diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:55:09 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:55:09 -0700 |
| commit | abba83cf16fe095a9acfa190576a8549d54aac73 (patch) | |
| tree | a3bac084301b63f7d95b54343134efa686f657fb | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 19201-8.txt | 5080 | ||||
| -rw-r--r-- | 19201-8.zip | bin | 0 -> 89836 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 19201-h.zip | bin | 0 -> 93546 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 19201-h/19201-h.htm | 5934 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 11030 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19201-8.txt b/19201-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e510071 --- /dev/null +++ b/19201-8.txt @@ -0,0 +1,5080 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cymbeline + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 7, 2006 [EBook #19201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 5 + Le roi Lear--Cymbeline. + La méchante femme mise à la raison. + Peines d'amour perdues--Périclès + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ========================================================== + + + + CYMBELINE + + TRAGÉDIE + + + + +NOTICE SUR CYMBELINE + + +Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d'Holinshed sont +les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. Le roi qui lui +donne son nom régnait du temps de César Auguste, selon Holinshed, ce qui +n'a pas empêché Shakspeare de peupler Rome d'Italiens modernes, Iachimo, +Philario, etc. Malgré cette confusion de temps, de noms et de moeurs; +malgré l'invraisemblance de la fable et l'absurdité du plan, Cymbeline +est une des tragédies les plus admirées de Shakspeare. Le personnage +d'Imogène a fait réellement des passions. Que les critiques comparent, +s'ils le veulent, cette pièce à un édifice irrégulier et informe, mais +qu'ils conviennent qu'Imogène est une divinité digne d'orner un temple +de la plus noble architecture. Quoique Posthumus semble le héros de la +pièce, c'est Imogène qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de +sa douceur céleste, de son dévouement et de sa constance. + +Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine à croire à l'infidélité +de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo ses +premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre le +vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu'en disant combien +elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle apparaît dans la +grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce, elle est belle dans le +désert comme à la cour, et ajoute encore à la beauté du paysage dans +lequel Shakspeare a placé les deux jeunes princes. + +Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus +ne serait-il que l'époux adoré d'Imogène, il nous intéresserait; mais il +y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario est un de ces +serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir à représenter, +et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie ait produits; son +effronterie a quelque chose d'amusant; Bélarius, opiniâtre dans son plan +de vengeance, offre un de ces caractères fermes qu'on voit avec plaisir +transplantés du milieu des montagnes et mis tout à coup en présence d'un +courtisan. Ses deux élèves ont déjà l'instinct des grandes âmes; et leur +amitié fraternelle est touchante. + +La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent aussi +à l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul personnage +comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière: on voit en +lui la sottise et l'orgueil d'un prince privé d'éducation; mais il +semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné d'abord pour une +âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil royal, il lui fait +adresser à l'ambassadeur romain une réponse pleine de dignité; soit +qu'il ait cru que, vis-à-vis de l'étranger, l'honneur national peut +enflammer les âmes les plus communes; soit que le poëte ait voulu +insinuer que le rôle des princes leur est souvent tracé d'avance dans +les grandes occasions. + +En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de _Cymbeline_, est d'une +nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s'échappe +volontiers de la cour avec Imogène, et l'on se sent disposé à rêver dans +l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître. + +Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels et des +scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette composition. + +_Cymbeline_ est l'une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour la +première fois dans l'édition in-folio de 1623. Il est impossible de +déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît +probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes raisons +de croire que la _Tempête_ et le _Conte d'hiver_ furent composés à cette +époque, et l'on retrouve, entre ces deux pièces et _Cymbeline_, des +analogies de style, de pensée et d'allure qui semblent indiquer qu'elles +sont toutes trois sorties de la même veine d'esprit. + + + + +PERSONNAGES + +CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne. +CLOTEN, fils de la reine, du premier lit. +LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène. +BELARIUS, seigneur, exilé par Cymbeline, et déguisé sous le nom de Morgan. +GUIDÉRIUS. }fils de Cymbeline, et +ARVIRAGUS, }crus fils de Bélarius + }sous les noms de Polydore et + }de Cadwal. +PHILARIO, ami de Posthumus, } +IACHIMO, ami de Philario, }Italiens +UN FRANÇAIS, ami de Philario. +CAIUS-LUCIUS, général de l'armée romaine. +UN OFFICIER ROMAIN. +PISANIO, attaché au service de Posthumus. +CORNÉLIUS, médecin. +DEUX GENTILSHOMMES. +DEUX GEOLIERS. +DEUX OFFICIERS ANGLAIS. +LA REINE, femme de Cymbeline. +IMOGÈNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage. +HÉLÈNE, suivante d'Imogène. +LORDS, LADYS, SÉNATEURS, ROMAINS, +TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN, +UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN +GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS, +OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS. + + +La scène est tantôt dans la Grande-Bretagne, tantôt en Italie. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +La Grande-Bretagne.--Jardin derrière le palais de Cymbeline. + +_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES. + + +LE PREMIER GENTILHOMME.--Vous ne rencontrez ici personne qui ne fronce +le sourcil. Nos visages n'obéissent pas plus que nos courtisans aux lois +du ciel. Tous retracent la tristesse peinte sur le visage du roi. + +LE SECOND.--Mais quel est le sujet?... + +LE PREMIER.--L'héritière de son royaume, sa fille qu'il destinait au +fils unique de sa femme (une veuve qu'il vient d'épouser), s'est donnée +à un pauvre, mais digne gentilhomme: elle est mariée;--son époux est +banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la tristesse; pour +le roi, je le crois, il est affligé jusqu'au fond du coeur. + +LE SECOND.--Personne autre que le roi? + +LE PREMIER.--Celui aussi qui a perdu la princesse; la reine aussi, qui +souhaitait le plus cette alliance; mais il n'est pas un des courtisans, +quoiqu'ils portent des visages composés sur celui du roi, qui n'ait le +coeur joyeux de ce dont ils affectent de paraître mécontents. + +LE SECOND.--Et pourquoi cela? + +LE PREMIER.--L'homme à qui la princesse échappe est un être trop mauvais +pour une mauvaise réputation; mais celui qui la possède (je veux dire +celui qui l'a épousée, ah! l'honnête homme! et qu'on bannit pour cela), +c'est une créature si accomplie qu'on aurait beau chercher son pareil +dans toutes les régions du monde, il manquerait toujours quelque chose à +celui qu'on voudrait lui comparer. Je ne pense pas qu'un extérieur aussi +beau et une âme aussi noble se trouvent réunis dans un autre homme. + +LE SECOND.--Vous le vantez beaucoup. + +LE PREMIER.--Je ne le vante, seigneur, que d'après l'étendue de son +mérite; je le rapetisse plutôt que je ne le déroule tout entier. + +LE SECOND.--Quel est son nom, sa naissance? + +LE PREMIER.--Je ne puis remonter jusqu'à sa première origine. Sicilius +était le nom de son père, qui s'unit avec honneur à Cassibelan contre +les Romains. Mais il reçut ses titres d'honneur de Ténantius, qu'il +servit avec gloire et avec un succès admiré, et il obtint le surnom de +Léonatus. Il eut, outre le chevalier en question, deux autres fils qui, +dans les guerres de ce temps, moururent l'épée à la main. Leur père, +vieux alors et aimant ses enfants, en conçut tant de chagrin qu'il +quitta la vie: son aimable épouse, alors enceinte du gentilhomme dont +nous parlons, mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l'enfant sous +sa protection, lui donna le nom de Posthumus, l'éleva, et l'attacha à sa +chambre: il l'instruisit dans toutes les sciences dont son âge pouvait +être susceptible; et il les reçut comme nous recevons l'air aussitôt +qu'elles lui furent offertes; dès son printemps, il porta une moisson: +il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle des jeunes gens, +miroir redouté des hommes d'un âge mûr; et pour les vieillards, un +enfant qui guidait les radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il +est banni aujourd'hui, ce qu'elle lui a donné proclame le cas qu'elle +faisait de sa personne et de ses vertus. On peut lire dans son choix, et +juger au vrai quel homme est Posthumus. + +LE SECOND.--Je l'honore sur votre seul récit. Mais, dites-moi, je vous +prie, la princesse est-elle le seul enfant du roi? + +LE PREMIER.--Son seul enfant. Il avait deux fils; et si ce détail vous +intéresse, écoutez-moi. Tous deux furent dérobés de leur chambre; l'aîné +à l'âge de trois ans, et l'autre encore au maillot; jusqu'à cette heure, +pas la moindre conjecture sur ce qu'ils sont devenus. + +LE SECOND.--Combien y a-t-il de cela? + +LE PREMIER.--Vingt ans environ. + +LE SECOND.--Qu'on enlève ainsi les enfants d'un roi! qu'ils fussent si +négligemment gardés, et qu'on ait été si lent dans les recherches qu'on +n'ait pu retrouver leur trace! + +LE PREMIER.--Quelque étrange que cela vous semble, et quoique cette +négligence soit vraiment ridicule, le fait est vrai, seigneur. + +LE SECOND.--Je vous crois. + +LE PREMIER.--Il faut nous taire, voici Posthumus, la reine et la +princesse. + +(Ils sortent.) + +(La reine, Posthumus, Imogène entrent avec leur suite.) + +LA REINE.--Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez jamais en +moi, comme on le reproche à la plupart des marâtres, un oeil malveillant +pour vous. Vous êtes ma captive; mais votre geôlière vous confiera les +clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt que je +pourrai fléchir le courroux du roi, on me verra plaider votre cause; +mais le feu de la colère est encore en lui; et il serait à propos de +vous soumettre à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence +pourra vous inspirer. + +POSTHUMUS.--Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai d'ici +aujourd'hui. + +LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire un tour dans les +jardins, compatissant aux angoisses des amours qu'on traverse, quoique +le roi ait ordonné de ne pas vous laisser ensemble. + +(Elle sort.) + +IMOGÈNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran sait caresser au moment +où elle blesse! Mon cher époux, je crains un peu la colère de mon père, +mais, soit dit sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute +rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; et moi je +soutiendrai ici à toute heure le trait de ses regards irrités, n'ayant +rien qui me console de vivre, si ce n'est la pensée qu'il existe dans le +monde un trésor que je puis revoir encore. + +POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame, ne pleurez plus; si vous +ne voulez m'exposer à me faire soupçonner de plus de faiblesse qu'il ne +convient à un homme. Je veux être l'époux le plus fidèle, qui jamais ait +engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, qui fut +l'ami de mon père; moi, je ne le connais que par lettres. Écrivez-moi +là, ô ma reine! mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût +l'encre être de fiel. + +(La reine entre.) + +LA REINE.--Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas où +s'arrêterait sa colère contre moi. _(À part.)_ Cependant je saurai +diriger ici sa promenade; je ne l'offense jamais qu'il ne paye mes +offenses pour nous réconcilier; il achète chèrement tous mes torts. + +(Elle sort.) + +POSTHUMUS.--Quand nous passerions à nous dire adieu tout le temps qui +nous reste encore à vivre, la douleur de nous séparer ne ferait +qu'augmenter... Adieu. + +IMOGÈNE.--Ah! demeure un moment. Quand tu monterais à cheval uniquement +pour aller prendre l'air, cet adieu serait encore trop court.--Vois, mon +ami, ce diamant était à ma mère; prends-le, mon bien-aimé, mais garde-le +jusqu'à ce que tu épouses une autre femme quand Imogène sera morte. + +POSTHUMUS.--Quoi! quoi! une autre femme? Dieux bienfaisants, +accordez-moi seulement de posséder celle qui est à moi; que les liens de +la mort me préviennent dans mes embrassements si j'en cherche une autre. +(_Il met le diamant à son doigt._) Reste, reste à cette place tant que +le sentiment pourra t'y conserver. (_A Imogène_.) Et vous, la plus +tendre, la plus belle, qui, à votre perte infinie, n'avez reçu que moi +en échange de vous; je gagne encore sur vous quand il s'agit de ces +bagatelles; pour l'amour de moi, portez ceci; c'est une chaîne; je veux +la mettre moi-même à ce beau prisonnier d'amour. + +(Il lui attache un bracelet.) + +IMOGÈNE.--O dieux! quand nous reverrons-nous? + +(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.) + +POSTHUMUS.--Hélas! le roi!... + +CYMBELINE.--Vil objet, va-t'en; disparais de ma vue. Si, après cet ordre +encore, tu fatigues la cour de ton indigne présence, tu meurs. Fuis, ta +vue empoisonne mon sang. + +POSTHUMUS.--Que les dieux vous protègent et bénissent les hommes de bien +que je laisse à votre cour; je m'en vais. + +(Il sort.) + +IMOGÈNE.--La mort n'a point d'angoisses plus douloureuses que celles-ci. + +CYMBELINE.--Fille déloyale, toi qui devrais rajeunir ma vieillesse, tu +accumules un siècle sur ma tête. + +IMOGÈNE.--Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites point de mal par +ces emportements; car je suis insensible à votre courroux: un sentiment +plus rare étouffe en moi toute peine, toute crainte. + +CYMBELINE.--Au delà de toute grâce! de toute obéissance! + +IMOGÈNE.--Au delà de l'espérance! au désespoir!... Dans ce sens, au delà +de toute grâce! + +CYMBELINE.--Tu pouvais épouser le fils unique de la reine. + +IMOGÈNE.--Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j'ai choisi un aigle, +et j'ai évité un faucon dégénéré. + +CYMBELINE.--Tu as choisi un misérable; tu voulais asseoir l'ignominie +sur mon trône. + +IMOGÈNE.--Dites que j'en ai relevé l'éclat. + +CYMBELINE.--O âme vile! + +IMOGÈNE.--Seigneur, c'est votre faute si j'ai aimé Posthumus; vous +l'avez élevé comme le compagnon de mes jeux: il n'est point de femme +dont il ne soit digne; il m'achète plus que je ne vaux, presque de tout +le prix que je lui coûte. + +CYMBELINE.--Quoi! as-tu perdu la raison? + +IMOGÈNE.--Peu s'en faut, seigneur: veuille le ciel me guérir! Oh! que je +voudrais être fille d'un paysan, et que Posthumus fût le fils du berger +voisin! + +(La reine paraît.) + +CYMBELINE.--Femme imprudente, je les ai trouvés encore ensemble; vous +n'avez pas suivi mes ordres, retirez-vous avec elle, et l'enfermez. + +LA REINE, _à Cymbeline_.--J'implore votre patience. (_A Imogène_.) +Silence, ma chère fille, silence.--Bon souverain, laissez-nous seules, +et cherchez dans votre raison quelque consolation pour vous-même. + +CYMBELINE.--Qu'elle languisse en perdant chaque jour une goutte de sang, +et que vieille avant le temps elle meure de sa folie! + +(Il sort.) + +LA REINE, _à Imogène_.--Allons, il faut que vous laissiez passer... +(_Pisanio entre._) Voici votre serviteur. Eh bien! Pisanio, quelles +nouvelles? + +PISANIO.--Le prince, votre fils, a tiré l'épée contre mon maître. + +LA REINE.--Ah! j'espère qu'il n'y a pas de mal? + +PISANIO.--Il aurait pu y en avoir; mais mon maître n'a fait que jouer +plutôt que de combattre, et il n'était pas soutenu par la colère; des +gentilshommes qui se sont trouvés là les ont séparés. + +LA REINE.--J'en suis bien aise. + +IMOGÈNE.--Votre fils est l'ami de mon père; il prend son parti! Tirer +l'épée sur un proscrit! ô le brave prince!--Je voudrais les voir tous +deux dans les déserts de l'Afrique, et moi près d'eux, avec une +aiguille, pour en piquer le premier qui reculerait.--Pourquoi avez-vous +quitté votre maître? + +PISANIO.--Par son ordre. Il n'a pas voulu que je l'accompagne jusqu'au +port; il m'a laissé une note des ordres que j'aurai à remplir quand il +vous plaira d'accepter mon service. + +LA REINE.--Cet homme, jusqu'ici, a été pour vous un serviteur fidèle. +J'ose garantir, sur mon honneur, qu'il le sera toujours. + +PISANIO.--Je remercie humblement Votre Majesté. + +LA REINE, _à Imogène_.--Je vous prie, promenons-nous un moment ensemble. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE II + +Une place publique. + +_Entre_ CLOTEN, DEUX SEIGNEURS. + + +IMOGÈNE, _à Pisanio_.--Avant une demi-heure, je vous prie, revenez me +parler: du moins vous irez voir mon époux à bord. Pour le moment, +laissez-moi. + +(La reine et Imogène sortent ensemble, Pisanio sort par un autre côté.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Je vous conseille, seigneur, de changer de chemise. +La chaleur de l'action vous a fait fumer comme la victime d'un +sacrifice. Quand un air sort, un air entre; et il n'en est point au +dehors qui soit aussi sain que celui qui sort de vous. + +CLOTEN.--Si ma chemise était ensanglantée, alors j'en changerais... +L'ai-je blessé? + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Non, d'honneur, pas même sa patience. + +PREMIER SEIGNEUR.--Blessé? Ah! s'il ne l'est pas, il faut qu'il ait un +corps perméable; c'est un grand chemin pour l'acier s'il n'est pas +blessé. + +SECOND SEIGNEUR, à _part_.--Son acier avait des dettes; il est sorti par +les derrières de la ville. + +CLOTEN.--Le lâche n'osait pas m'attendre. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Non, il allait toujours; mais en avant, vers +ta face. + +PREMIER SEIGNEUR.--Vous attendre? vous avez assez de terres à vous; mais +il a ajouté à vos domaines, il vous a cédé du terrain. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Autant de pouces de terre que tu as +d'océans! Les fats! + +CLOTEN.--Que je voudrais qu'on ne se fût pas mis entre nous! + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Et moi aussi, jusqu'à ce que tu eusses pris +par terre la mesure d'un imbécile. + +CLOTEN.--Mais comment peut-elle aimer ce misérable, et me rebuter, moi? + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Oh! si c'est un péché de bien choisir, elle +est damnée. + +PREMIER SEIGNEUR.--Seigneur, comme je vous l'ai toujours dit, son esprit +et sa beauté ne vont pas ensemble: c'est une belle enseigne; mais je +n'ai vu en elle qu'un esprit peu lumineux. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Elle ne luit pas pour les imbéciles de peur +que la réflexion ne lui fasse tort. + +CLOTEN.--Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais bien qu'il y eût un +peu de mal. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Je ne fais pas le même voeu, à moins que ce +n'eût été la chute d'un âne, ce qui ne serait pas un grand mal. + +CLOTEN.--Voulez-vous nous suivre? + +PREMIER SEIGNEUR.--J'accompagnerai Votre Altesse. + +CLOTEN.--Oui, venez: allons ensemble. + +SECOND SEIGNEUR.--Volontiers, prince. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +L'appartement d'Imogène. + +IMOGÈNE, PISANIO. + + +IMOGÈNE.--Je voudrais que tu te tinsses sur le port pour interroger +toutes les voiles.--S'il m'écrivait, et que sa lettre ne me parvînt pas, +ce serait une aussi grande perte que si c'était des lettres de grâce. +Qu'est-ce qu'il t'a dit en dernier lieu? + +PISANIO.--_Ma reine! ma reine!_ + +IMOGÈNE.--Et alors il agitait son mouchoir. + +PISANIO.--Et il le baisait, madame. + +IMOGÈNE.--Insensible tissu, tu étais plus heureux que moi!--Et ce fut +tout? + +PISANIO.--Non, madame; car aussi longtemps qu'il a pu se faire +distinguer des autres, à mes yeux ou à mes oreilles, il est resté sur le +pont, et me faisant des signes de son gant, de son chapeau, de son +mouchoir, il exprimait de son mieux, par les transports et les +mouvements de son coeur, combien son âme était lente et le vaisseau +prompt à s'éloigner de vous. + +IMOGÈNE.--Tu aurais dû le suivre de l'oeil, et ne le quitter que +lorsqu'il t'aurait paru petit comme une corneille, ou moins encore. + +PISANIO.--C'est ce que j'ai fait, madame. + +IMOGÈNE.--J'aurais brisé les fibres de mes yeux seulement pour le voir, +jusqu'à ce qu'il fût devenu, par l'éloignement, mince comme mon +aiguille. Oui, mes regards l'auraient suivi, jusqu'à ce que de la +grosseur d'un moucheron, il se fût tout à fait évanoui dans l'air; et +alors j'aurais détourné mes yeux et pleuré...--Mais bon Pisanio, quand +recevrons-nous de ses nouvelles? + +PISANIO.--Soyez-en sûre, madame, à la première occasion qu'il pourra +trouver. + +IMOGÈNE.--Je ne lui ai point fait mes adieux. J'avais tant de choses +tendres à lui dire! Avant que j'aie pu lui dire comment je songerai à +lui à certaines heures; quelles seront mes pensées; avant que j'aie pu +lui faire jurer qu'aucune femme d'Italie ne lui ferait trahir mon amour +et son honneur; lui recommander de s'unir à moi en prières, à six heures +du matin, à midi, à minuit (car alors je suis dans les cieux pour lui); +avant que j'aie pu lui donner ce baiser d'adieu, que j'aurais placé +entre deux mots charmants; mon père arrive, et, semblable au souffle +tyrannique du nord, il fait tomber tous nos boutons et les empêche de +pousser. + +(Une dame de la reine entre.) + +LA DAME.--La reine, madame, désire que Votre Altesse se rende auprès +d'elle. + +IMOGÈNE, _à Pisanio_.--Allez exécuter les ordres dont je vous ai chargé, +je vais rejoindre la reine. + +PISANIO.--Je vous obéirai, madame. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Rome.--Appartement de la maison de Philario. + +_Entrent_ PHILARIO, IACHIMO, UN FRANÇAIS, UN HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL. + + +IACHIMO.--Croyez-moi, seigneur; je l'ai vu en Angleterre, sa réputation +allait croissant, on s'attendait à lui voir prouver le mérite qu'on lui +reconnaît aujourd'hui; mais je pouvais alors le regarder encore sans +admiration, quand le catalogue de ses qualités eût été inscrit à son +côté et que j'eusse parcouru article par article. + +PHILARIO.--Vous parlez d'un temps où il n'était pas encore, comme +aujourd'hui, revêtu de tout ce qui en fait un homme accompli, au dedans +et au dehors. + +LE FRANÇAIS.--Je l'ai vu en France; et nous avions là bien des gens qui +pouvaient fixer le soleil d'un oeil aussi ferme que lui. + +IACHIMO.--Cette affaire, d'avoir épousé la fille de son roi, le fait +valoir, je n'en doute point, fort au delà de son mérite; on l'apprécie +d'après la valeur de son amante, bien plus que d'après la sienne. + +LE FRANÇAIS.--Et puis son bannissement... + +IACHIMO.--Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la bannière de la +princesse, pleurent ce douloureux divorce; tout cela sert +merveilleusement à exalter Posthumus. Ne fût-ce que pour prouver le bon +jugement d'Imogène, qu'il serait autrement aisé de nier si elle avait +pris pour époux un mendiant sans autres qualités. Mais comment +arrive-t-il, Philario, qu'il vienne s'établir chez vous? Où votre +liaison s'est-elle formée? + +PHILARIO.--Son père et moi nous avons fait la guerre ensemble, et je ne +dois pas moins que la vie à son père, qui me l'a sauvée plus d'une fois. +Voici l'Anglais. (_Posthumus paraît._) Qu'il soit traité parmi vous avec +les égards que des gentilshommes comme vous doivent à un étranger de sa +qualité. Je vous exhorte tous à lier une plus étroite connaissance avec +ce cavalier, je vous le recommande comme mon digne ami. Je veux lui +donner le temps de montrer son mérite, plutôt que de faire son éloge en +sa présence. + +LE FRANÇAIS, _à Posthumus_.--Seigneur, nous nous sommes connus à +Orléans. + +POSTHUMUS.--Et depuis lors je vous suis resté redevable d'une foule +d'attentions dont je resterai toujours votre débiteur tout en +m'acquittant sans cesse. + +LE FRANÇAIS.--Seigneur, vous estimez trop haut un faible service. Je me +félicitai de vous avoir réconcilié avec mon compatriote; c'eût été une +pitié que de vous laisser rencontrer avec les intentions meurtrières que +vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi légère, une bagatelle. + +POSTHUMUS.--Permettez, seigneur; j'étais alors un jeune voyageur: +j'évitais de m'en rapporter à mes propres lumières, aimant mieux me +laisser guider par l'expérience des autres; mais depuis que mon jugement +s'est formé, si je puis dire, sans offenser personne, qu'il s'est formé, +je ne trouve pas que la querelle fût si frivole. + +LE FRANÇAIS.--D'honneur, elle l'était trop pour mériter d'être décidée +par le fer, surtout entre deux hommes dont l'un aurait très-probablement +immolé l'autre, ou qui seraient restés tous deux sur la place. + +IACHIMO.--Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander quel était le +sujet de ce différend? + +LE FRANÇAIS.--Sans difficulté, je le pense; la querelle fut publique, et +dès lors on peut, sans blesser personne, en faire le récit. C'était à +peu près la même thèse qui fut agitée entre nous l'autre soir, lorsque +chacun de nous fit l'éloge des dames de son pays. Ce gentilhomme +soutenait en ce temps-là, et offrait de le soutenir aux dépens de son +sang, que la sienne était plus belle, plus vertueuse, plus spirituelle, +plus chaste, plus constante et moins abordable qu'aucune des dames les +plus accomplies de France. + +IACHIMO.--Cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien l'opinion qu'en +avait ce gentilhomme doit être usée à présent. + +POSTHUMUS.--Elle conserve toujours sa vertu, et moi mon opinion. + +IACHIMO.--Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la préférence sur +nos dames d'Italie. + +POSTHUMUS.--Quand je serais poussé au point où je le fus en France, je +ne rabattrais rien de son prix, quoique je me déclare ici non son ami, +mais son adorateur. + +IACHIMO.--Aussi belle et aussi vertueuse puisque c'est une espèce de +comparaison qui se tient par la main, c'est trop beau et trop bon pour +quelque dame de Bretagne que ce soit. Si elle surpassait d'autres femmes +que j'ai connues, comme le diamant que vous portez là dépasse en éclat +beaucoup de diamants que j'ai vus, je croirais volontiers qu'elle +surpasse beaucoup de femmes; mais je n'ai pas vu le plus beau diamant, +ni vous la plus belle femme qui soit au monde. + +POSTHUMUS.--Je l'ai louée d'après le cas que j'en fais, comme ce +diamant. + +IACHIMO.--Et combien estimez-vous cette pierre? + +POSTHUMUS.--Plus que les trésors du monde entier. + +IACHIMO,--Ou votre incomparable maîtresse est morte, ou la voilà +au-dessous du prix d'une bagatelle. + +POSTHUMUS.--Vous êtes dans l'erreur: l'une peut s'acheter ou se donner, +s'il se trouve assez de richesses pour la payer, ou de mérite pour +l'obtenir en don. L'autre n'est pas une chose qui se vende, et les dieux +seuls peuvent en faire don. + +IACHIMO.--Et ce don, les dieux vous l'ont fait? + +POSTHUMUS.--Oui, et avec leur secours je le conserverai. + +IACHIMO.--Vous pouvez le posséder en titre. Mais, vous le savez, des +oiseaux étrangers viennent souvent s'abattre sur nos étangs voisins.... +Votre bague aussi, on peut vous la voler: ainsi, de cette paire de +trésors inappréciables que vous possédez, l'un est bien fragile, et +l'autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli pourraient +tenter de vous les enlever tous deux. + +POSTHUMUS.--Votre Italie n'a point de cavalier assez accompli pour +triompher de l'honneur de ma maîtresse, si c'est de la garde ou de la +perte de l'honneur que vous prétendez parler, en disant qu'elle est +fragile. Je ne doute pas que vous n'ayez des filous en abondance, et +pourtant je ne crains rien pour mon anneau. + +PHILARIO.--Restons-en là, messieurs. + +POSTHUMUS.--Très-volontiers. Ce noble seigneur, et je l'en remercie, ne +me traite point en étranger: nous voilà familiers dès l'abord. + +IACHIMO.--En cinq entretiens, pas plus longs que le nôtre, je voudrais +m'établir dans le coeur de votre belle maîtresse, et voir sa vertu +fléchir et prête à céder, si j'avais seulement accès près d'elle et +l'occasion de lui faire ma cour. + +POSTHUMUS.--Non, non. + +IACHIMO.--J'ose parier là-dessus la moitié de ma fortune contre votre +diamant, qui, à mon avis, vaut quelque chose de moins. Mais je fais ma +gageure plutôt contre votre confiance que contre sa réputation; et de +peur que vous vous en offensiez, j'ajoute que j'oserais le tenter avec +quelque femme au monde que ce fût! + +POSTHUMUS.--Vous êtes étrangement abusé par vos idées téméraires: et je +ne doute pas qu'il ne nous arrivât ce que vous méritez dans votre +tentative. + +IACHIMO.--Et quoi? + +POSTHUMUS.--D'être repoussé, quoique votre tentative, comme vous +l'appelez, méritât quelque chose de plus, un châtiment peut-être. + +PHILARIO.--Messieurs, en voilà assez là-dessus: cette vaine dispute +s'est élevée trop tôt; qu'elle meure comme elle est née; je vous prie, +faites plus ample connaissance. + +IACHIMO.--Je voudrais avoir engagé ma fortune et celle de mon voisin au +soutien de ce que j'ai avancé. + +POSTHUMUS.--Quelle dame choisiriez-vous pour l'assaillir? + +IACHIMO.--La vôtre, que vous croyez si bien affermie dans sa constance. +Voulez-vous seulement me recommander à la cour où est votre dame? je +gagerai dix mille ducats contre votre diamant, que, sans autres +avantages que deux entretiens avec elle, je rapporterai de là cet +honneur que vous croyez si bien défendu. + +POSTHUMUS.--Je consens à parier de l'or, contre votre or. Pour mon +anneau, il m'est aussi cher que mon doigt; il en fait partie. + +IACHIMO.--Vous êtes amant, et de là vient votre prudence.--Quand vous +auriez acheté le corps d'une femme un million la drachme, vous ne +pourriez l'empêcher de se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans +l'âme quelques scrupules puisque vous avez peur. + +POSTHUMUS.--Tout ceci n'est qu'un jargon d'habitude; vous portez, +j'espère, des sentiments plus réfléchis. + +IACHIMO.--Je suis maître de mes paroles; et je jure que je veux tenter +l'épreuve dont j'ai parlé. + +POSTHUMUS.--Vous le voulez?--Je ne fais que prêter mon diamant jusqu'à +votre retour.--Qu'on dresse entre nous des conventions. Ma maîtresse +surpasse en vertu toute l'étendue de vos indignes pensées. Je vous défie +dans cette gageure; voilà ma bague. + +PHILARIO.--Je ne souffrirai point qu'elle serve de gage. + +IACHIMO.--Par les dieux, c'en est un. Si je ne vous rapporte pas des +preuves suffisantes que j'ai joui des plus chers appas de votre +maîtresse, mes dix mille ducats sont à vous, et votre diamant aussi; si +je la quitte en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous +fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voilà et mon or, tout est à +vous; mais il me faut votre recommandation, afin de me procurer un plus +libre accès. + +POSTHUMUS.--J'accepte ces conditions. Faisons des conventions entre +nous. Voici seulement ce dont vous me répondrez. Si vous faites ce +voyage pour la séduire, et que vous me démontriez clairement que vous +avez triomphé, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mérite pas notre +dispute. Mais si elle reste fidèle, et que vous ne puissiez me prouver +le contraire, vous me répondrez l'épée à la main, et de votre mauvaise +opinion, et de l'attaque que vous aurez livrée à sa pudeur. + +IACHIMO.--Votre main; l'accord est fait. Nous allons faire régler tout +cela dans les formes, et je pars sur-le-champ pour la Grande-Bretagne, +de peur que notre marché ne prît froid et ne se rompît. Je vais chercher +mon or et faire inscrire le pari. + +POSTHUMUS.--Convenu. + +(Posthumus et Iachimo sortent.) + +LE FRANÇAIS.--Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous? + +PHILARIO.--Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je vous prie, +suivons-les. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Grande-Bretagne.--Appartement dans le palais de Cymbeline. + +LA REINE _paraît avec ses_ DAMES ET CORNÉLIUS _tenant une fiole_. + + +LA REINE, _à ses femmes_.--Tandis que la rosée est encore sur la terre, +allez cueillir ces fleurs; hâtez-vous. Qui de vous en a la liste? + +UNE DES FEMMES.--Moi, madame. + +LA REINE.--Allez. (_Les dames sortent._) Maintenant, monsieur le +docteur, avez-vous apporté ces drogues? + +CORNÉLIUS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les voici. (_Il +présente une petite boîte._) Mais si Votre Majesté me le permet, et +j'espère qu'elle ne s'en offensera pas, ma conscience me force à vous +demander pour quel usage vous avez exigé de moi ces potions +empoisonnées, qui amènent une mort languissante, et sont mortelles +quoique lentes. + +LA REINE.--Je m'étonne, docteur, que vous me fassiez une pareille +question. N'ai-je pas été longtemps votre disciple? Ne m'avez-vous pas +enseigné l'art de composer des parfums, de distiller, de conserver les +fruits? Si bien que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour +pour mes confitures? En étant arrivée là, serez-vous étonné, à moins que +vous ne me supposiez une âme infernale, que je cherche à perfectionner +ma science par de nouvelles expériences? Je veux faire l'essai de ces +compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la peine d'être +pendus; jamais sur aucune créature humaine, afin de connaître leur +force, d'opposer des antidotes à leur activité, et par là d'apprendre +leurs diverses vertus et leurs effets. + +CORNÉLIUS.--Votre Majesté, par ces expériences, ne fera que s'endurcir +le coeur; d'ailleurs on ne voit point ces résultats sans dégoût ni sans +danger. + +LA REINE.--Oh! soyez tranquille.--(_Entre Pisanio._) (_A part_.) Voici +un flatteur de valet; c'est sur lui que je ferai mon premier essai; il +appartient à son maître, et est l'ennemi de mon fils.... Eh bien! +Pisanio? (_A Cornélius_.) Docteur, votre office auprès de moi est fini +pour le moment; allez votre chemin. + +CORNÉLIUS, _s'éloignant et à part_.--Vous m'êtes suspecte, madame; mais +vous ne ferez aucun mal. + +LA REINE, _à Pisanio_.--Écoute, un mot. + +CORNÉLIUS, _à part_.--Je n'aime point cette femme.... Elle croit tenir +des poisons lents et étranges; je connais bien son âme, je ne confierai +pas à une personne aussi perverse des ingrédients d'une nature aussi +infernale; ceux qu'elle possède assoupiront et alourdiront un moment les +sens; peut-être ses essais commenceront-ils par des chiens et des chats, +pour monter ensuite plus haut; mais il n'y a aucun danger dans la mort +apparente qu'elle donnera; elle ne fera que suspendre pour un temps les +esprits, qui renaîtront plus actifs. Elle est trompée par ces faux +effets; et moi, en la trompant ainsi, je n'en suis que plus fidèle. + +LA REINE.--Docteur, je n'ai plus besoin de votre présence jusqu'à ce que +je vous fasse rappeler. + +CORNÉLIUS.--Je prends humblement congé de vous. + +(Il se retire.) + +LA REINE.--Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu qu'avec le temps +ses larmes ne s'arrêteront pas, pour laisser entrer les conseils de la +raison là où règne maintenant la folie? Travaille à cela: et quand tu +viendras me dire qu'elle aime mon fils, je te dirai à l'instant même que +tu es aussi grand que ton maître; plus grand que lui; car sa fortune est +gisante et sans voix, et sa renommée est à l'agonie: il ne peut revenir +ici, ni demeurer où il est.... En changeant d'existence, il ne fera que +changer de misère; et chaque jour en arrivant vient ruiner un jour de sa +vie. Quel est ton espoir, en t'appuyant sur une colonne qui penche et +qu'il sera impossible de relever?--sur un homme qui n'a pas même assez +d'amis pour l'étayer? (_La reine laisse tomber une boîte: Pisanio la +ramasse._) Tu ne connais pas ce que tu tiens là; reçois-le de moi pour +tes services, c'est un élixir de ma composition: il a déjà arraché cinq +fois le roi à la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non, +je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus grandes que je te +destine:--fais sentir à ta maîtresse quelle est sa position; fais-le +comme de toi-même: songe quelle chance t'offre la fortune, songe +seulement que tu conserves toujours ta maîtresse, et de plus tu gagnes +mon fils, qui se souviendra de toi.... J'intéresserai le roi à ton +avancement, quoi que tu puisses désirer; et moi-même alors, moi surtout +qui t'aurai mis sur la voie de mériter les grâces, je m'engage à +récompenser richement ton mérite. Appelle mes femmes: songe à mes +paroles. (_Pisanio sort._) Un valet fin et fidèle qu'on ne peut +ébranler: l'agent de son maître auprès d'elle, et qui lui rappelle sans +cesse de conserver sa main et sa foi à son seigneur. Je lui ai fait là +un don qui, s'il en fait usage, enlèvera à la belle son émissaire auprès +de son doux ami; et elle-même, dans la suite, si elle ne plie pas son +humeur, peut être sûre d'en goûter aussi. (_Pisanio reparaît avec les +dames, qui rapportent des paniers de fleurs._) Fort bien, fort bien: +portez dans mon cabinet ces violettes, ces primevères, ces pervenches: +adieu, Pisanio; songe à ce que je t'ai dit. + +(La reine sort suivie de ses femmes.) + +PISANIO _seul_.--J'y songerai, mais quand je deviendrai infidèle à mon +bon maître, je m'étoufferai de mes propres mains: c'est là tout ce que +je ferai pour toi. + +(Il sort.) + + +SCÈNE VI + +Un autre appartement du palais. + +IMOGÈNE _seule_. + + +IMOGÈNE.--Un père cruel, une belle-mère perfide, un stupide soupirant +près d'une femme mariée, dont l'époux est banni: oh! mon époux! le +comble et la couronne de tous mes chagrins! et des vexations qui se +renouvellent à chaque instant!--Si j'avais été dérobée par des voleurs, +comme mes deux frères, je serais heureuse: mais malheureux ceux que +leurs désirs élèvent trop haut! Heureux, quelque humble que soit leur +état, ceux qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque saison +satisfait.... Quel peut être cet homme? Fi donc! + +(Iachimo entre précédé par Pisanio.) + +PISANIO.--Madame, un noble gentilhomme de Rome vous apporte des lettres +de mon maître. + +IACHIMO.--Vous changez de couleur, madame? Le noble Léonatus est en +sûreté: il salue tendrement Votre Altesse. + +(Il lui présente une lettre.) + +IMOGÈNE.--Je vous remercie, bon seigneur: vous êtes le très-bienvenu. + +IACHIMO, _à part_.--Tout ce qu'elle laisse voir est parfait: si elle est +munie d'une âme aussi rare, c'est ici le phénix de l'Arabie, et j'ai +perdu la gageure. Hardiesse, sois mon amie; audace, arme-moi de pied en +cap, ou bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu'en fuyant, ou plutôt +je fuirai sans avoir combattu. + +IMOGÈNE, _lisant tout haut la lettre_.--_C'est un cavalier de la plus +haute distinction, et auquel de bons offices m'ont infiniment attaché. +Traitez-le en conséquence comme vous estimez votre fidèle_ Léonatus. + +Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est réchauffé jusqu'au fond +par le reste de la lettre: il est tout ému de reconnaissance.--Vous êtes +le bienvenu, digne seigneur, autant que peuvent l'exprimer mes paroles; +et vous l'éprouverez dans tout ce que je pourrai faire pour vous. + +IACHIMO.--Je vous rends grâces, belle dame.--Eh quoi! les hommes +sont-ils insensés? La nature leur aura donné des yeux pour voir l'arche +voûtée des cieux et les richesses de la terre et des mers, pour +distinguer les globes enflammés sur nos têtes, et les pierres semées sur +les rivages; et avec des organes si précieux, nous ne pourrons pas faire +la différence de la laideur et de la beauté! + +IMOGÈNE.--D'où vient votre étonnement? + +IACHIMO.--Cela ne peut être la faute des yeux: des singes et des guenons +placés entre deux créatures semblables bavarderaient de ce côté, et +repousseraient l'autre par des grimaces. Ce n'est pas la faute du +jugement: l'idiot devant cette beauté saurait faire son choix. Ce n'est +pas la passion; car la laideur, mise à côté de cette beauté parfaite, +exciterait le désir à vomir à vide au lieu de le pousser à se +satisfaire. + +IMOGÈNE.--Quelle est donc la cause...? + +IACHIMO.--Le vice blasé, ce désir rassasié mais non satisfait (comme un +vase plein et qui fuit), dévore d'abord l'agneau, et puis est avide de +charogne. + +IMOGÈNE.--Quelle est donc, digne seigneur, la cause de votre agitation? +Êtes-vous bien? + +IACHIMO.--Bien, merci, madame. (_A Pisanio_.) Ami, je vous prie, +ordonnez à mon serviteur de m'attendre là où je l'ai laissé: il est +étranger et susceptible. + +PISANIO.--J'allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil. + +(Il sort.) + +IMOGÈNE.--La santé de mon seigneur continue-t-elle à être bonne? De +grâce, dites-le-moi. + +IACHIMO.--Bonne, madame. + +IMOGÈNE.--Est-il disposé à la gaieté? J'espère qu'il l'est. + +IACHIMO.--Excessivement gai: Rome n'a point d'étranger aussi jovial, +aussi folâtre: on l'appelle le _joyeux Anglais_. + +IMOGÈNE.--Lorsqu'il était ici, il était enclin à la mélancolie, et +souvent sans savoir pourquoi. + +IACHIMO.--Jamais je ne l'ai vu triste. Il y a un Français, son +compagnon, un _monsieur_ d'un rang éminent, qui aime fort à ce qu'il +paraît une jeune Française restée dans son pays; il pousse de profonds +soupirs, comme la flamme d'une fournaise; pendant que le joyeux Anglais +(votre époux, veux-je dire) rit aux éclats et s'écrie: «Comment mes +côtes y résisteront-elles, lorsqu'on songe que l'homme, qui sait par +l'histoire, par tous les récits, par sa propre expérience, ce qu'est la +femme et ce qu'il lui est impossible de ne pas être, va languir en +livrant ses heures de liberté à un esclavage volontaire!» + +IMOGÈNE.--Est-ce que mon époux dit cela? + +IACHIMO.--Oui, madame, en riant jusqu'aux larmes. C'est un amusement que +de se trouver là, et de le voir se moquer du Français. Mais le ciel sait +qu'il est des hommes qui sont bien blâmables. + +IMOGÈNE.--Ce n'est pas lui, j'espère? + +IACHIMO.--Lui? Non. Cependant il devrait recevoir avec plus de +reconnaissance les bontés du ciel envers lui: il y a en lui et en +vous,--que je regarde comme son bien au-dessus de toutes les +richesses;--oui, il y a pour moi des motifs d'admirer et en même temps +de plaindre. + +IMOGÈNE.--Et qui plaignez-vous, seigneur? + +IACHIMO.--Deux créatures du fond du coeur. + +IMOGÈNE.--Suis-je une des deux, seigneur? Vous me regardez; quel ravage +discernez-vous en moi qui mérite votre pitié? + +IACHIMO.--C'est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux et se plaire +dans un cachot auprès d'une chandelle! + +IMOGÈNE.--Je vous prie, seigneur, énoncez plus clairement vos réponses à +mes questions? Pourquoi me plaignez-vous? + +IACHIMO.--Parce que d'autres, j'allais le dire, jouissent de votre...; +mais c'est l'office des dieux d'en tirer vengeance, et ce n'est pas le +mien de parler. + +IMOGÈNE.--Vous paraissez savoir quelque chose qui me concerne ou qui +m'intéresse. Je vous prie, parlez: puisque soupçonner que les choses +vont mal fait souvent plus souffrir que la certitude qu'il en est ainsi; +les faits certains sont au-dessus des remèdes, ou bien connus à temps on +peut y appliquer le remède. Ah! découvrez-moi ce secret qui vous pousse +à parler et que vous retenez. + +IACHIMO.--Si j'avais cette joue pour y reposer mes lèvres; cette main +dont le toucher, le seul toucher devrait forcer un homme au serment de +fidélité; si je possédais cet objet qui captive les regards errants de +mes yeux et les tient attachés sur lui seul; irais-je souiller ma +bouche, comme un réprouvé, sur des lèvres aussi publiques que les degrés +qui conduisent au Capitole; presserais-je de mes mains des mains +flétries par le travail, et plus encore par des parjures journaliers; si +j'allais fixer mes regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes +comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un suif fétide, ne +serait-il pas bien juste que tous les fléaux de l'enfer punissent une +fois une telle trahison? + +IMOGÈNE.--Mon seigneur, je le crains, a oublié la Bretagne. + +IACHIMO.--Et lui-même. Ce n'est pas mon penchant qui me porte à vous +éclairer, à révéler la bassesse de son changement, ce sont vos grâces +qui, du fond de ma conscience muette, attirent malgré moi sur mes lèvres +cet aveu. + +IMOGÈNE.--Je ne veux pas en entendre davantage. + +IACHIMO.--O chère âme, votre sort touche mon coeur d'une pitié qui me +fait mal. Une princesse aussi belle et née dans la puissance, qui +doublerait la grandeur du plus grand roi, être ainsi associée avec de +viles créatures louées avec l'argent même que fournissent vos coffres; +avec d'infâmes aventurières, qui, pour de l'or, jouent avec tous les +maux dont la corruption souille la nature; pestes contagieuses, qui +pourraient empoisonner le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta +n'était pas reine, et vous dégénérez de votre illustre origine. + +IMOGÈNE.--Me venger! et comment me venger? Si ce récit est vrai, car je +porte un coeur qui doit craindre de se laisser trop vite abuser par mes +deux oreilles; si ce récit est vrai, comment pourrais-je me venger? + +IACHIMO.--Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale de Diane entre +des draps glacés, tandis qu'il se livre à de capricieuses prostituées, +au mépris de votre personne, aux dépens de votre bourse? Vengez-vous. Je +me consacre à votre bon plaisir. Amant plus noble que ce déserteur de +votre lit, je resterai fidèle à votre tendresse, toujours discret et +toujours constant. + +IMOGÈNE.--Holà! Pisanio! + +IACHIMO.--Souffrez que je jure sur vos lèvres mon dévouement. + +IMOGÈNE.--Va-t'en!--J'en veux à mes oreilles de t'avoir écouté si +longtemps. Si tu avais de l'honneur, tu m'aurais fait ce récit par +vertu, et non pour la fin que tu te proposes, aussi basse qu'étrange! Tu +outrages un gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu l'es de +l'honneur, et tu tentes de séduire ici une femme qui te méprise comme le +démon. Holà! Pisanio!... Le roi mon père sera instruit de ton audace; +s'il trouve bon qu'un étranger téméraire marchande à sa cour comme dans +une mauvaise maison de Rome, et nous dévoile ses brutales pensées, il a +une cour dont il ne se soucie guère, et une fille qu'il estime bien peu. +Holà! Pisanio! + +IACHIMO.--O heureux Léonatus! je puis bien le dire, la confiance que ta +dame a en toi mérite bien la tienne, et ta parfaite vertu mérite bien +aussi sa tranquille confiance! Vivez longtemps heureuse, vous la dame du +plus digne chevalier dont jamais se soit vanté un pays; vous, sa +maîtresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi mon pardon; +je n'ai parlé ainsi que pour éprouver si votre fidélité était bien +enracinée; je vais rendre votre époux ce qu'il est déjà, l'homme le plus +aimable et le plus fidèle; il possède la charmante sorcellerie de +charmer toutes les sociétés; la moitié du coeur de tous les hommes est à +lui. + +IMOGÈNE.--Vous réparez vos fautes. + +IACHIMO.--Il est assis au milieu des hommes comme un dieu descendu du +ciel, il est paré d'une sorte d'honneur qui surpasse sa beauté mortelle; +ne soyez pas offensée, auguste princesse, si j'ai osé éprouver quel +accueil vous feriez à un faux rapport. Il n'a servi qu'à confirmer +honorablement votre bon jugement dans le choix que vous avez fait d'un +époux si rare, que vous saviez ne pouvoir faillir. C'est l'amitié que +j'ai pour lui qui m'a porté à vous éprouver; mais les dieux vous ont +formée différente de toutes les autres femmes, exempte de faiblesse; je +vous prie, pardonnez-moi. + +IMOGÈNE.--Tout est réparé, seigneur. Disposez de mon pouvoir dans cette +cour. + +IACHIMO.--Recevez mes humbles actions de grâces.--J'avais presque oublié +de faire à Votre Altesse une petite prière, et qui pourtant est +importante, car elle intéresse votre époux; plusieurs amis et moi avons +part aussi à cette affaire. + +IMOGÈNE.--Je vous prie, de quoi s'agit-il? + +IACHIMO.--Une douzaine de nos Romains et votre époux (la meilleure plume +de notre aile), nous avons tous contribué pour une somme destinée à +acheter un présent pour l'empereur; agent des autres, j'en ai fait +l'emplette en France. C'est de la vaisselle d'un rare dessin, et des +bijoux d'une forme exquise et riche; leur valeur est considérable; +étranger comme je suis, je serais désireux de les voir en lieu sûr; vous +plairait-il de les prendre sous votre protection? + +IMOGÈNE.--Volontiers, et j'engage mon honneur à leur sûreté, puisque mon +seigneur y est intéressé; je veux les garder dans ma chambre à coucher. + +IACHIMO.--Ils sont renfermés dans un coffre escorté par mes gens. Je +prendrai la liberté de vous les envoyer, seulement pour cette nuit. +Demain je dois me rembarquer. + +IMOGÈNE.--Oh! non, non. + +IACHIMO.--Il le faut, daignez me le permettre, ou je manquerais à ma +parole en différant mon retour. J'ai traversé les mers en venant de +France, pour tenir ma promesse de voir Votre Altesse. + +IMOGÈNE.--Je vous remercie de votre peine; mais vous ne partirez pas dès +demain? + +IACHIMO.--Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez saluer votre +époux dans une lettre, je vous supplie, écrivez-la ce soir; j'ai déjà +passé le terme marqué pour mon séjour, et le temps presse pour offrir +notre présent. + +IMOGÈNE.--J'écrirai; envoyez-moi votre coffre, il sera gardé avec soin +et fidèlement rendu. Vous êtes le bienvenu. + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Une cour devant le palais de Cymbeline. + +_Entre_ CLOTEN _avec_ DEUX SEIGNEURS. + + +CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant joué de malheur? Je frise le but[1], +et puis je me vois rouler au loin! J'avais sur le coup cent livres de +pari, et il faudra encore qu'un impertinent faquin vienne m'entreprendre +pour avoir juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que je ne +fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré! + +[Note 1: _I kissed the jack_, cochonnet, but.] + +PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagné à cela? Vous lui avez cassé la tête +avec votre boule. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--S'il n'eût pas eu plus de cervelle que celui +qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait pas resté. + +CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de jurer, il n'appartient +pas à aucun des spectateurs de venir interrompre[2] ses jurements, je +crois? + +SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (_à part_) ni de leur couper les +oreilles[3]. + +CLOTEN.--Ce chien de bâtard!--Moi! lui donner satisfaction? Que n'est-il +quelqu'un de mon rang! + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Il serait au rang des fous[4]! + +[Note 2: _To curtail his oath_, mot à mot, couper la queue à ses +jurements, les mutiler.] + +[Note 3: L'autre répond: Ni de leur couper les oreilles, _nor crop +the ears of them_.] + +[Note 4: Jeu de mots sur _rank_, rang et rance; le second seigneur +répond: Sentir le fou.] + +CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant. Peste soit de la +grandeur! je voudrais n'être pas noble comme je suis. On n'ose pas se +battre avec moi, à cause de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois +s'en donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j'aille et vienne +comme un coq dont on ne peut trouver le pair. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Vous êtes à la fois un coq et un chapon, et +vous chantez, coq, avec votre crête. + +CLOTEN.--Vous dites? + +PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que Votre Altesse se +mesure avec le premier venu qu'il lui aura plu d'insulter. + +CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que j'offense mes +inférieurs. + +SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu'à Votre Altesse. + +CLOTEN.--C'est ce que je dis. + +PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un étranger qui est arrivé +ce soir à la cour? + +CLOTEN.--Un étranger! et je n'en sais rien! + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Ah! tu es toi-même un étrange sot[5], et tu +n'en sais rien non plus. + +[Note 5: Jeu de mots sur _strange_, étrange et étranger.] + +PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arrivé; on le croit un des +amis de Léonatus. + +CLOTEN.--De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami en est un autre, quel +qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrivée de cet étranger? + +PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse. + +CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je sans déroger? + +SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez déroger, seigneur. + +CLOTEN.--Cela ne m'est pas aisé, je crois. + +SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Vous êtes un imbécile avoué: et tout ce qui +vient de vous étant d'un imbécile, ne vous fait pas déroger. + +CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai perdu aujourd'hui +aux boules, je le regagnerai le soir avec lui. Venez, allons. + +SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. (_Cloten sort avec le premier +seigneur_.)--Comment une diablesse aussi rusée a-t-elle pu mettre au +monde cet âne? Une femme qui renverse tout avec sa tête; et voilà son +fils à qui on ne ferait pas comprendre qu'en ôtant deux de vingt, il +reste dix-huit.--Hélas! pauvre princesse, divine Imogène! que ne +souffres-tu pas, entre un père que gouverne ta marâtre, une mère qui +trame à tout moment des complots, et un amant plus odieux pour toi que +l'horrible exil de ton cher époux;--plus odieux que cet horrible divorce +qu'il désire!--Que le ciel soutienne les remparts de ta chère vertu; +qu'il affermisse le temple de ta belle âme, afin que tu puisses un jour +résister et posséder et ton époux banni et ce vaste royaume! + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Une chambre à coucher, et dans un coin un coffre. + +IMOGÈNE, _lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie_. + + +IMOGÈNE.--Qui est là? Est-ce vous, Hélène? + +HÉLÈNE.--Que désirez-vous, madame? + +IMOGÈNE.--Quelle heure est-il? + +HÉLÈNE.--Près de minuit, madame. + +IMOGÈNE.--Alors j'ai lu trois heures; mes yeux sont fatigués.--Pliez le +feuillet où j'en suis restée, et allez vous mettre au lit. N'emportez +point le flambeau, laissez-le brûler: et si vous pouvez vous réveiller à +quatre heures, appelez, je vous prie.--Le sommeil me gagne complètement. +(_Hélène sort_.) Dieux, je me mets sous votre garde: protégez-moi, je +vous en supplie, contre les fées et les esprits malfaisants de la nuit. + +(Imogène s'endort.) + +IACHIMO, _sortant du coffre_.