinie, et, de là,
+ces deux feuilles identiques impossibles à rencontrer dans
+le règne végétal, ces deux c&oelig;urs identiques inutiles à
+rêver dans la race humaine. Sachons donc bien ce lieu
+commun: que chacun de nous est un monde inconnu à
+ses semblables, et pourrait raconter de soi une histoire
+ressemblant à celle de tout le monde, semblable à celle
+de personne.</p>
+
+<p>Le roman n'a pas autre chose à faire que de raconter
+fidèlement une de ces histoires personnelles, et de la
+rendre aussi claire que possible; qu'on y ajoute beaucoup
+de faits extérieurs, qu'on y mêle beaucoup d'individualités
+diverses, je le veux bien: mais c'est compliquer
+beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre
+instruction morale. Et puis, c'est très-fatigant pour le
+lecteur, qui est paresseux! Réjouis-toi donc, paresseux
+de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur plus paresseux
+que toi.</p>
+
+<p>Tu pressens déjà que la Floriani, en faisant la transaction,
+s'engageait plus qu'elle ne pensait, et qu'un
+amour maternel platonique, et pourtant passionné, ne
+pouvait durer éternellement entre un homme de vingt-quatre
+ans et une femme de trente, beaux tous les deux,
+et tous deux enthousiastes et avides de tendresse. Cela
+dura six semaines, peut-être deux mois, avec une sérénité
+angélique de part et d'autre, et ce fut, il faut bien
+le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage,
+et c'est dans l'âme du jeune homme qu'il s'alluma
+d'abord; puis vinrent quelques heures d'ivresse, où, pour
+tous deux, le ciel sembla descendre sur la terre. Mais
+quand la félicité humaine est arrivée à son apogée, elle
+touche à sa fin. L'inexorable loi qui préside à notre destinée
+l'a réglé ainsi, et la plus folle des sagesses serait
+celle qui exhorterait l'homme à se développer pour le
+bonheur absolu, sans lui dire que ce bonheur doit être
+dans sa vie le passage d'un éclair, et qu'il faut s'arranger
+pour végéter le reste du temps, assez satisfait d'une espérance
+ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du
+roman: pour qu'elle fût complète, il faudrait mourir le
+lendemain de certains jours. Pour que le roman flatte
+l'imagination, on le termine ordinairement le jour de
+l'hyménée; c'est-à-dire qu'on aspire, pendant un nombre
+plus ou moins savant de volumes, à voir luire un rayon,
+dont aucun art ne peut exprimer l'éclat et la beauté, et
+que le lecteur colore à sa guise, car c'est là que l'auteur
+renonce à peindre et lui souhaite le bonsoir.</p>
+
+<p>Eh bien! pour essayer un peu de sortir du chemin
+tracé, nous ne fermerons pas le livre à cette page fatale.
+Nous nous arrêterons un instant au sommet de cette
+pente que nous avons vu gravir, et nous la redescendrons
+dans un second volume, que le lecteur est dispensé de
+lire s'il n'aime pas les histoires tristes et les vérités
+chagrines.</p>
+
+<p>Te voilà bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit
+arriver désormais. Je poursuis, arrête-toi là si tu veux.
+Tu connais la synthèse de ces deux existences qui se sont
+rapprochées des deux bouts opposés de l'horizon social.
+Le détail me regarde, et si tu ne t'en soucies point,
+laisse-moi l'écrire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours
+forcé de penser à toi, et que l'on n'écrive jamais
+pour soi-même, en se donnant le plaisir de t'oublier? Tu
+n'es guère embarrassé de le rendre, et alors nous sommes
+quittes.</p>
+
+<p>En renonçant à l'amour, en cherchant la retraite, la
+Floriani s'était trompée de date dans sa vie. Il est bien
+certain qu'elle s'était persuadé, dans ce moment-là, que
+le calme de la vieillesse, auquel elle aspirait, était venu,
+par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le temps.
+Les quinze années de passion et de tourments qu'elle venait
+de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles
+qu'elle se flattait de se les faire compter doubles par le
+Dispensateur suprême de nos épreuves. Mais l'implacable
+destinée n'était pas satisfaite. Pour s'être trompée dans
+ses choix, pour avoir donné une affection sublime à des
+êtres qui lui plaisaient sans le mériter, pour n'avoir pas
+su aimer ceux qui le méritaient sans lui plaire, pour avoir
+trop aimé ceux que Jésus-Christ a voulu racheter, et n'avoir
+pas cherché la quiétude, la sécurité et le triomphe
+paisible des élus, de ces insupportables <i>justes</i>, qui du
+haut de leurs chaises d'or, narguent les misères et les
+souffrances de l'humanité, la pauvre pécheresse devait
+expier encore les malheurs passés par de nouveaux malheurs.
+Faites-vous s&oelig;ur de charité, allez ramasser les
+membres épars sur le champ de bataille, et chasser les
+mouches immondes des plaies du moribond abandonné;
+vous serez emportée par un boulet, ou traitée comme
+une vivandière par le vainqueur brutal. Mais vivez avec
+les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches, les sages,
+les heureux de ce monde, parfumez votre âme délicate
+dans une atmosphère éthérée; soyez comme une fleur
+dans son jardin, comme la princesse Lucie dans son
+nuage, et vous serez canonisée.</p>
+
+<p>La Floriani se faisait donc de grandes illusions, en
+s'imaginant qu'elle en serait quitte à si bon marché, et
+que, désormais, elle pourrait vivre pour ses enfants, pour
+son vieux père, et pour elle-même. Un c&oelig;ur qui a passé
+par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait
+à peine n'est pas guéri par quelques mois de repos et de
+solitude. Cette solitude même et cette inaction ne sont
+peut-être pas ce qui lui convient. La transition s'était
+faite trop brusquement, et, en acceptant sa guérison
+comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas
+assez veillé sur elle-même. Lorsqu'au lieu de cet amour
+exigeant et personnel qui avait fait tout le mal de sa vie,
+le noble et romanesque prince de Roswald lui offrit un
+dévouement absolu, un respect digne d'une sainte, et
+qu'il accepta même avec transport le v&oelig;u d'une amitié
+chaste de sa part, elle se crut sauvée. Était-il permis à
+une femme chargée de tant de fautes de s'abuser à ce
+point, et de s'imaginer bonnement que la Providence
+allait la récompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir?
+Non, cela n'était point permis, et pourtant la Lucrezia
+s'en accommoda avec sa naïveté habituelle.</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>Elle y trouva d'abord un bonheur extrême, des joies
+sans mélange. Karol était si dominé, si soumis, il s'était
+abjuré si complétement, il subissait une telle fascination,
+qu'un mot, un regard, une innocente caresse, le jetaient
+dans une ivresse inappréciable. Il y avait à la surface de
+son être une pureté angélique, et les âcres passions qui
+fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son
+âme, ne s'éveillèrent pas tout de suite. Il n'avait jamais
+brûlé du feu de l'amour, il n'avait jamais senti battre
+contre son c&oelig;ur le c&oelig;ur d'une femme, et les premières
+émotions de ce genre furent pour lui plus vives et plus
+profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux
+prises avec le premier éveil des sens.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps déjà que ces désirs germaient en
+lui sans qu'il voulût s'en rendre compte. Il les avait
+trompés à l'aide de la poésie et de ce religieux sentiment
+pour une fiancée, dont il avait à peine senti la main
+effleurer la sienne. Ses rêves arrivaient donc tout frais,
+tout craintifs et tout palpitants à la réalité. Il avait encore
+les terreurs d'un enfant et déjà l'énergie d'un homme.
+Ce mélange de pudeur et d'emportement lui donnait un
+charme irrésistible que la Floriani n'avait encore jamais
+rencontré. Aussi, chaque jour l'enflamma-t-il d'une sympathie,
+d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont
+elle ne mesura pas les progrès.</p>
+
+<p>Toujours téméraire par bravoure, et insouciante pour
+elle-même à cause de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas
+venir l'orage. Pouvait-elle croire autre chose que ce
+qu'il lui disait, et s'inquiéter d'un avenir qui semblait
+devoir être la continuation indéfinie de cet amour céleste?</p>
+
+<p>Il se trompait lui-même en trompant sa maîtresse, ce
+doux et terrible enfant, qui, tout vaincu et tout dévoré
+par la passion, n'y croyait pas encore, qui avait vécu
+d'illusions et se fiait à la puissance des mots sans apprécier
+les nuances d'idées et de faits qu'ils représentent.
+Quand il avait appelé la Floriani <i>ma mère</i>, quand il avait
+pressé le bord de son vêtement contre ses lèvres ardentes,
+quand il avait dit en s'endormant: «plutôt
+mourir que de la profaner dans ma pensée,» il se jugeait
+plus fort que la nature humaine, et méprisait encore la
+tempête qui grondait dans son sein.</p>
+
+<p>Et elle, l'aveugle enfant, car c'était un enfant encore
+plus ingénu et plus crédule que Karol, cette femme que,
+dans la langue reçue, on aurait bien pu appeler une
+femme perdue; elle croyait à ce calme qui lui semblait
+si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'éprouvait en
+elle-même, parce que la lassitude et le dégoût avaient
+calmé son sang, et la préservaient d'un entraînement
+subit.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png" ></p>
+<br>
+
+<p>Et, dans cette confiance réciproque, si absolue et si
+sincère, que la présence de Salvator ne les gênait point,
+et que leurs chastes baisers craignaient à peine les regards
+des enfants, chaque jour pourtant creusait un
+abîme. Karol n'existait plus par lui-même. Sa race, sa
+croyance, sa mère, sa fiancée, ses instincts, ses goûts et
+ses relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait
+que par le souffle de la Floriani, il ne respirait pas et ne
+voyait pas, il ne comprenait ni ne pensait, quand elle ne
+se mettait pas entre lui et le monde extérieur. L'ivresse
+était si complète qu'il ne pouvait plus faire un pas de lui-même
+dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que le
+passé. L'idée de se séparer d'elle n'avait aucun sens pour
+lui. Il semblait que cet être diaphane et fragile se fût consumé
+et absorbé dans le foyer de l'amour.</p>
+
+<p>Peu à peu pourtant la flamme se dégagea des nuages
+de parfums qui la voilaient. L'éclair traversa le ciel, la
+voix de la passion retentit comme un cri de détresse,
+comme une question de vie ou de mort. Un insensible
+abandon de toute crainte et de toute prudence avait
+amené jour par jour l'imminente défaite de cette suprême
+raison dont se piquait la Floriani. Un invincible
+attrait, une progression de voluptés délicates et dévorantes,
+les délices d'une ivresse inconnue et souveraine
+avaient endormi et anéanti une à une les saintes terreurs
+de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir
+être avilissante pour tous deux, donna à son amour une
+exaltation et une intensité nouvelles.</p>
+
+<p>Il avait passé sa vie à se battre en duel au nom de l'esprit
+contre la matière, il avait vu dans la sanctification du
+mariage et dans l'union bénie de deux virginités, la seule
+réhabilitation possible de cet acte qui n'était divin selon
+lui que parce qu'il était nécessaire. Il avait cru longtemps
+que demander la révélation de l'amour à une femme prodigue
+de ce bienfait, ou seulement à une femme qui ne
+lui en apporterait pas les prémices, serait pour lui une
+chute sans remède et sans pardon à ses propres yeux. Il
+fut fort surpris de se sentir inondé de tant de joie que sa
+conscience était muette; et quand il interrogea cette conscience,
+il la trouva ivre. Elle lui répondit qu'elle n'avait
+rien eu à démêler avec son péché, qu'elle se sentait légère,
+qu'elle ne savait pourquoi il avait toujours voulu
+l'empêcher de faire cause commune avec son c&oelig;ur, enfin
+qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, et qu'elle lui parlerait
+morale et sagesse quand elle serait rassasiée.</p>
+
+<p>La Floriani, qui n'avait jamais fait ces distinctions
+métaphysiques entre ses penchants et ses intérêts personnels,
+et qui n'avait renoncé à l'amour que parce que
+le sien avait causé le malheur d'autrui, se sentit très-calme
+et très-fière lorsque, l'illusion de son amant se
+communiquant à elle, elle crut qu'il était pour toujours
+le plus heureux des hommes. Elle ne regretta pas seulement
+son beau rêve de force et de vieillesse anticipée;
+son orgueil ne lui fit pas de reproches, et elle ne pleura
+point sur sa chute. Toujours naïve et confiante, elle
+ne répondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant
+si Karol se repentait et se trouvait à plaindre. Et
+comme la félicité de Karol touchait aux nues en ce moment,
+comme Salvator lui-même en était stupéfait d'étonnement,
+de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien
+à répondre.</p>
+
+<p>Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave
+comte Albani, qui n'eût pas senti ce bonheur avec la
+même puissance que son jeune ami, mais qui ne l'eût
+pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut si
+agité qu'il en perdit le sommeil, et presque l'appétit et
+la gaieté. Mais son âme était si belle et son amitié si
+loyale, qu'il remporta la victoire. Il remercia la Floriani
+avec effusion, d'avoir, sinon guéri à jamais l'esprit et le
+c&oelig;ur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible dans de
+telles conditions), du moins de l'avoir initié à un bonheur
+que nulle autre femme ne lui eût jamais fait connaître.
+Puis, prétextant des affaires indispensables à Venise, il
+partit sans vouloir faire avec eux aucun plan d'avenir.
+«Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et vous me
+direz alors ce que vous aurez résolu.»</p>
+
+<p>Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps
+le spectacle d'un bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait
+cependant de toute son âme. Il se mit en route
+sans leur dire qu'il allait chercher des distractions philosophiques
+auprès d'une certaine danseuse, qui lui avait fait
+un signe à Milan, dans la coulisse du théâtre de la Scala.</p>
+
+<p>«Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant,
+que mon jeune puritain mordrait au fruit défendu avec
+cette violence et cet oubli du passé. Cette Floriani est
+donc un être plus enchanteur que le serpent, car Adam
+pleura aussitôt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne,
+au contraire!... Allons! veuille le ciel que cela dure,
+et qu'à mon retour je ne le trouve pas honteux et désespéré!»</p>
+
+<p>Tu sauras bientôt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne
+le sais déjà, et si tu ne préfères rester entre la porte du
+ciel et celle de l'enfer.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<br>
+<p>Malgré l'affection que le prince portait au comte, malgré
+la reconnaissance que lui inspiraient son dévouement,
+ses tendres soins, et l'espèce de sanction qu'il venait de
+donner à son bonheur, le bonheur est si égoïste, que
+Karol vit partir Albani avec une sorte de joie. La présence
+d'un ami gêne toujours un peu les continuels épanchements
+d'une âme enivrée, et bien que le prince eût
+mis beaucoup d'abandon à proclamer devant Salvator la
+force de sa passion, il n'en est pas moins vrai qu'il était
+un peu mécontent quand il ne le voyait pas accueillir avec
+une confiance absolue la conviction où il était que ce
+bonheur devait durer toujours et n'être troublé par aucun
+nuage.</p>
+
+<p>Une âme moins pure et moins loyale que la sienne eût
+été humiliée, peut-être, de se montrer si différente d'elle-même
+devant un ami qui pouvait comparer le présent
+avec le passé, et l'accuser d'inconséquence, ou seulement
+sourire de son entraînement subit, comme il avait souri
+auparavant de sa réserve exagérée. Mais si Karol avait
+certaines petitesses d'esprit, ce n'étaient jamais des petitesses
+mesquines, et l'on eût pu dire que c'étaient plutôt
+des puérilités charmantes. Lui aussi avait ses naïvetés
+moins frappantes, moins complètes que celles de la Floriani;
+mais plus fines et réellement intéressantes par leur
+contraste avec le fond de son caractère. Ainsi, il ne niait
+pas qu'il eût été rigoriste dans le passé, et qu'il fût aveuglé
+dans le présent; mais il lui était impossible de l'avouer.
+Il ne s'en souvenait pas, et ne se rendait presque pas
+compte de sa transformation. Il persistait à croire qu'il
+haïssait les emportements d'un esprit sans règle et sans
+retenue, et si on lui eût parlé d'une autre femme, toute
+semblable à la Floriani par sa conduite et ses aventures,
+mais n'ayant pas en elle ce charme mystérieux qu'il subissait,
+il en eût détourné ses regards avec effroi et aversion.
+Enfin, il avait littéralement sur les yeux ce bandeau
+que les poètes antiques, ces maîtres dans l'art de symboliser
+les passions, ont placé sur ceux de Cupidon. Son
+esprit n'avait point changé, mais son c&oelig;ur et son imagination
+paraient l'idole de toutes les vertus qu'il souhaitait
+d'adorer.</p>
+
+<p>La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire,
+à recevoir un culte dont elle n'avait jamais eu l'idée.
+Certes, elle avait été aimée, et elle avait aimé aussi très-ardemment.
+Mais les organisations aussi exquises que
+celle de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point
+rencontré. Ainsi qu'elle l'avait dit à Salvator, elle n'avait
+aimé que de pauvres diables, c'est-à-dire des hommes
+sans nom, sans fortune et sans gloire. Une fierté craintive
+lui avait toujours fait repousser l'hommage des gens
+haut placés dans le monde. Tout ce qui eût pu ressembler
+à une liaison fondée sur un intérêt personnel de fortune,
+de succès ou de vanité, l'avait toujours trouvée
+défiante et presque hautaine. Avec l'excessive bienveillance
+de son caractère, ce soin de fuir et de repousser
+les grands seigneurs ou les grands artistes avait été bizarre
+en apparence; mais c'était, en effet, une conséquence
+de son caractère indépendant et brave, peut-être
+aussi de cet instinct maternel qu'elle portait dans tout.
+L'idée d'être protégée lui était insupportable; elle préférait
+être dominée par les travers d'un amant sans délicatesse
+que de subir la discipline majestueuse d'un pédagogue
+parfumé. Au fond, c'était toujours elle qui avait
+protégé et réhabilité, sauvé ou tenté de sauver les hommes
+qu'elle avait chéris. Gourmandant leurs vices avec
+tendresse, réparant leurs fautes avec dévouement, elle
+avait failli faire des dieux de ces simples mortels. Mais
+elle s'était sacrifiée trop complétement pour réussir. Depuis
+le Christ, mis en croix pour avoir trop aimé, jusqu'à
+nos jours, c'est l'histoire de tous les dévouements. Celui
+qui se les impose en est l'inévitable victime, et comme la
+Lucrezia n'était, après tout, qu'une femme, elle n'avait
+pas poussé la patience jusqu'à mourir. D'ailleurs, elle
+avait logé trop d'amours à la fois dans son âme, c'est-à-dire
+qu'elle avait voulu être la mère de ses amants sans
+cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections,
+toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre
+leur combat par l'extinction de la moins obstinée.
+Les enfants l'avaient emporté toujours, et, pour parler
+par métaphore, les amants, pris aux <i>Enfants-Trouvés</i>
+de la civilisation, avaient dû y retourner tôt ou tard.</p>
+
+<p>Il en résulta qu'elle fut haïe et maudite souvent, par
+ces hommes qui lui devaient tout, et qui, après avoir été
+gâtés par elle, ne purent comprendre qu'elle se reprenait,
+lorsqu'elle était lasse et découragée. Ils l'accusèrent d'être
+capricieuse, impitoyable, folle dans sa précipitation à se
+livrer et à se retirer, et ce dernier grief était un peu
+fondé. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite,
+cher lecteur, et mon intention n'a jamais été de te
+montrer en elle l'être divin que rêvait Karol. C'est un
+personnage humain que j'analyse ici sous tes yeux, avec
+ses grands instincts et sa faiblesse d'exécution, ses vastes
+entreprises et ses moyens bornés ou erronés.</p>
+
+<p>Beaucoup d'hommes charmants pensèrent que la Floriani
+était une impertinente, une personne distraite, fantasque
+et sans jugement, parce qu'elle n'accueillait pas
+leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire respecter de
+ces gens-là, elle qui choisissait si mal les objets de sa
+préférence, et qui rompait bientôt avec eux pour choisir
+plus mal encore?</p>
+
+<p>Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperçut pas beaucoup
+ayant plus d'amis encore, et comptant pour rien ce
+qu'on disait d'elle, quand son c&oelig;ur était préoccupé par
+tant de vives affections. Mais elle ne s'en habitua pas
+moins à regarder les grands seigneurs et les personnages
+privilégiés comme ses ennemis naturels. Elle était restée
+fille du peuple jusqu'à la moelle des os, au milieu de sa
+carrière de reine de théâtre; et, tout en acquérant l'usage
+du monde, elle conserva contre le monde un fond d'orgueil
+un peu sauvage. Elle savait y porter une grande
+distinction de manières, et quand elle jouait la comédie,
+ou quand elle écrivait pour le théâtre, on eût dit qu'elle
+était née sur le trône. Mais elle ne pouvait souffrir qu'on
+supposât qu'elle devait cet air noble et ce langage élevé
+à la fréquentation des gens titrés. Elle sentait bien qu'elle
+puisait sa noblesse dans son propre sentiment des hautes
+convenances de l'art, dans son instinct de la véritable
+élégance, et dans la fierté innée de son esprit. Elle riait
+aux éclats, lorsqu'un marquis à figure basse et à tournure
+absurde venait lui dire, dans sa loge, que ce qu'on
+admirait le plus en elle, c'est qu'elle eût deviné la bonne
+compagnie. Un jour qu'une grande dame (laquelle avait
+malheureusement la voix rauque, les mains violettes et
+le menton barbu), lui faisait compliment sur ses airs de
+duchesse, elle lui répondait d'un ton pénétré: «Quand on
+a des modèles comme Votre Seigneurie sous les yeux, on
+ne peut pas se tromper sur ce qui convient à un rôle noble.»
+Mais quand la grande dame fut sortie, la comédienne
+éclata de rire avec ses camarades. Pauvre duchesse,
+qui avait cru lui faire beaucoup de plaisir et
+d'honneur avec ses éloges!</p>
+
+<p>Toutes ces digressions sont là pour vous dire qu'il ne
+fallait pas moins qu'un miracle pour que la railleuse et fière
+plébéienne se prit d'engouement et de tendresse pour un
+prince. On a vu comment ce miracle se fit par degrés, et
+se trouva accompli comme par surprise. Alors la Floriani,
+n'étant plus occupée à se défendre, mais à admirer, découvrit
+dans celui qu'elle aimait des charmes qu'elle n'avait
+jamais voulu apprécier dans ceux de sa caste. Fidèle
+à ses préventions, elle ne voulut point faire honneur de
+tant de grâces et de courtoisie délicate à l'éducation qu'il
+avait reçue et aux habitudes qu'il avait contractées. A ce
+point de vue, elle les eût plutôt critiquées; mais, en supposant
+qu'il ne les devait qu'à la perfection de son caractère
+naturel, à la douceur de son âme et à la tendresse
+de ses sentiments pour elle, elle en fut enivrée. Il lui
+semblait que toutes ses amours avaient été des orgies,
+au prix de ce festin d'ambroisie et de miel que lui servaient
+les chastes lèvres, les paroles suaves et les extases
+célestes de son jeune amant.</p>
+
+<p>&mdash;«Je ne mérite point de telles adorations, lui disait-elle,
+mais je t'aime d'être capable de les ressentir et de
+les exprimer ainsi. Je ne m'aimais point, je ne me suis
+jamais aimée jusqu'ici. Mais il me semble que je commence
+à m'aimer en toi, et que je suis forcée de respecter
+l'être que tu vénères de la sorte.</p>
+
+<p>«Non, non! je n'avais jamais été aimée et tu es mon
+premier amour! s'écriait-elle dans la sincérité de son
+c&oelig;ur. Je cherchais, avec une soif ardente, ce que j'ai
+enfin trouvé aujourd'hui. Va, mon âme que je croyais
+épuisée, était aussi vierge que la tienne, j'en suis certaine
+à présent, et je puis le jurer devant Dieu!»</p>
+
+<p>L'amour est plein de ces blasphèmes de bonne foi. Le
+dernier semble toujours le premier chez les natures puissantes,
+et il est certain que si l'affection se mesure à l'enthousiasme,
+jamais la Floriani n'avait autant aimé. Cet
+enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes avait
+été de courte durée. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le
+renouveler. L'affection avait survécu un certain temps au
+désenchantement; puis étaient venus la générosité, la
+sollicitude, la compassion, le dévouement, le sentiment
+maternel, en un mot, et c'était merveille que des passions
+si follement conçues eussent pu vivre aussi longtemps,
+quoique le monde, ne jugeant que de l'apparence, se fût
+étonné et scandalisé de les lui voir rompre si vite et si
+absolument. Dans toutes ces passions elle avait été heureuse
+et aveuglée huit jours à peine, et quand un ou deux
+ans de dévouement absolu survit à un amour reconnu
+absurde et mal placé, n'est-ce pas une grande dépense
+d'héroïsme, plus coûteuse que ne le serait le sacrifice
+d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait toujours
+digne?</p>
+
+<p>Oh! dans ce cas-là, est-ce bien difficile et bien méritoire
+de se soumettre et de s'immoler? Coriolan est plus
+grand en pardonnant à la patrie ingrate, que Régulus en
+souffrant le martyre pour la patrie reconnaissante.</p>
+
+<p>Aussi la Floriani fut-elle étourdie, cette fois, de son
+bonheur. Elle avait bien commencé, cette fois encore,
+par le dévouement, puisqu'elle avait soigné, veillé et
+sauvé cet enfant malade, au prix d'une grande anxiété
+morale et d'une grande fatigue physique. Mais qu'était-ce
+que cela en comparaison de ce qu'elle avait souffert pour
+sauver des âmes perverses ou des esprits égarés?</p>
+
+<p>Rien, en vérité, moins que rien! N'avait-elle pas prodigué
+des soins et des veilles à des pauvres, à des inconnus?
+«Et pour ce peu qu'il me doit, se disait-elle, le voilà
+qui m'aime comme si je lui avais ouvert les cieux! Maintenant
+je ne me dirai plus que je suis aimée parce que je
+suis nécessaire, ou bien parce qu'un peu d'éclat m'environne.
+Il m'aime pour moi-même, pour moi seule. Il est
+riche, il est prince, il est vertueux, il n'a pas de dettes
+à payer, il ne se sent pas faible d'esprit et entraîné par
+des passions nuisibles. Il n'est ni libertin, ni joueur, ni
+prodigue, ni vaniteux. Il n'a qu'une ambition, celle d'être
+aimé, et n'attend de moi aucun service, aucun appui,
+mais seulement le bonheur que l'amour peut donner. Il
+ne m'a point vue dans ma gloire. Ce n'est pas cette beauté
+artificielle que donnent les costumes, l'exercice des talents,
+le triomphe, l'engouement de la foule et la rivalité
+des hommages qui l'ont attiré vers moi. Il ne m'a vue
+que dans la retraite et dépouillée de tout prestige. C'est
+mon être, c'est moi, oh! oui, c'est bien moi qu'il aime!»</p>
+
+<p>Elle ne se disait pas ce qui, en effet, était plus difficile
+à concevoir et à expliquer, que ce jeune homme, dévoré
+du besoin d'une affection exclusive, et récemment privé
+de celle sa mère, était arrivé à l'heure de sa vie où il lui
+fallait s'attacher ou mourir; que le hasard ou la <i>fatalité</i>
+(comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui
+ayant fait rencontrer des soins, de la tendresse et de la
+bonté chez une femme encore belle et très-aimable, sa
+vie intérieure, trop longtemps comprimée, avait fait
+explosion; qu'enfin, il aimait passionnément, parce qu'il
+ne pouvait pas aimer autrement.</p>
+
+<p>L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze
+jours, dura plus d'un mois. Qui le retint aussi longtemps
+loin de ses amis? C'est peut-être quelqu'un qui ne vaut
+point la peine qu'on en parle; aussi je n'en parlerai pas.
+Il en jugea de même, car il n'en parla jamais à Karol ni
+à la Lucrezia. Il vint les rejoindre quand il se fut bien
+convaincu qu'il eût mieux fait de ne pas les quitter.</p>
+
+<p>Pendant ce tête-à-tête d'un mois, le paradis demeura
+clair, serein, inondé de soleil et prodigue de richesses
+pour nos deux amants. La possession absolue et continuelle
+de l'être qu'il aimait était la seule existence que
+Karol pût supporter. Plus il était aimé, plus il voulait
+l'être; plus son bonheur le possédait, plus il s'acharnait
+à posséder son bonheur.</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait le posséder qu'à une condition: c'est
+que rien ne se placerait jamais entre lui et l'objet de sa
+passion, et ce miracle fut fait en sa faveur pendant plus
+d'un mois, grâce à un concours de circonstances tout à
+fait exceptionnelles dans la vie. Les quatre enfants de la
+Floriani furent en parfaite santé, et pas un seul n'éprouva
+la plus légère indisposition pendant cinq semaines. Si
+Célio avait pris un coup de soleil ou que le petit Salvator
+eût percé quelque grosse dent, la Floriani eût été nécessairement
+absorbée par les soins à leur donner, et distraite,
+quelques jours, de son cher prince; mais, comme
+les deux garçons et les deux filles se portèrent à merveille,
+il n'y eut ni colères, ni larmes, ni querelles entre
+eux; du moins, s'il y en eut, Karol ne s'en aperçut pas,
+car il ne s'apercevait point encore des petits détails,
+des rares interruptions de sa félicité, et Lucrezia n'eut
+que de très-courts instants à consacrer à ses actes de répression
+ou d'intervention maternelle. Elle exerça paisiblement
+sur eux sa police assidue et clairvoyante; mais
+ils la lui rendirent si facile et si douce, que le prince ne
+vit que le côté adorable de ces fonctions sacrées.</p>
+
+<p>Le père Menapace prit beaucoup de poisson et le vendit
+fort bien, tant à sa fille qu'à l'aubergiste d'Iseo; ce
+qui le mit de bonne humeur et l'empêcha de venir faire
+aucune réprimande fâcheuse à la Lucrezia. Elle alla le
+voir plusieurs fois par jour, comme à l'ordinaire, mais
+sans que Karol songeât à l'accompagner; de sorte qu'il
+oublia l'éloignement et le dégoût que ce sordide vieillard
+lui avait inspirés d'abord. Enfin, il ne vint personne à la
+villa Floriani, et rien ne troubla le divin tête-à-tête.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<br>
+<p>Il faut dire aussi que le prince aida la destinée par
+l'heureuse disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien
+pour s'apercevoir de l'étrangeté de sa situation. Habile à
+se torturer, dans l'habitude de ses sombres et taciturnes
+rêveries, il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité
+de la Floriani chasser ses tristes pensées et entretenir
+son bien-être intellectuel.</p>
+
+<p>Ils ne causèrent presque point ensemble: admirable
+et unique moyen de s'entendre toujours et sur tous les
+points! leur amour étant à son zénith, ne s'exprima guère
+qu'en brûlantes divagations, en caresses échangées, en
+contemplations muettes ou en apostrophes passionnées,
+en regards extatiques, en douces rêveries à deux.</p>
+
+<p>Si l'on eût pu lire dans ces deux âmes ainsi plongées
+dans les rêves de l'idéal, on eût pourtant signalé une
+grande absence de similitude et d'unité entre elles. Tandis
+que la Floriani, éprise de la nature, associait à son
+ivresse le ciel et la terre, la lune et le lac, les fleurs et la
+brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir de
+ses douleurs passées, Karol, insensible à la beauté extérieure
+des choses et aux réalités de sa propre vie, noyait
+son imagination plus exquise ou plus libre dans un monologue
+exalté avec Dieu même. Il n'était plus sur la terre,
+il était dans un empyrée de nuages d'or et de parfums,
+aux pieds de l'Éternel, entre sa mère chérie et sa maîtresse
+adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un
+parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia
+en fît la remarque, il voyait cette splendeur et respirait
+ces délices dans son rêve; mais il n'avait, en réalité, rien
+vu et rien senti. Quelquefois, quand elle lui disait: «Vois
+comme la terre est belle!» il lui répondait: «Je ne vois
+pas la terre, je ne vois que le ciel.» Et elle admirait la
+profondeur passionnée de cette réponse sans la bien comprendre.
+Elle regardait les nuages de pourpre du couchant,
+et ne songeait pas que l'âme de Karol voyait, bien
+au-dessus des nuages, un Éden fantastique où il croyait
+se promener avec elle, mais où il était véritablement seul.
+Enfin, on peut dire que la Floriani voyait la réalité avec
+le sentiment poétique de l'auteur de <i>Waverley</i>, tandis
+que son amant, idéalisant la poésie même, peuplait l'infini
+de ses propres créations, à la manière de Manfred.</p>
+
+<p>Malgré ces différences, leur vol s'était élevé aussi haut
+que possible, et les choses d'ici-bas ne trouvaient point
+de place dans leurs épanchements. Ceci était tout à fait
+opposé aux instincts actifs, secourables, et pour ainsi dire
+militants de Lucrezia; elle voyageait dans ces espaces
+comme un aveugle-né qui recouvrerait tout à coup la vue,
+et qui s'essaierait en vain à comprendre tous ces objets
+nouveaux et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner
+qu'un aperçu vague de sa propre vision. Il eût cru lui
+faire injure en pensant qu'elle n'avait pas la vue plus
+longue que lui, et qu'elle ne s'expliquait pas le prodige à
+elle-même mille fois mieux qu'il n'eût pu le lui expliquer.
+Quant à elle, perdue dans cette immensité, mais ravie de
+cette course aventureuse à travers un nouveau monde,
+elle ne songeait guère à l'interroger sur ce qu'il éprouvait.
+Elle sentait l'insuffisance de la parole humaine pour
+la première fois, elle qui l'avait tant étudiée et qui s'en
+était si bien servie! Mais, humble comme on l'est quand
+on idolâtre un autre que soi-même, elle croyait que tout
+ce qu'elle eût pu dire ou entendre n'était rien auprès de
+ce que pensait et sentait son amant.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas encore éprouvé la fatigue attachée à
+cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite
+naturellement, lorsque Salvator vint rompre le tête-à-tête,
+et, cependant, elle le vit arriver avec une satisfaction
+instinctive, et le reçut à bras ouverts. Il tombait
+à l'improviste, il n'avait point écrit depuis huit jours; on
+était un peu inquiet de lui, la Floriani plus que Karol pourtant,
+bien qu'elle ne l'aimât pas autant que le prince devait
+l'aimer, mais par suite de cette sollicitude naturelle qui
+trouvait moins de place dans le ravissement surhumain
+du jeune prince.</p>
+
+<p>Ce dernier avait paru et cru désirer sans doute le retour
+de son fidèle ami; mais quand il entendit les grelots
+des chevaux de poste s'arrêter à la grille de la villa, sans
+qu'il sût de quoi il s'agissait, son c&oelig;ur se serra. L'ancien
+pressentiment effacé et oublié se réveilla tout à coup.
+«Mon Dieu! s'écria-t-il en pressant convulsivement le
+bras de la Lucrezia, nous ne sommes plus seuls; je suis
+perdu! Ah! je voudrais mourir maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! répondit-elle; si c'est un étranger, je ne
+le reçois pas; mais ce ne peut être que Salvator, mon
+c&oelig;ur me l'annonce, et c'est le complément de notre bonheur.»</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgré lui, il
+souhaitait que ce fût un étranger, afin qu'on le renvoyât.
