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+The Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cymbeline
+ Tragédie
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 7, 2006 [EBook #19201]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 5
+ Le roi Lear--Cymbeline.
+ La méchante femme mise à la raison.
+ Peines d'amour perdues--Périclès
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+ CYMBELINE
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR CYMBELINE
+
+
+Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d'Holinshed sont
+les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. Le roi qui lui
+donne son nom régnait du temps de César Auguste, selon Holinshed, ce qui
+n'a pas empêché Shakspeare de peupler Rome d'Italiens modernes, Iachimo,
+Philario, etc. Malgré cette confusion de temps, de noms et de moeurs;
+malgré l'invraisemblance de la fable et l'absurdité du plan, Cymbeline
+est une des tragédies les plus admirées de Shakspeare. Le personnage
+d'Imogène a fait réellement des passions. Que les critiques comparent,
+s'ils le veulent, cette pièce à un édifice irrégulier et informe, mais
+qu'ils conviennent qu'Imogène est une divinité digne d'orner un temple
+de la plus noble architecture. Quoique Posthumus semble le héros de la
+pièce, c'est Imogène qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de
+sa douceur céleste, de son dévouement et de sa constance.
+
+Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine à croire à l'infidélité
+de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo ses
+premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre le
+vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu'en disant combien
+elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle apparaît dans la
+grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce, elle est belle dans le
+désert comme à la cour, et ajoute encore à la beauté du paysage dans
+lequel Shakspeare a placé les deux jeunes princes.
+
+Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus
+ne serait-il que l'époux adoré d'Imogène, il nous intéresserait; mais il
+y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario est un de ces
+serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir à représenter,
+et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie ait produits; son
+effronterie a quelque chose d'amusant; Bélarius, opiniâtre dans son plan
+de vengeance, offre un de ces caractères fermes qu'on voit avec plaisir
+transplantés du milieu des montagnes et mis tout à coup en présence d'un
+courtisan. Ses deux élèves ont déjà l'instinct des grandes âmes; et leur
+amitié fraternelle est touchante.
+
+La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent aussi
+à l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul personnage
+comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière: on voit en
+lui la sottise et l'orgueil d'un prince privé d'éducation; mais il
+semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné d'abord pour une
+âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil royal, il lui fait
+adresser à l'ambassadeur romain une réponse pleine de dignité; soit
+qu'il ait cru que, vis-à-vis de l'étranger, l'honneur national peut
+enflammer les âmes les plus communes; soit que le poëte ait voulu
+insinuer que le rôle des princes leur est souvent tracé d'avance dans
+les grandes occasions.
+
+En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de _Cymbeline_, est d'une
+nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s'échappe
+volontiers de la cour avec Imogène, et l'on se sent disposé à rêver dans
+l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.
+
+Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels et des
+scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette composition.
+
+_Cymbeline_ est l'une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour la
+première fois dans l'édition in-folio de 1623. Il est impossible de
+déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît
+probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes raisons
+de croire que la _Tempête_ et le _Conte d'hiver_ furent composés à cette
+époque, et l'on retrouve, entre ces deux pièces et _Cymbeline_, des
+analogies de style, de pensée et d'allure qui semblent indiquer qu'elles
+sont toutes trois sorties de la même veine d'esprit.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne.
+CLOTEN, fils de la reine, du premier lit.
+LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène.
+BELARIUS, seigneur, exilé par Cymbeline, et déguisé sous le nom de Morgan.
+GUIDÉRIUS. }fils de Cymbeline, et
+ARVIRAGUS, }crus fils de Bélarius
+ }sous les noms de Polydore et
+ }de Cadwal.
+PHILARIO, ami de Posthumus, }
+IACHIMO, ami de Philario, }Italiens
+UN FRANÇAIS, ami de Philario.
+CAIUS-LUCIUS, général de l'armée romaine.
+UN OFFICIER ROMAIN.
+PISANIO, attaché au service de Posthumus.
+CORNÉLIUS, médecin.
+DEUX GENTILSHOMMES.
+DEUX GEOLIERS.
+DEUX OFFICIERS ANGLAIS.
+LA REINE, femme de Cymbeline.
+IMOGÈNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage.
+HÉLÈNE, suivante d'Imogène.
+LORDS, LADYS, SÉNATEURS, ROMAINS,
+TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN,
+UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN
+GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS,
+OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS.
+
+
+La scène est tantôt dans la Grande-Bretagne, tantôt en Italie.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+La Grande-Bretagne.--Jardin derrière le palais de Cymbeline.
+
+_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES.
+
+
+LE PREMIER GENTILHOMME.--Vous ne rencontrez ici personne qui ne fronce
+le sourcil. Nos visages n'obéissent pas plus que nos courtisans aux lois
+du ciel. Tous retracent la tristesse peinte sur le visage du roi.
+
+LE SECOND.--Mais quel est le sujet?...
+
+LE PREMIER.--L'héritière de son royaume, sa fille qu'il destinait au
+fils unique de sa femme (une veuve qu'il vient d'épouser), s'est donnée
+à un pauvre, mais digne gentilhomme: elle est mariée;--son époux est
+banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la tristesse; pour
+le roi, je le crois, il est affligé jusqu'au fond du coeur.
+
+LE SECOND.--Personne autre que le roi?
+
+LE PREMIER.--Celui aussi qui a perdu la princesse; la reine aussi, qui
+souhaitait le plus cette alliance; mais il n'est pas un des courtisans,
+quoiqu'ils portent des visages composés sur celui du roi, qui n'ait le
+coeur joyeux de ce dont ils affectent de paraître mécontents.
+
+LE SECOND.--Et pourquoi cela?
+
+LE PREMIER.--L'homme à qui la princesse échappe est un être trop mauvais
+pour une mauvaise réputation; mais celui qui la possède (je veux dire
+celui qui l'a épousée, ah! l'honnête homme! et qu'on bannit pour cela),
+c'est une créature si accomplie qu'on aurait beau chercher son pareil
+dans toutes les régions du monde, il manquerait toujours quelque chose à
+celui qu'on voudrait lui comparer. Je ne pense pas qu'un extérieur aussi
+beau et une âme aussi noble se trouvent réunis dans un autre homme.
+
+LE SECOND.--Vous le vantez beaucoup.
+
+LE PREMIER.--Je ne le vante, seigneur, que d'après l'étendue de son
+mérite; je le rapetisse plutôt que je ne le déroule tout entier.
+
+LE SECOND.--Quel est son nom, sa naissance?
+
+LE PREMIER.--Je ne puis remonter jusqu'à sa première origine. Sicilius
+était le nom de son père, qui s'unit avec honneur à Cassibelan contre
+les Romains. Mais il reçut ses titres d'honneur de Ténantius, qu'il
+servit avec gloire et avec un succès admiré, et il obtint le surnom de
+Léonatus. Il eut, outre le chevalier en question, deux autres fils qui,
+dans les guerres de ce temps, moururent l'épée à la main. Leur père,
+vieux alors et aimant ses enfants, en conçut tant de chagrin qu'il
+quitta la vie: son aimable épouse, alors enceinte du gentilhomme dont
+nous parlons, mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l'enfant sous
+sa protection, lui donna le nom de Posthumus, l'éleva, et l'attacha à sa
+chambre: il l'instruisit dans toutes les sciences dont son âge pouvait
+être susceptible; et il les reçut comme nous recevons l'air aussitôt
+qu'elles lui furent offertes; dès son printemps, il porta une moisson:
+il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle des jeunes gens,
+miroir redouté des hommes d'un âge mûr; et pour les vieillards, un
+enfant qui guidait les radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il
+est banni aujourd'hui, ce qu'elle lui a donné proclame le cas qu'elle
+faisait de sa personne et de ses vertus. On peut lire dans son choix, et
+juger au vrai quel homme est Posthumus.
+
+LE SECOND.--Je l'honore sur votre seul récit. Mais, dites-moi, je vous
+prie, la princesse est-elle le seul enfant du roi?
+
+LE PREMIER.--Son seul enfant. Il avait deux fils; et si ce détail vous
+intéresse, écoutez-moi. Tous deux furent dérobés de leur chambre; l'aîné
+à l'âge de trois ans, et l'autre encore au maillot; jusqu'à cette heure,
+pas la moindre conjecture sur ce qu'ils sont devenus.
+
+LE SECOND.--Combien y a-t-il de cela?
+
+LE PREMIER.--Vingt ans environ.
+
+LE SECOND.--Qu'on enlève ainsi les enfants d'un roi! qu'ils fussent si
+négligemment gardés, et qu'on ait été si lent dans les recherches qu'on
+n'ait pu retrouver leur trace!
+
+LE PREMIER.--Quelque étrange que cela vous semble, et quoique cette
+négligence soit vraiment ridicule, le fait est vrai, seigneur.
+
+LE SECOND.--Je vous crois.
+
+LE PREMIER.--Il faut nous taire, voici Posthumus, la reine et la
+princesse.
+
+(Ils sortent.)
+
+(La reine, Posthumus, Imogène entrent avec leur suite.)
+
+LA REINE.--Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez jamais en
+moi, comme on le reproche à la plupart des marâtres, un oeil malveillant
+pour vous. Vous êtes ma captive; mais votre geôlière vous confiera les
+clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt que je
+pourrai fléchir le courroux du roi, on me verra plaider votre cause;
+mais le feu de la colère est encore en lui; et il serait à propos de
+vous soumettre à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence
+pourra vous inspirer.
+
+POSTHUMUS.--Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai d'ici
+aujourd'hui.
+
+LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire un tour dans les
+jardins, compatissant aux angoisses des amours qu'on traverse, quoique
+le roi ait ordonné de ne pas vous laisser ensemble.
+
+(Elle sort.)
+
+IMOGÈNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran sait caresser au moment
+où elle blesse! Mon cher époux, je crains un peu la colère de mon père,
+mais, soit dit sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute
+rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; et moi je
+soutiendrai ici à toute heure le trait de ses regards irrités, n'ayant
+rien qui me console de vivre, si ce n'est la pensée qu'il existe dans le
+monde un trésor que je puis revoir encore.
+
+POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame, ne pleurez plus; si vous
+ne voulez m'exposer à me faire soupçonner de plus de faiblesse qu'il ne
+convient à un homme. Je veux être l'époux le plus fidèle, qui jamais ait
+engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, qui fut
+l'ami de mon père; moi, je ne le connais que par lettres. Écrivez-moi
+là, ô ma reine! mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût
+l'encre être de fiel.
+
+(La reine entre.)
+
+LA REINE.--Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas où
+s'arrêterait sa colère contre moi. _(À part.)_ Cependant je saurai
+diriger ici sa promenade; je ne l'offense jamais qu'il ne paye mes
+offenses pour nous réconcilier; il achète chèrement tous mes torts.
+
+(Elle sort.)
+
+POSTHUMUS.--Quand nous passerions à nous dire adieu tout le temps qui
+nous reste encore à vivre, la douleur de nous séparer ne ferait
+qu'augmenter... Adieu.
+
+IMOGÈNE.--Ah! demeure un moment. Quand tu monterais à cheval uniquement
+pour aller prendre l'air, cet adieu serait encore trop court.--Vois, mon
+ami, ce diamant était à ma mère; prends-le, mon bien-aimé, mais garde-le
+jusqu'à ce que tu épouses une autre femme quand Imogène sera morte.
+
+POSTHUMUS.--Quoi! quoi! une autre femme? Dieux bienfaisants,
+accordez-moi seulement de posséder celle qui est à moi; que les liens de
+la mort me préviennent dans mes embrassements si j'en cherche une autre.
+(_Il met le diamant à son doigt._) Reste, reste à cette place tant que
+le sentiment pourra t'y conserver. (_A Imogène_.) Et vous, la plus
+tendre, la plus belle, qui, à votre perte infinie, n'avez reçu que moi
+en échange de vous; je gagne encore sur vous quand il s'agit de ces
+bagatelles; pour l'amour de moi, portez ceci; c'est une chaîne; je veux
+la mettre moi-même à ce beau prisonnier d'amour.
+
+(Il lui attache un bracelet.)
+
+IMOGÈNE.--O dieux! quand nous reverrons-nous?
+
+(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.)
+
+POSTHUMUS.--Hélas! le roi!...
+
+CYMBELINE.--Vil objet, va-t'en; disparais de ma vue. Si, après cet ordre
+encore, tu fatigues la cour de ton indigne présence, tu meurs. Fuis, ta
+vue empoisonne mon sang.
+
+POSTHUMUS.--Que les dieux vous protègent et bénissent les hommes de bien
+que je laisse à votre cour; je m'en vais.
+
+(Il sort.)
+
+IMOGÈNE.--La mort n'a point d'angoisses plus douloureuses que celles-ci.
+
+CYMBELINE.--Fille déloyale, toi qui devrais rajeunir ma vieillesse, tu
+accumules un siècle sur ma tête.
+
+IMOGÈNE.--Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites point de mal par
+ces emportements; car je suis insensible à votre courroux: un sentiment
+plus rare étouffe en moi toute peine, toute crainte.
+
+CYMBELINE.--Au delà de toute grâce! de toute obéissance!
+
+IMOGÈNE.--Au delà de l'espérance! au désespoir!... Dans ce sens, au delà
+de toute grâce!
+
+CYMBELINE.--Tu pouvais épouser le fils unique de la reine.
+
+IMOGÈNE.--Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j'ai choisi un aigle,
+et j'ai évité un faucon dégénéré.
+
+CYMBELINE.--Tu as choisi un misérable; tu voulais asseoir l'ignominie
+sur mon trône.
+
+IMOGÈNE.--Dites que j'en ai relevé l'éclat.
+
+CYMBELINE.--O âme vile!
+
+IMOGÈNE.--Seigneur, c'est votre faute si j'ai aimé Posthumus; vous
+l'avez élevé comme le compagnon de mes jeux: il n'est point de femme
+dont il ne soit digne; il m'achète plus que je ne vaux, presque de tout
+le prix que je lui coûte.
+
+CYMBELINE.--Quoi! as-tu perdu la raison?
+
+IMOGÈNE.--Peu s'en faut, seigneur: veuille le ciel me guérir! Oh! que je
+voudrais être fille d'un paysan, et que Posthumus fût le fils du berger
+voisin!
+
+(La reine paraît.)
+
+CYMBELINE.--Femme imprudente, je les ai trouvés encore ensemble; vous
+n'avez pas suivi mes ordres, retirez-vous avec elle, et l'enfermez.
+
+LA REINE, _à Cymbeline_.--J'implore votre patience. (_A Imogène_.)
+Silence, ma chère fille, silence.--Bon souverain, laissez-nous seules,
+et cherchez dans votre raison quelque consolation pour vous-même.
+
+CYMBELINE.--Qu'elle languisse en perdant chaque jour une goutte de sang,
+et que vieille avant le temps elle meure de sa folie!
+
+(Il sort.)
+
+LA REINE, _à Imogène_.--Allons, il faut que vous laissiez passer...
+(_Pisanio entre._) Voici votre serviteur. Eh bien! Pisanio, quelles
+nouvelles?
+
+PISANIO.--Le prince, votre fils, a tiré l'épée contre mon maître.
+
+LA REINE.--Ah! j'espère qu'il n'y a pas de mal?
+
+PISANIO.--Il aurait pu y en avoir; mais mon maître n'a fait que jouer
+plutôt que de combattre, et il n'était pas soutenu par la colère; des
+gentilshommes qui se sont trouvés là les ont séparés.
+
+LA REINE.--J'en suis bien aise.
+
+IMOGÈNE.--Votre fils est l'ami de mon père; il prend son parti! Tirer
+l'épée sur un proscrit! ô le brave prince!--Je voudrais les voir tous
+deux dans les déserts de l'Afrique, et moi près d'eux, avec une
+aiguille, pour en piquer le premier qui reculerait.--Pourquoi avez-vous
+quitté votre maître?
+
+PISANIO.--Par son ordre. Il n'a pas voulu que je l'accompagne jusqu'au
+port; il m'a laissé une note des ordres que j'aurai à remplir quand il
+vous plaira d'accepter mon service.
+
+LA REINE.--Cet homme, jusqu'ici, a été pour vous un serviteur fidèle.
+J'ose garantir, sur mon honneur, qu'il le sera toujours.
+
+PISANIO.--Je remercie humblement Votre Majesté.
+
+LA REINE, _à Imogène_.--Je vous prie, promenons-nous un moment ensemble.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une place publique.
+
+_Entre_ CLOTEN, DEUX SEIGNEURS.
+
+
+IMOGÈNE, _à Pisanio_.--Avant une demi-heure, je vous prie, revenez me
+parler: du moins vous irez voir mon époux à bord. Pour le moment,
+laissez-moi.
+
+(La reine et Imogène sortent ensemble, Pisanio sort par un autre côté.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je vous conseille, seigneur, de changer de chemise.
+La chaleur de l'action vous a fait fumer comme la victime d'un
+sacrifice. Quand un air sort, un air entre; et il n'en est point au
+dehors qui soit aussi sain que celui qui sort de vous.
+
+CLOTEN.--Si ma chemise était ensanglantée, alors j'en changerais...
+L'ai-je blessé?
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Non, d'honneur, pas même sa patience.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Blessé? Ah! s'il ne l'est pas, il faut qu'il ait un
+corps perméable; c'est un grand chemin pour l'acier s'il n'est pas
+blessé.
+
+SECOND SEIGNEUR, à _part_.--Son acier avait des dettes; il est sorti par
+les derrières de la ville.
+
+CLOTEN.--Le lâche n'osait pas m'attendre.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Non, il allait toujours; mais en avant, vers
+ta face.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Vous attendre? vous avez assez de terres à vous; mais
+il a ajouté à vos domaines, il vous a cédé du terrain.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Autant de pouces de terre que tu as
+d'océans! Les fats!
+
+CLOTEN.--Que je voudrais qu'on ne se fût pas mis entre nous!
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Et moi aussi, jusqu'à ce que tu eusses pris
+par terre la mesure d'un imbécile.
+
+CLOTEN.--Mais comment peut-elle aimer ce misérable, et me rebuter, moi?
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Oh! si c'est un péché de bien choisir, elle
+est damnée.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Seigneur, comme je vous l'ai toujours dit, son esprit
+et sa beauté ne vont pas ensemble: c'est une belle enseigne; mais je
+n'ai vu en elle qu'un esprit peu lumineux.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Elle ne luit pas pour les imbéciles de peur
+que la réflexion ne lui fasse tort.
+
+CLOTEN.--Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais bien qu'il y eût un
+peu de mal.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Je ne fais pas le même voeu, à moins que ce
+n'eût été la chute d'un âne, ce qui ne serait pas un grand mal.
+
+CLOTEN.--Voulez-vous nous suivre?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--J'accompagnerai Votre Altesse.
+
+CLOTEN.--Oui, venez: allons ensemble.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Volontiers, prince.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+L'appartement d'Imogène.
+
+IMOGÈNE, PISANIO.
+
+
+IMOGÈNE.--Je voudrais que tu te tinsses sur le port pour interroger
+toutes les voiles.--S'il m'écrivait, et que sa lettre ne me parvînt pas,
+ce serait une aussi grande perte que si c'était des lettres de grâce.
+Qu'est-ce qu'il t'a dit en dernier lieu?
+
+PISANIO.--_Ma reine! ma reine!_
+
+IMOGÈNE.--Et alors il agitait son mouchoir.
+
+PISANIO.--Et il le baisait, madame.
+
+IMOGÈNE.--Insensible tissu, tu étais plus heureux que moi!--Et ce fut
+tout?
+
+PISANIO.--Non, madame; car aussi longtemps qu'il a pu se faire
+distinguer des autres, à mes yeux ou à mes oreilles, il est resté sur le
+pont, et me faisant des signes de son gant, de son chapeau, de son
+mouchoir, il exprimait de son mieux, par les transports et les
+mouvements de son coeur, combien son âme était lente et le vaisseau
+prompt à s'éloigner de vous.
+
+IMOGÈNE.--Tu aurais dû le suivre de l'oeil, et ne le quitter que
+lorsqu'il t'aurait paru petit comme une corneille, ou moins encore.
+
+PISANIO.--C'est ce que j'ai fait, madame.
+
+IMOGÈNE.--J'aurais brisé les fibres de mes yeux seulement pour le voir,
+jusqu'à ce qu'il fût devenu, par l'éloignement, mince comme mon
+aiguille. Oui, mes regards l'auraient suivi, jusqu'à ce que de la
+grosseur d'un moucheron, il se fût tout à fait évanoui dans l'air; et
+alors j'aurais détourné mes yeux et pleuré...--Mais bon Pisanio, quand
+recevrons-nous de ses nouvelles?
+
+PISANIO.--Soyez-en sûre, madame, à la première occasion qu'il pourra
+trouver.
+
+IMOGÈNE.--Je ne lui ai point fait mes adieux. J'avais tant de choses
+tendres à lui dire! Avant que j'aie pu lui dire comment je songerai à
+lui à certaines heures; quelles seront mes pensées; avant que j'aie pu
+lui faire jurer qu'aucune femme d'Italie ne lui ferait trahir mon amour
+et son honneur; lui recommander de s'unir à moi en prières, à six heures
+du matin, à midi, à minuit (car alors je suis dans les cieux pour lui);
+avant que j'aie pu lui donner ce baiser d'adieu, que j'aurais placé
+entre deux mots charmants; mon père arrive, et, semblable au souffle
+tyrannique du nord, il fait tomber tous nos boutons et les empêche de
+pousser.
+
+(Une dame de la reine entre.)
+
+LA DAME.--La reine, madame, désire que Votre Altesse se rende auprès
+d'elle.
+
+IMOGÈNE, _à Pisanio_.--Allez exécuter les ordres dont je vous ai chargé,
+je vais rejoindre la reine.
+
+PISANIO.--Je vous obéirai, madame.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Rome.--Appartement de la maison de Philario.
+
+_Entrent_ PHILARIO, IACHIMO, UN FRANÇAIS, UN HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL.
+
+
+IACHIMO.--Croyez-moi, seigneur; je l'ai vu en Angleterre, sa réputation
+allait croissant, on s'attendait à lui voir prouver le mérite qu'on lui
+reconnaît aujourd'hui; mais je pouvais alors le regarder encore sans
+admiration, quand le catalogue de ses qualités eût été inscrit à son
+côté et que j'eusse parcouru article par article.
+
+PHILARIO.--Vous parlez d'un temps où il n'était pas encore, comme
+aujourd'hui, revêtu de tout ce qui en fait un homme accompli, au dedans
+et au dehors.
+
+LE FRANÇAIS.--Je l'ai vu en France; et nous avions là bien des gens qui
+pouvaient fixer le soleil d'un oeil aussi ferme que lui.
+
+IACHIMO.--Cette affaire, d'avoir épousé la fille de son roi, le fait
+valoir, je n'en doute point, fort au delà de son mérite; on l'apprécie
+d'après la valeur de son amante, bien plus que d'après la sienne.
+
+LE FRANÇAIS.--Et puis son bannissement...
+
+IACHIMO.--Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la bannière de la
+princesse, pleurent ce douloureux divorce; tout cela sert
+merveilleusement à exalter Posthumus. Ne fût-ce que pour prouver le bon
+jugement d'Imogène, qu'il serait autrement aisé de nier si elle avait
+pris pour époux un mendiant sans autres qualités. Mais comment
+arrive-t-il, Philario, qu'il vienne s'établir chez vous? Où votre
+liaison s'est-elle formée?
+
+PHILARIO.--Son père et moi nous avons fait la guerre ensemble, et je ne
+dois pas moins que la vie à son père, qui me l'a sauvée plus d'une fois.
+Voici l'Anglais. (_Posthumus paraît._) Qu'il soit traité parmi vous avec
+les égards que des gentilshommes comme vous doivent à un étranger de sa
+qualité. Je vous exhorte tous à lier une plus étroite connaissance avec
+ce cavalier, je vous le recommande comme mon digne ami. Je veux lui
+donner le temps de montrer son mérite, plutôt que de faire son éloge en
+sa présence.
+
+LE FRANÇAIS, _à Posthumus_.--Seigneur, nous nous sommes connus à
+Orléans.
+
+POSTHUMUS.--Et depuis lors je vous suis resté redevable d'une foule
+d'attentions dont je resterai toujours votre débiteur tout en
+m'acquittant sans cesse.
+
+LE FRANÇAIS.--Seigneur, vous estimez trop haut un faible service. Je me
+félicitai de vous avoir réconcilié avec mon compatriote; c'eût été une
+pitié que de vous laisser rencontrer avec les intentions meurtrières que
+vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi légère, une bagatelle.
+
+POSTHUMUS.--Permettez, seigneur; j'étais alors un jeune voyageur:
+j'évitais de m'en rapporter à mes propres lumières, aimant mieux me
+laisser guider par l'expérience des autres; mais depuis que mon jugement
+s'est formé, si je puis dire, sans offenser personne, qu'il s'est formé,
+je ne trouve pas que la querelle fût si frivole.
+
+LE FRANÇAIS.--D'honneur, elle l'était trop pour mériter d'être décidée
+par le fer, surtout entre deux hommes dont l'un aurait très-probablement
+immolé l'autre, ou qui seraient restés tous deux sur la place.
+
+IACHIMO.--Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander quel était le
+sujet de ce différend?
+
+LE FRANÇAIS.--Sans difficulté, je le pense; la querelle fut publique, et
+dès lors on peut, sans blesser personne, en faire le récit. C'était à
+peu près la même thèse qui fut agitée entre nous l'autre soir, lorsque
+chacun de nous fit l'éloge des dames de son pays. Ce gentilhomme
+soutenait en ce temps-là, et offrait de le soutenir aux dépens de son
+sang, que la sienne était plus belle, plus vertueuse, plus spirituelle,
+plus chaste, plus constante et moins abordable qu'aucune des dames les
+plus accomplies de France.
+
+IACHIMO.--Cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien l'opinion qu'en
+avait ce gentilhomme doit être usée à présent.
+
+POSTHUMUS.--Elle conserve toujours sa vertu, et moi mon opinion.
+
+IACHIMO.--Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la préférence sur
+nos dames d'Italie.
+
+POSTHUMUS.--Quand je serais poussé au point où je le fus en France, je
+ne rabattrais rien de son prix, quoique je me déclare ici non son ami,
+mais son adorateur.
+
+IACHIMO.--Aussi belle et aussi vertueuse puisque c'est une espèce de
+comparaison qui se tient par la main, c'est trop beau et trop bon pour
+quelque dame de Bretagne que ce soit. Si elle surpassait d'autres femmes
+que j'ai connues, comme le diamant que vous portez là dépasse en éclat
+beaucoup de diamants que j'ai vus, je croirais volontiers qu'elle
+surpasse beaucoup de femmes; mais je n'ai pas vu le plus beau diamant,
+ni vous la plus belle femme qui soit au monde.
+
+POSTHUMUS.--Je l'ai louée d'après le cas que j'en fais, comme ce
+diamant.
+
+IACHIMO.--Et combien estimez-vous cette pierre?
+
+POSTHUMUS.--Plus que les trésors du monde entier.
+
+IACHIMO,--Ou votre incomparable maîtresse est morte, ou la voilà
+au-dessous du prix d'une bagatelle.
+
+POSTHUMUS.--Vous êtes dans l'erreur: l'une peut s'acheter ou se donner,
+s'il se trouve assez de richesses pour la payer, ou de mérite pour
+l'obtenir en don. L'autre n'est pas une chose qui se vende, et les dieux
+seuls peuvent en faire don.
+
+IACHIMO.--Et ce don, les dieux vous l'ont fait?
+
+POSTHUMUS.--Oui, et avec leur secours je le conserverai.
+
+IACHIMO.--Vous pouvez le posséder en titre. Mais, vous le savez, des
+oiseaux étrangers viennent souvent s'abattre sur nos étangs voisins....
+Votre bague aussi, on peut vous la voler: ainsi, de cette paire de
+trésors inappréciables que vous possédez, l'un est bien fragile, et
+l'autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli pourraient
+tenter de vous les enlever tous deux.
+
+POSTHUMUS.--Votre Italie n'a point de cavalier assez accompli pour
+triompher de l'honneur de ma maîtresse, si c'est de la garde ou de la
+perte de l'honneur que vous prétendez parler, en disant qu'elle est
+fragile. Je ne doute pas que vous n'ayez des filous en abondance, et
+pourtant je ne crains rien pour mon anneau.
+
+PHILARIO.--Restons-en là, messieurs.
+
+POSTHUMUS.--Très-volontiers. Ce noble seigneur, et je l'en remercie, ne
+me traite point en étranger: nous voilà familiers dès l'abord.
+
+IACHIMO.--En cinq entretiens, pas plus longs que le nôtre, je voudrais
+m'établir dans le coeur de votre belle maîtresse, et voir sa vertu
+fléchir et prête à céder, si j'avais seulement accès près d'elle et
+l'occasion de lui faire ma cour.
+
+POSTHUMUS.--Non, non.
+
+IACHIMO.--J'ose parier là-dessus la moitié de ma fortune contre votre
+diamant, qui, à mon avis, vaut quelque chose de moins. Mais je fais ma
+gageure plutôt contre votre confiance que contre sa réputation; et de
+peur que vous vous en offensiez, j'ajoute que j'oserais le tenter avec
+quelque femme au monde que ce fût!
+
+POSTHUMUS.--Vous êtes étrangement abusé par vos idées téméraires: et je
+ne doute pas qu'il ne nous arrivât ce que vous méritez dans votre
+tentative.
+
+IACHIMO.--Et quoi?
+
+POSTHUMUS.--D'être repoussé, quoique votre tentative, comme vous
+l'appelez, méritât quelque chose de plus, un châtiment peut-être.
+
+PHILARIO.--Messieurs, en voilà assez là-dessus: cette vaine dispute
+s'est élevée trop tôt; qu'elle meure comme elle est née; je vous prie,
+faites plus ample connaissance.
+
+IACHIMO.--Je voudrais avoir engagé ma fortune et celle de mon voisin au
+soutien de ce que j'ai avancé.
+
+POSTHUMUS.--Quelle dame choisiriez-vous pour l'assaillir?
+
+IACHIMO.--La vôtre, que vous croyez si bien affermie dans sa constance.
+Voulez-vous seulement me recommander à la cour où est votre dame? je
+gagerai dix mille ducats contre votre diamant, que, sans autres
+avantages que deux entretiens avec elle, je rapporterai de là cet
+honneur que vous croyez si bien défendu.
+
+POSTHUMUS.--Je consens à parier de l'or, contre votre or. Pour mon
+anneau, il m'est aussi cher que mon doigt; il en fait partie.
+
+IACHIMO.--Vous êtes amant, et de là vient votre prudence.--Quand vous
+auriez acheté le corps d'une femme un million la drachme, vous ne
+pourriez l'empêcher de se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans
+l'âme quelques scrupules puisque vous avez peur.
+
+POSTHUMUS.--Tout ceci n'est qu'un jargon d'habitude; vous portez,
+j'espère, des sentiments plus réfléchis.
+
+IACHIMO.--Je suis maître de mes paroles; et je jure que je veux tenter
+l'épreuve dont j'ai parlé.
+
+POSTHUMUS.--Vous le voulez?--Je ne fais que prêter mon diamant jusqu'à
+votre retour.--Qu'on dresse entre nous des conventions. Ma maîtresse
+surpasse en vertu toute l'étendue de vos indignes pensées. Je vous défie
+dans cette gageure; voilà ma bague.
+
+PHILARIO.--Je ne souffrirai point qu'elle serve de gage.
+
+IACHIMO.--Par les dieux, c'en est un. Si je ne vous rapporte pas des
+preuves suffisantes que j'ai joui des plus chers appas de votre
+maîtresse, mes dix mille ducats sont à vous, et votre diamant aussi; si
+je la quitte en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous
+fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voilà et mon or, tout est à
+vous; mais il me faut votre recommandation, afin de me procurer un plus
+libre accès.
+
+POSTHUMUS.--J'accepte ces conditions. Faisons des conventions entre
+nous. Voici seulement ce dont vous me répondrez. Si vous faites ce
+voyage pour la séduire, et que vous me démontriez clairement que vous
+avez triomphé, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mérite pas notre
+dispute. Mais si elle reste fidèle, et que vous ne puissiez me prouver
+le contraire, vous me répondrez l'épée à la main, et de votre mauvaise
+opinion, et de l'attaque que vous aurez livrée à sa pudeur.
+
+IACHIMO.--Votre main; l'accord est fait. Nous allons faire régler tout
+cela dans les formes, et je pars sur-le-champ pour la Grande-Bretagne,
+de peur que notre marché ne prît froid et ne se rompît. Je vais chercher
+mon or et faire inscrire le pari.
+
+POSTHUMUS.--Convenu.
+
+(Posthumus et Iachimo sortent.)
+
+LE FRANÇAIS.--Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous?
+
+PHILARIO.--Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je vous prie,
+suivons-les.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Grande-Bretagne.--Appartement dans le palais de Cymbeline.
+
+LA REINE _paraît avec ses_ DAMES ET CORNÉLIUS _tenant une fiole_.
+
+
+LA REINE, _à ses femmes_.--Tandis que la rosée est encore sur la terre,
+allez cueillir ces fleurs; hâtez-vous. Qui de vous en a la liste?
+
+UNE DES FEMMES.--Moi, madame.
+
+LA REINE.--Allez. (_Les dames sortent._) Maintenant, monsieur le
+docteur, avez-vous apporté ces drogues?
+
+CORNÉLIUS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les voici. (_Il
+présente une petite boîte._) Mais si Votre Majesté me le permet, et
+j'espère qu'elle ne s'en offensera pas, ma conscience me force à vous
+demander pour quel usage vous avez exigé de moi ces potions
+empoisonnées, qui amènent une mort languissante, et sont mortelles
+quoique lentes.
+
+LA REINE.--Je m'étonne, docteur, que vous me fassiez une pareille
+question. N'ai-je pas été longtemps votre disciple? Ne m'avez-vous pas
+enseigné l'art de composer des parfums, de distiller, de conserver les
+fruits? Si bien que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour
+pour mes confitures? En étant arrivée là, serez-vous étonné, à moins que
+vous ne me supposiez une âme infernale, que je cherche à perfectionner
+ma science par de nouvelles expériences? Je veux faire l'essai de ces
+compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la peine d'être
+pendus; jamais sur aucune créature humaine, afin de connaître leur
+force, d'opposer des antidotes à leur activité, et par là d'apprendre
+leurs diverses vertus et leurs effets.
+
+CORNÉLIUS.--Votre Majesté, par ces expériences, ne fera que s'endurcir
+le coeur; d'ailleurs on ne voit point ces résultats sans dégoût ni sans
+danger.
+
+LA REINE.--Oh! soyez tranquille.--(_Entre Pisanio._) (_A part_.) Voici
+un flatteur de valet; c'est sur lui que je ferai mon premier essai; il
+appartient à son maître, et est l'ennemi de mon fils.... Eh bien!
+Pisanio? (_A Cornélius_.) Docteur, votre office auprès de moi est fini
+pour le moment; allez votre chemin.
+
+CORNÉLIUS, _s'éloignant et à part_.--Vous m'êtes suspecte, madame; mais
+vous ne ferez aucun mal.
+
+LA REINE, _à Pisanio_.--Écoute, un mot.
+
+CORNÉLIUS, _à part_.--Je n'aime point cette femme.... Elle croit tenir
+des poisons lents et étranges; je connais bien son âme, je ne confierai
+pas à une personne aussi perverse des ingrédients d'une nature aussi
+infernale; ceux qu'elle possède assoupiront et alourdiront un moment les
+sens; peut-être ses essais commenceront-ils par des chiens et des chats,
+pour monter ensuite plus haut; mais il n'y a aucun danger dans la mort
+apparente qu'elle donnera; elle ne fera que suspendre pour un temps les
+esprits, qui renaîtront plus actifs. Elle est trompée par ces faux
+effets; et moi, en la trompant ainsi, je n'en suis que plus fidèle.
+
+LA REINE.--Docteur, je n'ai plus besoin de votre présence jusqu'à ce que
+je vous fasse rappeler.
+
+CORNÉLIUS.--Je prends humblement congé de vous.
+
+(Il se retire.)
+
+LA REINE.--Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu qu'avec le temps
+ses larmes ne s'arrêteront pas, pour laisser entrer les conseils de la
+raison là où règne maintenant la folie? Travaille à cela: et quand tu
+viendras me dire qu'elle aime mon fils, je te dirai à l'instant même que
+tu es aussi grand que ton maître; plus grand que lui; car sa fortune est
+gisante et sans voix, et sa renommée est à l'agonie: il ne peut revenir
+ici, ni demeurer où il est.... En changeant d'existence, il ne fera que
+changer de misère; et chaque jour en arrivant vient ruiner un jour de sa
+vie. Quel est ton espoir, en t'appuyant sur une colonne qui penche et
+qu'il sera impossible de relever?--sur un homme qui n'a pas même assez
+d'amis pour l'étayer? (_La reine laisse tomber une boîte: Pisanio la
+ramasse._) Tu ne connais pas ce que tu tiens là; reçois-le de moi pour
+tes services, c'est un élixir de ma composition: il a déjà arraché cinq
+fois le roi à la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non,
+je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus grandes que je te
+destine:--fais sentir à ta maîtresse quelle est sa position; fais-le
+comme de toi-même: songe quelle chance t'offre la fortune, songe
+seulement que tu conserves toujours ta maîtresse, et de plus tu gagnes
+mon fils, qui se souviendra de toi.... J'intéresserai le roi à ton
+avancement, quoi que tu puisses désirer; et moi-même alors, moi surtout
+qui t'aurai mis sur la voie de mériter les grâces, je m'engage à
+récompenser richement ton mérite. Appelle mes femmes: songe à mes
+paroles. (_Pisanio sort._) Un valet fin et fidèle qu'on ne peut
+ébranler: l'agent de son maître auprès d'elle, et qui lui rappelle sans
+cesse de conserver sa main et sa foi à son seigneur. Je lui ai fait là
+un don qui, s'il en fait usage, enlèvera à la belle son émissaire auprès
+de son doux ami; et elle-même, dans la suite, si elle ne plie pas son
+humeur, peut être sûre d'en goûter aussi. (_Pisanio reparaît avec les
+dames, qui rapportent des paniers de fleurs._) Fort bien, fort bien:
+portez dans mon cabinet ces violettes, ces primevères, ces pervenches:
+adieu, Pisanio; songe à ce que je t'ai dit.
+
+(La reine sort suivie de ses femmes.)
+
+PISANIO _seul_.--J'y songerai, mais quand je deviendrai infidèle à mon
+bon maître, je m'étoufferai de mes propres mains: c'est là tout ce que
+je ferai pour toi.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Un autre appartement du palais.
+
+IMOGÈNE _seule_.
+
+
+IMOGÈNE.--Un père cruel, une belle-mère perfide, un stupide soupirant
+près d'une femme mariée, dont l'époux est banni: oh! mon époux! le
+comble et la couronne de tous mes chagrins! et des vexations qui se
+renouvellent à chaque instant!--Si j'avais été dérobée par des voleurs,
+comme mes deux frères, je serais heureuse: mais malheureux ceux que
+leurs désirs élèvent trop haut! Heureux, quelque humble que soit leur
+état, ceux qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque saison
+satisfait.... Quel peut être cet homme? Fi donc!
+
+(Iachimo entre précédé par Pisanio.)
+
+PISANIO.--Madame, un noble gentilhomme de Rome vous apporte des lettres
+de mon maître.
+
+IACHIMO.--Vous changez de couleur, madame? Le noble Léonatus est en
+sûreté: il salue tendrement Votre Altesse.
+
+(Il lui présente une lettre.)
+
+IMOGÈNE.--Je vous remercie, bon seigneur: vous êtes le très-bienvenu.
+
+IACHIMO, _à part_.--Tout ce qu'elle laisse voir est parfait: si elle est
+munie d'une âme aussi rare, c'est ici le phénix de l'Arabie, et j'ai
+perdu la gageure. Hardiesse, sois mon amie; audace, arme-moi de pied en
+cap, ou bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu'en fuyant, ou plutôt
+je fuirai sans avoir combattu.
+
+IMOGÈNE, _lisant tout haut la lettre_.--_C'est un cavalier de la plus
+haute distinction, et auquel de bons offices m'ont infiniment attaché.
+Traitez-le en conséquence comme vous estimez votre fidèle_ Léonatus.
+
+Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est réchauffé jusqu'au fond
+par le reste de la lettre: il est tout ému de reconnaissance.--Vous êtes
+le bienvenu, digne seigneur, autant que peuvent l'exprimer mes paroles;
+et vous l'éprouverez dans tout ce que je pourrai faire pour vous.
+
+IACHIMO.--Je vous rends grâces, belle dame.--Eh quoi! les hommes
+sont-ils insensés? La nature leur aura donné des yeux pour voir l'arche
+voûtée des cieux et les richesses de la terre et des mers, pour
+distinguer les globes enflammés sur nos têtes, et les pierres semées sur
+les rivages; et avec des organes si précieux, nous ne pourrons pas faire
+la différence de la laideur et de la beauté!
+
+IMOGÈNE.--D'où vient votre étonnement?
+
+IACHIMO.--Cela ne peut être la faute des yeux: des singes et des guenons
+placés entre deux créatures semblables bavarderaient de ce côté, et
+repousseraient l'autre par des grimaces. Ce n'est pas la faute du
+jugement: l'idiot devant cette beauté saurait faire son choix. Ce n'est
+pas la passion; car la laideur, mise à côté de cette beauté parfaite,
+exciterait le désir à vomir à vide au lieu de le pousser à se
+satisfaire.
+
+IMOGÈNE.--Quelle est donc la cause...?
+
+IACHIMO.--Le vice blasé, ce désir rassasié mais non satisfait (comme un
+vase plein et qui fuit), dévore d'abord l'agneau, et puis est avide de
+charogne.
+
+IMOGÈNE.--Quelle est donc, digne seigneur, la cause de votre agitation?
+Êtes-vous bien?
+
+IACHIMO.--Bien, merci, madame. (_A Pisanio_.) Ami, je vous prie,
+ordonnez à mon serviteur de m'attendre là où je l'ai laissé: il est
+étranger et susceptible.
+
+PISANIO.--J'allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil.
+
+(Il sort.)
+
+IMOGÈNE.--La santé de mon seigneur continue-t-elle à être bonne? De
+grâce, dites-le-moi.
+
+IACHIMO.--Bonne, madame.
+
+IMOGÈNE.--Est-il disposé à la gaieté? J'espère qu'il l'est.
+
+IACHIMO.--Excessivement gai: Rome n'a point d'étranger aussi jovial,
+aussi folâtre: on l'appelle le _joyeux Anglais_.
+
+IMOGÈNE.--Lorsqu'il était ici, il était enclin à la mélancolie, et
+souvent sans savoir pourquoi.
+
+IACHIMO.--Jamais je ne l'ai vu triste. Il y a un Français, son
+compagnon, un _monsieur_ d'un rang éminent, qui aime fort à ce qu'il
+paraît une jeune Française restée dans son pays; il pousse de profonds
+soupirs, comme la flamme d'une fournaise; pendant que le joyeux Anglais
+(votre époux, veux-je dire) rit aux éclats et s'écrie: «Comment mes
+côtes y résisteront-elles, lorsqu'on songe que l'homme, qui sait par
+l'histoire, par tous les récits, par sa propre expérience, ce qu'est la
+femme et ce qu'il lui est impossible de ne pas être, va languir en
+livrant ses heures de liberté à un esclavage volontaire!»