--Les grillons chantent: les sens de +l'homme, épuisés par le travail, se réparent dans le repos. Ainsi jadis +notre Tarquin foulait doucement les joncs[6] avant d'éveiller la +chasteté qu'il viola. Cythérée, comme tu es belle dans ton lit! pur lis! +plus blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te donner un +baiser, un seul baiser! Rubis incomparable de ses lèvres, que vous le +rendez précieux! C'est son haleine qui embaume ainsi l'appartement: la +flamme du flambeau s'incline vers elle, et voudrait pénétrer sous ses +paupières pour y voir les lumières qu'elles cachent maintenant sous leur +rideau: globes d'un blanc mêlé d'azur, de l'azur même des cieux.--Mais +mon projet est d'observer la chambre; je vais tout écrire.--Ici des +tableaux.--Là une fenêtre.--Tels sont les ornements de son lit.--Les +tapisseries, les personnages sont ainsi, et ainsi est le contenu du +livre.--Mais quelques signes naturels observés sur son corps seraient un +témoignage plus important que la description de dix mille meubles, et +ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image de la mort, +appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible comme un monument placé +dans une chapelle. (_Prenant le bracelet d'Imogène_.) Viens à moi, +viens: tu es aussi aisé à défaire que le noeud gordien était serré.--Il +est à moi, et ce bracelet sera un témoin extérieur aussi fort que la +conscience à l'intérieur pour désespérer son époux.--Son sein gauche +porte un signe à cinq rayons comme les gouttes de pourpre qui brillent +dans le calice d'une primevère[7]. Voilà une preuve plus forte que +toutes celles que peuvent donner les lois. Ces signes cachés le +forceront de croire que j'ai crocheté la serrure et ravi le trésor de +son honneur. Que me faut-il de plus?--Qu'ai-je besoin d'écrire ce qui +est écrit, imprimé dans ma mémoire? (_Prenant le livre_.)--Elle a lu +bien tard l'histoire de Térée; la feuille est pliée à l'endroit où +Philomèle se rendit.--J'en ai assez: rentrons dans ce coffre et +refermons-en le ressort.--Vite, hâtez-vous, dragons de la nuit: que +l'aurore vienne ouvrir l'oeil du corbeau.--Je vis dans la crainte; +l'enfer est ici pour moi, quoiqu'un ange céleste y repose. (_L'horloge +sonne._) Une, deux, trois: il est temps, il est temps. + +[Note 6: On étendait des joncs sur le parquet des appartements, +comme nous y mettons aujourd'hui des tapis.] + +[Note 7: Shakspeare avait observé la nature, mais il ne la peint pas +ici exactement: ces gouttes de la primevère sont jaunes et non +pourpres.] + +(Il rentre dans le coffre; la scène se ferme.) + + +SCÈNE III + +Une antichambre dans l'appartement d'Imogène. + +_Entre_ CLOTEN ET _les_ DEUX SEIGNEURS. + + +PREMIER SEIGNEUR.--Votre Altesse est l'homme le plus patient dans la +perte, le joueur le plus froid qui ait jamais retourné un as. + +CLOTEN.--Il n'y a pas d'homme que la perte ne rende froid. + +PREMIER SEIGNEUR.--Mais tout le monde ne montre pas une patience aussi +noble que Votre Altesse: vous êtes très-ardent, très-emporté lorsque +vous gagnez. + +CLOTEN.--Le gain donne du courage à tout le monde. Ah! si je pouvais +gagner cette entêtée d'Imogène, je serais assez riche. Le matin +approche, n'est-ce pas? + +PREMIER SEIGNEUR.--Il est jour, seigneur. + +CLOTEN.--Je voudrais bien voir arriver ces musiciens. On me conseille de +lui donner de la musique le matin; on m'a dit que cela pénétrerait. +(_Les musiciens entrent._) Venez, accordez vos instruments; si vous +pouvez la pénétrer avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous +essayerons aussi notre langue; si rien ne réussit, qu'elle reste ce +qu'elle est; mais jamais je ne la céderai.--Imaginez d'abord quelque +chose de piquant et d'exquis, exécutez ensuite un air d'une merveilleuse +douceur, accompagné d'admirables et éloquentes paroles; et puis +laissons-la à ses réflexions. + +(Les musiciens chantent et s'accompagnent.) + + AIR. + + Écoute, écoute, l'alouette chante à la porte des cieux. + Et Phébus va se lever + Pour abreuver ses coursiers à cette source qui repose dans le calice + des fleurs; + Les marguerites clignotantes + Commencent à entr'ouvrir leurs yeux d'or. + Éveille-toi, ma douce maîtresse, + Avec toutes ces choses jolies; + Lève-toi, lève-toi. + +CLOTEN, _aux musiciens_.--En voilà assez. Laissez-nous.--Si ceci +pénètre, je ferai grand cas de votre musique, sinon alors c'est un vice +de son oreille que ni les crins de cheval[8], ni les boyaux de chat, ni +la voix de l'eunuque ne pourront jamais corriger. + +(Les musiciens sortent.) + +[Note 8: _Horse hair and cat's guts_, pour dire les crins de +l'archet et les cordes des instruments.] + +(La reine et Cymbeline paraissent.) + +SECOND SEIGNEUR.--Voici le roi. + +CLOTEN.--Je suis bien aise d'être resté debout si tard; cela fait que je +suis levé de grand matin. En bon père, il ne peut qu'approuver l'hommage +que je viens de rendre.--Salut à Votre Majesté et à ma noble mère. + +CYMBELINE.--Vous assiégez donc la porte de cette fille sévère? Ne +paraîtra-t-elle point? + +CLOTEN.--J'ai attaqué son coeur par la musique; mais elle ne daigne pas +y faire attention. + +CYMBELINE.--L'exil de son amant est trop récent; elle ne l'a pas encore +oublié; mais le temps effacera les traces de son souvenir, et alors elle +est à vous. + +LA REINE.--Vous devez bien des remerciements au roi: il ne laisse +échapper aucune occasion de vous faire valoir auprès de sa fille. Sachez +vous-même mettre de la suite dans vos démarches auprès d'elle: apprenez +à saisir l'occasion favorable; que ses refus augmentent vos +empressements; que les devoirs que vous lui rendez paraissent une +inspiration naturelle; obéissez-lui en toutes choses excepté lorsqu'elle +vous ordonne de vous éloigner d'elle: sur ce seul article soyez +insensible. + +CLOTEN.--Insensible? Pas du tout. + +(Un messager entre.) + +LE MESSAGER.--Avec votre bon plaisir, seigneur, des ambassadeurs sont +arrivés de Rome; l'un d'eux est Caïus-Lucius. + +CYMBELINE.--C'est un digne Romain, quoiqu'il vienne cette fois dans des +intentions hostiles, mais ce n'est pas sa faute. Je veux le recevoir +avec les marques de distinction que je dois à celui qui l'envoie, et, +quant à lui, nous devons nous souvenir de ses bontés passées envers +nous. Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour à votre princesse, venez +nous rejoindre; nous aurons besoin de vous employer auprès de ce +Romain.--Venez, madame. + +(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.) + +CLOTEN.--Si elle est levée, je veux lui parler, si elle ne l'est pas, +qu'elle dorme et rêve à son aise. (_Il frappe._) Holà! peut-on...? Je +sais qu'elle est entourée de ses femmes.--Mais, si je leur dorais la +main. C'est l'or qui achète l'entrée des portes. Oh! oui; fort souvent +il corrompt jusqu'aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs biches +dans les mains du braconnier; c'est l'or qui fait périr l'honnête homme +et sauve le fripon; quelquefois aussi il fait pendre le fripon et +l'honnête homme: que ne peut-il pas faire ou défaire? Je veux me faire +un avocat d'une des femmes d'Imogène; car je n'entends pas encore +moi-même l'affaire.--Avec votre permission. + +(Il frappe encore.) + +UNE SUIVANTE.--Qui est là?--Qui frappe? + +CLOTEN.--Un gentilhomme. + +LA SUIVANTE.--N'est-ce que cela? + +CLOTEN.--Et le fils d'une noble dame. + +LA SUIVANTE, _ouvrant la porte_.--Bien des gens, dont les tailleurs +coûtent aussi cher que le vôtre, ne pourraient pas se vanter de la même +chose.--Que désire Votre Altesse? + +CLOTEN.--La personne de votre maîtresse;--est-elle prête? + +LA SUIVANTE.--Oui, à garder sa chambre. + +CLOTEN.--Cette bourse est à vous: vendez-moi une bonne réputation. + +LA SUIVANTE.--Comment, ma bonne réputation? ou s'agit-il de dire ce que +je croirai être du bien de vous?--La princesse.... + +(Entre Imogène.) + +CLOTEN.--Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi prendre votre +douce main. + +IMOGÈNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup trop de peine pour ne +recueillir que des refus; les remerciements que vous aurez de moi, c'est +de m'entendre dire que je suis très-avare de remerciements et que je +n'en ai pas de reste pour vous. + +CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure. + +IMOGÈNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela aurait fait le +même effet sur moi; mais si vous vous obstinez à jurer toujours, votre +récompense sera toujours de voir que je n'y fais pas la moindre +attention. + +CLOTEN.--Ce n'est pas là une réponse. + +IMOGÈNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais que mon silence +ne vous autorisât à dire que je cède. Laissez-moi en paix, je vous +prie.--A ne vous rien cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à +toutes vos plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration +devrait apprendre la discrétion quand on la lui enseigne. + +CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait un péché; je +n'en ferai rien. + +IMOGÈNE.--Les sots ne sont pas des fous. + +CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi? + +IMOGÈNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez patient et je ne +serai plus folle; alors nous serons guéris tous les deux.--Je suis +fâchée, seigneur, que vous me forciez d'oublier les manières d'une femme +bien élevée, en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes, +apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que je vous déclare, +au nom de la vérité, que je ne me soucie pas de vous, et suis si près de +manquer de charité que je vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais +mieux aimé que vous l'eussiez senti que de me le faire dire. + +CLOTEN.--Vous manquez à l'obéissance que vous devez à votre père; car +l'engagement dont vous prétendez être liée avec ce misérable élevé par +charité, nourri de plats froids et des restes de la cour, n'est pas un +engagement; non, ce n'en est pas un. Il peut être permis aux gens de +basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) d'enchaîner +leurs âmes dans les noeuds qu'ils ont tissés eux-mêmes; il n'y a pour +toute conséquence que des marmots et la misère. Mais vous êtes privée de +cette liberté par l'importance de la couronne, et vous n'avez pas le +droit d'en souiller le précieux éclat avec un vil esclave digne de +porter la livrée et les vieux habits d'un maître;--avec un valet, et +moins encore. + +IMOGÈNE.--Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu n'étais que ce +que tu es d'ailleurs, tu serais trop vil pour être le valet de +Posthumus; tu serais assez honoré, et l'envie te trouverait trop +heureux, si, pour récompenser tes vertus, on te nommait le valet du +bourreau dans son royaume; tu serais haï pour être si bien traité. + +CLOTEN.--Que la peste l'étouffe[9]! + +[Note 9: _The south-fogrot him!_] + +IMOGÈNE.--Il ne peut jamais éprouver de malheur plus affreux que celui +d'être seulement nommé par toi.--Le plus grossier vêtement qui ait +seulement couvert son corps est plus précieux pour moi que tous les +cheveux de ta tête, fussent-ils changés en autant d'hommes te +ressemblant.--(_Appelant_.) Pisanio! + +CLOTEN.--Son vêtement! Eh bien! que le diable!... + +(Pisanio paraît.) + +IMOGÈNE.--Pisanio, allez promptement trouver ma suivante Dorothée. + +CLOTEN.--Son vêtement! + +IMOGÈNE.--Je suis obsédée par un insensé; sa présence m'effraye et +m'irrite encore plus.--Allez, je vous prie, et ordonnez à ma suivante de +chercher un bracelet qui, par malheur, a glissé de mon bras. Il vient de +votre maître; et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour +toutes les richesses d'aucun roi de l'Europe. Je crois l'avoir vu ce +matin; je suis certaine qu'il était à mon bras la nuit dernière: je l'ai +baisé. J'espère qu'il n'est pas allé conter à mon seigneur que je donne +des baisers à un autre objet que lui. + +PISANIO.--Il ne peut pas être perdu. + +IMOGÈNE.--Je l'espère; allez, et cherchez-le. + +CLOTEN.--Vous m'avez outragé...--Le plus grossier vêtement! + +IMOGÈNE.--Oui, je l'ai dit, seigneur; si vous voulez m'en faire un +crime, appelez des témoins. + +CLOTEN.--J'en informerai votre père. + +IMOGÈNE.--Votre mère aussi, elle est pleine de bonté pour moi, et +j'espère qu'elle l'interprétera au pire. Je vous laisse, seigneur, à +tout votre mécontentement. + +(Elle sort.) + +CLOTEN.--Je me vengerai.--Son plus grossier vêtement!--Fort bien. + +(Il sort.) + + +SCÈNE IV + +Rome.--Appartement de la maison de Philario. + +_Entrent_ POSTHUMUS et PHILARIO. + + +POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais être sûr de +fléchir le roi comme je suis certain que l'honneur d'Imogène restera +inviolable. + +PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour fléchir le roi? + +POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux révolutions des temps; de +trembler pendant cet hiver, en souhaitant de voir renaître des jours +plus chauds. Cette espérance que trouble la crainte est la stérile +reconnaissance dont je paye votre amitié; si elle m'abandonne, il faudra +que je meure votre débiteur. + +PHILARIO.--Vos vertus et votre société acquittent avec usure tout ce que +je puis faire pour vous.--Maintenant votre roi a reçu des nouvelles du +grand Auguste; Caïus-Lucius remplira sa commission de point en point, et +je pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages, avant +de revoir nos Romains, dont le souvenir est encore tout frais dans la +douleur de ses peuples. + +POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'État, et qu'il n'est pas +probable que je le devienne jamais, je pense que ceci finira par une +guerre. Vous entendrez dire que les légions qui sont aujourd'hui dans +les Gaules sont descendues dans notre courageuse Bretagne avant +d'apprendre la nouvelle qu'elle ait payé un denier du même tribut. Nos +peuples sont mieux disciplinés qu'au temps où César souriait de leur +inexpérience, tout en trouvant que leur valeur méritait qu'il fronçât +les sourcils. Aujourd'hui la discipline est alliée au courage; ceux qui +en feront l'épreuve connaîtront que les Bretons sont un peuple qui se +perfectionne dans ce monde. + +(Entre Iachimo.) + +PHILARIO.--Eh! voilà Iachimo. + +POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont porté sur terre, et les +vents de tous les coins des cieux ont caressé vos voiles pour presser la +course de votre vaisseau. + +PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur. + +POSTHUMUS.--J'espère que la brièveté de la réponse qu'on vous a faite +est la cause de la célérité de votre retour. + +IACHIMO.--Votre épouse est une des plus belles femmes que j'aie jamais +vues. + +POSTHUMUS.--Et en même temps la plus vertueuse, ou que sa beauté aille +briller à une fenêtre pour attirer les coeurs perfides et les tromper +elle-même. + +IACHIMO.--Voici des lettres pour vous. + +POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espère? + +IACHIMO.--Cela est vraisemblable. + +POSTHUMUS.--Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne pendant que vous +y étiez. + +IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'était pas encore arrivé. + +POSTHUMUS, _après avoir lu la lettre_.--Jusqu'ici tout est bien.--Le +diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le trouvez-vous point trop +terne, pour le porter dans vos jours de parure? + +IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la valeur en or.--Je +ferais de grand coeur un voyage deux fois plus loin, pour passer encore +une nuit aussi délicieusement courte que celle dont j'ai joui en +Bretagne; car le diamant est gagné. + +POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour céder. + +IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre épouse est si facile. + +POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de votre perte. Vous +vous souvenez, j'espère, que nous ne devons plus rester amis. + +IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous tenez nos conventions. +Si je ne vous rapportais pas une connaissance approfondie de votre +épouse, j'avoue que notre contestation devait aller plus loin; mais je +m'annonce ici comme un homme qui a gagné à la fois son honneur et votre +bague; et je n'ai fait d'outrage ni à elle ni à vous, n'ayant agi que +d'après votre volonté à tous deux. + +POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous êtes entré dans sa +couche, ma main et ma bague sont à vous, sinon, après l'indigne opinion +que vous avez conçue de sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée +ou moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître, pour le +premier qui les trouvera. + +IACHIMO.--Mes preuves étant aussi près de l'évidence que je vais vous le +faire voir, seigneur, elles doivent d'abord vous persuader; je suis prêt +à les confirmer par serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en +dispensiez quand vous trouverez vous-même que vous n'en avez pas besoin. + +POSTHUMUS.--Poursuivez. + +IACHIMO.--D'abord, sa chambre à coucher, où j'avoue que je n'ai point +dormi en me voyant maître de ce qui méritait bien qu'on veillât; elle +est tendue d'une tapisserie soie et argent; c'est l'histoire de la +superbe Cléopâtre lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le Cydnus +au-dessus de ses rives enflé d'orgueil ou du poids de mille vaisseaux. +Cet ouvrage est à la fois si bien fini et si riche, que le travail et le +prix de la matière s'y disputent l'avantage: je me suis demandé comment +il pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite; les +personnages semblent vivants. + +POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir entendu dire ici par +moi ou par quelque autre. + +IACHIMO.--D'autres détails vous prouveront ce que je sais. + +POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré! + +IACHIMO.--La cheminée est au midi de la chambre, le manteau de la +cheminée représente la chaste Diane au bain: jamais je ne vis statue si +prête à parler, le sculpteur fut une autre nature; dans sa création +muette, il l'a surpassée, au mouvement et à la respiration près. + +POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore avoir apprise par +quelque récit, car ce morceau est renommé. + +IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est décoré de chérubins d'or; les +chenets, que j'oubliais, sont deux amours d'argent, au regard malin, se +tenant sur un pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons. + +POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que vous ayez vu tous +ces objets, et j'admire votre mémoire; mais la description de ce que +contient sa chambre ne vous fait pas gagner la gageure. + +IACHIMO, _tirant le bracelet_.--Eh bien! pâlissez si vous en êtes +capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: voyez, et maintenant tout +est fini. Il faut qu'il se marie à votre diamant que voilà, et je les +garderai l'un et l'autre. + +POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore une fois. Est-ce +bien celui que je lui laissai en partant? + +IACHIMO.--Le même, seigneur, et j'en remercie votre épouse. Elle l'ôta +de son bras; je la vois encore; la grâce de l'action enchérit sur son +présent et me le rendit plus précieux; en me le donnant, elle me dit +qu'elle y tenait naguère. + +POSTHUMUS.--Peut-être elle l'aura détaché pour me l'envoyer. + +IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa lettre? + +POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi cette bague (_il lui +donne la bague_); sa vue me donne la mort. C'est un basilic pour mes +yeux! que l'honneur ne se trouve jamais où est la beauté, la vérité où +est la vraisemblance, l'amour où se trouve un autre homme! Que les +serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui les ont reçus, +qu'elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu, qui n'est que néant; ô +perfidie au delà de toute mesure! + +PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre diamant, il n'est +pas encore gagné. Il est probable qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui +sait, s'il ne lui a pas été dérobé par quelqu'une de ses suivantes que +l'on aura corrompue. + +POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se l'est procuré +ainsi: (_à Iachimo_) allons, rendez-moi ma bague.--Donnez-moi une preuve +plus convaincante, quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car +ceci a été volé. + +IACHIMO.--Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes mains. + +POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: c'est +vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je suis sûr qu'elle n'a pu +le perdre; ses suivantes ont toutes prêté serment et sont des femmes +d'honneur;--elles l'auraient volé, elles! elles se seraient laissé +corrompre, et cela par un étranger! Non, elle s'est livrée à lui. +(_Montrant le bracelet_.) Voilà la preuve de son déshonneur, c'est à ce +prix qu'elle a acheté le nom de prostituée. (_A Iachimo_.) Tenez, prenez +votre salaire, et que tous les démons de l'enfer se partagent entre elle +et vous! + +PHILARIO.--Seigneur, modérez-vous; ce n'est point encore là une preuve +assez forte pour convaincre un homme bien persuadé de... + +POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donnée à lui. + +IACHIMO.--Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant: au-dessous de +son sein, qui mérite bien qu'on le presse amoureusement, est un signe +tout fier de cette charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai baisé; et +quoique rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon ardeur. Vous +rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le sein? + +POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant à me convaincre d'une autre +tache, la plus vaste que puisse contenir l'enfer,--quand elle y serait +toute seule... + +IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage? + +POSTHUMUS.--Épargnez-moi votre arithmétique; ne comptez point vos +triomphes; un seul ou un million, qu'importe. + +IACHIMO.--Je vais le jurer. + +POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous n'avez pas fait ce +que vous dites, vous mentez; et je vous tue si vous osez nier que vous +m'ayez déshonoré. + +IACHIMO.--Je ne nierai rien. + +POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en pièces! J'irai, et +je le ferai en présence de la cour et sous les yeux de son père.--Je +ferai quelque chose... + +(Il sort.) + +PHILARIO.--Il est emporté au delà des bornes de la raison. Vous avez +gagné. Suivons-le, pour détourner la fureur dont il est transporté en ce +moment contre lui-même. + +IACHIMO.--De tout mon coeur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Rome.--Un autre appartement dans la même maison. + +POSTHUMUS _seul_. + + +POSTHUMUS.--L'homme ne pourrait-il trouver un moyen d'être sans que la +femme fût de moitié dans l'oeuvre; nous sommes tous bâtards; et ce +respectable mortel, que je nommais mon père, était je ne sais où lorsque +je fus formé? Un faussaire me fabriqua et fit de moi une pièce fausse. +Cependant ma mère semblait la Diane de son temps, comme ma femme est la +merveille du sien.--Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait un +frein à mes légitimes ardeurs; elle implorait ma réserve avec une +rougeur si pudique, que sa vue seule eût réchauffé le vieux Saturne. Je +la croyais chaste comme la neige qui n'a point encore senti l'atteinte +du soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en une heure! +N'est-ce pas? Peut-être en moins de temps, dès l'abord? Peut-être +n'a-t-il pas eu la peine de parler; et tel qu'un sanglier allemand +parvenu au terme de sa croissance, il n'a fait que crier: Ho! et s'est +satisfait. Il n'aura trouvé aucune résistance; pas même celle qu'il +attendait pour jouir de ce qu'elle devait garder de toute atteinte. Si +je pouvais découvrir en moi ce qui appartient à la femme! car l'homme +n'a point en lui de penchant pour le vice qu'il ne vienne de la femme. +Est-ce le mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme; +quelque flatterie? elle est d'elle; quelque perfidie? c'est encore +d'elle; volupté, mauvaises pensées, d'elle, d'elle; vengeance, d'elle; +ambition, cupidité, orgueil, dédain, caprices, médisance, inconstance, +enfin tous les vices qui ont un nom et que l'enfer connaît, viennent de +la femme en tout ou en partie; mais plutôt en tout. Elles ne sont pas +même constantes dans un vice; elles en changent sans cesse, quittant +toujours un vice, ne fût-il vieux que d'une minute, pour un vice la +moitié plus nouveau. Je veux écrire contre elles; je les déteste, je les +maudis. Oh! il est plus adroit à une véritable haine de prier le ciel +d'accomplir leur volonté; les diables eux-mêmes ne peuvent les mieux +tourmenter. + +(Il sort.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Grande-Bretagne.--Une salle d'apparat dans le palais de Cymbeline. + +_Entrent_ CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et _les seigneurs de la cour_. +CAIUS-LUCIUS _et sa suite entrent du côté opposé_. + + +CYMBELINE, _à Lucius_.--Parle maintenant: que demande César Auguste? + +LUCIUS.--Lorsque Jules César, dont la mémoire vit encore aux yeux des +hommes, et qui servira éternellement de thème aux langues pour raconter, +et aux oreilles pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu'il la +conquit, Cassibelan[10], ton oncle, aussi célèbre par les éloges qu'il +reçut de César que par les exploits qui les méritèrent, se soumit, lui +et ses successeurs, à payer à Rome un tribut annuel de trois mille +pièces d'or: ce tribut, tu as dernièrement négligé de le payer. + +[Note 10: Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même +fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.] + +LA REINE.--Et pour anéantir ce prodige, il en sera toujours de même. + +CLOTEN.--Il passera bien des Césars avant qu'il revienne un autre Jules. +La Bretagne forme à elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer +pour le droit de porter nos nez au milieu du visage. + +LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors pour nous ravir notre +bien, nous l'avons aujourd'hui pour le reprendre. Souvenez-vous, +seigneur, des rois vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples +de notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée de rocs +inaccessibles, ceinte d'écueils et de mers menaçantes, qui ne porteront +jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la +cime des mâts. César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n'est +pas ici qu'il exécuta sa bravade: _Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu_. +Il connut pour la première fois la honte; il se vit repoussé de nos +côtes et deux fois battu; ses vaisseaux, pauvres novices, jouets de nos +terribles mers, ballottés sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se +brisaient de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre +Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse fortune! de +s'emparer de l'épée de César, fit briller la ville de Lud[11] de feux +d'allégresse, et enfla de courage le coeur des Bretons. + +[Note 11: Londres.] + +CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut à payer. Notre royaume est +plus puissant qu'il ne l'était alors; et, comme je l'ai dit, il n'y a +plus de pareils Césars; d'autres pourront avoir le nez crochu, mais le +bras aussi droit, personne. + +CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mère. + +CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent serrer aussi +fort que Cassibelan: je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi: mais +j'ai aussi un bras.--Vraiment, un tribut? Et pourquoi payerions-nous un +tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou +mettre la lune dans sa poche, alors nous lui payerons un tribut pour +revoir la lumière: autrement, seigneur, ne parlons plus de tribut, je +vous en prie. + +CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes Romains eussent +extorqué de nous ce tribut, nous étions libres. L'ambition de César, qui +s'enflait sans cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de +l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le secouer est le +devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous nous vantons d'être. Nous +disons donc que nous eûmes pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos +lois: l'épée de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur +vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorité que nous +tenons en main, quoique Rome s'en irrite. Oui: Mulmutius fut le premier +des Bretons qui ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se +nomma roi. + +LUCIUS.--Je suis fâché, Cymbeline, d'avoir à te déclarer pour ennemi +César Auguste, qui compte plus de rois à ses ordres que tu n'as +d'officiers à ta cour. Au nom de César, je t'annonce la guerre et la +ruine: prévois un orage auquel rien ne pourra résister. Après ce défi, +je te remercie en mon propre nom. + +CYMBELINE.--Tu es le bienvenu, Caïus, ton César m'a fait chevalier; j'ai +passé près de lui une grande partie de ma jeunesse; j'ai recueilli près +de lui cet honneur qu'il cherche aujourd'hui à me ravir; je suis +contraint de le défendre à toute extrémité.--Je suis bien informé que +les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir leurs franchises, sont +maintenant en armes. Si, dans cet exemple, les Bretons ne lisaient pas +leur devoir, ils se montreraient insensibles; c'est ce que César ne les +trouvera pas. + +LUCIUS.--Laissez parler les preuves. + +CLOTEN.--Sa Majesté vous souhaite la bienvenue: passez gaiement avec +nous un jour ou deux, ou plus encore. Après, si vous revenez nous +chercher dans d'autres intentions, vous nous trouverez dans notre +ceinture d'eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous; si vous +échouez dans l'entreprise, nos corbeaux en feront meilleure chère à vos +dépens, et tout finit là. + +LUCIUS.--Comme vous dites, seigneur. + +CYMBELINE.--Je connais les volontés de votre maître; lui, les miennes. +Il ne me reste plus qu'à vous dire: soyez le bienvenu. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Un autre appartement dans le même palais. + +PISANIO _entre, des lettres à la main_. + + +PISANIO.--Quoi! d'adultère? Pourquoi ne me nommes-tu pas le monstre qui +l'accuse? O Posthumus! ô mon maître! quel venin étranger s'est glissé +dans ton oreille! Quel Italien perfide, le poison à la langue comme à la +main[12], a triomphé de ta crédulité trop prompte!--Infidèle? Non, elle +est victime de sa fidélité; et elle soutient plutôt comme une déesse que +comme une épouse des assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon +maître! ton âme devant la sienne est maintenant tombée aussi bas que +l'était ta fortune. Qui? moi, que je la poignarde! _Au nom de +l'affection, de la foi que je t'ai jurée, de mon dévouement à tes +ordres_: Moi! elle! son sang! Si c'est là te rendre un service, que +jamais on ne me tienne pour un homme à services. Quel air ai-je donc +pour paraître dépouillé d'humanité au degré que supposerait cette +action? (_Lisant_.) _Obéis: la lettre que je t'envoie pour elle te +fournira l'occasion de le faire par ses ordres_. Papier infernal, aussi +noir que l'encre qui te couvre, matière insensible, es-tu complice de +cet acte, en conservant à l'extérieur ta blancheur virginale?--La voici. +(_Entre Imogène_.) Je ne sais plus ce qui m'est commandé. + +[Note 12: Déjà les empoisonnements étaient fréquents en Italie.] + +IMOGÈNE.--Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles? + +PISANIO.--Madame, voici une lettre de mon maître. + +IMOGÈNE.--Qui? ton maître? C'est le mien, Léonatus. Oh! il serait bien +savant, l'astronome qui connaîtrait les étoiles comme je connais ses +caractères! le livre de l'avenir lui serait ouvert.--Dieux propices, +faites que tout ce qui est contenu ici ne respire que l'amour, ne parle +que de la santé de mon époux, de son contentement,--non pas pourtant de +ce que nous sommes séparés l'un de l'autre; que plutôt cela l'afflige. +Il est des chagrins salutaires; celui-là est du nombre; c'est un remède +qui fortifie l'amour... Mais, à part cela, qu'il soit content. Bonne +cire, permets... soyez bénies, vous abeilles, qui formez ces sceaux des +secrets. (Les amants et les hommes liés par des pactes dangereux ne font +pas les mêmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons; mais tu +scelles aussi les tablettes de l'amour!... De bonnes nouvelles, grands +dieux! (_Elle lit_.) + +«La justice et le courroux de votre père, s'il venait à me surprendre +dans ses États, ne seront jamais si mortels pour moi que vous ne +puissiez, ô la plus chérie des créatures, me ranimer d'un regard de vos +yeux. Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford; suivez, sur +cet avis, la marche que vous inspirera votre amour. Votre bonheur en +tout est le voeu de celui qui reste fidèle à ses serments, et dont +l'amour va croissant tous les jours. + + «LÉONATUS POSTHUMUS.» + +Oh! un cheval avec des ailes! L'entends-tu, Pisanio? Il est au havre de +Milford. Lis et dis-moi à quelle distance c'est d'ici. Si un homme qui +n'est appelé que par de minces affaires peut à l'aise y arriver en une +semaine, ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidèle +Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du désir de voir ton maître: oh! +laisse-m'en rabattre! tu languis, mais non comme moi; tu languis aussi +de le voir, mais plus faiblement... Oh! non, pas comme moi; car mon +désir est au dessus, au-dessus... réponds et presse tes paroles: un +confident d'amour doit les précipiter, les entasser dans +l'oreille.--Combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux Milford? et sur la +route tu me raconteras par quel bonheur le pays de Galles possède ce +port.--Mais avant tout, comment nous dérober de ces lieux? Et puis +l'espace de temps qui va s'écouler entre le départ et notre retour, +comment l'excuser?... Mais d'abord comment sortir d'ici? pourquoi +fait-on naître ou engendre-t-on des excuses? nous en parlerons plus +tard. De grâce, réponds: combien de vingtaines de milles pourrons-nous +parcourir dans une heure? + +PISANIO.--Une vingtaine, madame, entre deux soleils, c'est assez pour +vous; (_à part_) et trop aussi! + +IMOGÈNE.--Mais, ami, un malheureux qui irait à son supplice ne s'y +traînerait pas si lentement. J'ai ouï parler de ces paris de courses où +les chevaux étaient plus légers que le grain de sable qui glisse dans +nos horloges; mais ce sont de vains propos.--Va, dis à ma suivante +qu'elle feigne une indisposition, qu'elle dise vouloir se rendre auprès +de son père; et prépare-moi à l'instant un habit de cheval aussi simple +que celui que porterait la ménagère d'un franklin[13]. + +[Note 13: Homme libre, propriétaire; ni vilain, ni vassal.] + +PISANIO.--Madame, vous devriez considérer.... + +IMOGÈNE.--Je vois la route qui est devant moi, Pisanio; et rien ici, ni +là, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le reste est enveloppé d'un +brouillard que je ne puis pénétrer. Hâtons-nous, je te prie; fais ce que +je t'ordonne; nous n'avons plus rien à dire. Il ne s'agit plus que de la +route qui mène à Milford. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Le pays de Galles.--Contrée montagneuse, avec une caverne. + +BÉLARIUS _sort de la caverne avec_ GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS. + + +BÉLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe à la maison sous un +toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous, jeunes gens! cette porte vous +apprend à adorer le ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du +matin. Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que des +géants impies peuvent y passer avec leurs turbans, sans saluer le +soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le rocher, mais nous ne sommes +pas aussi ingrats envers toi que des gens d'une vie plus recherchée. + +GUIDÉRIUS.--Je te salue, ciel! + +ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue. + +BÉLARIUS.--Maintenant, à nos exercices de montagnes; montez cette +colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plaines, et +lorsque de cette hauteur vous m'apercevrez petit comme un corbeau, +remarquez bien que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous +pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que je vous ai raconté +des cours, des princes et des intrigues qui se trament à la guerre; +c'est là que le service, quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est +que lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que nous +retirons du profit de toutes les choses que nous voyons. Et souvent, à +notre consolation, nous trouverons que l'escarbot, avec ses ailes dans +un étui[14], vit dans un poste plus sûr que l'aigle aux vastes ailes. +Oh! la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui se passe à +attendre des refus; elle est plus riche que celle qu'on passe à ne rien +faire pour un petit enfant[15], plus fière que celle de l'homme qui se +carre dans un habit de soie qu'il n'a pas payé. Il reçoit le salut de +celui qui lui fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barré. Ce +n'est pas une vie comparable à la nôtre. + +[Note 14: Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans +une espèce d'étui.] + +[Note 15: Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands +héritiers, dont ils négligeaient l'éducation et dépensaient les +revenus.] + +GUIDÉRIUS.--Vous parlez d'après votre expérience: nous, pauvres oiseaux +sans plumes, nous n'avons encore jamais volé hors de la vue du nid, nous +ignorons quel air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette +vie est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse; +elle vous semble plus douce, à vous qui en avez connu une plus dure; +elle convient mieux à la pesanteur de votre âge, mais pour nous c'est +une cellule d'ignorance, un voyage dans un lit, la prison d'un débiteur +qui n'ose pas faire un pas hors des limites. + +ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque nous serons vieux +comme vous? Lorsque nous entendrons la pluie et les vents battre le +triste Décembre, comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, en +discourant ensemble, les heures glacées? Nous n'avons rien vu; nous +vivons à la façon des animaux; subtils comme le renard pour saisir notre +proie, courageux comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons, +notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons un choeur +de notre cage, comme l'oiseau emprisonné, et nous chantons notre +captivité avec l'accent de la liberté. + +BÉLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez seulement les +usures de la capitale, et que vous en eussiez fait la dure expérience; +si vous connaissiez les artifices de la cour, qu'il est aussi difficile +de quitter qu'il l'est de s'y maintenir, où l'instant qui vous amène au +faîte est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est si glissante +que la crainte de choir est aussi funeste que la chute même! Si vous +connaissiez les fatigues de la guerre, ce pénible métier qui semble +chercher seulement le danger au nom de la réputation et de l'honneur, +qui expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son tombeau une +épitaphe calomnieuse, qu'un éloge des belles actions; hélas! combien de +fois est-on puni d'avoir fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est +forcé de sourire au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous +raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon corps est couvert des +marques des épées romaines, et ma réputation prenait rang jadis parmi +les noms des plus célèbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et dès qu'on +parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait guère à être cité; j'étais +alors comme un arbre dont les rameaux sont courbés sous le poids des +fruits; mais dans une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous +voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et me dépouilla de +mes fruits et même de mes feuilles, pour me laisser exposé nu aux +injures de l'air. + +GUIDÉRIUS.--Instabilité de la faveur! + +BÉLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit souvent, que le +crime de deux scélérats dont les faux serments prévalurent sur mon +honneur sans tache. Ils jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les +Romains. De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce rocher et +ces bois ont été mon univers. J'y ai vécu dans une honnête liberté; j'y +ai payé au ciel plus de pieux hommages que dans tout le cours précédent +de ma vie.--Mais ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons +gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier la proie sera le roi +de la fête; il sera servi par les deux autres, et nous ne craindrons +aucun de ces poisons qu'on rencontre dans des lieux de plus grande +apparence. Je vous rejoindrai dans les vallons. (_Guidérius et Arviragus +disparaissent_.) Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles de la +nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils sont les fils du roi, et +Cymbeline ne songe guère qu'ils sont vivants. Ils se croient mes +enfants, et quoique élevés si simplement dans l'obscurité de cette +caverne où il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent +la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions les plus simples et +les plus vulgaires, la nature leur donne un air princier qui surpasse de +bien loin tout l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'héritier de +Cymbeline et de la Bretagne, que le roi son père nommait Guidérius, ô +Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à trois pieds je raconte mes +exploits à la guerre, toute son âme s'élance vers mon récit; lorsque je +dis: «Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon pied sur sa +gorge,» alors son sang royal colore ses joues, il est en nage, il roidit +ses muscles et se met en posture pour représenter l'action que je +raconte. Et son jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une +attitude semblable, anime, échauffe mon récit, et montre que son +imagination va bien plus loin.--Écoutons: ils ont fait lever le gibier. +O Cymbeline! le ciel et ma conscience savent que tu m'as injustement +banni; en revanche, je t'ai volé ces deux enfants à l'âge de trois et de +deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu m'avais dépouillé +de mon héritage. Euriphile, tu fus leur nourrice! ils la prenaient pour +leur mère, et chaque jour ils vont honorer son tombeau: et moi, +Bélarius, qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur +véritable père.--La chasse est en train. + +(Il sort.) + + +SCÈNE IV + +Les environs du havre de Milford. + +PISANIO et IMOGÈNE + + +IMOGÈNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus de cheval, que nous +étions tout près du port. Le désir qu'avait ma mère de me voir +pour la première fois n'était pas aussi violent que celui que +j'éprouve.--Pisanio! mon ami, où est Posthumus!--A quoi penses-tu pour +tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de ton coeur? Un +visage en peinture qui te ressemblerait annoncerait un homme en proie à +une perplexité au delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une +expression moins effrayante, avant que le trouble gagne mes sens plus +rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu cet écrit avec un regard +aussi sinistre? S'il m'apporte des nouvelles agréables[16], annonce-les +moi par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu'à garder cette +expression. (_Elle prend la lettre_.) L'écriture de mon mari! Cette +détestable Italie, décriée par ses poisons, l'aura trompé; sans doute, +il est dans quelque fâcheuse extrémité. Homme[17], parle; tes paroles +peuvent adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais. + +[Note 16: _Summer's news_, nouvelles d'été, nouvelles de beau temps, +bonnes nouvelles.] + +[Note 17: _Man_. Les Espagnols disent aussi _hombre_, en s'adressant +à un inférieur qu'on ne connaît pas; et, dans le style ordinaire. On dit +en France: Hé! l'homme!] + +PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en moi un homme bien +malheureux, bien méprisé par le sort! + +IMOGÈNE, _lisant_.--«Ta maîtresse, Pisanio, s'est prostituée dans mon +lit. Les preuves en reposent au fond de mon coeur sanglant. Je ne parle +pas sur de faibles soupçons; mais d'après des preuves aussi fortes que +ma douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance. Cette +vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger pour moi. Si son manque de foi +n'a pas corrompu la tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t'en +fournirai l'occasion au port de Milford. Je lui écris de s'y rendre: +arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner la preuve certaine +que c'est fait, tu es l'agent de son déshonneur, et je te tiens pour +aussi déloyal qu'elle.» + +PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce papier lui a déjà +coupé la gorge; non, c'est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu +que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du +Nil; sa voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du monde. +Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipère empoisonne tout; +elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.--Madame, comment vous +trouvez-vous? + +IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce d'y +veiller les nuits en songeant à lui? d'y pleurer d'heure en heure? et si +le sommeil saisit la nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve +effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant: est-ce là +être infidèle à sa couche? est-ce cela? + +PISANIO.--Hélas! vertueuse dame! + +IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est témoin... Tu +l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à mes yeux un misérable; +aujourd'hui ton visage me semble assez agréable. Quelque geai[18] +d'Italie, qui a eu le fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse, +je suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche pour être +suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux découdre, mettre en pièces. +Oh! les serments des hommes sont des traîtres qui perdent les femmes! +ton inconstance, ô mon époux, va faire croire que toute apparence +vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au visage qui +l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux femmes. + +[Note 18: Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais +par le fard.] + +PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi. + +IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les hommes fidèles et +honnêtes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon +décrièrent bien des larmes sincères et privèrent de pitié le véritable +malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les +hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront tenus pour +traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens, Pisanio; sois fidèle, +exécute les ordres de ton maître; et quand tu le reverras, raconte-lui +un peu mon obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même, +prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien; +il n'y reste plus autre chose que le désespoir; ton maître n'y est plus, +lui qui en était le trésor! Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être +serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais +lâche. + +PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main. + +IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main, +tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre le suicide une défense divine +qui intimide mon faible bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque +chose devant... attends, attends; je ne veux aucune défense, je suis +prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y a-t-il là? les lettres +de Posthumus fidèle toutes changées en parjures. Loin de moi, +corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc +ainsi que de pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la +malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le +traître en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus, +qui as soulevé ma désobéissance contre le roi, et qui m'as fait +repousser des princes mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était +pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je +m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dégoûté de +celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera +ta mémoire.--Je t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher. Où +est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton maître, lorsque je +désire la même chose. + +PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre d'exécuter +cette action, je n'ai pas fermé l'oeil. + +IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après. + +PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue. + +IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi m'avoir fait parcourir en +vain tant de milles sous un faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage +et la fatigue du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence +aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon parti est pris. +Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour détendre ton arc lorsque tu es en +posture, et que la biche désignée est devant toi? + +PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste emploi, et, durant +cet intervalle, j'ai cherché un expédient. Ma chère maîtresse, +écoutez-moi avec patience. + +IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me suis entendu +nommer une prostituée; mon oreille, frappée à faux, ne peut plus +recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui guérisse celle-là. +Parle. + +PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur +vos pas. + +IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici pour me tuer. + +PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête, mon expédient +tournerait bien.--Il est impossible que mon maître ne soit pas trompé; +quelque scélérat, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette +maudite injure. + +IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine... + +PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous êtes +morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est +l'ordre qu'il m'a donné; votre absence de la cour confirmera mon récit. + +IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-là? Où +habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la +vie, après que je serai morte pour mon époux? + +PISANIO.--Si vous retournez à la cour... + +IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus de démêlés avec +cet insupportable seigneur, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite +était pour moi plus effrayante qu'un siège. + +PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez pas alors +rester en Bretagne. + +IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne +seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits? +Dans le grand livre du monde, notre Bretagne paraît en faire partie, +sans y être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang. Crois, +je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne. + +PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque autre lieu. +Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous +pouviez conformer votre extérieur à l'état de votre fortune, et cacher +sous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril, +vous marcheriez dans une route agréable où vous pourriez voir bien des +choses... Peut-être seriez-vous tout près des lieux où habite Posthumus; +ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du moins +pour que la renommée apportât d'heure en heure, à votre oreille, le +récit fidèle de toutes ses démarches. + +IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que peut courir ma +modestie, ce n'est pas sa mort, et je hasarderai tout. + +PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous faut oublier que +vous êtes une femme, passer du commandement à l'obéissance, dépouiller +cette crainte et cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou +qui sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un courage badin, +être vif à la répartie, impertinent et querelleur comme une belette[19]; +oui, il vous faut oublier aussi ce trésor précieux de vos joues et les +exposer... (O coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs +empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il vous faut +renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui rendaient la grande Junon +jalouse. + +[Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats, +et faire la guerre aux rats et à la vermine.] + +IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me sens presque un +homme. + +PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant ceci, j'avais +préparé un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui +s'en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous, +dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors +d'un jeune homme de votre âge, vous présenter devant le noble Lucius, +lui demander de l'emploi, lui dire quels sont vos talents: il les +connaîtra bientôt si son oreille est sensible aux charmes de la musique. +Je n'en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable, +et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources à l'étranger, vous +me savez riche; je ne manquerai jamais à vos besoins présents ni à ceux +de l'avenir. + +IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De +grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien des choses à considérer; +mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m'enrôle dans +cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d'un prince. +Séparons-nous, je te prie. + +PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur, +si on remarquait mon absence, que je ne fusse soupçonné d'avoir aidé +votre évasion de la cour.--Ma noble maîtresse, prenez cette boîte, je +l'ai reçue de la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes +malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur terre, une gorgée de +cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et +allez vous revêtir de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous +inspirer la meilleure conduite! + +IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Appartement dans le palais de Cymbeline. + +_Entrent_ CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, et _les seigneurs de la +cour_. + + +CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu. + +LUCIUS.--Noble roi, je te rends grâces; j'ai reçu les ordres de mon +empereur; il faut que je parte de ces lieux, et je suis bien fâché +d'être obligé de t'annoncer à Rome pour l'ennemi de mon maître. + +CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer son joug, et +il serait indigne d'un roi de se montrer moins jaloux qu'eux de sa +dignité. + +LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte qui me conduise +jusqu'au havre de Milford.--Madame, que toutes les félicités +accompagnent Votre Majesté et les siens. + +CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour cet office. +N'omettez aucun des honneurs qui lui sont dus. Adieu, noble Lucius. + +LUCIUS.--Votre main, seigneur. + +CLOTEN.