+Il reçut pourtant son ami avec un profond attendrissement;
+mais une tristesse involontaire s'était déjà emparée
+de lui. C'était un changement dans cette existence
+qu'il savourait si complète, et qui ne pouvait que perdre
+à une modification quelconque.</p>
+
+<p>Salvator lui sembla plus bruyant, plus vivant que jamais,
+dans le sens matériel du mot. Il ne s'était point
+trouvé heureux loin d'eux, mais il s'était distrait et
+amusé, en dépit des contrariétés et des mécomptes que
+l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il
+pouvait raconter de son séjour à Venise. Il parla de bals
+dans les vieux palais, de promenades sur les lagunes, de
+musique dans les églises, et de processions autour de la
+place Saint-Marc; puis de rencontres fortuites et agréables,
+d'un ami Français, d'une belle Anglaise de sa connaissance,
+de hauts personnages allemands et slaves, parents
+de Karol; enfin, il fit passer, sur le prisme radieux
+où Karol s'était oublié, la petite lanterne magique du
+monde.</p>
+
+<p>Dans tout ce qu'il disait, il n'y avait rien de désagréable
+ni d'émouvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant
+un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert
+sublime, une vielle criarde venait mêler des sons aigus
+et un motif musical vulgaire, aux pensées divines des
+grands maîtres. On ne pouvait lui parler de personne qui
+l'intéressât désormais, ni de rien qui ne lui semblât au-dessous
+de sa situation morale et indigne d'être mentionné.
+Il essaya de ne pas écouter; mais, malgré lui, il entendit
+Salvator dire à la Floriani: «Ah çà, que je te donne donc
+des nouvelles qui t'intéressent à ton tour! J'ai rencontré
+beaucoup de tes amis, je devrais dire tout le monde, car
+tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne
+fût-ce qu'un soir et sur le théâtre, ne peut t'oublier. J'ai
+vu Lamberti, ton ancien associé de direction, qui pleure
+ta retraite et dit que le théâtre est maintenant perdu en
+Italie. J'ai vu le comte Montanari, de Bergame, qui ne
+parlera jusqu'à son dernier soupir, que de la journée que
+tu as bien voulu passer dans sa villa; et le petit Santorelli
+qui est toujours amoureux de toi!... et la comtesse
+Corsini qui t'a connue à Rome, et chez laquelle tu as bien
+voulu lire, un soir, un drame de son ami l'abbé Varini!
+une mauvaise pièce, à ce qu'il paraît, mais que tu as si
+bien dite, que tout le monde l'a crue bonne et que tous
+les yeux ont été baignés de pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me rappelle pas mes vieux péchés, répondit la
+Lucrezia. C'en est un mortel, peut-être, que de déclamer
+avec soin et conscience une platitude. C'est tromper l'auteur
+et l'auditoire. Dieu merci, je ne suis plus exposée à
+commettre de pareilles fautes! Et dis-moi, qui as-tu rencontré
+encore?</p>
+
+<p>Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pût
+intéresser sa maîtresse. Salvator nomma encore une demi-douzaine
+de personnes, et la Floriani, qui n'y mettait
+réellement aucun intérêt marqué, l'écouta cependant avec
+cette obligeance qu'on doit à ses amis. Mais il y eut un
+nom qu'elle recueillit pourtant avec une certaine sollicitude.
+C'était celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle
+avait sauvé plusieurs fois des désastres de la misère,
+quoiqu'elle n'eût jamais eu pour lui le moindre amour, ni
+la plus légère velléité d'engouement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! encore une fois endetté à ce point? dit-elle,
+lorsque Salvator lui eut donné de ses nouvelles avec un
+certain détail; il est donc impossible de le sauver de son
+désordre et de son imprévoyance, ce malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, il faudra l'essayer encore.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai prévenu ton désir, je lui ai donné quelques secours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en remercie, c'est bien de ta part! Je te
+restituerai cela, Salvator.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! tu veux m'empêcher de faire la charité?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais celle-ci n'est peut-être pas très-bien placée,
+et c'est à ma considération que tu l'as faite, car tu
+connaissais très-peu Boccaferri, et je suis sûre qu'il s'est
+servi de mon nom pour t'intéresser à son sort.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! Une pouvait invoquer une patronne plus
+puissante. D'ailleurs, je l'aime, ce drôle-là, il m'amuse:
+il a tant d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Et tant de talent! ajouta la Floriani, s'il voulait et
+s'il savait en faire usage! Pauvre Boccaferri!...</p>
+
+<p>Karol n'en entendit pas davantage; il était resté un peu
+en arrière, dans l'allée du parc où l'on se promenait en
+causant ainsi. Puis, il s'arrêta, et regarda si, au détour
+de cette allée, Lucrezia se retournerait pour le regarder.
+Mais elle ne se retourna pas; elle était occupée à chercher
+avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de
+Boccaferri, comme peintre de décorations à tout autre
+théâtre que Milan, Naples, Florence, Rome, Venise, etc.,
+tous lieux d'où son inconduite et son humeur fantasque
+l'avaient fait chasser successivement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis que trois cents francs de plus le décideraient
+peut-être à entreprendre le voyage de Sinigaglia où il
+trouverait de l'occupation, du moins pendant le temps des
+fêtes? Eh bien! je vais les lui envoyer, car je comprends
+bien le dégoût qu'il éprouve à arriver, pressé d'argent,
+et forcé de se mettre à la discrétion de ceux qui l'emploient.
+C'est ainsi que la misère engendre et décuple la
+misère!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la Lucrezia ne songeait qu'à remplir
+un devoir de pitié et de charité; et même, par un de ces
+instincts de pudeur qui sont propres à la bienfaisance,
+elle avait baissé la voix, et hâté un peu le pas pour n'être
+point entendue de Karol, peut-être aussi parce qu'elle
+pressentait que c'était là un sujet trop vulgaire pour l'intéresser.</p>
+
+<p>Mais, par malheur, elle se trompa, pour la première
+fois, dans ce qui convenait à la disposition de son esprit.
+Il ne s'intéressait que trop à ce qu'elle disait; il eût voulu
+n'en pas perdre un mot, et cependant il eût rougi d'essayer
+de l'entendre malgré elle. Il s'arrêta, hésita un
+instant, et quand il l'eut perdue de vue un vertige le
+saisit, et il s'imagina qu'un abîme venait de se creuser
+entre eux.</p>
+
+<p>Que s'était-il donc passé, et qu'y avait-il là qui dût
+faire souffrir? Rien! mais il faut moins que rien pour
+faire tomber, du sommet de l'empyrée au fond des gouffres
+de l'enfer, celui qui aspire à la gloire des dieux. Ces vieux
+classiques, dont nous nous sommes si sottement moqués,
+imaginèrent qu'une mouche avait suffi pour précipiter
+dans les abîmes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait
+guider le char de Ph&oelig;bus dans sa route céleste.
+Trouvons donc aujourd'hui une métaphore plus juste et
+plus ingénieuse pour exprimer le peu que nous sommes,
+et le peu qu'il faut pour troubler nos ravissements sublimes!
+mais je ne m'en charge pas; je ne puis que dire
+en vile prose: le prince Karol avait pris trop haut son
+essor pour redescendre peu à peu. Il fallut tomber tout
+à coup et sans cause apparente. Ils étaient sans doute
+bien fougueux et bien robustes, les coursiers-géants du
+soleil; et le taon qui leur fit prendre le mors aux dents
+est un bien pauvre et bien petit insecte!</p>
+
+<p>Karol quitta le jardin, courut s'enfermer dans sa chambre,
+et s'y promena, poursuivi par les Furies. Cette âme,
+tout à l'heure si magnanime et si forte, n'était plus que
+le jouet des plus misérables illusions. Qu'était-ce donc
+que ce Boccaferri si intéressant aux yeux de Lucrezia?
+Quelque ancien amant peut-être! Il se rappelait ce que,
+depuis le premier jour de leur rencontre, il avait totalement
+oublié, à savoir qu'elle avait eu beaucoup d'amants.&mdash;Et
+pourquoi revenait-elle avec tant de sollicitude à un
+souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fiancé de Lucie, il
+avait sacrifié jusqu'au portrait de cette chaste vierge,
+pour n'avoir pas seulement l'image d'une autre que Lucrezia
+en sa possession?</p>
+
+<p>Plus il s'efforçait d'expliquer naturellement un fait si
+simple, plus il y trouvait de mystère et de complications
+désespérantes. Elle avait baissé la voix, elle avait doublé
+le pas en parlant avec Salvator. Cela était bien certain.
+Elle ne s'était pas retournée au bout de l'allée pour voir
+s'il la suivait; elle qui, depuis un mois, n'avait pas
+perdu une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer
+sans négliger ses devoirs de famille! Et maintenant
+elle marchait encore, appuyée sur le bras du comte,
+parlant avec chaleur sans doute de ce terrible souvenir,
+de ce mystérieux personnage dont elle ne lui avait jamais
+dit un mot! Il s'étonnait de cela, comme si la Floriani
+ne lui avait jamais rien raconté de sa vie, comme s'il
+ne l'avait pas cent fois conjurée, au contraire, de ne jamais
+s'accuser devant lui, et d'oublier en masse toutes
+les émotions du passé, pour se concentrer dans la jouissance
+du présent.</p>
+
+<p>Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas où
+il pouvait être, pourquoi il l'avait quittée. Les minutes
+duraient des heures, des années! Et Salvator, cet ami
+sans délicatesse, qui venait la distraire par de pareils
+soucis et jeter des noms empoisonnés dans la coupe de
+leur bonheur! Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart
+d'heure, qu'il lui sembla avoir vieilli d'un siècle, quand
+il entendit, en frissonnant, les voix de la Floriani et du
+comte passer sous sa fenêtre. Elle riait! Salvator lui rappelait
+des bons mots, des traits d'originalité de Boccaferri.
+Vraiment elle en riait, et son amant subissait la torture
+sans qu'elle daignât s'en douter!</p>
+
+<p>Certainement, elle était bien loin de s'en douter, la
+pauvre Lucrezia! elle n'était guère inquiète de ne pas le
+voir à ses côtés, et se disait seulement que, ce sujet de
+conversation lui étant étranger, il avait préféré s'ensevelir
+dans ses rêveries accoutumées. Combien de fois,
+lorsqu'elle approchait de la chaumière de Menapace, ne
+lui avait-il pas dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer, et
+attendre sous les acacias roses, au bord du lac, pour
+continuer à s'entretenir avec elle en imagination!</p>
+
+<p>Cependant l'instinct du c&oelig;ur la ramenait vers lui plus
+vite que Salvator ne l'eût souhaité. Il eût voulu la retenir
+dans le parc et la faire parler de son amour. Mais elle
+avait fait assez de pas dans la voie d'exclusion que Karol
+lui avait ouverte, pour n'être pas aussi pressée qu'elle
+l'était ordinairement de s'abandonner avec franchise à la
+confiance et à l'amitié. Elle craignait, cette fois, de mal
+exprimer l'immensité de son bonheur, ou de n'être pas
+assez complètement comprise. Elle répondit en peu de
+mots; et, avec plus de finesse qu'elle n'en avait de son
+propre mouvement, elle ramena la conversation sur Boccaferri
+et la promenade vers la maison, car elle cherchait
+en vain Karol dans le jardin. Ses regards ne l'y découvraient
+point.</p>
+
+<p>A peine rentrée au salon, elle prit le premier prétexte,
+et monta à l'appartement du prince. Il était dans un état
+si violent, que sa figure en était bouleversée. Il sentait,
+d'ailleurs, une sourde fureur gronder au fond de sa poitrine.
+Craignant de ne pouvoir feindre, ne voulant pas
+se montrer ainsi et perdant la tête, dès qu'il entendit
+marcher dans la galerie, il se précipita dans l'escalier
+par une autre porte, et, laissant la Floriani le chercher
+et l'appeler, il s'enfuit sur la grève du lac.</p>
+
+<p>Mais bientôt, voyant sortir des bosquets voisins le
+nuage de tabac que Salvator promenait toujours comme
+une auréole autour de sa tête, il pensa que son ami allait
+le rejoindre, et, craignant ses regards encore plus que
+ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux
+du vieux Menapace, certain qu'on ne viendrait pas le
+chercher là où il ne pénétrait jamais. Il venait de voir le
+vieillard quitter le rivage sur sa barque, avec Biffi, et
+Karol se flattait de pouvoir rester seul encore le temps
+nécessaire pour retrouver l'empire de sa volonté et l'apparence
+du calme.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+<p>Il ne tarda pas à se tranquilliser, en effet, et à se reprocher
+d'avoir fait un rêve monstrueux. L'aspect de
+cette chaumière dans laquelle il n'était jamais entré encore
+depuis le jour de son arrivée, et qu'à ce moment-là
+il n'avait nullement examinée, le remplit d'une émotion
+étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.</p>
+
+<p>L'intérieur de cette maison rustique, entretenu avec
+la propreté dont Biffi était doué, n'avait subi aucun changement
+depuis l'enfance de la Floriani, et si le vieux
+pêcheur avait consenti à grand'peine à des réparations
+nécessaires concernant la solidité et l'assainissement, il
+n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelât ses meubles,
+et qu'on rajeunît l'étoffe grossière de ses rideaux.
+Le seul objet qui sentît la civilisation, c'était une grande
+gravure encadrée de palissandre et placée dans le fond du
+lit du vieillard. Karol se pencha pour la regarder; c'était
+la Floriani, dans toute sa beauté, dans toute sa gloire,
+en costume de Melpomène, avec le diadème antique,
+l'épaule nue, le sceptre à la main. Une belle vignette
+encadrait cette noble figure, et portait dans ses ornements
+les divers attributs de plusieurs muses: le masque
+de Thalie, le brodequin à côté du cothurne, la trompette,
+les livres, les perles, les myrtes de Calliope,
+d'Erato et de Polymnie. Un distique, en vers italiens
+d'un goût académique, exprimait l'idée que, comme
+tragédienne, comédienne, poëte héroïque et historique,
+<i>letterata</i>, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en
+elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire
+du théâtre et des lettres.</p>
+
+<p>Cette gravure était un hommage des dilettanti de Rome
+que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et
+dont son père s'était emparé, parce qu'il avait ouï dire
+à un domestique qu'une aussi belle épreuve valait deux
+cents francs.</p>
+
+<p>Il l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa
+Karol bien davantage et qui représentait une petite
+fille de dix à douze ans, en costume de paysanne, avec
+une rose sur l'oreille, une grande épingle d'argent dans
+les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset
+rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile,
+était d'une naïveté charmante. C'était bien là l'air
+franc et candide d'un enfant, intelligent par la pensée,
+simple par le c&oelig;ur et l'éducation. Au-dessous, on lisait:
+<i>Antonietta Menapace, dessinée d'après nature
+à l'âge de dix ans par sa marraine Lucrezia Ranieri</i>.</p>
+
+<p>En voyant ces deux portraits qui présentaient là, sous
+le chaume natal, un si étrange contraste, la petite fille
+des champs et la grande artiste, l'enfant obscur et heureux,
+et la femme célèbre et infortunée, la première si
+jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et d'abandon
+enjoué, sa forte poitrine de garçon chastement
+couverte d'une épaisse et rude chemise; la seconde, si
+belle, si sévère, avec son regard expressif, son attitude
+superbe, son sein de déesse à peine voilé par la draperie
+classique, Karol eut un sentiment d'effroi et de douleur.
+Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent ressemblants,
+et que Lucrezia n'eût conservé ou recouvré
+dans le calme de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression
+suave et touchante de l'innocente Antonietta Menapace.
+Mais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grâce
+et de séduction en devenant la Floriani, avait laissé aussi
+une empreinte qui, pour la première fois, lui fit peur,
+lorsqu'il vit son image aussi ornée et <i>révélée</i> par l'admiration
+des artistes. Cette auréole lui brûlait les yeux, et
+il avait besoin de les reporter sur la rose des champs
+qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la
+muse échappait par le passé à sa jalouse possession,
+tandis que l'enfant, n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était
+point disputée.</p>
+
+<p>Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement
+la muse; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits
+caractères, au-dessous de la vignette, que cet ornement
+avait été composé et dessiné par <i>Jacopo Boccaferri</i>?</p>
+
+<p>Il l'avait oublié, et il le retrouvait là, ce nom maudit,
+qui, bien à tort sans doute, bouleversait son imagination
+depuis une heure. Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait;
+c'était la signature d'un artiste plus célèbre, mais
+enfin il avait travaillé à cet ouvrage; il avait peut-être vu
+la Floriani poser devant le peintre avec cette tunique
+transparente, et dans cet éclat de jeunesse, de force et
+de beauté, dont lui, Karol, ne possédait plus que le déclin.
+Enfin, il l'avait beaucoup connue, et bien intimement,
+ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours
+sans rougir! A quel point, à moins d'être un misérable,
+faut-il être lié avec une femme pour recevoir
+l'aumône de sa main? et si c'était, en effet, un artiste
+avili par le désordre et la débauche jusqu'à mendier,
+comment Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avait-elle
+de semblables amis?</p>
+
+<p>«Quand on est la maîtresse du prince Karol, comment
+peut-on se rappeler de pareils camarades!»</p>
+
+<p>L'orgueil insensé, qui naît de l'amour et engendre la
+jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises
+dans la conscience de l'homme qu'il possède. Mais il les
+lui souffle si bas à l'oreille, qu'il en est transporté de colère,
+sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit en
+lui cette rage et cette douleur.</p>
+
+<p>Karol prit sa tête à deux mains et fut tenté de se la
+frapper contre les murs. Si les actes de violence n'eussent
+été en dehors de ses habitudes et de ses principes
+d'éducation, il eût anéanti cette image fatale. Mais il se
+calma peu à peu en contemplant la fière sérénité de ce
+regard attaché sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu
+a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixité rêveuse
+qui semble vous interroger sur ce que vous pensez
+de lui. Karol en subit le prestige. La tragédienne
+semblait lui dire: «De quel droit m'interroges-tu? Est-ce
+que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donné mon
+sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents,
+car je ne baisse jamais les miens, et ma fierté
+brisera la tienne.»</p>
+
+<p>Le cerveau de Karol, affaibli déjà par cette lutte violente
+contre lui-même, passa par diverses hallucinations.
+Il détourna ses yeux avec un sentiment de terreur puérile,
+et les reporta sur le charmant pastel. Il y découvrit
+des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu par la pureté
+de son regard doux et profond, il fondit en larmes,
+croyant presser sur son c&oelig;ur la tête brune de l'angélique
+Antonietta.</p>
+
+<p>La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui venait
+demander à son père ou à Biffi, s'ils ne l'avaient point
+rencontré, entra en cet instant, et, tout effrayée de le
+voir pleurer ainsi, elle s'élança vers lui et le serra dans
+ses bras avec anxiété, en lui prodiguant les plus doux
+noms et les questions les plus inquiètes.</p>
+
+<p>Il ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eût-il
+avoué et fait comprendre tout ce qui venait de se passer
+en lui? Il en rougissait, et il faut dire, à la gloire de
+l'amour, que si Karol avait eu la précipitation et l'injustice
+d'un enfant gâté, il eut aussitôt l'effusion de reconnaissance
+et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer.
+A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants,
+qui lui avaient servi de refuge contre les terreurs
+de la mort, à peine son c&oelig;ur, paralysé par la souffrance,
+se fut-il ranimé au contact de ce c&oelig;ur maternel,
+qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus heureux,
+le plus soumis, le plus confiant des mortels.</p>
+
+<p>Il eût mieux aimé mourir en cet instant que d'outrager
+sa chère maîtresse par l'aveu d'un soupçon. Il avait sous
+la main un prétexte bien touchant et bien simple pour
+lui expliquer son émotion et ses larmes; ce fut de lui
+montrer le petit pastel, et la Floriani, attendrie de cette
+délicatesse de c&oelig;ur, pressa contre ses lèvres avec enthousiasme
+les belles mains et les beaux cheveux de son
+jeune amant. Jamais elle ne s'était sentie si heureuse et
+si fière d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait
+guère, la pauvre femme, que, peu de minutes auparavant,
+elle lui était presque un objet d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé
+vaincre la répugnance que tu éprouvais à entrer ici.
+J'avais bien deviné, quoique tu ne m'en eusses jamais
+parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient
+te sembler aimables; mais, puisque le hasard, ou je ne
+sais quel instinct de c&oelig;ur, t'a amené dans ma chaumière
+natale, et puisque nous sommes seuls, je veux te
+la montrer en détail. Viens!</p>
+
+<p>Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la
+pièce où ils se trouvaient, et qui, avec celle où ils entrèrent
+et une sorte de cellier encombré de vieux meubles
+brisés et hors de service, dont Menapace ne voulait
+pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.</p>
+
+<p>La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était
+celle qu'elle avait habitée durant son enfance; c'était une
+espèce de soupente, éclairée d'une seule lucarne étroite,
+toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de
+folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux,
+couverte d'indienne raccommodée en mille endroits,
+des figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées,
+quelques dessins collés à la muraille et tellement
+noircis par le temps et l'humidité, qu'on n'y distinguait
+plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un
+coffre et une petite table en bois de sapin, tel était l'intérieur
+misérable où la fille du pêcheur avait passé ses
+premières années et senti couver en elle les dons de la
+force et du génie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là que mon enfance s'est écoulée, dit-elle au
+prince, et mon père, soit par esprit de conservation,
+soit par un reste de tendresse mal étouffée sous ses ressentiments
+austères, n'y a rien changé, rien dérangé
+pendant ma longue et dure pérégrination à travers le
+monde. Voilà mon lit de petite fille, où je me souviens
+d'avoir dormi, les jambes pliées et douloureuses à mesure
+que je devenais trop grande pour l'occuper. Voilà, à mon
+chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière,
+et que j'y ai attachée le jour des Rameaux, la
+veille de mon départ... de ma fuite avec Ranieri! Voilà
+le portrait de Joachim Murat, cette grossière statuette
+de plâtre, qu'un colporteur m'avait vendue pour l'effigie
+de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait
+si longtemps mes prières de la meilleure foi du monde.
+Tiens, voici encore un dévidoir, des moules et des navettes
+qui m'ont servi à faire des filets pour les poissons.
+Ah! que de mailles j'ai sautées ou rompues, quand ma
+tête m'emportait loin de ce travail monotone, le seul que
+mon père me permît, en dehors des soins du ménage!
+Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des
+scorpions, de la solitude et de l'ennui, dans cette chère
+petite prison! comme je l'ai quittée avec joie, et sans
+même songer à lui dire un adieu, le jour où ma chère
+marraine me dit: «Tu deviendrais malade ou contrefaite
+si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer
+chez moi. Tu n'y seras pas aussi bien que je le
+voudrais et que tu pourrais l'être, car mon mari, pour
+être plus riche que ton père, n'est pas moins économe.
+Mais je veillerai à tes besoins en cachette, je
+t'apprendrai tout ce que tu as soif d'apprendre, tu me
+soigneras dans mes souffrances, tu me tiendras compagnie.
+Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne
+me permettrait pas de te prendre pour amie. Mais nous
+ne le serons pas moins dans cet échange de services.»
+Admirable et excellente femme, qui devina mes facultés
+et me les fit découvrir à moi-même! Hélas! c'est elle
+aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal à l'arbre
+de la science!</p>
+
+<p>«Et puis, quand son fils m'aima, et que le vieux Ranieri
+me chassa de sa maison, je revins habiter encore
+une fois ma petite chambre misérable, j'avais alors quinze
+ans. Mon père voulait me forcer à épouser un rustre de
+ses amis, trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de
+gain, violent, et bien surnommé <i>Mangiafoco</i>. J'en avais
+peur. Je me cachais dans les buissons du rivage pour l'éviter;
+et quand mon père allait pêcher, la nuit, aux
+flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre soupente,
+dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais
+rôder autour de la maison. Mon jeune amant voulait le
+tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car Mangiafoco
+était capable de l'assassiner le premier.</p>
+
+<p>«Cette existence n'était pas supportable. Quand je
+suppliais mon père de me protéger contre ce bandit, il
+me répondait: «Il ne te veut pas de mal, il t'aime à la
+folie. Épouse-le, il est riche; ce sera ton bonheur.» Et,
+quand j'essayais de me révolter, il me reprochait mon
+amour insensé pour le fils de mes maîtres, et me menaçait
+de me livrer à la passion brutale de Mangiafoco, qui
+saurait bien ainsi me forcer à devenir sa femme. Mon
+père ne l'eût pas fait, je le savais bien, car je l'avais entendu
+dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement
+à m'effrayer. Mais si mon père était capable de
+venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez
+de délicatesse pour ne pas essayer de violenter mon
+penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dévorait.
+Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, une douce
+habitude des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux
+du filet laissait trop libre carrière à mon imagination.
+J'étais dévorée du rêve et du désir d'une existence
+toute contraire à celle qu'on m'imposait. J'acceptai
+donc les offres longtemps repoussées de Ranieri. Notre
+amour était chaste encore: il me jurait qu'il le serait
+toujours, et qu'en le voyant fuir, son père consentirait à
+notre mariage. Enfin, il m'enleva, et c'est par cette petite
+fenêtre, qu'à l'aide d'une planche jetée sur l'eau qui
+en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>«Eh bien, cette fois, je ne quittai pas ma chaumière
+avec joie. Outre l'effroi et le remords de la faute que je
+commettais, j'éprouvais, à me séparer de tous ces vieux
+meubles, témoins paisibles et muets des jeux de mon enfance
+et des agitations de ma puberté, un regret incroyable,
+comme si j'avais la révélation soudaine des
+chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien
+plutôt par suite de cet attachement que nous contractons
+pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert.»</p>
+
+<p>La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa
+vie au prince Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son c&oelig;ur,
+et, comme il l'écoutait avec émotion, elle croyait accomplir
+un devoir envers lui et le trouver reconnaissant.
+Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour recevoir
+des confidences de ce genre et pour entendre seulement
+prononcer le nom d'un ancien amant. Il était
+trop oppressé pour l'interrompre par la moindre réflexion,
+mais une sueur froide lui venait au front, et son
+cerveau, s'emparant des images qu'elle lui présentait,
+en était assiégé de la manière la plus pénible.</p>
+
+<p>Cependant, ce récit était une justification véridique de
+la Floriani et de cette première faute, source fatale de
+toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit
+de se refuser à l'écouter, et qu'il y avait, dans ce lieu et
+dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne pouvait
+fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il
+enfin avec effort, pour savoir que vous n'avez jamais
+obéi à de mauvais instincts. Je vous l'ai dit une fois: ce
+qui serait mal de la part des autres est légitime pour
+vous. Une fille qui délaisse son vieux père est coupable;
+mais toi, Lucrezia, tu étais peut-être autorisée à te
+soustraire à sa loi brutale et impie! Mon Dieu! j'avais
+bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un
+mortel déplaisir!</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes
+torts, reprit la Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne
+le connais pas. Laisse-moi, après l'avoir accusé devant
+toi, te montrer le beau côté de son caractère. C'est un
+devoir pour moi, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses
+principes lui commandant de respecter la piété filiale de
+Lucrezia; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice
+et le despotisme étroit d'un pareil père. Il était pourtant
+lui-même bien plus avare de Lucrezia, dans ses instincts
+de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son
+autorité paternelle et de son argent.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<br>
+<p>«Les hommes ne sont jamais logiques et complets
+dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualités,
+dit la Floriani; et, pour ne point passer, envers
+eux, d'un excès d'estime à un excès de blâme, pour
+conserver de l'affection et de la confiance à ceux que le
+devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une
+juste idée, voir avec un certain calme le bien et le mal,
+et ne pas oublier surtout que, chez la plupart des hommes,
+un vice est parfois l'excès d'une vertu.</p>
+
+<p>«Le vice de mon père, c'est la parcimonie; je veux
+le dire bien vite, puisqu'il le faut pour reconnaître que
+sa vertu, c'est l'esprit d'équité et le respect fanatique de
+la règle établie. Aimant l'argent avec passion, comme
+tous les paysans, il se distingue d'eux en ce que le vol
+d'un fétu lui paraît un crime. Sa petitesse, c'est l'éternelle
+crainte du gaspillage qui amène la misère. Sa grandeur,
+c'est ce même instinct d'avarice mis au service de
+ceux qu'il aime, au détriment de son bien-être, de sa
+santé, et presque de sa vie.</p>
+
+<p>«Ainsi il amasse mesquinement et vilainement, je
+l'avoue, je ne sais quel misérable trésor enfoui, je gage,
+dans quelque recoin de cette chaumière. De temps en
+temps il achète de petits morceaux de terrain, croyant
+placer là l'honneur et la dignité future de ses petits-enfants.
+Essayer de lui persuader qu'une bonne éducation,
+un noble caractère et des talents sont un meilleur fonds
+à leur assurer, c'est chose fort inutile. Resté paysan de
+corps et d'âme, il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait
+comment l'herbe croît et comment le blé germe, et, ne
+se doutant pas qu'il y a là un plus grand miracle que
+dans toutes les &oelig;uvres humaines, il dit tranquillement que
+c'est un <i>fait naturel</i>. Parlez-lui de ces choses qui peuvent
+se démontrer et s'expliquer, d'un bateau à vapeur,
+par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne répond
+pas. Il ne croit pas à l'existence de ce qu'il n'a pas
+vu, et si on lui disait d'aller à l'autre rive du lac pour
+s'en convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans la
+crainte d'une mystification.</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>«Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de
+la puissance des dons intellectuels, de l'échange des
+idées. Il n'a jamais fait de questions là-dessus, et n'entendrait
+pas parler sans déplaisir de ce qui lui est absolument
+étranger. Il pense que si j'ai fait fortune dans la
+carrière de l'art, c'est grâce à des circonstances fortuites
+qu'il ne me conseillerait pas de tenter une seconde fois.
+Et puis, il fait ce raisonnement très-spécieux et très-naïf
+à la fois: «Vous autres artistes, vous gagnez
+beaucoup d'argent, mais vous avez besoin d'en dépenser
+encore plus. Ce goût-là vous vient en vous fréquentant
+les uns les autres et en courant le monde. De sorte
+que vous travaillez à outrance pour arriver à vous amuser
+un peu. Moi, qui ne dépense rien, qui n'ai pas le
+goût du plaisir, je gagne moins, mais ce que j'ai acquis,
+je le conserve. Ma profession est donc plus agréable et
+plus lucrative que la vôtre; vous êtes pauvres, et je suis
+riche; vous êtes esclaves, et je suis libre.»</p>
+
+<p>«De là son peu d'estime et d'admiration pour la gloire
+que j'ai acquise. Il n'en est point flatté, et si vous voulez
+que je vous le dise, cette sorte de dédain pour la fumée
+de mes triomphes me paraît un des côtés les plus
+intéressants et les plus respectables de son caractère. La
+carrière que j'ai fournie a trop contrarié ses idées d'ordre
+élémentaire pour qu'il m'ait conservé une grande
+tendresse; d'ailleurs, la tendresse proprement dite n'a
+jamais habité son c&oelig;ur. Tout se traduit chez lui en principes
+d'équité rigide et froide. Quand ma mère mourut en
+me donnant le jour, il fit serment de ne jamais se remarier
+si je vivais, persuadé qu'une belle-mère ne pouvait
+aimer les enfants d'un premier lit. Et il tint son serment,
+non par amour pour la mémoire de sa femme, mais par
+sentiment de son devoir envers moi. Il m'a élevée avec
+toutes sortes de soins et une surveillance dont peu d'hommes
+sont capables envers un petit enfant: mais je ne
+crois pas qu'il m'ait jamais donné un baiser. Il n'y a jamais
+pensé. Il n'a jamais senti le besoin de me presser
+contre son c&oelig;ur, et il trouve que je gâte mes enfants
+parce que je les caresse. Il demande quel bien cela leur
+fait, et quels avantages ils en retirent. Quand, après
+quinze ans d'absence, je suis venue me jeter à ses pieds,
+en me confessant à lui avec ferveur, et en tâchant de
+justifier ma conduite: «Tout cela ne me regarde pas,
+m'a-t-il répondu, je n'entends rien à ce qui est permis
+ou défendu dans le monde dont tu me parles. Tu as
+refusé le mari que je te destinais, tu m'as désobéi: voilà
+ce que j'ai à te reprocher. Tu as aimé le fils de ton maître,
+et tu l'as détourné de l'obéissance qu'il devait à son père,
+cela est mal et pouvait me faire du tort. Ces gens-là n'y
+sont plus, tu reviens, et tu m'as fait beaucoup de cadeaux.
+Je sais comment je dois me conduire avec toi. Ne
+parlons jamais du passé, il y a une fin à tout, et je te
+pardonne, à condition que tu élèveras tes enfants dans
+des idées d'ordre et de sagesse.» Là-dessus, il me donna
+une poignée de main, et tout fut dit.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon ami, j'ai vu, dans ma vie de théâtre,
+l'intérieur de bien des familles d'artistes, et je vais vous
+dire ce qui s'y passe dix fois sur douze. L'artiste, surtout
+l'artiste dramatique, est toujours sorti des rangs les
+plus pauvres et les plus obscurs de la société. Soit que
+ses parents l'aient destiné à leur servir de gagne-pain, soit
+que le hasard et des protections étrangères aient révélé et
+utilisé ses aptitudes, dès son premier succès, fût-il encore
+enfant, le voilà chargé de soutenir, de transporter,
+de vêtir, de nourrir et même d'amuser sa famille. C'est
+lui qui paiera les dettes de ses frères, c'est lui qui établira
+ses s&oelig;urs, c'est lui qui placera en rentes tout le
+fruit de son travail pour assurer une belle pension à ses
+père et mère, le jour où il voudra leur acheter sa liberté.</p>
+
+<p>«Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures
+nécessités, et ce serait juste et bien, si on n'abusait pas
+indignement de leurs forces, de leur santé, et pis encore,
+hélas! de leur honneur, pour rendre le gain plus rapide,
+et les mettre, par la prostitution, à l'abri d'une chute
+devant le public. Le théâtre, dans ce cas-là, sert encore
+d'étalage de vente, et telle fille stupide et belle paie
+pour se montrer, ne fût-ce qu'un instant, sur les tréteaux,
+dans un costume équivoque, afin de se faire connaître
+et de trouver des chalands.</p>
+
+<p>«Quand, par hasard, cette fille, cette dupe, cette
+victime a du caractère et de la fierté, soit qu'elle ait su
+préserver son innocence, soit qu'elle ait le juste ressentiment
+d'avoir cédé à d'infâmes suggestions, dès qu'elle
+menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble,
+adule et rampe. Je les ai vus, ces pères éhontés,
+ces mères odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura
+dans la coulisse, baiser presque les pieds qui avaient
+dansé à mille francs par soirée, remplir, à la maison,
+l'office de laquais, faire un nid d'ouate à la poule aux
+&oelig;ufs d'or, enfin descendre à une servilité sans exemple,
+aux plus lâches complaisances, aux flatteries les plus
+viles, pour conserver l'honneur et le profit d'être attachés
+à la grande coquette, à la prima dona, ou seulement
+à la courtisane à la mode.</p>
+
+<p>«Ces familles-là m'auraient fait pleurer de honte, et,
+quand je songeais à mon vieux père, le paysan, qui n'avait
+pas voulu quitter ses filets pour venir partager mon
+luxe, qui refusait de répondre à mes lettres, qui recevait
+mes envois d'argent pour faire une dot à mes filles,
+mais qui persistait à se lever devant le jour, à dormir
+sous le chaume et à vivre avec deux sous de riz par jour,
+il me semblait que j'étais d'une naissance illustre, et que
+je me sentais encore fière du sang plébéien qui coulait
+dans mes veines.</p>
+
+<p>«Il est bien vrai que, comme dans toutes les choses
+humaines, il y a des misères et des ridicules mêlés à
+tout cela. Il est vrai que mon père refusait mes lettres,
+quand j'oubliais de les affranchir; il est vrai qu'aujourd'hui
+il déplore ce qu'il appelle ma prodigalité, et que,
+quand il a vendu son poisson, il montre une pièce d'argent
+à Célio d'un air de triomphe, en lui disant: «A ton
+âge, je gagnais déjà cela, et, à l'âge que j'ai maintenant,
+je le gagne encore. Je te donnerai cela pour t'aider,
+quand tu commenceras à avoir un état et à vouloir
+gagner aussi.» Il est vrai encore que, s'il me
+voyait donner cent francs à un malheureux camarade
+sans ressources, il m'accablerait presque de sa malédiction.
