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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lucrezia Floriani + +Author: George Sand + +Release Date: July 13, 2005 [EBook #16286] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCREZIA FLORIANI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid">LIBRAIRIE BLANCHARD<br> +RUE RICHELIEU, 78</p> + + +<p class="mid">ÉDITION J. HETZEL</p> + + +<p class="mid">LIBRAIRIE MARESCO ET Cie<br> +6, RUE DU PONT-DE-LODI</p> + +<br><br> +<h3>George Sand</h3> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png" ></p> +<br> +<h1>LUCREZIA FLORIANI</h1> + +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Je n'ai point à dire ici sous l'empire de quelles idées +littéraires j'ai écrit ce roman, puisqu'il est accompagné +d'une préface qui résume mes opinions d'alors, et que ces +opinions n'ont pas changé. Mais je tiens à bien dire ce +que j'ai seulement indiqué dans cette préface à l'égard +des productions contemporaines dont j'ai critiqué la forme +et rejeté l'exemple.</p> + +<p>Ce n'est point par fausse modestie, encore moins par +pusillanimité de caractère, que je déclare aimer beaucoup +les événements romanesques, l'imprévu, l'intrigue, l'<i>action</i> +dans le roman. Pour le roman comme pour le théâtre, +je voudrais que l'on trouvât le moyen d'allier le mouvement +dramatique à l'analyse vraie des caractères et des +sentiments humains. Sans vouloir faire ici la critique ni +l'éloge de personne, je dis que ce problème n'est encore +résolu d'une manière générale et absolue, ni pour le roman, +ni pour le théâtre. Depuis vingt ans, on flotte entre +les deux extrêmes, et, pour ma part, aimant les émotions +fortes dans la fiction, j'ai marché cependant dans l'extrême +opposé, non point tant par goût que par conscience, parce +que je voyais ce côté négligé et abandonné par la mode. +J'ai fait tous mes efforts, sans m'exagérer leur faiblesse +ni leur importance, pour retenir la littérature de mon +temps dans un chemin praticable entre le lac paisible et +le torrent fougueux. Mon instinct m'eût poussé vers les +abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à l'avidité irréfléchie +avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le +drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée +et rassasiée, je fais comme tous les lecteurs, comme +tous les spectateurs, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, +et je me demande le pourquoi et le comment de +l'action qui m'a ému et emporté. Je m'aperçois alors des +brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons de +ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant +lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité +morale, et de là le mouvement rétrograde qui me repousse, +comme tant d'autres, vers le lac uni et monotone +de l'analyse.</p> + +<p>Pourtant, je ne voudrais pas voir la génération à laquelle +j'appartiens s'oublier trop longtemps sur ces eaux +dormantes et méconnaître le progrès qui l'appelle sans +cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia Floriani, +ce livre tout d'analyse et de méditation, n'est donc qu'une +protestation relative contre l'abus de ces formes à la mode +d'alors, véritables machines à surprises, dont il me semblait +voir le public confondre avec peu de discernement +les qualités et les défauts.</p> + +<p>Dirai-je maintenant un mot sur mon œuvre même, non +pas quant à la forme, qui a tous les défauts (acceptés +d'avance) que mon plan comportait, mais quant au fond, +cette inaliénable question de liberté intellectuelle que +chaque lecteur s'est toujours arrogé et s'arrogera toujours +le droit de contester? Je ne demande pas mieux. +Victor Hugo, déniant au public, dans la préface des +<i>Orientales</i>, le droit d'adresser au poëte son insolent +<i>pourquoi</i>, et décrétant qu'en fait de choix dans le sujet, +l'auteur ne relevait que de lui-même, avait certainement +raison devant la puissance surhumaine qui envoie au +poëte l'inspiration, sans consulter le goût, les habitudes +ou les opinions du siècle. Mais le public ne se rend pas à +de si hautes considérations; il va son train, et continue +à dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous +ce mets? De quoi se compose-t-il? Où l'avez-vous +pris? Avec quoi est-il assaisonné? etc., etc.</p> + +<p>De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles +sont embarrassantes; car cet instinct qui porte un écrivain +à choisir aujourd'hui tel ou tel sujet qui ne l'eût +peut-être pas frappé hier, est insaisissable de sa nature. +Et si l'on y répondait ingénument, le public serait-il +beaucoup plus avancé?</p> + +<p>Si je vous disais, par exemple, ce qu'un très-grand +poëte me disait un jour, sans aucune affectation, et même +avec une naïveté enjouée: à toute heure, mille sujets +flottent et se succèdent dans ma cervelle: tous me plaisent +un instant, mais je ne m'y arrête point, sachant que +celui que je suis capable de traiter <i>m'empoignera</i> d'une +manière toute particulière et me fera sentir son autorité +sur ma volonté par des signes irrécusables?—Quels +sont-ils? lui demandai-je, vivement intéressé.—Une +sorte d'éblouissement, me répondit-il, et un battement +de cœur comme si j'allais m'évanouir. Quand une pensée, +une image, un fait quelconque, traversent mon esprit en +agitant ainsi mon être physique, quelque vague qu'ils +soient, je me sens averti par cette sorte de vertige, d'avoir +à m'y arrêter afin d'y chercher mon poëme.</p> + +<p>Eh bien, qu'auriez-vous à répondre à ce poëte? Eût-il +mieux fait de vous consulter, que d'écouter cette voix +intérieure qui le sommait de lui obéir?</p> + +<p>Dans un ordre d'idées et de productions moins élevées, +il y a un attrait mystérieux que je n'aurai pas, +quant à moi, l'orgueil d'appeler <i>l'inspiration</i>, mais que +je subis sans vouloir m'en défendre quand il se présente. +Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient +que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent +toujours: «Qui donc avez-vous voulu peindre?» +Ils se trompent beaucoup s'ils croient qu'il soit possible +de faire d'un personnage réel un type de roman, même +dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia +Floriani. Il faudrait toujours tellement aider à la +réalité de cet être, pour le rendre logique et soutenu, +dans un fait fictif, ne fût-ce que pendant vingt pages, +qu'à la vingt et unième vous seriez déjà sorti de la ressemblance, +et à la trentième, le type que vous auriez +prétendu retracer aurait entièrement disparu. Ce qui est +possible à faire, c'est l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il +ait un sens à l'intelligence, en passant à travers le prisme +des imaginations, il faut donc créer les personnages pour +le sentiment qu'on veut décrire, et non le sentiment pour +les personnages.</p> + +<p>Du moins c'est là mon procédé, et je n'en ai jamais pu +trouver d'autre. Cent fois, on m'a proposé des <i>sujets</i> à +traiter. On me racontait une histoire intéressante, on me +décrivait les héros, on me les montrait même. Jamais il +ne m'a été possible de faire usage de ces précieux matériaux. +J'étais de suite frappé d'une chose que tous, vous +avez dû observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un désaccord +apparent, inexplicable, mais très-complet, entre +la conduite des personnes dans les circonstances romanesques +de la vie, et le caractère, les habitudes, l'extérieur +de ces personnes mêmes. De là, ce premier mouvement +qui nous fait dire à tous, à l'aspect d'une personne +dont les œuvres ou les actions ont frappé notre esprit: +<i>Je ne me la figurais pas comme cela!</i></p> + +<p>D'où vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. +Mais, c'est ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble +quand nous en aurons le temps. Quant à présent, pour +abréger cet avant-propos déjà trop long, je n'ai qu'un +mot à répondre à vos questions accoutumées. Examinez +si la peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a +quelque vérité, quelque profondeur, je ne dirai pas +quelque enseignement, c'est à vous de trouver les conclusions, +et tout l'office de l'écrivain consiste à vous faire +réfléchir. Quant aux deux types sacrifiés (tous deux) à +cette passion terrible, refaites-les mieux en vous-mêmes +si la fantaisie de l'auteur les a mal appropriés au genre +d'exemple qu'ils devaient fournir.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant,<br> +16 janvier 1853.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>AVANT-PROPOS.</h3> + + +<p>Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la +seule bonne), je viens t'apporter un nouvel essai dont la +forme est renouvelée des Grecs tout au moins, et qui te +plaira peut-être médiocrement. Le temps n'est plus où</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... A genoux dans une humble préface.</p> +<p>Un auteur au public semblait demander grâce.</p> + </div> </div> + +<p>On s'est beaucoup corrigé de celle fausse modestie depuis +que Boileau l'a signalée au mépris des grands +hommes. Aujourd'hui, on procède tout à fait cavalièrement, +et si l'on fait une préface, on y prouve au lecteur +consterné qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se +taire.</p> + +<p>On fait fort bien d'agir ainsi avec toi, lecteur bénévole, +puisque cela réussit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce +que tu sais fort bien que l'auteur n'est pas si mauvaise +tête qu'il veut bien le paraître, que c'est un genre, une +mode, une manière de porter le costume de son rôle, et +qu'au fond, il va te donner ce qu'il a de plus fort et te +servir selon ton goût.</p> + +<p>Or, tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur. +Depuis que tu n'es plus Français, tu aimes tout ce qui est +contraire à l'esprit français, à la logique française, aux +vieilles habitudes de la langue et de la déduction claire +et simple des faits et des caractères. Il faut, pour te +plaire, qu'un auteur soit à la fois aussi dramatique que +Shakspeare, aussi romantique que Byron, aussi fantastique +qu'Hoffmann, aussi effrayant que Lewis et Anne +Radcliffe, aussi héroïque que Calderon et tout le théâtre +espagnol; et, s'il se contente d'imiter seulement un de +ces modèles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur.</p> + +<p>Il est résulté de tes appétits désordonnés, que l'école +du roman s'est précipitée dans un tissu d'horreurs, de +meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de passions +bizarres, d'événements stupéfiants; enfin, dans un +mouvement à donner le vertige aux bonnes gens qui +n'ont pas le pied assez sûr ni le coup d'œil assez prompt +pour marcher de ce train-là.</p> + +<p>Voilà donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as +reçu quelques soufflets pour la forme, c'était une manière +de fixer ton attention, afin de te combler ensuite des satisfactions +auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais +public ne fut plus caressé, plus adulé, plus gâté que tu +ne l'es, par le temps qui court et les œuvres qui pleuvent.</p> + +<p>Tu as pardonné tant d'impertinences que tu m'en passeras +bien une petite; c'est de te dire que tu détériores +ton estomac à manger tant d'épices, que tu uses tes émotions +et que tu épuises tes romanciers. Tu les forces à un +abus de moyens et à des fatigues d'imagination après lesquelles +rien ne sera plus possible, à moins qu'on n'invente +une nouvelle langue et qu'on ne découvre une nouvelle +race d'hommes. Tu ne permets plus au talent de se +ménager, et il se prodigue. Un de ces matins, il aura tout +dit et sera forcé de se répéter. Cela t'ennuiera, et, ingrat +envers tes amis comme tu l'as toujours été, et comme tu +le seras toujours, tu oublieras les prodiges d'imagination +et de fécondité qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils +t'ont donnés.</p> + +<p>Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain, le +mouvement rétrograde va se faire, la réaction va commencer. +Mes confrères sont sur les dents, je parie, et vont +se coaliser pour demander un autre genre de travail, et +des salaires moins péniblement achetés. Je sens venir cet +orage dans l'air qui se plombe et s'alourdit, et je commence +prudemment par tourner le dos au mouvement de +rotation délirante qu'il t'a plu d'imprimer à la littérature. +Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les +brigands, les traîtres, les fossoyeurs, les étrangleurs, les +écorcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers armés jusqu'aux +dents, les femmes échevelées, toute la troupe sanglante +et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant +leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles +de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'envoyant +des malédictions et cherchant d'autres emplois dans le +monde que ceux de chevaux de course.</p> + +<p>Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable, +qui n'avais jamais cherché ni réussi à faire d'innovation +dans la forme, pour ne pas être emporté dans ce tourbillon, +et pour ne pas me trouver, cependant, trop en +retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais +imminente, va lever la tête?</p> + +<p>Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail +tranquille, après quoi nous verrons bien! Si la nouvelle +mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est +trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m'y +mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais +continuera porter les habits de mon grand-père; ils sont +commodes, simples et solides.</p> + +<p>Ainsi, lecteur, pour procéder à la française, comme +nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du +récit que je vais avoir l'honneur de te présenter, l'élément +principal, l'épice la plus forte qui ait cours sur la +place: c'est-à-dire l'imprévu, la surprise. Au lieu de te +conduire d'étonnements en étonnements, de te faire tomber +à chaque chapitre de fièvre en chaud mal, je te mènerai +pas à pas par un petit chemin tout droit, en te faisant +regarder devant toi, derrière toi, à droite, à gauche, +les buissons du fossé, les nuages de l'horizon, tout ce qui +s'offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous +aurons à parcourir. Si, par hasard, il se présente un ravin, +je te dirai: «Prends garde, il y a ici un ravin;» +si c'est un torrent, je t'aiderai à passer ce torrent, je ne +t'y pousserai pas la tête la première, pour me donner le +plaisir de dire aux autres: «Voilà un lecteur bien attrapé,» +et pour celui de t'entendre crier: «Ouf! je me +suis cassé le cou, je ne m'y attendais guère; cet auteur-là +m'a joué un bon tour.»</p> + +<p>Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu'il +est impossible d'avoir de meilleurs procédés... Et pourtant, +il est fort probable que tu m'accuseras d'être le +plus insolent et le plus présomptueux de tous les romanciers, +que tu te fâcheras à moitié chemin et que tu refuseras +de me suivre.</p> + +<p>A ton aise! Va où ton penchant te pousse. Je ne suis +pas irrité contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire +de ce que je veux faire. Je n'ai pas de haine contre +la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle +est bien portée; il n'est possible de la juger que quand +son règne est fini. Elle a le droit divin pour elle; elle est +fille du génie des temps: mais le monde est si grand qu'il +y a place pour tous, et les libertés dont nous jouissons s'étendent +bien jusqu'à nous permettre de faire un mauvais +roman.</p> +<br><br> + + + +<h3>I.</h3> +<br> + +<p>Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa +mère lorsqu'il fit connaissance avec la Floriani.</p> + +<p>Il était plongé encore dans une tristesse profonde, et +rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald +avait été pour lui une mère tendre et parfaite. Elle avait +prodigué à son enfance débile et souffreteuse les soins les +plus assidus et le dévouement le plus entier. Élevé sous +les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme +n'avait eu qu'une passion réelle dans toute sa vie: l'amour +filial. Cet amour réciproque du fils et de la mère +les avait rendus exclusifs, et peut-être un peu trop absolus +dans leur manière de voir et de sentir. La princesse était +d'un esprit supérieur et d'une grande instruction, il est +vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir +tenir lieu de tout au jeune Karol. La frêle santé de +celui-ci s'était opposée à ces études classiques, pénibles, +sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mêmes +les leçons d'une mère éclairée, mais qui ont cet +avantage indispensable de nous apprendre à travailler, +parce qu'elles sont comme la clef de la science de la vie. +La princesse de Roswald ayant écarté les pédagogues et +les livres, par ordonnance des médecins, s'était attachée +à former l'esprit et le cœur de son fils, par sa conversation, +par ses récits, par une sorte d'<i>insufflation</i> de son +être moral, que le jeune homme avait aspirée avec délices. +Il était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir +rien appris.</p> + +<p>Mais rien ne remplace l'expérience; et le soufflet que, +dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour +leur graver dans la mémoire le souvenir d'une grande +émotion, d'un fait historique, d'un crime célèbre, ou de +tout autre <i>exemple</i> à suivre ou à éviter, n'était pas chose +si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons +plus ce soufflet à nos enfants; mais ils vont le chercher +ailleurs, et la lourde main de l'expérience l'applique +plus rudement que ne ferait la nôtre.</p> + +<p>Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et +la vie de bonne heure, de trop bonne heure peut-être, +mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable +dessein d'élever son âme, sa mère ne laissa approcher de +lui que des personnes distinguées, dont les préceptes et +l'exemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que +<i>dehors</i> il y avait des méchants et des fous, mais il n'apprit +qu'à les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna +bien à secourir les malheureux; les portes du palais +où s'écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux +nécessiteux; mais, tout en les assistant, il s'habitua à +mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette +plaie comme irrémédiable dans l'humanité. Le désordre, +la paresse, l'ignorance ou le manque de jugement, +sources fatales d'égarement et de misère, lui parurent, +avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit +point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement +s'en affranchir, et qu'en prenant l'humanité +corps à corps, en discutant avec elle, en la gourmandent, +et la caressant tour à tour, comme un enfant qu'on aime, +en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir +quelques progrès, on fait plus pour elle qu'en jetant à ses +membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la +compassion.</p> + +<p>Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumône était +un devoir; et c'en est un à remplir sans doute, tant que, +par l'arrangement social, l'aumône sera nécessaire. Mais +ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense +famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et +le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa +avec ardeur la maxime qu'il fallait haïr le mal; +mais il s'attacha à la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui +le font; et, encore une fois, <i>plaindre</i> n'est pas assez. +Il faut <i>aimer</i> surtout pour être juste et pour ne pas désespérer +de l'avenir. Il faut n'être pas trop délicat pour +soi-même, et ne pas s'endormir dans le sybaritisme +d'une conscience pure et satisfaite d'elle-même. Il était +assez généreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir +sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des +hommes manquent du nécessaire; mais il n'appliquait +pas cette commisération à la misère morale de ses semblables. +Il n'avait pas assez de lumière dans la pensée +pour se dire que la perversité humaine rejaillit sur ceux +qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal général +est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas +atteints.</p> + +<p>Il voyait, d'un côté, l'aristocratie morale, la distinction +de l'intelligence, la pureté des mœurs, la noblesse des +instincts, et il se disait: «Soyons avec ceux-là.» De +l'autre, il voyait l'abrutissement, la bassesse, la folie, la +débauche, et il ne se disait pas: «Allons à ceux-ci pour +les ramener, s'il est possible.»—Non! lui avait-on appris +à dire, ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des +vêtements, mais ne compromettons pas notre âme au +contact de la leur. Ils sont endurcis et souillés, abandonnons +leur esprit à la clémence de Dieu.»</p> + +<p>Cette habitude de se préserver devient, à la longue, +une sorte d'égoïsme, et il y avait un peu de cette sécheresse +au fond du cœur de la princesse. Il y en avait chez +elle pour son fils encore plus que pour elle-même. Elle +l'isolait avec art des jeunes gens de son âge, dès qu'elle +les soupçonnait de folie ou seulement de légèreté. Elle +craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes +de la sienne; et c'est pourtant ce contact qui nous +rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait +qu'au lieu d'être entraînés à la première occasion, nous +pouvons résister à l'exemple du mal et garder de l'influence +pour faire prévaloir celui du bien.</p> + +<p>Sans être d'une dévotion étroite et farouche, la princesse +était d'une piété assez rigide. Catholique sincère et +fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas +d'autre remède que de les tolérer en faveur de la grande +cause de l'Église. «Le pape peut s'égarer, disait-elle, +c'est un homme; mais la papauté ne peut faillir: c'est +une institution divine.» Dès lors, les idées de progrès +n'entraient point facilement dans sa tête, et son fils apprit +de bonne heure à les révoquer en doute et à ne point +espérer que le salut du genre humain pût s'accomplir sur +la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les +pratiques religieuses (car en dépit de tout, au temps où +nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens), +il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de +bonne volonté et ne sait pas briser la mauvaise volonté +des autres; qui se contente de quelques <i>élus</i> et se résigne +à voir les nombreux <i>appelés</i> tomber dans la géhenne +du mal éternel: triste et lugubre croyance qui s'accorde +parfaitement avec les idées de la noblesse et les privilèges +de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis +pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. +La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions: +la honte, l'abjection et le châtiment pour presque +tous.</p> + +<p>Les âmes naturellement bonnes et généreuses, qui +tombent dans cette erreur, en sont punies par une éternelle +tristesse. Il n'appartient qu'aux insensibles ou aux +stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald +souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne +pouvait secouer les arrêts farouches. Elle avait pris une +habitude de gravité solennelle et sentencieuse qu'elle +communiqua peu à peu à son fils, pour le fond sinon +pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la +gaieté, l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de +l'enfance. A vrai dire, il n'eut point d'enfance: ses pensées +tournèrent à la mélancolie, et lors même que vint +l'âge d'être romanesque, ce ne furent que des romans +sombres et douloureux qui remplirent son imagination.</p> + +<p>Et malgré cette fausse route que suivait l'esprit de +Karol, c'était une adorable nature d'esprit que la sienne. +Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze +ans toutes les grâces de l'adolescence réunies à la gravité +de l'âge mur. Il resta délicat de corps comme d'esprit. +Mais cette absence de développement musculaire lui +valut de conserver une beauté charmante, une physionomie +exceptionnelle qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge +ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant +de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient +que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus +la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose. +C'était quelque chose comme ces créatures idéales, que +la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des +temples chrétiens; un ange, beau de visage, comme une +grande femme triste, pur et svelte de forme comme un +jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, +une expression à la fois tendre et sévère, chaste +et passionnée.</p> + +<p>C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et +plus exalté en même temps que ses pensées; rien n'était +plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué +que ses affections. Si l'on eût pu oublier l'existence +du genre humain, et croire qu'il s'était concentré et personnifié +dans un seul être, c'est lui qu'on aurait adoré +sur les ruines du monde. Mais cet être n'avait pas assez +de relations avec ses semblables. Il ne comprenait que ce +qui était identique à lui-même, sa mère, dont il était un +reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une idée +étrange, appropriée à sa nature d'esprit; et enfin une +chimère de femme qu'il créait à son image, et qu'il aimait +dans l'avenir sans la connaître.</p> + +<p>Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de +rêve fâcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant +seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries, +il n'avait point le sens de la réalité. Enfant, il ne +pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser; +homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme +différent de lui, sans se heurter douloureusement contre +cette contradiction vivante.</p> + +<p>Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était +l'habitude volontaire et bientôt invétérée de ne point +voir et de ne pas entendre ce qui lui déplaisait en général, +sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres +qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux +comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une +politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance +courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, +voire une aversion insurmontable.</p> + +<p>Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère le +jeune prince pût avoir des amis. Il en avait pourtant, +non-seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le +digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes +gens de son âge, qui l'aimaient ardemment, et qui se +croyaient aimés de lui. Lui-même pensait les aimer beaucoup, +mais c'était avec l'imagination plutôt qu'avec le +cœur. Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans +l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses +amis et lui, élevés à peu près de la même manière et +dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion +et ne viendraient point à se trouver en désaccord +formel.</p> + +<p>Cela arriva pourtant, et, à vingt-quatre ans, qu'il avait +lorsque sa mère mourut, il s'était dégoûté déjà de presque +tous. Un seul lui resta très-fidèle. C'était un jeune +Italien, un peu plus âgé que lui, d'une noble figure et +d'un grand cœur; ardent, enthousiaste; fort différent, +à tous autres égards, de Karol, il avait du moins avec lui +ce rapport qu'il aimait avec passion la beauté dans les +arts, et qu'il professait le culte de la loyauté chevaleresque. +Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mère, +et qui, l'entraînant sous le ciel vivifiant de l'Italie, le +conduisit pour la première fois chez la Floriani.</p> +<br><br> + + + +<h3>II.</h3> + +<br> +<p>Mais qu'est-ce donc que la Floriani, deux fois nommée +au chapitre précédent, sans que nous ayons fait un pas +vers elle?</p> + +<p>Patience, ami lecteur. Je m'aperçois, au moment de +frapper à la porte de mon héroïne, que je ne vous ai pas +assez fait connaître mon héros, et qu'il me reste encore +certaines longueurs à vous faire agréer.</p> + +<p>Il n'y a rien de plus impérieux et de plus pressé qu'un +lecteur de romans; mais je ne m'en soucie guère. J'ai +à vous révéler un homme tout entier, c'est-à-dire un +monde, un océan sans bornes de contradictions, de diversités, +de misères et de grandeurs, de logique et d'inconséquences, +et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise! +Oh! non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer +dans quelques détails, et je prendrai mon temps. Si cela +vous fatigue, passez, et si, plus tard, vous ne comprenez +rien à sa conduite, ce sera votre faute et non la +mienne.</p> + +<p>L'homme que je vous présente est <i>lui</i> et non un autre. +Je ne puis vous le faire comprendre en vous disant qu'il +était jeune, beau, bien fait et de belles manières. Tous +les jeunes premiers de romans sont ainsi, et le mien est +un être que je connais dans ma pensée, puisque, réel ou +fictif, j'essaie de le peindre. Il a un caractère très-déterminé, +et l'on ne peut pas appliquer aux instincts d'un +homme les mots sacramentels qu'emploient les naturalistes +pour désigner le parfum d'une plante ou d'un +minéral, en disant que ce corps exhale une odeur <i>sui +generis</i>.</p> + +<p>Ce <i>sui generis</i> n'explique rien, et je prétends que le +prince Karol de Roswald avait un caractère <i>sui generis</i> +qu'il est possible d'expliquer.</p> + +<p>Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa +bonne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le +don de plaire, même à ceux qui ne le connaissaient pas. +Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la faiblesse +de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des +femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité +douce et flatteuse de sa conversation lui gagnaient +l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux +d'une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse, +et ils y étaient d'autant plus sensibles, qu'ils ne +concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût +l'exercice d'un devoir, et que la sympathie y entrât pour +rien.</p> + +<p>Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il +était plus aimable qu'aimant; et, en ce qui les concernait, +c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné +cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si +profonds et si peu récusables?</p> + +<p>Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, +du moins avec l'espoir d'être payé de quelque retour. +Ses jeunes compagnons, le voyant faible et paresseux +dans les exercices du corps ne songeaient pas à dédaigner +cette nature un peu infirme, parce que Karol ne +s'en faisait point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant +doucement sur l'herbe, au milieu de leurs jeux, +il leur disait avec un triste sourire: «Amusez-vous, +chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous +viendrez vous reposer près de moi.» Comme la force est +naturellement protectrice de la faiblesse, il arrivait que, +parfois, les plus robustes renonçaient généreusement +à leur ardente gymnastique, et venaient lui faire compagnie.</p> + +<p>Parmi tous ceux qui étaient charmés et comme fascinés +par la couleur poétique de ses pensées et la grâce de son +esprit, Salvator Albani fut toujours le plus assidu. Ce bon +jeune homme était la franchise même; et, pourtant, +Karol exerçait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais +le contredire ouvertement, lors même qu'il remarquait +de l'exagération dans ses principes et de la bizarrerie +dans ses habitudes. Il craignait de lui déplaire et de le +voir se refroidir à son égard, comme cela était arrivé +pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque +Karol, plus nerveux et impressionnable que réellement +malade, se retirait dans sa chambre pour dérober +aux yeux de sa mère son malaise, dont elle se tourmentait +trop. Salvator Albani était donc devenu nécessaire +au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente jeunesse +le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses +plaisirs ou il les cachait avec une généreuse hypocrisie, +se disant à lui-même que si Karol venait à ne plus l'aimer, +il ne souffrirait plus ses soins, et tomberait dans +une solitude volontaire et funeste. Ainsi Salvator aimait +Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il se +faisait, par une étrange miséricorde, le complaisant de +ses théories opiniâtres et sublimes. Il admirait avec lui le +stoïcisme, et, au fond, il était ce qu'on appelle un épicurien. +Fatigué d'une folie de la veille, il lisait à son chevet +un livre ascétique. Il s'enthousiasmait naïvement à la +peinture de l'amour unique, exclusif, sans défaillance et +sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami. +Il trouvait réellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait +se passer d'intrigues amoureuses, et il lui cachait le +chiffre de ses aventures.</p> + +<p>Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un +certain temps, et peu à peu Karol découvrit avec douleur +que son ami n'était pas un saint. Mais lorsque arriva +cette épreuve redoutable, Salvator lui était devenu si nécessaire, +et il avait été forcé de lui reconnaître tant d'éminentes +qualités de cœur et d'esprit, qu'il lui fallut bien +continuer a l'aimer; beaucoup moins, à la vérité, qu'auparavant, +mais encore assez pour ne pouvoir se passer +de lui. Néanmoins il ne put jamais prendre son parti sur +ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'être +un adoucissement à sa tristesse habituelle, devint douloureuse +comme une blessure.</p> + +<p>Salvator, qui redoutait la sévérité de la princesse de +Roswald encore plus que celle de Karol, lui cacha le plus +longtemps possible ce que Karol avait découvert avec +tant d'effroi. Une longue et douloureuse maladie à laquelle +elle succomba, contribua aussi à la rendre moins +clairvoyante dans ses dernières années; et lorsque Karol +la vit froide sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement +de désespoir, que Salvator reprit sur lui tout +son empire, et fut seul capable de le faire renoncer au +dessein de se laisser mourir.</p> + +<p>C'était la seconde fois que Karol voyait la mort frapper +à ses côtés l'objet de ses affections. Il avait aimé une +jeune personne qui lui était destinée. C'était l'unique roman +de sa vie, et nous en parlerons en temps et lieu. Il +n'avait plus rien à aimer sur la terre que Salvator. Il +l'aima; mais toujours avec des restrictions, de la souffrance, +et une sorte d'amertume, en songeant que son +ami n'était pas susceptible d'être aussi malheureux que +lui.</p> + +<p>Six mois après cette dernière catastrophe, la plus sensible +et la plus réelle des deux, à coup sûr, le prince de +Roswald parcourait l'Italie, en chaise de poste, emporté +malgré lui, dans un tourbillon de poussière embrasée, +par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs +et de gaieté; pourtant il sacrifia tout à celui qu'on appelait +devant lui son enfant gâté. Quand on lui disait cela, +«dites mon enfant chéri, répondait-il; mais tout choyé +que Roswald ait été par sa mère et par moi, son cœur ni +son caractère ne se sont gâtés. Il n'est devenu ni exigeant, +ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux +moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut +de mon dévouement.»</p> + +<p>Cela était généreux à reconnaître, mais cela était vrai. +Karol n'avait point de petits défauts. Il en avait un seul, +grand, involontaire et funeste, l'intolérance de l'esprit. +Il ne dépendait pas de lui d'ouvrir ses entrailles à un sentiment +de charité générale pour élargir son jugement à +l'endroit des choses humaines. Il était de ceux qui croient +que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas +ce que l'Évangile, qu'ils professent strictement +d'ailleurs, a de plus sublime, cet amour du pécheur repentant +qui fait éclater plus de joie au ciel que la persévérance +de cent justes, cette confiance au retour de la +brebis égarée; en un mot, cet esprit même de Jésus, qui +ressort de toute sa doctrine et qui plane sur toutes ses paroles: +à savoir que celui qui aime est plus grand, lors +même qu'il s'égare, que celui qui va droit, par un chemin +solitaire et froid.</p> + +<p>Dans le détail de la vie, Karol était d'un commerce +plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance +prenaient chez lui une grâce inusitée, et quand il exprimait +sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui +payait l'amitié avec usure. Même dans sa douleur, qui +semblait éternelle, et dont il ne voulait pas prévoir la +fin, il portait un semblant de résignation, comme s'il +eût cédé au désir que Salvator éprouvait de le conserver +à la vie.</p> + +<p>Par le fait, sa santé délicate n'était pas altérée profondément, +et sa vie n'était menacée par aucune désorganisation +sérieuse; mais l'habitude de languir et de ne jamais +essayer ses forces, lui avait donné la croyance qu'il +ne survivrait pas longtemps à sa mère. Il s'imaginait volontiers +qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans cette +pensée, il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le +peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un +grand courage extérieur, et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance +héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, +il en caressait du moins l'attente avec une sorte +d'amère volupté.</p> + +<p>Dans cette persuasion, il se détachait chaque jour de +l'humanité, dont il croyait déjà ne plus faire partie. Tout +le mal d'ici-bas lui devenait étranger. Apparemment, +pensait-il, Dieu ne lui avait pas donné mission de s'en inquiéter +et de le combattre, puisqu'il lui avait compté si +peu de jours à passer sur la terre. Il regardait cela comme +une faveur accordée aux vertus de sa mère, et, quand il +voyait la souffrance attachée comme un châtiment aux +vices des hommes, il remerciait le ciel de lui avoir donné +la souffrance sans la chute, comme une épreuve qui devait +le purifier de toute la souillure du péché originel. Il +s'élançait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait +dans des rêves mystérieux. Au fond de tout cela, il +y avait la synthèse du dogme catholique; mais, dans les +détails, son cerveau de poète se donnait carrière. Car il +faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de conduite +étaient absolus, ses croyances religieuses étaient +fort vagues; et c'était là l'effet d'une éducation toute de +sentiment et d'inspiration, où le travail aride de l'examen, +les droits de la raison et le fil conducteur de la logique +n'étaient entrés pour rien.</p> + +<p>Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-même aucune +étude, il s'était fait dans son esprit de grandes lacunes, +que sa mère avait comblées, comme elle l'avait +pu, en invoquant la sagesse impénétrable de Dieu et +l'insuffisance de la lumière accordée aux hommes. C'était +encore là le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que +sa mère, Karol avait idéalisé sa propre ignorance; il avait +meublé, pour ainsi dire, ce vide effrayant avec des idées +romanesques; des anges, des étoiles, un vol sublime à +travers l'espace, un lieu inconnu où son âme se reposerait +à coté de celles de sa mère et de sa fiancée: voilà +pour le paradis. Quant à l'enfer, il n'y pouvait pas +croire; mais, ne voulant pas le nier, il n'y songeait pas. +Il se sentait pur et plein de confiance pour son propre +compte. S'il lui avait fallu absolument dire où il reléguait +les âmes coupables, il eût placé leurs tourments dans les +flots agités de la mer, dans la tourmente des hautes régions, +dans les bruits sinistres des nuits d'automne, dans +l'inquiétude éternelle. La poésie nuageuse et séduisante +d'Ossian avait passé par là, à côté du dogme romain.</p> + +<p>La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger +toutes les cordes de cet instrument subtil et compliqué. +Il ne se rendait donc pas bien compte de tout ce qu'il y +avait de fort et de faible, d'immense et d'incomplet, de +terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette +organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui eût +fallu le connaître à fond, il y eût renoncé bien vite: car +il faut toute la vie pour comprendre de tels êtres: et encore +n'arrive-t-on qu'à constater, à force d'examen et de +patience, le mécanisme de leur vie intime. La cause de +leurs contradictions nous échappe toujours.</p> + +<p>Un jour qu'ils allaient de Milan à Venise, ils se trouvèrent +non loin d'un lac qui brillait au soleil couchant +comme un diamant dans la verdure.</p> + +<p>—N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui +remarquait sur le visage de son jeune ami une fatigue +profonde. Nous faisons de trop longues journées, et nous +nous sommes épuisés hier, de corps et d'esprit, à admirer +le grand lac de Côme.</p> + +<p>—Ah! je ne le regrette pas, répondit Karol, c'est le +plus beau spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons +où tu voudras, peu m'importe.</p> + +<p>—Cela dépend de l'état où tu te trouves. Pousserons-nous +jusqu'au prochain relais, ou bien ferons-nous un +petit détour pour aller jusqu'à Iseo, au bord du petit lac? +Comment te sens-tu?</p> + +<p>—Vraiment, je n'en sais rien!</p> + +<p>—Tu n'en sais jamais rien! C'est désespérant! +Voyons, souffres-tu?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Mais, tu es fatigué?</p> + +<p>—Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours.</p> + +<p>—Alors, gagnons Iseo; l'air y sera plus doux que sur +ces hauteurs.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y +avait eu une fête aux environs. Des charrettes, attelées +de petits chevaux maigres et vigoureux, ramenaient les +jeunes filles endimanchées, avec leur jolie coiffure de +statues antiques, le chignon traversé par de longues +épingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. +Les hommes venaient à cheval, à âne ou à pied. +Toute la route était couverte de cette population enjouée, +de ces filles triomphantes, de ces hommes un peu excités +par le vin et l'amour, qui échangeaient à pleine voix avec +elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux +certainement pour les chastes oreilles du prince Karol.</p> + +<p>En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne +change pas sa manière naïve de dire, a de l'esprit et de +l'originalité. Salvator, qui ne perdait pas un jeu de mots +du dialecte, ne pouvait s'empêcher de sourire aux brusques +saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin, autour +de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas +une pente rapide inclinée vers le lac. Ces belles filles, +dans leurs carrioles enrubannées, ces yeux noirs, ces +fichus flottants, ces parfums de fleurs, les feux du couchant +sur tout cela, et les paroles hardies prononcées +avec des voix fraîches et retentissantes, le mettaient en +belle humeur italienne. S'il eût été seul, il ne lui eût +pas fallu beaucoup de temps pour prendre la bride d'un +de ces petits chevaux, et pour se glisser dans la carriole +la mieux garnie de jolies femmes. Mais la présence de +son ami le forçait d'être grave, et, pour se distraire de +ses tentations, il se mit à chantonner entre ses dents. Cet +expédient ne lui réussit point, car il s'aperçut bientôt +qu'il répétait, malgré lui, un air de danse qu'il avait +saisi au vol d'un essaim de villageoises qui le fredonnaient +en souvenir de la fête.</p> +<br><br> + + + +<h3>III.</h3> + +<br> +<p>Salvator avait réussi à garder son sang-froid, jusqu'à +ce qu'une grande brune, passant à cheval, non loin de +la calèche, jambe de çà, jambe de là, lui montra avec +un peu trop de confiance son muscle rebondi surmonté +d'une jarretière élégante. Il lui fut impossible de retenir +une exclamation et de ne pas pencher la tête hors de la +voiture, pour suivre de l'œil cette jambe nerveuse et bien +tournée.</p> + +<p>—Est-elle donc tombée? lui dit le prince, apercevant +sa préoccupation.</p> + +<p>—Tombée quoi? répondit le jeune fou; la jarretière?</p> + +<p>—Quelle jarretière? Je parle de la femme qui passait +à cheval. Que regardes-tu?</p> + +<p>—Rien, rien, répliqua Salvator, qui n'avait pu s'empêcher +de soulever son bonnet de voyage pour saluer cette +jambe. Dans ce pays de courtoisie, il faudrait toujours +avoir la tête nue. Et il ajouta, en se rejetant au fond de +la voiture: «C'est fort coquet, une jarretière rose vif +bordée de bleu-lapis.»</p> + +<p>Karol n'était point pédant en paroles; il ne fit aucune +réflexion, et regarda le lac étincelant où brillaient, +certes, de plus splendides couleurs que celles des jarretières +de la villageoise.</p> + +<p>Salvator comprit son silence et lui demanda, comme +pour s'excuser à ses yeux, s'il n'était pas frappé de la +beauté de la race humaine dans cette contrée.</p> + +<p>—Oui, répondit Karol avec une intention complaisante: +j'ai remarqué qu'il y avait par ici beaucoup de +statuaire dans les formes. Mais tu sais que je ne m'y +connais pas beaucoup.</p> + +<p>—Je le nie; tu comprends admirablement le beau, et +je t'ai vu en extase devant des échantillons de la statuaire +antique.</p> + +<p>—Un instant! il y a antique et antique; j'aime le bel +art pur, élégant, idéal du Parthénon. Mais je n'aime pas, +ou du moins je ne comprends pas la lourde musculature +de l'art romain et les formes accusées de la décadence. +Ce pays-ci est tourné au matérialisme, la race s'en ressent. +Cela ne m'intéresse point.</p> + +<p>—Quoi! franchement, la vue d'une belle femme ne +charme pas tes regards, ne fût-ce qu'un instant... quand +elle passe?</p> + +<p>—Tu sais bien que non. Pourquoi t'en étonner? Moi, +j'ai accepté ton admiration facile et banale pour toutes +les femmes tant soit peu belles qui passent devant toi. Tu +es pressé d'aimer, et cependant, celle qui doit s'emparer +de ton être ne s'est pas encore présentée à tes regards. +Elle existe, sans doute, celle que Dieu a créée pour toi; +elle t'attend, et toi tu la cherches. C'est ainsi que je +m'explique tes amours insensés, tes brusques dégoûts, +et toutes ces tortures de l'âme que tu appelles tes plaisirs. +Mais, quant à moi, tu sais bien que j'avais rencontré +la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai +connue, tu sais bien que je l'aimerai toujours dans la +tombe, comme je l'ai aimée sur la terre. Comme rien ne +peut lui ressembler, comme personne ne me la rappellerait, +je ne regarde pas, je ne cherche pas: je n'ai pas +besoin d'admirer ce qui existe en dehors du type que je +porte éternellement parfait, éternellement vivant dans +ma pensée.</p> + +<p>Salvator eut envie de contredire son ami; mais il craignit +de le voir s'animer sur un pareil sujet, et retrouver, +pour la discussion, une force fébrile qu'il redoutait plus +pour lui que la langueur de la fatigue. Il se contenta de +lui demander s'il était bien sûr de ne jamais aimer une +autre femme.</p> + +<p>—Comme Dieu lui-même ne saurait créer un second +être aussi parfait que celui qu'il m'avait destiné dans sa +miséricorde infinie, il ne permettra pas que je m'égare +jusqu'à tenter d'aimer une seconde fois.</p> + +<p>—La vie est longue, pourtant! dit Salvator d'un ton +de doute involontaire, et ce n'est pas à vingt-quatre ans +qu'on peut faire un pareil serment.</p> + +<p>—On n'est pas toujours jeune à vingt-quatre ans! répondit +Karol. Puis il soupira et tomba dans le silence de +la méditation. Salvator vit qu'il avait réveillé cette idée +d'une mort prématurée, dont son ami se nourrissait +comme d'un poison. Il feignit de ne pas le deviner sur ce +point, et il essaya de le distraire en lui montrant la +jolie vallée dont le lac occupe le fond.</p> + +<p>Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son aspect, +et ses abords sont doux et frais comme une églogue +de Virgile. Entre les montagnes qui forment ses horizons +et les rides molles et lentes que la brise trace sur +ses bords, il y a une zone de charmantes prairies, littéralement +émaillées des plus belles fleurs champêtres que +produise la Lombardie. Des tapis de safran d'un rose pur +jonchent ses rives, où l'orage ne pousse jamais avec fracas +la vague irritée. De légères et rustiques embarcations +glissent sur des ondes paisibles, où s'effeuillent les +fleurs du pêcher et de l'amandier.</p> + +<p>Au moment où les deux jeunes voyageurs descendirent +de voiture, plusieurs bateaux levaient leurs amarres, et +les habitants des paroisses riveraines, que leurs chevaux +et leurs charrettes avaient ramenés de la fête, s'élançaient, +en riant et en chantant, sur ces esquifs qui devaient +faire le tour du lac et descendre chaque groupe à +son domicile. On poussait les charrettes toutes chargées +d'enfants et de jeunes filles bruyantes sur les grosses +barques; de jeunes couples sautaient sur les nacelles et +se défiaient <i>alla regata</i>. Suivant l'habitude de la localité, +pour empêcher les chevaux, fumants de sueur, +de s'enrhumer durant la traversée, on les plongeait +préalablement dans les eaux glaciales de la plage, et ces +animaux courageux paraissaient prendre grand plaisir +à cette immersion.</p> + +<p>Karol s'assit sur une souche au bord de l'eau, pour +contempler, non cette scène animée et pittoresque, mais +les vagues horizons bleuâtres de la chaîne Alpestre. +Salvator était entré dans la <i>locanda</i> pour choisir les +chambres.</p> + +<p>Mais il revint bientôt avec une figure contrariée: +le gîte était abominable, brûlant, infect, encombré +d'ivrognes et d'animaux qui se querellaient. Il n'y avait +pas moyen de se reposer là des fatigues d'une journée de +voyage.</p> + +<p>Le prince, quoiqu'il souffrît plus que personne de l'angoisse +d'une mauvaise nuit, prenait ordinairement ces +sortes de contrariétés avec une insouciance stoïque. Cependant, +cette fois, il dit à son jeune ami, avec un air +d'inquiétude étrange: «J'avais un pressentiment que +nous ferions mieux de ne pas venir coucher ici.»</p> + +<p>—Un pressentiment à propos d'une mauvaise auberge? +s'écria Salvator, que le fâcheux succès de son +idée irritait un peu contre lui-même et par conséquent +contre le prochain; ma foi, quand il s'agit d'éviter la +vermine d'une sale locanda et la puanteur d'une laide +cuisine, j'avoue que je n'ai point de ces subtiles perceptions +et de ces avertissements mystérieux.</p> + +<p>—Ne te moque pas de moi, Salvator, reprit le prince +avec douceur, il ne s'agit point de ces puérilités-là, et tu +sais fort bien que j'en prends mon parti mieux que toi-même.</p> + +<p>—Eh! c'est peut-être à cause de toi que je n'en prends +pas mon parti!</p> + +<p>—Je le sais, mon bon Salvator; ne te tourmente donc +pas, et partons!</p> + +<p>—Comment, partons! nous avons faim, et il y a là +du moins des truites superbes qui sautent dans la friture. +Je ne me laisse pas décourager si vite, soupons d'abord, +faisons-nous servir là, en plein air, sous ces caroubiers. +Et puis je courrai tout le village et je trouverai bien une +maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre +pour toi, au moins; fût-ce chez le médecin ou l'avocat de +la contrée! Il y a bien un curé, ici!</p> + +<p>—Ami, tu ne veux pas me comprendre, tu t'occupes +d'enfantillages... Tu sais que je n'ai pas de caprices, +n'est-il pas vrai? Eh bien! une seule fois, pardonne-m'en +un bizarre... Je me sens mal ici; cet air m'inquiète, ce +lac m'éblouit. Il y croît peut-être quelque herbe vénéneuse +mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai +un pressentiment sérieux que je ne devais pas venir ici. +Quand les chevaux ont quitté la route de Venise et pris +sur la gauche, il m'a semblé qu'ils résistaient: ne l'as-tu +pas remarqué?—Enfin, ne me crois pas atteint de folie, +ne me regarde pas d'un air effrayé; je suis calme, je suis +résigné, si tu le veux, à de nouveaux malheurs... mais à +quoi bon les braver, quand il est temps encore de les +fuir?</p> + +<p>Salvator Albani était effrayé, en effet, du ton sérieux +et pénétré avec lequel Karol disait ces paroles étranges. +Comme il le croyait plus faible qu'il ne l'était réellement, +il s'imagina qu'il allait tomber gravement malade, et +qu'un secret malaise l'en avertissait. Mais il ne pensait +pas que le lieu y fût pour quelque chose, lorsque la nature, +la race humaine, le ciel et la végétation étaient +luxuriants autour de lui. Il ne voulait pourtant pas heurter +son caprice, mais il se demandait si un nouveau relais, +fourni à jeun et après une longue journée, ne hâterait +pas l'explosion du mal.</p> + +<p>Le prince vit son hésitation et se rappela ce que le bon +Salvator avait déjà oublié, c'est qu'il mourait de faim. +Dès lors, sacrifiant toute sa répugnance, et imposant +silence à son imagination, il prétendit qu'il avait faim +lui-même, et qu'avant de quitter Iseo, il fallait pourtant +souper.</p> + +<p>Cet accommodement rassura un peu Salvator. «S'il a +faim, pensa-t-il, il n'est pas sous le coup d'une maladie +imminente, et peut-être que cette pensée de détresse qui +s'est emparée de lui est le résultat d'une faim excessive +dont il ne se rendait pas compte, une sorte de défaillance +morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons!»</p> + +<p>Le souper était meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer, +et on le servit dans le jardin de l'hôtelier, sous +une fraîche tonnelle, qui masquait un peu l'éclat du lac, +et où Karol se sentit réellement plus calme. Grâce à la +mobilité de son tempérament et de son humeur, il mangea +avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait +saisi quelques instants auparavant.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png" ></p> +<br> + +<p>Pendant que l'hôte leur servait le café, Salvator l'interrogea +sur les habitants de la ville, et reconnut avec +chagrin qu'il n'en connaissait pas un seul, et qu'il n'y +avait guère moyen d'aller demander l'hospitalité dans +une maison plus propre et plus paisible que la locanda.</p> + +<p>—Ah! dit-il, en soupirant, j'ai eu une bien bonne +amie, qui était de ce pays-ci, et qui m'en avait tant parlé +que cela m'a peut-être influencé à mon insu, lorsque la +fantaisie d'y venir coucher m'est venue. Mais je vois bien +que ma pauvre Floriani en avait gardé un souvenir poétique +tout à fait dénué de réalité. Il en est ainsi de tous +nos souvenirs d'enfance.</p> + +<p>—Sans doute que Votre Excellence, dit l'hôte, qui +avait écouté les paroles de Salvator, veut parler de la fameuse +Floriani, celle qui, de pauvre paysanne qu'elle +était, est devenue riche et célèbre dans toute l'Italie?</p> + +<p>—Vraiment oui, s'écria Salvator; vous l'avez peut-être +connue autrefois ici, car je ne sache pas qu'elle soit +revenue dans son pays depuis qu'elle l'a quitté toute +jeune?</p> + +<p>—Pardon, seigneurie. Elle est revenue il y a environ +un an et elle y est à cette heure. Sa famille lui a tout +pardonné, et ils vivent très-bien ensemble maintenant... +Tenez, là-bas, sur l'autre rive du lac, vous pouvez voir +d'ici la chaumière où elle a été élevée, et la jolie villa +qu'elle a achetée tout à côté. Cela ne fait plus qu'une +seule dépendance avec le parc et les prairies. Oh! c'est +une bonne propriété, et elle l'a payée à beaux deniers +comptants, au vieux Ranieri, vous savez... l'avare? +le père de celui qui l'avait enlevée, de son premier +amant?</p> + +<p>—Vous en savez ou vous en supposez plus long que +moi sur les aventures de sa jeunesse, répondit Salvator; +moi je ne sais d'elle qu'une chose: c'est qu'elle est la +femme la plus intelligente, la meilleure et la plus digne +que j'ai rencontrée. Vive Dieu! elle est donc ici? Ah! la +bonne nouvelle! Nous sommes sauvés, Karol; nous +allons lui demander asile, et si tu veux être aimable +pour moi, tu feras connaissance, de bonne grâce, avec +ma chère Floriani. Mais on ne sait pas à Milan qu'elle +habite ce pays-ci! On m'a dit que je la trouverais à Venise +ou aux environs...</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png" ></p> +<br> + + +<p>—Oh! elle vit comme cachée, dit l'hôte, c'est sa fantaisie +du moment. Cependant, on la connaît bien ici, +car elle fait du bien; elle est très-bonne, la signora!</p> + +<p>—Eh vite, eh vite, une barque! s'écria Salvator, sautant +de joie. Ah! l'agréable surprise! Et moi qui n'avais +pas l'heureux pressentiment de la retrouver ici!</p> + +<p>Ce mot fit tressaillir Karol.—Les pressentiments, +dit-il, agissent sur nous à notre insu, et nous poussent +où ils veulent.</p> + +<p>Mais le pétulant Albani ne l'écoutait pas. Il s'agitait, il +criait, il faisait approcher une barque, il y jetait une +valise, il recommandait la voiture et les paquets à son +domestique, qui devait rester à l'auberge d'Iseo, et il entraînait +le jeune prince sur le plancher vacillant de la +nacelle.</p> + +<p>Il était si pressé d'arriver, et la vivacité de son caractère +dominait si fort, en cet instant, la contrainte qu'il +s'imposait souvent pour ne pas froisser la tristesse de +son ami, qu'il prit un aviron et rama lui-même avec le +batelier, chantant comme un oiseau, et menaçant, par +le déchaînement de sa gaieté impétueuse, de faire chavirer +le bateau.</p> +<br><br> + + + +<h3>IV.</h3> +<br> + + +<p>Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement +de pâleur sur le visage de Karol. Il quitta le +gouvernail, et s'asseyant auprès de lui:—Cher prince, +lui dit-il, tu es mécontent de moi, je le crains! Tu n'aurais +pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais +que veux-tu? en voyage, il faut bien un peu déroger à +ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter +à cet égard... J'ai tout oublié... j'étais si content!</p> + +<p>—Je te pardonne tout, j'accepte tout, répondit le +prince avec calme. L'amitié vit de sacrifices. Tu m'en as +tant fait, que je t'en dois bien quelques-uns... Quoique +pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais jamais chez +une femme de mauvaise vie!</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi, s'écria Salvator en lui saisissant +la main avec force; ne te sers pas de ces mots qui froissent +et qui blessent! Si un autre que toi parlait d'elle +ainsi...</p> + +<p>—Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas +qu'elle était..... qu'elle avait dû être ta maîtresse!</p> + +<p>—Ma maîtresse, à moi! repartit Salvator avec vivacité; +ah! je l'aurais bien voulu! mais elle en aimait un +autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurais plu, +quand même je l'aurais connue libre? Non, Karol, je n'ai +pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de celui qu'elle +avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari, +un brave jeune homme!), comme je la savais loyale +et fidèle, je n'ai jamais songé à la désirer. Oh! si elle +vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit à Milan... et +si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce +pas le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer +pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'ai +vue. Elle n'est peut-être plus belle... Et d'ailleurs mon +cœur et mes sens avaient pris l'habitude d'être calmes +auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à +faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je +ne suis pas hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand +l'amitié est immense, d'un homme à une femme... Mais +probablement si elle vit seule, elle aime un absent. +Il est impossible que cette généreuse créature vive sans +amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pensée +auprès d'elle. Je ne voudrais pour rien au monde perdre +son amitié!...</p> + +<p>—D'après toutes ces tergiversations, dit le prince avec +un sourire mélancolique, je vois que je risque de te perdre, +et que mon pressentiment de malheur pourrait bien +n'être pas un rêve.</p> + +<p>—Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais +oublié. Eh bien! s'il t'annonce que je vais m'arrêter +chez une enchanteresse et que je te laisserai partir seul, +il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta santé, ton +désir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment +avait une figure, je lui donnerais un soufflet!</p> + +<p>Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de +la Floriani. Le prince, venant en Italie pour la première +fois, ne l'avait jamais vue, et ne connaissait d'elle que +la renommée de son talent et l'éclat de ses aventures. +Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme +il ne faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons +nous-même au lecteur ce qu'il doit savoir, pour le +moment, de notre héroïne.</p> + +<p>Lucrezia Floriani était une actrice d'un talent pur, +élevé, suffisamment tragique, toujours émouvant et sympathique +quand elle jouait un rôle bien fait, exquis, admirable, +dans tous les détails de pantomime, créations +ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir +le vrai poëte, et trouve grâce pour le faux. Elle avait +eu de grands succès, non-seulement comme actrice, mais +encore comme auteur; car elle avait porté la passion de +son art jusqu'à oser faire des pièces de théâtre; d'abord +en collaboration avec quelques amis lettrés, et enfin +seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient +réussi, non qu'elles fussent des chefs-d'œuvre, mais +parce qu'elles étaient simples, d'un sentiment vrai, bien +dialoguées, et qu'elle les jouait elle-même. Elle ne s'était +jamais fait nommer après les représentations; mais son +secret, pour le coup, était celui de la comédie, et le public +la nommait lui-même au milieu des couronnes et des +applaudissements qu'il lui prodiguait.</p> + +<p>A cette époque, et dans ce pays-là, la critique des +journaux n'avait pas un grand développement. La Floriani +avait beaucoup d'amis, on était indulgent pour +elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait de bruyantes +ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable +que sa gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée, +il est certain du moins que, par son caractère, +elle méritait cette indulgence et cette affection. Il n'y +eut jamais de personne plus désintéressée, plus sincère, +plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'est à +Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre +et forma une troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui +traitèrent avec elle, adorer de ceux qui eurent besoin de +son assistance, et le public l'en récompensa. Elle fit là +d'assez bonnes affaires, et dès qu'elle se vit en possession +d'une aisance assurée, elle quitta le théâtre, quoique +dans tout l'éclat de son talent et de ses charmes. +Elle vécut quelques années à Milan, dans un monde d'artistes +et de littérateurs. Sa maison était agréable, et sa +conduite tellement honorable et digne (ce qui ne veut +pas dire qu'elle fût très-régulière), que des femmes du +monde la fréquentèrent avec sympathie et même avec +un certain sentiment de déférence.</p> + +<p>Mais tout à coup elle quitta le monde et la ville, et se +retira au bord du lac d'Iseo, où nous la retrouvons maintenant.