--Reçois-la comme celle d'un ami; mais à partir de ce moment je +la tiens pour celle de ton ennemi. + +LUCIUS.--L'événement n'a pas encore nommé le vainqueur, seigneur. Adieu. + +CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le brave Lucius qu'il +n'ait passé la Severn. Soyez heureux! + +(Lucius part.) + +LA REINE.--Il s'en va en fronçant le sourcil: mais c'est un honneur pour +nous de lui en avoir donné sujet. + +CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu général de vos +vaillants Bretons. + +CYMBELINE.--Lucius a déjà mandé à l'empereur ce qui se passe ici. Il +nous importe par conséquent que nos chars et notre cavalerie soient +promptement sur pied. Les forces qu'il a déjà dans la Gaule seront +bientôt rassemblées en corps d'armée, et de là il portera la guerre en +Bretagne. + +LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille s'endormir: +il faut s'en occuper avec diligence et vigueur. + +CYMBELINE.--Comme je m'attendais à ce que les choses se passassent +ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce reine, où est notre fille? Elle +n'a point paru devant le Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs +journaliers. Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse +filiale. Je m'en suis aperçu. Faites-la venir devant nous: nous avons +supporté trop facilement sa désobéissance. + +(Un serviteur sort.) + +LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mène une vie +très-retirée; il n'y a que le temps qui puisse la guérir. Je conjure +Votre Majesté de lui épargner les paroles sévères: c'est une âme si +tendre aux reproches, que les paroles sont des coups pour elle, et les +coups lui donneraient la mort. + +(Le serviteur revient.) + +CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle justifier ses mépris? + +LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses appartements sont +tous fermés, et on n'a point répondu à tout le bruit que nous avons pu +faire. + +LA REINE.--Seigneur, la dernière fois que j'ai été la voir, elle m'a +prié d'excuser sa profonde retraite, y étant forcée par sa mauvaise +santé, et elle m'a prévenue qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle +était obligée de vous rendre chaque jour. Elle m'avait prié de vous en +prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire dans son tort. + +CYMBELINE.--Ses portes fermées, sans qu'on l'ait vue dernièrement! Ciel! +accorde-moi que mes craintes soient fausses! + +(Il sort.) + +LA REINE, _à Cloten_.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez le roi. + +CLOTEN.--Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce vieux serviteur, je +ne l'ai pas vu non plus depuis deux jours. + +LA REINE.--Allez, suivez ses traces. (_Cloten sort_.) Ce Pisanio, si +dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue... Je prie le ciel que son +absence vienne de ce qu'il l'a avalée; car il est persuadé que c'est un +élixir précieux.--Mais elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir +l'aura saisie; ou bien, entraînée par l'ardeur de son amour elle aura +fui vers son cher Posthumus. Sûrement, elle marche à la mort, ou au +déshonneur; et je puis faire bon usage pour mes fins de l'une ou de +l'autre. Elle écartée, c'est moi qui dispose à mon gré de la couronne de +Bretagne. (_Cloten rentre_.) Eh bien! mon fils? + +CLOTEN.--Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi: il est en +fureur: personne n'ose l'approcher. + +LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un lendemain! + +(Elle sort.) + +CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et princesse: elle +possède toutes les brillantes qualités de la cour: elle en a plus à elle +seule qu'aucune dame, que toutes les dames, que toutes les femmes. Elle +a de chacune d'elles ce qu'elle a de mieux, et, formée de cet ensemble, +elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l'aime: mais d'un autre côté +ses dédains pour moi, tandis qu'elle prodigue ses faveurs à ce vil +Posthumus, font si grand tort à son jugement que toutes ses rares +perfections en sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien +plus à me venger d'elle... car les dupes... (_Entre Pisanio_.) Qui va +là? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah! c'est toi, vil entremetteur: +misérable, où est ta maîtresse? Réponds en un mot, ou bien tu vas tout +droit voir les démons. + +PISANIO.--O mon bon prince! + +CLOTEN.--Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le demanderai pas +une fois de plus. Discret scélérat, je tirerai ce secret de ton coeur, +ou je t'ouvre le coeur pour l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus, +duquel on ne pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu d'un +grand poids de bassesse? + +PISANIO.--Hélas! seigneur! comment serait-elle avec lui? Quand a-t-elle +disparu? Posthumus est à Rome. + +CLOTEN.--Où est-elle? Allons, approche encore: point de vaines défaites: +satisfais-moi sans détour; qu'est-elle devenue? + +PISANIO.--O mon digne prince! + +CLOTEN.--O mon digne scélérat! découvre-moi où est ta maîtresse. Au +fait, en un seul mot.--Plus de digne prince!--Parle, ou ton silence te +vaut à l'instant ton arrêt et ta mort. + +PISANIO _lui présente un écrit_.--Eh bien! seigneur, ce papier renferme +l'histoire de tout ce que je sais sur son évasion. + +CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trône d'Auguste. Donne, +ou tu meurs. + +PISANIO, _à part_.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend par cet +écrit peut le faire voyager; mais sans danger pour elle. + +CLOTEN, _lisant_.--Hum! + +PISANIO, _à part_.--Je manderai à mon maître qu'elle est morte. O +Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir un jour en sûreté! + +CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle véritable? + +PISANIO.--Oui, prince, à ce que je crois. + +CLOTEN.--C'est l'écriture de Posthumus; je la connais.--Drôle! si tu +voulais ne pas être un misérable, mais me servir fidèlement, employer +sérieusement ton industrie dans tous les offices dont j'aurais occasion +de te charger; j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu +voulusses l'exécuter à la lettre et loyalement, alors je te croirais un +honnête homme, et tu ne manquerais ni de moyens de subsistance, ni de ma +protection pour avancer ta fortune. + +PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur? + +CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance, tant de +patience, tu restes attaché à la stérile fortune de ce misérable +Posthumus, tu dois, à plus forte raison, par reconnaissance, t'attacher +à la mienne en zélé serviteur. Veux-tu me servir? + +PISANIO.--Seigneur, je le veux bien. + +CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu pas en ta +possession quelque habit de ton ancien maître? + +PISANIO.--Seigneur, j'ai à mon logement l'habit même qu'il portait +lorsqu'il a pris congé de ma dame et maîtresse. + +CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher cet habit: que +ce soit ton premier service; va. + +PISANIO.--J'y vais, seigneur. (Il sort.) + +CLOTEN.--_Te joindre au havre de Milford?_--J'ai oublié de lui demander +une chose; mais je m'en souviendrai tout à l'heure.--Là même, misérable +Posthumus, je veux te tuer.--Je voudrais que cet habit fût déjà venu. +Elle disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulève le coeur) +qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus que de ma noble +personne, ornée de toutes mes qualités. Je veux, revêtu de cet habit, +abuser d'elle; et d'abord le tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle +verra alors ma valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un +tourment. Lui à terre, après ma harangue d'insulte finie sur son +cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce que je veux, comme je le +dis, accomplir pour la vexer, dans les mêmes habits dont elle faisait +tant de cas, alors je la fais revenir à la cour et la fais marcher à +pied devant moi. Elle s'égayait à me mépriser, je m'égayerai aussi moi à +me venger. (_Pisanio revient avec l'habit_.) Sont-ce là ces habits? + +PISANIO.--Oui, mon noble seigneur. + +CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le havre de Milford? + +PISANIO.--A peine peut-elle y être arrivée à présent. + +CLOTEN.--Porte ces vêtements dans ma chambre; c'est la seconde chose que +je t'ai commandée. La troisième est que tu deviennes volontairement muet +sur mes desseins. Songe à m'obéir, et la fortune viendra d'elle-même +s'offrir à toi.--C'est à Milford qu'est maintenant ma vengeance! Que +n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va, sois-moi fidèle. + +(Il sort revêtu de l'habit de Posthumus.) + +PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'être fidèle, c'est devenir ce +que je ne serai jamais, traître à l'homme le plus fidèle.--Va, cours à +Milford, pour n'y pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse +sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent l'empressement +de cet insensé, et qu'un vain labeur soit son salaire! + +(Pisanio sort.) + + +SCÈNE VI + +Devant la caverne de Bélarius. + +_Entre_ IMOGÈNE _en habit d'homme_. + + +IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis +fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade +si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la +montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô +Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du +moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je +ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de +misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou +une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches +mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus +grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les +rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur, +et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je +songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à +défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette +caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas +appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas +triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent +les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est +ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages, +prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais +entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant +que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel +propice! + +(Elle entre dans la caverne.) + +BÉLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as été le +meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons +ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie +cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire +pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur +à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les +cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de +duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même! + +GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude. + +ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est +vigoureux. + +GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous +en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite. + +BÉLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je +ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée. + +GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur? + +BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le +modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un +jeune adolescent. + +(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.) + +IMOGÈNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant +d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou +d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je +n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de +l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la +table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en +priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri. + +GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme? + +ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut +pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange. + +IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour +ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise. + +BÉLARIUS.--Où allez-vous? + +IMOGÈNE.--Au havre de Milford. + +BÉLARIUS.--Quel est votre nom? + +IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il +s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim, +je suis tombé dans cette faute. + +BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres, +et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous +vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras +meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté +pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue. + +GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour +sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce +que je ferais. + +ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je +l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après +une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois +joyeux; car tu rencontres ici des amis. + +IMOGÈNE, _à part_.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel +n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de +ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi, +Posthumus. + +BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin. + +GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir! + +ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de +peines et de dangers! Dieux! + +BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants. + +(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.) + +IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette +étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces +frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que +leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux +jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe, +pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide. + +BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(_Il se +rapproche avec eux d'Imogène_.) Beau jeune homme, entrons. La +conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te +demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te +plaira. + +GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous. + +ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour +l'alouette. + +IMOGÈNE.--Je vous rends grâces. + +ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche. + +(Tous trois entrent dans la caverne.) + + +SCÈNE VII + +Rome. + +_Entrent_ DEUX SÉNATEURS et _des_ TRIBUNS. + + +PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: Puisque les +soldats ordinaires sont maintenant occupés contre les Pannoniens et les +Dalmates, et que les légions des Gaules sont trop faibles pour +entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter +la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, et il vous donne +à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette levée.--_Vive +César!_ + +LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée? + +SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule. + +PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous parlais et que vos +recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre +d'hommes et le moment de leur départ. + +LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Forêt près de la caverne. + +_Entre_ CLOTEN. + + +CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se rejoindre, si +Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que ses habits me vont bien! +Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par +celui qui a fait le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la +femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce +déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me l'avouer tout haut à +moi-même (car il n'y a pas de vanité à parler à son miroir, seul dans sa +chambre), mon corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: je +suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en fortune; j'ai +l'avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance; +je le vaux bien dans les occasions générales, et je me montre mieux que +lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entêtée l'aime +au mépris de moi! + +Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta tête, qui maintenant +s'élève sur tes épaules, dans une heure sera abattue; ta maîtresse +violée et tes habits déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela +fait, je la traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu +d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente son humeur; +elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon cheval est bien +attaché.--Allons, sors mon épée et dans un but sanguinaire. Fortune, +amène-les sous ma main.--Oui, je reconnais ici la description que +Pisanio m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable n'oserait +me tromper. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +A l'entrée de la caverne. + +BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE _sortent de la caverne_. + + +BÉLARIUS, _à Imogène_.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne; +après notre chasse nous viendrons te retrouver. + +ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères? + +IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant nous voyons que +l'argile et l'argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit +la même.--Je suis bien malade. + +GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui. + +IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien; +mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant +même d'être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de +tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je +suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n'est +pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas +très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie, +laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi +mourir puisqu'on y perdra si peu de chose. + +GUIDÉRIUS, _à Imogène_.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et +l'étendue de mon amour égalent celui dont j'aime mon père. + +BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu? + +ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la +moitié de la faute de mon bon frère.--Je ne sais pourquoi j'aime ce +jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien +dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me +demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune +homme! + +BÉLARIUS, _à part_.--O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de +grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires +n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son, +de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc +celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?--Il +est neuf heures du matin. + +ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu. + +IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse. + +ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. (_A Bélarius_.) Allons, seigneur. + +IMOGÈNE, _à part_.--Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de +mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour +tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer, +dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre +rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre +toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue. + +BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il était bien né, +mais tombé dans l'infortune; qu'il était persécuté malhonnêtement, mais +honnête. + +GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit que dans la suite je +pourrais en apprendre davantage. + +BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. (_A Imogène_.)--Nous allons +te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi. + +ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors. + +BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois +l'économe de notre ménage. + +IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché. + +(Imogène rentre dans la caverne.) + +BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le +malheur, paraît issu de nobles ancêtres. + +ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique! + +GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé +nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait +réclamé ses soins. + +ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme +si le soupir n'était ce qu'il est que par le regret de n'être pas +sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'éloigner d'un +temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des +matelots. + +GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en +lui, entrelacent leurs racines. + +ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce +sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante à celle de la vigne +prospère. + +BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va là? + +(Entre Cloten.) + +CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m'a joué.--Je +succombe. + +BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais à +demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque +embûche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'années, et pourtant je suis +certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous. + +GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si +quelqu'un l'accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui. + +(Bélarius et Arviragus sortent.) + +CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques +vils montagnards: j'ai ouï parler de ces gens-là. (_A Guidérius_.)--Qui +es-tu, esclave? + +GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de +répondre au nom _d'esclave_ sans t'assommer. + +CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable... +Rends-toi, voleur. + +GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste +que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus +arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui +es-tu donc pour que je doive te céder? + +CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits? + +GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il +a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu'il me semble. + +CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits. + +GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as +l'air de quelque fou; il me répugne de te battre. + +CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble. + +GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom? + +CLOTEN.--Cloten, coquin! + +GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut +me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère +ou une araignée. + +CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis +le fils de la reine. + +GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance. + +CLOTEN.--Tu n'as pas peur? + +GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris +des fous, je ne les crains pas. + +CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma propre main, j'irai +poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos +têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard. + +(Ils s'éloignent en combattant.) + +(Bélarius et Arviragus rentrent.) + +BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne. + +ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement. + +BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne l'ai vu, mais le +temps n'a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les +saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles...--Je suis +certain que c'était Cloten. + +ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère +vienne à bout de lui; vous dites qu'il est si féroce. + +BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme fait il ne craignait +pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la +cause de la peur. Mais voilà ton frère. + +(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.) + +GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n'y avait +point d'argent dedans; Hercule lui-même n'aurait pu lui faire sauter la +cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait, +cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne. + +BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait? + +GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai coupé la tête +à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait traître, +montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et +ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont +encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud. + +BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus! + +GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à perdre que ce qu'il +jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc +aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair +nous menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter lui seul +tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite +avez-vous découvert dans les bois? + +BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine +raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son +caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au +pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule +l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit à la cour que les +hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur +chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti +redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son +caractère, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il +n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé l'entreprendre, +et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre +que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tête. + +ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel +qu'il soit, mon frère a bien fait. + +BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du +jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin bien long. + +GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait autour de ma gorge, +je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l'anse qui est derrière +notre rocher; qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle +appartient à Cloten, le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en +fais. + +(Il sort.) + +BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais +que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille à merveille. + +ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance tomber sur +moi seul!--Polydore, je t'aime en frère, mais je suis jaloux de cet +exploit: tu me l'as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle +la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l'épreuve. + +BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus +aujourd'hui: ne cherchons point des dangers là où il n'y a pas de +profit. (_A Arviragus_.)--Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et +toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que +cet impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant pour dîner. + +ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le +retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le +sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme +pour un acte de charité. + +(Il sort.) + +BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux +fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous +la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang +royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des +vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe +jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les +forme ainsi sans leçons à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point +reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, à +la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà +produit une aussi riche moisson que si on l'avait semée. Cependant, je +voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et +ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.) + +GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette +lourde tête de Cloten, et de l'envoyer en ambassade à sa mère, comme +otage, en attendant le retour de son corps. + +(Musique solennelle.) + +BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il +résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... Écoutons. + +GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis? + +BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre. + +GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet +instrument n'a pas parlé... Pour ces sons solennels, il faudrait un +événement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des +riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes +et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou? + + +SCÈNE III + +ARVIRAGUS _entre soutenant dans ses bras_ IMOGÈNE _qu'il croit morte_. + + +BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses bras il porte le +triste objet de ces accents que nous blâmions tout à l'heure. + +ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions tant de cas! +J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de seize ans à soixante, avoir +changé mon temps de bondir contre une béquille, que de voir cela. + +GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché sur les bras de +mon frère, tu n'as pas la moitié des grâces que tu avais, lorsque tu te +soutenais toi-même. + +BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton abîme? qui a jamais +pu jeter la sonde pour trouver la côte où ta barque pesante pourrait +aborder? Objet bien-aimé! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir; +mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es mort de +mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé? + +ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lèvres, comme +s'il eût senti en riant non le trait de la mort, mais la piqûre d'un +insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un +coussin. + +GUIDÉRIUS.--En quel endroit? + +ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai cru qu'il +dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui retentissaient trop sous +mes pas. + +GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et sa tombe sera un +lit. Les fées viendront la visiter souvent, et jamais les vers n'oseront +l'approcher. + +ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai dans ces lieux, +Fidèle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu +ne manqueras de primevères, elles ont la douce pâleur de ton visage; ni +de la jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de +l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était pas plus doux +que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, dont le bec charitable fait +affront à ces riches héritiers qui laissent leurs pères gisant sans +monument, viendrait t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de +fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un vêtement de +mousse. + +GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue pas avec ce langage +efféminé sur un sujet aussi sérieux. Ensevelissons-le, et ne différons +plus, par admiration, d'acquitter une dette légitime.--Allons au +tombeau. + +ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous? + +GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile. + +ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un +accent plus mâle, nous chanterons, en le conduisant à la terre, comme +pour notre mère: répétons le même air, les mêmes paroles, et ne +changeons que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle. + +GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je répéterai +les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas +d'accord, sont pires que des temples et des prêtres imposteurs. + +ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter. + +BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les petites. +Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, il était le fils d'une +reine, et s'il est venu en ennemi, souvenez-vous qu'il en a été puni. +Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que +la même poussière, cependant le respect, cet ange du monde, établit une +distance entre les grands et les petits. Notre ennemi était un prince. +Comme ennemi vous lui avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme +il convient à un prince. + +GUIDÉRIUS, _à Bélarius_.--Je vous prie, allez chercher son corps. Le +corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque ni l'un ni l'autre ne sont +en vie. + +ARVIRAGUS, _à Bélarius_.--Si vous voulez l'aller chercher, pendant ce +temps-là nous réciterons notre hymne. Mon frère, commence. (Bélarius +sort.) + +GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête vers l'orient: mon +père a des raisons pour cela. + +ARVIRAGUS.--Il est vrai. + +GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le. + +ARVIRAGUS.--A présent, commence. + + CHANT FUNÈBRE. + + GUIDÉRIUS. + + Ne crains plus les ardeurs du soleil, + Ni les outrages de l'hiver furieux; + Tu as fini ta tâche dans la vie; + Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure. + Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or + Doivent devenir poussière comme les ramoneurs. + + ARVIRAGUS. + + Ne crains plus le courroux des grands; + Tu es au delà de la portée du trait des tyrans. + Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir. + Pour toi, le roseau est égal au chêne, + Et le sceptre, et la science, et la médecine, + Tout doit suivre et rentrer dans la poussière. + + GUIDÉRIUS. + + Ne crains plus l'éblouissant éclair, + + ARVIRAGUS. + + Ni le trait de la foudre redoutée. + + GUIDÉRIUS. + + Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire. + + ARVIRAGUS. + + La joie et les larmes sont finies pour toi. + + TOUS DEUX ENSEMBLE. + + Tous les jeunes amants, oui, tous les amants + Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière. + + GUIDÉRIUS. + + Que nul enchanteur ne te fasse de mal. + + ARVIRAGUS. + + Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile. + + GUIDÉRIUS. + + Que les fantômes non ensevelis te respectent. + + ARVIRAGUS. + + Que rien de funeste n'approche de toi. + + TOUS LES DEUX. + + Goûte un paisible repos, + Et que ta tombe soit renommée. + +(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.) + +GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le. + +BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons +davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus +propres à joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs +visages.--Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris: +elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous. +Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l'écart.--La terre qui +les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines +aussi. + +(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.) + +IMOGÈNE, _se réveillant_.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford; +quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce détour là-bas?--Je vous +prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié +de moi!--J'ai marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et +dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (_Elle voit le +corps de Cloten_.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs +du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espère que +je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une +caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. Mais il n'en est +rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine image formée des vapeurs du +cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien +aveugles!--En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore +dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d'un +roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est +encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et +comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les +habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main, +son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais où +est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est +donc fait!--Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire +chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta +tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as +égorgé ici mon époux!--Qu'écrire et lire soient désormais une trahison! +Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit Pisanio,--il a +abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O +Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc? +Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête. +Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La +scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... Oh! le crime est +évident, évident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un +cordial salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les +sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de +Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage, +afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver. +O mon seigneur, mon seigneur! + +(Elle retombe évanouie à côté du corps.) + +(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.) + +UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes +ordres passé la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre +de Milford; elles sont ici prêtes à agir. + +LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome? + +L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie et des +frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services; +ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de +Sienne. + +LUCIUS.--Quand les attendez-vous? + +L'OFFICIER.--Au premier vent favorable. + +LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la +revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y +veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rêvé dernièrement sur +l'entreprise de cette guerre? + +LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une +vision; j'avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J'ai vu +l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers +cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce +songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès +de l'armée romaine. + +LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais +trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines +annoncent que l'édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou +mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a +horreur de partager la couche d'un défunt et de dormir près d'un mort. +Voyons le visage de ce jeune homme. + +L'OFFICIER, _qui s'approche et le considère_.--Il est vivant, seigneur. + +LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune homme, +instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature à exciter la +curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est +celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce +bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment +est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, qui es-tu? + +IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien +être... Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré +ici par les montagnards. Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je +puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de +plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en +retrouver jamais un pareil. + +LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m'émeuvent autant que la +vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami. + +IMOGÈNE.--Richard du Champ. (_A part_.) Si je fais un mensonge, sans +qu'il nuise à personne; j'espère que les dieux qui m'entendent me le +pardonneront. (_A Lucius._) Vous demandez, seigneur... + +LUCIUS.--Ton nom! + +IMOGÈNE.--Fidèle. + +LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde bien avec ta +fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance +auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, +mais sois sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur, +qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès +de moi que ton propre mérite; viens avec moi. + +IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le +permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la +terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments. +Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages, +prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire... et +les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir +ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger +de moi. + +LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton +maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l'homme. +Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites +que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos +pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi +qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le +peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui +nous servent à relever plus heureux. + +(Ils sortent; Imogène les suit tristement.) + + +SCÈNE IV + +Appartement dans le palais de Cymbeline. + +CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO. + + +CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de l'état de la reine. Une +fièvre allumée par l'absence de son fils, un délire qui met sa vie en +danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène, +ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans +un état désespéré, et cela au moment où des guerres redoutables me +menacent! Son fils, qui me serait à présent si nécessaire, parti aussi! +Tant de coups m'accablent, et me laissent sans espoir... (_A Pisanio_) +Mais toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma fille, et +qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton secret par de cruelles +tortures. + +PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne humblement à votre +bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, je ne sais rien du lieu qu'elle +habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de +revenir. Je conjure Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur. + +PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même qu'elle disparut, cet +homme était ici: j'ose répondre qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera +fidèlement de tous les devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne +manque point d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra à +le découvrir. + +CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix +pour un temps, mais mes soupçons subsistent. + +PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les légions +romaines, toutes tirées des Gaules, ont abordé sur vos côtes avec un +renfort de nobles Romains envoyés par le sénat. + +CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et +de la reine! Je suis accablé par les affaires. + +PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied +sont en état de faire tête à toutes celles dont je vous parle: s'il en +vient davantage, vous êtes prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à +mettre en mouvement toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher. + +CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons face aux +circonstances qui se présentent. Je ne crains point les coups de +l'Italie; mais je déplore les malheurs arrivés ici.--Retirons-nous. + +(Ils sortent.) + +PISANIO, _seul_.--Point de lettre de mon maître depuis que je lui ai +mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est étrange: aucunes nouvelles de +ma maîtresse qui m'avait promis de m'en donner souvent; je ne sais pas +davantage ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale m'environne. +Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, c'est par honnêteté; je +suis fidèle en n'étant pas fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux +du roi même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons au temps +le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port +certains vaisseaux qui n'ont pas de pilote. + +(Il sort.) + + +SCÈNE V + +Devant la caverne. + +BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS _paraissent_. + + +GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous. + +BÉLARIUS.--Fuyons-le. + +ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour +l'enfermer loin de l'action et des aventures? + +GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si +nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, +ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le +temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger après. + +BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là +nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop +récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient +point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre +compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l'aveu de ce que +nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la +torture. + +GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme +celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas. + +ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront +le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si près les feux +de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi +importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où +nous venons? + +BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'armée. Tant +d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont +pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le +roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés +d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir +des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle +brûlant des étés, et à l'âpre froidure des hivers. + +GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce, +seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. +Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si +changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne. + +ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de +n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler +que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; +jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer +sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon +pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de +jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux +ignoré. + +GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me +bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma +vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse +tomber sur ma tête le sort qui m'est dû! + +ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen! + +BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai +point de raison de réserver pour d'autres soucis une vie déjà sur le +déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans +les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je +m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long. +(_A part_.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu'ils +sont nés princes. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp des Bretons. + +POSTHUMUS _entre, un mouchoir sanglant à la main_. + + +POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c'est moi qui ai +souhaité de te voir teint de cette couleur. Vous, époux, si vous suiviez +tous mon exemple, combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon +chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! Pisanio! un bon +serviteur n'exécute pas tous les ordres de son maître: il n'est obligé +d'obéir qu'à ceux qui sont justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes +fautes, je n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez alors +conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se repentir, et vous m'auriez +frappé, moi, malheureux, bien plus digne qu'elle de votre vengeance. +Mais, hélas! il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères +faiblesses; c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles chutes, +tandis que vous permettez à d'autres d'entasser crime sur crime, +toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux à +eux-mêmes, pour le bien de leurs âmes. Mais Imogène est à vous. +Accomplissez vos décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y +soumettre.--Je suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse +italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne, +j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai pas d'autres coups. Écoutez +donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de +ces habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: c'est ainsi +que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je +veux mourir pour toi, Imogène, pour toi dont le souvenir, chaque fois +que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de pitié +plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en face. Je veux montrer +aux hommes plus de valeur que mes habits n'en promettront. Dieux! +rassemblez en moi toute la force des Léonati pour faire honte aux usages +du monde, je veux être le premier à mettre à la mode plus de mérite à +l'intérieur et moins à l'extérieur; je veux être le premier à être plus +grand par mon courage que par mes vêtements. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Même lieu. + +LUCIUS et IACHIMO, _d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée romaine; +l'armée anglaise se présente de l'autre pour leur disputer le passage_. +POSTHUMUS _paraît le dernier, à la suite des Bretons, vêtu comme un +pauvre soldat_. + + +(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent. Une +escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est +vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.) + +IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience m'ôte le courage. +J'ai calomnié une dame, la princesse de ce pays; l'air que j'y respire +la venge en m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la +nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les honneurs et la +chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres +d'infamie. Bretagne, si tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que +lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: à +peine sommes-nous des hommes, et vous êtes des dieux. + +(Il s'éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline est +pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent pour le délivrer.) + +BÉLARIUS, _à haute voix_.--Halte! halte! Nous avons l'avantage du +terrain... Le défilé est gardé: qui nous force à fuir, lâche peur? + +GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, _ensemble_.--Halte! halte! et combattons. + +(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent Cymbeline et +l'emmènent.) + +(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.) + +LUCIUS, _à Imogène_.--Fuis, jeune homme, quitte le champ de bataille, et +sauve-toi. Les amis tuent les amis: et le désordre est tel, que la +guerre semble avoir un bandeau sur les yeux. + +IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraîches. + +LUCIUS.--Cette journée a étrangement changé de face: hâtons-nous +d'amener du secours, ou cédons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Un autre côté du champ de bataille. + +POSTHUMUS _entre avec_ UN SEIGNEUR _anglais_. + + +LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu ferme? + +POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il me semble, vous +étiez au nombre des fuyards. + +LE SEIGNEUR.--Il est vrai. + +POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car tout était perdu si le +ciel n'eût combattu pour nous. Le roi lui-même abandonné de ses deux +ailes, l'armée rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos +des Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de sa +victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, avait plus +d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir; il frappait les uns à +mort, blessait légèrement les autres; le reste tombait uniquement de +peur, en sorte que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous +frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger +leur honte avec la vie. + +LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé? + +POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé et bordé de murailles +de gazon; avantages dont a profité un vieux soldat, un brave homme, j'en +réponds, et qui, en rendant ce service à son pays, a bien mérité les +longues années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens, +plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil +carnage, avec des visages qu'on eût dit conservés sous le masque, bien +plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts, +il protège le passage en criant aux fuyards: «Les cerfs de notre +Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les +ténèbres, lâches qui reculez... Arrêtez..., ou nous serons pour vous des +Romains qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous fuyez +comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement vous retourner et +regarder en face l'ennemi. Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi +fermes que trois mille;--(ils les valaient en action, car trois +combattants de front valent une armée, dans un défilé qui empêche les +autres d'agir), avec ce seul mot: _Arrêtez, arrêtez_; secondés par +l'avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui +était capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la +couleur sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, les +autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait changés en +lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible chez les premiers +qui commencent), tous se mettent à mesurer des yeux l'espace qu'ils ont +parcouru, et à rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De +ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientôt après +il est en déroute, et soudain une épaisse confusion. Alors les Romains +fuient comme des poulets, par le même chemin où ils fondaient d'abord +comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas +qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lâches nous +servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions à la fin +d'un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrière des coeurs sans +défense, ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà morts, ou +achèvent les mourants! Quelques-uns même tuent leurs amis entraînés dans +le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu'auparavant un seul Romain +faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu'on +aurait vus le moment d'auparavant mourir sans résistance sont devenus +tout à coup la terreur du champ de bataille. + +LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit défilé! Un vieillard et +deux enfants! + +POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous êtes fait pour vous +étonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire; +voulez-vous rimer là-dessus et en faire une plaisanterie, voilà des +rimes: + + Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance, + Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais. + De l'insolent Romain, abattant la puissance... + +LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami. + +POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire? + + Vous n'osez pas braver votre ennemi, + Et vous voulez de moi faire un ami? + +Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez +bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis en train de rimer. + +LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu. + +(Il sort.) + +POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là un noble? Oh! noble +lâcheté! Être sur le champ de bataille et me demander, à moi des +nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres +pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur salut à leurs +talons, qui pourtant sont morts! Et moi, préservé par mes maux comme par +un charme[20], je n'ai pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la +sentir là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre horrible +se cache dans les coupes fraîches, dans les lits de duvet, dans les +douces paroles, et qu'il y trouve plus de ministres que parmi nous qui +tenons ses poignards à la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer; +maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et +me range du parti que j'avais suivi d'abord. Je ne veux plus combattre, +je me livre au premier lâche qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage +qu'ont fait ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons doit +l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis venu l'offrir à +l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus +longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir +pour Imogène. + +[Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les +combats.] + +(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.) + +PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius est pris. On croit +que ce vieillard et ses deux enfants étaient des anges. + +SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous un habit +grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face. + +PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut découvrir aucun +d'eux.--Arrêtez: qui va là? + +POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant ici, si +d'autres l'avaient secondé. + +SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne retournera pas une +seule de leurs jambes à Rome pour dire quels corbeaux les ont +becquetées.--Il se vante de son service, comme s'il était un personnage +de marque; qu'on le mène devant le roi. + +(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, Pisanio. +Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers +présentent Posthumus à Cymbeline qui, d'un signe, donne ordre de le +remettre à des geôliers, et sort ainsi que tous les autres[21].) + +[Note 21: C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans +Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.] + + +SCÈNE IV + +L'intérieur d'une prison. + +POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_. + + +PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur +vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture. + +SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit. + +(Ils sortent.) + +POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espère, le +chemin de la liberté... Je suis même plus heureux que celui qui a la +goutte, puisqu'il aimerait mieux gémir éternellement que d'être guéri +par la mort, le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit +m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus +pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de +bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces +verrous, et alors je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être +repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres, +et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je +ne puis être mieux qu'ici dans ces fers que j'ai désirés plutôt que +subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma +liberté; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce +que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables +hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu'un tiers de +leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de +nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon +désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n'est pas +aussi précieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les +hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes +sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout à qui +elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l'agréez, +prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le +silence. + +(Il s'endort.) + +(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius +Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d'un vieillard, vêtu +en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de +Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères +de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils +font cercle autour de Posthumus endormi.) + +[Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement +comme une addition étrangère.] + +SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur +les insectes mortels. + +Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s'en +venge. + +Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai +jamais vu le visage? + +Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mère, attendant +le terme de la nature. + +Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu +aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui +affligent ta terre. + +LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle m'a enlevée au +milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est +venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié! + +SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le beau modèle de +ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les +louanges de l'univers. + +UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la +Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se +montrer son rival aux yeux d'Imogène, qui savait, mieux que personne, +apprécier son mérite? + +LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le mariant, pour +l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l'arracher des bras de +sa chère épouse, de la douce Imogène? + +SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misérable d'Italie +infectât sa tête et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et +que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat? + +SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté nos paisibles +demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie, +avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les +droits de Ténantius. + +PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline. +Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses +qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs? + +SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous, +cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race. + +LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses +infortunes. + +SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous, +pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux +contre ta divinité. + +SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes +décrets, et nous nous soustrairons à ta justice. + +(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend +assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.) + +JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez d'offenser +nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser +le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le +savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux +et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se +flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux +mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez. +J'afflige l'homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour +les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine +puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses +épreuves sont finies. + +Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c'est dans notre +temple qu'il s'est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera +l'époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son +bonheur. (_Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette +d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets +et ses destins. + +Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez +irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal. + +(Jupiter remonte dans les cieux.) + +SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste +exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacré s'abaissait, comme s'il +voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un +parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal +oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son +dieu était satisfait. + +TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter. + +SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes +radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses +ordres augustes. + +(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.) + +POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m'as engendré +un père, tu m'as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges, +ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et +voilà que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient sur la +faveur des grands rêvent comme j'ai fait: ils s'éveillent et ne trouvent +rien.--Mais, hélas! je m'égare: il en est qui, sans rêver à la fortune +et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est ce +qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir +pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare! +(_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux, +un vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas à nos +courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) «Quand un +lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature +légère comme l'air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un +cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour +se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus +trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la +paix et l'abondance.» + +C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de +la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce +n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut +deviner.--C'est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce +livre, ne fût-ce que par sympathie. + +(Le geôlier entre.) + +LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir? + +POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt. + +LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela, +vous êtes cuit à point. + +POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat +aura payé le coup. + +LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, l'ami; mais il y a +une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes à payer, plus +d'écots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en +joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin, +vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous êtes fâché d'avoir trop +payé, et fâché d'avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux +vides; le cerveau trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop +légère parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez être +délivré de toutes ces contradictions. La charité d'une corde de deux +sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus +d'autre livre de compte: c'est une décharge du passé, du présent et de +l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et +votre quittance est au bout. + +POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre. + +LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de +dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait +volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au +lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon +cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre. + +POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami. + +LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n'en ai jamais +vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prétend savoir le chemin doit se +charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route +que, j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à +l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à +arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez +pas le dire. + +POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que +je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et +refusent de s'en servir. + +LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux +pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène +droit à les fermer. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER, _au geôlier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier +devant le roi. + +POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles à la +liberté. + +LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi? + +POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un geôlier: il n'est +point de fers pour les morts. + +(Posthumus et le messager sortent.) + +LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence +et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir +plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de +plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il est; mais +il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgré eux; j'en +ferais bien de même, si j'étais Romain. Je voudrais que nous n'eussions +tous qu'une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation +des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais +mon souhait comporte aussi mon avantage. + + +SCÈNE V + +La tente de Cymbeline. + +CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, PISANIO, SEIGNEURS _anglais_, +OFFICIERS et SERVITEURS. + + +CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux ont fait les sauveurs +de mon trône. Mon coeur est affligé que ce soldat obscur, qui a si +noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient +honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au delà des +boucliers impénétrables; il sera heureux celui qui pourra le découvrir, +si son bonheur dépend de nos bienfaits. + +BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un homme si pauvre, +tant d'illustres exploits accomplis par quelqu'un dont on n'aurait +attendu, à le voir, que l'air misérable et la mendicité. + +CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles? + +PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les vivants, sans +trouver de lui aucune trace. + +CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier de sa +récompense. (_A Bélarius, Arviragus et Guidérius_.) Je veux l'ajouter à +la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête de la Bretagne; vous, par qui, +je l'avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander +qui vous êtes; déclarez-le. + +BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, et nous sommes +gentilshommes. Nous vanter d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni +modeste, à moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens d'honneur. + +CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la +bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous +revêtirai des dignités qui conviennent à votre rang. (_Entrent Cornélius +et les dames de la reine_.) Ces visages nous annoncent quelque +chose.--Pourquoi saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A vous +voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour être de la cour de +Bretagne. + +CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner votre bonheur: +il faut vous apprendre que la reine est morte. + +CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins qu'à un médecin? Mais +je réfléchis que si la médecine peut prolonger la vie, la mort saisira +pourtant un jour le médecin. Comment a-t-elle fini? + +CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a +vécu. Cruelle au monde, elle a fini par être cruelle à elle-même. Les +aveux qu'elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voilà +ses femmes, elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité: les +joues humides, elles ont assisté à ses derniers moments. + +CYMBELINE.--Je vous prie, parlez. + +CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous aima jamais, qu'elle +tenait à la grandeur qui venait de vous, et non à vous, qu'elle n'a +épousé que votre royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais +qu'elle abhorrait votre personne. + +CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si elle ne l'avait pas +dit en mourant, je n'en pourrais croire l'aveu de ses lèvres. +Poursuivez. + +CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si sincèrement, elle +a déclaré que c'était un scorpion à ses yeux, et qu'elle aurait tranché +ses jours par le poison si sa fuite ne l'en avait empêchée. + +CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le coeur d'une femme? +A-t-elle fait encore d'autres aveux? + +CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avoué qu'elle vous +réservait un poison mortel qui, dès que vous l'auriez pris, aurait à +toute minute rongé votre vie, et vous aurait consumé lentement et par +degrés. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, par ses +pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un +moment favorable, après qu'elle vous aurait disposé par ses ruses, de +vous faire adopter son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant +son projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a dans son +désespoir oublié toute honte, et révélé, en dépit du ciel et des hommes, +tous ses projets, regrettant que les maux qu'elle avait conçus ne se +soient pas effectués. Dans cet accès de désespoir, elle est morte. + +CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes? + +UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majesté. + +CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle était belle; ni +mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la +croyait ce qu'elle semblait être. C'eût été un vice de se défier d'elle. +Et toi cependant, ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à +moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer! +_(Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les +gardes. Posthumus suit avec Imogène_.) Tu ne viens plus aujourd'hui, +Lucius, nous demander de tribut; il vient d'être aboli par les Bretons, +à qui il en a coûté, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont +demandé que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés par le +sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et nous avons souscrit +à leur demande; ainsi, songez à votre sort. + +LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C'est par +accident que l'avantage de cette journée vous est resté; si elle eût été +à nous, nous n'eussions pas, de sang-froid, menacé du glaive nos +prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait pour nous +d'autre rançon que notre vie, que la mort vienne. Il suffît à un Romain +de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire. +C'est tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste +plus qu'une chose à demander, c'est que vous acceptiez une rançon pour +mon page qui est né Breton. Jamais il n'y eut de page si prévenant, si +soumis, si diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si +soigneux. Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma demande, que +j'espère que Votre Majesté ne pourra refuser. Il n'a fait aucun mal aux +Bretons, quoiqu'il fût au service d'un Romain; épargne son sang, +seigneur, et verse tout le reste. + +(Imogène en ce moment baisse son chaperon.) + +CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me sont +familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule t'a acquis mes bonnes +grâces, et tu es à moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis porté +à te dire: vis, mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à +Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dépendre de lui et qui +t'intéresse, et tu l'obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus +illustre des prisonniers. + +IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté. + +LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour +moi, et cependant je sais que tu vas le faire. + +IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent; j'aperçois ici un +objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre +vie, bon maître, songez vous-même à la sauver. + +LUCIUS, _surpris_.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne et me rebute! +Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l'attachement des jeunes +filles et des enfants!... Mais d'où vient cette perplexité où je le +vois? + +CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus; +réfléchis de plus en plus à ce qu'il te vaut mieux demander.--Connais-tu +cet homme sur qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive? +est-il ton parent, ton ami? + +IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent que je ne le +suis de Votre Majesté; encore moi, qui suis né votre vassal, je vous +tiens de plus près. + +CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi? + +IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez +m'entendre. + +CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon +attention. Quel est ton nom? + +IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur. + +CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux être ton maître. Viens +avec moi, et parle librement. + +(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent ensemble.) + +BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas à la vie? + +ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui, +c'est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui +s'appelait Fidèle; qu'en pensez-vous? + +GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie. + +BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous remarque pas, +attendez: deux créatures peuvent se ressembler; si c'était lui, je suis +sûr qu'il nous aurait parlé. + +GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort. + +BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre. + +PISANIO, _à part_.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit, que le temps +roule et m'amène à son gré ou les biens ou les maux. + +(Cymbeline et Imogène se rapprochent.) + +CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta demande à haute +voix.--Et vous, avancez. (_A Iachimo_.) Répondez à ce jeune homme et +parlez sans détour: ou, j'en jure par notre grandeur et par notre +honneur qui en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la +vérité du mensonge.--Interroge-le. + +IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier puisse m'apprendre +de qui il tient cet anneau. + +POSTHUMUS, _à part_.--Que lui importe? + +CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, répondez, comment +vous est-il venu? + +IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te +mettra à la torture. + +CYMBELINE.--Comment, moi? + +IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer un secret +qui tourmentait mon âme. C'est par une perfidie que je me suis procuré +cet anneau. C'est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te +faire éprouver peut-être les mêmes remords qui me déchirent, jamais plus +noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en +apprendre davantage? + +CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci. + +IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le souvenir fait +saigner mon coeur et frémir mon âme perfide... Pardonnez, je me sens +défaillir! + +CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes forces: ah! j'aime +mieux que tu vives tant qu'il plaira à la nature, que de te voir mourir +avant que j'en sache davantage. Fais un effort; allons, parle. + +IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui sonna cette +heure!), c'était à Rome (malédiction sur la demeure où nous étions +réunis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent été empoisonnés, du +moins ceux que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus... que +dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au milieu des +méchants, et il était le meilleur parmi les hommes d'une vertu rare) +assis avec nous et l'air triste, prêtait l'oreille aux éloges que nous +faisions de nos maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière +à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui pouvait le +mieux parler. Nous dépouillions, pour les peindre, les statues de Vénus, +de Minerve à la taille fière, formes supérieures aux ébauches de la +nature[23]; nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font que +l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, la beauté, qui attache +les yeux. + +[Note 23: _Brief nature_. La nature trop expéditive dans la création +de ses oeuvres.] + +CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait. + +IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu ne sois pressé de +t'affliger.--Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a +pour amante une princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que +nous avions vantées, mais demeurant calme comme la vertu, il commença le +portrait de sa maîtresse. Et après ce portrait fait de sa bouche, avec +l'âme dont il l'anima, il semblait que tous nos panégyriques avaient +pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que +nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient s'exprimer. + +CYMBELINE.--Allons, allons, au but. + +IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que cela commence), +il la vanta comme si Diane même eût eu des singes impudiques, et que +votre fille seule fût chaste. A ce propos, moi misérable, je fis +l'incrédule à ses louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre +cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je réussirais à +obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague +par l'adultère de son épouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait +dans l'honneur de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en effet, +dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle été une escarboucle +détachée des roues d'Apollon; il la pouvait risquer en sûreté, eût-elle +valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon +dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir vu à votre +cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille la différence qu'il y +a entre le véritable amant et le vil suborneur. Mon espérance ainsi +éteinte et non pas mon désir, mon cerveau italien machina, dans votre +sombre Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. Pour +abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie avec assez de preuves +simulées pour jeter dans le désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa +confiance dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que +j'appuyai de détails circonstanciés sur les tentures et les tableaux de +sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai... Oh! par quelle +ruse je sus m'en emparer! Et je lui citai même des signes cachés sur la +personne d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas croire +qu'elle avait rompu son engagement de chasteté, et que j'en avais +recueilli les fruits: là-dessus... Il me semble que je le vois encore... + +POSTHUMUS, _se découvrant et avançant_.--Oui, tu le vois en effet, démon +italien.--Et moi, insensé trop crédule, insigne meurtrier, lâche +brigand, ah! je mérite les noms de tous les scélérats passés, présents +et futurs.--Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; +montrez-moi quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie chercher +d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets +de la terre les plus détestés, en étant plus méchant qu'eux. Je suis ce +Posthumus qui a égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un +moindre scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était le +temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. Crachez-moi au +visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens +de la rue à aboyer après moi: que le nom des scélérats soit désormais +Posthumus Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, ma reine, +ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, Imogène! + +IMOGÈNE, _s'élançant vers lui_.--Calmez-vous, seigneur: écoutez! +écoutez! + +POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page insolent! + +(Il la frappe; elle tombe.) + +PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la vôtre. O Posthumus! ô +mon maître! vous n'aviez point tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez, +secourez mon auguste princesse! + +CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi? + +POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire? + +PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse. + +CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de +joie. + +PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse? + +IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du poison: loin de moi, +homme dangereux; ne respire plus là où vivent les princes. + +CYMBELINE.--La voix d'Imogène! + +PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de +soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je vous donnais était une +composition précieuse. Je la tenais de la reine. + +CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire! + +IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée. + +CORNÉLIUS, _à Pisanio_.--O dieux! j'avais omis un autre aveu de la +reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si Pisanio, a-t-elle dit, a donné +à sa maîtresse la confiture que je lui ai donnée pour un cordial, elle +est traitée comme je traiterais un rat.» + +CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius? + +CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent pour lui composer +des poisons, prétextant toujours le plaisir d'étendre ses connaissances +en tuant de viles créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et +des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent plus funestes, +je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l'instant les +facultés de la vie, mais quelque temps après tous les organes de la +nature reprenaient leurs fonctions. (_A Imogène_.) En avez-vous pris? + +IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte. + +BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Mes enfants, voilà la cause de +notre méprise. + +GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle. + +IMOGÈNE, _à Posthumus_.--Pourquoi avez-vous repoussé de votre sein votre +femme? Imaginez en ce moment que vous êtes sur un rocher... (_se jetant +dans ses bras_) et précipitez-moi encore. + +POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce +que l'arbre meure. + +CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide +spectateur au milieu de cette scène? n'as-tu donc rien à me dire? + +IMOGÈNE, _se jetant à ses pieds_.--Votre bénédiction, seigneur. + +BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Je ne vous blâme plus d'avoir +aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer. + +CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une eau sacrée sur ta tête! +Imogène, ta mère est morte. + +IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur. + +CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute si nous nous +retrouvons ici d'une manière si étrange; mais son fils a disparu, nous +ne savons où ni comment... + +PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai +la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion de ma maîtresse, vint à moi +l'épée nue et l'écume à la bouche, et jura que si je ne lui déclarais +pas la route qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par +hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître, où, sous de faux +prétextes, il engageait Imogène à venir le trouver sur les montagnes +près de Milford: il la lit. Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu +des habits de mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche vers +ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d'attenter à +l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est devenu depuis, je l'ignore. + +GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai tué en ce lieu. + +CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes +belles actions ne reçussent de ma bouche qu'un arrêt de mort: je t'en +conjure, vaillant jeune homme, démens ce que tu viens de dire. + +GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait. + +CYMBELINE.--Il était prince. + +GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il m'a faits étaient +indignes d'un prince. Il m'a provoqué, et dans des termes qui me +feraient affronter l'Océan même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui +ai tranché la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma +place, à vous raconter sur moi cette histoire. + +CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche t'a condamné; il +te faudra subir nos lois; tu es mort. + +IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était mon époux. + +CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène de ma présence. + +BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu'il a +tué; il est aussi bien né que vous, et il vous a rendu plus de services +que jamais vous n'en auriez reçu d'une légion de Clotens. (_Au garde_.) +Laissez ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers. + +CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir tes services dont tu +n'as pas encore été payé, en t'exposant à mon courroux? D'une naissance +aussi illustre que la nôtre? + +ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin. + +CYMBELINE, _à Guidérius_.--Et toi, tu ne mourras pas. + +BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux +de nous sont d'aussi bonne naissance que celle que j'ai attribuée à +celui-ci. Mes fils, il faut que je développe ici un mystère dangereux +pour moi, mais qui sera peut-être avantageux pour vous. + +ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre. + +GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien. + +BÉLARIUS, _à Cymbeline_.--Écoutez alors, avec votre permission, grand +roi; tu avais un sujet nommé Bélarius. + +CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il fut banni. + +BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à la vieillesse; +oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu'il fût un traître. + +CYMBELINE, _aux gardes_.--Emmenez-le d'ici; l'univers entier ne le +sauverait pas. + +BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord par me payer pour +avoir nourri tes enfants, et dès que j'aurai reçu ma récompense, alors +confisque-la tout entière. + +CYMBELINE.--Nourri mes enfants? + +BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici à tes genoux: +avant que je me relève, je veux illustrer mes enfants; après, n'épargne +point le vieux père. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment +leur père et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont +issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre sang. + +CYMBELINE.--Comment? mon sang? + +BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, aujourd'hui le +vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut +tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables +princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt ans; ils +possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner, et tu sais quelle +éducation j'avais reçue. Euriphile, leur nourrice, que j'épousai pour +prix de son larcin, te déroba ces enfants au moment de mon bannissement; +c'est moi qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la +punition de la faute que je commis alors; maltraité pour ma fidélité, je +fus ainsi porté à la trahison. Plus leur perte devait t'être sensible, +plus je goûtai le projet de te les dérober. Mais voilà tes fils, je te +les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde; +que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rosée +sur leurs têtes, car ils sont dignes de parer le ciel d'étoiles! + +CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous +m'avez rendu tous trois est plus incroyable que ce récit. J'ai perdu mes +enfants...--S'ils sont là, sous mes yeux, il m'est impossible de désirer +deux enfants plus accomplis. + +BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je nommais Polydore est, +noble seigneur, ton véritable Guidérius; l'autre, mon Cadwal, c'est +Arviragus, ton plus jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau +tissu des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en +convaincre, te représenter aisément. + +CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile de couleur de sang; +c'était un signe remarquable. + +BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de +naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute +qu'il servît aujourd'hui à le faire reconnaître. + +CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il est né trois +enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie de sa délivrance: soyez +heureux, mes enfants; après avoir été si étrangement déplacés de votre +sphère, venez-y régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un +royaume. + +IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes bons frères! nous nous +étions donc rencontrés!--Oh! convenez que c'est moi qui ai parlé avec le +plus de vérité. Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que +votre soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en effet. + +CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés? + +ARVIRAGUS.--Oui, seigneur. + +GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous sommes aimés, et nous +avons continué, jusqu'au moment que nous crûmes qu'elle était morte. + +CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine. + +CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces +détails? Ce récit trop rapide a des ramifications de circonstances qui +doivent être racontées tout au long.--Où étiez-vous? Comment +viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? +Comment vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous +retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et où êtes-vous +allée?--Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et +je ne sais combien d'autres choses, il faudra que je vous les demande, +et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un +enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure ni le lieu de +ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus attaché à Imogène; et elle, +dont l'oeil, comme un innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, +ses frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de nous d'un +regard plein de joie, auquel chacun répond à son tour. Quittons cette +tente, et allons remplir les temples de la fumée de nos sacrifices. (_A +Bélarius_.)--Toi, tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel. + +IMOGÈNE, _à Bélarius_.--Vous êtes aussi mon père; c'est à vos secours +que je dois de voir ce jour de bonheur. + +CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers chargés de chaînes; +qu'ils partagent aussi notre joie: je veux qu'ils se ressentent de notre +bonheur. + +IMOGÈNE, _à Lucius_.--Mon bon maître, je veux vous servir encore. + +LUCIUS.--Vivez heureuse! + +CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment combattu, qu'il +figurerait bien ici! sa présence ferait éclater la reconnaissance de son +roi. + +POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui +accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je +suivais alors.--Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais +terrassé, et je pouvais t'achever. + +IACHIMO, _se prosternant_.--Je suis terrassé de nouveau; mais c'est le +poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou à fléchir, comme +l'y forçait naguère votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie +que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et +ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui ait jamais engagé sa foi. + +POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage que je veux +obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie; le ressentiment que je veux te +montrer, c'est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres. + +CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera l'exemple de la +générosité. Pardon est le mot que j'adresse ici à tous. + +ARVIRAGUS, _à Posthumus_.--Vous nous avez aidés, seigneur, comme si vous +aviez en effet l'intention d'être notre frère; nous sommes ravis que +vous le soyez devenu. + +POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome, +mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m'a semblé que le +grand Jupiter m'apparaissait sur son aigle, avec d'autres visions de +fantômes de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon sein cet +écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que je n'en puis rien +tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant. + +LUCIUS.--Philarmonus! + +LE DEVIN.--Me voici, seigneur. + +LUCIUS.--Lis et explique ces paroles. + +LE DEVIN, _lisant_.--«Quand un lionceau à lui-même inconnu trouvera sans +la chercher une créature légère comme l'air, et sera reçu dans ses bras; +lorsque les rameaux d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant +plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc et pousseront +avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misères, et la +Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l'abondance.» Toi, +Léonatus, tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle +de ton nom de _Léonatus_; la créature légère comme l'air, c'est (_au +roi_) ta vertueuse fille, que nous appellerons _mollis aer_; et _mollis +aer_ nous l'appellerons _mulier_; et cette _mulier_, c'est cette fidèle +épouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à +lui-même et sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger. + +CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance. + +LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et tes branches +coupées sont l'emblème de tes deux fils qui, dérobés par Bélarius et +crus morts pendant des années, renaissent aujourd'hui réunis au cèdre +majestueux dont les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance. + +CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique +vainqueurs, nous rendons hommage à César et à l'empire romain, +promettant de payer notre tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine +qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti, +sur elle et sur les siens, son bras vengeur. + +LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes les instruments +pour célébrer l'harmonie de cette paix. La vision prophétique que j'ai +annoncée à Lucius avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, +s'accomplit maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai vue +prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, diminuer par +degrés à ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonçait +que notre aigle impérial, notre prince César, renouvellerait son +alliance avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident. + +CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce. Que la fumée de nos +sacrifices s'élève de nos saints autels jusqu'à leurs narines! Annonçons +cette paix à tous nos sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne +romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs. +Traversons ainsi la cité de Lud, et allons au temple du grand Jupiter +ratifier notre paix. Scellons-la par des fêtes. Allons, marchons. Jamais +guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les +guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées! + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE *** + +***** This file should be named 19201-8.txt or 19201-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/2/0/19201/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19201-8.zip b/19201-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ced3ddd --- /dev/null +++ b/19201-8.zip diff --git a/19201-h.zip b/19201-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78e921c --- /dev/null +++ b/19201-h.zip diff --git a/19201-h/19201-h.htm b/19201-h/19201-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bb6b4de --- /dev/null +++ b/19201-h/19201-h.htm @@ -0,0 +1,5934 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Cymbeline, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.8em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.8em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 8pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cymbeline + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 7, 2006 [EBook #19201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 5</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le roi Lear.—Cymbeline.—</p> +<p>La méchante femme mise à la raison.</p> +<p>Peines d'amour perdues.—Pérclès.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1862</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h1>CYMBELINE</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + + + + + + + + + + +<h3>NOTICE SUR CYMBELINE</h3><br> + + +<p>Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d'Holinshed +sont les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. +Le roi qui lui donne son nom régnait du temps de César Auguste, +selon Holinshed, ce qui n'a pas empêché Shakspeare de peupler Rome +d'Italiens modernes, Iachimo, Philario, etc. Malgré cette confusion +de temps, de noms et de moeurs; malgré l'invraisemblance de la fable +et l'absurdité du plan, Cymbeline est une des tragédies les plus +admirées de Shakspeare. Le personnage d'Imogène a fait réellement +des passions. Que les critiques comparent, s'ils le veulent, cette pièce +à un édifice irrégulier et informe, mais qu'ils conviennent qu'Imogène +est une divinité digne d'orner un temple de la plus noble architecture. +Quoique Posthumus semble le héros de la pièce, c'est Imogène +qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de sa douceur +céleste, de son dévouement et de sa constance.</p> + +<p>Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine à croire à l'infidélité +de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo +ses premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre +le vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu'en disant +combien elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle +apparaît dans la grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce, elle +est belle dans le désert comme à la cour, et ajoute encore à la +beauté du paysage dans lequel Shakspeare a placé les deux jeunes +princes.</p> + +<p>Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus +ne serait-il que l'époux adoré d'Imogène, il nous intéresserait; +mais il y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario +est un de ces serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir +à représenter, et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie +ait produits; son effronterie a quelque chose d'amusant; Bélarius, +opiniâtre dans son plan de vengeance, offre un de ces caractères +fermes qu'on voit avec plaisir transplantés du milieu des montagnes +et mis tout à coup en présence d'un courtisan. Ses deux élèves ont +déjà l'instinct des grandes âmes; et leur amitié fraternelle est touchante.</p> + +<p>La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent +aussi à l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul +personnage comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière: +on voit en lui la sottise et l'orgueil d'un prince privé d'éducation; +mais il semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné +d'abord pour une âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil +royal, il lui fait adresser à l'ambassadeur romain une réponse pleine +de dignité; soit qu'il ait cru que, vis-à-vis de l'étranger, l'honneur +national peut enflammer les âmes les plus communes; soit que le +poëte ait voulu insinuer que le rôle des princes leur est souvent +tracé d'avance dans les grandes occasions.</p> + +<p>En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de <i>Cymbeline</i>, est d'une +nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s'échappe volontiers +de la cour avec Imogène, et l'on se sent disposé à rêver +dans l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.</p> + +<p>Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels +et des scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette +composition.</p> + +<p><i>Cymbeline</i> est l'une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour +la première fois dans l'édition in-folio de 1623. Il est impossible de +déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît +probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes +raisons de croire que la <i>Tempête</i> et le <i>Conte d'hiver</i> furent composés +à cette époque, et l'on retrouve, entre ces deux pièces et <i>Cymbeline</i>, +des analogies de style, de pensée et d'allure qui semblent +indiquer qu'elles sont toutes trois sorties de la même veine d'esprit.</p> + +<h2>CYMBELINE</h2> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br> + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<pre> +CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne. +CLOTEN, fils de la reine, du premier lit. +LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène. +BELARIUS, seigneur, exilé par Cymbeline, et déguisé sous le nom de Morgan. +GUIDÉRIUS. }fils de Cymbeline, et +ARVIRAGUS, }crus fils de Bélarius + }sous les noms de Polydore et + }de Cadwal. +PHILARIO, ami de Posthumus,} +IACHIMO, ami de Philario,}Italiens +UN FRANÇAIS, ami de Philario. +CAIUS-LUCIUS, général de l'armée romaine. +UN OFFICIER ROMAIN. +PISANIO, attaché au service de Posthumus. +CORNÉLIUS, médecin. +DEUX GENTILSHOMMES. +DEUX GEOLIERS. +DEUX OFFICIERS ANGLAIS. +LA REINE, femme de Cymbeline. +IMOGÈNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage. +HÉLÈNE, suivante d'Imogène. +LORDS, LADYS, SÉNATEURS, ROMAINS, +TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN, +UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN +GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS, +OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS. +</pre> + +<p class="stage1">La scène est tantôt dans la Grande-Bretagne, tantôt en Italie.</p> + + + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La Grande-Bretagne.--Jardin derrière le palais de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX GENTILSHOMMES.</p> + +<p>LE PREMIER GENTILHOMME.--Vous ne rencontrez ici +personne qui ne fronce le sourcil. Nos visages n'obéissent +pas plus que nos courtisans aux lois du ciel. Tous +retracent la tristesse peinte sur le visage du roi.</p> + +<p>LE SECOND.--Mais quel est le sujet?...</p> + +<p>LE PREMIER.--L'héritière de son royaume, sa fille +qu'il destinait au fils unique de sa femme (une veuve +qu'il vient d'épouser), s'est donnée à un pauvre, mais +digne gentilhomme: elle est mariée;--son époux est +banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la +tristesse; pour le roi, je le crois, il est affligé jusqu'au +fond du coeur.</p> + +<p>LE SECOND.--Personne autre que le roi?</p> + +<p>LE PREMIER.--Celui aussi qui a perdu la princesse; la +reine aussi, qui souhaitait le plus cette alliance; mais il +n'est pas un des courtisans, quoiqu'ils portent des +visages composés sur celui du roi, qui n'ait le coeur +joyeux de ce dont ils affectent de paraître mécontents.</p> + +<p>LE SECOND.--Et pourquoi cela?</p> + +<p>LE PREMIER.--L'homme à qui la princesse échappe est +un être trop mauvais pour une mauvaise réputation; +mais celui qui la possède (je veux dire celui qui l'a +épousée, ah! l'honnête homme! et qu'on bannit pour +cela), c'est une créature si accomplie qu'on aurait beau +chercher son pareil dans toutes les régions du monde, il +manquerait toujours quelque chose à celui qu'on voudrait +lui comparer. Je ne pense pas qu'un extérieur +aussi beau et une âme aussi noble se trouvent réunis dans +un autre homme.</p> + +<p>LE SECOND.--Vous le vantez beaucoup.</p> + +<p>LE PREMIER.--Je ne le vante, seigneur, que d'après +l'étendue de son mérite; je le rapetisse plutôt que je ne +le déroule tout entier.</p> + +<p>LE SECOND.--Quel est son nom, sa naissance?</p> + +<p>LE PREMIER.--Je ne puis remonter jusqu'à sa première +origine. Sicilius était le nom de son père, qui s'unit avec +honneur à Cassibelan contre les Romains. Mais il reçut +ses titres d'honneur de Ténantius, qu'il servit avec gloire +et avec un succès admiré, et il obtint le surnom de Léonatus. +Il eut, outre le chevalier en question, deux autres +fils qui, dans les guerres de ce temps, moururent l'épée +à la main. Leur père, vieux alors et aimant ses enfants, +en conçut tant de chagrin qu'il quitta la vie: son aimable +épouse, alors enceinte du gentilhomme dont nous parlons, +mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l'enfant +sous sa protection, lui donna le nom de Posthumus, +l'éleva, et l'attacha à sa chambre: il l'instruisit dans +toutes les sciences dont son âge pouvait être susceptible; +et il les reçut comme nous recevons l'air aussitôt qu'elles +lui furent offertes; dès son printemps, il porta une moisson: +il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle +des jeunes gens, miroir redouté des hommes d'un âge +mûr; et pour les vieillards, un enfant qui guidait les +radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il est +banni aujourd'hui, ce qu'elle lui a donné proclame le +cas qu'elle faisait de sa personne et de ses vertus. On +peut lire dans son choix, et juger au vrai quel homme +est Posthumus.</p> + +<p>LE SECOND.--Je l'honore sur votre seul récit. Mais, +dites-moi, je vous prie, la princesse est-elle le seul +enfant du roi?</p> + +<p>LE PREMIER.