+Je suis forcée de tolérer souvent ses travers,
+mais je suis toujours forcée aussi de respecter son orgueil
+et sa rustique opiniâtreté. S'il est dur aux autres, c'est
+qu'il l'est à lui-même encore plus. Il travaille avec l'ardeur
+d'un jeune homme, il n'est jamais indiscret ni importun,
+il vit dans son stoïcisme, sans jamais contrôler
+ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres, à sa
+place, eussent rempli mon existence de tracasseries,
+tout en s'enivrant à ma table et en me faisant rougir de
+leur grossièreté ou de leur bassesse! La situation de mon
+père vis-à-vis de moi était bien délicate, et, sans rien
+raisonner ni calculer à cet égard, il l'a conservée digne,
+indépendante, et généreuse à son sens. Comblé de mes
+dons, il peut encore se considérer comme chef de famille
+et protecteur, puisqu'il travaille et amasse pour
+faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens,
+mais non de ses intentions. Et maintenant, Karol, ne
+comprends-tu pas que j'aime et bénisse encore mon
+vieux père? N'as-tu pas remarqué que je lui ressemble
+de figure, et crois-tu que je n'aie rien de son caractère?»</p>
+
+<p>&mdash;Vous? s'écria Karol: oh ciel! rien!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi. Je dois quelque chose à la fierté du sang
+qu'il m'a transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouvée
+dans des situations difficiles; j'ai été aimée par des hommes
+riches; j'ai eu des amis dont j'aurais pu accepter
+l'aide sans manquer à l'honneur. Mais l'idée d'imposer
+aux autres des privations ou un surcroît de travail, lorsque
+je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'eût été
+insupportable. On m'a accusée de bien des fautes, on
+a exagéré cruellement celles que j'ai commises; mais
+jamais l'ombre d'un soupçon pour mon indépendance
+et ma probité n'a pu se présenter à l'esprit des gens
+les plus malveillants pour moi. J'ai été directrice de théâtre,
+j'ai manié des intérêts matériels, et fait ce qu'on
+appelle des affaires. Elles étaient même compliquées,
+difficiles et délicates. Aux prises avec tant de prétentions,
+de vanités et d'exigences, j'ai toujours eu pour
+principe de donner plutôt le double de ce que je devais,
+que de contester dans un cas douteux; sans être économe,
+j'ai eu de l'ordre, et, en faisant beaucoup de bien,
+je ne me suis pas ruinée et compromise. C'est que je
+n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-même.
+Elle est plus rangée et plus sage, la femme qui donne
+aux malheureux ce qu'elle a, que celle qui engage ce
+qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des équipages.
+Je n'ai jamais eu le goût d'un vain luxe. La possession
+d'un petit objet sans valeur, où se révèlent l'intelligence
+et le goût de l'ouvrier, m'est plus chère que
+celle d'une parure de diamants. J'aime ce qui est bon et
+vrai plus que ce qui est éclatant et envié. Sans m'astreindre
+à vivre aussi frugalement que mon père, j'ai
+porté de la sobriété dans tous mes instincts. Il n'y a que
+l'affection que je ne gouverne pas par la tempérance de
+l'esprit, et, en cela seulement, je diffère de lui: mais si je
+n'ai pas été une fille entretenue, si les présents de la corruption
+ne m'ont pas tentée, lorsque, à seize ans, je me
+suis trouvée aux prises avec les difficultés de l'existence,
+si je peux commander encore le respect à ceux qui me
+blâment, c'est, sois-en bien sûr, parce que je suis la
+fille du vieux Menapace. Conviens donc que l'apparence
+trompe, et que la nature établit des liens solides et des
+rapports profonds entre les êtres qui diffèrent le plus au
+premier coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous dites est admirable, répondit le
+prince, accablé de tristesse, et vous devez avoir raison
+en tout. Mais allons rejoindre Salvator qui nous cherche
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! dit la Floriani; il était fatigué de son
+voyage, il s'est endormi à l'ombre des myrtes du jardin.
+Allons rejoindre les enfants, que je n'ai pas vus depuis
+une heure.»
+Elle avait beaucoup parlé à Karol de choses réelles
+pour la première fois, et elle se flattait d'avoir profité
+d'une bonne occasion pour réhabiliter dans son esprit ce
+père qu'elle aimait sincèrement. Mais il est des thèses
+que l'esprit accepte sans qu'elles s'emparent du c&oelig;ur.
+Karol sentait que la Floriani venait de faire un sage plaidoyer
+en faveur de la tolérance et en vue de la réhabilitation
+de la nature humaine. Il n'en était pas moins révolté
+de la réalité, et incapable d'accepter les travers
+humains avec un autre sentiment que celui de la politesse,
+cette générosité perfide qui laisse le c&oelig;ur froid et
+les répugnances victorieuses.</p>
+
+<p>Il eût fallu à la Floriani, selon lui, un milieu plus digne
+d'elle, c'est-à-dire un milieu tel qu'il n'en existe pour
+personne; un lac plus vaste sans cesser d'être aussi paisible,
+une demeure plus pittoresque sans cesser d'être
+aussi commode et aussi saine, une gloire moins chèrement
+acquise sans cesser d'être aussi brillante, et surtout
+un père plus distingué, plus poétique, sans cesser d'être
+un pêcheur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique
+étroit: il aimait cette origine rustique, cette chaumière
+natale, ces filets suspendus aux saules du rivage;
+mais un paysan de poëme ou de théâtre, un montagnard
+de Schiller ou de Byron, lui eût été nécessaire pour mettre
+à cet égard son esprit à l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare
+sans de fortes restrictions: il trouvait ses caractères
+trop étudiés sur le vif, et parlant un langage trop
+vrai. Il aimait mieux les synthèses épiques et lyriques,
+qui laissent dans l'ombre les pauvres détails de l'humanité:
+c'est pourquoi il parlait peu et n'écoutait guère, ne
+voulant formuler ses pensées ou recueillir celles des autres
+que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation.
+Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs
+généreux et malfaisants qu'elle contient, afin de planter
+à propos et de tirer parti de ce qu'elle peut produire,
+eût été pour lui &oelig;uvre vile et révoltante. Mais cueillir de
+belles fleurs, admirer leur éclat et leur parfum, sans se
+soucier de la peine et de la science du jardinier, tel était
+le doux emploi qu'il se réservait dans la vie.</p>
+
+<p>La Floriani avait donc parlé dans le désert en croyant
+le convaincre. Il l'avait écoutée avec recueillement, et,
+dans tout ce qu'elle avait dit, il avait admiré la rédaction,
+la partie ingénieuse de son système de tolérance,
+la beauté de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle
+eût raison d'accepter le mal pour ne pas méconnaître le
+bien. C'était l'antipode de sa manière de sentir les rapports
+humains. Il avait pourtant une haute idée du devoir
+filial; mais il savait faire, entre le devoir et le sentiment,
+entre les actions et les sympathies, une distinction qui
+était tout à fait inconnue à la Floriani. Ainsi, à sa place,
+il n'eût pas cherché à justifier l'avarice de Menapace,
+parce que, pour trouver à ce vice un côté estimable, il
+fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. Il l'eût
+nié, au contraire, ou il eût gardé un profond silence, ce
+qui est bien plus facile, il faut en convenir.</p>
+
+<p>Et puis, la Floriani, en parlant d'elle-même, lui avait
+fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononcé des mots
+qui l'avaient brûlé comme un fer rouge. Elle avait dit
+qu'elle n'avait jamais été une <i>fille entretenue</i>, elle avait
+peint les m&oelig;urs de ses pareilles avec une terrible vérité.
+Elle avait raconté ses premières amours et nommé elle-même
+son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle
+n'en eût pas seulement l'idée, qu'elle ignorât que le mal
+existe ici-bas, ou qu'elle ne s'en souvînt pas en lui parlant.
+Enfin, il aurait voulu, pour compléter la somme de
+ses exigences fantastiques, que, sans cesser d'être la
+bonne, la tendre, la dévouée, la voluptueuse et la maternelle
+Lucrezia, elle fût la pâle, l'innocente, la sévère et
+la virginale Lucie. Il n'eût demandé que cela, ce pauvre
+amant de l'impossible!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<br>
+<p>Salvator, endormi sous l'ombrage, venait de se réveiller
+plein de bien-être et de gaieté. Quand nous nous sentons
+dispos et pleins d'exubérance, nous n'avons pas le sens
+aussi délicat que de coutume pour observer ou deviner
+les peines d'autrui. La pâleur et l'abattement de Karol
+échappèrent donc au regard de son ami; et la Floriani,
+les attribuant à la fatigue des larmes que l'amour et l'attendrissement
+lui avaient fait verser à la vue de son portrait,
+ne songea pas à s'en inquiéter.</p>
+
+<p>Lorsque, dans l'enfance, nous souffrons d'une secrète
+douleur, nous voudrions que tout ce que nous faisons
+pour la cacher devînt inutile devant la pénétration subtile
+et bienfaisante des êtres qui nous aiment; et comme,
+en même temps, nous nous taisons avec fierté, nous avons
+l'injustice de croire qu'ils sont indifférents, parce qu'ils
+ne sont pas importuns. Beaucoup d'hommes restent enfants
+en ce point, et Karol l'était resté particulièrement.
+La gaieté active et bruyante de Salvator le rendit donc
+de plus en plus chagrin, et la sérénité de la Lucrezia,
+qui, jusque-là, s'était communiquée à lui par attraction,
+perdit pour la première fois sa bénigne influence.</p>
+
+<p>Pour la première fois aussi, le bruit et le mouvement
+perpétuel des enfants le fatiguèrent. Ils étaient habituellement
+calmes sous l'&oelig;il de leur mère; mais, pendant le
+dîner, ils furent tellement excités et ravis par les taquineries
+amicales, les caresses et les rires de Salvator,
+qu'ils menèrent grand tapage, répandirent leurs verres
+sur la nappe et chantèrent à tue-tête, répétant toujours
+le même refrain, comme ces pinsons que les Hollandais
+font lutter, et pour lesquels ils engagent des paris. Célio
+cassa son assiette, et son chien se mit à aboyer si fort
+qu'on ne s'entendait plus.</p>
+
+<p>La Floriani ne s'interposait pas bien sévèrement; elle
+riait malgré elle des enfantillages de Salvator et des plaisantes
+reparties de ses marmots ivres de plaisir, et hors
+d'eux-mêmes, comme le deviennent si aisément ces petits
+êtres nerveux quand on les excite.</p>
+
+<p>Karol admirait chaque jour, depuis deux mois, les
+grâces et les gentillesses de cette couvée d'anges, et il les
+aimait tendrement à cause de celle qui leur avait donné
+le jour. Il ne se rappelait pas qu'ils eussent des pères, et
+quels pères, peut-être! Il les croyait nés du Saint-Esprit,
+tant ils lui semblaient parés des dons célestes de leur
+mère. La Floriani lui savait un gré infini de cette tendresse
+qu'il exprimait avec tant d'effusion, et qui se traduisait
+en observations si fines et si poétiques sur leurs
+divers genres de beauté et d'aptitude.</p>
+
+<p>Pourtant, les enfants ne l'aimaient point.</p>
+
+<p>Ils avaient comme peur de lui, et il était difficile de
+s'expliquer pourquoi ses doux sourires et ses délicates
+complaisances les trouvaient irrésolus et timides. Le chien
+de Célio lui-même couchait les oreilles et ne remuait
+point la queue quand le prince le nommait en le regardant.
+Cet animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance,
+mais qu'il ne le touchait jamais, et qu'une secrète
+aversion physique lui faisait craindre d'effleurer
+seulement un animal quelconque. Si les chiens ont un
+merveilleux instinct pour se méfier des gens qui se méfient
+d'eux, il ne faut pas s'étonner que les enfants aient
+le même avertissement intérieur à l'approche de ceux
+qui ne les aiment pas. Karol n'aimait pas les enfants en
+général, quoiqu'il ne l'eût jamais dit, quoiqu'il ne se le
+dît pas à lui-même. Au contraire, il croyait les aimer
+beaucoup, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans
+un attendrissement de poëte et dans un ravissement
+d'artiste. Mais il avait peur d'un enfant laid ou contrefait.
+La pitié qu'il ressentait à son approche était si douloureuse,
+qu'il en était réellement malade. Il ne pouvait
+accepter dans l'enfant le moindre défaut physique, pas
+plus que chez l'homme il ne pouvait tolérer une difformité
+morale.</p>
+
+<p>Les enfants de la Floriani étant parfaitement beaux
+et sains, charmaient ses regards; mais si l'un d'eux fût
+devenu estropié, outre la douleur qu'il en eût ressenti
+dans son âme, il eût été saisi d'un malaise insurmontable.
+Il n'eût jamais osé le toucher, le porter dans ses
+bras, le caresser. Un enfant stupide ou méchant, sous
+ses yeux, lui eût été un fléau à le dégoûter de la vie; et,
+loin d'entreprendre de l'amender, il se fût enfermé dans
+sa chambre pour ne pas le voir ou l'entendre. Enfin, il
+aimait les enfants avec son imagination, et non avec ses
+entrailles; et, tandis que Salvator disait qu'il subirait
+l'ennui du mariage rien que pour avoir les joies de la paternité,
+Karol ne pensait pas sans frissonner aux conséquences
+possibles de sa liaison avec la Floriani.</p>
+
+<p>Au dessert, la gaieté de Célio étant arrivée à son paroxysme,
+il se blessa assez profondément en coupant un
+fruit. En voyant son sang jaillir avec abondance, l'enfant
+eut peur et grande envie de pleurer; mais sa mère,
+avec beaucoup de présence d'esprit et de sang-froid, lui
+prit la main, l'enveloppa dans sa serviette, et lui dit en
+souriant: «Eh bien! ce n'est rien du tout; ce n'est pas
+la première ni la dernière de tes blessures; continue la
+belle histoire que tu nous racontais; je te panserai quand
+tu auras fini.»</p>
+
+<p>Une si bonne leçon de fermeté ne fut pas perdue pour
+Célio, qui se prit à rire; mais Karol qui, à la vue du
+sang, avait failli s'évanouir, ne comprit pas que la mère
+eût le courage de ne point vouloir s'en inquiéter.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani
+lava les chairs, rapprocha les lèvres de la blessure, et fit
+une ligature solide, le tout d'une main qui ne tremblait
+pas. Il ne concevait pas qu'une femme pût être le chirurgien
+de son enfant, et il fut effrayé d'une énergie dont il
+ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia
+dans cette petite opération, Karol s'était éloigné
+et se tenait sur le perron, ne voulant pas regarder, et
+voyant, malgré lui, cette scène si simple et si vulgaire,
+qui prenait à ses yeux les proportions d'un drame.</p>
+
+<p>C'est que là, comme partout, dans les petites choses
+comme dans les grandes, il ne voulait point prendre la
+vie corps à corps; et tandis que la Floriani, prompte et
+vaillante, étreignait le monstre sans terreur et sans dégoût,
+il ne pouvait se résoudre, lui, à le toucher du bout
+des doigts.</p>
+
+<p>Célio était fort calmé par cette petite saignée fortuite,
+mais les autres enfants ne l'étaient guère. Les petites
+filles, Béatrice surtout, étaient encore comme folles, et
+le petit Salvator, passant rapidement de la joie à la colère,
+puis à la douleur, se montra si volontaire, et jeta de
+tels cris de domination et de désespoir, que Lucrezia fut
+forcée d'intervenir, de le menacer, et enfin de le prendre
+dans ses bras pour le mener coucher malgré lui. C'était
+la première fois qu'il criait de la sorte aux oreilles de Karol,
+ou plutôt c'était la première fois que Karol se trouvait
+disposé à s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant
+qu'il soit, a toujours des instincts tyranniques,
+d'âpres volontés, des obstinations insensées, et, pour
+ressource ou manifestation, des cris aigus. La rage et le
+chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes véritables
+qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur ses joues
+roses, ses beaux petits bras qui se débattaient et s'en
+prenaient aux cheveux de sa mère, la lutte de Lucrezia
+avec lui, sa voix forte qui le gourmandait, ses mains
+souples et nerveuses qui le contenaient avec la puissance
+d'un étau, sans perdre ce moelleux qu'ont toujours les
+mains d'une mère pour ne pas froisser des membres délicats,
+c'était là un tableau qui avait sa couleur pour le
+comte Albani, et qu'il regardait avec un sourire, mais
+que Karol vit avec autant d'effroi et de souffrance que la
+blessure et le pansement de Célio.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria-t-il involontairement, que l'enfance
+est malheureuse, et qu'il est cruel d'avoir à réprimer
+les appétits violents de la faiblesse!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondit Salvator Albani en riant, dans cinq
+minutes il sera profondément endormi, et, après lui avoir
+donné le fouet pour amener la réaction, sa mère le couvrira
+de baisers durant son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en sais rien, je dis cela par induction,
+parce que ce serait le meilleur calmant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère ne m'a jamais frappé ni menacé, j'en suis
+certain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, ça ne serait
+pas une raison pour prouver qu'il n'est pas nécessaire,
+parfois, d'employer les grands moyens. Je n'ai pas
+de théories sur l'éducation, moi, et dans celle qui convient
+au premier âge, tu vois que j'ai plutôt l'art de
+rendre les enfants terribles que de les réprimer. Je ne
+sais pas comment la Floriani s'y prend pour se faire
+craindre, mais je crois que la meilleure méthode doit être
+celle qui réussit. J'ignore s'il y a parfois nécessité de
+battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en
+aurai, mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop
+lourde, ce sera la fonction de leur mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, si j'avais le malheur d'être père, reprit
+Karol avec une sorte de raideur douloureuse, je ne pourrais
+souffrir ce bruit discordant de révoltes et de menaces,
+ce combat avec l'enfance, ces larmes amères d'un
+pauvre être qui ne comprend pas la loi de l'impossible,
+ces emportements à froid de la pédagogie paternelle, ce
+bouleversement subit et affreux de la paix intérieure, ces
+tempêtes dans un verre d'eau, qui ne sont rien, je le sais,
+mais qui troubleraient mon âme comme des événements
+sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, cher ami, il ne faut pas perpétuer ta
+noble race, car ces orages-là sont inévitables. Crois-tu
+donc sérieusement que tu n'as jamais demandé la lune
+avec des rugissements de fureur, avant de comprendre
+que ta mère ne pouvait pas te la donner?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune idée de
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une métaphore que j'emploie, mais je serais
+fort étonné que quelque chose d'équivalent ne te fût jamais
+arrivé, car il me semble que tu as conservé de ces
+prétentions à l'impossible, et que tu demandes encore à
+Dieu, quelquefois, de mettre les astres dans le creux de
+ta main.</p>
+
+<p>Karol ne répondit rien, et la Floriani ayant réussi à
+apaiser son marmot, revint proposer une promenade en
+nacelle sur le lac. Le petit Salvator n'avait point subi la
+loi antique, la peine consacrée du fouet. Sa mère savait
+bien que la fraîcheur de sa chambre, l'obscurité et le
+moelleux de sa couchette, le tête-à-tête avec elle, et le
+son de sa voix lorsqu'elle lui chanterait l'air destiné à
+l'endormir, le calmeraient presque instantanément; elle
+devinait aussi, sans savoir quelle gravité ces misères prenaient
+aux yeux de Karol, que ce bruit avait dû le contrarier
+un peu.</p>
+
+<p>Pour faire diversion, elle l'emmena sur le lac avec
+Salvator Albani, Célio, Stella et Béatrice. Mais, à quelques
+brasses de la rive, on rencontra le vieux Menapace
+qui partait pour aller tendre ses filets. Les enfants voulurent
+sauter dans sa barque, et leur mère voyant que
+le vieux pêcheur désirait leur démontrer <i>ex professo</i> un
+art qui était, à ses yeux, le premier de tous, consentit à
+les lui confier.</p>
+
+<p>Karol fut effrayé de voir ces trois enfants encore excités
+et fébriles, s'en aller avec un vieillard si égoïste, si froid,
+et qu'il jugeait si peu capable de les retirer de l'eau ou
+de les empêcher d'y tomber.</p>
+
+<p>Il en fit l'observation à Lucrezia, qui ne partagea pas
+son inquiétude.</p>
+
+<p>«Les enfants élevés au milieu d'un danger le connaissent
+fort bien, répondit-elle; et quand il en tombe quelqu'un
+dans notre lac, c'est toujours un enfant étranger,
+qui y est venu en promenade, et qui ne sait pas se préserver.
+Célio nage comme un poisson, et Stella, toute
+folle qu'elle est ce soir, veillera comme une mère sur sa
+petite s&oelig;ur. D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons
+pas de vue.»</p>
+
+<p>Karol ne put venir à bout de se tranquilliser. Il ressentait
+l'angoisse des sollicitudes paternelles malgré lui,
+et, depuis qu'il avait vu Célio se faire une blessure, il
+avait la tête remplie de catastrophes imprévues. Enfin,
+sa paix était troublée au moral et au physique, à partir
+de ce jour néfaste, où il ne s'était pourtant rien passé de
+marquant pour les autres, mais où l'habitude et le besoin
+de souffrir s'étaient réveillés en lui.</p>
+
+<p>La promenade fut pourtant très-paisible. Le lac était
+superbe aux reflets du couchant; les enfants s'étaient
+calmés et prenaient un plaisir sérieux à voir tendre les
+filets du grand-père dans une petite anse fleurie et embaumée.
+Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un
+heureux hasard, le nom de Boccaferri ne venait plus sur
+ses lèvres. La Floriani cueillit des nénuphars, et, sautant
+d'une barque dans l'autre, avec une légèreté et une
+adresse qu'on n'eût pas attendues d'une personne un peu
+lourde en apparence dans ses formes, mais qui rappelaient
+ses habitudes de jeunesse, elle orna de ces belles
+fleurs la tête de ses filles.</p>
+
+<p>Karol commençait à se radoucir intérieurement. Le
+vieux Menapace guidait la barque avec un aplomb et une
+expérience consommés à travers les rochers et les troncs
+d'arbres entassés au rivage. Aucun enfant ne se noyait,
+et Karol s'habituait à les voir courir d'un bord à l'autre,
+diriger le gouvernail et se pencher sur l'eau, sans tressaillir
+à chacun de leurs mouvements.</p>
+
+<p>La brise du soir s'élevait suave et charmante, apportant
+le parfum de la vigne en fleurs et de la fève à odeur
+de vanille.</p>
+
+<p>Mais il était écrit que cette journée finirait l'extase
+tranquille de Karol et marquerait pour lui le commencement
+d'une série de petites souffrances inexprimables.
+Salvator trouva que les nénuphars étaient si beaux que
+la Floriani devait en mettre aussi dans ses cheveux noirs.
+Elle s'y refusa, disant qu'elle avait assez subi au théâtre le
+poids des coiffures et des ornements, et qu'elle était heureuse
+de ne plus sentir sur sa tête la gêne d'une seule
+épingle. Mais Karol partageait le désir de son ami, et
+elle consentit à ce qu'il passât quelques fleurs dans ses
+tresses splendides.</p>
+
+<p>Tout allait bien, excepté la coiffure que Karol arrangeait
+sans art et sans adresse, tant il craignait de faire
+tomber un seul cheveu de cette tête chérie. Salvator eut
+la malheureuse idée de s'en mêler. Il défit l'ouvrage du
+prince, et, prenant à deux mains la riche chevelure de
+la Floriani, il la roula sans façon et l'entremêla de roseaux
+et de fleurs, selon son goût. Il réussit fort bien,
+car il avait de l'habileté pour ce qu'on appelle trivialement
+le <i>tripotage</i>, expression trop familière, mais difficile à
+remplacer. Il entendait bien la statuaire au point de vue
+de l'ornementation.</p>
+
+<p>Il fit à la Floriani une coiffure digne d'une naïade antique,
+en lui disant: «Est-ce que tu ne te souviens pas
+qu'à Milan, quand je me trouvais dans ta loge pendant ta
+toilette, j'y mettais toujours la dernière main?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit-elle, je l'avais oublié; tu avais
+un don particulier pour donner du caractère aux ornements,
+pour trouver l'assortiment heureux des couleurs,
+et je t'ai souvent consulté pour mes costumes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y crois pas, Karol? repris Salvator en s'adressant
+à son ami, qui avait fait le mouvement d'un homme
+qui reçoit un coup d'épingle; regarde-la, comme elle est
+belle! Tu n'aurais jamais trouvé comme moi ce qui convenait
+à la ligne de son front, au volume de sa tête et à
+la puissance de sa nuque. Tu ne la dégageais pas assez.
+Elle avait l'air d'une madone avec ta coiffure, et ce n'est
+point là le caractère de sa beauté. Elle est déesse maintenant.
+Prosternons-nous, faibles mortels, et adorons la
+nymphe du lac!»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Salvator pressa d'un lourd baiser les
+genoux de la Floriani, et Karol tressaillit comme un
+homme qui reçoit un coup de poignard.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<br>
+<p>Le pauvre enfant avait oublié que Salvator était aussi
+amoureux que lui, dans un sens, de la Floriani; qu'il lui
+avait sacrifié de grand c&oelig;ur ses prétentions, mais non
+sans effort et sans regret. Comme Karol ne comprenait
+rien à ce genre d'amour, il ne s'était pas rendu compte
+de ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir
+maître des biens qu'il convoitait. Il s'était dit que la première
+belle femme que Salvator rencontrerait lui ferait
+oublier ce désir insensé.</p>
+
+<p>Ou plutôt, il ne s'était rien dit du tout, il n'aurait pas
+eu le courage d'examiner le côté scabreux d'une telle
+situation. Il avait écarté le souvenir de la première nuit
+passée à la villa Floriani, des tentations et des tentatives
+de Salvator, et même des embrassades du lendemain
+matin, lorsqu'il avait cru dire à Lucrezia un long adieu.
+La crise de la maladie et le miracle du bonheur avaient
+tout effacé de l'esprit du prince. Il s'était habitué en un
+jour, en un instant, à ne plus rien juger, à ne plus rien
+comprendre; et de même, en un jour, en un instant, il
+recommençait à trop juger, à trop comprendre, c'est-à-dire
+à tout commenter avec excès et à souffrir de tout.</p>
+
+<p>Certes, Salvator Albani avait renoncé de bonne foi à
+voir la Floriani avec d'autres yeux que ceux d'un frère.
+Mais il y avait en lui un fonds de sensualité italienne qui
+l'empêchait d'arriver jusqu'à la chasteté d'un moine. S'il
+eût eu deux s&oelig;urs, une belle et une laide, il eût, sans
+nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct,
+préféré la belle, eût-elle été moins aimable et
+moins bonne que l'autre. Enfin, entre deux s&oelig;urs également
+belles, mais dont l'une aurait connu l'amour, et
+l'autre la vertu seulement, il aurait été bien plus l'ami
+de celle qui eût compris le mieux ses faiblesses et ses
+passions.</p>
+
+<p>L'amour était son Dieu, et toute belle femme au c&oelig;ur
+tendre en était la prêtresse. Il pouvait l'aimer avec désintéressement,
+mais non la voir sans émotion. L'amour de
+la Floriani pour son ami ne le dérangeait donc point dans
+son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait
+et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant
+à toucher ses bras, ses cheveux, et jusqu'à son vêtement,
+et l'on comprend bien que Karol était jaloux de
+ces choses-là, presque autant que du c&oelig;ur de sa maîtresse.</p>
+
+<p>La Floriani, qui le croirait? était d'une nature aussi
+chaste que l'âme d'un petit enfant. C'est fort étrange, j'en
+conviens, de la part d'une femme qui avait beaucoup
+aimé, et dont la spontanéité n'avait pas su faire plusieurs
+parts de son être pour les objets de sa passion. C'était
+probablement une organisation très-puissante par les
+sens, quoiqu'elle parût glacée aux regards des hommes
+qui ne lui plaisaient point. C'est qu'en dehors de son
+amour, où elle se plongeait tout entière, elle ne voyait
+pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares intervalles
+où son c&oelig;ur avait été calme, son cerveau avait
+été oisif; et si on l'eût séparée éternellement de la vue
+de l'autre sexe, elle eût été une excellente religieuse,
+tranquille et fraîche. C'est dire qu'il n'y avait rien de plus
+pur que ses pensées dans la solitude, et, quand elle
+aimait, tout ce qui n'était pas son amant était pour elle,
+sous le rapport des sens, la solitude, le vide, le néant.</p>
+
+<p>Salvator pouvait bien l'embrasser, lui dire qu'elle était
+belle, et frémir un peu en pressant son bras contre le
+sien: elle s'en apercevait encore moins que le jour où,
+ne prévoyant pas que Karol l'aimait déjà, il avait été
+forcé de lui parler clairement et hardiment pour lui faire
+comprendre ses désirs.</p>
+
+<p>Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion
+de voix qui lui parlent d'amour d'une manière détournée.
+Les femmes du monde ont, à cet égard, une
+pénétration qui va souvent au delà de la vérité, et, souvent
+aussi, leur empressement à se défendre, avant
+qu'on les attaque sérieusement, est une provocation de
+leur part et un encouragement à l'audace. La Floriani,
+au contraire, dans son expressive bienveillance, mettait
+tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excitée
+comme artiste, ou de l'amitié qu'elle inspirait comme
+femme. Elle était brusque et ennuyée avec les hommes
+qui lui inspiraient de la défiance et de l'éloignement;
+mais, avec ceux qu'elle estimait, elle avait le c&oelig;ur sur la
+main; elle eût cru manquer à la sainteté de l'amitié en se
+tenant trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque
+mauvaise pensée pouvait leur passer par la tête. Mais
+elle avait pour règle de ne pas paraître s'en apercevoir,
+et, tant qu'on ne la forçait point à se montrer sévère, elle
+était douce et abandonnée. Elle pensait que les hommes
+sont comme des enfants, avec lesquels il faut plus souvent
+détourner la conversation et distraire l'imagination
+que répondre et discuter sur des sujets délicats et dangereux.</p>
+
+<p>Karol, qui aurait dû comprendre la solidité de ce caractère
+simple et droit, ne le connaissait pourtant pas.
+Sa folie avait commis l'erreur gigantesque de se figurer
+qu'elle devait avoir l'austérité de manières et le maintien
+glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il n'en
+voulut pas démordre, comprendre la réalité de cette nature,
+et l'aimer pour ce qu'elle était. Pour l'avoir placée
+trop haut dans les fantaisies de son cerveau, voilà qu'il
+était tout prêt à la placer trop bas, et à croire qu'entre le
+sensualisme invincible de Salvator et les instincts secrets
+de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements à
+craindre.</p>
+
+<p>Ils revenaient à la villa avec le lever de Vesper, qui
+montait blanc comme un gros diamant dans le ciel encore
+rose. Ils glissaient sur la surface limpide de ce lac
+que la Floriani aimait tant, et que Karol recommençait à
+détester. Il gardait le silence; Béatrice s'était endormie
+dans les bras de sa mère; Célio gouvernait la barque de
+Menapace, qui s'était assis, dans une muette contemplation;
+Stella, svelte et blanche, rêvait aux étoiles, ses patronnes,
+et Salvator Albani chantait d'une belle voix
+fraîche, que la sonorité de l'onde portait au loin. Personne
+autre que Karol, le plus pur et le plus irréprochable
+de tous, peut-être, ne songeait à mal. Il leur tournait
+le dos, à tous, pour ne point voir ce qui n'existait
+pas, ce à quoi personne ne songeait; et, au lieu des Ondines
+du lac, il se sentait poussé par les Euménides.</p>
+
+<p>Ne l'avait-on pas trompé? Salvator ne s'était-il pas
+grossièrement joué de lui en lui disant que jamais il n'avait
+été l'amant de la Floriani? Avec tous les beaux raisonnements
+spécieux qu'il lui avait maintes fois entendu
+faire sur l'amitié qu'on peut avoir pour les femmes, et
+dans laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu
+d'amour, étouffé ou déguisé; avec les ménagements dont
+il le supposait capable pour lui laisser goûter le bonheur
+sans se faire conscience d'un mensonge, il pouvait bien
+avoir été heureux la nuit de leur arrivée, et l'avoir nié
+avec aplomb l'instant d'après. La Floriani ne lui devait
+rien alors, et Karol s'imaginait être bien généreux en
+prenant la résolution de ne jamais l'interroger à cet
+égard.</p>
+
+<p>Et puis, en supposant qu'elle eût résisté cette fois-là,
+était-il probable que, dans cette vie abandonnée à toutes
+les émotions, lorsque Salvator assistait à sa toilette dans
+sa loge, et portait même les mains sur sa parure, lorsque,
+toute palpitante des fatigues ou des triomphes de
+la scène, elle venait se jeter près de lui sur un sofa, seule
+avec lui peut-être... était-il possible qu'il n'eût pas
+cherché à profiter d'un instant de désordre dans son esprit
+et d'excitation dans ses nerfs? Salvator était si ardent
+et si audacieux avec les femmes! N'avait-il pas encouru
+la disgrâce de la princesse Lucie pour avoir osé
+lui dire qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'était
+pas capable, avec la Lucrezia, un homme qui n'était pas
+demeuré tremblant et muet auprès de Lucie?</p>
+
+<p>Alors le terrible parallèle, si longtemps écarté, commença
+à s'établir dans l'esprit du prince: une princesse,
+une vierge, un ange!&mdash;Une comédienne, une femme
+sans m&oelig;urs, une mère qui pouvait compter trois pères à
+ses quatre enfants, sans jamais avoir été mariée, et sans
+savoir où étaient maintenant ces hommes-là!</p>
+
+<p>L'horrible réalité se levait devant ses yeux effarés,
+comme une Gorgone prête à le dévorer. Un tremblement
+convulsif agitait ses membres, sa tête éclatait. Il croyait
+voir des serpents venimeux ramper à ses pieds, sur le
+plancher de la barque, et sa mère remonter vers les
+étoiles, en se détournant de lui avec horreur.</p>
+
+<p>La Floriani sommeillait dans son rêve d'éternel bonheur;
+et quand elle lui prit la main pour descendre sur
+le rivage, sans réveiller sa fille, elle remarqua seulement
+qu'il avait froid, quoique la soirée fût tiède.</p>
+
+<p>Elle s'inquiéta un peu de sa physionomie lorsqu'elle
+le revit aux lumières; mais il fit de grands efforts pour
+paraître gai. La Floriani ne l'avait jamais vu gai, elle ne
+savait même pas si, avec cette haute et poétique intelligence,
+il avait de l'esprit. Elle s'aperçut qu'il en avait
+prodigieusement; c'était une finesse subtile, moqueuse,
+point enjouée au fond; mais, comme il n'y avait place
+en elle que pour l'engouement, elle s'émerveilla de lui
+découvrir un charme de plus. Salvator savait bien que
+cette petite gaieté mignarde et persifleuse de son ami
+n'était pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans
+cette circonstance, il ne savait que penser. Peut-être l'amour
+avait-il renouvelé entièrement le caractère du
+prince; peut-être prenait-il désormais la vie sous un aspect
+moins austère et moins sombre. Salvator profita de
+l'occasion pour être gai tout à son aise avec lui, et crut
+pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose
+d'amer et de sec au fond de ses heureuses reparties.</p>
+
+<p>Karol ne dormit pas; cependant il ne fut point malade.