</p> + +<p>Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions +diverses, vers cet épanouissement de talent dramatique +et littéraire, et vers ce dégoût subit du monde +et du bruit, vers cette activité d'administration théâtrale, +et vers cette paresse d'une vie champêtre; il y +y avait, n'en doutez pas, une succession ininterrompue +d'histoires d'amour. Je ne vous les raconterai pas maintenant, +ce serait trop long et sans intérêt direct. Je ne +perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les +nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître +que celui du prince Karol était chatoyant et indéfinissable. +Vous apprécierez, comme vous l'entendrez, +ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers comme +dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai +rien de la Floriani, par pruderie et crainte de vous déplaire. +Ce qu'elle avait été, ce qu'elle était, elle le disait +à qui le lui demandait avec amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait +par curiosité pure, avec des ménagements ironiques, +pour se venger de cette impertinente bienveillance, +elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.</p> + +<p>Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit elle-même +un jour, en répondant en bon français à un vieux +marquis:</p> + +<p>—«Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle, +pour savoir de quel terme, reçu dans votre langue, +vous pourriez qualifier une femme comme moi. Diriez-vous +que je suis une <i>courtisane</i>? Je ne crois pas, puisque +j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais +rien reçu, même de mes amis. Je ne dois mon aisance +qu'à mon travail, et la vanité ne m'a pas plus +éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que +des amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.</p> + +<p>«Diriez-vous que je suis une <i>femme galante</i>? Les +sens ne m'ont jamais emportée avant le cœur, et je ne +comprends seulement pas le plaisir sans une affection +enthousiaste.</p> + +<p>«Enfin, suis-je une femme de <i>mauvaise vie</i>, de +<i>mœurs relâchées</i>? Il faut savoir ce que vous entendez +par là. Je n'ai jamais cherché le scandale. J'en ai peut-être +fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais +aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de +fait et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné, +suivant la durée de ma passion. Quand je ne l'aimais +plus, je ne le trompais pas. Je rompais avec lui d'une +manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon +enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure +foi du monde en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé, +ç'a été de si grand cœur, que j'ai cru que c'était la première +et la dernière fois de ma vie.</p> + +<p>«Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une +femme honnête. Moi, j'ai la certitude de l'être. Je prétends +même, devant Dieu, être une femme vertueuse; +mais je sais que, dans vos idées et devant l'opinion, c'est +un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne +ma vie au jugement du monde, sans me révolter +contre lui, sans trouver qu'il ait tort dans ses lois +générales, mais sans reconnaître qu'il ait raison contre +moi.</p> + +<p>«Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien, +et que j'ai une belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un +grand orgueil pour moi-même, mais je n'ai point de vanité; +et on peut dire de moi tout le mal possible, sans +m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai +pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en +ai été, et punie, et récompensée, par ces passions même. +J'y devais perdre ma réputation, je m'y attendais, j'en +ai fait le sacrifice à l'amour, cela ne regarde que moi. +De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que +l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable +est condamné, il est exécuté. Il ne peut donc plus nuire, +et ceux qui seraient tentés de l'imiter, sont suffisamment +avertis par sa punition.»</p> + +<p>Karol de Roswald et Salvator Albani débarquèrent à +l'entrée du parc, auprès de la chaumière que l'aubergiste +d'Iseo leur avait montrée. C'est dans cette cabane que +la Floriani était née, et son père, un vieux pêcheur à +cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le +décider à quitter cette pauvre demeure, où il avait passé +sa vie et où l'habitude le retenait; mais il avait consenti +à ce qu'elle fût réparée, assainie, solidifiée et mise à +l'abri du flot par une jolie terrasse rustique tout ornée +de fleurs et d'arbustes. Il était assis à sa porte parmi les +iris et les glaïeuls, et occupait les derniers instants du +jour à raccommoder ses filets; car, bien que son existence +fût désormais assurée, et que sa fille veillât pieusement, +non-seulement à tous ses besoins, mais encore à surprendre +les rares fantaisies de superflu qu'il pouvait +avoir, il gardait les habitudes et les goûts parcimonieux +du paysan, et ne réformait aucun instrument de son travail, +tant qu'il pouvait en faire encore le moindre usage.</p> +<br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<br> +<p>Karol remarqua la belle figure un peu dure de ce vieillard, +et, ne songeant point que ce pût être le père de +<i>la signora</i>, il le salua et se disposa à passer outre. +Mais Salvator s'était arrêté à contempler la pittoresque +chaumière et le vieux pêcheur qui, avec sa barbe blanche +un peu jaunie par le soleil, ressemblait à une divinité +limoneuse des rivages. Les souvenirs que, maintes +fois, la Floriani lui avait retracés, les larmes aux yeux, +et avec l'éloquence du repentir, repassèrent confusément +dans son esprit; les traits austères du vieillard lui +semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec +ceux de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et +alla essayer d'ouvrir la grille du parc, située à dix pas +de là, non sans tourner plusieurs fois la tête vers le pêcheur, +qui le suivait des yeux avec un air d'attention et +de méfiance.</p> + +<p>Quand celui-ci vit que les deux jeunes seigneurs tentaient +réellement de pénétrer dans la demeure de la Floriani, +il se leva et leur cria, d'un ton peu accueillant, +qu'on n'entrait point là, et que ce n'était pas une promenade +publique.</p> + +<p>—Je le sais fort bien, mon brave, répondit Salvator; +mais je suis un ami intime de la signora Floriani, et je +viens pour la voir.</p> + +<p>Le vieillard approcha et le regarda avec attention. +Puis il reprit:—Je ne vous connais pas. Vous n'êtes +pas du pays?</p> + +<p>—Je suis de Milan, et je vous dis que j'ai l'honneur +d'être lié avec la signora. Voyons, par où faut-il entrer?</p> + +<p>—Vous n'entrerez pas comme cela! Vous attend-on? +Savez-vous si on voudra vous recevoir? Comment vous +nommez-vous?</p> + +<p>—Le comte Albani. Et vous, mon brave, voulez-vous +me dire votre nom? Ne seriez-vous pas, par hasard, un +certain honnête homme, qu'on appelle Renzo..., ou +Beppo..., ou Checco Menapace?</p> + +<p>—Renzo Menapace, oui, c'est moi, en vérité, dit le +vieillard on se découvrant, par suite de l'habitude qu'ont +les gens du peuple de s'incliner, en Italie, devant les +titres. D'où me connaissez-vous, signor? Je ne vous ai +jamais vu.</p> + +<p>—Ni moi non plus; mais votre fille vous ressemble, +et je savais bien son véritable nom.</p> + +<p>—Un meilleur nom que celui qu'ils lui donnent maintenant! +mais enfin le pli en est pris, et ils l'appellent +tous d'un nom de guerre! Ah ça! vous voulez donc la +voir? Vous venez exprès?</p> + +<p>—Mais, sans aucun doute, avec votre permission, +J'espère qu'elle voudra bien nous recommander à vous, +et que vous ne vous repentirez pas de nous avoir ouvert +la porte. Je présume que vous en avez la clef?</p> + +<p>—Oui, j'en ai la clef, et pourtant, Seigneuries, je +ne peux vous ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?...</p> + +<p>—Oui, c'est le prince de Roswald, dit Salvator, qui +n'ignorait pas l'ascendant des titres.</p> + +<p>Le vieux Menapace salua plus profondément encore, +quoique sa figure restât froide et triste.—Seigneurs, +dit-il, ayez la bonté de venir chez moi et d'y attendre +que j'aie envoyé mon serviteur prévenir ma fille, car je +ne peux pas vous promettre qu'elle soit disposée à vous +voir.</p> + +<p>—Allons, dit Salvator au prince, il faut nous résigner +à attendre. Il paraît que la Floriani a maintenant la +manie de se cloîtrer; mais, comme je ne doute pas que +nous ne soyons bien reçus, allons un peu voir sa chaumière +natale. Ce doit être assez curieux.</p> + +<p>—Il est fort curieux, en effet, qu'elle habite un palais, +aujourd'hui, et qu'elle laisse son père sous le +chaume, répondit Karol.</p> + +<p>—Plaît-il, seigneur prince? dit le vieillard, qui se +retourna, d'un air mécontent, à la grande surprise des +deux jeunes gens; car ils avaient l'habitude de parler +allemand ensemble, et Karol s'était exprimé dans cette +langue.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu; +j'ai toujours eu l'oreille fine, et c'est pour cela +que j'étais le meilleur pêcheur du lac, sans parler de la +vue, qui était excellente, et qui n'est pas encore trop +mauvaise.</p> + +<p>—Vous entendez donc l'allemand? dit le prince.</p> + +<p>—J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai passé +des années dans votre pays. Je ne pourrais pas bien +parler votre langue, mais je l'entends encore un peu, +et vous me permettrez de vous répondre dans la mienne. +Si je n'habite pas le palais de ma fille, c'est que j'aime +ma chaumière, et si elle n'habite pas ma chaumière +avec moi, c'est que le local est trop petit, et que nous +nous gênerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai l'habitude de +demeurer seul, et c'est à mon corps défendant que je +souffre auprès de moi le serviteur qu'elle a voulu me +donner, sous prétexte qu'à mon âge, on peut avoir besoin +d'un aide. Heureusement c'est un bon garçon; je +l'ai choisi moi-même, et je lui apprends l'état de pêcheur. +Allons, Biffi, quitte un moment ton souper, mon +enfant, et va dire à la signora que deux seigneurs étrangers +demandent à la voir.—Vos noms encore une fois, +s'il vous plaît, Seigneuries?</p> + +<p>—Le mien suffira, répondit Albani, qui avait suivi +avec Karol le vieux Menapace jusqu'à l'entrée de sa cabane. +Il tira de son portefeuille une carte de visite qu'il +remit au jeune gars, chargé du service du pêcheur. Biffi +partit à toutes jambes, après que son maître lui eut remis +une clef qu'il tenait cachée dans sa ceinture.</p> + +<p>—Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace à ses hôtes +en leur présentant des chaises rustiques qu'il avait garnies +et tressées lui-même avec les herbes aquatiques du +rivage, il ne faut pas croire que je ne sois pas bien traité +par ma fille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amitié +et des soins, je n'ai qu'à me louer d'elle. Seulement, +vous comprenez? je ne peux pas changer de manière de +vivre à mon âge, et tout l'argent quelle m'envoyait, +lorsqu'elle était au théâtre, je l'ai employé un peu plus +utilement qu'à me bien loger, à me bien habiller et à +me bien nourrir. Ces choses-là ne sont pas dans mes +goûts. J'ai acheté de la terre, parce que cela est bon; +cela reste, et cela lui reviendra quand je n'y serai plus. +Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc pas à +se repentir de tout ce qu'elle a fait pour moi. Son devoir +était de me faire part de sa richesse; elle l'a toujours +rempli; le mien est de faire prospérer cet argent-là, de +le bien placer et de le lui restituer en mourant. J'ai toujours +été l'esclave du devoir.</p> + +<p>Cette façon étroite et intéressée du vieillard d'envisager +ses rapports avec sa fille, fit sourire Salvator.</p> + +<p>—Je suis bien sûr, dit-il, que votre fille ne compte +pas de cette sorte avec vous, et qu'elle ne comprend rien +à votre système d'économie.</p> + +<p>—Il n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien, la +pauvre tête, répondit Menapace avec un soupir, et si je +l'écoutais, je mangerais tout, je mènerais une vie de +prince, comme elle, avec elle, et avec tous ceux à qui +elle jette l'argent à pleines mains. Que voulez-vous? nous +ne pouvons pas nous entendre là-dessus. Elle est bonne, +elle m'aime, elle vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte +tout ce qu'elle peut imaginer pour me faire plaisir. +Si je tousse ou si j'ai mal à la tête, elle passe les +nuits auprès de moi. Mais tout cela n'empêche pas qu'elle +n'ait un grand défaut et qu'elle ne soit pas bonne mère, +comme je le voudrais!</p> + +<p>—Comment! elle n'est pas bonne mère? s'écria Salvator, +qui avait bien de la peine à garder son sérieux +devant la morale parcimonieuse du paysan. Je l'ai vue +au sein de sa famille, et je pense que vous vous trompez, +signor Menapace!</p> + +<p>—Oh! si vous trouvez qu'une bonne mère de famille +doive caresser, soigner, amuser, gâter ses enfants, et +pas davantage, soit; mais je ne suis pas content de voir +qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille les petites +filles comme des princesses, avec des robes de soie, +qu'on permette au garçon d'avoir déjà des chiens, des +chevaux, une barque, un fusil, comme à un homme! Ce +sont de bons enfants, j'en conviens, et très-jolis; mais +ce n'est pas une raison pour leur donner tout ce qu'ils +veulent, comme si cela ne coûtait rien! Je vois bien +qu'on va manger au moins trente mille francs par an +dans la maison, tant en plaisirs et en maîtres aux enfants +qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux, +en folies de tout genre. Et les aumônes donc! +C'est scandaleux! Tous les estropiés, tous les vagabonds +du pays ont appris le chemin de la maison, qu'ils ne +connaissaient guère, certes, du temps du vieux Ranieri, +l'ancien propriétaire! Voilà un homme qui entendait +bien ses intérêts, et qui faisait des économies dans sa +terre, tandis que ma fille s'y ruinera si elle ne m'écoute!</p> + +<p>L'avarice du vieillard causait un profond dégoût au +prince; mais Salvator s'en amusait plus qu'il n'en était +indigné. Il connaissait bien la nature du paysan, cette +âpreté à conserver, cette dureté envers soi-même, cette +soif d'acquérir des fonds sans jamais jouir des revenus, +cette crainte de l'avenir qui s'étend pour les vieillards +laborieux et pauvres au delà du tombeau. Il ne put +cependant se défendre d'un peu de mécontentement en +entendant Menapace invoquer le souvenir du vieux Ranieri, +qui avait joué un si vilain rôle dans l'histoire de la +Floriani.</p> + +<p>—Ce Ranieri, si je me souviens bien de ce que m'a +raconté Lucrezia, dit-il, était un ignoble ladre. Il avait +maudit, et voulait déshériter son fils, parce que celui-ci +voulait épouser votre fille!</p> + +<p>—Il nous a causé du chagrin, c'est vrai, reprit le +vieillard sans s'émouvoir; mais à qui la faute? A ce +jeune fou, qui voulait épouser une pauvre paysanne. +Dans ce temps-là, la Lucrezia n'avait rien; elle avait +appris de sa marraine, madame Ranieri, bien des choses +inutiles, la musique, les langues, la déclamation....</p> + +<p>—.... Choses qui lui ont assez bien servi depuis, +pourtant! dit Salvator en l'interrompant.</p> + +<p>—Choses qui l'ont perdue! reprit l'inflexible vieillard. +Il eût mieux valu que la vieille Ranieri, qui ne +pouvait rien lui donner pour l'établir, ne l'eût pas prise en +si grande amitié, et qu'elle l'eût laissée paysanne, raccommodeuse +de filets, fille de pêcheur, comme elle l'était, +et femme de pêcheur, comme elle pouvait le devenir. +Car j'en savais un bon, qui avait une bonne maison, +deux grandes barques, un joli pré, des vaches... Oui! +oui! un excellent parti, Pietro Mangiafoco, qui l'aurait +épousée si elle avait voulu entendre raison. Au lieu qu'en +l'instruisant et en la rendant si belle et si savante, sa +marraine a été cause de tout le mal qui s'en est suivi. +Memmo Ranieri, son fils, est devenu fou de Lucrezia, +et, ne pouvant pas l'épouser, il l'a enlevée. C'est comme +cela que ma fille a été séparée de moi, et c'est pour cela +que, pendant douze ans, je n'ai pas voulu entendre parler +d'elle.</p> + +<p>—Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui envoyait! +dit Salvator à Karol, oubliant que le pêcheur +entendait l'allemand.</p> + +<p>Mais cette réflexion ne blessa nullement le vieillard.</p> + +<p>—Sans doute, je le recevais, je le plaçais et je le +faisais valoir, reprit-il. Je savais qu'elle menait grand +train et qu'elle serait peut-être fort aise, un jour, de +trouver de quoi vivre, après avoir mangé tout ce qu'elle +gagnait. Car, que n'a-t-elle pas gagné? Des millions, à +ce qu'on dit! Et que n'a-t-elle pas donné, gaspillé? Ah! +c'est une malédiction d'avoir un pareil caractère!</p> + +<p>—Oui, oui, c'est un monstre! s'écria Salvator en +riant: mais, en attendant, il me semble que le vieux +Ranieri a été bien mal avisé de ne pas vouloir la marier +avec son fils; il l'aurait fait s'il eût pu deviner que cette +petite paysanne gagnerait des millions avec son talent!</p> + +<p>—Oui! il l'eût fait, dit Menapace avec le plus grand +calme, mais il ne pouvait le deviner; et, en se refusant +à un mariage si disproportionné, il était dans son droit: +il avait raison, tout autre eût fait comme lui, et moi-même +à sa place!</p> + +<p>—De sorte que vous ne le blâmez pas, et que peut-être +vous êtes resté en fort bons termes avec lui, tandis +que son fils séduisait votre fille, faute de pouvoir arracher +le consentement du vieux ladre?</p> + +<p>—Le vieux ladre, l'<i>avarone</i>, comme on l'appelait, +était dur, j'en conviens; mais enfin il était juste, et ce +n'était pas un mauvais voisin. Il ne m'a jamais fait de +bien ni de mal. En voyant que je ne pardonnais point à +ma fille, il m'avait pardonné d'être son père. Et, quant +à son fils, il lui a pardonné aussi, quand il a abandonné +Lucrezia pour faire un bon mariage.</p> + +<p>—Et vous, lui avez-vous pardonné, à ce fils, digne +de son père?</p> + +<p>—Je ne devais pas lui pardonner, quoique, après +tout, il fût dans son droit; il n'avait rien promis par écrit +à ma fille; c'est elle qui eut tort de se fier à son amour, +et quand il l'a quittée, ils avaient des dettes; elle avait +fait de mauvaises affaires dans son entreprise de théâtre, +au commencement... D'ailleurs, il est mort, et +Dieu est son juge! Mais, pardon! Excellences, j'ai +laissé mes filets au bord de l'eau, et s'il venait de l'orage, +cette nuit, ils pourraient bien s'en aller. Il faut que je +les retire. Ce sont encore de bons filets, et qui prennent +du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le +paie, da! je ne donne rien pour rien! et je lui dis... +«Mange, mange... fais manger tes enfants; heureusement +pour eux, ils retrouveront ce poisson-là dans ma +bourse!»</p> +<br><br> + + + +<h3>VI.</h3> + +<br> +<p>—Quelle ignoble nature! dit Karol quand Menapace +se fut éloigné.</p> + +<p>—C'est la nature humaine dans sa nudité, répondit +Salvator. C'est le vrai type de l'homme de peine. Prévoyance +sans lumière, probité sans délicatesse, bon sens +dépourvu d'idéal, cupidité honnête, mais laide et triste.</p> + +<p>—C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a là une +immoralité odieuse, et je ne comprends pas que la signora +Floriani puisse vivre avec ce spectacle sous les +yeux.</p> + +<p>—Je présume que lorsqu'elle est venue le chercher, +elle ne s'attendait pas à y trouver tant de vile prose. La +noble femme, dans son souvenir poétique du vieux père +et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute à la vie +champêtre, au retour de l'innocence patriarcale, à une +touchante réconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite, +et qu'elle ne nommait qu'en pleurant. Mais il y a +peut-être plus de vertu encore à rester ici qu'à y être +venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolère et elle +aime quand même.</p> + +<p>—Comprendre et tolérer, cela n'est pas d'une âme +délicate; à sa place, je comblerais bien ce vieil avare de +bienfaits, mais je ne saurais vivre à ses côtés sans une +mortelle souffrance; l'idée seule d'un tel malheur me révolte +et me navre.</p> + +<p>—Et où vois-tu donc tant de perversité? Cet homme +ne comprend pas le luxe, et la libéralité qui vient avec +l'aisance dans les bonnes âmes. Il est trop vieux pour +sentir que posséder et donner vont ensemble. Il amasse +ce qu'il reçoit de sa fille pour le conserver à ses petits-enfants.</p> + +<p>—Elle a donc des enfants?</p> + +<p>—Elle en avait deux, peut-être en a-t-elle davantage +maintenant.</p> + +<p>—Et son mari?... dit Karol avec hésitation, ou est-il?</p> + +<p>—Elle n'a jamais été mariée que je sache, répondit +tranquillement Salvator.</p> + +<p>Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce +qu'il pensait, ne sut que dire pour l'en distraire. Certes, +il n'y avait pas de bonnes excuses à donner pour ce fait.</p> + +<p>—Ce qui explique une conduite abandonnée aux hasards +de la vie, reprit Karol au bout d'un instant, c'est +l'absence de notions honnêtes dans la première jeunesse. +Pouvait-elle en recevoir d'un père qui n'a pas même le +sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les désordres +de sa fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et +qu'elle dépensait?</p> + +<p>—Tels sont les hommes vus de près, telle est la vie +dépouillée de prestige! répondit philosophiquement Salvator. +Quand la bonne Floriani me parlait de sa première +faute, elle s'accusait seule, et ne se souvenait pas des +travers, probablement insupportables, de son père, qui +eussent pu cependant lui servir d'excuse. Quand elle parlait +de lui, elle vantait, en la déplorant, l'obstination de +son courroux. Elle l'attribuait à une vertu antique, à des +préjugés respectables. Elle disait, je m'en souviens, que +lorsqu'elle serait dégagée de tous les liens du siècle et +de toutes les chaînes de l'amour, elle irait se jeter à ses +pieds et se purifier auprès de lui. Eh bien! la pauvre pécheresse! +elle aura trouvé un sauveur bien indigne d'un +si beau repentir, et cette déception n'a pas dû être une +des moindres de sa vie. Les grands cœurs voient toujours +en beau. Ils sont condamnés à se tromper sans cesse.</p> + +<p>—Les grands cœurs peuvent-ils résister à beaucoup +d'expériences fâcheuses? dit Karol.</p> + +<p>—Le plus ou moins de dommage qu'ils y reçoivent +prouve leur plus ou moins de grandeur.</p> + +<p>—La nature humaine est faible. Je crois donc que les +âmes véritablement attachées aux principes ne devraient +pas chercher le péril. Es-tu bien décidé, Salvator, à passer +quelques jours ici?</p> + +<p>—Je n'ai point parlé de cela; nous n'y resterons +qu'une heure, si tu veux.</p> + +<p>En cédant toujours, Salvator gouvernait Karol, du +moins quant aux choses extérieures, car le prince était +généreux et immolait ses répugnances par un principe +de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimité la plus +étroite.</p> + +<p>—Je veux ne te contrarier en rien, répondit-il, et +t'imposer une privation, te causer un regret me serait +insupportable; mais promets-moi du moins, Salvator, de +faire un effort sur toi-même pour ne pas devenir amoureux +de cette femme?</p> + +<p>—Je te le promets, répondit Albani en riant; mais +autant en emportera le vent, si ma destinée est de devenir +son amant après avoir été son ami.</p> + +<p>—Tu invoques la destinée, reprit Karol, lorsqu'elle +est entre tes mains! Ici ta conscience et ta volonté doivent +seules te préserver.</p> + +<p>—Tu parles des couleurs comme un aveugle, Karol. +L'amour rompt tous les obstacles qu'on lui présente, +comme la mer rompt ses digues. Je puis te jurer de ne +pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis être certain +de n'y pas laisser mon cœur et ma pensée.</p> + +<p>—Voilà donc pourquoi je me sens si faible et si abattu, +ce soir! dit le prince. Oui, ami, j'en reviens toujours à +cette terreur superstitieuse qui s'est emparée de moi +lorsque j'ai jeté les yeux sur ce lac, même de loin! Quand +nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous +transporter ici, il m'a semblé que nous allions nous noyer, +et tu sais pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre +les dangers physiques, que je n'ai pas de répugnance +pour l'eau et que j'ai vogué tranquillement hier avec toi +pendant tout le jour, et même par un bel orage, sur le +lac de Côme. Eh bien! je me suis aventuré sur la surface +tranquille de celui-ci avec la timidité d'une femme nerveuse. +Je ne suis que rarement sujet à ces sortes de superstitions, +je ne m'y abandonne pas, et la preuve que +je sais y résister, c'est que je ne t'en ai rien dit; mais la +même inquiétude vague d'un danger inconnu, d'un malheur +imminent pour toi ou pour moi me poursuit jusqu'à +cette heure. J'ai cru voir passer dans ces flots des fantômes +bien connus, qui me faisaient signe de rétrograder. +Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le sillage +de la barque, tantôt la forme de ma mère, tantôt les traits +de Lucie. Les spectres de toutes mes affections perdues +se plaçaient obstinément entre nous et ce rivage. Je ne +me sens pas malade, je me méfie de mon imagination... +et, pourtant, je ne suis pas tranquille; cela n'est pas naturel.</p> + +<p>Salvator allait essayer de prouver que cette inquiétude +était un phénomène tout nerveux, résultant de l'agitation +du voyage, lorsqu'une voix forte et vibrante fit entendre +ces mots derrière la chaumière: «Où est-il, où est-il, +Biffi?»</p> + +<p>Salvator fit un cri de joie, s'élança sur la terrasse, et +Karol le vit recevoir dans ses bras une femme qui lui +rendait avec effusion une embrassade toute fraternelle.</p> + +<p>Ils se parlèrent en s'interrogeant et en se répondant +avec vivacité dans ce dialecte lombard que Karol n'entendait +pas aussi rapidement que l'italien véritable. Le +résultat de cet échange de paroles serrées et contractées +fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit +la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prêtait pas de +bien bonne grâce, elle la lui pressa cordialement, en lui +disant qu'il était le bienvenu, et qu'elle se ferait un +grand plaisir de le recevoir.</p> + +<p>—Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle +en riant, de t'avoir laissé faire antichambre dans le manoir +de mes ancêtres; mais je suis exposée ici à la curiosité +des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque grand +projet de travail en tête, je suis forcée de m'enfermer +comme une nonne.</p> + +<p>—Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le +voile et prononcé des vœux depuis quelque temps, dit +Salvator en baisant à plusieurs reprises la main qu'elle +lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que j'ai osé +venir vous relancer dans votre ermitage.</p> + +<p>—Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de +mes beaux projets. C'est parce que je ne veux pas recevoir +de mauvais conseils que je me cache, et que j'ai fui tous +mes amis. Mais puisque la fortune t'amène auprès de +moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer. +Viens, et amène ton ami. J'aurai au moins le plaisir de +vous offrir un gîte plus confortable que la locanda d'Iseo.—Est-ce +que tu ne reconnais pas mon fils, que tu ne +l'embrasses pas?</p> + +<p>—Eh non! je n'osais pas le reconnaître, dit Salvator +en se retournant vers un bel enfant de douze ans qui +gambadait autour de lui avec un chien de chasse. +Comme il a grandi, comme il est beau! Et il pressa +dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et +l'autre? ajouta Salvator, la petite fille?</p> + +<p>—Vous la verrez tout à l'heure, ainsi que sa petite +sœur et mon dernier garçon.</p> + +<p>—Quatre enfants! s'écria Salvator.</p> + +<p>—Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgré +ce qu'on peut en dire. Vous avez fait connaissance avec +mon père pendant qu'on venait m'appeler? Vous voyez, +c'est lui qui est mon gardien de ce côte. Personne n'entre +sans sa permission. Bonsoir, père, pour la seconde fois. +Venez-vous déjeuner demain avec nous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard. +Vous serez assez de monde sans moi.</p> + +<p>La Floriani insista, mais son père ne s'engagea à rien, +et il la tira à l'écart pour lui demander s'il lui fallait du +poisson. Comme elle savait que c'était sa monomanie de +lui vendre le produit de sa pêche, et même de le lui +vendre cher, elle lui fit une belle commande et le laissa +enchanté. Salvator les observait à la dérobée; il vit que +la Floriani prenait très-philosophiquement son parti et +même gaiement, de ces travers prosaïques.</p> + +<p>La nuit était venue, et Karol, ni même son ami (à qui +les traits de la Floriani étaient cependant assez connus), +ne pouvaient bien distinguer son visage. Elle ne parut au +prince ni majestueuse dans sa taille, ni élégante dans ses +manières, comme on eût pu l'attendre d'une femme qui +avait représenté si bien les grandes dames et les reines +de théâtre. Elle était plutôt petite et un peu grasse. Sa +voix avait beaucoup de sonorité, mais c'était une voix +trop vibrante pour les oreilles du prince. Si une femme +eût parlé ainsi dans un salon, tous les yeux se fussent +portés sur elle, et c'eût été de fort mauvais goût.</p> + +<p>Ils traversèrent le parc et le jardin avec Biffi, qui portait +la valise, et ils pénétrèrent dans une grande salle d'un +style simple et noble, soutenue par des colonnes doriques +et revêtue de stuc blanc. Il y avait beaucoup de lumières +et de fleurs aux quatre angles, d'où s'élançaient de brillants +filets d'eau, amenés à peu de frais du lac voisin.</p> + +<p>—Vous êtes étonnés peut-être de tant de clarté inutile, +dit la Floriani en voyant l'agréable surprise que ce +beau salon causait à Salvator: mais c'est la seule fantaisie +que j'aie gardée du théâtre. Même dans la solitude, +j'aime un local vaste et brillant de lumières. J'aime aussi +la clarté des étoiles; mais un appartement sombre m'attriste.</p> + +<p>La Floriani, à qui cette maison rappelait des souvenirs +à la fois doux et cruels, y avait fait beaucoup de changements +et d'embellissements. Elle n'y avait laissé intacts +que la chambre habitée jadis par sa marraine, madame +Ranieri, et un parterre réservé, où cette excellente femme +cultivait des fleurs et lui avait enseigné à les aimer. La +Ranieri avait tendrement aimé Lucrezia; elle avait fait +son possible pour obtenir que le vieux procureur avare, +dont elle avait le malheur d'être la femme et l'esclave, +unît son fils à la jeune paysanne instruite. Mais elle avait +échoué; toute cette famille avait disparu. La Floriani +chérissait la mémoire des uns, pardonnait à celle des +autres, et, après beaucoup d'émotion, elle s'était habituée +à vivre là, sans trop se rappeler le passé. C'est parce +qu'elle avait fait plusieurs améliorations de nécessité et +de goût à cette résidence, d'ailleurs fort simple, que le +vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins d'élégance, +d'harmonie et de propreté, l'accusait de s'y ruiner. +L'aspect de ce salon plut aussi à Karol. Cette sorte de luxe +italien qui s'attache à la satisfaction des yeux, à la beauté +des lignes et à l'élégance monumentale plus qu'à la profusion, +à la commodité et à la richesse des meubles, était +précisément dans ses goûts et répondait à l'idée qu'il se +faisait d'une existence à la fois fière et simple. Suivant +son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'âme +d'autrui, et de regarder le cadre plutôt que d'étudier +l'image, il chercha, dans les habitudes extérieures de la +Floriani, de quoi se consoler de ce qu'il jugeait devoir être +scandaleux et coupable dans ses mœurs intimes. Mais +tandis qu'il admirait les murailles claires et brillantes, +les fontaines limpides et les fleurs exotiques, Salvator +avait une bien autre préoccupation. Il regardait la Floriani +avec inquiétude et avec avidité. Il craignait de ne +plus la trouver belle, et peut-être aussi, en songeant au +serment qu'il avait fait de partir le lendemain, le désirait-il +un peu.</p> + +<p>Dès qu'il la vit suffisamment éclairée, il s'aperçut, en +effet, d'une notable altération dans sa fraîcheur et dans +sa beauté. Elle avait pris quelque embonpoint; le coloris +délicat de ses joues avait fait place à une pâleur unie; +ses yeux avaient perdu une partie de leur éclat, ses traits +avaient changé d'expression; en un mot, elle était moins +vivante, moins animée, quoiqu'elle parût plus active et +mieux portante que jamais. Elle n'aimait plus: c'était +une autre femme, et il fallait quelques instants pour refaire +connaissance avec elle.</p> + +<p>La Floriani avait alors trente ans: il y en avait quatre +ou cinq que Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laissée au +milieu des émotions du travail, de la passion et de la gloire. +Il la retrouvait mère de famille, campagnarde, génie retraité, +étoile pâlie.</p> + +<p>Elle s'aperçut vite de l'impression que ce changement +faisait sur lui; car ils s'étaient pris par la main et se regardaient +attentivement, elle, avec un sourire calme et +radieux, lui, avec un sourire inquiet et mélancolique.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de résolution +sans arrière-pensée, nous sommes changés tous +les deux, n'est-ce pas? et nous avons quelque chose à +corriger dans nos souvenirs? Ce changement est tout à +ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagné. Tu étais +un aimable et intéressant jeune homme: te voilà jeune +homme encore, mais homme fait; plus brun, plus fort, +avec une belle barbe noire, des yeux superbes, une chevelure +de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu es +dans le plus beau moment d'épanouissement de ta vie, et +tu en jouis grandement, cela se voit dans ton regard plus +assuré et plus brillant qu'il ne l'était autrefois. Tu t'étonnes +d'être plus beau que moi aujourd'hui; tu te rappelles +le temps où tu croyais que c'était le contraire. Il y +a deux raisons à cela: c'est que tu es moins enthousiaste, +et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que +tu n'as pas fini de gravir. Tu levais la tête pour me regarder, +et, à présent, tu te courbes pour me chercher +au-dessous de toi, sur le revers de la vie. Ne me plains +pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse dans +mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil.</p> +<br><br> + + + +<h3>VII.</h3> + +<br> +<p>La Floriani avait dans la voix un charme particulier. +C'était, à la vérité, une voix trop forte pour une femme +du monde, mais parfaitement fraîche encore, et on ne +sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la parole en +public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise +qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincérité +du sentiment qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui +avait toujours été aussi naturelle sur la scène que dans +l'intimité, rien ne rappelait la déclamation et l'emphase +des planches. Pourtant, cela était accentué et empreint +d'une forte vitalité. A la justesse des intonations, Karol +sentit qu'elle avait dû être une actrice parfaite et d'un +sympathique irrésistible. Ce fut dans ce sens qu'il exerça +son approbation, bien décidé qu'il était à ne voir d'intéressant +en elle que l'artiste.</p> + +<p>Salvator la savait trop sincère par nature pour affecter +le détachement d'elle-même. Il pensa seulement qu'elle +se faisait illusion, et il chercha ce qu'il pourrait lui dire +pour atténuer l'effet un peu cruel de son premier regard. +Mais, dans ces cas-là, on ne peut rien trouver d'assez délicat +pour consoler une femme de sa défaite, et il ne sut +rien faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant +qu'elle aurait encore des amants à cent ans, s'il lui plaisait +d'en avoir.</p> + +<p>—Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas +Ninon de Lenclos. Pour ne pas vieillir, il faut être oisive +et froide. L'amour et le travail ne permettent pas de se +conserver ainsi. J'espère garder mes amis, voilà tout. +C'est bien assez.</p> + +<p>En ce moment, deux petites filles charmantes s'élancèrent +dans le salon, en criant que le souper était servi. +Les deux voyageurs, ayant pris le leur à Iseo, exigèrent +que la Floriani se mit à table avec ses enfants. Salvator +prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle +qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle à manger. +Karol, qui craignait d'être gênant, resta dans le salon. +Mais ces deux pièces étaient contiguës; la porte resta ouverte, +et les murs de stuc étaient sonores. Quoiqu'il désirât +rester plongé dans son monde intérieur, et ne prendre +aucune part à ce qui se passerait autour de lui dans +cette maison, il voyait et entendait tout, et même il écoutait, +quoiqu'il en eût une sorte de dépit contre lui-même.</p> + +<p>—Ah ça! disait Salvator en s'asseyant à table à côté +des enfants (et Karol remarqua que, lorsqu'il n'était pas +dans sa présence immédiate, il ne se gênait plus pour +tutoyer la Floriani), permets-moi de servir tes enfants et +toi; voilà déjà que je les adore, ces marmots, comme autrefois, +et même cette charmante petite fée blonde qui +n'était pas née de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia, +pour faire tout mieux que tout le monde, même les enfants!</p> + +<p>—Tu pourrais bien dire <i>surtout</i> les enfants! répondit-elle; +Dieu m'a bénie sous ce rapport: ils sont aussi +bons et aimables et faciles à élever qu'ils sont frais et +bien portants. Ah! tiens, en voici encore un qui vient +nous dire bonsoir. Encore une connaissance à faire, Salvator!</p> + +<p>Karol qui, après avoir essayé de parcourir une gazette, +s'était mis à marcher dans le salon, jeta involontairement +les yeux vers la salle à manger, et y vit entrer une belle +villageoise qui portait dans ses bras un enfant endormi.</p> + +<p>—Voilà une superbe nourrice! s'écria Salvator ingénument.</p> + +<p>—Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutôt une +vierge du Corrége portant <i>il divino bambino</i>. Mes enfants +n'ont pas eu d'autre nourrice que moi, et les deux +premiers ont souvent pressé mon sein dans la coulisse, +entre deux scènes. Je me souviens qu'une fois le public me +rappelait avec tant de despotisme après la première pièce, +que j'ai été forcée de venir le saluer avec mon enfant sous +mon châle. Les deux derniers ont été élevés plus paisiblement. +Ce petit-là est sevré depuis longtemps. Vois! +c'est un enfant de deux ans.</p> + +<p>—Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le +plus beau, dit Salvator en prenant le <i>bambino</i> des mains +de la servante. C'est un vrai chérubin! j'ai bien envie de +l'embrasser, mais j'ai peur de le réveiller.</p> + +<p>—Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et +qui jouent toute la journée au grand air ont le sommeil +dur. Il ne faut pas les priver d'une bonne caresse; quand +cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte bonheur.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est la superstition, à toi! dit Salvator. +Je m'en souviens! Elle est tendre, et je l'aime, cette idée-là. +Tu l'étends jusqu'aux morts, et je me rappelle ce +pauvre machiniste que la chute d'un décor avait tué pendant +une de tes représentations...</p> + +<p>—Ah! oui, le pauvre homme! Tu étais là... C'est du +temps de ma direction.</p> + +<p>—Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter +dans ta loge, où il rendit le dernier soupir. Quelle scène!</p> + +<p>—Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de +jouer devant le public. Mon costume fut couvert du sang +de ce malheureux!</p> + +<p>—Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de +changer, la pièce marchait, tu reparus sur le théâtre, et +on crut que ce sang faisait partie du drame.</p> + +<p>—C'était un pauvre père de famille. Sa femme était +là, et de la scène je l'entendais crier et gémir dans ma +loge. Il faut être de fer pour résister à la vie de comédienne.</p> + +<p>—Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas +d'entrailles plus humaines et plus compatissantes que +les tiennes. Je me souviens qu'après la représentation, +lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui et tu +lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait +son âme à entrer dans le repos. Les autres actrices, entraînées +par ton exemple, en firent autant, et moi-même, +pour te plaire, j'eus ce courage, bien que les hommes en +aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien! cela +était bizarre et ressemblait à une folie; mais les choses +de cœur vont au cœur. Sa femme, à qui tu assurais une +pension, fut encore plus sensible à ce baiser de toi, belle +reine, donné au cadavre sanglant d'un affreux ouvrier... +(car il était affreux!) qu'à tous tes bienfaits; elle embrassa +tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer +son mari, et qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un +baiser de toi sur le front.</p> + +<p>Les yeux du fils aîné de la Floriani brillèrent comme +des escarboucles pendant ce récit.</p> + +<p>—Oui, oui, s'écria ce bel enfant, qui avait les traits +purs et la physionomie intelligente de sa mère, j'étais là +aussi, moi, et je n'ai rien oublié. Cela s'est passé comme +tu le dis, Signor; et moi aussi, j'ai embrassé le pauvre +Giananton!</p> + +<p>—C'est bien, Célio, dit la Floriani en embrassant son +fils, il ne faut pas trop se rappeler ces émotions-là; elles +étaient bien fortes pour ton âge; mais il ne faut pas non +plus les oublier. Dieu nous défend d'éviter le malheur et +la souffrance des autres; il faut toujours être tout prêt +à y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien à faire. +Tu vois, quand ce ne serait que bénir les morts et consoler +un peu ceux qui pleurent! C'est ta manière de voir, +n'est-ce pas, Célio?</p> + +<p>—Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermeté +qu'il tenait de sa mère; et il l'embrassa si fort et de +si grand cœur, qu'il laissa un instant, sur son cou rond +et puissant, la marque de ses vigoureuses petites mains.</p> + +<p>La Floriani ne fit pas attention à la rudesse de cette +étreinte, et ne lui en sut pas mauvais gré. Elle continua +de souper avec grand appétit; mais toujours occupée de +ses enfants, tout en parlant avec animation à Salvator, +elle veillait à ce qu'il mesurât avec sagesse les mets et le +vin à chacun, suivant son âge et son tempérament.</p> + +<p>C'était une nature active dans le calme, distraite pour +elle-même et attentive et vigilante pour les autres; ardente +dans ses affections, mais sans puérile inquiétude, toujours +occupée de faire réfléchir ses enfants sans entraver leur +gaieté, selon la portée de leur âge et la disposition de leur +naturel; jouant avec eux, et, en ce point, extrêmement +enfant elle-même, gaie par instinct et par habitude, et +surprenante par un sérieux de jugement et une fermeté +d'opinions qui n'empêchaient pas une tolérance maternelle, +étendue encore au delà du cercle de la famille. Elle +avait un esprit net, profond et enjoué. Elle disait des +choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans +rire elle-même. Elle avait pour système d'entretenir la +bonne humeur, et de prendre le côté plaisant des contrariétés, +le côté acceptable des souffrances, le côté salutaire +des malheurs. Sa manière d'être, sa vie entière, +son être lui-même, étaient une éducation incessante pour +les enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle +existait, elle pensait, elle respirait en quelque sorte pour +le bien-être moral et physique d'autrui, et ne paraissait +pas se souvenir, au milieu de ce travail, facile en apparence, +qu'il y eût pour elle des regrets ou des désirs +quelconques.</p> + +<p>Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et +Salvator le savait bien.</p> + +<p>Vers la fin du souper, les petites filles se disposèrent +à aller rejoindre leur petit frère, déjà endormi, dans la +chambre de leur mère. Le beau Célio qui, en raison de +ses douze ans, avait le privilége de ne se coucher qu'à +dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse qui +dominait la vue du lac.</p> + +<p>Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir +au dessert les dernières caresses de ses enfants, en +même temps que ces superbes marmots se disaient bonsoir +et s'embrassaient les uns les autres avec un cérémonial +pétulant, et des accolades moitié tendresse, moitié +combat. Avec son profil de camée antique, ses cheveux +roulés sans art et sans coquetterie autour de sa tête puissante, +sa robe lâche et sans luxe, sous laquelle on avait +peine à deviner une statue d'impératrice romaine, sa pâleur +calme, marbrée par les baisers violents de ses marmots, +ses yeux fatigués, mais sereins, ses beaux bras, +dont les muscles ronds et fermes se dessinaient gracieusement +lorsqu'elle y enfermait toute sa couvée, elle devint +tout à coup plus belle et plus vivante que Salvator +ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis, +qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation +sur le fond de la muraille, il laissa déborder son cœur.</p> + +<p>—Lucrezia! s'écria-t-il en couvrant de baisers ses +bras fatigués par tant de jeux et d'étreintes maternelles, +je ne sais pas où j'avais l'esprit, le cœur et les yeux, +quand je me suis imaginé que tu avais vieilli et enlaidi. +Jamais tu n'as été plus jeune, plus fraîche, plus suave, +plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu +n'as qu'un mot à dire, et peut-être que tu serais obligée +d'en dire beaucoup pour m'en empêcher. Tiens, je t'ai +toujours aimée d'amitié, d'amour, de respect, d'estime, +d'admiration, de passion... et à présent...</p> + +<p>—Et à présent, mon ami, tu te moques ou tu déraisonnes, +dit la Floriani avec la tranquille modestie que +donne l'habitude de régner. Ne parlons pas légèrement +de choses sérieuses, je t'en prie.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png" ></p> +<br> + + +<p>—Mais rien n'est plus sérieux que ce que je dis...... +Voyons! dit-il en baissant un peu la voix par instinct +plus que par véritable prudence, car le prince ne perdit +pas un mot; dis-moi, à cette heure, es-tu libre?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens +désormais tout entière à ma famille et à mes +enfants. Ce sont là des chaînes plus sacrées que toutes +les autres, et je ne les romprai plus.</p> + +<p>—Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais +l'amour, dis? Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renoncé?</p> + +<p>—C'est très-vrai.</p> + +<p>—Quoi! pas d'amant? Le père de Célio et de Stella?</p> + +<p>—Il est mort. C'était Memmo Ranieri.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?...</p> + +<p>—De ma Béatrice? Il m'a quittée avant qu'elle fût née.</p> + +<p>—Celui-là n'est donc pas le père du dernier?</p> + +<p>—De Salvator? non.</p> + +<p>—Ton dernier enfant s'appelle Salvator?</p> + +<p>—En mémoire de toi, et par reconnaissance de ce que +tu ne m'avais jamais fait la cour.</p> + +<p>—Divine et méchante femme! Mais enfin, où est le +père de mon filleul?</p> + +<p>—Je l'ai quitté l'année dernière.</p> + +<p>—Quitté! Toi, quitter la première?</p> + +<p>—Oui, en vérité! j'étais lasse de l'amour. Je n'y avais +trouvé que tourments et injustices. Il fallait, ou mourir +de chagrin sous le joug, ou vivre pour mes enfants en +leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas les aimer tous +également. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert, mais +je ne m'en repens pas.</p> + +<p>—Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec +un de mes amis, un Français, un homme de quelque +talent, un peintre...</p> + +<p>—Saint-Gély? Nous nous sommes aimés huit jours.</p> + +<p>—Votre aventure a fait du bruit.</p> + +<p>—Peut-être! Il fut impertinent avec moi, je le priai +de ne plus revenir dans ma maison.</p> + +<p>—Est-ce lui le père de Salvator?</p> + +<p>—Non, le père de Salvator est Vandoni, un pauvre +comédien, le meilleur, le plus honnête peut-être de tous +les hommes. Mais une jalousie puérile, misérable, le dévorait. +Une jalousie rétroactive, le croirais-tu? Ne pouvant +me soupçonner dans le présent, il m'accablait dans +le passé. C'était facile: ma vie donne prise au rigorisme; +aussi n'était-ce pas généreux. Je n'ai pu supporter ses +querelles, ses reproches, ses emportements, qui menaçaient +d'éclater bientôt devant mes enfants. J'ai fui, je +me suis tenue cachée ici pendant quelque temps, et +quand j'ai su qu'il avait pris son parti, j'ai acheté cette +maison et je m'y suis établie. Cependant, je suis encore +un peu sur le qui-vive, car il m'aimait beaucoup, et si sa +nouvelle maîtresse n'a pas le talent de le retenir, il est +capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne +veux à aucun prix.</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png" ></p> +<br> + + +<p>—Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore +les mains, garde-moi ici pour ton chevalier; je le +pourfendrai s'il se présente.</p> + +<p>—Merci, je me garderai bien sans toi.</p> + +<p>—Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui +s'était un peu animé avec quelques verres de marasquin +de Zara, et qui avait complétement oublié son ami et ses +serments.</p> + +<p>—Si fait, tant que tu voudras! répondit la Floriani en +lui donnant une petite tape sur la joue, mais sur l'ancien +pied.</p> + +<p>—Permets que ce soit le pied de guerre, et que je +m'insurge.</p> + +<p>—Prends garde, dit-elle en se dégageant de ses bras. +Si tu n'es plus mon ami comme autrefois, je te renverrai. +Allons retrouver ton compagnon de voyage qui doit s'ennuyer +là, tout seul, au salon!</p> + +<p>Karol qui, appuyé contre une colonne, entendait tout +ce dialogue, sortit comme d'un rêve, et s'éloigna pour +n'être pas surpris aux écoutes, où il s'était oublié. Il +passa sa main sur son front comme pour en chasser l'impression +d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait +fait pour pénétrer dans la pensée d'une existence si orageuse, +si désordonnée, si mêlée de choses superbes et +déplorables, avait brisé son âme. Il ne concevait pas que +Salvator s'enflammât, à mesure que cette femme lui dévoilait +audacieusement ses erreurs successives, et que ce +qui l'eût repoussé, lui, attirât ce jeune homme insensé +comme la lumière attire le papillon de nuit.</p> + +<p>Il ne se sentit point capable d'affronter leur présence. +Il craignait de ne pouvoir cacher son mécontentement à +Salvator, sa pitié à la Floriani. Il sortit précipitamment +par une autre porte, et, rencontrant le jeune Célio, il lui +demanda où était la chambre qu'on avait bien voulu lui +destiner. L'enfant le conduisit à l'étage supérieur, dans +un bel appartement où deux lits, d'une fraîcheur et d'un +moelleux recherchés, avaient été déjà préparés pour Salvator +et pour lui. Le prince pria l'enfant de dire à sa +mère que, se sentant fatigué, il s'était retiré, et qu'il la +priait d'agréer ses respects et ses excuses.</p> + +<p>Demeuré seul, il essaya de se recueillir et de se calmer. +Mais il ne put retrouver la placidité de ses pensées habituelles. +Il semblait qu'une influence brutale en eût profondément +troublé la source. Il résolut de se coucher et +de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce +lit délicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner +minuit sans avoir fermé l'œil. Salvator ne venait pas non +plus.</p> +<br><br> + + + +<h3>VIII.</h3> + +<br> +<p>Salvator Albani était cependant un grand dormeur. +Comme tous les hommes dispos, robustes, actifs et insouciants, +il mangeait comme quatre, se fatiguait tout le +jour, et ne se faisait pas prier pour s'endormir aussi vite +que le prince, à qui des habitudes régulières et une petite +santé imposaient l'obligation de ne pas veiller.</p> + +<p>Si par hasard pourtant, depuis qu'ils étaient en voyage +tête à tête, Salvator prolongeait un peu sa soirée, il ne +manquait point d'aller deux ou trois fois s'assurer que +<i>son enfant</i> (comme il l'appelait) dormait tranquillement. +Il avait l'instinct paternel, et quoiqu'il n'eût que quatre +ou cinq ans de plus que Karol, il le soignait comme il eût +fait pour un fils, tant il avait besoin de servir et d'aider +aux êtres plus faibles que lui. En cela, il avait quelque +ressemblance avec la Floriani, et pouvait apprécier mieux +que personne l'amour profond qu'elle portait à sa progéniture.</p> + +<p>Malgré tout, Salvator oublia, cette fois, sa sollicitude +accoutumée, et la Floriani, qui ne savait pas à quels ménagements +et à quels soins le prince était habitué de sa +part, ne lui fit pas songer à le rejoindre.</p> + +<p>—Ton ami nous a déjà quittés, lui dit-elle après que +Célio eut rempli son message. Il paraît souffrant. Comment +l'appelles-tu? Depuis quand voyagez-vous ensemble? On +dirait qu'il a du chagrin?...</p> + +<p>Quand Salvator eut répondu à toutes ces questions:</p> + +<p>—Pauvre enfant! reprit la Floriani, il m'intéresse. +C'est beau d'aimer ainsi sa mère et de la pleurer si longtemps! +Sa figure et ses manières m'ont été au cœur. Ah! +si mon pauvre Célio me perdait, il serait bien à plaindre! +Qui l'aimerait comme moi?</p> + +<p>—Il faut adorer ses enfants et vivre pour eux comme +tu le fais, dit Salvator; mais il ne faut pas trop les habituer +à vivre pour eux-mêmes ou pour la tendre mère qui +se consacre à eux. Il y a des dangers et des inconvénients +graves à ne pas donner à leur esprit tout le développement +dont il est susceptible, et mon ami en est un +exemple: c'est un être adorable, mais malheureux.</p> + +<p>—Comment cela? pourquoi? explique-moi cela? Quand +il s'agit d'enfants, de caractères, d'éducation, je suis toujours +prête à écouter et à réfléchir.</p> + +<p>—Oh! mon ami est un étrange caractère, et je ne +saurais te le définir; mais, en deux mots, je te dirai qu'il +prend tout avec excès, l'affection et l'éloignement, le +bonheur et la peine.</p> + +<p>—Eh bien, c'est une nature d'artiste.</p> + +<p>—Tu l'as dit; mais on ne l'a pas assez développé dans +ce sens; il a une passion vive, mais trop générale pour +l'art. Il est exclusif dans ses goûts, mais il n'est pas dominé +par une spécialité qui l'occupe et le contraigne à se +distraire de la vie réelle.</p> + +<p>—Eh bien, c'est une nature de femme.</p> + +<p>—Oui; mais pas comme la tienne, ma Floriani. Quoiqu'il +soit capable d'autant de passion, de dévouement, +de délicatesse, d'enthousiasme, que la femme la plus +tendre...</p> + +<p>—En ce cas, il est bien à plaindre, car il cherchera +toute sa vie sans trouver un cœur qui lui réponde parfaitement.</p> + +<p>—Ah! c'est que tu n'as pas bien cherché, Lucrezia; +si tu voulais, tu trouverais sans aller bien loin!</p> + +<p>—Parle-moi de ton ami...</p> + +<p>—Non, ce n'est pas de lui, c'est de moi que je te +parle.</p> + +<p>—J'entends bien, je te répondrai tout à l'heure; mais +je n'aime pas à changer de propos à chaque instant. Réponds-moi +d'abord: pourquoi dis-tu qu'il est si différent +de moi, ton ami, malgré les rapports que tu prétends +établir?</p> + +<p>—C'est qu'il y a mille nuances dans ton esprit et qu'il +n'y en a pas dans le sien. Le travail, les enfants, l'amitié, +la campagne, les fleurs, la musique, tout ce qui est +bon et beau, tu le sens si vivement que tu peux toujours +te distraire et te consoler.</p> + +<p>—C'est vrai. Et lui?</p> + +<p>—Il aime tout cela par rapport à l'être qu'il aime, +mais rien de tout cela par soi-même. L'objet de son +amour mort ou absent, rien n'existe plus pour lui. Le +désespoir et l'ennui l'accablent, et son âme n'a pas assez +de vigueur pour recommencer la vie à cause d'un nouvel +amour.</p> + +<p>—C'est beau, cela! dit la Floriani saisie d'une naïve +admiration. Si j'avais rencontré une âme pareille quand +j'ai aimé pour la première fois, je n'aurais eu qu'un +amour dans ma vie.</p> + +<p>—Tu me fais peur, Lucrezia. Est-ce que tu vas aimer +mon petit prince?</p> + +<p>—Je n'aime pas les princes, répondit-elle d'un air +ingénu. Je n'ai jamais pu aimer que de pauvres diables. +D'ailleurs, ton petit prince serait mon fils!</p> + +<p>—Folle que tu es! tu as trente ans, et il en a vingt-quatre!</p> + +<p>—Ah! J'aurais cru qu'il n'en avait que seize ou dix-huit; +il a l'air d'un adolescent! Et quant à moi, je me +sens si vieille et si sage, que je me figure que j'en ai cinquante.</p> + +<p>—C'est égal, je ne suis pas tranquille; il faut que +j'emmène mon prince demain.</p> + +<p>—Tu peux être fort tranquille, Salvator, je n'aurai +plus d'amour. Tiens, dit-elle en lui prenant la main et en +la plaçant sur son cœur, il y a là une pierre désormais. +Mais non, ajouta-t-elle en plaçant la main de Salvator sur +son front, l'amour des enfants et la charité habitent encore +dans le cœur; mais le principal siège de l'amour est +là, vois-tu, dans la tête, et ma tête est pétrifiée. Je sais +qu'on le place dans les sens; ce n'est pas vrai pour les +femmes intelligentes. Il suit chez elles une marche progressive; +il s'empare du cerveau d'abord, il frappe à la +porte de l'imagination. Sans cette clef d'or, il n'entre +point. Quand il s'en est rendu maître, il descend dans +les entrailles, il s'insinue dans toutes nos facultés, et +nous aimons alors l'homme qui nous domine comme un +Dieu, comme un enfant, comme un frère, comme un +mari, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite +et subjugue toutes nos fibres vitales, j'en conviens, et les +sens y jouent un grand rôle à leur tour. Mais la femme +qui peut connaître le plaisir sans l'enthousiasme est une +brute, et je te déclare que l'enthousiasme est mort en +moi. J'ai eu trop de déceptions, j'ai trop d'expérience, et +par-dessus tout cela, je suis trop fatiguée. Tu sais comme +je me suis dégoûtée du théâtre tout à coup, par lassitude, +quoique je fusse dans toute ma force physique. Mon imagination +était rassasiée, épuisée. Je ne trouvais plus dans +le répertoire universel un seul rôle qui me parût vrai, et +quand j'essayais d'en faire un à mon gré, je m'apercevais, +après l'avoir joué une seule fois, que je n'avais pas +rendu mon sentiment en l'écrivant. Je ne le disais pas +bien, parce qu'il n'était pas bon, ce rôle, et je n'étais pas +dupe de moi-même quand le public essayait de me tromper +en applaudissant. Eh bien, je suis arrivée au même +point pour l'amour: j'ai usé trop vite les cordes de l'illusion.</p> + +<p>«L'amour est un prisme, continua la Floriani. C'est +un soleil que nous portons au front et par lequel notre +être intérieur s'illumine. Qu'il s'éteigne, et tout retombe +dans la nuit! Maintenant, je vois la vie et les hommes +tels qu'ils sont. Je ne peux plus aimer que par charité; +c'est ce que j'ai fait pour Vandoni, mon dernier amant. +Je n'avais plus d'enthousiasme, j'étais reconnaissante de +son affection, touchée de sa souffrance, je me dévouais; +je n'étais pas heureuse, je n'avais pas même d'ivresse. +C'était une immolation perpétuelle, insensée, contre nature. +Tout à coup, cette situation me fit horreur, je me +trouvai avilie. Je ne pus supporter le reproche de mes +amours passés, parce que, de tous ces amours où je m'étais +jetée naïvement et aveuglément, aucun ne me paraissait +aussi coupable que celui que j'essayais de faire +durer en dépit de moi-même... Oh! que de choses j'aurais +à vous dire là-dessus, mon ami! mais vous êtes encore +trop jeune, vous ne me comprendriez pas.</p> + +<p>—Parle! parle! s'écria Salvator, qui était devenu +pensif; et, retenant fortement la main de Lucrezia dans +la sienne: Fais que je te connaisse bien, lui dit-il, afin +que je continue à t'aimer comme ma sœur, ou que j'aie +le courage de t'aimer autrement. Vois, je suis calme, +parce que je suis attentif.</p> + +<p>—Aime-moi comme ta sœur, et non autrement, reprit-elle; +car moi je ne puis voir en toi qu'un frère. C'est +ainsi que j'aimais Vandoni, et depuis des années. Je l'avais +connu au théâtre, où il ne brillait pas par son talent, +mais où il se rendait utile par son activité, son dévouement +et sa bonté. Un soir... à la campagne, près de +Milan, un beau soir d'été, comme celui-ci! il me faisait +raconter l'histoire de ma rupture avec le chanteur Tealdo +Soavi, le père de ma chère petite Béatrice. Celui-là, je +l'avais aimé avec passion; mais c'était une âme lâche et +perverse. Il prétendait vouloir m'épouser, et il était marié! +Je ne tenais point au mariage; mais, à la vérité, je +ne pus apprendre sans horreur qu'il savait mentir si +longtemps et si habilement. Je fus amère et emportée +dans mes reproches; il me quitta au moment où j'allais +devenir mère. Je n'aurais pas eu le courage de le chasser, +mais j'eus celui de ne pas le rappeler.</p> + +<p>«Béatrice n'avait encore qu'un an lorsque le pauvre +Vandoni, qui s'était fait mon serviteur, mon cavalier-servant, +mon âme damnée, et qui m'aimait depuis bien +longtemps sans oser me le dire, en écoutant le récit de +mes chagrins, se jeta à mes pieds:—«Aime-moi, me +dit-il, et je te consolerai de tout. Je réparerai, j'effacerai +tout le mal qu'on t'a fait. Je sais bien que tu n'auras +pas de passion pour moi; mais cède à la mienne, et +peut-être que l'amour qui me consume se communiquera +à ton cœur. D'ailleurs, avec ton amitié et ta confiance, +je serai encore le plus heureux, le plus reconnaissant +des hommes.»</p> + +<p>«Je résistai longtemps. J'avais tant d'amitié pour lui, +en effet, que l'amour m'était impossible. Je voulus l'éloigner; +il voulut sérieusement se tuer. J'essayai de vivre +chastement près de lui; il devint comme fou. Je cédai; +je crus que je commettais un inceste, tant j'eus de honte, +de douleur et de larmes, au lieu d'ivresse, dans ses bras.</p> + +<p>«Ses transports pourtant m'attendrirent, et, pendant +quelque temps, j'eus avec lui une existence assez douce. +Mais il avait compté que son exaltation serait à la fin partagée. +Quand il vit qu'il s'était trompé et que je n'étais +pour lui qu'une compagne douce et dévouée, il n'eut pas +la modestie de se dire que je le connaissais trop pour +avoir de l'enthousiasme, et que, plus je le connaîtrais, +moins l'enthousiasme pourrait venir. Il était jeune, beau, +plein de cœur; il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction; +il ne concevait pas qu'il ne pût exercer sur moi +aucun prestige... Ni toi non plus, peut-être, Salvator? +Je vais te dire pourquoi il n'en exerçait point.</p> + +<p>«Ce n'est pas au mérite de l'être aimé qu'il faut mesurer +la puissance de l'amour que nous éprouvons. L'amour +vit de sa propre flamme pendant un certain temps, +et même il s'allume en nous sans consulter notre expérience +et notre raison. Ce que je te dis là est banal dans +l'exemple, et tous les jours on voit des êtres sublimes ne +rencontrer qu'ingratitude et trahison, tandis que des +âmes perverses ou misérables inspirent des passions violentes +et tenaces.</p> + +<p>«On le voit, on le constate et l'on s'en étonne toujours, +parce qu'on n'en recherche pas la cause, parce que l'amour +est un sentiment de nature mystérieuse, que tout +le monde subit sans le comprendre. Ce sujet est si profond +qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant, ne pourrait-on +essayer sérieusement ce qui n'a été qu'aperçu +d'une manière vague? Ne pourrait-on l'étudier, l'analyser, +le comprendre et le connaître jusqu'à un certain +point, ce sentiment délicieux et terrible, le plus grand +que l'espèce humaine ressente, celui auquel nul ne se +soustrait, et qui, pourtant, prend autant de formes et +d'aspects différents qu'il existe d'individualités sur la +terre? Ne pourrait-on du moins saisir son essence métaphysique, +découvrir la loi de son idéal, et savoir ensuite, +en s'interrogeant soi-même, si c'est un amour noble +et juste, ou bien un amour funeste et insensé qu'on porte +en soi?