--Son seul enfant. Il avait deux fils; et si +ce détail vous intéresse, écoutez-moi. Tous deux furent +dérobés de leur chambre; l'aîné à l'âge de trois ans, et +l'autre encore au maillot; jusqu'à cette heure, pas la +moindre conjecture sur ce qu'ils sont devenus.</p> + +<p>LE SECOND.--Combien y a-t-il de cela?</p> + +<p>LE PREMIER.--Vingt ans environ.</p> + +<p>LE SECOND.--Qu'on enlève ainsi les enfants d'un roi! +qu'ils fussent si négligemment gardés, et qu'on ait été si +lent dans les recherches qu'on n'ait pu retrouver leur +trace!</p> + +<p>LE PREMIER.--Quelque étrange que cela vous semble, +et quoique cette négligence soit vraiment ridicule, le +fait est vrai, seigneur.</p> + +<p>LE SECOND.--Je vous crois.</p> + +<p>LE PREMIER.--Il faut nous taire, voici Posthumus, la +reine et la princesse.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(La reine, Posthumus, Imogène entrent avec leur suite.)</p> + +<p>LA REINE.--Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez +jamais en moi, comme on le reproche à la plupart +des marâtres, un oeil malveillant pour vous. Vous êtes +ma captive; mais votre geôlière vous confiera les clefs +qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt +que je pourrai fléchir le courroux du roi, on me +verra plaider votre cause; mais le feu de la colère est +encore en lui; et il serait à propos de vous soumettre +à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence +pourra vous inspirer.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai +d'ici aujourd'hui.</p> + +<p>LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire +un tour dans les jardins, compatissant aux angoisses des +amours qu'on traverse, quoique le roi ait ordonné de ne +pas vous laisser ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran +sait caresser au moment où elle blesse! Mon cher époux, +je crains un peu la colère de mon père, mais, soit dit +sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute +rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; +et moi je soutiendrai ici à toute heure le trait de ses +regards irrités, n'ayant rien qui me console de vivre, +si ce n'est la pensée qu'il existe dans le monde un trésor +que je puis revoir encore.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame, +ne pleurez plus; si vous ne voulez m'exposer à me faire +soupçonner de plus de faiblesse qu'il ne convient à un +homme. Je veux être l'époux le plus fidèle, qui jamais +ait engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un +nommé Philario, qui fut l'ami de mon père; moi, je ne +le connais que par lettres. Écrivez-moi là, ô ma reine! +mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût +l'encre être de fiel.</p> + +<p class="stage1">(La reine entre.)</p> + +<p>LA REINE.--Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, +je ne sais pas où s'arrêterait sa colère contre moi. <i>(À +part.)</i> Cependant je saurai diriger ici sa promenade; je +ne l'offense jamais qu'il ne paye mes offenses pour nous +réconcilier; il achète chèrement tous mes torts.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>POSTHUMUS.--Quand nous passerions à nous dire adieu +tout le temps qui nous reste encore à vivre, la douleur +de nous séparer ne ferait qu'augmenter... Adieu.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Ah! demeure un moment. Quand tu monterais +à cheval uniquement pour aller prendre l'air, cet +adieu serait encore trop court.--Vois, mon ami, ce diamant +était à ma mère; prends-le, mon bien-aimé, mais +garde-le jusqu'à ce que tu épouses une autre femme +quand Imogène sera morte.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Quoi! quoi! une autre femme? Dieux +bienfaisants, accordez-moi seulement de posséder celle +qui est à moi; que les liens de la mort me préviennent +dans mes embrassements si j'en cherche une autre. <span class="stage2">(<i>Il +met le diamant à son doigt.</i>)</span> Reste, reste à cette place tant +que le sentiment pourra t'y conserver. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span> Et +vous, la plus tendre, la plus belle, qui, à votre perte +infinie, n'avez reçu que moi en échange de vous; je +gagne encore sur vous quand il s'agit de ces bagatelles; +pour l'amour de moi, portez ceci; c'est une chaîne; je +veux la mettre moi-même à ce beau prisonnier d'amour.</p> + +<p class="stage1">(Il lui attache un bracelet.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--O dieux! quand nous reverrons-nous?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.)</p> + +<p>POSTHUMUS.--Hélas! le roi!...</p> + +<p>CYMBELINE.--Vil objet, va-t'en; disparais de ma vue. +Si, après cet ordre encore, tu fatigues la cour de ton +indigne présence, tu meurs. Fuis, ta vue empoisonne +mon sang.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Que les dieux vous protègent et bénissent +les hommes de bien que je laisse à votre cour; je m'en +vais.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--La mort n'a point d'angoisses plus douloureuses +que celles-ci.</p> + +<p>CYMBELINE.--Fille déloyale, toi qui devrais rajeunir ma +vieillesse, tu accumules un siècle sur ma tête.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites +point de mal par ces emportements; car je suis insensible +à votre courroux: un sentiment plus rare étouffe +en moi toute peine, toute crainte.</p> + +<p>CYMBELINE.--Au delà de toute grâce! de toute obéissance!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Au delà de l'espérance! au désespoir!... +Dans ce sens, au delà de toute grâce!</p> + +<p>CYMBELINE.--Tu pouvais épouser le fils unique de la +reine.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j'ai +choisi un aigle, et j'ai évité un faucon dégénéré.</p> + +<p>CYMBELINE.--Tu as choisi un misérable; tu voulais +asseoir l'ignominie sur mon trône.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Dites que j'en ai relevé l'éclat.</p> + +<p>CYMBELINE.--O âme vile!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Seigneur, c'est votre faute si j'ai aimé Posthumus; +vous l'avez élevé comme le compagnon de mes +jeux: il n'est point de femme dont il ne soit digne; il +m'achète plus que je ne vaux, presque de tout le prix +que je lui coûte.</p> + +<p>CYMBELINE.--Quoi! as-tu perdu la raison?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Peu s'en faut, seigneur: veuille le ciel me +guérir! Oh! que je voudrais être fille d'un paysan, et +que Posthumus fût le fils du berger voisin!</p> + +<p class="stage1">(La reine paraît.)</p> + +<p>CYMBELINE.--Femme imprudente, je les ai trouvés +encore ensemble; vous n'avez pas suivi mes ordres, retirez-vous +avec elle, et l'enfermez.</p> + +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Cymbeline</i></span>.--J'implore votre patience. <span class="stage2">(<i>A +Imogène</i>.)</span> Silence, ma chère fille, silence.--Bon souverain, +laissez-nous seules, et cherchez dans votre raison +quelque consolation pour vous-même.</p> + +<p>CYMBELINE.--Qu'elle languisse en perdant chaque jour +une goutte de sang, et que vieille avant le temps elle +meure de sa folie!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Allons, il faut que vous laissiez +passer... <span class="stage2">(<i>Pisanio entre.</i>)</span> Voici votre serviteur. Eh bien! +Pisanio, quelles nouvelles?</p> + +<p>PISANIO.--Le prince, votre fils, a tiré l'épée contre +mon maître.</p> + +<p>LA REINE.--Ah! j'espère qu'il n'y a pas de mal?</p> + +<p>PISANIO.--Il aurait pu y en avoir; mais mon maître +n'a fait que jouer plutôt que de combattre, et il n'était +pas soutenu par la colère; des gentilshommes qui se +sont trouvés là les ont séparés.</p> + +<p>LA REINE.--J'en suis bien aise.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Votre fils est l'ami de mon père; il prend +son parti! Tirer l'épée sur un proscrit! ô le brave prince!--Je +voudrais les voir tous deux dans les déserts de +l'Afrique, et moi près d'eux, avec une aiguille, pour en +piquer le premier qui reculerait.--Pourquoi avez-vous +quitté votre maître?</p> + +<p>PISANIO.--Par son ordre. Il n'a pas voulu que je l'accompagne +jusqu'au port; il m'a laissé une note des ordres +que j'aurai à remplir quand il vous plaira d'accepter +mon service.</p> + +<p>LA REINE.--Cet homme, jusqu'ici, a été pour vous un +serviteur fidèle. J'ose garantir, sur mon honneur, qu'il +le sera toujours.</p> + +<p>PISANIO.--Je remercie humblement Votre Majesté.</p> + +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Je vous prie, promenons-nous +un moment ensemble.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une place publique.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN, DEUX SEIGNEURS.</p> +<br> +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Avant une demi-heure, je vous +prie, revenez me parler: du moins vous irez voir mon +époux à bord. Pour le moment, laissez-moi.</p> + +<p class="stage1">(La reine et Imogène sortent ensemble, Pisanio sort par un +autre côté.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Je vous conseille, seigneur, de +changer de chemise. La chaleur de l'action vous a fait +fumer comme la victime d'un sacrifice. Quand un air +sort, un air entre; et il n'en est point au dehors qui soit +aussi sain que celui qui sort de vous.</p> + +<p>CLOTEN.--Si ma chemise était ensanglantée, alors j'en +changerais... L'ai-je blessé?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non, d'honneur, pas même +sa patience.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Blessé? Ah! s'il ne l'est pas, il +faut qu'il ait un corps perméable; c'est un grand chemin +pour l'acier s'il n'est pas blessé.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Son acier avait des dettes; +il est sorti par les derrières de la ville.</p> + +<p>CLOTEN.--Le lâche n'osait pas m'attendre.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non, il allait toujours; +mais en avant, vers ta face.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Vous attendre? vous avez assez +de terres à vous; mais il a ajouté à vos domaines, il +vous a cédé du terrain.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Autant de pouces de terre +que tu as d'océans! Les fats!</p> + +<p>CLOTEN.--Que je voudrais qu'on ne se fût pas mis entre +nous!</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Et moi aussi, jusqu'à ce que +tu eusses pris par terre la mesure d'un imbécile.</p> + +<p>CLOTEN.--Mais comment peut-elle aimer ce misérable, +et me rebuter, moi?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Oh! si c'est un péché de +bien choisir, elle est damnée.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Seigneur, comme je vous l'ai toujours +dit, son esprit et sa beauté ne vont pas ensemble: +c'est une belle enseigne; mais je n'ai vu en elle qu'un +esprit peu lumineux.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Elle ne luit pas pour les +imbéciles de peur que la réflexion ne lui fasse tort.</p> + +<p>CLOTEN.--Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais +bien qu'il y eût un peu de mal.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je ne fais pas le même voeu, +à moins que ce n'eût été la chute d'un âne, ce qui ne +serait pas un grand mal.</p> + +<p>CLOTEN.--Voulez-vous nous suivre?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--J'accompagnerai Votre Altesse.</p> + +<p>CLOTEN.--Oui, venez: allons ensemble.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Volontiers, prince.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">L'appartement d'Imogène.</p> + +<p class="stage1">IMOGÈNE, PISANIO.</p> + +<br> +<p>IMOGÈNE.--Je voudrais que tu te tinsses sur le port +pour interroger toutes les voiles.--S'il m'écrivait, et que +sa lettre ne me parvînt pas, ce serait une aussi grande +perte que si c'était des lettres de grâce. Qu'est-ce qu'il +t'a dit en dernier lieu?</p> + +<p>PISANIO.--<i>Ma reine! ma reine!</i></p> + +<p>IMOGÈNE.--Et alors il agitait son mouchoir.</p> + +<p>PISANIO.--Et il le baisait, madame.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Insensible tissu, tu étais plus heureux que +moi!--Et ce fut tout?</p> + +<p>PISANIO.--Non, madame; car aussi longtemps qu'il a +pu se faire distinguer des autres, à mes yeux ou à mes +oreilles, il est resté sur le pont, et me faisant des signes +de son gant, de son chapeau, de son mouchoir, il exprimait +de son mieux, par les transports et les mouvements +de son coeur, combien son âme était lente et le vaisseau +prompt à s'éloigner de vous.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Tu aurais dû le suivre de l'oeil, et ne le +quitter que lorsqu'il t'aurait paru petit comme une corneille, +ou moins encore.</p> + +<p>PISANIO.--C'est ce que j'ai fait, madame.</p> + +<p>IMOGÈNE.--J'aurais brisé les fibres de mes yeux seulement +pour le voir, jusqu'à ce qu'il fût devenu, par l'éloignement, +mince comme mon aiguille. Oui, mes regards +l'auraient suivi, jusqu'à ce que de la grosseur d'un moucheron, +il se fût tout à fait évanoui dans l'air; et alors +j'aurais détourné mes yeux et pleuré...--Mais bon Pisanio, +quand recevrons-nous de ses nouvelles?</p> + +<p>PISANIO.--Soyez-en sûre, madame, à la première occasion +qu'il pourra trouver.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je ne lui ai point fait mes adieux. J'avais +tant de choses tendres à lui dire! Avant que j'aie pu lui +dire comment je songerai à lui à certaines heures; quelles +seront mes pensées; avant que j'aie pu lui faire jurer +qu'aucune femme d'Italie ne lui ferait trahir mon +amour et son honneur; lui recommander de s'unir à +moi en prières, à six heures du matin, à midi, à minuit +(car alors je suis dans les cieux pour lui); avant que +j'aie pu lui donner ce baiser d'adieu, que j'aurais placé +entre deux mots charmants; mon père arrive, et, semblable +au souffle tyrannique du nord, il fait tomber tous +nos boutons et les empêche de pousser.</p> + +<p class="stage1">(Une dame de la reine entre.)</p> + +<p>LA DAME.--La reine, madame, désire que Votre Altesse +se rende auprès d'elle.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Allez exécuter les ordres dont je +vous ai chargé, je vais rejoindre la reine.</p> + +<p>PISANIO.--Je vous obéirai, madame.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Rome.--Appartement de la maison de Philario.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PHILARIO, IACHIMO, UN FRANÇAIS, UN +HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL.</p> +<br> + +<p> +IACHIMO.--Croyez-moi, seigneur; je l'ai vu en Angleterre, +sa réputation allait croissant, on s'attendait à lui +voir prouver le mérite qu'on lui reconnaît aujourd'hui; +mais je pouvais alors le regarder encore sans admiration, +quand le catalogue de ses qualités eût été inscrit +à son côté et que j'eusse parcouru article par article.</p> + +<p>PHILARIO.--Vous parlez d'un temps où il n'était pas +encore, comme aujourd'hui, revêtu de tout ce qui en +fait un homme accompli, au dedans et au dehors.</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--Je l'ai vu en France; et nous avions là +bien des gens qui pouvaient fixer le soleil d'un oeil aussi +ferme que lui.</p> + +<p>IACHIMO.--Cette affaire, d'avoir épousé la fille de son +roi, le fait valoir, je n'en doute point, fort au delà de son +mérite; on l'apprécie d'après la valeur de son amante, +bien plus que d'après la sienne.</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--Et puis son bannissement...</p> + +<p>IACHIMO.--Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la +bannière de la princesse, pleurent ce douloureux divorce; +tout cela sert merveilleusement à exalter Posthumus. +Ne fût-ce que pour prouver le bon jugement d'Imogène, +qu'il serait autrement aisé de nier si elle avait pris pour +époux un mendiant sans autres qualités. Mais comment +arrive-t-il, Philario, qu'il vienne s'établir chez vous? Où +votre liaison s'est-elle formée?</p> + +<p>PHILARIO.--Son père et moi nous avons fait la guerre +ensemble, et je ne dois pas moins que la vie à son père, +qui me l'a sauvée plus d'une fois. Voici l'Anglais. <span class="stage2">(<i>Posthumus +paraît.</i>)</span> Qu'il soit traité parmi vous avec les +égards que des gentilshommes comme vous doivent à un +étranger de sa qualité. Je vous exhorte tous à lier une +plus étroite connaissance avec ce cavalier, je vous le +recommande comme mon digne ami. Je veux lui donner +le temps de montrer son mérite, plutôt que de faire son +éloge en sa présence.</p> + +<p>LE FRANÇAIS, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Seigneur, nous nous +sommes connus à Orléans.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Et depuis lors je vous suis resté redevable +d'une foule d'attentions dont je resterai toujours votre +débiteur tout en m'acquittant sans cesse.</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--Seigneur, vous estimez trop haut un +faible service. Je me félicitai de vous avoir réconcilié +avec mon compatriote; c'eût été une pitié que de vous +laisser rencontrer avec les intentions meurtrières que +vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi légère, +une bagatelle.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Permettez, seigneur; j'étais alors un +jeune voyageur: j'évitais de m'en rapporter à mes propres +lumières, aimant mieux me laisser guider par +l'expérience des autres; mais depuis que mon jugement +s'est formé, si je puis dire, sans offenser personne, qu'il +s'est formé, je ne trouve pas que la querelle fût si +frivole.</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--D'honneur, elle l'était trop pour mériter +d'être décidée par le fer, surtout entre deux hommes +dont l'un aurait très-probablement immolé l'autre, ou +qui seraient restés tous deux sur la place.</p> + +<p>IACHIMO.--Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander +quel était le sujet de ce différend?</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--Sans difficulté, je le pense; la querelle +fut publique, et dès lors on peut, sans blesser personne, +en faire le récit. C'était à peu près la même thèse qui fut +agitée entre nous l'autre soir, lorsque chacun de nous +fit l'éloge des dames de son pays. Ce gentilhomme soutenait +en ce temps-là, et offrait de le soutenir aux dépens +de son sang, que la sienne était plus belle, plus +vertueuse, plus spirituelle, plus chaste, plus constante +et moins abordable qu'aucune des dames les plus accomplies +de France.</p> + +<p>IACHIMO.--Cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien +l'opinion qu'en avait ce gentilhomme doit être usée à +présent.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Elle conserve toujours sa vertu, et moi +mon opinion.</p> + +<p>IACHIMO.--Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la +préférence sur nos dames d'Italie.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Quand je serais poussé au point où je le +fus en France, je ne rabattrais rien de son prix, quoique +je me déclare ici non son ami, mais son adorateur.</p> + +<p>IACHIMO.--Aussi belle et aussi vertueuse puisque c'est +une espèce de comparaison qui se tient par la main, +c'est trop beau et trop bon pour quelque dame de Bretagne +que ce soit. Si elle surpassait d'autres femmes que j'ai +connues, comme le diamant que vous portez là dépasse +en éclat beaucoup de diamants que j'ai vus, je croirais +volontiers qu'elle surpasse beaucoup de femmes; mais +je n'ai pas vu le plus beau diamant, ni vous la plus belle +femme qui soit au monde.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Je l'ai louée d'après le cas que j'en fais, +comme ce diamant.</p> + +<p>IACHIMO.--Et combien estimez-vous cette pierre?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Plus que les trésors du monde entier.</p> + +<p>IACHIMO,--Ou votre incomparable maîtresse est morte, +ou la voilà au-dessous du prix d'une bagatelle.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Vous êtes dans l'erreur: l'une peut s'acheter +ou se donner, s'il se trouve assez de richesses +pour la payer, ou de mérite pour l'obtenir en don. L'autre +n'est pas une chose qui se vende, et les dieux seuls +peuvent en faire don.</p> + +<p>IACHIMO.--Et ce don, les dieux vous l'ont fait?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Oui, et avec leur secours je le conserverai.</p> + +<p>IACHIMO.--Vous pouvez le posséder en titre. Mais, +vous le savez, des oiseaux étrangers viennent souvent +s'abattre sur nos étangs voisins.... Votre bague aussi, on +peut vous la voler: ainsi, de cette paire de trésors inappréciables +que vous possédez, l'un est bien fragile, et +l'autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli +pourraient tenter de vous les enlever tous deux.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Votre Italie n'a point de cavalier assez +accompli pour triompher de l'honneur de ma maîtresse, +si c'est de la garde ou de la perte de l'honneur que vous +prétendez parler, en disant qu'elle est fragile. Je ne +doute pas que vous n'ayez des filous en abondance, et +pourtant je ne crains rien pour mon anneau.</p> + +<p>PHILARIO.--Restons-en là, messieurs.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Très-volontiers. Ce noble seigneur, et je +l'en remercie, ne me traite point en étranger: nous voilà +familiers dès l'abord.</p> + +<p>IACHIMO.--En cinq entretiens, pas plus longs que le +nôtre, je voudrais m'établir dans le coeur de votre belle +maîtresse, et voir sa vertu fléchir et prête à céder, si +j'avais seulement accès près d'elle et l'occasion de lui +faire ma cour.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Non, non.</p> + +<p>IACHIMO.--J'ose parier là-dessus la moitié de ma fortune +contre votre diamant, qui, à mon avis, vaut quelque +chose de moins. Mais je fais ma gageure plutôt contre +votre confiance que contre sa réputation; et de peur +que vous vous en offensiez, j'ajoute que j'oserais le tenter +avec quelque femme au monde que ce fût!</p> + +<p>POSTHUMUS.--Vous êtes étrangement abusé par vos +idées téméraires: et je ne doute pas qu'il ne nous arrivât +ce que vous méritez dans votre tentative.</p> + +<p>IACHIMO.--Et quoi?</p> + +<p>POSTHUMUS.--D'être repoussé, quoique votre tentative, +comme vous l'appelez, méritât quelque chose de plus, +un châtiment peut-être.</p> + +<p>PHILARIO.--Messieurs, en voilà assez là-dessus: cette +vaine dispute s'est élevée trop tôt; qu'elle meure comme +elle est née; je vous prie, faites plus ample connaissance.</p> + +<p>IACHIMO.--Je voudrais avoir engagé ma fortune et celle +de mon voisin au soutien de ce que j'ai avancé.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Quelle dame choisiriez-vous pour l'assaillir?</p> + +<p>IACHIMO.--La vôtre, que vous croyez si bien affermie +dans sa constance. Voulez-vous seulement me recommander +à la cour où est votre dame? je gagerai dix mille +ducats contre votre diamant, que, sans autres avantages +que deux entretiens avec elle, je rapporterai de là cet +honneur que vous croyez si bien défendu.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Je consens à parier de l'or, contre votre +or. Pour mon anneau, il m'est aussi cher que mon doigt; +il en fait partie.</p> + +<p>IACHIMO.--Vous êtes amant, et de là vient votre prudence.--Quand +vous auriez acheté le corps d'une femme +un million la drachme, vous ne pourriez l'empêcher de +se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans l'âme +quelques scrupules puisque vous avez peur.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Tout ceci n'est qu'un jargon d'habitude; +vous portez, j'espère, des sentiments plus réfléchis.</p> + +<p>IACHIMO.--Je suis maître de mes paroles; et je jure que +je veux tenter l'épreuve dont j'ai parlé.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Vous le voulez?--Je ne fais que prêter +mon diamant jusqu'à votre retour.--Qu'on dresse entre +nous des conventions. Ma maîtresse surpasse en vertu +toute l'étendue de vos indignes pensées. Je vous défie +dans cette gageure; voilà ma bague.</p> + +<p>PHILARIO.--Je ne souffrirai point qu'elle serve de gage.</p> + +<p>IACHIMO.--Par les dieux, c'en est un. Si je ne vous +rapporte pas des preuves suffisantes que j'ai joui des +plus chers appas de votre maîtresse, mes dix mille ducats +sont à vous, et votre diamant aussi; si je la quitte +en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous +fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voilà et mon +or, tout est à vous; mais il me faut votre recommandation, +afin de me procurer un plus libre accès.</p> + +<p>POSTHUMUS.--J'accepte ces conditions. Faisons des conventions +entre nous. Voici seulement ce dont vous me +répondrez. Si vous faites ce voyage pour la séduire, et +que vous me démontriez clairement que vous avez +triomphé, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mérite +pas notre dispute. Mais si elle reste fidèle, et que vous +ne puissiez me prouver le contraire, vous me répondrez +l'épée à la main, et de votre mauvaise opinion, et de l'attaque +que vous aurez livrée à sa pudeur.</p> + +<p>IACHIMO.--Votre main; l'accord est fait. Nous allons +faire régler tout cela dans les formes, et je pars sur-le-champ +pour la Grande-Bretagne, de peur que notre +marché ne prît froid et ne se rompît. Je vais chercher +mon or et faire inscrire le pari.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Convenu.</p> + +<p class="stage1">(Posthumus et Iachimo sortent.)</p> + +<p>LE FRANÇAIS.--Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous?</p> + +<p>PHILARIO.--Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je +vous prie, suivons-les.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Grande-Bretagne.--Appartement dans le palais de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1">LA REINE <i>paraît avec ses</i> DAMES ET CORNÉLIUS +<i>tenant une fiole</i>.</p> + +<br> +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à ses femmes</i>.--Tandis que la</span>rosée est encore +sur la terre, allez cueillir ces fleurs; hâtez-vous. Qui +de vous en a la liste?</p> + +<p>UNE DES FEMMES.--Moi, madame.</p> + +<p>LA REINE.--Allez. <span class="stage2">(<i>Les dames sortent.</i>)</span> Maintenant, monsieur +le docteur, avez-vous apporté ces drogues?</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les +voici. <span class="stage2">(<i>Il présente une petite boîte.</i>)</span> Mais si Votre Majesté +me le permet, et j'espère qu'elle ne s'en offensera pas, +ma conscience me force à vous demander pour quel +usage vous avez exigé de moi ces potions empoisonnées, +qui amènent une mort languissante, et sont mortelles +quoique lentes.</p> + +<p>LA REINE.--Je m'étonne, docteur, que vous me fassiez +une pareille question. N'ai-je pas été longtemps votre +disciple? Ne m'avez-vous pas enseigné l'art de composer +des parfums, de distiller, de conserver les fruits? Si bien +que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour +pour mes confitures? En étant arrivée là, serez-vous +étonné, à moins que vous ne me supposiez une âme infernale, +que je cherche à perfectionner ma science par +de nouvelles expériences? Je veux faire l'essai de ces +compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la +peine d'être pendus; jamais sur aucune créature humaine, +afin de connaître leur force, d'opposer des antidotes +à leur activité, et par là d'apprendre leurs diverses +vertus et leurs effets.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Votre Majesté, par ces expériences, ne +fera que s'endurcir le coeur; d'ailleurs on ne voit point +ces résultats sans dégoût ni sans danger.</p> + +<p>LA REINE.--Oh! soyez tranquille.--<span class="stage2">(<i>Entre Pisanio.</i>) (<i>A +part</i>.)</span> Voici un flatteur de valet; c'est sur lui que je ferai +mon premier essai; il appartient à son maître, et est +l'ennemi de mon fils.... Eh bien! Pisanio? <span class="stage2">(<i>A Cornélius</i>.)</span> +Docteur, votre office auprès de moi est fini pour le moment; +allez votre chemin.</p> + +<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>s'éloignant et à part</i></span>.--Vous m'êtes suspecte, +madame; mais vous ne ferez aucun mal.</p> + +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Écoute, un mot.</p> + +<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je n'aime point cette femme.... +Elle croit tenir des poisons lents et étranges; je connais +bien son âme, je ne confierai pas à une personne aussi +perverse des ingrédients d'une nature aussi infernale; +ceux qu'elle possède assoupiront et alourdiront un moment +les sens; peut-être ses essais commenceront-ils +par des chiens et des chats, pour monter ensuite plus +haut; mais il n'y a aucun danger dans la mort apparente +qu'elle donnera; elle ne fera que suspendre pour +un temps les esprits, qui renaîtront plus actifs. Elle est +trompée par ces faux effets; et moi, en la trompant +ainsi, je n'en suis que plus fidèle.</p> + +<p>LA REINE.--Docteur, je n'ai plus besoin de votre présence +jusqu'à ce que je vous fasse rappeler.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Je prends humblement congé de vous.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire.)</p> + +<p>LA REINE.--Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu +qu'avec le temps ses larmes ne s'arrêteront pas, pour +laisser entrer les conseils de la raison là où règne maintenant +la folie? Travaille à cela: et quand tu viendras +me dire qu'elle aime mon fils, je te dirai à l'instant +même que tu es aussi grand que ton maître; plus grand +que lui; car sa fortune est gisante et sans voix, et sa +renommée est à l'agonie: il ne peut revenir ici, ni demeurer +où il est.... En changeant d'existence, il ne fera +que changer de misère; et chaque jour en arrivant vient +ruiner un jour de sa vie. Quel est ton espoir, en t'appuyant +sur une colonne qui penche et qu'il sera impossible +de relever?--sur un homme qui n'a pas même +assez d'amis pour l'étayer? <span class="stage2">(<i>La reine laisse tomber une +boîte: Pisanio la ramasse.</i>)</span> Tu ne connais pas ce que tu +tiens là; reçois-le de moi pour tes services, c'est un élixir +de ma composition: il a déjà arraché cinq fois le roi à +la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non, +je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus +grandes que je te destine:--fais sentir à ta maîtresse +quelle est sa position; fais-le comme de toi-même: songe +quelle chance t'offre la fortune, songe seulement que tu +conserves toujours ta maîtresse, et de plus tu gagnes +mon fils, qui se souviendra de toi.... J'intéresserai le roi +à ton avancement, quoi que tu puisses désirer; et moi-même +alors, moi surtout qui t'aurai mis sur la voie de +mériter les grâces, je m'engage à récompenser richement +ton mérite. Appelle mes femmes: songe à mes +paroles. <span class="stage2">(<i>Pisanio sort.</i>)</span> Un valet fin et fidèle qu'on ne peut +ébranler: l'agent de son maître auprès d'elle, et qui lui +rappelle sans cesse de conserver sa main et sa foi à son +seigneur. Je lui ai fait là un don qui, s'il en fait usage, +enlèvera à la belle son émissaire auprès de son doux +ami; et elle-même, dans la suite, si elle ne plie pas son +humeur, peut être sûre d'en goûter aussi. <span class="stage2">(<i>Pisanio reparaît +avec les dames, qui rapportent des paniers de fleurs.</i>)</span> +Fort bien, fort bien: portez dans mon cabinet ces violettes, +ces primevères, ces pervenches: adieu, Pisanio; +songe à ce que je t'ai dit.</p> + +<p class="stage1">(La reine sort suivie de ses femmes.)</p> + +<p>PISANIO <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--J'y songerai, mais quand je deviendrai +infidèle à mon bon maître, je m'étoufferai de mes propres +mains: c'est là tout ce que je ferai pour toi.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">IMOGÈNE <i>Seule</i>.</p> + +<br> +<p>IMOGÈNE.--Un père cruel, une belle-mère perfide, +un stupide soupirant près d'une femme mariée, dont +l'époux est banni: oh! mon époux! le comble et la couronne +de tous mes chagrins! et des vexations qui se renouvellent +à chaque instant!--Si j'avais été dérobée par +des voleurs, comme mes deux frères, je serais heureuse: +mais malheureux ceux que leurs désirs élèvent trop +haut! Heureux, quelque humble que soit leur état, ceux +qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque +saison satisfait.... Quel peut être cet homme? Fi donc!</p> + +<p class="stage1">(Iachimo entre précédé par Pisanio.)</p> + +<p>PISANIO.--Madame, un noble gentilhomme de Rome +vous apporte des lettres de mon maître.</p> + +<p>IACHIMO.--Vous changez de couleur, madame? Le +noble Léonatus est en sûreté: il salue tendrement Votre +Altesse.</p> + +<p class="stage1">(Il lui présente une lettre.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous remercie, bon seigneur: vous êtes +le très-bienvenu.</p> + +<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Tout ce qu'elle laisse voir est parfait: +si elle est munie d'une âme aussi rare, c'est ici le +phénix de l'Arabie, et j'ai perdu la gageure. Hardiesse, +sois mon amie; audace, arme-moi de pied en cap, ou +bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu'en fuyant, +ou plutôt je fuirai sans avoir combattu.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>lisant tout haut la lettre</i></span>.--<i>C'est un cavalier de la +plus haute distinction, et auquel de bons offices m'ont infiniment +attaché. Traitez-le en conséquence comme vous estimez +votre fidèle</i> Léonatus.</p> + +<p>Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est réchauffé +jusqu'au fond par le reste de la lettre: il est +tout ému de reconnaissance.--Vous êtes le bienvenu, +digne seigneur, autant que peuvent l'exprimer mes paroles; +et vous l'éprouverez dans tout ce que je pourrai +faire pour vous.</p> + +<p>IACHIMO.--Je vous rends grâces, belle dame.--Eh quoi! +les hommes sont-ils insensés? La nature leur aura donné +des yeux pour voir l'arche voûtée des cieux et les richesses +de la terre et des mers, pour distinguer les +globes enflammés sur nos têtes, et les pierres semées +sur les rivages; et avec des organes si précieux, nous +ne pourrons pas faire la différence de la laideur et de la +beauté!</p> + +<p>IMOGÈNE.--D'où vient votre étonnement?</p> + +<p>IACHIMO.--Cela ne peut être la faute des yeux: des +singes et des guenons placés entre deux créatures semblables +bavarderaient de ce côté, et repousseraient l'autre +par des grimaces. Ce n'est pas la faute du jugement: +l'idiot devant cette beauté saurait faire son choix. +Ce n'est pas la passion; car la laideur, mise à côté de +cette beauté parfaite, exciterait le désir à vomir à vide +au lieu de le pousser à se satisfaire.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Quelle est donc la cause....?</p> + +<p>IACHIMO.--Le vice blasé, ce désir rassasié mais non +satisfait (comme un vase plein et qui fuit), dévore d'abord +l'agneau, et puis est avide de charogne.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Quelle est donc, digne seigneur, la cause +de votre agitation? Êtes-vous bien?</p> + +<p>IACHIMO.--Bien, merci, madame. <span class="stage2">(<i>A Pisanio</i>.)</span> Ami, je +vous prie, ordonnez à mon serviteur de m'attendre là +où je l'ai laissé: il est étranger et susceptible.</p> + +<p>PISANIO.--J'allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--La santé de mon seigneur continue-t-elle à +être bonne? De grâce, dites-le-moi.</p> + +<p>IACHIMO.--Bonne, madame.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Est-il disposé à la gaieté? J'espère qu'il +l'est.</p> + +<p>IACHIMO.--Excessivement gai: Rome n'a point d'étranger +aussi jovial, aussi folâtre: on l'appelle le <i>joyeux +Anglais</i>.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Lorsqu'il était ici, il était enclin à la mélancolie, +et souvent sans savoir pourquoi.</p> + +<p>IACHIMO.--Jamais je ne l'ai vu triste. Il y a un Français, +son compagnon, un <i>monsieur</i> d'un rang éminent, +qui aime fort à ce qu'il paraît une jeune Française restée +dans son pays; il pousse de profonds soupirs, comme +la flamme d'une fournaise; pendant que le joyeux Anglais +(votre époux, veux-je dire) rit aux éclats et s'écrie: +«Comment mes côtes y résisteront-elles, lorsqu'on +songe que l'homme, qui sait par l'histoire, par tous les +récits, par sa propre expérience, ce qu'est la femme et +ce qu'il lui est impossible de ne pas être, va languir en +livrant ses heures de liberté à un esclavage volontaire!»</p> + +<p>IMOGÈNE.--Est-ce que mon époux dit cela?</p> + +<p>IACHIMO.--Oui, madame, en riant jusqu'aux larmes. +C'est un amusement que de se trouver là, et de le voir +se moquer du Français. Mais le ciel sait qu'il est des +hommes qui sont bien blâmables.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Ce n'est pas lui, j'espère?</p> + +<p>IACHIMO.--Lui? Non. Cependant il devrait recevoir +avec plus de reconnaissance les bontés du ciel envers +lui: il y a en lui et en vous,--que je regarde comme +son bien au-dessus de toutes les richesses;--oui, il y a +pour moi des motifs d'admirer et en même temps de +plaindre.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Et qui plaignez-vous, seigneur?</p> + +<p>IACHIMO.--Deux créatures du fond du coeur.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Suis-je une des deux, seigneur? Vous me +regardez; quel ravage discernez-vous en moi qui mérite +votre pitié?</p> + +<p>IACHIMO.--C'est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux +et se plaire dans un cachot auprès d'une chandelle!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous prie, seigneur, énoncez plus clairement +vos réponses à mes questions? Pourquoi me +plaignez-vous?</p> + +<p>IACHIMO.--Parce que d'autres, j'allais le dire, jouissent +de votre...; mais c'est l'office des dieux d'en tirer vengeance, +et ce n'est pas le mien de parler.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Vous paraissez savoir quelque chose qui +me concerne ou qui m'intéresse. Je vous prie, parlez: +puisque soupçonner que les choses vont mal fait souvent +plus souffrir que la certitude qu'il en est ainsi; les +faits certains sont au-dessus des remèdes, ou bien connus +à temps on peut y appliquer le remède. Ah! découvrez-moi +ce secret qui vous pousse à parler et que vous retenez.</p> + +<p>IACHIMO.--Si j'avais cette joue pour y reposer mes lèvres; +cette main dont le toucher, le seul toucher devrait +forcer un homme au serment de fidélité; si je possédais +cet objet qui captive les regards errants de mes yeux et +les tient attachés sur lui seul; irais-je souiller ma bouche, +comme un réprouvé, sur des lèvres aussi publiques +que les degrés qui conduisent au Capitole; presserais-je +de mes mains des mains flétries par le travail, et plus +encore par des parjures journaliers; si j'allais fixer mes +regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes +comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un +suif fétide, ne serait-il pas bien juste que tous les fléaux +de l'enfer punissent une fois une telle trahison?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Mon seigneur, je le crains, a oublié la Bretagne.</p> + +<p>IACHIMO.--Et lui-même. Ce n'est pas mon penchant +qui me porte à vous éclairer, à révéler la bassesse de son +changement, ce sont vos grâces qui, du fond de ma conscience +muette, attirent malgré moi sur mes lèvres cet +aveu.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je ne veux pas en entendre davantage.</p> + +<p>IACHIMO.--O chère âme, votre sort touche mon coeur +d'une pitié qui me fait mal. Une princesse aussi belle et +née dans la puissance, qui doublerait la grandeur du +plus grand roi, être ainsi associée avec de viles créatures +louées avec l'argent même que fournissent vos coffres; +avec d'infâmes aventurières, qui, pour de l'or, jouent +avec tous les maux dont la corruption souille la nature; +pestes contagieuses, qui pourraient empoisonner +le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta n'était +pas reine, et vous dégénérez de votre illustre origine.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Me venger! et comment me venger? Si ce +récit est vrai, car je porte un coeur qui doit craindre de +se laisser trop vite abuser par mes deux oreilles; si ce +récit est vrai, comment pourrais-je me venger?</p> + +<p>IACHIMO.--Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale +de Diane entre des draps glacés, tandis qu'il se livre à +de capricieuses prostituées, au mépris de votre personne, +aux dépens de votre bourse? Vengez-vous. Je me +consacre à votre bon plaisir. Amant plus noble que ce +déserteur de votre lit, je resterai fidèle à votre tendresse, +toujours discret et toujours constant.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Holà! Pisanio!</p> + +<p>IACHIMO.--Souffrez que je jure sur vos lèvres mon dévouement.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Va-t'en!--J'en veux à mes oreilles de t'avoir +écouté si longtemps. Si tu avais de l'honneur, tu +m'aurais fait ce récit par vertu, et non pour la fin que tu +te proposes, aussi basse qu'étrange! Tu outrages un +gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu +l'es de l'honneur, et tu tentes de séduire ici une femme +qui te méprise comme le démon. Holà! Pisanio!... Le +roi mon père sera instruit de ton audace; s'il trouve +bon qu'un étranger téméraire marchande à sa cour +comme dans une mauvaise maison de Rome, et nous +dévoile ses brutales pensées, il a une cour dont il ne +se soucie guère, et une fille qu'il estime bien peu. Holà! +Pisanio!</p> + +<p>IACHIMO.--O heureux Léonatus! je puis bien le dire, la +confiance que ta dame a en toi mérite bien la tienne, et +ta parfaite vertu mérite bien aussi sa tranquille confiance! +Vivez longtemps heureuse, vous la dame du plus +digne chevalier dont jamais se soit vanté un pays; vous, +sa maîtresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi +mon pardon; je n'ai parlé ainsi que pour +éprouver si votre fidélité était bien enracinée; je vais +rendre votre époux ce qu'il est déjà, l'homme le plus +aimable et le plus fidèle; il possède la charmante sorcellerie +de charmer toutes les sociétés; la moitié du +coeur de tous les hommes est à lui.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Vous réparez vos fautes.</p> + +<p>IACHIMO.--Il est assis au milieu des hommes comme +un dieu descendu du ciel, il est paré d'une sorte d'honneur +qui surpasse sa beauté mortelle; ne soyez pas +offensée, auguste princesse, si j'ai osé éprouver quel +accueil vous feriez à un faux rapport. Il n'a servi qu'à +confirmer honorablement votre bon jugement dans le +choix que vous avez fait d'un époux si rare, que vous +saviez ne pouvoir faillir. C'est l'amitié que j'ai pour lui +qui m'a porté à vous éprouver; mais les dieux vous ont +formée différente de toutes les autres femmes, exempte +de faiblesse; je vous prie, pardonnez-moi.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Tout est réparé, seigneur. Disposez de mon +pouvoir dans cette cour.</p> + +<p>IACHIMO.--Recevez mes humbles actions de grâces.--J'avais +presque oublié de faire à Votre Altesse une petite +prière, et qui pourtant est importante, car elle intéresse +votre époux; plusieurs amis et moi avons part aussi à +cette affaire.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous prie, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>IACHIMO.--Une douzaine de nos Romains et votre époux +(la meilleure plume de notre aile), nous avons tous contribué +pour une somme destinée à acheter un présent +pour l'empereur; agent des autres, j'en ai fait l'emplette +en France. C'est de la vaisselle d'un rare dessin, et des +bijoux d'une forme exquise et riche; leur valeur est considérable; +étranger comme je suis, je serais désireux de +les voir en lieu sûr; vous plairait-il de les prendre sous +votre protection?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Volontiers, et j'engage mon honneur à leur +sûreté, puisque mon seigneur y est intéressé; je veux les +garder dans ma chambre à coucher.</p> + +<p>IACHIMO.--Ils sont renfermés dans un coffre escorté +par mes gens. Je prendrai la liberté de vous les envoyer, +seulement pour cette nuit. Demain je dois me rembarquer.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Oh! non, non.</p> + +<p>IACHIMO.--Il le faut, daignez me le permettre, ou je +manquerais à ma parole en différant mon retour. J'ai +traversé les mers en venant de France, pour tenir ma +promesse de voir Votre Altesse.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous remercie de votre peine; mais vous +ne partirez pas dès demain?</p> + +<p>IACHIMO.--Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez +saluer votre époux dans une lettre, je vous supplie, écrivez-la +ce soir; j'ai déjà passé le terme marqué pour mon +séjour, et le temps presse pour offrir notre présent.</p> + +<p>IMOGÈNE.--J'écrirai; envoyez-moi votre coffre, il sera +gardé avec soin et fidèlement rendu. Vous êtes le bienvenu.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + + + +<br><br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une cour devant le palais de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN <i>avec</i> DEUX SEIGNEURS.</p> + +<br> +<p>CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant joué de malheur? +Je frise le but<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, et puis je me vois rouler au loin! J'avais +sur le coup cent livres de pari, et il faudra encore qu'un +impertinent faquin vienne m'entreprendre pour avoir +juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que +je ne fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><i>I kissed the jack</i>, cochonnet, but.</blockquote> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagné à cela? Vous lui +avez cassé la tête avec votre boule.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--S'il n'eût pas eu plus de cervelle +que celui qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait +pas resté.</p> + +<p>CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de +jurer, il n'appartient pas à aucun des spectateurs de +venir interrompre<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> ses jurements, je crois?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (<span class="stage2"><i>à part</i></span>) ni de leur +couper les oreilles<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<p>CLOTEN.--Ce chien de bâtard!--Moi! lui donner satisfaction? +Que n'est-il quelqu'un de mon rang!</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Il serait au rang des fous<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> <i>To curtail his oath</i>, mot à mot, couper la queue à ses +jurements, les mutiler.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b>: L'autre répond: Ni de leur couper les oreilles, <i>nor crop the +ears of them</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> Jeu de mots sur <i>rank</i>, rang et rance; le second seigneur +répond: Sentir le fou.</blockquote> + +<p>CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant. +Peste soit de la grandeur! je voudrais n'être pas noble +comme je suis. On n'ose pas se battre avec moi, à cause +de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois s'en +donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j'aille et +vienne comme un coq dont on ne peut trouver le +pair.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Vous êtes à la fois un coq et +un chapon, et vous chantez, coq, avec votre crête.</p> + +<p>CLOTEN.--Vous dites?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que +Votre Altesse se mesure avec le premier venu qu'il lui +aura plu d'insulter.</p> + +<p>CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que +j'offense mes inférieurs.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu'à Votre +Altesse.</p> + +<p>CLOTEN.--C'est ce que je dis.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un +étranger qui est arrivé ce soir à la cour?</p> + +<p>CLOTEN.--Un étranger! et je n'en sais rien!</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Ah! tu es toi-même un +étrange sot<a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et tu n'en sais rien non plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b> Jeu de mots sur <i>strange</i>, étrange et étranger.</blockquote> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arrivé; on +le croit un des amis de Léonatus.</p> + +<p>CLOTEN.--De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami +en est un autre, quel qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrivée +de cet étranger?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse.</p> + +<p>CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je +sans déroger?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez déroger, seigneur.</p> + +<p>CLOTEN.--Cela ne m'est pas aisé, je crois.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Vous êtes un imbécile +avoué: et tout ce qui vient de vous étant d'un imbécile, +ne vous fait pas déroger.</p> + +<p>CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai +perdu aujourd'hui aux boules, je le regagnerai le soir +avec lui. Venez, allons.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. <span class="stage2">(<i>Cloten sort +avec le premier seigneur</i>.)</span>--Comment une diablesse aussi +rusée a-t-elle pu mettre au monde cet âne? Une femme +qui renverse tout avec sa tête; et voilà son fils à qui on +ne ferait pas comprendre qu'en ôtant deux de vingt, il +reste dix-huit.--Hélas! pauvre princesse, divine Imogène! +que ne souffres-tu pas, entre un père que gouverne +ta marâtre, une mère qui trame à tout moment +des complots, et un amant plus odieux pour toi que +l'horrible exil de ton cher époux;--plus odieux que cet +horrible divorce qu'il désire!--Que le ciel soutienne les +remparts de ta chère vertu; qu'il affermisse le temple +de ta belle âme, afin que tu puisses un jour résister et +posséder et ton époux banni et ce vaste royaume!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre à coucher, et dans un coin un coffre.</p> + +<p class="stage1">IMOGÈNE, <i>lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie</i>.</p> + +<br> +<p>IMOGÈNE.--Qui est là? Est-ce vous, Hélène?</p> + +<p>HÉLÈNE.--Que désirez-vous, madame?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Quelle heure est-il?</p> + +<p>HÉLÈNE.--Près de minuit, madame.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Alors j'ai lu trois heures; mes yeux sont +fatigués.--Pliez le feuillet où j'en suis restée, et allez +vous mettre au lit. N'emportez point le flambeau, laissez-le +brûler: et si vous pouvez vous réveiller à quatre +heures, appelez, je vous prie.--Le sommeil me gagne +complètement. <span class="stage2">(<i>Hélène sort</i>.)</span> Dieux, je me mets sous votre +garde: protégez-moi, je vous en supplie, contre les fées +et les esprits malfaisants de la nuit.</p> + +<p class="stage1">(Imogène s'endort.)</p> + +<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>sortant du coffre</i></span>.--Les grillons chantent: les +sens de l'homme, épuisés par le travail, se réparent +dans le repos. Ainsi jadis notre Tarquin foulait doucement +les joncs<a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> avant d'éveiller la chasteté qu'il viola. +Cythérée, comme tu es belle dans ton lit! pur lis! plus +blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te +donner un baiser, un seul baiser! Rubis incomparable +de ses lèvres, que vous le rendez précieux! C'est son +haleine qui embaume ainsi l'appartement: la flamme +du flambeau s'incline vers elle, et voudrait pénétrer sous +ses paupières pour y voir les lumières qu'elles cachent +maintenant sous leur rideau: globes d'un blanc mêlé +d'azur, de l'azur même des cieux.--Mais mon projet est +d'observer la chambre; je vais tout écrire.--Ici des tableaux.--Là +une fenêtre.--Tels sont les ornements de +son lit.--Les tapisseries, les personnages sont ainsi, et +ainsi est le contenu du livre.--Mais quelques signes naturels +observés sur son corps seraient un témoignage +plus important que la description de dix mille meubles, +et ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image +de la mort, appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible +comme un monument placé dans une chapelle. <span class="stage2">(<i>Prenant +le bracelet d'Imogène</i>.)</span> Viens à moi, viens: tu es aussi aisé +à défaire que le noeud gordien était serré.--Il est à moi, +et ce bracelet sera un témoin extérieur aussi fort que la +conscience à l'intérieur pour désespérer son époux.--Son +sein gauche porte un signe à cinq rayons comme +les gouttes de pourpre qui brillent dans le calice d'une +primevère<a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Voilà une preuve plus forte que toutes celles +que peuvent donner les lois. Ces signes cachés le forceront +de croire que j'ai crocheté la serrure et ravi le trésor +de son honneur. Que me faut-il de plus?--Qu'ai-je besoin +d'écrire ce qui est écrit, imprimé dans ma mémoire? +<span class="stage2">(<i>Prenant le livre</i>.)</span>--Elle a lu bien tard l'histoire de Térée; +la feuille est pliée à l'endroit où Philomèle se rendit.--J'en +ai assez: rentrons dans ce coffre et refermons-en le +ressort.--Vite, hâtez-vous, dragons de la nuit: que l'aurore +vienne ouvrir l'oeil du corbeau.--Je vis dans la +crainte; l'enfer est ici pour moi, quoiqu'un ange céleste +y repose. <span class="stage2">(<i>L'horloge sonne.</i>)</span> Une, deux, trois: il est temps, +il est temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b> On étendait des joncs sur le parquet des appartements, comme +nous y mettons aujourd'hui des tapis.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> Shakspeare avait observé la nature, mais il ne la peint pas ici +exactement: ces gouttes de la primevère sont jaunes et non +pourpres.</blockquote> + +<p class="stage1">(Il rentre dans le coffre; la scène se ferme.)</p> + + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une antichambre dans l'appartement d'Imogène.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN ET <i>les</i> DEUX SEIGNEURS.</p> + +<br> +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Votre Altesse est l'homme le plus +patient dans la perte, le joueur le plus froid qui ait +jamais retourné un as.</p> + +<p>CLOTEN.--Il n'y a pas d'homme que la perte ne rende +froid.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mais tout le monde ne montre pas +une patience aussi noble que Votre Altesse: vous êtes +très-ardent, très-emporté lorsque vous gagnez.</p> + +<p>CLOTEN.--Le gain donne du courage à tout le monde. +Ah! si je pouvais gagner cette entêtée d'Imogène, je +serais assez riche. Le matin approche, n'est-ce pas?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il est jour, seigneur.</p> + +<p>CLOTEN.--Je voudrais bien voir arriver ces musiciens. +On me conseille de lui donner de la musique le matin; +on m'a dit que cela pénétrerait. <span class="stage2">(<i>Les musiciens entrent.</i>)</span> +Venez, accordez vos instruments; si vous pouvez la pénétrer +avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous essayerons +aussi notre langue; si rien ne réussit, qu'elle reste +ce qu'elle est; mais jamais je ne la céderai.--Imaginez +d'abord quelque chose de piquant et d'exquis, exécutez +ensuite un air d'une merveilleuse douceur, accompagné +d'admirables et éloquentes paroles; et puis laissons-la à +ses réflexions.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens chantent et s'accompagnent.)