+
+IMOGÈNE.--Est-ce que mon époux dit cela?
+
+IACHIMO.--Oui, madame, en riant jusqu'aux larmes. C'est un amusement que
+de se trouver là, et de le voir se moquer du Français. Mais le ciel sait
+qu'il est des hommes qui sont bien blâmables.
+
+IMOGÈNE.--Ce n'est pas lui, j'espère?
+
+IACHIMO.--Lui? Non. Cependant il devrait recevoir avec plus de
+reconnaissance les bontés du ciel envers lui: il y a en lui et en
+vous,--que je regarde comme son bien au-dessus de toutes les
+richesses;--oui, il y a pour moi des motifs d'admirer et en même temps
+de plaindre.
+
+IMOGÈNE.--Et qui plaignez-vous, seigneur?
+
+IACHIMO.--Deux créatures du fond du coeur.
+
+IMOGÈNE.--Suis-je une des deux, seigneur? Vous me regardez; quel ravage
+discernez-vous en moi qui mérite votre pitié?
+
+IACHIMO.--C'est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux et se plaire
+dans un cachot auprès d'une chandelle!
+
+IMOGÈNE.--Je vous prie, seigneur, énoncez plus clairement vos réponses à
+mes questions? Pourquoi me plaignez-vous?
+
+IACHIMO.--Parce que d'autres, j'allais le dire, jouissent de votre...;
+mais c'est l'office des dieux d'en tirer vengeance, et ce n'est pas le
+mien de parler.
+
+IMOGÈNE.--Vous paraissez savoir quelque chose qui me concerne ou qui
+m'intéresse. Je vous prie, parlez: puisque soupçonner que les choses
+vont mal fait souvent plus souffrir que la certitude qu'il en est ainsi;
+les faits certains sont au-dessus des remèdes, ou bien connus à temps on
+peut y appliquer le remède. Ah! découvrez-moi ce secret qui vous pousse
+à parler et que vous retenez.
+
+IACHIMO.--Si j'avais cette joue pour y reposer mes lèvres; cette main
+dont le toucher, le seul toucher devrait forcer un homme au serment de
+fidélité; si je possédais cet objet qui captive les regards errants de
+mes yeux et les tient attachés sur lui seul; irais-je souiller ma
+bouche, comme un réprouvé, sur des lèvres aussi publiques que les degrés
+qui conduisent au Capitole; presserais-je de mes mains des mains
+flétries par le travail, et plus encore par des parjures journaliers; si
+j'allais fixer mes regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes
+comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un suif fétide, ne
+serait-il pas bien juste que tous les fléaux de l'enfer punissent une
+fois une telle trahison?
+
+IMOGÈNE.--Mon seigneur, je le crains, a oublié la Bretagne.
+
+IACHIMO.--Et lui-même. Ce n'est pas mon penchant qui me porte à vous
+éclairer, à révéler la bassesse de son changement, ce sont vos grâces
+qui, du fond de ma conscience muette, attirent malgré moi sur mes lèvres
+cet aveu.
+
+IMOGÈNE.--Je ne veux pas en entendre davantage.
+
+IACHIMO.--O chère âme, votre sort touche mon coeur d'une pitié qui me
+fait mal. Une princesse aussi belle et née dans la puissance, qui
+doublerait la grandeur du plus grand roi, être ainsi associée avec de
+viles créatures louées avec l'argent même que fournissent vos coffres;
+avec d'infâmes aventurières, qui, pour de l'or, jouent avec tous les
+maux dont la corruption souille la nature; pestes contagieuses, qui
+pourraient empoisonner le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta
+n'était pas reine, et vous dégénérez de votre illustre origine.
+
+IMOGÈNE.--Me venger! et comment me venger? Si ce récit est vrai, car je
+porte un coeur qui doit craindre de se laisser trop vite abuser par mes
+deux oreilles; si ce récit est vrai, comment pourrais-je me venger?
+
+IACHIMO.--Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale de Diane entre
+des draps glacés, tandis qu'il se livre à de capricieuses prostituées,
+au mépris de votre personne, aux dépens de votre bourse? Vengez-vous. Je
+me consacre à votre bon plaisir. Amant plus noble que ce déserteur de
+votre lit, je resterai fidèle à votre tendresse, toujours discret et
+toujours constant.
+
+IMOGÈNE.--Holà! Pisanio!
+
+IACHIMO.--Souffrez que je jure sur vos lèvres mon dévouement.
+
+IMOGÈNE.--Va-t'en!--J'en veux à mes oreilles de t'avoir écouté si
+longtemps. Si tu avais de l'honneur, tu m'aurais fait ce récit par
+vertu, et non pour la fin que tu te proposes, aussi basse qu'étrange! Tu
+outrages un gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu l'es de
+l'honneur, et tu tentes de séduire ici une femme qui te méprise comme le
+démon. Holà! Pisanio!... Le roi mon père sera instruit de ton audace;
+s'il trouve bon qu'un étranger téméraire marchande à sa cour comme dans
+une mauvaise maison de Rome, et nous dévoile ses brutales pensées, il a
+une cour dont il ne se soucie guère, et une fille qu'il estime bien peu.
+Holà! Pisanio!
+
+IACHIMO.--O heureux Léonatus! je puis bien le dire, la confiance que ta
+dame a en toi mérite bien la tienne, et ta parfaite vertu mérite bien
+aussi sa tranquille confiance! Vivez longtemps heureuse, vous la dame du
+plus digne chevalier dont jamais se soit vanté un pays; vous, sa
+maîtresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi mon pardon;
+je n'ai parlé ainsi que pour éprouver si votre fidélité était bien
+enracinée; je vais rendre votre époux ce qu'il est déjà, l'homme le plus
+aimable et le plus fidèle; il possède la charmante sorcellerie de
+charmer toutes les sociétés; la moitié du coeur de tous les hommes est à
+lui.
+
+IMOGÈNE.--Vous réparez vos fautes.
+
+IACHIMO.--Il est assis au milieu des hommes comme un dieu descendu du
+ciel, il est paré d'une sorte d'honneur qui surpasse sa beauté mortelle;
+ne soyez pas offensée, auguste princesse, si j'ai osé éprouver quel
+accueil vous feriez à un faux rapport. Il n'a servi qu'à confirmer
+honorablement votre bon jugement dans le choix que vous avez fait d'un
+époux si rare, que vous saviez ne pouvoir faillir. C'est l'amitié que
+j'ai pour lui qui m'a porté à vous éprouver; mais les dieux vous ont
+formée différente de toutes les autres femmes, exempte de faiblesse; je
+vous prie, pardonnez-moi.
+
+IMOGÈNE.--Tout est réparé, seigneur. Disposez de mon pouvoir dans cette
+cour.
+
+IACHIMO.--Recevez mes humbles actions de grâces.--J'avais presque oublié
+de faire à Votre Altesse une petite prière, et qui pourtant est
+importante, car elle intéresse votre époux; plusieurs amis et moi avons
+part aussi à cette affaire.
+
+IMOGÈNE.--Je vous prie, de quoi s'agit-il?
+
+IACHIMO.--Une douzaine de nos Romains et votre époux (la meilleure plume
+de notre aile), nous avons tous contribué pour une somme destinée à
+acheter un présent pour l'empereur; agent des autres, j'en ai fait
+l'emplette en France. C'est de la vaisselle d'un rare dessin, et des
+bijoux d'une forme exquise et riche; leur valeur est considérable;
+étranger comme je suis, je serais désireux de les voir en lieu sûr; vous
+plairait-il de les prendre sous votre protection?
+
+IMOGÈNE.--Volontiers, et j'engage mon honneur à leur sûreté, puisque mon
+seigneur y est intéressé; je veux les garder dans ma chambre à coucher.
+
+IACHIMO.--Ils sont renfermés dans un coffre escorté par mes gens. Je
+prendrai la liberté de vous les envoyer, seulement pour cette nuit.
+Demain je dois me rembarquer.
+
+IMOGÈNE.--Oh! non, non.
+
+IACHIMO.--Il le faut, daignez me le permettre, ou je manquerais à ma
+parole en différant mon retour. J'ai traversé les mers en venant de
+France, pour tenir ma promesse de voir Votre Altesse.
+
+IMOGÈNE.--Je vous remercie de votre peine; mais vous ne partirez pas dès
+demain?
+
+IACHIMO.--Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez saluer votre
+époux dans une lettre, je vous supplie, écrivez-la ce soir; j'ai déjà
+passé le terme marqué pour mon séjour, et le temps presse pour offrir
+notre présent.
+
+IMOGÈNE.--J'écrirai; envoyez-moi votre coffre, il sera gardé avec soin
+et fidèlement rendu. Vous êtes le bienvenu.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une cour devant le palais de Cymbeline.
+
+_Entre_ CLOTEN _avec_ DEUX SEIGNEURS.
+
+
+CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant joué de malheur? Je frise le but[1],
+et puis je me vois rouler au loin! J'avais sur le coup cent livres de
+pari, et il faudra encore qu'un impertinent faquin vienne m'entreprendre
+pour avoir juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que je ne
+fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré!
+
+[Note 1: _I kissed the jack_, cochonnet, but.]
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagné à cela? Vous lui avez cassé la tête
+avec votre boule.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--S'il n'eût pas eu plus de cervelle que celui
+qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait pas resté.
+
+CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de jurer, il n'appartient
+pas à aucun des spectateurs de venir interrompre[2] ses jurements, je
+crois?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (_à part_) ni de leur couper les
+oreilles[3].
+
+CLOTEN.--Ce chien de bâtard!--Moi! lui donner satisfaction? Que n'est-il
+quelqu'un de mon rang!
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Il serait au rang des fous[4]!
+
+[Note 2: _To curtail his oath_, mot à mot, couper la queue à ses
+jurements, les mutiler.]
+
+[Note 3: L'autre répond: Ni de leur couper les oreilles, _nor crop
+the ears of them_.]
+
+[Note 4: Jeu de mots sur _rank_, rang et rance; le second seigneur
+répond: Sentir le fou.]
+
+CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant. Peste soit de la
+grandeur! je voudrais n'être pas noble comme je suis. On n'ose pas se
+battre avec moi, à cause de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois
+s'en donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j'aille et vienne
+comme un coq dont on ne peut trouver le pair.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Vous êtes à la fois un coq et un chapon, et
+vous chantez, coq, avec votre crête.
+
+CLOTEN.--Vous dites?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que Votre Altesse se
+mesure avec le premier venu qu'il lui aura plu d'insulter.
+
+CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que j'offense mes
+inférieurs.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu'à Votre Altesse.
+
+CLOTEN.--C'est ce que je dis.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un étranger qui est arrivé
+ce soir à la cour?
+
+CLOTEN.--Un étranger! et je n'en sais rien!
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Ah! tu es toi-même un étrange sot[5], et tu
+n'en sais rien non plus.
+
+[Note 5: Jeu de mots sur _strange_, étrange et étranger.]
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arrivé; on le croit un des
+amis de Léonatus.
+
+CLOTEN.--De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami en est un autre, quel
+qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrivée de cet étranger?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse.
+
+CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je sans déroger?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez déroger, seigneur.
+
+CLOTEN.--Cela ne m'est pas aisé, je crois.
+
+SECOND SEIGNEUR, _à part_.--Vous êtes un imbécile avoué: et tout ce qui
+vient de vous étant d'un imbécile, ne vous fait pas déroger.
+
+CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai perdu aujourd'hui
+aux boules, je le regagnerai le soir avec lui. Venez, allons.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. (_Cloten sort avec le premier
+seigneur_.)--Comment une diablesse aussi rusée a-t-elle pu mettre au
+monde cet âne? Une femme qui renverse tout avec sa tête; et voilà son
+fils à qui on ne ferait pas comprendre qu'en ôtant deux de vingt, il
+reste dix-huit.--Hélas! pauvre princesse, divine Imogène! que ne
+souffres-tu pas, entre un père que gouverne ta marâtre, une mère qui
+trame à tout moment des complots, et un amant plus odieux pour toi que
+l'horrible exil de ton cher époux;--plus odieux que cet horrible divorce
+qu'il désire!--Que le ciel soutienne les remparts de ta chère vertu;
+qu'il affermisse le temple de ta belle âme, afin que tu puisses un jour
+résister et posséder et ton époux banni et ce vaste royaume!
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une chambre à coucher, et dans un coin un coffre.
+
+IMOGÈNE, _lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie_.
+
+
+IMOGÈNE.--Qui est là? Est-ce vous, Hélène?
+
+HÉLÈNE.--Que désirez-vous, madame?
+
+IMOGÈNE.--Quelle heure est-il?
+
+HÉLÈNE.--Près de minuit, madame.
+
+IMOGÈNE.--Alors j'ai lu trois heures; mes yeux sont fatigués.--Pliez le
+feuillet où j'en suis restée, et allez vous mettre au lit. N'emportez
+point le flambeau, laissez-le brûler: et si vous pouvez vous réveiller à
+quatre heures, appelez, je vous prie.--Le sommeil me gagne complètement.
+(_Hélène sort_.) Dieux, je me mets sous votre garde: protégez-moi, je
+vous en supplie, contre les fées et les esprits malfaisants de la nuit.
+
+(Imogène s'endort.)
+
+IACHIMO, _sortant du coffre_.--Les grillons chantent: les sens de
+l'homme, épuisés par le travail, se réparent dans le repos. Ainsi jadis
+notre Tarquin foulait doucement les joncs[6] avant d'éveiller la
+chasteté qu'il viola. Cythérée, comme tu es belle dans ton lit! pur lis!
+plus blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te donner un
+baiser, un seul baiser! Rubis incomparable de ses lèvres, que vous le
+rendez précieux! C'est son haleine qui embaume ainsi l'appartement: la
+flamme du flambeau s'incline vers elle, et voudrait pénétrer sous ses
+paupières pour y voir les lumières qu'elles cachent maintenant sous leur
+rideau: globes d'un blanc mêlé d'azur, de l'azur même des cieux.--Mais
+mon projet est d'observer la chambre; je vais tout écrire.--Ici des
+tableaux.--Là une fenêtre.--Tels sont les ornements de son lit.--Les
+tapisseries, les personnages sont ainsi, et ainsi est le contenu du
+livre.--Mais quelques signes naturels observés sur son corps seraient un
+témoignage plus important que la description de dix mille meubles, et
+ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image de la mort,
+appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible comme un monument placé
+dans une chapelle. (_Prenant le bracelet d'Imogène_.) Viens à moi,
+viens: tu es aussi aisé à défaire que le noeud gordien était serré.--Il
+est à moi, et ce bracelet sera un témoin extérieur aussi fort que la
+conscience à l'intérieur pour désespérer son époux.--Son sein gauche
+porte un signe à cinq rayons comme les gouttes de pourpre qui brillent
+dans le calice d'une primevère[7]. Voilà une preuve plus forte que
+toutes celles que peuvent donner les lois. Ces signes cachés le
+forceront de croire que j'ai crocheté la serrure et ravi le trésor de
+son honneur. Que me faut-il de plus?--Qu'ai-je besoin d'écrire ce qui
+est écrit, imprimé dans ma mémoire? (_Prenant le livre_.)--Elle a lu
+bien tard l'histoire de Térée; la feuille est pliée à l'endroit où
+Philomèle se rendit.--J'en ai assez: rentrons dans ce coffre et
+refermons-en le ressort.--Vite, hâtez-vous, dragons de la nuit: que
+l'aurore vienne ouvrir l'oeil du corbeau.--Je vis dans la crainte;
+l'enfer est ici pour moi, quoiqu'un ange céleste y repose. (_L'horloge
+sonne._) Une, deux, trois: il est temps, il est temps.
+
+[Note 6: On étendait des joncs sur le parquet des appartements,
+comme nous y mettons aujourd'hui des tapis.]
+
+[Note 7: Shakspeare avait observé la nature, mais il ne la peint pas
+ici exactement: ces gouttes de la primevère sont jaunes et non
+pourpres.]
+
+(Il rentre dans le coffre; la scène se ferme.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une antichambre dans l'appartement d'Imogène.
+
+_Entre_ CLOTEN ET _les_ DEUX SEIGNEURS.
+
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Votre Altesse est l'homme le plus patient dans la
+perte, le joueur le plus froid qui ait jamais retourné un as.
+
+CLOTEN.--Il n'y a pas d'homme que la perte ne rende froid.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Mais tout le monde ne montre pas une patience aussi
+noble que Votre Altesse: vous êtes très-ardent, très-emporté lorsque
+vous gagnez.
+
+CLOTEN.--Le gain donne du courage à tout le monde. Ah! si je pouvais
+gagner cette entêtée d'Imogène, je serais assez riche. Le matin
+approche, n'est-ce pas?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il est jour, seigneur.
+
+CLOTEN.--Je voudrais bien voir arriver ces musiciens. On me conseille de
+lui donner de la musique le matin; on m'a dit que cela pénétrerait.
+(_Les musiciens entrent._) Venez, accordez vos instruments; si vous
+pouvez la pénétrer avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous
+essayerons aussi notre langue; si rien ne réussit, qu'elle reste ce
+qu'elle est; mais jamais je ne la céderai.--Imaginez d'abord quelque
+chose de piquant et d'exquis, exécutez ensuite un air d'une merveilleuse
+douceur, accompagné d'admirables et éloquentes paroles; et puis
+laissons-la à ses réflexions.
+
+(Les musiciens chantent et s'accompagnent.)
+
+ AIR.
+
+ Écoute, écoute, l'alouette chante à la porte des cieux.
+ Et Phébus va se lever
+ Pour abreuver ses coursiers à cette source qui repose dans le calice
+ des fleurs;
+ Les marguerites clignotantes
+ Commencent à entr'ouvrir leurs yeux d'or.
+ Éveille-toi, ma douce maîtresse,
+ Avec toutes ces choses jolies;
+ Lève-toi, lève-toi.
+
+CLOTEN, _aux musiciens_.--En voilà assez. Laissez-nous.--Si ceci
+pénètre, je ferai grand cas de votre musique, sinon alors c'est un vice
+de son oreille que ni les crins de cheval[8], ni les boyaux de chat, ni
+la voix de l'eunuque ne pourront jamais corriger.
+
+(Les musiciens sortent.)
+
+[Note 8: _Horse hair and cat's guts_, pour dire les crins de
+l'archet et les cordes des instruments.]
+
+(La reine et Cymbeline paraissent.)
+
+SECOND SEIGNEUR.--Voici le roi.
+
+CLOTEN.--Je suis bien aise d'être resté debout si tard; cela fait que je
+suis levé de grand matin. En bon père, il ne peut qu'approuver l'hommage
+que je viens de rendre.--Salut à Votre Majesté et à ma noble mère.
+
+CYMBELINE.--Vous assiégez donc la porte de cette fille sévère? Ne
+paraîtra-t-elle point?
+
+CLOTEN.--J'ai attaqué son coeur par la musique; mais elle ne daigne pas
+y faire attention.
+
+CYMBELINE.--L'exil de son amant est trop récent; elle ne l'a pas encore
+oublié; mais le temps effacera les traces de son souvenir, et alors elle
+est à vous.
+
+LA REINE.--Vous devez bien des remerciements au roi: il ne laisse
+échapper aucune occasion de vous faire valoir auprès de sa fille. Sachez
+vous-même mettre de la suite dans vos démarches auprès d'elle: apprenez
+à saisir l'occasion favorable; que ses refus augmentent vos
+empressements; que les devoirs que vous lui rendez paraissent une
+inspiration naturelle; obéissez-lui en toutes choses excepté lorsqu'elle
+vous ordonne de vous éloigner d'elle: sur ce seul article soyez
+insensible.
+
+CLOTEN.--Insensible? Pas du tout.
+
+(Un messager entre.)
+
+LE MESSAGER.--Avec votre bon plaisir, seigneur, des ambassadeurs sont
+arrivés de Rome; l'un d'eux est Caïus-Lucius.
+
+CYMBELINE.--C'est un digne Romain, quoiqu'il vienne cette fois dans des
+intentions hostiles, mais ce n'est pas sa faute. Je veux le recevoir
+avec les marques de distinction que je dois à celui qui l'envoie, et,
+quant à lui, nous devons nous souvenir de ses bontés passées envers
+nous. Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour à votre princesse, venez
+nous rejoindre; nous aurons besoin de vous employer auprès de ce
+Romain.--Venez, madame.
+
+(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.)
+
+CLOTEN.--Si elle est levée, je veux lui parler, si elle ne l'est pas,
+qu'elle dorme et rêve à son aise. (_Il frappe._) Holà! peut-on...? Je
+sais qu'elle est entourée de ses femmes.--Mais, si je leur dorais la
+main. C'est l'or qui achète l'entrée des portes. Oh! oui; fort souvent
+il corrompt jusqu'aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs biches
+dans les mains du braconnier; c'est l'or qui fait périr l'honnête homme
+et sauve le fripon; quelquefois aussi il fait pendre le fripon et
+l'honnête homme: que ne peut-il pas faire ou défaire? Je veux me faire
+un avocat d'une des femmes d'Imogène; car je n'entends pas encore
+moi-même l'affaire.--Avec votre permission.
+
+(Il frappe encore.)
+
+UNE SUIVANTE.--Qui est là?--Qui frappe?
+
+CLOTEN.--Un gentilhomme.
+
+LA SUIVANTE.--N'est-ce que cela?
+
+CLOTEN.--Et le fils d'une noble dame.
+
+LA SUIVANTE, _ouvrant la porte_.--Bien des gens, dont les tailleurs
+coûtent aussi cher que le vôtre, ne pourraient pas se vanter de la même
+chose.--Que désire Votre Altesse?
+
+CLOTEN.--La personne de votre maîtresse;--est-elle prête?
+
+LA SUIVANTE.--Oui, à garder sa chambre.
+
+CLOTEN.--Cette bourse est à vous: vendez-moi une bonne réputation.
+
+LA SUIVANTE.--Comment, ma bonne réputation? ou s'agit-il de dire ce que
+je croirai être du bien de vous?--La princesse....
+
+(Entre Imogène.)
+
+CLOTEN.--Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi prendre votre
+douce main.
+
+IMOGÈNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup trop de peine pour ne
+recueillir que des refus; les remerciements que vous aurez de moi, c'est
+de m'entendre dire que je suis très-avare de remerciements et que je
+n'en ai pas de reste pour vous.
+
+CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure.
+
+IMOGÈNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela aurait fait le
+même effet sur moi; mais si vous vous obstinez à jurer toujours, votre
+récompense sera toujours de voir que je n'y fais pas la moindre
+attention.
+
+CLOTEN.--Ce n'est pas là une réponse.
+
+IMOGÈNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais que mon silence
+ne vous autorisât à dire que je cède. Laissez-moi en paix, je vous
+prie.--A ne vous rien cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à
+toutes vos plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration
+devrait apprendre la discrétion quand on la lui enseigne.
+
+CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait un péché; je
+n'en ferai rien.
+
+IMOGÈNE.--Les sots ne sont pas des fous.
+
+CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi?
+
+IMOGÈNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez patient et je ne
+serai plus folle; alors nous serons guéris tous les deux.--Je suis
+fâchée, seigneur, que vous me forciez d'oublier les manières d'une femme
+bien élevée, en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes,
+apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que je vous déclare,
+au nom de la vérité, que je ne me soucie pas de vous, et suis si près de
+manquer de charité que je vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais
+mieux aimé que vous l'eussiez senti que de me le faire dire.
+
+CLOTEN.--Vous manquez à l'obéissance que vous devez à votre père; car
+l'engagement dont vous prétendez être liée avec ce misérable élevé par
+charité, nourri de plats froids et des restes de la cour, n'est pas un
+engagement; non, ce n'en est pas un. Il peut être permis aux gens de
+basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) d'enchaîner
+leurs âmes dans les noeuds qu'ils ont tissés eux-mêmes; il n'y a pour
+toute conséquence que des marmots et la misère. Mais vous êtes privée de
+cette liberté par l'importance de la couronne, et vous n'avez pas le
+droit d'en souiller le précieux éclat avec un vil esclave digne de
+porter la livrée et les vieux habits d'un maître;--avec un valet, et
+moins encore.
+
+IMOGÈNE.--Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu n'étais que ce
+que tu es d'ailleurs, tu serais trop vil pour être le valet de
+Posthumus; tu serais assez honoré, et l'envie te trouverait trop
+heureux, si, pour récompenser tes vertus, on te nommait le valet du
+bourreau dans son royaume; tu serais haï pour être si bien traité.
+
+CLOTEN.--Que la peste l'étouffe[9]!
+
+[Note 9: _The south-fogrot him!_]
+
+IMOGÈNE.--Il ne peut jamais éprouver de malheur plus affreux que celui
+d'être seulement nommé par toi.--Le plus grossier vêtement qui ait
+seulement couvert son corps est plus précieux pour moi que tous les
+cheveux de ta tête, fussent-ils changés en autant d'hommes te
+ressemblant.--(_Appelant_.) Pisanio!
+
+CLOTEN.--Son vêtement! Eh bien! que le diable!...
+
+(Pisanio paraît.)
+
+IMOGÈNE.--Pisanio, allez promptement trouver ma suivante Dorothée.
+
+CLOTEN.--Son vêtement!
+
+IMOGÈNE.--Je suis obsédée par un insensé; sa présence m'effraye et
+m'irrite encore plus.--Allez, je vous prie, et ordonnez à ma suivante de
+chercher un bracelet qui, par malheur, a glissé de mon bras. Il vient de
+votre maître; et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour
+toutes les richesses d'aucun roi de l'Europe. Je crois l'avoir vu ce
+matin; je suis certaine qu'il était à mon bras la nuit dernière: je l'ai
+baisé. J'espère qu'il n'est pas allé conter à mon seigneur que je donne
+des baisers à un autre objet que lui.
+
+PISANIO.--Il ne peut pas être perdu.
+
+IMOGÈNE.--Je l'espère; allez, et cherchez-le.
+
+CLOTEN.--Vous m'avez outragé...--Le plus grossier vêtement!
+
+IMOGÈNE.--Oui, je l'ai dit, seigneur; si vous voulez m'en faire un
+crime, appelez des témoins.
+
+CLOTEN.--J'en informerai votre père.
+
+IMOGÈNE.--Votre mère aussi, elle est pleine de bonté pour moi, et
+j'espère qu'elle l'interprétera au pire. Je vous laisse, seigneur, à
+tout votre mécontentement.
+
+(Elle sort.)
+
+CLOTEN.--Je me vengerai.--Son plus grossier vêtement!--Fort bien.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Rome.--Appartement de la maison de Philario.
+
+_Entrent_ POSTHUMUS et PHILARIO.
+
+
+POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais être sûr de
+fléchir le roi comme je suis certain que l'honneur d'Imogène restera
+inviolable.
+
+PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour fléchir le roi?
+
+POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux révolutions des temps; de
+trembler pendant cet hiver, en souhaitant de voir renaître des jours
+plus chauds. Cette espérance que trouble la crainte est la stérile
+reconnaissance dont je paye votre amitié; si elle m'abandonne, il faudra
+que je meure votre débiteur.
+
+PHILARIO.--Vos vertus et votre société acquittent avec usure tout ce que
+je puis faire pour vous.--Maintenant votre roi a reçu des nouvelles du
+grand Auguste; Caïus-Lucius remplira sa commission de point en point, et
+je pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages, avant
+de revoir nos Romains, dont le souvenir est encore tout frais dans la
+douleur de ses peuples.
+
+POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'État, et qu'il n'est pas
+probable que je le devienne jamais, je pense que ceci finira par une
+guerre. Vous entendrez dire que les légions qui sont aujourd'hui dans
+les Gaules sont descendues dans notre courageuse Bretagne avant
+d'apprendre la nouvelle qu'elle ait payé un denier du même tribut. Nos
+peuples sont mieux disciplinés qu'au temps où César souriait de leur
+inexpérience, tout en trouvant que leur valeur méritait qu'il fronçât
+les sourcils. Aujourd'hui la discipline est alliée au courage; ceux qui
+en feront l'épreuve connaîtront que les Bretons sont un peuple qui se
+perfectionne dans ce monde.
+
+(Entre Iachimo.)
+
+PHILARIO.--Eh! voilà Iachimo.
+
+POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont porté sur terre, et les
+vents de tous les coins des cieux ont caressé vos voiles pour presser la
+course de votre vaisseau.
+
+PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur.
+
+POSTHUMUS.--J'espère que la brièveté de la réponse qu'on vous a faite
+est la cause de la célérité de votre retour.
+
+IACHIMO.--Votre épouse est une des plus belles femmes que j'aie jamais
+vues.
+
+POSTHUMUS.--Et en même temps la plus vertueuse, ou que sa beauté aille
+briller à une fenêtre pour attirer les coeurs perfides et les tromper
+elle-même.
+
+IACHIMO.--Voici des lettres pour vous.
+
+POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espère?
+
+IACHIMO.--Cela est vraisemblable.
+
+POSTHUMUS.--Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne pendant que vous
+y étiez.
+
+IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'était pas encore arrivé.
+
+POSTHUMUS, _après avoir lu la lettre_.--Jusqu'ici tout est bien.--Le
+diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le trouvez-vous point trop
+terne, pour le porter dans vos jours de parure?
+
+IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la valeur en or.--Je
+ferais de grand coeur un voyage deux fois plus loin, pour passer encore
+une nuit aussi délicieusement courte que celle dont j'ai joui en
+Bretagne; car le diamant est gagné.
+
+POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour céder.
+
+IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre épouse est si facile.
+
+POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de votre perte. Vous
+vous souvenez, j'espère, que nous ne devons plus rester amis.
+
+IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous tenez nos conventions.
+Si je ne vous rapportais pas une connaissance approfondie de votre
+épouse, j'avoue que notre contestation devait aller plus loin; mais je
+m'annonce ici comme un homme qui a gagné à la fois son honneur et votre
+bague; et je n'ai fait d'outrage ni à elle ni à vous, n'ayant agi que
+d'après votre volonté à tous deux.
+
+POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous êtes entré dans sa
+couche, ma main et ma bague sont à vous, sinon, après l'indigne opinion
+que vous avez conçue de sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée
+ou moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître, pour le
+premier qui les trouvera.
+
+IACHIMO.--Mes preuves étant aussi près de l'évidence que je vais vous le
+faire voir, seigneur, elles doivent d'abord vous persuader; je suis prêt
+à les confirmer par serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en
+dispensiez quand vous trouverez vous-même que vous n'en avez pas besoin.
+
+POSTHUMUS.--Poursuivez.
+
+IACHIMO.--D'abord, sa chambre à coucher, où j'avoue que je n'ai point
+dormi en me voyant maître de ce qui méritait bien qu'on veillât; elle
+est tendue d'une tapisserie soie et argent; c'est l'histoire de la
+superbe Cléopâtre lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le Cydnus
+au-dessus de ses rives enflé d'orgueil ou du poids de mille vaisseaux.
+Cet ouvrage est à la fois si bien fini et si riche, que le travail et le
+prix de la matière s'y disputent l'avantage: je me suis demandé comment
+il pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite; les
+personnages semblent vivants.
+
+POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir entendu dire ici par
+moi ou par quelque autre.
+
+IACHIMO.--D'autres détails vous prouveront ce que je sais.
+
+POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré!
+
+IACHIMO.--La cheminée est au midi de la chambre, le manteau de la
+cheminée représente la chaste Diane au bain: jamais je ne vis statue si
+prête à parler, le sculpteur fut une autre nature; dans sa création
+muette, il l'a surpassée, au mouvement et à la respiration près.
+
+POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore avoir apprise par
+quelque récit, car ce morceau est renommé.
+
+IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est décoré de chérubins d'or; les
+chenets, que j'oubliais, sont deux amours d'argent, au regard malin, se
+tenant sur un pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons.
+
+POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que vous ayez vu tous
+ces objets, et j'admire votre mémoire; mais la description de ce que
+contient sa chambre ne vous fait pas gagner la gageure.
+
+IACHIMO, _tirant le bracelet_.--Eh bien! pâlissez si vous en êtes
+capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: voyez, et maintenant tout
+est fini. Il faut qu'il se marie à votre diamant que voilà, et je les
+garderai l'un et l'autre.
+
+POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore une fois. Est-ce
+bien celui que je lui laissai en partant?
+
+IACHIMO.--Le même, seigneur, et j'en remercie votre épouse. Elle l'ôta
+de son bras; je la vois encore; la grâce de l'action enchérit sur son
+présent et me le rendit plus précieux; en me le donnant, elle me dit
+qu'elle y tenait naguère.
+
+POSTHUMUS.--Peut-être elle l'aura détaché pour me l'envoyer.
+
+IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa lettre?
+
+POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi cette bague (_il lui
+donne la bague_); sa vue me donne la mort. C'est un basilic pour mes
+yeux! que l'honneur ne se trouve jamais où est la beauté, la vérité où
+est la vraisemblance, l'amour où se trouve un autre homme! Que les
+serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui les ont reçus,
+qu'elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu, qui n'est que néant; ô
+perfidie au delà de toute mesure!
+
+PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre diamant, il n'est
+pas encore gagné. Il est probable qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui
+sait, s'il ne lui a pas été dérobé par quelqu'une de ses suivantes que
+l'on aura corrompue.
+
+POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se l'est procuré
+ainsi: (_à Iachimo_) allons, rendez-moi ma bague.--Donnez-moi une preuve
+plus convaincante, quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car
+ceci a été volé.
+
+IACHIMO.--Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes mains.
+
+POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: c'est
+vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je suis sûr qu'elle n'a pu
+le perdre; ses suivantes ont toutes prêté serment et sont des femmes
+d'honneur;--elles l'auraient volé, elles! elles se seraient laissé
+corrompre, et cela par un étranger! Non, elle s'est livrée à lui.
+(_Montrant le bracelet_.) Voilà la preuve de son déshonneur, c'est à ce
+prix qu'elle a acheté le nom de prostituée. (_A Iachimo_.) Tenez, prenez
+votre salaire, et que tous les démons de l'enfer se partagent entre elle
+et vous!
+
+PHILARIO.--Seigneur, modérez-vous; ce n'est point encore là une preuve
+assez forte pour convaincre un homme bien persuadé de...
+
+POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donnée à lui.
+
+IACHIMO.--Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant: au-dessous de
+son sein, qui mérite bien qu'on le presse amoureusement, est un signe
+tout fier de cette charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai baisé; et
+quoique rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon ardeur. Vous
+rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le sein?
+
+POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant à me convaincre d'une autre
+tache, la plus vaste que puisse contenir l'enfer,--quand elle y serait
+toute seule...
+
+IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage?
+
+POSTHUMUS.--Épargnez-moi votre arithmétique; ne comptez point vos
+triomphes; un seul ou un million, qu'importe.
+
+IACHIMO.--Je vais le jurer.
+
+POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous n'avez pas fait ce
+que vous dites, vous mentez; et je vous tue si vous osez nier que vous
+m'ayez déshonoré.
+
+IACHIMO.--Je ne nierai rien.
+
+POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en pièces! J'irai, et
+je le ferai en présence de la cour et sous les yeux de son père.--Je
+ferai quelque chose...
+
+(Il sort.)
+
+PHILARIO.--Il est emporté au delà des bornes de la raison. Vous avez
+gagné. Suivons-le, pour détourner la fureur dont il est transporté en ce
+moment contre lui-même.
+
+IACHIMO.--De tout mon coeur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Rome.--Un autre appartement dans la même maison.
+
+POSTHUMUS _seul_.
+
+
+POSTHUMUS.--L'homme ne pourrait-il trouver un moyen d'être sans que la
+femme fût de moitié dans l'oeuvre; nous sommes tous bâtards; et ce
+respectable mortel, que je nommais mon père, était je ne sais où lorsque
+je fus formé? Un faussaire me fabriqua et fit de moi une pièce fausse.
+Cependant ma mère semblait la Diane de son temps, comme ma femme est la
+merveille du sien.--Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait un
+frein à mes légitimes ardeurs; elle implorait ma réserve avec une
+rougeur si pudique, que sa vue seule eût réchauffé le vieux Saturne. Je
+la croyais chaste comme la neige qui n'a point encore senti l'atteinte
+du soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en une heure!
+N'est-ce pas? Peut-être en moins de temps, dès l'abord? Peut-être
+n'a-t-il pas eu la peine de parler; et tel qu'un sanglier allemand
+parvenu au terme de sa croissance, il n'a fait que crier: Ho! et s'est
+satisfait. Il n'aura trouvé aucune résistance; pas même celle qu'il
+attendait pour jouir de ce qu'elle devait garder de toute atteinte. Si
+je pouvais découvrir en moi ce qui appartient à la femme! car l'homme
+n'a point en lui de penchant pour le vice qu'il ne vienne de la femme.
+Est-ce le mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme;
+quelque flatterie? elle est d'elle; quelque perfidie? c'est encore
+d'elle; volupté, mauvaises pensées, d'elle, d'elle; vengeance, d'elle;
+ambition, cupidité, orgueil, dédain, caprices, médisance, inconstance,
+enfin tous les vices qui ont un nom et que l'enfer connaît, viennent de
+la femme en tout ou en partie; mais plutôt en tout. Elles ne sont pas
+même constantes dans un vice; elles en changent sans cesse, quittant
+toujours un vice, ne fût-il vieux que d'une minute, pour un vice la
+moitié plus nouveau. Je veux écrire contre elles; je les déteste, je les
+maudis. Oh! il est plus adroit à une véritable haine de prier le ciel
+d'accomplir leur volonté; les diables eux-mêmes ne peuvent les mieux
+tourmenter.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Grande-Bretagne.--Une salle d'apparat dans le palais de Cymbeline.
+
+_Entrent_ CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et _les seigneurs de la cour_.
+CAIUS-LUCIUS _et sa suite entrent du côté opposé_.
+
+
+CYMBELINE, _à Lucius_.--Parle maintenant: que demande César Auguste?
+
+LUCIUS.--Lorsque Jules César, dont la mémoire vit encore aux yeux des
+hommes, et qui servira éternellement de thème aux langues pour raconter,
+et aux oreilles pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu'il la
+conquit, Cassibelan[10], ton oncle, aussi célèbre par les éloges qu'il
+reçut de César que par les exploits qui les méritèrent, se soumit, lui
+et ses successeurs, à payer à Rome un tribut annuel de trois mille
+pièces d'or: ce tribut, tu as dernièrement négligé de le payer.
+
+[Note 10: Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même
+fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.]
+
+LA REINE.--Et pour anéantir ce prodige, il en sera toujours de même.
+
+CLOTEN.--Il passera bien des Césars avant qu'il revienne un autre Jules.
+La Bretagne forme à elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer
+pour le droit de porter nos nez au milieu du visage.
+
+LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors pour nous ravir notre
+bien, nous l'avons aujourd'hui pour le reprendre. Souvenez-vous,
+seigneur, des rois vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples
+de notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée de rocs
+inaccessibles, ceinte d'écueils et de mers menaçantes, qui ne porteront
+jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la
+cime des mâts. César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n'est
+pas ici qu'il exécuta sa bravade: _Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu_.
+Il connut pour la première fois la honte; il se vit repoussé de nos
+côtes et deux fois battu; ses vaisseaux, pauvres novices, jouets de nos
+terribles mers, ballottés sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se
+brisaient de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre
+Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse fortune! de
+s'emparer de l'épée de César, fit briller la ville de Lud[11] de feux
+d'allégresse, et enfla de courage le coeur des Bretons.
+
+[Note 11: Londres.]
+
+CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut à payer. Notre royaume est
+plus puissant qu'il ne l'était alors; et, comme je l'ai dit, il n'y a
+plus de pareils Césars; d'autres pourront avoir le nez crochu, mais le
+bras aussi droit, personne.
+
+CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mère.
+
+CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent serrer aussi
+fort que Cassibelan: je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi: mais
+j'ai aussi un bras.--Vraiment, un tribut? Et pourquoi payerions-nous un
+tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou
+mettre la lune dans sa poche, alors nous lui payerons un tribut pour
+revoir la lumière: autrement, seigneur, ne parlons plus de tribut, je
+vous en prie.
+
+CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes Romains eussent
+extorqué de nous ce tribut, nous étions libres. L'ambition de César, qui
+s'enflait sans cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de
+l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le secouer est le
+devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous nous vantons d'être. Nous
+disons donc que nous eûmes pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos
+lois: l'épée de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur
+vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorité que nous
+tenons en main, quoique Rome s'en irrite. Oui: Mulmutius fut le premier
+des Bretons qui ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se
+nomma roi.
+
+LUCIUS.--Je suis fâché, Cymbeline, d'avoir à te déclarer pour ennemi
+César Auguste, qui compte plus de rois à ses ordres que tu n'as
+d'officiers à ta cour. Au nom de César, je t'annonce la guerre et la
+ruine: prévois un orage auquel rien ne pourra résister. Après ce défi,
+je te remercie en mon propre nom.
+
+CYMBELINE.--Tu es le bienvenu, Caïus, ton César m'a fait chevalier; j'ai
+passé près de lui une grande partie de ma jeunesse; j'ai recueilli près
+de lui cet honneur qu'il cherche aujourd'hui à me ravir; je suis
+contraint de le défendre à toute extrémité.--Je suis bien informé que
+les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir leurs franchises, sont
+maintenant en armes. Si, dans cet exemple, les Bretons ne lisaient pas
+leur devoir, ils se montreraient insensibles; c'est ce que César ne les
+trouvera pas.
+
+LUCIUS.--Laissez parler les preuves.
+
+CLOTEN.--Sa Majesté vous souhaite la bienvenue: passez gaiement avec
+nous un jour ou deux, ou plus encore. Après, si vous revenez nous
+chercher dans d'autres intentions, vous nous trouverez dans notre
+ceinture d'eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous; si vous
+échouez dans l'entreprise, nos corbeaux en feront meilleure chère à vos
+dépens, et tout finit là.
+
+LUCIUS.--Comme vous dites, seigneur.
+
+CYMBELINE.--Je connais les volontés de votre maître; lui, les miennes.
+Il ne me reste plus qu'à vous dire: soyez le bienvenu.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans le même palais.
+
+PISANIO _entre, des lettres à la main_.
+
+
+PISANIO.--Quoi! d'adultère? Pourquoi ne me nommes-tu pas le monstre qui
+l'accuse? O Posthumus! ô mon maître! quel venin étranger s'est glissé
+dans ton oreille! Quel Italien perfide, le poison à la langue comme à la
+main[12], a triomphé de ta crédulité trop prompte!--Infidèle? Non, elle
+est victime de sa fidélité; et elle soutient plutôt comme une déesse que
+comme une épouse des assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon
+maître! ton âme devant la sienne est maintenant tombée aussi bas que
+l'était ta fortune. Qui? moi, que je la poignarde! _Au nom de
+l'affection, de la foi que je t'ai jurée, de mon dévouement à tes
+ordres_: Moi! elle! son sang! Si c'est là te rendre un service, que
+jamais on ne me tienne pour un homme à services. Quel air ai-je donc
+pour paraître dépouillé d'humanité au degré que supposerait cette
+action? (_Lisant_.) _Obéis: la lettre que je t'envoie pour elle te
+fournira l'occasion de le faire par ses ordres_. Papier infernal, aussi
+noir que l'encre qui te couvre, matière insensible, es-tu complice de
+cet acte, en conservant à l'extérieur ta blancheur virginale?--La voici.