+Il reconnut dans cette longue et cruelle insomnie,
+qu'il avait plus de forces pour souffrir qu'il ne s'en était
+jamais attribué. L'engourdissement d'une fièvre lente ne
+vint pas, comme autrefois, amortir l'inquiétude de ses
+pensées. Il se leva comme il s'était couché, en proie à
+une lucidité affreuse, sans éprouver aucun malaise physique,
+et obsédé de l'idée fixe que Salvator le trahissait,
+l'avait trahi, ou songeait à le trahir.</p>
+
+<p>«Il faut pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut
+rompre ou dominer, abandonner la partie ou chasser
+l'ennemi. Serai-je assez fort pour la lutte? Non, non,
+c'est horrible! Il vaut mieux fuir.»</p>
+
+<p>Il sortit avec le jour, ne sachant où il allait, mais ne
+pouvant résister au besoin de marcher d'un pas rapide.
+Le sentier du parc le plus direct et le mieux battu, celui
+qu'il suivit machinalement, conduisait à la chaumière
+du pêcheur.</p>
+
+<p>Il allait s'en détourner lorsqu'il entendit prononcer son
+nom. Il s'arrêta; on répéta le mot <i>prince</i> à plusieurs reprises.
+Karol s'approcha, perdu sous les branches éplorées
+des vieux saules, et il écouta.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace
+dans son dialecte, que le prince était arrivé à très-bien
+comprendre. Il n'en a pas la mine! J'ai vu le prince
+Murat dans ma jeunesse; il était gros, fort, de bonne
+mine, et portait des habits superbes, de l'or, des plumes.
+C'était là un prince! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du
+tout, et je n'en voudrais pas pour tenir mes avirons.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que c'est un vrai prince, père Menapace,
+répondait Biffi. J'ai entendu son domestique qui
+appelait <i>mon prince</i>, sans voir que j'étais là tout
+auprès.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est un prince comme ma fille était
+une princesse là-bas. Ils s'appellent tous comme cela au
+théâtre. L'autre, l'Albani, est celui qui faisait les comtes
+dans la comédie; mais c'est un chanteur, voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'il chante toute la journée, dit Biffi.
+Alors ce sont d'anciens camarades à la signora. Est-ce
+qu'ils vont rester longtemps ici?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je me demande. Il me semble que le
+prince, comme ils l'appellent, se trouve bien de la <i>locanda
+gratis</i>. Et si l'autre reste aussi deux mois à ne
+rien faire que manger, dormir et marcher tout doucement
+au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout!</p>
+
+<p>&mdash;Bah, cela ne nous gêne pas. Qu'est-ce que cela
+nous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela me gêne, moi! dit Menapace en élevant la
+voix. Je n'aime pas à voir des paresseux et des indiscrets
+manger le bien de mes petits-enfants. Tu vois bien que
+ce sont des histrions sans c&oelig;ur et sans ouvrage, qui sont
+venus là se refaire. Ma fille, qui est bonne, en a pitié:
+mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis,
+nous verrons de belles affaires! Ah! pauvre petit Célio!
+pauvres enfants! si je ne songeais pas à eux, ils auraient
+un jour le même sort que ces prétendus seigneurs-là!
+Allons, Biffi, es-tu prêt? Partons, va détacher la
+barque.</p>
+
+<p>Si Salvator avait entendu cette ridicule conversation,
+il en eût ri aux éclats pendant huit jours. Il eût même
+imaginé quelque folle mystification pour aggraver les
+soupçons charitables du vieux pêcheur. Mais Karol fut
+navré. L'idée de rien de semblable ne lui eût paru possible
+dans sa vie. Être pris pour un histrion, pour un
+mendiant, et méprisé par ce vieil avare! C'était marcher
+dans la boue, lui qui ne trouvait que les nuages assez
+moelleux et assez purs pour le porter. Il faut être très-fort
+ou très-insouciant pour ne pas se trouver accablé
+d'un rôle absurde et pour n'en voir que le côté risible.
+D'ailleurs, on ne rit peut-être jamais de bien bon c&oelig;ur
+de soi-même, et Karol fut si outré, qu'il sortit du parc,
+n'emportant pas même de l'argent sur lui, et fuyant au
+hasard dans la campagne, résolu, du moins il le croyait,
+à ne jamais remettre les pieds chez la Floriani.</p>
+
+<p>Quoique sa santé eût pris, depuis sa maladie, un développement
+qu'elle n'avait jamais eu, il n'était pas encore
+très-bon marcheur, et au bout d'une demi-lieue, il
+fut forcé de ralentir le pas. Alors le poids de ses pensées
+l'accabla, et il ne se traîna plus qu'avec effort dans la
+direction sans but qu'il avait prise.</p>
+
+<p>Si j'entendais le roman suivant les règles modernes,
+en coupant ici ce chapitre, je te laisserais jusqu'à demain,
+cher lecteur, dans l'incertitude, présumant que tu te
+demanderais toute la nuit prochaine, au lieu de dormir:
+«Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il pas?»
+Mais la haute idée que j'ai toujours de ta pénétration
+m'interdit cette ruse savante, et t'épargnera ces tourments.
+Tu sais fort bien que mon roman n'est pas assez
+avancé pour que mon héros le tranche ici brusquement
+et malgré moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort invraisemblable,
+et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du
+premier coup, les chaînes d'un violent amour.</p>
+
+<p>Sois donc tranquille, vaque à tes occupations, et que
+le sommeil te verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne
+sommes point encore au dénouement.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<br>
+<p>Karol en était à s'adresser la même question:
+«Partirai-je? Est-ce que je pourrai partir? Dans un quart
+d'heure, ne serai-je pas forcé de revenir sur mes pas? S'il
+en doit être ainsi, pourquoi me fatiguer à faire un chemin
+inutile?</p>
+
+<p>«Je partirai, s'écria-t-il en se jetant sur le gazon encore
+humide de rosée.» Là, son indignation se ralluma et
+ses forces revinrent. Il se remit en route, mais bientôt la
+fatigue ramena encore le doute et le découragement.</p>
+
+<p>Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux
+fatigués de l'éclat du soleil levant, qui semblait venir à
+sa rencontre, et lui dire: «Nous marchons en sens inverse;
+tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit éternelle?»
+Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu'à
+pareille heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa
+chambre, ouvrir elle-même sa fenêtre pour lui faire entendre
+le chant des oiseaux et respirer le parfum des
+chèvrefeuilles, s'arrêter près de son lit pour lui sourire,
+et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper
+de cet ineffable regard d'amour et d'adoration plus éloquent
+que toutes les paroles, plus ardent que toutes les
+caresses. Oh! qu'il était heureux encore, à ce moment-là!
+Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et
+tout était détruit! Il ne verrait plus jamais cette femme
+si tendre l'enivrer de son regard profond, et mettre, à
+la place des visions de la nuit, son image tranquille et
+radieuse devant lui! Cette main qui, en passant doucement
+à travers ses cheveux, semblait lui donner une vie
+nouvelle, ce c&oelig;ur, dont le feu ne s'était jamais épuisé en
+fécondant le sien, ce souffle, dont la puissance entretenait
+en lui une sérénité jusque-là inconnue, ces douces
+attentions de tous les instants, cette constante sollicitude,
+plus assidue et plus ingénieuse encore que ne l'avait été
+celle de sa mère; cette maison claire et riante, où l'atmosphère
+semblait assouplie et réchauffée par une influence
+magnétique, ce silence du parc, ces fleurs du
+jardin, ces enfants à la voix mélodieuse qui chantaient
+avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Célio, qui courait
+si gracieusement dans les herbes, poursuivant les
+papillons pour imiter son jeune ami: enfin, cet ensemble
+de choses qu'il se représentait et se détaillait pour la
+première fois, au moment de s'en séparer, tout cela était
+donc fini pour lui!</p>
+
+<p>Et justement, comme il pensait au chien de Célio, ce
+bel animal s'élança vers lui, et, pour la première fois,
+le caressa avec tendresse. Il n'avait pourtant pas suivi
+Karol, et celui-ci crut d'abord que Célio n'était pas loin.
+Mais, ne le voyant pas paraître, il se rappela que la
+veille, <i>Laërtes</i> (c'était le nom du chien) avait fait une
+pointe sur la rive où les barques s'étaient arrêtées;
+qu'on l'avait rappelé en vain, et qu'en rentrant à la maison,
+Célio s'était inquiété de ne pas l'y trouver. On l'avait
+sifflé et appelé encore, pensant qu'il aurait côtoyé le
+lac et serait revenu par les prés; mais on s'était couché
+sans le retrouver; Lucrezia avait consolé son fils en lui
+disant que le chien avait déjà passé plusieurs fois la nuit
+dehors, et qu'il était trop intelligent pour ne pas retrouver,
+dès qu'il le voudrait, le chemin de sa demeure.</p>
+
+<p>Le jeune et beau Laërtes, entraîné par l'ardeur de la
+chasse, avait donc guetté et poursuivi quelque lièvre
+pour son propre compte, jusqu'au point du jour, et soit
+qu'il eût perdu sa piste, ou qu'il eût réussi à l'atteindre
+et à le dévorer, il songeait à ce moment à Célio, qui le
+faisait jouer, à la Floriani qui lui donnait elle-même sa
+nourriture, au petit Salvator qui lui tirait les oreilles, à
+son frais coussin et à son déjeuner. Il se rendait très-bien
+compte de l'heure et se disait qu'il fallait rentrer
+pour n'être point grondé de sa trop longue absence. Il
+est bien possible même qu'il poussât la finesse jusqu'à
+se flatter qu'on ne s'en serait pas aperçu.</p>
+
+<p>En voyant Karol, il s'imagina que celui-ci n'était venu
+aussi loin que pour le chercher; et, se sentant coupable,
+ne voulant pas aggraver ses torts, il vint à sa rencontre
+d'un air affectueux et modeste, balayant la terre de sa
+longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de
+grâces, pour se faire pardonner son escapade.</p>
+
+<p>Le prince ne put résister à ses avances, et se décida
+à le toucher un peu sur la tête: «Et toi aussi, pensait-il,
+tu as voulu rompre ta chaîne et essayer de ta liberté! Et
+voilà que tu hésites entre la servitude d'hier et l'effroi
+d'aujourd'hui!»</p>
+
+<p>Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la
+solitude de son passé. Il se disait qu'il valait mieux souffrir
+les tortures d'un amour troublé par le doute et la
+honte, que de ne vivre d'aucune façon. Qu'allait-il retrouver,
+en se replongeant dans l'isolement? L'image de
+sa mère et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter
+que pour lui faire d'amers reproches. Il essaya de les
+évoquer, elles n'obéissaient plus à son appel. Il n'avait
+jamais pu se persuader que sa mère fût morte, il le sentait
+à présent, la tombe ne rendait plus sa proie. Les
+traits de Lucie étaient tellement effacés de sa mémoire,
+qu'il s'efforçait en vain de se les représenter. Ils étaient
+couverts d'un épais nuage. Maintenant que Karol avait
+bu à la coupe de la vie, la société de ces ombres l'épouvantait
+au lieu de le charmer. Vivre! il faut donc vivre
+malgré soi, il faut donc aimer la vie en la méprisant,
+et s'y plonger en dépit de la peur et du dégoût qu'elle
+inspire? pensait-il en se débattant contre lui-même. Est-ce
+la volonté de Dieu? Est-ce la tentation d'un esprit de
+vertige et de ténèbres?</p>
+
+<p>«Mais trouverai-je la vie désormais auprès de Lucrezia?
+Ne sera-ce point la mort, que cet attachement
+dont les circonstances me font rougir, et que le doute va
+empoisonner? Néant pour néant, ne vaudrait-il pas
+mieux languir et dépérir, avec le sentiment de son propre
+courage, que dans celui de son indignité?»</p>
+
+<p>Il ne trouvait point d'issue à ses incertitudes. Il se levait,
+faisait un pas vers l'exil, et regardait derrière lui.
+Son c&oelig;ur se déchirait et se brisait à la pensée de ne plus
+voir sa maîtresse, et il le sentait physiquement s'éteindre,
+comme si cette femme en était le moteur unique.</p>
+
+<p>Il était presque vaincu déjà, et cherchait dans quelque
+augure, dans quelque hasard providentiel, dernière ressource
+de la faiblesse, l'indice du chemin qu'il devait
+suivre. Laërtes vint à son secours. Laërtes était décidé à
+rentrer. Lorsque Karol tournait le dos à la villa, le chien
+s'arrêtait et le regardait d'un air étonné; puis, lorsque
+le prince revenait vers lui, il bondissait d'un air joyeux,
+et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence:
+«C'est par ici, en effet, vous vous trompiez,
+suivez-moi donc!»</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png" ></p>
+<br>
+
+<p>Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se
+dit que la Floriani tenait beaucoup à ce chien, que Célio
+était capable de pleurer un jour entier, s'il ne le retrouvait
+point; que l'animal était bien jeune, bien fou, et se
+laisserait peut-être tenter par quelque nouvelle proie
+avant de rentrer; qu'enfin il pouvait se perdre ou se
+laisser emmener par quelque chasseur, et que son devoir,
+à lui, était de le ramener à la maison.</p>
+
+<p>Il appela donc Laërtes, veilla puérilement sur lui, et
+regagna la villa Floriani sans le perdre de vue. Pourtant,
+l'on peut dire que jamais aveugle ne fut plus littéralement
+conduit par un chien.</p>
+
+<p>En voyant la porte du parc ouverte, Laërtes prit sa
+course, et, enchanté de rentrer, il devança Karol et gagna
+la maison, la chambre de Célio, où il se blottit sous
+le lit, en attendant son réveil. Le prétexte du chien manquait
+dès lors à Karol, il n'était pas obligé de franchir la
+grille du parc, et il allait néanmoins la franchir, lorsque
+ses yeux rencontrèrent une inscription tracée au pinceau
+sur une pierre latérale. C'étaient les fameux vers du
+Dante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Per me si va nella città dolente,</p>
+<p>Per me si va nell'eterno dolore,</p>
+<p>Per me si va tra la perduta gente...</p>
+<p>... Lasciate ogni speranza, voi, ch'entrate!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et plus bas:</p>
+
+<p><i>Avis aux voyageurs!</i> CÉLIO FLORIANI.</p>
+
+<p>Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Célio,
+qui venait d'apprendre par c&oelig;ur ce passage classique de
+la <i>Divine Comédie</i>, et qui le répétait à tout propos avec
+ce mélange d'admiration et de parodie qui est propre
+aux enfants, s'était amusé à l'écrire sur le montant de
+la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement
+facétieux aux passants. Comme la villa n'était située sur
+aucune route de passage, il y avait peu d'inconvénients
+à laisser subsister l'inscription de Célio jusqu'à la première
+pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol
+à qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens, à ce moment-là,
+ne s'en était point alarmé. Il était repassé plusieurs
+fois par cette porte sans y prendre garde; il n'y
+aurait plus jamais songé, sans la révolution qui s'était
+opérée en lui. Au premier abord, les mots de <i>perduta
+gente</i> lui parurent offrir une allusion affreuse et peut-être
+quelque peu vraie, car il se hâta de l'effacer. Puis,
+en relisant, malgré lui, le dernier vers, il fut saisi d'une
+terreur superstitieuse, en songeant que les enfants prophétisent
+souvent sans le savoir, et disent en riant d'effroyables
+vérités. Il cueillit une poignée d'herbe et en
+frotta la muraille; mais, par un hasard fort simple, le
+dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les
+autres, ne s'effaça pas entièrement et resta visible malgré
+tous les efforts de Karol.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est
+écrit ainsi au livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux
+en seraient-ils offensés? O Lucrezia, tu ne m'avais donné
+que du bonheur; à présent que je vais souffrir par toi
+et pour toi, je vois à quel point je t'aime!</p>
+
+<p>La Floriani était déjà très-inquiète, elle avait cherché
+Karol dans tout le parc, ne concevant pas que, contrairement
+à ses habitudes, il se fût levé avant elle et qu'il
+eût été se promener sans elle. Elle était dans la chaumière
+du pêcheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription
+et rentrer précipitamment comme si, de
+même que Laërtes, il eût craint d'être grondé. Elle
+courut après lui, et, l'enlaçant dans ses bras: «Vous
+trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge?»</p>
+
+<p>Karol n'avait guère l'esprit présent; il ne songeait pas
+qu'elle eût pu le voir effacer les vers du Dante; il ne pensait
+déjà plus à ces vers, mais bien à la trahison possible
+de Salvator. Il crut qu'elle répondait à ses secrètes pensées,
+qu'elle avait deviné ses angoisses, épié son essai de
+fuite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable
+lui vint à l'esprit, et il répondit d'un air
+effaré: «Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient
+pas de répondre pour vous.»</p>
+
+<p>Lucrezia fut un peu étonnée et commença à redouter
+quelque accès d'excentricité. Salvator l'en avait prévenue
+à diverses reprises avant qu'elle donnât son c&oelig;ur
+au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce que, depuis
+sa maladie, Karol était toujours été ravi au septième
+ciel et ne lui avait jamais causé un instant d'effroi. Elle
+se demanda s'il était bien guéri, s'il n'était pas menacé
+d'une rechute imminente, ou bien si, réellement, son
+cerveau était faible et tourmenté d'idées fantasques. Elle
+l'interrogea. Il ne voulut point répondre, et lui baisa la
+main à plusieurs reprises, en lui demandant pardon.
+Mais pardon de quoi? Voilà ce qu'elle ne put jamais savoir,
+malgré les investigations de sa tendresse. Ses manières étaient
+aussi changées que sa figure et son langage.
+Il s'était dit que, s'il se décidait à rentrer chez
+elle, il devait prendre avec lui-même l'engagement de ne
+lui faire aucune question, aucun reproche, de ne point
+avilir son propre amour par des paroles blessantes de
+part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour ainsi dire
+dans une sorte de religion chevaleresque et dans un redoublement
+de respect extérieur, comme s'il eût cru réparer
+par là le tort qu'il lui avait fait dans son âme en
+la soupçonnant.</p>
+
+<p>La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce
+respect qu'il lui témoignait devant ses enfants et ses serviteurs.
+Rien, chez lui, ne lui rappelait le sans-gêne
+blessant et l'espèce d'abandon impertinent des amants
+heureux. Mais, dans le tête-à-tête, elle n'était pas habituée
+à lui voir détourner son front de ses lèvres et se rejeter
+sur ses mains en saluant comme un abbé qui rend
+hommage à une douairière. Elle essaya de rompre cette
+glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla amicalement:
+tout fut inutile. Il se hâtait de retourner vers
+la maison, car il sentait que sa souffrance n'était pas
+assez calmée pour lui permettre de paraître heureux.</p>
+
+<p>Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là, son
+ami silencieux et sombre; il l'avait vu si souvent ainsi!
+«Je suis inquiète ce matin, lui dit tout bas Lucrezia;
+Karol est pâle et triste.&mdash;Tu devrais être habituée à le
+voir s'éveiller tout différent de ce qu'il était en s'endormant,
+répondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant
+comme les nuages?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux
+mois, c'est un ciel pur et brûlant, sans un seul nuage,
+sans la moindre vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! quelle merveille tu me contes là? Je
+peux à peine te croire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien! il aura fait un mauvais rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en faisait plus que de beaux!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un grand hasard ou un grand prodige; moi,
+je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour
+entier, sans tomber dans quelque accès de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Et à propos de quoi y tombait-il si souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui
+faire dire. Karol n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant,
+un mythe personnifié?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à cette heure; et,
+puisque, j'avais trouvé, à mon insu, le moyen de le
+rendre heureux et confiant, il faut bien que je lui aie
+déplu en quelque chose depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous querellés cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Querellés? quel mot!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es devenue <i>sublime</i> comme lui, je le vois
+bien, et il faut se faire un vocabulaire choisi exprès pour
+vous deux. Eh bien, voyons, n'avez-vous pas touché à
+quelque point douloureux de votre existence à l'un ou à
+l'autre, en causant ensemble la nuit dernière?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit dernière, comme toutes les autres nuits, je
+n'ai pas quitté mes enfants. Nous nous retirons de bonne
+heure, je me lève avec le jour, et, tandis que les petits
+sommeillent encore ou babillent avec leur bonne en se
+levant, je vais éveiller doucement Karol, et nous causons
+ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et
+nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux
+heures de délices, où jamais un mot pénible, une réflexion
+positive, un souvenir quelconque des ennuis et
+des maux de la vie réelle, n'ont trouvé place. Ce matin,
+j'ai été ouvrir ses fenêtres comme à l'ordinaire, comme
+j'en ai pris l'habitude durant sa maladie.</p>
+
+<p>Il était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé.
+Il est resté deux heures absent. Il avait l'air égaré
+en rentrant, il disait des paroles que je ne comprends
+pas, ses manières étaient bizarres. Il m'a fait presque
+peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il
+prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui
+le connais, tâche de lui faire dire ce qu'il a!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon
+qu'il a été gai hier soir, ce qui était un signe certain qu'il
+serait triste ce matin. Il n'a jamais eu une heure d'expansion
+dans sa vie, sans la racheter par plusieurs
+heures de réserve et de taciturnité. Il y a certainement
+à cela des causes morales, mais trop légères ou trop subtiles
+pour être appréciables à l'&oelig;il nu. Il faudrait un
+microscope pour lire dans une âme où pénètre si peu de
+la lumière que consomment les vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Salvator, tu ne connais pas ton ami, dit la Lucrezia:
+ce n'est point là son organisation. Un soleil plus
+pur et plus éclatant que le nôtre rayonne dans son âme
+ardente et généreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, répondit Salvator en souriant;
+alors, tâche d'y voir clair, et ne m'appelle pas pour tenir
+le flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse,
+et pourtant je souffre! Je m'interroge en vain, je
+ne vois pas en quoi j'ai pu contrister le c&oelig;ur de mon
+bien-aimé. Mais la froideur de son regard me glace jusqu'à
+la moelle des os, et, quand je le vois ainsi, il me
+semble que je vais mourir.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<br>
+<p>Quelques mots de franche explication eussent guéri
+les souffrances de la Floriani et de son amant; mais il
+eût fallu qu'en demandant à connaître la vérité, Karol
+pût avoir confiance dans la loyauté de la réponse; et,
+quand on s'est laissé dominer par un soupçon injuste, on
+perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur
+celle d'autrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant n'avait
+pas sa raison, et il n'en conservait que juste assez pour
+savoir que la raison ne le persuaderait pas.</p>
+
+<p>Heureusement ces natures promptes à se troubler et
+folles dans leurs alarmes, se relèvent vite et oublient.
+Elles sentent elles-mêmes que leur angoisse échappe aux
+secours de l'affection, et qu'elle ne peut cesser qu'en
+s'épuisant d'elle-même. C'est ce qui arriva à Karol. Le
+soir de cette sombre journée, il était déjà fatigué de
+souffrir, il s'ennuyait de la solitude; la nuit, comme il
+y avait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement
+qui lui procura du repos. Le lendemain il retrouva
+le bonheur dans les bras de la Floriani; mais il ne
+s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si différent de lui-même
+la veille, et elle fut forcée de se contenter de réponses
+évasives. Cela resta en lui comme une plaie qui
+se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe
+du mal n'a pas été détruit.</p>
+
+<p>Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait
+souffert. Quoiqu'elle fût loin d'en pénétrer le motif, elle
+en ressentit le contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une
+douleur soudaine, violente et passagère. Ce fut une inquiétude
+sourde, profonde et continuelle. Elle persista,
+en dépit de Salvator, à croire qu'il n'y a pas de souffrance
+sans cause; mais elle eut beau chercher, sa conscience
+ne lui reprochant rien, elle fut réduite à croire
+que Karol avait senti se réveiller en lui, ou le souvenir
+de sa mère, ou le regret d'avoir été infidèle à la mémoire
+de Lucie.</p>
+
+<p>Karol était donc redevenu calme et confiant, avant
+que la Floriani se fût consolée de l'avoir vu malheureux;
+mais, au moment où elle se rassurait enfin et commençait
+à oublier l'effroi que lui avait causé ce nuage, une
+circonstance réveilla la souffrance de Karol. Et quelle
+circonstance? nous osons à peine la rapporter, tant elle
+est absurde et puérile. En jouant avec Laërtes, la Floriani,
+touchée de sa grâce et de son regard tendre, lui
+donna un baiser sur la tête. Karol trouva que c'était une
+profanation, et que la bouche de Lucrezia ne devait pas
+effleurer la tête d'un chien. Il ne put s'empêcher d'en
+faire la remarque avec une certaine vivacité qui trahit
+sa répugnance pour les animaux. La Floriani, étonnée
+de le voir prendre au sérieux une pareille chose, ne put
+se défendre d'en rire, et Karol fut profondément blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aimeriez-vous
+mieux une discussion en règle à propos d'un baiser donné
+à mon chien? Pour moi, je n'aimerais pas à me mettre
+en désaccord avec vous sur quoi que ce soit, et, ne
+trouvant pas le sujet digne d'être commenté et pesé, je
+n'éprouve que le besoin de m'égayer un peu sur la bizarrerie
+de ce sujet même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis ridicule, je le sais, dit Karol: et c'est
+une chose funeste pour moi, que vous commenciez à
+vous en apercevoir! Ne pouviez-vous me répondre autrement
+que par un éclat de rire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouvais rien à répondre là-dessus, vous dis-je,
+reprit Lucrezia, un peu impatientée. Faut-il donc,
+quand vous me faites une observation, que je baisse la
+tête en silence, quand même je ne suis point persuadée
+qu'elle vaille la peine d'être faite?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc devenir étranger l'un à l'autre sur tout
+ce qui touche au monde réel, dit Karol avec un soupir.
+Nous nous entendrions si peu sur ce point, que je dois
+apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour
+faire rire!»</p>
+
+<p>Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y
+songea plus et redevint aussi aimable que de coutume;
+mais la Floriani fut triste pendant quatre heures, sans
+bouder et sans montrer sa tristesse.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi,
+moins encore; et, le surlendemain, on fut triste de part
+et d'autre, sans cause apparente.</p>
+
+<p>Salvator n'avait pas vu la pureté éclatante du bonheur
+de ces deux amants en son absence. A peine arrivé, il
+ne voyait, au contraire, que le retour de Karol à ses
+anciennes susceptibilités. Il le trouvait, tantôt plein d'affection,
+tantôt plein de froideur pour lui. Il ne s'en étonnait
+pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec
+chagrin que la cure n'était point radicale, et il revenait
+à la conviction que ces deux êtres n'étaient point faits
+l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>Après plusieurs jours d'observations et de réflexions
+sur ce sujet, il résolut de s'en expliquer avec son ami et
+de l'amener, malgré lui, à se révéler. Il savait que ce
+n'était point facile, mais il savait aussi comment il devait
+s'y prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, lui dit-il, environ une semaine après
+son retour à la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible,
+obtenir de toi une réponse à la question suivante:
+Sommes-nous encore pour longtemps ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Karol d'un
+ton sec, et, comme si cette demande l'eût fort importuné;
+mais, un instant après, ses yeux se remplirent de
+larmes, et il parut prévoir, par la manière dont il regarda
+Salvator, que leur séparation lui semblait inévitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani, en lui
+prenant la main, une fois, en ta vie, essaie de te faire
+une idée de l'avenir par complaisance pour moi, qui ne
+puis rester dans une éternelle attente des événements.
+Autrefois, c'est-à-dire avant de venir ici, tu te retranchais
+toujours sur l'état de ta santé, qui ne te permettait
+de faire aucun projet. «Fais de moi tout ce que tu voudras,
+disais-tu; je n'ai aucune volonté, aucun désir.»
+A présent, les rôles sont changés, et ta santé ne peut
+plus te servir de prétexte; tu te portes fort bien, tu as
+pris de la force... Ne secoue pas la tête; je ne sais où
+en est ton moral, mais je vois fort bien que ton physique
+va au mieux. Tu ne te ressembles plus, ta figure a
+changé de ton et d'expression, tu marches, tu manges, tu
+dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait
+ce miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fixé
+apparemment. C'est à mon tour d'être incertain et de ne
+plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je pourrais partir, quand même je
+le voudrais, répondit Karol, extrêmement malheureux
+d'avoir à répondre clairement: je crois que je n'en aurais
+pas la force, et pourtant je le devrais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le devrais, parce que...?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner
+toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc toujours aussi paresseux d'esprit quand
+il faut arriver à traiter l'insipide chapitre de la vie
+réelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'autant plus paresseux, que j'en suis sorti
+davantage depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu veux que je fasse comme à l'ordinaire;
+que je pense à ta place, que je discute avec moi-même,
+comme si c'était avec toi, et que je te prouve, par de
+bonnes raisons, ce que tu as envie de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, répondit le prince avec le sérieux d'un
+enfant gâté. Ce n'est pas qu'en cette circonstance il eût
+besoin de l'avis d'un autre pour connaître la force de son
+amour; mais il était bien aise d'entendre juger sa situation
+par Salvator, pour tâcher de lire dans les sentiments
+secrets de celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! reprit gaiement Salvator, qui redoutait
+d'autant moins un piége qu'il n'avait pas d'arrière-pensée;
+je vais essayer. Ce n'est pas facile maintenant; tout
+est changé en toi, et il ne s'agit plus de savoir si l'air de
+ce pays est bon, si le séjour est agréable, si l'auberge
+est bien tenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent
+point nous chasser. L'été de la passion te réchaufferait
+quand même le soleil de juin ne darderait pas ses rayons
+sur ta tête. Cette maison de campagne est belle, et l'hôtesse
+n'est point désagréable.... Allons! tu ne veux pas
+même sourire de mon esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ami, je ne puis. Parle sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici,
+et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux prévoir combien
+de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir. Tu
+veux jouir de ton bonheur, tant que Dieu le permettra,
+et après.... Voyons, après? Réponds. Jusqu'ici j'ai
+constaté ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je tiens
+à savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Après! après, Salvator? Après la lumière, il n'y
+a que les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! il y a le crépuscule. Tu me diras que c'est
+encore la lumière, et que tu en jouiras jusqu'à extinction
+finale. Mais quand viendra la nuit, il faudra pourtant
+bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit
+l'art, la politique, les voyages ou l'hyménée, nous verrons!
+Mais, dis-moi, quand nous en serons là, où nous
+retrouverons-nous? Dans quelle île de l'Océan de la vie
+faut-il que j'aille t'attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Salvator! s'écria le prince effrayé et oubliant les tristes
+soupçons qui l'obsédaient, ne me parle pas d'avenir.
+Tiens, moins que jamais, je puis prévoir quelque chose.
+Tu me prédis la fin de mon amour ou <i>du sien</i>, n'est-ce
+pas? Eh bien, parle-moi de la mort, c'est la seule pensée
+que je puisse associer à celle que tu me suggères.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je comprends. Eh bien n'en parlons plus,
+puisque tu es encore dans ce paroxysme où l'on ne peut
+songer ni à faire cesser, ni à faire durer le bonheur. Il
+est fâcheux, peut-être, qu'un peu d'attention et de prévoyance
+ne soient pas admissibles dans ces moments-là;
+car tout idéal s'appuie sur des bases terrestres, et un
+peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait
+contribuer à la stabilité, ou du moins, à la prolongation
+du bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, ami, aide-moi donc! Que dois-je
+faire? Y a-t-il quelque chose de possible dans la situation
+étrange où je me vois placé? J'ai cru que cette femme
+m'aimerait toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne le crois plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je voie à ta place. La Floriani t'aimera
+toujours, si vous pouvez parvenir à aller demeurer
+dans Jupiter ou dans Saturne.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! tu railles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je parle raison. Je ne connais pas de c&oelig;ur
+plus ardent, plus fidèle, plus dévoué que celui de Lucrezia;
+mais je ne connais pas d'amour qui puisse conserver
+son intensité et son exaltation au delà d'un certain
+temps, sur la terre où nous vivons.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, laisse-moi! dit Karol avec amertume,
+tu ne me fais que du mal!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le procès de l'amour que je viens faire,
+reprit Salvator avec calme. Je ne prétends pas prouver
+non plus que votre amour soit vulgaire, et qu'il ne puisse
+résister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction.
+Sur ce chapitre, tu en sais plus que moi, et tu
+connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu
+que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieux
+que vous deux, peut-être, malgré toute l'expérience de
+cette adorable folle de Lucrezia, c'est que le milieu où
+se trouve placée la vie positive des amants agit, malgré
+eux et malgré tout, sur leur passion. Vous aurez en vain
+le ciel dans le c&oelig;ur, si un arbre vous tombe sur la tête,
+je vous défie de ne pas vous en ressentir. Eh bien, si les
+circonstances extérieures vous aident et vous protègent,
+vous pouvez vous aimer longtemps, toujours peut-être!
+jusqu'à ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le
+<i>toujours</i> des amants n'est pas le sien. Si, au contraire,
+en ne prévoyant et n'examinant rien, vous laissez de
+mauvaises influences pénétrer jusqu'à vous, il vous arrivera
+de subir le sort commun, c'est-à-dire de voir des
+misères vous troubler et vous anéantir.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute, ami; continue, dit Karol, que faut-il
+craindre et prévoir? Que puis-je empêcher?</p>
+
+<p>&mdash;La Floriani est libre comme l'air, j'en conviens,
+elle est riche, indépendante de toute ancienne relation,
+et il semble qu'elle ait eu la révélation de ce qui convenait
+à votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde,
+et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voilà d'excellentes
+conditions pour le présent; mais sont-elles à
+jamais durables?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'elle éprouve le besoin de retourner dans
+le monde? Mon Dieu! si cela peut arriver... Malheureux,
+malheureux que je suis!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cher enfant, dit Salvator, frappé du
+désespoir et de l'épouvante de son ami. Je ne dis point
+cela, je n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher
+ici, et l'y obséder malgré elle. Si je n'avais pas été
+muet comme la tombe, à Venise, avec tous ceux qui
+m'ont parlé d'elle, si je n'avais pas répondu d'une manière
+évasive à ceux qui savaient bien qu'elle était ici:
+«Elle a le projet de s'y installer, peut-être, mais elle
+n'est pas fixée, elle va faire un voyage, elle ira peut-être
+en France...» que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-même
+m'avait suggéré de répondre aux questions indiscrètes...