</p> + +<h4>AIR.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Écoute, écoute, l'alouette chante à la porte des cieux.</p> +<p>Et Phébus va se lever</p> +<p>Pour abreuver ses coursiers à cette source qui repose dans le calice des fleurs;</p> +<p>Les marguerites clignotantes</p> +<p>Commencent à entr'ouvrir leurs yeux d'or.</p> +<p>Éveille-toi, ma douce maîtresse,</p> +<p>Avec toutes ces choses jolies;</p> +<p>Lève-toi, lève-toi.</p> +</div></div> + +<p>CLOTEN, <span class="stage2"><i>aux musiciens</i></span>.--En voilà assez. Laissez-nous.--Si +ceci pénètre, je ferai grand cas de votre musique, +sinon alors c'est un vice de son oreille que ni les crins de +cheval<a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, ni les boyaux de chat, ni la voix de l'eunuque ne +pourront jamais corriger.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b> <i>Horse hair and cat's guts</i>, pour dire les crins de +l'archet et les cordes des instruments.</blockquote> + +<p class="stage1">(La reine et Cymbeline paraissent.)</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Voici le roi.</p> + +<p>CLOTEN.--Je suis bien aise d'être resté debout si tard; +cela fait que je suis levé de grand matin. En bon père, +il ne peut qu'approuver l'hommage que je viens de rendre.--Salut +à Votre Majesté et à ma noble mère.</p> + +<p>CYMBELINE.--Vous assiégez donc la porte de cette fille +sévère? Ne paraîtra-t-elle point?</p> + +<p>CLOTEN.--J'ai attaqué son coeur par la musique; mais +elle ne daigne pas y faire attention.</p> + +<p>CYMBELINE.--L'exil de son amant est trop récent; elle +ne l'a pas encore oublié; mais le temps effacera les +traces de son souvenir, et alors elle est à vous.</p> + +<p>LA REINE.--Vous devez bien des remerciements au roi: +il ne laisse échapper aucune occasion de vous faire valoir +auprès de sa fille. Sachez vous-même mettre de la suite +dans vos démarches auprès d'elle: apprenez à saisir +l'occasion favorable; que ses refus augmentent vos empressements; +que les devoirs que vous lui rendez paraissent +une inspiration naturelle; obéissez-lui en toutes +choses excepté lorsqu'elle vous ordonne de vous éloigner +d'elle: sur ce seul article soyez insensible.</p> + +<p>CLOTEN.--Insensible? Pas du tout.</p> + +<p class="stage1">(Un messager entre.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Avec votre bon plaisir, seigneur, des +ambassadeurs sont arrivés de Rome; l'un d'eux est Caïus-Lucius.</p> + +<p>CYMBELINE.--C'est un digne Romain, quoiqu'il vienne +cette fois dans des intentions hostiles, mais ce n'est pas +sa faute. Je veux le recevoir avec les marques de distinction +que je dois à celui qui l'envoie, et, quant à lui, nous +devons nous souvenir de ses bontés passées envers nous. +Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour à votre princesse, +venez nous rejoindre; nous aurons besoin de +vous employer auprès de ce Romain.--Venez, madame.</p> + +<p class="stage1">(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.)</p> + +<p>CLOTEN.--Si elle est levée, je veux lui parler, si elle ne +l'est pas, qu'elle dorme et rêve à son aise. <span class="stage2">(<i>Il frappe.</i>)</span> +Holà! peut-on...? Je sais qu'elle est entourée de ses femmes.--Mais, +si je leur dorais la main. C'est l'or qui +achète l'entrée des portes. Oh! oui; fort souvent il corrompt +jusqu'aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs +biches dans les mains du braconnier; c'est l'or qui fait +périr l'honnête homme et sauve le fripon; quelquefois +aussi il fait pendre le fripon et l'honnête homme: que +ne peut-il pas faire ou défaire? Je veux me faire un avocat +d'une des femmes d'Imogène; car je n'entends pas +encore moi-même l'affaire.--Avec votre permission.</p> + +<p class="stage1">(Il frappe encore.)</p> + +<p>UNE SUIVANTE.--Qui est là?--Qui frappe?</p> + +<p>CLOTEN.--Un gentilhomme.</p> + +<p>LA SUIVANTE.--N'est-ce que cela?</p> + +<p>CLOTEN.--Et le fils d'une noble dame.</p> + +<p>LA SUIVANTE, <span class="stage2"><i>ouvrant la porte</i></span>.--Bien des gens, dont les +tailleurs coûtent aussi cher que le vôtre, ne pourraient +pas se vanter de la même chose.--Que désire Votre +Altesse?</p> + +<p>CLOTEN.--La personne de votre maîtresse;--est-elle +prête?</p> + +<p>LA SUIVANTE.--Oui, à garder sa chambre.</p> + +<p>CLOTEN.--Cette bourse est à vous: vendez-moi une +bonne réputation.</p> + +<p>LA SUIVANTE.--Comment, ma bonne réputation? ou +s'agit-il de dire ce que je croirai être du bien de vous?--La +princesse....</p> + +<p class="stage1">(Entre Imogène.)</p> + +<p>CLOTEN.--Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi +prendre votre douce main.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup +trop de peine pour ne recueillir que des refus; les remerciements +que vous aurez de moi, c'est de m'entendre +dire que je suis très-avare de remerciements et que je +n'en ai pas de reste pour vous.</p> + +<p>CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela +aurait fait le même effet sur moi; mais si vous vous +obstinez à jurer toujours, votre récompense sera toujours +de voir que je n'y fais pas la moindre attention.</p> + +<p>CLOTEN.--Ce n'est pas là une réponse.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais +que mon silence ne vous autorisât à dire que je cède. +Laissez-moi en paix, je vous prie.--A ne vous rien +cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à toutes vos +plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration +devrait apprendre la discrétion quand on la lui +enseigne.</p> + +<p>CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait +un péché; je n'en ferai rien.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Les sots ne sont pas des fous.</p> + +<p>CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez +patient et je ne serai plus folle; alors nous serons guéris +tous les deux.--Je suis fâchée, seigneur, que vous me +forciez d'oublier les manières d'une femme bien élevée, +en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes, +apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que +je vous déclare, au nom de la vérité, que je ne me soucie +pas de vous, et suis si près de manquer de charité que je +vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais mieux aimé +que vous l'eussiez senti que de me le faire dire.</p> + +<p>CLOTEN.--Vous manquez à l'obéissance que vous devez +à votre père; car l'engagement dont vous prétendez être +liée avec ce misérable élevé par charité, nourri de plats +froids et des restes de la cour, n'est pas un engagement; +non, ce n'en est pas un. Il peut être permis aux gens de +basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) +d'enchaîner leurs âmes dans les noeuds qu'ils ont tissés +eux-mêmes; il n'y a pour toute conséquence que des +marmots et la misère. Mais vous êtes privée de cette +liberté par l'importance de la couronne, et vous n'avez +pas le droit d'en souiller le précieux éclat avec un vil +esclave digne de porter la livrée et les vieux habits d'un +maître;--avec un valet, et moins encore.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu +n'étais que ce que tu es d'ailleurs, tu serais trop vil pour +être le valet de Posthumus; tu serais assez honoré, et +l'envie te trouverait trop heureux, si, pour récompenser +tes vertus, on te nommait le valet du bourreau dans son +royaume; tu serais haï pour être si bien traité.</p> + +<p>CLOTEN.--Que la peste l'étouffe<a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b> <i>The south-fogrot him!</i></blockquote> + +<p>IMOGÈNE.--Il ne peut jamais éprouver de malheur plus +affreux que celui d'être seulement nommé par toi.--Le +plus grossier vêtement qui ait seulement couvert son +corps est plus précieux pour moi que tous les cheveux +de ta tête, fussent-ils changés en autant d'hommes te +ressemblant.--<span class="stage2">(<i>Appelant</i>.)</span> Pisanio!</p> + +<p>CLOTEN.--Son vêtement! Eh bien! que le diable!...</p> + +<p class="stage1">(Pisanio paraît.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--Pisanio, allez promptement trouver ma +suivante Dorothée.</p> + +<p>CLOTEN.--Son vêtement!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je suis obsédée par un insensé; sa présence +m'effraye et m'irrite encore plus.--Allez, je vous prie, et +ordonnez à ma suivante de chercher un bracelet qui, par +malheur, a glissé de mon bras. Il vient de votre maître; +et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour toutes +les richesses d'aucun roi de l'Europe. Je crois l'avoir vu +ce matin; je suis certaine qu'il était à mon bras la nuit +dernière: je l'ai baisé. J'espère qu'il n'est pas allé conter +à mon seigneur que je donne des baisers à un autre +objet que lui.</p> + +<p>PISANIO.--Il ne peut pas être perdu.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je l'espère; allez, et cherchez-le.</p> + +<p>CLOTEN.--Vous m'avez outragé...--Le plus grossier +vêtement!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Oui, je l'ai dit, seigneur; si vous voulez +m'en faire un crime, appelez des témoins.</p> + +<p>CLOTEN.--J'en informerai votre père.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Votre mère aussi, elle est pleine de bonté +pour moi, et j'espère qu'elle l'interprétera au pire. Je +vous laisse, seigneur, à tout votre mécontentement.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>CLOTEN.--Je me vengerai.--Son plus grossier vêtement!--Fort +bien.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Rome.--Appartement de la maison de Philario.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> POSTHUMUS et PHILARIO.</p> + +<br> +<p>POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais +être sûr de fléchir le roi comme je suis certain que +l'honneur d'Imogène restera inviolable.</p> + +<p>PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour fléchir +le roi?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux révolutions +des temps; de trembler pendant cet hiver, en +souhaitant de voir renaître des jours plus chauds. Cette +espérance que trouble la crainte est la stérile reconnaissance +dont je paye votre amitié; si elle m'abandonne, il +faudra que je meure votre débiteur.</p> + +<p>PHILARIO.--Vos vertus et votre société acquittent avec +usure tout ce que je puis faire pour vous.--Maintenant +votre roi a reçu des nouvelles du grand Auguste; Caïus-Lucius +remplira sa commission de point en point, et je +pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages, +avant de revoir nos Romains, dont le souvenir est +encore tout frais dans la douleur de ses peuples.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'État, et +qu'il n'est pas probable que je le devienne jamais, je +pense que ceci finira par une guerre. Vous entendrez dire +que les légions qui sont aujourd'hui dans les Gaules sont +descendues dans notre courageuse Bretagne avant d'apprendre +la nouvelle qu'elle ait payé un denier du même +tribut. Nos peuples sont mieux disciplinés qu'au temps +où César souriait de leur inexpérience, tout en trouvant +que leur valeur méritait qu'il fronçât les sourcils. Aujourd'hui +la discipline est alliée au courage; ceux qui +en feront l'épreuve connaîtront que les Bretons sont un +peuple qui se perfectionne dans ce monde.</p> + +<p class="stage1">(Entre Iachimo.)</p> + +<p>PHILARIO.--Eh! voilà Iachimo.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont porté +sur terre, et les vents de tous les coins des cieux ont +caressé vos voiles pour presser la course de votre vaisseau.</p> + +<p>PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur.</p> + +<p>POSTHUMUS.--J'espère que la brièveté de la réponse +qu'on vous a faite est la cause de la célérité de votre +retour.</p> + +<p>IACHIMO.--Votre épouse est une des plus belles femmes +que j'aie jamais vues.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Et en même temps la plus vertueuse, ou +que sa beauté aille briller à une fenêtre pour attirer les +coeurs perfides et les tromper elle-même.</p> + +<p>IACHIMO.--Voici des lettres pour vous.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espère?</p> + +<p>IACHIMO.--Cela est vraisemblable.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne +pendant que vous y étiez.</p> + +<p>IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'était pas encore +arrivé.</p> + +<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>après avoir lu la lettre</i></span>.--Jusqu'ici tout est +bien.--Le diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le +trouvez-vous point trop terne, pour le porter dans vos +jours de parure?</p> + +<p>IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la +valeur en or.--Je ferais de grand coeur un voyage deux +fois plus loin, pour passer encore une nuit aussi délicieusement +courte que celle dont j'ai joui en Bretagne; +car le diamant est gagné.</p> + +<p>POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour céder.</p> + +<p>IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre épouse est si facile.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de +votre perte. Vous vous souvenez, j'espère, que nous ne +devons plus rester amis.</p> + +<p>IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous +tenez nos conventions. Si je ne vous rapportais pas une +connaissance approfondie de votre épouse, j'avoue que +notre contestation devait aller plus loin; mais je m'annonce +ici comme un homme qui a gagné à la fois son +honneur et votre bague; et je n'ai fait d'outrage ni à +elle ni à vous, n'ayant agi que d'après votre volonté à +tous deux.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous êtes +entré dans sa couche, ma main et ma bague sont à vous, +sinon, après l'indigne opinion que vous avez conçue de +sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée ou +moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître, +pour le premier qui les trouvera.</p> + +<p>IACHIMO.--Mes preuves étant aussi près de l'évidence +que je vais vous le faire voir, seigneur, elles doivent +d'abord vous persuader; je suis prêt à les confirmer par +serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en dispensiez +quand vous trouverez vous-même que vous n'en +avez pas besoin.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Poursuivez.</p> + +<p>IACHIMO.--D'abord, sa chambre à coucher, où j'avoue +que je n'ai point dormi en me voyant maître de ce qui +méritait bien qu'on veillât; elle est tendue d'une tapisserie +soie et argent; c'est l'histoire de la superbe Cléopâtre +lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le +Cydnus au-dessus de ses rives enflé d'orgueil ou du poids +de mille vaisseaux. Cet ouvrage est à la fois si bien fini +et si riche, que le travail et le prix de la matière s'y +disputent l'avantage: je me suis demandé comment il +pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite; +les personnages semblent vivants.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir +entendu dire ici par moi ou par quelque autre.</p> + +<p>IACHIMO.--D'autres détails vous prouveront ce que je +sais.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré!</p> + +<p>IACHIMO.--La cheminée est au midi de la chambre, le +manteau de la cheminée représente la chaste Diane au +bain: jamais je ne vis statue si prête à parler, le sculpteur +fut une autre nature; dans sa création muette, il +l'a surpassée, au mouvement et à la respiration près.</p> + +<p>POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore +avoir apprise par quelque récit, car ce morceau est +renommé.</p> + +<p>IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est décoré de +chérubins d'or; les chenets, que j'oubliais, sont deux +amours d'argent, au regard malin, se tenant sur un +pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons.</p> + +<p>POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que +vous ayez vu tous ces objets, et j'admire votre mémoire; +mais la description de ce que contient sa chambre ne +vous fait pas gagner la gageure.</p> + +<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>tirant le bracelet</i></span>.--Eh bien! pâlissez si vous +en êtes capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: +voyez, et maintenant tout est fini. Il faut qu'il se marie à +votre diamant que voilà, et je les garderai l'un et l'autre.</p> + +<p>POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore +une fois. Est-ce bien celui que je lui laissai en partant?</p> + +<p>IACHIMO.--Le même, seigneur, et j'en remercie votre +épouse. Elle l'ôta de son bras; je la vois encore; la +grâce de l'action enchérit sur son présent et me le rendit +plus précieux; en me le donnant, elle me dit qu'elle +y tenait naguère.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Peut-être elle l'aura détaché pour me +l'envoyer.</p> + +<p>IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa +lettre?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi +cette bague <span class="stage2">(<i>il lui donne la bague</i>)</span>; sa vue me donne la +mort. C'est un basilic pour mes yeux! que l'honneur ne +se trouve jamais où est la beauté, la vérité où est la vraisemblance, +l'amour où se trouve un autre homme! Que +les serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui +les ont reçus, qu'elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu, +qui n'est que néant; ô perfidie au delà de toute mesure!</p> + +<p>PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre +diamant, il n'est pas encore gagné. Il est probable +qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui sait, s'il ne lui a pas +été dérobé par quelqu'une de ses suivantes que l'on aura +corrompue.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se +l'est procuré ainsi: <span class="stage2">(<i>à Iachimo</i>)</span> allons, rendez-moi ma +bague.--Donnez-moi une preuve plus convaincante, +quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car ceci +a été volé.</p> + +<p>IACHIMO.--Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes +mains.</p> + +<p>POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: +c'est vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je +suis sûr qu'elle n'a pu le perdre; ses suivantes ont toutes +prêté serment et sont des femmes d'honneur;--elles +l'auraient volé, elles! elles se seraient laissé corrompre, +et cela par un étranger! Non, elle s'est livrée à lui. <span class="stage2">(<i>Montrant +le bracelet</i>.)</span> Voilà la preuve de son déshonneur, +c'est à ce prix qu'elle a acheté le nom de prostituée. <span class="stage2">(<i>A +Iachimo</i>.)</span> Tenez, prenez votre salaire, et que tous les +démons de l'enfer se partagent entre elle et vous!</p> + +<p>PHILARIO.--Seigneur, modérez-vous; ce n'est point +encore là une preuve assez forte pour convaincre un +homme bien persuadé de...</p> + +<p>POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donnée +à lui.</p> + +<p>IACHIMO.--Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant: +au-dessous de son sein, qui mérite bien qu'on le +presse amoureusement, est un signe tout fier de cette +charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai baisé; et quoique +rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon +ardeur. Vous rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le +sein?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant à me convaincre +d'une autre tache, la plus vaste que puisse contenir +l'enfer,--quand elle y serait toute seule...</p> + +<p>IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Épargnez-moi votre arithmétique; ne +comptez point vos triomphes; un seul ou un million, +qu'importe.</p> + +<p>IACHIMO.--Je vais le jurer.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous +n'avez pas fait ce que vous dites, vous mentez; et je vous +tue si vous osez nier que vous m'ayez déshonoré.</p> + +<p>IACHIMO.--Je ne nierai rien.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en +pièces! J'irai, et je le ferai en présence de la cour et sous +les yeux de son père.--Je ferai quelque chose...</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PHILARIO.--Il est emporté au delà des bornes de la +raison. Vous avez gagné. Suivons-le, pour détourner la +fureur dont il est transporté en ce moment contre lui-même.</p> + +<p>IACHIMO.--De tout mon coeur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Rome.--Un autre appartement dans la même maison.</p> + +<p class="stage1">POSTHUMUS <i>seul</i>.</p> + +<br> +<p>POSTHUMUS.--L'homme ne pourrait-il trouver un +moyen d'être sans que la femme fût de moitié dans +l'oeuvre; nous sommes tous bâtards; et ce respectable +mortel, que je nommais mon père, était je ne sais où +lorsque je fus formé? Un faussaire me fabriqua et fit de +moi une pièce fausse. Cependant ma mère semblait la +Diane de son temps, comme ma femme est la merveille +du sien.--Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait +un frein à mes légitimes ardeurs; elle implorait ma +réserve avec une rougeur si pudique, que sa vue seule +eût réchauffé le vieux Saturne. Je la croyais chaste +comme la neige qui n'a point encore senti l'atteinte du +soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en +une heure! N'est-ce pas? Peut-être en moins de temps, +dès l'abord? Peut-être n'a-t-il pas eu la peine de parler; +et tel qu'un sanglier allemand parvenu au terme de sa +croissance, il n'a fait que crier: Ho! et s'est satisfait. Il +n'aura trouvé aucune résistance; pas même celle qu'il +attendait pour jouir de ce qu'elle devait garder de toute +atteinte. Si je pouvais découvrir en moi ce qui appartient +à la femme! car l'homme n'a point en lui de penchant +pour le vice qu'il ne vienne de la femme. Est-ce le +mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme; +quelque flatterie? elle est d'elle; quelque perfidie? c'est +encore d'elle; volupté, mauvaises pensées, d'elle, d'elle; +vengeance, d'elle; ambition, cupidité, orgueil, dédain, +caprices, médisance, inconstance, enfin tous les vices +qui ont un nom et que l'enfer connaît, viennent de la +femme en tout ou en partie; mais plutôt en tout. Elles +ne sont pas même constantes dans un vice; elles en +changent sans cesse, quittant toujours un vice, ne fût-il +vieux que d'une minute, pour un vice la moitié plus +nouveau. Je veux écrire contre elles; je les déteste, je les +maudis. Oh! il est plus adroit à une véritable haine de +prier le ciel d'accomplir leur volonté; les diables eux-mêmes +ne peuvent les mieux tourmenter.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Grande-Bretagne.--Une salle d'apparat dans le palais +de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et <i>les seigneurs +de la cour</i>.<br> CAIUS-LUCIUS <i>et sa suite entrent du +côté opposé</i>.</p> + +<br> +<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>à Lucius</i></span>.--Parle maintenant: que demande +César Auguste?</p> + +<p>LUCIUS.--Lorsque Jules César, dont la mémoire vit +encore aux yeux des hommes, et qui servira éternellement +de thème aux langues pour raconter, et aux oreilles +pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu'il la conquit, +Cassibelan<a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, ton oncle, aussi célèbre par les éloges +qu'il reçut de César que par les exploits qui les méritèrent, +se soumit, lui et ses successeurs, à payer à Rome +un tribut annuel de trois mille pièces d'or: ce tribut, tu +as dernièrement négligé de le payer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b> Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même +fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.</blockquote> + +<p>LA REINE.--Et pour anéantir ce prodige, il en sera +toujours de même.</p> + +<p>CLOTEN.--Il passera bien des Césars avant qu'il revienne +un autre Jules. La Bretagne forme à elle seule un +monde, et nous ne voulons rien payer pour le droit de +porter nos nez au milieu du visage.</p> + +<p>LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors +pour nous ravir notre bien, nous l'avons aujourd'hui +pour le reprendre. Souvenez-vous, seigneur, des rois +vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples de +notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée +de rocs inaccessibles, ceinte d'écueils et de mers menaçantes, +qui ne porteront jamais les vaisseaux de vos +ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la cime des mâts. +César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n'est +pas ici qu'il exécuta sa bravade: <i>Je suis venu, j'ai vu, j'ai +vaincu</i>. Il connut pour la première fois la honte; il se vit +repoussé de nos côtes et deux fois battu; ses vaisseaux, +pauvres novices, jouets de nos terribles mers, ballottés +sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se brisaient +de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre +Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse +fortune! de s'emparer de l'épée de César, fit briller +la ville de Lud<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> de feux d'allégresse, et enfla de courage +le coeur des Bretons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b> Londres.</blockquote> + +<p>CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut à payer. +Notre royaume est plus puissant qu'il ne l'était alors; et, +comme je l'ai dit, il n'y a plus de pareils Césars; d'autres +pourront avoir le nez crochu, mais le bras aussi +droit, personne.</p> + +<p>CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mère.</p> + +<p>CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent +serrer aussi fort que Cassibelan: je ne dis pas que +je sois de ce nombre, moi: mais j'ai aussi un bras.--Vraiment, +un tribut? Et pourquoi payerions-nous un +tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture, +ou mettre la lune dans sa poche, alors nous lui +payerons un tribut pour revoir la lumière: autrement, +seigneur, ne parlons plus de tribut, je vous en prie.</p> + +<p>CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes +Romains eussent extorqué de nous ce tribut, nous +étions libres. L'ambition de César, qui s'enflait sans +cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de +l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le +secouer est le devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous +nous vantons d'être. Nous disons donc que nous eûmes +pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos lois: l'épée +de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur +vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorité +que nous tenons en main, quoique Rome s'en +irrite. Oui: Mulmutius fut le premier des Bretons qui +ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se +nomma roi.</p> + +<p>LUCIUS.--Je suis fâché, Cymbeline, d'avoir à te déclarer +pour ennemi César Auguste, qui compte plus de rois à +ses ordres que tu n'as d'officiers à ta cour. Au nom de César, +je t'annonce la guerre et la ruine: prévois un orage +auquel rien ne pourra résister. Après ce défi, je te remercie +en mon propre nom.</p> + +<p>CYMBELINE.--Tu es le bienvenu, Caïus, ton César m'a +fait chevalier; j'ai passé près de lui une grande partie +de ma jeunesse; j'ai recueilli près de lui cet honneur +qu'il cherche aujourd'hui à me ravir; je suis contraint +de le défendre à toute extrémité.--Je suis bien informé +que les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir +leurs franchises, sont maintenant en armes. Si, dans cet +exemple, les Bretons ne lisaient pas leur devoir, ils se +montreraient insensibles; c'est ce que César ne les trouvera +pas.</p> + +<p>LUCIUS.--Laissez parler les preuves.</p> + +<p>CLOTEN.--Sa Majesté vous souhaite la bienvenue: passez +gaiement avec nous un jour ou deux, ou plus encore. +Après, si vous revenez nous chercher dans d'autres +intentions, vous nous trouverez dans notre ceinture +d'eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous; si +vous échouez dans l'entreprise, nos corbeaux en feront +meilleure chère à vos dépens, et tout finit là.</p> + +<p>LUCIUS.--Comme vous dites, seigneur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Je connais les volontés de votre maître; +lui, les miennes. Il ne me reste plus qu'à vous dire: +soyez le bienvenu.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement dans le même palais.</p> + +<p class="stage1">PISANIO <i>entre, des lettres à la main</i>.</p> + +<br> +<p>PISANIO.--Quoi! d'adultère? Pourquoi ne me nommes-tu +pas le monstre qui l'accuse? O Posthumus! ô mon +maître! quel venin étranger s'est glissé dans ton oreille! +Quel Italien perfide, le poison à la langue comme à la +main<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, a triomphé de ta crédulité trop prompte!--Infidèle? +Non, elle est victime de sa fidélité; et elle soutient +plutôt comme une déesse que comme une épouse des +assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon +maître! ton âme devant la sienne est maintenant tombée +aussi bas que l'était ta fortune. Qui? moi, que je la +poignarde! <i>Au nom de l'affection, de la foi que je t'ai jurée, +de mon dévouement à tes ordres</i>: Moi! elle! son sang! Si +c'est là te rendre un service, que jamais on ne me tienne +pour un homme à services. Quel air ai-je donc pour +paraître dépouillé d'humanité au degré que supposerait +cette action? <span class="stage2">(<i>Lisant</i>.)</span> <i>Obéis: la lettre que je t'envoie pour +elle te fournira l'occasion de le faire par ses ordres</i>. Papier +infernal, aussi noir que l'encre qui te couvre, matière +insensible, es-tu complice de cet acte, en conservant à +l'extérieur ta blancheur virginale?--La voici. <span class="stage2">(<i>Entre +Imogène</i>.)</span> Je ne sais plus ce qui m'est commandé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b> Déjà les empoisonnements étaient fréquents en Italie.</blockquote> + +<p>IMOGÈNE.--Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?</p> + +<p>PISANIO.--Madame, voici une lettre de mon maître.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Qui? ton maître? C'est le mien, Léonatus. +Oh! il serait bien savant, l'astronome qui connaîtrait les +étoiles comme je connais ses caractères! le livre de +l'avenir lui serait ouvert.--Dieux propices, faites que +tout ce qui est contenu ici ne respire que l'amour, ne +parle que de la santé de mon époux, de son contentement,--non +pas pourtant de ce que nous sommes séparés +l'un de l'autre; que plutôt cela l'afflige. Il est des chagrins +salutaires; celui-là est du nombre; c'est un remède +qui fortifie l'amour... Mais, à part cela, qu'il soit content. +Bonne cire, permets... soyez bénies, vous abeilles, +qui formez ces sceaux des secrets. (Les amants et les +hommes liés par des pactes dangereux ne font pas les +mêmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons; +mais tu scelles aussi les tablettes de l'amour!... De bonnes +nouvelles, grands dieux! <span class="stage2">(<i>Elle lit</i>.)</span></p> + +<p>«La justice et le courroux de votre père, s'il venait à +me surprendre dans ses États, ne seront jamais si +mortels pour moi que vous ne puissiez, ô la plus chérie +des créatures, me ranimer d'un regard de vos yeux. +Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford; +suivez, sur cet avis, la marche que vous inspirera +votre amour. Votre bonheur en tout est le voeu de celui +qui reste fidèle à ses serments, et dont l'amour va +croissant tous les jours.</p> + +<p>«LÉONATUS POSTHUMUS.»</p> + +<p>Oh! un cheval avec des ailes! L'entends-tu, Pisanio? +Il est au havre de Milford. Lis et dis-moi à quelle distance +c'est d'ici. Si un homme qui n'est appelé que par de +minces affaires peut à l'aise y arriver en une semaine, +ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidèle +Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du désir de voir +ton maître: oh! laisse-m'en rabattre! tu languis, mais +non comme moi; tu languis aussi de le voir, mais plus +faiblement... Oh! non, pas comme moi; car mon désir +est au dessus, au-dessus... réponds et presse tes paroles: +un confident d'amour doit les précipiter, les entasser +dans l'oreille.--Combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux +Milford? et sur la route tu me raconteras par quel bonheur +le pays de Galles possède ce port.--Mais avant tout, +comment nous dérober de ces lieux? Et puis l'espace de +temps qui va s'écouler entre le départ et notre retour, +comment l'excuser?... Mais d'abord comment sortir d'ici? +pourquoi fait-on naître ou engendre-t-on des excuses? +nous en parlerons plus tard. De grâce, réponds: combien +de vingtaines de milles pourrons-nous parcourir +dans une heure?</p> + +<p>PISANIO.--Une vingtaine, madame, entre deux soleils, +c'est assez pour vous; (<span class="stage2"><i>à part</i></span>) et trop aussi!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Mais, ami, un malheureux qui irait à son +supplice ne s'y traînerait pas si lentement. J'ai ouï parler +de ces paris de courses où les chevaux étaient plus +légers que le grain de sable qui glisse dans nos horloges; +mais ce sont de vains propos.--Va, dis à ma suivante +qu'elle feigne une indisposition, qu'elle dise vouloir se +rendre auprès de son père; et prépare-moi à l'instant un +habit de cheval aussi simple que celui que porterait la +ménagère d'un franklin<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b> Homme libre, propriétaire; ni vilain, ni vassal.</blockquote> + +<p>PISANIO.--Madame, vous devriez considérer....</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vois la route qui est devant moi, Pisanio; +et rien ici, ni là, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le +reste est enveloppé d'un brouillard que je ne puis pénétrer. +Hâtons-nous, je te prie; fais ce que je t'ordonne; +nous n'avons plus rien à dire. Il ne s'agit plus que de la +route qui mène à Milford.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le pays de Galles.--Contrée montagneuse, avec une caverne.</p> + +<p class="stage1">BÉLARIUS <i>sort de la caverne avec</i> GUIDÉRIUS +et ARVIRAGUS.</p> + +<br> +<p>BÉLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe à la +maison sous un toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous, +jeunes gens! cette porte vous apprend à adorer le +ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du matin. +Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que +des géants impies peuvent y passer avec leurs turbans, +sans saluer le soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le +rocher, mais nous ne sommes pas aussi ingrats envers +toi que des gens d'une vie plus recherchée.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je te salue, ciel!</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Maintenant, à nos exercices de montagnes; +montez cette colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je +foulerai ces plaines, et lorsque de cette hauteur vous +m'apercevrez petit comme un corbeau, remarquez bien +que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous +pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que +je vous ai raconté des cours, des princes et des +intrigues qui se trament à la guerre; c'est là que le service, +quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est que +lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que +nous retirons du profit de toutes les choses que nous +voyons. Et souvent, à notre consolation, nous trouverons +que l'escarbot, avec ses ailes dans un étui<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, vit +dans un poste plus sûr que l'aigle aux vastes ailes. Oh! +la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui +se passe à attendre des refus; elle est plus riche que celle +qu'on passe à ne rien faire pour un petit enfant<a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, plus +fière que celle de l'homme qui se carre dans un habit de +soie qu'il n'a pas payé. Il reçoit le salut de celui qui lui +fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barré. Ce +n'est pas une vie comparable à la nôtre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b> Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans une +espèce d'étui.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b> Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands héritiers, +dont ils négligeaient l'éducation et dépensaient les revenus.</blockquote> + +<p>GUIDÉRIUS.--Vous parlez d'après votre expérience: +nous, pauvres oiseaux sans plumes, nous n'avons encore +jamais volé hors de la vue du nid, nous ignorons quel +air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette vie +est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse; +elle vous semble plus douce, à vous qui en avez +connu une plus dure; elle convient mieux à la pesanteur +de votre âge, mais pour nous c'est une cellule d'ignorance, +un voyage dans un lit, la prison d'un débiteur +qui n'ose pas faire un pas hors des limites.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque +nous serons vieux comme vous? Lorsque nous entendrons +la pluie et les vents battre le triste Décembre, +comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, +en discourant ensemble, les heures glacées? Nous n'avons +rien vu; nous vivons à la façon des animaux; subtils +comme le renard pour saisir notre proie, courageux +comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons, +notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons +un choeur de notre cage, comme l'oiseau emprisonné, +et nous chantons notre captivité avec l'accent de +la liberté.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez +seulement les usures de la capitale, et que vous en +eussiez fait la dure expérience; si vous connaissiez les +artifices de la cour, qu'il est aussi difficile de quitter qu'il +l'est de s'y maintenir, où l'instant qui vous amène au +faîte est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est +si glissante que la crainte de choir est aussi funeste que +la chute même! Si vous connaissiez les fatigues de la +guerre, ce pénible métier qui semble chercher seulement +le danger au nom de la réputation et de l'honneur, qui +expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son +tombeau une épitaphe calomnieuse, qu'un éloge des +belles actions; hélas! combien de fois est-on puni d'avoir +fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est forcé de sourire +au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous +raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon +corps est couvert des marques des épées romaines, et +ma réputation prenait rang jadis parmi les noms des +plus célèbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et dès +qu'on parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait guère +à être cité; j'étais alors comme un arbre dont les rameaux +sont courbés sous le poids des fruits; mais dans +une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous +voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et +me dépouilla de mes fruits et même de mes feuilles, pour +me laisser exposé nu aux injures de l'air.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Instabilité de la faveur!</p> + +<p>BÉLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit +souvent, que le crime de deux scélérats dont les faux +serments prévalurent sur mon honneur sans tache. Ils +jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les Romains. +De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce +rocher et ces bois ont été mon univers. J'y ai vécu dans +une honnête liberté; j'y ai payé au ciel plus de pieux +hommages que dans tout le cours précédent de ma vie.--Mais +ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons +gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier +la proie sera le roi de la fête; il sera servi par les deux +autres, et nous ne craindrons aucun de ces poisons qu'on +rencontre dans des lieux de plus grande apparence. Je +vous rejoindrai dans les vallons. <span class="stage2">(<i>Guidérius et Arviragus +disparaissent</i>.)</span> Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles +de la nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils +sont les fils du roi, et Cymbeline ne songe guère qu'ils +sont vivants. Ils se croient mes enfants, et quoique élevés +si simplement dans l'obscurité de cette caverne où +il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent +la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions +les plus simples et les plus vulgaires, la nature leur +donne un air princier qui surpasse de bien loin tout +l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'héritier de Cymbeline +et de la Bretagne, que le roi son père nommait +Guidérius, ô Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à +trois pieds je raconte mes exploits à la guerre, toute son +âme s'élance vers mon récit; lorsque je dis: «Ainsi +tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon +pied sur sa gorge,» alors son sang royal colore ses +joues, il est en nage, il roidit ses muscles et se met en +posture pour représenter l'action que je raconte. Et son +jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une attitude +semblable, anime, échauffe mon récit, et montre +que son imagination va bien plus loin.--Écoutons: ils +ont fait lever le gibier. O Cymbeline! le ciel et ma conscience +savent que tu m'as injustement banni; en revanche, +je t'ai volé ces deux enfants à l'âge de trois et de +deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu +m'avais dépouillé de mon héritage. Euriphile, tu fus +leur nourrice! ils la prenaient pour leur mère, et chaque +jour ils vont honorer son tombeau: et moi, Bélarius, +qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur +véritable père.--La chasse est en train.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Les environs du havre de Milford.</p> + +<p class="stage1">PISANIO et IMOGÈNE</p> + +<br> +<p>IMOGÈNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus +de cheval, que nous étions tout près du port. Le désir +qu'avait ma mère de me voir pour la première fois n'était +pas aussi violent que celui que j'éprouve.--Pisanio! +mon ami, où est Posthumus!--A quoi penses-tu pour +tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de +ton coeur? Un visage en peinture qui te ressemblerait +annoncerait un homme en proie à une perplexité au +delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une +expression moins effrayante, avant que le trouble gagne +mes sens plus rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu +cet écrit avec un regard aussi sinistre? S'il +m'apporte des nouvelles agréables<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, annonce-les moi +par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu'à garder +cette expression. <span class="stage2">(<i>Elle prend la lettre</i>.)</span> L'écriture de +mon mari! Cette détestable Italie, décriée par ses poisons, +l'aura trompé; sans doute, il est dans quelque +fâcheuse extrémité. Homme<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, parle; tes paroles peuvent +adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b> <i>Summer's news</i>, nouvelles d'été, nouvelles de beau temps, +bonnes nouvelles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b> <i>Man</i>. Les Espagnols disent aussi <i>hombre</i>, en +s'adressant à un inférieur qu'on ne connaît pas; et, dans le style +ordinaire. On dit en France: Hé! l'homme!</blockquote> + +<p>PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en +moi un homme bien malheureux, bien méprisé par le +sort!</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--«Ta maîtresse, Pisanio, s'est prostituée +dans mon lit. Les preuves en reposent au fond de +mon coeur sanglant. Je ne parle pas sur de faibles soupçons; +mais d'après des preuves aussi fortes que ma +douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance. +Cette vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger +pour moi. Si son manque de foi n'a pas corrompu la +tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t'en fournirai +l'occasion au port de Milford. Je lui écris de s'y rendre: +arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner +la preuve certaine que c'est fait, tu es l'agent +de son déshonneur, et je te tiens pour aussi déloyal +qu'elle.»</p> + +<p>PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce +papier lui a déjà coupé la gorge; non, c'est la calomnie, +dont le tranchant est plus aigu que le poignard; dont la +langue a plus de venin que tous les serpents du Nil; sa +voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du +monde. Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette +vipère empoisonne tout; elle se glisse jusque dans le +secret des tombeaux.--Madame, comment vous trouvez-vous?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce +d'y veiller les nuits en songeant à lui? d'y +pleurer d'heure en heure? et si le sommeil saisit la +nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve +effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant: +est-ce là être infidèle à sa couche? est-ce cela?</p> + +<p>PISANIO.--Hélas! vertueuse dame!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est +témoin... Tu l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à +mes yeux un misérable; aujourd'hui ton visage me semble +assez agréable. Quelque geai<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'Italie, qui a eu le +fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse, je +suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche +pour être suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux +découdre, mettre en pièces. Oh! les serments des hommes +sont des traîtres qui perdent les femmes! ton inconstance, +ô mon époux, va faire croire que toute apparence +vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au +visage qui l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux +femmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b> Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais +par le fard.</blockquote> + +<p>PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les +hommes fidèles et honnêtes furent crus perfides comme +lui; les pleurs du fourbe Sinon décrièrent bien des larmes +sincères et privèrent de pitié le véritable malheur. Ainsi, +toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les +hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront +tenus pour traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens, +Pisanio; sois fidèle, exécute les ordres de ton +maître; et quand tu le reverras, raconte-lui un peu mon +obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même, +prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. +Ne crains rien; il n'y reste plus autre chose que le désespoir; +ton maître n'y est plus, lui qui en était le trésor! +Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être serais-tu +brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu +parais lâche.</p> + +<p>PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras +pas ma main.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs +pas de ta main, tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre +le suicide une défense divine qui intimide mon faible +bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque chose +devant... attends, attends; je ne veux aucune défense, +je suis prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y +a-t-il là? les lettres de Posthumus fidèle toutes changées +en parjures. Loin de moi, corruptrices de ma foi, vous +ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc ainsi que de +pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la +malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la +trahison, le traître en est puni par des maux plus grands +encore. Et toi, Posthumus, qui as soulevé ma désobéissance +contre le roi, et qui m'as fait repousser des princes +mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était pas, +de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et +je m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu +seras dégoûté de celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien +alors mon souvenir tourmentera ta mémoire.--Je +t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher. +Où est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton +maître, lorsque je désire la même chose.</p> + +<p>PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre +d'exécuter cette action, je n'ai pas fermé l'oeil.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après.</p> + +<p>PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi +m'avoir fait parcourir en vain tant de milles sous un +faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage et la fatigue +du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence +aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon +parti est pris. Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour +détendre ton arc lorsque tu es en posture, et que la biche +désignée est devant toi?</p> + +<p>PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste +emploi, et, durant cet intervalle, j'ai cherché un expédient. +Ma chère maîtresse, écoutez-moi avec patience.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me +suis entendu nommer une prostituée; mon oreille, frappée +à faux, ne peut plus recevoir ni blessure plus cruelle, +ni baume qui guérisse celle-là. Parle.</p> + +<p>PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne +retourneriez point sur vos pas.</p> + +<p>IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici +pour me tuer.</p> + +<p>PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête, +mon expédient tournerait bien.--Il est impossible +que mon maître ne soit pas trompé; quelque scélérat, +consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette +maudite injure.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine...</p> + +<p>PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement +que vous êtes morte, et je lui en enverrai quelque indice +sanglant; car tel est l'ordre qu'il m'a donné; votre absence +de la cour confirmera mon récit.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant +ce temps-là? Où habiterai-je? Comment vivrai-je, ou +quelle consolation aurai-je dans la vie, après que je +serai morte pour mon époux?</p> + +<p>PISANIO.--Si vous retournez à la cour...</p> + +<p>IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus +de démêlés avec cet insupportable seigneur, cet être nul, +ce Cloten dont la poursuite était pour moi plus effrayante +qu'un siège.</p> + +<p>PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez +pas alors rester en Bretagne.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que +sur la Bretagne seule? N'est-ce que dans la Bretagne +qu'il y a des jours et des nuits? Dans le grand livre du +monde, notre Bretagne paraît en faire partie, sans y +être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang. +Crois, je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.</p> + +<p>PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque +autre lieu. Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain +au havre de Milford; si vous pouviez conformer votre +extérieur à l'état de votre fortune, et cacher sous le déguisement +cette grandeur qui ne peut se montrer sans +péril, vous marcheriez dans une route agréable où vous +pourriez voir bien des choses... Peut-être seriez-vous +tout près des lieux où habite Posthumus; ou si vous ne +pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du +moins pour que la renommée apportât d'heure en heure, +à votre oreille, le récit fidèle de toutes ses démarches.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que +peut courir ma modestie, ce n'est pas sa mort, et je +hasarderai tout.</p> + +<p>PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous +faut oublier que vous êtes une femme, passer du commandement +à l'obéissance, dépouiller cette crainte et +cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou qui +sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un +courage badin, être vif à la répartie, impertinent et querelleur +comme une belette<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>; oui, il vous faut oublier +aussi ce trésor précieux de vos joues et les exposer... (O +coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs +empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il +vous faut renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui +rendaient la grande Junon jalouse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b> On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats, +et faire la guerre aux rats et à la vermine.</blockquote> + +<p>IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me +sens presque un homme.</p> + +<p>PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant +ceci, j'avais préparé un pourpoint, un chapeau, +un haut-de-chausses et tout ce qui s'en suit; nous trouverons +cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous, dans +ce travestissement et empruntant de votre mieux tous +les dehors d'un jeune homme de votre âge, vous présenter +devant le noble Lucius, lui demander de l'emploi, lui +dire quels sont vos talents: il les connaîtra bientôt si son +oreille est sensible aux charmes de la musique. Je n'en +doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable, +et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources +à l'étranger, vous me savez riche; je ne manquerai +jamais à vos besoins présents ni à ceux de l'avenir.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me +laissent. De grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien +des choses à considérer; mais nous ferons tout ce que le +temps nous permettra. Je m'enrôle dans cette entreprise +et je la soutiendrai avec le courage d'un prince. Séparons-nous, +je te prie.</p> + +<p>PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts +adieux, de peur, si on remarquait mon absence, que je +ne fusse soupçonné d'avoir aidé votre évasion de la cour.--Ma +noble maîtresse, prenez cette boîte, je l'ai reçue de +la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes +malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur +terre, une gorgée de cette liqueur dissipera votre indisposition. +Cherchez quelque ombrage et allez vous revêtir +de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous inspirer +la meilleure conduite!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans le palais de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, +et <i>les seigneurs de la cour</i>.</p> + +<br> +<p>CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu.</p> + +<p>LUCIUS.--Noble roi, je te rends grâces; j'ai reçu les +ordres de mon empereur; il faut que je parte de ces +lieux, et je suis bien fâché d'être obligé de t'annoncer à +Rome pour l'ennemi de mon maître.</p> + +<p>CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer +son joug, et il serait indigne d'un roi de se montrer +moins jaloux qu'eux de sa dignité.</p> + +<p>LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte +qui me conduise jusqu'au havre de Milford.--Madame, +que toutes les félicités accompagnent Votre Majesté et +les siens.</p> + +<p>CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour +cet office. N'omettez aucun des honneurs qui lui sont +dus. Adieu, noble Lucius.</p> + +<p>LUCIUS.--Votre main, seigneur.</p> + +<p>CLOTEN.