</p> + +<p>—Voilà de grandes préoccupations, Lucrezia! dit +Salvator, et, puisque tu en es à ce point de méditation, +je vois bien que tu n'es plus sous l'empire des passions.</p> + +<p>—Ce ne serait pas une raison, reprit-elle. On peut +éprouver de grandes émotions et s'en rendre compte. +C'est peut-être un malheur; mais j'ai cette faculté, je l'ai +toujours eue; et, au milieu des plus grands orages de +ma jeunesse, ma pensée se dévorait elle-même pour voir +clair dans la tempête qui la bouleversait; je ne conçois +même pas que, dans la passion, on ait une autre contention +d'esprit que celle-là. Je sais bien qu'elle n'aboutit pas; +que, plus on cherche à voir clair en soi, plus la vue se +trouble; mais cela vient, comme je te l'ai dit, de ce que +la loi de l'amour n'est pas connue, et de ce que le catéchisme +de nos affections est encore à faire.</p> + +<p>—Ainsi, dit Salvator, tu as beaucoup cherché, toi, et +tu n'as pas trouvé le mot de l'énigme!</p> + +<p>—Non, mais je pressens quelque chose, c'est qu'il est +dans l'Évangile.</p> + +<p>—L'amour dont nous parlons ici n'est pas dans l'Évangile, +ma pauvre amie. Jésus l'a proscrit, il l'a ignoré. +Celui qu'il nous enseigne s'étend à l'humanité collective, +et ne se concentre pas sur un seul être.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit-elle; mais il me semble +que tout ce que Jésus a dit et pensé n'est pas assez compris +dans l'Évangile, et je jurerais qu'il n'était pas aussi +ignorant sur l'amour qu'on veut bien le dire. Qu'il ait +vécu vierge, je le veux bien, il n'en a que mieux saisi le +côté métaphysique de l'amour. Qu'il soit Dieu, je le veux +bien encore; je vois alors, dans son incarnation, un mariage +avec la matière, une alliance avec la femme, qui ne +me laisse pas de doutes sur la pensée divine. Ne te +moque donc pas de moi quand je te dis que Jésus a mieux +compris l'amour que qui que ce soit; remarque bien sa +conduite avec la femme adultère, avec la Samaritaine, +avec Marthe et Marie, avec Madeleine; sa parabole des +ouvriers de la douzième heure, si sublime et si profonde! +Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense, +tend à nous montrer l'amour plus grand dans sa cause +que dans son objet, faisant bon marché de l'imperfection +des êtres, et s'excitant à être d'autant plus vaste et plus +ardent que l'humanité est plus coupable, plus faible et +moins digne de ce généreux amour.</p> + +<p>—Oui, tu fais là la peinture de la charité chrétienne.</p> + +<p>—Eh bien, l'amour, le grand, le véritable amour, +n'est-il pas la charité chrétienne appliquée et comme +concentrée sur un seul être?</p> + +<p>—Utopie! l'amour est le plus égoïste des sentiments, +le plus inconciliable avec la charité chrétienne.</p> + +<p>—L'amour, tel que vous l'avez fait, misérables hommes! +s'écria la Lucrezia avec feu; mais l'amour que Dieu +nous avait donné, celui qui, de son sein, aurait dû passer, +pur et brûlant, dans le nôtre, celui que je comprends, +moi, que j'ai rêvé, que j'ai cherché, que j'ai cru saisir et +posséder quelquefois dans ma vie (hélas! le temps de +faire un rêve et de s'éveiller en sursaut), celui pourtant +auquel je crois comme à une religion, bien que j'en sois +peut-être le seul adepte et que je sois morte à la peine +de le poursuivre... celui-là est calqué sur l'amour que +Jésus-Christ a ressenti et manifesté pour les hommes. +C'est un reflet de la charité divine, il obéit aux mêmes +lois; il est calme, doux, et juste avec les justes. Il n'est +inquiet, ardent, impétueux, passionné en un mot, que +pour les pécheurs. Quand tu verras deux époux, excellents +l'un pour l'autre, s'aimer d'une manière paisible, +tendre et fidèle, dis que c'est de l'amitié; mais quand tu +te sentiras, toi, noble et honnête homme, violemment +épris d'une misérable courtisane, sois certain que ce sera +de l'amour, et n'en rougis pas! C'est ainsi que le Christ +a chéri ceux qui l'ont sacrifié!</p> + +<p>«C'est ainsi que, moi, j'ai aimé Tealdo Soavi. Je le +savais bien égoïste, vaniteux, ambitieux, ingrat, mais +j'en étais folle! Quand je le connus infâme, je le maudis, +mais je l'aimais encore. Je l'ai pleuré avec une amertume +si âcre que, depuis ce temps-là, j'ai perdu la faculté d'aimer +un autre homme. J'ai paru vite consolée, et, maintenant, +je le suis certainement; mais le coup a été si violent, +la blessure si profonde, que je n'aimerai plus!»</p> + +<p>La Floriani essuya une larme qui coulait lentement sur +sa joue pâle et calme. Sa figure n'exprimait aucune irritation, +mais sa tranquillité avait quelque chose d'effrayant.</p> +<br><br> + + + +<h3>IX.</h3> + +<br> +<p>—Ainsi, c'est à cause d'un scélérat que tu n'as pu +aimer un honnête homme? dit Salvator ému: tu es une +étrange femme, Lucrezia!</p> + +<p>—Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour? +reprit-elle. N'était-il pas assez heureux par lui-même, de +se sentir juste, bien organisé, sage, en paix avec sa +conscience et avec les autres? Il demandait mon amitié +pour récompense d'une bonne vie et d'un long dévouement. +Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda +de la passion; il lui fallait de l'inquiétude, des +tourments. Il ne dépendait pas de moi d'être malheureuse +à cause de lui. Il ne put me pardonner de vouloir +le rendre heureux.</p> + +<p>—Voilà bien des paradoxes, mon amie, j'en suis +épouvanté! Tu dis de fort belles choses, mais si l'on +voulait te résumer, ce serait difficile. L'amour, dis-tu, +est généreux, sublime et divin. Le Christ lui-même nous +l'a enseigné indirectement en nous enseignant la charité. +C'est la compassion poussée jusqu'à l'emportement, +le dévouement jusqu'au délire. Cela, par conséquent, +n'entre que dans les grands cœurs. Alors les grands +cœurs sont condamnés à l'enfer dès cette vie, puisqu'ils +ne brûlent de ce feu sacré que pour les méchants et les +ingrats.</p> + +<p>—Mais cela est certain! s'écria la Floriani, l'énigme +de la vie n'a pas d'autre mot: sacrifice, torture et lassitude. +Voilà pour la jeunesse, pour la force de l'âge et +pour la vieillesse.</p> + +<p>—Et les justes ne connaîtront pas le bonheur d'être +aimés, par conséquent?</p> + +<p>—Non, tant que le monde ne changera pas, et avec +lui le cœur humain. Si Jésus revient dans d'autres temps, +comme il l'a promis, il donnera, j'espère, de plus douces +lois à une nouvelle race d'hommes; mais aussi cette +race vaudra mieux que nous.</p> + +<p>—Ainsi, point d'amour partagé, point d'ivresse pure +pour nos générations?</p> + +<p>—Non, non, trois fois non!</p> + +<p>—Tu me fais peur, âme désespérée!</p> + +<p>—C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour: il +n'y est point. Le bonheur, c'est le calme, c'est l'amitié; +l'amour, c'est la tempête, c'est le combat.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je vais te définir un autre amour: +l'amitié, par conséquent le calme, uni à la volupté; c'est-à-dire, +la jouissance, le bonheur.</p> + +<p>—Oui, c'est là l'idéal du mariage. Je ne le connais +pas, bien que je l'aie rêvé et poursuivi.</p> + +<p>—- Et de ce que tu l'ignores, tu le nies?</p> + +<p>—Salvator, as-tu jamais rencontré deux amants ou +deux époux qui s'aimassent absolument de la même manière, +avec autant de force ou de calme l'un que l'autre?</p> + +<p>—Je ne sais pas... je ne crois pas!</p> + +<p>—Moi, je suis bien sûre que non. Dès que la passion +s'empare de l'un des deux (et c'est inévitable!) l'autre +s'attiédit, la souffrance arrive, et le bonheur est troublé, +sinon perdu. Dans la jeunesse, on cherche à s'aimer, +dans l'âge fait, on s'aime en se torturant, dans l'âge +mûr, on s'aime, mais l'amour est parti!</p> + +<p>—Eh bien, dans l'âge mûr, tu te marieras, je le vois; +tu feras un mariage de raison, de douce sympathie, et +tu vivras heureuse par l'amitié conjugale. C'est là ton +rêve, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, Salvator, l'âge mûr est venu pour moi. Mon +cœur a cinquante ans, mon cerveau en a le double, et +je ne crois pas que l'avenir me rajeunisse. Il aurait fallu +n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui toutes les +vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver +le dévouement angélique que le Christ nous a enseigné. +Cette vertu aurait pu alors compter sur sa récompense. +La vieillesse serait venue tout guérir, et je me serais endormie +doucement auprès du compagnon de ma vie, sûre +d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui +avoir consacré un dévouement utile.</p> + +<p>—Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonné à ton +premier amant! Quand je t'ai connue, tu semblais résolue +à pardonner éternellement au second!</p> + +<p>—J'ai manqué de patience, la foi m'a abandonnée; +j'ai obéi à la faiblesse de la nature humaine, au découragement, +à la folle espérance d'être heureuse par un +autre. Je me suis trompée. Les hommes ne peuvent nous +savoir gré de l'héroïsme que nous avons eu pour d'autres +que pour eux; ils nous en font un crime et un reproche, +au contraire, et plus nous nous sommes dévouées +avant de les connaître, plus ils nous jugent incapables +de nous dévouer pour eux.</p> + +<p>—N'est-ce pas vrai?</p> + +<p>—Cela devient vrai après un certain nombre d'erreurs +et d'entraînements. L'âme s'épuise, l'imagination +se glace, le courage s'en va, les forces nous abandonnent. +C'est là où j'en suis! Si je disais maintenant à un +homme que je suis capable d'aimer, je mentirais effrontément.</p> + +<p>—Ah! tu n'as jamais été coquette, ma pauvre Floriani, +et je vois que tu ne pourrais devenir galante!</p> + +<p>—Tu me plains donc à cause de cela?</p> + +<p>—Je me plains, moi! car, malgré tout ce que tu me +dis là, et peut-être à cause de cela même, je me sens +éperdument amoureux de toi.</p> + +<p>—En ce cas, bon soir, mon bon Salvator, tu partiras +demain.</p> + +<p>—Tu le veux? Ah! si tu pouvais le vouloir!</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—Que je resterais malgré toi, et que j'aurais de l'espoir.</p> + +<p>—Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'étais pas +fat, et tu l'es devenu.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais +pourquoi tu veux me faire croire que tu es devenue invulnérable. +N'as-tu jamais eu de caprices?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Ah! par exemple!</p> + +<p>—Ecoute, j'ai eu des entraînements violents, aveugles, +coupables! je ne le nie pas; mais ce n'étaient pas +des caprices. On appelle ainsi une intrigue de plaisir qui +dure huit jours..... Mais il y a aussi des passions de huit +jours!....</p> + +<p>—Il y a même des passions d'une heure! s'écria Salvator +avec emportement.</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, des illusions si soudaines et si +puissantes qu'elles font place à l'aversion et à l'épouvante +en se dissipant. Les passions les plus courtes ont +pu être les mieux senties; on les pleure et on en rougit +toute la vie.</p> + +<p>—Pourquoi donc en rougir si elles sont sincères? On +peut être bien sûr au moins que celles-là sont partagées.</p> + +<p>—On n'en est pas plus sûr que des autres.</p> + +<p>—Ce qui est spontané, irrésistible, est légitime et de +droit divin.</p> + +<p>—Le droit du plus fort n'est pas le droit divin, répondit +la Floriani en se dégageant des bras de Salvator. +Mon ami, pourquoi viens-tu m'outrager dans ma demeure? +Je n'ai pas d'enthousiasme pour toi.</p> + +<p>—Lucrèce! Lucrèce! tu ne te tuerais pas demain +matin?</p> + +<p>—Lucrèce eut tort de se tuer. Sextus ne l'avait point +possédée! Celui-là même qui a surpris les sens d'une +femme n'a pas été son amant.</p> + +<p>—Ah! tu as raison, ma chère Floriani, dit Salvator +en se mettant à ses genoux. Veux-tu me pardonner?</p> + +<p>—Oui, sans doute, dit-elle en souriant. Nous sommes +seuls et il est minuit. Je n'ai pas d'amant, et je t'ai reçu. +Ce qui se passe en toi n'est pas ta faute, mais la mienne. +Il faudra donc que je renonce, pendant dix ans encore, +à voir mes amis! c'est triste.</p> + +<p>—Oh! ma chère Floriani, vous pleurez, je vous ai +offensée!</p> + +<p>—Non, pas offensée. Ma vie n'a pas été assez chaste +pour que j'aie le droit de m'offenser d'un désir exprimé +brutalement.</p> + +<p>—Ne parle pas ainsi, je te respecte et je t'adore.</p> + +<p>—C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voilà +tout.</p> + +<p>—Foule-moi aux pieds, mais ne dis pas que je n'ai +que des sens auprès de toi. Mon cœur est ému, ma tête +exaltée, et ton refus, loin de m'irriter, augmente encore +mon respect et mon affection. Oublie que je t'ai fait de +la peine. Mon Dieu! comme te voilà pâle et triste! Malheureux +fou que je suis, j'ai réveillé le souvenir de toutes +tes douleurs! Ah! tu pleures, tu pleures amèrement! Tu +me donnes envie de me tuer, tant je me méprise!</p> + +<p>—Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani +avec douceur, en se levant et en lui tendant la +main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard que j'aurais dû +prévoir. J'en aurais ri autrefois! Si j'en pleure aujourd'hui, +c'est que je croyais être déjà entrée pour toujours +dans une vie de calme et de dignité. Mais il n'y a pas assez +longtemps que j'ai rompu avec la faiblesse et la folie +pour qu'on me croie sage et forte. Ces entretiens sur +l'amour, ces épanchements, ces confidences entre un +homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu +as eu de mauvaises pensées, tout le tort en est à mon +imprudence. Mais ne prenons pas cela trop au sérieux, +dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant à son ami +avec une admirable mansuétude. Je dois accepter cette +mortification en expiation de mes fautes passées, quoique +je n'en aie jamais commis de ce genre. Peut-être aurais-je +mieux fait d'être galante que d'être passionnée! Je +n'aurais nui qu'à moi-même, au lieu que ma passion a +brisé d'autres cœurs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator? +Je n'étais pas née pour les mœurs <i>philosophiques</i>, +comme on les appelait autrefois.... ni toi non plus, +mon ami, tu vaux mieux que cela. Ah! par respect +pour toi-même, ne demande pas aux femmes du plaisir +sans amour! autrement, tu cesseras d'être jeune avant +d'être vieux, et c'est la pire de toutes les existences morales.</p> + +<p>—Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outragée, +et tu me parles comme une mère à son fils... +Laisse-moi embrasser tes pieds, je ne suis plus digne +d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je +crois!</p> + +<p>—Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle +en passant son bras sous celui de Salvator. Viens dans +ma chambre.</p> + +<p>—Dans ta chambre! dit-il tout tremblant.</p> + +<p>—Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire +franc où il ne restait plus aucune amertume; et, lui faisant +traverser un boudoir, elle l'entraîna dans une pièce +tendue de blanc, où quatre petits lits couleur de rose +entouraient une sorte de hamac piqué suspendu par des +cordons de soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient +dans ce sanctuaire et formaient comme un rempart +autour de sa couche volante.</p> + +<p>—J'étais très-voluptueuse pour mon sommeil autrefois, +lui dit-elle, et j'avais de la peine à me réveiller +dans la nuit pour soigner mes enfants après les fatigues +du théâtre et du monde. Depuis que je goûte le bonheur +de vivre pour eux et avec eux, à toutes les heures du +jour et de la nuit, je me suis faite à des habitudes plus +vigilantes; je perche comme un oiseau sur la branche à +côté de son nid, et mes enfants ne font pas un mouvement +que je n'entende et que je ne surveille. Tu vois! +pour deux heures que je les ai quittés, j'ai été punie, j'ai +eu du chagrin. Si je m'étais couchée à dix heures avec +eux, comme de coutume, je ne me serais pas souvenue +du passé..... Ah! le passé, c'est mon ennemi!</p> + +<p>—Ton passé, ton présent, ton avenir sont adorables, +Lucrezia, et je donnerais toute ma vie pour avoir été toi +un seul jour. J'en serais fier, et ce jour ferait l'orgueil et +le bonheur de ma mémoire. Adieu! nous partirons, mon +ami et moi, à la pointe du jour. Permets que j'embrasse +tous tes enfants, et donne-moi ta bénédiction. Elle me +sanctifiera, et quand nous nous reverrons, je serai digne +de toi.</p> + +<p>Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il était +près d'une heure du matin. Il y pénétra avec précaution, +et s'approcha de son lit sur la pointe du pied, dans +la crainte de réveiller son ami, dont le silence et l'immobilité +lui faisaient croire qu'il dormait.</p> + +<p>Cependant, avant d'éteindre sa lumière, le jeune comte +alla doucement, selon son habitude, entr'ouvrir un peu +le rideau du prince, afin de s'assurer qu'il dormait paisiblement. +Il fut surpris de lui voir les yeux ouverts et +fixés sur lui, comme s'il interrogeait tous ses mouvements.</p> + +<p>—Tu ne dors pas, mon bon Karol? Je t'ai éveillé, +lui dit-il.</p> + +<p>—Je n'ai pas dormi, répondit le prince d'un ton où +perçait une sorte de tristesse et de reproche. J'étais inquiet +de toi.</p> + +<p>—Inquiet! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre: +sommes-nous dans un repaire de brigands? Tu +oublies que nous avons fait halte dans une bonne villa, +chez des personnes amies.</p> + +<p>—Nous avons fait <i>halte</i>! dit Karol avec un soupir +étrange: c'est ce que je craignais!</p> + +<p>—Oh! oh! ton pressentiment n'est pas dissipé? Eh +bien, tu en seras bientôt délivré. La halte ne sera pas +longue. Je vais me jeter pendant deux heures sur mon +lit, et nous partirons encore avant le lever du soleil.</p> + +<p>—Se retrouver et se quitter ainsi! reprit le prince en +s'agitant sur son chevet avec angoisse: c'est étrange.... +c'est affreux!</p> + +<p>—Comment! comment! que dis-tu là? Tu désires +que nous restions!</p> + +<p>—Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis +effrayé d'une telle facilité de séparation, après une telle +facilité de rapprochement.</p> + +<p>—Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'écria Salvator +en s'efforçant de rire; je comprends tes soupçons +et tes accusations un peu hasardées... un peu dures... +Tu t'imagines que je sors d'un tête-à-tête enivrant, et que, +satisfait d'une agréable et facile aventure, je m'apprête à +partir sans saluer la compagnie, sans regrets, sans +amour, en un mot? Grand merci!</p> + +<p>—Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais +parler pour me chercher querelle.</p> + +<p>—Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le +moment, dormons. Bonsoir!</p> + +<p>Et en gagnant son lit, où il se jeta avec un peu d'humeur, +Salvator murmura entre ses dents: Comme tu y +vas, toi! Que ces gens vertueux sont donc charitables! +Ah! ah! c'est très-plaisant, cela!</p> + +<p>Mais il ne riait pas de bien bon cœur. Il sentait qu'il +était coupable, et que si la Floriani eût voulu être aussi +folle que lui, l'accusation du prince n'eût porté que trop +juste.</p> +<br><br> + + + +<h3>X.</h3> + +<br> +<p>Karol était d'une finesse prodigieuse; les tempéraments +délicats et concentrés ont une sorte de divination, +qui les trompe souvent parce qu'elle va au delà de la vérité, +mais qui ne reste jamais en deçà, et qui, par conséquent, +semble magique quand elle tombe juste.</p> + +<p>—Ami, lui dit-il en essayant de se remettre sur son +oreiller sans agitation, ce qui ne lui était pas facile, vu +qu'il tremblait comme un homme pris de fièvre; tu es +cruel! Dieu sait pourtant que j'ai bien souffert pour toi +depuis trois heures, et qu'on souffre en proportion de +l'affection qu'on porte aux gens. Je ne puis supporter +l'idée d'une faute de ta part. Elle m'est plus cruelle, elle +me cause plus de honte et de regret que si je la commettais +moi-même.</p> + +<p>—Je n'en crois rien, reprit Salvator avec sécheresse. +Tu te brûlerais la cervelle, si tu avais seulement une +pensée légère. Aussi tu es implacable pour celles des autres!</p> + +<p>—Je ne me suis donc pas trompé! dit Karol, tu as +fait commettre à cette malheureuse créature une erreur +de plus, et toi....</p> + +<p>—Moi, je suis un vaurien, un drôle, tout ce que tu +voudras, s'écria Salvator en s'asseyant sur son lit, et en +écartant son rideau pour parler en face à Karol; mais +cette femme, vois-tu, c'est un ange, et tant pis pour toi +si tu n'as pas assez de cœur et d'esprit pour la comprendre.</p> + +<p>C'était la première fois que Salvator disait une parole +dure et outrageante à son ami. Il était vivement excité +par les émotions de la soirée, et il ne pouvait supporter +ce blâme, qu'il n'avait pas mérité d'une manière agréable.</p> + +<p>Il n'eut pas plus tôt exhalé son dépit, qu'il s'en repentit +amèrement; car il vit la figure expressive de Karol pâlir, +se décomposer, et trahir une douleur profonde.</p> + +<p>—Ecoute, Karol, dit-il en donnant un grand coup de +pied à la muraille pour faire rouler son lit auprès de celui +de son ami, ne te fâche pas, n'aie pas de chagrin! c'est +bien assez pour moi d'en avoir causé déjà, ce soir, à un +être que j'aime presque autant que toi.... autant que toi, +s'il est possible! Plains-moi, gronde-moi, je le veux +bien, je le mérite; mais n'accuse pas cette excellente et +admirable amie.... je vais tout te raconter.</p> + +<p>Et Salvator, incapable de résister à la muette domination +de son ami, lui rapporta de point en point, avec la +plus grande véracité, et en entrant dans les moindres +détails, tout ce qui s'était passé entre leur hôtesse et lui.</p> + +<p>Karol l'écouta avec une grande émotion intérieure, +que Salvator, troublé par sa propre confession, ne remarqua +pas assez. Cette peinture des instincts sublimes +et de la vie insensée de la Floriani lui porta le dernier +coup, et son imagination en fut fortement impressionnée. +Il crut la voir aux bras du misérable Tealdo Soavi, +puis la compagne d'un comédien vulgaire, complaisante +par bonté, avilie par grandeur d'âme. Outragée bientôt +par les désirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon lui, +aurait aussi bien courtisé la servante de l'auberge d'Iseo, +s'il eût passé la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit +Lucrezia dans sa chambre, au milieu de ses enfants endormis. +Il la vit partout grande par nature et dégradée +par le fait. Il se sentit transir et brûler, bondir vers elle +et défaillir à son approche. Quand Salvator eut cessé de +parler, une sueur froide baignait le front de Karol.</p> + +<p>Pourquoi t'en étonnerais-tu, lecteur perspicace? Tu as +bien déjà deviné que le prince de Roswald était tombé +éperdument amoureux à la première vue et pour toute +sa vie, de la Lucrezia Floriani?</p> + +<p>Je t'ai promis, ou plutôt je t'ai menacé de n'avoir pas +le plaisir de la plus petite surprise, dans tout le cours de +ce récit. Il eût été assez facile de te dissimuler les angoisses +de mon héros, avant l'explosion d'un sentiment de plus +en plus invraisemblable et difficile à prévoir. Mais tu n'es +pas si simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et, connaissant +le cœur humain tout aussi bien que ceux qui s'en +font les historiens, sachant fort bien, d'après ta propre +expérience, peut-être, que les amours réputés impossibles +sont précisément ceux qui éclatent avec le plus de +violence, tu n'aurais pas été la dupe de ce prétendu stratagème +de romancier. A quoi bon, dès lors, t'impatienter +par de savantes manœuvres et de perfides ménagements? +Tu lis tant de romans, que tu en connais bien +toutes les <i>ficelles</i>, et, quant à moi, j'ai résolu de ne +point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais +et m'en savoir mauvais gré.</p> + +<p>Pourquoi cette femme, qui n'était plus ni très-jeune, +ni très-belle, dont le caractère était précisément l'opposé +du sien, dont les mœurs imprudentes, les dévouements +effrénés, la faiblesse du cœur et l'audace d'esprit semblaient +une violente protestation contre tous les principes +du monde et de la religion officielle: pourquoi enfin la comédienne +Floriani avait-elle, sans le vouloir, et sans +même y songer, exercé un tel prestige sur le prince de +Roswald? Comment cet homme, si beau, si jeune, si +chaste, si pieux, si poétique, si fervent et si recherché +dans toutes ses pensées, dans toutes ses affections, dans +toute sa conduite, tomba-t-il inopinément et presque sans +combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions, +désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle +à l'égard de celles qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au +fanatisme à l'égard de celles qu'il avait toujours +niées, et qu'il devait nier toujours? Ceci, et je ne me +charge point de vous le dire, c'est ce qu'il y a de plus +inexplicable au moyen de la logique; c'est ce qu'il y a +de plus vraisemblable dans mon roman, puisque la vie de +tous les pauvres cœurs humains offre pour chacun une +page, sinon un volume, de cette expérience funeste.</p> + +<p>Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu de ses paradoxes, +avait touché à vif quelque point de la vérité, +lorsqu'en parlant de l'amour avec Salvator Albani, elle +avait dit que les âmes généreuses ou tendres sont condamnées +à n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent?</p> + +<p>Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les +éléments les plus contraires, et lorsque Salvator rapporta +à son jeune ami les théories un peu confuses, un peu folles, +mais enthousiastes et peut-être sublimes de la Lucrezia, +il est certain que Karol se sentit tombé sous la loi de cette +épouvantable fatalité. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit +furent si violents, et, en même temps, la fascination +que son pressentiment lui avait vaguement annoncée +livrèrent de tels combats à sa pauvre âme, qu'il n'eut +pas la force de faire la moindre réflexion à son ami.—Nous +partirons donc dans une heure, lui dit-il: repose-toi +au moins un instant, Salvator; je ne me sens point +assoupi: je te réveillerai quand le jour sera venu.</p> + +<p>Salvator, cédant à la puissance de la jeunesse, s'endormit +profondément, soulagé, sans doute, d'avoir ouvert +son cœur et résumé ses émotions. Il n'était point +honteux d'avoir fait auprès de Lucrezia ce qu'un roué +eût appelé un <i>pas de clerc</i>. Il s'en repentait sincèrement; +mais la sachant bonne et vraie, il comptait sur +son pardon et ne prononçait pas le vœu téméraire de ne +jamais recommencer la même tentative auprès des autres +femmes.</p> + +<p>Karol ne s'endormit pas: une fièvre réelle, assez forte, +s'empara de lui, et, en se sentant malade de corps, il +essaya de se rassurer un peu sur l'invasion de cette maladie +morale qu'il regarda comme un symptôme de maladie +physique. «Ce sont des hallucinations, se disait-il. +La dernière figure nouvelle que j'ai rencontrée dans ce +voyage s'est fixée dans mon cerveau, et elle m'assiége +maintenant comme un fantôme de la fièvre. Ce pourrait +être toute autre personne, dont l'image eût ainsi tourmenté +mon insomnie.»</p> + +<p>Le jour naissant blanchit l'horizon, et Karol se leva, +afin de s'habiller lentement avant de réveiller son compagnon; +car il se sentait extrêmement faible, et, à diverses +reprises, il fut forcé de s'asseoir. Lorsque Salvator, +remarquant l'animation de ses joues et quelques +frissons convulsifs, lui demanda s'il souffrait, il le nia, +bien décidé qu'il était à ne point se laisser retenir. Au +moment où ils sortaient de leur chambre, ils entendirent +du bruit en bas. On était déjà éveillé dans la maison. Il +fallait traverser l'étage inférieur pour gagner le jardin et +le rivage, où ils comptaient profiter de quelque barque +de pêcheur. Au moment où ils mettaient le pied dehors, +ils se trouvèrent en face de la Floriani.</p> + +<p>—Où allez-vous si vite? leur dit-elle en prenant la main +à l'un et à l'autre; on met les chevaux à ma voiture, et +Célio, qui mène à ravir, se fait grande fête d'être votre +cocher jusqu'à Iseo. Je ne veux pas que vous traversiez le +lac à cette heure; il y a encore une petite brume fraîche +et très-malfaisante, non pas pour toi, Salvator, mais +pour ton ami qui ne se porte pas très-bien. Non! vous +n'êtes pas bien, monsieur de Roswald! ajouta-t-elle en +reprenant la main de Karol, et en la retenant dans les +siennes avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai été +frappée, tout à l'heure, de la chaleur de votre main, et +je crains que vous n'ayez un peu de fièvre. Les nuits et +les matinées sont froides, ici; rentrez, rentrez, je le +veux! Pendant que vous prendrez le chocolat, la voiture +sera prête, vous vous y renfermerez bien, et vous +aurez, à Iseo, le premier rayon du soleil, qui dissipera +la mauvaise influence du lac.</p> + +<p>—Il est donc vrai que votre miroir, chère sirène, a +une influence un peu perfide? dit Salvator en se laissant +ramener dans l'intérieur de la maison. Mon ami prétendait, +dès hier, s'en apercevoir, et moi je n'y croyais +point.</p> + +<p>—Si c'est le lac que tu appelles mon miroir, cher +Ulysse, répondit Lucrezia en riant, je te dirai qu'il est +comme tous les lacs du monde, et que quand on n'est +pas né sur ses rives, il faut s'en méfier un peu. Mais je +n'aime pas la sécheresse de cette main, dit-elle en interrogeant +le pouls de Karol, de cette petite main, car c'est +la main d'une femme... <i>Che manina!</i> ajouta-t-elle en +se tournant vers Salvator avec naïveté: mais prends-y +garde! ton ami n'est pas bien. Je m'y connais, moi, mes +enfants n'ont jamais eu d'autre médecin que moi.</p> + +<p>Salvator voulut à son tour tâter le pouls du prince: +mais celui-ci affecta de prendre un peu d'humeur de cette +inquiétude. Il retira brusquement des mains du comte, +celle qu'il avait abandonnée en tremblant à la Floriani.—Je +t'en prie, mon bon Salvator, dit-il, n'essaie pas de +me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas +trop que je ne suis jamais en bonne santé. J'ai assez mal +dormi; je suis un peu agité, et voilà tout. Le mouvement +de la voiture me remettra. La signora est trop bonne, +ajouta-t-il du bout des dents et d'un ton un peu sec, qui +semblait dire: «Je vous serais fort obligé de me laisser +partir au plus vite.»</p> + +<p>La Floriani fut frappée de son accent: elle le regarda +avec surprise, et crut voir dans la brièveté de sa parole +un nouvel indice de fièvre. Il avait une forte fièvre, en +effet, mais la bonne Lucrezia était à cent lieues de s'imaginer +que le siége du mal était dans l'âme, et qu'elle en +était la cause.</p> + +<p>Une collation était servie. Pendant que Salvator se laissait +aller à son bon appétit ordinaire, Karol prit du café +à la dérobée. Rien ne lui était plus contraire dans ce moment-là, +et il n'en prenait jamais. Mais il se sentait défaillir +si rapidement qu'il voulait absolument se donner +une force factice pour s'en aller sans laisser voir son +profond malaise.</p> + +<p>En effet, il crut se sentir mieux après avoir pris cet +excitant, et, en voyant Salvator qui s'oubliait à dire une +foule de tendresses à la Floriani, il éprouva une vive impatience; +il eut bien de la peine, même, à ne pas l'interrompre +par des paroles de dépit. Enfin, la voiture roula +sur le sable devant la maison, et le beau Célio, bondissant +de plaisir, prit les guides de deux jolis petits chevaux +corses qui traînaient une calèche légère. Un domestique, +attentif et dévoué, était assis à ses côtés, sur le +siége.</p> + +<p>Au moment de quitter Lucrezia, le comte Albani, qui +l'aimait véritablement, éprouva un chagrin et un redoublement +d'affection qui se manifestèrent en caresses expansives, +suivant son habitude. Après lui avoir mille fois +demandé pardon tout bas, il s'arracha à une émotion qui +réveillait, malgré lui, la pensée de ses torts, car il prenait +un singulier plaisir à embrasser les joues calmes, les +douces mains et le cou velouté de sa belle amie. Elle, sans +pruderie, comme sans coquetterie, souffrait ces adieux +voluptueux et tendres, avec un peu trop d'obligeance ou +de distraction au gré de Karol, et, en ce moment, il lui +sembla qu'il la haïssait. Pour ne pas voir la dernière embrassade, +qui fut presque passionnée de la part de son +ami, il se jeta au fond de la voiture et détourna la tête. +Mais, au moment où la voiture partait, il rencontra le +visage de Lucrezia tout auprès de la portière. Elle lui +adressait un adieu amical, et lui tendait une boîte de +chocolat qu'il prit machinalement avec un profond salut +glacé, et qu'il jeta ensuite avec humeur sur la banquette +devant lui.</p> + +<p>Salvator ne vit point ce mouvement. A moitié hors de +la voiture, il envoyait encore des baisers à la Floriani et +à ses petites-filles, qui, sortant de leurs lits, et à demi +vêtues, lui faisaient de gracieux signes avec leurs jolis +bras nus.</p> + +<p>Quand il ne vit plus que les arbres et les murs de la +villa, il sentit son bon cœur italien, volage mais sincère, +se gonfler et se fendre. Il couvrit sa figure de son mouchoir +et versa quelques larmes. Puis, honteux de cette +faiblesse, et craignant qu'elle ne semblât ridicule au +prince, il essuya ses yeux et se tourna vers lui avec un +peu d'embarras, pour lui dire:</p> + +<p>—N'est-ce pas, voyons, que la Floriani n'est pas ce +que tu croyais?</p> + +<p>Mais la parole expira sur ses lèvres, lorsqu'il vit la +figure contractée et la pâleur livide de son ami. Karol +avait les lèvres blanches comme ses joues, les yeux fixes +et ternes, les dents serrées. Salvator l'appela et le secoua +en vain; il ne sentait et n'entendait rien: il avait perdu +connaissance. Pendant quelques instants, Salvator espéra +le ranimer en lui frottant les mains. Mais, voyant qu'il +était glacé et comme mort, il fut pris d'une grande terreur. +Il appela Célio, fit arrêter la voiture, ouvrit toutes +les portières pour donner de l'air. Tout fut inutile; Karol +ne donnait d'autre signe de vie que des frissons étranges +et des soupirs oppressés.</p> + +<p>Le petit Célio, qui avait le courage et la présence d'esprit +de sa mère, remonta sur le siège, fouetta les chevaux, +et ramena le prince Karol dans cette maison où +la fatalité avait décidé qu'il connaîtrait une existence +nouvelle.</p> +<br><br> + + + +<h3>XI.</h3> + +<br> +<p>Vous avez bien prévu, à la fin du chapitre précédent, +chers lecteurs, que le prince de Roswald allait faire une +maladie qui le forcerait de rester à la villa Floriani. L'incident +n'est pas neuf, j'espère, et c'est pour cela que je +ne le passe point sous silence.</p> + +<p>Et si je vous en faisais mystère, comment la suite de +cette histoire serait-elle vraisemblable? Il est bien évident +que, s'il y a quelque chose de fatal dans les grandes passions, +l'accomplissement de cette fatalité s'explique et +s'appuie toujours sur des circonstances très-naturelles. +Si, par des symptômes précurseurs de la maladie, si, par +l'accablement et le désordre de la maladie elle-même, +Karol n'eût été prédisposé et contraint à subir l'influence +de la passion, il est probable qu'il eût résisté aux atteintes +de cette passion bizarre et insensée.</p> + +<p>Il n'y résista pas, parce qu'il fut en effet très-malade, +et que, pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta +presque pas son chevet. Cette excellente femme, autant +par amitié pour Salvator Albani que pour obéir à un sentiment +de religieuse hospitalité, se fit un devoir de soigner +le prince, comme elle l'eût fait pour son meilleur +ami ou pour un de ses propres enfants.</p> + +<p>La Providence envoyait réellement à Karol, dans cette +épreuve, la personne la plus capable de l'assister et de +le sauver. Lucrezia Floriani avait un instinct presque +merveilleux pour juger de l'état des malades et des soins +à leur donner. Cet instinct était peut-être seulement +de la mémoire. Elle avait été, dans cette même maison +dont elle était maintenant la châtelaine, servante, oui, +simple servante, à dix ans, de sa marraine, madame Ranieri, +femme débile et nerveuse qu'elle avait soignée +avec un amour, un dévouement et une intelligence au-dessus +de son âge. C'était là la première cause de l'amitié +que cette dame avait prise pour elle, jusqu'au point de +lui faire donner une éducation en dehors de sa condition, +et de vouloir ensuite la marier avec son fils.</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png" ></p> +<br> + + +<p>Lucrezia avait donc appris de bonne heure à être +garde-malade et quasi médecin dans l'occasion. Elle avait +eu ensuite des amis, des enfants et des serviteurs malades, +comme tout le monde peut en avoir, et elle les +avait soignés elle-même comme tout le monde ne le fait +pas. A force de chercher ardemment ce qui pouvait les +soulager, et d'observer attentivement et délicatement +dans les prescriptions des médecins, le bon ou le mauvais +effet du traitement, elle avait acquis des notions +assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, +et une grande mémoire des moindres détails. Elle +se rappela le mal que la médecine empirique des Italiens +avait fait à sa chère Ranieri; elle était persuadée qu'ils +l'avaient tuée, après qu'elle-même avait quitté le pays. +Elle ne voulut donc pas les appeler auprès du prince, et +elle se chargea de le traiter.</p> + +<p>Salvator fut très-effrayé de la responsabilité qu'elle +voulait prendre, et qui pesait également sur lui. Mais le +caractère confiant et brave de la Floriani l'emporta. Elle +fit sortir de la chambre du malade ce bon Salvator, qui +la fatiguait par ses anxiétés et ses irrésolutions. «Va +surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promène-toi +avec eux, oublie que ton ami est malade; car je te jure +que tu n'es bon à rien avec ta sollicitude puérile et inquiète. +Je me charge de lui et je t'en réponds. Je ne le +quitterai pas d'un instant.»</p> + +<p>Salvator eut bien de la peine à se tenir tranquille. La +prostration de Karol était effrayante et semblait appeler +des secours prompts et actifs. Mais la Floriani avait vu +de ces phénomènes nerveux, et il lui suffisait de regarder +les mains délicates du prince, sa peau blanche et transparente, +ses cheveux fins et souples, un ensemble et des +détails frappants, pour établir, entre lui et la maladie de +madame Ranieri, des rapports qui ne trompent point le +cœur d'une femme.</p> + +<p>Elle s'attacha à le calmer sans l'affaiblir, et, certaine +qu'il y a pour des organisations aussi exquises, des influences +magnétiques d'un ordre élevé, qui échappent à +l'observation vulgaire, elle appela souvent ses enfants autour +du lit du prince, après s'être bien assurée que son +état n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la présence +de ces êtres forts, jeunes et sains, aurait, au moral +comme au physique, un pouvoir mystérieux et bienfaisant +pour ranimer la flamme pâlissante de la vie chez le +jeune malade...</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png" ></p> +<br> + + +<p>Et qui pourrait assurer qu'elle se fît illusion à cet +égard? Ne fût-ce que l'imagination qui joue un si grand +rôle dans les maladies nerveuses, il est certain que +Karol respirait plus à l'aise, lorsque les enfants étaient +là, et que leur pure haleine, mêlée à celle de leur mère, +rendait l'air plus souple et plus suave à sa poitrine ardente. +On tient assez compte de la répugnance que doivent +éprouver les malades à être approchés par des personnes +qui leur inspirent du dégoût et de l'impatience: +on en doit tenir aussi du bien-être physique que leur procure +la satisfaction d'être soignés ou seulement entourés +par des êtres sympathiques et d'un extérieur agréable. +Si, à notre heure dernière, au lieu du sinistre appareil +de la mort, on pouvait faire descendre des formes célestes +autour de notre chevet, et nous bercer de la musique des +séraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce +rude moment de l'agonie.</p> + +<p>Karol, agité de rêves pénibles, se réveillait parfois sous +le coup de la terreur et du désespoir. Alors il cherchait +instinctivement un refuge contre les fantômes dont il +était assiégé. Il trouvait alors les bras maternels de la +Floriani pour l'entourer comme d'un rempart, et son sein +pour y reposer sa tête brisée. Puis, en ouvrant les yeux, +et en les promenant avec égarement autour de lui, il +voyait les belles têtes intelligentes et affectueuses de +Célio et de Stella qui lui souriaient. Il leur souriait aussi +machinalement, comme par un effort de complaisance, +mais son rêve était dissipé et son épouvante oubliée. Son +cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de +divagations. Il regardait le petit Salvator dont on approchait +le visage rose du sien, et il croyait lui voir des ailes; +il s'imaginait que ce beau chérubin voltigeait autour de +sa tête pour la rafraîchir. La voix de Béatrice était d'une +douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement +avec ses frères, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait +à ce timbre frais et flatteur des intonations musicales qui +n'étaient perceptibles que pour lui seul; et un jour que +la petite discutait à demi-voix pour un jouet avec sa +sœur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince lui +dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au +monde n'était capable de le chanter.—C'est une belle +nature, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour rendre +sa pensée. Elle a sans doute entendu beaucoup de musique; +mais elle n'a de mémoire que pour Mozart. C'est +toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et +jamais rien d'un autre maître.</p> + +<p>—Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia, +qui cherchait à le comprendre.</p> + +<p>—Elle chante quelquefois du Beethoven, dit-il, mais +c'est moins constant, moins suivi, et il n'y a pas la même +unité.</p> + +<p>—Mais Celio ne chante jamais?</p> + +<p>—Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a +tant de grâce et d'harmonie dans ses formes et dans ses +mouvements, que la terre résonne sous ses pieds, et que +la chambre se remplit de sons vibrants et prolongés.</p> + +<p>—Et ce petit-là? lui dit la Lucrezia en lui présentant +la joue de son <i>bambino</i>, c'est le plus bruyant; il crie +quelquefois. Ne vous fait-il pas de mal?</p> + +<p>—Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je +crois que je suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui +est mélodie ou rhythme me pénètre encore. Quand le +chérubin est devant moi, dit-il en désignant le petit Salvator, +je vois comme une pluie de couleurs vives et +douces qui danse autour de mon lit, sans prendre de +formes, mais qui chasse les visions mauvaises. Ah! n'emmenez +pas les enfants. Je ne souffrirai pas, tant que les +enfants seront là!</p> + +<p>Karol avait vécu, jusqu'à cette heure, de la pensée de +la mort. Il s'était familiarisé tellement avec elle, qu'il en +était arrivé, jusqu'à l'invasion de sa maladie, à croire +qu'il lui appartenait, et que chaque jour de répit lui était +accordé comme par hasard. Il en plaisantait volontiers; +mais quand nous concevons cette idée au milieu de la +santé, nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique; +tandis qu'il est rare qu'elle ne nous épouvante +pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau affaibli par la maladie. +C'est la seule chose triste qu'il y ait dans la mort, +selon moi; c'est qu'elle nous prend si accablés et tellement +tombés au-dessous de nous-mêmes, que nous ne +la voyons plus telle qu'elle est, et qu'elle fait peur alors +à des âmes calmes et fortes par elles-mêmes. Il arriva +donc au prince ce qui arrive à la plupart des malades; +quand il lui fallut se mesurer de près avec cette idée de +mourir à la fleur de l'âge, la douce mélancolie dont il s'était +nourri jusqu'alors dégénéra en sombre tristesse.</p> + +<p>Si sa mère eût été sa garde-malade en cette circonstance, +elle eût relevé son courage d'une manière tout +opposée à celle qu'employa la Floriani. Elle lui eût parlé +de l'autre vie, elle l'eût entouré des austères secours +extérieurs de la religion. Le prêtre lui fût venu en aide, +et Karol, frappé de cet appareil solennel, eût accepté et +subi son destin. Mais la Lucrezia procédait autrement. +Elle écartait de lui l'idée de la mort, et lorsqu'il lui laissait +voir qu'il la croyait prochaine et inévitable, elle le +plaisantait tendrement, et affectait une tranquillité d'esprit +à cet égard qu'elle n'avait pas toujours.</p> + +<p>Elle y mit tant de prudence et de calme apparent, +qu'elle réussit à s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa, +non en lui apprenant ce qu'il est trop tard pour +apprendre aux malades, à mépriser la vie (c'est un courage +auquel il ne faut guère se fier de leur part, car ce +courage les achève souvent); mais elle le ranima en lui +faisant croire à la vie, et elle s'aperçut vite qu'il l'aimait +encore, et avec acharnement, cette vie physique qu'il +avait tant dédaignée lorsqu'elle n'était point menacée.</p> + +<p>Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami +n'aurait pas la force morale de résister à son mal.—Comment +espères-tu que tu le sauveras? disait-il à la Floriani, +lorsque depuis si longtemps, depuis la mort de sa +mère surtout, il est dégoûté de vivre et se laisse aller +tout doucement à la consomption? L'espèce de plaisir +qu'il trouvait à cette idée me faisait bien présager qu'il +était déjà frappé, et que quand il tomberait, il ne se relèverait +pas.</p> + +<p>—Tu t'es trompé et tu te trompes encore, lui répondait +la Lucrezia. Personne n'a le goût de mourir à moins +d'être monomane, et ton ami ne l'est point. Il est bien +organisé, et cet ébranlement nerveux, qui le rendait si +sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable maintenant. +Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.</p> + +<p>Karol voulut vivre en effet, il voulut vivre pour la Floriani. +Certes, il ne s'en rendit pas compte, et, pendant +quinze jours qu'il fut sous le coup du plus grand mal, il +oublia la commotion qui l'avait causé. Mais cet amour +continua et augmenta sans qu'il en eût conscience, +comme celui de l'enfant au berceau pour la femme qui +l'allaite. Un attachement d'instinct, indissoluble et impérieux, +s'empara de sa pauvre âme en détresse et l'arracha +aux froides étreintes de la mort. Il tomba sous +l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un +malade à soigner, et sur laquelle se reporta tout l'amour +qu'il avait eu pour sa mère, et tout celui qu'il avait cru +avoir pour sa fiancée.</p> + +<p>Dans les divagations de la fièvre, il commença par cette +idée fixe que sa mère était sortie du tombeau, par un miracle +de l'amour maternel, pour venir l'aider à mourir, +et il ne cessa de prendre la Floriani pour elle. C'est à +cette illusion qu'elle dut de le trouver soumis à toutes +ses ordonnances, attentif à ses moindres paroles, oublieux +de toutes les méfiances que son caractère lui avait +inspirées d'abord. Lorsqu'il était oppressé au point de ne +pouvoir respirer, il cherchait son épaule pour y reposer +sa tête, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuyé +ainsi, sans se douter de son erreur.</p> + +<p>Un jour enfin, il retrouva sa raison, et le sommeil +ayant été plus complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux +et les fixa avec étonnement sur le visage de cette femme, +pâlie par la fatigue des soins et des veilles qu'elle lui +avait consacrées. Il sortit alors comme d'un long rêve et +lui demanda s'il était malade depuis bien des jours, et si +c'était elle qu'il avait toujours vue à ses côtés.—Mon +Dieu! lui dit-il, lorsqu'elle lui eut répondu, vous ressemblez +donc bien à ma mère? Salvator, dit-il, en reconnaissant +aussi son ami, qui s'approchait de son lit, n'est-ce +pas qu'elle ressemble à ma mère? J'en ai été bouleversé +la première fois que je l'ai vue.</p> + +<p>Salvator ne jugea pas à propos de le contredire, bien +qu'il ne trouvât pas le moindre rapport entre la belle et +forte Lucrezia, et la grande, maigre et austère princesse +de Roswald.</p> + +<p>Un autre jour, Karol, encore appuyé sur le bras de la +Floriani, essaya de se soutenir seul.—Je me sens +mieux, dit-il, j'ai plus de force: je vous ai trop fatiguée; +je ne comprends pas que j'aie abusé ainsi de votre bonté!</p> + +<p>—Non, non, appuie-toi, mon enfant, répondit gaiement +la Floriani, qui prenait aisément l'habitude de tutoyer +ceux auxquels elle s'intéressait, et qui, insensiblement, +s'était persuadé que Karol était quelque chose +comme son fils.</p> + +<p>—Vous êtes donc ma mère? êtes-vous vraiment ma +mère? reprit Karol, dont les idées recommençaient à se +troubler.</p> + +<p>—Oui, oui, je suis ta mère, répondit-elle, sans songer +que, dans la pensée de Karol, c'était peut-être une profanation; +sois certain que, dans ce moment-ci, c'est absolument +la même chose.</p> + +<p>Karol garda le silence: puis ses yeux se remplirent de +larmes, et il se prit à pleurer comme un enfant, en pressant +contre ses lèvres les mains de la Floriani.</p> + +<p>—Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front +à plusieurs reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous +fatiguer beaucoup. Si vous pensez à votre mère, pensez +donc que, du ciel, elle vous voit et bénit votre guérison +prochaine.</p> + +<p>—Vous vous trompez, reprit Karol; du haut des cieux, +ma mère m'appelle depuis longtemps et me crie d'aller la +rejoindre. Je l'entends bien; mais moi, ingrat, je n'ai +pas le courage de quitter la vie.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous raisonner si mal, enfant que +vous êtes? dit la Floriani avec le calme et le sérieux caressant +qu'elle aurait eus en gourmandant Celio. Quand +la volonté de Dieu est que nous vivions, nos parents ne +peuvent nous rappeler à eux dans l'autre vie. Ils ne le +veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rêvé cela; quand +on est malade on fait beaucoup de rêves. Si votre mère +pouvait se faire entendre de vous, elle vous dirait que +vous n'avez pas assez vécu pour mériter d'aller la rejoindre.</p> + +<p>Karol se retourna avec effort, surpris peut-être d'entendre +la Floriani lui faire des sermons. Il la regarda encore; +puis, comme s'il n'eût pas entendu, ou point compris +ce qu'elle venait de lui dire:</p> + +<p>—Non! s'écria-t-il, je n'ai pas la force de mourir. Tu +me retiens si bien, toi! que je ne peux pas te quitter! +Que ma mère me le pardonne, je veux rester avec toi!</p> + +<p>Et, comme épuisé par son émotion, il retomba dans +les bras de la Floriani, et s'y assoupit encore.</p> + +<br><br> + +<h3>XII.</h3> + +<br> +<p>Un soir que le prince, alors en pleine convalescence, +s'était endormi très-paisiblement en apparence, et qu'après +avoir couché ses enfants, la Floriani respirait le frais sur +la terrasse avec Salvator:—Ma bonne Lucrezia, lui dit +celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie réelle; +car depuis près de trois semaines nous traversons un +cauchemar qui se dissipe enfin, grâce à Dieu! je devrais +dire grâce à toi, car tu as sauvé mon ami, et tu as ajouté +à mon affection pour toi une reconnaissance qui ne peut +s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant, qu'allons-nous +faire, aussitôt que notre cher malade sera en état de +voyager?</p> + +<p>—Nous n'y sommes point! répondit la Floriani. Ce +n'est pas encore dans quinze jours qu'il pourra se remettre +en route. C'est à peine s'il peut faire le tour du +jardin maintenant, et tu sais bien que les forces reviennent +moins vite qu'elles ne tombent.</p> + +<p>—Supposons que cette convalescence dure encore un +mois! il y a une fin à tout; nous ne pouvons pas rester +éternellement à ta charge, et il faudra bien se séparer!</p> + +<p>—Sans aucun doute; mais je désire que ce soit le +plus tard possible. Vous ne m'êtes point à charge; je +suis bien payée des soins que j'ai donnés à ton ami par +le bonheur que j'éprouve de le voir sauvé; et, d'ailleurs, +sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que +je me suis mise à l'aimer, presque autant que tu l'aimes +toi-même. Il est naturel de soigner et de consoler ceux +qu'on aime. Je ne vois donc pas que tu aies lieu de me +tant remercier.</p> + +<p>—Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie; +l'avenir m'inquiète!</p> + +<p>—Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout +compromise par cette maladie. Je l'ai assez étudié; il est +parfaitement bien organisé. Il vivra plus que toi et moi, +peut-être!</p> + +<p>—J'en suis presque certain aussi; j'ai bien vu, cette +fois, quelles ressources il y a dans ces tempéraments +nerveux; mais son avenir moral, y songes-tu, Lucrezia?</p> + +<p>—Mais il me semble que je n'en suis pas chargée... +Pourquoi me demandes-tu cela?</p> + +<p>—Je ne devrais pas être surpris qu'une nature aussi +loyale et aussi généreuse que la tienne portât la naïveté +jusqu'à l'aveuglement; pourtant il est bien étrange que +tu ne me comprennes pas.</p> + +<p>—Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement, +voyons.</p> + +<p>—Parler clairement d'une chose aussi délicate, à +quelqu'un qui ne vous aide pas du tout, c'est brutal! Et +pourtant, il le faut. Eh bien, Karol t'aime!</p> + +<p>—Je l'espère! Je l'aime aussi; mais si tu veux me faire +entendre qu'il m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre +ta crainte au sérieux.</p> + +<p>—Oh! ma chère Lucrezia, ne plaisante pas là-dessus! +Tout est sérieux avec une nature profonde et entière +comme celle de mon pauvre ami; cela est d'un sérieux +effrayant, au contraire!</p> + +<p>—Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait +pour moi une amitié sérieuse, une reconnaissance vive, +enthousiaste, si tu veux; cela est possible de la part d'un +être aussi tendre et aussi noble. Mais que cet enfant soit +amoureux de ta vieille amie, c'est impossible! Tu le vois +ému outre mesure à chaque mot qu'il nous dit: c'est +l'effet de sa faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse. +Tu l'entends me remercier dans des termes qui ne sont +pas proportionnés aux services que je lui ai rendus: +c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle âme, +d'une noble habitude de bien penser et de bien dire, qui +lui est propre et à laquelle sa grande éducation et ses +belles manières aident naturellement beaucoup. Mais de +l'amour pour moi? Quelle folie! il ne me connaît pas, et +s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de +moi, le pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre +ne sont pas plus dissemblables.</p> + +<p>—Le ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des éléments +opposés, mais toujours unis ou prêts à s'unir dans la nature. +Les nuages et les rochers, les volcans et les mers +s'étreignent en se rencontrant; ils se brisent et se fondent +ensemble dans les mêmes désastres éternels. Ta comparaison +confirme mon assertion et doit t'expliquer mes +craintes.</p> + +<p>—Tu fais de la poésie bien gratuitement! Je te dis +qu'il me mépriserait et me haïrait, peut-être, s'il savait +quelle pécheresse lui a servi de sœur de charité. Je connais +ses principes et ses idées d'après ce que tu m'en dis +tous les jours; car, quant à lui, je dois avouer qu'il ne +m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien +ses opinions et son caractère, comment peux-tu supposer +des relations possibles entre nous dans l'avenir? Va, je +sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa santé et la +force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point +d'illusion! Dans six mois d'ici, à Venise, ou à Naples, ou +à Florence, quelqu'un racontera devant lui les tristes +aventures qui me sont arrivées, et celles plus tristes encore +qu'on m'attribue; car, que ne prête-t-on pas aux +riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis maintenant! +Tu verras ton ami me défendre un peu, soupirer +beaucoup, et te dire ensuite: «Quel malheur qu'une si +bonne femme, pour laquelle j'ai tant d'amitié et de gratitude, +soit décriée à ce point!» Voilà tout le souvenir +que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un +souvenir doux, mais triste, et je ne prétends pas à autre +chose. Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vérité? +Tu sais bien, Salvator, que je suis de force à accepter +toutes les conséquences de mon passé, qu'elles ne me +troublent ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien à +faire avec la sérénité dont je sais jouir au fond de ma +conscience.</p> + +<p>—Tout ce que tu dis là m'accable de tristesse, ma +chère Lucrezia, répondit Salvator en lui prenant la main +avec attendrissement; car tout cela est vrai, sauf un +point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira dès qu'il en +aura la force et qu'il aura vu clair en lui-même; oui, il +entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et +des lâches la calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera +amèrement! Mais que ce soit tout, que sa douleur +se dissipe avec quelques paroles, et que ton souvenir +s'efface par un effort de sa raison et de sa volonté, voilà +ce que je nie. Karol est, dès à présent, plus malheureux +qu'il ne l'a jamais été, et malheureux pour toujours, quoiqu'il +ne s'en aperçoive pas encore et qu'il s'endorme dans +l'ivresse d'un premier amour!</p> + +<p>—Je t'arrête à ce mot, dit Lucrezia qui l'écoutait attentivement: +un premier amour! C'est parce que je sais +par toi-même que je ne serais pas son premier amour, +que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en supposant, +avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait été +fiancé avec une belle jeune fille de sa condition, qu'il +avait été inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerait peut-être +jamais une autre femme?... Voilà ce que tu m'as +raconté dans les premiers jours; et si cela est vrai, il ne +m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas impossible +qu'une autre m'efface de sa pensée.</p> + +<p>—Et si cela doit durer cinq ou six ans encore! Car il +avait dix-huit ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu'à toi, +il n'avait pas même regardé une autre femme.</p> + +<p>—Il n'y a pas de comparaison possible entre deux +amours si différents! Il a pu regretter six ans une créature +angélique toute semblable à lui, que le devoir et +l'inclination lui prescrivaient de préférer à tout! Mais +pour une pauvre vieille fille de théâtre comme moi.... +veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pensée +d'en revoir le compte!...) Bah! il ne faudra pas six semaines +pour qu'il rentre en lui-même, si tant est qu'il +en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage +de cela! Ton idée me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi +faut-il que ta pauvre Floriani, à laquelle tu témoignes +pourtant, depuis trois semaines, la confiance et l'affection +précieuse d'un frère, soit nécessairement, pour +tout le monde, l'objet de désirs grossiers, même pour le +plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je, +après toutes mes fautes, quand je les ai expiées par tant +de souffrances et réparées peut-être par quelques bonnes +actions, être traitée comme une maternelle amie par les +jeunes gens de bonnes mœurs? Faut-il absolument que +je fasse auprès d'eux le rôle de Satan, quand j'y mets +aussi peu de malice que Stella ou Béatrice? Suis-je coquette? +suis-je encore belle seulement? <i>Corpo di Dio!</i> +comme dit mon vieux père, je fais tout mon possible pour +ne faire peur ni envie à personne, tant je souhaite qu'on +me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voilà ce +que je demande, ce après quoi je soupire et brame quelquefois +comme le cerf après la fontaine. Quand donc n'entendrai-je +plus le mot d'amour sonner à mon oreille comme +une note fausse?</p> + +<p>—Ma pauvre sœur chérie, dit Salvator, tu te débats +en vain, tu auras encore longtemps à résister, sinon à +toi-même, du moins aux hommes qui te verront; j'ai beau +faire pour être absolument calme auprès de toi; je ne le +suis pas toujours, moi, qui pourtant...</p> + +<p>—Allons! s'écria la Floriani avec un désespoir naïf +et presque comique; toi aussi, tu vas recommencer! +<i>Et tu, Brute?</i> Tue-moi tout de suite, j'aime mieux cela. +Au moins, je serai délivrée de cet éternel refrain!</p> + +<p>—Non! non!... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait +de voir la tristesse succéder à cet éclair d'enjouement. +Je ne te dirai jamais rien; je ne parlerai jamais +de moi, quand même j'en devrais mourir. Je te l'ai promis, +je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les +hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, +et on verra le feu de la vie circuler dans tes +veines généreuses. Tu auras beau relever les cheveux +avec cette négligence, et te cacher dans cette éternelle +robe de chambre, qui ressemble à un sac de pénitent +plus qu'à un vêtement de femme, tu seras encore belle +malgré toi, et plus qu'aucune femme au monde! Quelle +autre que toi pourrait se montrer au grand jour sans toilette, +se brunir le cou et les bras au grand soleil, se fatiguer +le teint et les yeux à veiller un malade, après avoir +nourri une demi-douzaine d'enfants, travaillé, pleuré, +souffert... (oh! que n'as-tu pas supporté!), et enflammer +encore l'imagination des hommes, qu'ils soient vierges +comme mon ami Karol ou expérimentés comme ton ami +Salvator?</p> + +<p>—Tiens, s'écria la Floriani impatientée, si tu continues +sur ce ton, et si tu arrives à me persuader que je +vais encore faire une passion, je suis capable de me +mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif quelconque +pour être affreuse demain matin.</p> + +<p>—Vraiment, dit Salvator stupéfait, aurais-tu cette férocité +envers toi-même?</p> + +<p>—Non, c'est une manière de dire, répondit-elle ingénument. +J'ai assez souffert pour n'avoir nulle envie de +chercher des souffrances nouvelles.</p> + +<p>—Mais, en supposant qu'on pût se défigurer sans se +rendre aveugle, sans se faire aucun mal... tu ne le ferais +pas.</p> + +<p>—Je ne le ferais pas de gaieté de cœur, car je suis artiste, +j'aime le beau, et je tâche de préserver les yeux +de mes enfants du spectacle de la laideur. Je m'effraierais +moi-même si je devenais un objet d'horreur et de +dégoût. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour +moi, dans une balance, les tourments d'une passion nouvelle +et le désagrément de devenir affreuse, je n'hésiterais +pas.</p> + +<p>—Tu dis cela d'un ton de sincérité qui m'effraie. Un +être tel que toi est capable de tout! Ne va pas t'aviser +d'une pareille folie, Lucrezia! comme une certaine princesse +de Prusse, sœur de Frédéric le Grand, qui se défigura +de la sorte, à ce qu'on dit, pour n'être pas recherchée +en mariage et se conserver à son amant.</p> + +<p>—C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus +grand sacrifice qu'une femme puisse faire.</p> + +<p>—Oui, mais l'histoire ajoute qu'en détruisant sa +beauté, elle détruisit sa santé, et qu'elle devint bizarre +et méchante. Reste donc belle, puisque tu risquerais de +perdre ta bonté, qui n'est pas un moindre trésor.