+déjà, sois-en sûr, vous seriez inondés de visites.
+Mais ce qui est différé n'est peut-être pas perdu. Un jour
+peut venir où vous ne serez plus seuls ici: quelle sera
+ton attitude vis-à-vis des anciens amis de ta maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Horrible! horrible! répondit Karol en frappant sa
+poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu prends tout d'une manière trop tragique, mon
+cher prince! Il n'est pas question de se désespérer pour
+cela, mais de s'y attendre et d'être prêt à lever sa tente
+dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remède.
+Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude
+temporaire. Il y a un certain art à dégoûter les
+visiteurs, c'est de ne jamais les rendre certains de vous
+rencontrer. La Floriani entend cela fort bien. Elle t'aiderait
+à sortir d'embarras... Calme-toi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit
+Karol, qui passait, avec sa mobilité ordinaire, de l'épouvante
+exagérée à la confiance paresseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, il y a d'autres dangers, répondit
+Salvator; mais tu vas t'émouvoir encore, plus que je ne
+veux, et peut-être m'envoyer au diable.</p>
+
+<p>&mdash;Parle toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, quand vous aurez fait la solitude autour de
+vous, le danger de la satiété.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit Karol, accablé de cette pensée,
+peut-être déjà le pressens-tu avec raison, de sa part. Oh
+oui! j'ai été souffrant et morose ces jours-ci. Elle a dû
+être lasse et ennuyée de moi. Elle te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle ne me l'a pas dit; elle ne l'a point pensé,
+et je ne crois pas qu'elle se lasse la première. C'est pour
+toi bien plus que pour elle, que je crains la fatigue de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, pour moi, dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que tu es un être d'exception, je sais
+ta persévérance à aimer une femme que tu n'avais point
+connue (qu'il me soit permis de le dire à présent). Je
+sais aussi de quelle manière exclusive et admirable tu as
+aimé ta mère. Mais tout cela n'était pas de l'amour. L'amour
+s'use, et le tien, sachant moins que tout autre
+supporter les atteintes de la réalité, s'usera vite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! s'écria Karol avec un sourire d'exaltation,
+à la fois superbe et naïf.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, je t'admire, mais je te plains, reprit
+Salvator. Le présent est radieux, mais l'avenir est voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi grâce de lieux communs!</p>
+
+<p>&mdash;Fais moi la grâce d'en écouter un seul. Ta noble famille,
+tes anciens amis, ce grand monde très-restreint,
+mais d'autant plus choisi et sévère, que tu as eu jusqu'ici
+pour milieu, pour air vital, si je puis parler ainsi,
+quel rôle vas-tu y jouer?</p>
+
+<p>&mdash;J'y renonce pour jamais! J'y ai songé, à cela, Salvator,
+et cette considération a pesé moins qu'une paille
+dans la balance de mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien; quand tu retourneras à tes grands parents,
+ils t'absoudront, à coup sûr; mais ils ne diront
+pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été l'amant
+d'une comédienne, si longtemps et si sérieusement. Ils
+te pardonneraient plus aisément, ces vertueux amis,
+d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te crois point; mais s'il en était ainsi, raison
+de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille
+et toutes nos anciennes relations.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais
+fort ennuyeux, que les grands parents; il y a longtemps
+que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si
+tu veux être mauvaise tête, aussi... c'est fort inattendu,
+fort plaisant, mais, vive Dieu! je m'en réjouis! Cependant,
+cher Karol, il y a une autre famille à laquelle tu
+ne penses pas, c'est celle de la Floriani, et tu l'as pour
+témoin de vos amours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'écria
+le prince, frissonnant comme à la morsure d'un serpent.
+Son père, oui, ce misérable, qui nous prend pour
+des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumône
+du logement et de la nourriture! C'est hideux, et j'ai
+failli partir en lui entendant dire cela à Biffi.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Menapace nous fait cet honneur? répondit
+Salvator en éclatant de rire.... Mais voyant combien
+Karol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya
+de le calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu avais raconté à la Lucrezia cette bouffonne
+aventure, lui dit-il, elle t'eût répondu de manière à t'en
+consoler, et voici ce que cette brave femme t'aurait dit:
+«Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la
+détresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue.
+Vous avez des millions, on peut croire que
+vous me rendez de grands services, et je vous aime
+tant, que je n'y ai pas songé ou que je m'en moque;
+oubliez donc les billevesées de mon père et de Biffi,
+comme j'oublie pour vous le monde entier.» Tu vois
+donc bien, Karol, que tu lui dois de n'être pas si chatouilleux
+à l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses
+enfants, mon ami, y as-tu songé?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne les aime pas? s'écria le prince.
+Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle un seul instant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils
+ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous
+enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs
+pères, et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils
+peuvent se persuader qu'une mère suffit pour qu'on
+vienne au monde. Comment elle sortira un jour de cet
+embarras vis-à-vis d'eux, et ce qui se passera de sublime
+ou de déplorable dans le sein de cette famille, cela ne
+nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux
+instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur.
+Mais ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa
+situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou
+tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il
+s'arranger?»</p>
+
+<p>Karol, qui ne connaissait pas l'expansion des paroles,
+lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage
+dans ses mains et ne répondit pas. Il avait déjà pressenti
+cet affreux problème, depuis le jour où les enfants de la
+Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris,
+la vision de l'avenir avait passé vaguement devant ses
+yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le
+fléau involontaire de ces enfants adorés, s'était liée naturellement
+au premier instant d'ennui et de déplaisir
+qu'ils lui avaient causé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu déchires les entrailles de la vérité, dit-il enfin à
+son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes à la figure.
+Tu veux donc que je renonce à mon amour, et que je
+meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<br>
+<p>Salvator fut étonné de la violence du sentiment qui
+dominait encore Karol. Il était loin de prévoir que cette
+violence, au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant
+avec la souffrance; Salvator cherchait le bonheur
+dans l'amour, et quand il ne l'y trouvait plus, son amour
+s'en allait tout doucement. En cela il était comme tout
+le monde. Mais Karol aimait pour aimer: aucune souffrance
+ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle
+phase, dans celle de la douleur, après avoir épuisé celle
+de l'ivresse. Mais la phase du refroidissement ne devait
+jamais arriver pour lui. C'eût été celle de l'agonie physique,
+car son amour était devenu sa vie, et, délicieuse
+ou amère, il ne dépendait pas de lui de s'y soustraire
+un seul instant.</p>
+
+<p>Salvator, qui connaissait si bien son caractère, mais
+qui n'en comprenait pas le fond, se persuada que la réalisation
+de sa prophétie ne serait qu'une affaire de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutôt
+tu penses à autre chose qu'à ce dont nous parlons.
+A Dieu ne plaise que je veuille t'arracher aux premiers
+moments d'une ivresse qui n'est point à la veille de s'épuiser!
+Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te défendes
+pas d'être heureux, et que tu te laisses aller entièrement,
+pour la première fois, au doux caprice de la
+destinée. Mais ce que j'ai à te dire, ensuite, c'est qu'il
+ne faut pas s'obstiner à violer le bonheur quand il se retire.
+Un jour viendra, tôt ou tard, où quelque défaillance
+de lumière se fera remarquer dans l'astre qui te
+verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra
+pas attendre le dégoût et l'ennui pour quitter ton amie.
+Il faudra fuir résolument..... pour revenir, entends-moi
+bien, quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer
+le flambeau de ta vie à la sienne. J'admets, tu le
+vois, que ta constance doive être éternelle. Raison de
+plus pour rendre léger le joug qui vous lie, en évitant
+l'accablement d'un tête-à-tête perpétuel et absolu. Tout
+ce qui te choque déjà ici disparaîtra à distance, et quand
+tu reviendras l'affronter, tu verras que les montagnes
+sont des grains de sable. Tous les dangers réels d'une
+situation dont tu viens de te rendre compte, s'évanouiront
+quand tu ne seras plus l'hôte unique et exclusif de
+la famille. Les enfants n'auront pas de reproche à te
+faire, car si l'entourage soupçonne une préférence de
+leur mère pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurez
+plus l'air de braver l'opinion, mais d'entretenir une
+noble et durable amitié par de fréquentes relations. Tu
+pourrais n'être que l'ami et le frère de la Floriani, comme
+moi, par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux
+de fixer sans retour ta vie auprès d'elle. A plus
+juste raison, étant réellement son amant, dois-tu à sa
+dignité et à la tienne de voiler un peu cette passion aux
+yeux d'autrui. Tu trouves peut-être que je prends grand
+soin de la réputation d'une femme qui n'en a pris aucun
+jusqu'à présent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la
+sincérité avec laquelle elle avait résolu de se réhabiliter
+d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en quittant
+le monde et en rompant tous les liens antérieurs. Ce n'est
+pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice
+qu'elle venait de consommer, des bonnes résolutions
+dont elle se trouvait déjà si heureuse, et l'empêcher
+d'être, avant tout, une vertueuse mère de famille, comme
+elle s'en piquait très-sérieusement, le jour où nous avons
+frappé à sa porte. Cette porte était fermée, souviens-toi!
+j'aurais éternellement sur la conscience d'avoir forcé la
+consigne et de t'avoir presque jeté ensuite dans les bras
+de cette pauvre femme confiante et généreuse, si, un
+jour, elle venait à maudire l'heure fatale où j'ai détruit
+son repos et fait échouer ses rêves de calme et de sagesse!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison! s'écria le prince en se jetant dans les
+bras de son ami, et voilà le langage qu'il aurait fallu me
+parler tout d'abord. De toutes les choses réelles, il n'en
+est qu'une seule que je puisse comprendre, c'est le respect
+que je dois à l'objet de mon amour, c'est le soin
+que je dois prendre de son honneur, de son repos, de
+son bonheur domestique. Ah! si, pour lui prouver mon
+dévouement aveugle et mon idolâtrie, il faut que je la
+quitte dès à présent, me voilà prêt. Sans doute, c'est elle
+qui t'a chargé de me suggérer ces réflexions que tu viens
+de me faire faire. Voyant que je ne songeais à rien, que
+je m'endormais dans les délices, elle s'est dit qu'il fallait
+me réveiller. Elle a bien fait. Va lui demander pardon
+pour mon imprévoyant égoïsme; qu'elle fixe elle-même
+la durée de mon absence, le jour de mon départ... et ne
+lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, reprit Salvator en souriant, ce serait
+faire injure à la Floriani que de la croire plus raisonnable
+et plus prudente que toi. C'est de moi-même et à son
+insu que je t'ai parlé comme je viens de le faire, au risque
+de te briser le c&oelig;ur. Si j'en avais demandé la permission
+à Lucrezia, elle me l'aurait refusée, car une
+amante, comme elle, a toutes les faiblesses d'une mère,
+et, quand nous parlerons de départ, bien loin qu'elle
+nous approuve, nous aurons une lutte à soutenir. Mais
+nous lui parlerons de ses enfants, et elle cédera à son
+tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire
+comme un mari, et s'installer chez elle comme le
+gardien d'une forteresse!</p>
+
+<p>&mdash;Un mari! dit Karol en se rasseyant et en regardant
+fixement Salvator...... Si elle se mariait!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger
+qu'elle te fasse ce genre d'infidélité, répondit Salvator,
+étonné de l'effet que ce mot prononcé au hasard, avait
+produit sur le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dit un mari! reprit Karol, s'acharnant à cette
+pensée soudaine: un mari serait la réhabilitation de sa
+vie entière. Au lieu d'être l'ennemi et le fléau de ses enfants,
+s'il était riche et digne, il deviendrait leur appui
+naturel, leur meilleur ami, leur père adoptif. Il accepterait
+là un noble devoir; et comme il en serait récompensé!
+Il ne la quitterait jamais, cette femme adorée; il
+serait un rempart entre elle et le monde, il repousserait
+la calomnie comme la diffamation, il pourrait veiller sur
+son trésor, et ne pas distraire un seul jour de son bonheur
+pour de cruelles et importunes convenances de position.
+Etre son mari! oui, tu as raison! Sans toi, je n'y
+aurais jamais songé. Vois si je ne suis pas frappé d'une
+sorte d'idiotisme en tout ce qui tient à la conduite de la vie
+sociale! Mais j'ouvre les yeux: l'amour et l'amitié m'auront
+rendu le service de faire de moi un homme, au lieu
+d'un enfant et d'un fou que j'étais. Oui, oui, Salvator, être
+son mari, voilà la solution du problème! Avec ce titre
+sacré, je ne la quitterai plus, et je la servirai au lieu de
+lui nuire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà une heureuse idée! s'écria Salvator;
+j'en suis étourdi, je tombe des nues! Songes-tu à ce
+que tu dis, Karol? toi, épouser la Floriani!</p>
+
+<p>&mdash;Ce doute m'offense, fais-moi grâce de tes étonnements.
+J'y suis résolu, viens avec moi plaider ma cause
+et obtenir son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! répondit Salvator; à moins que, dans dix
+ans d'ici, jour pour jour, tu ne viennes me faire la même
+demande. O Karol! je ne te connaissais pas encore, malgré
+tant de jours passés dans ton intimité! Toi, qui te
+défendais de vivre, par excès d'austérité, de méfiance et
+de fierté, voilà que tu te jettes dans un excès contraire,
+et que tu prends la vie corps à corps comme un forcené!
+Moi, qui ai subi tant de sermons et de remontrances de
+ta part, voilà qu'il me faut jouer le rôle de mentor pour
+te préserver de toi-même!</p>
+
+<p>Salvator énuméra alors à son ami toutes les impossibilités
+d'une semblable union. Il lui parla fortement et naïvement.
+Il confessa que la Floriani était digne, par elle-même,
+de tant d'amour et de dévouement, et que, quant
+à lui, s'il avait dix ans de plus, et qu'il pût se résoudre
+à l'enchaînement du mariage, il la préférerait à toutes
+les duchesses de la terre. Mais il démontra au jeune prince
+que cet accord des goûts, des opinions, des caractères
+et des tendances, qui sont le fond du calme conjugal, ne
+pouvait jamais s'établir entre un homme de son âge, de
+son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue
+comédienne, plus âgée que lui de six ans, mère
+de famille, démocrate dans ses instincts et ses souvenirs,
+etc., etc. Il n'est pas même nécessaire de rappeler
+au lecteur tout ce que Salvator lui dut dire sur ce sujet.
+Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la
+première partie de cet entretien, échoua complétement
+devant son obstination. Karol avait compris de la vie
+tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dévouement absolu.
+Tout ce qui était d'intérêt personnel et de prudence
+bien entendue pour sa propre existence, était lettre close
+pour lui.</p>
+
+<p>Pardonne-lui, lecteur, ses puérilités, ses jalousies et
+ses caprices. Ceci n'en était plus un de sa part, et c'est
+dans de telles occasions que la grandeur et la force de
+son âme rachetaient le détail. Plus Salvator lui démontrait
+les inconvénients de son projet, plus il le lui faisait
+aimer. S'il eût pu assimiler ce mariage à un martyre
+incessant, où Karol devait subir tous les genres de torture
+au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'eût
+remercié de lui faire le tableau d'une vie si conforme à
+son ambition et à son besoin de sacrifice. Il l'eût accompli
+avec transport, ce sacrifice. Il eût pu encore faire un
+crime à Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui
+sonnait mal à son oreille, de laisser Salvator lui embrasser
+les genoux, de menacer son enfant du fouet, ou
+de trop caresser son chien, mais il n'eût jamais songé à
+lui reprocher d'avoir accepté l'immolation de toute sa vie.</p>
+
+<p>Heureusement... ai-je raison de dire heureusement?...
+n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue,
+fit triompher par son refus tous les arguments du
+comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux larmes de l'amour
+du prince, mais elle n'en fut pas étonnée, et Karol
+lui sut gré d'y avoir compté. Quant à son consentement,
+elle lui répondit que, quand même il irait de la vie de
+ses enfants, elle ne le donnerait point.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion d'un combat de délicatesse et
+de générosité qui dura plus de huit jours à la villa Floriani.
+L'idée de ce mariage blessait l'invincible fierté de
+Lucrezia; peut-être, dans l'intérêt même de ses enfants,
+avait-elle tort. Mais cette résistance était conforme au
+genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si
+malheureuse. Une seule fois, dans sa vie, à quinze ans,
+elle avait jugé tout naturel d'accepter l'offre naïve d'un
+mariage disproportionné en apparence. Ranieri n'était
+pourtant ni noble, ni très-riche, et la fille de Menapace,
+dans ce temps-là, apportait en dot son innocence et sa
+beauté dans toute leur splendeur. Mais il n'avait pu lui
+tenir parole, et la Floriani elle-même l'en avait vite dégagé,
+en prenant une idée juste de la société, et, en
+voyant combien son amant eût été condamné à souffrir
+pour elle de la malédiction d'un père et des persécutions
+d'une famille. Depuis, elle avait fait le serment, non de
+renoncer au mariage, mais de ne jamais épouser qu'un
+homme de sa condition et pour qui cette union serait un
+honneur et non une honte.</p>
+
+<p>Elle sentait cela si profondément, que rien ne put l'ébranler,
+et que la persistance du prince l'affligea beaucoup.
+Ce que toute autre femme, à sa place, eût pris
+pour un hommage enivrant, lui semblait presque une
+prétention humiliante, et, si elle n'eût connu l'ignorance
+de Karol sur tous les calculs vrais de l'existence sociale,
+elle lui eût su mauvais gré d'espérer la fléchir.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était mère de quatre enfants, et qu'elle
+avait expérimenté les accès de jalousie rétroactive que
+la vue de cette famille causait à ses amants, elle avait
+résolu de ne jamais se marier. Elle ne craignait encore
+rien de semblable de la part de Karol, elle ne prévoyait
+pas si tôt qu'il subirait, à cet égard, les mêmes tortures
+que les autres; mais elle se disait qu'elle serait forcée
+de faire à la position et aux intérêts d'un époux quelconque
+des sacrifices qui retomberaient sur son intimité
+avec ses enfants; que cet époux aurait infailliblement à
+rougir devant le monde de les produire et de les patroner;
+qu'enfin Karol perdrait sa considération et son titre
+d'homme sérieux, dans l'opinion cruelle et froide des
+hommes, en acceptant toutes les conséquences de son
+dévouement romanesque.</p>
+
+<p>Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment
+du comte Albani, pour rester inébranlable. Karol
+eut une patience enchanteresse, tant qu'il espéra la persuader.
+Mais la Floriani, voyant qu'en invoquant toujours
+la considération du prince et les sentiments de sa
+noble famille, elle risquait d'agir, en apparence, comme
+ces femmes qui opposent une résistance hypocrite pour
+mieux enlacer leur proie, elle coupa court à ces instances
+par un refus net et un peu brusque. Elle avait aussi
+une peur affreuse de se laisser attendrir; car, en n'écoutant
+que son dévouement maternel du moment, elle
+eût cédé à ses prières et à ses larmes. Elle fut donc forcée
+de feindre un peu et de proclamer une sorte de haine
+systématique pour le mariage, quoiqu'elle n'eût jamais
+songé à faire le procès de l'hyménée en général.</p>
+
+<p>Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilité
+de ses instances, il tomba dans une affliction profonde.
+Aux larmes tendrement essuyées par la Floriani,
+succéda un besoin de rêver, d'être seul, de se perdre en
+conjectures sur cette vie réelle dans laquelle il avait
+voulu entrer, et où il ne pouvait réussir à voir clair.
+Alors revinrent les fantômes de l'imagination, les soupçons
+d'un esprit qui ne pouvait apprécier aucun fait matériel
+à sa juste valeur, la jalousie, tourment inévitable
+d'un amour dominateur trompé dans ses espérances de
+possession absolue.</p>
+
+<p>Il s'imagina que Salvator avait concerté avec Lucrezia
+tout ce qu'il lui avait dit d'inspiration, et tout ce qui s'était
+passé naturellement et spontanément entre eux dans
+ces longs entretiens où son âme s'était épuisée. Il crut
+que Salvator n'avait pas renoncé à être à son tour l'amant
+de Lucrezia, et que, le traitant comme un enfant
+gâté, il lui avait permis de passer avant lui, pour réclamer
+ses droits en secret aussitôt qu'il le verrait rassasié.
+C'était, pour cela, pensait-il, qu'il l'avait tant exhorté à
+s'éloigner de temps en temps, afin de ne pas laisser devenir
+trop sérieux l'amour de Lucrezia, et de pouvoir se
+faire écouter d'elle dans quelque intervalle.</p>
+
+<p>Ou bien, supposition plus gratuite et plus folle encore!
+Karol se disait que Salvator avait eu avant lui la pensée
+d'épouser Lucrezia, et que, d'un commun accord, elle
+et lui, liés d'une amitié conforme à leur caractère, s'étaient
+promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient
+joui encore un certain temps de leur mutuelle liberté.
+Karol reconnaissait bien que l'amour de Lucrezia pour
+lui avait été naïf et spontané, mais il redoutait de le voir
+cesser aussi vite qu'il s'était allumé, et, comme tous les
+hommes, en pareil cas, il s'alarmait de cet entraînement
+qu'il avait tant admiré et tant béni.</p>
+
+<p>Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux
+amant justifiait sa maîtresse auprès des chimères de
+son cerveau malade, il se disait que la Floriani avait en
+lui, pour la première fois de sa vie, un amant digne
+d'elle, et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours,
+si des artifices étrangers et des suggestions funestes
+ne venaient pas l'en détourner. Alors il songeait au
+comte Albani, et il l'accusait de vouloir séduire Lucrezia
+par les raisonnements d'une philosophie épicurienne et
+par la fascination impudique de ses désirs mal étouffés.
+Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator
+était infâme, Lucrezia était faible et abandonnée.</p>
+
+<p>Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient
+ensemble que de lui et ne vivaient que de sollicitude
+et de tendresse pour lui, venaient l'arracher à ses
+méditations solitaires et l'accabler de caresses franches
+et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator,
+il pleurait aux pieds de Lucrezia. Il n'avouait pas sa
+folie, et, l'instant d'après, il en était plus que jamais
+possédé.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<br>
+<p>&mdash;Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais aimé, disait-il
+à Salvator dans les moments où son amitié pour
+lui redevenait lucide. Elle ne comprend même pas l'amour,
+cette âme si froide et si forte, quand elle invoque,
+pour me dégoûter de l'épouser, des considérations à moi
+personnelles! Elle ne sait donc pas que rien n'atteint la
+joie d'un c&oelig;ur rempli d'amour, quand il a tout sacrifié à
+la possession de ce qu'il aime? Que parle-t-elle de me
+conserver ma liberté? Je comprends bien que c'est elle
+qui craint de perdre la sienne. Mais que signifie le mot
+de liberté dans l'amour? Peut-on en concevoir une autre
+que celle de s'appartenir l'un à l'autre sans aucun obstacle?
+Si c'est, au contraire, une porte laissée ouverte
+au refroidissement et aux distractions, c'est-à-dire à l'infidélité,
+il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'amour dans le
+c&oelig;ur qui se défend ainsi!</p>
+
+<p>Salvator essayait de justifier la Floriani de ces cruels
+soupçons; mais c'était en vain, Karol était trop malheureux
+pour être juste. Tantôt il venait demander à son
+ami des consolations et des secours contre sa propre faiblesse,
+tantôt il le fuyait, persuadé qu'il était le principal
+ennemi de son bonheur.</p>
+
+<p>Cette situation devenait chaque jour plus sombre et
+plus douloureuse, et le comte Albani, portant de bons
+conseils et de bonnes paroles d'affection à ces deux
+amants, tour à tour, voyait pourtant la plaie s'envenimer
+et leur bonheur devenir un supplice. Il eût voulu
+couper court en enlevant Karol. C'était impossible. Sa vie,
+à lui, n'était point agréable dans ce conflit perpétuel, et
+il eût souhaité partir. Il n'osait abandonner son ami au
+milieu d'une pareille crise.</p>
+
+<p>Lucrezia avait espéré que Karol se calmerait et s'habituerait
+à l'idée de n'être que son amant. En voyant sa
+souffrance se prolonger et s'exalter, elle fut tout à coup
+saisie d'une profonde lassitude. Quand une mère voit son
+enfant condamné à la diète par le médecin, se tourmenter,
+pleurer, demander des aliments avec une insistance
+désespérée, elle se trouble, elle hésite, elle se demande
+s'il faut écouter la rigueur de la science, ou se confier
+aux instincts de la nature. Il advint que la Lucrezia procéda
+un peu de même à l'égard de son amant. Elle se
+demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le secours
+dangereux, mais souverain peut-être, de céder à
+sa volonté, que le condamner, par sa prudence, à une
+lente agonie. Elle appela Salvator, elle lui parla, elle
+s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce mariage
+lui paraissait sa propre perte, mais qu'elle ne pouvait
+tenir plus longtemps au spectacle d'une douleur
+comme celle de Karol, et qu'elle ne voulait point lui refuser
+cette preuve d'amour et de dévouement.</p>
+
+<p>Salvator se sentait presque aussi ébranlé qu'elle.
+Néanmoins il se raidit contre la compassion et lutta encore
+pour préserver ces deux amants de la tentation
+d'une irréparable folie.</p>
+
+<p>Karol, qui épiait tous leurs mouvements plus qu'ils ne
+le pensaient, et qui devinait, sans l'entendre, tout ce qui
+se disait autour de lui, vit l'irrésolution de la Floriani et
+la persistance du comte. Ce dernier lui sembla jouer un
+rôle odieux. Il y eut des moments où il lui voua une
+haine profonde.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, et Karol l'eût emporté sans
+un événement qui réveilla toute la force des arguments
+de la Lucrezia.</p>
+
+<p>Karol se promenait sur le sable du rivage au bas du
+parc, et dans l'enceinte même de la propriété, fermée
+nuit et jour aux curieux. Cependant, comme l'eau était
+basse, par suite de la sécheresse, il y avait une langue
+de côte sablonneuse, mise à sec, qui permettait aux gens
+du dehors de pénétrer dans l'enclos, pour peu qu'ils en
+eussent la fantaisie. La jalousie instinctive du prince lui
+avait fait remarquer cette circonstance, et il avait hasardé
+plusieurs fois, tout haut, l'observation que quelques
+pieux entrelacés de branches feraient une barrière
+bien vite établie pour fermer quelques toises de grève
+découverte. La Floriani lui avait promis de le faire faire;
+mais, préoccupée de pensées bien autrement importantes,
+elle n'y avait pas songé. Retirée dans son boudoir avec
+Salvator, elle lui disait, en ce moment, qu'elle était à
+bout de son courage, et que voir souffrir si obstinément
+par sa faute l'être pour lequel elle aurait voulu donner sa
+vie, devenait une entreprise au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Karol marchait sur la grève, en
+proie à ses agitations accoutumées, et ne voyant des objets
+extérieurs que ce qui pouvait irriter son mal et aggraver
+ses inquiétudes. Ce passage si mal gardé l'impatientait
+particulièrement chaque fois qu'il approchait de
+la limite insuffisante.</p>
+
+<p>Il ne voyait que cela, et pourtant la nature était splendide;
+les rayons du couchant empourpraient l'atmosphère,
+les rossignols chantaient, et, dans une nacelle amarrée à
+quelques pas du prince, la charmante Stella berçait le
+petit Salvator qui jouait avec des coquillages. C'était un
+groupe adorable que ces deux enfants, l'un absorbé par
+cette mystérieuse tension de l'esprit que les enfants portent
+dans leurs jeux, l'autre perdu dans une rêverie non
+moins mystérieuse, en balançant la barque légère avec
+ses petits pieds, et en chantant, d'une voix frêle comme
+le bruissement de l'eau, un refrain monotone et lent.
+Stella, en chantant ainsi sur la barque attachée à un
+saule, croyait faire une longue navigation sur le lac. Elle
+était lancée dans un poëme sans fin, tout peuplé des plus
+riantes fictions. Salvator, en examinant, en rangeant et
+en dérangeant ses coquilles et ses cailloux sur la banquette
+qui lui servait d'appui, avait l'air sérieux et profond
+d'un savant qui résout une équation.</p>
+
+<p>Antonia, la belle paysanne qui les surveillait, était
+assise à quelque distance et filait avec grâce. Karol ne
+voyait rien de tout cela. Il ne se doutait seulement pas
+de la présence des deux enfants. Il ne voyait que Biffi
+occupé à tailler des pieux, et bien lent à son gré, car la
+nuit allait venir, et il n'aurait pas seulement commencé
+à les planter dans une heure.</p>
+
+<p>Tout à coup Biffi prit ses pieux, les chargea sur son
+épaule, et parut vouloir les emporter vers la chaumière
+du pêcheur.</p>
+
+<p>Le prince se fût fait un crime de jamais donner un
+ordre dans la maison de la Floriani, car une indiscrétion
+sans importance, la plus légère infraction au savoir-vivre,
+est un véritable crime aux yeux des gens de sa classe.
+Mais, en ce moment, dominé par une impatience insurmontable,
+il demanda à Biffi, d'un ton d'autorité, pourquoi
+il abandonnait son ouvrage en emportant les matériaux.</p>
+
+<p>Biffi était d'un naturel doux et moqueur comme ceux
+de son pays. Il fit d'abord la sourde oreille, pensant probablement
+que l'histrion jouait au prince pour le tâter.
+Puis, observant avec surprise l'emportement de Karol, il
+s'arrêta et daigna répondre que ces pieux étaient destinés
+au jardinet du père Menapace et qu'il allait les y
+installer.</p>
+
+<p>&mdash;La signora ne vous a-t-elle pas ordonné, au contraire,
+dit Karol tout tremblant d'une inexplicable colère,
+de les placer ici pour fermer cette grève?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne m'en a rien dit, répondit Biffi, et je ne vois
+rien à fermer ici, puisqu'à la première pluie l'eau remontera
+jusqu'au mur de clôture.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas, reprit Karol; ce que la
+signora commande, il me semble qu'il faut le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! répondit Biffi, je ne demande pas mieux;
+mais si le père Menapace me voit employer à ceci les
+pieux qu'il voulait prendre pour soutenir sa vigne, il se
+fâchera.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! dit Karol tout hors de lui, vous devez
+obéir à la signora.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, dit encore Biffi irrésolu et déchargeant
+à demi son fardeau; c'est bien elle qui me paie,
+mais c'est son père qui me gronde.</p>
+
+<p>Karol insista; il voyait ou croyait voir errer au loin
+un homme qui côtoyait le lac, et s'arrêtait de temps en
+temps comme s'il eût cherché à s'orienter vers la villa
+Floriani. La lenteur indocile de Biffi exaspérait le prince.
+Il porta la main sur son épaule d'un air de commandement,
+et avec un regard d'indignation qui était si étranger
+à la douceur habituelle de sa physionomie, que Biffi
+eut peur et se hâta d'obéir.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Ah çà! seigneur prince, dit-il avec une câlinerie
+un peu railleuse, que le prince trouva plus outrageante
+qu'elle ne l'était, montrez-moi la place, et commandez-moi
+puisque vous savez ce qu'il faut faire; moi, je n'en
+sais rien; on ne m'a averti de rien, je le jure!</p>
+
+<p>Karol fit ce que de sa vie il ne s'était cru capable de
+faire. Il descendit à l'exécution d'une chose matérielle,
+au point de dessiner avec sa canne sur le sable la ligne
+de clôture que Biffi devait suivre, de lui indiquer la place
+où il fallait planter les piquets, et il le fit avec d'autant
+plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne se
+trompait point: l'étranger qu'il avait aperçu dans le lointain
+s'approchait visiblement; et, marchant toujours sur
+la grève, se dirigeait vers lui sans hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Hâtez-vous, dit le prince à Biffi, si vous n'avez pas
+le temps d'entrelacer ce soir les branches de la palissade,
+que vos pieux soient du moins plantés, afin que les promeneurs
+respectent cette indication.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que voudra Votre Excellence, répondit
+Biffi avec son humilité narquoise. Mais qu'elle ne s'inquiète
+pas, il n'y a pas de voleurs dans le pays, et jamais
+il n'en est entré par là.</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours, dépêchez-vous! dit le prince en proie
+à une anxiété dévorante et tout à fait maladive; et il
+roulait dans sa main une pièce d'or, pour faire voir à
+Biffi qu'il serait largement récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;- Votre Excellence va perdre un beau sequin, dit le
+malin paysan en jetant un regard de convoitise sur la
+main tremblante et distraite de Karol.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Biffi, répondit le prince, je connais l'usage;
+j'ai touché par mégarde à votre serpe, je vous dois un
+pour-boire. Il est tout prêt pour quand vous aurez fini.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence a trop de bonté! s'écria Biffi électrisé
+tout d'un coup. Oh! pardieu! pensa-t-il, c'est bien
+un vrai prince, je le vois maintenant; mais je n'en dirai
+rien au père Menapace, car il me garderait mon sequin
+pour m'empêcher, soi-disant, de le dépenser mal à propos.</p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png" ></p>
+<br>
+
+
+<p>Et il se mit à travailler avec une rapidité et une vigueur
+athlétique, bien résolu, si le pêcheur venait l'interrompre,
+de lui dire avec aplomb qu'il agissait d'après l'ordre direct
+de la signora.</p>
+
+<p>Tous les pieux étaient plantés lorsque l'obstiné personnage,
+dont l'approche causait une sueur froide au
+prince, arriva jusqu'à cette démarcation, et s'y arrêta,
+les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés devant lui,
+dans la direction du prolongement de la grève, et sans
+paraître cependant faire aucune attention au prince ni
+à Biffi.</p>
+
+<p>Cette préoccupation était au moins bizarre, car il n'était
+séparé d'eux que par quelques piquets. Il ne semblait
+pourtant pas songer à franchir cette limite fraîchement
+marquée. C'était un homme jeune, d'une taille
+médiocre et d'une mise assez recherchée, sans être de
+trop bon goût; sa figure était admirablement belle, mais
+son regard fixe et son &oelig;il distrait annonçaient une espèce
+de fou, ou tout au moins de maniaque, à moins que ce
+ne fût un genre qu'il jugeait à propos de se donner.</p>
+
+<p>Le prince, révolté d'abord de son audace, commençait
+à prendre de cet homme l'opinion qu'il ne savait réellement
+ni où il était, ni où il voulait aller, lorsque l'étranger,
+s'adressant à Biffi, lui dit d'une voix ronflante:
+«Mon ami, n'est-ce point là la villa Floriani?»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit le jeune homme sans se
+distraire de son travail.</p>
+
+<p>Le prince dardait sur l'étranger le regard du lion qui
+défend sa proie. L'étranger jeta sur lui un regard de curiosité
+à peu près indifférente, et, sans s'inquiéter le
+moins du monde de l'expression de cette physionomie
+bouleversée, il se remit à contempler la grève à laquelle
+Karol tournait le dos.</p>
+
+<p>Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia
+s'avançait peut-être de ce côté, et que c'était son approche
+qui fascinait ainsi le voyageur; mais il ne vit sur
+la grève que les enfants et leur bonne.</p>
+
+<p>En ce moment Stella sortait de la barque, et, soulevant
+son petit frère dans ses bras, elle lui disait: «Allons,
+Salvator, laissez-vous aider, Monsieur, ou bien vous
+tomberez dans l'eau.»</p>
+
+<p>A l'idée que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant
+que la bonne l'eût rejoint, Karol, dont l'esprit douloureux
+était toujours aux aguets de quelque malheur, oublia
+l'étranger et courut vers la barque pour aider Stella;
+mais les deux enfants étaient déjà en sûreté sur le sable,
+et Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna
+et vit l'étranger derrière lui.</p>
+
+<p>Il avait, sans façon, franchi la ligne fatale, et, sans
+daigner regarder le prince, il passa près de lui, fit un
+bond rapide vers les enfants, et prit le petit Salvator dans
+ses bras, comme s'il eût voulu l'enlever.</p>
+
+<p>Par un mouvement spontané, le prince Karol et Antonia
+s'élancèrent sur l'étranger. Karol le saisit par le bras
+avec une vigueur dont l'indignation décuplait la portée
+naturelle, et Biffi, armé de sa serpe, approcha de manière
+à prêter main-forte, au besoin, contre l'étranger.</p>
+
+<p>Celui-ci ne leur répondit que par un sourire de dédain;
+mais Stella fut la seule qui ne montra aucune terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fous! s'écria-t-elle en riant. Je connais
+bien ce monsieur, il ne veut faire aucun mal à Salvator,
+car il l'aime beaucoup. Je vais avertir maman que vous
+êtes là, ajouta-t-elle en s'adressant au voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, répondit ce dernier, c'est fort
+inutile. Salvator ne me reconnaît pas, et je fais peur ici
+à tout le monde. On croit que je veux l'enlever. Tiens,
+ajouta-t-il en lui rendant son jeune frère, ne te dérange
+pas. Je ne désire qu'une chose, c'est de vous regarder
+encore un instant, et puis je m'en irai.</p>
+
+<p>&mdash;Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire
+bonjour, reprit la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'ai pas le temps de m'arrêter, dit
+l'étranger visiblement troublé; tu diras à ta mère que je
+la salue... Elle se porte bien, ta mère?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, elle est à la maison. N'est-ce pas que
+Salvator a beaucoup grandi?</p>
+
+<p>&mdash;Et embelli! répondit l'étranger. C'est un ange!