--Reçois-la comme celle d'un ami; mais à partir +de ce moment je la tiens pour celle de ton ennemi.</p> + +<p>LUCIUS.--L'événement n'a pas encore nommé le vainqueur, +seigneur. Adieu.</p> + +<p>CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le +brave Lucius qu'il n'ait passé la Severn. Soyez heureux!</p> + +<p class="stage1">(Lucius part.)</p> + +<p>LA REINE.--Il s'en va en fronçant le sourcil: mais c'est +un honneur pour nous de lui en avoir donné sujet.</p> + +<p>CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu +général de vos vaillants Bretons.</p> + +<p>CYMBELINE.--Lucius a déjà mandé à l'empereur ce qui +se passe ici. Il nous importe par conséquent que nos +chars et notre cavalerie soient promptement sur pied. +Les forces qu'il a déjà dans la Gaule seront bientôt rassemblées +en corps d'armée, et de là il portera la guerre +en Bretagne.</p> + +<p>LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille +s'endormir: il faut s'en occuper avec diligence et vigueur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Comme je m'attendais à ce que les choses +se passassent ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce +reine, où est notre fille? Elle n'a point paru devant le +Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs journaliers. +Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse +filiale. Je m'en suis aperçu. Faites-la venir devant +nous: nous avons supporté trop facilement sa désobéissance.</p> + +<p class="stage1">(Un serviteur sort.)</p> + +<p>LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mène +une vie très-retirée; il n'y a que le temps qui puisse la +guérir. Je conjure Votre Majesté de lui épargner les paroles +sévères: c'est une âme si tendre aux reproches, +que les paroles sont des coups pour elle, et les coups lui +donneraient la mort.</p> + +<p class="stage1">(Le serviteur revient.)</p> + +<p>CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle +justifier ses mépris?</p> + +<p>LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses +appartements sont tous fermés, et on n'a point répondu +à tout le bruit que nous avons pu faire.</p> + +<p>LA REINE.--Seigneur, la dernière fois que j'ai été la +voir, elle m'a prié d'excuser sa profonde retraite, y étant +forcée par sa mauvaise santé, et elle m'a prévenue +qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle était obligée de +vous rendre chaque jour. Elle m'avait prié de vous en +prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire +dans son tort.</p> + +<p>CYMBELINE.--Ses portes fermées, sans qu'on l'ait vue +dernièrement! Ciel! accorde-moi que mes craintes soient +fausses!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Cloten</i></span>.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez +le roi.</p> + +<p>CLOTEN.--Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce +vieux serviteur, je ne l'ai pas vu non plus depuis deux +jours.</p> + +<p>LA REINE.--Allez, suivez ses traces. <span class="stage2">(<i>Cloten sort</i>.)</span> Ce Pisanio, +si dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue... +Je prie le ciel que son absence vienne de ce qu'il l'a +avalée; car il est persuadé que c'est un élixir précieux.--Mais +elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir +l'aura saisie; ou bien, entraînée par l'ardeur de son +amour elle aura fui vers son cher Posthumus. Sûrement, +elle marche à la mort, ou au déshonneur; et je puis +faire bon usage pour mes fins de l'une ou de l'autre. +Elle écartée, c'est moi qui dispose à mon gré de la couronne +de Bretagne. <span class="stage2">(<i>Cloten rentre</i>.)</span> Eh bien! mon fils?</p> + +<p>CLOTEN.--Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi: +il est en fureur: personne n'ose l'approcher.</p> + +<p>LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un +lendemain!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et +princesse: elle possède toutes les brillantes qualités de +la cour: elle en a plus à elle seule qu'aucune dame, que +toutes les dames, que toutes les femmes. Elle a de chacune +d'elles ce qu'elle a de mieux, et, formée de cet ensemble, +elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l'aime: +mais d'un autre côté ses dédains pour moi, tandis qu'elle +prodigue ses faveurs à ce vil Posthumus, font si grand +tort à son jugement que toutes ses rares perfections en +sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien +plus à me venger d'elle... car les dupes... <span class="stage2">(<i>Entre Pisanio</i>.)</span> +Qui va là? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah! +c'est toi, vil entremetteur: misérable, où est ta maîtresse? +Réponds en un mot, ou bien tu vas tout droit voir +les démons.</p> + +<p>PISANIO.--O mon bon prince!</p> + +<p>CLOTEN.--Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le +demanderai pas une fois de plus. Discret scélérat, je +tirerai ce secret de ton coeur, ou je t'ouvre le coeur pour +l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus, duquel on ne +pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu +d'un grand poids de bassesse?</p> + +<p>PISANIO.--Hélas! seigneur! comment serait-elle avec +lui? Quand a-t-elle disparu? Posthumus est à Rome.</p> + +<p>CLOTEN.--Où est-elle? Allons, approche encore: point +de vaines défaites: satisfais-moi sans détour; qu'est-elle +devenue?</p> + +<p>PISANIO.--O mon digne prince!</p> + +<p>CLOTEN.--O mon digne scélérat! découvre-moi où est +ta maîtresse. Au fait, en un seul mot.--Plus de digne +prince!--Parle, ou ton silence te vaut à l'instant ton +arrêt et ta mort.</p> + +<p>PISANIO <span class="stage2"><i>lui présente un écrit</i></span>.--Eh bien! seigneur, ce +papier renferme l'histoire de tout ce que je sais sur son +évasion.</p> + +<p>CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trône +d'Auguste. Donne, ou tu meurs.</p> + +<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend +par cet écrit peut le faire voyager; mais sans danger +pour elle.</p> + +<p>CLOTEN, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--Hum!</p> + +<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je manderai à mon maître qu'elle +est morte. O Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir +un jour en sûreté!</p> + +<p>CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle véritable?</p> + +<p>PISANIO.--Oui, prince, à ce que je crois.</p> + +<p>CLOTEN.--C'est l'écriture de Posthumus; je la connais.--Drôle! +si tu voulais ne pas être un misérable, mais me +servir fidèlement, employer sérieusement ton industrie +dans tous les offices dont j'aurais occasion de te charger; +j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu +voulusses l'exécuter à la lettre et loyalement, alors je te +croirais un honnête homme, et tu ne manquerais ni de +moyens de subsistance, ni de ma protection pour avancer +ta fortune.</p> + +<p>PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur?</p> + +<p>CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance, +tant de patience, tu restes attaché à la stérile +fortune de ce misérable Posthumus, tu dois, à plus forte +raison, par reconnaissance, t'attacher à la mienne en +zélé serviteur. Veux-tu me servir?</p> + +<p>PISANIO.--Seigneur, je le veux bien.</p> + +<p>CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu +pas en ta possession quelque habit de ton ancien +maître?</p> + +<p>PISANIO.--Seigneur, j'ai à mon logement l'habit même +qu'il portait lorsqu'il a pris congé de ma dame et maîtresse.</p> + +<p>CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher +cet habit: que ce soit ton premier service; va.</p> + +<p>PISANIO.--J'y vais, seigneur. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>CLOTEN.--<i>Te joindre au havre de Milford?</i>--J'ai oublié +de lui demander une chose; mais je m'en souviendrai +tout à l'heure.--Là même, misérable Posthumus, je veux +te tuer.--Je voudrais que cet habit fût déjà venu. Elle +disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulève le +coeur) qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus +que de ma noble personne, ornée de toutes mes qualités. +Je veux, revêtu de cet habit, abuser d'elle; et d'abord le +tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle verra alors ma +valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un tourment. +Lui à terre, après ma harangue d'insulte finie sur +son cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce +que je veux, comme je le dis, accomplir pour la vexer, +dans les mêmes habits dont elle faisait tant de cas, alors +je la fais revenir à la cour et la fais marcher à pied devant +moi. Elle s'égayait à me mépriser, je m'égayerai +aussi moi à me venger. <span class="stage2">(<i>Pisanio revient avec l'habit</i>.)</span> +Sont-ce là ces habits?</p> + +<p>PISANIO.--Oui, mon noble seigneur.</p> + +<p>CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le +havre de Milford?</p> + +<p>PISANIO.--A peine peut-elle y être arrivée à présent.</p> + +<p>CLOTEN.--Porte ces vêtements dans ma chambre; c'est +la seconde chose que je t'ai commandée. La troisième +est que tu deviennes volontairement muet sur mes desseins. +Songe à m'obéir, et la fortune viendra d'elle-même +s'offrir à toi.--C'est à Milford qu'est maintenant +ma vengeance! Que n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va, +sois-moi fidèle.</p> + +<p class="stage1">(Il sort revêtu de l'habit de Posthumus.)</p> + +<p>PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'être +fidèle, c'est devenir ce que je ne serai jamais, traître à +l'homme le plus fidèle.--Va, cours à Milford, pour n'y +pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse +sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent +l'empressement de cet insensé, et qu'un vain labeur soit +son salaire!</p> + +<p class="stage1">(Pisanio sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Devant la caverne de Bélarius.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> IMOGÈNE <i>en habit d'homme</i>.</p> + +<br> +<p>IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; +je me suis fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi +de lit. Je serais malade si ma résolution ne me soutenait. +O Milford! lorsque du sommet de la montagne Pisanio +te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô Jupiter! +je crois que les murs fuient devant les malheureux; +ceux du moins, où ils trouveraient des secours. +Deux mendiants m'ont dit que je ne pouvais pas me +tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de misère, +peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont +un châtiment ou une épreuve? Oui, il n'y aurait rien +d'étonnant, puisque les riches mêmes disent à peine la +vérité. Tromper dans l'abondance est un plus grand +crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté +chez les rois est bien plus criminelle que chez les +mendiants. Mon cher seigneur, et toi aussi tu es du +nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je +songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais +prête à défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un +sentier mène à cette caverne!--C'est quelque repaire +sauvage.--Je ferais mieux de ne pas appeler. Je n'ose +appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas triomphé +de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance +engendrent les lâches; la nécessité fut toujours la mère +de l'audace. Holà, qui est ici? S'il y a quelque être civilisé, +parlez; si vous êtes sauvages, prenez ou rendez-moi +la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais +entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi +craint le fer autant que moi, à peine osera-t-il l'envisager. +Accorde-moi pareil ennemi, ciel propice!</p> + +<p class="stage1">(Elle entre dans la caverne.)</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>revenant de la chasse</i></span>.--C'est toi, Polydore, +qui as été le meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. +Cadwal et moi nous serons ton cuisinier et ton domestique, +c'est ce qui est convenu. L'industrie cesserait +bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire +pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera +de la saveur à ces aliments grossiers. La lassitude +dort profondément sur les cailloux, tandis que la mollesse +inquiète trouve dur un oreiller de duvet. Que la +paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit +est vigoureux.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande +froide; nous nous en repaîtrons en attendant que notre +chasse soit cuite.</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>regardant dans la caverne</i></span>.--Arrêtez, n'entrez +pas.... Si je ne le voyais pas manger nos provisions, je +croirais que c'est une fée.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un +ange, c'est le modèle des beautés de la terre! Voyez la +divinité, sous les traits d'un jeune adolescent.</p> + +<p class="stage1">(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>suppliante</i></span>.--Bons chasseurs, ne me faites +point de mal. Avant d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention +était de demander ou d'acheter ce que j'ai pris. +En vérité, je n'ai rien dérobé, et je n'aurais rien pris, +quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de l'argent +pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur +la table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je +serais parti en priant le ciel pour l'hôte qui m'avait +nourri.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la +fange: il ne vaut pas mieux, excepté pour ceux qui adorent +des dieux de fange.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que +si vous me tuez pour ma faute, je serais mort si je ne +l'avais pas commise.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Où allez-vous?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Au havre de Milford.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Quel est votre nom?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part +pour l'Italie: il s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre +lorsque, épuisé par la faim, je suis tombé dans cette +faute.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous +crois pas des rustres, et ne juge pas de la bonté de nos +âmes sur l'aspect de l'antre où nous vivons. La rencontre +est heureuse. Il est presque nuit; tu feras meilleure +chère avant ton départ, et nous te remercierons +d'être resté pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui +la bienvenue.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je +te ferais la cour sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton +époux. Franchement, je dis ce que je ferais.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un +homme. Je l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que +je ferais à mon frère après une longue absence, tu le +recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois joyeux; car tu +rencontres ici des amis.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Des amis! Ah! si c'étaient mes +frères! que le ciel n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants +de mon père! alors le prix de ma personne eût été moins +grand, et par là plus en rapport avec toi, Posthumus.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il +m'en coûtât de peines et de dangers! Dieux!</p> + +<p>BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.</p> + +<p class="stage1">(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)</p> + +<p>IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour +palais que cette étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, +et qui, renonçant à ces frivoles tributs de l'inconstante +multitude, posséderaient la vertu que leur +assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser +ces deux jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! +mais je voudrais changer de sexe, pour vivre ici avec +eux, puisque Posthumus est perfide.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre +gibier.--<span class="stage2">(<i>Il se rapproche avec eux d'Imogène</i>.)</span> Beau jeune +homme, entrons. La conversation fatigue lorsqu'on est +à jeun: après le souper, nous te demanderons poliment +ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te plaira.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, +et le matin pour l'alouette.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.</p> + +<p class="stage1">(Tous trois entrent dans la caverne.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Rome.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SÉNATEURS et <i>des</i> TRIBUNS.</p> +<br> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: +Puisque les soldats ordinaires sont maintenant +occupés contre les Pannoniens et les Dalmates, et que +les légions des Gaules sont trop faibles pour entreprendre +la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter +la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, +et il vous donne à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs +pour faire cette levée.--<i>Vive César!</i></p> + +<p>LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée?</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment +en Gaule.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous +parlais et que vos recrues doivent renforcer. Votre commission +vous marque le nombre d'hommes et le moment +de leur départ.</p> + +<p>LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Forêt près de la caverne.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN.</p> + +<br> +<p>CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se +rejoindre, si Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que +ses habits me vont bien! Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle +pas aussi bien, elle fut faite par celui qui a fait +le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la +femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que +sous ce déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me +l'avouer tout haut à moi-même (car il n'y a pas de vanité +à parler à son miroir, seul dans sa chambre), mon +corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: +je suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en +fortune; j'ai l'avantage sur lui par les circonstances; je +le surpasse en naissance; je le vaux bien dans les occasions +générales, et je me montre mieux que lui dans les +combats particuliers; cependant cette petite entêtée +l'aime au mépris de moi!</p> + +<p>Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta +tête, qui maintenant s'élève sur tes épaules, dans une +heure sera abattue; ta maîtresse violée et tes habits +déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela fait, je la +traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu +d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente +son humeur; elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon +cheval est bien attaché.--Allons, sors mon épée +et dans un but sanguinaire. Fortune, amène-les sous ma +main.--Oui, je reconnais ici la description que Pisanio +m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable +n'oserait me tromper.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">A l'entrée de la caverne.</p> + +<p class="stage1">BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE<br> +<i>sortent de la caverne</i>.</p> + +<br> +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Tu n'es pas bien, demeure ici, +dans la caverne; après notre chasse nous viendrons te +retrouver.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas +frères?</p> + +<p>IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant +nous voyons que l'argile et l'argile diffèrent en +dignité, quoique leur poussière soit la même.--Je suis +bien malade.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec +lui.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me +sente pas bien; mais je ne suis pas de ces citadins efféminés +qui paraissent morts avant même d'être malades. +Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de +tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre +tout. Je suis malade, mais votre présence ne me +guérirait pas. La société n'est pas une consolation pour +ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas très-malade, +puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie, +laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, +et laissez-moi mourir puisqu'on y perdra si peu +de chose.</p> + +<p>GUIDÉRIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le +poids et l'étendue de mon amour égalent celui dont +j'aime mon père.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je +prends sur moi la moitié de la faute de mon bon frère.--Je +ne sais pourquoi j'aime ce jeune homme; mais je +vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien dans les +raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me +demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt +que ce jeune homme!</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--O noble élan! ô dignité naturelle! +inspiration de grandeur! Les lâches sont pères de lâches, +et les êtres vulgaires n'engendrent que des fils vulgaires; +la nature a de la farine et du son, de la grâce et +du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc +celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de +prodige?--Il est neuf heures du matin.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. <span class="stage2">(<i>A Bélarius</i>.)</span> +Allons, seigneur.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Ce sont là de bonnes créatures! +Dieux, que de mensonges j'ai entendus! Nos courtisans +disaient que hors de la cour tout était sauvage. Expérience, +comme tu démens leurs rapports! La mer, dans +son empire, engendre des monstres, et, pour la table, +une pauvre rivière tributaire fournit des poissons aussi +exquis. Je souffre toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, +je veux essayer de ta drogue.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il +était bien né, mais tombé dans l'infortune; qu'il était +persécuté malhonnêtement, mais honnête.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit +que dans la suite je pourrais en apprendre davantage.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span>--Nous +allons te quitter pour ce moment; rentre et +repose-toi.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.</p> + +<p>BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut +que tu sois l'économe de notre ménage.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.</p> + +<p class="stage1">(Imogène rentre dans la caverne.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, +quoique dans le malheur, paraît issu de nobles ancêtres.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment +découpé nos racines et assaisonné nos bouillons +comme si Junon malade avait réclamé ses soins.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à +ses soupirs! Comme si le soupir n'était ce qu'il est que +par le regret de n'être pas sourire; comme si le sourire +raillait le soupir de s'éloigner d'un temple aussi divin +pour se mêler aux vents qui sont maudits des matelots.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, +enracinées en lui, entrelacent leurs racines.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la +douleur, ce sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante +à celle de la vigne prospère.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui +va là?</p> + +<p class="stage1">(Entre Cloten.)</p> + +<p>CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable +m'a joué.--Je succombe.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je +le reconnais à demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la +reine. Je crains quelque embûche; je ne l'ai pas revu +depuis tant d'années, et pourtant je suis certain que c'est +lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez +à découvrir si quelqu'un l'accompagne; de grâce, +allez, et laissez-moi seul avec lui.</p> + +<p class="stage1">(Bélarius et Arviragus sortent.)</p> + +<p>CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans +doute quelques vils montagnards: j'ai ouï parler de ces +gens-là. <span class="stage2">(<i>A Guidérius</i>.)</span>--Qui es-tu, esclave?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que +celui de répondre au nom <i>d'esclave</i> sans t'assommer.</p> + +<p>CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un +misérable... Rends-toi, voleur.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un +bras aussi robuste que le tien,--un coeur aussi fier? Ton +langage, je l'avoue, est plus arrogant; moi, je ne porte +point mon poignard dans ma langue. Parle, qui es-tu +donc pour que je doive te céder?</p> + +<p>CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes +habits?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton +grand-père, car il a fait ces habits qui te font ce que tu +es, à ce qu'il me semble.</p> + +<p>CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui +les a faits.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait +don.--Tu m'as l'air de quelque fou; il me répugne de te +battre.</p> + +<p>CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et +tremble.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?</p> + +<p>CLOTEN.--Cloten, coquin!</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double +coquin, il ne peut me faire trembler; je serais plus ému +si tu étais un crapaud, une vipère ou une araignée.</p> + +<p>CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, +apprends que je suis le fils de la reine.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de +ta naissance.</p> + +<p>CLOTEN.--Tu n'as pas peur?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les +sages; je me ris des fous, je ne les crains pas.</p> + +<p>CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma +propre main, j'irai poursuivre ceux qui viennent de fuir +devant moi, et je planterai vos têtes sur les portes de la +cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'éloignent en combattant.)</p> + +<p class="stage1">(Bélarius et Arviragus rentrent.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez +mépris, sûrement.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne +l'ai vu, mais le temps n'a rien effacé des traits que son +visage avait jadis; les saccades de sa voix et la précipitation +de ses paroles...--Je suis certain que c'était Cloten.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite +que mon frère vienne à bout de lui; vous dites qu'il est +si féroce.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme +fait il ne craignait pas des dangers menaçants; car souvent +les effets du jugement sont la cause de la peur. Mais +voilà ton frère.</p> + +<p class="stage1">(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse +vide; il n'y avait point d'argent dedans; Hercule lui-même +n'aurait pu lui faire sauter la cervelle, il n'en +avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait, cet +imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai +coupé la tête à un Cloten, qui se disait fils de la reine, +qui m'appelait traître, montagnard, et qui jurait que de +sa main il nous saisirait tous et ferait sauter nos têtes +de la place où, grâce aux dieux, elles sont encore, pour +les planter sur les murs de la cité de Lud.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à +perdre que ce qu'il jurait de nous ôter, la vie? La loi ne +nous protége pas; pourquoi donc aurions-nous la faiblesse +de souffrir qu'un insolent morceau de chair nous +menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter +lui seul tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais +quelle suite avez-vous découvert dans les bois?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; +mais, en saine raison, il est impossible qu'il n'ait pas +quelque escorte. Quoique son caractère ne fût que changement +continuel, et toujours du mauvais au pire, cependant +la folie, la déraison la plus complète eût pu +seule l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit +à la cour que les hommes qui habitaient ici dans une +caverne, et vivaient ici de leur chasse, étaient des proscrits +qui pourraient un jour former un parti redoutable; +lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son caractère, +et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il +n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé +l'entreprendre, et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc +de bonnes raisons de craindre que ce corps n'ait une +queue plus dangereuse que sa tête.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient +les dieux; quel qu'il soit, mon frère a bien fait.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, +la maladie du jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin +bien long.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait +autour de ma gorge, je lui ai enlevé la tête; je vais la +jeter dans l'anse qui est derrière notre rocher; qu'elle +aille à la mer dire aux poissons qu'elle appartient à Cloten, +le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en fais.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, +je voudrais que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique +la valeur t'aille à merveille.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance +tomber sur moi seul!--Polydore, je t'aime en +frère, mais je suis jaloux de cet exploit: tu me l'as volé. +Je voudrais que toute la vengeance à laquelle la force +humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à +l'épreuve.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne +chasserons plus aujourd'hui: ne cherchons point des +dangers là où il n'y a pas de profit. <span class="stage2">(<i>A Arviragus</i>.)</span>--Je te +prie, retourne à notre rocher; Fidèle et toi, vous serez +les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que cet +impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant +pour dîner.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, +je vais le retrouver avec plaisir! Pour lui rendre +ses couleurs, je verserais le sang d'une paroisse de Clotens, +et croirais mériter des éloges comme pour un acte +de charité.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes +dans ces deux fils de roi! Ils sont doux comme +les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous la violette sans +même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang royal +s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux +des vents, qui saisit par la cime le pin de la +montagne et le courbe jusqu'au fond du vallon. C'est un +prodige qu'un instinct secret les forme ainsi sans leçons +à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point reçu de +préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, +à la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, +et qui a déjà produit une aussi riche moisson que +si on l'avait semée. Cependant, je voudrais bien savoir +ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que +nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger +dans le torrent cette lourde tête de Cloten, et de l'envoyer +en ambassade à sa mère, comme otage, en attendant +le retour de son corps.</p> + +<p class="stage1">(Musique solennelle.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, +Polydore! il résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... +Écoutons.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma +mère bien-aimée, cet instrument n'a pas parlé... Pour +ces sons solennels, il faudrait un événement solennel... +De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des riens, +et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des +singes et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">ARVIRAGUS <i>entre soutenant dans ses bras</i> IMOGÈNE +<i>qu'il croit morte</i>.</p> + +<br> +<p>BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses +bras il porte le triste objet de ces accents que nous blâmions +tout à l'heure.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions +tant de cas! J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de +seize ans à soixante, avoir changé mon temps de bondir +contre une béquille, que de voir cela.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché +sur les bras de mon frère, tu n'as pas la moitié des +grâces que tu avais, lorsque tu te soutenais toi-même.</p> + +<p>BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton +abîme? qui a jamais pu jeter la sonde pour trouver la +côte où ta barque pesante pourrait aborder? Objet bien-aimé! +Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir; +mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es +mort de mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire +sur les lèvres, comme s'il eût senti en riant non le trait +de la mort, mais la piqûre d'un insecte qui chatouillait +son sommeil; sa joue droite reposait sur un coussin.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--En quel endroit?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai +cru qu'il dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui +retentissaient trop sous mes pas.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et +sa tombe sera un lit. Les fées viendront la visiter souvent, +et jamais les vers n'oseront l'approcher.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai +dans ces lieux, Fidèle, je parerai ton triste tombeau des +plus belles fleurs. Jamais tu ne manqueras de primevères, +elles ont la douce pâleur de ton visage; ni de la +jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de +l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était +pas plus doux que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, +dont le bec charitable fait affront à ces riches héritiers +qui laissent leurs pères gisant sans monument, viendrait +t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de +fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un +vêtement de mousse.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue +pas avec ce langage efféminé sur un sujet aussi sérieux. +Ensevelissons-le, et ne différons plus, par admiration, +d'acquitter une dette légitime.--Allons au tombeau.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix +aient acquis un accent plus mâle, nous chanterons, en +le conduisant à la terre, comme pour notre mère: répétons +le même air, les mêmes paroles, et ne changeons +que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, +et je répéterai les paroles avec toi; car des chants de +douleur, qui ne sont pas d'accord, sont pires que des +temples et des prêtres imposteurs.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent +les petites. Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, +il était le fils d'une reine, et s'il est venu en ennemi, +souvenez-vous qu'il en a été puni. Quoique le faible et +le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que la +même poussière, cependant le respect, cet ange du +monde, établit une distance entre les grands et les petits. +Notre ennemi était un prince. Comme ennemi vous lui +avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme il +convient à un prince.</p> + +<p>GUIDÉRIUS, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Je vous prie, allez chercher +son corps. Le corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque +ni l'un ni l'autre ne sont en vie.</p> + +<p>ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Si vous voulez l'aller chercher, +pendant ce temps-là nous réciterons notre hymne. Mon +frère, commence. <span class="stage2">(Bélarius sort.)</span></p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête +vers l'orient: mon père a des raisons pour cela.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Il est vrai.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--A présent, commence.</p> + +<h4>CHANT FUNÈBRE.</h4> + +<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Ne crains plus les ardeurs du soleil,</p> +<p> Ni les outrages de l'hiver furieux;</p> +<p> Tu as fini ta tâche dans la vie;</p> +<p> Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure.</p> +<p> Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or</p> +<p> Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Ne crains plus le courroux des grands;</p> +<p> Tu es au delà de la portée du trait des tyrans.</p> +<p> Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir.</p> +<p> Pour toi, le roseau est égal au chêne,</p> +<p> Et le sceptre, et la science, et la médecine,</p> +<p> Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Ne crains plus l'éblouissant éclair,</p> +</div></div> + +<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Ni le trait de la foudre redoutée.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> La joie et les larmes sont finies pour toi.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> TOUS DEUX ENSEMBLE.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Tous les jeunes amants, oui, tous les amants</p> +<p>Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Que nul enchanteur ne te fasse de mal.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Que les fantômes non ensevelis te respectent.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Que rien de funeste n'approche de toi.</p> +</div></div> + +<p class="mid"> TOUS LES DEUX.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Goûte un paisible repos,</p> +<p> Et que ta tombe soit renommée.</p> +</div></div> + +<p class="stage1">(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: +venez, déposez-le.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en +apporterons davantage; les herbes que baigne la froide +rosée de la nuit sont plus propres à joncher les tombeaux.--Jetez +ces fleurs sur leurs visages.--Vous étiez +comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris: +elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous +jetons sur vous. Venez, allons-nous-en; mettons-nous à +genoux à l'écart.--La terre qui les donna les a repris. +Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines aussi.</p> + +<p class="stage1">(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>se réveillant</i></span>.--Oui, mon ami, je vais au havre +de Milford; quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par +ce détour là-bas?--Je vous prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! +encore six milles! Que Dieu ait pitié de moi!--J'ai +marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici +et dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... +<span class="stage2">(<i>Elle voit le corps de Cloten</i>.)</span> Dieux et déesses! ces fleurs +sont comme les plaisirs du monde; ce cadavre sanglant +est le souci qu'ils cachent. J'espère que je rêve. Oui, dans +mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une +caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. +Mais il n'en est rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine +image formée des vapeurs du cerveau. Nos yeux quelquefois +sont, comme notre jugement, bien aveugles!--En +vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste +encore dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la +prunelle d'un roitelet, redoutables dieux, une petite part +pour moi!--Le songe est encore là; même à présent que +je me réveille, il est autour de moi et comme en moi.--Mais +je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les +habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; +c'est sa main, son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, +ses muscles d'Hercule. Mais où est son visage de Jupiter?--Un +meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est donc fait!--Pisanio, +que toutes les malédictions dont Hécube en +délire chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le +marché, fondent sur ta tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, +avec Cloten, ce démon effréné, as égorgé ici mon époux!--Qu'écrire +et lire soient désormais une trahison! Le +maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit +Pisanio,--il a abattu le haut du grand mât de ce vaisseau +le plus noble du monde! O Posthumus! Hélas! où est ta +tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc? Pisanio pouvait +aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête. +Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec +Cloten. La scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... +Oh! le crime est évident, évident! Ce breuvage +qu'il me donna, en me le vantant comme un cordial +salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les +sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de +Pisanio et de Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans +ton sang mon pâle visage, afin que nous paraissions plus +affreux à ceux qui pourront nous trouver. O mon seigneur, +mon seigneur!</p> + +<p class="stage1">(Elle retombe évanouie à côté du corps.)</p> + +<p class="stage1">(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)</p> + +<p>UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les +Gaules ont sur tes ordres passé la mer; elles t'attendent +ici avec tes vaisseaux au havre de Milford; elles sont ici +prêtes à agir.</p> + +<p>LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?</p> + +<p>L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie +et des frontières, volontaires courageux qui promettent +de généreux services; ils viennent sous la conduite du +vaillant Iachimo, le frère du prince de Sienne.</p> + +<p>LUCIUS.--Quand les attendez-vous?</p> + +<p>L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.</p> + +<p>LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; +ordonnez la revue des forces que nous avons ici, +et chargez les officiers d'y veiller.--Eh bien! seigneur, +qu'avez-vous rêvé dernièrement sur l'entreprise de cette +guerre?</p> + +<p>LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes +m'ont envoyé une vision; j'avais jeûné et prié pour +obtenir leurs lumières. J'ai vu l'oiseau de Jupiter, l'aigle +romaine, volant de l'orageux midi vers cette partie de +l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce songe, +si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce +le succès de l'armée romaine.</p> + +<p>LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne +soient jamais trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc +sans tête? Les ruines annoncent que l'édifice était beau +naguère. Quoi! un page aussi, ou mort, ou assoupi sur +ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a horreur +de partager la couche d'un défunt et de dormir +près d'un mort. Voyons le visage de ce jeune +homme.</p> + +<p>L'OFFICIER, <span class="stage2"><i>qui s'approche et le considère</i></span>.--Il est vivant, +seigneur.</p> + +<p>LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune +homme, instruis-nous de ton sort; il me semble +qu'il est de nature à exciter la curiosité. Quel est ce +corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est celui +qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré +ce bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste +désastre? Dis, comment est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, +qui es-tu?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait +pour moi ne rien être... Celui-ci était mon maître, +un digne et vaillant Breton, massacré ici par les montagnards. +Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je puis +errer de l'orient au couchant, implorer du service, +essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir +fidèlement, et n'en retrouver jamais un pareil.</p> + +<p>LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes +m'émeuvent autant que la vue de ton maître tout sanglant. +Dis-moi son nom, mon ami.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Richard du Champ. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Si je fais un +mensonge, sans qu'il nuise à personne; j'espère que les +dieux qui m'entendent me le pardonneront. <span class="stage2">(<i>A Lucius.</i>)</span> +Vous demandez, seigneur...</p> + +<p>LUCIUS.--Ton nom!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Fidèle.</p> + +<p>LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde +bien avec ta fidélité, qui convient également à ton +nom. Veux-tu courir ta chance auprès de moi? je ne te +dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, mais sois +sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur, +qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient +pas mieux auprès de moi que ton propre mérite; viens +avec moi.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, +si les dieux le permettent, je veux dérober mon +maître aux mouches, et le cacher dans la terre aussi +avant que pourront creuser ces faibles instruments. +Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles +sauvages, prononcer sur lui prières sur prières, comme +je pourrai les dire... et les répéter deux fois; laissez-moi +gémir et pleurer, et après avoir ainsi quitté son service, +je vous suivrai, si vous daignez vous charger de moi.</p> + +<p>LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton +père que ton maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné +les devoirs de l'homme. Cherchons ici le gazon le +plus beau et le plus émaillé de marguerites que nous +pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et +nos pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune +homme, c'est toi qui le recommandes à nos soins, il sera +enterré comme des soldats le peuvent faire; console-toi, +essuie tes pleurs. Il est des chutes qui nous servent à +relever plus heureux.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans le palais de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1">CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.</p> + +<br> +<p>CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de +l'état de la reine. Une fièvre allumée par l'absence de +son fils, un délire qui met sa vie en danger! Ciel, comme +tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène, ma +plus grande consolation, est partie; la reine est dans +son lit, dans un état désespéré, et cela au moment où +des guerres redoutables me menacent! Son fils, qui me +serait à présent si nécessaire, parti aussi! Tant de coups +m'accablent, et me laissent sans espoir... <span class="stage2">(<i>A Pisanio</i>)</span> Mais +toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma +fille, et qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton +secret par de cruelles tortures.</p> + +<p>PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne +humblement à votre bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, +je ne sais rien du lieu qu'elle habite, ni pourquoi +elle est partie, ni quand elle se propose de revenir. Je conjure +Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même +qu'elle disparut, cet homme était ici: j'ose répondre +qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera fidèlement de tous les +devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne manque point +d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra +à le découvrir.</p> + +<p>CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te +laisser en paix pour un temps, mais mes soupçons subsistent.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, +les légions romaines, toutes tirées des Gaules, ont +abordé sur vos côtes avec un renfort de nobles Romains +envoyés par le sénat.</p> + +<p>CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils +de mon fils et de la reine! Je suis accablé par les +affaires.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que +vous avez sur pied sont en état de faire tête à toutes celles +dont je vous parle: s'il en vient davantage, vous êtes +prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à mettre en mouvement +toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.</p> + +<p>CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons +face aux circonstances qui se présentent. Je ne crains +point les coups de l'Italie; mais je déplore les malheurs +arrivés ici.--Retirons-nous.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--Point de lettre de mon maître depuis +que je lui ai mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est +étrange: aucunes nouvelles de ma maîtresse qui m'avait +promis de m'en donner souvent; je ne sais pas davantage +ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale +m'environne. Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, +c'est par honnêteté; je suis fidèle en n'étant pas +fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux du roi +même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons +au temps le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La +fortune conduit au port certains vaisseaux qui n'ont pas +de pilote.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Devant la caverne.</p> + +<p class="stage1">BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS <i>paraissent</i>.</p> + +<br> +<p>GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Fuyons-le.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous +dans la vie, pour l'enfermer loin de l'action et des aventures?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en +nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains +doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter +d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le +temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger +après.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les +montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi +nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la +nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient point +paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger +à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous +arracherait l'aveu de ce que nous avons fait, et on y +répondrait par une mort prolongée par la torture.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans +un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et +qui ne nous satisfont pas.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils +entendront le hennissement des chevaux romains, +qu'ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux +et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent +perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où nous +venons?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans +l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu +Cloten, si jeune alors, n'ont pas, vous le voyez, effacé +ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le roi n'a pas +mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a +privés d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure +sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre +berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à +l'âpre froidure des hivers.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: +de grâce, seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, +nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant +êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par +l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle +honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir! +A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches +timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais +je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de +fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, +sans aiguillon pour presser ses flancs. J'ai honte de +regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses +rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si +vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, +je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n'y consentez +pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur +ma tête le sort qui m'est dû!</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!</p> + +<p>BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos +jours, moi, je n'ai point de raison de réserver pour d'autres +soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous. +Si votre destinée est de mourir dans les +guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, +et je m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: +le temps me paraît long. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Leur sang indigné +brûle de se répandre, et de montrer qu'ils sont nés +princes.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> + + +<br><br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp +des Bretons.</p> + +<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre, un mouchoir sanglant à la main</i>.</p> + +<br> +<p>POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; +car c'est moi qui ai souhaité de te voir teint de cette +couleur. Vous, époux, si vous suiviez tous mon exemple, +combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon +chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! +Pisanio! un bon serviteur n'exécute pas tous les ordres +de son maître: il n'est obligé d'obéir qu'à ceux qui sont +justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes fautes, je +n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez +alors conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se +repentir, et vous m'auriez frappé, moi, malheureux, +bien plus digne qu'elle de votre vengeance. Mais, hélas! +il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères faiblesses; +c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles +chutes, tandis que vous permettez à d'autres d'entasser +crime sur crime, toujours de plus en plus noirs, et vous +les rendez ensuite odieux à eux-mêmes, pour le bien de +leurs âmes. Mais Imogène est à vous. Accomplissez vos +décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y soumettre.--Je +suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse +italienne, pour combattre contre le royaume de ma +princesse. Bretagne, j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai +pas d'autres coups. Écoutez donc avec patience, +bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de ces +habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: +c'est ainsi que je vais combattre contre le parti avec +lequel je suis venu. Ainsi je veux mourir pour toi, Imogène, +pour toi dont le souvenir, chaque fois que je respire, +me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet +de pitié plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en +face. Je veux montrer aux hommes plus de valeur que +mes habits n'en promettront. Dieux! rassemblez en moi +toute la force des Léonati pour faire honte aux usages +du monde, je veux être le premier à mettre à la mode +plus de mérite à l'intérieur et moins à l'extérieur; je +veux être le premier à être plus grand par mon courage +que par mes vêtements.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Même lieu.</p> + +<p class="stage1">LUCIUS et IACHIMO, <i>d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée +romaine; l'armée anglaise se présente de l'autre pour +leur disputer le passage</i>. POSTHUMUS <i>paraît le dernier, à +la suite des Bretons, vêtu comme un pauvre soldat</i>.