</p> + +<p>—Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre à tout. +Peu à peu je deviendrai laide sans y songer, sans m'en +apercevoir peut-être, et alors je crois que je serai enfin +heureuse; car, si j'ai acquis la funeste expérience qu'il +n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la chimère +d'un certain état de calme et d'innocence que je +crois ressentir dès à présent, et qui me semble plein de +délices. Ne me dis donc pas que ton ami viendra le troubler +par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il ne m'aime +pas.</p> + +<p>—Et comment t'y prendras-tu?</p> + +<p>—En lui disant la vérité sur mon compte. Aide-moi, +ne la lui épargne pas!... Mais quoi! je suis bien folle de +te croire! Il ne peut pas m'aimer! Ne porte-t-il pas toujours +sur son sein le portrait de sa fiancée!</p> + +<p>—Crois-tu donc réellement qu'il l'ait aimée? dit Salvator +après un moment de silence.</p> + +<p>—Tu me l'as dit, répondit Lucrezia.</p> + +<p>—Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-même, +et, qu'il le disait avec éloquence. Mais, voyons, +entre nous, mon amie, on n'aime que fort incomplètement +la femme qu'on n'a point possédée. L'amour véritable +ne se nourrit pas éternellement de désirs et de regrets. +Et, quand je me rappelle maintenant les rapports +qui existaient entre le prince Karol et la princesse Lucie, +je me confirme dans l'idée que cet amour n'a jamais +existé que dans leurs imaginations. Ils s'étaient vus cinq +ou six fois peut-être, et, encore, sous les yeux de leurs +parents!</p> + +<p>—Pas davantage?</p> + +<p>—Non, Karol me l'a dit lui-même. Ils se connaissaient +à peine, lorsqu'ils furent fiancés, et elle mourut si peu +de temps après, qu'ils n'eurent pas le temps de se connaître.</p> + +<p>—L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie?</p> + +<p>—Je l'ai vue une fois. C'était une jolie personne, +fluette, pâle, phtisique.... Je m'en suis aperçu tout de +suite, quoique personne n'y songeât. Elle avait beaucoup +d'élégance, de grâce; une toilette exquise, de grands airs +un peu trop précieux, à mon sens; des yeux bleus, des +cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une +réputation d'ange, une manière poétique de se poser. +Elle ne me plaisait pas. Elle était trop romanesque et trop +dédaigneuse; c'était un de ces êtres auxquels j'ai toujours +envie de dire: «Ouvre donc la bouche quand tu +parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange +donc avec les dents, pleure donc avec les yeux, joue donc +du piano avec les doigts, ris donc de la poitrine et non +des sourcils, salue donc avec le corps et non avec le bout +du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi +au vent, et ne viens pas nous chatouiller l'œil ou l'oreille. +Si tu es morte, dis-le tout de suite!» Enfin elle m'impatientait +comme quelque chose qui ressemble à une femme, +mais qui n'en est que l'ombre. Elle avait la manie de se +couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnèrent la migraine +le jour que j'eus l'honneur de dîner auprès d'elle. +Elle était embaumée comme un cadavre, et j'aurais mieux +aimé un sachet dans mon armoire qu'une telle femme à +mes côtés; je n'aurais pas été forcé de le respirer toujours.</p> + +<p>—Je ne peux pas m'empêcher de rire de ce portrait, +dit la Floriani, et pourtant je sens qu'il est exagéré et que +tu y portes un peu de dépit. Tu n'as pas plu à cette princesse, +je le vois bien. Tu lui auras fait quelque compliment +trop peu recherché. Laissons les morts en paix et +respectons ce souvenir dans l'âme pure du prince Karol. +Je veux, au contraire, le faire parler d'elle et raviver en +lui cet amour qui lui est salutaire pour le moment. Bonsoir, +ami! Sois tranquille, Karol n'aimera jamais qu'une +sylphide!</p> +<br><br> + + + +<h3>XIII.</h3> + +<br> +<p>La Lucrezia se persuadait de très-bonne foi que Salvator +se trompait. Elle sentait bien qu'il avait, lui-même, +pour elle un gros amour bon enfant, si l'on peut parler +ainsi, amour bien sincère, mais bien positif, qui n'eût +imposé aucune chaîne et qui n'en eût pas accepté non +plus; en un mot, une solide et généreuse amitié, avec +quelques plaisirs en passant, et autant d'infidélités qu'on +pourrait ou qu'on voudrait s'en permettre de part et +d'autre.</p> + +<p>La Floriani ne voulait plus de chaînes, et se croyait à +l'abri de toute passion; mais elle s'était fait une trop +grande idée de l'amour, elle l'avait ressenti avec trop +d'énergie, enfin c'était une nature trop franche et trop +passionnée pour qu'un pareil contrat ne lui parût pas révoltant. +Elle ne savait rien être à demi, et si, à son insu, +elle avait encore des sens, elle aimait mieux les vaincre +et leur imposer silence que de les satisfaire sans enthousiasme, +sans la conviction, peut-être illusoire chez elle, +mais sincère, d'une vie commune et d'une fidélité éternelle. +C'est ainsi qu'elle avait longtemps aimé, et quand +elle avait eu des passions de huit jours, ou peut-être +même d'une heure, comme disait Salvator, ç'avait été +avec la ferme croyance qu'elle y mettait toute sa vie. Une +grande facilité d'illusions, une aveugle bienveillance de +jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent +beaucoup de précipitation, d'erreurs et de faiblesse, +des dévouements héroïques pour d'indignes objets, +une force inouïe appliquée à un but misérable dans +le fait, sublime dans sa pensée; telle était l'œuvre généreuse, +insensée et déplorable de toute son existence.</p> + +<p>Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement +que dans le désir, elle croyait, depuis un an, qu'elle était +délivrée de l'amour, que rien ne pourrait l'y ramener. +Elle se persuadait même, tant son esprit embrassait vite +une résolution et s'habituait à une manière d'être, que +la victoire était à jamais remportée, et si elle eût mesuré +la durée du temps à l'intensité de sa conviction, elle eût +fait serment que vingt ans s'étaient déjà écoulés depuis +qu'elle n'aimait plus.</p> + +<p>Et pourtant, la dernière blessure était à peine cicatrisée, +et, comme un brave soldat qui se remet en campagne +lorsque ses jambes peuvent à peine le soutenir sur +le seuil de l'ambulance, la Floriani affrontait courageusement +le contact journalier de deux hommes épris d'elle, +chacun à sa manière. Elle se rassurait en se disant qu'elle +n'avait jamais eu d'amour pour l'un, qu'elle n'en pourrait +jamais avoir pour l'autre, et que, la Providence ayant +voulu qu'elle leur fût nécessaire, il n'y avait point à se +tourmenter des dangers possibles de cette situation.</p> + +<p>Puis, en songeant à tout ce que Salvator Albani venait +de lui dire, elle s'assit dans son boudoir avant d'entrer +dans sa chambre, et se mit à dérouler ses cheveux et à +les arranger pour la nuit avec une admirable insouciance. +«Peut-être, se disait-elle, est-ce une ruse naïve de Salvator +pour savoir ce que je pense de son ami, et si c'est +par l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer? +Il invente cet amour de Karol pour ramener des +épanchements que je lui ai interdits!»</p> + +<p>Bien des mots échappés au prince, de simples exclamations, +certains regards eussent dû pourtant éclairer +une femme de l'âge et de l'expérience de la Floriani. Mais +elle avait conservé une modestie et une candeur d'enfant, +en dépit de tout ce qui eût dû les lui faire perdre, et cette +particularité de son caractère n'en était pas un des +moindres charmes. C'est peut-être là ce qui la faisait +paraître toujours jeune, et ce qui la faisait plaire si soudainement.</p> + +<p>En arrangeant ses cheveux devant une glace, à la +clarté d'une seule bougie, elle se regarda un instant avec +attention, comme elle ne s'était pas regardée depuis un +an; mais elle avait si peu l'instinct de vivre pour elle-même, +qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir +des hommes qui l'avaient aimée. «Bah! se dit-elle, +ceux là ne m'aimeraient plus s'ils me voyaient maintenant. +Comment donc pourrais-je plaire réellement à d'autres, +quand ceux qui avaient, pour m'être attachés, tant d'autres +motifs plus importants que ma jeunesse et ma beauté, +ne se soucient plus de moi?» Elle n'avait pas été heureuse +en amour, et pourtant elle avait allumé des passions +si violentes, qu'elle ne pouvait pas être flattée +d'inspirer des caprices, et, après avoir été une idole, de +devenir un amusement.</p> + +<p>Elle se sentit donc bien forte lorsqu'elle rabattit les +rideaux de gaze sur la glace de sa toilette, en se disant +que personne n'aurait plus de droit sur elle; mais, +comme elle reprenait sa bougie pour retourner auprès de +ses enfants, elle tressaillit en se trouvant en face d'un +spectre.</p> + +<p>—Quoi! mon cher prince, dit-elle après un instant +d'effroi involontaire, vous voilà relevé quand on vous +croyait si bien endormi! Qu'y a-t-il? vous êtes donc +souffrant? et vous étiez seul! Salvator vient de me quitter, +et il n'est pas retourné auprès de vous? Parlez donc, +vous m'inquiétez beaucoup!</p> + +<p>Le prince était si pâle, si tremblant, si agité, qu'il y +avait de quoi s'inquiéter en effet. Il eut de la peine à répondre; +enfin il s'y décida.</p> + +<p>—N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, dit-il, je suis +bien, très-bien.... Seulement, je ne dormais pas, je me +suis mis à la fenêtre. J'ai entendu parler... j'étais bien +tenté de descendre et de me mêler à votre conversation. +Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hésité! Enfin, n'entendant +plus rien, et voyant Salvator errer seul dans le +fond du jardin, j'ai pris une grande résolution... je suis +venu vous trouver... Pardonnez-moi, je suis si troublé +que je ne sais pas ce que je fais, ni où je suis, ni comment +j'ai eu l'audace de pénétrer jusque dans votre appartement...</p> + +<p>—Rassurez-vous, dit la Floriani en le faisant asseoir +sur son divan, je ne suis pas offensée, je vois bien que +vous êtes souffrant, vous vous soutenez à peine. Voyons, +mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais rêve. +J'avais laissé Antonia auprès de vous. Pourquoi cette +jeune étourdie vous a-t-elle quitté?</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai priée de me laisser seul. Je m'en +vais... Pardon encore, je suis fou, ce soir, je le crains!</p> + +<p>—Non, non, restez ici et remettez-vous. Je vais chercher +Salvator; à nous deux, nous vous distrairons, vous +oublierez votre malaise en causant avec nous, et quand +vous vous sentirez bien, Salvator vous emmènera. Vous +dormirez tranquille quand il sera près de vous.</p> + +<p>—N'allez pas chercher Salvator, dit le prince en saisissant +d'un mouvement impétueux les deux mains de la +Floriani. Il ne peut rien pour moi, vous seule pouvez tout. +Écoutez, écoutez-moi, et que je meure après, si le peu de +force que j'ai recouvrée s'exhale dans l'effort suprême qu'il +me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que +Salvator vous a dit ce soir et tout ce que vous lui avez +répondu. Ma fenêtre était ouverte, vous étiez au-dessous: +la nuit, la voix porte dans ce silence solennel. Je sais +donc tout, vous ne m'aimez pas, vous ne croyez seulement +pas que je vous aime!</p> + +<p>Nous y voici donc, pensa la Floriani saisie de chagrin +et fatiguée d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour +se défendre sans blesser ce triste cœur.—Mon cher enfant, +dit-elle, écoutez...</p> + +<p>—Non, non, s'écria-t-il avec une énergie dont il ne +semblait pas capable, je n'ai rien à écouter. Je sais tout +ce que vous me direz, je n'ai pas besoin de l'entendre, et +il n'est pas certain que j'en eusse la force. C'est moi qui +dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-je jamais +rien demandé? Connaîtriez-vous ma pensée, si Salvator +ne l'eût devinée et trahie? Mais il y a quelque chose, dans +tout cela, qui m'est insupportable, quelque chose qui m'a +percé le cœur, parce que c'est vous qui l'avez dit. Vous +prétendez que je ne peux pas aimer une femme comme vous. +Vous dites du mal de vous-même pour prouver que j'en +dois penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et +que, quand on dira du mal de vous en ma présence, je +soupirerai lâchement en regrettant d'être lié à vous par +la reconnaissance... Ces pensées-là sont affreuses, elles +me tuent! Dites-moi que vous les abjurez, ou je ne sais +ce que je ferai dans mon désespoir.</p> + +<p>—Ne vous affectez pas ainsi pour quelques paroles +irréfléchies, et dont je ne me souviens même pas, dit +Lucrezia effrayée de l'émotion croissante du prince; je +ne songe pas à vous accuser de morgue, et je vous sais +incapable d'ingratitude. Quoi! n'ai-je pas dit plutôt que +votre reconnaissance pour moi était bien plus grande que +les services si naturels que je vous ai rendus? Oubliez les +mots qui vous ont blessé, je vous en supplie; je les rétracte +et je suis prête à vous en demander pardon. Calmez-vous, +et prouvez-moi la sincérité de votre amitié en ne vous +faisant pas gratuitement souffrir vous-même!</p> + +<p>—Oui, oui, vous êtes bonne, parfaitement bonne, reprit +Karol en s'attachant convulsivement à elle; car il +voyait qu'elle avait hâte de rompre ce tête à tête; mais une +seule fois, la première et la dernière fois de ma vie, sans +doute, il faut que je parle... Sachez bien que si quelqu'un... +que ce soit Salvator lui-même ou tout autre!... +si quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du +respect, de l'adoration... un culte!... le même culte que +je rendis à la mémoire de ma mère... celui-là aura menti +lâchement, ce sera mon ennemi, je le tuerai si je le rencontre... +Moi qui suis doux, faible, réservé, je deviendrai +haineux, violent, implacable, et plus fort pour le punir +que tous ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien +que j'ai l'apparence d'un enfant, les traits d'une femme... +mais ils ne savent pas ce qu'il y a en moi. Ils ne peuvent +le savoir, je ne parle jamais de moi!... Je ne prétends +pas être remarqué, je ne sais pas chercher à me faire +aimer. Je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Je ne demande +même pas qu'on me croie capable d'aimer beaucoup... +que m'importe? Mais <i>vous</i>? mais <i>vous</i>?... Ah! +vous, du moins, il faut que vous sachiez que ce moribond +vous appartient, comme l'esclave appartient à son maître, +comme le sang au cœur, comme le corps à l'âme. Ce que +que je ne peux pas accepter, c'est que vous ne soyez pas +sûre de cela, c'est que vous disiez que je ne peux aimer +un être semblable à moi. Je ne suis donc pas un homme? +Tous les hommes aiment Dieu, et moi, je vous aime +comme l'idéal, comme la perfection; je vous crains +comme je crains Dieu, je vous vénère au point que je +mourrais à vos pieds plutôt que de vous exprimer un +désir outrageant.</p> + +<p>Et ce n'est pas que je voie en vous un fantôme comme +celui que j'ai porté en moi si longtemps. Je sais fort +bien que vous êtes une femme, que vous avez aimé, que +vous pouvez aimer encore... tout autre que moi? Eh bien! +soit! j'accepte tout cela, et je n'ai pas besoin de comprendre +les mystères de votre cœur et de votre vie pour +vous adorer. Soyez tout ce que vous voudrez, abandonnez +vos enfants, reniez Dieu, chassez-moi, aimez l'homme +qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plaît, s'il +peut vous donner un instant de bonheur, écoutez-le, rendez-le +heureux; j'en mourrai certainement, mais sans +qu'une pensée de blâme puisse entrer dans mon esprit, +sans qu'un sentiment de vengeance puisse approcher de +mon cœur. Je mourrai en vous bénissant, en proclamant +que vous avez le droit de faire tout ce qui est défendu +aux autres, que ce qui est crime et reproche chez eux, +est vertu et gloire chez vous. Tenez, je suis tellement +malheureux en ce monde, et l'amour que je vous porte +me ronge tellement les entrailles, que j'ai, en ce moment, +un désir, un besoin effréné de mourir. Mais si +vous voulez que je m'en aille demain, que je ne vous revoie +jamais et que je vive, je vivrai et je serai content de +vivre dans les tourments pour vous obéir. Vous croyez +que j'ai aimé quelqu'un plus que vous? c'est faux! je n'ai +jamais aimé personne. Je le sens maintenant, j'avais rêvé +l'amour; car, comme vous l'a dit Salvator, il était dans +mon cerveau, je ne l'avais pas senti dévorer mon cœur. +C'était une femme pure, et je respecte tellement son souvenir, +que je ne veux plus lui faire un mensonge en portant +son image sur ma poitrine. Prenez-le, cachez-le, +gardez-le, ce portrait que je ne comprends plus, et où je +vois toujours vos traits maintenant à la place des siens! +je vous le donne et vous prie de l'accepter, parce qu'il +ne doit pas être profané, et qu'il n'y a que deux endroits +où il puisse être sanctifié désormais. Votre main, ou la +tombe de ma mère... Ne croyez pas que je parle dans le +délire. Si j'étais calme, je n'aurais pas le courage de +parler; mais ce courage trahit la vérité et proclame ce +que je pense à toute heure depuis que je vous connais. +Et je le dirais à la face du monde, j'en ferais le serment +sur la tête de vos enfants... je le dirai à Salvator lui-même: +qu'il m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais +la folie de le nier. Je vous aime, ô vous! ô toi, qui +n'as pas de nom pour moi, et que je ne pourrais qualifier +dans aucune langue... je t'aime!... j'ai du feu dans +la poitrine... je meurs!</p> + +<p>Et Karol, épuisé par cette ardente protestation, tomba +aux pieds de la Floriani et s'y roula en tordant ses mains +avec tant de violence qu'il les déchira et en fit jaillir le +sang.</p> + +<p>—Aime-le! aime-le! prends pitié de lui! s'écria Salvator +qui, après avoir cherché vainement le prince dans +sa chambre et dans toute la maison, venait d'entrer, +effrayé, et d'entendre ses dernières paroles. Aime-le, Floriani, +ou tu n'es plus toi-même, ou un affreux égoïsme a +desséché ton sein généreux. Il se meurt, sauve-le! Il +n'a jamais aimé, fais-le vivre, ou je te maudis!</p> + +<p>Et cet homme étrangement généreux et enthousiaste, +au milieu de son âpreté personnelle aux jouissances de +la vie, cet inappréciable ami, qui préférait Karol à tout, +à la Floriani et à lui-même, le releva du parquet où il se +tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour ainsi +dire, dans les bras de la Lucrezia, il s'élança vers la +porte, comme pour ne pas entendre la réponse et ne pas +assister à un bonheur auquel il ne renonçait pas sans +effort.</p> + +<p>La Floriani, éperdue, reçut Karol contre son cœur et +l'y pressa avec tendresse; mais, plus effrayée encore que +vaincue, elle fit à Salvator un geste absolu pour qu'il eût +à rester.—Je l'aimerai, dit-elle, en couvrant d'un long +et puissant baiser le front pâle du jeune prince, mais ce +sera comme sa mère l'aimait! aussi ardemment, aussi +constamment qu'elle, je le jure! Je vois bien qu'il a besoin +d'être aimé ainsi, et je sais qu'il le mérite. Cette tendresse +maternelle, dont je m'étais prise pour lui, d'instinct, +et sans songer à la prolonger au delà de sa guérison, +je la lui voue pour toujours, et à l'exclusion de +tout autre homme. Je renouvelle pour toi, mon fils, le +vœu de chasteté et de dévouement que j'ai fait pour +Célio et pour mes autres enfants. Je garderai saintement +et respectueusement le portrait de ta fiancée, et quand +tu voudras le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous +pleurerons ensemble ta mère chérie, et tu ne l'oublieras +pas en retrouvant son cœur dans le mien. J'accepte ton +amour à ce prix, et j'y crois, quelque désabusée que je +sois de tout le reste. Voilà la plus grande preuve d'affection +que je puisse te donner!</p> + +<p>Cet engagement parut à Salvator un remède bien incomplet, +et plus dangereux qu'utile. Il allait demander +davantage, lorsque le prince, retrouvant la force avec la +parole, s'écria, fondant en larmes:</p> + +<p>—Bénie sois-tu, femme adorée! je ne te demanderai +jamais rien de plus, et mon bonheur est si grand que je +n'ai pas de parole pour t'en remercier.</p> + +<p>Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux +avec transport. Puis, s'arrachant de ses bras, il suivit +Salvator et alla dormir avec un calme dont il n'avait jamais +joui jusqu'à cette heure.</p> + +<p>—Étranges et impossibles amours! se disait Salvator +en essayant de dormir aussi.</p> +<br><br> + + + +<h3>XIV.</h3> +<br> + +<p>J'espère, lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se +passer dans ce chapitre, et que rien de tout ce qui est arrivé +jusqu'ici, dans le cours monotone de cette histoire, +ne t'a causé le plus léger étonnement. Je voudrais être +auprès de toi quand tu approches du dénouement de +chaque phase d'un roman quelconque, et, d'après tes +prévisions je saurais si l'œuvre est dans le chemin de la +logique et de la vérité; je me méfie beaucoup d'un dénouement +impossible à prévoir pour tout autre que pour +l'auteur parce qu'il n'y a pas plusieurs partis à prendre +pour des caractères donnés. Il n'y en a qu'un, et si personne +ne s'en doute, c'est que les caractères sont faux et +impossibles.</p> + +<p>Tu me diras peut-être que voilà le prince Karol se +livrant à une explosion de sentiment et à un abandon de +passion bien en dehors des habitudes que je t'ai révélées +de lui jusqu'ici. Mais non, tu ne me feras pas une observation +aussi niaise; car je te renverrais encore à toi-même +et je te demanderais si, en matière d'amour, ce +qui nous semble le plus opposé à nos goûts et à nos facultés +n'est pas précisément ce que nous embrassons avec le +plus d'ardeur; et si, dans ces cas-là, l'impossible n'est +pas justement l'inévitable.</p> + +<p>Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux, +est bien assez folle et assez fantasque, le cœur humain, +tel que Dieu l'a fait, est bien assez mobile et assez inconséquent; +il y a, dans le cours naturel des choses, bien +assez de désordres, de cataclysmes, d'orages, de désastres +et d'imprévu, pour qu'il soit inutile de se torturer la +cervelle à inventer des faits étranges et des caractères +d'exception. Il suffirait de raconter. Et puis, qu'est-ce +que les caractères exceptionnels que le roman va toujours +chercher pour surprendre et intéresser le public? Est-ce +que nous ne sommes pas tous des exceptions par rapport +aux autres, dans le détail infini de nos organisations? Si +certaines lois communes font de l'humanité un seul être, +n'y a-t-il pas, dans l'analyse de cette grande synthèse, +autant d'êtres distincts et dissemblables que nous sommes +d'individualités? La Genèse nous dit que Dieu fit l'homme +d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que la +même matière élémentaire servit à notre formation. Mais, +dans la combinaison des parties constituantes de cette +matière, reste la diversité éternelle et infinie, et, de là, +ces deux feuilles identiques impossibles à rencontrer dans +le règne végétal, ces deux cœurs identiques inutiles à +rêver dans la race humaine. Sachons donc bien ce lieu +commun: que chacun de nous est un monde inconnu à +ses semblables, et pourrait raconter de soi une histoire +ressemblant à celle de tout le monde, semblable à celle +de personne.</p> + +<p>Le roman n'a pas autre chose à faire que de raconter +fidèlement une de ces histoires personnelles, et de la +rendre aussi claire que possible; qu'on y ajoute beaucoup +de faits extérieurs, qu'on y mêle beaucoup d'individualités +diverses, je le veux bien: mais c'est compliquer +beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre +instruction morale. Et puis, c'est très-fatigant pour le +lecteur, qui est paresseux! Réjouis-toi donc, paresseux +de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur plus paresseux +que toi.</p> + +<p>Tu pressens déjà que la Floriani, en faisant la transaction, +s'engageait plus qu'elle ne pensait, et qu'un +amour maternel platonique, et pourtant passionné, ne +pouvait durer éternellement entre un homme de vingt-quatre +ans et une femme de trente, beaux tous les deux, +et tous deux enthousiastes et avides de tendresse. Cela +dura six semaines, peut-être deux mois, avec une sérénité +angélique de part et d'autre, et ce fut, il faut bien +le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage, +et c'est dans l'âme du jeune homme qu'il s'alluma +d'abord; puis vinrent quelques heures d'ivresse, où, pour +tous deux, le ciel sembla descendre sur la terre. Mais +quand la félicité humaine est arrivée à son apogée, elle +touche à sa fin. L'inexorable loi qui préside à notre destinée +l'a réglé ainsi, et la plus folle des sagesses serait +celle qui exhorterait l'homme à se développer pour le +bonheur absolu, sans lui dire que ce bonheur doit être +dans sa vie le passage d'un éclair, et qu'il faut s'arranger +pour végéter le reste du temps, assez satisfait d'une espérance +ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du +roman: pour qu'elle fût complète, il faudrait mourir le +lendemain de certains jours. Pour que le roman flatte +l'imagination, on le termine ordinairement le jour de +l'hyménée; c'est-à-dire qu'on aspire, pendant un nombre +plus ou moins savant de volumes, à voir luire un rayon, +dont aucun art ne peut exprimer l'éclat et la beauté, et +que le lecteur colore à sa guise, car c'est là que l'auteur +renonce à peindre et lui souhaite le bonsoir.</p> + +<p>Eh bien! pour essayer un peu de sortir du chemin +tracé, nous ne fermerons pas le livre à cette page fatale. +Nous nous arrêterons un instant au sommet de cette +pente que nous avons vu gravir, et nous la redescendrons +dans un second volume, que le lecteur est dispensé de +lire s'il n'aime pas les histoires tristes et les vérités +chagrines.</p> + +<p>Te voilà bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit +arriver désormais. Je poursuis, arrête-toi là si tu veux. +Tu connais la synthèse de ces deux existences qui se sont +rapprochées des deux bouts opposés de l'horizon social. +Le détail me regarde, et si tu ne t'en soucies point, +laisse-moi l'écrire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours +forcé de penser à toi, et que l'on n'écrive jamais +pour soi-même, en se donnant le plaisir de t'oublier? Tu +n'es guère embarrassé de le rendre, et alors nous sommes +quittes.</p> + +<p>En renonçant à l'amour, en cherchant la retraite, la +Floriani s'était trompée de date dans sa vie. Il est bien +certain qu'elle s'était persuadé, dans ce moment-là, que +le calme de la vieillesse, auquel elle aspirait, était venu, +par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le temps. +Les quinze années de passion et de tourments qu'elle venait +de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles +qu'elle se flattait de se les faire compter doubles par le +Dispensateur suprême de nos épreuves. Mais l'implacable +destinée n'était pas satisfaite. Pour s'être trompée dans +ses choix, pour avoir donné une affection sublime à des +êtres qui lui plaisaient sans le mériter, pour n'avoir pas +su aimer ceux qui le méritaient sans lui plaire, pour avoir +trop aimé ceux que Jésus-Christ a voulu racheter, et n'avoir +pas cherché la quiétude, la sécurité et le triomphe +paisible des élus, de ces insupportables <i>justes</i>, qui du +haut de leurs chaises d'or, narguent les misères et les +souffrances de l'humanité, la pauvre pécheresse devait +expier encore les malheurs passés par de nouveaux malheurs. +Faites-vous sœur de charité, allez ramasser les +membres épars sur le champ de bataille, et chasser les +mouches immondes des plaies du moribond abandonné; +vous serez emportée par un boulet, ou traitée comme +une vivandière par le vainqueur brutal. Mais vivez avec +les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches, les sages, +les heureux de ce monde, parfumez votre âme délicate +dans une atmosphère éthérée; soyez comme une fleur +dans son jardin, comme la princesse Lucie dans son +nuage, et vous serez canonisée.</p> + +<p>La Floriani se faisait donc de grandes illusions, en +s'imaginant qu'elle en serait quitte à si bon marché, et +que, désormais, elle pourrait vivre pour ses enfants, pour +son vieux père, et pour elle-même. Un cœur qui a passé +par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait +à peine n'est pas guéri par quelques mois de repos et de +solitude. Cette solitude même et cette inaction ne sont +peut-être pas ce qui lui convient. La transition s'était +faite trop brusquement, et, en acceptant sa guérison +comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas +assez veillé sur elle-même. Lorsqu'au lieu de cet amour +exigeant et personnel qui avait fait tout le mal de sa vie, +le noble et romanesque prince de Roswald lui offrit un +dévouement absolu, un respect digne d'une sainte, et +qu'il accepta même avec transport le vœu d'une amitié +chaste de sa part, elle se crut sauvée. Était-il permis à +une femme chargée de tant de fautes de s'abuser à ce +point, et de s'imaginer bonnement que la Providence +allait la récompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir? +Non, cela n'était point permis, et pourtant la Lucrezia +s'en accommoda avec sa naïveté habituelle.</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png" ></p> +<br> + + +<p>Elle y trouva d'abord un bonheur extrême, des joies +sans mélange. Karol était si dominé, si soumis, il s'était +abjuré si complétement, il subissait une telle fascination, +qu'un mot, un regard, une innocente caresse, le jetaient +dans une ivresse inappréciable. Il y avait à la surface de +son être une pureté angélique, et les âcres passions qui +fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son +âme, ne s'éveillèrent pas tout de suite. Il n'avait jamais +brûlé du feu de l'amour, il n'avait jamais senti battre +contre son cœur le cœur d'une femme, et les premières +émotions de ce genre furent pour lui plus vives et plus +profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux +prises avec le premier éveil des sens.</p> + +<p>Il y avait longtemps déjà que ces désirs germaient en +lui sans qu'il voulût s'en rendre compte. Il les avait +trompés à l'aide de la poésie et de ce religieux sentiment +pour une fiancée, dont il avait à peine senti la main +effleurer la sienne. Ses rêves arrivaient donc tout frais, +tout craintifs et tout palpitants à la réalité. Il avait encore +les terreurs d'un enfant et déjà l'énergie d'un homme. +Ce mélange de pudeur et d'emportement lui donnait un +charme irrésistible que la Floriani n'avait encore jamais +rencontré. Aussi, chaque jour l'enflamma-t-il d'une sympathie, +d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont +elle ne mesura pas les progrès.</p> + +<p>Toujours téméraire par bravoure, et insouciante pour +elle-même à cause de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas +venir l'orage. Pouvait-elle croire autre chose que ce +qu'il lui disait, et s'inquiéter d'un avenir qui semblait +devoir être la continuation indéfinie de cet amour céleste?</p> + +<p>Il se trompait lui-même en trompant sa maîtresse, ce +doux et terrible enfant, qui, tout vaincu et tout dévoré +par la passion, n'y croyait pas encore, qui avait vécu +d'illusions et se fiait à la puissance des mots sans apprécier +les nuances d'idées et de faits qu'ils représentent. +Quand il avait appelé la Floriani <i>ma mère</i>, quand il avait +pressé le bord de son vêtement contre ses lèvres ardentes, +quand il avait dit en s'endormant: «plutôt +mourir que de la profaner dans ma pensée,» il se jugeait +plus fort que la nature humaine, et méprisait encore la +tempête qui grondait dans son sein.</p> + +<p>Et elle, l'aveugle enfant, car c'était un enfant encore +plus ingénu et plus crédule que Karol, cette femme que, +dans la langue reçue, on aurait bien pu appeler une +femme perdue; elle croyait à ce calme qui lui semblait +si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'éprouvait en +elle-même, parce que la lassitude et le dégoût avaient +calmé son sang, et la préservaient d'un entraînement +subit.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png" ></p> +<br> + +<p>Et, dans cette confiance réciproque, si absolue et si +sincère, que la présence de Salvator ne les gênait point, +et que leurs chastes baisers craignaient à peine les regards +des enfants, chaque jour pourtant creusait un +abîme. Karol n'existait plus par lui-même. Sa race, sa +croyance, sa mère, sa fiancée, ses instincts, ses goûts et +ses relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait +que par le souffle de la Floriani, il ne respirait pas et ne +voyait pas, il ne comprenait ni ne pensait, quand elle ne +se mettait pas entre lui et le monde extérieur. L'ivresse +était si complète qu'il ne pouvait plus faire un pas de lui-même +dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que le +passé. L'idée de se séparer d'elle n'avait aucun sens pour +lui. Il semblait que cet être diaphane et fragile se fût consumé +et absorbé dans le foyer de l'amour.</p> + +<p>Peu à peu pourtant la flamme se dégagea des nuages +de parfums qui la voilaient. L'éclair traversa le ciel, la +voix de la passion retentit comme un cri de détresse, +comme une question de vie ou de mort. Un insensible +abandon de toute crainte et de toute prudence avait +amené jour par jour l'imminente défaite de cette suprême +raison dont se piquait la Floriani. Un invincible +attrait, une progression de voluptés délicates et dévorantes, +les délices d'une ivresse inconnue et souveraine +avaient endormi et anéanti une à une les saintes terreurs +de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir +être avilissante pour tous deux, donna à son amour une +exaltation et une intensité nouvelles.</p> + +<p>Il avait passé sa vie à se battre en duel au nom de l'esprit +contre la matière, il avait vu dans la sanctification du +mariage et dans l'union bénie de deux virginités, la seule +réhabilitation possible de cet acte qui n'était divin selon +lui que parce qu'il était nécessaire. Il avait cru longtemps +que demander la révélation de l'amour à une femme prodigue +de ce bienfait, ou seulement à une femme qui ne +lui en apporterait pas les prémices, serait pour lui une +chute sans remède et sans pardon à ses propres yeux. Il +fut fort surpris de se sentir inondé de tant de joie que sa +conscience était muette; et quand il interrogea cette conscience, +il la trouva ivre. Elle lui répondit qu'elle n'avait +rien eu à démêler avec son péché, qu'elle se sentait légère, +qu'elle ne savait pourquoi il avait toujours voulu +l'empêcher de faire cause commune avec son cœur, enfin +qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, et qu'elle lui parlerait +morale et sagesse quand elle serait rassasiée.</p> + +<p>La Floriani, qui n'avait jamais fait ces distinctions +métaphysiques entre ses penchants et ses intérêts personnels, +et qui n'avait renoncé à l'amour que parce que +le sien avait causé le malheur d'autrui, se sentit très-calme +et très-fière lorsque, l'illusion de son amant se +communiquant à elle, elle crut qu'il était pour toujours +le plus heureux des hommes. Elle ne regretta pas seulement +son beau rêve de force et de vieillesse anticipée; +son orgueil ne lui fit pas de reproches, et elle ne pleura +point sur sa chute. Toujours naïve et confiante, elle +ne répondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant +si Karol se repentait et se trouvait à plaindre. Et +comme la félicité de Karol touchait aux nues en ce moment, +comme Salvator lui-même en était stupéfait d'étonnement, +de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien +à répondre.</p> + +<p>Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave +comte Albani, qui n'eût pas senti ce bonheur avec la +même puissance que son jeune ami, mais qui ne l'eût +pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut si +agité qu'il en perdit le sommeil, et presque l'appétit et +la gaieté. Mais son âme était si belle et son amitié si +loyale, qu'il remporta la victoire. Il remercia la Floriani +avec effusion, d'avoir, sinon guéri à jamais l'esprit et le +cœur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible dans de +telles conditions), du moins de l'avoir initié à un bonheur +que nulle autre femme ne lui eût jamais fait connaître. +Puis, prétextant des affaires indispensables à Venise, il +partit sans vouloir faire avec eux aucun plan d'avenir. +«Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et vous me +direz alors ce que vous aurez résolu.»</p> + +<p>Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps +le spectacle d'un bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait +cependant de toute son âme. Il se mit en route +sans leur dire qu'il allait chercher des distractions philosophiques +auprès d'une certaine danseuse, qui lui avait fait +un signe à Milan, dans la coulisse du théâtre de la Scala.</p> + +<p>«Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant, +que mon jeune puritain mordrait au fruit défendu avec +cette violence et cet oubli du passé. Cette Floriani est +donc un être plus enchanteur que le serpent, car Adam +pleura aussitôt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, +au contraire!... Allons! veuille le ciel que cela dure, +et qu'à mon retour je ne le trouve pas honteux et désespéré!»</p> + +<p>Tu sauras bientôt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne +le sais déjà, et si tu ne préfères rester entre la porte du +ciel et celle de l'enfer.</p> +<br><br> + + + +<h3>XV.</h3> + +<br> +<p>Malgré l'affection que le prince portait au comte, malgré +la reconnaissance que lui inspiraient son dévouement, +ses tendres soins, et l'espèce de sanction qu'il venait de +donner à son bonheur, le bonheur est si égoïste, que +Karol vit partir Albani avec une sorte de joie. La présence +d'un ami gêne toujours un peu les continuels épanchements +d'une âme enivrée, et bien que le prince eût +mis beaucoup d'abandon à proclamer devant Salvator la +force de sa passion, il n'en est pas moins vrai qu'il était +un peu mécontent quand il ne le voyait pas accueillir avec +une confiance absolue la conviction où il était que ce +bonheur devait durer toujours et n'être troublé par aucun +nuage.</p> + +<p>Une âme moins pure et moins loyale que la sienne eût +été humiliée, peut-être, de se montrer si différente d'elle-même +devant un ami qui pouvait comparer le présent +avec le passé, et l'accuser d'inconséquence, ou seulement +sourire de son entraînement subit, comme il avait souri +auparavant de sa réserve exagérée. Mais si Karol avait +certaines petitesses d'esprit, ce n'étaient jamais des petitesses +mesquines, et l'on eût pu dire que c'étaient plutôt +des puérilités charmantes. Lui aussi avait ses naïvetés +moins frappantes, moins complètes que celles de la Floriani; +mais plus fines et réellement intéressantes par leur +contraste avec le fond de son caractère. Ainsi, il ne niait +pas qu'il eût été rigoriste dans le passé, et qu'il fût aveuglé +dans le présent; mais il lui était impossible de l'avouer. +Il ne s'en souvenait pas, et ne se rendait presque pas +compte de sa transformation. Il persistait à croire qu'il +haïssait les emportements d'un esprit sans règle et sans +retenue, et si on lui eût parlé d'une autre femme, toute +semblable à la Floriani par sa conduite et ses aventures, +mais n'ayant pas en elle ce charme mystérieux qu'il subissait, +il en eût détourné ses regards avec effroi et aversion. +Enfin, il avait littéralement sur les yeux ce bandeau +que les poètes antiques, ces maîtres dans l'art de symboliser +les passions, ont placé sur ceux de Cupidon. Son +esprit n'avait point changé, mais son cœur et son imagination +paraient l'idole de toutes les vertus qu'il souhaitait +d'adorer.</p> + +<p>La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire, +à recevoir un culte dont elle n'avait jamais eu l'idée. +Certes, elle avait été aimée, et elle avait aimé aussi très-ardemment. +Mais les organisations aussi exquises que +celle de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point +rencontré. Ainsi qu'elle l'avait dit à Salvator, elle n'avait +aimé que de pauvres diables, c'est-à-dire des hommes +sans nom, sans fortune et sans gloire. Une fierté craintive +lui avait toujours fait repousser l'hommage des gens +haut placés dans le monde. Tout ce qui eût pu ressembler +à une liaison fondée sur un intérêt personnel de fortune, +de succès ou de vanité, l'avait toujours trouvée +défiante et presque hautaine. Avec l'excessive bienveillance +de son caractère, ce soin de fuir et de repousser +les grands seigneurs ou les grands artistes avait été bizarre +en apparence; mais c'était, en effet, une conséquence +de son caractère indépendant et brave, peut-être +aussi de cet instinct maternel qu'elle portait dans tout. +L'idée d'être protégée lui était insupportable; elle préférait +être dominée par les travers d'un amant sans délicatesse +que de subir la discipline majestueuse d'un pédagogue +parfumé. Au fond, c'était toujours elle qui avait +protégé et réhabilité, sauvé ou tenté de sauver les hommes +qu'elle avait chéris. Gourmandant leurs vices avec +tendresse, réparant leurs fautes avec dévouement, elle +avait failli faire des dieux de ces simples mortels. Mais +elle s'était sacrifiée trop complétement pour réussir. Depuis +le Christ, mis en croix pour avoir trop aimé, jusqu'à +nos jours, c'est l'histoire de tous les dévouements. Celui +qui se les impose en est l'inévitable victime, et comme la +Lucrezia n'était, après tout, qu'une femme, elle n'avait +pas poussé la patience jusqu'à mourir. D'ailleurs, elle +avait logé trop d'amours à la fois dans son âme, c'est-à-dire +qu'elle avait voulu être la mère de ses amants sans +cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections, +toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre +leur combat par l'extinction de la moins obstinée. +Les enfants l'avaient emporté toujours, et, pour parler +par métaphore, les amants, pris aux <i>Enfants-Trouvés</i> +de la civilisation, avaient dû y retourner tôt ou tard.</p> + +<p>Il en résulta qu'elle fut haïe et maudite souvent, par +ces hommes qui lui devaient tout, et qui, après avoir été +gâtés par elle, ne purent comprendre qu'elle se reprenait, +lorsqu'elle était lasse et découragée. Ils l'accusèrent d'être +capricieuse, impitoyable, folle dans sa précipitation à se +livrer et à se retirer, et ce dernier grief était un peu +fondé. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite, +cher lecteur, et mon intention n'a jamais été de te +montrer en elle l'être divin que rêvait Karol. C'est un +personnage humain que j'analyse ici sous tes yeux, avec +ses grands instincts et sa faiblesse d'exécution, ses vastes +entreprises et ses moyens bornés ou erronés.</p> + +<p>Beaucoup d'hommes charmants pensèrent que la Floriani +était une impertinente, une personne distraite, fantasque +et sans jugement, parce qu'elle n'accueillait pas +leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire respecter de +ces gens-là, elle qui choisissait si mal les objets de sa +préférence, et qui rompait bientôt avec eux pour choisir +plus mal encore?</p> + +<p>Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperçut pas beaucoup +ayant plus d'amis encore, et comptant pour rien ce +qu'on disait d'elle, quand son cœur était préoccupé par +tant de vives affections. Mais elle ne s'en habitua pas +moins à regarder les grands seigneurs et les personnages +privilégiés comme ses ennemis naturels. Elle était restée +fille du peuple jusqu'à la moelle des os, au milieu de sa +carrière de reine de théâtre; et, tout en acquérant l'usage +du monde, elle conserva contre le monde un fond d'orgueil +un peu sauvage. Elle savait y porter une grande +distinction de manières, et quand elle jouait la comédie, +ou quand elle écrivait pour le théâtre, on eût dit qu'elle +était née sur le trône. Mais elle ne pouvait souffrir qu'on +supposât qu'elle devait cet air noble et ce langage élevé +à la fréquentation des gens titrés. Elle sentait bien qu'elle +puisait sa noblesse dans son propre sentiment des hautes +convenances de l'art, dans son instinct de la véritable +élégance, et dans la fierté innée de son esprit. Elle riait +aux éclats, lorsqu'un marquis à figure basse et à tournure +absurde venait lui dire, dans sa loge, que ce qu'on +admirait le plus en elle, c'est qu'elle eût deviné la bonne +compagnie. Un jour qu'une grande dame (laquelle avait +malheureusement la voix rauque, les mains violettes et +le menton barbu), lui faisait compliment sur ses airs de +duchesse, elle lui répondait d'un ton pénétré: «Quand on +a des modèles comme Votre Seigneurie sous les yeux, on +ne peut pas se tromper sur ce qui convient à un rôle noble.» +Mais quand la grande dame fut sortie, la comédienne +éclata de rire avec ses camarades. Pauvre duchesse, +qui avait cru lui faire beaucoup de plaisir et +d'honneur avec ses éloges!</p> + +<p>Toutes ces digressions sont là pour vous dire qu'il ne +fallait pas moins qu'un miracle pour que la railleuse et fière +plébéienne se prit d'engouement et de tendresse pour un +prince. On a vu comment ce miracle se fit par degrés, et +se trouva accompli comme par surprise. Alors la Floriani, +n'étant plus occupée à se défendre, mais à admirer, découvrit +dans celui qu'elle aimait des charmes qu'elle n'avait +jamais voulu apprécier dans ceux de sa caste. Fidèle +à ses préventions, elle ne voulut point faire honneur de +tant de grâces et de courtoisie délicate à l'éducation qu'il +avait reçue et aux habitudes qu'il avait contractées. A ce +point de vue, elle les eût plutôt critiquées; mais, en supposant +qu'il ne les devait qu'à la perfection de son caractère +naturel, à la douceur de son âme et à la tendresse +de ses sentiments pour elle, elle en fut enivrée. Il lui +semblait que toutes ses amours avaient été des orgies, +au prix de ce festin d'ambroisie et de miel que lui servaient +les chastes lèvres, les paroles suaves et les extases +célestes de son jeune amant.</p> + +<p>—«Je ne mérite point de telles adorations, lui disait-elle, +mais je t'aime d'être capable de les ressentir et de +les exprimer ainsi. Je ne m'aimais point, je ne me suis +jamais aimée jusqu'ici. Mais il me semble que je commence +à m'aimer en toi, et que je suis forcée de respecter +l'être que tu vénères de la sorte.</p> + +<p>«Non, non! je n'avais jamais été aimée et tu es mon +premier amour! s'écriait-elle dans la sincérité de son +cœur. Je cherchais, avec une soif ardente, ce que j'ai +enfin trouvé aujourd'hui. Va, mon âme que je croyais +épuisée, était aussi vierge que la tienne, j'en suis certaine +à présent, et je puis le jurer devant Dieu!»</p> + +<p>L'amour est plein de ces blasphèmes de bonne foi. Le +dernier semble toujours le premier chez les natures puissantes, +et il est certain que si l'affection se mesure à l'enthousiasme, +jamais la Floriani n'avait autant aimé. Cet +enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes avait +été de courte durée. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le +renouveler. L'affection avait survécu un certain temps au +désenchantement; puis étaient venus la générosité, la +sollicitude, la compassion, le dévouement, le sentiment +maternel, en un mot, et c'était merveille que des passions +si follement conçues eussent pu vivre aussi longtemps, +quoique le monde, ne jugeant que de l'apparence, se fût +étonné et scandalisé de les lui voir rompre si vite et si +absolument. Dans toutes ces passions elle avait été heureuse +et aveuglée huit jours à peine, et quand un ou deux +ans de dévouement absolu survit à un amour reconnu +absurde et mal placé, n'est-ce pas une grande dépense +d'héroïsme, plus coûteuse que ne le serait le sacrifice +d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait toujours +digne?</p> + +<p>Oh! dans ce cas-là, est-ce bien difficile et bien méritoire +de se soumettre et de s'immoler? Coriolan est plus +grand en pardonnant à la patrie ingrate, que Régulus en +souffrant le martyre pour la patrie reconnaissante.</p> + +<p>Aussi la Floriani fut-elle étourdie, cette fois, de son +bonheur. Elle avait bien commencé, cette fois encore, +par le dévouement, puisqu'elle avait soigné, veillé et +sauvé cet enfant malade, au prix d'une grande anxiété +morale et d'une grande fatigue physique. Mais qu'était-ce +que cela en comparaison de ce qu'elle avait souffert pour +sauver des âmes perverses ou des esprits égarés?</p> + +<p>Rien, en vérité, moins que rien! N'avait-elle pas prodigué +des soins et des veilles à des pauvres, à des inconnus? +«Et pour ce peu qu'il me doit, se disait-elle, le voilà +qui m'aime comme si je lui avais ouvert les cieux! Maintenant +je ne me dirai plus que je suis aimée parce que je +suis nécessaire, ou bien parce qu'un peu d'éclat m'environne. +Il m'aime pour moi-même, pour moi seule. Il est +riche, il est prince, il est vertueux, il n'a pas de dettes +à payer, il ne se sent pas faible d'esprit et entraîné par +des passions nuisibles. Il n'est ni libertin, ni joueur, ni +prodigue, ni vaniteux. Il n'a qu'une ambition, celle d'être +aimé, et n'attend de moi aucun service, aucun appui, +mais seulement le bonheur que l'amour peut donner. Il +ne m'a point vue dans ma gloire. Ce n'est pas cette beauté +artificielle que donnent les costumes, l'exercice des talents, +le triomphe, l'engouement de la foule et la rivalité +des hommages qui l'ont attiré vers moi. Il ne m'a vue +que dans la retraite et dépouillée de tout prestige. C'est +mon être, c'est moi, oh! oui, c'est bien moi qu'il aime!»</p> + +<p>Elle ne se disait pas ce qui, en effet, était plus difficile +à concevoir et à expliquer, que ce jeune homme, dévoré +du besoin d'une affection exclusive, et récemment privé +de celle sa mère, était arrivé à l'heure de sa vie où il lui +fallait s'attacher ou mourir; que le hasard ou la <i>fatalité</i> +(comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui +ayant fait rencontrer des soins, de la tendresse et de la +bonté chez une femme encore belle et très-aimable, sa +vie intérieure, trop longtemps comprimée, avait fait +explosion; qu'enfin, il aimait passionnément, parce qu'il +ne pouvait pas aimer autrement.</p> + +<p>L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze +jours, dura plus d'un mois. Qui le retint aussi longtemps +loin de ses amis? C'est peut-être quelqu'un qui ne vaut +point la peine qu'on en parle; aussi je n'en parlerai pas. +Il en jugea de même, car il n'en parla jamais à Karol ni +à la Lucrezia. Il vint les rejoindre quand il se fut bien +convaincu qu'il eût mieux fait de ne pas les quitter.</p> + +<p>Pendant ce tête-à-tête d'un mois, le paradis demeura +clair, serein, inondé de soleil et prodigue de richesses +pour nos deux amants. La possession absolue et continuelle +de l'être qu'il aimait était la seule existence que +Karol pût supporter. Plus il était aimé, plus il voulait +l'être; plus son bonheur le possédait, plus il s'acharnait +à posséder son bonheur.</p> + +<p>Mais il ne pouvait le posséder qu'à une condition: c'est +que rien ne se placerait jamais entre lui et l'objet de sa +passion, et ce miracle fut fait en sa faveur pendant plus +d'un mois, grâce à un concours de circonstances tout à +fait exceptionnelles dans la vie. Les quatre enfants de la +Floriani furent en parfaite santé, et pas un seul n'éprouva +la plus légère indisposition pendant cinq semaines. Si +Célio avait pris un coup de soleil ou que le petit Salvator +eût percé quelque grosse dent, la Floriani eût été nécessairement +absorbée par les soins à leur donner, et distraite, +quelques jours, de son cher prince; mais, comme +les deux garçons et les deux filles se portèrent à merveille, +il n'y eut ni colères, ni larmes, ni querelles entre +eux; du moins, s'il y en eut, Karol ne s'en aperçut pas, +car il ne s'apercevait point encore des petits détails, +des rares interruptions de sa félicité, et Lucrezia n'eut +que de très-courts instants à consacrer à ses actes de répression +ou d'intervention maternelle. Elle exerça paisiblement +sur eux sa police assidue et clairvoyante; mais +ils la lui rendirent si facile et si douce, que le prince ne +vit que le côté adorable de ces fonctions sacrées.</p> + +<p>Le père Menapace prit beaucoup de poisson et le vendit +fort bien, tant à sa fille qu'à l'aubergiste d'Iseo; ce +qui le mit de bonne humeur et l'empêcha de venir faire +aucune réprimande fâcheuse à la Lucrezia. Elle alla le +voir plusieurs fois par jour, comme à l'ordinaire, mais +sans que Karol songeât à l'accompagner; de sorte qu'il +oublia l'éloignement et le dégoût que ce sordide vieillard +lui avait inspirés d'abord. Enfin, il ne vint personne à la +villa Floriani, et rien ne troubla le divin tête-à-tête.</p> +<br><br> + + + +<h3>XVI.</h3> + +<br> +<p>Il faut dire aussi que le prince aida la destinée par +l'heureuse disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien +pour s'apercevoir de l'étrangeté de sa situation. Habile à +se torturer, dans l'habitude de ses sombres et taciturnes +rêveries, il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité +de la Floriani chasser ses tristes pensées et entretenir +son bien-être intellectuel.</p> + +<p>Ils ne causèrent presque point ensemble: admirable +et unique moyen de s'entendre toujours et sur tous les +points! leur amour étant à son zénith, ne s'exprima guère +qu'en brûlantes divagations, en caresses échangées, en +contemplations muettes ou en apostrophes passionnées, +en regards extatiques, en douces rêveries à deux.</p> + +<p>Si l'on eût pu lire dans ces deux âmes ainsi plongées +dans les rêves de l'idéal, on eût pourtant signalé une +grande absence de similitude et d'unité entre elles. Tandis +que la Floriani, éprise de la nature, associait à son +ivresse le ciel et la terre, la lune et le lac, les fleurs et la +brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir de +ses douleurs passées, Karol, insensible à la beauté extérieure +des choses et aux réalités de sa propre vie, noyait +son imagination plus exquise ou plus libre dans un monologue +exalté avec Dieu même. Il n'était plus sur la terre, +il était dans un empyrée de nuages d'or et de parfums, +aux pieds de l'Éternel, entre sa mère chérie et sa maîtresse +adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un +parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia +en fît la remarque, il voyait cette splendeur et respirait +ces délices dans son rêve; mais il n'avait, en réalité, rien +vu et rien senti. Quelquefois, quand elle lui disait: «Vois +comme la terre est belle!» il lui répondait: «Je ne vois +pas la terre, je ne vois que le ciel.» Et elle admirait la +profondeur passionnée de cette réponse sans la bien comprendre. +Elle regardait les nuages de pourpre du couchant, +et ne songeait pas que l'âme de Karol voyait, bien +au-dessus des nuages, un Éden fantastique où il croyait +se promener avec elle, mais où il était véritablement seul. +Enfin, on peut dire que la Floriani voyait la réalité avec +le sentiment poétique de l'auteur de <i>Waverley</i>, tandis +que son amant, idéalisant la poésie même, peuplait l'infini +de ses propres créations, à la manière de Manfred.</p> + +<p>Malgré ces différences, leur vol s'était élevé aussi haut +que possible, et les choses d'ici-bas ne trouvaient point +de place dans leurs épanchements. Ceci était tout à fait +opposé aux instincts actifs, secourables, et pour ainsi dire +militants de Lucrezia; elle voyageait dans ces espaces +comme un aveugle-né qui recouvrerait tout à coup la vue, +et qui s'essaierait en vain à comprendre tous ces objets +nouveaux et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner +qu'un aperçu vague de sa propre vision. Il eût cru lui +faire injure en pensant qu'elle n'avait pas la vue plus +longue que lui, et qu'elle ne s'expliquait pas le prodige à +elle-même mille fois mieux qu'il n'eût pu le lui expliquer. +Quant à elle, perdue dans cette immensité, mais ravie de +cette course aventureuse à travers un nouveau monde, +elle ne songeait guère à l'interroger sur ce qu'il éprouvait. +Elle sentait l'insuffisance de la parole humaine pour +la première fois, elle qui l'avait tant étudiée et qui s'en +était si bien servie! Mais, humble comme on l'est quand +on idolâtre un autre que soi-même, elle croyait que tout +ce qu'elle eût pu dire ou entendre n'était rien auprès de +ce que pensait et sentait son amant.</p> + +<p>Elle n'avait pas encore éprouvé la fatigue attachée à +cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite +naturellement, lorsque Salvator vint rompre le tête-à-tête, +et, cependant, elle le vit arriver avec une satisfaction +instinctive, et le reçut à bras ouverts. Il tombait +à l'improviste, il n'avait point écrit depuis huit jours; on +était un peu inquiet de lui, la Floriani plus que Karol pourtant, +bien qu'elle ne l'aimât pas autant que le prince devait +l'aimer, mais par suite de cette sollicitude naturelle qui +trouvait moins de place dans le ravissement surhumain +du jeune prince.</p> + +<p>Ce dernier avait paru et cru désirer sans doute le retour +de son fidèle ami; mais quand il entendit les grelots +des chevaux de poste s'arrêter à la grille de la villa, sans +qu'il sût de quoi il s'agissait, son cœur se serra. L'ancien +pressentiment effacé et oublié se réveilla tout à coup. +«Mon Dieu! s'écria-t-il en pressant convulsivement le +bras de la Lucrezia, nous ne sommes plus seuls; je suis +perdu! Ah! je voudrais mourir maintenant!</p> + +<p>—Mais non! répondit-elle; si c'est un étranger, je ne +le reçois pas; mais ce ne peut être que Salvator, mon +cœur me l'annonce, et c'est le complément de notre bonheur.»</p> + +<p>Le cœur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgré lui, il +souhaitait que ce fût un étranger, afin qu'on le renvoyât. +Il reçut pourtant son ami avec un profond attendrissement; +mais une tristesse involontaire s'était déjà emparée +de lui. C'était un changement dans cette existence +qu'il savourait si complète, et qui ne pouvait que perdre +à une modification quelconque.</p> + +<p>Salvator lui sembla plus bruyant, plus vivant que jamais, +dans le sens matériel du mot. Il ne s'était point +trouvé heureux loin d'eux, mais il s'était distrait et +amusé, en dépit des contrariétés et des mécomptes que +l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il +pouvait raconter de son séjour à Venise. Il parla de bals +dans les vieux palais, de promenades sur les lagunes, de +musique dans les églises, et de processions autour de la +place Saint-Marc; puis de rencontres fortuites et agréables, +d'un ami Français, d'une belle Anglaise de sa connaissance, +de hauts personnages allemands et slaves, parents +de Karol; enfin, il fit passer, sur le prisme radieux +où Karol s'était oublié, la petite lanterne magique du +monde.</p> + +<p>Dans tout ce qu'il disait, il n'y avait rien de désagréable +ni d'émouvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant +un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert +sublime, une vielle criarde venait mêler des sons aigus +et un motif musical vulgaire, aux pensées divines des +grands maîtres. On ne pouvait lui parler de personne qui +l'intéressât désormais, ni de rien qui ne lui semblât au-dessous +de sa situation morale et indigne d'être mentionné. +Il essaya de ne pas écouter; mais, malgré lui, il entendit +Salvator dire à la Floriani: «Ah çà, que je te donne donc +des nouvelles qui t'intéressent à ton tour! J'ai rencontré +beaucoup de tes amis, je devrais dire tout le monde, car +tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne +fût-ce qu'un soir et sur le théâtre, ne peut t'oublier. J'ai +vu Lamberti, ton ancien associé de direction, qui pleure +ta retraite et dit que le théâtre est maintenant perdu en +Italie. J'ai vu le comte Montanari, de Bergame, qui ne +parlera jusqu'à son dernier soupir, que de la journée que +tu as bien voulu passer dans sa villa; et le petit Santorelli +qui est toujours amoureux de toi!... et la comtesse +Corsini qui t'a connue à Rome, et chez laquelle tu as bien +voulu lire, un soir, un drame de son ami l'abbé Varini! +une mauvaise pièce, à ce qu'il paraît, mais que tu as si +bien dite, que tout le monde l'a crue bonne et que tous +les yeux ont été baignés de pleurs.</p> + +<p>—Ne me rappelle pas mes vieux péchés, répondit la +Lucrezia. C'en est un mortel, peut-être, que de déclamer +avec soin et conscience une platitude. C'est tromper l'auteur +et l'auditoire. Dieu merci, je ne suis plus exposée à +commettre de pareilles fautes! Et dis-moi, qui as-tu rencontré +encore?</p> + +<p>Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pût +intéresser sa maîtresse. Salvator nomma encore une demi-douzaine +de personnes, et la Floriani, qui n'y mettait +réellement aucun intérêt marqué, l'écouta cependant avec +cette obligeance qu'on doit à ses amis. Mais il y eut un +nom qu'elle recueillit pourtant avec une certaine sollicitude. +C'était celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle +avait sauvé plusieurs fois des désastres de la misère, +quoiqu'elle n'eût jamais eu pour lui le moindre amour, ni +la plus légère velléité d'engouement.</p> + +<p>—Quoi! encore une fois endetté à ce point? dit-elle, +lorsque Salvator lui eut donné de ses nouvelles avec un +certain détail; il est donc impossible de le sauver de son +désordre et de son imprévoyance, ce malheureux!</p> + +<p>—Je le crains.</p> + +<p>—C'est égal, il faudra l'essayer encore.</p> + +<p>—J'ai prévenu ton désir, je lui ai donné quelques secours.</p> + +<p>—Oh! je t'en remercie, c'est bien de ta part! Je te +restituerai cela, Salvator.</p> + +<p>—Quelle folie! tu veux m'empêcher de faire la charité?</p> + +<p>—Non, mais celle-ci n'est peut-être pas très-bien placée, +et c'est à ma considération que tu l'as faite, car tu +connaissais très-peu Boccaferri, et je suis sûre qu'il s'est +servi de mon nom pour t'intéresser à son sort.</p> + +<p>—Qu'importe! Une pouvait invoquer une patronne plus +puissante. D'ailleurs, je l'aime, ce drôle-là, il m'amuse: +il a tant d'esprit!</p> + +<p>—Et tant de talent! ajouta la Floriani, s'il voulait et +s'il savait en faire usage! Pauvre Boccaferri!...</p> + +<p>Karol n'en entendit pas davantage; il était resté un peu +en arrière, dans l'allée du parc où l'on se promenait en +causant ainsi. Puis, il s'arrêta, et regarda si, au détour +de cette allée, Lucrezia se retournerait pour le regarder. +Mais elle ne se retourna pas; elle était occupée à chercher +avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de +Boccaferri, comme peintre de décorations à tout autre +théâtre que Milan, Naples, Florence, Rome, Venise, etc., +tous lieux d'où son inconduite et son humeur fantasque +l'avaient fait chasser successivement.</p> + +<p>—Tu dis que trois cents francs de plus le décideraient +peut-être à entreprendre le voyage de Sinigaglia où il +trouverait de l'occupation, du moins pendant le temps des +fêtes? Eh bien! je vais les lui envoyer, car je comprends +bien le dégoût qu'il éprouve à arriver, pressé d'argent, +et forcé de se mettre à la discrétion de ceux qui l'emploient. +C'est ainsi que la misère engendre et décuple la +misère!</p> + +<p>En parlant ainsi, la Lucrezia ne songeait qu'à remplir +un devoir de pitié et de charité; et même, par un de ces +instincts de pudeur qui sont propres à la bienfaisance, +elle avait baissé la voix, et hâté un peu le pas pour n'être +point entendue de Karol, peut-être aussi parce qu'elle +pressentait que c'était là un sujet trop vulgaire pour l'intéresser.