+Ah! s'il voulait me laisser l'embrasser!... Mais il a peur
+de moi, et je ne veux pas le faire pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Salvator, dit la petite, embrassez donc monsieur.
+C'est votre bon ami, que vous avez oublié! Allons, mettez
+vos petits bras à son cou. Vous aurez du bonbon, et je
+dirai à maman que vous avez été très-aimable.</p>
+
+<p>L'enfant céda, et après avoir embrassé l'étranger, il
+redemanda ses coquillages et ses cailloux et se remit à
+jouer sur le sable.</p>
+
+<p>L'étranger s'était appuyé contre la nacelle; il regardait
+l'enfant avec des yeux pleins de larmes. Le prince,
+la bonne et Biffi, qui le surveillaient attentivement, semblaient
+invisibles pour lui.</p>
+
+<p>Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer
+leur présence et sourit de l'anxiété qui se peignait
+encore sur leurs figures. Celle de Karol attira
+surtout son attention, et il fit un mouvement pour se
+rapprocher de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, n'est-ce point au prince de
+Roswald que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>Et, sur un signe affirmatif du prince, il ajouta: «Vous
+commandez ici, et moi, je ne connais dans cette maison,
+probablement, que les enfants et leur mère; ayez l'obligeance
+de dire à ces braves serviteurs de s'éloigner un
+peu, afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques
+mots.»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le prince en l'emmenant à quelques
+pas de là, il me paraît plus simple de nous éloigner
+nous-mêmes; car je ne commande point ici, comme vous
+le prétendez, et je n'ai que les droits d'un ami. Mais ils
+suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous
+faire une observation. Vous n'êtes pas entré ici régulièrement,
+et vous n'y pouvez rester davantage sans l'autorisation
+de la maîtresse du logis. Vous avez franchi une
+palissade, non achevée, il est vrai, mais que la bienséance
+vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer
+par où vous êtes venu et vous présenter sous votre
+nom à la grille du parc. Si la signora Floriani juge à
+propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus de rencontrer
+chez elle des personnes disposées à vous en faire
+sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-vous le rôle que vous jouez, Monsieur,
+répondit l'étranger avec hauteur; il est ridicule. Et,
+voyant étinceler les yeux du prince, il ajouta avec une
+douceur railleuse: «Ce rôle serait indigne d'un homme
+généreux comme vous, si vous saviez qui je suis; écoutez-moi,
+vous allez vous en convaincre par vous-même.»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<br>
+<p>&mdash;Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la
+voix, Onorio Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant
+dont vous voilà désormais constitué le gardien. Mais vous
+n'avez pas le droit de m'empêcher d'embrasser mon fils,
+et vous le réclameriez en vain, ce droit que je vous refuserais
+par la force si la persuasion ne suffisait point.
+Vous pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru
+devoir rompre les liens qui nous unissaient, il m'eût été
+facile de réclamer, ou du moins de lui contester la possession
+de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que j'aie
+voulu le priver, dans un âge aussi tendre, des soins d'une
+femme dont le dévouement maternel est incomparable!
+Je me suis soumis en silence à l'arrêt qui me séparait de
+lui, je n'ai consulté que son intérêt et le soin de son bonheur.
+Mais ne pensez pas que j'aie consenti à le perdre
+à jamais de vue. De loin, comme de près, je l'ai toujours
+surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec
+sa mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait,
+ou si quelque circonstance imprévue engageait la signora
+à se séparer de lui, je reparaîtrais avec le zèle et l'autorité
+de mon rôle de père. Nous n'en sommes point là.
+Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'adresse
+de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant
+de la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur!
+car elle n'est point une femme qu'on puisse aimer
+à demi, et qu'on puisse se consoler de perdre!... Mais
+ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que de l'enfant...
+je sais que je n'ai plus le droit de parler de la
+mère. Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pour
+lui, de la douceur et de la dignité de votre caractère. Je
+sais... ceci va vous étonner, car vous croyez vos secrets
+bien enfermés dans cette retraite que vous gardez avec
+jalousie, et que vous étiez en train de palissader vous-même,
+quand j'ai osé enjamber vos fortifications! Eh
+bien, apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui
+échappent à l'observation des valets... Je sais que vous
+voulez épouser Lucrezia Floriani, et que Lucrezia Floriani
+n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que
+vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous
+en remercie pour mon compte, mais je vous aurais délivré
+de ce soin en ce qui concerne mon fils, et si la signora
+venait à se laisser fléchir par vos instances, vous pouvez
+compter toujours sur trois enfants et non sur quatre.</p>
+
+<p>«Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour
+que vous le répétiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à
+une menace de ma part, à une lâche tentative pour m'opposer
+au succès de votre entreprise. Mais si j'évite ses
+regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux
+plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous
+mépreniez sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au
+contraire, que vous les connaissiez. Vous voyez, qu'en
+dépit de vos retranchements, il m'était bien facile de
+pénétrer ici, de voir mon fils et même de l'enlever. Si
+j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis
+plus d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir
+le plaisir de causer avec vous en approchant de cette
+maison, et en me laissant fasciner par la vue de mon
+enfant... que j'ai reconnu... ah! presque d'une lieue de
+distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un
+point noir sur la grève! Cher enfant!... Je ne dirai pas:
+Pauvre enfant! il est heureux, il est aimé... Mais je
+m'en vais en me disant: Pauvre père! pourquoi n'as-tu
+pas pu être aimé aussi? Adieu, Monsieur! je suis charmé
+d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le
+soin de raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre
+entrevue. Je ne l'ai point provoquée, je ne la regrette
+pas. Je ne sens point de haine contre vous; j'aime à
+croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai
+mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse
+qu'on maudit parfois, mais qu'on invoque toujours!»</p>
+
+<p>Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité
+que de suite, et avec plus de franchise que de
+chaleur. Cependant, lorsqu'il eut embrassé son fils une
+dernière fois, sans rien dire, il parut profondément ému.</p>
+
+<p>Mais, tout aussitôt, il salua le prince avec l'aplomb
+obséquieux et railleur du comédien, et il s'éloigna, sans
+se retourner, jusqu'à la palissade où Biffi s'était remis à
+travailler. Là, il s'arrêta encore assez longtemps pour
+regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau le
+prince, et se remit en marche.</p>
+
+<p>Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable
+d'une pareille rencontre, la figure, la voix, la tournure
+et le discours de cet homme, quoique annonçant
+une grande bonté et une grande loyauté naturelles,
+n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée.
+Vandoni était beau, assez instruit, et d'une honnêteté à
+toute épreuve; mais tout en lui sentait le théâtre, et il
+fallait l'habitude que la Floriani avait de fréquenter des
+comédiens encore plus affectés et plus ampoulés, pour
+qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant
+le prince à la première vue, à savoir cette affectation de
+solennité, qui trahissait l'étude à chaque pas, à chaque
+mot. Vandoni était un mélange d'emphase et de naïveté
+assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il
+voulait paraître; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires,
+l'art lui était devenu une seconde nature. Il
+était sincèrement généreux et délicat, mais il ne pouvait
+plus se contenter de l'être par le fait; il avait besoin de
+le dire et de confier ses sentiments comme il récitait un
+monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de
+premier ordre portent leur âme dans leur rôle, ceux qui
+n'ont qu'une médiocre inspiration ramènent leur rôle
+dans la vie privée et le jouent sans en avoir conscience,
+à tous les instants du jour.</p>
+
+<p>En raison de cette infirmité, le bon Vandoni avait
+l'extérieur moins sérieux que ses sentiments, et il ôtait
+à ses paroles le poids qu'elles eussent eu par elles-mêmes,
+s'il ne les eût débitées avec un soin trop consciencieux.
+Tandis que les inflexions justes et la prononciation
+nette de la Floriani partaient d'elle-même et
+d'elle seule, la prononciation nette et les inflexions justes
+de Vandoni sentaient la leçon du professeur. Il en était
+de même de sa démarche, de son geste et de l'expression
+de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est
+bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son
+sang, et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps
+il s'était péniblement étudié à bien dire. Mais la convention
+première de son débit et de son attitude reparaissait
+toujours, et tandis que le bon goût de la causerie est
+d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force
+dans le fond, son bon goût, à lui, consistait à tout faire
+ressortir et à ne rien laisser dans l'ombre.</p>
+
+<p>Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir
+trop l'attendrissement; en revendiquant ses droits de
+père et en parlant avec générosité à son rival, il se posa
+trop en héros de drame; en voulant paraître résigné à
+l'infidélité de sa maîtresse; il força trop l'intention et prit
+presque un air de roué qui était bien au-dessus de son
+courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les
+artistes médiocres ne se débarrassent jamais moins que
+lorsqu'ils cherchent l'aisance, et vous vous expliquerez
+ce sourire incertain, que Karol prit pour le comble de l'impertinence,
+ce regard parfois troublé, qu'il attribua à
+l'hébétement de la débauche, enfin, ces gestes arrondis
+qu'il fut tenté de souffleter.</p>
+
+<p>Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol
+en contact avec le comédien Vandoni, était toute relative.
+Leurs défauts à tous deux étaient si opposés, qu'à
+les voir ensemble il eût fallu condamner tour à tour deux
+caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait
+par excès de réserve, et, à force de haïr tout ce
+qui, dans la forme, pouvait être taxé de la plus légère
+exagération, il avait, par moments, une raideur glaciale
+un peu désobligeante. Vandoni, au contraire, ne voulait
+passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion
+de son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme
+ceux du prince, à éviter l'insulte d'un regard curieux,
+ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger
+de l'effet produit. Quand l'effet lui paraissait manqué, il
+s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme
+il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands comédiens,
+les grands avocats et les grands causeurs pour
+faire naître l'occasion de se manifester et de se développer,
+il restait souvent à côté de son effet.</p>
+
+<p>Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince voulut
+supposer, d'après sa manière d'être. Il n'était ni borné,
+ni hâbleur, ni débauché, ni insolent. C'était plutôt une
+nature bienveillante, quoique assez personnelle, sincère
+quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que
+portée, dans l'occasion, à se targuer du contraire. Il avait
+eu le malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il
+n'en pouvait avoir. Sa passion était de jouer les premiers
+rôles; il n'y était jamais parvenu. Alors, voulant faire
+valoir les emplois effacés qui lui étaient confiés, il avait
+joué trop en conscience les rôles de père noble, de druide,
+de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand
+tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties
+d'un ouvrage dramatique que l'auteur a placées au second
+plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude
+dans son rôle, Vandoni la faisait impitoyablement
+ressortir, et il était tout étonné d'avoir fait siffler le poëte
+qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tous ses
+moyens.</p>
+
+<p>En outre, il était petit et voulait paraître grand.
+Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne
+peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnées
+à une sonorité monotone. Il tirait vanité d'avoir
+un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne
+se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie
+est plus sympathique et plus puissante qu'un vigoureux
+instrument obéissant à un souffle vulgaire. Ce bon Vandoni!
+il s'en allait pensant avoir remis à sa place, avec
+beaucoup de finesse, de mesure et de dignité, l'orgueil jaloux
+du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald
+haussait les épaules en le voyant partir, se demandant
+avec une profonde douleur comment la Floriani avait pu
+souffrir un seul jour l'intimité d'un homme si ridicule et
+médiocre.</p>
+
+<p>Hélas! Karol n'était pas, à cet égard, au bout de ses
+peines, car Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait
+de <i>son effet</i>. Il regrettait de n'avoir pas rencontré
+Lucrezia pour lui montrer un détachement philosophique
+ou une fierté magnanime qu'il n'avait pu feindre dans les
+premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir
+laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas
+autant qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de
+touchant dans ses larmes et dans sa colère, il voulait
+l'effacer par quelque scène de gloriole miséricordieuse
+qui lui paraissait d'un plus beau style.</p>
+
+<p>Il ralentissait donc le pas, à mesure qu'il s'éloignait,
+sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le
+plus aisé à prévoir aida sa petite ruse. Il était encore en
+vue lorsque la Floriani descendit sur la grève.</p>
+
+<p>Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester
+dans son boudoir à causer avec le comte Albani?
+C'est qu'elle avait fini de causer, c'est qu'elle avait
+triomphé de la résistance de ce dernier, c'est qu'elle venait
+dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop
+pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux.
+J'expose mon amour maternel à de rudes combats, je
+brave l'avenir, j'étouffe le cri de ma conscience, mais je
+me damnerai pour vous s'il le faut!</p>
+
+<p>Mais, de même qu'on se brise les mains et la tête en
+courant avec transport vers une porte que l'on compte
+franchir et qui se trouve fermée, de même la Floriani se
+heurta et resta comme terrassée en rencontrant la figure
+froide et chagrine de son amant. Il la salua avec la courtoisie
+d'un respect passé à l'état de système; mais son
+regard semblait lui dire: «Femme, qu'y a-t-il de commun
+entre vous et moi?»</p>
+
+<p>Jamais encore il ne s'était montré à elle aussi triste;
+et comme, chez les natures qui ne veulent pas se livrer,
+la tristesse prend l'apparence du dédain, elle fut épouvantée
+de l'expression de son visage. Elle regarda autour
+d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la
+cause de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance.
+Elle pensait si peu à lui qu'elle ne le reconnut
+point; mais Stella courut à elle pour le lui désigner.
+«M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je t'appelle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>;
+il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il reviendra;
+il a demandé comment tu te portais; il a embrassé
+Salvator, il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup
+de chagrin. Au reste, il a causé avec le prince, qui te
+racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas davantage.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'auteur sait très-bien que l'enfant aurait dû dire <i>appelasse</i>, mais
+l'enfant ne l'a point dit.</blockquote>
+
+<p>Et l'enfant retourna jouer avec son frère.</p>
+
+<p>La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni.
+Vandoni s'était retourné, il la voyait; mais il affectait
+d'être toujours absorbé par la vue de son fils. Le
+prince s'était détourné avec une sorte de dégoût à l'idée
+que la Floriani allait rappeler son ancien amant et le
+lui présenter peut-être.</p>
+
+<p>Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna
+plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du
+moins elle croyait que, d'un mot, elle pouvait la faire
+cesser, tandis que Vandoni s'en allait humilié et brisé,
+sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu le
+temps de reconnaître et de caresser son fils. Elle s'imagina
+qu'il souffrait énormément, tandis qu'il ne souffrait
+réellement pas beaucoup dans ce moment-là. Il avait
+bien les entrailles paternelles, et quand il était seul et
+qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais,
+en présence de son rival et de son infidèle, il avait un
+rôle à soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs
+sur la scène, le monde réel disparaissait devant l'émotion
+du monde fictif.</p>
+
+<p>La Floriani était trop vraie, trop aimante, trop généreuse
+pour se rendre compte de ce qu'il éprouvait alors.
+Elle ne sentit qu'une immense compassion, l'horreur
+d'imposer le malheur et la honte à un homme qui l'avait
+beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi.
+Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément
+Karol; mais elle se dit qu'avec la réflexion, non-seulement
+il lui pardonnerait, mais encore il approuverait
+son mouvement. Le c&oelig;ur raisonne vite, et, quand il
+est poussé par la conscience, il sacrifie sans hésiter toute
+répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut vers la
+palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand
+il se fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas
+au-devant lui, lui tendit la main et l'embrassa cordialement.</p>
+
+<p>Certes, Vandoni fut touché d'un élan si généreux et si
+hardi. Il avait espéré trouver une petite vengeance dans
+la confusion de Lucrezia en présence de son nouvel
+amant. Il n'avait pas compté qu'elle le rappellerait; c'est
+pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le plus
+longtemps possible pour prolonger la souffrance de son
+rival. Mais le c&oelig;ur de la Floriani était bien au-dessus
+de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une
+femme profondément sincère et vaillante. Vandoni oublia
+son rôle, et couvrit de baisers et de larmes les
+mains de son infidèle. Il ne jouait plus le drame, il était
+vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit
+la Lucrezia avec une fermeté calme et affectueuse. Je ne
+sais d'où tu viens; mais fatigué ou non, tu te reposeras
+ici, tu verras Salvator à ton aise. Nous causerons de lui
+ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus tranquilles
+et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux,
+n'est-ce pas, mon ami? Nous avons été frères. Voici le
+moment de le redevenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant
+la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Vandoni!
+il ne le sera point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu
+dire de mal de toi ici, et que tu as droit à ses égards et
+à son estime.</p>
+
+<p>&mdash;A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien
+amant...</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il
+est plus confiant et plus généreux que tu ne l'étais à
+mon égard. Viens, je veux te présenter à lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et
+attendri, et qui ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement
+à son rival. Je me suis déjà présenté moi-même.
+Il a été fort poli. Mais tu veux donc absolument
+que j'entre chez toi? C'est insensé!</p>
+
+<p>Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator.
+Il céda, moitié par tendresse, moitié par malice.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<br>
+<p>S'il n'est guère d'hommes qui puissent se résigner à
+voir face à face celui qui les remplace dans le cour d'une
+maîtresse, sans désirer d'en tirer un peu de vengeance,
+il n'est guère de femmes non plus qui se hasardent, sans
+un peu de trouble, à mettre ces deux hommes en présence.</p>
+
+<p>Pourtant la Floriani n'éprouva pas le secret malaise
+qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'eût-elle
+éprouvé, lorsque, toute sa vie, elle avait joué cartes
+sur table avec une franchise sans bornes? Il ne s'agissait
+point là de payer d'audace ou d'habileté pour ménager
+deux rivaux également trompés. Il y avait un
+amant avoué dans le présent et un amant avoué dans le
+passé. Si la passion pouvait être un peu philosophe,
+l'amant heureux serait plein de courtoisie et de générosité
+pour l'amant délaissé; mais elle ne l'est pas du tout:
+elle voudrait accaparer le passé comme le présent et
+comme l'avenir. Elle s'alarme d'un souvenir, et en cela
+elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est moins
+tentant que de retourner au passé, rien n'est moins dangereux
+que la vue d'un être qu'on a quitté volontairement
+et par lassitude.</p>
+
+<p>Malheureusement personne ne connaissait moins le
+c&oelig;ur humain que le prince Karol. Le sien était unique
+en son genre, et chaque fois qu'il voulait rapporter les
+pensées d'autrui aux siennes propres, il était certain
+qu'il devait se tromper. Il essaya de se représenter l'émotion
+qu'il éprouverait si la princesse Lucie venait à lui
+apparaître, et il s'imagina que si elle se présentait,
+comme le spectre de Banco, à la table de la Floriani, il
+tomberait foudroyé, non pas tant de frayeur que de remords
+et de regret. De là, il partit pour supposer que la
+Floriani ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en
+os sans éprouver aussi le regret violent de l'avoir brisé,
+et le remord d'appartenir sous ses yeux à un autre.</p>
+
+<p>Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus
+absurde que celle-là. Lucrezia revoyait tous les petits
+travers, tous les innocents ridicules de Vandoni, avec
+des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir
+tout grands. Elle comparait cet être, dont elle n'avait
+jamais été très-enthousiasmée, avec celui qui lui causait
+un enthousiasme sans bornes. En réalité, d'ailleurs, la
+comparaison était tellement à l'avantage du prince, que,
+s'il eût pu lire dans l'âme de sa maîtresse, il aurait vu
+clairement que la présence de Vandoni redoublait la
+passion de Lucrezia pour lui-même.</p>
+
+<p>Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position.
+Son inquiétude jalouse le rendit à cet égard trop modeste,
+tandis que, d'autre part, le peu de cas qu'il croyait
+devoir faire de Vandoni le rendait hautain, au point,
+qu'il se sentait humilié de succéder à un pareil homme.
+Il ne sut pas cacher son dépit, son anxiété, son mortel
+déplaisir. Pendant que Vandoni soupait à côté de Lucrezia,
+il ne put tenir en place. Il sortit pour ne point le
+voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empêcher d'être
+entreprenant. Il ne fit qu'aller et venir, en proie à une
+fièvre terrible, évitant le regard tendre et rassurant de
+Lucrezia et dédaignant les avances de ce bon Vandoni,
+qui, grâce à lui, se croyait chargé du rôle de généreux.</p>
+
+<p>Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend
+jaloux, il faut avouer que c'est un orgueil bien maladroit
+et bien inconséquent. Vandoni s'était promis d'abord
+d'inquiéter un peu son rival par un air de confiance et
+de familiarité avec Lucrezia. Mais il n'avait point réussi
+à se donner cet air-là. Il y avait, dans la tranquille bonté
+de la Floriani, quelque chose de si franc et de si digne,
+que tout l'art du comédien échouait devant cette absence
+d'art. Mais le prince prit si bien à tâche d'aider, par sa
+folie, à la démangeaison d'impertinence de Vandoni,
+que ce dernier se trouva vengé sans y avoir contribué le
+moins du monde. Il put se réjouir de voir les angoisses
+qu'il causait, et, à la fin du souper, il dit à Lucrezia,
+en suivant des yeux Karol qui sortait pour la dixième
+fois: «Vous vous vantiez, ma belle amie, ou plutôt vous
+vantiez votre charmant prince, en me disant qu'il valait
+mieux que moi, qu'il n'était point jaloux du passé, et
+qu'il ne souffrirait pas en me voyant. Il souffre au contraire,
+il souffre trop pour que je reste davantage. Adieu
+donc! je m'en vais sur cette triste vérité qu'il n'y a point
+d'amant sublime, et que les ennuis que vous avez cru
+fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre.
+Vous n'avez fait que mettre un beau visage brun à la
+place d'un visage blond qui n'était pas mal. Le changement
+est toujours un plaisir pour les femmes! Mais convenez,
+à présent, que pour être jaloux de vous, je n'étais
+point un monstre, puisque voici votre nouveau Dieu,
+votre idole, votre ange, tourmenté par le même démon
+qui me rongeait le c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>&mdash;Vandoni, répondit Lucrezia, j'ignore si le prince est
+jaloux de toi. J'espère que tu te trompes; mais, comme
+je ne veux pas que tu m'accuses de feindre avec toi, supposons
+qu'il le soit en effet: qu'en veux-tu conclure?
+Que j'ai eu tort de te quitter? Ai-je fait ici un plaidoyer
+pour te prouver que j'avais eu raison? Non; je crois que
+le tort est toujours à celui qui veut se soustraire à la
+souffrance. J'ai eu ce tort: ne me l'as-tu point encore
+pardonné?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre
+toi? dit Vandoni en lui baisant la main avec une émotion
+sincère. Je t'aime toujours, je serais toujours prêt à te
+consacrer ma vie, si tu voulais revenir à moi, même en
+ne m'aimant pas plus que par le passé!... car je ne me
+fais point illusion, tu ne m'as jamais aimé que d'amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai, du moins, jamais trompé à cet égard
+et j'ai fait mon possible pour n'être pas trop ingrate
+peut-être avions-nous une trop ancienne amitié l'un pour
+l'autre, peut-être nous sentions-nous trop frères pour
+être amants!</p>
+
+<p>&mdash;Parle pour toi, cruelle! moi...</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu es un noble c&oelig;ur, et, si tu crois faire souffrir
+en effet le prince, tu vas te retirer. Mais je ne veux
+pour rien au monde renoncer à ton amitié, et je compte
+la retrouver plus tard, quand les feux de la jeunesse auront
+fait place, chez le prince, au calme d'une paisible
+affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fondée sur
+l'estime; elle est à l'épreuve du temps et de l'absence. Il
+existe entre nous un lien indissoluble; ma tendresse
+pour ton fils est un garant pour toi de celle que je te
+conserve.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! Ah! oui, parlons de mon fils, s'écria
+Vandoni redevenu tout à fait sérieux. Eh bien, Lucrezia,
+êtes-vous contente de moi? Ai-je laissé voir à vos autres
+enfants que celui-là m'appartenait? Ah! quelle étrange
+position vous m'avez faite! ne jamais entendre le nom
+de père sortir pour moi de la bouche de mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Vandoni, votre fils sait à peine parler, et ne sait
+encore que mon nom et celui de ses frères. Je ne savais
+pas si nous nous reverrions jamais... Maintenant, si vous
+êtes calme, si vous avez pris une décision importante,
+parlez! Sous quel nom et dans quelles idées dois-je
+l'élever?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Lucrezia, vous savez ma faiblesse pour vous
+mon dévouement aveugle, ma lâche soumission, devrais-je
+dire! Si vous ne devez pas vous marier, que votre volonté
+soit faite, que mon fils porte votre nom, et qu'il
+me soit seulement permis de le voir et d'être son meilleur
+ami, après vous. Mais si vous devez devenir princesse de
+Roswald, j'exige que mon enfant me soit rendu. J'aime
+mieux lui voir partager ma vie errante et mon sort précaire
+que d'abandonner mon autorité et mes devoirs à
+un étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que
+de tendresse dans cette résolution, et je n'emploierai
+qu'un seul argument pour la combattre. En supposant
+que je me marie demain, Salvator est encore, pour huit
+ou dix ans, au moins, un petit enfant, et les soins d'une
+femme lui sont nécessaires. A quelle femme le confierez-vous
+donc? Avez-vous une s&oelig;ur, une mère? Non! vous
+ne pourrez le confier qu'à une maîtresse ou à une servante!
+Croyez-vous qu'il soit aussi bien soigné, aussi bien
+élevé, aussi heureux qu'avec moi? Dormirez-vous tranquille,
+quand, forcé de vous rendre à la répétition tout
+le jour, et à la représentation tout le soir, vous laisserez
+ce pauvre enfant à la merci d'une servante infidèle ou
+d'une marâtre haineuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous
+avez raison. De ce que vous êtes riche, indépendante et
+célèbre, vous avez tous les droits, tous les pouvoirs,
+même celui de chasser le père et de garder l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vandoni! tu me fais mal, répondit Lucrezia, ne
+parle point ainsi. Veux-tu que j'assure, dès à présent, à
+notre enfant, une partie de ma fortune, dont tu auras la
+tutelle et la direction? Veux-tu surveiller son éducation,
+être consulté sur tous les détails, régler son avenir? J'y
+consens avec joie, pourvu que tu le laisses près de moi
+et que tu me charges d'être le pouvoir exécutif de tes
+volontés. Je suis bien sûre que nous nous entendrons sur
+tous les points, dans l'intérêt d'un être qui nous est plus
+cher que la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Pas d'aumône! s'écria Vandoni; je ne
+suis point un lâche, et je mourrai à l'hôpital avant d'accepter
+de toi un secours déguisé sous un nom, sous une
+forme quelconque. Garde l'enfant! garde-le tout entier.
+Je sais bien qu'il ne connaîtra et n'aimera que toi! Ce
+serait bien vainement qu'un jour je viendrais le réclamer,
+lui dire qu'il m'appartient, qu'il est forcé de me suivre.
+Il ne se séparera jamais volontairement d'une mère telle
+que toi! Allons, le sort en est jeté, je vois que tu vas
+devenir princesse...</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est décidé à cet égard, mon ami, je te le
+jure, et je te jure surtout, par ce qu'il y a de plus sacré,
+par ton honneur et par ton fils, que si tu mets à mon
+mariage la condition que je me séparerai de cet enfant,
+je ne me marierai jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc toujours la même, ô femme étrange et
+admirable! s'écria Vandoni exalté. Tu es donc toujours
+mère avant tout! Tu préfères donc toujours tes enfants
+à la gloire, à la richesse, à l'amour même!</p>
+
+<p>&mdash;A la richesse et à la gloire, très-certainement, répondit-elle
+avec un sourire calme. Quant à l'amour, dans
+ce moment-ci, je n'ose te répondre; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier
+devoir c'est celui de tout sacrifier, même l'amour,
+à ces enfants de l'amour. Le plus épris, le plus fidèle des
+amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent
+jamais une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant
+la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse.
+Jure-moi de ne point épouser ce prince si charmant, mais
+si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me persuader
+qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un &oelig;il
+calme ces gages de tes amours passées. Je connais ta
+clairvoyance, la fermeté et la promptitude de tes sacrifices
+quand le sort de tes enfants te semble compromis.
+Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps!
+c'est que j'avais beau faire, je détestais la ressemblance
+de ta Béatrice avec le misérable Tealdo Soavi.
+Eh bien, d'ici à un an, le prince de Roswald détestera
+Salvator, si ce n'est déjà fait; si aujourd'hui, peut-être,
+la vue de cet enfant ne lui est pas déjà insupportable.
+Pas d'entraînement trop subit, pas de coups de tête, je
+t'en supplie, ma chère Lucrezia; et tu resteras toujours
+libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je
+suis sage et désintéressé dans la question: la liberté absolue
+est le seul état qui te convienne, et la tendre mère
+de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort
+à la vertu d'un mari, quelque assurée qu'elle soit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends
+avec plaisir la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille,
+frère! ta vieille camarade, ta s&oelig;ur fidèle n'exposera
+pas, dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des
+enfants qu'elle adore.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, adieu! dit Vandoni en la pressant sur
+son c&oelig;ur avec une tendresse chaste et profonde. Adieu,
+l'être que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te
+reverrai pas de si tôt, peut-être. Je ne chercherai pas à
+te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je
+t'avoue que je ne suis pas assez fort pour les voir sans
+souffrir. Quand tu auras un intervalle de repos et de
+liberté, à travers tes sublimes et folles passions, appelle-moi
+un instant à tes pieds; j'y resterai docile et soumis,
+heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu'à ce
+que tu me dises comme aujourd'hui: «Va-t'en, j'aime,
+et ce n'est pas toi!»</p>
+
+<p>Si Vandoni était brusquement parti sur ce noble épanchement,
+il eût été ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit
+et un bon c&oelig;ur. Si, au lieu de courir le monde d'émotions
+factices que lui imposait son emploi, il eût pu demeurer
+quelque temps dans cette disposition chaleureuse
+et vraie, il eût reparu transformé sur la scène, et le public
+eût peut-être été fort surpris d'avoir à applaudir un
+excellent artiste, au lieu de sourire patiemment aux
+froides et correctes déclamations d'un comédien <i>utile</i>.</p>
+
+<p>Mais on n'évite point sa destinée, et le prince Karol
+reparaissant tout à coup, Vandoni retrouva tout à coup
+son affectation. Il voulut lui faire un discours d'adieux,
+dans lequel il s'efforçait d'insinuer délicatement les idées
+et les sentiments sous l'empire desquels il venait de se
+trouver. Il échoua complétement; il ne dit que des choses
+embrouillées, sans goût, sans suite, et, passant du grave
+au doux, du plaisant au sévère, il fut tour à tour emphatique
+et trivial, pédant et ridicule.</p>
+
+<p>Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses
+réponses sèches et ses saluts ironiques étaient faits pour
+démonter un acteur plus habile que Vandoni. Ce dernier
+vit bien qu'il manquait son effet; et, se rejetant sur l'aplomb
+maladroit du comédien sifflé, il se retourna vers la
+Floriani, en lui disant d'un air un peu débraillé: «Ma
+foi, je crois que je <i>patauge</i>, et que je ferai bien d'en rester
+là, si je ne veux m'<i>enfoncer</i> tout à fait, et te faire
+rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras
+à ma place quand je serai parti, et tu diras que ton ami
+est un bon diable, qui ne veut faire de peine à personne.»
+Quelle chute!</p>
+
+<p>Salvator Albani, qui avait occupé ces deux heures à
+tâcher de distraire Karol, s'empressa, avec sa bienveillance
+accoutumée, de passer sur toutes ces misères l'éponge
+de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il
+prit Vandoni sous le bras, en lui disant qu'il était charmé
+d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans
+la première ville d'Italie où ils se retrouveraient ensemble;
+enfin, qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant
+avec lui jusqu'à Iseo, où Vandoni avait laissé
+son voiturin.</p>
+
+<p>&mdash;Et le petit Salvator? dit Vandoni au moment de
+partir. Je ne le reverrai donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il est endormi, répondit Lucrezia. Viens lui dire
+bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! reprit-il à voix basse, mais de manière
+à être entendu du prince et du comte: cela m'ôterait le
+peu de courage que j'ai!</p>
+
+<p>Il fut assez content de l'intonation de cette dernière
+parole et du mouvement qu'il fit en s'arrachant de la
+maison. C'était un petit effet, mais il était juste, et, pour
+tous les enfants du monde, il n'eût pas voulu ne pas sortir
+brusquement sur cet effet-là.</p>
+
+<p>&mdash;A moins que le prince ne soit un âne, pensa-t-il, il
+ne pourra douter que je n'aie dans le caractère un certain
+héroïsme naturel, qui me rend bien supérieur aux
+emplois secondaires où me réduisent l'injustice du public
+et la jalousie des concurrents.</p>
+
+<p>La faiblesse secrète du pauvre Vandoni était de se
+croire né pour de plus hautes destinées, et, quand il
+commençait à se lier avec quelqu'un, il ne manquait pas
+de lui raconter toutes les intrigues de coulisses dont il se
+regardait comme victime. Il n'en fit point grâce au comte
+Albani durant le trajet à pied qu'ils parcoururent ensemble.