+(_Entre Imogène_.) Je ne sais plus ce qui m'est commandé.
+
+[Note 12: Déjà les empoisonnements étaient fréquents en Italie.]
+
+IMOGÈNE.--Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?
+
+PISANIO.--Madame, voici une lettre de mon maître.
+
+IMOGÈNE.--Qui? ton maître? C'est le mien, Léonatus. Oh! il serait bien
+savant, l'astronome qui connaîtrait les étoiles comme je connais ses
+caractères! le livre de l'avenir lui serait ouvert.--Dieux propices,
+faites que tout ce qui est contenu ici ne respire que l'amour, ne parle
+que de la santé de mon époux, de son contentement,--non pas pourtant de
+ce que nous sommes séparés l'un de l'autre; que plutôt cela l'afflige.
+Il est des chagrins salutaires; celui-là est du nombre; c'est un remède
+qui fortifie l'amour... Mais, à part cela, qu'il soit content. Bonne
+cire, permets... soyez bénies, vous abeilles, qui formez ces sceaux des
+secrets. (Les amants et les hommes liés par des pactes dangereux ne font
+pas les mêmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons; mais tu
+scelles aussi les tablettes de l'amour!... De bonnes nouvelles, grands
+dieux! (_Elle lit_.)
+
+«La justice et le courroux de votre père, s'il venait à me surprendre
+dans ses États, ne seront jamais si mortels pour moi que vous ne
+puissiez, ô la plus chérie des créatures, me ranimer d'un regard de vos
+yeux. Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford; suivez, sur
+cet avis, la marche que vous inspirera votre amour. Votre bonheur en
+tout est le voeu de celui qui reste fidèle à ses serments, et dont
+l'amour va croissant tous les jours.
+
+ «LÉONATUS POSTHUMUS.»
+
+Oh! un cheval avec des ailes! L'entends-tu, Pisanio? Il est au havre de
+Milford. Lis et dis-moi à quelle distance c'est d'ici. Si un homme qui
+n'est appelé que par de minces affaires peut à l'aise y arriver en une
+semaine, ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidèle
+Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du désir de voir ton maître: oh!
+laisse-m'en rabattre! tu languis, mais non comme moi; tu languis aussi
+de le voir, mais plus faiblement... Oh! non, pas comme moi; car mon
+désir est au dessus, au-dessus... réponds et presse tes paroles: un
+confident d'amour doit les précipiter, les entasser dans
+l'oreille.--Combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux Milford? et sur la
+route tu me raconteras par quel bonheur le pays de Galles possède ce
+port.--Mais avant tout, comment nous dérober de ces lieux? Et puis
+l'espace de temps qui va s'écouler entre le départ et notre retour,
+comment l'excuser?... Mais d'abord comment sortir d'ici? pourquoi
+fait-on naître ou engendre-t-on des excuses? nous en parlerons plus
+tard. De grâce, réponds: combien de vingtaines de milles pourrons-nous
+parcourir dans une heure?
+
+PISANIO.--Une vingtaine, madame, entre deux soleils, c'est assez pour
+vous; (_à part_) et trop aussi!
+
+IMOGÈNE.--Mais, ami, un malheureux qui irait à son supplice ne s'y
+traînerait pas si lentement. J'ai ouï parler de ces paris de courses où
+les chevaux étaient plus légers que le grain de sable qui glisse dans
+nos horloges; mais ce sont de vains propos.--Va, dis à ma suivante
+qu'elle feigne une indisposition, qu'elle dise vouloir se rendre auprès
+de son père; et prépare-moi à l'instant un habit de cheval aussi simple
+que celui que porterait la ménagère d'un franklin[13].
+
+[Note 13: Homme libre, propriétaire; ni vilain, ni vassal.]
+
+PISANIO.--Madame, vous devriez considérer....
+
+IMOGÈNE.--Je vois la route qui est devant moi, Pisanio; et rien ici, ni
+là, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le reste est enveloppé d'un
+brouillard que je ne puis pénétrer. Hâtons-nous, je te prie; fais ce que
+je t'ordonne; nous n'avons plus rien à dire. Il ne s'agit plus que de la
+route qui mène à Milford.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le pays de Galles.--Contrée montagneuse, avec une caverne.
+
+BÉLARIUS _sort de la caverne avec_ GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS.
+
+
+BÉLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe à la maison sous un
+toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous, jeunes gens! cette porte vous
+apprend à adorer le ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du
+matin. Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que des
+géants impies peuvent y passer avec leurs turbans, sans saluer le
+soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le rocher, mais nous ne sommes
+pas aussi ingrats envers toi que des gens d'une vie plus recherchée.
+
+GUIDÉRIUS.--Je te salue, ciel!
+
+ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue.
+
+BÉLARIUS.--Maintenant, à nos exercices de montagnes; montez cette
+colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plaines, et
+lorsque de cette hauteur vous m'apercevrez petit comme un corbeau,
+remarquez bien que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous
+pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que je vous ai raconté
+des cours, des princes et des intrigues qui se trament à la guerre;
+c'est là que le service, quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est
+que lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que nous
+retirons du profit de toutes les choses que nous voyons. Et souvent, à
+notre consolation, nous trouverons que l'escarbot, avec ses ailes dans
+un étui[14], vit dans un poste plus sûr que l'aigle aux vastes ailes.
+Oh! la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui se passe à
+attendre des refus; elle est plus riche que celle qu'on passe à ne rien
+faire pour un petit enfant[15], plus fière que celle de l'homme qui se
+carre dans un habit de soie qu'il n'a pas payé. Il reçoit le salut de
+celui qui lui fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barré. Ce
+n'est pas une vie comparable à la nôtre.
+
+[Note 14: Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans
+une espèce d'étui.]
+
+[Note 15: Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands
+héritiers, dont ils négligeaient l'éducation et dépensaient les
+revenus.]
+
+GUIDÉRIUS.--Vous parlez d'après votre expérience: nous, pauvres oiseaux
+sans plumes, nous n'avons encore jamais volé hors de la vue du nid, nous
+ignorons quel air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette
+vie est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse;
+elle vous semble plus douce, à vous qui en avez connu une plus dure;
+elle convient mieux à la pesanteur de votre âge, mais pour nous c'est
+une cellule d'ignorance, un voyage dans un lit, la prison d'un débiteur
+qui n'ose pas faire un pas hors des limites.
+
+ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque nous serons vieux
+comme vous? Lorsque nous entendrons la pluie et les vents battre le
+triste Décembre, comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, en
+discourant ensemble, les heures glacées? Nous n'avons rien vu; nous
+vivons à la façon des animaux; subtils comme le renard pour saisir notre
+proie, courageux comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons,
+notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons un choeur
+de notre cage, comme l'oiseau emprisonné, et nous chantons notre
+captivité avec l'accent de la liberté.
+
+BÉLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez seulement les
+usures de la capitale, et que vous en eussiez fait la dure expérience;
+si vous connaissiez les artifices de la cour, qu'il est aussi difficile
+de quitter qu'il l'est de s'y maintenir, où l'instant qui vous amène au
+faîte est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est si glissante
+que la crainte de choir est aussi funeste que la chute même! Si vous
+connaissiez les fatigues de la guerre, ce pénible métier qui semble
+chercher seulement le danger au nom de la réputation et de l'honneur,
+qui expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son tombeau une
+épitaphe calomnieuse, qu'un éloge des belles actions; hélas! combien de
+fois est-on puni d'avoir fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est
+forcé de sourire au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous
+raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon corps est couvert des
+marques des épées romaines, et ma réputation prenait rang jadis parmi
+les noms des plus célèbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et dès qu'on
+parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait guère à être cité; j'étais
+alors comme un arbre dont les rameaux sont courbés sous le poids des
+fruits; mais dans une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous
+voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et me dépouilla de
+mes fruits et même de mes feuilles, pour me laisser exposé nu aux
+injures de l'air.
+
+GUIDÉRIUS.--Instabilité de la faveur!
+
+BÉLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit souvent, que le
+crime de deux scélérats dont les faux serments prévalurent sur mon
+honneur sans tache. Ils jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les
+Romains. De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce rocher et
+ces bois ont été mon univers. J'y ai vécu dans une honnête liberté; j'y
+ai payé au ciel plus de pieux hommages que dans tout le cours précédent
+de ma vie.--Mais ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons
+gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier la proie sera le roi
+de la fête; il sera servi par les deux autres, et nous ne craindrons
+aucun de ces poisons qu'on rencontre dans des lieux de plus grande
+apparence. Je vous rejoindrai dans les vallons. (_Guidérius et Arviragus
+disparaissent_.) Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles de la
+nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils sont les fils du roi, et
+Cymbeline ne songe guère qu'ils sont vivants. Ils se croient mes
+enfants, et quoique élevés si simplement dans l'obscurité de cette
+caverne où il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent
+la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions les plus simples et
+les plus vulgaires, la nature leur donne un air princier qui surpasse de
+bien loin tout l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'héritier de
+Cymbeline et de la Bretagne, que le roi son père nommait Guidérius, ô
+Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à trois pieds je raconte mes
+exploits à la guerre, toute son âme s'élance vers mon récit; lorsque je
+dis: «Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon pied sur sa
+gorge,» alors son sang royal colore ses joues, il est en nage, il roidit
+ses muscles et se met en posture pour représenter l'action que je
+raconte. Et son jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une
+attitude semblable, anime, échauffe mon récit, et montre que son
+imagination va bien plus loin.--Écoutons: ils ont fait lever le gibier.
+O Cymbeline! le ciel et ma conscience savent que tu m'as injustement
+banni; en revanche, je t'ai volé ces deux enfants à l'âge de trois et de
+deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu m'avais dépouillé
+de mon héritage. Euriphile, tu fus leur nourrice! ils la prenaient pour
+leur mère, et chaque jour ils vont honorer son tombeau: et moi,
+Bélarius, qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur
+véritable père.--La chasse est en train.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les environs du havre de Milford.
+
+PISANIO et IMOGÈNE
+
+
+IMOGÈNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus de cheval, que nous
+étions tout près du port. Le désir qu'avait ma mère de me voir
+pour la première fois n'était pas aussi violent que celui que
+j'éprouve.--Pisanio! mon ami, où est Posthumus!--A quoi penses-tu pour
+tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de ton coeur? Un
+visage en peinture qui te ressemblerait annoncerait un homme en proie à
+une perplexité au delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une
+expression moins effrayante, avant que le trouble gagne mes sens plus
+rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu cet écrit avec un regard
+aussi sinistre? S'il m'apporte des nouvelles agréables[16], annonce-les
+moi par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu'à garder cette
+expression. (_Elle prend la lettre_.) L'écriture de mon mari! Cette
+détestable Italie, décriée par ses poisons, l'aura trompé; sans doute,
+il est dans quelque fâcheuse extrémité. Homme[17], parle; tes paroles
+peuvent adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais.
+
+[Note 16: _Summer's news_, nouvelles d'été, nouvelles de beau temps,
+bonnes nouvelles.]
+
+[Note 17: _Man_. Les Espagnols disent aussi _hombre_, en s'adressant
+à un inférieur qu'on ne connaît pas; et, dans le style ordinaire. On dit
+en France: Hé! l'homme!]
+
+PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en moi un homme bien
+malheureux, bien méprisé par le sort!
+
+IMOGÈNE, _lisant_.--«Ta maîtresse, Pisanio, s'est prostituée dans mon
+lit. Les preuves en reposent au fond de mon coeur sanglant. Je ne parle
+pas sur de faibles soupçons; mais d'après des preuves aussi fortes que
+ma douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance. Cette
+vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger pour moi. Si son manque de foi
+n'a pas corrompu la tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t'en
+fournirai l'occasion au port de Milford. Je lui écris de s'y rendre:
+arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner la preuve certaine
+que c'est fait, tu es l'agent de son déshonneur, et je te tiens pour
+aussi déloyal qu'elle.»
+
+PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce papier lui a déjà
+coupé la gorge; non, c'est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu
+que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du
+Nil; sa voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du monde.
+Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipère empoisonne tout;
+elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.--Madame, comment vous
+trouvez-vous?
+
+IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce d'y
+veiller les nuits en songeant à lui? d'y pleurer d'heure en heure? et si
+le sommeil saisit la nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve
+effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant: est-ce là
+être infidèle à sa couche? est-ce cela?
+
+PISANIO.--Hélas! vertueuse dame!
+
+IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est témoin... Tu
+l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à mes yeux un misérable;
+aujourd'hui ton visage me semble assez agréable. Quelque geai[18]
+d'Italie, qui a eu le fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse,
+je suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche pour être
+suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux découdre, mettre en pièces.
+Oh! les serments des hommes sont des traîtres qui perdent les femmes!
+ton inconstance, ô mon époux, va faire croire que toute apparence
+vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au visage qui
+l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux femmes.
+
+[Note 18: Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais
+par le fard.]
+
+PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi.
+
+IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les hommes fidèles et
+honnêtes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon
+décrièrent bien des larmes sincères et privèrent de pitié le véritable
+malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les
+hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront tenus pour
+traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens, Pisanio; sois fidèle,
+exécute les ordres de ton maître; et quand tu le reverras, raconte-lui
+un peu mon obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même,
+prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien;
+il n'y reste plus autre chose que le désespoir; ton maître n'y est plus,
+lui qui en était le trésor! Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être
+serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais
+lâche.
+
+PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main.
+
+IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main,
+tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre le suicide une défense divine
+qui intimide mon faible bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque
+chose devant... attends, attends; je ne veux aucune défense, je suis
+prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y a-t-il là? les lettres
+de Posthumus fidèle toutes changées en parjures. Loin de moi,
+corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc
+ainsi que de pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la
+malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le
+traître en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus,
+qui as soulevé ma désobéissance contre le roi, et qui m'as fait
+repousser des princes mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était
+pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je
+m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dégoûté de
+celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera
+ta mémoire.--Je t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher. Où
+est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton maître, lorsque je
+désire la même chose.
+
+PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre d'exécuter
+cette action, je n'ai pas fermé l'oeil.
+
+IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après.
+
+PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue.
+
+IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi m'avoir fait parcourir en
+vain tant de milles sous un faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage
+et la fatigue du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence
+aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon parti est pris.
+Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour détendre ton arc lorsque tu es en
+posture, et que la biche désignée est devant toi?
+
+PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste emploi, et, durant
+cet intervalle, j'ai cherché un expédient. Ma chère maîtresse,
+écoutez-moi avec patience.
+
+IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me suis entendu
+nommer une prostituée; mon oreille, frappée à faux, ne peut plus
+recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui guérisse celle-là.
+Parle.
+
+PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur
+vos pas.
+
+IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici pour me tuer.
+
+PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête, mon expédient
+tournerait bien.--Il est impossible que mon maître ne soit pas trompé;
+quelque scélérat, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette
+maudite injure.
+
+IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine...
+
+PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous êtes
+morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est
+l'ordre qu'il m'a donné; votre absence de la cour confirmera mon récit.
+
+IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-là? Où
+habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la
+vie, après que je serai morte pour mon époux?
+
+PISANIO.--Si vous retournez à la cour...
+
+IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus de démêlés avec
+cet insupportable seigneur, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite
+était pour moi plus effrayante qu'un siège.
+
+PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez pas alors
+rester en Bretagne.
+
+IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne
+seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits?
+Dans le grand livre du monde, notre Bretagne paraît en faire partie,
+sans y être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang. Crois,
+je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.
+
+PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque autre lieu.
+Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous
+pouviez conformer votre extérieur à l'état de votre fortune, et cacher
+sous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril,
+vous marcheriez dans une route agréable où vous pourriez voir bien des
+choses... Peut-être seriez-vous tout près des lieux où habite Posthumus;
+ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du moins
+pour que la renommée apportât d'heure en heure, à votre oreille, le
+récit fidèle de toutes ses démarches.
+
+IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que peut courir ma
+modestie, ce n'est pas sa mort, et je hasarderai tout.
+
+PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous faut oublier que
+vous êtes une femme, passer du commandement à l'obéissance, dépouiller
+cette crainte et cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou
+qui sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un courage badin,
+être vif à la répartie, impertinent et querelleur comme une belette[19];
+oui, il vous faut oublier aussi ce trésor précieux de vos joues et les
+exposer... (O coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs
+empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il vous faut
+renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui rendaient la grande Junon
+jalouse.
+
+[Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats,
+et faire la guerre aux rats et à la vermine.]
+
+IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me sens presque un
+homme.
+
+PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant ceci, j'avais
+préparé un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui
+s'en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous,
+dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors
+d'un jeune homme de votre âge, vous présenter devant le noble Lucius,
+lui demander de l'emploi, lui dire quels sont vos talents: il les
+connaîtra bientôt si son oreille est sensible aux charmes de la musique.
+Je n'en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable,
+et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources à l'étranger, vous
+me savez riche; je ne manquerai jamais à vos besoins présents ni à ceux
+de l'avenir.
+
+IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De
+grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien des choses à considérer;
+mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m'enrôle dans
+cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d'un prince.
+Séparons-nous, je te prie.
+
+PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur,
+si on remarquait mon absence, que je ne fusse soupçonné d'avoir aidé
+votre évasion de la cour.--Ma noble maîtresse, prenez cette boîte, je
+l'ai reçue de la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes
+malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur terre, une gorgée de
+cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et
+allez vous revêtir de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous
+inspirer la meilleure conduite!
+
+IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Appartement dans le palais de Cymbeline.
+
+_Entrent_ CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, et _les seigneurs de la
+cour_.
+
+
+CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu.
+
+LUCIUS.--Noble roi, je te rends grâces; j'ai reçu les ordres de mon
+empereur; il faut que je parte de ces lieux, et je suis bien fâché
+d'être obligé de t'annoncer à Rome pour l'ennemi de mon maître.
+
+CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer son joug, et
+il serait indigne d'un roi de se montrer moins jaloux qu'eux de sa
+dignité.
+
+LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte qui me conduise
+jusqu'au havre de Milford.--Madame, que toutes les félicités
+accompagnent Votre Majesté et les siens.
+
+CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour cet office.
+N'omettez aucun des honneurs qui lui sont dus. Adieu, noble Lucius.
+
+LUCIUS.--Votre main, seigneur.
+
+CLOTEN.--Reçois-la comme celle d'un ami; mais à partir de ce moment je
+la tiens pour celle de ton ennemi.
+
+LUCIUS.--L'événement n'a pas encore nommé le vainqueur, seigneur. Adieu.
+
+CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le brave Lucius qu'il
+n'ait passé la Severn. Soyez heureux!
+
+(Lucius part.)
+
+LA REINE.--Il s'en va en fronçant le sourcil: mais c'est un honneur pour
+nous de lui en avoir donné sujet.
+
+CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu général de vos
+vaillants Bretons.
+
+CYMBELINE.--Lucius a déjà mandé à l'empereur ce qui se passe ici. Il
+nous importe par conséquent que nos chars et notre cavalerie soient
+promptement sur pied. Les forces qu'il a déjà dans la Gaule seront
+bientôt rassemblées en corps d'armée, et de là il portera la guerre en
+Bretagne.
+
+LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille s'endormir:
+il faut s'en occuper avec diligence et vigueur.
+
+CYMBELINE.--Comme je m'attendais à ce que les choses se passassent
+ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce reine, où est notre fille? Elle
+n'a point paru devant le Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs
+journaliers. Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse
+filiale. Je m'en suis aperçu. Faites-la venir devant nous: nous avons
+supporté trop facilement sa désobéissance.
+
+(Un serviteur sort.)
+
+LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mène une vie
+très-retirée; il n'y a que le temps qui puisse la guérir. Je conjure
+Votre Majesté de lui épargner les paroles sévères: c'est une âme si
+tendre aux reproches, que les paroles sont des coups pour elle, et les
+coups lui donneraient la mort.
+
+(Le serviteur revient.)
+
+CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle justifier ses mépris?
+
+LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses appartements sont
+tous fermés, et on n'a point répondu à tout le bruit que nous avons pu
+faire.
+
+LA REINE.--Seigneur, la dernière fois que j'ai été la voir, elle m'a
+prié d'excuser sa profonde retraite, y étant forcée par sa mauvaise
+santé, et elle m'a prévenue qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle
+était obligée de vous rendre chaque jour. Elle m'avait prié de vous en
+prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire dans son tort.
+
+CYMBELINE.--Ses portes fermées, sans qu'on l'ait vue dernièrement! Ciel!
+accorde-moi que mes craintes soient fausses!
+
+(Il sort.)
+
+LA REINE, _à Cloten_.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez le roi.
+
+CLOTEN.--Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce vieux serviteur, je
+ne l'ai pas vu non plus depuis deux jours.
+
+LA REINE.--Allez, suivez ses traces. (_Cloten sort_.) Ce Pisanio, si
+dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue... Je prie le ciel que son
+absence vienne de ce qu'il l'a avalée; car il est persuadé que c'est un
+élixir précieux.--Mais elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir
+l'aura saisie; ou bien, entraînée par l'ardeur de son amour elle aura
+fui vers son cher Posthumus. Sûrement, elle marche à la mort, ou au
+déshonneur; et je puis faire bon usage pour mes fins de l'une ou de
+l'autre. Elle écartée, c'est moi qui dispose à mon gré de la couronne de
+Bretagne. (_Cloten rentre_.) Eh bien! mon fils?
+
+CLOTEN.--Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi: il est en
+fureur: personne n'ose l'approcher.
+
+LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un lendemain!
+
+(Elle sort.)
+
+CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et princesse: elle
+possède toutes les brillantes qualités de la cour: elle en a plus à elle
+seule qu'aucune dame, que toutes les dames, que toutes les femmes. Elle
+a de chacune d'elles ce qu'elle a de mieux, et, formée de cet ensemble,
+elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l'aime: mais d'un autre côté
+ses dédains pour moi, tandis qu'elle prodigue ses faveurs à ce vil
+Posthumus, font si grand tort à son jugement que toutes ses rares
+perfections en sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien
+plus à me venger d'elle... car les dupes... (_Entre Pisanio_.) Qui va
+là? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah! c'est toi, vil entremetteur:
+misérable, où est ta maîtresse? Réponds en un mot, ou bien tu vas tout
+droit voir les démons.
+
+PISANIO.--O mon bon prince!
+
+CLOTEN.--Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le demanderai pas
+une fois de plus. Discret scélérat, je tirerai ce secret de ton coeur,
+ou je t'ouvre le coeur pour l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus,
+duquel on ne pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu d'un
+grand poids de bassesse?
+
+PISANIO.--Hélas! seigneur! comment serait-elle avec lui? Quand a-t-elle
+disparu? Posthumus est à Rome.
+
+CLOTEN.--Où est-elle? Allons, approche encore: point de vaines défaites:
+satisfais-moi sans détour; qu'est-elle devenue?
+
+PISANIO.--O mon digne prince!
+
+CLOTEN.--O mon digne scélérat! découvre-moi où est ta maîtresse. Au
+fait, en un seul mot.--Plus de digne prince!--Parle, ou ton silence te
+vaut à l'instant ton arrêt et ta mort.
+
+PISANIO _lui présente un écrit_.--Eh bien! seigneur, ce papier renferme
+l'histoire de tout ce que je sais sur son évasion.
+
+CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trône d'Auguste. Donne,
+ou tu meurs.
+
+PISANIO, _à part_.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend par cet
+écrit peut le faire voyager; mais sans danger pour elle.
+
+CLOTEN, _lisant_.--Hum!
+
+PISANIO, _à part_.--Je manderai à mon maître qu'elle est morte. O
+Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir un jour en sûreté!
+
+CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle véritable?
+
+PISANIO.--Oui, prince, à ce que je crois.
+
+CLOTEN.--C'est l'écriture de Posthumus; je la connais.--Drôle! si tu
+voulais ne pas être un misérable, mais me servir fidèlement, employer
+sérieusement ton industrie dans tous les offices dont j'aurais occasion
+de te charger; j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu
+voulusses l'exécuter à la lettre et loyalement, alors je te croirais un
+honnête homme, et tu ne manquerais ni de moyens de subsistance, ni de ma
+protection pour avancer ta fortune.
+
+PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur?
+
+CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance, tant de
+patience, tu restes attaché à la stérile fortune de ce misérable
+Posthumus, tu dois, à plus forte raison, par reconnaissance, t'attacher
+à la mienne en zélé serviteur. Veux-tu me servir?
+
+PISANIO.--Seigneur, je le veux bien.
+
+CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu pas en ta
+possession quelque habit de ton ancien maître?
+
+PISANIO.--Seigneur, j'ai à mon logement l'habit même qu'il portait
+lorsqu'il a pris congé de ma dame et maîtresse.
+
+CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher cet habit: que
+ce soit ton premier service; va.
+
+PISANIO.--J'y vais, seigneur. (Il sort.)
+
+CLOTEN.--_Te joindre au havre de Milford?_--J'ai oublié de lui demander
+une chose; mais je m'en souviendrai tout à l'heure.--Là même, misérable
+Posthumus, je veux te tuer.--Je voudrais que cet habit fût déjà venu.
+Elle disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulève le coeur)
+qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus que de ma noble
+personne, ornée de toutes mes qualités. Je veux, revêtu de cet habit,
+abuser d'elle; et d'abord le tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle
+verra alors ma valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un
+tourment. Lui à terre, après ma harangue d'insulte finie sur son
+cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce que je veux, comme je le
+dis, accomplir pour la vexer, dans les mêmes habits dont elle faisait
+tant de cas, alors je la fais revenir à la cour et la fais marcher à
+pied devant moi. Elle s'égayait à me mépriser, je m'égayerai aussi moi à
+me venger. (_Pisanio revient avec l'habit_.) Sont-ce là ces habits?
+
+PISANIO.--Oui, mon noble seigneur.
+
+CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le havre de Milford?
+
+PISANIO.--A peine peut-elle y être arrivée à présent.
+
+CLOTEN.--Porte ces vêtements dans ma chambre; c'est la seconde chose que
+je t'ai commandée. La troisième est que tu deviennes volontairement muet
+sur mes desseins. Songe à m'obéir, et la fortune viendra d'elle-même
+s'offrir à toi.--C'est à Milford qu'est maintenant ma vengeance! Que
+n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va, sois-moi fidèle.
+
+(Il sort revêtu de l'habit de Posthumus.)
+
+PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'être fidèle, c'est devenir ce
+que je ne serai jamais, traître à l'homme le plus fidèle.--Va, cours à
+Milford, pour n'y pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse
+sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent l'empressement
+de cet insensé, et qu'un vain labeur soit son salaire!
+
+(Pisanio sort.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Devant la caverne de Bélarius.
+
+_Entre_ IMOGÈNE _en habit d'homme_.
+
+
+IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis
+fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade
+si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la
+montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô
+Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du
+moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je
+ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de
+misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou
+une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches
+mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus
+grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les
+rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur,
+et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je
+songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à
+défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette
+caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas
+appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas
+triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent
+les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est
+ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages,
+prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais
+entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant
+que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel
+propice!
+
+(Elle entre dans la caverne.)
+
+BÉLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as été le
+meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons
+ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie
+cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire
+pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur
+à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les
+cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de
+duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!
+
+GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.
+
+ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est
+vigoureux.
+
+GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous
+en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.
+
+BÉLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je
+ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée.
+
+GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?
+
+BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le
+modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un
+jeune adolescent.
+
+(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)
+
+IMOGÈNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant
+d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou
+d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je
+n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de
+l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la
+table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en
+priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri.
+
+GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?
+
+ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut
+pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.
+
+IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour
+ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.
+
+BÉLARIUS.--Où allez-vous?
+
+IMOGÈNE.--Au havre de Milford.
+
+BÉLARIUS.--Quel est votre nom?
+
+IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il
+s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim,
+je suis tombé dans cette faute.
+
+BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres,
+et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous
+vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras
+meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté
+pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.
+
+GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour
+sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce
+que je ferais.
+
+ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je
+l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après
+une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois
+joyeux; car tu rencontres ici des amis.
+
+IMOGÈNE, _à part_.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel
+n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de
+ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi,
+Posthumus.
+
+BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.
+
+GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!
+
+ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de
+peines et de dangers! Dieux!
+
+BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.
+
+(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)
+
+IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette
+étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces
+frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que
+leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux
+jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe,
+pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.
+
+BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(_Il se
+rapproche avec eux d'Imogène_.) Beau jeune homme, entrons. La
+conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te
+demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te
+plaira.
+
+GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.
+
+ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour
+l'alouette.
+
+IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.
+
+ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.
+
+(Tous trois entrent dans la caverne.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+Rome.
+
+_Entrent_ DEUX SÉNATEURS et _des_ TRIBUNS.
+
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: Puisque les
+soldats ordinaires sont maintenant occupés contre les Pannoniens et les
+Dalmates, et que les légions des Gaules sont trop faibles pour
+entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter
+la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, et il vous donne
+à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette levée.--_Vive
+César!_
+
+LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée?
+
+SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous parlais et que vos
+recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre
+d'hommes et le moment de leur départ.
+
+LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Forêt près de la caverne.
+
+_Entre_ CLOTEN.
+
+
+CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se rejoindre, si
+Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que ses habits me vont bien!
+Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par
+celui qui a fait le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la
+femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce
+déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me l'avouer tout haut à
+moi-même (car il n'y a pas de vanité à parler à son miroir, seul dans sa
+chambre), mon corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: je
+suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en fortune; j'ai
+l'avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance;
+je le vaux bien dans les occasions générales, et je me montre mieux que
+lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entêtée l'aime
+au mépris de moi!
+
+Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta tête, qui maintenant
+s'élève sur tes épaules, dans une heure sera abattue; ta maîtresse
+violée et tes habits déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela
+fait, je la traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu
+d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente son humeur;
+elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon cheval est bien
+attaché.--Allons, sors mon épée et dans un but sanguinaire. Fortune,
+amène-les sous ma main.--Oui, je reconnais ici la description que
+Pisanio m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable n'oserait
+me tromper.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+A l'entrée de la caverne.
+
+BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE _sortent de la caverne_.
+
+
+BÉLARIUS, _à Imogène_.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne;
+après notre chasse nous viendrons te retrouver.
+
+ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères?
+
+IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant nous voyons que
+l'argile et l'argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit
+la même.--Je suis bien malade.
+
+GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui.
+
+IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien;
+mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant
+même d'être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de
+tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je
+suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n'est
+pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas
+très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie,
+laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi
+mourir puisqu'on y perdra si peu de chose.
+
+GUIDÉRIUS, _à Imogène_.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et
+l'étendue de mon amour égalent celui dont j'aime mon père.
+
+BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?
+
+ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la
+moitié de la faute de mon bon frère.--Je ne sais pourquoi j'aime ce
+jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien
+dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me
+demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune
+homme!
+
+BÉLARIUS, _à part_.--O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de
+grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires
+n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son,
+de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc
+celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?--Il
+est neuf heures du matin.
+
+ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.
+
+IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.
+
+ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. (_A Bélarius_.) Allons, seigneur.
+
+IMOGÈNE, _à part_.--Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de
+mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour
+tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer,
+dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre
+rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre
+toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue.
+
+BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il était bien né,
+mais tombé dans l'infortune; qu'il était persécuté malhonnêtement, mais
+honnête.
+
+GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit que dans la suite je
+pourrais en apprendre davantage.
+
+BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. (_A Imogène_.)--Nous allons
+te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.
+
+ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.
+
+BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois
+l'économe de notre ménage.
+
+IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.
+
+(Imogène rentre dans la caverne.)
+
+BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le
+malheur, paraît issu de nobles ancêtres.
+
+ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!
+
+GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé
+nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait
+réclamé ses soins.
+
+ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme
+si le soupir n'était ce qu'il est que par le regret de n'être pas
+sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'éloigner d'un
+temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des
+matelots.
+
+GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en
+lui, entrelacent leurs racines.
+
+ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce
+sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante à celle de la vigne
+prospère.
+
+BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va là?
+
+(Entre Cloten.)
+
+CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m'a joué.--Je
+succombe.
+
+BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais à
+demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque
+embûche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'années, et pourtant je suis
+certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.
+
+GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si
+quelqu'un l'accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui.
+
+(Bélarius et Arviragus sortent.)
+
+CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques
+vils montagnards: j'ai ouï parler de ces gens-là. (_A Guidérius_.)--Qui
+es-tu, esclave?
+
+GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de
+répondre au nom _d'esclave_ sans t'assommer.
+
+CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable...
+Rends-toi, voleur.
+
+GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste
+que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus
+arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui
+es-tu donc pour que je doive te céder?
+
+CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits?
+
+GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il
+a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu'il me semble.
+
+CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits.
+
+GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as
+l'air de quelque fou; il me répugne de te battre.
+
+CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.
+
+GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?
+
+CLOTEN.--Cloten, coquin!
+
+GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut
+me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère
+ou une araignée.
+
+CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis
+le fils de la reine.
+
+GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance.
+
+CLOTEN.--Tu n'as pas peur?
+
+GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris
+des fous, je ne les crains pas.
+
+CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma propre main, j'irai
+poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos
+têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.
+
+(Ils s'éloignent en combattant.)
+
+(Bélarius et Arviragus rentrent.)
+
+BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.
+
+ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement.
+
+BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne l'ai vu, mais le
+temps n'a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les
+saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles...--Je suis
+certain que c'était Cloten.
+
+ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère
+vienne à bout de lui; vous dites qu'il est si féroce.
+
+BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme fait il ne craignait
+pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la
+cause de la peur. Mais voilà ton frère.
+
+(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)
+
+GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n'y avait
+point d'argent dedans; Hercule lui-même n'aurait pu lui faire sauter la
+cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait,
+cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.
+
+BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?
+
+GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai coupé la tête
+à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait traître,
+montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et
+ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont
+encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud.
+
+BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!
+
+GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à perdre que ce qu'il
+jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc
+aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair
+nous menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter lui seul
+tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite
+avez-vous découvert dans les bois?
+
+BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine
+raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son
+caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au
+pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule
+l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit à la cour que les
+hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur
+chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti
+redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son
+caractère, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il
+n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé l'entreprendre,
+et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre
+que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tête.
+
+ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel
+qu'il soit, mon frère a bien fait.
+
+BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du
+jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin bien long.
+
+GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait autour de ma gorge,
+je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l'anse qui est derrière
+notre rocher; qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle
+appartient à Cloten, le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en
+fais.
+
+(Il sort.)
+
+BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais
+que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille à merveille.
+
+ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance tomber sur
+moi seul!--Polydore, je t'aime en frère, mais je suis jaloux de cet
+exploit: tu me l'as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle
+la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l'épreuve.
+
+BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus
+aujourd'hui: ne cherchons point des dangers là où il n'y a pas de
+profit. (_A Arviragus_.)--Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et
+toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que
+cet impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant pour dîner.
+
+ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le
+retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le
+sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme
+pour un acte de charité.
+
+(Il sort.)
+
+BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux
+fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous
+la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang
+royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des
+vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe
+jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les
+forme ainsi sans leçons à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point
+reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, à
+la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà
+produit une aussi riche moisson que si on l'avait semée. Cependant, je
+voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et
+ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)
+
+GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette
+lourde tête de Cloten, et de l'envoyer en ambassade à sa mère, comme
+otage, en attendant le retour de son corps.
+
+(Musique solennelle.)
+
+BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il
+résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... Écoutons.
+
+GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?
+
+BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.
+
+GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet
+instrument n'a pas parlé... Pour ces sons solennels, il faudrait un
+événement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des
+riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes
+et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?
+
+
+SCÈNE III
+
+ARVIRAGUS _entre soutenant dans ses bras_ IMOGÈNE _qu'il croit morte_.
+
+
+BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses bras il porte le
+triste objet de ces accents que nous blâmions tout à l'heure.
+
+ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions tant de cas!
+J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de seize ans à soixante, avoir
+changé mon temps de bondir contre une béquille, que de voir cela.
+
+GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché sur les bras de
+mon frère, tu n'as pas la moitié des grâces que tu avais, lorsque tu te
+soutenais toi-même.
+
+BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton abîme? qui a jamais
+pu jeter la sonde pour trouver la côte où ta barque pesante pourrait
+aborder? Objet bien-aimé! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir;
+mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es mort de
+mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé?
+
+ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lèvres, comme
+s'il eût senti en riant non le trait de la mort, mais la piqûre d'un
+insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un
+coussin.
+
+GUIDÉRIUS.--En quel endroit?
+
+ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai cru qu'il
+dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui retentissaient trop sous
+mes pas.
+
+GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et sa tombe sera un
+lit. Les fées viendront la visiter souvent, et jamais les vers n'oseront
+l'approcher.
+
+ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai dans ces lieux,
+Fidèle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu
+ne manqueras de primevères, elles ont la douce pâleur de ton visage; ni
+de la jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de
+l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était pas plus doux
+que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, dont le bec charitable fait
+affront à ces riches héritiers qui laissent leurs pères gisant sans
+monument, viendrait t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de
+fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un vêtement de
+mousse.
+
+GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue pas avec ce langage
+efféminé sur un sujet aussi sérieux. Ensevelissons-le, et ne différons
+plus, par admiration, d'acquitter une dette légitime.--Allons au
+tombeau.
+
+ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous?
+
+GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile.
+
+ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un
+accent plus mâle, nous chanterons, en le conduisant à la terre, comme
+pour notre mère: répétons le même air, les mêmes paroles, et ne
+changeons que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle.
+
+GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je répéterai
+les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas
+d'accord, sont pires que des temples et des prêtres imposteurs.
+
+ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter.
+
+BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les petites.
+Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, il était le fils d'une
+reine, et s'il est venu en ennemi, souvenez-vous qu'il en a été puni.
+Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que
+la même poussière, cependant le respect, cet ange du monde, établit une
+distance entre les grands et les petits. Notre ennemi était un prince.
+Comme ennemi vous lui avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme
+il convient à un prince.
+
+GUIDÉRIUS, _à Bélarius_.--Je vous prie, allez chercher son corps. Le
+corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque ni l'un ni l'autre ne sont
+en vie.
+
+ARVIRAGUS, _à Bélarius_.--Si vous voulez l'aller chercher, pendant ce
+temps-là nous réciterons notre hymne. Mon frère, commence. (Bélarius
+sort.)
+
+GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête vers l'orient: mon
+père a des raisons pour cela.
+
+ARVIRAGUS.--Il est vrai.
+
+GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le.
+
+ARVIRAGUS.--A présent, commence.
+
+ CHANT FUNÈBRE.
+
+ GUIDÉRIUS.
+
+ Ne crains plus les ardeurs du soleil,
+ Ni les outrages de l'hiver furieux;
+ Tu as fini ta tâche dans la vie;
+ Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure.
+ Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or
+ Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.
+
+ ARVIRAGUS.
+
+ Ne crains plus le courroux des grands;
+ Tu es au delà de la portée du trait des tyrans.
+ Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir.
+ Pour toi, le roseau est égal au chêne,
+ Et le sceptre, et la science, et la médecine,
+ Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.
+
+ GUIDÉRIUS.
+
+ Ne crains plus l'éblouissant éclair,
+
+ ARVIRAGUS.
+
+ Ni le trait de la foudre redoutée.
+
+ GUIDÉRIUS.
+
+ Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.
+
+ ARVIRAGUS.
+
+ La joie et les larmes sont finies pour toi.
+
+ TOUS DEUX ENSEMBLE.
+
+ Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
+ Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.
+
+ GUIDÉRIUS.
+
+ Que nul enchanteur ne te fasse de mal.
+
+ ARVIRAGUS.
+
+ Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile.
+
+ GUIDÉRIUS.
+
+ Que les fantômes non ensevelis te respectent.
+
+ ARVIRAGUS.
+
+ Que rien de funeste n'approche de toi.
+
+ TOUS LES DEUX.
+
+ Goûte un paisible repos,
+ Et que ta tombe soit renommée.
+
+(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)
+
+GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le.
+
+BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons
+davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus
+propres à joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs
+visages.--Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris:
+elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous.
+Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l'écart.--La terre qui
+les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines
+aussi.
+
+(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)
+
+IMOGÈNE, _se réveillant_.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford;
+quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce détour là-bas?--Je vous
+prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié
+de moi!--J'ai marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et
+dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (_Elle voit le
+corps de Cloten_.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs
+du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espère que
+je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une
+caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. Mais il n'en est
+rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine image formée des vapeurs du
+cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien
+aveugles!--En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore
+dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d'un
+roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est
+encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et
+comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les
+habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main,
+son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais où
+est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est
+donc fait!--Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire
+chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta
+tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as
+égorgé ici mon époux!--Qu'écrire et lire soient désormais une trahison!
+Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit Pisanio,--il a
+abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O
+Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc?
+Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête.
+Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La
+scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... Oh! le crime est
+évident, évident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un
+cordial salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les
+sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de
+Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage,
+afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver.
+O mon seigneur, mon seigneur!
+
+(Elle retombe évanouie à côté du corps.)
+
+(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)
+
+UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes
+ordres passé la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre
+de Milford; elles sont ici prêtes à agir.
+
+LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?
+
+L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie et des
+frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services;
+ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de
+Sienne.
+
+LUCIUS.--Quand les attendez-vous?
+
+L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.
+
+LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la
+revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y
+veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rêvé dernièrement sur
+l'entreprise de cette guerre?
+
+LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une
+vision; j'avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J'ai vu
+l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers
+cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce
+songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès
+de l'armée romaine.
+
+LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais
+trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines
+annoncent que l'édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou
+mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a
+horreur de partager la couche d'un défunt et de dormir près d'un mort.
+Voyons le visage de ce jeune homme.
+
+L'OFFICIER, _qui s'approche et le considère_.--Il est vivant, seigneur.
+
+LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune homme,
+instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature à exciter la
+curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est
+celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce
+bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment
+est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, qui es-tu?
+
+IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien
+être... Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré
+ici par les montagnards. Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je
+puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de
+plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en
+retrouver jamais un pareil.
+
+LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m'émeuvent autant que la
+vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.
+
+IMOGÈNE.--Richard du Champ. (_A part_.) Si je fais un mensonge, sans
+qu'il nuise à personne; j'espère que les dieux qui m'entendent me le
+pardonneront. (_A Lucius._) Vous demandez, seigneur...
+
+LUCIUS.--Ton nom!
+
+IMOGÈNE.--Fidèle.
+
+LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde bien avec ta
+fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance
+auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître,
+mais sois sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur,
+qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès
+de moi que ton propre mérite; viens avec moi.
+
+IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le
+permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la
+terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments.
+Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages,
+prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire... et
+les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir
+ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger
+de moi.
+
+LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton
+maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l'homme.
+Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites
+que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos
+pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi
+qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le
+peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui
+nous servent à relever plus heureux.
+
+(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Appartement dans le palais de Cymbeline.
+
+CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.
+
+
+CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de l'état de la reine. Une
+fièvre allumée par l'absence de son fils, un délire qui met sa vie en
+danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène,
+ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans
+un état désespéré, et cela au moment où des guerres redoutables me
+menacent! Son fils, qui me serait à présent si nécessaire, parti aussi!
+Tant de coups m'accablent, et me laissent sans espoir... (_A Pisanio_)
+Mais toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma fille, et
+qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton secret par de cruelles
+tortures.
+
+PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne humblement à votre
+bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, je ne sais rien du lieu qu'elle
+habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de
+revenir. Je conjure Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même qu'elle disparut, cet
+homme était ici: j'ose répondre qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera
+fidèlement de tous les devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne
+manque point d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra à
+le découvrir.
+
+CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix
+pour un temps, mais mes soupçons subsistent.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les légions
+romaines, toutes tirées des Gaules, ont abordé sur vos côtes avec un
+renfort de nobles Romains envoyés par le sénat.
+
+CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et
+de la reine! Je suis accablé par les affaires.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied
+sont en état de faire tête à toutes celles dont je vous parle: s'il en
+vient davantage, vous êtes prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à
+mettre en mouvement toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.
+
+CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons face aux
+circonstances qui se présentent. Je ne crains point les coups de
+l'Italie; mais je déplore les malheurs arrivés ici.--Retirons-nous.
+
+(Ils sortent.)
+
+PISANIO, _seul_.--Point de lettre de mon maître depuis que je lui ai
+mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est étrange: aucunes nouvelles de
+ma maîtresse qui m'avait promis de m'en donner souvent; je ne sais pas
+davantage ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale m'environne.
+Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, c'est par honnêteté; je
+suis fidèle en n'étant pas fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux
+du roi même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons au temps
+le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port
+certains vaisseaux qui n'ont pas de pilote.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Devant la caverne.
+
+BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS _paraissent_.
+
+
+GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.
+
+BÉLARIUS.--Fuyons-le.
+
+ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour
+l'enfermer loin de l'action et des aventures?
+
+GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si
+nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons,
+ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le
+temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger après.
+
+BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là
+nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop
+récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient
+point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre
+compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l'aveu de ce que
+nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la
+torture.
+
+GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme
+celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.
+
+ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront
+le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si près les feux
+de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi
+importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où
+nous venons?
+
+BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'armée. Tant
+d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont
+pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le
+roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés
+d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir
+des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle
+brûlant des étés, et à l'âpre froidure des hivers.
+
+GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce,
+seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus.
+Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si
+changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.
+
+ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de
+n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler
+que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées;
+jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer
+sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon
+pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de
+jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux
+ignoré.
+
+GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me
+bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma
+vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse
+tomber sur ma tête le sort qui m'est dû!
+
+ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!
+
+BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai
+point de raison de réserver pour d'autres soucis une vie déjà sur le
+déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans
+les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je
+m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long.
+(_A part_.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu'ils
+sont nés princes.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp des Bretons.
+
+POSTHUMUS _entre, un mouchoir sanglant à la main_.
+
+
+POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c'est moi qui ai
+souhaité de te voir teint de cette couleur. Vous, époux, si vous suiviez
+tous mon exemple, combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon
+chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! Pisanio! un bon
+serviteur n'exécute pas tous les ordres de son maître: il n'est obligé
+d'obéir qu'à ceux qui sont justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes
+fautes, je n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez alors
+conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se repentir, et vous m'auriez
+frappé, moi, malheureux, bien plus digne qu'elle de votre vengeance.
+Mais, hélas! il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères
+faiblesses; c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles chutes,
+tandis que vous permettez à d'autres d'entasser crime sur crime,
+toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux à
+eux-mêmes, pour le bien de leurs âmes. Mais Imogène est à vous.
+Accomplissez vos décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y
+soumettre.--Je suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse
+italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne,
+j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai pas d'autres coups. Écoutez
+donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de
+ces habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: c'est ainsi
+que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je
+veux mourir pour toi, Imogène, pour toi dont le souvenir, chaque fois
+que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de pitié
+plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en face. Je veux montrer
+aux hommes plus de valeur que mes habits n'en promettront. Dieux!
+rassemblez en moi toute la force des Léonati pour faire honte aux usages
+du monde, je veux être le premier à mettre à la mode plus de mérite à
+l'intérieur et moins à l'extérieur; je veux être le premier à être plus
+grand par mon courage que par mes vêtements.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Même lieu.
+
+LUCIUS et IACHIMO, _d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée romaine;
+l'armée anglaise se présente de l'autre pour leur disputer le passage_.
+POSTHUMUS _paraît le dernier, à la suite des Bretons, vêtu comme un
+pauvre soldat_.
+
+
+(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent. Une
+escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est
+vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)
+
+IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience m'ôte le courage.
+J'ai calomnié une dame, la princesse de ce pays; l'air que j'y respire
+la venge en m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la
+nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les honneurs et la
+chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres
+d'infamie. Bretagne, si tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que
+lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: à
+peine sommes-nous des hommes, et vous êtes des dieux.
+
+(Il s'éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline est
+pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent pour le délivrer.)
+
+BÉLARIUS, _à haute voix_.--Halte! halte! Nous avons l'avantage du
+terrain... Le défilé est gardé: qui nous force à fuir, lâche peur?
+
+GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, _ensemble_.--Halte! halte! et combattons.
+
+(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent Cymbeline et
+l'emmènent.)
+
+(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.)
+
+LUCIUS, _à Imogène_.--Fuis, jeune homme, quitte le champ de bataille, et
+sauve-toi. Les amis tuent les amis: et le désordre est tel, que la
+guerre semble avoir un bandeau sur les yeux.
+
+IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraîches.
+
+LUCIUS.--Cette journée a étrangement changé de face: hâtons-nous
+d'amener du secours, ou cédons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Un autre côté du champ de bataille.
+
+POSTHUMUS _entre avec_ UN SEIGNEUR _anglais_.
+
+
+LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu ferme?
+
+POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il me semble, vous
+étiez au nombre des fuyards.
+
+LE SEIGNEUR.--Il est vrai.
+
+POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car tout était perdu si le
+ciel n'eût combattu pour nous. Le roi lui-même abandonné de ses deux
+ailes, l'armée rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos
+des Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de sa
+victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, avait plus
+d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir; il frappait les uns à
+mort, blessait légèrement les autres; le reste tombait uniquement de
+peur, en sorte que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous
+frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger
+leur honte avec la vie.
+
+LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé?
+
+POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé et bordé de murailles
+de gazon; avantages dont a profité un vieux soldat, un brave homme, j'en
+réponds, et qui, en rendant ce service à son pays, a bien mérité les
+longues années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens,
+plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil
+carnage, avec des visages qu'on eût dit conservés sous le masque, bien
+plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts,
+il protège le passage en criant aux fuyards: «Les cerfs de notre
+Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les
+ténèbres, lâches qui reculez... Arrêtez..., ou nous serons pour vous des
+Romains qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous fuyez
+comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement vous retourner et
+regarder en face l'ennemi. Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi
+fermes que trois mille;--(ils les valaient en action, car trois
+combattants de front valent une armée, dans un défilé qui empêche les
+autres d'agir), avec ce seul mot: _Arrêtez, arrêtez_; secondés par
+l'avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui
+était capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la
+couleur sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, les
+autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait changés en
+lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible chez les premiers
+qui commencent), tous se mettent à mesurer des yeux l'espace qu'ils ont
+parcouru, et à rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De
+ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientôt après
+il est en déroute, et soudain une épaisse confusion. Alors les Romains
+fuient comme des poulets, par le même chemin où ils fondaient d'abord
+comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas
+qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lâches nous
+servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions à la fin
+d'un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrière des coeurs sans
+défense, ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà morts, ou
+achèvent les mourants! Quelques-uns même tuent leurs amis entraînés dans
+le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu'auparavant un seul Romain
+faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu'on
+aurait vus le moment d'auparavant mourir sans résistance sont devenus
+tout à coup la terreur du champ de bataille.
+
+LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit défilé! Un vieillard et
+deux enfants!
+
+POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous êtes fait pour vous
+étonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire;
+voulez-vous rimer là-dessus et en faire une plaisanterie, voilà des
+rimes:
+
+ Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance,
+ Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais.
+ De l'insolent Romain, abattant la puissance...
+
+LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami.
+
+POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?
+
+ Vous n'osez pas braver votre ennemi,
+ Et vous voulez de moi faire un ami?
+
+Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez
+bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis en train de rimer.
+
+LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu.
+
+(Il sort.)
+
+POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là un noble? Oh! noble
+lâcheté! Être sur le champ de bataille et me demander, à moi des
+nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres
+pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur salut à leurs
+talons, qui pourtant sont morts! Et moi, préservé par mes maux comme par
+un charme[20], je n'ai pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la
+sentir là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre horrible
+se cache dans les coupes fraîches, dans les lits de duvet, dans les
+douces paroles, et qu'il y trouve plus de ministres que parmi nous qui
+tenons ses poignards à la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer;
+maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et
+me range du parti que j'avais suivi d'abord. Je ne veux plus combattre,
+je me livre au premier lâche qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage
+qu'ont fait ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons doit
+l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis venu l'offrir à
+l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus
+longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir
+pour Imogène.
+
+[Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les
+combats.]
+
+(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)
+
+PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius est pris. On croit
+que ce vieillard et ses deux enfants étaient des anges.
+
+SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous un habit
+grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face.
+
+PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut découvrir aucun
+d'eux.--Arrêtez: qui va là?
+
+POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant ici, si
+d'autres l'avaient secondé.
+
+SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne retournera pas une
+seule de leurs jambes à Rome pour dire quels corbeaux les ont
+becquetées.--Il se vante de son service, comme s'il était un personnage
+de marque; qu'on le mène devant le roi.
+
+(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, Pisanio.
+Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers
+présentent Posthumus à Cymbeline qui, d'un signe, donne ordre de le
+remettre à des geôliers, et sort ainsi que tous les autres[21].)
+
+[Note 21: C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans
+Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.]
+
+
+SCÈNE IV
+
+L'intérieur d'une prison.
+
+POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_.
+
+
+PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur
+vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture.
+
+SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.
+
+(Ils sortent.)
+
+POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espère, le
+chemin de la liberté... Je suis même plus heureux que celui qui a la
+goutte, puisqu'il aimerait mieux gémir éternellement que d'être guéri
+par la mort, le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit
+m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus
+pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de
+bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces
+verrous, et alors je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être
+repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres,
+et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je
+ne puis être mieux qu'ici dans ces fers que j'ai désirés plutôt que
+subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma
+liberté; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce
+que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables
+hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu'un tiers de
+leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de
+nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon
+désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n'est pas
+aussi précieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les
+hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes
+sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout à qui
+elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l'agréez,
+prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le
+silence.
+
+(Il s'endort.)
+
+(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius
+Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d'un vieillard, vêtu
+en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de
+Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères
+de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils
+font cercle autour de Posthumus endormi.)
+
+[Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement
+comme une addition étrangère.]
+
+SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur
+les insectes mortels.
+
+Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s'en
+venge.
+
+Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai
+jamais vu le visage?
+
+Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mère, attendant
+le terme de la nature.
+
+Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu
+aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui
+affligent ta terre.
+
+LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle m'a enlevée au
+milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est
+venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié!
+
+SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le beau modèle de
+ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les
+louanges de l'univers.
+
+UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la
+Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se
+montrer son rival aux yeux d'Imogène, qui savait, mieux que personne,
+apprécier son mérite?
+
+LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le mariant, pour
+l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l'arracher des bras de
+sa chère épouse, de la douce Imogène?
+
+SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misérable d'Italie
+infectât sa tête et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et
+que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat?
+
+SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté nos paisibles
+demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie,
+avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les
+droits de Ténantius.
+
+PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline.
+Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses
+qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs?
+
+SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous,
+cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.
+
+LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses
+infortunes.
+
+SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous,
+pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux
+contre ta divinité.
+
+SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes
+décrets, et nous nous soustrairons à ta justice.
+
+(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend
+assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.)
+
+JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez d'offenser
+nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser
+le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le
+savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux
+et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se
+flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux
+mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez.
+J'afflige l'homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour
+les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine
+puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses
+épreuves sont finies.
+
+Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c'est dans notre
+temple qu'il s'est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera
+l'époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son
+bonheur. (_Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette
+d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets
+et ses destins.
+
+Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez
+irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal.
+
+(Jupiter remonte dans les cieux.)
+
+SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste
+exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacré s'abaissait, comme s'il
+voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un
+parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal
+oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son
+dieu était satisfait.
+
+TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.
+
+SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes
+radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses
+ordres augustes.
+
+(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)
+
+POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m'as engendré
+un père, tu m'as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges,
+ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et
+voilà que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient sur la
+faveur des grands rêvent comme j'ai fait: ils s'éveillent et ne trouvent
+rien.--Mais, hélas! je m'égare: il en est qui, sans rêver à la fortune
+et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est ce
+qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir
+pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare!
+(_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux,
+un vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas à nos
+courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) «Quand un
+lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature
+légère comme l'air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un
+cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour
+se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus
+trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la
+paix et l'abondance.»
+
+C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de
+la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce
+n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut
+deviner.--C'est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce
+livre, ne fût-ce que par sympathie.
+
+(Le geôlier entre.)
+
+LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir?
+
+POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt.
+
+LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela,
+vous êtes cuit à point.
+
+POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat
+aura payé le coup.
+
+LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, l'ami; mais il y a
+une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes à payer, plus
+d'écots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en
+joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin,
+vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous êtes fâché d'avoir trop
+payé, et fâché d'avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux
+vides; le cerveau trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop
+légère parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez être
+délivré de toutes ces contradictions. La charité d'une corde de deux
+sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus
+d'autre livre de compte: c'est une décharge du passé, du présent et de
+l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et
+votre quittance est au bout.
+
+POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre.
+
+LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de
+dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait
+volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au
+lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon
+cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.
+
+POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.
+
+LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n'en ai jamais
+vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prétend savoir le chemin doit se
+charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route
+que, j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à
+l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à
+arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez
+pas le dire.
+
+POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que
+je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et
+refusent de s'en servir.
+
+LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux
+pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène
+droit à les fermer.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER, _au geôlier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier
+devant le roi.
+
+POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles à la
+liberté.
+
+LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?
+
+POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un geôlier: il n'est
+point de fers pour les morts.
+
+(Posthumus et le messager sortent.)
+
+LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence
+et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir
+plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de
+plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il est; mais
+il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgré eux; j'en
+ferais bien de même, si j'étais Romain. Je voudrais que nous n'eussions
+tous qu'une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation
+des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais
+mon souhait comporte aussi mon avantage.
+
+
+SCÈNE V
+
+La tente de Cymbeline.
+
+CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, PISANIO, SEIGNEURS _anglais_,
+OFFICIERS et SERVITEURS.
+
+
+CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux ont fait les sauveurs
+de mon trône. Mon coeur est affligé que ce soldat obscur, qui a si
+noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient
+honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au delà des
+boucliers impénétrables; il sera heureux celui qui pourra le découvrir,
+si son bonheur dépend de nos bienfaits.
+
+BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un homme si pauvre,
+tant d'illustres exploits accomplis par quelqu'un dont on n'aurait
+attendu, à le voir, que l'air misérable et la mendicité.
+
+CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?
+
+PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les vivants, sans
+trouver de lui aucune trace.
+
+CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier de sa
+récompense. (_A Bélarius, Arviragus et Guidérius_.) Je veux l'ajouter à
+la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête de la Bretagne; vous, par qui,
+je l'avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander
+qui vous êtes; déclarez-le.
+
+BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, et nous sommes
+gentilshommes. Nous vanter d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni
+modeste, à moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens d'honneur.
+
+CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la
+bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous
+revêtirai des dignités qui conviennent à votre rang. (_Entrent Cornélius
+et les dames de la reine_.) Ces visages nous annoncent quelque
+chose.--Pourquoi saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A vous
+voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour être de la cour de
+Bretagne.
+
+CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner votre bonheur:
+il faut vous apprendre que la reine est morte.
+
+CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins qu'à un médecin? Mais
+je réfléchis que si la médecine peut prolonger la vie, la mort saisira
+pourtant un jour le médecin. Comment a-t-elle fini?
+
+CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a
+vécu. Cruelle au monde, elle a fini par être cruelle à elle-même. Les
+aveux qu'elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voilà
+ses femmes, elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité: les
+joues humides, elles ont assisté à ses derniers moments.
+
+CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.
+
+CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous aima jamais, qu'elle
+tenait à la grandeur qui venait de vous, et non à vous, qu'elle n'a
+épousé que votre royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais
+qu'elle abhorrait votre personne.
+
+CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si elle ne l'avait pas
+dit en mourant, je n'en pourrais croire l'aveu de ses lèvres.
+Poursuivez.
+
+CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si sincèrement, elle
+a déclaré que c'était un scorpion à ses yeux, et qu'elle aurait tranché
+ses jours par le poison si sa fuite ne l'en avait empêchée.
+
+CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le coeur d'une femme?
+A-t-elle fait encore d'autres aveux?
+
+CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avoué qu'elle vous
+réservait un poison mortel qui, dès que vous l'auriez pris, aurait à
+toute minute rongé votre vie, et vous aurait consumé lentement et par
+degrés. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, par ses
+pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un
+moment favorable, après qu'elle vous aurait disposé par ses ruses, de
+vous faire adopter son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant
+son projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a dans son
+désespoir oublié toute honte, et révélé, en dépit du ciel et des hommes,
+tous ses projets, regrettant que les maux qu'elle avait conçus ne se
+soient pas effectués. Dans cet accès de désespoir, elle est morte.
+
+CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes?
+
+UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majesté.
+
+CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle était belle; ni
+mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la
+croyait ce qu'elle semblait être. C'eût été un vice de se défier d'elle.
+Et toi cependant, ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à
+moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer!
+_(Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les
+gardes. Posthumus suit avec Imogène_.) Tu ne viens plus aujourd'hui,
+Lucius, nous demander de tribut; il vient d'être aboli par les Bretons,
+à qui il en a coûté, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont
+demandé que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés par le
+sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et nous avons souscrit
+à leur demande; ainsi, songez à votre sort.
+
+LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C'est par
+accident que l'avantage de cette journée vous est resté; si elle eût été
+à nous, nous n'eussions pas, de sang-froid, menacé du glaive nos
+prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait pour nous
+d'autre rançon que notre vie, que la mort vienne. Il suffît à un Romain
+de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire.
+C'est tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste
+plus qu'une chose à demander, c'est que vous acceptiez une rançon pour
+mon page qui est né Breton. Jamais il n'y eut de page si prévenant, si
+soumis, si diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si
+soigneux. Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma demande, que
+j'espère que Votre Majesté ne pourra refuser. Il n'a fait aucun mal aux
+Bretons, quoiqu'il fût au service d'un Romain; épargne son sang,
+seigneur, et verse tout le reste.
+
+(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)
+
+CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me sont
+familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule t'a acquis mes bonnes
+grâces, et tu es à moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis porté
+à te dire: vis, mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à
+Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dépendre de lui et qui
+t'intéresse, et tu l'obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus
+illustre des prisonniers.
+
+IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté.
+
+LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour
+moi, et cependant je sais que tu vas le faire.
+
+IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent; j'aperçois ici un
+objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre
+vie, bon maître, songez vous-même à la sauver.
+
+LUCIUS, _surpris_.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne et me rebute!
+Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l'attachement des jeunes
+filles et des enfants!... Mais d'où vient cette perplexité où je le
+vois?
+
+CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus;
+réfléchis de plus en plus à ce qu'il te vaut mieux demander.--Connais-tu
+cet homme sur qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive?
+est-il ton parent, ton ami?
+
+IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent que je ne le
+suis de Votre Majesté; encore moi, qui suis né votre vassal, je vous
+tiens de plus près.
+
+CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?
+
+IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez
+m'entendre.
+
+CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon
+attention. Quel est ton nom?
+
+IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.
+
+CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux être ton maître. Viens
+avec moi, et parle librement.
+
+(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent ensemble.)
+
+BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas à la vie?
+
+ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui,
+c'est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui
+s'appelait Fidèle; qu'en pensez-vous?
+
+GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie.
+
+BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous remarque pas,
+attendez: deux créatures peuvent se ressembler; si c'était lui, je suis
+sûr qu'il nous aurait parlé.
+
+GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.
+
+BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.
+
+PISANIO, _à part_.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit, que le temps
+roule et m'amène à son gré ou les biens ou les maux.
+
+(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)
+
+CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta demande à haute
+voix.--Et vous, avancez. (_A Iachimo_.) Répondez à ce jeune homme et
+parlez sans détour: ou, j'en jure par notre grandeur et par notre
+honneur qui en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la
+vérité du mensonge.--Interroge-le.
+
+IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier puisse m'apprendre
+de qui il tient cet anneau.
+
+POSTHUMUS, _à part_.--Que lui importe?
+
+CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, répondez, comment
+vous est-il venu?
+
+IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te
+mettra à la torture.
+
+CYMBELINE.--Comment, moi?
+
+IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer un secret
+qui tourmentait mon âme. C'est par une perfidie que je me suis procuré
+cet anneau. C'est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te
+faire éprouver peut-être les mêmes remords qui me déchirent, jamais plus
+noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en
+apprendre davantage?
+
+CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci.
+
+IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le souvenir fait
+saigner mon coeur et frémir mon âme perfide... Pardonnez, je me sens
+défaillir!
+
+CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes forces: ah! j'aime
+mieux que tu vives tant qu'il plaira à la nature, que de te voir mourir
+avant que j'en sache davantage. Fais un effort; allons, parle.
+
+IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui sonna cette
+heure!), c'était à Rome (malédiction sur la demeure où nous étions
+réunis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent été empoisonnés, du
+moins ceux que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus... que
+dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au milieu des
+méchants, et il était le meilleur parmi les hommes d'une vertu rare)
+assis avec nous et l'air triste, prêtait l'oreille aux éloges que nous
+faisions de nos maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière
+à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui pouvait le
+mieux parler. Nous dépouillions, pour les peindre, les statues de Vénus,
+de Minerve à la taille fière, formes supérieures aux ébauches de la
+nature[23]; nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font que
+l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, la beauté, qui attache
+les yeux.
+
+[Note 23: _Brief nature_. La nature trop expéditive dans la création
+de ses oeuvres.]
+
+CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.
+
+IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu ne sois pressé de
+t'affliger.--Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a
+pour amante une princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que
+nous avions vantées, mais demeurant calme comme la vertu, il commença le
+portrait de sa maîtresse. Et après ce portrait fait de sa bouche, avec
+l'âme dont il l'anima, il semblait que tous nos panégyriques avaient
+pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que
+nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient s'exprimer.
+
+CYMBELINE.--Allons, allons, au but.
+
+IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que cela commence),
+il la vanta comme si Diane même eût eu des singes impudiques, et que
+votre fille seule fût chaste. A ce propos, moi misérable, je fis
+l'incrédule à ses louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre
+cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je réussirais à
+obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague
+par l'adultère de son épouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait
+dans l'honneur de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en effet,
+dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle été une escarboucle
+détachée des roues d'Apollon; il la pouvait risquer en sûreté, eût-elle
+valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon
+dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir vu à votre
+cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille la différence qu'il y
+a entre le véritable amant et le vil suborneur. Mon espérance ainsi
+éteinte et non pas mon désir, mon cerveau italien machina, dans votre
+sombre Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. Pour
+abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie avec assez de preuves
+simulées pour jeter dans le désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa
+confiance dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que
+j'appuyai de détails circonstanciés sur les tentures et les tableaux de
+sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai... Oh! par quelle
+ruse je sus m'en emparer! Et je lui citai même des signes cachés sur la
+personne d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas croire
+qu'elle avait rompu son engagement de chasteté, et que j'en avais
+recueilli les fruits: là-dessus... Il me semble que je le vois encore...
+
+POSTHUMUS, _se découvrant et avançant_.--Oui, tu le vois en effet, démon
+italien.--Et moi, insensé trop crédule, insigne meurtrier, lâche
+brigand, ah! je mérite les noms de tous les scélérats passés, présents
+et futurs.--Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison;
+montrez-moi quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie chercher
+d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets
+de la terre les plus détestés, en étant plus méchant qu'eux. Je suis ce
+Posthumus qui a égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un
+moindre scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était le
+temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. Crachez-moi au
+visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens
+de la rue à aboyer après moi: que le nom des scélérats soit désormais
+Posthumus Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, ma reine,
+ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, Imogène!
+
+IMOGÈNE, _s'élançant vers lui_.--Calmez-vous, seigneur: écoutez!
+écoutez!
+
+POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page insolent!
+
+(Il la frappe; elle tombe.)
+
+PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la vôtre. O Posthumus! ô
+mon maître! vous n'aviez point tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez,
+secourez mon auguste princesse!
+
+CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?
+
+POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire?
+
+PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse.
+
+CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de
+joie.
+
+PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse?
+
+IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du poison: loin de moi,
+homme dangereux; ne respire plus là où vivent les princes.
+
+CYMBELINE.--La voix d'Imogène!
+
+PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de
+soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je vous donnais était une
+composition précieuse. Je la tenais de la reine.
+
+CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!
+
+IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée.
+
+CORNÉLIUS, _à Pisanio_.--O dieux! j'avais omis un autre aveu de la
+reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si Pisanio, a-t-elle dit, a donné
+à sa maîtresse la confiture que je lui ai donnée pour un cordial, elle
+est traitée comme je traiterais un rat.»
+
+CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius?
+
+CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent pour lui composer
+des poisons, prétextant toujours le plaisir d'étendre ses connaissances
+en tuant de viles créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et
+des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent plus funestes,
+je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l'instant les
+facultés de la vie, mais quelque temps après tous les organes de la
+nature reprenaient leurs fonctions. (_A Imogène_.) En avez-vous pris?
+
+IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte.
+
+BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Mes enfants, voilà la cause de
+notre méprise.
+
+GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle.
+
+IMOGÈNE, _à Posthumus_.--Pourquoi avez-vous repoussé de votre sein votre
+femme? Imaginez en ce moment que vous êtes sur un rocher... (_se jetant
+dans ses bras_) et précipitez-moi encore.
+
+POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce
+que l'arbre meure.
+
+CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide
+spectateur au milieu de cette scène? n'as-tu donc rien à me dire?
+
+IMOGÈNE, _se jetant à ses pieds_.--Votre bénédiction, seigneur.
+
+BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Je ne vous blâme plus d'avoir
+aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.
+
+CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une eau sacrée sur ta tête!
+Imogène, ta mère est morte.
+
+IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur.
+
+CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute si nous nous
+retrouvons ici d'une manière si étrange; mais son fils a disparu, nous
+ne savons où ni comment...
+
+PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai
+la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion de ma maîtresse, vint à moi
+l'épée nue et l'écume à la bouche, et jura que si je ne lui déclarais
+pas la route qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par
+hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître, où, sous de faux
+prétextes, il engageait Imogène à venir le trouver sur les montagnes
+près de Milford: il la lit. Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu
+des habits de mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche vers
+ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d'attenter à
+l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est devenu depuis, je l'ignore.
+
+GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai tué en ce lieu.
+
+CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes
+belles actions ne reçussent de ma bouche qu'un arrêt de mort: je t'en
+conjure, vaillant jeune homme, démens ce que tu viens de dire.
+
+GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.
+
+CYMBELINE.--Il était prince.
+
+GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il m'a faits étaient
+indignes d'un prince. Il m'a provoqué, et dans des termes qui me
+feraient affronter l'Océan même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui
+ai tranché la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma
+place, à vous raconter sur moi cette histoire.
+
+CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche t'a condamné; il
+te faudra subir nos lois; tu es mort.
+
+IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était mon époux.
+
+CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène de ma présence.
+
+BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu'il a
+tué; il est aussi bien né que vous, et il vous a rendu plus de services
+que jamais vous n'en auriez reçu d'une légion de Clotens. (_Au garde_.)
+Laissez ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.
+
+CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir tes services dont tu
+n'as pas encore été payé, en t'exposant à mon courroux? D'une naissance
+aussi illustre que la nôtre?
+
+ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin.
+
+CYMBELINE, _à Guidérius_.--Et toi, tu ne mourras pas.
+
+BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux
+de nous sont d'aussi bonne naissance que celle que j'ai attribuée à
+celui-ci. Mes fils, il faut que je développe ici un mystère dangereux
+pour moi, mais qui sera peut-être avantageux pour vous.
+
+ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre.
+
+GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien.
+
+BÉLARIUS, _à Cymbeline_.--Écoutez alors, avec votre permission, grand
+roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.
+
+CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il fut banni.
+
+BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à la vieillesse;
+oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu'il fût un traître.
+
+CYMBELINE, _aux gardes_.--Emmenez-le d'ici; l'univers entier ne le
+sauverait pas.
+
+BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord par me payer pour
+avoir nourri tes enfants, et dès que j'aurai reçu ma récompense, alors
+confisque-la tout entière.
+
+CYMBELINE.--Nourri mes enfants?
+
+BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici à tes genoux:
+avant que je me relève, je veux illustrer mes enfants; après, n'épargne
+point le vieux père. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment
+leur père et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont
+issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre sang.
+
+CYMBELINE.--Comment? mon sang?
+
+BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, aujourd'hui le
+vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut
+tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables
+princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt ans; ils
+possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner, et tu sais quelle
+éducation j'avais reçue. Euriphile, leur nourrice, que j'épousai pour
+prix de son larcin, te déroba ces enfants au moment de mon bannissement;
+c'est moi qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la
+punition de la faute que je commis alors; maltraité pour ma fidélité, je
+fus ainsi porté à la trahison. Plus leur perte devait t'être sensible,
+plus je goûtai le projet de te les dérober. Mais voilà tes fils, je te
+les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde;
+que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rosée
+sur leurs têtes, car ils sont dignes de parer le ciel d'étoiles!
+
+CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous
+m'avez rendu tous trois est plus incroyable que ce récit. J'ai perdu mes
+enfants...--S'ils sont là, sous mes yeux, il m'est impossible de désirer
+deux enfants plus accomplis.
+
+BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je nommais Polydore est,
+noble seigneur, ton véritable Guidérius; l'autre, mon Cadwal, c'est
+Arviragus, ton plus jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau
+tissu des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en
+convaincre, te représenter aisément.
+
+CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile de couleur de sang;
+c'était un signe remarquable.
+
+BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de
+naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute
+qu'il servît aujourd'hui à le faire reconnaître.
+
+CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il est né trois
+enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie de sa délivrance: soyez
+heureux, mes enfants; après avoir été si étrangement déplacés de votre
+sphère, venez-y régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un
+royaume.
+
+IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes bons frères! nous nous
+étions donc rencontrés!--Oh! convenez que c'est moi qui ai parlé avec le
+plus de vérité. Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que
+votre soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en effet.
+
+CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?
+
+ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.
+
+GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous sommes aimés, et nous
+avons continué, jusqu'au moment que nous crûmes qu'elle était morte.
+
+CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.
+
+CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces
+détails? Ce récit trop rapide a des ramifications de circonstances qui
+doivent être racontées tout au long.--Où étiez-vous? Comment
+viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain?
+Comment vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous
+retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et où êtes-vous
+allée?--Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et
+je ne sais combien d'autres choses, il faudra que je vous les demande,
+et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un
+enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure ni le lieu de
+ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus attaché à Imogène; et elle,
+dont l'oeil, comme un innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur,
+ses frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de nous d'un
+regard plein de joie, auquel chacun répond à son tour. Quittons cette
+tente, et allons remplir les temples de la fumée de nos sacrifices. (_A
+Bélarius_.)--Toi, tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.
+
+IMOGÈNE, _à Bélarius_.--Vous êtes aussi mon père; c'est à vos secours
+que je dois de voir ce jour de bonheur.
+
+CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers chargés de chaînes;
+qu'ils partagent aussi notre joie: je veux qu'ils se ressentent de notre
+bonheur.
+
+IMOGÈNE, _à Lucius_.--Mon bon maître, je veux vous servir encore.
+
+LUCIUS.--Vivez heureuse!
+
+CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment combattu, qu'il
+figurerait bien ici! sa présence ferait éclater la reconnaissance de son
+roi.
+
+POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui
+accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je
+suivais alors.--Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais
+terrassé, et je pouvais t'achever.
+
+IACHIMO, _se prosternant_.--Je suis terrassé de nouveau; mais c'est le
+poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou à fléchir, comme
+l'y forçait naguère votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie
+que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et
+ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui ait jamais engagé sa foi.
+
+POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage que je veux
+obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie; le ressentiment que je veux te
+montrer, c'est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres.
+
+CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera l'exemple de la
+générosité. Pardon est le mot que j'adresse ici à tous.
+
+ARVIRAGUS, _à Posthumus_.--Vous nous avez aidés, seigneur, comme si vous
+aviez en effet l'intention d'être notre frère; nous sommes ravis que
+vous le soyez devenu.
+
+POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome,
+mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m'a semblé que le
+grand Jupiter m'apparaissait sur son aigle, avec d'autres visions de
+fantômes de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon sein cet
+écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que je n'en puis rien
+tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant.
+
+LUCIUS.--Philarmonus!
+
+LE DEVIN.--Me voici, seigneur.
+
+LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.
+
+LE DEVIN, _lisant_.--«Quand un lionceau à lui-même inconnu trouvera sans
+la chercher une créature légère comme l'air, et sera reçu dans ses bras;
+lorsque les rameaux d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant
+plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc et pousseront
+avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misères, et la
+Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l'abondance.» Toi,
+Léonatus, tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle
+de ton nom de _Léonatus_; la créature légère comme l'air, c'est (_au
+roi_) ta vertueuse fille, que nous appellerons _mollis aer_; et _mollis
+aer_ nous l'appellerons _mulier_; et cette _mulier_, c'est cette fidèle
+épouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à
+lui-même et sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger.
+
+CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.
+
+LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et tes branches
+coupées sont l'emblème de tes deux fils qui, dérobés par Bélarius et
+crus morts pendant des années, renaissent aujourd'hui réunis au cèdre
+majestueux dont les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.
+
+CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique
+vainqueurs, nous rendons hommage à César et à l'empire romain,
+promettant de payer notre tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine
+qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti,
+sur elle et sur les siens, son bras vengeur.
+
+LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes les instruments
+pour célébrer l'harmonie de cette paix. La vision prophétique que j'ai
+annoncée à Lucius avant le choc de cette bataille, à peine éteinte,
+s'accomplit maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai vue
+prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, diminuer par
+degrés à ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonçait
+que notre aigle impérial, notre prince César, renouvellerait son
+alliance avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident.
+
+CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce. Que la fumée de nos
+sacrifices s'élève de nos saints autels jusqu'à leurs narines! Annonçons
+cette paix à tous nos sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne
+romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs.
+Traversons ainsi la cité de Lud, et allons au temple du grand Jupiter
+ratifier notre paix. Scellons-la par des fêtes. Allons, marchons. Jamais
+guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les
+guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+The Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cymbeline
+ Tragédie
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+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: September 7, 2006 [EBook #19201]
+
+Language: French
+
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE ***
+
+
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 5</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le roi Lear.&mdash;Cymbeline.&mdash;</p>
+<p>La méchante femme mise à la raison.</p>
+<p>Peines d'amour perdues.&mdash;Pérclès.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1862</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h1>CYMBELINE</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h3>NOTICE SUR CYMBELINE</h3><br>
+
+
+<p>Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d'Holinshed
+sont les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie.
+Le roi qui lui donne son nom régnait du temps de César Auguste,
+selon Holinshed, ce qui n'a pas empêché Shakspeare de peupler Rome
+d'Italiens modernes, Iachimo, Philario, etc. Malgré cette confusion
+de temps, de noms et de moeurs; malgré l'invraisemblance de la fable
+et l'absurdité du plan, Cymbeline est une des tragédies les plus
+admirées de Shakspeare. Le personnage d'Imogène a fait réellement
+des passions. Que les critiques comparent, s'ils le veulent, cette pièce
+à un édifice irrégulier et informe, mais qu'ils conviennent qu'Imogène
+est une divinité digne d'orner un temple de la plus noble architecture.
+Quoique Posthumus semble le héros de la pièce, c'est Imogène
+qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de sa douceur
+céleste, de son dévouement et de sa constance.</p>
+
+<p>Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine à croire à l'infidélité
+de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo
+ses premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre
+le vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu'en disant
+combien elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle
+apparaît dans la grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce, elle
+est belle dans le désert comme à la cour, et ajoute encore à la
+beauté du paysage dans lequel Shakspeare a placé les deux jeunes
+princes.</p>
+
+<p>Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus
+ne serait-il que l'époux adoré d'Imogène, il nous intéresserait;
+mais il y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario
+est un de ces serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir
+à représenter, et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie
+ait produits; son effronterie a quelque chose d'amusant; Bélarius,
+opiniâtre dans son plan de vengeance, offre un de ces caractères
+fermes qu'on voit avec plaisir transplantés du milieu des montagnes
+et mis tout à coup en présence d'un courtisan. Ses deux élèves ont
+déjà l'instinct des grandes âmes; et leur amitié fraternelle est touchante.</p>
+
+<p>La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent
+aussi à l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul
+personnage comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière:
+on voit en lui la sottise et l'orgueil d'un prince privé d'éducation;
+mais il semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné
+d'abord pour une âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil
+royal, il lui fait adresser à l'ambassadeur romain une réponse pleine
+de dignité; soit qu'il ait cru que, vis-à-vis de l'étranger, l'honneur
+national peut enflammer les âmes les plus communes; soit que le
+poëte ait voulu insinuer que le rôle des princes leur est souvent
+tracé d'avance dans les grandes occasions.</p>
+
+<p>En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de <i>Cymbeline</i>, est d'une
+nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s'échappe volontiers
+de la cour avec Imogène, et l'on se sent disposé à rêver
+dans l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.</p>
+
+<p>Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels
+et des scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette
+composition.</p>
+
+<p><i>Cymbeline</i> est l'une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour
+la première fois dans l'édition in-folio de 1623. Il est impossible de
+déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît
+probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes
+raisons de croire que la <i>Tempête</i> et le <i>Conte d'hiver</i> furent composés
+à cette époque, et l'on retrouve, entre ces deux pièces et <i>Cymbeline</i>,
+des analogies de style, de pensée et d'allure qui semblent
+indiquer qu'elles sont toutes trois sorties de la même veine d'esprit.</p>
+
+<h2>CYMBELINE</h2>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+<br>
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<pre>
+CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne.
+CLOTEN, fils de la reine, du premier lit.
+LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène.
+BELARIUS, seigneur, exilé par Cymbeline, et déguisé sous le nom de Morgan.
+GUIDÉRIUS. }fils de Cymbeline, et
+ARVIRAGUS, }crus fils de Bélarius
+ }sous les noms de Polydore et
+ }de Cadwal.
+PHILARIO, ami de Posthumus,}
+IACHIMO, ami de Philario,}Italiens
+UN FRANÇAIS, ami de Philario.
+CAIUS-LUCIUS, général de l'armée romaine.
+UN OFFICIER ROMAIN.
+PISANIO, attaché au service de Posthumus.
+CORNÉLIUS, médecin.
+DEUX GENTILSHOMMES.
+DEUX GEOLIERS.
+DEUX OFFICIERS ANGLAIS.
+LA REINE, femme de Cymbeline.
+IMOGÈNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage.
+HÉLÈNE, suivante d'Imogène.
+LORDS, LADYS, SÉNATEURS, ROMAINS,
+TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN,
+UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN
+GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS,
+OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS.
+</pre>
+
+<p class="stage1">La scène est tantôt dans la Grande-Bretagne, tantôt en Italie.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La Grande-Bretagne.--Jardin derrière le palais de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX GENTILSHOMMES.</p>
+
+<p>LE PREMIER GENTILHOMME.--Vous ne rencontrez ici
+personne qui ne fronce le sourcil. Nos visages n'obéissent
+pas plus que nos courtisans aux lois du ciel. Tous
+retracent la tristesse peinte sur le visage du roi.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Mais quel est le sujet?...</p>
+
+<p>LE PREMIER.--L'héritière de son royaume, sa fille
+qu'il destinait au fils unique de sa femme (une veuve
+qu'il vient d'épouser), s'est donnée à un pauvre, mais
+digne gentilhomme: elle est mariée;--son époux est
+banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la
+tristesse; pour le roi, je le crois, il est affligé jusqu'au
+fond du coeur.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Personne autre que le roi?</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Celui aussi qui a perdu la princesse; la
+reine aussi, qui souhaitait le plus cette alliance; mais il
+n'est pas un des courtisans, quoiqu'ils portent des
+visages composés sur celui du roi, qui n'ait le coeur
+joyeux de ce dont ils affectent de paraître mécontents.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>LE PREMIER.--L'homme à qui la princesse échappe est
+un être trop mauvais pour une mauvaise réputation;
+mais celui qui la possède (je veux dire celui qui l'a
+épousée, ah! l'honnête homme! et qu'on bannit pour
+cela), c'est une créature si accomplie qu'on aurait beau
+chercher son pareil dans toutes les régions du monde, il
+manquerait toujours quelque chose à celui qu'on voudrait
+lui comparer. Je ne pense pas qu'un extérieur
+aussi beau et une âme aussi noble se trouvent réunis dans
+un autre homme.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Vous le vantez beaucoup.</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Je ne le vante, seigneur, que d'après
+l'étendue de son mérite; je le rapetisse plutôt que je ne
+le déroule tout entier.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Quel est son nom, sa naissance?</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Je ne puis remonter jusqu'à sa première
+origine. Sicilius était le nom de son père, qui s'unit avec
+honneur à Cassibelan contre les Romains. Mais il reçut
+ses titres d'honneur de Ténantius, qu'il servit avec gloire
+et avec un succès admiré, et il obtint le surnom de Léonatus.