</p> + +<p>Mais, par malheur, elle se trompa, pour la première +fois, dans ce qui convenait à la disposition de son esprit. +Il ne s'intéressait que trop à ce qu'elle disait; il eût voulu +n'en pas perdre un mot, et cependant il eût rougi d'essayer +de l'entendre malgré elle. Il s'arrêta, hésita un +instant, et quand il l'eut perdue de vue un vertige le +saisit, et il s'imagina qu'un abîme venait de se creuser +entre eux.</p> + +<p>Que s'était-il donc passé, et qu'y avait-il là qui dût +faire souffrir? Rien! mais il faut moins que rien pour +faire tomber, du sommet de l'empyrée au fond des gouffres +de l'enfer, celui qui aspire à la gloire des dieux. Ces vieux +classiques, dont nous nous sommes si sottement moqués, +imaginèrent qu'une mouche avait suffi pour précipiter +dans les abîmes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait +guider le char de Phœbus dans sa route céleste. +Trouvons donc aujourd'hui une métaphore plus juste et +plus ingénieuse pour exprimer le peu que nous sommes, +et le peu qu'il faut pour troubler nos ravissements sublimes! +mais je ne m'en charge pas; je ne puis que dire +en vile prose: le prince Karol avait pris trop haut son +essor pour redescendre peu à peu. Il fallut tomber tout +à coup et sans cause apparente. Ils étaient sans doute +bien fougueux et bien robustes, les coursiers-géants du +soleil; et le taon qui leur fit prendre le mors aux dents +est un bien pauvre et bien petit insecte!</p> + +<p>Karol quitta le jardin, courut s'enfermer dans sa chambre, +et s'y promena, poursuivi par les Furies. Cette âme, +tout à l'heure si magnanime et si forte, n'était plus que +le jouet des plus misérables illusions. Qu'était-ce donc +que ce Boccaferri si intéressant aux yeux de Lucrezia? +Quelque ancien amant peut-être! Il se rappelait ce que, +depuis le premier jour de leur rencontre, il avait totalement +oublié, à savoir qu'elle avait eu beaucoup d'amants.—Et +pourquoi revenait-elle avec tant de sollicitude à un +souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fiancé de Lucie, il +avait sacrifié jusqu'au portrait de cette chaste vierge, +pour n'avoir pas seulement l'image d'une autre que Lucrezia +en sa possession?</p> + +<p>Plus il s'efforçait d'expliquer naturellement un fait si +simple, plus il y trouvait de mystère et de complications +désespérantes. Elle avait baissé la voix, elle avait doublé +le pas en parlant avec Salvator. Cela était bien certain. +Elle ne s'était pas retournée au bout de l'allée pour voir +s'il la suivait; elle qui, depuis un mois, n'avait pas +perdu une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer +sans négliger ses devoirs de famille! Et maintenant +elle marchait encore, appuyée sur le bras du comte, +parlant avec chaleur sans doute de ce terrible souvenir, +de ce mystérieux personnage dont elle ne lui avait jamais +dit un mot! Il s'étonnait de cela, comme si la Floriani +ne lui avait jamais rien raconté de sa vie, comme s'il +ne l'avait pas cent fois conjurée, au contraire, de ne jamais +s'accuser devant lui, et d'oublier en masse toutes +les émotions du passé, pour se concentrer dans la jouissance +du présent.</p> + +<p>Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas où +il pouvait être, pourquoi il l'avait quittée. Les minutes +duraient des heures, des années! Et Salvator, cet ami +sans délicatesse, qui venait la distraire par de pareils +soucis et jeter des noms empoisonnés dans la coupe de +leur bonheur! Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart +d'heure, qu'il lui sembla avoir vieilli d'un siècle, quand +il entendit, en frissonnant, les voix de la Floriani et du +comte passer sous sa fenêtre. Elle riait! Salvator lui rappelait +des bons mots, des traits d'originalité de Boccaferri. +Vraiment elle en riait, et son amant subissait la torture +sans qu'elle daignât s'en douter!</p> + +<p>Certainement, elle était bien loin de s'en douter, la +pauvre Lucrezia! elle n'était guère inquiète de ne pas le +voir à ses côtés, et se disait seulement que, ce sujet de +conversation lui étant étranger, il avait préféré s'ensevelir +dans ses rêveries accoutumées. Combien de fois, +lorsqu'elle approchait de la chaumière de Menapace, ne +lui avait-il pas dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer, et +attendre sous les acacias roses, au bord du lac, pour +continuer à s'entretenir avec elle en imagination!</p> + +<p>Cependant l'instinct du cœur la ramenait vers lui plus +vite que Salvator ne l'eût souhaité. Il eût voulu la retenir +dans le parc et la faire parler de son amour. Mais elle +avait fait assez de pas dans la voie d'exclusion que Karol +lui avait ouverte, pour n'être pas aussi pressée qu'elle +l'était ordinairement de s'abandonner avec franchise à la +confiance et à l'amitié. Elle craignait, cette fois, de mal +exprimer l'immensité de son bonheur, ou de n'être pas +assez complètement comprise. Elle répondit en peu de +mots; et, avec plus de finesse qu'elle n'en avait de son +propre mouvement, elle ramena la conversation sur Boccaferri +et la promenade vers la maison, car elle cherchait +en vain Karol dans le jardin. Ses regards ne l'y découvraient +point.</p> + +<p>A peine rentrée au salon, elle prit le premier prétexte, +et monta à l'appartement du prince. Il était dans un état +si violent, que sa figure en était bouleversée. Il sentait, +d'ailleurs, une sourde fureur gronder au fond de sa poitrine. +Craignant de ne pouvoir feindre, ne voulant pas +se montrer ainsi et perdant la tête, dès qu'il entendit +marcher dans la galerie, il se précipita dans l'escalier +par une autre porte, et, laissant la Floriani le chercher +et l'appeler, il s'enfuit sur la grève du lac.</p> + +<p>Mais bientôt, voyant sortir des bosquets voisins le +nuage de tabac que Salvator promenait toujours comme +une auréole autour de sa tête, il pensa que son ami allait +le rejoindre, et, craignant ses regards encore plus que +ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux +du vieux Menapace, certain qu'on ne viendrait pas le +chercher là où il ne pénétrait jamais. Il venait de voir le +vieillard quitter le rivage sur sa barque, avec Biffi, et +Karol se flattait de pouvoir rester seul encore le temps +nécessaire pour retrouver l'empire de sa volonté et l'apparence +du calme.</p> +<br><br> + + + +<h3>XVII</h3> +<br> + +<p>Il ne tarda pas à se tranquilliser, en effet, et à se reprocher +d'avoir fait un rêve monstrueux. L'aspect de +cette chaumière dans laquelle il n'était jamais entré encore +depuis le jour de son arrivée, et qu'à ce moment-là +il n'avait nullement examinée, le remplit d'une émotion +étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.</p> + +<p>L'intérieur de cette maison rustique, entretenu avec +la propreté dont Biffi était doué, n'avait subi aucun changement +depuis l'enfance de la Floriani, et si le vieux +pêcheur avait consenti à grand'peine à des réparations +nécessaires concernant la solidité et l'assainissement, il +n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelât ses meubles, +et qu'on rajeunît l'étoffe grossière de ses rideaux. +Le seul objet qui sentît la civilisation, c'était une grande +gravure encadrée de palissandre et placée dans le fond du +lit du vieillard. Karol se pencha pour la regarder; c'était +la Floriani, dans toute sa beauté, dans toute sa gloire, +en costume de Melpomène, avec le diadème antique, +l'épaule nue, le sceptre à la main. Une belle vignette +encadrait cette noble figure, et portait dans ses ornements +les divers attributs de plusieurs muses: le masque +de Thalie, le brodequin à côté du cothurne, la trompette, +les livres, les perles, les myrtes de Calliope, +d'Erato et de Polymnie. Un distique, en vers italiens +d'un goût académique, exprimait l'idée que, comme +tragédienne, comédienne, poëte héroïque et historique, +<i>letterata</i>, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en +elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire +du théâtre et des lettres.</p> + +<p>Cette gravure était un hommage des dilettanti de Rome +que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et +dont son père s'était emparé, parce qu'il avait ouï dire +à un domestique qu'une aussi belle épreuve valait deux +cents francs.</p> + +<p>Il l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa +Karol bien davantage et qui représentait une petite +fille de dix à douze ans, en costume de paysanne, avec +une rose sur l'oreille, une grande épingle d'argent dans +les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset +rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile, +était d'une naïveté charmante. C'était bien là l'air +franc et candide d'un enfant, intelligent par la pensée, +simple par le cœur et l'éducation. Au-dessous, on lisait: +<i>Antonietta Menapace, dessinée d'après nature +à l'âge de dix ans par sa marraine Lucrezia Ranieri</i>.</p> + +<p>En voyant ces deux portraits qui présentaient là, sous +le chaume natal, un si étrange contraste, la petite fille +des champs et la grande artiste, l'enfant obscur et heureux, +et la femme célèbre et infortunée, la première si +jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et d'abandon +enjoué, sa forte poitrine de garçon chastement +couverte d'une épaisse et rude chemise; la seconde, si +belle, si sévère, avec son regard expressif, son attitude +superbe, son sein de déesse à peine voilé par la draperie +classique, Karol eut un sentiment d'effroi et de douleur. +Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent ressemblants, +et que Lucrezia n'eût conservé ou recouvré +dans le calme de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression +suave et touchante de l'innocente Antonietta Menapace. +Mais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grâce +et de séduction en devenant la Floriani, avait laissé aussi +une empreinte qui, pour la première fois, lui fit peur, +lorsqu'il vit son image aussi ornée et <i>révélée</i> par l'admiration +des artistes. Cette auréole lui brûlait les yeux, et +il avait besoin de les reporter sur la rose des champs +qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la +muse échappait par le passé à sa jalouse possession, +tandis que l'enfant, n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était +point disputée.</p> + +<p>Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement +la muse; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits +caractères, au-dessous de la vignette, que cet ornement +avait été composé et dessiné par <i>Jacopo Boccaferri</i>?</p> + +<p>Il l'avait oublié, et il le retrouvait là, ce nom maudit, +qui, bien à tort sans doute, bouleversait son imagination +depuis une heure. Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait; +c'était la signature d'un artiste plus célèbre, mais +enfin il avait travaillé à cet ouvrage; il avait peut-être vu +la Floriani poser devant le peintre avec cette tunique +transparente, et dans cet éclat de jeunesse, de force et +de beauté, dont lui, Karol, ne possédait plus que le déclin. +Enfin, il l'avait beaucoup connue, et bien intimement, +ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours +sans rougir! A quel point, à moins d'être un misérable, +faut-il être lié avec une femme pour recevoir +l'aumône de sa main? et si c'était, en effet, un artiste +avili par le désordre et la débauche jusqu'à mendier, +comment Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avait-elle +de semblables amis?</p> + +<p>«Quand on est la maîtresse du prince Karol, comment +peut-on se rappeler de pareils camarades!»</p> + +<p>L'orgueil insensé, qui naît de l'amour et engendre la +jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises +dans la conscience de l'homme qu'il possède. Mais il les +lui souffle si bas à l'oreille, qu'il en est transporté de colère, +sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit en +lui cette rage et cette douleur.</p> + +<p>Karol prit sa tête à deux mains et fut tenté de se la +frapper contre les murs. Si les actes de violence n'eussent +été en dehors de ses habitudes et de ses principes +d'éducation, il eût anéanti cette image fatale. Mais il se +calma peu à peu en contemplant la fière sérénité de ce +regard attaché sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu +a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixité rêveuse +qui semble vous interroger sur ce que vous pensez +de lui. Karol en subit le prestige. La tragédienne +semblait lui dire: «De quel droit m'interroges-tu? Est-ce +que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donné mon +sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, +car je ne baisse jamais les miens, et ma fierté +brisera la tienne.»</p> + +<p>Le cerveau de Karol, affaibli déjà par cette lutte violente +contre lui-même, passa par diverses hallucinations. +Il détourna ses yeux avec un sentiment de terreur puérile, +et les reporta sur le charmant pastel. Il y découvrit +des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu par la pureté +de son regard doux et profond, il fondit en larmes, +croyant presser sur son cœur la tête brune de l'angélique +Antonietta.</p> + +<p>La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui venait +demander à son père ou à Biffi, s'ils ne l'avaient point +rencontré, entra en cet instant, et, tout effrayée de le +voir pleurer ainsi, elle s'élança vers lui et le serra dans +ses bras avec anxiété, en lui prodiguant les plus doux +noms et les questions les plus inquiètes.</p> + +<p>Il ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eût-il +avoué et fait comprendre tout ce qui venait de se passer +en lui? Il en rougissait, et il faut dire, à la gloire de +l'amour, que si Karol avait eu la précipitation et l'injustice +d'un enfant gâté, il eut aussitôt l'effusion de reconnaissance +et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer. +A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants, +qui lui avaient servi de refuge contre les terreurs +de la mort, à peine son cœur, paralysé par la souffrance, +se fut-il ranimé au contact de ce cœur maternel, +qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus heureux, +le plus soumis, le plus confiant des mortels.</p> + +<p>Il eût mieux aimé mourir en cet instant que d'outrager +sa chère maîtresse par l'aveu d'un soupçon. Il avait sous +la main un prétexte bien touchant et bien simple pour +lui expliquer son émotion et ses larmes; ce fut de lui +montrer le petit pastel, et la Floriani, attendrie de cette +délicatesse de cœur, pressa contre ses lèvres avec enthousiasme +les belles mains et les beaux cheveux de son +jeune amant. Jamais elle ne s'était sentie si heureuse et +si fière d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait +guère, la pauvre femme, que, peu de minutes auparavant, +elle lui était presque un objet d'horreur.</p> + +<p>—Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé +vaincre la répugnance que tu éprouvais à entrer ici. +J'avais bien deviné, quoique tu ne m'en eusses jamais +parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient +te sembler aimables; mais, puisque le hasard, ou je ne +sais quel instinct de cœur, t'a amené dans ma chaumière +natale, et puisque nous sommes seuls, je veux te +la montrer en détail. Viens!</p> + +<p>Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la +pièce où ils se trouvaient, et qui, avec celle où ils entrèrent +et une sorte de cellier encombré de vieux meubles +brisés et hors de service, dont Menapace ne voulait +pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.</p> + +<p>La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était +celle qu'elle avait habitée durant son enfance; c'était une +espèce de soupente, éclairée d'une seule lucarne étroite, +toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de +folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux, +couverte d'indienne raccommodée en mille endroits, +des figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées, +quelques dessins collés à la muraille et tellement +noircis par le temps et l'humidité, qu'on n'y distinguait +plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un +coffre et une petite table en bois de sapin, tel était l'intérieur +misérable où la fille du pêcheur avait passé ses +premières années et senti couver en elle les dons de la +force et du génie.</p> + +<p>—C'est là que mon enfance s'est écoulée, dit-elle au +prince, et mon père, soit par esprit de conservation, +soit par un reste de tendresse mal étouffée sous ses ressentiments +austères, n'y a rien changé, rien dérangé +pendant ma longue et dure pérégrination à travers le +monde. Voilà mon lit de petite fille, où je me souviens +d'avoir dormi, les jambes pliées et douloureuses à mesure +que je devenais trop grande pour l'occuper. Voilà, à mon +chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière, +et que j'y ai attachée le jour des Rameaux, la +veille de mon départ... de ma fuite avec Ranieri! Voilà +le portrait de Joachim Murat, cette grossière statuette +de plâtre, qu'un colporteur m'avait vendue pour l'effigie +de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait +si longtemps mes prières de la meilleure foi du monde. +Tiens, voici encore un dévidoir, des moules et des navettes +qui m'ont servi à faire des filets pour les poissons. +Ah! que de mailles j'ai sautées ou rompues, quand ma +tête m'emportait loin de ce travail monotone, le seul que +mon père me permît, en dehors des soins du ménage! +Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des +scorpions, de la solitude et de l'ennui, dans cette chère +petite prison! comme je l'ai quittée avec joie, et sans +même songer à lui dire un adieu, le jour où ma chère +marraine me dit: «Tu deviendrais malade ou contrefaite +si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer +chez moi. Tu n'y seras pas aussi bien que je le +voudrais et que tu pourrais l'être, car mon mari, pour +être plus riche que ton père, n'est pas moins économe. +Mais je veillerai à tes besoins en cachette, je +t'apprendrai tout ce que tu as soif d'apprendre, tu me +soigneras dans mes souffrances, tu me tiendras compagnie. +Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne +me permettrait pas de te prendre pour amie. Mais nous +ne le serons pas moins dans cet échange de services.» +Admirable et excellente femme, qui devina mes facultés +et me les fit découvrir à moi-même! Hélas! c'est elle +aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal à l'arbre +de la science!</p> + +<p>«Et puis, quand son fils m'aima, et que le vieux Ranieri +me chassa de sa maison, je revins habiter encore +une fois ma petite chambre misérable, j'avais alors quinze +ans. Mon père voulait me forcer à épouser un rustre de +ses amis, trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de +gain, violent, et bien surnommé <i>Mangiafoco</i>. J'en avais +peur. Je me cachais dans les buissons du rivage pour l'éviter; +et quand mon père allait pêcher, la nuit, aux +flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre soupente, +dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais +rôder autour de la maison. Mon jeune amant voulait le +tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car Mangiafoco +était capable de l'assassiner le premier.</p> + +<p>«Cette existence n'était pas supportable. Quand je +suppliais mon père de me protéger contre ce bandit, il +me répondait: «Il ne te veut pas de mal, il t'aime à la +folie. Épouse-le, il est riche; ce sera ton bonheur.» Et, +quand j'essayais de me révolter, il me reprochait mon +amour insensé pour le fils de mes maîtres, et me menaçait +de me livrer à la passion brutale de Mangiafoco, qui +saurait bien ainsi me forcer à devenir sa femme. Mon +père ne l'eût pas fait, je le savais bien, car je l'avais entendu +dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement +à m'effrayer. Mais si mon père était capable de +venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez +de délicatesse pour ne pas essayer de violenter mon +penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dévorait. +Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, une douce +habitude des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux +du filet laissait trop libre carrière à mon imagination. +J'étais dévorée du rêve et du désir d'une existence +toute contraire à celle qu'on m'imposait. J'acceptai +donc les offres longtemps repoussées de Ranieri. Notre +amour était chaste encore: il me jurait qu'il le serait +toujours, et qu'en le voyant fuir, son père consentirait à +notre mariage. Enfin, il m'enleva, et c'est par cette petite +fenêtre, qu'à l'aide d'une planche jetée sur l'eau qui +en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.</p> + +<p>«Eh bien, cette fois, je ne quittai pas ma chaumière +avec joie. Outre l'effroi et le remords de la faute que je +commettais, j'éprouvais, à me séparer de tous ces vieux +meubles, témoins paisibles et muets des jeux de mon enfance +et des agitations de ma puberté, un regret incroyable, +comme si j'avais la révélation soudaine des +chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien +plutôt par suite de cet attachement que nous contractons +pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert.»</p> + +<p>La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa +vie au prince Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son cœur, +et, comme il l'écoutait avec émotion, elle croyait accomplir +un devoir envers lui et le trouver reconnaissant. +Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour recevoir +des confidences de ce genre et pour entendre seulement +prononcer le nom d'un ancien amant. Il était +trop oppressé pour l'interrompre par la moindre réflexion, +mais une sueur froide lui venait au front, et son +cerveau, s'emparant des images qu'elle lui présentait, +en était assiégé de la manière la plus pénible.</p> + +<p>Cependant, ce récit était une justification véridique de +la Floriani et de cette première faute, source fatale de +toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit +de se refuser à l'écouter, et qu'il y avait, dans ce lieu et +dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne pouvait +fuir.</p> + +<p>—Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il +enfin avec effort, pour savoir que vous n'avez jamais +obéi à de mauvais instincts. Je vous l'ai dit une fois: ce +qui serait mal de la part des autres est légitime pour +vous. Une fille qui délaisse son vieux père est coupable; +mais toi, Lucrezia, tu étais peut-être autorisée à te +soustraire à sa loi brutale et impie! Mon Dieu! j'avais +bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un +mortel déplaisir!</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png" ></p> +<br> + + +<p>—Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes +torts, reprit la Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne +le connais pas. Laisse-moi, après l'avoir accusé devant +toi, te montrer le beau côté de son caractère. C'est un +devoir pour moi, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses +principes lui commandant de respecter la piété filiale de +Lucrezia; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice +et le despotisme étroit d'un pareil père. Il était pourtant +lui-même bien plus avare de Lucrezia, dans ses instincts +de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son +autorité paternelle et de son argent.</p> +<br><br> + + + +<h3>XVIII.</h3> + +<br> +<p>«Les hommes ne sont jamais logiques et complets +dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualités, +dit la Floriani; et, pour ne point passer, envers +eux, d'un excès d'estime à un excès de blâme, pour +conserver de l'affection et de la confiance à ceux que le +devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une +juste idée, voir avec un certain calme le bien et le mal, +et ne pas oublier surtout que, chez la plupart des hommes, +un vice est parfois l'excès d'une vertu.</p> + +<p>«Le vice de mon père, c'est la parcimonie; je veux +le dire bien vite, puisqu'il le faut pour reconnaître que +sa vertu, c'est l'esprit d'équité et le respect fanatique de +la règle établie. Aimant l'argent avec passion, comme +tous les paysans, il se distingue d'eux en ce que le vol +d'un fétu lui paraît un crime. Sa petitesse, c'est l'éternelle +crainte du gaspillage qui amène la misère. Sa grandeur, +c'est ce même instinct d'avarice mis au service de +ceux qu'il aime, au détriment de son bien-être, de sa +santé, et presque de sa vie.</p> + +<p>«Ainsi il amasse mesquinement et vilainement, je +l'avoue, je ne sais quel misérable trésor enfoui, je gage, +dans quelque recoin de cette chaumière. De temps en +temps il achète de petits morceaux de terrain, croyant +placer là l'honneur et la dignité future de ses petits-enfants. +Essayer de lui persuader qu'une bonne éducation, +un noble caractère et des talents sont un meilleur fonds +à leur assurer, c'est chose fort inutile. Resté paysan de +corps et d'âme, il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait +comment l'herbe croît et comment le blé germe, et, ne +se doutant pas qu'il y a là un plus grand miracle que +dans toutes les œuvres humaines, il dit tranquillement que +c'est un <i>fait naturel</i>. Parlez-lui de ces choses qui peuvent +se démontrer et s'expliquer, d'un bateau à vapeur, +par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne répond +pas. Il ne croit pas à l'existence de ce qu'il n'a pas +vu, et si on lui disait d'aller à l'autre rive du lac pour +s'en convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans la +crainte d'une mystification.</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png" ></p> +<br> + + +<p>«Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de +la puissance des dons intellectuels, de l'échange des +idées. Il n'a jamais fait de questions là-dessus, et n'entendrait +pas parler sans déplaisir de ce qui lui est absolument +étranger. Il pense que si j'ai fait fortune dans la +carrière de l'art, c'est grâce à des circonstances fortuites +qu'il ne me conseillerait pas de tenter une seconde fois. +Et puis, il fait ce raisonnement très-spécieux et très-naïf +à la fois: «Vous autres artistes, vous gagnez +beaucoup d'argent, mais vous avez besoin d'en dépenser +encore plus. Ce goût-là vous vient en vous fréquentant +les uns les autres et en courant le monde. De sorte +que vous travaillez à outrance pour arriver à vous amuser +un peu. Moi, qui ne dépense rien, qui n'ai pas le +goût du plaisir, je gagne moins, mais ce que j'ai acquis, +je le conserve. Ma profession est donc plus agréable et +plus lucrative que la vôtre; vous êtes pauvres, et je suis +riche; vous êtes esclaves, et je suis libre.»</p> + +<p>«De là son peu d'estime et d'admiration pour la gloire +que j'ai acquise. Il n'en est point flatté, et si vous voulez +que je vous le dise, cette sorte de dédain pour la fumée +de mes triomphes me paraît un des côtés les plus +intéressants et les plus respectables de son caractère. La +carrière que j'ai fournie a trop contrarié ses idées d'ordre +élémentaire pour qu'il m'ait conservé une grande +tendresse; d'ailleurs, la tendresse proprement dite n'a +jamais habité son cœur. Tout se traduit chez lui en principes +d'équité rigide et froide. Quand ma mère mourut en +me donnant le jour, il fit serment de ne jamais se remarier +si je vivais, persuadé qu'une belle-mère ne pouvait +aimer les enfants d'un premier lit. Et il tint son serment, +non par amour pour la mémoire de sa femme, mais par +sentiment de son devoir envers moi. Il m'a élevée avec +toutes sortes de soins et une surveillance dont peu d'hommes +sont capables envers un petit enfant: mais je ne +crois pas qu'il m'ait jamais donné un baiser. Il n'y a jamais +pensé. Il n'a jamais senti le besoin de me presser +contre son cœur, et il trouve que je gâte mes enfants +parce que je les caresse. Il demande quel bien cela leur +fait, et quels avantages ils en retirent. Quand, après +quinze ans d'absence, je suis venue me jeter à ses pieds, +en me confessant à lui avec ferveur, et en tâchant de +justifier ma conduite: «Tout cela ne me regarde pas, +m'a-t-il répondu, je n'entends rien à ce qui est permis +ou défendu dans le monde dont tu me parles. Tu as +refusé le mari que je te destinais, tu m'as désobéi: voilà +ce que j'ai à te reprocher. Tu as aimé le fils de ton maître, +et tu l'as détourné de l'obéissance qu'il devait à son père, +cela est mal et pouvait me faire du tort. Ces gens-là n'y +sont plus, tu reviens, et tu m'as fait beaucoup de cadeaux. +Je sais comment je dois me conduire avec toi. Ne +parlons jamais du passé, il y a une fin à tout, et je te +pardonne, à condition que tu élèveras tes enfants dans +des idées d'ordre et de sagesse.» Là-dessus, il me donna +une poignée de main, et tout fut dit.</p> + +<p>«Eh bien, mon ami, j'ai vu, dans ma vie de théâtre, +l'intérieur de bien des familles d'artistes, et je vais vous +dire ce qui s'y passe dix fois sur douze. L'artiste, surtout +l'artiste dramatique, est toujours sorti des rangs les +plus pauvres et les plus obscurs de la société. Soit que +ses parents l'aient destiné à leur servir de gagne-pain, soit +que le hasard et des protections étrangères aient révélé et +utilisé ses aptitudes, dès son premier succès, fût-il encore +enfant, le voilà chargé de soutenir, de transporter, +de vêtir, de nourrir et même d'amuser sa famille. C'est +lui qui paiera les dettes de ses frères, c'est lui qui établira +ses sœurs, c'est lui qui placera en rentes tout le +fruit de son travail pour assurer une belle pension à ses +père et mère, le jour où il voudra leur acheter sa liberté.</p> + +<p>«Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures +nécessités, et ce serait juste et bien, si on n'abusait pas +indignement de leurs forces, de leur santé, et pis encore, +hélas! de leur honneur, pour rendre le gain plus rapide, +et les mettre, par la prostitution, à l'abri d'une chute +devant le public. Le théâtre, dans ce cas-là, sert encore +d'étalage de vente, et telle fille stupide et belle paie +pour se montrer, ne fût-ce qu'un instant, sur les tréteaux, +dans un costume équivoque, afin de se faire connaître +et de trouver des chalands.</p> + +<p>«Quand, par hasard, cette fille, cette dupe, cette +victime a du caractère et de la fierté, soit qu'elle ait su +préserver son innocence, soit qu'elle ait le juste ressentiment +d'avoir cédé à d'infâmes suggestions, dès qu'elle +menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble, +adule et rampe. Je les ai vus, ces pères éhontés, +ces mères odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura +dans la coulisse, baiser presque les pieds qui avaient +dansé à mille francs par soirée, remplir, à la maison, +l'office de laquais, faire un nid d'ouate à la poule aux +œufs d'or, enfin descendre à une servilité sans exemple, +aux plus lâches complaisances, aux flatteries les plus +viles, pour conserver l'honneur et le profit d'être attachés +à la grande coquette, à la prima dona, ou seulement +à la courtisane à la mode.</p> + +<p>«Ces familles-là m'auraient fait pleurer de honte, et, +quand je songeais à mon vieux père, le paysan, qui n'avait +pas voulu quitter ses filets pour venir partager mon +luxe, qui refusait de répondre à mes lettres, qui recevait +mes envois d'argent pour faire une dot à mes filles, +mais qui persistait à se lever devant le jour, à dormir +sous le chaume et à vivre avec deux sous de riz par jour, +il me semblait que j'étais d'une naissance illustre, et que +je me sentais encore fière du sang plébéien qui coulait +dans mes veines.</p> + +<p>«Il est bien vrai que, comme dans toutes les choses +humaines, il y a des misères et des ridicules mêlés à +tout cela. Il est vrai que mon père refusait mes lettres, +quand j'oubliais de les affranchir; il est vrai qu'aujourd'hui +il déplore ce qu'il appelle ma prodigalité, et que, +quand il a vendu son poisson, il montre une pièce d'argent +à Célio d'un air de triomphe, en lui disant: «A ton +âge, je gagnais déjà cela, et, à l'âge que j'ai maintenant, +je le gagne encore. Je te donnerai cela pour t'aider, +quand tu commenceras à avoir un état et à vouloir +gagner aussi.» Il est vrai encore que, s'il me +voyait donner cent francs à un malheureux camarade +sans ressources, il m'accablerait presque de sa malédiction. +Je suis forcée de tolérer souvent ses travers, +mais je suis toujours forcée aussi de respecter son orgueil +et sa rustique opiniâtreté. S'il est dur aux autres, c'est +qu'il l'est à lui-même encore plus. Il travaille avec l'ardeur +d'un jeune homme, il n'est jamais indiscret ni importun, +il vit dans son stoïcisme, sans jamais contrôler +ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres, à sa +place, eussent rempli mon existence de tracasseries, +tout en s'enivrant à ma table et en me faisant rougir de +leur grossièreté ou de leur bassesse! La situation de mon +père vis-à-vis de moi était bien délicate, et, sans rien +raisonner ni calculer à cet égard, il l'a conservée digne, +indépendante, et généreuse à son sens. Comblé de mes +dons, il peut encore se considérer comme chef de famille +et protecteur, puisqu'il travaille et amasse pour +faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens, +mais non de ses intentions. Et maintenant, Karol, ne +comprends-tu pas que j'aime et bénisse encore mon +vieux père? N'as-tu pas remarqué que je lui ressemble +de figure, et crois-tu que je n'aie rien de son caractère?»</p> + +<p>—Vous? s'écria Karol: oh ciel! rien!</p> + +<p>—Oui, moi. Je dois quelque chose à la fierté du sang +qu'il m'a transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouvée +dans des situations difficiles; j'ai été aimée par des hommes +riches; j'ai eu des amis dont j'aurais pu accepter +l'aide sans manquer à l'honneur. Mais l'idée d'imposer +aux autres des privations ou un surcroît de travail, lorsque +je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'eût été +insupportable. On m'a accusée de bien des fautes, on +a exagéré cruellement celles que j'ai commises; mais +jamais l'ombre d'un soupçon pour mon indépendance +et ma probité n'a pu se présenter à l'esprit des gens +les plus malveillants pour moi. J'ai été directrice de théâtre, +j'ai manié des intérêts matériels, et fait ce qu'on +appelle des affaires. Elles étaient même compliquées, +difficiles et délicates. Aux prises avec tant de prétentions, +de vanités et d'exigences, j'ai toujours eu pour +principe de donner plutôt le double de ce que je devais, +que de contester dans un cas douteux; sans être économe, +j'ai eu de l'ordre, et, en faisant beaucoup de bien, +je ne me suis pas ruinée et compromise. C'est que je +n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-même. +Elle est plus rangée et plus sage, la femme qui donne +aux malheureux ce qu'elle a, que celle qui engage ce +qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des équipages. +Je n'ai jamais eu le goût d'un vain luxe. La possession +d'un petit objet sans valeur, où se révèlent l'intelligence +et le goût de l'ouvrier, m'est plus chère que +celle d'une parure de diamants. J'aime ce qui est bon et +vrai plus que ce qui est éclatant et envié. Sans m'astreindre +à vivre aussi frugalement que mon père, j'ai +porté de la sobriété dans tous mes instincts. Il n'y a que +l'affection que je ne gouverne pas par la tempérance de +l'esprit, et, en cela seulement, je diffère de lui: mais si je +n'ai pas été une fille entretenue, si les présents de la corruption +ne m'ont pas tentée, lorsque, à seize ans, je me +suis trouvée aux prises avec les difficultés de l'existence, +si je peux commander encore le respect à ceux qui me +blâment, c'est, sois-en bien sûr, parce que je suis la +fille du vieux Menapace. Conviens donc que l'apparence +trompe, et que la nature établit des liens solides et des +rapports profonds entre les êtres qui diffèrent le plus au +premier coup d'œil.</p> + +<p>—Tout ce que vous dites est admirable, répondit le +prince, accablé de tristesse, et vous devez avoir raison +en tout. Mais allons rejoindre Salvator qui nous cherche +sans doute.</p> + +<p>—Non, non! dit la Floriani; il était fatigué de son +voyage, il s'est endormi à l'ombre des myrtes du jardin. +Allons rejoindre les enfants, que je n'ai pas vus depuis +une heure.» +Elle avait beaucoup parlé à Karol de choses réelles +pour la première fois, et elle se flattait d'avoir profité +d'une bonne occasion pour réhabiliter dans son esprit ce +père qu'elle aimait sincèrement. Mais il est des thèses +que l'esprit accepte sans qu'elles s'emparent du cœur. +Karol sentait que la Floriani venait de faire un sage plaidoyer +en faveur de la tolérance et en vue de la réhabilitation +de la nature humaine. Il n'en était pas moins révolté +de la réalité, et incapable d'accepter les travers +humains avec un autre sentiment que celui de la politesse, +cette générosité perfide qui laisse le cœur froid et +les répugnances victorieuses.</p> + +<p>Il eût fallu à la Floriani, selon lui, un milieu plus digne +d'elle, c'est-à-dire un milieu tel qu'il n'en existe pour +personne; un lac plus vaste sans cesser d'être aussi paisible, +une demeure plus pittoresque sans cesser d'être +aussi commode et aussi saine, une gloire moins chèrement +acquise sans cesser d'être aussi brillante, et surtout +un père plus distingué, plus poétique, sans cesser d'être +un pêcheur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique +étroit: il aimait cette origine rustique, cette chaumière +natale, ces filets suspendus aux saules du rivage; +mais un paysan de poëme ou de théâtre, un montagnard +de Schiller ou de Byron, lui eût été nécessaire pour mettre +à cet égard son esprit à l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare +sans de fortes restrictions: il trouvait ses caractères +trop étudiés sur le vif, et parlant un langage trop +vrai. Il aimait mieux les synthèses épiques et lyriques, +qui laissent dans l'ombre les pauvres détails de l'humanité: +c'est pourquoi il parlait peu et n'écoutait guère, ne +voulant formuler ses pensées ou recueillir celles des autres +que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation. +Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs +généreux et malfaisants qu'elle contient, afin de planter +à propos et de tirer parti de ce qu'elle peut produire, +eût été pour lui œuvre vile et révoltante. Mais cueillir de +belles fleurs, admirer leur éclat et leur parfum, sans se +soucier de la peine et de la science du jardinier, tel était +le doux emploi qu'il se réservait dans la vie.</p> + +<p>La Floriani avait donc parlé dans le désert en croyant +le convaincre. Il l'avait écoutée avec recueillement, et, +dans tout ce qu'elle avait dit, il avait admiré la rédaction, +la partie ingénieuse de son système de tolérance, +la beauté de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle +eût raison d'accepter le mal pour ne pas méconnaître le +bien. C'était l'antipode de sa manière de sentir les rapports +humains. Il avait pourtant une haute idée du devoir +filial; mais il savait faire, entre le devoir et le sentiment, +entre les actions et les sympathies, une distinction qui +était tout à fait inconnue à la Floriani. Ainsi, à sa place, +il n'eût pas cherché à justifier l'avarice de Menapace, +parce que, pour trouver à ce vice un côté estimable, il +fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. Il l'eût +nié, au contraire, ou il eût gardé un profond silence, ce +qui est bien plus facile, il faut en convenir.</p> + +<p>Et puis, la Floriani, en parlant d'elle-même, lui avait +fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononcé des mots +qui l'avaient brûlé comme un fer rouge. Elle avait dit +qu'elle n'avait jamais été une <i>fille entretenue</i>, elle avait +peint les mœurs de ses pareilles avec une terrible vérité. +Elle avait raconté ses premières amours et nommé elle-même +son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle +n'en eût pas seulement l'idée, qu'elle ignorât que le mal +existe ici-bas, ou qu'elle ne s'en souvînt pas en lui parlant. +Enfin, il aurait voulu, pour compléter la somme de +ses exigences fantastiques, que, sans cesser d'être la +bonne, la tendre, la dévouée, la voluptueuse et la maternelle +Lucrezia, elle fût la pâle, l'innocente, la sévère et +la virginale Lucie. Il n'eût demandé que cela, ce pauvre +amant de l'impossible!</p> +<br><br> + + + +<h3>XIX.</h3> + +<br> +<p>Salvator, endormi sous l'ombrage, venait de se réveiller +plein de bien-être et de gaieté. Quand nous nous sentons +dispos et pleins d'exubérance, nous n'avons pas le sens +aussi délicat que de coutume pour observer ou deviner +les peines d'autrui. La pâleur et l'abattement de Karol +échappèrent donc au regard de son ami; et la Floriani, +les attribuant à la fatigue des larmes que l'amour et l'attendrissement +lui avaient fait verser à la vue de son portrait, +ne songea pas à s'en inquiéter.</p> + +<p>Lorsque, dans l'enfance, nous souffrons d'une secrète +douleur, nous voudrions que tout ce que nous faisons +pour la cacher devînt inutile devant la pénétration subtile +et bienfaisante des êtres qui nous aiment; et comme, +en même temps, nous nous taisons avec fierté, nous avons +l'injustice de croire qu'ils sont indifférents, parce qu'ils +ne sont pas importuns. Beaucoup d'hommes restent enfants +en ce point, et Karol l'était resté particulièrement. +La gaieté active et bruyante de Salvator le rendit donc +de plus en plus chagrin, et la sérénité de la Lucrezia, +qui, jusque-là, s'était communiquée à lui par attraction, +perdit pour la première fois sa bénigne influence.</p> + +<p>Pour la première fois aussi, le bruit et le mouvement +perpétuel des enfants le fatiguèrent. Ils étaient habituellement +calmes sous l'œil de leur mère; mais, pendant le +dîner, ils furent tellement excités et ravis par les taquineries +amicales, les caresses et les rires de Salvator, +qu'ils menèrent grand tapage, répandirent leurs verres +sur la nappe et chantèrent à tue-tête, répétant toujours +le même refrain, comme ces pinsons que les Hollandais +font lutter, et pour lesquels ils engagent des paris. Célio +cassa son assiette, et son chien se mit à aboyer si fort +qu'on ne s'entendait plus.</p> + +<p>La Floriani ne s'interposait pas bien sévèrement; elle +riait malgré elle des enfantillages de Salvator et des plaisantes +reparties de ses marmots ivres de plaisir, et hors +d'eux-mêmes, comme le deviennent si aisément ces petits +êtres nerveux quand on les excite.</p> + +<p>Karol admirait chaque jour, depuis deux mois, les +grâces et les gentillesses de cette couvée d'anges, et il les +aimait tendrement à cause de celle qui leur avait donné +le jour. Il ne se rappelait pas qu'ils eussent des pères, et +quels pères, peut-être! Il les croyait nés du Saint-Esprit, +tant ils lui semblaient parés des dons célestes de leur +mère. La Floriani lui savait un gré infini de cette tendresse +qu'il exprimait avec tant d'effusion, et qui se traduisait +en observations si fines et si poétiques sur leurs +divers genres de beauté et d'aptitude.</p> + +<p>Pourtant, les enfants ne l'aimaient point.</p> + +<p>Ils avaient comme peur de lui, et il était difficile de +s'expliquer pourquoi ses doux sourires et ses délicates +complaisances les trouvaient irrésolus et timides. Le chien +de Célio lui-même couchait les oreilles et ne remuait +point la queue quand le prince le nommait en le regardant. +Cet animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance, +mais qu'il ne le touchait jamais, et qu'une secrète +aversion physique lui faisait craindre d'effleurer +seulement un animal quelconque. Si les chiens ont un +merveilleux instinct pour se méfier des gens qui se méfient +d'eux, il ne faut pas s'étonner que les enfants aient +le même avertissement intérieur à l'approche de ceux +qui ne les aiment pas. Karol n'aimait pas les enfants en +général, quoiqu'il ne l'eût jamais dit, quoiqu'il ne se le +dît pas à lui-même. Au contraire, il croyait les aimer +beaucoup, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans +un attendrissement de poëte et dans un ravissement +d'artiste. Mais il avait peur d'un enfant laid ou contrefait. +La pitié qu'il ressentait à son approche était si douloureuse, +qu'il en était réellement malade. Il ne pouvait +accepter dans l'enfant le moindre défaut physique, pas +plus que chez l'homme il ne pouvait tolérer une difformité +morale.</p> + +<p>Les enfants de la Floriani étant parfaitement beaux +et sains, charmaient ses regards; mais si l'un d'eux fût +devenu estropié, outre la douleur qu'il en eût ressenti +dans son âme, il eût été saisi d'un malaise insurmontable. +Il n'eût jamais osé le toucher, le porter dans ses +bras, le caresser. Un enfant stupide ou méchant, sous +ses yeux, lui eût été un fléau à le dégoûter de la vie; et, +loin d'entreprendre de l'amender, il se fût enfermé dans +sa chambre pour ne pas le voir ou l'entendre. Enfin, il +aimait les enfants avec son imagination, et non avec ses +entrailles; et, tandis que Salvator disait qu'il subirait +l'ennui du mariage rien que pour avoir les joies de la paternité, +Karol ne pensait pas sans frissonner aux conséquences +possibles de sa liaison avec la Floriani.</p> + +<p>Au dessert, la gaieté de Célio étant arrivée à son paroxysme, +il se blessa assez profondément en coupant un +fruit. En voyant son sang jaillir avec abondance, l'enfant +eut peur et grande envie de pleurer; mais sa mère, +avec beaucoup de présence d'esprit et de sang-froid, lui +prit la main, l'enveloppa dans sa serviette, et lui dit en +souriant: «Eh bien! ce n'est rien du tout; ce n'est pas +la première ni la dernière de tes blessures; continue la +belle histoire que tu nous racontais; je te panserai quand +tu auras fini.»</p> + +<p>Une si bonne leçon de fermeté ne fut pas perdue pour +Célio, qui se prit à rire; mais Karol qui, à la vue du +sang, avait failli s'évanouir, ne comprit pas que la mère +eût le courage de ne point vouloir s'en inquiéter.</p> + +<p>Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani +lava les chairs, rapprocha les lèvres de la blessure, et fit +une ligature solide, le tout d'une main qui ne tremblait +pas. Il ne concevait pas qu'une femme pût être le chirurgien +de son enfant, et il fut effrayé d'une énergie dont il +ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia +dans cette petite opération, Karol s'était éloigné +et se tenait sur le perron, ne voulant pas regarder, et +voyant, malgré lui, cette scène si simple et si vulgaire, +qui prenait à ses yeux les proportions d'un drame.</p> + +<p>C'est que là, comme partout, dans les petites choses +comme dans les grandes, il ne voulait point prendre la +vie corps à corps; et tandis que la Floriani, prompte et +vaillante, étreignait le monstre sans terreur et sans dégoût, +il ne pouvait se résoudre, lui, à le toucher du bout +des doigts.</p> + +<p>Célio était fort calmé par cette petite saignée fortuite, +mais les autres enfants ne l'étaient guère. Les petites +filles, Béatrice surtout, étaient encore comme folles, et +le petit Salvator, passant rapidement de la joie à la colère, +puis à la douleur, se montra si volontaire, et jeta de +tels cris de domination et de désespoir, que Lucrezia fut +forcée d'intervenir, de le menacer, et enfin de le prendre +dans ses bras pour le mener coucher malgré lui. C'était +la première fois qu'il criait de la sorte aux oreilles de Karol, +ou plutôt c'était la première fois que Karol se trouvait +disposé à s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant +qu'il soit, a toujours des instincts tyranniques, +d'âpres volontés, des obstinations insensées, et, pour +ressource ou manifestation, des cris aigus. La rage et le +chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes véritables +qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur ses joues +roses, ses beaux petits bras qui se débattaient et s'en +prenaient aux cheveux de sa mère, la lutte de Lucrezia +avec lui, sa voix forte qui le gourmandait, ses mains +souples et nerveuses qui le contenaient avec la puissance +d'un étau, sans perdre ce moelleux qu'ont toujours les +mains d'une mère pour ne pas froisser des membres délicats, +c'était là un tableau qui avait sa couleur pour le +comte Albani, et qu'il regardait avec un sourire, mais +que Karol vit avec autant d'effroi et de souffrance que la +blessure et le pansement de Célio.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il involontairement, que l'enfance +est malheureuse, et qu'il est cruel d'avoir à réprimer +les appétits violents de la faiblesse!</p> + +<p>—Bah! répondit Salvator Albani en riant, dans cinq +minutes il sera profondément endormi, et, après lui avoir +donné le fouet pour amener la réaction, sa mère le couvrira +de baisers durant son sommeil.</p> + +<p>—Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol épouvanté.</p> + +<p>—Oh! je n'en sais rien, je dis cela par induction, +parce que ce serait le meilleur calmant.</p> + +<p>—Ma mère ne m'a jamais frappé ni menacé, j'en suis +certain.</p> + +<p>—Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, ça ne serait +pas une raison pour prouver qu'il n'est pas nécessaire, +parfois, d'employer les grands moyens. Je n'ai pas +de théories sur l'éducation, moi, et dans celle qui convient +au premier âge, tu vois que j'ai plutôt l'art de +rendre les enfants terribles que de les réprimer. Je ne +sais pas comment la Floriani s'y prend pour se faire +craindre, mais je crois que la meilleure méthode doit être +celle qui réussit. J'ignore s'il y a parfois nécessité de +battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en +aurai, mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop +lourde, ce sera la fonction de leur mère.</p> + +<p>—Et moi, si j'avais le malheur d'être père, reprit +Karol avec une sorte de raideur douloureuse, je ne pourrais +souffrir ce bruit discordant de révoltes et de menaces, +ce combat avec l'enfance, ces larmes amères d'un +pauvre être qui ne comprend pas la loi de l'impossible, +ces emportements à froid de la pédagogie paternelle, ce +bouleversement subit et affreux de la paix intérieure, ces +tempêtes dans un verre d'eau, qui ne sont rien, je le sais, +mais qui troubleraient mon âme comme des événements +sérieux.</p> + +<p>—En ce cas, cher ami, il ne faut pas perpétuer ta +noble race, car ces orages-là sont inévitables. Crois-tu +donc sérieusement que tu n'as jamais demandé la lune +avec des rugissements de fureur, avant de comprendre +que ta mère ne pouvait pas te la donner?</p> + +<p>—Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune idée de +cela.</p> + +<p>—C'est une métaphore que j'emploie, mais je serais +fort étonné que quelque chose d'équivalent ne te fût jamais +arrivé, car il me semble que tu as conservé de ces +prétentions à l'impossible, et que tu demandes encore à +Dieu, quelquefois, de mettre les astres dans le creux de +ta main.</p> + +<p>Karol ne répondit rien, et la Floriani ayant réussi à +apaiser son marmot, revint proposer une promenade en +nacelle sur le lac. Le petit Salvator n'avait point subi la +loi antique, la peine consacrée du fouet. Sa mère savait +bien que la fraîcheur de sa chambre, l'obscurité et le +moelleux de sa couchette, le tête-à-tête avec elle, et le +son de sa voix lorsqu'elle lui chanterait l'air destiné à +l'endormir, le calmeraient presque instantanément; elle +devinait aussi, sans savoir quelle gravité ces misères prenaient +aux yeux de Karol, que ce bruit avait dû le contrarier +un peu.</p> + +<p>Pour faire diversion, elle l'emmena sur le lac avec +Salvator Albani, Célio, Stella et Béatrice. Mais, à quelques +brasses de la rive, on rencontra le vieux Menapace +qui partait pour aller tendre ses filets. Les enfants voulurent +sauter dans sa barque, et leur mère voyant que +le vieux pêcheur désirait leur démontrer <i>ex professo</i> un +art qui était, à ses yeux, le premier de tous, consentit à +les lui confier.</p> + +<p>Karol fut effrayé de voir ces trois enfants encore excités +et fébriles, s'en aller avec un vieillard si égoïste, si froid, +et qu'il jugeait si peu capable de les retirer de l'eau ou +de les empêcher d'y tomber.</p> + +<p>Il en fit l'observation à Lucrezia, qui ne partagea pas +son inquiétude.</p> + +<p>«Les enfants élevés au milieu d'un danger le connaissent +fort bien, répondit-elle; et quand il en tombe quelqu'un +dans notre lac, c'est toujours un enfant étranger, +qui y est venu en promenade, et qui ne sait pas se préserver. +Célio nage comme un poisson, et Stella, toute +folle qu'elle est ce soir, veillera comme une mère sur sa +petite sœur. D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons +pas de vue.»</p> + +<p>Karol ne put venir à bout de se tranquilliser. Il ressentait +l'angoisse des sollicitudes paternelles malgré lui, +et, depuis qu'il avait vu Célio se faire une blessure, il +avait la tête remplie de catastrophes imprévues. Enfin, +sa paix était troublée au moral et au physique, à partir +de ce jour néfaste, où il ne s'était pourtant rien passé de +marquant pour les autres, mais où l'habitude et le besoin +de souffrir s'étaient réveillés en lui.</p> + +<p>La promenade fut pourtant très-paisible. Le lac était +superbe aux reflets du couchant; les enfants s'étaient +calmés et prenaient un plaisir sérieux à voir tendre les +filets du grand-père dans une petite anse fleurie et embaumée. +Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un +heureux hasard, le nom de Boccaferri ne venait plus sur +ses lèvres. La Floriani cueillit des nénuphars, et, sautant +d'une barque dans l'autre, avec une légèreté et une +adresse qu'on n'eût pas attendues d'une personne un peu +lourde en apparence dans ses formes, mais qui rappelaient +ses habitudes de jeunesse, elle orna de ces belles +fleurs la tête de ses filles.</p> + +<p>Karol commençait à se radoucir intérieurement. Le +vieux Menapace guidait la barque avec un aplomb et une +expérience consommés à travers les rochers et les troncs +d'arbres entassés au rivage. Aucun enfant ne se noyait, +et Karol s'habituait à les voir courir d'un bord à l'autre, +diriger le gouvernail et se pencher sur l'eau, sans tressaillir +à chacun de leurs mouvements.</p> + +<p>La brise du soir s'élevait suave et charmante, apportant +le parfum de la vigne en fleurs et de la fève à odeur +de vanille.</p> + +<p>Mais il était écrit que cette journée finirait l'extase +tranquille de Karol et marquerait pour lui le commencement +d'une série de petites souffrances inexprimables. +Salvator trouva que les nénuphars étaient si beaux que +la Floriani devait en mettre aussi dans ses cheveux noirs. +Elle s'y refusa, disant qu'elle avait assez subi au théâtre le +poids des coiffures et des ornements, et qu'elle était heureuse +de ne plus sentir sur sa tête la gêne d'une seule +épingle. Mais Karol partageait le désir de son ami, et +elle consentit à ce qu'il passât quelques fleurs dans ses +tresses splendides.</p> + +<p>Tout allait bien, excepté la coiffure que Karol arrangeait +sans art et sans adresse, tant il craignait de faire +tomber un seul cheveu de cette tête chérie. Salvator eut +la malheureuse idée de s'en mêler. Il défit l'ouvrage du +prince, et, prenant à deux mains la riche chevelure de +la Floriani, il la roula sans façon et l'entremêla de roseaux +et de fleurs, selon son goût. Il réussit fort bien, +car il avait de l'habileté pour ce qu'on appelle trivialement +le <i>tripotage</i>, expression trop familière, mais difficile à +remplacer. Il entendait bien la statuaire au point de vue +de l'ornementation.</p> + +<p>Il fit à la Floriani une coiffure digne d'une naïade antique, +en lui disant: «Est-ce que tu ne te souviens pas +qu'à Milan, quand je me trouvais dans ta loge pendant ta +toilette, j'y mettais toujours la dernière main?</p> + +<p>—C'est vrai, répondit-elle, je l'avais oublié; tu avais +un don particulier pour donner du caractère aux ornements, +pour trouver l'assortiment heureux des couleurs, +et je t'ai souvent consulté pour mes costumes.</p> + +<p>—Tu n'y crois pas, Karol? repris Salvator en s'adressant +à son ami, qui avait fait le mouvement d'un homme +qui reçoit un coup d'épingle; regarde-la, comme elle est +belle! Tu n'aurais jamais trouvé comme moi ce qui convenait +à la ligne de son front, au volume de sa tête et à +la puissance de sa nuque. Tu ne la dégageais pas assez. +Elle avait l'air d'une madone avec ta coiffure, et ce n'est +point là le caractère de sa beauté. Elle est déesse maintenant. +Prosternons-nous, faibles mortels, et adorons la +nymphe du lac!»</p> + +<p>En parlant ainsi, Salvator pressa d'un lourd baiser les +genoux de la Floriani, et Karol tressaillit comme un +homme qui reçoit un coup de poignard.</p> +<br><br> + + + +<h3>XX.</h3> + +<br> +<p>Le pauvre enfant avait oublié que Salvator était aussi +amoureux que lui, dans un sens, de la Floriani; qu'il lui +avait sacrifié de grand cœur ses prétentions, mais non +sans effort et sans regret. Comme Karol ne comprenait +rien à ce genre d'amour, il ne s'était pas rendu compte +de ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir +maître des biens qu'il convoitait. Il s'était dit que la première +belle femme que Salvator rencontrerait lui ferait +oublier ce désir insensé.</p> + +<p>Ou plutôt, il ne s'était rien dit du tout, il n'aurait pas +eu le courage d'examiner le côté scabreux d'une telle +situation. Il avait écarté le souvenir de la première nuit +passée à la villa Floriani, des tentations et des tentatives +de Salvator, et même des embrassades du lendemain +matin, lorsqu'il avait cru dire à Lucrezia un long adieu. +La crise de la maladie et le miracle du bonheur avaient +tout effacé de l'esprit du prince. Il s'était habitué en un +jour, en un instant, à ne plus rien juger, à ne plus rien +comprendre; et de même, en un jour, en un instant, il +recommençait à trop juger, à trop comprendre, c'est-à-dire +à tout commenter avec excès et à souffrir de tout.</p> + +<p>Certes, Salvator Albani avait renoncé de bonne foi à +voir la Floriani avec d'autres yeux que ceux d'un frère. +Mais il y avait en lui un fonds de sensualité italienne qui +l'empêchait d'arriver jusqu'à la chasteté d'un moine. S'il +eût eu deux sœurs, une belle et une laide, il eût, sans +nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, +préféré la belle, eût-elle été moins aimable et +moins bonne que l'autre. Enfin, entre deux sœurs également +belles, mais dont l'une aurait connu l'amour, et +l'autre la vertu seulement, il aurait été bien plus l'ami +de celle qui eût compris le mieux ses faiblesses et ses +passions.</p> + +<p>L'amour était son Dieu, et toute belle femme au cœur +tendre en était la prêtresse. Il pouvait l'aimer avec désintéressement, +mais non la voir sans émotion. L'amour de +la Floriani pour son ami ne le dérangeait donc point dans +son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait +et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant +à toucher ses bras, ses cheveux, et jusqu'à son vêtement, +et l'on comprend bien que Karol était jaloux de +ces choses-là, presque autant que du cœur de sa maîtresse.</p> + +<p>La Floriani, qui le croirait? était d'une nature aussi +chaste que l'âme d'un petit enfant. C'est fort étrange, j'en +conviens, de la part d'une femme qui avait beaucoup +aimé, et dont la spontanéité n'avait pas su faire plusieurs +parts de son être pour les objets de sa passion. C'était +probablement une organisation très-puissante par les +sens, quoiqu'elle parût glacée aux regards des hommes +qui ne lui plaisaient point. C'est qu'en dehors de son +amour, où elle se plongeait tout entière, elle ne voyait +pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares intervalles +où son cœur avait été calme, son cerveau avait +été oisif; et si on l'eût séparée éternellement de la vue +de l'autre sexe, elle eût été une excellente religieuse, +tranquille et fraîche. C'est dire qu'il n'y avait rien de plus +pur que ses pensées dans la solitude, et, quand elle +aimait, tout ce qui n'était pas son amant était pour elle, +sous le rapport des sens, la solitude, le vide, le néant.</p> + +<p>Salvator pouvait bien l'embrasser, lui dire qu'elle était +belle, et frémir un peu en pressant son bras contre le +sien: elle s'en apercevait encore moins que le jour où, +ne prévoyant pas que Karol l'aimait déjà, il avait été +forcé de lui parler clairement et hardiment pour lui faire +comprendre ses désirs.</p> + +<p>Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion +de voix qui lui parlent d'amour d'une manière détournée. +Les femmes du monde ont, à cet égard, une +pénétration qui va souvent au delà de la vérité, et, souvent +aussi, leur empressement à se défendre, avant +qu'on les attaque sérieusement, est une provocation de +leur part et un encouragement à l'audace. La Floriani, +au contraire, dans son expressive bienveillance, mettait +tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excitée +comme artiste, ou de l'amitié qu'elle inspirait comme +femme. Elle était brusque et ennuyée avec les hommes +qui lui inspiraient de la défiance et de l'éloignement; +mais, avec ceux qu'elle estimait, elle avait le cœur sur la +main; elle eût cru manquer à la sainteté de l'amitié en se +tenant trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque +mauvaise pensée pouvait leur passer par la tête. Mais +elle avait pour règle de ne pas paraître s'en apercevoir, +et, tant qu'on ne la forçait point à se montrer sévère, elle +était douce et abandonnée. Elle pensait que les hommes +sont comme des enfants, avec lesquels il faut plus souvent +détourner la conversation et distraire l'imagination +que répondre et discuter sur des sujets délicats et dangereux.</p> + +<p>Karol, qui aurait dû comprendre la solidité de ce caractère +simple et droit, ne le connaissait pourtant pas. +Sa folie avait commis l'erreur gigantesque de se figurer +qu'elle devait avoir l'austérité de manières et le maintien +glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il n'en +voulut pas démordre, comprendre la réalité de cette nature, +et l'aimer pour ce qu'elle était. Pour l'avoir placée +trop haut dans les fantaisies de son cerveau, voilà qu'il +était tout prêt à la placer trop bas, et à croire qu'entre le +sensualisme invincible de Salvator et les instincts secrets +de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements à +craindre.</p> + +<p>Ils revenaient à la villa avec le lever de Vesper, qui +montait blanc comme un gros diamant dans le ciel encore +rose. Ils glissaient sur la surface limpide de ce lac +que la Floriani aimait tant, et que Karol recommençait à +détester. Il gardait le silence; Béatrice s'était endormie +dans les bras de sa mère; Célio gouvernait la barque de +Menapace, qui s'était assis, dans une muette contemplation; +Stella, svelte et blanche, rêvait aux étoiles, ses patronnes, +et Salvator Albani chantait d'une belle voix +fraîche, que la sonorité de l'onde portait au loin. Personne +autre que Karol, le plus pur et le plus irréprochable +de tous, peut-être, ne songeait à mal. Il leur tournait +le dos, à tous, pour ne point voir ce qui n'existait +pas, ce à quoi personne ne songeait; et, au lieu des Ondines +du lac, il se sentait poussé par les Euménides.