+Salvator l'encourageant par sa complaisance et se
+dévouant à cet ennui capital pour laisser à Karol et à Lucrezia
+le loisir de s'expliquer, Vandoni lui exposa toutes
+les traverses de sa vie de théâtre, et ne put même résister
+au désir de réciter à pleine voix, sur la grève, des
+fragments d'Alfieri et de Goldoni, pour lui montrer de
+quelle manière il eût pu s'acquitter des premiers rôles.</p>
+
+<p>Pendant que Salvator subissait cette épreuve, Karol,
+assis dans un coin du salon, gardait un silence obstiné, et
+la Floriani cherchait à entamer une conversation qui les
+amènerait à de mutuels épanchements. Elle n'avait pas
+encore pénétré le fond de son âme à l'endroit de la jalousie,
+et, malgré les avertissements de Vandoni, elle se
+refusait à y croire. Comme il n'entrait pas dans ses instincts
+de franchise de tourner longtemps autour du sujet
+qui l'intéressait, elle se leva, s'approcha du prince, et lui
+prenant la main avec force: «Vous êtes mortellement
+triste ce soir, lui dit-elle, et j'en veux savoir la cause.
+Vous tremblez! Vous êtes malade ou vous souffrez d'un
+secret chagrin. Karol, votre silence me fait mal, parlez!
+Je vous l'ordonne au nom de l'amour, ou je vous le demande
+à genoux, répondez-moi. Est-ce ma persistance à
+refuser d'unir mon sort au vôtre qui vous affecte ainsi,
+et ne prendrez-vous jamais votre parti à cet égard?... Eh
+bien! Karol, s'il en est ainsi, je céderai; je ne vous demande
+qu'une année de réflexions de votre part...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été très-bien conseillée par votre ami
+M. Vandoni, répondit le prince, et je dois lui savoir un
+gré infini de son intervention. Mais vous me permettrez
+de ne pas me soumettre aux conditions que vous daignez
+me faire de sa part. Je vous demande la permission de
+me retirer. Je suis un peu fatigué des déclamations que
+j'ai entendues ce soir. Peut-être m'y habituerai-je si vos
+amis redeviennent assidus chez vous. Mais ce n'est pas
+encore fait, et j'ai la tête brisée. Quant aux persécutions
+que je vous ai fait subir, et dont vous devez être bien
+lasse vous-même, je vous supplie de les oublier, et de
+croire que je respecterai assez votre repos désormais
+pour ne plus les renouveler.</p>
+
+<p>En parlant ainsi d'un ton glacial, Karol se leva, et,
+saluant très-profondément la Floriani, il alla s'enfermer
+dans sa chambre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<br>
+<p>De toutes les colères, de toutes les vengeances, la plus
+noire, la plus atroce, la plus poignante est celle qui reste
+froide et polie. Quand vous verrez un être se maîtriser
+à ce point, dites, si vous voulez, qu'il est grand et fort,
+mais ne dites point qu'il est tendre et bon. J'aime mieux
+la grossièreté du paysan jaloux, qui bat sa femme, que
+la dignité glacée du prince qui déchire sans sourciller le
+c&oelig;ur de sa maîtresse. J'aime mieux l'enfant qui égratigne
+et mord, que celui qui boude en silence. Soyons
+emportés, violents, malappris, disons-nous des injures,
+cassons les glaces et les pendules, je le veux bien: ce
+sera absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous
+haïssons. Au lieu que si nous nous tournons le dos fort
+poliment en nous séparant sur une parole amère et dédaigneuse,
+nous sommes perdus, et tout ce que nous
+ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage.</p>
+
+<p>Voilà ce que pensait la Floriani restée seule et stupéfaite.
+Quoique fort douce à l'habitude, elle avait eu de
+grands accès d'indignation dans sa vie. Elle s'était alors
+abandonnée à la violence de son chagrin, elle avait maudit,
+elle avait cassé, elle avait peut-être juré, je n'en répondrais
+pas; elle était la fille d'un pêcheur, et d'un
+pays où les serments par le corps de Bacchus et celui de
+la madone, par le sang de Diane et par celui du Christ,
+font à tout propos intervenir le ciel chrétien et païen
+dans les agitations de la vie domestique. Mais ce qu'il y
+a de certain, c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et
+chasser de son c&oelig;ur, d'une manière absolue et subite,
+les êtres qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux.
+Elle ne comprenait donc absolument rien à ces colères
+froides et pâles, qui ressemblent à un détachement anti-humain,
+à un stoïcisme odieux, à un abandon éternel.
+Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrassée
+sous le coup des paroles inouïes de son amant.</p>
+
+<p>Enfin elle se leva et marcha dans le salon, se demandant
+si elle venait de faire un rêve affreux, et si c'était
+bien Karol, cet homme qui, le matin encore, pleurait
+d'amour à ses pieds et semblait se consumer dans une
+extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un
+dépit guindé, digne des ruses puériles de la comédie,
+mais indigne, à coup sûr, d'une affection réelle, d'une
+passion sentie.</p>
+
+<p>Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce
+genre sans la comprendre, elle monta à la chambre du
+prince, frappa d'abord avec précaution, puis avec autorité,
+et enfin, voyant qu'on ne lui répondait pas et
+que la porte résistait, d'une main aussi forte que celle
+d'une mère qui va chercher son enfant au milieu des
+flammes, elle fit sauter le verrou et entra.</p>
+
+<p>Karol était assis sur le bord de son lit, la figure tournée
+et enfoncée dans les coussins en lambeaux; ses manchettes,
+son mouchoir avaient été mis en pièces par ses
+ongles crispés et frémissants comme ceux d'un tigre; sa
+figure était effrayante de pâleur, ses yeux injectés de
+sang. Sa beauté avait disparu comme par un prestige
+infernal.</p>
+
+<p>La souffrance extrême tournait chez lui à une rage
+d'autant plus difficile à contenir, qu'il ne se connaissait
+pas cette faculté déplorable, et que, n'ayant jamais été
+contrarié, il ne savait point lutter contre lui-même.</p>
+
+<p>La Floriani avait posé son flambeau près de lui. Elle
+avait écarté ses mains brûlantes de son visage, elle le regardait
+avec stupeur. Elle n'était point étonnée de voir
+un homme jaloux en proie à un accès de furie. Ce n'était
+pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait bien
+qu'on n'en meurt point. Mais voir cet être angélique réduit
+aux mêmes excès de violence et de faiblesse que
+Tealdo Soavi, ou tout autre de même trempe, c'était un
+tel contre-sens, une telle invraisemblance, qu'elle ne
+pouvait en croire ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout!
+s'écria Karol en la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu'à
+quel point vous pouviez me faire descendre au-dessous
+de moi-même! Êtes-vous contente à présent?
+Auquel de vos amants allez-vous me comparer?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des paroles bien amères, répondit la Floriani
+avec une douceur pleine de tristesse, je ne m'en offenserai
+point, parce que je vois qu'en effet vous n'êtes
+point vous-même dans ce moment-ci. Je m'attendais à
+vous trouver froid et méprisant comme tout à l'heure, et
+je venais, au nom de l'amour et de la vérité, vous demander
+compte de vos dédains, je suis consternée de
+vous trouver exaspéré comme vous l'êtes, et je ne crois
+pas que le triomphe que vous m'attribuez soit bien doux
+pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol! ô
+mon Dieu, que s'est-il donc passé, pour que vous doutiez
+de la douleur effroyable que j'éprouve à vous voir
+souffrir ainsi? mais, sans doute, si j'en suis la cause involontaire,
+je dois avoir en moi la puissance de la faire
+cesser. Dites-m'en le moyen, et s'il faut ma vie, ma raison,
+ma dignité, ma conscience, je les mettrai à vos
+pieds pour vous guérir et vous calmer. Parlez-moi, expliquez-vous,
+faites que je vous comprenne, voilà tout
+ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous
+laisser subir ces tourments sans chercher à les adoucir,
+voilà ce qui m'est impossible, ce que vous n'obtiendrez
+jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce c&oelig;ur meurtri et malade,
+et si, pour m'y faire lire, il faut que vous m'accabliez
+de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas,
+j'aime mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de
+rien, je me justifierai avec douceur, avec soumission. Je
+vous demanderai pardon même, s'il le faut, quoique
+j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient
+bien graves pour vous faire tant de mal. Répondez-moi,
+je vous le demande à genoux.»</p>
+
+<p>Pour montrer tant de patience et de résignation, il
+fallait que la Floriani fût vaincue et terrassée par un
+amour immense, et tel qu'elle-même n'eût jamais cru
+pouvoir le ressentir après tant d'orages du même genre,
+après de si nombreuses déceptions, tant de fatigues de
+c&oelig;ur et d'esprit, tant de dégoûts et de déboires. N'ayant
+jamais menti, s'étant dévouée et sacrifiée toujours, mais
+jamais avilie, ni même aventurée pour un intérêt personnel
+quelconque, elle avait une fierté ombrageuse, un orgueil
+réel; descendre à se justifier lui avait toujours paru
+au-dessus de ses forces, et le soupçon lui était une mortelle
+injure.</p>
+
+<p>Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude
+infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait
+point parler parce qu'il ne le pouvait pas.</p>
+
+<p>Qu'eût-il pu dire, en effet? Le désordre où sa raison
+était tombée était trop douloureux pour être volontaire.
+Suivre le conseil de Lucrezia, l'injurier, lui faire de sanglants
+reproches, l'eût soulagé sans doute; mais il n'avait
+pas la faculté de répandre ses tourments au dehors, parce
+qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager.
+Et puis, injurier sa maîtresse! il eût préféré la tuer; il
+se fût tué avec elle, emportant sa passion dans la tombe.
+Mais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il eût pu
+s'y résoudre, il l'aurait condamnée devant Dieu et que
+Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là, il
+eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus
+il se sentait l'esclave de la passion.</p>
+
+<p>Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car
+il ne se révéla que par des réponses détournées et des
+réticences douloureuses. Il se défendait faiblement en
+apparence, mais, au fond, sa retenue était invincible, et
+le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout
+de sa patience et qu'elle eut épuisé toutes les forces de
+son amour à lui arracher quelques paroles vagues, d'une
+profondeur ou d'une obscurité effrayantes: «Voyons,
+mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en voulez
+pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le
+constater, moi, que vous avez habituée à planer, sur les
+ailes d'un amour sublime, au-dessus de toutes les misères
+humaines! Que vous me faites de mal, et que j'étais loin
+de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi ne
+vous répondre que par des reproches douloureux et francs.
+Vous ne voulez pas m'en faire; je le préférerais parce que
+je pourrais me disculper, au lieu que je suis réduite à
+chercher de quoi j'ai à me défendre. Mais avant de vous
+parler <i>raison</i>, puisqu'il le faut, laissez-moi me plaindre,
+laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de l'amour heureux
+qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu, et
+où il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi
+vous dire que vous avez commis aujourd'hui un
+grand crime contre moi, contre vous-même et contre
+Dieu, qui avait béni notre confiance infinie l'un pour
+l'autre. Hélas! vous avez souillé par le soupçon la passion
+la plus pure, la plus complète, la plus délicieuse de
+ma vie. Je n'avais jamais aimé, je n'avais jamais été heureuse;
+pourquoi m'arrachez-vous sitôt ma joie, mes délices?
+Vous m'avez entraînée dans le ciel, et vous me
+rejetez brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu!
+je ne le méritais pas, je nageais avec toi dans l'empyrée.
+Je croyais à l'éternité de cette béatitude. Tout ce qui est
+de ce monde ne me paraissait plus que rêves et fantômes;
+excepté mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers
+ce monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et
+à présent, il faut descendre, il faut marcher sur les
+sentiers humains, se déchirer aux épines, se froisser
+contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu. Parlons
+donc de ces choses-là, de Vandoni, de mon passé, et de
+ce que l'avenir peut me réserver de devoirs, d'embarras
+et d'ennuis. J'espérais les traverser seule, vous laissant
+calme et indifférent à ces misères, étrangères à notre
+passion. Le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas
+m'eût été léger si j'avais pu vous préserver d'y toucher.
+Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu, si vous
+étiez resté vous-même, et si vous aviez conservé la suprême
+confiance qui nous faisait si forts et si purs!...
+Vous l'avez perdue, vous m'avez retiré le talisman qui
+m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude.
+Je vais maintenant vous dire quelles obligations pèsent
+sur ma vie réelle, quels ménagements je dois garder,
+quels devoirs ma conscience me trace. Mais, pour les
+comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner
+un peu, de connaître mon passé, de le juger, et d'en
+tirer une conclusion sérieuse, une fois pour toutes!...
+Vandoni...</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png" ></p>
+<br>
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Karol, tremblant comme un enfant,
+ne prononcez plus ce nom, et faites-moi grâce de tout ce
+que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai
+peut-être jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vandoni,
+je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-même.
+Que vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs
+de me réconcilier avec ce qui me froisse et me
+révolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela m'est
+possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux
+êtres distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne
+veux pas connaître; l'autre que je connais, que je possède,
+et que je ne veux pas voir mêlé aux choses que je
+déteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait descendre
+et retomber dans la fange des sentiers humains.
+Viens sur mon c&oelig;ur, oublions les atroces souffrances de
+cette journée et retournons à Dieu. Que t'importe ce qui
+s'est passé en moi? Cela me regarde, et j'ai la force de
+le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien
+ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications, pas
+de récits, pas de confidences, pas de raisonnements.
+Prends-moi dans tes bras, et emporte-moi loin de ce
+monde maudit où je ne vois pas clair, où je ne respire
+pas, où je suis condamné à ramper plus bas que les autres
+hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon
+enthousiasme.»</p>
+
+<p>La Floriani se contenta de cette fausse réparation, ou,
+de guerre lasse, elle feignit de s'en contenter; mais, en
+cela, elle eut grand tort, et se précipita d'elle-même
+dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua, dès ce
+jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte
+et qu'une femme aimée, peut et doit la pardonner toujours.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png" ></p>
+<br>
+
+<p>Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait
+de reconduire Vandoni et qui eut la délicatesse de
+ne pas lui dire combien il avait trouvé ce brave garçon
+ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage de lui
+confier à quel point le prince avait été irrité de la présence
+de son ancien amant; mais elle ne put s'empêcher
+d'admirer combien l'amitié est plus indulgente, secourable
+et généreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait
+plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que
+Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.</p>
+
+<p>Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier
+les chagrins de cette journée et à dormir, pour s'éveiller,
+comme une mère vigilante et active, au point du
+jour. Mais quoiqu'elle eût acquis plus que personne, dans
+sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses chagrins
+et de dormir avec, comme un pauvre soldat en
+campagne dort au bivouac avec sa faim et ses blessures,
+elle ne put fermer l'&oelig;il de la nuit, et tous les souvenirs
+amers qui s'étaient assoupis dans son sein, depuis quelque
+temps, s'y ranimèrent un à un, puis tous ensemble,
+pour la torturer sans relâche. Elle vit, comme autant de
+spectres railleurs et menaçants, ses erreurs et ses déceptions,
+les ingrats qu'elle avait faits et les méchants
+qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vainement
+contre l'épouvante du passé, en se réfugiant dans le présent.
+Le présent ne lui offrait plus de sécurité, et les anciennes
+douleurs ne se ranimaient ainsi que parce qu'une
+douleur nouvelle, plus profonde que toutes les autres,
+venait leur donner carrière.</p>
+
+<p>Quand elle se leva, pâle et brisée, le soleil brillant du
+matin, les fleurs chargées d'humides parfums, les rossignols
+enivrés de leurs propres chants, ne ramenèrent pas,
+comme les autres jours, le calme et l'espérance dans son
+c&oelig;ur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens poétique
+de la nature, comme à l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre
+cette fraîche et riante nature et son pauvre sein brisé,
+il y avait désormais un ennemi secret, un ver rongeur,
+qui empêchait la sève de la vie de venir jusqu'à lui. Elle
+ne voulut pourtant pas se rendre compte de l'étendue de
+son désastre. Karol fut courbé à ses pieds ce jour-là. Il
+ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait
+pas, puisque, selon sa coutume, il les avait déjà oubliés
+lui-même: mais il avait besoin de tendresse, d'effusion
+et de bonheur, après plusieurs jours passés dans
+les larmes ou la colère. Jamais il n'était plus séduisant
+et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume
+et de son dépit l'avait débarrassé de sa souffrance.
+La Floriani eut encore à lutter contre son projet de mariage,
+mais cette fois elle résista courageusement. Ce qui
+s'était passé la veille l'avait éclairée, et elle n'était pas
+d'humeur à se laisser dire deux fois qu'on <i>la suppliait</i>
+de n'y plus songer. Si l'offre de son nom était, de la part
+du prince, un grand hommage rendu à l'amour qu'elle
+méritait, le fait de retirer poliment ses offres, dans un
+moment de soupçon jaloux, était un outrage dont la
+fière Lucrezia sentait la portée plus que lui-même. Sans
+lui dire quelle force nouvelle elle avait puisée contre lui
+dans cette circonstance, elle lui ôta tout espoir, et, cette
+fois, il accepta son arrêt provisoirement, sans amertume,
+en avouant qu'il méritait le châtiment d'être soumis à
+quelque longue épreuve.</p>
+
+<p>Mais deux jours ne se passèrent point sans ramener de
+nouveaux orages. Un commis-voyageur réussit à pénétrer
+dans la maison pour proposer des armes de chasse.
+Célio eut envie d'un nouveau fusil, sa mère le lui refusa
+d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut
+un <i>a-parté</i> avec le voyageur pour marchander et acheter
+l'objet de cette convoitise enfantine. Le jeune homme
+était d'une belle figure, un peu familier et bavard. La
+beauté et la célébrité de sa nouvelle cliente le rendaient
+plus <i>éloquent</i> que de coutume, sans toutefois lui faire
+perdre la tête et l'empêcher de bien vendre sa marchandise.
+C'était la veille de l'anniversaire de Célio, et sa
+mère voulut mettre le joli et léger fusil de chasse sous le
+traversin de l'enfant, pour qu'il le trouvât le soir au
+moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa
+de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander
+la permission, pour cacher lui-même le fusil sous le
+chevet de Célio et recevoir le paiement convenu. Karol,
+qui avait été faire la sieste, entra en cet instant, et
+trouva la Floriani dans sa chambre, en tête-à-tête avec
+un beau garçon à gros favoris noirs, qui lui parlait d'un
+air animé, la regardait avec des yeux hardis, et arrangeait
+la couverture d'un lit, tandis qu'elle souriait avec
+bonhomie des hâbleries qu'il débitait, et qu'elle songeait
+à l'ivresse de Célio lorsque la surprise ferait son effet.</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol,
+prompte à l'insulte, et s'emparant toujours du fait apparent
+sans le comprendre et sans l'expliquer, prît un essor
+funeste. Il laissa échapper une exclamation bizarre, outrageante,
+sur le seuil de la chambre de Lucrezia, et
+s'enfuit comme un homme qui vient d'être témoin de son
+déshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se
+calmer et ouvrir les yeux. Il fallut que la Floriani descendît
+à une explication avilissante pour elle et pour lui.
+Elle le traita, cette fois, comme un malade qu'il faut persuader
+et guérir, sans prendre ses hallucinations au sérieux.
+Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'amour,
+quand celui qui en est l'objet se conduit comme
+un maniaque?</p>
+
+<p>Un autre jour on vint dire à la Floriani que Mangiafoco,
+le pêcheur qui l'avait recherchée autrefois en mariage,
+et qui lui avait causé tant de frayeur et d'éloignement,
+était à l'article de la mort, et demandait à la voir
+avant de rendre l'âme. Cet homme n'avait jamais osé se
+présenter devant elle depuis qu'elle était revenue dans le
+pays, et ce n'était pas sans répugnance qu'elle consentait
+à lui fermer les yeux. Mais c'était un devoir de religieuse
+miséricorde à remplir, et elle partit sans hésiter,
+pour l'autre rive du lac, avec son père et Biffi. Elle
+trouva un moribond qui lui demandait pardon des peines
+et des peurs qu'il lui avait faites jadis, et qui la suppliait
+de prier pour le repos de son âme. Elle le consola avec
+bonté, et sa compassion généreuse adoucit les dernières
+convulsions d'agonie de cet homme, ancien soldat, espèce
+de bandit déjà vieux, méchant, brutal, avare, et
+cependant doué d'une certaine intelligence et de quelques
+instincts patriotiques et romanesques.</p>
+
+<p>La Floriani revint assez émue, après avoir vu s'exhaler
+péniblement son dernier soupir. Elle raconta simplement
+à Salvator, devant Karol, ce qui s'était passé, et les paroles
+tantôt absurdes, tantôt profondes, que cet homme
+lui avait dites en se débattant contre la mort. Salvator
+trouva que, dans ce dévouement nouveau, sa chère Floriani
+avait été admirable comme toujours; mais Karol
+garda le silence. Il avait été inquiet de cette sortie soudaine,
+de cette absence qui avait duré depuis le coucher
+du soleil jusqu'à minuit. Il ne concevait pas que l'on pût
+porter tant d'intérêt à un misérable qui l'avait si peu
+mérité. Et comment avait-il eu l'audace d'appeler à son
+lit de mort une femme à laquelle il s'était rendu si haïssable?
+Il fallait qu'il eût de la confiance dans sa bonté et
+dans sa faculté d'oublier les outrages!</p>
+
+<p>Ces réflexions furent faites d'un ton assez singulier.
+Lucrezia, qui n'était pas encore sur le <i>qui-vive</i> de la jalousie
+à tout propos, et qui ne s'était pas encore doutée
+que sa bonne action eût paru criminelle au prince, le regarda
+avec surprise et vit qu'il était en colère. Il avait
+les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses
+doigts; c'était une sorte de tic nerveux, qui trahissait son
+dépit et qu'elle commençait à comprendre.</p>
+
+<p>Elle ne put se défendre de hausser les épaules.</p>
+
+<p>Karol ne s'en aperçut point et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avait ce <i>Mangiafoco</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante ans, au moins, répondit-elle d'un ton froid
+et sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans doute, reprit Karol au bout d'un instant,
+il avait une bien belle figure, une barbe effrayante, des
+guenilles pittoresques? c'était un bandit de théâtre ou de
+roman qu'on ne pouvait regarder sans frémir? L'imagination
+des femmes se plaît à ces dehors-là, et on est toujours
+flatté d'avoir enchaîné un animal sauvage. Sans
+doute, en expirant, il avait l'air du tigre blessé qui jette
+sur la colombe un dernier regard de convoitise et de
+regret?</p>
+
+<p>&mdash;Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui
+se meurt est donc chose fort agréable à peindre? Vous
+devriez aller voir celui-là maintenant qu'il est mort; cela
+ferait tomber tout de suite votre ironie, et couperait
+court à vos métaphores poétiques. Mais vous n'irez pas,
+vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage;
+sa chaumière est malpropre.</p>
+
+<p>«Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol.
+Qui sait ce qui s'est passé autrefois entre elle et ce
+misérable?»</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<br>
+<p>Un autre jour, Karol fut jaloux du curé, qui venait
+faire une quête. Un autre jour, il fut jaloux d'un mendiant
+qu'il prit pour un galant déguisé. Un autre jour, il
+fut jaloux d'un domestique qui, étant fort gâté, comme
+tous les serviteurs de la maison, répondit avec une hardiesse
+qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut
+un colporteur, et puis le médecin; et puis, un grand
+benêt de cousin, demi-bourgeois, demi-manant, qui vint
+apporter du gibier à la Lucrezia, et que, bien naturellement,
+elle traita en bonne parente, au lieu de l'envoyer
+à l'office. Les choses en arrivèrent à ce point qu'il
+n'était plus permis de remarquer la figure d'un passant,
+l'adresse d'un braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol
+était même jaloux des enfants. Que dis-je, <i>même?</i> il
+faudrait dire surtout.</p>
+
+<p>C'était bien là, en effet, les seuls rivaux qu'il eût,
+les seuls êtres auxquels la Floriani pensât autant qu'à lui.
+Il ne se rendit pas compte du sentiment qu'il éprouvait en
+les voyant dévorer leur mère, de caresses. Mais, comme,
+après l'imagination d'un bigot, il n'y en a pas de plus
+impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientôt les
+enfants en grippe, pour ne pas dire en exécration. Il
+remarqua enfin qu'ils étaient gâtés, bruyants, entiers,
+fantasques, et il s'imagina que tous les enfants n'étaient
+pas de même. Il s'ennuya de les voir presque toujours
+entre leur mère et lui. Il trouva qu'elle leur cédait trop,
+qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments
+aussi, il se scandalisa quand elle les mettait en pénitence.
+Ce système de gouvernement maternel, si simple,
+si bien indiqué par la nature, qui consiste à adorer
+d'abord les enfants, à s'en occuper sans cesse, à leur
+accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables,
+sauf à les morigéner et les arrêter ensuite quand
+ils en abusent, à les gronder parfois avec énergie et
+chaleur pour les récompenser tendrement quand ils le
+méritent, tout cela se trouva l'opposé de sa manière de
+voir. Selon lui, il ne fallait pas tant se familiariser avec
+eux, afin d'avoir moins de peine à se faire craindre, au
+besoin. Il ne fallait pas les tutoyer et les caresser, mais
+les tenir à distance, en faire, de bonne heure, de petits
+hommes et de petites femmes bien sages, bien polis,
+bien soumis, bien tranquilles. Il fallait leur enseigner
+prématurément beaucoup de choses qu'ils ne pouvaient
+croire ni comprendre, afin de les habituer à respecter la
+règle établie, l'usage, la croyance générale, sans s'occuper
+d'abord d'une chose qu'il regardait comme impossible,
+c'est-à-dire de les convaincre de l'utilité et de
+l'excellence du principe dont ces usages et ces règles ne
+sont que la conséquence. Enfin il fallait oublier qu'ils
+étaient des enfants, leur ôter le charme, le plaisir et la
+liberté de cette première existence qui leur revient de
+droit divin, faire travailler leur mémoire pour éteindre
+leur imagination; développer l'habitude de la forme et
+retarder l'explication du fond; faire, en un mot, tout
+l'opposé de ce que faisait et voulait faire la Floriani.</p>
+
+<p>Il faut se hâter de dire que cette manie de contrecarrer,
+et ce blâme fatigant, n'étaient pas continuels et
+absolus chez le prince. Quand sa jalousie ne l'obsédait
+point, c'est-à-dire dans ses moments lucides, il disait et
+pensait tout le contraire. Il adorait les enfants, il les admirait
+en toutes choses, même là où il n'y avait rien à
+admirer. Il les gâtait plus que la Floriani, et se faisait
+leur esclave, sans s'apercevoir, le moins du monde, de
+son inconséquence. C'est qu'alors il était heureux et se
+montrait sous le côté angélique et idéal de sa nature.
+Les accès d'ivresse que lui donnait l'amour de la Floriani
+étaient le thermomètre qui marquait l'apogée de sa
+douceur, de sa bonté et de sa tendresse. Ah! quel séraphin,
+quel archange il eût été, s'il avait pu rester
+toujours ainsi! Dans ces moments-là, qui duraient parfois
+des heures, des jours entiers, il était tout bienveillance,
+tout charité, tout miséricorde, tout dévouement
+pour tous les êtres qui l'approchaient. Il se détournait
+du chemin pour ne pas écraser un insecte, il se serait
+jeté dans le lac pour sauver le chien de la maison. Il eût
+fait le chien lui-même pour entendre les éclats de rire du
+petit Salvator; il se fût fait lièvre ou perdrix pour donner
+à Célio le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse
+et son effusion allaient jusqu'à l'excès, jusqu'à
+l'absurde. C'était alors un de ces enthousiastes sublimes
+qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer comme
+des dieux.</p>
+
+<p>Mais aussi quelle chute, quel cataclysme épouvantable
+dans tout son être, quand, à l'accès de joie et de
+tendresse, succédait l'accès de douleur, de soupçon et
+de dépit! Alors, tout changeait de face dans la nature.
+Le soleil d'Iseo était armé de flèches empoisonnées, la
+vapeur du lac était pestilentielle, la divine Lucrezia
+était une Pasiphaé, les enfants de petits monstres; Célio
+devait périr sur l'échafaud, Laërtes était enragé, Salvator
+Albani était le traître Yago, et le vieux Menapace
+le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon,
+tout pleins de Vandoni, de Boccaferri, de Mangiafoco,
+de rivaux déguisés en mendiants, en commis-voyageurs,
+en curés, en laquais, en colporteurs et en
+moines, ces nuées allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur
+la villa une armée d'anciens amis, d'anciens amants (ce
+qui était pour lui la même race de vipères)! et la Floriani,
+souillée de hideux embrassements, l'appelait avec
+un rire infernal pour assister à cette orgie fantastique!</p>
+
+<p>Ne croyez pas que son imagination, privée de frein et
+sans cesse excitée par une disposition naturelle et par
+une passion insensée, restât au-dessous de ce tableau.
+Il me serait impossible de la suivre et de vous la faire
+suivre dans les tourbillons délirants qu'elle parcourait.
+Jamais le Dante n'a rêvé de supplices semblables à ceux
+que se créait cet infortuné. Ils étaient sérieux à force
+d'être absurdes, et il n'est point d'apparition grotesque
+qui ne fasse peur aux enfants, aux malades et aux jaloux.</p>
+
+<p>Mais comme il était souverainement poli et réservé,
+jamais personne ne pouvait seulement soupçonner ce
+qui se passait en lui. Plus il était exaspéré, plus il se
+montrait froid, et l'on ne pouvait juger du degré de sa
+fureur qu'à celui de sa courtoisie glacée. C'est alors
+qu'il était véritablement insupportable, parce qu'il voulait
+raisonner et soumettre la vie réelle à laquelle il n'avait
+jamais rien compris, à des principes qu'il ne pouvait
+définir. Alors il trouvait de l'esprit, un esprit faux
+et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il était persifleur,
+guindé, précieux, dégoûté de tout. Il avait l'air
+de mordre tout doucement pour s'amuser, et la blessure
+qu'il faisait pénétrait jusqu'aux entrailles. Ou bien, s'il
+n'avait pas le courage de contredire et de railler, il se
+renfermait dans un silence dédaigneux, dans une bouderie
+navrante. Tout lui paraissait étranger et indifférent.
+Il se mettait à part de toutes choses, de toutes gens,
+de toute opinion et de toute idée. Il ne <i>comprenait pas
+cela</i>. Quand il avait fait cette réponse aux caressantes
+investigations d'une causerie qui s'efforçait en vain de le
+distraire, on pouvait être certain qu'il méprisait profondément
+tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait
+dire.</p>
+
+<p>La Floriani craignait que sa famille, et le comte Albani
+lui-même, ne vinssent à pressentir cette jalousie
+qu'elle devinait enfin, et dont elle se sentait humiliée
+mortellement. Elle en cachait donc avec soin les causes
+misérables et s'efforçait d'en adoucir les déplorables effets.
+Après s'être beaucoup inquiétée d'abord pour la
+santé et pour la vie du prince, elle put constater qu'il
+ne se portait jamais mieux que quand il s'était livré à
+des agitations et à des colères intérieures, qui eussent
+tué tout autre que lui. Il est des organisations qui ne puisent
+leur force que dans la souffrance, et qui semblent
+se renouveler en se consumant, comme le phénix. Elle
+cessa donc de s'alarmer, mais elle commença à souffrir
+étrangement d'une intimité à laquelle l'enfer des poëtes
+peut seul être comparé. Elle était devenue, entre les
+mains de ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule
+sans cesse au sommet de la montagne et laisse choir au
+fond d'un abîme; malheureuse pierre qui ne se brise jamais!</p>
+
+<p>Elle essaya de tout, de la douceur, de l'emportement,
+des prières, du silence, des reproches. Tout échoua. Si
+elle était calme et gaie en apparence, pour empêcher
+les autres de voir clair dans son malheur, le prince, ne
+comprenant rien à cette force de volonté qui n'était pas
+en lui, s'irritait de la trouver vaillante et généreuse. Il
+haïssait alors en elle, ce qu'il appelait, dans sa pensée,
+un fonds d'insouciance bohémienne, une certaine dureté
+d'organisation populaire. Loin de s'alarmer du mal qu'il
+lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait rien, qu'elle
+avait, par bonté, certains moments de sollicitude, mais,
+qu'en général, rien ne pouvait entamer une nature si
+résistante, si robuste et si facile à distraire et à consoler.
+On eût dit qu'alors il était jaloux même de la santé,
+si forte en apparence, de sa maîtresse, et qu'il reprochait
+à Dieu le calme dont il l'avait douée. Si elle respirait
+une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait
+un papillon pour la collection de Célio, si elle apprenait
+une fable à Béatrice, si elle caressait le chien, si
+elle cueillait un fruit pour le petit Salvator: «Quelle nature
+étonnante!... se disait-il, tout lui plaît, tout l'amuse,
+tout l'enivre. Elle trouve de la beauté, du parfum,
+de la grâce, de l'utilité, du plaisir dans les moindres
+détails de la création. Elle admire tout, elle aime
+tout!&mdash;Donc elle ne m'aime pas, moi, qui ne vois,
+qui n'admire, qui ne chéris, qui ne comprends qu'elle
+au monde! Un abîme nous sépare!»</p>
+
+<p>C'était vrai, au fond: une nature riche par exubérance
+et une nature riche par exclusiveté, ne peuvent se
+fondre l'une dans l'autre. L'une des deux doit dévorer
+l'autre et n'en laisser que des cendres. C'est ce qui arriva.
+Si, par hasard, la Floriani, accablée de fatigue et de
+chagrin, ne parvenait point à cacher ce qu'elle souffrait,
+Karol, rendu tout à coup à sa tendresse pour elle, oubliait
+sa mauvaise humeur et s'inquiétait avec excès. Il
+la servait à genoux, il l'adorait dans ces moments-là,
+plus encore qu'il ne l'avait adorée dans leur lune de miel.
+Que ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout à fait
+de force et de courage! si elle se fût montrée constamment
+à lui, abattue et languissante, ou si elle eût pu affecter
+longtemps un air sombre et mécontent, elle l'eût
+guéri peut-être de sa personnalité maladive. Il se fût oublié
+pour elle; car ce féroce égoïste était le plus dévoué,
+le plus tendre des amis, lorsqu'il voyait souffrir. Mais,
+comme il souffrait alors lui-même d'une douleur réelle
+et fondée, la généreuse Floriani rougissait d'avoir cédé
+à un moment de défaillance. Elle se hâtait de secouer
+sa langueur et de paraître tranquille et ferme. Quant
+à feindre le ressentiment, elle en était incapable; rarement
+elle se sentait irritée contre lui; mais lorsque
+elle l'était, elle ne se contenait point et le gourmandait
+avec violence. Jamais elle n'avait rien fardé, ni rien dissimulé;
+et, comme le plus souvent, elle n'éprouvait que
+chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui,
+le plus souvent aussi, elle souffrait sans être en colère,
+et surtout sans bouder. Elle méprisait ces ruses féminines,
+et elle avait grand tort, dans son intérêt, de les
+mépriser: on le lui fit bien voir! Il est dans la nature
+humaine d'abuser et d'offenser toujours, quand on est
+sûr d'être toujours pardonné, sans même avoir la peine
+de demander pardon.</p>
+
+<p>Salvator Albani avait toujours connu son ami inégal
+et fantasque, exigeant à l'excès, ou désintéressé à l'excès.