+Il eut, outre le chevalier en question, deux autres
+fils qui, dans les guerres de ce temps, moururent l'épée
+à la main. Leur père, vieux alors et aimant ses enfants,
+en conçut tant de chagrin qu'il quitta la vie: son aimable
+épouse, alors enceinte du gentilhomme dont nous parlons,
+mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l'enfant
+sous sa protection, lui donna le nom de Posthumus,
+l'éleva, et l'attacha à sa chambre: il l'instruisit dans
+toutes les sciences dont son âge pouvait être susceptible;
+et il les reçut comme nous recevons l'air aussitôt qu'elles
+lui furent offertes; dès son printemps, il porta une moisson:
+il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle
+des jeunes gens, miroir redouté des hommes d'un âge
+mûr; et pour les vieillards, un enfant qui guidait les
+radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il est
+banni aujourd'hui, ce qu'elle lui a donné proclame le
+cas qu'elle faisait de sa personne et de ses vertus. On
+peut lire dans son choix, et juger au vrai quel homme
+est Posthumus.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Je l'honore sur votre seul récit. Mais,
+dites-moi, je vous prie, la princesse est-elle le seul
+enfant du roi?</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Son seul enfant. Il avait deux fils; et si
+ce détail vous intéresse, écoutez-moi. Tous deux furent
+dérobés de leur chambre; l'aîné à l'âge de trois ans, et
+l'autre encore au maillot; jusqu'à cette heure, pas la
+moindre conjecture sur ce qu'ils sont devenus.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Combien y a-t-il de cela?</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Vingt ans environ.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Qu'on enlève ainsi les enfants d'un roi!
+qu'ils fussent si négligemment gardés, et qu'on ait été si
+lent dans les recherches qu'on n'ait pu retrouver leur
+trace!</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Quelque étrange que cela vous semble,
+et quoique cette négligence soit vraiment ridicule, le
+fait est vrai, seigneur.</p>
+
+<p>LE SECOND.--Je vous crois.</p>
+
+<p>LE PREMIER.--Il faut nous taire, voici Posthumus, la
+reine et la princesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(La reine, Posthumus, Imogène entrent avec leur suite.)</p>
+
+<p>LA REINE.--Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez
+jamais en moi, comme on le reproche à la plupart
+des marâtres, un oeil malveillant pour vous. Vous êtes
+ma captive; mais votre geôlière vous confiera les clefs
+qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt
+que je pourrai fléchir le courroux du roi, on me
+verra plaider votre cause; mais le feu de la colère est
+encore en lui; et il serait à propos de vous soumettre
+à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence
+pourra vous inspirer.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai
+d'ici aujourd'hui.</p>
+
+<p>LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire
+un tour dans les jardins, compatissant aux angoisses des
+amours qu'on traverse, quoique le roi ait ordonné de ne
+pas vous laisser ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran
+sait caresser au moment où elle blesse! Mon cher époux,
+je crains un peu la colère de mon père, mais, soit dit
+sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute
+rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir;
+et moi je soutiendrai ici à toute heure le trait de ses
+regards irrités, n'ayant rien qui me console de vivre,
+si ce n'est la pensée qu'il existe dans le monde un trésor
+que je puis revoir encore.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame,
+ne pleurez plus; si vous ne voulez m'exposer à me faire
+soupçonner de plus de faiblesse qu'il ne convient à un
+homme. Je veux être l'époux le plus fidèle, qui jamais
+ait engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un
+nommé Philario, qui fut l'ami de mon père; moi, je ne
+le connais que par lettres. Écrivez-moi là, ô ma reine!
+mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût
+l'encre être de fiel.</p>
+
+<p class="stage1">(La reine entre.)</p>
+
+<p>LA REINE.--Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait,
+je ne sais pas où s'arrêterait sa colère contre moi. <i>(À
+part.)</i> Cependant je saurai diriger ici sa promenade; je
+ne l'offense jamais qu'il ne paye mes offenses pour nous
+réconcilier; il achète chèrement tous mes torts.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Quand nous passerions à nous dire adieu
+tout le temps qui nous reste encore à vivre, la douleur
+de nous séparer ne ferait qu'augmenter... Adieu.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Ah! demeure un moment. Quand tu monterais
+à cheval uniquement pour aller prendre l'air, cet
+adieu serait encore trop court.--Vois, mon ami, ce diamant
+était à ma mère; prends-le, mon bien-aimé, mais
+garde-le jusqu'à ce que tu épouses une autre femme
+quand Imogène sera morte.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Quoi! quoi! une autre femme? Dieux
+bienfaisants, accordez-moi seulement de posséder celle
+qui est à moi; que les liens de la mort me préviennent
+dans mes embrassements si j'en cherche une autre. <span class="stage2">(<i>Il
+met le diamant à son doigt.</i>)</span> Reste, reste à cette place tant
+que le sentiment pourra t'y conserver. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span> Et
+vous, la plus tendre, la plus belle, qui, à votre perte
+infinie, n'avez reçu que moi en échange de vous; je
+gagne encore sur vous quand il s'agit de ces bagatelles;
+pour l'amour de moi, portez ceci; c'est une chaîne; je
+veux la mettre moi-même à ce beau prisonnier d'amour.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui attache un bracelet.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--O dieux! quand nous reverrons-nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.)</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Hélas! le roi!...</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Vil objet, va-t'en; disparais de ma vue.
+Si, après cet ordre encore, tu fatigues la cour de ton
+indigne présence, tu meurs. Fuis, ta vue empoisonne
+mon sang.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Que les dieux vous protègent et bénissent
+les hommes de bien que je laisse à votre cour; je m'en
+vais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--La mort n'a point d'angoisses plus douloureuses
+que celles-ci.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Fille déloyale, toi qui devrais rajeunir ma
+vieillesse, tu accumules un siècle sur ma tête.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites
+point de mal par ces emportements; car je suis insensible
+à votre courroux: un sentiment plus rare étouffe
+en moi toute peine, toute crainte.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Au delà de toute grâce! de toute obéissance!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Au delà de l'espérance! au désespoir!...
+Dans ce sens, au delà de toute grâce!</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tu pouvais épouser le fils unique de la
+reine.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j'ai
+choisi un aigle, et j'ai évité un faucon dégénéré.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tu as choisi un misérable; tu voulais
+asseoir l'ignominie sur mon trône.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Dites que j'en ai relevé l'éclat.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--O âme vile!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Seigneur, c'est votre faute si j'ai aimé Posthumus;
+vous l'avez élevé comme le compagnon de mes
+jeux: il n'est point de femme dont il ne soit digne; il
+m'achète plus que je ne vaux, presque de tout le prix
+que je lui coûte.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Quoi! as-tu perdu la raison?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Peu s'en faut, seigneur: veuille le ciel me
+guérir! Oh! que je voudrais être fille d'un paysan, et
+que Posthumus fût le fils du berger voisin!</p>
+
+<p class="stage1">(La reine paraît.)</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Femme imprudente, je les ai trouvés
+encore ensemble; vous n'avez pas suivi mes ordres, retirez-vous
+avec elle, et l'enfermez.</p>
+
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Cymbeline</i></span>.--J'implore votre patience. <span class="stage2">(<i>A
+Imogène</i>.)</span> Silence, ma chère fille, silence.--Bon souverain,
+laissez-nous seules, et cherchez dans votre raison
+quelque consolation pour vous-même.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Qu'elle languisse en perdant chaque jour
+une goutte de sang, et que vieille avant le temps elle
+meure de sa folie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Allons, il faut que vous laissiez
+passer... <span class="stage2">(<i>Pisanio entre.</i>)</span> Voici votre serviteur. Eh bien!
+Pisanio, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>PISANIO.--Le prince, votre fils, a tiré l'épée contre
+mon maître.</p>
+
+<p>LA REINE.--Ah! j'espère qu'il n'y a pas de mal?</p>
+
+<p>PISANIO.--Il aurait pu y en avoir; mais mon maître
+n'a fait que jouer plutôt que de combattre, et il n'était
+pas soutenu par la colère; des gentilshommes qui se
+sont trouvés là les ont séparés.</p>
+
+<p>LA REINE.--J'en suis bien aise.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Votre fils est l'ami de mon père; il prend
+son parti! Tirer l'épée sur un proscrit! ô le brave prince!--Je
+voudrais les voir tous deux dans les déserts de
+l'Afrique, et moi près d'eux, avec une aiguille, pour en
+piquer le premier qui reculerait.--Pourquoi avez-vous
+quitté votre maître?</p>
+
+<p>PISANIO.--Par son ordre. Il n'a pas voulu que je l'accompagne
+jusqu'au port; il m'a laissé une note des ordres
+que j'aurai à remplir quand il vous plaira d'accepter
+mon service.</p>
+
+<p>LA REINE.--Cet homme, jusqu'ici, a été pour vous un
+serviteur fidèle. J'ose garantir, sur mon honneur, qu'il
+le sera toujours.</p>
+
+<p>PISANIO.--Je remercie humblement Votre Majesté.</p>
+
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Je vous prie, promenons-nous
+un moment ensemble.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une place publique.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN, DEUX SEIGNEURS.</p>
+<br>
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Avant une demi-heure, je vous
+prie, revenez me parler: du moins vous irez voir mon
+époux à bord. Pour le moment, laissez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(La reine et Imogène sortent ensemble, Pisanio sort par un
+autre côté.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Je vous conseille, seigneur, de
+changer de chemise. La chaleur de l'action vous a fait
+fumer comme la victime d'un sacrifice. Quand un air
+sort, un air entre; et il n'en est point au dehors qui soit
+aussi sain que celui qui sort de vous.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Si ma chemise était ensanglantée, alors j'en
+changerais... L'ai-je blessé?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non, d'honneur, pas même
+sa patience.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Blessé? Ah! s'il ne l'est pas, il
+faut qu'il ait un corps perméable; c'est un grand chemin
+pour l'acier s'il n'est pas blessé.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Son acier avait des dettes;
+il est sorti par les derrières de la ville.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Le lâche n'osait pas m'attendre.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non, il allait toujours;
+mais en avant, vers ta face.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Vous attendre? vous avez assez
+de terres à vous; mais il a ajouté à vos domaines, il
+vous a cédé du terrain.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Autant de pouces de terre
+que tu as d'océans! Les fats!</p>
+
+<p>CLOTEN.--Que je voudrais qu'on ne se fût pas mis entre
+nous!</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Et moi aussi, jusqu'à ce que
+tu eusses pris par terre la mesure d'un imbécile.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Mais comment peut-elle aimer ce misérable,
+et me rebuter, moi?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Oh! si c'est un péché de
+bien choisir, elle est damnée.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Seigneur, comme je vous l'ai toujours
+dit, son esprit et sa beauté ne vont pas ensemble:
+c'est une belle enseigne; mais je n'ai vu en elle qu'un
+esprit peu lumineux.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Elle ne luit pas pour les
+imbéciles de peur que la réflexion ne lui fasse tort.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais
+bien qu'il y eût un peu de mal.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je ne fais pas le même voeu,
+à moins que ce n'eût été la chute d'un âne, ce qui ne
+serait pas un grand mal.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Voulez-vous nous suivre?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--J'accompagnerai Votre Altesse.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Oui, venez: allons ensemble.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Volontiers, prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">L'appartement d'Imogène.</p>
+
+<p class="stage1">IMOGÈNE, PISANIO.</p>
+
+<br>
+<p>IMOGÈNE.--Je voudrais que tu te tinsses sur le port
+pour interroger toutes les voiles.--S'il m'écrivait, et que
+sa lettre ne me parvînt pas, ce serait une aussi grande
+perte que si c'était des lettres de grâce. Qu'est-ce qu'il
+t'a dit en dernier lieu?</p>
+
+<p>PISANIO.--<i>Ma reine! ma reine!</i></p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Et alors il agitait son mouchoir.</p>
+
+<p>PISANIO.--Et il le baisait, madame.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Insensible tissu, tu étais plus heureux que
+moi!--Et ce fut tout?</p>
+
+<p>PISANIO.--Non, madame; car aussi longtemps qu'il a
+pu se faire distinguer des autres, à mes yeux ou à mes
+oreilles, il est resté sur le pont, et me faisant des signes
+de son gant, de son chapeau, de son mouchoir, il exprimait
+de son mieux, par les transports et les mouvements
+de son coeur, combien son âme était lente et le vaisseau
+prompt à s'éloigner de vous.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Tu aurais dû le suivre de l'oeil, et ne le
+quitter que lorsqu'il t'aurait paru petit comme une corneille,
+ou moins encore.</p>
+
+<p>PISANIO.--C'est ce que j'ai fait, madame.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--J'aurais brisé les fibres de mes yeux seulement
+pour le voir, jusqu'à ce qu'il fût devenu, par l'éloignement,
+mince comme mon aiguille. Oui, mes regards
+l'auraient suivi, jusqu'à ce que de la grosseur d'un moucheron,
+il se fût tout à fait évanoui dans l'air; et alors
+j'aurais détourné mes yeux et pleuré...--Mais bon Pisanio,
+quand recevrons-nous de ses nouvelles?</p>
+
+<p>PISANIO.--Soyez-en sûre, madame, à la première occasion
+qu'il pourra trouver.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je ne lui ai point fait mes adieux. J'avais
+tant de choses tendres à lui dire! Avant que j'aie pu lui
+dire comment je songerai à lui à certaines heures; quelles
+seront mes pensées; avant que j'aie pu lui faire jurer
+qu'aucune femme d'Italie ne lui ferait trahir mon
+amour et son honneur; lui recommander de s'unir à
+moi en prières, à six heures du matin, à midi, à minuit
+(car alors je suis dans les cieux pour lui); avant que
+j'aie pu lui donner ce baiser d'adieu, que j'aurais placé
+entre deux mots charmants; mon père arrive, et, semblable
+au souffle tyrannique du nord, il fait tomber tous
+nos boutons et les empêche de pousser.</p>
+
+<p class="stage1">(Une dame de la reine entre.)</p>
+
+<p>LA DAME.--La reine, madame, désire que Votre Altesse
+se rende auprès d'elle.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Allez exécuter les ordres dont je
+vous ai chargé, je vais rejoindre la reine.</p>
+
+<p>PISANIO.--Je vous obéirai, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.--Appartement de la maison de Philario.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PHILARIO, IACHIMO, UN FRANÇAIS, UN
+HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL.</p>
+<br>
+
+<p>
+IACHIMO.--Croyez-moi, seigneur; je l'ai vu en Angleterre,
+sa réputation allait croissant, on s'attendait à lui
+voir prouver le mérite qu'on lui reconnaît aujourd'hui;
+mais je pouvais alors le regarder encore sans admiration,
+quand le catalogue de ses qualités eût été inscrit
+à son côté et que j'eusse parcouru article par article.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Vous parlez d'un temps où il n'était pas
+encore, comme aujourd'hui, revêtu de tout ce qui en
+fait un homme accompli, au dedans et au dehors.</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--Je l'ai vu en France; et nous avions là
+bien des gens qui pouvaient fixer le soleil d'un oeil aussi
+ferme que lui.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Cette affaire, d'avoir épousé la fille de son
+roi, le fait valoir, je n'en doute point, fort au delà de son
+mérite; on l'apprécie d'après la valeur de son amante,
+bien plus que d'après la sienne.</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--Et puis son bannissement...</p>
+
+<p>IACHIMO.--Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la
+bannière de la princesse, pleurent ce douloureux divorce;
+tout cela sert merveilleusement à exalter Posthumus.
+Ne fût-ce que pour prouver le bon jugement d'Imogène,
+qu'il serait autrement aisé de nier si elle avait pris pour
+époux un mendiant sans autres qualités. Mais comment
+arrive-t-il, Philario, qu'il vienne s'établir chez vous? Où
+votre liaison s'est-elle formée?</p>
+
+<p>PHILARIO.--Son père et moi nous avons fait la guerre
+ensemble, et je ne dois pas moins que la vie à son père,
+qui me l'a sauvée plus d'une fois. Voici l'Anglais. <span class="stage2">(<i>Posthumus
+paraît.</i>)</span> Qu'il soit traité parmi vous avec les
+égards que des gentilshommes comme vous doivent à un
+étranger de sa qualité. Je vous exhorte tous à lier une
+plus étroite connaissance avec ce cavalier, je vous le
+recommande comme mon digne ami. Je veux lui donner
+le temps de montrer son mérite, plutôt que de faire son
+éloge en sa présence.</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Seigneur, nous nous
+sommes connus à Orléans.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Et depuis lors je vous suis resté redevable
+d'une foule d'attentions dont je resterai toujours votre
+débiteur tout en m'acquittant sans cesse.</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--Seigneur, vous estimez trop haut un
+faible service. Je me félicitai de vous avoir réconcilié
+avec mon compatriote; c'eût été une pitié que de vous
+laisser rencontrer avec les intentions meurtrières que
+vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi légère,
+une bagatelle.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Permettez, seigneur; j'étais alors un
+jeune voyageur: j'évitais de m'en rapporter à mes propres
+lumières, aimant mieux me laisser guider par
+l'expérience des autres; mais depuis que mon jugement
+s'est formé, si je puis dire, sans offenser personne, qu'il
+s'est formé, je ne trouve pas que la querelle fût si
+frivole.</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--D'honneur, elle l'était trop pour mériter
+d'être décidée par le fer, surtout entre deux hommes
+dont l'un aurait très-probablement immolé l'autre, ou
+qui seraient restés tous deux sur la place.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander
+quel était le sujet de ce différend?</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--Sans difficulté, je le pense; la querelle
+fut publique, et dès lors on peut, sans blesser personne,
+en faire le récit. C'était à peu près la même thèse qui fut
+agitée entre nous l'autre soir, lorsque chacun de nous
+fit l'éloge des dames de son pays. Ce gentilhomme soutenait
+en ce temps-là, et offrait de le soutenir aux dépens
+de son sang, que la sienne était plus belle, plus
+vertueuse, plus spirituelle, plus chaste, plus constante
+et moins abordable qu'aucune des dames les plus accomplies
+de France.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien
+l'opinion qu'en avait ce gentilhomme doit être usée à
+présent.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Elle conserve toujours sa vertu, et moi
+mon opinion.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la
+préférence sur nos dames d'Italie.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Quand je serais poussé au point où je le
+fus en France, je ne rabattrais rien de son prix, quoique
+je me déclare ici non son ami, mais son adorateur.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Aussi belle et aussi vertueuse puisque c'est
+une espèce de comparaison qui se tient par la main,
+c'est trop beau et trop bon pour quelque dame de Bretagne
+que ce soit. Si elle surpassait d'autres femmes que j'ai
+connues, comme le diamant que vous portez là dépasse
+en éclat beaucoup de diamants que j'ai vus, je croirais
+volontiers qu'elle surpasse beaucoup de femmes; mais
+je n'ai pas vu le plus beau diamant, ni vous la plus belle
+femme qui soit au monde.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Je l'ai louée d'après le cas que j'en fais,
+comme ce diamant.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Et combien estimez-vous cette pierre?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Plus que les trésors du monde entier.</p>
+
+<p>IACHIMO,--Ou votre incomparable maîtresse est morte,
+ou la voilà au-dessous du prix d'une bagatelle.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Vous êtes dans l'erreur: l'une peut s'acheter
+ou se donner, s'il se trouve assez de richesses
+pour la payer, ou de mérite pour l'obtenir en don. L'autre
+n'est pas une chose qui se vende, et les dieux seuls
+peuvent en faire don.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Et ce don, les dieux vous l'ont fait?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Oui, et avec leur secours je le conserverai.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Vous pouvez le posséder en titre. Mais,
+vous le savez, des oiseaux étrangers viennent souvent
+s'abattre sur nos étangs voisins.... Votre bague aussi, on
+peut vous la voler: ainsi, de cette paire de trésors inappréciables
+que vous possédez, l'un est bien fragile, et
+l'autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli
+pourraient tenter de vous les enlever tous deux.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Votre Italie n'a point de cavalier assez
+accompli pour triompher de l'honneur de ma maîtresse,
+si c'est de la garde ou de la perte de l'honneur que vous
+prétendez parler, en disant qu'elle est fragile. Je ne
+doute pas que vous n'ayez des filous en abondance, et
+pourtant je ne crains rien pour mon anneau.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Restons-en là, messieurs.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Très-volontiers. Ce noble seigneur, et je
+l'en remercie, ne me traite point en étranger: nous voilà
+familiers dès l'abord.</p>
+
+<p>IACHIMO.--En cinq entretiens, pas plus longs que le
+nôtre, je voudrais m'établir dans le coeur de votre belle
+maîtresse, et voir sa vertu fléchir et prête à céder, si
+j'avais seulement accès près d'elle et l'occasion de lui
+faire ma cour.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Non, non.</p>
+
+<p>IACHIMO.--J'ose parier là-dessus la moitié de ma fortune
+contre votre diamant, qui, à mon avis, vaut quelque
+chose de moins. Mais je fais ma gageure plutôt contre
+votre confiance que contre sa réputation; et de peur
+que vous vous en offensiez, j'ajoute que j'oserais le tenter
+avec quelque femme au monde que ce fût!</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Vous êtes étrangement abusé par vos
+idées téméraires: et je ne doute pas qu'il ne nous arrivât
+ce que vous méritez dans votre tentative.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Et quoi?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--D'être repoussé, quoique votre tentative,
+comme vous l'appelez, méritât quelque chose de plus,
+un châtiment peut-être.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Messieurs, en voilà assez là-dessus: cette
+vaine dispute s'est élevée trop tôt; qu'elle meure comme
+elle est née; je vous prie, faites plus ample connaissance.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je voudrais avoir engagé ma fortune et celle
+de mon voisin au soutien de ce que j'ai avancé.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Quelle dame choisiriez-vous pour l'assaillir?</p>
+
+<p>IACHIMO.--La vôtre, que vous croyez si bien affermie
+dans sa constance. Voulez-vous seulement me recommander
+à la cour où est votre dame? je gagerai dix mille
+ducats contre votre diamant, que, sans autres avantages
+que deux entretiens avec elle, je rapporterai de là cet
+honneur que vous croyez si bien défendu.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Je consens à parier de l'or, contre votre
+or. Pour mon anneau, il m'est aussi cher que mon doigt;
+il en fait partie.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Vous êtes amant, et de là vient votre prudence.--Quand
+vous auriez acheté le corps d'une femme
+un million la drachme, vous ne pourriez l'empêcher de
+se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans l'âme
+quelques scrupules puisque vous avez peur.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Tout ceci n'est qu'un jargon d'habitude;
+vous portez, j'espère, des sentiments plus réfléchis.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je suis maître de mes paroles; et je jure que
+je veux tenter l'épreuve dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Vous le voulez?--Je ne fais que prêter
+mon diamant jusqu'à votre retour.--Qu'on dresse entre
+nous des conventions. Ma maîtresse surpasse en vertu
+toute l'étendue de vos indignes pensées. Je vous défie
+dans cette gageure; voilà ma bague.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Je ne souffrirai point qu'elle serve de gage.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Par les dieux, c'en est un. Si je ne vous
+rapporte pas des preuves suffisantes que j'ai joui des
+plus chers appas de votre maîtresse, mes dix mille ducats
+sont à vous, et votre diamant aussi; si je la quitte
+en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous
+fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voilà et mon
+or, tout est à vous; mais il me faut votre recommandation,
+afin de me procurer un plus libre accès.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--J'accepte ces conditions. Faisons des conventions
+entre nous. Voici seulement ce dont vous me
+répondrez. Si vous faites ce voyage pour la séduire, et
+que vous me démontriez clairement que vous avez
+triomphé, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mérite
+pas notre dispute. Mais si elle reste fidèle, et que vous
+ne puissiez me prouver le contraire, vous me répondrez
+l'épée à la main, et de votre mauvaise opinion, et de l'attaque
+que vous aurez livrée à sa pudeur.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Votre main; l'accord est fait. Nous allons
+faire régler tout cela dans les formes, et je pars sur-le-champ
+pour la Grande-Bretagne, de peur que notre
+marché ne prît froid et ne se rompît. Je vais chercher
+mon or et faire inscrire le pari.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Convenu.</p>
+
+<p class="stage1">(Posthumus et Iachimo sortent.)</p>
+
+<p>LE FRANÇAIS.--Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous?</p>
+
+<p>PHILARIO.--Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je
+vous prie, suivons-les.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Grande-Bretagne.--Appartement dans le palais de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1">LA REINE <i>paraît avec ses</i> DAMES ET CORNÉLIUS
+<i>tenant une fiole</i>.</p>
+
+<br>
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à ses femmes</i>.--Tandis que la</span>rosée est encore
+sur la terre, allez cueillir ces fleurs; hâtez-vous. Qui
+de vous en a la liste?</p>
+
+<p>UNE DES FEMMES.--Moi, madame.</p>
+
+<p>LA REINE.--Allez. <span class="stage2">(<i>Les dames sortent.</i>)</span> Maintenant, monsieur
+le docteur, avez-vous apporté ces drogues?</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les
+voici. <span class="stage2">(<i>Il présente une petite boîte.</i>)</span> Mais si Votre Majesté
+me le permet, et j'espère qu'elle ne s'en offensera pas,
+ma conscience me force à vous demander pour quel
+usage vous avez exigé de moi ces potions empoisonnées,
+qui amènent une mort languissante, et sont mortelles
+quoique lentes.</p>
+
+<p>LA REINE.--Je m'étonne, docteur, que vous me fassiez
+une pareille question. N'ai-je pas été longtemps votre
+disciple? Ne m'avez-vous pas enseigné l'art de composer
+des parfums, de distiller, de conserver les fruits? Si bien
+que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour
+pour mes confitures? En étant arrivée là, serez-vous
+étonné, à moins que vous ne me supposiez une âme infernale,
+que je cherche à perfectionner ma science par
+de nouvelles expériences? Je veux faire l'essai de ces
+compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la
+peine d'être pendus; jamais sur aucune créature humaine,
+afin de connaître leur force, d'opposer des antidotes
+à leur activité, et par là d'apprendre leurs diverses
+vertus et leurs effets.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Votre Majesté, par ces expériences, ne
+fera que s'endurcir le coeur; d'ailleurs on ne voit point
+ces résultats sans dégoût ni sans danger.</p>
+
+<p>LA REINE.--Oh! soyez tranquille.--<span class="stage2">(<i>Entre Pisanio.</i>) (<i>A
+part</i>.)</span> Voici un flatteur de valet; c'est sur lui que je ferai
+mon premier essai; il appartient à son maître, et est
+l'ennemi de mon fils.... Eh bien! Pisanio? <span class="stage2">(<i>A Cornélius</i>.)</span>
+Docteur, votre office auprès de moi est fini pour le moment;
+allez votre chemin.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>s'éloignant et à part</i></span>.--Vous m'êtes suspecte,
+madame; mais vous ne ferez aucun mal.</p>
+
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--Écoute, un mot.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je n'aime point cette femme....
+Elle croit tenir des poisons lents et étranges; je connais
+bien son âme, je ne confierai pas à une personne aussi
+perverse des ingrédients d'une nature aussi infernale;
+ceux qu'elle possède assoupiront et alourdiront un moment
+les sens; peut-être ses essais commenceront-ils
+par des chiens et des chats, pour monter ensuite plus
+haut; mais il n'y a aucun danger dans la mort apparente
+qu'elle donnera; elle ne fera que suspendre pour
+un temps les esprits, qui renaîtront plus actifs. Elle est
+trompée par ces faux effets; et moi, en la trompant
+ainsi, je n'en suis que plus fidèle.</p>
+
+<p>LA REINE.--Docteur, je n'ai plus besoin de votre présence
+jusqu'à ce que je vous fasse rappeler.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Je prends humblement congé de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire.)</p>
+
+<p>LA REINE.--Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu
+qu'avec le temps ses larmes ne s'arrêteront pas, pour
+laisser entrer les conseils de la raison là où règne maintenant
+la folie? Travaille à cela: et quand tu viendras
+me dire qu'elle aime mon fils, je te dirai à l'instant
+même que tu es aussi grand que ton maître; plus grand
+que lui; car sa fortune est gisante et sans voix, et sa
+renommée est à l'agonie: il ne peut revenir ici, ni demeurer
+où il est.... En changeant d'existence, il ne fera
+que changer de misère; et chaque jour en arrivant vient
+ruiner un jour de sa vie. Quel est ton espoir, en t'appuyant
+sur une colonne qui penche et qu'il sera impossible
+de relever?--sur un homme qui n'a pas même
+assez d'amis pour l'étayer? <span class="stage2">(<i>La reine laisse tomber une
+boîte: Pisanio la ramasse.</i>)</span> Tu ne connais pas ce que tu
+tiens là; reçois-le de moi pour tes services, c'est un élixir
+de ma composition: il a déjà arraché cinq fois le roi à
+la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non,
+je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus
+grandes que je te destine:--fais sentir à ta maîtresse
+quelle est sa position; fais-le comme de toi-même: songe
+quelle chance t'offre la fortune, songe seulement que tu
+conserves toujours ta maîtresse, et de plus tu gagnes
+mon fils, qui se souviendra de toi.... J'intéresserai le roi
+à ton avancement, quoi que tu puisses désirer; et moi-même
+alors, moi surtout qui t'aurai mis sur la voie de
+mériter les grâces, je m'engage à récompenser richement
+ton mérite. Appelle mes femmes: songe à mes
+paroles. <span class="stage2">(<i>Pisanio sort.</i>)</span> Un valet fin et fidèle qu'on ne peut
+ébranler: l'agent de son maître auprès d'elle, et qui lui
+rappelle sans cesse de conserver sa main et sa foi à son
+seigneur. Je lui ai fait là un don qui, s'il en fait usage,
+enlèvera à la belle son émissaire auprès de son doux
+ami; et elle-même, dans la suite, si elle ne plie pas son
+humeur, peut être sûre d'en goûter aussi. <span class="stage2">(<i>Pisanio reparaît
+avec les dames, qui rapportent des paniers de fleurs.</i>)</span>
+Fort bien, fort bien: portez dans mon cabinet ces violettes,
+ces primevères, ces pervenches: adieu, Pisanio;
+songe à ce que je t'ai dit.</p>
+
+<p class="stage1">(La reine sort suivie de ses femmes.)</p>
+
+<p>PISANIO <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--J'y songerai, mais quand je deviendrai
+infidèle à mon bon maître, je m'étoufferai de mes propres
+mains: c'est là tout ce que je ferai pour toi.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">IMOGÈNE <i>Seule</i>.</p>
+
+<br>
+<p>IMOGÈNE.--Un père cruel, une belle-mère perfide,
+un stupide soupirant près d'une femme mariée, dont
+l'époux est banni: oh! mon époux! le comble et la couronne
+de tous mes chagrins! et des vexations qui se renouvellent
+à chaque instant!--Si j'avais été dérobée par
+des voleurs, comme mes deux frères, je serais heureuse:
+mais malheureux ceux que leurs désirs élèvent trop
+haut! Heureux, quelque humble que soit leur état, ceux
+qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque
+saison satisfait.... Quel peut être cet homme? Fi donc!</p>
+
+<p class="stage1">(Iachimo entre précédé par Pisanio.)</p>
+
+<p>PISANIO.--Madame, un noble gentilhomme de Rome
+vous apporte des lettres de mon maître.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Vous changez de couleur, madame? Le
+noble Léonatus est en sûreté: il salue tendrement Votre
+Altesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui présente une lettre.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous remercie, bon seigneur: vous êtes
+le très-bienvenu.</p>
+
+<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Tout ce qu'elle laisse voir est parfait:
+si elle est munie d'une âme aussi rare, c'est ici le
+phénix de l'Arabie, et j'ai perdu la gageure. Hardiesse,
+sois mon amie; audace, arme-moi de pied en cap, ou
+bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu'en fuyant,
+ou plutôt je fuirai sans avoir combattu.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>lisant tout haut la lettre</i></span>.--<i>C'est un cavalier de la
+plus haute distinction, et auquel de bons offices m'ont infiniment
+attaché. Traitez-le en conséquence comme vous estimez
+votre fidèle</i> Léonatus.</p>
+
+<p>Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est réchauffé
+jusqu'au fond par le reste de la lettre: il est
+tout ému de reconnaissance.--Vous êtes le bienvenu,
+digne seigneur, autant que peuvent l'exprimer mes paroles;
+et vous l'éprouverez dans tout ce que je pourrai
+faire pour vous.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je vous rends grâces, belle dame.--Eh quoi!
+les hommes sont-ils insensés? La nature leur aura donné
+des yeux pour voir l'arche voûtée des cieux et les richesses
+de la terre et des mers, pour distinguer les
+globes enflammés sur nos têtes, et les pierres semées
+sur les rivages; et avec des organes si précieux, nous
+ne pourrons pas faire la différence de la laideur et de la
+beauté!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--D'où vient votre étonnement?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Cela ne peut être la faute des yeux: des
+singes et des guenons placés entre deux créatures semblables
+bavarderaient de ce côté, et repousseraient l'autre
+par des grimaces. Ce n'est pas la faute du jugement:
+l'idiot devant cette beauté saurait faire son choix.
+Ce n'est pas la passion; car la laideur, mise à côté de
+cette beauté parfaite, exciterait le désir à vomir à vide
+au lieu de le pousser à se satisfaire.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Quelle est donc la cause....?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Le vice blasé, ce désir rassasié mais non
+satisfait (comme un vase plein et qui fuit), dévore d'abord
+l'agneau, et puis est avide de charogne.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Quelle est donc, digne seigneur, la cause
+de votre agitation? Êtes-vous bien?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Bien, merci, madame. <span class="stage2">(<i>A Pisanio</i>.)</span> Ami, je
+vous prie, ordonnez à mon serviteur de m'attendre là
+où je l'ai laissé: il est étranger et susceptible.</p>
+
+<p>PISANIO.--J'allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--La santé de mon seigneur continue-t-elle à
+être bonne? De grâce, dites-le-moi.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Bonne, madame.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Est-il disposé à la gaieté? J'espère qu'il
+l'est.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Excessivement gai: Rome n'a point d'étranger
+aussi jovial, aussi folâtre: on l'appelle le <i>joyeux
+Anglais</i>.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Lorsqu'il était ici, il était enclin à la mélancolie,
+et souvent sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Jamais je ne l'ai vu triste. Il y a un Français,
+son compagnon, un <i>monsieur</i> d'un rang éminent,
+qui aime fort à ce qu'il paraît une jeune Française restée
+dans son pays; il pousse de profonds soupirs, comme
+la flamme d'une fournaise; pendant que le joyeux Anglais
+(votre époux, veux-je dire) rit aux éclats et s'écrie:
+«Comment mes côtes y résisteront-elles, lorsqu'on
+songe que l'homme, qui sait par l'histoire, par tous les
+récits, par sa propre expérience, ce qu'est la femme et
+ce qu'il lui est impossible de ne pas être, va languir en
+livrant ses heures de liberté à un esclavage volontaire!»</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Est-ce que mon époux dit cela?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Oui, madame, en riant jusqu'aux larmes.
+C'est un amusement que de se trouver là, et de le voir
+se moquer du Français. Mais le ciel sait qu'il est des
+hommes qui sont bien blâmables.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Ce n'est pas lui, j'espère?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Lui? Non. Cependant il devrait recevoir
+avec plus de reconnaissance les bontés du ciel envers
+lui: il y a en lui et en vous,--que je regarde comme
+son bien au-dessus de toutes les richesses;--oui, il y a
+pour moi des motifs d'admirer et en même temps de
+plaindre.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Et qui plaignez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Deux créatures du fond du coeur.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Suis-je une des deux, seigneur? Vous me
+regardez; quel ravage discernez-vous en moi qui mérite
+votre pitié?</p>
+
+<p>IACHIMO.--C'est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux
+et se plaire dans un cachot auprès d'une chandelle!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous prie, seigneur, énoncez plus clairement
+vos réponses à mes questions? Pourquoi me
+plaignez-vous?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Parce que d'autres, j'allais le dire, jouissent
+de votre...; mais c'est l'office des dieux d'en tirer vengeance,
+et ce n'est pas le mien de parler.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Vous paraissez savoir quelque chose qui
+me concerne ou qui m'intéresse. Je vous prie, parlez:
+puisque soupçonner que les choses vont mal fait souvent
+plus souffrir que la certitude qu'il en est ainsi; les
+faits certains sont au-dessus des remèdes, ou bien connus
+à temps on peut y appliquer le remède. Ah! découvrez-moi
+ce secret qui vous pousse à parler et que vous retenez.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Si j'avais cette joue pour y reposer mes lèvres;
+cette main dont le toucher, le seul toucher devrait
+forcer un homme au serment de fidélité; si je possédais
+cet objet qui captive les regards errants de mes yeux et
+les tient attachés sur lui seul; irais-je souiller ma bouche,
+comme un réprouvé, sur des lèvres aussi publiques
+que les degrés qui conduisent au Capitole; presserais-je
+de mes mains des mains flétries par le travail, et plus
+encore par des parjures journaliers; si j'allais fixer mes
+regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes
+comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un
+suif fétide, ne serait-il pas bien juste que tous les fléaux
+de l'enfer punissent une fois une telle trahison?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Mon seigneur, je le crains, a oublié la Bretagne.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Et lui-même. Ce n'est pas mon penchant
+qui me porte à vous éclairer, à révéler la bassesse de son
+changement, ce sont vos grâces qui, du fond de ma conscience
+muette, attirent malgré moi sur mes lèvres cet
+aveu.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je ne veux pas en entendre davantage.</p>
+
+<p>IACHIMO.--O chère âme, votre sort touche mon coeur
+d'une pitié qui me fait mal. Une princesse aussi belle et
+née dans la puissance, qui doublerait la grandeur du
+plus grand roi, être ainsi associée avec de viles créatures
+louées avec l'argent même que fournissent vos coffres;
+avec d'infâmes aventurières, qui, pour de l'or, jouent
+avec tous les maux dont la corruption souille la nature;
+pestes contagieuses, qui pourraient empoisonner
+le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta n'était
+pas reine, et vous dégénérez de votre illustre origine.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Me venger! et comment me venger? Si ce
+récit est vrai, car je porte un coeur qui doit craindre de
+se laisser trop vite abuser par mes deux oreilles; si ce
+récit est vrai, comment pourrais-je me venger?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale
+de Diane entre des draps glacés, tandis qu'il se livre à
+de capricieuses prostituées, au mépris de votre personne,
+aux dépens de votre bourse? Vengez-vous. Je me
+consacre à votre bon plaisir. Amant plus noble que ce
+déserteur de votre lit, je resterai fidèle à votre tendresse,
+toujours discret et toujours constant.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Holà! Pisanio!</p>
+
+<p>IACHIMO.--Souffrez que je jure sur vos lèvres mon dévouement.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Va-t'en!--J'en veux à mes oreilles de t'avoir
+écouté si longtemps. Si tu avais de l'honneur, tu
+m'aurais fait ce récit par vertu, et non pour la fin que tu
+te proposes, aussi basse qu'étrange! Tu outrages un
+gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu
+l'es de l'honneur, et tu tentes de séduire ici une femme
+qui te méprise comme le démon. Holà! Pisanio!... Le
+roi mon père sera instruit de ton audace; s'il trouve
+bon qu'un étranger téméraire marchande à sa cour
+comme dans une mauvaise maison de Rome, et nous
+dévoile ses brutales pensées, il a une cour dont il ne
+se soucie guère, et une fille qu'il estime bien peu. Holà!
+Pisanio!</p>
+
+<p>IACHIMO.--O heureux Léonatus! je puis bien le dire, la
+confiance que ta dame a en toi mérite bien la tienne, et
+ta parfaite vertu mérite bien aussi sa tranquille confiance!
+Vivez longtemps heureuse, vous la dame du plus
+digne chevalier dont jamais se soit vanté un pays; vous,
+sa maîtresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi
+mon pardon; je n'ai parlé ainsi que pour
+éprouver si votre fidélité était bien enracinée; je vais
+rendre votre époux ce qu'il est déjà, l'homme le plus
+aimable et le plus fidèle; il possède la charmante sorcellerie
+de charmer toutes les sociétés; la moitié du
+coeur de tous les hommes est à lui.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Vous réparez vos fautes.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Il est assis au milieu des hommes comme
+un dieu descendu du ciel, il est paré d'une sorte d'honneur
+qui surpasse sa beauté mortelle; ne soyez pas
+offensée, auguste princesse, si j'ai osé éprouver quel
+accueil vous feriez à un faux rapport. Il n'a servi qu'à
+confirmer honorablement votre bon jugement dans le
+choix que vous avez fait d'un époux si rare, que vous
+saviez ne pouvoir faillir. C'est l'amitié que j'ai pour lui
+qui m'a porté à vous éprouver; mais les dieux vous ont
+formée différente de toutes les autres femmes, exempte
+de faiblesse; je vous prie, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Tout est réparé, seigneur. Disposez de mon
+pouvoir dans cette cour.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Recevez mes humbles actions de grâces.--J'avais
+presque oublié de faire à Votre Altesse une petite
+prière, et qui pourtant est importante, car elle intéresse
+votre époux; plusieurs amis et moi avons part aussi à
+cette affaire.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous prie, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Une douzaine de nos Romains et votre époux
+(la meilleure plume de notre aile), nous avons tous contribué
+pour une somme destinée à acheter un présent
+pour l'empereur; agent des autres, j'en ai fait l'emplette
+en France. C'est de la vaisselle d'un rare dessin, et des
+bijoux d'une forme exquise et riche; leur valeur est considérable;
+étranger comme je suis, je serais désireux de
+les voir en lieu sûr; vous plairait-il de les prendre sous
+votre protection?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Volontiers, et j'engage mon honneur à leur
+sûreté, puisque mon seigneur y est intéressé; je veux les
+garder dans ma chambre à coucher.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Ils sont renfermés dans un coffre escorté
+par mes gens. Je prendrai la liberté de vous les envoyer,
+seulement pour cette nuit. Demain je dois me rembarquer.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Oh! non, non.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Il le faut, daignez me le permettre, ou je
+manquerais à ma parole en différant mon retour. J'ai
+traversé les mers en venant de France, pour tenir ma
+promesse de voir Votre Altesse.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous remercie de votre peine; mais vous
+ne partirez pas dès demain?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez
+saluer votre époux dans une lettre, je vous supplie, écrivez-la
+ce soir; j'ai déjà passé le terme marqué pour mon
+séjour, et le temps presse pour offrir notre présent.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--J'écrirai; envoyez-moi votre coffre, il sera
+gardé avec soin et fidèlement rendu. Vous êtes le bienvenu.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une cour devant le palais de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN <i>avec</i> DEUX SEIGNEURS.</p>
+
+<br>
+<p>CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant joué de malheur?
+Je frise le but<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, et puis je me vois rouler au loin! J'avais
+sur le coup cent livres de pari, et il faudra encore qu'un
+impertinent faquin vienne m'entreprendre pour avoir
+juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que
+je ne fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><i>I kissed the jack</i>, cochonnet, but.</blockquote>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagné à cela? Vous lui
+avez cassé la tête avec votre boule.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--S'il n'eût pas eu plus de cervelle
+que celui qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait
+pas resté.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de
+jurer, il n'appartient pas à aucun des spectateurs de
+venir interrompre<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> ses jurements, je crois?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (<span class="stage2"><i>à part</i></span>) ni de leur
+couper les oreilles<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Ce chien de bâtard!--Moi! lui donner satisfaction?
+Que n'est-il quelqu'un de mon rang!</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Il serait au rang des fous<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> <i>To curtail his oath</i>, mot à mot, couper la queue à ses
+jurements, les mutiler.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b>: L'autre répond: Ni de leur couper les oreilles, <i>nor crop the
+ears of them</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> Jeu de mots sur <i>rank</i>, rang et rance; le second seigneur
+répond: Sentir le fou.</blockquote>
+
+<p>CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant.