</p> + +<p>Ne l'avait-on pas trompé? Salvator ne s'était-il pas +grossièrement joué de lui en lui disant que jamais il n'avait +été l'amant de la Floriani? Avec tous les beaux raisonnements +spécieux qu'il lui avait maintes fois entendu +faire sur l'amitié qu'on peut avoir pour les femmes, et +dans laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu +d'amour, étouffé ou déguisé; avec les ménagements dont +il le supposait capable pour lui laisser goûter le bonheur +sans se faire conscience d'un mensonge, il pouvait bien +avoir été heureux la nuit de leur arrivée, et l'avoir nié +avec aplomb l'instant d'après. La Floriani ne lui devait +rien alors, et Karol s'imaginait être bien généreux en +prenant la résolution de ne jamais l'interroger à cet +égard.</p> + +<p>Et puis, en supposant qu'elle eût résisté cette fois-là, +était-il probable que, dans cette vie abandonnée à toutes +les émotions, lorsque Salvator assistait à sa toilette dans +sa loge, et portait même les mains sur sa parure, lorsque, +toute palpitante des fatigues ou des triomphes de +la scène, elle venait se jeter près de lui sur un sofa, seule +avec lui peut-être... était-il possible qu'il n'eût pas +cherché à profiter d'un instant de désordre dans son esprit +et d'excitation dans ses nerfs? Salvator était si ardent +et si audacieux avec les femmes! N'avait-il pas encouru +la disgrâce de la princesse Lucie pour avoir osé +lui dire qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'était +pas capable, avec la Lucrezia, un homme qui n'était pas +demeuré tremblant et muet auprès de Lucie?</p> + +<p>Alors le terrible parallèle, si longtemps écarté, commença +à s'établir dans l'esprit du prince: une princesse, +une vierge, un ange!—Une comédienne, une femme +sans mœurs, une mère qui pouvait compter trois pères à +ses quatre enfants, sans jamais avoir été mariée, et sans +savoir où étaient maintenant ces hommes-là!</p> + +<p>L'horrible réalité se levait devant ses yeux effarés, +comme une Gorgone prête à le dévorer. Un tremblement +convulsif agitait ses membres, sa tête éclatait. Il croyait +voir des serpents venimeux ramper à ses pieds, sur le +plancher de la barque, et sa mère remonter vers les +étoiles, en se détournant de lui avec horreur.</p> + +<p>La Floriani sommeillait dans son rêve d'éternel bonheur; +et quand elle lui prit la main pour descendre sur +le rivage, sans réveiller sa fille, elle remarqua seulement +qu'il avait froid, quoique la soirée fût tiède.</p> + +<p>Elle s'inquiéta un peu de sa physionomie lorsqu'elle +le revit aux lumières; mais il fit de grands efforts pour +paraître gai. La Floriani ne l'avait jamais vu gai, elle ne +savait même pas si, avec cette haute et poétique intelligence, +il avait de l'esprit. Elle s'aperçut qu'il en avait +prodigieusement; c'était une finesse subtile, moqueuse, +point enjouée au fond; mais, comme il n'y avait place +en elle que pour l'engouement, elle s'émerveilla de lui +découvrir un charme de plus. Salvator savait bien que +cette petite gaieté mignarde et persifleuse de son ami +n'était pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans +cette circonstance, il ne savait que penser. Peut-être l'amour +avait-il renouvelé entièrement le caractère du +prince; peut-être prenait-il désormais la vie sous un aspect +moins austère et moins sombre. Salvator profita de +l'occasion pour être gai tout à son aise avec lui, et crut +pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose +d'amer et de sec au fond de ses heureuses reparties.</p> + +<p>Karol ne dormit pas; cependant il ne fut point malade. +Il reconnut dans cette longue et cruelle insomnie, +qu'il avait plus de forces pour souffrir qu'il ne s'en était +jamais attribué. L'engourdissement d'une fièvre lente ne +vint pas, comme autrefois, amortir l'inquiétude de ses +pensées. Il se leva comme il s'était couché, en proie à +une lucidité affreuse, sans éprouver aucun malaise physique, +et obsédé de l'idée fixe que Salvator le trahissait, +l'avait trahi, ou songeait à le trahir.</p> + +<p>«Il faut pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut +rompre ou dominer, abandonner la partie ou chasser +l'ennemi. Serai-je assez fort pour la lutte? Non, non, +c'est horrible! Il vaut mieux fuir.»</p> + +<p>Il sortit avec le jour, ne sachant où il allait, mais ne +pouvant résister au besoin de marcher d'un pas rapide. +Le sentier du parc le plus direct et le mieux battu, celui +qu'il suivit machinalement, conduisait à la chaumière +du pêcheur.</p> + +<p>Il allait s'en détourner lorsqu'il entendit prononcer son +nom. Il s'arrêta; on répéta le mot <i>prince</i> à plusieurs reprises. +Karol s'approcha, perdu sous les branches éplorées +des vieux saules, et il écouta.</p> + +<p>—Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace +dans son dialecte, que le prince était arrivé à très-bien +comprendre. Il n'en a pas la mine! J'ai vu le prince +Murat dans ma jeunesse; il était gros, fort, de bonne +mine, et portait des habits superbes, de l'or, des plumes. +C'était là un prince! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du +tout, et je n'en voudrais pas pour tenir mes avirons.</p> + +<p>—Je vous assure que c'est un vrai prince, père Menapace, +répondait Biffi. J'ai entendu son domestique qui +appelait <i>mon prince</i>, sans voir que j'étais là tout +auprès.</p> + +<p>—Je te dis que c'est un prince comme ma fille était +une princesse là-bas. Ils s'appellent tous comme cela au +théâtre. L'autre, l'Albani, est celui qui faisait les comtes +dans la comédie; mais c'est un chanteur, voilà tout!</p> + +<p>—C'est vrai qu'il chante toute la journée, dit Biffi. +Alors ce sont d'anciens camarades à la signora. Est-ce +qu'ils vont rester longtemps ici?</p> + +<p>—Voilà ce que je me demande. Il me semble que le +prince, comme ils l'appellent, se trouve bien de la <i>locanda +gratis</i>. Et si l'autre reste aussi deux mois à ne +rien faire que manger, dormir et marcher tout doucement +au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout!</p> + +<p>—Bah, cela ne nous gêne pas. Qu'est-ce que cela +nous fait?</p> + +<p>—Cela me gêne, moi! dit Menapace en élevant la +voix. Je n'aime pas à voir des paresseux et des indiscrets +manger le bien de mes petits-enfants. Tu vois bien que +ce sont des histrions sans cœur et sans ouvrage, qui sont +venus là se refaire. Ma fille, qui est bonne, en a pitié: +mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis, +nous verrons de belles affaires! Ah! pauvre petit Célio! +pauvres enfants! si je ne songeais pas à eux, ils auraient +un jour le même sort que ces prétendus seigneurs-là! +Allons, Biffi, es-tu prêt? Partons, va détacher la +barque.</p> + +<p>Si Salvator avait entendu cette ridicule conversation, +il en eût ri aux éclats pendant huit jours. Il eût même +imaginé quelque folle mystification pour aggraver les +soupçons charitables du vieux pêcheur. Mais Karol fut +navré. L'idée de rien de semblable ne lui eût paru possible +dans sa vie. Être pris pour un histrion, pour un +mendiant, et méprisé par ce vieil avare! C'était marcher +dans la boue, lui qui ne trouvait que les nuages assez +moelleux et assez purs pour le porter. Il faut être très-fort +ou très-insouciant pour ne pas se trouver accablé +d'un rôle absurde et pour n'en voir que le côté risible. +D'ailleurs, on ne rit peut-être jamais de bien bon cœur +de soi-même, et Karol fut si outré, qu'il sortit du parc, +n'emportant pas même de l'argent sur lui, et fuyant au +hasard dans la campagne, résolu, du moins il le croyait, +à ne jamais remettre les pieds chez la Floriani.</p> + +<p>Quoique sa santé eût pris, depuis sa maladie, un développement +qu'elle n'avait jamais eu, il n'était pas encore +très-bon marcheur, et au bout d'une demi-lieue, il +fut forcé de ralentir le pas. Alors le poids de ses pensées +l'accabla, et il ne se traîna plus qu'avec effort dans la +direction sans but qu'il avait prise.</p> + +<p>Si j'entendais le roman suivant les règles modernes, +en coupant ici ce chapitre, je te laisserais jusqu'à demain, +cher lecteur, dans l'incertitude, présumant que tu te +demanderais toute la nuit prochaine, au lieu de dormir: +«Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il pas?» +Mais la haute idée que j'ai toujours de ta pénétration +m'interdit cette ruse savante, et t'épargnera ces tourments. +Tu sais fort bien que mon roman n'est pas assez +avancé pour que mon héros le tranche ici brusquement +et malgré moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort invraisemblable, +et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du +premier coup, les chaînes d'un violent amour.</p> + +<p>Sois donc tranquille, vaque à tes occupations, et que +le sommeil te verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne +sommes point encore au dénouement.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXI.</h3> + +<br> +<p>Karol en était à s'adresser la même question: +«Partirai-je? Est-ce que je pourrai partir? Dans un quart +d'heure, ne serai-je pas forcé de revenir sur mes pas? S'il +en doit être ainsi, pourquoi me fatiguer à faire un chemin +inutile?</p> + +<p>«Je partirai, s'écria-t-il en se jetant sur le gazon encore +humide de rosée.» Là, son indignation se ralluma et +ses forces revinrent. Il se remit en route, mais bientôt la +fatigue ramena encore le doute et le découragement.</p> + +<p>Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux +fatigués de l'éclat du soleil levant, qui semblait venir à +sa rencontre, et lui dire: «Nous marchons en sens inverse; +tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit éternelle?» +Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu'à +pareille heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa +chambre, ouvrir elle-même sa fenêtre pour lui faire entendre +le chant des oiseaux et respirer le parfum des +chèvrefeuilles, s'arrêter près de son lit pour lui sourire, +et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper +de cet ineffable regard d'amour et d'adoration plus éloquent +que toutes les paroles, plus ardent que toutes les +caresses. Oh! qu'il était heureux encore, à ce moment-là! +Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et +tout était détruit! Il ne verrait plus jamais cette femme +si tendre l'enivrer de son regard profond, et mettre, à +la place des visions de la nuit, son image tranquille et +radieuse devant lui! Cette main qui, en passant doucement +à travers ses cheveux, semblait lui donner une vie +nouvelle, ce cœur, dont le feu ne s'était jamais épuisé en +fécondant le sien, ce souffle, dont la puissance entretenait +en lui une sérénité jusque-là inconnue, ces douces +attentions de tous les instants, cette constante sollicitude, +plus assidue et plus ingénieuse encore que ne l'avait été +celle de sa mère; cette maison claire et riante, où l'atmosphère +semblait assouplie et réchauffée par une influence +magnétique, ce silence du parc, ces fleurs du +jardin, ces enfants à la voix mélodieuse qui chantaient +avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Célio, qui courait +si gracieusement dans les herbes, poursuivant les +papillons pour imiter son jeune ami: enfin, cet ensemble +de choses qu'il se représentait et se détaillait pour la +première fois, au moment de s'en séparer, tout cela était +donc fini pour lui!</p> + +<p>Et justement, comme il pensait au chien de Célio, ce +bel animal s'élança vers lui, et, pour la première fois, +le caressa avec tendresse. Il n'avait pourtant pas suivi +Karol, et celui-ci crut d'abord que Célio n'était pas loin. +Mais, ne le voyant pas paraître, il se rappela que la +veille, <i>Laërtes</i> (c'était le nom du chien) avait fait une +pointe sur la rive où les barques s'étaient arrêtées; +qu'on l'avait rappelé en vain, et qu'en rentrant à la maison, +Célio s'était inquiété de ne pas l'y trouver. On l'avait +sifflé et appelé encore, pensant qu'il aurait côtoyé le +lac et serait revenu par les prés; mais on s'était couché +sans le retrouver; Lucrezia avait consolé son fils en lui +disant que le chien avait déjà passé plusieurs fois la nuit +dehors, et qu'il était trop intelligent pour ne pas retrouver, +dès qu'il le voudrait, le chemin de sa demeure.</p> + +<p>Le jeune et beau Laërtes, entraîné par l'ardeur de la +chasse, avait donc guetté et poursuivi quelque lièvre +pour son propre compte, jusqu'au point du jour, et soit +qu'il eût perdu sa piste, ou qu'il eût réussi à l'atteindre +et à le dévorer, il songeait à ce moment à Célio, qui le +faisait jouer, à la Floriani qui lui donnait elle-même sa +nourriture, au petit Salvator qui lui tirait les oreilles, à +son frais coussin et à son déjeuner. Il se rendait très-bien +compte de l'heure et se disait qu'il fallait rentrer +pour n'être point grondé de sa trop longue absence. Il +est bien possible même qu'il poussât la finesse jusqu'à +se flatter qu'on ne s'en serait pas aperçu.</p> + +<p>En voyant Karol, il s'imagina que celui-ci n'était venu +aussi loin que pour le chercher; et, se sentant coupable, +ne voulant pas aggraver ses torts, il vint à sa rencontre +d'un air affectueux et modeste, balayant la terre de sa +longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de +grâces, pour se faire pardonner son escapade.</p> + +<p>Le prince ne put résister à ses avances, et se décida +à le toucher un peu sur la tête: «Et toi aussi, pensait-il, +tu as voulu rompre ta chaîne et essayer de ta liberté! Et +voilà que tu hésites entre la servitude d'hier et l'effroi +d'aujourd'hui!»</p> + +<p>Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la +solitude de son passé. Il se disait qu'il valait mieux souffrir +les tortures d'un amour troublé par le doute et la +honte, que de ne vivre d'aucune façon. Qu'allait-il retrouver, +en se replongeant dans l'isolement? L'image de +sa mère et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter +que pour lui faire d'amers reproches. Il essaya de les +évoquer, elles n'obéissaient plus à son appel. Il n'avait +jamais pu se persuader que sa mère fût morte, il le sentait +à présent, la tombe ne rendait plus sa proie. Les +traits de Lucie étaient tellement effacés de sa mémoire, +qu'il s'efforçait en vain de se les représenter. Ils étaient +couverts d'un épais nuage. Maintenant que Karol avait +bu à la coupe de la vie, la société de ces ombres l'épouvantait +au lieu de le charmer. Vivre! il faut donc vivre +malgré soi, il faut donc aimer la vie en la méprisant, +et s'y plonger en dépit de la peur et du dégoût qu'elle +inspire? pensait-il en se débattant contre lui-même. Est-ce +la volonté de Dieu? Est-ce la tentation d'un esprit de +vertige et de ténèbres?</p> + +<p>«Mais trouverai-je la vie désormais auprès de Lucrezia? +Ne sera-ce point la mort, que cet attachement +dont les circonstances me font rougir, et que le doute va +empoisonner? Néant pour néant, ne vaudrait-il pas +mieux languir et dépérir, avec le sentiment de son propre +courage, que dans celui de son indignité?»</p> + +<p>Il ne trouvait point d'issue à ses incertitudes. Il se levait, +faisait un pas vers l'exil, et regardait derrière lui. +Son cœur se déchirait et se brisait à la pensée de ne plus +voir sa maîtresse, et il le sentait physiquement s'éteindre, +comme si cette femme en était le moteur unique.</p> + +<p>Il était presque vaincu déjà, et cherchait dans quelque +augure, dans quelque hasard providentiel, dernière ressource +de la faiblesse, l'indice du chemin qu'il devait +suivre. Laërtes vint à son secours. Laërtes était décidé à +rentrer. Lorsque Karol tournait le dos à la villa, le chien +s'arrêtait et le regardait d'un air étonné; puis, lorsque +le prince revenait vers lui, il bondissait d'un air joyeux, +et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence: +«C'est par ici, en effet, vous vous trompiez, +suivez-moi donc!»</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png" ></p> +<br> + +<p>Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se +dit que la Floriani tenait beaucoup à ce chien, que Célio +était capable de pleurer un jour entier, s'il ne le retrouvait +point; que l'animal était bien jeune, bien fou, et se +laisserait peut-être tenter par quelque nouvelle proie +avant de rentrer; qu'enfin il pouvait se perdre ou se +laisser emmener par quelque chasseur, et que son devoir, +à lui, était de le ramener à la maison.</p> + +<p>Il appela donc Laërtes, veilla puérilement sur lui, et +regagna la villa Floriani sans le perdre de vue. Pourtant, +l'on peut dire que jamais aveugle ne fut plus littéralement +conduit par un chien.</p> + +<p>En voyant la porte du parc ouverte, Laërtes prit sa +course, et, enchanté de rentrer, il devança Karol et gagna +la maison, la chambre de Célio, où il se blottit sous +le lit, en attendant son réveil. Le prétexte du chien manquait +dès lors à Karol, il n'était pas obligé de franchir la +grille du parc, et il allait néanmoins la franchir, lorsque +ses yeux rencontrèrent une inscription tracée au pinceau +sur une pierre latérale. C'étaient les fameux vers du +Dante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Per me si va nella città dolente,</p> +<p>Per me si va nell'eterno dolore,</p> +<p>Per me si va tra la perduta gente...</p> +<p>... Lasciate ogni speranza, voi, ch'entrate!</p> + </div> </div> + +<p>Et plus bas:</p> + +<p><i>Avis aux voyageurs!</i> CÉLIO FLORIANI.</p> + +<p>Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Célio, +qui venait d'apprendre par cœur ce passage classique de +la <i>Divine Comédie</i>, et qui le répétait à tout propos avec +ce mélange d'admiration et de parodie qui est propre +aux enfants, s'était amusé à l'écrire sur le montant de +la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement +facétieux aux passants. Comme la villa n'était située sur +aucune route de passage, il y avait peu d'inconvénients +à laisser subsister l'inscription de Célio jusqu'à la première +pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol +à qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens, à ce moment-là, +ne s'en était point alarmé. Il était repassé plusieurs +fois par cette porte sans y prendre garde; il n'y +aurait plus jamais songé, sans la révolution qui s'était +opérée en lui. Au premier abord, les mots de <i>perduta +gente</i> lui parurent offrir une allusion affreuse et peut-être +quelque peu vraie, car il se hâta de l'effacer. Puis, +en relisant, malgré lui, le dernier vers, il fut saisi d'une +terreur superstitieuse, en songeant que les enfants prophétisent +souvent sans le savoir, et disent en riant d'effroyables +vérités. Il cueillit une poignée d'herbe et en +frotta la muraille; mais, par un hasard fort simple, le +dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les +autres, ne s'effaça pas entièrement et resta visible malgré +tous les efforts de Karol.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png" ></p> +<br> + + +<p>—Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est +écrit ainsi au livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux +en seraient-ils offensés? O Lucrezia, tu ne m'avais donné +que du bonheur; à présent que je vais souffrir par toi +et pour toi, je vois à quel point je t'aime!</p> + +<p>La Floriani était déjà très-inquiète, elle avait cherché +Karol dans tout le parc, ne concevant pas que, contrairement +à ses habitudes, il se fût levé avant elle et qu'il +eût été se promener sans elle. Elle était dans la chaumière +du pêcheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription +et rentrer précipitamment comme si, de +même que Laërtes, il eût craint d'être grondé. Elle +courut après lui, et, l'enlaçant dans ses bras: «Vous +trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge?»</p> + +<p>Karol n'avait guère l'esprit présent; il ne songeait pas +qu'elle eût pu le voir effacer les vers du Dante; il ne pensait +déjà plus à ces vers, mais bien à la trahison possible +de Salvator. Il crut qu'elle répondait à ses secrètes pensées, +qu'elle avait deviné ses angoisses, épié son essai de +fuite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable +lui vint à l'esprit, et il répondit d'un air +effaré: «Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient +pas de répondre pour vous.»</p> + +<p>Lucrezia fut un peu étonnée et commença à redouter +quelque accès d'excentricité. Salvator l'en avait prévenue +à diverses reprises avant qu'elle donnât son cœur +au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce que, depuis +sa maladie, Karol était toujours été ravi au septième +ciel et ne lui avait jamais causé un instant d'effroi. Elle +se demanda s'il était bien guéri, s'il n'était pas menacé +d'une rechute imminente, ou bien si, réellement, son +cerveau était faible et tourmenté d'idées fantasques. Elle +l'interrogea. Il ne voulut point répondre, et lui baisa la +main à plusieurs reprises, en lui demandant pardon. +Mais pardon de quoi? Voilà ce qu'elle ne put jamais savoir, +malgré les investigations de sa tendresse. Ses manières étaient +aussi changées que sa figure et son langage. +Il s'était dit que, s'il se décidait à rentrer chez +elle, il devait prendre avec lui-même l'engagement de ne +lui faire aucune question, aucun reproche, de ne point +avilir son propre amour par des paroles blessantes de +part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour ainsi dire +dans une sorte de religion chevaleresque et dans un redoublement +de respect extérieur, comme s'il eût cru réparer +par là le tort qu'il lui avait fait dans son âme en +la soupçonnant.</p> + +<p>La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce +respect qu'il lui témoignait devant ses enfants et ses serviteurs. +Rien, chez lui, ne lui rappelait le sans-gêne +blessant et l'espèce d'abandon impertinent des amants +heureux. Mais, dans le tête-à-tête, elle n'était pas habituée +à lui voir détourner son front de ses lèvres et se rejeter +sur ses mains en saluant comme un abbé qui rend +hommage à une douairière. Elle essaya de rompre cette +glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla amicalement: +tout fut inutile. Il se hâtait de retourner vers +la maison, car il sentait que sa souffrance n'était pas +assez calmée pour lui permettre de paraître heureux.</p> + +<p>Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là, son +ami silencieux et sombre; il l'avait vu si souvent ainsi! +«Je suis inquiète ce matin, lui dit tout bas Lucrezia; +Karol est pâle et triste.—Tu devrais être habituée à le +voir s'éveiller tout différent de ce qu'il était en s'endormant, +répondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant +comme les nuages?</p> + +<p>—Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux +mois, c'est un ciel pur et brûlant, sans un seul nuage, +sans la moindre vapeur.</p> + +<p>—En vérité! quelle merveille tu me contes là? Je +peux à peine te croire.</p> + +<p>—Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui?</p> + +<p>—Mais rien! il aura fait un mauvais rêve.</p> + +<p>—Il n'en faisait plus que de beaux!</p> + +<p>—C'était un grand hasard ou un grand prodige; moi, +je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour +entier, sans tomber dans quelque accès de mélancolie.</p> + +<p>—Et à propos de quoi y tombait-il si souvent?</p> + +<p>—Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui +faire dire. Karol n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant, +un mythe personnifié?</p> + +<p>—Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à cette heure; et, +puisque, j'avais trouvé, à mon insu, le moyen de le +rendre heureux et confiant, il faut bien que je lui aie +déplu en quelque chose depuis hier.</p> + +<p>—Vous êtes-vous querellés cette nuit?</p> + +<p>—Querellés? quel mot!</p> + +<p>—Oh! tu es devenue <i>sublime</i> comme lui, je le vois +bien, et il faut se faire un vocabulaire choisi exprès pour +vous deux. Eh bien, voyons, n'avez-vous pas touché à +quelque point douloureux de votre existence à l'un ou à +l'autre, en causant ensemble la nuit dernière?</p> + +<p>—La nuit dernière, comme toutes les autres nuits, je +n'ai pas quitté mes enfants. Nous nous retirons de bonne +heure, je me lève avec le jour, et, tandis que les petits +sommeillent encore ou babillent avec leur bonne en se +levant, je vais éveiller doucement Karol, et nous causons +ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et +nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux +heures de délices, où jamais un mot pénible, une réflexion +positive, un souvenir quelconque des ennuis et +des maux de la vie réelle, n'ont trouvé place. Ce matin, +j'ai été ouvrir ses fenêtres comme à l'ordinaire, comme +j'en ai pris l'habitude durant sa maladie.</p> + +<p>Il était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. +Il est resté deux heures absent. Il avait l'air égaré +en rentrant, il disait des paroles que je ne comprends +pas, ses manières étaient bizarres. Il m'a fait presque +peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il +prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui +le connais, tâche de lui faire dire ce qu'il a!</p> + +<p>—Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon +qu'il a été gai hier soir, ce qui était un signe certain qu'il +serait triste ce matin. Il n'a jamais eu une heure d'expansion +dans sa vie, sans la racheter par plusieurs +heures de réserve et de taciturnité. Il y a certainement +à cela des causes morales, mais trop légères ou trop subtiles +pour être appréciables à l'œil nu. Il faudrait un +microscope pour lire dans une âme où pénètre si peu de +la lumière que consomment les vivants.</p> + +<p>—Salvator, tu ne connais pas ton ami, dit la Lucrezia: +ce n'est point là son organisation. Un soleil plus +pur et plus éclatant que le nôtre rayonne dans son âme +ardente et généreuse.</p> + +<p>—Comme tu voudras, répondit Salvator en souriant; +alors, tâche d'y voir clair, et ne m'appelle pas pour tenir +le flambeau.</p> + +<p>—Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, +et pourtant je souffre! Je m'interroge en vain, je +ne vois pas en quoi j'ai pu contrister le cœur de mon +bien-aimé. Mais la froideur de son regard me glace jusqu'à +la moelle des os, et, quand je le vois ainsi, il me +semble que je vais mourir.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXII.</h3> + +<br> +<p>Quelques mots de franche explication eussent guéri +les souffrances de la Floriani et de son amant; mais il +eût fallu qu'en demandant à connaître la vérité, Karol +pût avoir confiance dans la loyauté de la réponse; et, +quand on s'est laissé dominer par un soupçon injuste, on +perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur +celle d'autrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant n'avait +pas sa raison, et il n'en conservait que juste assez pour +savoir que la raison ne le persuaderait pas.</p> + +<p>Heureusement ces natures promptes à se troubler et +folles dans leurs alarmes, se relèvent vite et oublient. +Elles sentent elles-mêmes que leur angoisse échappe aux +secours de l'affection, et qu'elle ne peut cesser qu'en +s'épuisant d'elle-même. C'est ce qui arriva à Karol. Le +soir de cette sombre journée, il était déjà fatigué de +souffrir, il s'ennuyait de la solitude; la nuit, comme il +y avait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement +qui lui procura du repos. Le lendemain il retrouva +le bonheur dans les bras de la Floriani; mais il ne +s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si différent de lui-même +la veille, et elle fut forcée de se contenter de réponses +évasives. Cela resta en lui comme une plaie qui +se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe +du mal n'a pas été détruit.</p> + +<p>Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait +souffert. Quoiqu'elle fût loin d'en pénétrer le motif, elle +en ressentit le contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une +douleur soudaine, violente et passagère. Ce fut une inquiétude +sourde, profonde et continuelle. Elle persista, +en dépit de Salvator, à croire qu'il n'y a pas de souffrance +sans cause; mais elle eut beau chercher, sa conscience +ne lui reprochant rien, elle fut réduite à croire +que Karol avait senti se réveiller en lui, ou le souvenir +de sa mère, ou le regret d'avoir été infidèle à la mémoire +de Lucie.</p> + +<p>Karol était donc redevenu calme et confiant, avant +que la Floriani se fût consolée de l'avoir vu malheureux; +mais, au moment où elle se rassurait enfin et commençait +à oublier l'effroi que lui avait causé ce nuage, une +circonstance réveilla la souffrance de Karol. Et quelle +circonstance? nous osons à peine la rapporter, tant elle +est absurde et puérile. En jouant avec Laërtes, la Floriani, +touchée de sa grâce et de son regard tendre, lui +donna un baiser sur la tête. Karol trouva que c'était une +profanation, et que la bouche de Lucrezia ne devait pas +effleurer la tête d'un chien. Il ne put s'empêcher d'en +faire la remarque avec une certaine vivacité qui trahit +sa répugnance pour les animaux. La Floriani, étonnée +de le voir prendre au sérieux une pareille chose, ne put +se défendre d'en rire, et Karol fut profondément blessé.</p> + +<p>—Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aimeriez-vous +mieux une discussion en règle à propos d'un baiser donné +à mon chien? Pour moi, je n'aimerais pas à me mettre +en désaccord avec vous sur quoi que ce soit, et, ne +trouvant pas le sujet digne d'être commenté et pesé, je +n'éprouve que le besoin de m'égayer un peu sur la bizarrerie +de ce sujet même.</p> + +<p>—Ah! je suis ridicule, je le sais, dit Karol: et c'est +une chose funeste pour moi, que vous commenciez à +vous en apercevoir! Ne pouviez-vous me répondre autrement +que par un éclat de rire?</p> + +<p>—Je ne trouvais rien à répondre là-dessus, vous dis-je, +reprit Lucrezia, un peu impatientée. Faut-il donc, +quand vous me faites une observation, que je baisse la +tête en silence, quand même je ne suis point persuadée +qu'elle vaille la peine d'être faite?</p> + +<p>—Il faut donc devenir étranger l'un à l'autre sur tout +ce qui touche au monde réel, dit Karol avec un soupir. +Nous nous entendrions si peu sur ce point, que je dois +apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour +faire rire!»</p> + +<p>Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y +songea plus et redevint aussi aimable que de coutume; +mais la Floriani fut triste pendant quatre heures, sans +bouder et sans montrer sa tristesse.</p> + +<p>Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, +moins encore; et, le surlendemain, on fut triste de part +et d'autre, sans cause apparente.</p> + +<p>Salvator n'avait pas vu la pureté éclatante du bonheur +de ces deux amants en son absence. A peine arrivé, il +ne voyait, au contraire, que le retour de Karol à ses +anciennes susceptibilités. Il le trouvait, tantôt plein d'affection, +tantôt plein de froideur pour lui. Il ne s'en étonnait +pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec +chagrin que la cure n'était point radicale, et il revenait +à la conviction que ces deux êtres n'étaient point faits +l'un pour l'autre.</p> + +<p>Après plusieurs jours d'observations et de réflexions +sur ce sujet, il résolut de s'en expliquer avec son ami et +de l'amener, malgré lui, à se révéler. Il savait que ce +n'était point facile, mais il savait aussi comment il devait +s'y prendre.</p> + +<p>—Cher enfant, lui dit-il, environ une semaine après +son retour à la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible, +obtenir de toi une réponse à la question suivante: +Sommes-nous encore pour longtemps ici?</p> + +<p>—Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Karol d'un +ton sec, et, comme si cette demande l'eût fort importuné; +mais, un instant après, ses yeux se remplirent de +larmes, et il parut prévoir, par la manière dont il regarda +Salvator, que leur séparation lui semblait inévitable.</p> + +<p>—Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani, en lui +prenant la main, une fois, en ta vie, essaie de te faire +une idée de l'avenir par complaisance pour moi, qui ne +puis rester dans une éternelle attente des événements. +Autrefois, c'est-à-dire avant de venir ici, tu te retranchais +toujours sur l'état de ta santé, qui ne te permettait +de faire aucun projet. «Fais de moi tout ce que tu voudras, +disais-tu; je n'ai aucune volonté, aucun désir.» +A présent, les rôles sont changés, et ta santé ne peut +plus te servir de prétexte; tu te portes fort bien, tu as +pris de la force... Ne secoue pas la tête; je ne sais où +en est ton moral, mais je vois fort bien que ton physique +va au mieux. Tu ne te ressembles plus, ta figure a +changé de ton et d'expression, tu marches, tu manges, tu +dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait +ce miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fixé +apparemment. C'est à mon tour d'être incertain et de ne +plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ne sais pas si je pourrais partir, quand même je +le voudrais, répondit Karol, extrêmement malheureux +d'avoir à répondre clairement: je crois que je n'en aurais +pas la force, et pourtant je le devrais.</p> + +<p>—Tu le devrais, parce que...?</p> + +<p>—Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner +toi-même.</p> + +<p>—Tu es donc toujours aussi paresseux d'esprit quand +il faut arriver à traiter l'insipide chapitre de la vie +réelle?</p> + +<p>—Oui, d'autant plus paresseux, que j'en suis sorti +davantage depuis quelque temps.</p> + +<p>—Alors, tu veux que je fasse comme à l'ordinaire; +que je pense à ta place, que je discute avec moi-même, +comme si c'était avec toi, et que je te prouve, par de +bonnes raisons, ce que tu as envie de faire.</p> + +<p>—Eh bien, oui, répondit le prince avec le sérieux d'un +enfant gâté. Ce n'est pas qu'en cette circonstance il eût +besoin de l'avis d'un autre pour connaître la force de son +amour; mais il était bien aise d'entendre juger sa situation +par Salvator, pour tâcher de lire dans les sentiments +secrets de celui-ci.</p> + +<p>—Voyons! reprit gaiement Salvator, qui redoutait +d'autant moins un piége qu'il n'avait pas d'arrière-pensée; +je vais essayer. Ce n'est pas facile maintenant; tout +est changé en toi, et il ne s'agit plus de savoir si l'air de +ce pays est bon, si le séjour est agréable, si l'auberge +est bien tenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent +point nous chasser. L'été de la passion te réchaufferait +quand même le soleil de juin ne darderait pas ses rayons +sur ta tête. Cette maison de campagne est belle, et l'hôtesse +n'est point désagréable.... Allons! tu ne veux pas +même sourire de mon esprit?</p> + +<p>—Non, ami, je ne puis. Parle sérieusement.</p> + +<p>—Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, +et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux prévoir combien +de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir. Tu +veux jouir de ton bonheur, tant que Dieu le permettra, +et après.... Voyons, après? Réponds. Jusqu'ici j'ai +constaté ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je tiens +à savoir.</p> + +<p>—Après! après, Salvator? Après la lumière, il n'y +a que les ténèbres.</p> + +<p>—Pardon! il y a le crépuscule. Tu me diras que c'est +encore la lumière, et que tu en jouiras jusqu'à extinction +finale. Mais quand viendra la nuit, il faudra pourtant +bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit +l'art, la politique, les voyages ou l'hyménée, nous verrons! +Mais, dis-moi, quand nous en serons là, où nous +retrouverons-nous? Dans quelle île de l'Océan de la vie +faut-il que j'aille t'attendre?</p> + +<p>—Salvator! s'écria le prince effrayé et oubliant les tristes +soupçons qui l'obsédaient, ne me parle pas d'avenir. +Tiens, moins que jamais, je puis prévoir quelque chose. +Tu me prédis la fin de mon amour ou <i>du sien</i>, n'est-ce +pas? Eh bien, parle-moi de la mort, c'est la seule pensée +que je puisse associer à celle que tu me suggères.</p> + +<p>—Oui, oui, je comprends. Eh bien n'en parlons plus, +puisque tu es encore dans ce paroxysme où l'on ne peut +songer ni à faire cesser, ni à faire durer le bonheur. Il +est fâcheux, peut-être, qu'un peu d'attention et de prévoyance +ne soient pas admissibles dans ces moments-là; +car tout idéal s'appuie sur des bases terrestres, et un +peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait +contribuer à la stabilité, ou du moins, à la prolongation +du bonheur!</p> + +<p>—Tu as raison, ami, aide-moi donc! Que dois-je +faire? Y a-t-il quelque chose de possible dans la situation +étrange où je me vois placé? J'ai cru que cette femme +m'aimerait toujours!</p> + +<p>—Et tu ne le crois plus?</p> + +<p>—Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair.</p> + +<p>—Il faut donc que je voie à ta place. La Floriani t'aimera +toujours, si vous pouvez parvenir à aller demeurer +dans Jupiter ou dans Saturne.</p> + +<p>—O ciel! tu railles?</p> + +<p>—Non, je parle raison. Je ne connais pas de cœur +plus ardent, plus fidèle, plus dévoué que celui de Lucrezia; +mais je ne connais pas d'amour qui puisse conserver +son intensité et son exaltation au delà d'un certain +temps, sur la terre où nous vivons.</p> + +<p>—Laisse-moi, laisse-moi! dit Karol avec amertume, +tu ne me fais que du mal!</p> + +<p>—Ce n'est pas le procès de l'amour que je viens faire, +reprit Salvator avec calme. Je ne prétends pas prouver +non plus que votre amour soit vulgaire, et qu'il ne puisse +résister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction. +Sur ce chapitre, tu en sais plus que moi, et tu +connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu +que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieux +que vous deux, peut-être, malgré toute l'expérience de +cette adorable folle de Lucrezia, c'est que le milieu où +se trouve placée la vie positive des amants agit, malgré +eux et malgré tout, sur leur passion. Vous aurez en vain +le ciel dans le cœur, si un arbre vous tombe sur la tête, +je vous défie de ne pas vous en ressentir. Eh bien, si les +circonstances extérieures vous aident et vous protègent, +vous pouvez vous aimer longtemps, toujours peut-être! +jusqu'à ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le +<i>toujours</i> des amants n'est pas le sien. Si, au contraire, +en ne prévoyant et n'examinant rien, vous laissez de +mauvaises influences pénétrer jusqu'à vous, il vous arrivera +de subir le sort commun, c'est-à-dire de voir des +misères vous troubler et vous anéantir.</p> + +<p>—Je t'écoute, ami; continue, dit Karol, que faut-il +craindre et prévoir? Que puis-je empêcher?</p> + +<p>—La Floriani est libre comme l'air, j'en conviens, +elle est riche, indépendante de toute ancienne relation, +et il semble qu'elle ait eu la révélation de ce qui convenait +à votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde, +et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voilà d'excellentes +conditions pour le présent; mais sont-elles à +jamais durables?</p> + +<p>—Crois-tu qu'elle éprouve le besoin de retourner dans +le monde? Mon Dieu! si cela peut arriver... Malheureux, +malheureux que je suis!</p> + +<p>—Non, non, cher enfant, dit Salvator, frappé du +désespoir et de l'épouvante de son ami. Je ne dis point +cela, je n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher +ici, et l'y obséder malgré elle. Si je n'avais pas été +muet comme la tombe, à Venise, avec tous ceux qui +m'ont parlé d'elle, si je n'avais pas répondu d'une manière +évasive à ceux qui savaient bien qu'elle était ici: +«Elle a le projet de s'y installer, peut-être, mais elle +n'est pas fixée, elle va faire un voyage, elle ira peut-être +en France...» que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-même +m'avait suggéré de répondre aux questions indiscrètes... +déjà, sois-en sûr, vous seriez inondés de visites. +Mais ce qui est différé n'est peut-être pas perdu. Un jour +peut venir où vous ne serez plus seuls ici: quelle sera +ton attitude vis-à-vis des anciens amis de ta maîtresse?</p> + +<p>—Horrible! horrible! répondit Karol en frappant sa +poitrine.</p> + +<p>—Tu prends tout d'une manière trop tragique, mon +cher prince! Il n'est pas question de se désespérer pour +cela, mais de s'y attendre et d'être prêt à lever sa tente +dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remède. +Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude +temporaire. Il y a un certain art à dégoûter les +visiteurs, c'est de ne jamais les rendre certains de vous +rencontrer. La Floriani entend cela fort bien. Elle t'aiderait +à sortir d'embarras... Calme-toi donc!</p> + +<p>—Eh bien, alors, n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit +Karol, qui passait, avec sa mobilité ordinaire, de l'épouvante +exagérée à la confiance paresseuse.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, il y a d'autres dangers, répondit +Salvator; mais tu vas t'émouvoir encore, plus que je ne +veux, et peut-être m'envoyer au diable.</p> + +<p>—Parle toujours.</p> + +<p>—Il y a, quand vous aurez fait la solitude autour de +vous, le danger de la satiété.</p> + +<p>—Il est vrai, dit Karol, accablé de cette pensée, +peut-être déjà le pressens-tu avec raison, de sa part. Oh +oui! j'ai été souffrant et morose ces jours-ci. Elle a dû +être lasse et ennuyée de moi. Elle te l'a dit?</p> + +<p>—Non, elle ne me l'a pas dit; elle ne l'a point pensé, +et je ne crois pas qu'elle se lasse la première. C'est pour +toi bien plus que pour elle, que je crains la fatigue de l'âme.</p> + +<p>—Pour moi, pour moi, dis-tu?</p> + +<p>—Oui, je sais que tu es un être d'exception, je sais +ta persévérance à aimer une femme que tu n'avais point +connue (qu'il me soit permis de le dire à présent). Je +sais aussi de quelle manière exclusive et admirable tu as +aimé ta mère. Mais tout cela n'était pas de l'amour. L'amour +s'use, et le tien, sachant moins que tout autre +supporter les atteintes de la réalité, s'usera vite.</p> + +<p>—Tu mens! s'écria Karol avec un sourire d'exaltation, +à la fois superbe et naïf.</p> + +<p>—Mon enfant, je t'admire, mais je te plains, reprit +Salvator. Le présent est radieux, mais l'avenir est voilé.</p> + +<p>—Fais-moi grâce de lieux communs!</p> + +<p>—Fais moi la grâce d'en écouter un seul. Ta noble famille, +tes anciens amis, ce grand monde très-restreint, +mais d'autant plus choisi et sévère, que tu as eu jusqu'ici +pour milieu, pour air vital, si je puis parler ainsi, +quel rôle vas-tu y jouer?</p> + +<p>—J'y renonce pour jamais! J'y ai songé, à cela, Salvator, +et cette considération a pesé moins qu'une paille +dans la balance de mon amour.</p> + +<p>—Très-bien; quand tu retourneras à tes grands parents, +ils t'absoudront, à coup sûr; mais ils ne diront +pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été l'amant +d'une comédienne, si longtemps et si sérieusement. Ils +te pardonneraient plus aisément, ces vertueux amis, +d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion.</p> + +<p>—Je ne te crois point; mais s'il en était ainsi, raison +de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille +et toutes nos anciennes relations.</p> + +<p>—A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais +fort ennuyeux, que les grands parents; il y a longtemps +que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si +tu veux être mauvaise tête, aussi... c'est fort inattendu, +fort plaisant, mais, vive Dieu! je m'en réjouis! Cependant, +cher Karol, il y a une autre famille à laquelle tu +ne penses pas, c'est celle de la Floriani, et tu l'as pour +témoin de vos amours.</p> + +<p>—Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'écria +le prince, frissonnant comme à la morsure d'un serpent. +Son père, oui, ce misérable, qui nous prend pour +des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumône +du logement et de la nourriture! C'est hideux, et j'ai +failli partir en lui entendant dire cela à Biffi.</p> + +<p>—Le père Menapace nous fait cet honneur? répondit +Salvator en éclatant de rire.... Mais voyant combien +Karol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya +de le calmer.</p> + +<p>—Si tu avais raconté à la Lucrezia cette bouffonne +aventure, lui dit-il, elle t'eût répondu de manière à t'en +consoler, et voici ce que cette brave femme t'aurait dit: +«Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la +détresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. +Vous avez des millions, on peut croire que +vous me rendez de grands services, et je vous aime +tant, que je n'y ai pas songé ou que je m'en moque; +oubliez donc les billevesées de mon père et de Biffi, +comme j'oublie pour vous le monde entier.» Tu vois +donc bien, Karol, que tu lui dois de n'être pas si chatouilleux +à l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses +enfants, mon ami, y as-tu songé?</p> + +<p>—Est-ce que je ne les aime pas? s'écria le prince. +Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle un seul instant?</p> + +<p>—Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils +ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous +enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs +pères, et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils +peuvent se persuader qu'une mère suffit pour qu'on +vienne au monde. Comment elle sortira un jour de cet +embarras vis-à-vis d'eux, et ce qui se passera de sublime +ou de déplorable dans le sein de cette famille, cela ne +nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux +instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. +Mais ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa +situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou +tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il +s'arranger?»</p> + +<p>Karol, qui ne connaissait pas l'expansion des paroles, +lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage +dans ses mains et ne répondit pas. Il avait déjà pressenti +cet affreux problème, depuis le jour où les enfants de la +Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris, +la vision de l'avenir avait passé vaguement devant ses +yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le +fléau involontaire de ces enfants adorés, s'était liée naturellement +au premier instant d'ennui et de déplaisir +qu'ils lui avaient causé.</p> + +<p>—Tu déchires les entrailles de la vérité, dit-il enfin à +son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes à la figure. +Tu veux donc que je renonce à mon amour, et que je +meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons!</p> +<br><br> + + + +<h3>XXIII.</h3> + +<br> +<p>Salvator fut étonné de la violence du sentiment qui +dominait encore Karol. Il était loin de prévoir que cette +violence, au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant +avec la souffrance; Salvator cherchait le bonheur +dans l'amour, et quand il ne l'y trouvait plus, son amour +s'en allait tout doucement. En cela il était comme tout +le monde. Mais Karol aimait pour aimer: aucune souffrance +ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle +phase, dans celle de la douleur, après avoir épuisé celle +de l'ivresse. Mais la phase du refroidissement ne devait +jamais arriver pour lui. C'eût été celle de l'agonie physique, +car son amour était devenu sa vie, et, délicieuse +ou amère, il ne dépendait pas de lui de s'y soustraire +un seul instant.</p> + +<p>Salvator, qui connaissait si bien son caractère, mais +qui n'en comprenait pas le fond, se persuada que la réalisation +de sa prophétie ne serait qu'une affaire de temps.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutôt +tu penses à autre chose qu'à ce dont nous parlons. +A Dieu ne plaise que je veuille t'arracher aux premiers +moments d'une ivresse qui n'est point à la veille de s'épuiser! +Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te défendes +pas d'être heureux, et que tu te laisses aller entièrement, +pour la première fois, au doux caprice de la +destinée. Mais ce que j'ai à te dire, ensuite, c'est qu'il +ne faut pas s'obstiner à violer le bonheur quand il se retire. +Un jour viendra, tôt ou tard, où quelque défaillance +de lumière se fera remarquer dans l'astre qui te +verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra +pas attendre le dégoût et l'ennui pour quitter ton amie. +Il faudra fuir résolument..... pour revenir, entends-moi +bien, quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer +le flambeau de ta vie à la sienne. J'admets, tu le +vois, que ta constance doive être éternelle. Raison de +plus pour rendre léger le joug qui vous lie, en évitant +l'accablement d'un tête-à-tête perpétuel et absolu. Tout +ce qui te choque déjà ici disparaîtra à distance, et quand +tu reviendras l'affronter, tu verras que les montagnes +sont des grains de sable. Tous les dangers réels d'une +situation dont tu viens de te rendre compte, s'évanouiront +quand tu ne seras plus l'hôte unique et exclusif de +la famille. Les enfants n'auront pas de reproche à te +faire, car si l'entourage soupçonne une préférence de +leur mère pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurez +plus l'air de braver l'opinion, mais d'entretenir une +noble et durable amitié par de fréquentes relations. Tu +pourrais n'être que l'ami et le frère de la Floriani, comme +moi, par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux +de fixer sans retour ta vie auprès d'elle. A plus +juste raison, étant réellement son amant, dois-tu à sa +dignité et à la tienne de voiler un peu cette passion aux +yeux d'autrui. Tu trouves peut-être que je prends grand +soin de la réputation d'une femme qui n'en a pris aucun +jusqu'à présent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la +sincérité avec laquelle elle avait résolu de se réhabiliter +d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en quittant +le monde et en rompant tous les liens antérieurs. Ce n'est +pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice +qu'elle venait de consommer, des bonnes résolutions +dont elle se trouvait déjà si heureuse, et l'empêcher +d'être, avant tout, une vertueuse mère de famille, comme +elle s'en piquait très-sérieusement, le jour où nous avons +frappé à sa porte. Cette porte était fermée, souviens-toi! +j'aurais éternellement sur la conscience d'avoir forcé la +consigne et de t'avoir presque jeté ensuite dans les bras +de cette pauvre femme confiante et généreuse, si, un +jour, elle venait à maudire l'heure fatale où j'ai détruit +son repos et fait échouer ses rêves de calme et de sagesse!</p> + +<p>—Tu as raison! s'écria le prince en se jetant dans les +bras de son ami, et voilà le langage qu'il aurait fallu me +parler tout d'abord. De toutes les choses réelles, il n'en +est qu'une seule que je puisse comprendre, c'est le respect +que je dois à l'objet de mon amour, c'est le soin +que je dois prendre de son honneur, de son repos, de +son bonheur domestique. Ah! si, pour lui prouver mon +dévouement aveugle et mon idolâtrie, il faut que je la +quitte dès à présent, me voilà prêt. Sans doute, c'est elle +qui t'a chargé de me suggérer ces réflexions que tu viens +de me faire faire. Voyant que je ne songeais à rien, que +je m'endormais dans les délices, elle s'est dit qu'il fallait +me réveiller. Elle a bien fait. Va lui demander pardon +pour mon imprévoyant égoïsme; qu'elle fixe elle-même +la durée de mon absence, le jour de mon départ... et ne +lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour.</p> + +<p>—Cher enfant, reprit Salvator en souriant, ce serait +faire injure à la Floriani que de la croire plus raisonnable +et plus prudente que toi. C'est de moi-même et à son +insu que je t'ai parlé comme je viens de le faire, au risque +de te briser le cœur. Si j'en avais demandé la permission +à Lucrezia, elle me l'aurait refusée, car une +amante, comme elle, a toutes les faiblesses d'une mère, +et, quand nous parlerons de départ, bien loin qu'elle +nous approuve, nous aurons une lutte à soutenir. Mais +nous lui parlerons de ses enfants, et elle cédera à son +tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire +comme un mari, et s'installer chez elle comme le +gardien d'une forteresse!</p> + +<p>—Un mari! dit Karol en se rasseyant et en regardant +fixement Salvator...... Si elle se mariait!</p> + +<p>—Oh! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger +qu'elle te fasse ce genre d'infidélité, répondit Salvator, +étonné de l'effet que ce mot prononcé au hasard, avait +produit sur le prince.</p> + +<p>—Tu as dit un mari! reprit Karol, s'acharnant à cette +pensée soudaine: un mari serait la réhabilitation de sa +vie entière. Au lieu d'être l'ennemi et le fléau de ses enfants, +s'il était riche et digne, il deviendrait leur appui +naturel, leur meilleur ami, leur père adoptif. Il accepterait +là un noble devoir; et comme il en serait récompensé! +Il ne la quitterait jamais, cette femme adorée; il +serait un rempart entre elle et le monde, il repousserait +la calomnie comme la diffamation, il pourrait veiller sur +son trésor, et ne pas distraire un seul jour de son bonheur +pour de cruelles et importunes convenances de position. +Etre son mari! oui, tu as raison! Sans toi, je n'y +aurais jamais songé. Vois si je ne suis pas frappé d'une +sorte d'idiotisme en tout ce qui tient à la conduite de la vie +sociale! Mais j'ouvre les yeux: l'amour et l'amitié m'auront +rendu le service de faire de moi un homme, au lieu +d'un enfant et d'un fou que j'étais. Oui, oui, Salvator, être +son mari, voilà la solution du problème! Avec ce titre +sacré, je ne la quitterai plus, et je la servirai au lieu de +lui nuire.</p> + +<p>—Eh bien, voilà une heureuse idée! s'écria Salvator; +j'en suis étourdi, je tombe des nues! Songes-tu à ce +que tu dis, Karol? toi, épouser la Floriani!</p> + +<p>—Ce doute m'offense, fais-moi grâce de tes étonnements. +J'y suis résolu, viens avec moi plaider ma cause +et obtenir son consentement.</p> + +<p>—Jamais! répondit Salvator; à moins que, dans dix +ans d'ici, jour pour jour, tu ne viennes me faire la même +demande. O Karol! je ne te connaissais pas encore, malgré +tant de jours passés dans ton intimité! Toi, qui te +défendais de vivre, par excès d'austérité, de méfiance et +de fierté, voilà que tu te jettes dans un excès contraire, +et que tu prends la vie corps à corps comme un forcené! +Moi, qui ai subi tant de sermons et de remontrances de +ta part, voilà qu'il me faut jouer le rôle de mentor pour +te préserver de toi-même!</p> + +<p>Salvator énuméra alors à son ami toutes les impossibilités +d'une semblable union. Il lui parla fortement et naïvement. +Il confessa que la Floriani était digne, par elle-même, +de tant d'amour et de dévouement, et que, quant +à lui, s'il avait dix ans de plus, et qu'il pût se résoudre +à l'enchaînement du mariage, il la préférerait à toutes +les duchesses de la terre. Mais il démontra au jeune prince +que cet accord des goûts, des opinions, des caractères +et des tendances, qui sont le fond du calme conjugal, ne +pouvait jamais s'établir entre un homme de son âge, de +son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue +comédienne, plus âgée que lui de six ans, mère +de famille, démocrate dans ses instincts et ses souvenirs, +etc., etc. Il n'est pas même nécessaire de rappeler +au lecteur tout ce que Salvator lui dut dire sur ce sujet. +Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la +première partie de cet entretien, échoua complétement +devant son obstination. Karol avait compris de la vie +tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dévouement absolu. +Tout ce qui était d'intérêt personnel et de prudence +bien entendue pour sa propre existence, était lettre close +pour lui.</p> + +<p>Pardonne-lui, lecteur, ses puérilités, ses jalousies et +ses caprices. Ceci n'en était plus un de sa part, et c'est +dans de telles occasions que la grandeur et la force de +son âme rachetaient le détail. Plus Salvator lui démontrait +les inconvénients de son projet, plus il le lui faisait +aimer. S'il eût pu assimiler ce mariage à un martyre +incessant, où Karol devait subir tous les genres de torture +au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'eût +remercié de lui faire le tableau d'une vie si conforme à +son ambition et à son besoin de sacrifice. Il l'eût accompli +avec transport, ce sacrifice. Il eût pu encore faire un +crime à Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui +sonnait mal à son oreille, de laisser Salvator lui embrasser +les genoux, de menacer son enfant du fouet, ou +de trop caresser son chien, mais il n'eût jamais songé à +lui reprocher d'avoir accepté l'immolation de toute sa vie.</p> + +<p>Heureusement... ai-je raison de dire heureusement?... +n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue, +fit triompher par son refus tous les arguments du +comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux larmes de l'amour +du prince, mais elle n'en fut pas étonnée, et Karol +lui sut gré d'y avoir compté. Quant à son consentement, +elle lui répondit que, quand même il irait de la vie de +ses enfants, elle ne le donnerait point.</p> + +<p>Telle fut la conclusion d'un combat de délicatesse et +de générosité qui dura plus de huit jours à la villa Floriani. +L'idée de ce mariage blessait l'invincible fierté de +Lucrezia; peut-être, dans l'intérêt même de ses enfants, +avait-elle tort. Mais cette résistance était conforme au +genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si +malheureuse. Une seule fois, dans sa vie, à quinze ans, +elle avait jugé tout naturel d'accepter l'offre naïve d'un +mariage disproportionné en apparence. Ranieri n'était +pourtant ni noble, ni très-riche, et la fille de Menapace, +dans ce temps-là, apportait en dot son innocence et sa +beauté dans toute leur splendeur. Mais il n'avait pu lui +tenir parole, et la Floriani elle-même l'en avait vite dégagé, +en prenant une idée juste de la société, et, en +voyant combien son amant eût été condamné à souffrir +pour elle de la malédiction d'un père et des persécutions +d'une famille. Depuis, elle avait fait le serment, non de +renoncer au mariage, mais de ne jamais épouser qu'un +homme de sa condition et pour qui cette union serait un +honneur et non une honte.</p> + +<p>Elle sentait cela si profondément, que rien ne put l'ébranler, +et que la persistance du prince l'affligea beaucoup. +Ce que toute autre femme, à sa place, eût pris +pour un hommage enivrant, lui semblait presque une +prétention humiliante, et, si elle n'eût connu l'ignorance +de Karol sur tous les calculs vrais de l'existence sociale, +elle lui eût su mauvais gré d'espérer la fléchir.</p> + +<p>Depuis qu'elle était mère de quatre enfants, et qu'elle +avait expérimenté les accès de jalousie rétroactive que +la vue de cette famille causait à ses amants, elle avait +résolu de ne jamais se marier. Elle ne craignait encore +rien de semblable de la part de Karol, elle ne prévoyait +pas si tôt qu'il subirait, à cet égard, les mêmes tortures +que les autres; mais elle se disait qu'elle serait forcée +de faire à la position et aux intérêts d'un époux quelconque +des sacrifices qui retomberaient sur son intimité +avec ses enfants; que cet époux aurait infailliblement à +rougir devant le monde de les produire et de les patroner; +qu'enfin Karol perdrait sa considération et son titre +d'homme sérieux, dans l'opinion cruelle et froide des +hommes, en acceptant toutes les conséquences de son +dévouement romanesque.</p> + +<p>Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment +du comte Albani, pour rester inébranlable. Karol +eut une patience enchanteresse, tant qu'il espéra la persuader. +Mais la Floriani, voyant qu'en invoquant toujours +la considération du prince et les sentiments de sa +noble famille, elle risquait d'agir, en apparence, comme +ces femmes qui opposent une résistance hypocrite pour +mieux enlacer leur proie, elle coupa court à ces instances +par un refus net et un peu brusque. Elle avait aussi +une peur affreuse de se laisser attendrir; car, en n'écoutant +que son dévouement maternel du moment, elle +eût cédé à ses prières et à ses larmes. Elle fut donc forcée +de feindre un peu et de proclamer une sorte de haine +systématique pour le mariage, quoiqu'elle n'eût jamais +songé à faire le procès de l'hyménée en général.</p> + +<p>Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilité +de ses instances, il tomba dans une affliction profonde. +Aux larmes tendrement essuyées par la Floriani, +succéda un besoin de rêver, d'être seul, de se perdre en +conjectures sur cette vie réelle dans laquelle il avait +voulu entrer, et où il ne pouvait réussir à voir clair. +Alors revinrent les fantômes de l'imagination, les soupçons +d'un esprit qui ne pouvait apprécier aucun fait matériel +à sa juste valeur, la jalousie, tourment inévitable +d'un amour dominateur trompé dans ses espérances de +possession absolue.</p> + +<p>Il s'imagina que Salvator avait concerté avec Lucrezia +tout ce qu'il lui avait dit d'inspiration, et tout ce qui s'était +passé naturellement et spontanément entre eux dans +ces longs entretiens où son âme s'était épuisée. Il crut +que Salvator n'avait pas renoncé à être à son tour l'amant +de Lucrezia, et que, le traitant comme un enfant +gâté, il lui avait permis de passer avant lui, pour réclamer +ses droits en secret aussitôt qu'il le verrait rassasié. +C'était, pour cela, pensait-il, qu'il l'avait tant exhorté à +s'éloigner de temps en temps, afin de ne pas laisser devenir +trop sérieux l'amour de Lucrezia, et de pouvoir se +faire écouter d'elle dans quelque intervalle.</p> + +<p>Ou bien, supposition plus gratuite et plus folle encore! +Karol se disait que Salvator avait eu avant lui la pensée +d'épouser Lucrezia, et que, d'un commun accord, elle +et lui, liés d'une amitié conforme à leur caractère, s'étaient +promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient +joui encore un certain temps de leur mutuelle liberté. +Karol reconnaissait bien que l'amour de Lucrezia pour +lui avait été naïf et spontané, mais il redoutait de le voir +cesser aussi vite qu'il s'était allumé, et, comme tous les +hommes, en pareil cas, il s'alarmait de cet entraînement +qu'il avait tant admiré et tant béni.</p> + +<p>Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux +amant justifiait sa maîtresse auprès des chimères de +son cerveau malade, il se disait que la Floriani avait en +lui, pour la première fois de sa vie, un amant digne +d'elle, et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours, +si des artifices étrangers et des suggestions funestes +ne venaient pas l'en détourner. Alors il songeait au +comte Albani, et il l'accusait de vouloir séduire Lucrezia +par les raisonnements d'une philosophie épicurienne et +par la fascination impudique de ses désirs mal étouffés. +Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator +était infâme, Lucrezia était faible et abandonnée.</p> + +<p>Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient +ensemble que de lui et ne vivaient que de sollicitude +et de tendresse pour lui, venaient l'arracher à ses +méditations solitaires et l'accabler de caresses franches +et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, +il pleurait aux pieds de Lucrezia. Il n'avouait pas sa +folie, et, l'instant d'après, il en était plus que jamais +possédé.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXIV.</h3> + +<br> +<p>—Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais aimé, disait-il +à Salvator dans les moments où son amitié pour +lui redevenait lucide. Elle ne comprend même pas l'amour, +cette âme si froide et si forte, quand elle invoque, +pour me dégoûter de l'épouser, des considérations à moi +personnelles! Elle ne sait donc pas que rien n'atteint la +joie d'un cœur rempli d'amour, quand il a tout sacrifié à +la possession de ce qu'il aime? Que parle-t-elle de me +conserver ma liberté? Je comprends bien que c'est elle +qui craint de perdre la sienne. Mais que signifie le mot +de liberté dans l'amour? Peut-on en concevoir une autre +que celle de s'appartenir l'un à l'autre sans aucun obstacle? +Si c'est, au contraire, une porte laissée ouverte +au refroidissement et aux distractions, c'est-à-dire à l'infidélité, +il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'amour dans le +cœur qui se défend ainsi!</p> + +<p>Salvator essayait de justifier la Floriani de ces cruels +soupçons; mais c'était en vain, Karol était trop malheureux +pour être juste. Tantôt il venait demander à son +ami des consolations et des secours contre sa propre faiblesse, +tantôt il le fuyait, persuadé qu'il était le principal +ennemi de son bonheur.</p> + +<p>Cette situation devenait chaque jour plus sombre et +plus douloureuse, et le comte Albani, portant de bons +conseils et de bonnes paroles d'affection à ces deux +amants, tour à tour, voyait pourtant la plaie s'envenimer +et leur bonheur devenir un supplice. Il eût voulu +couper court en enlevant Karol. C'était impossible. Sa vie, +à lui, n'était point agréable dans ce conflit perpétuel, et +il eût souhaité partir. Il n'osait abandonner son ami au +milieu d'une pareille crise.</p> + +<p>Lucrezia avait espéré que Karol se calmerait et s'habituerait +à l'idée de n'être que son amant. En voyant sa +souffrance se prolonger et s'exalter, elle fut tout à coup +saisie d'une profonde lassitude. Quand une mère voit son +enfant condamné à la diète par le médecin, se tourmenter, +pleurer, demander des aliments avec une insistance +désespérée, elle se trouble, elle hésite, elle se demande +s'il faut écouter la rigueur de la science, ou se confier +aux instincts de la nature. Il advint que la Lucrezia procéda +un peu de même à l'égard de son amant. Elle se +demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le secours +dangereux, mais souverain peut-être, de céder à +sa volonté, que le condamner, par sa prudence, à une +lente agonie. Elle appela Salvator, elle lui parla, elle +s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce mariage +lui paraissait sa propre perte, mais qu'elle ne pouvait +tenir plus longtemps au spectacle d'une douleur +comme celle de Karol, et qu'elle ne voulait point lui refuser +cette preuve d'amour et de dévouement.</p> + +<p>Salvator se sentait presque aussi ébranlé qu'elle. +Néanmoins il se raidit contre la compassion et lutta encore +pour préserver ces deux amants de la tentation +d'une irréparable folie.</p> + +<p>Karol, qui épiait tous leurs mouvements plus qu'ils ne +le pensaient, et qui devinait, sans l'entendre, tout ce qui +se disait autour de lui, vit l'irrésolution de la Floriani et +la persistance du comte. Ce dernier lui sembla jouer un +rôle odieux. Il y eut des moments où il lui voua une +haine profonde.</p> + +<p>Les choses en étaient là, et Karol l'eût emporté sans +un événement qui réveilla toute la force des arguments +de la Lucrezia.</p> + +<p>Karol se promenait sur le sable du rivage au bas du +parc, et dans l'enceinte même de la propriété, fermée +nuit et jour aux curieux. Cependant, comme l'eau était +basse, par suite de la sécheresse, il y avait une langue +de côte sablonneuse, mise à sec, qui permettait aux gens +du dehors de pénétrer dans l'enclos, pour peu qu'ils en +eussent la fantaisie. La jalousie instinctive du prince lui +avait fait remarquer cette circonstance, et il avait hasardé +plusieurs fois, tout haut, l'observation que quelques +pieux entrelacés de branches feraient une barrière +bien vite établie pour fermer quelques toises de grève +découverte. La Floriani lui avait promis de le faire faire; +mais, préoccupée de pensées bien autrement importantes, +elle n'y avait pas songé. Retirée dans son boudoir avec +Salvator, elle lui disait, en ce moment, qu'elle était à +bout de son courage, et que voir souffrir si obstinément +par sa faute l'être pour lequel elle aurait voulu donner sa +vie, devenait une entreprise au-dessus de ses forces.</p> + +<p>Pendant ce temps, Karol marchait sur la grève, en +proie à ses agitations accoutumées, et ne voyant des objets +extérieurs que ce qui pouvait irriter son mal et aggraver +ses inquiétudes. Ce passage si mal gardé l'impatientait +particulièrement chaque fois qu'il approchait de +la limite insuffisante.</p> + +<p>Il ne voyait que cela, et pourtant la nature était splendide; +les rayons du couchant empourpraient l'atmosphère, +les rossignols chantaient, et, dans une nacelle amarrée à +quelques pas du prince, la charmante Stella berçait le +petit Salvator qui jouait avec des coquillages. C'était un +groupe adorable que ces deux enfants, l'un absorbé par +cette mystérieuse tension de l'esprit que les enfants portent +dans leurs jeux, l'autre perdu dans une rêverie non +moins mystérieuse, en balançant la barque légère avec +ses petits pieds, et en chantant, d'une voix frêle comme +le bruissement de l'eau, un refrain monotone et lent. +Stella, en chantant ainsi sur la barque attachée à un +saule, croyait faire une longue navigation sur le lac. Elle +était lancée dans un poëme sans fin, tout peuplé des plus +riantes fictions. Salvator, en examinant, en rangeant et +en dérangeant ses coquilles et ses cailloux sur la banquette +qui lui servait d'appui, avait l'air sérieux et profond +d'un savant qui résout une équation.</p> + +<p>Antonia, la belle paysanne qui les surveillait, était +assise à quelque distance et filait avec grâce. Karol ne +voyait rien de tout cela. Il ne se doutait seulement pas +de la présence des deux enfants. Il ne voyait que Biffi +occupé à tailler des pieux, et bien lent à son gré, car la +nuit allait venir, et il n'aurait pas seulement commencé +à les planter dans une heure.</p> + +<p>Tout à coup Biffi prit ses pieux, les chargea sur son +épaule, et parut vouloir les emporter vers la chaumière +du pêcheur.</p> + +<p>Le prince se fût fait un crime de jamais donner un +ordre dans la maison de la Floriani, car une indiscrétion +sans importance, la plus légère infraction au savoir-vivre, +est un véritable crime aux yeux des gens de sa classe. +Mais, en ce moment, dominé par une impatience insurmontable, +il demanda à Biffi, d'un ton d'autorité, pourquoi +il abandonnait son ouvrage en emportant les matériaux.</p> + +<p>Biffi était d'un naturel doux et moqueur comme ceux +de son pays. Il fit d'abord la sourde oreille, pensant probablement +que l'histrion jouait au prince pour le tâter. +Puis, observant avec surprise l'emportement de Karol, il +s'arrêta et daigna répondre que ces pieux étaient destinés +au jardinet du père Menapace et qu'il allait les y +installer.</p> + +<p>—La signora ne vous a-t-elle pas ordonné, au contraire, +dit Karol tout tremblant d'une inexplicable colère, +de les placer ici pour fermer cette grève?</p> + +<p>—Elle ne m'en a rien dit, répondit Biffi, et je ne vois +rien à fermer ici, puisqu'à la première pluie l'eau remontera +jusqu'au mur de clôture.</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas, reprit Karol; ce que la +signora commande, il me semble qu'il faut le faire.</p> + +<p>—Soit! répondit Biffi, je ne demande pas mieux; +mais si le père Menapace me voit employer à ceci les +pieux qu'il voulait prendre pour soutenir sa vigne, il se +fâchera.</p> + +<p>—N'importe! dit Karol tout hors de lui, vous devez +obéir à la signora.</p> + +<p>—J'en conviens, dit encore Biffi irrésolu et déchargeant +à demi son fardeau; c'est bien elle qui me paie, +mais c'est son père qui me gronde.</p> + +<p>Karol insista; il voyait ou croyait voir errer au loin +un homme qui côtoyait le lac, et s'arrêtait de temps en +temps comme s'il eût cherché à s'orienter vers la villa +Floriani. La lenteur indocile de Biffi exaspérait le prince. +Il porta la main sur son épaule d'un air de commandement, +et avec un regard d'indignation qui était si étranger +à la douceur habituelle de sa physionomie, que Biffi +eut peur et se hâta d'obéir.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png" ></p> +<br> + + +<p>—Ah çà! seigneur prince, dit-il avec une câlinerie +un peu railleuse, que le prince trouva plus outrageante +qu'elle ne l'était, montrez-moi la place, et commandez-moi +puisque vous savez ce qu'il faut faire; moi, je n'en +sais rien; on ne m'a averti de rien, je le jure!</p> + +<p>Karol fit ce que de sa vie il ne s'était cru capable de +faire. Il descendit à l'exécution d'une chose matérielle, +au point de dessiner avec sa canne sur le sable la ligne +de clôture que Biffi devait suivre, de lui indiquer la place +où il fallait planter les piquets, et il le fit avec d'autant +plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne se +trompait point: l'étranger qu'il avait aperçu dans le lointain +s'approchait visiblement; et, marchant toujours sur +la grève, se dirigeait vers lui sans hésitation.</p> + +<p>—Hâtez-vous, dit le prince à Biffi, si vous n'avez pas +le temps d'entrelacer ce soir les branches de la palissade, +que vos pieux soient du moins plantés, afin que les promeneurs +respectent cette indication.</p> + +<p>—Je ferai ce que voudra Votre Excellence, répondit +Biffi avec son humilité narquoise. Mais qu'elle ne s'inquiète +pas, il n'y a pas de voleurs dans le pays, et jamais +il n'en est entré par là.</p> + +<p>—Allez toujours, dépêchez-vous! dit le prince en proie +à une anxiété dévorante et tout à fait maladive; et il +roulait dans sa main une pièce d'or, pour faire voir à +Biffi qu'il serait largement récompensé.</p> + +<p>—- Votre Excellence va perdre un beau sequin, dit le +malin paysan en jetant un regard de convoitise sur la +main tremblante et distraite de Karol.</p> + +<p>—Maître Biffi, répondit le prince, je connais l'usage; +j'ai touché par mégarde à votre serpe, je vous dois un +pour-boire. Il est tout prêt pour quand vous aurez fini.</p> + +<p>—Votre Excellence a trop de bonté! s'écria Biffi électrisé +tout d'un coup. Oh! pardieu! pensa-t-il, c'est bien +un vrai prince, je le vois maintenant; mais je n'en dirai +rien au père Menapace, car il me garderait mon sequin +pour m'empêcher, soi-disant, de le dépenser mal à propos.</p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png" ></p> +<br> + + +<p>Et il se mit à travailler avec une rapidité et une vigueur +athlétique, bien résolu, si le pêcheur venait l'interrompre, +de lui dire avec aplomb qu'il agissait d'après l'ordre direct +de la signora.</p> + +<p>Tous les pieux étaient plantés lorsque l'obstiné personnage, +dont l'approche causait une sueur froide au +prince, arriva jusqu'à cette démarcation, et s'y arrêta, +les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés devant lui, +dans la direction du prolongement de la grève, et sans +paraître cependant faire aucune attention au prince ni +à Biffi.</p> + +<p>Cette préoccupation était au moins bizarre, car il n'était +séparé d'eux que par quelques piquets. Il ne semblait +pourtant pas songer à franchir cette limite fraîchement +marquée. C'était un homme jeune, d'une taille +médiocre et d'une mise assez recherchée, sans être de +trop bon goût; sa figure était admirablement belle, mais +son regard fixe et son œil distrait annonçaient une espèce +de fou, ou tout au moins de maniaque, à moins que ce +ne fût un genre qu'il jugeait à propos de se donner.</p> + +<p>Le prince, révolté d'abord de son audace, commençait +à prendre de cet homme l'opinion qu'il ne savait réellement +ni où il était, ni où il voulait aller, lorsque l'étranger, +s'adressant à Biffi, lui dit d'une voix ronflante: +«Mon ami, n'est-ce point là la villa Floriani?»</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit le jeune homme sans se +distraire de son travail.</p> + +<p>Le prince dardait sur l'étranger le regard du lion qui +défend sa proie. L'étranger jeta sur lui un regard de curiosité +à peu près indifférente, et, sans s'inquiéter le +moins du monde de l'expression de cette physionomie +bouleversée, il se remit à contempler la grève à laquelle +Karol tournait le dos.</p> + +<p>Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia +s'avançait peut-être de ce côté, et que c'était son approche +qui fascinait ainsi le voyageur; mais il ne vit sur +la grève que les enfants et leur bonne.</p> + +<p>En ce moment Stella sortait de la barque, et, soulevant +son petit frère dans ses bras, elle lui disait: «Allons, +Salvator, laissez-vous aider, Monsieur, ou bien vous +tomberez dans l'eau.»</p> + +<p>A l'idée que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant +que la bonne l'eût rejoint, Karol, dont l'esprit douloureux +était toujours aux aguets de quelque malheur, oublia +l'étranger et courut vers la barque pour aider Stella; +mais les deux enfants étaient déjà en sûreté sur le sable, +et Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna +et vit l'étranger derrière lui.</p> + +<p>Il avait, sans façon, franchi la ligne fatale, et, sans +daigner regarder le prince, il passa près de lui, fit un +bond rapide vers les enfants, et prit le petit Salvator dans +ses bras, comme s'il eût voulu l'enlever.</p> + +<p>Par un mouvement spontané, le prince Karol et Antonia +s'élancèrent sur l'étranger. Karol le saisit par le bras +avec une vigueur dont l'indignation décuplait la portée +naturelle, et Biffi, armé de sa serpe, approcha de manière +à prêter main-forte, au besoin, contre l'étranger.</p> + +<p>Celui-ci ne leur répondit que par un sourire de dédain; +mais Stella fut la seule qui ne montra aucune terreur:</p> + +<p>—Vous êtes fous! s'écria-t-elle en riant. Je connais +bien ce monsieur, il ne veut faire aucun mal à Salvator, +car il l'aime beaucoup. Je vais avertir maman que vous +êtes là, ajouta-t-elle en s'adressant au voyageur.</p> + +<p>—Non, mon enfant, répondit ce dernier, c'est fort +inutile. Salvator ne me reconnaît pas, et je fais peur ici +à tout le monde. On croit que je veux l'enlever. Tiens, +ajouta-t-il en lui rendant son jeune frère, ne te dérange +pas. Je ne désire qu'une chose, c'est de vous regarder +encore un instant, et puis je m'en irai.</p> + +<p>—Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire +bonjour, reprit la petite.</p> + +<p>—Non, non, je n'ai pas le temps de m'arrêter, dit +l'étranger visiblement troublé; tu diras à ta mère que je +la salue... Elle se porte bien, ta mère?</p> + +<p>—Très-bien, elle est à la maison. N'est-ce pas que +Salvator a beaucoup grandi?</p> + +<p>—Et embelli! répondit l'étranger. C'est un ange! +Ah! s'il voulait me laisser l'embrasser!... Mais il a peur +de moi, et je ne veux pas le faire pleurer.</p> + +<p>—Salvator, dit la petite, embrassez donc monsieur. +C'est votre bon ami, que vous avez oublié! Allons, mettez +vos petits bras à son cou. Vous aurez du bonbon, et je +dirai à maman que vous avez été très-aimable.</p> + +<p>L'enfant céda, et après avoir embrassé l'étranger, il +redemanda ses coquillages et ses cailloux et se remit à +jouer sur le sable.</p> + +<p>L'étranger s'était appuyé contre la nacelle; il regardait +l'enfant avec des yeux pleins de larmes. Le prince, +la bonne et Biffi, qui le surveillaient attentivement, semblaient +invisibles pour lui.</p> + +<p>Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer +leur présence et sourit de l'anxiété qui se peignait +encore sur leurs figures. Celle de Karol attira +surtout son attention, et il fit un mouvement pour se +rapprocher de lui.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, n'est-ce point au prince de +Roswald que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>Et, sur un signe affirmatif du prince, il ajouta: «Vous +commandez ici, et moi, je ne connais dans cette maison, +probablement, que les enfants et leur mère; ayez l'obligeance +de dire à ces braves serviteurs de s'éloigner un +peu, afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques +mots.»</p> + +<p>—Monsieur, répondit le prince en l'emmenant à quelques +pas de là, il me paraît plus simple de nous éloigner +nous-mêmes; car je ne commande point ici, comme vous +le prétendez, et je n'ai que les droits d'un ami. Mais ils +suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous +faire une observation. Vous n'êtes pas entré ici régulièrement, +et vous n'y pouvez rester davantage sans l'autorisation +de la maîtresse du logis. Vous avez franchi une +palissade, non achevée, il est vrai, mais que la bienséance +vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer +par où vous êtes venu et vous présenter sous votre +nom à la grille du parc. Si la signora Floriani juge à +propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus de rencontrer +chez elle des personnes disposées à vous en faire +sortir.</p> + +<p>—Épargnez-vous le rôle que vous jouez, Monsieur, +répondit l'étranger avec hauteur; il est ridicule. Et, +voyant étinceler les yeux du prince, il ajouta avec une +douceur railleuse: «Ce rôle serait indigne d'un homme +généreux comme vous, si vous saviez qui je suis; écoutez-moi, +vous allez vous en convaincre par vous-même.»</p> +<br><br> + + + +<h3>XXV.</h3> + +<br> +<p>—Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la +voix, Onorio Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant +dont vous voilà désormais constitué le gardien. Mais vous +n'avez pas le droit de m'empêcher d'embrasser mon fils, +et vous le réclameriez en vain, ce droit que je vous refuserais +par la force si la persuasion ne suffisait point. +Vous pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru +devoir rompre les liens qui nous unissaient, il m'eût été +facile de réclamer, ou du moins de lui contester la possession +de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que j'aie +voulu le priver, dans un âge aussi tendre, des soins d'une +femme dont le dévouement maternel est incomparable! +Je me suis soumis en silence à l'arrêt qui me séparait de +lui, je n'ai consulté que son intérêt et le soin de son bonheur. +Mais ne pensez pas que j'aie consenti à le perdre +à jamais de vue. De loin, comme de près, je l'ai toujours +surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec +sa mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, +ou si quelque circonstance imprévue engageait la signora +à se séparer de lui, je reparaîtrais avec le zèle et l'autorité +de mon rôle de père. Nous n'en sommes point là. +Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'adresse +de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant +de la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur! +car elle n'est point une femme qu'on puisse aimer +à demi, et qu'on puisse se consoler de perdre!... Mais +ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que de l'enfant... +je sais que je n'ai plus le droit de parler de la +mère. Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pour +lui, de la douceur et de la dignité de votre caractère. Je +sais... ceci va vous étonner, car vous croyez vos secrets +bien enfermés dans cette retraite que vous gardez avec +jalousie, et que vous étiez en train de palissader vous-même, +quand j'ai osé enjamber vos fortifications! Eh +bien, apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui +échappent à l'observation des valets... Je sais que vous +voulez épouser Lucrezia Floriani, et que Lucrezia Floriani +n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que +vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous +en remercie pour mon compte, mais je vous aurais délivré +de ce soin en ce qui concerne mon fils, et si la signora +venait à se laisser fléchir par vos instances, vous pouvez +compter toujours sur trois enfants et non sur quatre.</p> + +<p>«Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour +que vous le répétiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à +une menace de ma part, à une lâche tentative pour m'opposer +au succès de votre entreprise. Mais si j'évite ses +regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux +plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous +mépreniez sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au +contraire, que vous les connaissiez. Vous voyez, qu'en +dépit de vos retranchements, il m'était bien facile de +pénétrer ici, de voir mon fils et même de l'enlever. Si +j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis +plus d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir +le plaisir de causer avec vous en approchant de cette +maison, et en me laissant fasciner par la vue de mon +enfant... que j'ai reconnu... ah! presque d'une lieue de +distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un +point noir sur la grève! Cher enfant!... Je ne dirai pas: +Pauvre enfant! il est heureux, il est aimé... Mais je +m'en vais en me disant: Pauvre père! pourquoi n'as-tu +pas pu être aimé aussi? Adieu, Monsieur! je suis charmé +d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le +soin de raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre +entrevue. Je ne l'ai point provoquée, je ne la regrette +pas. Je ne sens point de haine contre vous; j'aime à +croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai +mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse +qu'on maudit parfois, mais qu'on invoque toujours!»</p> + +<p>Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité +que de suite, et avec plus de franchise que de +chaleur. Cependant, lorsqu'il eut embrassé son fils une +dernière fois, sans rien dire, il parut profondément ému.</p> + +<p>Mais, tout aussitôt, il salua le prince avec l'aplomb +obséquieux et railleur du comédien, et il s'éloigna, sans +se retourner, jusqu'à la palissade où Biffi s'était remis à +travailler. Là, il s'arrêta encore assez longtemps pour +regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau le +prince, et se remit en marche.</p> + +<p>Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable +d'une pareille rencontre, la figure, la voix, la tournure +et le discours de cet homme, quoique annonçant +une grande bonté et une grande loyauté naturelles, +n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. +Vandoni était beau, assez instruit, et d'une honnêteté à +toute épreuve; mais tout en lui sentait le théâtre, et il +fallait l'habitude que la Floriani avait de fréquenter des +comédiens encore plus affectés et plus ampoulés, pour +qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant +le prince à la première vue, à savoir cette affectation de +solennité, qui trahissait l'étude à chaque pas, à chaque +mot. Vandoni était un mélange d'emphase et de naïveté +assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il +voulait paraître; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires, +l'art lui était devenu une seconde nature. Il +était sincèrement généreux et délicat, mais il ne pouvait +plus se contenter de l'être par le fait; il avait besoin de +le dire et de confier ses sentiments comme il récitait un +monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de +premier ordre portent leur âme dans leur rôle, ceux qui +n'ont qu'une médiocre inspiration ramènent leur rôle +dans la vie privée et le jouent sans en avoir conscience, +à tous les instants du jour.</p> + +<p>En raison de cette infirmité, le bon Vandoni avait +l'extérieur moins sérieux que ses sentiments, et il ôtait +à ses paroles le poids qu'elles eussent eu par elles-mêmes, +s'il ne les eût débitées avec un soin trop consciencieux. +Tandis que les inflexions justes et la prononciation +nette de la Floriani partaient d'elle-même et +d'elle seule, la prononciation nette et les inflexions justes +de Vandoni sentaient la leçon du professeur. Il en était +de même de sa démarche, de son geste et de l'expression +de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est +bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son +sang, et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps +il s'était péniblement étudié à bien dire. Mais la convention +première de son débit et de son attitude reparaissait +toujours, et tandis que le bon goût de la causerie est +d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force +dans le fond, son bon goût, à lui, consistait à tout faire +ressortir et à ne rien laisser dans l'ombre.</p> + +<p>Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir +trop l'attendrissement; en revendiquant ses droits de +père et en parlant avec générosité à son rival, il se posa +trop en héros de drame; en voulant paraître résigné à +l'infidélité de sa maîtresse; il força trop l'intention et prit +presque un air de roué qui était bien au-dessus de son +courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les +artistes médiocres ne se débarrassent jamais moins que +lorsqu'ils cherchent l'aisance, et vous vous expliquerez +ce sourire incertain, que Karol prit pour le comble de l'impertinence, +ce regard parfois troublé, qu'il attribua à +l'hébétement de la débauche, enfin, ces gestes arrondis +qu'il fut tenté de souffleter.</p> + +<p>Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol +en contact avec le comédien Vandoni, était toute relative. +Leurs défauts à tous deux étaient si opposés, qu'à +les voir ensemble il eût fallu condamner tour à tour deux +caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait +par excès de réserve, et, à force de haïr tout ce +qui, dans la forme, pouvait être taxé de la plus légère +exagération, il avait, par moments, une raideur glaciale +un peu désobligeante. Vandoni, au contraire, ne voulait +passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion +de son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme +ceux du prince, à éviter l'insulte d'un regard curieux, +ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger +de l'effet produit. Quand l'effet lui paraissait manqué, il +s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme +il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands comédiens, +les grands avocats et les grands causeurs pour +faire naître l'occasion de se manifester et de se développer, +il restait souvent à côté de son effet.</p> + +<p>Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince voulut +supposer, d'après sa manière d'être. Il n'était ni borné, +ni hâbleur, ni débauché, ni insolent. C'était plutôt une +nature bienveillante, quoique assez personnelle, sincère +quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que +portée, dans l'occasion, à se targuer du contraire. Il avait +eu le malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il +n'en pouvait avoir. Sa passion était de jouer les premiers +rôles; il n'y était jamais parvenu. Alors, voulant faire +valoir les emplois effacés qui lui étaient confiés, il avait +joué trop en conscience les rôles de père noble, de druide, +de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand +tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties +d'un ouvrage dramatique que l'auteur a placées au second +plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude +dans son rôle, Vandoni la faisait impitoyablement +ressortir, et il était tout étonné d'avoir fait siffler le poëte +qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tous ses +moyens.</p> + +<p>En outre, il était petit et voulait paraître grand. +Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne +peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnées +à une sonorité monotone. Il tirait vanité d'avoir +un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne +se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie +est plus sympathique et plus puissante qu'un vigoureux +instrument obéissant à un souffle vulgaire. Ce bon Vandoni! +il s'en allait pensant avoir remis à sa place, avec +beaucoup de finesse, de mesure et de dignité, l'orgueil jaloux +du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald +haussait les épaules en le voyant partir, se demandant +avec une profonde douleur comment la Floriani avait pu +souffrir un seul jour l'intimité d'un homme si ridicule et +médiocre.</p> + +<p>Hélas! Karol n'était pas, à cet égard, au bout de ses +peines, car Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait +de <i>son effet</i>. Il regrettait de n'avoir pas rencontré +Lucrezia pour lui montrer un détachement philosophique +ou une fierté magnanime qu'il n'avait pu feindre dans les +premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir +laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas +autant qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de +touchant dans ses larmes et dans sa colère, il voulait +l'effacer par quelque scène de gloriole miséricordieuse +qui lui paraissait d'un plus beau style.</p> + +<p>Il ralentissait donc le pas, à mesure qu'il s'éloignait, +sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le +plus aisé à prévoir aida sa petite ruse. Il était encore en +vue lorsque la Floriani descendit sur la grève.</p> + +<p>Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester +dans son boudoir à causer avec le comte Albani? +C'est qu'elle avait fini de causer, c'est qu'elle avait +triomphé de la résistance de ce dernier, c'est qu'elle venait +dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop +pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux. +J'expose mon amour maternel à de rudes combats, je +brave l'avenir, j'étouffe le cri de ma conscience, mais je +me damnerai pour vous s'il le faut!</p> + +<p>Mais, de même qu'on se brise les mains et la tête en +courant avec transport vers une porte que l'on compte +franchir et qui se trouve fermée, de même la Floriani se +heurta et resta comme terrassée en rencontrant la figure +froide et chagrine de son amant. Il la salua avec la courtoisie +d'un respect passé à l'état de système; mais son +regard semblait lui dire: «Femme, qu'y a-t-il de commun +entre vous et moi?»</p> + +<p>Jamais encore il ne s'était montré à elle aussi triste; +et comme, chez les natures qui ne veulent pas se livrer, +la tristesse prend l'apparence du dédain, elle fut épouvantée +de l'expression de son visage. Elle regarda autour +d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la +cause de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. +Elle pensait si peu à lui qu'elle ne le reconnut +point; mais Stella courut à elle pour le lui désigner. +«M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je t'appelle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; +il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il reviendra; +il a demandé comment tu te portais; il a embrassé +Salvator, il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup +de chagrin. Au reste, il a causé avec le prince, qui te +racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas davantage.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'auteur sait très-bien que l'enfant aurait dû dire <i>appelasse</i>, mais +l'enfant ne l'a point dit.</blockquote> + +<p>Et l'enfant retourna jouer avec son frère.</p> + +<p>La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. +Vandoni s'était retourné, il la voyait; mais il affectait +d'être toujours absorbé par la vue de son fils. Le +prince s'était détourné avec une sorte de dégoût à l'idée +que la Floriani allait rappeler son ancien amant et le +lui présenter peut-être.</p> + +<p>Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna +plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du +moins elle croyait que, d'un mot, elle pouvait la faire +cesser, tandis que Vandoni s'en allait humilié et brisé, +sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu le +temps de reconnaître et de caresser son fils. Elle s'imagina +qu'il souffrait énormément, tandis qu'il ne souffrait +réellement pas beaucoup dans ce moment-là. Il avait +bien les entrailles paternelles, et quand il était seul et +qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais, +en présence de son rival et de son infidèle, il avait un +rôle à soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs +sur la scène, le monde réel disparaissait devant l'émotion +du monde fictif.</p> + +<p>La Floriani était trop vraie, trop aimante, trop généreuse +pour se rendre compte de ce qu'il éprouvait alors. +Elle ne sentit qu'une immense compassion, l'horreur +d'imposer le malheur et la honte à un homme qui l'avait +beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi. +Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément +Karol; mais elle se dit qu'avec la réflexion, non-seulement +il lui pardonnerait, mais encore il approuverait +son mouvement. Le cœur raisonne vite, et, quand il +est poussé par la conscience, il sacrifie sans hésiter toute +répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut vers la +palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand +il se fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas +au-devant lui, lui tendit la main et l'embrassa cordialement.</p> + +<p>Certes, Vandoni fut touché d'un élan si généreux et si +hardi. Il avait espéré trouver une petite vengeance dans +la confusion de Lucrezia en présence de son nouvel +amant. Il n'avait pas compté qu'elle le rappellerait; c'est +pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le plus +longtemps possible pour prolonger la souffrance de son +rival. Mais le cœur de la Floriani était bien au-dessus +de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une +femme profondément sincère et vaillante. Vandoni oublia +son rôle, et couvrit de baisers et de larmes les +mains de son infidèle. Il ne jouait plus le drame, il était +vaincu.</p> + +<p>—Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit +la Lucrezia avec une fermeté calme et affectueuse. Je ne +sais d'où tu viens; mais fatigué ou non, tu te reposeras +ici, tu verras Salvator à ton aise. Nous causerons de lui +ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus tranquilles +et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux, +n'est-ce pas, mon ami? Nous avons été frères. Voici le +moment de le redevenir.</p> + +<p>—Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant +la voix.</p> + +<p>—Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Vandoni! +il ne le sera point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu +dire de mal de toi ici, et que tu as droit à ses égards et +à son estime.</p> + +<p>—A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien +amant...</p> + +<p>—Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il +est plus confiant et plus généreux que tu ne l'étais à +mon égard. Viens, je veux te présenter à lui.</p> + +<p>—C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et +attendri, et qui ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement +à son rival. Je me suis déjà présenté moi-même. +Il a été fort poli. Mais tu veux donc absolument +que j'entre chez toi? C'est insensé!</p> + +<p>Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator. +Il céda, moitié par tendresse, moitié par malice.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVI.</h3> + +<br> +<p>S'il n'est guère d'hommes qui puissent se résigner à +voir face à face celui qui les remplace dans le cour d'une +maîtresse, sans désirer d'en tirer un peu de vengeance, +il n'est guère de femmes non plus qui se hasardent, sans +un peu de trouble, à mettre ces deux hommes en présence.</p> + +<p>Pourtant la Floriani n'éprouva pas le secret malaise +qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'eût-elle +éprouvé, lorsque, toute sa vie, elle avait joué cartes +sur table avec une franchise sans bornes? Il ne s'agissait +point là de payer d'audace ou d'habileté pour ménager +deux rivaux également trompés. Il y avait un +amant avoué dans le présent et un amant avoué dans le +passé. Si la passion pouvait être un peu philosophe, +l'amant heureux serait plein de courtoisie et de générosité +pour l'amant délaissé; mais elle ne l'est pas du tout: +elle voudrait accaparer le passé comme le présent et +comme l'avenir. Elle s'alarme d'un souvenir, et en cela +elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est moins +tentant que de retourner au passé, rien n'est moins dangereux +que la vue d'un être qu'on a quitté volontairement +et par lassitude.</p> + +<p>Malheureusement personne ne connaissait moins le +cœur humain que le prince Karol. Le sien était unique +en son genre, et chaque fois qu'il voulait rapporter les +pensées d'autrui aux siennes propres, il était certain +qu'il devait se tromper. Il essaya de se représenter l'émotion +qu'il éprouverait si la princesse Lucie venait à lui +apparaître, et il s'imagina que si elle se présentait, +comme le spectre de Banco, à la table de la Floriani, il +tomberait foudroyé, non pas tant de frayeur que de remords +et de regret. De là, il partit pour supposer que la +Floriani ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en +os sans éprouver aussi le regret violent de l'avoir brisé, +et le remord d'appartenir sous ses yeux à un autre.</p> + +<p>Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus +absurde que celle-là. Lucrezia revoyait tous les petits +travers, tous les innocents ridicules de Vandoni, avec +des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir +tout grands. Elle comparait cet être, dont elle n'avait +jamais été très-enthousiasmée, avec celui qui lui causait +un enthousiasme sans bornes. En réalité, d'ailleurs, la +comparaison était tellement à l'avantage du prince, que, +s'il eût pu lire dans l'âme de sa maîtresse, il aurait vu +clairement que la présence de Vandoni redoublait la +passion de Lucrezia pour lui-même.</p> + +<p>Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position. +Son inquiétude jalouse le rendit à cet égard trop modeste, +tandis que, d'autre part, le peu de cas qu'il croyait +devoir faire de Vandoni le rendait hautain, au point, +qu'il se sentait humilié de succéder à un pareil homme. +Il ne sut pas cacher son dépit, son anxiété, son mortel +déplaisir. Pendant que Vandoni soupait à côté de Lucrezia, +il ne put tenir en place. Il sortit pour ne point le +voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empêcher d'être +entreprenant. Il ne fit qu'aller et venir, en proie à une +fièvre terrible, évitant le regard tendre et rassurant de +Lucrezia et dédaignant les avances de ce bon Vandoni, +qui, grâce à lui, se croyait chargé du rôle de généreux.</p> + +<p>Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend +jaloux, il faut avouer que c'est un orgueil bien maladroit +et bien inconséquent. Vandoni s'était promis d'abord +d'inquiéter un peu son rival par un air de confiance et +de familiarité avec Lucrezia. Mais il n'avait point réussi +à se donner cet air-là. Il y avait, dans la tranquille bonté +de la Floriani, quelque chose de si franc et de si digne, +que tout l'art du comédien échouait devant cette absence +d'art. Mais le prince prit si bien à tâche d'aider, par sa +folie, à la démangeaison d'impertinence de Vandoni, +que ce dernier se trouva vengé sans y avoir contribué le +moins du monde. Il put se réjouir de voir les angoisses +qu'il causait, et, à la fin du souper, il dit à Lucrezia, +en suivant des yeux Karol qui sortait pour la dixième +fois: «Vous vous vantiez, ma belle amie, ou plutôt vous +vantiez votre charmant prince, en me disant qu'il valait +mieux que moi, qu'il n'était point jaloux du passé, et +qu'il ne souffrirait pas en me voyant. Il souffre au contraire, +il souffre trop pour que je reste davantage. Adieu +donc! je m'en vais sur cette triste vérité qu'il n'y a point +d'amant sublime, et que les ennuis que vous avez cru +fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre. +Vous n'avez fait que mettre un beau visage brun à la +place d'un visage blond qui n'était pas mal. Le changement +est toujours un plaisir pour les femmes! Mais convenez, +à présent, que pour être jaloux de vous, je n'étais +point un monstre, puisque voici votre nouveau Dieu, +votre idole, votre ange, tourmenté par le même démon +qui me rongeait le cœur.»</p> + +<p>—Vandoni, répondit Lucrezia, j'ignore si le prince est +jaloux de toi. J'espère que tu te trompes; mais, comme +je ne veux pas que tu m'accuses de feindre avec toi, supposons +qu'il le soit en effet: qu'en veux-tu conclure? +Que j'ai eu tort de te quitter? Ai-je fait ici un plaidoyer +pour te prouver que j'avais eu raison? Non; je crois que +le tort est toujours à celui qui veut se soustraire à la +souffrance. J'ai eu ce tort: ne me l'as-tu point encore +pardonné?</p> + +<p>—Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre +toi? dit Vandoni en lui baisant la main avec une émotion +sincère. Je t'aime toujours, je serais toujours prêt à te +consacrer ma vie, si tu voulais revenir à moi, même en +ne m'aimant pas plus que par le passé!... car je ne me +fais point illusion, tu ne m'as jamais aimé que d'amitié!</p> + +<p>—Je ne t'ai, du moins, jamais trompé à cet égard +et j'ai fait mon possible pour n'être pas trop ingrate +peut-être avions-nous une trop ancienne amitié l'un pour +l'autre, peut-être nous sentions-nous trop frères pour +être amants!</p> + +<p>—Parle pour toi, cruelle! moi...</p> + +<p>—Toi, tu es un noble cœur, et, si tu crois faire souffrir +en effet le prince, tu vas te retirer. Mais je ne veux +pour rien au monde renoncer à ton amitié, et je compte +la retrouver plus tard, quand les feux de la jeunesse auront +fait place, chez le prince, au calme d'une paisible +affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fondée sur +l'estime; elle est à l'épreuve du temps et de l'absence. Il +existe entre nous un lien indissoluble; ma tendresse +pour ton fils est un garant pour toi de celle que je te +conserve.</p> + +<p>—Mon fils! Ah! oui, parlons de mon fils, s'écria +Vandoni redevenu tout à fait sérieux. Eh bien, Lucrezia, +êtes-vous contente de moi? Ai-je laissé voir à vos autres +enfants que celui-là m'appartenait? Ah! quelle étrange +position vous m'avez faite! ne jamais entendre le nom +de père sortir pour moi de la bouche de mon fils!</p> + +<p>—Vandoni, votre fils sait à peine parler, et ne sait +encore que mon nom et celui de ses frères. Je ne savais +pas si nous nous reverrions jamais... Maintenant, si vous +êtes calme, si vous avez pris une décision importante, +parlez! Sous quel nom et dans quelles idées dois-je +l'élever?</p> + +<p>—Ah! Lucrezia, vous savez ma faiblesse pour vous +mon dévouement aveugle, ma lâche soumission, devrais-je +dire! Si vous ne devez pas vous marier, que votre volonté +soit faite, que mon fils porte votre nom, et qu'il +me soit seulement permis de le voir et d'être son meilleur +ami, après vous. Mais si vous devez devenir princesse de +Roswald, j'exige que mon enfant me soit rendu. J'aime +mieux lui voir partager ma vie errante et mon sort précaire +que d'abandonner mon autorité et mes devoirs à +un étranger.</p> + +<p>—Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que +de tendresse dans cette résolution, et je n'emploierai +qu'un seul argument pour la combattre. En supposant +que je me marie demain, Salvator est encore, pour huit +ou dix ans, au moins, un petit enfant, et les soins d'une +femme lui sont nécessaires. A quelle femme le confierez-vous +donc? Avez-vous une sœur, une mère? Non! vous +ne pourrez le confier qu'à une maîtresse ou à une servante! +Croyez-vous qu'il soit aussi bien soigné, aussi bien +élevé, aussi heureux qu'avec moi? Dormirez-vous tranquille, +quand, forcé de vous rendre à la répétition tout +le jour, et à la représentation tout le soir, vous laisserez +ce pauvre enfant à la merci d'une servante infidèle ou +d'une marâtre haineuse?</p> + +<p>—Non, sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous +avez raison. De ce que vous êtes riche, indépendante et +célèbre, vous avez tous les droits, tous les pouvoirs, +même celui de chasser le père et de garder l'enfant.</p> + +<p>—Vandoni! tu me fais mal, répondit Lucrezia, ne +parle point ainsi. Veux-tu que j'assure, dès à présent, à +notre enfant, une partie de ma fortune, dont tu auras la +tutelle et la direction? Veux-tu surveiller son éducation, +être consulté sur tous les détails, régler son avenir? J'y +consens avec joie, pourvu que tu le laisses près de moi +et que tu me charges d'être le pouvoir exécutif de tes +volontés. Je suis bien sûre que nous nous entendrons sur +tous les points, dans l'intérêt d'un être qui nous est plus +cher que la vie.</p> + +<p>—Non! non! Pas d'aumône! s'écria Vandoni; je ne +suis point un lâche, et je mourrai à l'hôpital avant d'accepter +de toi un secours déguisé sous un nom, sous une +forme quelconque. Garde l'enfant! garde-le tout entier. +Je sais bien qu'il ne connaîtra et n'aimera que toi! Ce +serait bien vainement qu'un jour je viendrais le réclamer, +lui dire qu'il m'appartient, qu'il est forcé de me suivre. +Il ne se séparera jamais volontairement d'une mère telle +que toi! Allons, le sort en est jeté, je vois que tu vas +devenir princesse...</p> + +<p>—Rien n'est décidé à cet égard, mon ami, je te le +jure, et je te jure surtout, par ce qu'il y a de plus sacré, +par ton honneur et par ton fils, que si tu mets à mon +mariage la condition que je me séparerai de cet enfant, +je ne me marierai jamais!</p> + +<p>—Tu es donc toujours la même, ô femme étrange et +admirable! s'écria Vandoni exalté. Tu es donc toujours +mère avant tout! Tu préfères donc toujours tes enfants +à la gloire, à la richesse, à l'amour même!</p> + +<p>—A la richesse et à la gloire, très-certainement, répondit-elle +avec un sourire calme. Quant à l'amour, dans +ce moment-ci, je n'ose te répondre; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier +devoir c'est celui de tout sacrifier, même l'amour, +à ces enfants de l'amour. Le plus épris, le plus fidèle des +amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent +jamais une mère.</p> + +<p>—Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant +la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse. +Jure-moi de ne point épouser ce prince si charmant, mais +si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me persuader +qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un œil +calme ces gages de tes amours passées. Je connais ta +clairvoyance, la fermeté et la promptitude de tes sacrifices +quand le sort de tes enfants te semble compromis. +Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps! +c'est que j'avais beau faire, je détestais la ressemblance +de ta Béatrice avec le misérable Tealdo Soavi. +Eh bien, d'ici à un an, le prince de Roswald détestera +Salvator, si ce n'est déjà fait; si aujourd'hui, peut-être, +la vue de cet enfant ne lui est pas déjà insupportable. +Pas d'entraînement trop subit, pas de coups de tête, je +t'en supplie, ma chère Lucrezia; et tu resteras toujours +libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je +suis sage et désintéressé dans la question: la liberté absolue +est le seul état qui te convienne, et la tendre mère +de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort +à la vertu d'un mari, quelque assurée qu'elle soit.</p> + +<p>—Je crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends +avec plaisir la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille, +frère! ta vieille camarade, ta sœur fidèle n'exposera +pas, dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des +enfants qu'elle adore.</p> + +<p>—Maintenant, adieu! dit Vandoni en la pressant sur +son cœur avec une tendresse chaste et profonde. Adieu, +l'être que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te +reverrai pas de si tôt, peut-être. Je ne chercherai pas à +te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je +t'avoue que je ne suis pas assez fort pour les voir sans +souffrir. Quand tu auras un intervalle de repos et de +liberté, à travers tes sublimes et folles passions, appelle-moi +un instant à tes pieds; j'y resterai docile et soumis, +heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu'à ce +que tu me dises comme aujourd'hui: «Va-t'en, j'aime, +et ce n'est pas toi!»</p> + +<p>Si Vandoni était brusquement parti sur ce noble épanchement, +il eût été ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit +et un bon cœur. Si, au lieu de courir le monde d'émotions +factices que lui imposait son emploi, il eût pu demeurer +quelque temps dans cette disposition chaleureuse +et vraie, il eût reparu transformé sur la scène, et le public +eût peut-être été fort surpris d'avoir à applaudir un +excellent artiste, au lieu de sourire patiemment aux +froides et correctes déclamations d'un comédien <i>utile</i>.</p> + +<p>Mais on n'évite point sa destinée, et le prince Karol +reparaissant tout à coup, Vandoni retrouva tout à coup +son affectation. Il voulut lui faire un discours d'adieux, +dans lequel il s'efforçait d'insinuer délicatement les idées +et les sentiments sous l'empire desquels il venait de se +trouver. Il échoua complétement; il ne dit que des choses +embrouillées, sans goût, sans suite, et, passant du grave +au doux, du plaisant au sévère, il fut tour à tour emphatique +et trivial, pédant et ridicule.</p> + +<p>Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses +réponses sèches et ses saluts ironiques étaient faits pour +démonter un acteur plus habile que Vandoni. Ce dernier +vit bien qu'il manquait son effet; et, se rejetant sur l'aplomb +maladroit du comédien sifflé, il se retourna vers la +Floriani, en lui disant d'un air un peu débraillé: «Ma +foi, je crois que je <i>patauge</i>, et que je ferai bien d'en rester +là, si je ne veux m'<i>enfoncer</i> tout à fait, et te faire +rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras +à ma place quand je serai parti, et tu diras que ton ami +est un bon diable, qui ne veut faire de peine à personne.» +Quelle chute!</p> + +<p>Salvator Albani, qui avait occupé ces deux heures à +tâcher de distraire Karol, s'empressa, avec sa bienveillance +accoutumée, de passer sur toutes ces misères l'éponge +de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il +prit Vandoni sous le bras, en lui disant qu'il était charmé +d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans +la première ville d'Italie où ils se retrouveraient ensemble; +enfin, qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant +avec lui jusqu'à Iseo, où Vandoni avait laissé +son voiturin.</p> + +<p>—Et le petit Salvator? dit Vandoni au moment de +partir. Je ne le reverrai donc pas?</p> + +<p>—Il est endormi, répondit Lucrezia. Viens lui dire +bonsoir.</p> + +<p>—Non, non! reprit-il à voix basse, mais de manière +à être entendu du prince et du comte: cela m'ôterait le +peu de courage que j'ai!</p> + +<p>Il fut assez content de l'intonation de cette dernière +parole et du mouvement qu'il fit en s'arrachant de la +maison. C'était un petit effet, mais il était juste, et, pour +tous les enfants du monde, il n'eût pas voulu ne pas sortir +brusquement sur cet effet-là.</p> + +<p>—A moins que le prince ne soit un âne, pensa-t-il, il +ne pourra douter que je n'aie dans le caractère un certain +héroïsme naturel, qui me rend bien supérieur aux +emplois secondaires où me réduisent l'injustice du public +et la jalousie des concurrents.</p> + +<p>La faiblesse secrète du pauvre Vandoni était de se +croire né pour de plus hautes destinées, et, quand il +commençait à se lier avec quelqu'un, il ne manquait pas +de lui raconter toutes les intrigues de coulisses dont il se +regardait comme victime. Il n'en fit point grâce au comte +Albani durant le trajet à pied qu'ils parcoururent ensemble. +Salvator l'encourageant par sa complaisance et se +dévouant à cet ennui capital pour laisser à Karol et à Lucrezia +le loisir de s'expliquer, Vandoni lui exposa toutes +les traverses de sa vie de théâtre, et ne put même résister +au désir de réciter à pleine voix, sur la grève, des +fragments d'Alfieri et de Goldoni, pour lui montrer de +quelle manière il eût pu s'acquitter des premiers rôles.</p> + +<p>Pendant que Salvator subissait cette épreuve, Karol, +assis dans un coin du salon, gardait un silence obstiné, et +la Floriani cherchait à entamer une conversation qui les +amènerait à de mutuels épanchements. Elle n'avait pas +encore pénétré le fond de son âme à l'endroit de la jalousie, +et, malgré les avertissements de Vandoni, elle se +refusait à y croire. Comme il n'entrait pas dans ses instincts +de franchise de tourner longtemps autour du sujet +qui l'intéressait, elle se leva, s'approcha du prince, et lui +prenant la main avec force: «Vous êtes mortellement +triste ce soir, lui dit-elle, et j'en veux savoir la cause. +Vous tremblez! Vous êtes malade ou vous souffrez d'un +secret chagrin. Karol, votre silence me fait mal, parlez! +Je vous l'ordonne au nom de l'amour, ou je vous le demande +à genoux, répondez-moi. Est-ce ma persistance à +refuser d'unir mon sort au vôtre qui vous affecte ainsi, +et ne prendrez-vous jamais votre parti à cet égard?... Eh +bien! Karol, s'il en est ainsi, je céderai; je ne vous demande +qu'une année de réflexions de votre part...</p> + +<p>—Vous avez été très-bien conseillée par votre ami +M. Vandoni, répondit le prince, et je dois lui savoir un +gré infini de son intervention. Mais vous me permettrez +de ne pas me soumettre aux conditions que vous daignez +me faire de sa part. Je vous demande la permission de +me retirer. Je suis un peu fatigué des déclamations que +j'ai entendues ce soir. Peut-être m'y habituerai-je si vos +amis redeviennent assidus chez vous. Mais ce n'est pas +encore fait, et j'ai la tête brisée. Quant aux persécutions +que je vous ai fait subir, et dont vous devez être bien +lasse vous-même, je vous supplie de les oublier, et de +croire que je respecterai assez votre repos désormais +pour ne plus les renouveler.</p> + +<p>En parlant ainsi d'un ton glacial, Karol se leva, et, +saluant très-profondément la Floriani, il alla s'enfermer +dans sa chambre.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVII.</h3> + +<br> +<p>De toutes les colères, de toutes les vengeances, la plus +noire, la plus atroce, la plus poignante est celle qui reste +froide et polie. Quand vous verrez un être se maîtriser +à ce point, dites, si vous voulez, qu'il est grand et fort, +mais ne dites point qu'il est tendre et bon. J'aime mieux +la grossièreté du paysan jaloux, qui bat sa femme, que +la dignité glacée du prince qui déchire sans sourciller le +cœur de sa maîtresse. J'aime mieux l'enfant qui égratigne +et mord, que celui qui boude en silence. Soyons +emportés, violents, malappris, disons-nous des injures, +cassons les glaces et les pendules, je le veux bien: ce +sera absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous +haïssons. Au lieu que si nous nous tournons le dos fort +poliment en nous séparant sur une parole amère et dédaigneuse, +nous sommes perdus, et tout ce que nous +ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage.</p> + +<p>Voilà ce que pensait la Floriani restée seule et stupéfaite. +Quoique fort douce à l'habitude, elle avait eu de +grands accès d'indignation dans sa vie. Elle s'était alors +abandonnée à la violence de son chagrin, elle avait maudit, +elle avait cassé, elle avait peut-être juré, je n'en répondrais +pas; elle était la fille d'un pêcheur, et d'un +pays où les serments par le corps de Bacchus et celui de +la madone, par le sang de Diane et par celui du Christ, +font à tout propos intervenir le ciel chrétien et païen +dans les agitations de la vie domestique. Mais ce qu'il y +a de certain, c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et +chasser de son cœur, d'une manière absolue et subite, +les êtres qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux. +Elle ne comprenait donc absolument rien à ces colères +froides et pâles, qui ressemblent à un détachement anti-humain, +à un stoïcisme odieux, à un abandon éternel. +Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrassée +sous le coup des paroles inouïes de son amant.</p> + +<p>Enfin elle se leva et marcha dans le salon, se demandant +si elle venait de faire un rêve affreux, et si c'était +bien Karol, cet homme qui, le matin encore, pleurait +d'amour à ses pieds et semblait se consumer dans une +extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un +dépit guindé, digne des ruses puériles de la comédie, +mais indigne, à coup sûr, d'une affection réelle, d'une +passion sentie.</p> + +<p>Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce +genre sans la comprendre, elle monta à la chambre du +prince, frappa d'abord avec précaution, puis avec autorité, +et enfin, voyant qu'on ne lui répondait pas et +que la porte résistait, d'une main aussi forte que celle +d'une mère qui va chercher son enfant au milieu des +flammes, elle fit sauter le verrou et entra.</p> + +<p>Karol était assis sur le bord de son lit, la figure tournée +et enfoncée dans les coussins en lambeaux; ses manchettes, +son mouchoir avaient été mis en pièces par ses +ongles crispés et frémissants comme ceux d'un tigre; sa +figure était effrayante de pâleur, ses yeux injectés de +sang. Sa beauté avait disparu comme par un prestige +infernal.</p> + +<p>La souffrance extrême tournait chez lui à une rage +d'autant plus difficile à contenir, qu'il ne se connaissait +pas cette faculté déplorable, et que, n'ayant jamais été +contrarié, il ne savait point lutter contre lui-même.</p> + +<p>La Floriani avait posé son flambeau près de lui. Elle +avait écarté ses mains brûlantes de son visage, elle le regardait +avec stupeur. Elle n'était point étonnée de voir +un homme jaloux en proie à un accès de furie. Ce n'était +pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait bien +qu'on n'en meurt point. Mais voir cet être angélique réduit +aux mêmes excès de violence et de faiblesse que +Tealdo Soavi, ou tout autre de même trempe, c'était un +tel contre-sens, une telle invraisemblance, qu'elle ne +pouvait en croire ses yeux.</p> + +<p>—Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! +s'écria Karol en la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu'à +quel point vous pouviez me faire descendre au-dessous +de moi-même! Êtes-vous contente à présent? +Auquel de vos amants allez-vous me comparer?</p> + +<p>—Voilà des paroles bien amères, répondit la Floriani +avec une douceur pleine de tristesse, je ne m'en offenserai +point, parce que je vois qu'en effet vous n'êtes +point vous-même dans ce moment-ci. Je m'attendais à +vous trouver froid et méprisant comme tout à l'heure, et +je venais, au nom de l'amour et de la vérité, vous demander +compte de vos dédains, je suis consternée de +vous trouver exaspéré comme vous l'êtes, et je ne crois +pas que le triomphe que vous m'attribuez soit bien doux +pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol! ô +mon Dieu, que s'est-il donc passé, pour que vous doutiez +de la douleur effroyable que j'éprouve à vous voir +souffrir ainsi? mais, sans doute, si j'en suis la cause involontaire, +je dois avoir en moi la puissance de la faire +cesser. Dites-m'en le moyen, et s'il faut ma vie, ma raison, +ma dignité, ma conscience, je les mettrai à vos +pieds pour vous guérir et vous calmer. Parlez-moi, expliquez-vous, +faites que je vous comprenne, voilà tout +ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous +laisser subir ces tourments sans chercher à les adoucir, +voilà ce qui m'est impossible, ce que vous n'obtiendrez +jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce cœur meurtri et malade, +et si, pour m'y faire lire, il faut que vous m'accabliez +de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas, +j'aime mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de +rien, je me justifierai avec douceur, avec soumission. Je +vous demanderai pardon même, s'il le faut, quoique +j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient +bien graves pour vous faire tant de mal. Répondez-moi, +je vous le demande à genoux.»</p> + +<p>Pour montrer tant de patience et de résignation, il +fallait que la Floriani fût vaincue et terrassée par un +amour immense, et tel qu'elle-même n'eût jamais cru +pouvoir le ressentir après tant d'orages du même genre, +après de si nombreuses déceptions, tant de fatigues de +cœur et d'esprit, tant de dégoûts et de déboires. N'ayant +jamais menti, s'étant dévouée et sacrifiée toujours, mais +jamais avilie, ni même aventurée pour un intérêt personnel +quelconque, elle avait une fierté ombrageuse, un orgueil +réel; descendre à se justifier lui avait toujours paru +au-dessus de ses forces, et le soupçon lui était une mortelle +injure.</p> + +<p>Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude +infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait +point parler parce qu'il ne le pouvait pas.</p> + +<p>Qu'eût-il pu dire, en effet? Le désordre où sa raison +était tombée était trop douloureux pour être volontaire. +Suivre le conseil de Lucrezia, l'injurier, lui faire de sanglants +reproches, l'eût soulagé sans doute; mais il n'avait +pas la faculté de répandre ses tourments au dehors, parce +qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager. +Et puis, injurier sa maîtresse! il eût préféré la tuer; il +se fût tué avec elle, emportant sa passion dans la tombe. +Mais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il eût pu +s'y résoudre, il l'aurait condamnée devant Dieu et que +Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là, il +eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus +il se sentait l'esclave de la passion.</p> + +<p>Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car +il ne se révéla que par des réponses détournées et des +réticences douloureuses. Il se défendait faiblement en +apparence, mais, au fond, sa retenue était invincible, et +le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lèvres.