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent. +Une escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: +celui-ci est vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)</p> + +<br> +<p>IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience +m'ôte le courage. J'ai calomnié une dame, la +princesse de ce pays; l'air que j'y respire la venge en +m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la +nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les +honneurs et la chevalerie, quand on les porte comme +moi, ne sont plus que des titres d'infamie. Bretagne, si +tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que lui remporte +sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: +à peine sommes-nous des hommes, et vous êtes +des dieux.</p> + +<p class="stage1">(Il s'éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline +est pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent +pour le délivrer.)</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à haute voix</i></span>.--Halte! halte! Nous avons +l'avantage du terrain... Le défilé est gardé: qui nous +force à fuir, lâche peur?</p> + +<p>GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>ensemble</i></span>.--Halte! halte! et combattons.</p> + +<p class="stage1">(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent +Cymbeline et l'emmènent.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.)</p> + +<p>LUCIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Fuis, jeune homme, quitte le +champ de bataille, et sauve-toi. Les amis tuent les amis: +et le désordre est tel, que la guerre semble avoir un +bandeau sur les yeux.</p> + +<p>IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraîches.</p> + +<p>LUCIUS.--Cette journée a étrangement changé de face: +hâtons-nous d'amener du secours, ou cédons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un autre côté du champ de bataille.</p> + +<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre avec</i> UN SEIGNEUR <i>anglais</i>.</p> + +<br> +<p>LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu +ferme?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il +me semble, vous étiez au nombre des fuyards.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Il est vrai.</p> + +<p>POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car +tout était perdu si le ciel n'eût combattu pour nous. Le +roi lui-même abandonné de ses deux ailes, l'armée rompue, +et ne montrant plus de toutes parts que le dos des +Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de +sa victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, +avait plus d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir; +il frappait les uns à mort, blessait légèrement les +autres; le reste tombait uniquement de peur, en sorte +que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous +frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore +à prolonger leur honte avec la vie.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé +et bordé de murailles de gazon; avantages dont a profité +un vieux soldat, un brave homme, j'en réponds, et qui, +en rendant ce service à son pays, a bien mérité les longues +années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux +jeunes gens, plus faits en apparence pour des danses +rustiques que pour un pareil carnage, avec des visages +qu'on eût dit conservés sous le masque, bien plus frais +que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts, +il protège le passage en criant aux fuyards: «Les +cerfs de notre Bretagne meurent en fuyant, et non pas +nos hommes; tombez dans les ténèbres, lâches qui reculez... +Arrêtez..., ou nous serons pour vous des Romains +qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous +fuyez comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement +vous retourner et regarder en face l'ennemi. +Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi fermes que +trois mille;--(ils les valaient en action, car trois combattants +de front valent une armée, dans un défilé qui +empêche les autres d'agir), avec ce seul mot: <i>Arrêtez, +arrêtez</i>; secondés par l'avantage du lieu, plus encore par +le charme de leur noble courage, qui était capable de +changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la couleur +sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, +les autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait +changés en lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible +chez les premiers qui commencent), tous se mettent à +mesurer des yeux l'espace qu'ils ont parcouru, et à rugir +comme des lions sous les piques des chasseurs. De ce +moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; +bientôt après il est en déroute, et soudain une épaisse +confusion. Alors les Romains fuient comme des poulets, +par le même chemin où ils fondaient d'abord comme des +aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les +pas qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos +lâches nous servent, comme servent au voyageur les +restes de ses provisions à la fin d'un long voyage. Trouvant +ouverte la porte de derrière des coeurs sans défense, +ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà +morts, ou achèvent les mourants! Quelques-uns même +tuent leurs amis entraînés dans le premier flot des fugitifs; +de dix hommes qu'auparavant un seul Romain faisait +fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et +ceux qu'on aurait vus le moment d'auparavant mourir +sans résistance sont devenus tout à coup la terreur du +champ de bataille.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit +défilé! Un vieillard et deux enfants!</p> + +<p>POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous +êtes fait pour vous étonner des actions que vous apprenez, +bien plus que pour en faire; voulez-vous rimer là-dessus +et en faire une plaisanterie, voilà des rimes:</p> + +<p>/* +Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance, +Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais. +De l'insolent Romain, abattant la puissance... +*/</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Vous n'osez pas braver votre ennemi,</p> +<p>Et vous voulez de moi faire un ami?</p> +</div></div> + +<p>Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, +vous fuirez bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis +en train de rimer.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là +un noble? Oh! noble lâcheté! Être sur le champ de +bataille et me demander, à moi des nouvelles! Combien +de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres +pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur +salut à leurs talons, qui pourtant sont morts! Et moi, +préservé par mes maux comme par un charme<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, je n'ai +pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la sentir +là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre +horrible se cache dans les coupes fraîches, dans les lits +de duvet, dans les douces paroles, et qu'il y trouve plus +de ministres que parmi nous qui tenons ses poignards à +la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer; maintenant, +je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des +Romains et me range du parti que j'avais suivi d'abord. +Je ne veux plus combattre, je me livre au premier lâche +qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage qu'ont fait +ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons +doit l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis +venu l'offrir à l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la +garder ni la porter plus longtemps: je veux la finir par +quelque moyen que ce soit, et mourir pour Imogène.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b> Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les +combats.]</blockquote> + +<p class="stage1">(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius +est pris. On croit que ce vieillard et ses deux enfants +étaient des anges.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous +un habit grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut +découvrir aucun d'eux.--Arrêtez: qui va là?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant +ici, si d'autres l'avaient secondé.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne +retournera pas une seule de leurs jambes à Rome pour +dire quels corbeaux les ont becquetées.--Il se vante de +son service, comme s'il était un personnage de marque; +qu'on le mène devant le roi.</p> + +<p class="stage1">(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, +Pisanio. Des soldats conduisent des prisonniers romains. +Les deux officiers présentent Posthumus à Cymbeline qui, +d'un signe, donne ordre de le remettre à des geôliers, et +sort ainsi que tous les autres<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b> C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans +Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.</blockquote> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">L'intérieur d'une prison.</p> + +<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre deux</i> GEOLIERS <i>qui +le conduisent</i>.</p> + +<br> +<p>PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, +car vous avez sur vous des cadenas; ainsi, paissez, selon +que vous trouverez ici pâture.</p> + +<p>SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, +je l'espère, le chemin de la liberté... Je suis même plus +heureux que celui qui a la goutte, puisqu'il aimerait +mieux gémir éternellement que d'être guéri par la mort, +le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit +m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes +des fers plus pesants que ceux de mes jambes et de mes +bras. Vous, dieux pleins de bonté, accordez-moi le repentir, +instrument qui pourrait ouvrir ces verrous, et alors +je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être repentant? +C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres, +et les dieux ont plus de clémence que les hommes. +Pour me repentir, je ne puis être mieux qu'ici dans ces +fers que j'ai désirés plutôt que subis par force.--Pour +acquitter ma dette, je me dépouille de ma liberté; c'est +mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce +que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que +les misérables hommes, qui souvent ne prennent à leurs +débiteurs obérés qu'un tiers de leur bien, un sixième ou +un dixième, et les laissent prospérer de nouveau avec la +part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon +désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la +mienne. Elle n'est pas aussi précieuse, mais c'est toujours +une vie qui porte votre sceau. Les hommes entre +eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les +miennes sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, +vous surtout à qui elles appartiennent. Ainsi, +puissances célestes, si vous l'agréez, prenez ma vie; +annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le +silence.</p> + +<p class="stage1">(Il s'endort.)</p> + +<p class="stage1">(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. +Sicilius Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme +d'un vieillard, vêtu en guerrier. Il tient par la main une matrone +âgée, son épouse, mère de Posthumus. La musique reprend; +alors paraissent les deux Léonati, frères de Posthumus, portant +les blessures dont ils périrent à la guerre; ils font cercle +autour de Posthumus endormi.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b> La vision et la prophétie sont regardées universellement +comme une addition étrangère.</blockquote> + +<p>SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater +ton courroux sur les insectes mortels.</p> + +<p>Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes +adultères et s'en venge.</p> + +<p>Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, +lui dont je n'ai jamais vu le visage?</p> + +<p>Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa +mère, attendant le terme de la nature.</p> + +<p>Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père +des orphelins, tu aurais bien dû être le sien, et le défendre +contre les maux qui affligent ta terre.</p> + +<p>LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle +m'a enlevée au milieu de mes douleurs, et Posthumus, +arraché de mes entrailles, est venu en pleurant au milieu +de ses ennemis. Objet digne de pitié!</p> + +<p>SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le +beau modèle de ses ancêtres que, digne héritier du +fameux Sicilius, il a mérité les louanges de l'univers.</p> + +<p>UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, +dans la Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, +et quel autre eût pu se montrer son rival aux yeux d'Imogène, +qui savait, mieux que personne, apprécier son +mérite?</p> + +<p>LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le +mariant, pour l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, +et l'arracher des bras de sa chère épouse, de la douce +Imogène?</p> + +<p>SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un +misérable d'Italie infectât sa tête et son noble coeur +d'une jalousie sans fondement, et que mon fils devînt +le jouet des mépris de ce scélérat?</p> + +<p>SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté +nos paisibles demeures, nos parents et nous, qui, en +combattant pour notre patrie, avons péri en braves pour +soutenir avec honneur notre fidélité et les droits de +Ténantius.</p> + +<p>PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure +pour Cymbeline. Jupiter, roi des dieux, pourquoi +donc as-tu voulu que les récompenses qui étaient dues à +ses services se changeassent toutes en douleurs?</p> + +<p>SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard +sur nous, cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une +vaillante race.</p> + +<p>LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, +mets un terme à ses infortunes.</p> + +<p>SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, +aide-nous, ou nous, pauvres ombres, nous en appellerons +au conseil éclatant des autres dieux contre ta divinité.</p> + +<p>SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons +de tes décrets, et nous nous soustrairons à ta +justice.</p> + +<p class="stage1">(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter +descend assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres +tombent à genoux.)</p> + +<p>JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez +d'offenser nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, +fantômes, vous osez accuser le dieu du tonnerre, dont la +foudre lancée des cieux soumet, vous le savez, la terre +révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux et +retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se +flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui +arrivent aux mortels: ce soin ne vous regarde pas, il +nous appartient, vous le savez. J'afflige l'homme que je +chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour les rendre +plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine +puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, +ses épreuves sont finies.</p> + +<p>Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et +c'est dans notre temple qu'il s'est marié; levez-vous et +évanouissez-vous. Il sera l'époux de la princesse Imogène; +et ses infortunes augmenteront son bonheur. <span class="stage2">(<i>Il +fait un signe de tête et laisse tomber une tablette d'or</i>.)</span> Placez +sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets +et ses destins.</p> + +<p>Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, +si vous ne voulez irriter la mienne.--Aigle, remonte dans +mon palais de cristal.</p> + +<p class="stage1">(Jupiter remonte dans les cieux.)</p> + +<p>SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son +haleine céleste exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle +sacré s'abaissait, comme s'il voulait se poser sur nous. +L'ascension du dieu remplissait l'air d'un parfum plus +doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal +oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, +signe que son dieu était satisfait.</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.</p> + +<p>SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré +sous ses voûtes radieuses; retirons-nous, et, pour être +heureux, exécutons avec soin ses ordres augustes.</p> + +<p class="stage1">(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)</p> + +<p>POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour +moi, tu m'as engendré un père, tu m'as créé une mère +et deux frères. Mais, ô vains prestiges, ils sont partis! +Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et voilà +que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient +sur la faveur des grands rêvent comme j'ai fait: +ils s'éveillent et ne trouvent rien.--Mais, hélas! je m'égare: +il en est qui, sans rêver à la fortune et sans la +mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est +ce qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe +doré sans savoir pourquoi. Quels génies hantent ces +lieux?--Un livre, et d'un prix rare! <span class="stage2">(<i>Il s'en saisit</i>.)</span> Ah! +ne sois pas, comme dans notre monde capricieux, un +vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble +pas à nos courtisans et tiens tes promesses. <span class="stage2">(<i>Il l'ouvre et +lit</i>.)</span> «Quand un lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, +sans la chercher, une créature légère comme l'air et +sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un cèdre +auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, +renaîtront pour se réunir au vieux tronc, et pousseront +avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de sa misère, +et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et +l'abondance.»</p> + +<p>C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce +la langue de la folie, sans que le cerveau y ait +part: c'est l'un ou l'autre, ou ce n'est rien. Des mots +vides de sens, et que la raison ne peut deviner.--C'est à +quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce +livre, ne fût-ce que par sympathie.</p> + +<p class="stage1">(Le geôlier entre.)</p> + +<p>LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à +mourir?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je +suis prêt.</p> + +<p>LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous +êtes prêt pour cela, vous êtes cuit à point.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les +spectateurs, le plat aura payé le coup.</p> + +<p>LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, +l'ami; mais il y a une consolation, c'est que vous n'aurez +plus de dettes à payer, plus d'écots de taverne, et ces +lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en joie, vous +attristent souvent au départ; vous y entrez faible de +besoin, vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous +êtes fâché d'avoir trop payé, et fâché d'avoir trop reçu; +la bourse et le cerveau sont tous deux vides; le cerveau +trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop légère +parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez +être délivré de toutes ces contradictions. La charité +d'une corde de deux sous vous acquitte mille dettes en +un tour de main. Vous n'aurez plus d'autre livre de +compte: c'est une décharge du passé, du présent et de +l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de +jetons, et votre quittance est au bout.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne +l'es de vivre.</p> + +<p>LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent +pas le mal de dents; mais un homme qui doit dormir de +votre sommeil changerait volontiers de place, j'imagine, +avec le bourreau chargé de le mettre au lit; il +changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, +mon cher, vous ne savez pas le chemin que vous +allez prendre.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.</p> + +<p>LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? +je n'en ai jamais vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui +prétend savoir le chemin doit se charger de vous conduire, +ou vous vous vantez de connaître une route que, +j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez +à l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez +mis de temps à arriver au terme de votre voyage, je +pense bien que vous ne reviendrez pas le dire.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider +dans la route que je vais faire, personne ne manque +d'yeux que ceux qui les ferment et refusent de s'en +servir.</p> + +<p>LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait +l'usage de ses yeux pour voir un chemin qui les aveugle! +car je suis sûr que le gibet mène droit à les fermer.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER, <span class="stage2"><i>au geôlier</i></span>.--Ote-lui ces fers: conduis ton +prisonnier devant le roi.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: +tu m'appelles à la liberté.</p> + +<p>LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un +geôlier: il n'est point de fers pour les morts.</p> + +<p class="stage1">(Posthumus et le messager sortent.)</p> + +<p>LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille +épouser une potence et engendrer des petits gibets, je +n'ai jamais vu un prisonnier avoir plus de penchant pour +elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de plus +scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il +est; mais il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui +meurent malgré eux; j'en ferais bien de même, si j'étais +Romain. Je voudrais que nous n'eussions tous qu'une +même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation +des geôliers et des gibets: je parle là contre mon +intérêt présent; mais mon souhait comporte aussi mon +avantage.</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">La tente de Cymbeline.</p> + +<p class="stage1">CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS,<br> +PISANIO, SEIGNEURS <i>anglais</i>, OFFICIERS et SERVITEURS.</p> + +<br> +<p>CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux +ont fait les sauveurs de mon trône. Mon coeur est affligé +que ce soldat obscur, qui a si noblement combattu, ne +se trouve point, lui dont les haillons faisaient honte aux +armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au +delà des boucliers impénétrables; il sera heureux celui +qui pourra le découvrir, si son bonheur dépend de nos +bienfaits.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un +homme si pauvre, tant d'illustres exploits accomplis par +quelqu'un dont on n'aurait attendu, à le voir, que l'air +misérable et la mendicité.</p> + +<p>CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?</p> + +<p>PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les +vivants, sans trouver de lui aucune trace.</p> + +<p>CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier +de sa récompense. <span class="stage2">(<i>A Bélarius, Arviragus et Guidérius</i>.)</span> +Je veux l'ajouter à la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête +de la Bretagne; vous, par qui, je l'avoue, elle vit encore. +Voici maintenant le moment de vous demander qui vous +êtes; déclarez-le.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, +et nous sommes gentilshommes. Nous vanter +d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni modeste, à +moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens +d'honneur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes +chevaliers de la bataille; je vous nomme les compagnons +de notre personne, et je vous revêtirai des dignités qui +conviennent à votre rang. <span class="stage2">(<i>Entrent Cornélius et les dames +de la reine</i>.)</span> Ces visages nous annoncent quelque chose.--Pourquoi +saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A +vous voir, on vous prendrait pour des Romains, et non +pour être de la cour de Bretagne.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner +votre bonheur: il faut vous apprendre que la +reine est morte.</p> + +<p>CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins +qu'à un médecin? Mais je réfléchis que si la médecine +peut prolonger la vie, la mort saisira pourtant un jour +le médecin. Comment a-t-elle fini?</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la +rage comme elle a vécu. Cruelle au monde, elle a fini +par être cruelle à elle-même. Les aveux qu'elle a faits, je +vous les rapporterai si vous le voulez; voilà ses femmes, +elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité: +les joues humides, elles ont assisté à ses derniers +moments.</p> + +<p>CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous +aima jamais, qu'elle tenait à la grandeur qui venait +de vous, et non à vous, qu'elle n'a épousé que votre +royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais +qu'elle abhorrait votre personne.</p> + +<p>CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si +elle ne l'avait pas dit en mourant, je n'en pourrais +croire l'aveu de ses lèvres. Poursuivez.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si +sincèrement, elle a déclaré que c'était un scorpion à ses +yeux, et qu'elle aurait tranché ses jours par le poison si +sa fuite ne l'en avait empêchée.</p> + +<p>CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le +coeur d'une femme? A-t-elle fait encore d'autres aveux?</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a +avoué qu'elle vous réservait un poison mortel qui, dès +que vous l'auriez pris, aurait à toute minute rongé votre +vie, et vous aurait consumé lentement et par degrés. +Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, +par ses pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous +subjuguer; et dans un moment favorable, après qu'elle +vous aurait disposé par ses ruses, de vous faire adopter +son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant son +projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a +dans son désespoir oublié toute honte, et révélé, en +dépit du ciel et des hommes, tous ses projets, regrettant +que les maux qu'elle avait conçus ne se soient pas effectués. +Dans cet accès de désespoir, elle est morte.</p> + +<p>CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses +femmes?</p> + +<p>UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de +Votre Majesté.</p> + +<p>CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle +était belle; ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; +ni mon coeur, qui la croyait ce qu'elle semblait +être. C'eût été un vice de se défier d'elle. Et toi cependant, +ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à +moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer! +<span class="stage2">(<i>Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains +avec les gardes. Posthumus suit avec Imogène</i>.)</span> Tu ne viens +plus aujourd'hui, Lucius, nous demander de tribut; il +vient d'être aboli par les Bretons, à qui il en a coûté, il +est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont demandé +que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés +par le sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et +nous avons souscrit à leur demande; ainsi, songez à +votre sort.</p> + +<p>LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la +guerre. C'est par accident que l'avantage de cette journée +vous est resté; si elle eût été à nous, nous n'eussions +pas, de sang-froid, menacé du glaive nos prisonniers. +Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait +pour nous d'autre rançon que notre vie, que la mort +vienne. Il suffît à un Romain de savoir mourir en +Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire. C'est +tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne +me reste plus qu'une chose à demander, c'est que vous +acceptiez une rançon pour mon page qui est né Breton. +Jamais il n'y eut de page si prévenant, si soumis, si +diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si soigneux. +Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma +demande, que j'espère que Votre Majesté ne pourra +refuser. Il n'a fait aucun mal aux Bretons, quoiqu'il fût +au service d'un Romain; épargne son sang, seigneur, et +verse tout le reste.</p> + +<p class="stage1">(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)</p> + +<p>CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me +sont familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule +t'a acquis mes bonnes grâces, et tu es à moi; je ne sais +ni pourquoi ni comment je suis porté à te dire: vis, +mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à +Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse +dépendre de lui et qui t'intéresse, et tu l'obtiendras; +oui, dusses-tu demander la vie du plus illustre des prisonniers.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté.</p> + +<p>LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de +demander la vie pour moi, et cependant je sais que tu +vas le faire.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent; +j'aperçois ici un objet dont la vue est aussi cruelle +pour moi que la mort; pour votre vie, bon maître, songez +vous-même à la sauver.</p> + +<p>LUCIUS, <span class="stage2"><i>surpris</i></span>.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne +et me rebute! Courte est la joie de ceux qui la +fondent sur l'attachement des jeunes filles et des enfants!... +Mais d'où vient cette perplexité où je le vois?</p> + +<p>CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me +plais de plus en plus; réfléchis de plus en plus à ce qu'il +te vaut mieux demander.--Connais-tu cet homme sur +qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive? +est-il ton parent, ton ami?</p> + +<p>IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon +parent que je ne le suis de Votre Majesté; encore moi, +qui suis né votre vassal, je vous tiens de plus près.</p> + +<p>CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si +vous daignez m'entendre.</p> + +<p>CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets +toute mon attention. Quel est ton nom?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux +être ton maître. Viens avec moi, et parle librement.</p> + +<p class="stage1">(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent +ensemble.)</p> + +<p>BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas +à la vie?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent +pas davantage. Oui, c'est cet aimable enfant aux joues +de rose, qui est mort, et qui s'appelait Fidèle; qu'en +pensez-vous?</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous +remarque pas, attendez: deux créatures peuvent se ressembler; +si c'était lui, je suis sûr qu'il nous aurait +parlé.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.</p> + +<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit, +que le temps roule et m'amène à son gré ou les biens +ou les maux.</p> + +<p class="stage1">(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)</p> + +<p>CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta +demande à haute voix.--Et vous, avancez. <span class="stage2">(<i>A Iachimo</i>.)</span> +Répondez à ce jeune homme et parlez sans détour: ou, +j'en jure par notre grandeur et par notre honneur qui +en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la +vérité du mensonge.--Interroge-le.</p> + +<p>IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier +puisse m'apprendre de qui il tient cet anneau.</p> + +<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Que lui importe?</p> + +<p>CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, +répondez, comment vous est-il venu?</p> + +<p>IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce +qui une fois dit te mettra à la torture.</p> + +<p>CYMBELINE.--Comment, moi?</p> + +<p>IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer +un secret qui tourmentait mon âme. C'est par une +perfidie que je me suis procuré cet anneau. C'est celui de +Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te faire éprouver +peut-être les mêmes remords qui me déchirent, +jamais plus noble mortel ne respira entre le ciel et la +terre. Seigneur, veux-tu en apprendre davantage?</p> + +<p>CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci.</p> + +<p>IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le +souvenir fait saigner mon coeur et frémir mon âme perfide... +Pardonnez, je me sens défaillir!</p> + +<p>CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes +forces: ah! j'aime mieux que tu vives tant qu'il plaira à +la nature, que de te voir mourir avant que j'en sache +davantage. Fais un effort; allons, parle.</p> + +<p>IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui +sonna cette heure!), c'était à Rome (malédiction sur la +demeure où nous étions réunis!), dans un festin (oh! +que nos mets eussent été empoisonnés, du moins ceux +que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus... +que dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au +milieu des méchants, et il était le meilleur parmi les +hommes d'une vertu rare) assis avec nous et l'air triste, +prêtait l'oreille aux éloges que nous faisions de nos +maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière +à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui +pouvait le mieux parler. Nous dépouillions, pour les +peindre, les statues de Vénus, de Minerve à la taille +fière, formes supérieures aux ébauches de la nature<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; +nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font +que l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, +la beauté, qui attache les yeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b> <i>Brief nature</i>. La nature trop expéditive dans la création +de ses oeuvres.</blockquote> + +<p>CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.</p> + +<p>IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu +ne sois pressé de t'affliger.--Ce Posthumus, comme un +noble seigneur amoureux et qui a pour amante une +princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que +nous avions vantées, mais demeurant calme comme la +vertu, il commença le portrait de sa maîtresse. Et après +ce portrait fait de sa bouche, avec l'âme dont il l'anima, +il semblait que tous nos panégyriques avaient pour +objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait +que nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient +s'exprimer.</p> + +<p>CYMBELINE.--Allons, allons, au but.</p> + +<p>IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que +cela commence), il la vanta comme si Diane même eût eu +des singes impudiques, et que votre fille seule fût chaste. +A ce propos, moi misérable, je fis l'incrédule à ses +louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre +cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je +réussirais à obtenir une place dans son lit nuptial, et +que je gagnerais cette bague par l'adultère de son épouse +avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait dans l'honneur +de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en +effet, dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle +été une escarboucle détachée des roues d'Apollon; il +la pouvait risquer en sûreté, eût-elle valu tout le prix de +son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon dessein. +Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir +vu à votre cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille +la différence qu'il y a entre le véritable amant et le vil +suborneur. Mon espérance ainsi éteinte et non pas mon +désir, mon cerveau italien machina, dans votre sombre +Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. +Pour abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie +avec assez de preuves simulées pour jeter dans le +désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa confiance +dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que j'appuyai +de détails circonstanciés sur les tentures et les +tableaux de sa chambre, et puis ce bracelet que je lui +montrai... Oh! par quelle ruse je sus m'en emparer! Et +je lui citai même des signes cachés sur la personne +d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas +croire qu'elle avait rompu son engagement de chasteté, +et que j'en avais recueilli les fruits: là-dessus... Il me +semble que je le vois encore...</p> + +<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>se découvrant et avançant</i></span>.--Oui, tu le vois +en effet, démon italien.--Et moi, insensé trop crédule, +insigne meurtrier, lâche brigand, ah! je mérite les noms +de tous les scélérats passés, présents et futurs.--Oh! +donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; montrez-moi +quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie +chercher d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui +fait pardonner aux objets de la terre les plus détestés, en +étant plus méchant qu'eux. Je suis ce Posthumus qui a +égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un moindre +scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était +le temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. +Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi +de boue, excitez les chiens de la rue à aboyer après +moi: que le nom des scélérats soit désormais Posthumus +Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, +ma reine, ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, +Imogène!</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>s'élançant vers lui</i></span>.--Calmez-vous, seigneur: +écoutez! écoutez!</p> + +<p>POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page +insolent!</p> + +<p class="stage1">(Il la frappe; elle tombe.)</p> + +<p>PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la +vôtre. O Posthumus! ô mon maître! vous n'aviez point +tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez, secourez +mon auguste princesse!</p> + +<p>CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?</p> + +<p>POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire?</p> + +<p>PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse.</p> + +<p>CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me +faire mourir de joie.</p> + +<p>PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse?</p> + +<p>IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du +poison: loin de moi, homme dangereux; ne respire plus +là où vivent les princes.</p> + +<p>CYMBELINE.--La voix d'Imogène!</p> + +<p>PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des +pierres de soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je +vous donnais était une composition précieuse. Je la +tenais de la reine.</p> + +<p>CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!</p> + +<p>IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée.</p> + +<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--O dieux! j'avais omis un autre +aveu de la reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si +Pisanio, a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la confiture +que je lui ai donnée pour un cordial, elle est traitée +comme je traiterais un rat.»</p> + +<p>CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius?</p> + +<p>CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent +pour lui composer des poisons, prétextant toujours +le plaisir d'étendre ses connaissances en tuant de viles +créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et +des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent +plus funestes, je composai pour elle certaine drogue +qui suspendait pour l'instant les facultés de la vie, +mais quelque temps après tous les organes de la nature +reprenaient leurs fonctions. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span> En avez-vous +pris?</p> + +<p>IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte.</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Arviragus et Guidérius</i></span>.--Mes enfants, voilà +la cause de notre méprise.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Pourquoi avez-vous repoussé +de votre sein votre femme? Imaginez en ce moment +que vous êtes sur un rocher... <span class="stage2">(<i>se jetant dans ses bras</i>)</span> et +précipitez-moi encore.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme +un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.</p> + +<p>CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de +moi un stupide spectateur au milieu de cette scène? +n'as-tu donc rien à me dire?</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>se jetant à ses pieds</i></span>.--Votre bénédiction, +seigneur.</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Arviragus et Guidérius</i></span>.--Je ne vous blâme +plus d'avoir aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.</p> + +<p>CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une +eau sacrée sur ta tête! Imogène, ta mère est morte.</p> + +<p>IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute +si nous nous retrouvons ici d'une manière si étrange; +mais son fils a disparu, nous ne savons où ni comment...</p> + +<p>PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin +de moi, je dirai la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion +de ma maîtresse, vint à moi l'épée nue et l'écume à +la bouche, et jura que si je ne lui déclarais pas la route +qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par +hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître, +où, sous de faux prétextes, il engageait Imogène à venir +le trouver sur les montagnes près de Milford: il la lit. +Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu des habits de +mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche +vers ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment +d'attenter à l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est +devenu depuis, je l'ignore.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai +tué en ce lieu.</p> + +<p>CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne +voudrais pas que tes belles actions ne reçussent de ma +bouche qu'un arrêt de mort: je t'en conjure, vaillant +jeune homme, démens ce que tu viens de dire.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.</p> + +<p>CYMBELINE.--Il était prince.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il +m'a faits étaient indignes d'un prince. Il m'a provoqué, +et dans des termes qui me feraient affronter l'Océan +même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui ai tranché +la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma +place, à vous raconter sur moi cette histoire.</p> + +<p>CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche +t'a condamné; il te faudra subir nos lois; tu es mort.</p> + +<p>IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était +mon époux.</p> + +<p>CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène +de ma présence.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux +que celui qu'il a tué; il est aussi bien né que vous, et il +vous a rendu plus de services que jamais vous n'en +auriez reçu d'une légion de Clotens. <span class="stage2">(<i>Au garde</i>.)</span> Laissez +ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.</p> + +<p>CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir +tes services dont tu n'as pas encore été payé, en t'exposant +à mon courroux? D'une naissance aussi illustre que +la nôtre?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin.</p> + +<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>à Guidérius</i></span>.--Et toi, tu ne mourras pas.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous +prouverai que deux de nous sont d'aussi bonne naissance +que celle que j'ai attribuée à celui-ci. Mes fils, il faut que +je développe ici un mystère dangereux pour moi, mais +qui sera peut-être avantageux pour vous.</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien.</p> + +<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Cymbeline</i></span>.--Écoutez alors, avec votre permission, +grand roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.</p> + +<p>CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il +fut banni.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à +la vieillesse; oui cet homme fut banni, mais je ne sache +pas qu'il fût un traître.</p> + +<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>aux gardes</i></span>.--Emmenez-le d'ici; l'univers +entier ne le sauverait pas.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord +par me payer pour avoir nourri tes enfants, et dès +que j'aurai reçu ma récompense, alors confisque-la tout +entière.</p> + +<p>CYMBELINE.--Nourri mes enfants?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici +à tes genoux: avant que je me relève, je veux illustrer +mes enfants; après, n'épargne point le vieux père. Puissant +roi, les deux jeunes gens qui me nomment leur père +et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont +issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre +sang.</p> + +<p>CYMBELINE.--Comment? mon sang?</p> + +<p>BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, +aujourd'hui le vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu +maudis jadis. Ton caprice fut tout mon crime, et mon +bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables +princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt +ans; ils possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner, +et tu sais quelle éducation j'avais reçue. Euriphile, leur +nourrice, que j'épousai pour prix de son larcin, te déroba +ces enfants au moment de mon bannissement; c'est moi +qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la +punition de la faute que je commis alors; maltraité pour +ma fidélité, je fus ainsi porté à la trahison. Plus leur +perte devait t'être sensible, plus je goûtai le projet de te +les dérober. Mais voilà tes fils, je te les rends, et je vais +perdre les deux plus aimables compagnons du monde; +que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent +comme la rosée sur leurs têtes, car ils sont dignes de +parer le ciel d'étoiles!</p> + +<p>CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service +que vous m'avez rendu tous trois est plus incroyable +que ce récit. J'ai perdu mes enfants...--S'ils sont là, sous +mes yeux, il m'est impossible de désirer deux enfants +plus accomplis.</p> + +<p>BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je +nommais Polydore est, noble seigneur, ton véritable Guidérius; +l'autre, mon Cadwal, c'est Arviragus, ton plus +jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau tissu +des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en +convaincre, te représenter aisément.</p> + +<p>CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile +de couleur de sang; c'était un signe remarquable.</p> + +<p>BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte +de naissance; la sage nature, en lui faisant ce +don, voulut sans doute qu'il servît aujourd'hui à le faire +reconnaître.</p> + +<p>CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il +est né trois enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie +de sa délivrance: soyez heureux, mes enfants; après +avoir été si étrangement déplacés de votre sphère, venez-y +régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un +royaume.</p> + +<p>IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes +bons frères! nous nous étions donc rencontrés!--Oh! +convenez que c'est moi qui ai parlé avec le plus de vérité. +Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que votre +soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en +effet.</p> + +<p>CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?</p> + +<p>ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.</p> + +<p>GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous +sommes aimés, et nous avons continué, jusqu'au moment +que nous crûmes qu'elle était morte.</p> + +<p>CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.</p> + +<p>CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je +tous ces détails? Ce récit trop rapide a des ramifications +de circonstances qui doivent être racontées tout +au long.--Où étiez-vous? Comment viviez-vous? Par +quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? Comment +vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les +avez-vous retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de +ma cour, et où êtes-vous allée?--Et vous, quels motifs +vous ont conduit tous trois au combat? et je ne sais combien +d'autres choses, il faudra que je vous les demande, +et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un +enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure +ni le lieu de ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus +attaché à Imogène; et elle, dont l'oeil, comme un +innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, ses +frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de +nous d'un regard plein de joie, auquel chacun répond à +son tour. Quittons cette tente, et allons remplir les temples +de la fumée de nos sacrifices. <span class="stage2">(<i>A Bélarius</i>.)</span>--Toi, +tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Vous êtes aussi mon père; c'est +à vos secours que je dois de voir ce jour de bonheur.</p> + +<p>CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers +chargés de chaînes; qu'ils partagent aussi notre joie: +je veux qu'ils se ressentent de notre bonheur.</p> + +<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Lucius</i></span>.--Mon bon maître, je veux vous +servir encore.</p> + +<p>LUCIUS.--Vivez heureuse!</p> + +<p>CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment +combattu, qu'il figurerait bien ici! sa présence ferait +éclater la reconnaissance de son roi.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence +qui accompagnait ces trois braves; ce costume +favorisait le projet que je suivais alors.--Ne suis-je pas +ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais terrassé, et je pouvais +t'achever.</p> + +<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>se prosternant</i></span>.--Je suis terrassé de nouveau; +mais c'est le poids de ma conscience qui force en ce +moment mon genou à fléchir, comme l'y forçait naguère +votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie que +je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre +bague, et ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui +ait jamais engagé sa foi.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage +que je veux obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie; +le ressentiment que je veux te montrer, c'est de te pardonner. +Vis, et agis mieux envers les autres.</p> + +<p>CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera +l'exemple de la générosité. Pardon est le mot que j'adresse +ici à tous.</p> + +<p>ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Vous nous avez aidés, seigneur, +comme si vous aviez en effet l'intention d'être +notre frère; nous sommes ravis que vous le soyez devenu.</p> + +<p>POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble +seigneur de Rome, mandez ici votre devin. Pendant que +je dormais, il m'a semblé que le grand Jupiter m'apparaissait +sur son aigle, avec d'autres visions de fantômes +de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon +sein cet écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que +je n'en puis rien tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant.</p> + +<p>LUCIUS.--Philarmonus!</p> + +<p>LE DEVIN.--Me voici, seigneur.</p> + +<p>LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.</p> + +<p>LE DEVIN, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--«Quand un lionceau à lui-même +inconnu trouvera sans la chercher une créature légère +comme l'air, et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux +d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant +plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux +tronc et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera +la fin de ses misères, et la Bretagne heureuse fleurira +dans la paix et dans l'abondance.» Toi, Léonatus, +tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle +de ton nom de <i>Léonatus</i>; la créature légère comme +l'air, c'est <span class="stage2">(<i>au roi</i>)</span> ta vertueuse fille, que nous appellerons +<i>mollis aer</i>; et <i>mollis aer</i> nous l'appellerons <i>mulier</i>; et +cette <i>mulier</i>, c'est cette fidèle épouse de Posthumus qui, +justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à lui-même et +sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger.</p> + +<p>CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.</p> + +<p>LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et +tes branches coupées sont l'emblème de tes deux fils qui, +dérobés par Bélarius et crus morts pendant des années, +renaissent aujourd'hui réunis au cèdre majestueux dont +les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.</p> + +<p>CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. +Lucius, quoique vainqueurs, nous rendons hommage à +César et à l'empire romain, promettant de payer notre +tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine qui nous +en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti, +sur elle et sur les siens, son bras vengeur.</p> + +<p>LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes +les instruments pour célébrer l'harmonie de cette +paix. La vision prophétique que j'ai annoncée à Lucius +avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, s'accomplit +maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai +vue prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, +diminuer par degrés à ma vue, et se perdre enfin +dans les rayons du soleil, annonçait que notre aigle impérial, +notre prince César, renouvellerait son alliance +avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident.</p> + +<p>CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce. +Que la fumée de nos sacrifices s'élève de nos saints autels +jusqu'à leurs narines! Annonçons cette paix à tous nos +sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne romaine +et une enseigne anglaise flottent unies ensemble +dans les airs. Traversons ainsi la cité de Lud, et allons +au temple du grand Jupiter ratifier notre paix. Scellons-la +par des fêtes. Allons, marchons. Jamais guerre ne +finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les +guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!</p> + +<p> +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE *** + +***** This file should be named 19201-h.htm or 19201-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/2/0/19201/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + + + + + + + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3fbe76d --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #19201 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19201) |