+Peste soit de la grandeur! je voudrais n'être pas noble
+comme je suis. On n'ose pas se battre avec moi, à cause
+de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois s'en
+donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j'aille et
+vienne comme un coq dont on ne peut trouver le
+pair.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Vous êtes à la fois un coq et
+un chapon, et vous chantez, coq, avec votre crête.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Vous dites?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que
+Votre Altesse se mesure avec le premier venu qu'il lui
+aura plu d'insulter.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que
+j'offense mes inférieurs.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu'à Votre
+Altesse.</p>
+
+<p>CLOTEN.--C'est ce que je dis.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un
+étranger qui est arrivé ce soir à la cour?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Un étranger! et je n'en sais rien!</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Ah! tu es toi-même un
+étrange sot<a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et tu n'en sais rien non plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b> Jeu de mots sur <i>strange</i>, étrange et étranger.</blockquote>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arrivé; on
+le croit un des amis de Léonatus.</p>
+
+<p>CLOTEN.--De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami
+en est un autre, quel qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrivée
+de cet étranger?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je
+sans déroger?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez déroger, seigneur.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Cela ne m'est pas aisé, je crois.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Vous êtes un imbécile
+avoué: et tout ce qui vient de vous étant d'un imbécile,
+ne vous fait pas déroger.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai
+perdu aujourd'hui aux boules, je le regagnerai le soir
+avec lui. Venez, allons.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. <span class="stage2">(<i>Cloten sort
+avec le premier seigneur</i>.)</span>--Comment une diablesse aussi
+rusée a-t-elle pu mettre au monde cet âne? Une femme
+qui renverse tout avec sa tête; et voilà son fils à qui on
+ne ferait pas comprendre qu'en ôtant deux de vingt, il
+reste dix-huit.--Hélas! pauvre princesse, divine Imogène!
+que ne souffres-tu pas, entre un père que gouverne
+ta marâtre, une mère qui trame à tout moment
+des complots, et un amant plus odieux pour toi que
+l'horrible exil de ton cher époux;--plus odieux que cet
+horrible divorce qu'il désire!--Que le ciel soutienne les
+remparts de ta chère vertu; qu'il affermisse le temple
+de ta belle âme, afin que tu puisses un jour résister et
+posséder et ton époux banni et ce vaste royaume!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre à coucher, et dans un coin un coffre.</p>
+
+<p class="stage1">IMOGÈNE, <i>lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie</i>.</p>
+
+<br>
+<p>IMOGÈNE.--Qui est là? Est-ce vous, Hélène?</p>
+
+<p>HÉLÈNE.--Que désirez-vous, madame?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>HÉLÈNE.--Près de minuit, madame.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Alors j'ai lu trois heures; mes yeux sont
+fatigués.--Pliez le feuillet où j'en suis restée, et allez
+vous mettre au lit. N'emportez point le flambeau, laissez-le
+brûler: et si vous pouvez vous réveiller à quatre
+heures, appelez, je vous prie.--Le sommeil me gagne
+complètement. <span class="stage2">(<i>Hélène sort</i>.)</span> Dieux, je me mets sous votre
+garde: protégez-moi, je vous en supplie, contre les fées
+et les esprits malfaisants de la nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Imogène s'endort.)</p>
+
+<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>sortant du coffre</i></span>.--Les grillons chantent: les
+sens de l'homme, épuisés par le travail, se réparent
+dans le repos. Ainsi jadis notre Tarquin foulait doucement
+les joncs<a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> avant d'éveiller la chasteté qu'il viola.
+Cythérée, comme tu es belle dans ton lit! pur lis! plus
+blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te
+donner un baiser, un seul baiser! Rubis incomparable
+de ses lèvres, que vous le rendez précieux! C'est son
+haleine qui embaume ainsi l'appartement: la flamme
+du flambeau s'incline vers elle, et voudrait pénétrer sous
+ses paupières pour y voir les lumières qu'elles cachent
+maintenant sous leur rideau: globes d'un blanc mêlé
+d'azur, de l'azur même des cieux.--Mais mon projet est
+d'observer la chambre; je vais tout écrire.--Ici des tableaux.--Là
+une fenêtre.--Tels sont les ornements de
+son lit.--Les tapisseries, les personnages sont ainsi, et
+ainsi est le contenu du livre.--Mais quelques signes naturels
+observés sur son corps seraient un témoignage
+plus important que la description de dix mille meubles,
+et ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image
+de la mort, appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible
+comme un monument placé dans une chapelle. <span class="stage2">(<i>Prenant
+le bracelet d'Imogène</i>.)</span> Viens à moi, viens: tu es aussi aisé
+à défaire que le noeud gordien était serré.--Il est à moi,
+et ce bracelet sera un témoin extérieur aussi fort que la
+conscience à l'intérieur pour désespérer son époux.--Son
+sein gauche porte un signe à cinq rayons comme
+les gouttes de pourpre qui brillent dans le calice d'une
+primevère<a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Voilà une preuve plus forte que toutes celles
+que peuvent donner les lois. Ces signes cachés le forceront
+de croire que j'ai crocheté la serrure et ravi le trésor
+de son honneur. Que me faut-il de plus?--Qu'ai-je besoin
+d'écrire ce qui est écrit, imprimé dans ma mémoire?
+<span class="stage2">(<i>Prenant le livre</i>.)</span>--Elle a lu bien tard l'histoire de Térée;
+la feuille est pliée à l'endroit où Philomèle se rendit.--J'en
+ai assez: rentrons dans ce coffre et refermons-en le
+ressort.--Vite, hâtez-vous, dragons de la nuit: que l'aurore
+vienne ouvrir l'oeil du corbeau.--Je vis dans la
+crainte; l'enfer est ici pour moi, quoiqu'un ange céleste
+y repose. <span class="stage2">(<i>L'horloge sonne.</i>)</span> Une, deux, trois: il est temps,
+il est temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b> On étendait des joncs sur le parquet des appartements, comme
+nous y mettons aujourd'hui des tapis.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> Shakspeare avait observé la nature, mais il ne la peint pas ici
+exactement: ces gouttes de la primevère sont jaunes et non
+pourpres.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Il rentre dans le coffre; la scène se ferme.)</p>
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une antichambre dans l'appartement d'Imogène.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN ET <i>les</i> DEUX SEIGNEURS.</p>
+
+<br>
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Votre Altesse est l'homme le plus
+patient dans la perte, le joueur le plus froid qui ait
+jamais retourné un as.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Il n'y a pas d'homme que la perte ne rende
+froid.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mais tout le monde ne montre pas
+une patience aussi noble que Votre Altesse: vous êtes
+très-ardent, très-emporté lorsque vous gagnez.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Le gain donne du courage à tout le monde.
+Ah! si je pouvais gagner cette entêtée d'Imogène, je
+serais assez riche. Le matin approche, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il est jour, seigneur.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Je voudrais bien voir arriver ces musiciens.
+On me conseille de lui donner de la musique le matin;
+on m'a dit que cela pénétrerait. <span class="stage2">(<i>Les musiciens entrent.</i>)</span>
+Venez, accordez vos instruments; si vous pouvez la pénétrer
+avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous essayerons
+aussi notre langue; si rien ne réussit, qu'elle reste
+ce qu'elle est; mais jamais je ne la céderai.--Imaginez
+d'abord quelque chose de piquant et d'exquis, exécutez
+ensuite un air d'une merveilleuse douceur, accompagné
+d'admirables et éloquentes paroles; et puis laissons-la à
+ses réflexions.</p>
+
+<p class="stage1">(Les musiciens chantent et s'accompagnent.)</p>
+
+<h4>AIR.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Écoute, écoute, l'alouette chante à la porte des cieux.</p>
+<p>Et Phébus va se lever</p>
+<p>Pour abreuver ses coursiers à cette source qui repose dans le calice des fleurs;</p>
+<p>Les marguerites clignotantes</p>
+<p>Commencent à entr'ouvrir leurs yeux d'or.</p>
+<p>Éveille-toi, ma douce maîtresse,</p>
+<p>Avec toutes ces choses jolies;</p>
+<p>Lève-toi, lève-toi.</p>
+</div></div>
+
+<p>CLOTEN, <span class="stage2"><i>aux musiciens</i></span>.--En voilà assez. Laissez-nous.--Si
+ceci pénètre, je ferai grand cas de votre musique,
+sinon alors c'est un vice de son oreille que ni les crins de
+cheval<a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, ni les boyaux de chat, ni la voix de l'eunuque ne
+pourront jamais corriger.</p>
+
+<p class="stage1">(Les musiciens sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b> <i>Horse hair and cat's guts</i>, pour dire les crins de
+l'archet et les cordes des instruments.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(La reine et Cymbeline paraissent.)</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Voici le roi.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Je suis bien aise d'être resté debout si tard;
+cela fait que je suis levé de grand matin. En bon père,
+il ne peut qu'approuver l'hommage que je viens de rendre.--Salut
+à Votre Majesté et à ma noble mère.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Vous assiégez donc la porte de cette fille
+sévère? Ne paraîtra-t-elle point?</p>
+
+<p>CLOTEN.--J'ai attaqué son coeur par la musique; mais
+elle ne daigne pas y faire attention.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--L'exil de son amant est trop récent; elle
+ne l'a pas encore oublié; mais le temps effacera les
+traces de son souvenir, et alors elle est à vous.</p>
+
+<p>LA REINE.--Vous devez bien des remerciements au roi:
+il ne laisse échapper aucune occasion de vous faire valoir
+auprès de sa fille. Sachez vous-même mettre de la suite
+dans vos démarches auprès d'elle: apprenez à saisir
+l'occasion favorable; que ses refus augmentent vos empressements;
+que les devoirs que vous lui rendez paraissent
+une inspiration naturelle; obéissez-lui en toutes
+choses excepté lorsqu'elle vous ordonne de vous éloigner
+d'elle: sur ce seul article soyez insensible.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Insensible? Pas du tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Un messager entre.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Avec votre bon plaisir, seigneur, des
+ambassadeurs sont arrivés de Rome; l'un d'eux est Caïus-Lucius.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--C'est un digne Romain, quoiqu'il vienne
+cette fois dans des intentions hostiles, mais ce n'est pas
+sa faute. Je veux le recevoir avec les marques de distinction
+que je dois à celui qui l'envoie, et, quant à lui, nous
+devons nous souvenir de ses bontés passées envers nous.
+Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour à votre princesse,
+venez nous rejoindre; nous aurons besoin de
+vous employer auprès de ce Romain.--Venez, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Si elle est levée, je veux lui parler, si elle ne
+l'est pas, qu'elle dorme et rêve à son aise. <span class="stage2">(<i>Il frappe.</i>)</span>
+Holà! peut-on...? Je sais qu'elle est entourée de ses femmes.--Mais,
+si je leur dorais la main. C'est l'or qui
+achète l'entrée des portes. Oh! oui; fort souvent il corrompt
+jusqu'aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs
+biches dans les mains du braconnier; c'est l'or qui fait
+périr l'honnête homme et sauve le fripon; quelquefois
+aussi il fait pendre le fripon et l'honnête homme: que
+ne peut-il pas faire ou défaire? Je veux me faire un avocat
+d'une des femmes d'Imogène; car je n'entends pas
+encore moi-même l'affaire.--Avec votre permission.</p>
+
+<p class="stage1">(Il frappe encore.)</p>
+
+<p>UNE SUIVANTE.--Qui est là?--Qui frappe?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Un gentilhomme.</p>
+
+<p>LA SUIVANTE.--N'est-ce que cela?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Et le fils d'une noble dame.</p>
+
+<p>LA SUIVANTE, <span class="stage2"><i>ouvrant la porte</i></span>.--Bien des gens, dont les
+tailleurs coûtent aussi cher que le vôtre, ne pourraient
+pas se vanter de la même chose.--Que désire Votre
+Altesse?</p>
+
+<p>CLOTEN.--La personne de votre maîtresse;--est-elle
+prête?</p>
+
+<p>LA SUIVANTE.--Oui, à garder sa chambre.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Cette bourse est à vous: vendez-moi une
+bonne réputation.</p>
+
+<p>LA SUIVANTE.--Comment, ma bonne réputation? ou
+s'agit-il de dire ce que je croirai être du bien de vous?--La
+princesse....</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Imogène.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi
+prendre votre douce main.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup
+trop de peine pour ne recueillir que des refus; les remerciements
+que vous aurez de moi, c'est de m'entendre
+dire que je suis très-avare de remerciements et que je
+n'en ai pas de reste pour vous.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela
+aurait fait le même effet sur moi; mais si vous vous
+obstinez à jurer toujours, votre récompense sera toujours
+de voir que je n'y fais pas la moindre attention.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Ce n'est pas là une réponse.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais
+que mon silence ne vous autorisât à dire que je cède.
+Laissez-moi en paix, je vous prie.--A ne vous rien
+cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à toutes vos
+plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration
+devrait apprendre la discrétion quand on la lui
+enseigne.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait
+un péché; je n'en ferai rien.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Les sots ne sont pas des fous.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez
+patient et je ne serai plus folle; alors nous serons guéris
+tous les deux.--Je suis fâchée, seigneur, que vous me
+forciez d'oublier les manières d'une femme bien élevée,
+en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes,
+apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que
+je vous déclare, au nom de la vérité, que je ne me soucie
+pas de vous, et suis si près de manquer de charité que je
+vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais mieux aimé
+que vous l'eussiez senti que de me le faire dire.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Vous manquez à l'obéissance que vous devez
+à votre père; car l'engagement dont vous prétendez être
+liée avec ce misérable élevé par charité, nourri de plats
+froids et des restes de la cour, n'est pas un engagement;
+non, ce n'en est pas un. Il peut être permis aux gens de
+basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?)
+d'enchaîner leurs âmes dans les noeuds qu'ils ont tissés
+eux-mêmes; il n'y a pour toute conséquence que des
+marmots et la misère. Mais vous êtes privée de cette
+liberté par l'importance de la couronne, et vous n'avez
+pas le droit d'en souiller le précieux éclat avec un vil
+esclave digne de porter la livrée et les vieux habits d'un
+maître;--avec un valet, et moins encore.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu
+n'étais que ce que tu es d'ailleurs, tu serais trop vil pour
+être le valet de Posthumus; tu serais assez honoré, et
+l'envie te trouverait trop heureux, si, pour récompenser
+tes vertus, on te nommait le valet du bourreau dans son
+royaume; tu serais haï pour être si bien traité.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Que la peste l'étouffe<a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b> <i>The south-fogrot him!</i></blockquote>
+
+<p>IMOGÈNE.--Il ne peut jamais éprouver de malheur plus
+affreux que celui d'être seulement nommé par toi.--Le
+plus grossier vêtement qui ait seulement couvert son
+corps est plus précieux pour moi que tous les cheveux
+de ta tête, fussent-ils changés en autant d'hommes te
+ressemblant.--<span class="stage2">(<i>Appelant</i>.)</span> Pisanio!</p>
+
+<p>CLOTEN.--Son vêtement! Eh bien! que le diable!...</p>
+
+<p class="stage1">(Pisanio paraît.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Pisanio, allez promptement trouver ma
+suivante Dorothée.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Son vêtement!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je suis obsédée par un insensé; sa présence
+m'effraye et m'irrite encore plus.--Allez, je vous prie, et
+ordonnez à ma suivante de chercher un bracelet qui, par
+malheur, a glissé de mon bras. Il vient de votre maître;
+et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour toutes
+les richesses d'aucun roi de l'Europe. Je crois l'avoir vu
+ce matin; je suis certaine qu'il était à mon bras la nuit
+dernière: je l'ai baisé. J'espère qu'il n'est pas allé conter
+à mon seigneur que je donne des baisers à un autre
+objet que lui.</p>
+
+<p>PISANIO.--Il ne peut pas être perdu.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je l'espère; allez, et cherchez-le.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Vous m'avez outragé...--Le plus grossier
+vêtement!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Oui, je l'ai dit, seigneur; si vous voulez
+m'en faire un crime, appelez des témoins.</p>
+
+<p>CLOTEN.--J'en informerai votre père.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Votre mère aussi, elle est pleine de bonté
+pour moi, et j'espère qu'elle l'interprétera au pire. Je
+vous laisse, seigneur, à tout votre mécontentement.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Je me vengerai.--Son plus grossier vêtement!--Fort
+bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.--Appartement de la maison de Philario.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> POSTHUMUS et PHILARIO.</p>
+
+<br>
+<p>POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais
+être sûr de fléchir le roi comme je suis certain que
+l'honneur d'Imogène restera inviolable.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour fléchir
+le roi?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux révolutions
+des temps; de trembler pendant cet hiver, en
+souhaitant de voir renaître des jours plus chauds. Cette
+espérance que trouble la crainte est la stérile reconnaissance
+dont je paye votre amitié; si elle m'abandonne, il
+faudra que je meure votre débiteur.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Vos vertus et votre société acquittent avec
+usure tout ce que je puis faire pour vous.--Maintenant
+votre roi a reçu des nouvelles du grand Auguste; Caïus-Lucius
+remplira sa commission de point en point, et je
+pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages,
+avant de revoir nos Romains, dont le souvenir est
+encore tout frais dans la douleur de ses peuples.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'État, et
+qu'il n'est pas probable que je le devienne jamais, je
+pense que ceci finira par une guerre. Vous entendrez dire
+que les légions qui sont aujourd'hui dans les Gaules sont
+descendues dans notre courageuse Bretagne avant d'apprendre
+la nouvelle qu'elle ait payé un denier du même
+tribut. Nos peuples sont mieux disciplinés qu'au temps
+où César souriait de leur inexpérience, tout en trouvant
+que leur valeur méritait qu'il fronçât les sourcils. Aujourd'hui
+la discipline est alliée au courage; ceux qui
+en feront l'épreuve connaîtront que les Bretons sont un
+peuple qui se perfectionne dans ce monde.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Iachimo.)</p>
+
+<p>PHILARIO.--Eh! voilà Iachimo.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont porté
+sur terre, et les vents de tous les coins des cieux ont
+caressé vos voiles pour presser la course de votre vaisseau.</p>
+
+<p>PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--J'espère que la brièveté de la réponse
+qu'on vous a faite est la cause de la célérité de votre
+retour.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Votre épouse est une des plus belles femmes
+que j'aie jamais vues.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Et en même temps la plus vertueuse, ou
+que sa beauté aille briller à une fenêtre pour attirer les
+coeurs perfides et les tromper elle-même.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Voici des lettres pour vous.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espère?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Cela est vraisemblable.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne
+pendant que vous y étiez.</p>
+
+<p>IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'était pas encore
+arrivé.</p>
+
+<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>après avoir lu la lettre</i></span>.--Jusqu'ici tout est
+bien.--Le diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le
+trouvez-vous point trop terne, pour le porter dans vos
+jours de parure?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la
+valeur en or.--Je ferais de grand coeur un voyage deux
+fois plus loin, pour passer encore une nuit aussi délicieusement
+courte que celle dont j'ai joui en Bretagne;
+car le diamant est gagné.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour céder.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre épouse est si facile.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de
+votre perte. Vous vous souvenez, j'espère, que nous ne
+devons plus rester amis.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous
+tenez nos conventions. Si je ne vous rapportais pas une
+connaissance approfondie de votre épouse, j'avoue que
+notre contestation devait aller plus loin; mais je m'annonce
+ici comme un homme qui a gagné à la fois son
+honneur et votre bague; et je n'ai fait d'outrage ni à
+elle ni à vous, n'ayant agi que d'après votre volonté à
+tous deux.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous êtes
+entré dans sa couche, ma main et ma bague sont à vous,
+sinon, après l'indigne opinion que vous avez conçue de
+sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée ou
+moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître,
+pour le premier qui les trouvera.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Mes preuves étant aussi près de l'évidence
+que je vais vous le faire voir, seigneur, elles doivent
+d'abord vous persuader; je suis prêt à les confirmer par
+serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en dispensiez
+quand vous trouverez vous-même que vous n'en
+avez pas besoin.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Poursuivez.</p>
+
+<p>IACHIMO.--D'abord, sa chambre à coucher, où j'avoue
+que je n'ai point dormi en me voyant maître de ce qui
+méritait bien qu'on veillât; elle est tendue d'une tapisserie
+soie et argent; c'est l'histoire de la superbe Cléopâtre
+lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le
+Cydnus au-dessus de ses rives enflé d'orgueil ou du poids
+de mille vaisseaux. Cet ouvrage est à la fois si bien fini
+et si riche, que le travail et le prix de la matière s'y
+disputent l'avantage: je me suis demandé comment il
+pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite;
+les personnages semblent vivants.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir
+entendu dire ici par moi ou par quelque autre.</p>
+
+<p>IACHIMO.--D'autres détails vous prouveront ce que je
+sais.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré!</p>
+
+<p>IACHIMO.--La cheminée est au midi de la chambre, le
+manteau de la cheminée représente la chaste Diane au
+bain: jamais je ne vis statue si prête à parler, le sculpteur
+fut une autre nature; dans sa création muette, il
+l'a surpassée, au mouvement et à la respiration près.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore
+avoir apprise par quelque récit, car ce morceau est
+renommé.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est décoré de
+chérubins d'or; les chenets, que j'oubliais, sont deux
+amours d'argent, au regard malin, se tenant sur un
+pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que
+vous ayez vu tous ces objets, et j'admire votre mémoire;
+mais la description de ce que contient sa chambre ne
+vous fait pas gagner la gageure.</p>
+
+<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>tirant le bracelet</i></span>.--Eh bien! pâlissez si vous
+en êtes capable; je ne veux que vous montrer ce bijou:
+voyez, et maintenant tout est fini. Il faut qu'il se marie à
+votre diamant que voilà, et je les garderai l'un et l'autre.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore
+une fois. Est-ce bien celui que je lui laissai en partant?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Le même, seigneur, et j'en remercie votre
+épouse. Elle l'ôta de son bras; je la vois encore; la
+grâce de l'action enchérit sur son présent et me le rendit
+plus précieux; en me le donnant, elle me dit qu'elle
+y tenait naguère.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Peut-être elle l'aura détaché pour me
+l'envoyer.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa
+lettre?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi
+cette bague <span class="stage2">(<i>il lui donne la bague</i>)</span>; sa vue me donne la
+mort. C'est un basilic pour mes yeux! que l'honneur ne
+se trouve jamais où est la beauté, la vérité où est la vraisemblance,
+l'amour où se trouve un autre homme! Que
+les serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui
+les ont reçus, qu'elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu,
+qui n'est que néant; ô perfidie au delà de toute mesure!</p>
+
+<p>PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre
+diamant, il n'est pas encore gagné. Il est probable
+qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui sait, s'il ne lui a pas
+été dérobé par quelqu'une de ses suivantes que l'on aura
+corrompue.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se
+l'est procuré ainsi: <span class="stage2">(<i>à Iachimo</i>)</span> allons, rendez-moi ma
+bague.--Donnez-moi une preuve plus convaincante,
+quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car ceci
+a été volé.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes
+mains.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter:
+c'est vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je
+suis sûr qu'elle n'a pu le perdre; ses suivantes ont toutes
+prêté serment et sont des femmes d'honneur;--elles
+l'auraient volé, elles! elles se seraient laissé corrompre,
+et cela par un étranger! Non, elle s'est livrée à lui. <span class="stage2">(<i>Montrant
+le bracelet</i>.)</span> Voilà la preuve de son déshonneur,
+c'est à ce prix qu'elle a acheté le nom de prostituée. <span class="stage2">(<i>A
+Iachimo</i>.)</span> Tenez, prenez votre salaire, et que tous les
+démons de l'enfer se partagent entre elle et vous!</p>
+
+<p>PHILARIO.--Seigneur, modérez-vous; ce n'est point
+encore là une preuve assez forte pour convaincre un
+homme bien persuadé de...</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donnée
+à lui.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant:
+au-dessous de son sein, qui mérite bien qu'on le
+presse amoureusement, est un signe tout fier de cette
+charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai baisé; et quoique
+rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon
+ardeur. Vous rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le
+sein?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant à me convaincre
+d'une autre tache, la plus vaste que puisse contenir
+l'enfer,--quand elle y serait toute seule...</p>
+
+<p>IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Épargnez-moi votre arithmétique; ne
+comptez point vos triomphes; un seul ou un million,
+qu'importe.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je vais le jurer.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous
+n'avez pas fait ce que vous dites, vous mentez; et je vous
+tue si vous osez nier que vous m'ayez déshonoré.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je ne nierai rien.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en
+pièces! J'irai, et je le ferai en présence de la cour et sous
+les yeux de son père.--Je ferai quelque chose...</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PHILARIO.--Il est emporté au delà des bornes de la
+raison. Vous avez gagné. Suivons-le, pour détourner la
+fureur dont il est transporté en ce moment contre lui-même.</p>
+
+<p>IACHIMO.--De tout mon coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.--Un autre appartement dans la même maison.</p>
+
+<p class="stage1">POSTHUMUS <i>seul</i>.</p>
+
+<br>
+<p>POSTHUMUS.--L'homme ne pourrait-il trouver un
+moyen d'être sans que la femme fût de moitié dans
+l'oeuvre; nous sommes tous bâtards; et ce respectable
+mortel, que je nommais mon père, était je ne sais où
+lorsque je fus formé? Un faussaire me fabriqua et fit de
+moi une pièce fausse. Cependant ma mère semblait la
+Diane de son temps, comme ma femme est la merveille
+du sien.--Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait
+un frein à mes légitimes ardeurs; elle implorait ma
+réserve avec une rougeur si pudique, que sa vue seule
+eût réchauffé le vieux Saturne. Je la croyais chaste
+comme la neige qui n'a point encore senti l'atteinte du
+soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en
+une heure! N'est-ce pas? Peut-être en moins de temps,
+dès l'abord? Peut-être n'a-t-il pas eu la peine de parler;
+et tel qu'un sanglier allemand parvenu au terme de sa
+croissance, il n'a fait que crier: Ho! et s'est satisfait. Il
+n'aura trouvé aucune résistance; pas même celle qu'il
+attendait pour jouir de ce qu'elle devait garder de toute
+atteinte. Si je pouvais découvrir en moi ce qui appartient
+à la femme! car l'homme n'a point en lui de penchant
+pour le vice qu'il ne vienne de la femme. Est-ce le
+mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme;
+quelque flatterie? elle est d'elle; quelque perfidie? c'est
+encore d'elle; volupté, mauvaises pensées, d'elle, d'elle;
+vengeance, d'elle; ambition, cupidité, orgueil, dédain,
+caprices, médisance, inconstance, enfin tous les vices
+qui ont un nom et que l'enfer connaît, viennent de la
+femme en tout ou en partie; mais plutôt en tout. Elles
+ne sont pas même constantes dans un vice; elles en
+changent sans cesse, quittant toujours un vice, ne fût-il
+vieux que d'une minute, pour un vice la moitié plus
+nouveau. Je veux écrire contre elles; je les déteste, je les
+maudis. Oh! il est plus adroit à une véritable haine de
+prier le ciel d'accomplir leur volonté; les diables eux-mêmes
+ne peuvent les mieux tourmenter.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Grande-Bretagne.--Une salle d'apparat dans le palais
+de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et <i>les seigneurs
+de la cour</i>.<br> CAIUS-LUCIUS <i>et sa suite entrent du
+côté opposé</i>.</p>
+
+<br>
+<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>à Lucius</i></span>.--Parle maintenant: que demande
+César Auguste?</p>
+
+<p>LUCIUS.--Lorsque Jules César, dont la mémoire vit
+encore aux yeux des hommes, et qui servira éternellement
+de thème aux langues pour raconter, et aux oreilles
+pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu'il la conquit,
+Cassibelan<a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, ton oncle, aussi célèbre par les éloges
+qu'il reçut de César que par les exploits qui les méritèrent,
+se soumit, lui et ses successeurs, à payer à Rome
+un tribut annuel de trois mille pièces d'or: ce tribut, tu
+as dernièrement négligé de le payer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b> Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même
+fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.</blockquote>
+
+<p>LA REINE.--Et pour anéantir ce prodige, il en sera
+toujours de même.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Il passera bien des Césars avant qu'il revienne
+un autre Jules. La Bretagne forme à elle seule un
+monde, et nous ne voulons rien payer pour le droit de
+porter nos nez au milieu du visage.</p>
+
+<p>LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors
+pour nous ravir notre bien, nous l'avons aujourd'hui
+pour le reprendre. Souvenez-vous, seigneur, des rois
+vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples de
+notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée
+de rocs inaccessibles, ceinte d'écueils et de mers menaçantes,
+qui ne porteront jamais les vaisseaux de vos
+ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la cime des mâts.
+César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n'est
+pas ici qu'il exécuta sa bravade: <i>Je suis venu, j'ai vu, j'ai
+vaincu</i>. Il connut pour la première fois la honte; il se vit
+repoussé de nos côtes et deux fois battu; ses vaisseaux,
+pauvres novices, jouets de nos terribles mers, ballottés
+sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se brisaient
+de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre
+Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse
+fortune! de s'emparer de l'épée de César, fit briller
+la ville de Lud<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> de feux d'allégresse, et enfla de courage
+le coeur des Bretons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b> Londres.</blockquote>
+
+<p>CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut à payer.
+Notre royaume est plus puissant qu'il ne l'était alors; et,
+comme je l'ai dit, il n'y a plus de pareils Césars; d'autres
+pourront avoir le nez crochu, mais le bras aussi
+droit, personne.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mère.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent
+serrer aussi fort que Cassibelan: je ne dis pas que
+je sois de ce nombre, moi: mais j'ai aussi un bras.--Vraiment,
+un tribut? Et pourquoi payerions-nous un
+tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture,
+ou mettre la lune dans sa poche, alors nous lui
+payerons un tribut pour revoir la lumière: autrement,
+seigneur, ne parlons plus de tribut, je vous en prie.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes
+Romains eussent extorqué de nous ce tribut, nous
+étions libres. L'ambition de César, qui s'enflait sans
+cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de
+l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le
+secouer est le devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous
+nous vantons d'être. Nous disons donc que nous eûmes
+pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos lois: l'épée
+de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur
+vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorité
+que nous tenons en main, quoique Rome s'en
+irrite. Oui: Mulmutius fut le premier des Bretons qui
+ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se
+nomma roi.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Je suis fâché, Cymbeline, d'avoir à te déclarer
+pour ennemi César Auguste, qui compte plus de rois à
+ses ordres que tu n'as d'officiers à ta cour. Au nom de César,
+je t'annonce la guerre et la ruine: prévois un orage
+auquel rien ne pourra résister. Après ce défi, je te remercie
+en mon propre nom.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tu es le bienvenu, Caïus, ton César m'a
+fait chevalier; j'ai passé près de lui une grande partie
+de ma jeunesse; j'ai recueilli près de lui cet honneur
+qu'il cherche aujourd'hui à me ravir; je suis contraint
+de le défendre à toute extrémité.--Je suis bien informé
+que les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir
+leurs franchises, sont maintenant en armes. Si, dans cet
+exemple, les Bretons ne lisaient pas leur devoir, ils se
+montreraient insensibles; c'est ce que César ne les trouvera
+pas.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Laissez parler les preuves.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Sa Majesté vous souhaite la bienvenue: passez
+gaiement avec nous un jour ou deux, ou plus encore.
+Après, si vous revenez nous chercher dans d'autres
+intentions, vous nous trouverez dans notre ceinture
+d'eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous; si
+vous échouez dans l'entreprise, nos corbeaux en feront
+meilleure chère à vos dépens, et tout finit là.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Comme vous dites, seigneur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Je connais les volontés de votre maître;
+lui, les miennes. Il ne me reste plus qu'à vous dire:
+soyez le bienvenu.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement dans le même palais.</p>
+
+<p class="stage1">PISANIO <i>entre, des lettres à la main</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PISANIO.--Quoi! d'adultère? Pourquoi ne me nommes-tu
+pas le monstre qui l'accuse? O Posthumus! ô mon
+maître! quel venin étranger s'est glissé dans ton oreille!
+Quel Italien perfide, le poison à la langue comme à la
+main<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, a triomphé de ta crédulité trop prompte!--Infidèle?
+Non, elle est victime de sa fidélité; et elle soutient
+plutôt comme une déesse que comme une épouse des
+assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon
+maître! ton âme devant la sienne est maintenant tombée
+aussi bas que l'était ta fortune. Qui? moi, que je la
+poignarde! <i>Au nom de l'affection, de la foi que je t'ai jurée,
+de mon dévouement à tes ordres</i>: Moi! elle! son sang! Si
+c'est là te rendre un service, que jamais on ne me tienne
+pour un homme à services. Quel air ai-je donc pour
+paraître dépouillé d'humanité au degré que supposerait
+cette action? <span class="stage2">(<i>Lisant</i>.)</span> <i>Obéis: la lettre que je t'envoie pour
+elle te fournira l'occasion de le faire par ses ordres</i>. Papier
+infernal, aussi noir que l'encre qui te couvre, matière
+insensible, es-tu complice de cet acte, en conservant à
+l'extérieur ta blancheur virginale?--La voici. <span class="stage2">(<i>Entre
+Imogène</i>.)</span> Je ne sais plus ce qui m'est commandé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b> Déjà les empoisonnements étaient fréquents en Italie.</blockquote>
+
+<p>IMOGÈNE.--Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>PISANIO.--Madame, voici une lettre de mon maître.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Qui? ton maître? C'est le mien, Léonatus.
+Oh! il serait bien savant, l'astronome qui connaîtrait les
+étoiles comme je connais ses caractères! le livre de
+l'avenir lui serait ouvert.--Dieux propices, faites que
+tout ce qui est contenu ici ne respire que l'amour, ne
+parle que de la santé de mon époux, de son contentement,--non
+pas pourtant de ce que nous sommes séparés
+l'un de l'autre; que plutôt cela l'afflige. Il est des chagrins
+salutaires; celui-là est du nombre; c'est un remède
+qui fortifie l'amour... Mais, à part cela, qu'il soit content.
+Bonne cire, permets... soyez bénies, vous abeilles,
+qui formez ces sceaux des secrets. (Les amants et les
+hommes liés par des pactes dangereux ne font pas les
+mêmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons;
+mais tu scelles aussi les tablettes de l'amour!... De bonnes
+nouvelles, grands dieux! <span class="stage2">(<i>Elle lit</i>.)</span></p>
+
+<p>«La justice et le courroux de votre père, s'il venait à
+me surprendre dans ses États, ne seront jamais si
+mortels pour moi que vous ne puissiez, ô la plus chérie
+des créatures, me ranimer d'un regard de vos yeux.
+Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford;
+suivez, sur cet avis, la marche que vous inspirera
+votre amour. Votre bonheur en tout est le voeu de celui
+qui reste fidèle à ses serments, et dont l'amour va
+croissant tous les jours.</p>
+
+<p>«LÉONATUS POSTHUMUS.»</p>
+
+<p>Oh! un cheval avec des ailes! L'entends-tu, Pisanio?
+Il est au havre de Milford. Lis et dis-moi à quelle distance
+c'est d'ici. Si un homme qui n'est appelé que par de
+minces affaires peut à l'aise y arriver en une semaine,
+ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidèle
+Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du désir de voir
+ton maître: oh! laisse-m'en rabattre! tu languis, mais
+non comme moi; tu languis aussi de le voir, mais plus
+faiblement... Oh! non, pas comme moi; car mon désir
+est au dessus, au-dessus... réponds et presse tes paroles:
+un confident d'amour doit les précipiter, les entasser
+dans l'oreille.--Combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux
+Milford? et sur la route tu me raconteras par quel bonheur
+le pays de Galles possède ce port.--Mais avant tout,
+comment nous dérober de ces lieux? Et puis l'espace de
+temps qui va s'écouler entre le départ et notre retour,
+comment l'excuser?... Mais d'abord comment sortir d'ici?
+pourquoi fait-on naître ou engendre-t-on des excuses?
+nous en parlerons plus tard. De grâce, réponds: combien
+de vingtaines de milles pourrons-nous parcourir
+dans une heure?</p>
+
+<p>PISANIO.--Une vingtaine, madame, entre deux soleils,
+c'est assez pour vous; (<span class="stage2"><i>à part</i></span>) et trop aussi!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Mais, ami, un malheureux qui irait à son
+supplice ne s'y traînerait pas si lentement. J'ai ouï parler
+de ces paris de courses où les chevaux étaient plus
+légers que le grain de sable qui glisse dans nos horloges;
+mais ce sont de vains propos.--Va, dis à ma suivante
+qu'elle feigne une indisposition, qu'elle dise vouloir se
+rendre auprès de son père; et prépare-moi à l'instant un
+habit de cheval aussi simple que celui que porterait la
+ménagère d'un franklin<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b> Homme libre, propriétaire; ni vilain, ni vassal.</blockquote>
+
+<p>PISANIO.--Madame, vous devriez considérer....</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vois la route qui est devant moi, Pisanio;
+et rien ici, ni là, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le
+reste est enveloppé d'un brouillard que je ne puis pénétrer.
+Hâtons-nous, je te prie; fais ce que je t'ordonne;
+nous n'avons plus rien à dire. Il ne s'agit plus que de la
+route qui mène à Milford.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Le pays de Galles.--Contrée montagneuse, avec une caverne.</p>
+
+<p class="stage1">BÉLARIUS <i>sort de la caverne avec</i> GUIDÉRIUS
+et ARVIRAGUS.</p>
+
+<br>
+<p>BÉLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe à la
+maison sous un toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous,
+jeunes gens! cette porte vous apprend à adorer le
+ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du matin.
+Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que
+des géants impies peuvent y passer avec leurs turbans,
+sans saluer le soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le
+rocher, mais nous ne sommes pas aussi ingrats envers
+toi que des gens d'une vie plus recherchée.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je te salue, ciel!</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Maintenant, à nos exercices de montagnes;
+montez cette colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je
+foulerai ces plaines, et lorsque de cette hauteur vous
+m'apercevrez petit comme un corbeau, remarquez bien
+que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous
+pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que
+je vous ai raconté des cours, des princes et des
+intrigues qui se trament à la guerre; c'est là que le service,
+quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est que
+lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que
+nous retirons du profit de toutes les choses que nous
+voyons. Et souvent, à notre consolation, nous trouverons
+que l'escarbot, avec ses ailes dans un étui<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, vit
+dans un poste plus sûr que l'aigle aux vastes ailes. Oh!
+la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui
+se passe à attendre des refus; elle est plus riche que celle
+qu'on passe à ne rien faire pour un petit enfant<a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, plus
+fière que celle de l'homme qui se carre dans un habit de
+soie qu'il n'a pas payé. Il reçoit le salut de celui qui lui
+fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barré. Ce
+n'est pas une vie comparable à la nôtre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b> Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans une
+espèce d'étui.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b> Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands héritiers,
+dont ils négligeaient l'éducation et dépensaient les revenus.</blockquote>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Vous parlez d'après votre expérience:
+nous, pauvres oiseaux sans plumes, nous n'avons encore
+jamais volé hors de la vue du nid, nous ignorons quel
+air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette vie
+est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse;
+elle vous semble plus douce, à vous qui en avez
+connu une plus dure; elle convient mieux à la pesanteur
+de votre âge, mais pour nous c'est une cellule d'ignorance,
+un voyage dans un lit, la prison d'un débiteur
+qui n'ose pas faire un pas hors des limites.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque
+nous serons vieux comme vous? Lorsque nous entendrons
+la pluie et les vents battre le triste Décembre,
+comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous,
+en discourant ensemble, les heures glacées? Nous n'avons
+rien vu; nous vivons à la façon des animaux; subtils
+comme le renard pour saisir notre proie, courageux
+comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons,
+notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons
+un choeur de notre cage, comme l'oiseau emprisonné,
+et nous chantons notre captivité avec l'accent de
+la liberté.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez
+seulement les usures de la capitale, et que vous en
+eussiez fait la dure expérience; si vous connaissiez les
+artifices de la cour, qu'il est aussi difficile de quitter qu'il
+l'est de s'y maintenir, où l'instant qui vous amène au
+faîte est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est
+si glissante que la crainte de choir est aussi funeste que
+la chute même! Si vous connaissiez les fatigues de la
+guerre, ce pénible métier qui semble chercher seulement
+le danger au nom de la réputation et de l'honneur, qui
+expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son
+tombeau une épitaphe calomnieuse, qu'un éloge des
+belles actions; hélas! combien de fois est-on puni d'avoir
+fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est forcé de sourire
+au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous
+raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon
+corps est couvert des marques des épées romaines, et
+ma réputation prenait rang jadis parmi les noms des
+plus célèbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et dès
+qu'on parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait guère
+à être cité; j'étais alors comme un arbre dont les rameaux
+sont courbés sous le poids des fruits; mais dans
+une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous
+voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et
+me dépouilla de mes fruits et même de mes feuilles, pour
+me laisser exposé nu aux injures de l'air.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Instabilité de la faveur!</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit
+souvent, que le crime de deux scélérats dont les faux
+serments prévalurent sur mon honneur sans tache. Ils
+jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les Romains.
+De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce
+rocher et ces bois ont été mon univers. J'y ai vécu dans
+une honnête liberté; j'y ai payé au ciel plus de pieux
+hommages que dans tout le cours précédent de ma vie.--Mais
+ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons
+gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier
+la proie sera le roi de la fête; il sera servi par les deux
+autres, et nous ne craindrons aucun de ces poisons qu'on
+rencontre dans des lieux de plus grande apparence. Je
+vous rejoindrai dans les vallons. <span class="stage2">(<i>Guidérius et Arviragus
+disparaissent</i>.)</span> Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles
+de la nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils
+sont les fils du roi, et Cymbeline ne songe guère qu'ils
+sont vivants. Ils se croient mes enfants, et quoique élevés
+si simplement dans l'obscurité de cette caverne où
+il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent
+la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions
+les plus simples et les plus vulgaires, la nature leur
+donne un air princier qui surpasse de bien loin tout
+l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'héritier de Cymbeline
+et de la Bretagne, que le roi son père nommait
+Guidérius, ô Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à
+trois pieds je raconte mes exploits à la guerre, toute son
+âme s'élance vers mon récit; lorsque je dis: «Ainsi
+tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon
+pied sur sa gorge,» alors son sang royal colore ses
+joues, il est en nage, il roidit ses muscles et se met en
+posture pour représenter l'action que je raconte. Et son
+jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une attitude
+semblable, anime, échauffe mon récit, et montre
+que son imagination va bien plus loin.--Écoutons: ils
+ont fait lever le gibier. O Cymbeline! le ciel et ma conscience
+savent que tu m'as injustement banni; en revanche,
+je t'ai volé ces deux enfants à l'âge de trois et de
+deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu
+m'avais dépouillé de mon héritage. Euriphile, tu fus
+leur nourrice! ils la prenaient pour leur mère, et chaque
+jour ils vont honorer son tombeau: et moi, Bélarius,
+qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur
+véritable père.--La chasse est en train.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Les environs du havre de Milford.</p>
+
+<p class="stage1">PISANIO et IMOGÈNE</p>
+
+<br>
+<p>IMOGÈNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus
+de cheval, que nous étions tout près du port. Le désir
+qu'avait ma mère de me voir pour la première fois n'était
+pas aussi violent que celui que j'éprouve.--Pisanio!