</p> + +<p>—Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout +de sa patience et qu'elle eut épuisé toutes les forces de +son amour à lui arracher quelques paroles vagues, d'une +profondeur ou d'une obscurité effrayantes: «Voyons, +mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en voulez +pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le +constater, moi, que vous avez habituée à planer, sur les +ailes d'un amour sublime, au-dessus de toutes les misères +humaines! Que vous me faites de mal, et que j'étais loin +de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi ne +vous répondre que par des reproches douloureux et francs. +Vous ne voulez pas m'en faire; je le préférerais parce que +je pourrais me disculper, au lieu que je suis réduite à +chercher de quoi j'ai à me défendre. Mais avant de vous +parler <i>raison</i>, puisqu'il le faut, laissez-moi me plaindre, +laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de l'amour heureux +qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu, et +où il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi +vous dire que vous avez commis aujourd'hui un +grand crime contre moi, contre vous-même et contre +Dieu, qui avait béni notre confiance infinie l'un pour +l'autre. Hélas! vous avez souillé par le soupçon la passion +la plus pure, la plus complète, la plus délicieuse de +ma vie. Je n'avais jamais aimé, je n'avais jamais été heureuse; +pourquoi m'arrachez-vous sitôt ma joie, mes délices? +Vous m'avez entraînée dans le ciel, et vous me +rejetez brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! +je ne le méritais pas, je nageais avec toi dans l'empyrée. +Je croyais à l'éternité de cette béatitude. Tout ce qui est +de ce monde ne me paraissait plus que rêves et fantômes; +excepté mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers +ce monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et +à présent, il faut descendre, il faut marcher sur les +sentiers humains, se déchirer aux épines, se froisser +contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu. Parlons +donc de ces choses-là, de Vandoni, de mon passé, et de +ce que l'avenir peut me réserver de devoirs, d'embarras +et d'ennuis. J'espérais les traverser seule, vous laissant +calme et indifférent à ces misères, étrangères à notre +passion. Le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas +m'eût été léger si j'avais pu vous préserver d'y toucher. +Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu, si vous +étiez resté vous-même, et si vous aviez conservé la suprême +confiance qui nous faisait si forts et si purs!... +Vous l'avez perdue, vous m'avez retiré le talisman qui +m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude. +Je vais maintenant vous dire quelles obligations pèsent +sur ma vie réelle, quels ménagements je dois garder, +quels devoirs ma conscience me trace. Mais, pour les +comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner +un peu, de connaître mon passé, de le juger, et d'en +tirer une conclusion sérieuse, une fois pour toutes!... +Vandoni...</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png" ></p> +<br> + + + +<p>—Ah! s'écria Karol, tremblant comme un enfant, +ne prononcez plus ce nom, et faites-moi grâce de tout ce +que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai +peut-être jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vandoni, +je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-même. +Que vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs +de me réconcilier avec ce qui me froisse et me +révolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela m'est +possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux +êtres distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne +veux pas connaître; l'autre que je connais, que je possède, +et que je ne veux pas voir mêlé aux choses que je +déteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait descendre +et retomber dans la fange des sentiers humains. +Viens sur mon cœur, oublions les atroces souffrances de +cette journée et retournons à Dieu. Que t'importe ce qui +s'est passé en moi? Cela me regarde, et j'ai la force de +le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien +ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications, pas +de récits, pas de confidences, pas de raisonnements. +Prends-moi dans tes bras, et emporte-moi loin de ce +monde maudit où je ne vois pas clair, où je ne respire +pas, où je suis condamné à ramper plus bas que les autres +hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon +enthousiasme.»</p> + +<p>La Floriani se contenta de cette fausse réparation, ou, +de guerre lasse, elle feignit de s'en contenter; mais, en +cela, elle eut grand tort, et se précipita d'elle-même +dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua, dès ce +jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte +et qu'une femme aimée, peut et doit la pardonner toujours.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png" ></p> +<br> + +<p>Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait +de reconduire Vandoni et qui eut la délicatesse de +ne pas lui dire combien il avait trouvé ce brave garçon +ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage de lui +confier à quel point le prince avait été irrité de la présence +de son ancien amant; mais elle ne put s'empêcher +d'admirer combien l'amitié est plus indulgente, secourable +et généreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait +plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que +Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.</p> + +<p>Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier +les chagrins de cette journée et à dormir, pour s'éveiller, +comme une mère vigilante et active, au point du +jour. Mais quoiqu'elle eût acquis plus que personne, dans +sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses chagrins +et de dormir avec, comme un pauvre soldat en +campagne dort au bivouac avec sa faim et ses blessures, +elle ne put fermer l'œil de la nuit, et tous les souvenirs +amers qui s'étaient assoupis dans son sein, depuis quelque +temps, s'y ranimèrent un à un, puis tous ensemble, +pour la torturer sans relâche. Elle vit, comme autant de +spectres railleurs et menaçants, ses erreurs et ses déceptions, +les ingrats qu'elle avait faits et les méchants +qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vainement +contre l'épouvante du passé, en se réfugiant dans le présent. +Le présent ne lui offrait plus de sécurité, et les anciennes +douleurs ne se ranimaient ainsi que parce qu'une +douleur nouvelle, plus profonde que toutes les autres, +venait leur donner carrière.</p> + +<p>Quand elle se leva, pâle et brisée, le soleil brillant du +matin, les fleurs chargées d'humides parfums, les rossignols +enivrés de leurs propres chants, ne ramenèrent pas, +comme les autres jours, le calme et l'espérance dans son +cœur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens poétique +de la nature, comme à l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre +cette fraîche et riante nature et son pauvre sein brisé, +il y avait désormais un ennemi secret, un ver rongeur, +qui empêchait la sève de la vie de venir jusqu'à lui. Elle +ne voulut pourtant pas se rendre compte de l'étendue de +son désastre. Karol fut courbé à ses pieds ce jour-là. Il +ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait +pas, puisque, selon sa coutume, il les avait déjà oubliés +lui-même: mais il avait besoin de tendresse, d'effusion +et de bonheur, après plusieurs jours passés dans +les larmes ou la colère. Jamais il n'était plus séduisant +et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume +et de son dépit l'avait débarrassé de sa souffrance. +La Floriani eut encore à lutter contre son projet de mariage, +mais cette fois elle résista courageusement. Ce qui +s'était passé la veille l'avait éclairée, et elle n'était pas +d'humeur à se laisser dire deux fois qu'on <i>la suppliait</i> +de n'y plus songer. Si l'offre de son nom était, de la part +du prince, un grand hommage rendu à l'amour qu'elle +méritait, le fait de retirer poliment ses offres, dans un +moment de soupçon jaloux, était un outrage dont la +fière Lucrezia sentait la portée plus que lui-même. Sans +lui dire quelle force nouvelle elle avait puisée contre lui +dans cette circonstance, elle lui ôta tout espoir, et, cette +fois, il accepta son arrêt provisoirement, sans amertume, +en avouant qu'il méritait le châtiment d'être soumis à +quelque longue épreuve.</p> + +<p>Mais deux jours ne se passèrent point sans ramener de +nouveaux orages. Un commis-voyageur réussit à pénétrer +dans la maison pour proposer des armes de chasse. +Célio eut envie d'un nouveau fusil, sa mère le lui refusa +d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut +un <i>a-parté</i> avec le voyageur pour marchander et acheter +l'objet de cette convoitise enfantine. Le jeune homme +était d'une belle figure, un peu familier et bavard. La +beauté et la célébrité de sa nouvelle cliente le rendaient +plus <i>éloquent</i> que de coutume, sans toutefois lui faire +perdre la tête et l'empêcher de bien vendre sa marchandise. +C'était la veille de l'anniversaire de Célio, et sa +mère voulut mettre le joli et léger fusil de chasse sous le +traversin de l'enfant, pour qu'il le trouvât le soir au +moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa +de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander +la permission, pour cacher lui-même le fusil sous le +chevet de Célio et recevoir le paiement convenu. Karol, +qui avait été faire la sieste, entra en cet instant, et +trouva la Floriani dans sa chambre, en tête-à-tête avec +un beau garçon à gros favoris noirs, qui lui parlait d'un +air animé, la regardait avec des yeux hardis, et arrangeait +la couverture d'un lit, tandis qu'elle souriait avec +bonhomie des hâbleries qu'il débitait, et qu'elle songeait +à l'ivresse de Célio lorsque la surprise ferait son effet.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol, +prompte à l'insulte, et s'emparant toujours du fait apparent +sans le comprendre et sans l'expliquer, prît un essor +funeste. Il laissa échapper une exclamation bizarre, outrageante, +sur le seuil de la chambre de Lucrezia, et +s'enfuit comme un homme qui vient d'être témoin de son +déshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se +calmer et ouvrir les yeux. Il fallut que la Floriani descendît +à une explication avilissante pour elle et pour lui. +Elle le traita, cette fois, comme un malade qu'il faut persuader +et guérir, sans prendre ses hallucinations au sérieux. +Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'amour, +quand celui qui en est l'objet se conduit comme +un maniaque?</p> + +<p>Un autre jour on vint dire à la Floriani que Mangiafoco, +le pêcheur qui l'avait recherchée autrefois en mariage, +et qui lui avait causé tant de frayeur et d'éloignement, +était à l'article de la mort, et demandait à la voir +avant de rendre l'âme. Cet homme n'avait jamais osé se +présenter devant elle depuis qu'elle était revenue dans le +pays, et ce n'était pas sans répugnance qu'elle consentait +à lui fermer les yeux. Mais c'était un devoir de religieuse +miséricorde à remplir, et elle partit sans hésiter, +pour l'autre rive du lac, avec son père et Biffi. Elle +trouva un moribond qui lui demandait pardon des peines +et des peurs qu'il lui avait faites jadis, et qui la suppliait +de prier pour le repos de son âme. Elle le consola avec +bonté, et sa compassion généreuse adoucit les dernières +convulsions d'agonie de cet homme, ancien soldat, espèce +de bandit déjà vieux, méchant, brutal, avare, et +cependant doué d'une certaine intelligence et de quelques +instincts patriotiques et romanesques.</p> + +<p>La Floriani revint assez émue, après avoir vu s'exhaler +péniblement son dernier soupir. Elle raconta simplement +à Salvator, devant Karol, ce qui s'était passé, et les paroles +tantôt absurdes, tantôt profondes, que cet homme +lui avait dites en se débattant contre la mort. Salvator +trouva que, dans ce dévouement nouveau, sa chère Floriani +avait été admirable comme toujours; mais Karol +garda le silence. Il avait été inquiet de cette sortie soudaine, +de cette absence qui avait duré depuis le coucher +du soleil jusqu'à minuit. Il ne concevait pas que l'on pût +porter tant d'intérêt à un misérable qui l'avait si peu +mérité. Et comment avait-il eu l'audace d'appeler à son +lit de mort une femme à laquelle il s'était rendu si haïssable? +Il fallait qu'il eût de la confiance dans sa bonté et +dans sa faculté d'oublier les outrages!</p> + +<p>Ces réflexions furent faites d'un ton assez singulier. +Lucrezia, qui n'était pas encore sur le <i>qui-vive</i> de la jalousie +à tout propos, et qui ne s'était pas encore doutée +que sa bonne action eût paru criminelle au prince, le regarda +avec surprise et vit qu'il était en colère. Il avait +les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses +doigts; c'était une sorte de tic nerveux, qui trahissait son +dépit et qu'elle commençait à comprendre.</p> + +<p>Elle ne put se défendre de hausser les épaules.</p> + +<p>Karol ne s'en aperçut point et continua:</p> + +<p>—Quel âge avait ce <i>Mangiafoco</i>?</p> + +<p>—Soixante ans, au moins, répondit-elle d'un ton froid +et sévère.</p> + +<p>—Et, sans doute, reprit Karol au bout d'un instant, +il avait une bien belle figure, une barbe effrayante, des +guenilles pittoresques? c'était un bandit de théâtre ou de +roman qu'on ne pouvait regarder sans frémir? L'imagination +des femmes se plaît à ces dehors-là, et on est toujours +flatté d'avoir enchaîné un animal sauvage. Sans +doute, en expirant, il avait l'air du tigre blessé qui jette +sur la colombe un dernier regard de convoitise et de +regret?</p> + +<p>—Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui +se meurt est donc chose fort agréable à peindre? Vous +devriez aller voir celui-là maintenant qu'il est mort; cela +ferait tomber tout de suite votre ironie, et couperait +court à vos métaphores poétiques. Mais vous n'irez pas, +vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage; +sa chaumière est malpropre.</p> + +<p>«Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. +Qui sait ce qui s'est passé autrefois entre elle et ce +misérable?»</p> +<br><br> + + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<br> +<p>Un autre jour, Karol fut jaloux du curé, qui venait +faire une quête. Un autre jour, il fut jaloux d'un mendiant +qu'il prit pour un galant déguisé. Un autre jour, il +fut jaloux d'un domestique qui, étant fort gâté, comme +tous les serviteurs de la maison, répondit avec une hardiesse +qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut +un colporteur, et puis le médecin; et puis, un grand +benêt de cousin, demi-bourgeois, demi-manant, qui vint +apporter du gibier à la Lucrezia, et que, bien naturellement, +elle traita en bonne parente, au lieu de l'envoyer +à l'office. Les choses en arrivèrent à ce point qu'il +n'était plus permis de remarquer la figure d'un passant, +l'adresse d'un braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol +était même jaloux des enfants. Que dis-je, <i>même?</i> il +faudrait dire surtout.</p> + +<p>C'était bien là, en effet, les seuls rivaux qu'il eût, +les seuls êtres auxquels la Floriani pensât autant qu'à lui. +Il ne se rendit pas compte du sentiment qu'il éprouvait en +les voyant dévorer leur mère, de caresses. Mais, comme, +après l'imagination d'un bigot, il n'y en a pas de plus +impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientôt les +enfants en grippe, pour ne pas dire en exécration. Il +remarqua enfin qu'ils étaient gâtés, bruyants, entiers, +fantasques, et il s'imagina que tous les enfants n'étaient +pas de même. Il s'ennuya de les voir presque toujours +entre leur mère et lui. Il trouva qu'elle leur cédait trop, +qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments +aussi, il se scandalisa quand elle les mettait en pénitence. +Ce système de gouvernement maternel, si simple, +si bien indiqué par la nature, qui consiste à adorer +d'abord les enfants, à s'en occuper sans cesse, à leur +accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables, +sauf à les morigéner et les arrêter ensuite quand +ils en abusent, à les gronder parfois avec énergie et +chaleur pour les récompenser tendrement quand ils le +méritent, tout cela se trouva l'opposé de sa manière de +voir. Selon lui, il ne fallait pas tant se familiariser avec +eux, afin d'avoir moins de peine à se faire craindre, au +besoin. Il ne fallait pas les tutoyer et les caresser, mais +les tenir à distance, en faire, de bonne heure, de petits +hommes et de petites femmes bien sages, bien polis, +bien soumis, bien tranquilles. Il fallait leur enseigner +prématurément beaucoup de choses qu'ils ne pouvaient +croire ni comprendre, afin de les habituer à respecter la +règle établie, l'usage, la croyance générale, sans s'occuper +d'abord d'une chose qu'il regardait comme impossible, +c'est-à-dire de les convaincre de l'utilité et de +l'excellence du principe dont ces usages et ces règles ne +sont que la conséquence. Enfin il fallait oublier qu'ils +étaient des enfants, leur ôter le charme, le plaisir et la +liberté de cette première existence qui leur revient de +droit divin, faire travailler leur mémoire pour éteindre +leur imagination; développer l'habitude de la forme et +retarder l'explication du fond; faire, en un mot, tout +l'opposé de ce que faisait et voulait faire la Floriani.</p> + +<p>Il faut se hâter de dire que cette manie de contrecarrer, +et ce blâme fatigant, n'étaient pas continuels et +absolus chez le prince. Quand sa jalousie ne l'obsédait +point, c'est-à-dire dans ses moments lucides, il disait et +pensait tout le contraire. Il adorait les enfants, il les admirait +en toutes choses, même là où il n'y avait rien à +admirer. Il les gâtait plus que la Floriani, et se faisait +leur esclave, sans s'apercevoir, le moins du monde, de +son inconséquence. C'est qu'alors il était heureux et se +montrait sous le côté angélique et idéal de sa nature. +Les accès d'ivresse que lui donnait l'amour de la Floriani +étaient le thermomètre qui marquait l'apogée de sa +douceur, de sa bonté et de sa tendresse. Ah! quel séraphin, +quel archange il eût été, s'il avait pu rester +toujours ainsi! Dans ces moments-là, qui duraient parfois +des heures, des jours entiers, il était tout bienveillance, +tout charité, tout miséricorde, tout dévouement +pour tous les êtres qui l'approchaient. Il se détournait +du chemin pour ne pas écraser un insecte, il se serait +jeté dans le lac pour sauver le chien de la maison. Il eût +fait le chien lui-même pour entendre les éclats de rire du +petit Salvator; il se fût fait lièvre ou perdrix pour donner +à Célio le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse +et son effusion allaient jusqu'à l'excès, jusqu'à +l'absurde. C'était alors un de ces enthousiastes sublimes +qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer comme +des dieux.</p> + +<p>Mais aussi quelle chute, quel cataclysme épouvantable +dans tout son être, quand, à l'accès de joie et de +tendresse, succédait l'accès de douleur, de soupçon et +de dépit! Alors, tout changeait de face dans la nature. +Le soleil d'Iseo était armé de flèches empoisonnées, la +vapeur du lac était pestilentielle, la divine Lucrezia +était une Pasiphaé, les enfants de petits monstres; Célio +devait périr sur l'échafaud, Laërtes était enragé, Salvator +Albani était le traître Yago, et le vieux Menapace +le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, +tout pleins de Vandoni, de Boccaferri, de Mangiafoco, +de rivaux déguisés en mendiants, en commis-voyageurs, +en curés, en laquais, en colporteurs et en +moines, ces nuées allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur +la villa une armée d'anciens amis, d'anciens amants (ce +qui était pour lui la même race de vipères)! et la Floriani, +souillée de hideux embrassements, l'appelait avec +un rire infernal pour assister à cette orgie fantastique!</p> + +<p>Ne croyez pas que son imagination, privée de frein et +sans cesse excitée par une disposition naturelle et par +une passion insensée, restât au-dessous de ce tableau. +Il me serait impossible de la suivre et de vous la faire +suivre dans les tourbillons délirants qu'elle parcourait. +Jamais le Dante n'a rêvé de supplices semblables à ceux +que se créait cet infortuné. Ils étaient sérieux à force +d'être absurdes, et il n'est point d'apparition grotesque +qui ne fasse peur aux enfants, aux malades et aux jaloux.</p> + +<p>Mais comme il était souverainement poli et réservé, +jamais personne ne pouvait seulement soupçonner ce +qui se passait en lui. Plus il était exaspéré, plus il se +montrait froid, et l'on ne pouvait juger du degré de sa +fureur qu'à celui de sa courtoisie glacée. C'est alors +qu'il était véritablement insupportable, parce qu'il voulait +raisonner et soumettre la vie réelle à laquelle il n'avait +jamais rien compris, à des principes qu'il ne pouvait +définir. Alors il trouvait de l'esprit, un esprit faux +et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il était persifleur, +guindé, précieux, dégoûté de tout. Il avait l'air +de mordre tout doucement pour s'amuser, et la blessure +qu'il faisait pénétrait jusqu'aux entrailles. Ou bien, s'il +n'avait pas le courage de contredire et de railler, il se +renfermait dans un silence dédaigneux, dans une bouderie +navrante. Tout lui paraissait étranger et indifférent. +Il se mettait à part de toutes choses, de toutes gens, +de toute opinion et de toute idée. Il ne <i>comprenait pas +cela</i>. Quand il avait fait cette réponse aux caressantes +investigations d'une causerie qui s'efforçait en vain de le +distraire, on pouvait être certain qu'il méprisait profondément +tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait +dire.</p> + +<p>La Floriani craignait que sa famille, et le comte Albani +lui-même, ne vinssent à pressentir cette jalousie +qu'elle devinait enfin, et dont elle se sentait humiliée +mortellement. Elle en cachait donc avec soin les causes +misérables et s'efforçait d'en adoucir les déplorables effets. +Après s'être beaucoup inquiétée d'abord pour la +santé et pour la vie du prince, elle put constater qu'il +ne se portait jamais mieux que quand il s'était livré à +des agitations et à des colères intérieures, qui eussent +tué tout autre que lui. Il est des organisations qui ne puisent +leur force que dans la souffrance, et qui semblent +se renouveler en se consumant, comme le phénix. Elle +cessa donc de s'alarmer, mais elle commença à souffrir +étrangement d'une intimité à laquelle l'enfer des poëtes +peut seul être comparé. Elle était devenue, entre les +mains de ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule +sans cesse au sommet de la montagne et laisse choir au +fond d'un abîme; malheureuse pierre qui ne se brise jamais!</p> + +<p>Elle essaya de tout, de la douceur, de l'emportement, +des prières, du silence, des reproches. Tout échoua. Si +elle était calme et gaie en apparence, pour empêcher +les autres de voir clair dans son malheur, le prince, ne +comprenant rien à cette force de volonté qui n'était pas +en lui, s'irritait de la trouver vaillante et généreuse. Il +haïssait alors en elle, ce qu'il appelait, dans sa pensée, +un fonds d'insouciance bohémienne, une certaine dureté +d'organisation populaire. Loin de s'alarmer du mal qu'il +lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait rien, qu'elle +avait, par bonté, certains moments de sollicitude, mais, +qu'en général, rien ne pouvait entamer une nature si +résistante, si robuste et si facile à distraire et à consoler. +On eût dit qu'alors il était jaloux même de la santé, +si forte en apparence, de sa maîtresse, et qu'il reprochait +à Dieu le calme dont il l'avait douée. Si elle respirait +une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait +un papillon pour la collection de Célio, si elle apprenait +une fable à Béatrice, si elle caressait le chien, si +elle cueillait un fruit pour le petit Salvator: «Quelle nature +étonnante!... se disait-il, tout lui plaît, tout l'amuse, +tout l'enivre. Elle trouve de la beauté, du parfum, +de la grâce, de l'utilité, du plaisir dans les moindres +détails de la création. Elle admire tout, elle aime +tout!—Donc elle ne m'aime pas, moi, qui ne vois, +qui n'admire, qui ne chéris, qui ne comprends qu'elle +au monde! Un abîme nous sépare!»</p> + +<p>C'était vrai, au fond: une nature riche par exubérance +et une nature riche par exclusiveté, ne peuvent se +fondre l'une dans l'autre. L'une des deux doit dévorer +l'autre et n'en laisser que des cendres. C'est ce qui arriva. +Si, par hasard, la Floriani, accablée de fatigue et de +chagrin, ne parvenait point à cacher ce qu'elle souffrait, +Karol, rendu tout à coup à sa tendresse pour elle, oubliait +sa mauvaise humeur et s'inquiétait avec excès. Il +la servait à genoux, il l'adorait dans ces moments-là, +plus encore qu'il ne l'avait adorée dans leur lune de miel. +Que ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout à fait +de force et de courage! si elle se fût montrée constamment +à lui, abattue et languissante, ou si elle eût pu affecter +longtemps un air sombre et mécontent, elle l'eût +guéri peut-être de sa personnalité maladive. Il se fût oublié +pour elle; car ce féroce égoïste était le plus dévoué, +le plus tendre des amis, lorsqu'il voyait souffrir. Mais, +comme il souffrait alors lui-même d'une douleur réelle +et fondée, la généreuse Floriani rougissait d'avoir cédé +à un moment de défaillance. Elle se hâtait de secouer +sa langueur et de paraître tranquille et ferme. Quant +à feindre le ressentiment, elle en était incapable; rarement +elle se sentait irritée contre lui; mais lorsque +elle l'était, elle ne se contenait point et le gourmandait +avec violence. Jamais elle n'avait rien fardé, ni rien dissimulé; +et, comme le plus souvent, elle n'éprouvait que +chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui, +le plus souvent aussi, elle souffrait sans être en colère, +et surtout sans bouder. Elle méprisait ces ruses féminines, +et elle avait grand tort, dans son intérêt, de les +mépriser: on le lui fit bien voir! Il est dans la nature +humaine d'abuser et d'offenser toujours, quand on est +sûr d'être toujours pardonné, sans même avoir la peine +de demander pardon.</p> + +<p>Salvator Albani avait toujours connu son ami inégal +et fantasque, exigeant à l'excès, ou désintéressé à l'excès. +Mais les bons moments, jadis, avaient été les plus +habituels, les plus durables; et, chaque jour, au contraire, +depuis qu'il était revenu à la villa Floriani, Salvator +voyait le prince perdre ses heures de sérénité, et +tomber dans une habitude de maussaderie étrange; son +caractère s'aigrissait sensiblement. D'abord ce fut une +heure mauvaise par semaine, puis une mauvaise heure +par jour. Peu à peu, ce ne fut plus qu'une bonne heure +par jour, et enfin une bonne heure par semaine. Quelque +tolérant et d'humeur facile que fût le comte, il en +vint à trouver cette manière d'être intolérable. Il en fit +la remarque d'abord à son ami, puis à Lucrezia, puis à +tous deux ensemble, et enfin il sentit que son caractère +à lui-même allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait +à vivre auprès d'eux.</p> + +<p>Il prit la résolution de s'en aller tout à fait. La Floriani +fut épouvantée de l'idée de rester en tête-à-tête avec +cet amant que, deux mois auparavant, elle eût voulu +enlever et mener au bout du monde pour vivre avec lui +dans le désert. Salvator, par sa gaieté douce, par sa +manière enjouée et philosophique d'envisager toutes les +misères domestiques, lui était d'un immense secours. Sa +présence contenait encore le prince et le forçait à s'observer, +du moins, devant les enfants. Qu'allait-elle devenir? +qu'allait devenir surtout Karol, quand leur aimable +compagnon ne serait plus entre eux, pour les préserver +l'un de l'autre?</p> + +<p>Comme elle le retenait avec instances, son effroi et sa +douleur se trahirent; son secret lui échappa, ses larmes +firent irruption. Albani consterné vit qu'elle était profondément +malheureuse, et que s'il ne réussissait à emmener +Karol, du moins pour quelque temps, elle et lui +étaient perdus.</p> + +<p>Cette fois, il n'hésita plus. Il n'eut pour son ami ni pitié, +ni faiblesse. Il ne ménagea aucune de ses susceptibilités. +Il affronta sa colère et son désespoir. Il ne lui +cacha point qu'il travaillerait de toutes ses forces à détacher +la Floriani de lui, s'il ne s'exécutait pas de lui-même +en s'éloignant d'elle.—Que ce soit pour six mois +ou pour toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant +sa rude exhortation; je ne peux prévoir l'avenir. J'ignore +si tu oublieras la Floriani, ce qui serait fort heureux pour +toi, ou si elle te sera infidèle, ce qui serait fort sage de +sa part; mais je sais qu'elle est brisée, malade, désespérée, +et qu'elle a besoin de repos. C'est la mère de quatre +enfants; son devoir est de se conserver pour eux, et de +se délivrer d'une souffrance intolérable. Nous allons partir +ensemble, ou nous battre ensemble; car je vois bien +que plus je t'avertis, plus tu fermes les yeux; plus je veux +t'entraîner, plus tu te cramponnes à cette pauvre femme. +Par la persuasion ou par la force, je t'emmènerai, Karol! +J'en ai fait le serment sur la tête de Célio et de ses frères. +C'est moi qui t'ai amené ici, c'est moi qui t'y ai fait rester. +Je t'ai perdu en croyant te sauver; mais il y a encore +du remède, et maintenant que je vois clair, je te sauverai +malgré toi. Nous partons cette nuit, entends-tu? +Les chevaux sont à la porte.</p> + +<p>Karol était pâle comme la mort. Il eut grand'peine à +desserrer ses dents contractées. Enfin il laissa échapper +cette réponse laconique et décisive:</p> + +<p>—Fort bien, vous me conduirez jusqu'à Venise, et +vous m'y laisserez pour revenir ici toucher le prix de +votre exploit. Cela était arrangé entre vous deux. Il y a +longtemps que j'attendais ce dénouement.</p> + +<p>—Karol! s'écria Salvator, transporté de la première +fureur sérieuse qu'il eût éprouvée de sa vie, tu es bien +heureux d'être faible; car si tu étais un homme, je te +briserais sous mon poing. Mais je veux te dire que cette +pensée est d'un être méchant, cette parole d'un être lâche +et ingrat. Tu me fais horreur, et j'abjure ici toute +l'amitié que j'ai eue pour toi pendant si longtemps. Adieu, +je te fuis, je ne veux jamais te revoir, je deviendrais lâche +et méchant aussi avec toi.</p> + +<p>—Bien, bien! reprit le prince, arrivé au comble de +la colère, et, par conséquent, de la sécheresse amère et +dédaigneuse. Continuez, outragez-moi, frappez-moi, battons-nous, +afin que je meure ou que je parte; c'est là le +plan, je le sais. Elle sera bien douce, la nuit de plaisir +qui récompensera votre conduite chevaleresque!</p> + +<p>Salvator était au moment de s'élancer sur Karol. Il +prit une chaise à deux mains, incertain de ce qu'il allait +faire. Il se sentait devenir fou, il tremblait comme une +femme nerveuse, et pourtant il aurait eu la force, en ce +moment, de faire écrouler la maison sur sa tête.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence affreux, pendant lequel +on entendit monter, dans l'air calme du soir, une petite +voix douce qui disait:—Ecoute, maman, je sais ma leçon +de français, et je vais te la dire avant de m'endormir:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Deux coqs vivaient en paix, une poule survint,</p> +<p>Et voilà la guerre allumée!</p> +<p>Amour, tu perdis Troie!</p> + </div> </div> + +<p>La fenêtre d'en bas se ferma, et la voix de Stella se +perdit. Salvator éclata d'un rire amer, brisa sa chaise +en la remettant sur ses pieds, et sortit impétueusement +de la chambre de Karol, en poussant la porte avec +fracas.</p> + +<p>—Lucrezia, dit-il à la Floriani, en allant frapper chez +elle, laisse un peu tes enfants, appelle la bonne, je veux +te parler tout de suite.</p> + +<p>Il l'emmena au fond du parc: «Ecoute, lui dit-il, +Karol est un misérable ou un malheureux, le plus lâche +ou le plus fou de tes amants, le plus dangereux à coup +sûr, celui qui te tuera à coups d'épingles, si tu ne le +quittes sur l'heure. Il est jaloux de tout, il est jaloux de +son ombre, c'est une maladie; mais il est jaloux de moi, +et cela c'est une infamie! Jamais il ne se résoudra à te +quitter; il ne veut pas partir, il ne partira pas. C'est à +toi de fuir de ta propre maison. Il n'y a pas un moment +à perdre, saute dans une barque, gagne la prochaine +poste, va-t'en à Rome, à Milan, au bout du monde; ou +tiens-toi cachée, bien cachée dans quelque chaumière... +Je déraisonne peut-être, je n'ai pas ma tête, tant je suis +indigné; mais il faut trouver un moyen.... Tiens! en voici +un, pénible, mais certain. Fuyons ensemble. Nous n'irions +qu'à deux lieues d'ici, nous n'y resterions que deux +heures, c'est assez! Il croira qu'il a deviné juste, que je +suis ton amant; il est trop fier pour hésiter alors à prendre +son parti, et tu en seras à jamais délivrée.</p> + +<p>—Tu es fou toi-même, mon pauvre ami! répondit la +Lucrezia, ou tu veux qu'il le devienne. Mais moi, je +souffre assez d'être soupçonnée, je ne me résoudrai point +à être méprisée!</p> + +<p>—Être soupçonnée, c'est être méprisée déjà, malheureuse +femme! Tu tiens donc encore à l'estime d'un +homme que tu ne peux plus prendre au sérieux? Quelle +folie! Allons, viens avec moi, que crains-tu? Que j'abuse +de ton accablement et me rende digne, malgré toi, +de la bonne opinion que Karol a de mon caractère? Moi, +je ne suis pas un lâche, et s'il faut te rassurer davantage, +je puis te dire que je ne suis plus amoureux de toi. +Non, non; Dieu m'en préserve! Tu es trop faible, trop +crédule, trop absurde. Tu n'es pas la femme forte que je +croyais; tu n'es qu'un enfant sans cervelle et sans fierté. +Ta passion pour Karol m'a bien guéri, je te le jure, de +celle que j'aurais pu concevoir pour toi. Allons, le temps +presse. S'il venait, en ce moment, t'implorer, tu lui ouvrirais +tes bras et tu lui ferais serment de ne jamais le +quitter. Je te connais, fuyons donc! Sauvons-le et présentons-lui +son fantôme comme une réalité. Qu'il te croie +menteuse et galante; qu'il te haïsse, qu'il parte en te +maudissant, en secouant la poussière de ses pieds. Que +crains-tu? l'opinion d'un fou? Il ne te traduira pas devant +celle du monde; il gardera un éternel silence sur +son désastre. Si tu le veux, d'ailleurs, tu te justifieras +plus tard. Mais, à présent, il faut couper le mal dans sa +racine. Il faut fuir.</p> + +<p>—Tu n'oublies qu'une chose, Salvator, répondit la +Lucrezia, c'est que, coupable ou malheureux, je l'aime +et l'aimerai toujours. Je donnerais mon sang pour alléger +sa souffrance, et tu crois que je pourrais lui déchirer +le cœur pour reconquérir mon repos! Ce serait un +étrange moyen!</p> + +<p>—En ce cas, tu es lâche aussi, s'écria le comte, +et je t'abandonne! Souviens-toi de ce que je te dis ici: +tu es perdue!</p> + +<p>—Je le sais bien, répondit-elle; mais, avant de partir, +tu te réconcilieras avec lui!</p> + +<p>—Ne m'y pousse pas, je suis capable de le tuer. Je +m'en vais de suite, c'est le plus sûr. Adieu, Lucrezia.</p> + +<p>—Adieu, Salvator, lui dit-elle en se jetant dans ses +bras, nous ne nous reverrons peut-être jamais!</p> + +<p>Elle fondit en larmes, mais elle le laissa partir.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXIX.</h3> + +<br> +<p>Le jour qui suivit le départ de Salvator, avant que le +prince fût sorti de sa chambre, Lucrezia était sortie de +la maison. Elle s'était jetée seule dans une barque, et +retrouvant, pour se diriger elle-même, la vigueur de ses +jeunes années, elle avait traversé le lac. En face de la +villa, sur la rive opposée, il y avait un petit bois d'oliviers +qui rappelait à la Floriani des souvenirs d'amour +et de jeunesse. C'est là qu'elle avait, quinze ans auparavant, +donné de fréquents rendez-vous à son premier +amant, Memmo Ranieri. C'est là qu'elle lui avait dit, +pour la première fois, qu'elle l'aimait, c'est là qu'elle +avait, plus tard, concerté avec lui sa fuite. C'est là aussi +qu'elle s'était mainte fois cachée pour éviter la surveillance +de son père ou les poursuites de Mangiafoco.</p> + +<p>Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner +dans ce bosquet que son premier amant avait +nommé, dans son jeune enthousiasme, le <i>bois sacré</i>. On +le voyait des fenêtres de la villa. Parfois, dans les commencements, +les regards de la Lucrezia s'y étaient arrêtés +par mégarde; mais, ne voulant pas réveiller ses +propres souvenirs, elle les en avait détournés aussitôt +qu'elle avait eu conscience de sa rêverie. Depuis qu'elle +aimait Karol, elle avait souvent regardé le bois et admiré +le développement des arbres, sans se souvenir de Memmo +et de l'ivresse de ses premières amours. Cependant, par +un instinct de délicatesse, elle n'y avait jamais conduit +les promenades de son nouvel amant.</p> + +<p>En quittant sa maison, quelques heures après le brusque +départ d'Albani, en s'aventurant au hasard sur le +lac, elle n'avait pas formé le dessein d'aller visiter le +<i>bois sacré</i>. Elle souffrait, elle avait la fièvre, elle éprouvait +le besoin de se retremper dans l'air du matin, et de +fortifier son âme défaillante par le mouvement du corps. +Ce fut un instinct non raisonné, mais irrésistible qui la +força à faire glisser sa nacelle dans cette petite crique +ombragée. Elle l'y laissa dans les broussailles, et, sautant +sur la rive, elle s'enfonça dans l'épaisseur mystérieuse +du bois.</p> + +<p>Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient poussé, +les sentiers étaient plus étroits et plus sombres que par +le passé. Plusieurs avaient été envahis par la végétation. +Lucrezia eut peine à se reconnaître, à retrouver les chemins +où jadis elle eût marché les yeux fermés. Elle chercha +bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant +avait coutume de l'attendre, et qui portait encore ses initiales +creusées par lui avec un couteau. Ces caractères +étaient désormais bien difficiles à reconnaître; elle les +devina plutôt qu'elle ne les vit. Enfin, elle s'assit sur +l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses réflexions. +Elle repassa dans sa mémoire les détails et l'ensemble +de sa première passion, et les compara avec ceux +de la dernière, non pour établir un parallèle entre deux +hommes qu'elle ne songeait pas à juger froidement, mais +pour interroger son propre cœur sur ce qu'il pouvait encore +ressentir de passion et supporter de souffrances. +Insensiblement elle se représenta avec suite et lucidité +toute l'histoire de sa vie, tous ses essais de dévouement, +tous ses rêves de bonheur, toutes ses déceptions et toutes +ses amertumes. Elle fut effrayée du récit qu'elle se faisait +de sa propre existence, et se demanda si c'était bien +elle qui avait pu se tromper tant de fois, et s'en apercevoir +sans mourir ou sans devenir folle.</p> + +<p>Il est peu d'instants dans la vie où une personne de ce +caractère ait une faculté aussi nette de se consulter et de +se résumer.</p> + +<p>Les âmes dépourvues d'égoïsme et d'orgueil n'ont pas +une vision bien nette d'elles-mêmes. A force d'être capables +de tout, elles ne savent pas bien de quoi elles sont +capables. Toujours remplies de l'amour des autres et +préoccupées du soin de les servir, elles arrivent à s'oublier +jusqu'à s'ignorer. Il n'était peut-être pas arrivé à +la Floriani de s'examiner et de se définir trois fois en +sa vie.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore +jamais fait aussi complétement et avec une si entière +certitude. Ce fut aussi la dernière fois qu'elle le fit, tout +le reste de sa vie étant la conséquence prévue et acceptée +de ce qu'elle put constater en ce moment solennel.</p> + +<p>—«Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il +aussi ardent que le premier? Il l'a été davantage, mais +il ne l'est déjà plus. Karol a détruit presque aussi vite +que Memmo les illusions du bonheur.</p> + +<p>«Mais ce dernier amour, déjà privé d'espérance, est-il +moins profond et moins durable? Je le sens encore si +tendre, si dévoué, si maternel, qu'il ne m'est point possible +d'en prévoir la fin, et en cela il diffère du premier. +Car je m'étais dit que si Memmo me trompait, je cesserais +de l'aimer, au lieu que je me sens désabusée aujourd'hui +sans pouvoir me convaincre que je pourrai guérir. +Il est vrai que j'ai pardonné beaucoup et longtemps à +Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d'une +diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui +l'affection persiste et ne diminue point en raison +de ma souffrance.</p> + +<p>«D'où vient cela? Était-ce la faute de Memmo ou la +mienne, si, plus jeune et plus forte, je me détachais de +lui plus aisément que je ne puis le faire aujourd'hui de +Karol? C'était peut-être un peu sa faute, mais je pense +que c'était encore plus la mienne.</p> + +<p>«C'était surtout la faute de la jeunesse. L'amour était +lié alors en nous au sentiment et au besoin d'être heureux. +Je me croyais aveuglément dévouée, et dans toutes +mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne résista +point à des sacrifices trop grands et trop répétés, c'est +qu'à mon insu j'avais un fonds de personnalité. N'est-ce +point le fait et le droit de la jeunesse? Oui, sans doute, +elle aspire au bonheur, elle se sent des forces pour le +chercher, et croit qu'elle en aura pour le retenir. Elle ne +serait point l'âge de l'énergie, de l'inquiétude et des +grands efforts, si elle n'était mue par l'ambition des +grandes victoires et l'appétit des grandes félicités.</p> + +<p>«Aujourd'hui, que me reste-t-il de mes illusions successives! +la certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne +devaient pas se réaliser. C'est ce qu'on appelle la raison, +triste conquête de l'expérience! Mais comme il n'est pas +plus facile de chasser la raison quand elle vient habiter +en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas +assez forts pour la recevoir, il serait vain et coupable, +peut-être, de maudire ses froids bienfaits, ses durs conseils. +Allons, voici le jour de te saluer et de t'accepter, +sagesse sans pitié, jugement sans appel!</p> + +<p>«Que veux-tu de moi? parle, éclaire; dois-je m'abstenir +d'aimer? Ici tu me renvoies à mon instinct; suis-je +encore capable d'aimer? Oui, plus que jamais, puisque +c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre avec +intensité par la douleur; si je ne pouvais plus aimer, je +ne pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et +j'existe.</p> + +<p>«Alors, à quoi faut-il renoncer? à l'espérance du bonheur? +Sans doute; il me semble que je ne peux plus espérer; +et pourtant l'espérance, c'est le désir, et ne pas +désirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et aux +droits de l'humanité. La raison ne peut rien prescrire +qui soit en dehors des lois de la nature!»</p> + +<p>Ici, Lucrezia fut embarrassée. Elle rêva longtemps, se +perdit dans des divagations apparentes, dans des souvenirs +qui semblaient n'avoir rien de commun avec sa recherche +laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur aux +âmes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce +dédale, et reprit ainsi son raisonnement. Patience, lecteur, +si tu es encore jeune, il te servira peut-être à toi-même.</p> + +<p>«C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de définir le bonheur. +Il y en a de plusieurs sortes, il y en a pour tous les +âges de la vie. L'enfance songe à elle-même, la jeunesse +songe à se compléter par un être associé à ses propres +joies; l'âge mûr doit songer que, bien ou mal fournie, sa +carrière personnelle va finir, et qu'il faut s'occuper exclusivement +du bonheur d'autrui. Je m'étais dit cela avant +l'âge, je l'avais senti, mais pas aussi complétement que +je peux et que je dois le croire et le sentir aujourd'hui. +Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les satisfactions +qui auront mon <i>moi</i> pour objet. Est-ce que j'aime mes +enfants à cause du plaisir que j'ai à les voir et à les caresser? +Est-ce que mon amour pour eux diminue quand +ils me font souffrir? C'est quand je les vois heureux que +je le suis moi-même. Non, vraiment, à un certain âge, +il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En +chercher un autre est insensé. C'est vouloir violer la loi +divine, qui ne nous permet plus de régner par la beauté +et de charmer par la candeur.</p> + +<p>«J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux +ceux que j'aime, sans m'inquiéter, sans seulement m'occuper +de ce qu'ils me feront souffrir. Par cette résolution, +j'obéirai au besoin d'aimer que j'éprouve encore et aux +instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je ne demanderai +plus l'idéal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme +à l'amour, la justice et la raison à la nature humaine. +J'accepterai les erreurs et les fautes, non plus +avec l'espoir de les corriger et de jouir de ma conquête, +mais avec le désir de les atténuer et de compenser, par +ma tendresse, le mal qu'elles font à ceux qui s'y abandonnent. +Ce sera la conclusion logique de toute ma vie. +J'aurai enfin dégagé cette solution bien nette des nuages +où je la cherchais.»</p> + +<p>Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rêva +encore pour se reposer d'avoir pensé. Elle se représenta +l'illusion récente de son bonheur avec Karol et de celui +qu'elle avait cru pouvoir lui donner. Elle se dit que c'était +une faute de sa part d'avoir caressé un si beau rêve, +après tant de déceptions et d'erreurs, et elle se demanda +si elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre à +lui d'avoir été soumise à une si dévorante épreuve.</p> + +<p>Elle avait été si brillante et si suave, cette courte +phase de sa dernière ivresse! c'était la plus complète, la +plus pure de sa vie, et elle était déjà finie pour jamais! +Elle sentait bien qu'il serait inutile d'en chercher une +semblable avec un autre amant, car il n'y avait pas sur +la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi passionnée +que celle de Karol, une âme aussi riche en +transports, aussi puissante pour l'extase et le sentiment +de l'adoration.</p> + +<p>—«Eh bien, n'est-il plus le même? se disait-elle. +Quand le démon qui le tourmente s'endort, ne redevient-il +pas ce qu'il était auparavant? Ne semble-t-il pas, au +contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivré que dans +les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas à +souffrir des jours et des semaines, pour oublier tout, dans +ces heures de célestes ravissements?»</p> + +<p>Mais là elle était arrêtée dans sa chimère par la lumière +funeste qui s'était faite en elle. Elle sentait que son +esprit, plus juste et plus logique que celui de Karol, n'avait +pas la faculté d'oublier en un instant ses propres tortures. +Elle se rappelait, dans ses bras, l'affront que sa +jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait comprendre +ce don terrible et bizarre qu'ont certains êtres de mépriser +ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils méprisent. +Elle ne pouvait plus croire au bonheur, elle ne le sentait +plus. Elle en avait perdu la puissance.</p> + +<p>—«Pardonne-moi, mon Dieu, s'écria-t-elle dans son +cœur, de donner un dernier regret à cette joie parfaite +que tu m'as laissé connaître si tard et que tu me retires +si vite! Je ne blasphémerai point contre ton bienfait; je +ne dirai pas que tu t'es joué de moi. Tu as voulu briser +ma raison, je ne me suis pas défendue. J'ai cédé naïvement, +comme toujours, au délire, et maintenant, dans +ma détresse, je n'oublie pas que cette folie était le bonheur. +Sois donc béni, ô mon Dieu! et, avec toi, la main +qui caresse et qui terrasse!»</p> + +<p>Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en +disant un éternel adieu à ses chères illusions. Elle se +roula par terre, noyée de larmes. Elle exhala les sanglots +qui se pressaient dans sa poitrine en cris étouffés. Elle +voulut donner cours à une faiblesse qu'elle sentait devoir +être la dernière, et à des pleurs qui ne devaient plus +couler.</p> + +<p>Quand elle fut apaisée par une fatigue accablante, +elle dit adieu au vieux olivier, témoin de ses premières +joies et de ses derniers combats. Elle sortit du bois, et +elle n'y revint jamais; mais elle souhaita toujours d'exhaler +son dernier soupir sous cet ombrage tutélaire; et, +chaque fois qu'elle se sentit faiblir, des fenêtres de sa +villa elle regarda le <i>bois sacré</i>, songeant au calice d'amertume +qu'elle y avait épuisé, et cherchant dans le souvenir +de cette dernière crise un instinct de force pour se +défendre et de l'espérance et du désespoir.</p> +<br><br> + + + +<h3>XXX.</h3> + +<br> +<p>Me voici arrivé, cher lecteur, au terme que je m'étais +proposé, et le reste ne sera plus de ma part qu'un acte +de complaisance pour ceux qui veulent absolument un +dénouement quelconque.</p> + +<p>Toi, lecteur sensé, je gage que tu es de mon avis, et +que tu trouves les dénouements fort inutiles. Si je suivais +en ce point ma conviction et ma fantaisie, aucun roman +ne finirait, afin de mieux ressembler à la vie réelle. +Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrêtant +d'une manière absolue par la rupture ou par le bonheur, +par l'infidélité ou par le sacrement? Quels sont les événements +qui fixent notre existence dans des conditions durables? +Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli au monde que +l'antique formule de conclusion: «Ils vécurent beaucoup +d'années et furent toujours heureux.» Cela se disait dans +la littérature antéhistorique, dans les temps fabuleux. +Heureux temps, si l'on croyait à de si doux mensonges!</p> + +<p>Mais aujourd'hui nous ne croyons plus à rien, nous +rions quand nous lisons cette ritournelle charmante.</p> + +<p>Un roman n'est jamais qu'un épisode dans la vie. Je +viens de vous raconter ce qui pouvait offrir unité de +temps et de lieu dans les amours du prince de Roswald +et de la comédienne Lucrezia. Maintenant, est-ce que +vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez +pas me le raconter vous mêmes? Est-ce que vous ne +voyez pas mieux que moi où vont les caractères de mes +personnages? Est-ce que vous tenez à savoir les faits?</p> + +<p>Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous +causerai aucune surprise, puisque je m'y suis engagé. +Ils s'aimèrent longtemps et vécurent très-malheureux. +Leur amour fut une lutte acharnée, à qui absorberait +l'autre. La seule différence entre eux, c'est que la Floriani +eût voulu modifier le caractère et calmer l'esprit de +Karol pour le rendre heureux comme tout le monde, +tandis que lui eût voulu renouveler entièrement l'être +qu'il adorait pour se l'assimiler et goûter avec lui un +bonheur impossible.</p> + +<p>Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y +aurait encore dix volumes à faire, un pour chaque année +qu'ils subirent attachés au même boulet. Ces dix volumes +pourraient être instructifs, mais risqueraient de devenir +encore un peu plus monotones que les deux que voici. +En somme, la Floriani supporta toutes les injustices de +son amant avec une persévérance inouïe, et Karol méconnut +le dévouement et la loyauté de sa maîtresse avec +une obstination inconcevable. Rien ne put le guérir de sa +jalousie, parce qu'il n'était pas dans la nature de sa passion +de s'éclairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut +plus ardemment aimée, et, en même temps, plus calomniée +et plus avilie dans le cœur de son amant.</p> + +<p>Elle avait toujours demandé à Dieu de lui faire rencontrer +une âme exclusivement livrée à l'amour comme +la sienne. Elle fut trop exaucée; celle de Karol lui versa +des torrents d'amour et de fiel, intarissables.</p> + +<p>Ce que Salvator leur avait prédit se réalisa à certains +égards. Le monde découvrit la retraite de la Floriani et +vint l'y saluer. Ses anciens amis accoururent; il y en +eut de toutes sortes. Boccaferri eut son tour, et, par parenthèse, +il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix +ans. Aucun ne causa le plus léger motif de jalousie à +Karol: tous furent l'objet de sa mortelle jalousie et de +son irréconciliable aversion. La Floriani combattit avec +bravoure pour préserver la dignité de ceux qui méritaient +des égards. Elle en abandonna, en riant, quelques-uns +à la férule de Karol, et se préserva du plus grand +nombre. Elle ne voulut pourtant pas être lâche, et chasser, +pour lui complaire, des êtres malheureux et dignes +d'intérêt ou de pitié. Il lui en fit des crimes irrémissibles, +et, dix ans après, quand leur nom revenait dans la conversation, +il s'écriait avec une conviction qui eût été comique +si elle n'eût été déplorable: «Je ne pourrai jamais +oublier <i>le mal</i> que m'a fait cet homme-là!» Et tout +ce mal consistait à n'avoir pas été mis à la porte, sans +motif, par la Floriani.</p> + +<p>Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le +quitter même pendant quelques moments de l'année. Il +traînait sa jalousie partout, il abhorrait les postillons et +les aubergistes, et ne fermait pas l'œil en voyage, pensant +qu'on allait toujours lui dérober son trésor. Il jetait +l'argent à pleines mains; mais, en amour, il était avare +jusqu'à la frénésie. Quand il était séparé de Lucrezia +pendant quelques semaines, dévoré des mêmes inquiétudes, +il tombait malade, parce qu'il ne voulait les confier +à personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume +sur celle qui les causait innocemment. Elle était +forcée de le rappeler. Il reprenait la santé et la vie dès +qu'il pouvait la faire souffrir.</p> + +<p>Il l'aimait tant, il était si fidèle, si absorbé, si enchaîné, +il parlait d'elle avec tant de respect, que c'eût été une +gloire pour une femme vaine. Mais la Floriani ne détestait +personne assez pour lui souhaiter ce genre de bonheur.</p> + +<p>Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux +volontés acharnées à un but unique. Il ramena la Floriani +à la villa, qui était encore le lieu le plus retiré +qu'ils pussent trouver, et là il réussit à la séquestrer et +à l'isoler si bien, qu'elle passa pour morte longtemps +avant de l'être.</p> + +<p>Elle s'éteignit comme une flamme privée d'air. Son +supplice fut lent, mais sans relâche. Il faut des années +pour détruire à coups d'épingles un être robuste au moral +et au physique. Elle s'habituait à tout; personne ne +savait renoncer comme elle aux satisfactions de la vie. +Elle céda toujours, tout en ayant l'air de se défendre; +elle n'eût résisté qu'à des caprices qui eussent fait le +malheur de ses enfants. Mais Karol, malgré ce qu'il +souffrait de ce partage, n'essaya jamais de les éloigner +un seul instant de leur mère. Il employa tout ce qu'il +possédait d'empire sur lui-même à ne leur jamais laisser +voir qu'elle était sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle +un droit de propriété absolue.</p> + +<p>La comédie fut si bien jouée, et Lucrezia fut si calme +et si résignée, que personne ne se douta de son malheur; +les enfants étaient arrivés à aimer le prince, +excepté Célio, qui était poli avec lui et ne lui parlait +jamais.</p> + +<p>La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le +monde et ses amis. Elle les avait quittés volontairement, +une première fois, elle les quittait encore, par complaisance +il est vrai, mais sans amertume. Elle aimait la +retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrait exclusivement +à l'éducation de ses enfants, et enseignait à +Célio l'art du théâtre, pour lequel il montrait une vocation +passionnée.</p> + +<p>Mais Karol, privé enfin de sujets de jalousie, trouva +le moyen de lutter contre les idées, les études et les +opinions de la Floriani. Il la persécutait poliment et gracieusement +sur toutes choses; il n'était de son goût et +de son avis sur aucune. L'inaction le dévorait; ayant +consacré à la possession d'une femme toutes les puissances +de sa volonté et toutes les minutes de son existence, +il était, au moral, le despote le plus acharné, +comme, au physique, il était le geôlier le plus vigilant. +La pauvre Floriani vit sa dernière consolation empoisonnée, +lorsque l'esprit de contradiction et l'âpreté d'une +controverse puérile et irritante la poursuivirent jusque +dans le sanctuaire de sa vie le plus respectable et le plus +pur. «Elle avait tort de consentir à ce que Célio fût comédien; +c'était un métier infâme. Elle avait tort d'enseigner +le chant à Béatrice, et la peinture à Stella; des +femmes ne doivent point être trop artistes. Elle avait +tort de laisser le père Menapace amasser de l'argent; +enfin, elle avait tort de ne pas contrarier la vocation et +les instincts de tous les siens, outre qu'elle avait tort +d'aimer les animaux, de faire cas des scabieuses, de préférer +le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours +tort.»</p> + +<p>Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'était +plus belle; condamnée à une inaction contraire à +ses besoins d'activité, elle avait pourtant perdu son embonpoint. +Elle était jaune, et, sans ses beaux yeux calmes +et profonds, sans sa distinction et sa grâce tranquille, +sans la franchise de sa physionomie souriante, elle eût +fait peine à voir, après avoir été la plus belle femme de +l'Italie. Il est vrai que le prince la trouvait toujours plus +séduisante et plus dangereuse pour le repos des humains, +à mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidir. Il était aussi +amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader +que les jeunes gens ne deviendraient pas épris d'elle +jusqu'à la folie, si par malheur ils la voyaient.</p> + +<p>Quant à elle, elle se sentit tout à coup lasse d'arriver +aux souffrances et aux infirmités d'une vieillesse prématurée, +sans en recueillir les fruits, sans inspirer de confiance +à son amant, sans avoir conquis son estime, sans +avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse et +non comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle +avait travaillé en vain dans sa jeunesse pour inspirer +l'amour, et dans son âge mûr pour inspirer le respect. +Elle sentait pourtant qu'à ces différents âges elle avait +mérité ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, +un soir, en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir +au milieu de leur sérénité habituelle: «Vous êtes +tout pour moi, et si je désire vivre encore quelques années, +c'est pour vous seuls.»</p> + +<p>En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait comblé la +mesure, avec une goutte d'eau sans doute, mais la coupe +débordait; le vase trop plein et comprimé se brise. La +Floriani garda le silence, même avec Salvator, qui était +venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se réconcilier +bien cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se +brisait, mais elle était brave et ne voulait point croire la +mort prochaine. Elle voulait au moins faire débuter Célio, +marier Stella; la veille de sa mort, elle fit avec eux +les plus beaux projets du monde; mais hélas! l'amour +était sa vie: en cessant d'aimer, elle devait cesser de +vivre.</p> + +<p>Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumière de son +père. Célio l'avait accompagnée; elle paraissait mieux +portante, parce que sa figure était gonflée; elle ne se +plaignait jamais, de peur d'inquiéter ses enfants. Elle +plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle se +leva en entendant sonner le déjeuner. Tout à coup, elle +fit un grand cri, étreignit avec force le cou de son fils, et +retomba en souriant sur la même chaise, où, petite +paysanne, elle avait filé tant de fois sa quenouille chargée +de lin.</p> + +<p>Célio avait vingt deux ans alors, il était grand, beau +et robuste; il prit sa mère dans ses bras la croyant évanouie. +Il marcha ainsi vers le parc; mais, au moment +de franchir la grille, il se trouva en face de Karol et de +Salvator Albani, qui venaient de chercher la Lucrezia +pour déjeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme +une statue. Salvator comprit tout de suite, et sans pitié +pour lui, car il avait bien deviné que la mort de Lucrezia +était son œuvre incessante, il lui dit à voix basse en le +poussant en arrière: «Courez aux autres enfants, emmenez-les, +cela les tuerait. Leur mère est morte!»</p> + +<p>Ce dernier mot frappa au cœur de Célio. Il regarda le +visage de sa mère, il vit qu'elle était morte en effet, +quoiqu'elle eût encore l'œil ouvert et tranquille et la +bouche souriante. Il tomba évanoui avec le cadavre sur +le seuil du parc.</p> + +<p>Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure après, +il était seul, toujours debout devant la grille, pétrifié, +hébété. Il lisait sur une pierre qui se trouvait en face de +lui, un vers que le temps et la pluie n'avaient jamais pu +effacer:</p> + +<blockquote><p> +Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate! +</p></blockquote> + +<p>Il le relisait et cherchait à se rappeler en quelle circonstance +il l'avait déjà remarqué. Il avait perdu le sentiment +de la douleur.</p> + +<p>En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en +finir ainsi avec lui; je n'en dirai plus rien..... à moins +qu'il ne me prenne envie de recommencer un roman où +Célio, Stella, les deux Salvator, Béatrice, Menapace, +Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et même Boccaferri, joueront +leur rôle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer +le personnage principal, sans être forcé de récompenser, +de punir ou de sacrifier un à un tous les autres.</p> + + + + +FIN DE LUCREZIA FLORIANI. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCREZIA FLORIANI *** + +***** This file should be named 16286-h.htm or 16286-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/2/8/16286/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/16286-h/images/01.png b/16286-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b65ca19 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/01.png diff --git a/16286-h/images/02.png b/16286-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7d8d21 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/02.png diff --git a/16286-h/images/03.png b/16286-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5b4b526 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/03.png diff --git a/16286-h/images/04.png b/16286-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6a4a1cc --- /dev/null +++ b/16286-h/images/04.png diff --git a/16286-h/images/05.png b/16286-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..77610ac --- /dev/null +++ b/16286-h/images/05.png diff --git a/16286-h/images/06.png b/16286-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b82399d --- /dev/null +++ b/16286-h/images/06.png diff --git a/16286-h/images/07.png b/16286-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d66fb35 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/07.png diff --git a/16286-h/images/08.png b/16286-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..040eb6b --- /dev/null +++ b/16286-h/images/08.png diff --git a/16286-h/images/09.png b/16286-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c65975 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/09.png diff --git a/16286-h/images/10.png b/16286-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9649fb7 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/10.png diff --git a/16286-h/images/11.png b/16286-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d5eee5a --- /dev/null +++ b/16286-h/images/11.png diff --git a/16286-h/images/12.png b/16286-h/images/12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da99f2a --- /dev/null +++ b/16286-h/images/12.png diff --git a/16286-h/images/13.png b/16286-h/images/13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4ac88f --- /dev/null +++ b/16286-h/images/13.png diff --git a/16286-h/images/14.png b/16286-h/images/14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5135547 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/14.png diff --git a/16286-h/images/15.png b/16286-h/images/15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f9ed0e9 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/15.png diff --git a/16286-h/images/16.png b/16286-h/images/16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e45463a --- /dev/null +++ b/16286-h/images/16.png diff --git a/16286-h/images/17.png b/16286-h/images/17.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b9513f6 --- /dev/null +++ b/16286-h/images/17.png |