+Mais les bons moments, jadis, avaient été les plus
+habituels, les plus durables; et, chaque jour, au contraire,
+depuis qu'il était revenu à la villa Floriani, Salvator
+voyait le prince perdre ses heures de sérénité, et
+tomber dans une habitude de maussaderie étrange; son
+caractère s'aigrissait sensiblement. D'abord ce fut une
+heure mauvaise par semaine, puis une mauvaise heure
+par jour. Peu à peu, ce ne fut plus qu'une bonne heure
+par jour, et enfin une bonne heure par semaine. Quelque
+tolérant et d'humeur facile que fût le comte, il en
+vint à trouver cette manière d'être intolérable. Il en fit
+la remarque d'abord à son ami, puis à Lucrezia, puis à
+tous deux ensemble, et enfin il sentit que son caractère
+à lui-même allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait
+à vivre auprès d'eux.</p>
+
+<p>Il prit la résolution de s'en aller tout à fait. La Floriani
+fut épouvantée de l'idée de rester en tête-à-tête avec
+cet amant que, deux mois auparavant, elle eût voulu
+enlever et mener au bout du monde pour vivre avec lui
+dans le désert. Salvator, par sa gaieté douce, par sa
+manière enjouée et philosophique d'envisager toutes les
+misères domestiques, lui était d'un immense secours. Sa
+présence contenait encore le prince et le forçait à s'observer,
+du moins, devant les enfants. Qu'allait-elle devenir?
+qu'allait devenir surtout Karol, quand leur aimable
+compagnon ne serait plus entre eux, pour les préserver
+l'un de l'autre?</p>
+
+<p>Comme elle le retenait avec instances, son effroi et sa
+douleur se trahirent; son secret lui échappa, ses larmes
+firent irruption. Albani consterné vit qu'elle était profondément
+malheureuse, et que s'il ne réussissait à emmener
+Karol, du moins pour quelque temps, elle et lui
+étaient perdus.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'hésita plus. Il n'eut pour son ami ni pitié,
+ni faiblesse. Il ne ménagea aucune de ses susceptibilités.
+Il affronta sa colère et son désespoir. Il ne lui
+cacha point qu'il travaillerait de toutes ses forces à détacher
+la Floriani de lui, s'il ne s'exécutait pas de lui-même
+en s'éloignant d'elle.&mdash;Que ce soit pour six mois
+ou pour toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant
+sa rude exhortation; je ne peux prévoir l'avenir. J'ignore
+si tu oublieras la Floriani, ce qui serait fort heureux pour
+toi, ou si elle te sera infidèle, ce qui serait fort sage de
+sa part; mais je sais qu'elle est brisée, malade, désespérée,
+et qu'elle a besoin de repos. C'est la mère de quatre
+enfants; son devoir est de se conserver pour eux, et de
+se délivrer d'une souffrance intolérable. Nous allons partir
+ensemble, ou nous battre ensemble; car je vois bien
+que plus je t'avertis, plus tu fermes les yeux; plus je veux
+t'entraîner, plus tu te cramponnes à cette pauvre femme.
+Par la persuasion ou par la force, je t'emmènerai, Karol!
+J'en ai fait le serment sur la tête de Célio et de ses frères.
+C'est moi qui t'ai amené ici, c'est moi qui t'y ai fait rester.
+Je t'ai perdu en croyant te sauver; mais il y a encore
+du remède, et maintenant que je vois clair, je te sauverai
+malgré toi. Nous partons cette nuit, entends-tu?
+Les chevaux sont à la porte.</p>
+
+<p>Karol était pâle comme la mort. Il eut grand'peine à
+desserrer ses dents contractées. Enfin il laissa échapper
+cette réponse laconique et décisive:</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, vous me conduirez jusqu'à Venise, et
+vous m'y laisserez pour revenir ici toucher le prix de
+votre exploit. Cela était arrangé entre vous deux. Il y a
+longtemps que j'attendais ce dénouement.</p>
+
+<p>&mdash;Karol! s'écria Salvator, transporté de la première
+fureur sérieuse qu'il eût éprouvée de sa vie, tu es bien
+heureux d'être faible; car si tu étais un homme, je te
+briserais sous mon poing. Mais je veux te dire que cette
+pensée est d'un être méchant, cette parole d'un être lâche
+et ingrat. Tu me fais horreur, et j'abjure ici toute
+l'amitié que j'ai eue pour toi pendant si longtemps. Adieu,
+je te fuis, je ne veux jamais te revoir, je deviendrais lâche
+et méchant aussi avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! reprit le prince, arrivé au comble de
+la colère, et, par conséquent, de la sécheresse amère et
+dédaigneuse. Continuez, outragez-moi, frappez-moi, battons-nous,
+afin que je meure ou que je parte; c'est là le
+plan, je le sais. Elle sera bien douce, la nuit de plaisir
+qui récompensera votre conduite chevaleresque!</p>
+
+<p>Salvator était au moment de s'élancer sur Karol. Il
+prit une chaise à deux mains, incertain de ce qu'il allait
+faire. Il se sentait devenir fou, il tremblait comme une
+femme nerveuse, et pourtant il aurait eu la force, en ce
+moment, de faire écrouler la maison sur sa tête.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence affreux, pendant lequel
+on entendit monter, dans l'air calme du soir, une petite
+voix douce qui disait:&mdash;Ecoute, maman, je sais ma leçon
+de français, et je vais te la dire avant de m'endormir:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Deux coqs vivaient en paix, une poule survint,</p>
+<p>Et voilà la guerre allumée!</p>
+<p>Amour, tu perdis Troie!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La fenêtre d'en bas se ferma, et la voix de Stella se
+perdit. Salvator éclata d'un rire amer, brisa sa chaise
+en la remettant sur ses pieds, et sortit impétueusement
+de la chambre de Karol, en poussant la porte avec
+fracas.</p>
+
+<p>&mdash;Lucrezia, dit-il à la Floriani, en allant frapper chez
+elle, laisse un peu tes enfants, appelle la bonne, je veux
+te parler tout de suite.</p>
+
+<p>Il l'emmena au fond du parc: «Ecoute, lui dit-il,
+Karol est un misérable ou un malheureux, le plus lâche
+ou le plus fou de tes amants, le plus dangereux à coup
+sûr, celui qui te tuera à coups d'épingles, si tu ne le
+quittes sur l'heure. Il est jaloux de tout, il est jaloux de
+son ombre, c'est une maladie; mais il est jaloux de moi,
+et cela c'est une infamie! Jamais il ne se résoudra à te
+quitter; il ne veut pas partir, il ne partira pas. C'est à
+toi de fuir de ta propre maison. Il n'y a pas un moment
+à perdre, saute dans une barque, gagne la prochaine
+poste, va-t'en à Rome, à Milan, au bout du monde; ou
+tiens-toi cachée, bien cachée dans quelque chaumière...
+Je déraisonne peut-être, je n'ai pas ma tête, tant je suis
+indigné; mais il faut trouver un moyen.... Tiens! en voici
+un, pénible, mais certain. Fuyons ensemble. Nous n'irions
+qu'à deux lieues d'ici, nous n'y resterions que deux
+heures, c'est assez! Il croira qu'il a deviné juste, que je
+suis ton amant; il est trop fier pour hésiter alors à prendre
+son parti, et tu en seras à jamais délivrée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou toi-même, mon pauvre ami! répondit la
+Lucrezia, ou tu veux qu'il le devienne. Mais moi, je
+souffre assez d'être soupçonnée, je ne me résoudrai point
+à être méprisée!</p>
+
+<p>&mdash;Être soupçonnée, c'est être méprisée déjà, malheureuse
+femme! Tu tiens donc encore à l'estime d'un
+homme que tu ne peux plus prendre au sérieux? Quelle
+folie! Allons, viens avec moi, que crains-tu? Que j'abuse
+de ton accablement et me rende digne, malgré toi,
+de la bonne opinion que Karol a de mon caractère? Moi,
+je ne suis pas un lâche, et s'il faut te rassurer davantage,
+je puis te dire que je ne suis plus amoureux de toi.
+Non, non; Dieu m'en préserve! Tu es trop faible, trop
+crédule, trop absurde. Tu n'es pas la femme forte que je
+croyais; tu n'es qu'un enfant sans cervelle et sans fierté.
+Ta passion pour Karol m'a bien guéri, je te le jure, de
+celle que j'aurais pu concevoir pour toi. Allons, le temps
+presse. S'il venait, en ce moment, t'implorer, tu lui ouvrirais
+tes bras et tu lui ferais serment de ne jamais le
+quitter. Je te connais, fuyons donc! Sauvons-le et présentons-lui
+son fantôme comme une réalité. Qu'il te croie
+menteuse et galante; qu'il te haïsse, qu'il parte en te
+maudissant, en secouant la poussière de ses pieds. Que
+crains-tu? l'opinion d'un fou? Il ne te traduira pas devant
+celle du monde; il gardera un éternel silence sur
+son désastre. Si tu le veux, d'ailleurs, tu te justifieras
+plus tard. Mais, à présent, il faut couper le mal dans sa
+racine. Il faut fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oublies qu'une chose, Salvator, répondit la
+Lucrezia, c'est que, coupable ou malheureux, je l'aime
+et l'aimerai toujours. Je donnerais mon sang pour alléger
+sa souffrance, et tu crois que je pourrais lui déchirer
+le c&oelig;ur pour reconquérir mon repos! Ce serait un
+étrange moyen!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu es lâche aussi, s'écria le comte,
+et je t'abandonne! Souviens-toi de ce que je te dis ici:
+tu es perdue!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, répondit-elle; mais, avant de partir,
+tu te réconcilieras avec lui!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'y pousse pas, je suis capable de le tuer. Je
+m'en vais de suite, c'est le plus sûr. Adieu, Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Salvator, lui dit-elle en se jetant dans ses
+bras, nous ne nous reverrons peut-être jamais!</p>
+
+<p>Elle fondit en larmes, mais elle le laissa partir.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<br>
+<p>Le jour qui suivit le départ de Salvator, avant que le
+prince fût sorti de sa chambre, Lucrezia était sortie de
+la maison. Elle s'était jetée seule dans une barque, et
+retrouvant, pour se diriger elle-même, la vigueur de ses
+jeunes années, elle avait traversé le lac. En face de la
+villa, sur la rive opposée, il y avait un petit bois d'oliviers
+qui rappelait à la Floriani des souvenirs d'amour
+et de jeunesse. C'est là qu'elle avait, quinze ans auparavant,
+donné de fréquents rendez-vous à son premier
+amant, Memmo Ranieri. C'est là qu'elle lui avait dit,
+pour la première fois, qu'elle l'aimait, c'est là qu'elle
+avait, plus tard, concerté avec lui sa fuite. C'est là aussi
+qu'elle s'était mainte fois cachée pour éviter la surveillance
+de son père ou les poursuites de Mangiafoco.</p>
+
+<p>Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner
+dans ce bosquet que son premier amant avait
+nommé, dans son jeune enthousiasme, le <i>bois sacré</i>. On
+le voyait des fenêtres de la villa. Parfois, dans les commencements,
+les regards de la Lucrezia s'y étaient arrêtés
+par mégarde; mais, ne voulant pas réveiller ses
+propres souvenirs, elle les en avait détournés aussitôt
+qu'elle avait eu conscience de sa rêverie. Depuis qu'elle
+aimait Karol, elle avait souvent regardé le bois et admiré
+le développement des arbres, sans se souvenir de Memmo
+et de l'ivresse de ses premières amours. Cependant, par
+un instinct de délicatesse, elle n'y avait jamais conduit
+les promenades de son nouvel amant.</p>
+
+<p>En quittant sa maison, quelques heures après le brusque
+départ d'Albani, en s'aventurant au hasard sur le
+lac, elle n'avait pas formé le dessein d'aller visiter le
+<i>bois sacré</i>. Elle souffrait, elle avait la fièvre, elle éprouvait
+le besoin de se retremper dans l'air du matin, et de
+fortifier son âme défaillante par le mouvement du corps.
+Ce fut un instinct non raisonné, mais irrésistible qui la
+força à faire glisser sa nacelle dans cette petite crique
+ombragée. Elle l'y laissa dans les broussailles, et, sautant
+sur la rive, elle s'enfonça dans l'épaisseur mystérieuse
+du bois.</p>
+
+<p>Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient poussé,
+les sentiers étaient plus étroits et plus sombres que par
+le passé. Plusieurs avaient été envahis par la végétation.
+Lucrezia eut peine à se reconnaître, à retrouver les chemins
+où jadis elle eût marché les yeux fermés. Elle chercha
+bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant
+avait coutume de l'attendre, et qui portait encore ses initiales
+creusées par lui avec un couteau. Ces caractères
+étaient désormais bien difficiles à reconnaître; elle les
+devina plutôt qu'elle ne les vit. Enfin, elle s'assit sur
+l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses réflexions.
+Elle repassa dans sa mémoire les détails et l'ensemble
+de sa première passion, et les compara avec ceux
+de la dernière, non pour établir un parallèle entre deux
+hommes qu'elle ne songeait pas à juger froidement, mais
+pour interroger son propre c&oelig;ur sur ce qu'il pouvait encore
+ressentir de passion et supporter de souffrances.
+Insensiblement elle se représenta avec suite et lucidité
+toute l'histoire de sa vie, tous ses essais de dévouement,
+tous ses rêves de bonheur, toutes ses déceptions et toutes
+ses amertumes. Elle fut effrayée du récit qu'elle se faisait
+de sa propre existence, et se demanda si c'était bien
+elle qui avait pu se tromper tant de fois, et s'en apercevoir
+sans mourir ou sans devenir folle.</p>
+
+<p>Il est peu d'instants dans la vie où une personne de ce
+caractère ait une faculté aussi nette de se consulter et de
+se résumer.</p>
+
+<p>Les âmes dépourvues d'égoïsme et d'orgueil n'ont pas
+une vision bien nette d'elles-mêmes. A force d'être capables
+de tout, elles ne savent pas bien de quoi elles sont
+capables. Toujours remplies de l'amour des autres et
+préoccupées du soin de les servir, elles arrivent à s'oublier
+jusqu'à s'ignorer. Il n'était peut-être pas arrivé à
+la Floriani de s'examiner et de se définir trois fois en
+sa vie.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore
+jamais fait aussi complétement et avec une si entière
+certitude. Ce fut aussi la dernière fois qu'elle le fit, tout
+le reste de sa vie étant la conséquence prévue et acceptée
+de ce qu'elle put constater en ce moment solennel.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il
+aussi ardent que le premier? Il l'a été davantage, mais
+il ne l'est déjà plus. Karol a détruit presque aussi vite
+que Memmo les illusions du bonheur.</p>
+
+<p>«Mais ce dernier amour, déjà privé d'espérance, est-il
+moins profond et moins durable? Je le sens encore si
+tendre, si dévoué, si maternel, qu'il ne m'est point possible
+d'en prévoir la fin, et en cela il diffère du premier.
+Car je m'étais dit que si Memmo me trompait, je cesserais
+de l'aimer, au lieu que je me sens désabusée aujourd'hui
+sans pouvoir me convaincre que je pourrai guérir.
+Il est vrai que j'ai pardonné beaucoup et longtemps à
+Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d'une
+diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui
+l'affection persiste et ne diminue point en raison
+de ma souffrance.</p>
+
+<p>«D'où vient cela? Était-ce la faute de Memmo ou la
+mienne, si, plus jeune et plus forte, je me détachais de
+lui plus aisément que je ne puis le faire aujourd'hui de
+Karol? C'était peut-être un peu sa faute, mais je pense
+que c'était encore plus la mienne.</p>
+
+<p>«C'était surtout la faute de la jeunesse. L'amour était
+lié alors en nous au sentiment et au besoin d'être heureux.
+Je me croyais aveuglément dévouée, et dans toutes
+mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne résista
+point à des sacrifices trop grands et trop répétés, c'est
+qu'à mon insu j'avais un fonds de personnalité. N'est-ce
+point le fait et le droit de la jeunesse? Oui, sans doute,
+elle aspire au bonheur, elle se sent des forces pour le
+chercher, et croit qu'elle en aura pour le retenir. Elle ne
+serait point l'âge de l'énergie, de l'inquiétude et des
+grands efforts, si elle n'était mue par l'ambition des
+grandes victoires et l'appétit des grandes félicités.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, que me reste-t-il de mes illusions successives!
+la certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne
+devaient pas se réaliser. C'est ce qu'on appelle la raison,
+triste conquête de l'expérience! Mais comme il n'est pas
+plus facile de chasser la raison quand elle vient habiter
+en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas
+assez forts pour la recevoir, il serait vain et coupable,
+peut-être, de maudire ses froids bienfaits, ses durs conseils.
+Allons, voici le jour de te saluer et de t'accepter,
+sagesse sans pitié, jugement sans appel!</p>
+
+<p>«Que veux-tu de moi? parle, éclaire; dois-je m'abstenir
+d'aimer? Ici tu me renvoies à mon instinct; suis-je
+encore capable d'aimer? Oui, plus que jamais, puisque
+c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre avec
+intensité par la douleur; si je ne pouvais plus aimer, je
+ne pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et
+j'existe.</p>
+
+<p>«Alors, à quoi faut-il renoncer? à l'espérance du bonheur?
+Sans doute; il me semble que je ne peux plus espérer;
+et pourtant l'espérance, c'est le désir, et ne pas
+désirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et aux
+droits de l'humanité. La raison ne peut rien prescrire
+qui soit en dehors des lois de la nature!»</p>
+
+<p>Ici, Lucrezia fut embarrassée. Elle rêva longtemps, se
+perdit dans des divagations apparentes, dans des souvenirs
+qui semblaient n'avoir rien de commun avec sa recherche
+laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur aux
+âmes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce
+dédale, et reprit ainsi son raisonnement. Patience, lecteur,
+si tu es encore jeune, il te servira peut-être à toi-même.</p>
+
+<p>«C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de définir le bonheur.
+Il y en a de plusieurs sortes, il y en a pour tous les
+âges de la vie. L'enfance songe à elle-même, la jeunesse
+songe à se compléter par un être associé à ses propres
+joies; l'âge mûr doit songer que, bien ou mal fournie, sa
+carrière personnelle va finir, et qu'il faut s'occuper exclusivement
+du bonheur d'autrui. Je m'étais dit cela avant
+l'âge, je l'avais senti, mais pas aussi complétement que
+je peux et que je dois le croire et le sentir aujourd'hui.
+Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les satisfactions
+qui auront mon <i>moi</i> pour objet. Est-ce que j'aime mes
+enfants à cause du plaisir que j'ai à les voir et à les caresser?
+Est-ce que mon amour pour eux diminue quand
+ils me font souffrir? C'est quand je les vois heureux que
+je le suis moi-même. Non, vraiment, à un certain âge,
+il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En
+chercher un autre est insensé. C'est vouloir violer la loi
+divine, qui ne nous permet plus de régner par la beauté
+et de charmer par la candeur.</p>
+
+<p>«J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux
+ceux que j'aime, sans m'inquiéter, sans seulement m'occuper
+de ce qu'ils me feront souffrir. Par cette résolution,
+j'obéirai au besoin d'aimer que j'éprouve encore et aux
+instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je ne demanderai
+plus l'idéal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme
+à l'amour, la justice et la raison à la nature humaine.
+J'accepterai les erreurs et les fautes, non plus
+avec l'espoir de les corriger et de jouir de ma conquête,
+mais avec le désir de les atténuer et de compenser, par
+ma tendresse, le mal qu'elles font à ceux qui s'y abandonnent.
+Ce sera la conclusion logique de toute ma vie.
+J'aurai enfin dégagé cette solution bien nette des nuages
+où je la cherchais.»</p>
+
+<p>Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rêva
+encore pour se reposer d'avoir pensé. Elle se représenta
+l'illusion récente de son bonheur avec Karol et de celui
+qu'elle avait cru pouvoir lui donner. Elle se dit que c'était
+une faute de sa part d'avoir caressé un si beau rêve,
+après tant de déceptions et d'erreurs, et elle se demanda
+si elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre à
+lui d'avoir été soumise à une si dévorante épreuve.</p>
+
+<p>Elle avait été si brillante et si suave, cette courte
+phase de sa dernière ivresse! c'était la plus complète, la
+plus pure de sa vie, et elle était déjà finie pour jamais!
+Elle sentait bien qu'il serait inutile d'en chercher une
+semblable avec un autre amant, car il n'y avait pas sur
+la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi passionnée
+que celle de Karol, une âme aussi riche en
+transports, aussi puissante pour l'extase et le sentiment
+de l'adoration.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, n'est-il plus le même? se disait-elle.
+Quand le démon qui le tourmente s'endort, ne redevient-il
+pas ce qu'il était auparavant? Ne semble-t-il pas, au
+contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivré que dans
+les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas à
+souffrir des jours et des semaines, pour oublier tout, dans
+ces heures de célestes ravissements?»</p>
+
+<p>Mais là elle était arrêtée dans sa chimère par la lumière
+funeste qui s'était faite en elle. Elle sentait que son
+esprit, plus juste et plus logique que celui de Karol, n'avait
+pas la faculté d'oublier en un instant ses propres tortures.
+Elle se rappelait, dans ses bras, l'affront que sa
+jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait comprendre
+ce don terrible et bizarre qu'ont certains êtres de mépriser
+ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils méprisent.
+Elle ne pouvait plus croire au bonheur, elle ne le sentait
+plus. Elle en avait perdu la puissance.</p>
+
+<p>&mdash;«Pardonne-moi, mon Dieu, s'écria-t-elle dans son
+c&oelig;ur, de donner un dernier regret à cette joie parfaite
+que tu m'as laissé connaître si tard et que tu me retires
+si vite! Je ne blasphémerai point contre ton bienfait; je
+ne dirai pas que tu t'es joué de moi. Tu as voulu briser
+ma raison, je ne me suis pas défendue. J'ai cédé naïvement,
+comme toujours, au délire, et maintenant, dans
+ma détresse, je n'oublie pas que cette folie était le bonheur.
+Sois donc béni, ô mon Dieu! et, avec toi, la main
+qui caresse et qui terrasse!»</p>
+
+<p>Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en
+disant un éternel adieu à ses chères illusions. Elle se
+roula par terre, noyée de larmes. Elle exhala les sanglots
+qui se pressaient dans sa poitrine en cris étouffés. Elle
+voulut donner cours à une faiblesse qu'elle sentait devoir
+être la dernière, et à des pleurs qui ne devaient plus
+couler.</p>
+
+<p>Quand elle fut apaisée par une fatigue accablante,
+elle dit adieu au vieux olivier, témoin de ses premières
+joies et de ses derniers combats. Elle sortit du bois, et
+elle n'y revint jamais; mais elle souhaita toujours d'exhaler
+son dernier soupir sous cet ombrage tutélaire; et,
+chaque fois qu'elle se sentit faiblir, des fenêtres de sa
+villa elle regarda le <i>bois sacré</i>, songeant au calice d'amertume
+qu'elle y avait épuisé, et cherchant dans le souvenir
+de cette dernière crise un instinct de force pour se
+défendre et de l'espérance et du désespoir.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<br>
+<p>Me voici arrivé, cher lecteur, au terme que je m'étais
+proposé, et le reste ne sera plus de ma part qu'un acte
+de complaisance pour ceux qui veulent absolument un
+dénouement quelconque.</p>
+
+<p>Toi, lecteur sensé, je gage que tu es de mon avis, et
+que tu trouves les dénouements fort inutiles. Si je suivais
+en ce point ma conviction et ma fantaisie, aucun roman
+ne finirait, afin de mieux ressembler à la vie réelle.
+Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrêtant
+d'une manière absolue par la rupture ou par le bonheur,
+par l'infidélité ou par le sacrement? Quels sont les événements
+qui fixent notre existence dans des conditions durables?
+Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli au monde que
+l'antique formule de conclusion: «Ils vécurent beaucoup
+d'années et furent toujours heureux.» Cela se disait dans
+la littérature antéhistorique, dans les temps fabuleux.
+Heureux temps, si l'on croyait à de si doux mensonges!</p>
+
+<p>Mais aujourd'hui nous ne croyons plus à rien, nous
+rions quand nous lisons cette ritournelle charmante.</p>
+
+<p>Un roman n'est jamais qu'un épisode dans la vie. Je
+viens de vous raconter ce qui pouvait offrir unité de
+temps et de lieu dans les amours du prince de Roswald
+et de la comédienne Lucrezia. Maintenant, est-ce que
+vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez
+pas me le raconter vous mêmes? Est-ce que vous ne
+voyez pas mieux que moi où vont les caractères de mes
+personnages? Est-ce que vous tenez à savoir les faits?</p>
+
+<p>Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous
+causerai aucune surprise, puisque je m'y suis engagé.
+Ils s'aimèrent longtemps et vécurent très-malheureux.
+Leur amour fut une lutte acharnée, à qui absorberait
+l'autre. La seule différence entre eux, c'est que la Floriani
+eût voulu modifier le caractère et calmer l'esprit de
+Karol pour le rendre heureux comme tout le monde,
+tandis que lui eût voulu renouveler entièrement l'être
+qu'il adorait pour se l'assimiler et goûter avec lui un
+bonheur impossible.</p>
+
+<p>Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y
+aurait encore dix volumes à faire, un pour chaque année
+qu'ils subirent attachés au même boulet. Ces dix volumes
+pourraient être instructifs, mais risqueraient de devenir
+encore un peu plus monotones que les deux que voici.
+En somme, la Floriani supporta toutes les injustices de
+son amant avec une persévérance inouïe, et Karol méconnut
+le dévouement et la loyauté de sa maîtresse avec
+une obstination inconcevable. Rien ne put le guérir de sa
+jalousie, parce qu'il n'était pas dans la nature de sa passion
+de s'éclairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut
+plus ardemment aimée, et, en même temps, plus calomniée
+et plus avilie dans le c&oelig;ur de son amant.</p>
+
+<p>Elle avait toujours demandé à Dieu de lui faire rencontrer
+une âme exclusivement livrée à l'amour comme
+la sienne. Elle fut trop exaucée; celle de Karol lui versa
+des torrents d'amour et de fiel, intarissables.</p>
+
+<p>Ce que Salvator leur avait prédit se réalisa à certains
+égards. Le monde découvrit la retraite de la Floriani et
+vint l'y saluer. Ses anciens amis accoururent; il y en
+eut de toutes sortes. Boccaferri eut son tour, et, par parenthèse,
+il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix
+ans. Aucun ne causa le plus léger motif de jalousie à
+Karol: tous furent l'objet de sa mortelle jalousie et de
+son irréconciliable aversion. La Floriani combattit avec
+bravoure pour préserver la dignité de ceux qui méritaient
+des égards. Elle en abandonna, en riant, quelques-uns
+à la férule de Karol, et se préserva du plus grand
+nombre. Elle ne voulut pourtant pas être lâche, et chasser,
+pour lui complaire, des êtres malheureux et dignes
+d'intérêt ou de pitié. Il lui en fit des crimes irrémissibles,
+et, dix ans après, quand leur nom revenait dans la conversation,
+il s'écriait avec une conviction qui eût été comique
+si elle n'eût été déplorable: «Je ne pourrai jamais
+oublier <i>le mal</i> que m'a fait cet homme-là!» Et tout
+ce mal consistait à n'avoir pas été mis à la porte, sans
+motif, par la Floriani.</p>
+
+<p>Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le
+quitter même pendant quelques moments de l'année. Il
+traînait sa jalousie partout, il abhorrait les postillons et
+les aubergistes, et ne fermait pas l'&oelig;il en voyage, pensant
+qu'on allait toujours lui dérober son trésor. Il jetait
+l'argent à pleines mains; mais, en amour, il était avare
+jusqu'à la frénésie. Quand il était séparé de Lucrezia
+pendant quelques semaines, dévoré des mêmes inquiétudes,
+il tombait malade, parce qu'il ne voulait les confier
+à personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume
+sur celle qui les causait innocemment. Elle était
+forcée de le rappeler. Il reprenait la santé et la vie dès
+qu'il pouvait la faire souffrir.</p>
+
+<p>Il l'aimait tant, il était si fidèle, si absorbé, si enchaîné,
+il parlait d'elle avec tant de respect, que c'eût été une
+gloire pour une femme vaine. Mais la Floriani ne détestait
+personne assez pour lui souhaiter ce genre de bonheur.</p>
+
+<p>Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux
+volontés acharnées à un but unique. Il ramena la Floriani
+à la villa, qui était encore le lieu le plus retiré
+qu'ils pussent trouver, et là il réussit à la séquestrer et
+à l'isoler si bien, qu'elle passa pour morte longtemps
+avant de l'être.</p>
+
+<p>Elle s'éteignit comme une flamme privée d'air. Son
+supplice fut lent, mais sans relâche. Il faut des années
+pour détruire à coups d'épingles un être robuste au moral
+et au physique. Elle s'habituait à tout; personne ne
+savait renoncer comme elle aux satisfactions de la vie.
+Elle céda toujours, tout en ayant l'air de se défendre;
+elle n'eût résisté qu'à des caprices qui eussent fait le
+malheur de ses enfants. Mais Karol, malgré ce qu'il
+souffrait de ce partage, n'essaya jamais de les éloigner
+un seul instant de leur mère. Il employa tout ce qu'il
+possédait d'empire sur lui-même à ne leur jamais laisser
+voir qu'elle était sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle
+un droit de propriété absolue.</p>
+
+<p>La comédie fut si bien jouée, et Lucrezia fut si calme
+et si résignée, que personne ne se douta de son malheur;
+les enfants étaient arrivés à aimer le prince,
+excepté Célio, qui était poli avec lui et ne lui parlait
+jamais.</p>
+
+<p>La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le
+monde et ses amis. Elle les avait quittés volontairement,
+une première fois, elle les quittait encore, par complaisance
+il est vrai, mais sans amertume. Elle aimait la
+retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrait exclusivement
+à l'éducation de ses enfants, et enseignait à
+Célio l'art du théâtre, pour lequel il montrait une vocation
+passionnée.</p>
+
+<p>Mais Karol, privé enfin de sujets de jalousie, trouva
+le moyen de lutter contre les idées, les études et les
+opinions de la Floriani. Il la persécutait poliment et gracieusement
+sur toutes choses; il n'était de son goût et
+de son avis sur aucune. L'inaction le dévorait; ayant
+consacré à la possession d'une femme toutes les puissances
+de sa volonté et toutes les minutes de son existence,
+il était, au moral, le despote le plus acharné,
+comme, au physique, il était le geôlier le plus vigilant.
+La pauvre Floriani vit sa dernière consolation empoisonnée,
+lorsque l'esprit de contradiction et l'âpreté d'une
+controverse puérile et irritante la poursuivirent jusque
+dans le sanctuaire de sa vie le plus respectable et le plus
+pur. «Elle avait tort de consentir à ce que Célio fût comédien;
+c'était un métier infâme. Elle avait tort d'enseigner
+le chant à Béatrice, et la peinture à Stella; des
+femmes ne doivent point être trop artistes. Elle avait
+tort de laisser le père Menapace amasser de l'argent;
+enfin, elle avait tort de ne pas contrarier la vocation et
+les instincts de tous les siens, outre qu'elle avait tort
+d'aimer les animaux, de faire cas des scabieuses, de préférer
+le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours
+tort.»</p>
+
+<p>Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'était
+plus belle; condamnée à une inaction contraire à
+ses besoins d'activité, elle avait pourtant perdu son embonpoint.
+Elle était jaune, et, sans ses beaux yeux calmes
+et profonds, sans sa distinction et sa grâce tranquille,
+sans la franchise de sa physionomie souriante, elle eût
+fait peine à voir, après avoir été la plus belle femme de
+l'Italie. Il est vrai que le prince la trouvait toujours plus
+séduisante et plus dangereuse pour le repos des humains,
+à mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidir. Il était aussi
+amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader
+que les jeunes gens ne deviendraient pas épris d'elle
+jusqu'à la folie, si par malheur ils la voyaient.</p>
+
+<p>Quant à elle, elle se sentit tout à coup lasse d'arriver
+aux souffrances et aux infirmités d'une vieillesse prématurée,
+sans en recueillir les fruits, sans inspirer de confiance
+à son amant, sans avoir conquis son estime, sans
+avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse et
+non comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle
+avait travaillé en vain dans sa jeunesse pour inspirer
+l'amour, et dans son âge mûr pour inspirer le respect.
+Elle sentait pourtant qu'à ces différents âges elle avait
+mérité ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants,
+un soir, en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir
+au milieu de leur sérénité habituelle: «Vous êtes
+tout pour moi, et si je désire vivre encore quelques années,
+c'est pour vous seuls.»</p>
+
+<p>En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait comblé la
+mesure, avec une goutte d'eau sans doute, mais la coupe
+débordait; le vase trop plein et comprimé se brise. La
+Floriani garda le silence, même avec Salvator, qui était
+venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se réconcilier
+bien cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se
+brisait, mais elle était brave et ne voulait point croire la
+mort prochaine. Elle voulait au moins faire débuter Célio,
+marier Stella; la veille de sa mort, elle fit avec eux
+les plus beaux projets du monde; mais hélas! l'amour
+était sa vie: en cessant d'aimer, elle devait cesser de
+vivre.</p>
+
+<p>Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumière de son
+père. Célio l'avait accompagnée; elle paraissait mieux
+portante, parce que sa figure était gonflée; elle ne se
+plaignait jamais, de peur d'inquiéter ses enfants. Elle
+plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle se
+leva en entendant sonner le déjeuner. Tout à coup, elle
+fit un grand cri, étreignit avec force le cou de son fils, et
+retomba en souriant sur la même chaise, où, petite
+paysanne, elle avait filé tant de fois sa quenouille chargée
+de lin.</p>
+
+<p>Célio avait vingt deux ans alors, il était grand, beau
+et robuste; il prit sa mère dans ses bras la croyant évanouie.
+Il marcha ainsi vers le parc; mais, au moment
+de franchir la grille, il se trouva en face de Karol et de
+Salvator Albani, qui venaient de chercher la Lucrezia
+pour déjeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme
+une statue. Salvator comprit tout de suite, et sans pitié
+pour lui, car il avait bien deviné que la mort de Lucrezia
+était son &oelig;uvre incessante, il lui dit à voix basse en le
+poussant en arrière: «Courez aux autres enfants, emmenez-les,
+cela les tuerait. Leur mère est morte!»</p>
+
+<p>Ce dernier mot frappa au c&oelig;ur de Célio. Il regarda le
+visage de sa mère, il vit qu'elle était morte en effet,
+quoiqu'elle eût encore l'&oelig;il ouvert et tranquille et la
+bouche souriante. Il tomba évanoui avec le cadavre sur
+le seuil du parc.</p>
+
+<p>Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure après,
+il était seul, toujours debout devant la grille, pétrifié,
+hébété. Il lisait sur une pierre qui se trouvait en face de
+lui, un vers que le temps et la pluie n'avaient jamais pu
+effacer:</p>
+
+<blockquote><p>
+Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!
+</p></blockquote>
+
+<p>Il le relisait et cherchait à se rappeler en quelle circonstance
+il l'avait déjà remarqué. Il avait perdu le sentiment
+de la douleur.</p>
+
+<p>En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en
+finir ainsi avec lui; je n'en dirai plus rien..... à moins
+qu'il ne me prenne envie de recommencer un roman où
+Célio, Stella, les deux Salvator, Béatrice, Menapace,
+Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et même Boccaferri, joueront
+leur rôle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer
+le personnage principal, sans être forcé de récompenser,
+de punir ou de sacrifier un à un tous les autres.</p>
+
+
+
+
+FIN DE LUCREZIA FLORIANI.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCREZIA FLORIANI ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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