+mon ami, où est Posthumus!--A quoi penses-tu pour
+tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de
+ton coeur? Un visage en peinture qui te ressemblerait
+annoncerait un homme en proie à une perplexité au
+delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une
+expression moins effrayante, avant que le trouble gagne
+mes sens plus rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu
+cet écrit avec un regard aussi sinistre? S'il
+m'apporte des nouvelles agréables<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, annonce-les moi
+par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu'à garder
+cette expression. <span class="stage2">(<i>Elle prend la lettre</i>.)</span> L'écriture de
+mon mari! Cette détestable Italie, décriée par ses poisons,
+l'aura trompé; sans doute, il est dans quelque
+fâcheuse extrémité. Homme<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, parle; tes paroles peuvent
+adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b> <i>Summer's news</i>, nouvelles d'été, nouvelles de beau temps,
+bonnes nouvelles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b> <i>Man</i>. Les Espagnols disent aussi <i>hombre</i>, en
+s'adressant à un inférieur qu'on ne connaît pas; et, dans le style
+ordinaire. On dit en France: Hé! l'homme!</blockquote>
+
+<p>PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en
+moi un homme bien malheureux, bien méprisé par le
+sort!</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--«Ta maîtresse, Pisanio, s'est prostituée
+dans mon lit. Les preuves en reposent au fond de
+mon coeur sanglant. Je ne parle pas sur de faibles soupçons;
+mais d'après des preuves aussi fortes que ma
+douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance.
+Cette vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger
+pour moi. Si son manque de foi n'a pas corrompu la
+tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t'en fournirai
+l'occasion au port de Milford. Je lui écris de s'y rendre:
+arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner
+la preuve certaine que c'est fait, tu es l'agent
+de son déshonneur, et je te tiens pour aussi déloyal
+qu'elle.»</p>
+
+<p>PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce
+papier lui a déjà coupé la gorge; non, c'est la calomnie,
+dont le tranchant est plus aigu que le poignard; dont la
+langue a plus de venin que tous les serpents du Nil; sa
+voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du
+monde. Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette
+vipère empoisonne tout; elle se glisse jusque dans le
+secret des tombeaux.--Madame, comment vous trouvez-vous?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce
+d'y veiller les nuits en songeant à lui? d'y
+pleurer d'heure en heure? et si le sommeil saisit la
+nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve
+effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant:
+est-ce là être infidèle à sa couche? est-ce cela?</p>
+
+<p>PISANIO.--Hélas! vertueuse dame!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est
+témoin... Tu l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à
+mes yeux un misérable; aujourd'hui ton visage me semble
+assez agréable. Quelque geai<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'Italie, qui a eu le
+fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse, je
+suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche
+pour être suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux
+découdre, mettre en pièces. Oh! les serments des hommes
+sont des traîtres qui perdent les femmes! ton inconstance,
+ô mon époux, va faire croire que toute apparence
+vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au
+visage qui l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux
+femmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b> Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais
+par le fard.</blockquote>
+
+<p>PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les
+hommes fidèles et honnêtes furent crus perfides comme
+lui; les pleurs du fourbe Sinon décrièrent bien des larmes
+sincères et privèrent de pitié le véritable malheur. Ainsi,
+toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les
+hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront
+tenus pour traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens,
+Pisanio; sois fidèle, exécute les ordres de ton
+maître; et quand tu le reverras, raconte-lui un peu mon
+obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même,
+prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour.
+Ne crains rien; il n'y reste plus autre chose que le désespoir;
+ton maître n'y est plus, lui qui en était le trésor!
+Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être serais-tu
+brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu
+parais lâche.</p>
+
+<p>PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras
+pas ma main.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs
+pas de ta main, tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre
+le suicide une défense divine qui intimide mon faible
+bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque chose
+devant... attends, attends; je ne veux aucune défense,
+je suis prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y
+a-t-il là? les lettres de Posthumus fidèle toutes changées
+en parjures. Loin de moi, corruptrices de ma foi, vous
+ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc ainsi que de
+pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la
+malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la
+trahison, le traître en est puni par des maux plus grands
+encore. Et toi, Posthumus, qui as soulevé ma désobéissance
+contre le roi, et qui m'as fait repousser des princes
+mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était pas,
+de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et
+je m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu
+seras dégoûté de celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien
+alors mon souvenir tourmentera ta mémoire.--Je
+t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher.
+Où est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton
+maître, lorsque je désire la même chose.</p>
+
+<p>PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre
+d'exécuter cette action, je n'ai pas fermé l'oeil.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après.</p>
+
+<p>PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi
+m'avoir fait parcourir en vain tant de milles sous un
+faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage et la fatigue
+du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence
+aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon
+parti est pris. Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour
+détendre ton arc lorsque tu es en posture, et que la biche
+désignée est devant toi?</p>
+
+<p>PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste
+emploi, et, durant cet intervalle, j'ai cherché un expédient.
+Ma chère maîtresse, écoutez-moi avec patience.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me
+suis entendu nommer une prostituée; mon oreille, frappée
+à faux, ne peut plus recevoir ni blessure plus cruelle,
+ni baume qui guérisse celle-là. Parle.</p>
+
+<p>PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne
+retourneriez point sur vos pas.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici
+pour me tuer.</p>
+
+<p>PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête,
+mon expédient tournerait bien.--Il est impossible
+que mon maître ne soit pas trompé; quelque scélérat,
+consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette
+maudite injure.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine...</p>
+
+<p>PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement
+que vous êtes morte, et je lui en enverrai quelque indice
+sanglant; car tel est l'ordre qu'il m'a donné; votre absence
+de la cour confirmera mon récit.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant
+ce temps-là? Où habiterai-je? Comment vivrai-je, ou
+quelle consolation aurai-je dans la vie, après que je
+serai morte pour mon époux?</p>
+
+<p>PISANIO.--Si vous retournez à la cour...</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus
+de démêlés avec cet insupportable seigneur, cet être nul,
+ce Cloten dont la poursuite était pour moi plus effrayante
+qu'un siège.</p>
+
+<p>PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez
+pas alors rester en Bretagne.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que
+sur la Bretagne seule? N'est-ce que dans la Bretagne
+qu'il y a des jours et des nuits? Dans le grand livre du
+monde, notre Bretagne paraît en faire partie, sans y
+être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang.
+Crois, je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.</p>
+
+<p>PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque
+autre lieu. Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain
+au havre de Milford; si vous pouviez conformer votre
+extérieur à l'état de votre fortune, et cacher sous le déguisement
+cette grandeur qui ne peut se montrer sans
+péril, vous marcheriez dans une route agréable où vous
+pourriez voir bien des choses... Peut-être seriez-vous
+tout près des lieux où habite Posthumus; ou si vous ne
+pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du
+moins pour que la renommée apportât d'heure en heure,
+à votre oreille, le récit fidèle de toutes ses démarches.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que
+peut courir ma modestie, ce n'est pas sa mort, et je
+hasarderai tout.</p>
+
+<p>PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous
+faut oublier que vous êtes une femme, passer du commandement
+à l'obéissance, dépouiller cette crainte et
+cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou qui
+sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un
+courage badin, être vif à la répartie, impertinent et querelleur
+comme une belette<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>; oui, il vous faut oublier
+aussi ce trésor précieux de vos joues et les exposer... (O
+coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs
+empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il
+vous faut renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui
+rendaient la grande Junon jalouse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b> On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats,
+et faire la guerre aux rats et à la vermine.</blockquote>
+
+<p>IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me
+sens presque un homme.</p>
+
+<p>PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant
+ceci, j'avais préparé un pourpoint, un chapeau,
+un haut-de-chausses et tout ce qui s'en suit; nous trouverons
+cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous, dans
+ce travestissement et empruntant de votre mieux tous
+les dehors d'un jeune homme de votre âge, vous présenter
+devant le noble Lucius, lui demander de l'emploi, lui
+dire quels sont vos talents: il les connaîtra bientôt si son
+oreille est sensible aux charmes de la musique. Je n'en
+doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable,
+et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources
+à l'étranger, vous me savez riche; je ne manquerai
+jamais à vos besoins présents ni à ceux de l'avenir.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me
+laissent. De grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien
+des choses à considérer; mais nous ferons tout ce que le
+temps nous permettra. Je m'enrôle dans cette entreprise
+et je la soutiendrai avec le courage d'un prince. Séparons-nous,
+je te prie.</p>
+
+<p>PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts
+adieux, de peur, si on remarquait mon absence, que je
+ne fusse soupçonné d'avoir aidé votre évasion de la cour.--Ma
+noble maîtresse, prenez cette boîte, je l'ai reçue de
+la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes
+malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur
+terre, une gorgée de cette liqueur dissipera votre indisposition.
+Cherchez quelque ombrage et allez vous revêtir
+de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous inspirer
+la meilleure conduite!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN,
+et <i>les seigneurs de la cour</i>.</p>
+
+<br>
+<p>CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Noble roi, je te rends grâces; j'ai reçu les
+ordres de mon empereur; il faut que je parte de ces
+lieux, et je suis bien fâché d'être obligé de t'annoncer à
+Rome pour l'ennemi de mon maître.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer
+son joug, et il serait indigne d'un roi de se montrer
+moins jaloux qu'eux de sa dignité.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte
+qui me conduise jusqu'au havre de Milford.--Madame,
+que toutes les félicités accompagnent Votre Majesté et
+les siens.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour
+cet office. N'omettez aucun des honneurs qui lui sont
+dus. Adieu, noble Lucius.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Votre main, seigneur.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Reçois-la comme celle d'un ami; mais à partir
+de ce moment je la tiens pour celle de ton ennemi.</p>
+
+<p>LUCIUS.--L'événement n'a pas encore nommé le vainqueur,
+seigneur. Adieu.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le
+brave Lucius qu'il n'ait passé la Severn. Soyez heureux!</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius part.)</p>
+
+<p>LA REINE.--Il s'en va en fronçant le sourcil: mais c'est
+un honneur pour nous de lui en avoir donné sujet.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu
+général de vos vaillants Bretons.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Lucius a déjà mandé à l'empereur ce qui
+se passe ici. Il nous importe par conséquent que nos
+chars et notre cavalerie soient promptement sur pied.
+Les forces qu'il a déjà dans la Gaule seront bientôt rassemblées
+en corps d'armée, et de là il portera la guerre
+en Bretagne.</p>
+
+<p>LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille
+s'endormir: il faut s'en occuper avec diligence et vigueur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Comme je m'attendais à ce que les choses
+se passassent ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce
+reine, où est notre fille? Elle n'a point paru devant le
+Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs journaliers.
+Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse
+filiale. Je m'en suis aperçu. Faites-la venir devant
+nous: nous avons supporté trop facilement sa désobéissance.</p>
+
+<p class="stage1">(Un serviteur sort.)</p>
+
+<p>LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mène
+une vie très-retirée; il n'y a que le temps qui puisse la
+guérir. Je conjure Votre Majesté de lui épargner les paroles
+sévères: c'est une âme si tendre aux reproches,
+que les paroles sont des coups pour elle, et les coups lui
+donneraient la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Le serviteur revient.)</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle
+justifier ses mépris?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses
+appartements sont tous fermés, et on n'a point répondu
+à tout le bruit que nous avons pu faire.</p>
+
+<p>LA REINE.--Seigneur, la dernière fois que j'ai été la
+voir, elle m'a prié d'excuser sa profonde retraite, y étant
+forcée par sa mauvaise santé, et elle m'a prévenue
+qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle était obligée de
+vous rendre chaque jour. Elle m'avait prié de vous en
+prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire
+dans son tort.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Ses portes fermées, sans qu'on l'ait vue
+dernièrement! Ciel! accorde-moi que mes craintes soient
+fausses!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LA REINE, <span class="stage2"><i>à Cloten</i></span>.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez
+le roi.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce
+vieux serviteur, je ne l'ai pas vu non plus depuis deux
+jours.</p>
+
+<p>LA REINE.--Allez, suivez ses traces. <span class="stage2">(<i>Cloten sort</i>.)</span> Ce Pisanio,
+si dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue...
+Je prie le ciel que son absence vienne de ce qu'il l'a
+avalée; car il est persuadé que c'est un élixir précieux.--Mais
+elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir
+l'aura saisie; ou bien, entraînée par l'ardeur de son
+amour elle aura fui vers son cher Posthumus. Sûrement,
+elle marche à la mort, ou au déshonneur; et je puis
+faire bon usage pour mes fins de l'une ou de l'autre.
+Elle écartée, c'est moi qui dispose à mon gré de la couronne
+de Bretagne. <span class="stage2">(<i>Cloten rentre</i>.)</span> Eh bien! mon fils?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi:
+il est en fureur: personne n'ose l'approcher.</p>
+
+<p>LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un
+lendemain!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et
+princesse: elle possède toutes les brillantes qualités de
+la cour: elle en a plus à elle seule qu'aucune dame, que
+toutes les dames, que toutes les femmes. Elle a de chacune
+d'elles ce qu'elle a de mieux, et, formée de cet ensemble,
+elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l'aime:
+mais d'un autre côté ses dédains pour moi, tandis qu'elle
+prodigue ses faveurs à ce vil Posthumus, font si grand
+tort à son jugement que toutes ses rares perfections en
+sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien
+plus à me venger d'elle... car les dupes... <span class="stage2">(<i>Entre Pisanio</i>.)</span>
+Qui va là? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah!
+c'est toi, vil entremetteur: misérable, où est ta maîtresse?
+Réponds en un mot, ou bien tu vas tout droit voir
+les démons.</p>
+
+<p>PISANIO.--O mon bon prince!</p>
+
+<p>CLOTEN.--Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le
+demanderai pas une fois de plus. Discret scélérat, je
+tirerai ce secret de ton coeur, ou je t'ouvre le coeur pour
+l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus, duquel on ne
+pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu
+d'un grand poids de bassesse?</p>
+
+<p>PISANIO.--Hélas! seigneur! comment serait-elle avec
+lui? Quand a-t-elle disparu? Posthumus est à Rome.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Où est-elle? Allons, approche encore: point
+de vaines défaites: satisfais-moi sans détour; qu'est-elle
+devenue?</p>
+
+<p>PISANIO.--O mon digne prince!</p>
+
+<p>CLOTEN.--O mon digne scélérat! découvre-moi où est
+ta maîtresse. Au fait, en un seul mot.--Plus de digne
+prince!--Parle, ou ton silence te vaut à l'instant ton
+arrêt et ta mort.</p>
+
+<p>PISANIO <span class="stage2"><i>lui présente un écrit</i></span>.--Eh bien! seigneur, ce
+papier renferme l'histoire de tout ce que je sais sur son
+évasion.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trône
+d'Auguste. Donne, ou tu meurs.</p>
+
+<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend
+par cet écrit peut le faire voyager; mais sans danger
+pour elle.</p>
+
+<p>CLOTEN, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--Hum!</p>
+
+<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je manderai à mon maître qu'elle
+est morte. O Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir
+un jour en sûreté!</p>
+
+<p>CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle véritable?</p>
+
+<p>PISANIO.--Oui, prince, à ce que je crois.</p>
+
+<p>CLOTEN.--C'est l'écriture de Posthumus; je la connais.--Drôle!
+si tu voulais ne pas être un misérable, mais me
+servir fidèlement, employer sérieusement ton industrie
+dans tous les offices dont j'aurais occasion de te charger;
+j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu
+voulusses l'exécuter à la lettre et loyalement, alors je te
+croirais un honnête homme, et tu ne manquerais ni de
+moyens de subsistance, ni de ma protection pour avancer
+ta fortune.</p>
+
+<p>PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance,
+tant de patience, tu restes attaché à la stérile
+fortune de ce misérable Posthumus, tu dois, à plus forte
+raison, par reconnaissance, t'attacher à la mienne en
+zélé serviteur. Veux-tu me servir?</p>
+
+<p>PISANIO.--Seigneur, je le veux bien.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu
+pas en ta possession quelque habit de ton ancien
+maître?</p>
+
+<p>PISANIO.--Seigneur, j'ai à mon logement l'habit même
+qu'il portait lorsqu'il a pris congé de ma dame et maîtresse.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher
+cet habit: que ce soit ton premier service; va.</p>
+
+<p>PISANIO.--J'y vais, seigneur. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>CLOTEN.--<i>Te joindre au havre de Milford?</i>--J'ai oublié
+de lui demander une chose; mais je m'en souviendrai
+tout à l'heure.--Là même, misérable Posthumus, je veux
+te tuer.--Je voudrais que cet habit fût déjà venu. Elle
+disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulève le
+coeur) qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus
+que de ma noble personne, ornée de toutes mes qualités.
+Je veux, revêtu de cet habit, abuser d'elle; et d'abord le
+tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle verra alors ma
+valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un tourment.
+Lui à terre, après ma harangue d'insulte finie sur
+son cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce
+que je veux, comme je le dis, accomplir pour la vexer,
+dans les mêmes habits dont elle faisait tant de cas, alors
+je la fais revenir à la cour et la fais marcher à pied devant
+moi. Elle s'égayait à me mépriser, je m'égayerai
+aussi moi à me venger. <span class="stage2">(<i>Pisanio revient avec l'habit</i>.)</span>
+Sont-ce là ces habits?</p>
+
+<p>PISANIO.--Oui, mon noble seigneur.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le
+havre de Milford?</p>
+
+<p>PISANIO.--A peine peut-elle y être arrivée à présent.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Porte ces vêtements dans ma chambre; c'est
+la seconde chose que je t'ai commandée. La troisième
+est que tu deviennes volontairement muet sur mes desseins.
+Songe à m'obéir, et la fortune viendra d'elle-même
+s'offrir à toi.--C'est à Milford qu'est maintenant
+ma vengeance! Que n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va,
+sois-moi fidèle.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort revêtu de l'habit de Posthumus.)</p>
+
+<p>PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'être
+fidèle, c'est devenir ce que je ne serai jamais, traître à
+l'homme le plus fidèle.--Va, cours à Milford, pour n'y
+pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse
+sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent
+l'empressement de cet insensé, et qu'un vain labeur soit
+son salaire!</p>
+
+<p class="stage1">(Pisanio sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Devant la caverne de Bélarius.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> IMOGÈNE <i>en habit d'homme</i>.</p>
+
+<br>
+<p>IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible;
+je me suis fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi
+de lit. Je serais malade si ma résolution ne me soutenait.
+O Milford! lorsque du sommet de la montagne Pisanio
+te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô Jupiter!
+je crois que les murs fuient devant les malheureux;
+ceux du moins, où ils trouveraient des secours.
+Deux mendiants m'ont dit que je ne pouvais pas me
+tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de misère,
+peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont
+un châtiment ou une épreuve? Oui, il n'y aurait rien
+d'étonnant, puisque les riches mêmes disent à peine la
+vérité. Tromper dans l'abondance est un plus grand
+crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté
+chez les rois est bien plus criminelle que chez les
+mendiants. Mon cher seigneur, et toi aussi tu es du
+nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je
+songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais
+prête à défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un
+sentier mène à cette caverne!--C'est quelque repaire
+sauvage.--Je ferais mieux de ne pas appeler. Je n'ose
+appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas triomphé
+de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance
+engendrent les lâches; la nécessité fut toujours la mère
+de l'audace. Holà, qui est ici? S'il y a quelque être civilisé,
+parlez; si vous êtes sauvages, prenez ou rendez-moi
+la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais
+entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi
+craint le fer autant que moi, à peine osera-t-il l'envisager.
+Accorde-moi pareil ennemi, ciel propice!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle entre dans la caverne.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>revenant de la chasse</i></span>.--C'est toi, Polydore,
+qui as été le meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête.
+Cadwal et moi nous serons ton cuisinier et ton domestique,
+c'est ce qui est convenu. L'industrie cesserait
+bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire
+pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera
+de la saveur à ces aliments grossiers. La lassitude
+dort profondément sur les cailloux, tandis que la mollesse
+inquiète trouve dur un oreiller de duvet. Que la
+paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit
+est vigoureux.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande
+froide; nous nous en repaîtrons en attendant que notre
+chasse soit cuite.</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>regardant dans la caverne</i></span>.--Arrêtez, n'entrez
+pas.... Si je ne le voyais pas manger nos provisions, je
+croirais que c'est une fée.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un
+ange, c'est le modèle des beautés de la terre! Voyez la
+divinité, sous les traits d'un jeune adolescent.</p>
+
+<p class="stage1">(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>suppliante</i></span>.--Bons chasseurs, ne me faites
+point de mal. Avant d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention
+était de demander ou d'acheter ce que j'ai pris.
+En vérité, je n'ai rien dérobé, et je n'aurais rien pris,
+quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de l'argent
+pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur
+la table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je
+serais parti en priant le ciel pour l'hôte qui m'avait
+nourri.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la
+fange: il ne vaut pas mieux, excepté pour ceux qui adorent
+des dieux de fange.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que
+si vous me tuez pour ma faute, je serais mort si je ne
+l'avais pas commise.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Où allez-vous?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Au havre de Milford.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Quel est votre nom?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part
+pour l'Italie: il s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre
+lorsque, épuisé par la faim, je suis tombé dans cette
+faute.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous
+crois pas des rustres, et ne juge pas de la bonté de nos
+âmes sur l'aspect de l'antre où nous vivons. La rencontre
+est heureuse. Il est presque nuit; tu feras meilleure
+chère avant ton départ, et nous te remercierons
+d'être resté pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui
+la bienvenue.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je
+te ferais la cour sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton
+époux. Franchement, je dis ce que je ferais.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un
+homme. Je l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que
+je ferais à mon frère après une longue absence, tu le
+recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois joyeux; car tu
+rencontres ici des amis.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Des amis! Ah! si c'étaient mes
+frères! que le ciel n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants
+de mon père! alors le prix de ma personne eût été moins
+grand, et par là plus en rapport avec toi, Posthumus.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il
+m'en coûtât de peines et de dangers! Dieux!</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.</p>
+
+<p class="stage1">(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour
+palais que cette étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes,
+et qui, renonçant à ces frivoles tributs de l'inconstante
+multitude, posséderaient la vertu que leur
+assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser
+ces deux jeunes gens. Pardonnez, grands dieux!
+mais je voudrais changer de sexe, pour vivre ici avec
+eux, puisque Posthumus est perfide.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre
+gibier.--<span class="stage2">(<i>Il se rapproche avec eux d'Imogène</i>.)</span> Beau jeune
+homme, entrons. La conversation fatigue lorsqu'on est
+à jeun: après le souper, nous te demanderons poliment
+ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te plaira.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou,
+et le matin pour l'alouette.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous trois entrent dans la caverne.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SÉNATEURS et <i>des</i> TRIBUNS.</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur:
+Puisque les soldats ordinaires sont maintenant
+occupés contre les Pannoniens et les Dalmates, et que
+les légions des Gaules sont trop faibles pour entreprendre
+la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter
+la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul,
+et il vous donne à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs
+pour faire cette levée.--<i>Vive César!</i></p>
+
+<p>LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée?</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment
+en Gaule.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous
+parlais et que vos recrues doivent renforcer. Votre commission
+vous marque le nombre d'hommes et le moment
+de leur départ.</p>
+
+<p>LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Forêt près de la caverne.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CLOTEN.</p>
+
+<br>
+<p>CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se
+rejoindre, si Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que
+ses habits me vont bien! Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle
+pas aussi bien, elle fut faite par celui qui a fait
+le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la
+femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que
+sous ce déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me
+l'avouer tout haut à moi-même (car il n'y a pas de vanité
+à parler à son miroir, seul dans sa chambre), mon
+corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus:
+je suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en
+fortune; j'ai l'avantage sur lui par les circonstances; je
+le surpasse en naissance; je le vaux bien dans les occasions
+générales, et je me montre mieux que lui dans les
+combats particuliers; cependant cette petite entêtée
+l'aime au mépris de moi!</p>
+
+<p>Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta
+tête, qui maintenant s'élève sur tes épaules, dans une
+heure sera abattue; ta maîtresse violée et tes habits
+déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela fait, je la
+traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu
+d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente
+son humeur; elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon
+cheval est bien attaché.--Allons, sors mon épée
+et dans un but sanguinaire. Fortune, amène-les sous ma
+main.--Oui, je reconnais ici la description que Pisanio
+m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable
+n'oserait me tromper.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A l'entrée de la caverne.</p>
+
+<p class="stage1">BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE<br>
+<i>sortent de la caverne</i>.</p>
+
+<br>
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Tu n'es pas bien, demeure ici,
+dans la caverne; après notre chasse nous viendrons te
+retrouver.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas
+frères?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant
+nous voyons que l'argile et l'argile diffèrent en
+dignité, quoique leur poussière soit la même.--Je suis
+bien malade.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec
+lui.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me
+sente pas bien; mais je ne suis pas de ces citadins efféminés
+qui paraissent morts avant même d'être malades.
+Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de
+tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre
+tout. Je suis malade, mais votre présence ne me
+guérirait pas. La société n'est pas une consolation pour
+ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas très-malade,
+puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie,
+laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même,
+et laissez-moi mourir puisqu'on y perdra si peu
+de chose.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le
+poids et l'étendue de mon amour égalent celui dont
+j'aime mon père.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je
+prends sur moi la moitié de la faute de mon bon frère.--Je
+ne sais pourquoi j'aime ce jeune homme; mais je
+vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien dans les
+raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me
+demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt
+que ce jeune homme!</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--O noble élan! ô dignité naturelle!
+inspiration de grandeur! Les lâches sont pères de lâches,
+et les êtres vulgaires n'engendrent que des fils vulgaires;
+la nature a de la farine et du son, de la grâce et
+du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc
+celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de
+prodige?--Il est neuf heures du matin.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. <span class="stage2">(<i>A Bélarius</i>.)</span>
+Allons, seigneur.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Ce sont là de bonnes créatures!
+Dieux, que de mensonges j'ai entendus! Nos courtisans
+disaient que hors de la cour tout était sauvage. Expérience,
+comme tu démens leurs rapports! La mer, dans
+son empire, engendre des monstres, et, pour la table,
+une pauvre rivière tributaire fournit des poissons aussi
+exquis. Je souffre toujours, je souffre au coeur.--Pisanio,
+je veux essayer de ta drogue.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il
+était bien né, mais tombé dans l'infortune; qu'il était
+persécuté malhonnêtement, mais honnête.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit
+que dans la suite je pourrais en apprendre davantage.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span>--Nous
+allons te quitter pour ce moment; rentre et
+repose-toi.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut
+que tu sois l'économe de notre ménage.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.</p>
+
+<p class="stage1">(Imogène rentre dans la caverne.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme,
+quoique dans le malheur, paraît issu de nobles ancêtres.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment
+découpé nos racines et assaisonné nos bouillons
+comme si Junon malade avait réclamé ses soins.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à
+ses soupirs! Comme si le soupir n'était ce qu'il est que
+par le regret de n'être pas sourire; comme si le sourire
+raillait le soupir de s'éloigner d'un temple aussi divin
+pour se mêler aux vents qui sont maudits des matelots.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience,
+enracinées en lui, entrelacent leurs racines.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la
+douleur, ce sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante
+à celle de la vigne prospère.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui
+va là?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cloten.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable
+m'a joué.--Je succombe.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je
+le reconnais à demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la
+reine. Je crains quelque embûche; je ne l'ai pas revu
+depuis tant d'années, et pourtant je suis certain que c'est
+lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez
+à découvrir si quelqu'un l'accompagne; de grâce,
+allez, et laissez-moi seul avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Bélarius et Arviragus sortent.)</p>
+
+<p>CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans
+doute quelques vils montagnards: j'ai ouï parler de ces
+gens-là. <span class="stage2">(<i>A Guidérius</i>.)</span>--Qui es-tu, esclave?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que
+celui de répondre au nom <i>d'esclave</i> sans t'assommer.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un
+misérable... Rends-toi, voleur.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un
+bras aussi robuste que le tien,--un coeur aussi fier? Ton
+langage, je l'avoue, est plus arrogant; moi, je ne porte
+point mon poignard dans ma langue. Parle, qui es-tu
+donc pour que je doive te céder?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes
+habits?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton
+grand-père, car il a fait ces habits qui te font ce que tu
+es, à ce qu'il me semble.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui
+les a faits.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait
+don.--Tu m'as l'air de quelque fou; il me répugne de te
+battre.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et
+tremble.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?</p>
+
+<p>CLOTEN.--Cloten, coquin!</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double
+coquin, il ne peut me faire trembler; je serais plus ému
+si tu étais un crapaud, une vipère ou une araignée.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte,
+apprends que je suis le fils de la reine.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de
+ta naissance.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Tu n'as pas peur?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les
+sages; je me ris des fous, je ne les crains pas.</p>
+
+<p>CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma
+propre main, j'irai poursuivre ceux qui viennent de fuir
+devant moi, et je planterai vos têtes sur les portes de la
+cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'éloignent en combattant.)</p>
+
+<p class="stage1">(Bélarius et Arviragus rentrent.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez
+mépris, sûrement.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne
+l'ai vu, mais le temps n'a rien effacé des traits que son
+visage avait jadis; les saccades de sa voix et la précipitation
+de ses paroles...--Je suis certain que c'était Cloten.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite
+que mon frère vienne à bout de lui; vous dites qu'il est
+si féroce.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme
+fait il ne craignait pas des dangers menaçants; car souvent
+les effets du jugement sont la cause de la peur. Mais
+voilà ton frère.</p>
+
+<p class="stage1">(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse
+vide; il n'y avait point d'argent dedans; Hercule lui-même
+n'aurait pu lui faire sauter la cervelle, il n'en
+avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait, cet
+imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai
+coupé la tête à un Cloten, qui se disait fils de la reine,
+qui m'appelait traître, montagnard, et qui jurait que de
+sa main il nous saisirait tous et ferait sauter nos têtes
+de la place où, grâce aux dieux, elles sont encore, pour
+les planter sur les murs de la cité de Lud.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à
+perdre que ce qu'il jurait de nous ôter, la vie? La loi ne
+nous protége pas; pourquoi donc aurions-nous la faiblesse
+de souffrir qu'un insolent morceau de chair nous
+menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter
+lui seul tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais
+quelle suite avez-vous découvert dans les bois?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme;
+mais, en saine raison, il est impossible qu'il n'ait pas
+quelque escorte. Quoique son caractère ne fût que changement
+continuel, et toujours du mauvais au pire, cependant
+la folie, la déraison la plus complète eût pu
+seule l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit
+à la cour que les hommes qui habitaient ici dans une
+caverne, et vivaient ici de leur chasse, étaient des proscrits
+qui pourraient un jour former un parti redoutable;
+lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son caractère,
+et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il
+n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé
+l'entreprendre, et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc
+de bonnes raisons de craindre que ce corps n'ait une
+queue plus dangereuse que sa tête.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient
+les dieux; quel qu'il soit, mon frère a bien fait.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui,
+la maladie du jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin
+bien long.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait
+autour de ma gorge, je lui ai enlevé la tête; je vais la
+jeter dans l'anse qui est derrière notre rocher; qu'elle
+aille à la mer dire aux poissons qu'elle appartient à Cloten,
+le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en fais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore,
+je voudrais que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique
+la valeur t'aille à merveille.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance
+tomber sur moi seul!--Polydore, je t'aime en
+frère, mais je suis jaloux de cet exploit: tu me l'as volé.
+Je voudrais que toute la vengeance à laquelle la force
+humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à
+l'épreuve.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne
+chasserons plus aujourd'hui: ne cherchons point des
+dangers là où il n'y a pas de profit. <span class="stage2">(<i>A Arviragus</i>.)</span>--Je te
+prie, retourne à notre rocher; Fidèle et toi, vous serez
+les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que cet
+impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant
+pour dîner.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade,
+je vais le retrouver avec plaisir! Pour lui rendre
+ses couleurs, je verserais le sang d'une paroisse de Clotens,
+et croirais mériter des éloges comme pour un acte
+de charité.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes
+dans ces deux fils de roi! Ils sont doux comme
+les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous la violette sans
+même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang royal
+s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux
+des vents, qui saisit par la cime le pin de la
+montagne et le courbe jusqu'au fond du vallon. C'est un
+prodige qu'un instinct secret les forme ainsi sans leçons
+à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point reçu de
+préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple,
+à la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage,
+et qui a déjà produit une aussi riche moisson que
+si on l'avait semée. Cependant, je voudrais bien savoir
+ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que
+nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger
+dans le torrent cette lourde tête de Cloten, et de l'envoyer
+en ambassade à sa mère, comme otage, en attendant
+le retour de son corps.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique solennelle.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons,
+Polydore! il résonne... Mais à quelle occasion Cadwal...
+Écoutons.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma
+mère bien-aimée, cet instrument n'a pas parlé... Pour
+ces sons solennels, il faudrait un événement solennel...
+De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des riens,
+et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des
+singes et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">ARVIRAGUS <i>entre soutenant dans ses bras</i> IMOGÈNE
+<i>qu'il croit morte</i>.</p>
+
+<br>
+<p>BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses
+bras il porte le triste objet de ces accents que nous blâmions
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions
+tant de cas! J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de
+seize ans à soixante, avoir changé mon temps de bondir
+contre une béquille, que de voir cela.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché
+sur les bras de mon frère, tu n'as pas la moitié des
+grâces que tu avais, lorsque tu te soutenais toi-même.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton
+abîme? qui a jamais pu jeter la sonde pour trouver la
+côte où ta barque pesante pourrait aborder? Objet bien-aimé!
+Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir;
+mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es
+mort de mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire
+sur les lèvres, comme s'il eût senti en riant non le trait
+de la mort, mais la piqûre d'un insecte qui chatouillait
+son sommeil; sa joue droite reposait sur un coussin.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--En quel endroit?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai
+cru qu'il dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui
+retentissaient trop sous mes pas.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et
+sa tombe sera un lit. Les fées viendront la visiter souvent,
+et jamais les vers n'oseront l'approcher.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai
+dans ces lieux, Fidèle, je parerai ton triste tombeau des
+plus belles fleurs. Jamais tu ne manqueras de primevères,
+elles ont la douce pâleur de ton visage; ni de la
+jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de
+l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était
+pas plus doux que ton haleine; le rouge-gorge lui-même,
+dont le bec charitable fait affront à ces riches héritiers
+qui laissent leurs pères gisant sans monument, viendrait
+t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de
+fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un
+vêtement de mousse.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue
+pas avec ce langage efféminé sur un sujet aussi sérieux.
+Ensevelissons-le, et ne différons plus, par admiration,
+d'acquitter une dette légitime.--Allons au tombeau.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix
+aient acquis un accent plus mâle, nous chanterons, en
+le conduisant à la terre, comme pour notre mère: répétons
+le même air, les mêmes paroles, et ne changeons
+que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai,
+et je répéterai les paroles avec toi; car des chants de
+douleur, qui ne sont pas d'accord, sont pires que des
+temples et des prêtres imposteurs.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent
+les petites. Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants,
+il était le fils d'une reine, et s'il est venu en ennemi,
+souvenez-vous qu'il en a été puni. Quoique le faible et
+le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que la
+même poussière, cependant le respect, cet ange du
+monde, établit une distance entre les grands et les petits.
+Notre ennemi était un prince. Comme ennemi vous lui
+avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme il
+convient à un prince.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Je vous prie, allez chercher
+son corps. Le corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque
+ni l'un ni l'autre ne sont en vie.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Si vous voulez l'aller chercher,
+pendant ce temps-là nous réciterons notre hymne. Mon
+frère, commence. <span class="stage2">(Bélarius sort.)</span></p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête
+vers l'orient: mon père a des raisons pour cela.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Il est vrai.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--A présent, commence.</p>
+
+<h4>CHANT FUNÈBRE.</h4>
+
+<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Ne crains plus les ardeurs du soleil,</p>
+<p> Ni les outrages de l'hiver furieux;</p>
+<p> Tu as fini ta tâche dans la vie;</p>
+<p> Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure.</p>
+<p> Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or</p>
+<p> Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Ne crains plus le courroux des grands;</p>
+<p> Tu es au delà de la portée du trait des tyrans.</p>
+<p> Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir.</p>
+<p> Pour toi, le roseau est égal au chêne,</p>
+<p> Et le sceptre, et la science, et la médecine,</p>
+<p> Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Ne crains plus l'éblouissant éclair,</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Ni le trait de la foudre redoutée.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> La joie et les larmes sont finies pour toi.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> TOUS DEUX ENSEMBLE.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Tous les jeunes amants, oui, tous les amants</p>
+<p>Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Que nul enchanteur ne te fasse de mal.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> GUIDÉRIUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Que les fantômes non ensevelis te respectent.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> ARVIRAGUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Que rien de funeste n'approche de toi.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> TOUS LES DEUX.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Goûte un paisible repos,</p>
+<p> Et que ta tombe soit renommée.</p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle:
+venez, déposez-le.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en
+apporterons davantage; les herbes que baigne la froide
+rosée de la nuit sont plus propres à joncher les tombeaux.--Jetez
+ces fleurs sur leurs visages.--Vous étiez
+comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris:
+elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous
+jetons sur vous. Venez, allons-nous-en; mettons-nous à
+genoux à l'écart.--La terre qui les donna les a repris.
+Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines aussi.</p>
+
+<p class="stage1">(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>se réveillant</i></span>.--Oui, mon ami, je vais au havre
+de Milford; quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par
+ce détour là-bas?--Je vous prie, y a-t-il loin encore?--Quoi!
+encore six milles! Que Dieu ait pitié de moi!--J'ai
+marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici
+et dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit...
+<span class="stage2">(<i>Elle voit le corps de Cloten</i>.)</span> Dieux et déesses! ces fleurs
+sont comme les plaisirs du monde; ce cadavre sanglant
+est le souci qu'ils cachent. J'espère que je rêve. Oui, dans
+mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une
+caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures.
+Mais il n'en est rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine
+image formée des vapeurs du cerveau. Nos yeux quelquefois
+sont, comme notre jugement, bien aveugles!--En
+vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste
+encore dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la
+prunelle d'un roitelet, redoutables dieux, une petite part
+pour moi!--Le songe est encore là; même à présent que
+je me réveille, il est autour de moi et comme en moi.--Mais
+je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les
+habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe;
+c'est sa main, son pied de Mercure, ses jarrets de Mars,
+ses muscles d'Hercule. Mais où est son visage de Jupiter?--Un
+meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est donc fait!--Pisanio,
+que toutes les malédictions dont Hécube en
+délire chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le
+marché, fondent sur ta tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui,
+avec Cloten, ce démon effréné, as égorgé ici mon époux!--Qu'écrire
+et lire soient désormais une trahison! Le
+maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit
+Pisanio,--il a abattu le haut du grand mât de ce vaisseau
+le plus noble du monde! O Posthumus! Hélas! où est ta
+tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc? Pisanio pouvait
+aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête.
+Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec
+Cloten. La scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait...
+Oh! le crime est évident, évident! Ce breuvage
+qu'il me donna, en me le vantant comme un cordial
+salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les
+sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de
+Pisanio et de Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans
+ton sang mon pâle visage, afin que nous paraissions plus
+affreux à ceux qui pourront nous trouver. O mon seigneur,
+mon seigneur!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle retombe évanouie à côté du corps.)</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)</p>
+
+<p>UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les
+Gaules ont sur tes ordres passé la mer; elles t'attendent
+ici avec tes vaisseaux au havre de Milford; elles sont ici
+prêtes à agir.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie
+et des frontières, volontaires courageux qui promettent
+de généreux services; ils viennent sous la conduite du
+vaillant Iachimo, le frère du prince de Sienne.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Quand les attendez-vous?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances;
+ordonnez la revue des forces que nous avons ici,
+et chargez les officiers d'y veiller.--Eh bien! seigneur,
+qu'avez-vous rêvé dernièrement sur l'entreprise de cette
+guerre?</p>
+
+<p>LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes
+m'ont envoyé une vision; j'avais jeûné et prié pour
+obtenir leurs lumières. J'ai vu l'oiseau de Jupiter, l'aigle
+romaine, volant de l'orageux midi vers cette partie de
+l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce songe,
+si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce
+le succès de l'armée romaine.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne
+soient jamais trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc
+sans tête? Les ruines annoncent que l'édifice était beau
+naguère. Quoi! un page aussi, ou mort, ou assoupi sur
+ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a horreur
+de partager la couche d'un défunt et de dormir
+près d'un mort. Voyons le visage de ce jeune
+homme.</p>
+
+<p>L'OFFICIER, <span class="stage2"><i>qui s'approche et le considère</i></span>.--Il est vivant,
+seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune
+homme, instruis-nous de ton sort; il me semble
+qu'il est de nature à exciter la curiosité. Quel est ce
+corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est celui
+qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré
+ce bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste
+désastre? Dis, comment est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même,
+qui es-tu?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait
+pour moi ne rien être... Celui-ci était mon maître,
+un digne et vaillant Breton, massacré ici par les montagnards.
+Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je puis
+errer de l'orient au couchant, implorer du service,
+essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir
+fidèlement, et n'en retrouver jamais un pareil.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes
+m'émeuvent autant que la vue de ton maître tout sanglant.
+Dis-moi son nom, mon ami.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Richard du Champ. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Si je fais un
+mensonge, sans qu'il nuise à personne; j'espère que les
+dieux qui m'entendent me le pardonneront. <span class="stage2">(<i>A Lucius.</i>)</span>
+Vous demandez, seigneur...</p>
+
+<p>LUCIUS.--Ton nom!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Fidèle.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde
+bien avec ta fidélité, qui convient également à ton
+nom. Veux-tu courir ta chance auprès de moi? je ne te
+dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, mais sois
+sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur,
+qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient
+pas mieux auprès de moi que ton propre mérite; viens
+avec moi.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant,
+si les dieux le permettent, je veux dérober mon
+maître aux mouches, et le cacher dans la terre aussi
+avant que pourront creuser ces faibles instruments.
+Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles
+sauvages, prononcer sur lui prières sur prières, comme
+je pourrai les dire... et les répéter deux fois; laissez-moi
+gémir et pleurer, et après avoir ainsi quitté son service,
+je vous suivrai, si vous daignez vous charger de moi.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton
+père que ton maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné
+les devoirs de l'homme. Cherchons ici le gazon le
+plus beau et le plus émaillé de marguerites que nous
+pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et
+nos pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune
+homme, c'est toi qui le recommandes à nos soins, il sera
+enterré comme des soldats le peuvent faire; console-toi,
+essuie tes pleurs. Il est des chutes qui nous servent à
+relever plus heureux.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1">CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.</p>
+
+<br>
+<p>CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de
+l'état de la reine. Une fièvre allumée par l'absence de
+son fils, un délire qui met sa vie en danger! Ciel, comme
+tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène, ma
+plus grande consolation, est partie; la reine est dans
+son lit, dans un état désespéré, et cela au moment où
+des guerres redoutables me menacent! Son fils, qui me
+serait à présent si nécessaire, parti aussi! Tant de coups
+m'accablent, et me laissent sans espoir... <span class="stage2">(<i>A Pisanio</i>)</span> Mais
+toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma
+fille, et qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton
+secret par de cruelles tortures.</p>
+
+<p>PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne
+humblement à votre bon plaisir: mais, pour ma maîtresse,
+je ne sais rien du lieu qu'elle habite, ni pourquoi
+elle est partie, ni quand elle se propose de revenir. Je conjure
+Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même
+qu'elle disparut, cet homme était ici: j'ose répondre
+qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera fidèlement de tous les
+devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne manque point
+d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra
+à le découvrir.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te
+laisser en paix pour un temps, mais mes soupçons subsistent.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté,
+les légions romaines, toutes tirées des Gaules, ont
+abordé sur vos côtes avec un renfort de nobles Romains
+envoyés par le sénat.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils
+de mon fils et de la reine! Je suis accablé par les
+affaires.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que
+vous avez sur pied sont en état de faire tête à toutes celles
+dont je vous parle: s'il en vient davantage, vous êtes
+prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à mettre en mouvement
+toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons
+face aux circonstances qui se présentent. Je ne crains
+point les coups de l'Italie; mais je déplore les malheurs
+arrivés ici.--Retirons-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--Point de lettre de mon maître depuis
+que je lui ai mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est
+étrange: aucunes nouvelles de ma maîtresse qui m'avait
+promis de m'en donner souvent; je ne sais pas davantage
+ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale
+m'environne. Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide,
+c'est par honnêteté; je suis fidèle en n'étant pas
+fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux du roi
+même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons
+au temps le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La
+fortune conduit au port certains vaisseaux qui n'ont pas
+de pilote.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Devant la caverne.</p>
+
+<p class="stage1">BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS <i>paraissent</i>.</p>
+
+<br>
+<p>GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Fuyons-le.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous
+dans la vie, pour l'enfermer loin de l'action et des aventures?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en
+nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains
+doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter
+d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le
+temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger
+après.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les
+montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi
+nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la
+nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient point
+paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger
+à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous
+arracherait l'aveu de ce que nous avons fait, et on y
+répondrait par une mort prolongée par la torture.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans
+un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et
+qui ne nous satisfont pas.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils
+entendront le hennissement des chevaux romains,
+qu'ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux
+et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent
+perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où nous
+venons?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans
+l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu
+Cloten, si jeune alors, n'ont pas, vous le voyez, effacé
+ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le roi n'a pas
+mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a
+privés d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure
+sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre
+berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à
+l'âpre froidure des hivers.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi:
+de grâce, seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi,
+nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant
+êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par
+l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle
+honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir!
+A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches
+timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais
+je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de
+fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi,
+sans aiguillon pour presser ses flancs. J'ai honte de
+regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses
+rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si
+vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter,
+je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n'y consentez
+pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur
+ma tête le sort qui m'est dû!</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos
+jours, moi, je n'ai point de raison de réserver pour d'autres
+soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous.
+Si votre destinée est de mourir dans les
+guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi,
+et je m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant:
+le temps me paraît long. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Leur sang indigné
+brûle de se répandre, et de montrer qu'ils sont nés
+princes.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+
+<br><br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp
+des Bretons.</p>
+
+<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre, un mouchoir sanglant à la main</i>.</p>
+
+<br>
+<p>POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai;
+car c'est moi qui ai souhaité de te voir teint de cette
+couleur. Vous, époux, si vous suiviez tous mon exemple,
+combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon
+chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh!
+Pisanio! un bon serviteur n'exécute pas tous les ordres
+de son maître: il n'est obligé d'obéir qu'à ceux qui sont
+justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes fautes, je
+n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez
+alors conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se
+repentir, et vous m'auriez frappé, moi, malheureux,
+bien plus digne qu'elle de votre vengeance. Mais, hélas!
+il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères faiblesses;
+c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles
+chutes, tandis que vous permettez à d'autres d'entasser
+crime sur crime, toujours de plus en plus noirs, et vous
+les rendez ensuite odieux à eux-mêmes, pour le bien de
+leurs âmes. Mais Imogène est à vous. Accomplissez vos
+décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y soumettre.--Je
+suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse
+italienne, pour combattre contre le royaume de ma
+princesse. Bretagne, j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai
+pas d'autres coups. Écoutez donc avec patience,
+bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de ces
+habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais:
+c'est ainsi que je vais combattre contre le parti avec
+lequel je suis venu. Ainsi je veux mourir pour toi, Imogène,
+pour toi dont le souvenir, chaque fois que je respire,
+me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet
+de pitié plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en
+face. Je veux montrer aux hommes plus de valeur que
+mes habits n'en promettront. Dieux! rassemblez en moi
+toute la force des Léonati pour faire honte aux usages
+du monde, je veux être le premier à mettre à la mode
+plus de mérite à l'intérieur et moins à l'extérieur; je
+veux être le premier à être plus grand par mon courage
+que par mes vêtements.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIUS et IACHIMO, <i>d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée
+romaine; l'armée anglaise se présente de l'autre pour
+leur disputer le passage</i>. POSTHUMUS <i>paraît le dernier, à
+la suite des Bretons, vêtu comme un pauvre soldat</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent.
+Une escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent:
+celui-ci est vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)</p>
+
+<br>
+<p>IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience
+m'ôte le courage. J'ai calomnié une dame, la
+princesse de ce pays; l'air que j'y respire la venge en
+m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la
+nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les
+honneurs et la chevalerie, quand on les porte comme
+moi, ne sont plus que des titres d'infamie. Bretagne, si
+tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que lui remporte
+sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence:
+à peine sommes-nous des hommes, et vous êtes
+des dieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline
+est pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent
+pour le délivrer.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à haute voix</i></span>.--Halte! halte! Nous avons
+l'avantage du terrain... Le défilé est gardé: qui nous
+force à fuir, lâche peur?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>ensemble</i></span>.--Halte! halte! et combattons.</p>
+
+<p class="stage1">(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent
+Cymbeline et l'emmènent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.)</p>
+
+<p>LUCIUS, <span class="stage2"><i>à Imogène</i></span>.--Fuis, jeune homme, quitte le
+champ de bataille, et sauve-toi. Les amis tuent les amis:
+et le désordre est tel, que la guerre semble avoir un
+bandeau sur les yeux.</p>
+
+<p>IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraîches.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Cette journée a étrangement changé de face:
+hâtons-nous d'amener du secours, ou cédons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre côté du champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre avec</i> UN SEIGNEUR <i>anglais</i>.</p>
+
+<br>
+<p>LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu
+ferme?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il
+me semble, vous étiez au nombre des fuyards.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Il est vrai.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car
+tout était perdu si le ciel n'eût combattu pour nous. Le
+roi lui-même abandonné de ses deux ailes, l'armée rompue,
+et ne montrant plus de toutes parts que le dos des
+Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de
+sa victoire, tirant la langue tant il était las de carnage,
+avait plus d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir;
+il frappait les uns à mort, blessait légèrement les
+autres; le reste tombait uniquement de peur, en sorte
+que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous
+frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore
+à prolonger leur honte avec la vie.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé
+et bordé de murailles de gazon; avantages dont a profité
+un vieux soldat, un brave homme, j'en réponds, et qui,
+en rendant ce service à son pays, a bien mérité les longues
+années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux
+jeunes gens, plus faits en apparence pour des danses
+rustiques que pour un pareil carnage, avec des visages
+qu'on eût dit conservés sous le masque, bien plus frais
+que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts,
+il protège le passage en criant aux fuyards: «Les
+cerfs de notre Bretagne meurent en fuyant, et non pas
+nos hommes; tombez dans les ténèbres, lâches qui reculez...
+Arrêtez..., ou nous serons pour vous des Romains
+qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous
+fuyez comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement
+vous retourner et regarder en face l'ennemi.
+Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi fermes que
+trois mille;--(ils les valaient en action, car trois combattants
+de front valent une armée, dans un défilé qui
+empêche les autres d'agir), avec ce seul mot: <i>Arrêtez,
+arrêtez</i>; secondés par l'avantage du lieu, plus encore par
+le charme de leur noble courage, qui était capable de
+changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la couleur
+sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte,
+les autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait
+changés en lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible
+chez les premiers qui commencent), tous se mettent à
+mesurer des yeux l'espace qu'ils ont parcouru, et à rugir
+comme des lions sous les piques des chasseurs. De ce
+moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire;
+bientôt après il est en déroute, et soudain une épaisse
+confusion. Alors les Romains fuient comme des poulets,
+par le même chemin où ils fondaient d'abord comme des
+aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les
+pas qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos
+lâches nous servent, comme servent au voyageur les
+restes de ses provisions à la fin d'un long voyage. Trouvant
+ouverte la porte de derrière des coeurs sans défense,
+ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà
+morts, ou achèvent les mourants! Quelques-uns même
+tuent leurs amis entraînés dans le premier flot des fugitifs;
+de dix hommes qu'auparavant un seul Romain faisait
+fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et
+ceux qu'on aurait vus le moment d'auparavant mourir
+sans résistance sont devenus tout à coup la terreur du
+champ de bataille.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit
+défilé! Un vieillard et deux enfants!</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous
+êtes fait pour vous étonner des actions que vous apprenez,
+bien plus que pour en faire; voulez-vous rimer là-dessus
+et en faire une plaisanterie, voilà des rimes:</p>
+
+<p>/*
+Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance,
+Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais.
+De l'insolent Romain, abattant la puissance...
+*/</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Vous n'osez pas braver votre ennemi,</p>
+<p>Et vous voulez de moi faire un ami?</p>
+</div></div>
+
+<p>Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant,
+vous fuirez bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis
+en train de rimer.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là
+un noble? Oh! noble lâcheté! Être sur le champ de
+bataille et me demander, à moi des nouvelles! Combien
+de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres
+pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur
+salut à leurs talons, qui pourtant sont morts! Et moi,
+préservé par mes maux comme par un charme<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, je n'ai
+pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la sentir
+là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre
+horrible se cache dans les coupes fraîches, dans les lits
+de duvet, dans les douces paroles, et qu'il y trouve plus
+de ministres que parmi nous qui tenons ses poignards à
+la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer; maintenant,
+je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des
+Romains et me range du parti que j'avais suivi d'abord.
+Je ne veux plus combattre, je me livre au premier lâche
+qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage qu'ont fait
+ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons
+doit l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis
+venu l'offrir à l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la
+garder ni la porter plus longtemps: je veux la finir par
+quelque moyen que ce soit, et mourir pour Imogène.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b> Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les
+combats.]</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius
+est pris. On croit que ce vieillard et ses deux enfants
+étaient des anges.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous
+un habit grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut
+découvrir aucun d'eux.--Arrêtez: qui va là?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant
+ici, si d'autres l'avaient secondé.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne
+retournera pas une seule de leurs jambes à Rome pour
+dire quels corbeaux les ont becquetées.--Il se vante de
+son service, comme s'il était un personnage de marque;
+qu'on le mène devant le roi.</p>
+
+<p class="stage1">(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus,
+Pisanio. Des soldats conduisent des prisonniers romains.
+Les deux officiers présentent Posthumus à Cymbeline qui,
+d'un signe, donne ordre de le remettre à des geôliers, et
+sort ainsi que tous les autres<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b> C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans
+Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.</blockquote>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">L'intérieur d'une prison.</p>
+
+<p class="stage1">POSTHUMUS <i>entre deux</i> GEOLIERS <i>qui
+le conduisent</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant,
+car vous avez sur vous des cadenas; ainsi, paissez, selon
+que vous trouverez ici pâture.</p>
+
+<p>SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es,
+je l'espère, le chemin de la liberté... Je suis même plus
+heureux que celui qui a la goutte, puisqu'il aimerait
+mieux gémir éternellement que d'être guéri par la mort,
+le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit
+m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes
+des fers plus pesants que ceux de mes jambes et de mes
+bras. Vous, dieux pleins de bonté, accordez-moi le repentir,
+instrument qui pourrait ouvrir ces verrous, et alors
+je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être repentant?
+C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres,
+et les dieux ont plus de clémence que les hommes.
+Pour me repentir, je ne puis être mieux qu'ici dans ces
+fers que j'ai désirés plutôt que subis par force.--Pour
+acquitter ma dette, je me dépouille de ma liberté; c'est
+mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce
+que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que
+les misérables hommes, qui souvent ne prennent à leurs
+débiteurs obérés qu'un tiers de leur bien, un sixième ou
+un dixième, et les laissent prospérer de nouveau avec la
+part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon
+désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la
+mienne. Elle n'est pas aussi précieuse, mais c'est toujours
+une vie qui porte votre sceau. Les hommes entre
+eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les
+miennes sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte,
+vous surtout à qui elles appartiennent. Ainsi,
+puissances célestes, si vous l'agréez, prenez ma vie;
+annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le
+silence.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'endort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.
+Sicilius Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme
+d'un vieillard, vêtu en guerrier. Il tient par la main une matrone
+âgée, son épouse, mère de Posthumus. La musique reprend;
+alors paraissent les deux Léonati, frères de Posthumus, portant
+les blessures dont ils périrent à la guerre; ils font cercle
+autour de Posthumus endormi.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b> La vision et la prophétie sont regardées universellement
+comme une addition étrangère.</blockquote>
+
+<p>SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater
+ton courroux sur les insectes mortels.</p>
+
+<p>Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes
+adultères et s'en venge.</p>
+
+<p>Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien,
+lui dont je n'ai jamais vu le visage?</p>
+
+<p>Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa
+mère, attendant le terme de la nature.</p>
+
+<p>Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père
+des orphelins, tu aurais bien dû être le sien, et le défendre
+contre les maux qui affligent ta terre.</p>
+
+<p>LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle
+m'a enlevée au milieu de mes douleurs, et Posthumus,
+arraché de mes entrailles, est venu en pleurant au milieu
+de ses ennemis. Objet digne de pitié!</p>
+
+<p>SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le
+beau modèle de ses ancêtres que, digne héritier du
+fameux Sicilius, il a mérité les louanges de l'univers.</p>
+
+<p>UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre,
+dans la Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui,
+et quel autre eût pu se montrer son rival aux yeux d'Imogène,
+qui savait, mieux que personne, apprécier son
+mérite?</p>
+
+<p>LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le
+mariant, pour l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis,
+et l'arracher des bras de sa chère épouse, de la douce
+Imogène?</p>
+
+<p>SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un
+misérable d'Italie infectât sa tête et son noble coeur
+d'une jalousie sans fondement, et que mon fils devînt
+le jouet des mépris de ce scélérat?</p>
+
+<p>SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté
+nos paisibles demeures, nos parents et nous, qui, en
+combattant pour notre patrie, avons péri en braves pour
+soutenir avec honneur notre fidélité et les droits de
+Ténantius.</p>
+
+<p>PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure
+pour Cymbeline. Jupiter, roi des dieux, pourquoi
+donc as-tu voulu que les récompenses qui étaient dues à
+ses services se changeassent toutes en douleurs?</p>
+
+<p>SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard
+sur nous, cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une
+vaillante race.</p>
+
+<p>LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux,
+mets un terme à ses infortunes.</p>
+
+<p>SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde,
+aide-nous, ou nous, pauvres ombres, nous en appellerons
+au conseil éclatant des autres dieux contre ta divinité.</p>
+
+<p>SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons
+de tes décrets, et nous nous soustrairons à ta
+justice.</p>
+
+<p class="stage1">(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter
+descend assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres
+tombent à genoux.)</p>
+
+<p>JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez
+d'offenser nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi,
+fantômes, vous osez accuser le dieu du tonnerre, dont la
+foudre lancée des cieux soumet, vous le savez, la terre
+révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux et
+retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se
+flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui
+arrivent aux mortels: ce soin ne vous regarde pas, il
+nous appartient, vous le savez. J'afflige l'homme que je
+chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour les rendre
+plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine
+puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir,
+ses épreuves sont finies.</p>
+
+<p>Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et
+c'est dans notre temple qu'il s'est marié; levez-vous et
+évanouissez-vous. Il sera l'époux de la princesse Imogène;
+et ses infortunes augmenteront son bonheur. <span class="stage2">(<i>Il
+fait un signe de tête et laisse tomber une tablette d'or</i>.)</span> Placez
+sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets
+et ses destins.</p>
+
+<p>Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience,
+si vous ne voulez irriter la mienne.--Aigle, remonte dans
+mon palais de cristal.</p>
+
+<p class="stage1">(Jupiter remonte dans les cieux.)</p>
+
+<p>SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son
+haleine céleste exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle
+sacré s'abaissait, comme s'il voulait se poser sur nous.
+L'ascension du dieu remplissait l'air d'un parfum plus
+doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal
+oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec,
+signe que son dieu était satisfait.</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.</p>
+
+<p>SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré
+sous ses voûtes radieuses; retirons-nous, et, pour être
+heureux, exécutons avec soin ses ordres augustes.</p>
+
+<p class="stage1">(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour
+moi, tu m'as engendré un père, tu m'as créé une mère
+et deux frères. Mais, ô vains prestiges, ils sont partis!
+Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et voilà
+que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient
+sur la faveur des grands rêvent comme j'ai fait:
+ils s'éveillent et ne trouvent rien.--Mais, hélas! je m'égare:
+il en est qui, sans rêver à la fortune et sans la
+mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est
+ce qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe
+doré sans savoir pourquoi. Quels génies hantent ces
+lieux?--Un livre, et d'un prix rare! <span class="stage2">(<i>Il s'en saisit</i>.)</span> Ah!
+ne sois pas, comme dans notre monde capricieux, un
+vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble
+pas à nos courtisans et tiens tes promesses. <span class="stage2">(<i>Il l'ouvre et
+lit</i>.)</span> «Quand un lionceau, à lui-même inconnu, trouvera,
+sans la chercher, une créature légère comme l'air et
+sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un cèdre
+auguste, coupés et morts pendant plusieurs années,
+renaîtront pour se réunir au vieux tronc, et pousseront
+avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de sa misère,
+et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et
+l'abondance.»</p>
+
+<p>C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce
+la langue de la folie, sans que le cerveau y ait
+part: c'est l'un ou l'autre, ou ce n'est rien. Des mots
+vides de sens, et que la raison ne peut deviner.--C'est à
+quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce
+livre, ne fût-ce que par sympathie.</p>
+
+<p class="stage1">(Le geôlier entre.)</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à
+mourir?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je
+suis prêt.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous
+êtes prêt pour cela, vous êtes cuit à point.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les
+spectateurs, le plat aura payé le coup.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher,
+l'ami; mais il y a une consolation, c'est que vous n'aurez
+plus de dettes à payer, plus d'écots de taverne, et ces
+lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en joie, vous
+attristent souvent au départ; vous y entrez faible de
+besoin, vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous
+êtes fâché d'avoir trop payé, et fâché d'avoir trop reçu;
+la bourse et le cerveau sont tous deux vides; le cerveau
+trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop légère
+parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez
+être délivré de toutes ces contradictions. La charité
+d'une corde de deux sous vous acquitte mille dettes en
+un tour de main. Vous n'aurez plus d'autre livre de
+compte: c'est une décharge du passé, du présent et de
+l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de
+jetons, et votre quittance est au bout.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne
+l'es de vivre.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent
+pas le mal de dents; mais un homme qui doit dormir de
+votre sommeil changerait volontiers de place, j'imagine,
+avec le bourreau chargé de le mettre au lit; il
+changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous,
+mon cher, vous ne savez pas le chemin que vous
+allez prendre.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête?
+je n'en ai jamais vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui
+prétend savoir le chemin doit se charger de vous conduire,
+ou vous vous vantez de connaître une route que,
+j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez
+à l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez
+mis de temps à arriver au terme de votre voyage, je
+pense bien que vous ne reviendrez pas le dire.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider
+dans la route que je vais faire, personne ne manque
+d'yeux que ceux qui les ferment et refusent de s'en
+servir.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait
+l'usage de ses yeux pour voir un chemin qui les aveugle!
+car je suis sûr que le gibet mène droit à les fermer.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER, <span class="stage2"><i>au geôlier</i></span>.--Ote-lui ces fers: conduis ton
+prisonnier devant le roi.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles:
+tu m'appelles à la liberté.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un
+geôlier: il n'est point de fers pour les morts.</p>
+
+<p class="stage1">(Posthumus et le messager sortent.)</p>
+
+<p>LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille
+épouser une potence et engendrer des petits gibets, je
+n'ai jamais vu un prisonnier avoir plus de penchant pour
+elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de plus
+scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il
+est; mais il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui
+meurent malgré eux; j'en ferais bien de même, si j'étais
+Romain. Je voudrais que nous n'eussions tous qu'une
+même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation
+des geôliers et des gibets: je parle là contre mon
+intérêt présent; mais mon souhait comporte aussi mon
+avantage.</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">La tente de Cymbeline.</p>
+
+<p class="stage1">CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS,<br>
+PISANIO, SEIGNEURS <i>anglais</i>, OFFICIERS et SERVITEURS.</p>
+
+<br>
+<p>CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux
+ont fait les sauveurs de mon trône. Mon coeur est affligé
+que ce soldat obscur, qui a si noblement combattu, ne
+se trouve point, lui dont les haillons faisaient honte aux
+armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au
+delà des boucliers impénétrables; il sera heureux celui
+qui pourra le découvrir, si son bonheur dépend de nos
+bienfaits.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un
+homme si pauvre, tant d'illustres exploits accomplis par
+quelqu'un dont on n'aurait attendu, à le voir, que l'air
+misérable et la mendicité.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?</p>
+
+<p>PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les
+vivants, sans trouver de lui aucune trace.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier
+de sa récompense. <span class="stage2">(<i>A Bélarius, Arviragus et Guidérius</i>.)</span>
+Je veux l'ajouter à la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête
+de la Bretagne; vous, par qui, je l'avoue, elle vit encore.
+Voici maintenant le moment de vous demander qui vous
+êtes; déclarez-le.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie,
+et nous sommes gentilshommes. Nous vanter
+d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni modeste, à
+moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens
+d'honneur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes
+chevaliers de la bataille; je vous nomme les compagnons
+de notre personne, et je vous revêtirai des dignités qui
+conviennent à votre rang. <span class="stage2">(<i>Entrent Cornélius et les dames
+de la reine</i>.)</span> Ces visages nous annoncent quelque chose.--Pourquoi
+saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A
+vous voir, on vous prendrait pour des Romains, et non
+pour être de la cour de Bretagne.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner
+votre bonheur: il faut vous apprendre que la
+reine est morte.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins
+qu'à un médecin? Mais je réfléchis que si la médecine
+peut prolonger la vie, la mort saisira pourtant un jour
+le médecin. Comment a-t-elle fini?</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la
+rage comme elle a vécu. Cruelle au monde, elle a fini
+par être cruelle à elle-même. Les aveux qu'elle a faits, je
+vous les rapporterai si vous le voulez; voilà ses femmes,
+elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité:
+les joues humides, elles ont assisté à ses derniers
+moments.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous
+aima jamais, qu'elle tenait à la grandeur qui venait
+de vous, et non à vous, qu'elle n'a épousé que votre
+royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais
+qu'elle abhorrait votre personne.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si
+elle ne l'avait pas dit en mourant, je n'en pourrais
+croire l'aveu de ses lèvres. Poursuivez.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si
+sincèrement, elle a déclaré que c'était un scorpion à ses
+yeux, et qu'elle aurait tranché ses jours par le poison si
+sa fuite ne l'en avait empêchée.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le
+coeur d'une femme? A-t-elle fait encore d'autres aveux?</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a
+avoué qu'elle vous réservait un poison mortel qui, dès
+que vous l'auriez pris, aurait à toute minute rongé votre
+vie, et vous aurait consumé lentement et par degrés.
+Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités,
+par ses pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous
+subjuguer; et dans un moment favorable, après qu'elle
+vous aurait disposé par ses ruses, de vous faire adopter
+son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant son
+projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a
+dans son désespoir oublié toute honte, et révélé, en
+dépit du ciel et des hommes, tous ses projets, regrettant
+que les maux qu'elle avait conçus ne se soient pas effectués.
+Dans cet accès de désespoir, elle est morte.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses
+femmes?</p>
+
+<p>UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle
+était belle; ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries;
+ni mon coeur, qui la croyait ce qu'elle semblait
+être. C'eût été un vice de se défier d'elle. Et toi cependant,
+ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à
+moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer!
+<span class="stage2">(<i>Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains
+avec les gardes. Posthumus suit avec Imogène</i>.)</span> Tu ne viens
+plus aujourd'hui, Lucius, nous demander de tribut; il
+vient d'être aboli par les Bretons, à qui il en a coûté, il
+est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont demandé
+que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés
+par le sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et
+nous avons souscrit à leur demande; ainsi, songez à
+votre sort.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la
+guerre. C'est par accident que l'avantage de cette journée
+vous est resté; si elle eût été à nous, nous n'eussions
+pas, de sang-froid, menacé du glaive nos prisonniers.
+Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait
+pour nous d'autre rançon que notre vie, que la mort
+vienne. Il suffît à un Romain de savoir mourir en
+Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire. C'est
+tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne
+me reste plus qu'une chose à demander, c'est que vous
+acceptiez une rançon pour mon page qui est né Breton.
+Jamais il n'y eut de page si prévenant, si soumis, si
+diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si soigneux.
+Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma
+demande, que j'espère que Votre Majesté ne pourra
+refuser. Il n'a fait aucun mal aux Bretons, quoiqu'il fût
+au service d'un Romain; épargne son sang, seigneur, et
+verse tout le reste.</p>
+
+<p class="stage1">(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me
+sont familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule
+t'a acquis mes bonnes grâces, et tu es à moi; je ne sais
+ni pourquoi ni comment je suis porté à te dire: vis,
+mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à
+Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse
+dépendre de lui et qui t'intéresse, et tu l'obtiendras;
+oui, dusses-tu demander la vie du plus illustre des prisonniers.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de
+demander la vie pour moi, et cependant je sais que tu
+vas le faire.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent;
+j'aperçois ici un objet dont la vue est aussi cruelle
+pour moi que la mort; pour votre vie, bon maître, songez
+vous-même à la sauver.</p>
+
+<p>LUCIUS, <span class="stage2"><i>surpris</i></span>.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne
+et me rebute! Courte est la joie de ceux qui la
+fondent sur l'attachement des jeunes filles et des enfants!...
+Mais d'où vient cette perplexité où je le vois?</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me
+plais de plus en plus; réfléchis de plus en plus à ce qu'il
+te vaut mieux demander.--Connais-tu cet homme sur
+qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive?
+est-il ton parent, ton ami?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon
+parent que je ne le suis de Votre Majesté; encore moi,
+qui suis né votre vassal, je vous tiens de plus près.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si
+vous daignez m'entendre.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets
+toute mon attention. Quel est ton nom?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux
+être ton maître. Viens avec moi, et parle librement.</p>
+
+<p class="stage1">(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent
+ensemble.)</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas
+à la vie?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent
+pas davantage. Oui, c'est cet aimable enfant aux joues
+de rose, qui est mort, et qui s'appelait Fidèle; qu'en
+pensez-vous?</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous
+remarque pas, attendez: deux créatures peuvent se ressembler;
+si c'était lui, je suis sûr qu'il nous aurait
+parlé.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.</p>
+
+<p>PISANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit,
+que le temps roule et m'amène à son gré ou les biens
+ou les maux.</p>
+
+<p class="stage1">(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta
+demande à haute voix.--Et vous, avancez. <span class="stage2">(<i>A Iachimo</i>.)</span>
+Répondez à ce jeune homme et parlez sans détour: ou,
+j'en jure par notre grandeur et par notre honneur qui
+en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la
+vérité du mensonge.--Interroge-le.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier
+puisse m'apprendre de qui il tient cet anneau.</p>
+
+<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Que lui importe?</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt,
+répondez, comment vous est-il venu?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce
+qui une fois dit te mettra à la torture.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Comment, moi?</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer
+un secret qui tourmentait mon âme. C'est par une
+perfidie que je me suis procuré cet anneau. C'est celui de
+Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te faire éprouver
+peut-être les mêmes remords qui me déchirent,
+jamais plus noble mortel ne respira entre le ciel et la
+terre. Seigneur, veux-tu en apprendre davantage?</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le
+souvenir fait saigner mon coeur et frémir mon âme perfide...
+Pardonnez, je me sens défaillir!</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes
+forces: ah! j'aime mieux que tu vives tant qu'il plaira à
+la nature, que de te voir mourir avant que j'en sache
+davantage. Fais un effort; allons, parle.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui
+sonna cette heure!), c'était à Rome (malédiction sur la
+demeure où nous étions réunis!), dans un festin (oh!
+que nos mets eussent été empoisonnés, du moins ceux
+que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus...
+que dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au
+milieu des méchants, et il était le meilleur parmi les
+hommes d'une vertu rare) assis avec nous et l'air triste,
+prêtait l'oreille aux éloges que nous faisions de nos
+maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière
+à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui
+pouvait le mieux parler. Nous dépouillions, pour les
+peindre, les statues de Vénus, de Minerve à la taille
+fière, formes supérieures aux ébauches de la nature<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>;
+nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font
+que l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage,
+la beauté, qui attache les yeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b> <i>Brief nature</i>. La nature trop expéditive dans la création
+de ses oeuvres.</blockquote>
+
+<p>CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.</p>
+
+<p>IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu
+ne sois pressé de t'affliger.--Ce Posthumus, comme un
+noble seigneur amoureux et qui a pour amante une
+princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que
+nous avions vantées, mais demeurant calme comme la
+vertu, il commença le portrait de sa maîtresse. Et après
+ce portrait fait de sa bouche, avec l'âme dont il l'anima,
+il semblait que tous nos panégyriques avaient pour
+objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait
+que nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient
+s'exprimer.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Allons, allons, au but.</p>
+
+<p>IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que
+cela commence), il la vanta comme si Diane même eût eu
+des singes impudiques, et que votre fille seule fût chaste.
+A ce propos, moi misérable, je fis l'incrédule à ses
+louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre
+cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je
+réussirais à obtenir une place dans son lit nuptial, et
+que je gagnerais cette bague par l'adultère de son épouse
+avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait dans l'honneur
+de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en
+effet, dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle
+été une escarboucle détachée des roues d'Apollon; il
+la pouvait risquer en sûreté, eût-elle valu tout le prix de
+son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon dessein.
+Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir
+vu à votre cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille
+la différence qu'il y a entre le véritable amant et le vil
+suborneur. Mon espérance ainsi éteinte et non pas mon
+désir, mon cerveau italien machina, dans votre sombre
+Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit.
+Pour abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie
+avec assez de preuves simulées pour jeter dans le
+désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa confiance
+dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que j'appuyai
+de détails circonstanciés sur les tentures et les
+tableaux de sa chambre, et puis ce bracelet que je lui
+montrai... Oh! par quelle ruse je sus m'en emparer! Et
+je lui citai même des signes cachés sur la personne
+d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas
+croire qu'elle avait rompu son engagement de chasteté,
+et que j'en avais recueilli les fruits: là-dessus... Il me
+semble que je le vois encore...</p>
+
+<p>POSTHUMUS, <span class="stage2"><i>se découvrant et avançant</i></span>.--Oui, tu le vois
+en effet, démon italien.--Et moi, insensé trop crédule,
+insigne meurtrier, lâche brigand, ah! je mérite les noms
+de tous les scélérats passés, présents et futurs.--Oh!
+donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; montrez-moi
+quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie
+chercher d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui
+fait pardonner aux objets de la terre les plus détestés, en
+étant plus méchant qu'eux. Je suis ce Posthumus qui a
+égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un moindre
+scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était
+le temple de la vertu: oui, elle était la vertu même.
+Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi
+de boue, excitez les chiens de la rue à aboyer après
+moi: que le nom des scélérats soit désormais Posthumus
+Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène,
+ma reine, ma vie, ma femme, Imogène, Imogène,
+Imogène!</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>s'élançant vers lui</i></span>.--Calmez-vous, seigneur:
+écoutez! écoutez!</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page
+insolent!</p>
+
+<p class="stage1">(Il la frappe; elle tombe.)</p>
+
+<p>PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la
+vôtre. O Posthumus! ô mon maître! vous n'aviez point
+tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez, secourez
+mon auguste princesse!</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire?</p>
+
+<p>PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me
+faire mourir de joie.</p>
+
+<p>PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du
+poison: loin de moi, homme dangereux; ne respire plus
+là où vivent les princes.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--La voix d'Imogène!</p>
+
+<p>PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des
+pierres de soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je
+vous donnais était une composition précieuse. Je la
+tenais de la reine.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS, <span class="stage2"><i>à Pisanio</i></span>.--O dieux! j'avais omis un autre
+aveu de la reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si
+Pisanio, a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la confiture
+que je lui ai donnée pour un cordial, elle est traitée
+comme je traiterais un rat.»</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius?</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent
+pour lui composer des poisons, prétextant toujours
+le plaisir d'étendre ses connaissances en tuant de viles
+créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et
+des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent
+plus funestes, je composai pour elle certaine drogue
+qui suspendait pour l'instant les facultés de la vie,
+mais quelque temps après tous les organes de la nature
+reprenaient leurs fonctions. <span class="stage2">(<i>A Imogène</i>.)</span> En avez-vous
+pris?</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte.</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Arviragus et Guidérius</i></span>.--Mes enfants, voilà
+la cause de notre méprise.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Pourquoi avez-vous repoussé
+de votre sein votre femme? Imaginez en ce moment
+que vous êtes sur un rocher... <span class="stage2">(<i>se jetant dans ses bras</i>)</span> et
+précipitez-moi encore.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme
+un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.</p>
+
+<p>CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de
+moi un stupide spectateur au milieu de cette scène?
+n'as-tu donc rien à me dire?</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>se jetant à ses pieds</i></span>.--Votre bénédiction,
+seigneur.</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Arviragus et Guidérius</i></span>.--Je ne vous blâme
+plus d'avoir aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une
+eau sacrée sur ta tête! Imogène, ta mère est morte.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute
+si nous nous retrouvons ici d'une manière si étrange;
+mais son fils a disparu, nous ne savons où ni comment...</p>
+
+<p>PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin
+de moi, je dirai la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion
+de ma maîtresse, vint à moi l'épée nue et l'écume à
+la bouche, et jura que si je ne lui déclarais pas la route
+qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par
+hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître,
+où, sous de faux prétextes, il engageait Imogène à venir
+le trouver sur les montagnes près de Milford: il la lit.
+Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu des habits de
+mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche
+vers ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment
+d'attenter à l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est
+devenu depuis, je l'ignore.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai
+tué en ce lieu.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne
+voudrais pas que tes belles actions ne reçussent de ma
+bouche qu'un arrêt de mort: je t'en conjure, vaillant
+jeune homme, démens ce que tu viens de dire.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Il était prince.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il
+m'a faits étaient indignes d'un prince. Il m'a provoqué,
+et dans des termes qui me feraient affronter l'Océan
+même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui ai tranché
+la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma
+place, à vous raconter sur moi cette histoire.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche
+t'a condamné; il te faudra subir nos lois; tu es mort.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était
+mon époux.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène
+de ma présence.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux
+que celui qu'il a tué; il est aussi bien né que vous, et il
+vous a rendu plus de services que jamais vous n'en
+auriez reçu d'une légion de Clotens. <span class="stage2">(<i>Au garde</i>.)</span> Laissez
+ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir
+tes services dont tu n'as pas encore été payé, en t'exposant
+à mon courroux? D'une naissance aussi illustre que
+la nôtre?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin.</p>
+
+<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>à Guidérius</i></span>.--Et toi, tu ne mourras pas.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous
+prouverai que deux de nous sont d'aussi bonne naissance
+que celle que j'ai attribuée à celui-ci. Mes fils, il faut que
+je développe ici un mystère dangereux pour moi, mais
+qui sera peut-être avantageux pour vous.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien.</p>
+
+<p>BÉLARIUS, <span class="stage2"><i>à Cymbeline</i></span>.--Écoutez alors, avec votre permission,
+grand roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il
+fut banni.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à
+la vieillesse; oui cet homme fut banni, mais je ne sache
+pas qu'il fût un traître.</p>
+
+<p>CYMBELINE, <span class="stage2"><i>aux gardes</i></span>.--Emmenez-le d'ici; l'univers
+entier ne le sauverait pas.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord
+par me payer pour avoir nourri tes enfants, et dès
+que j'aurai reçu ma récompense, alors confisque-la tout
+entière.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Nourri mes enfants?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici
+à tes genoux: avant que je me relève, je veux illustrer
+mes enfants; après, n'épargne point le vieux père. Puissant
+roi, les deux jeunes gens qui me nomment leur père
+et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont
+issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre
+sang.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Comment? mon sang?</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi,
+aujourd'hui le vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu
+maudis jadis. Ton caprice fut tout mon crime, et mon
+bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables
+princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt
+ans; ils possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner,
+et tu sais quelle éducation j'avais reçue. Euriphile, leur
+nourrice, que j'épousai pour prix de son larcin, te déroba
+ces enfants au moment de mon bannissement; c'est moi
+qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la
+punition de la faute que je commis alors; maltraité pour
+ma fidélité, je fus ainsi porté à la trahison. Plus leur
+perte devait t'être sensible, plus je goûtai le projet de te
+les dérober. Mais voilà tes fils, je te les rends, et je vais
+perdre les deux plus aimables compagnons du monde;
+que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent
+comme la rosée sur leurs têtes, car ils sont dignes de
+parer le ciel d'étoiles!</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service
+que vous m'avez rendu tous trois est plus incroyable
+que ce récit. J'ai perdu mes enfants...--S'ils sont là, sous
+mes yeux, il m'est impossible de désirer deux enfants
+plus accomplis.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je
+nommais Polydore est, noble seigneur, ton véritable Guidérius;
+l'autre, mon Cadwal, c'est Arviragus, ton plus
+jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau tissu
+des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en
+convaincre, te représenter aisément.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile
+de couleur de sang; c'était un signe remarquable.</p>
+
+<p>BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte
+de naissance; la sage nature, en lui faisant ce
+don, voulut sans doute qu'il servît aujourd'hui à le faire
+reconnaître.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il
+est né trois enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie
+de sa délivrance: soyez heureux, mes enfants; après
+avoir été si étrangement déplacés de votre sphère, venez-y
+régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un
+royaume.</p>
+
+<p>IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes
+bons frères! nous nous étions donc rencontrés!--Oh!
+convenez que c'est moi qui ai parlé avec le plus de vérité.
+Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que votre
+soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en
+effet.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?</p>
+
+<p>ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.</p>
+
+<p>GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous
+sommes aimés, et nous avons continué, jusqu'au moment
+que nous crûmes qu'elle était morte.</p>
+
+<p>CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je
+tous ces détails? Ce récit trop rapide a des ramifications
+de circonstances qui doivent être racontées tout
+au long.--Où étiez-vous? Comment viviez-vous? Par
+quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? Comment
+vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les
+avez-vous retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de
+ma cour, et où êtes-vous allée?--Et vous, quels motifs
+vous ont conduit tous trois au combat? et je ne sais combien
+d'autres choses, il faudra que je vous les demande,
+et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un
+enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure
+ni le lieu de ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus
+attaché à Imogène; et elle, dont l'oeil, comme un
+innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, ses
+frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de
+nous d'un regard plein de joie, auquel chacun répond à
+son tour. Quittons cette tente, et allons remplir les temples
+de la fumée de nos sacrifices. <span class="stage2">(<i>A Bélarius</i>.)</span>--Toi,
+tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Bélarius</i></span>.--Vous êtes aussi mon père; c'est
+à vos secours que je dois de voir ce jour de bonheur.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers
+chargés de chaînes; qu'ils partagent aussi notre joie:
+je veux qu'ils se ressentent de notre bonheur.</p>
+
+<p>IMOGÈNE, <span class="stage2"><i>à Lucius</i></span>.--Mon bon maître, je veux vous
+servir encore.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Vivez heureuse!</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment
+combattu, qu'il figurerait bien ici! sa présence ferait
+éclater la reconnaissance de son roi.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence
+qui accompagnait ces trois braves; ce costume
+favorisait le projet que je suivais alors.--Ne suis-je pas
+ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais terrassé, et je pouvais
+t'achever.</p>
+
+<p>IACHIMO, <span class="stage2"><i>se prosternant</i></span>.--Je suis terrassé de nouveau;
+mais c'est le poids de ma conscience qui force en ce
+moment mon genou à fléchir, comme l'y forçait naguère
+votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie que
+je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre
+bague, et ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui
+ait jamais engagé sa foi.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage
+que je veux obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie;
+le ressentiment que je veux te montrer, c'est de te pardonner.
+Vis, et agis mieux envers les autres.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera
+l'exemple de la générosité. Pardon est le mot que j'adresse
+ici à tous.</p>
+
+<p>ARVIRAGUS, <span class="stage2"><i>à Posthumus</i></span>.--Vous nous avez aidés, seigneur,
+comme si vous aviez en effet l'intention d'être
+notre frère; nous sommes ravis que vous le soyez devenu.</p>
+
+<p>POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble
+seigneur de Rome, mandez ici votre devin. Pendant que
+je dormais, il m'a semblé que le grand Jupiter m'apparaissait
+sur son aigle, avec d'autres visions de fantômes
+de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon
+sein cet écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que
+je n'en puis rien tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Philarmonus!</p>
+
+<p>LE DEVIN.--Me voici, seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.</p>
+
+<p>LE DEVIN, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--«Quand un lionceau à lui-même
+inconnu trouvera sans la chercher une créature légère
+comme l'air, et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux
+d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant
+plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux
+tronc et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera
+la fin de ses misères, et la Bretagne heureuse fleurira
+dans la paix et dans l'abondance.» Toi, Léonatus,
+tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle
+de ton nom de <i>Léonatus</i>; la créature légère comme
+l'air, c'est <span class="stage2">(<i>au roi</i>)</span> ta vertueuse fille, que nous appellerons
+<i>mollis aer</i>; et <i>mollis aer</i> nous l'appellerons <i>mulier</i>; et
+cette <i>mulier</i>, c'est cette fidèle épouse de Posthumus qui,
+justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à lui-même et
+sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.</p>
+
+<p>LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et
+tes branches coupées sont l'emblème de tes deux fils qui,
+dérobés par Bélarius et crus morts pendant des années,
+renaissent aujourd'hui réunis au cèdre majestueux dont
+les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix.
+Lucius, quoique vainqueurs, nous rendons hommage à
+César et à l'empire romain, promettant de payer notre
+tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine qui nous
+en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti,
+sur elle et sur les siens, son bras vengeur.</p>
+
+<p>LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes
+les instruments pour célébrer l'harmonie de cette
+paix. La vision prophétique que j'ai annoncée à Lucius
+avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, s'accomplit
+maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai
+vue prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant,
+diminuer par degrés à ma vue, et se perdre enfin
+dans les rayons du soleil, annonçait que notre aigle impérial,
+notre prince César, renouvellerait son alliance
+avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident.</p>
+
+<p>CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce.
+Que la fumée de nos sacrifices s'élève de nos saints autels
+jusqu'à leurs narines! Annonçons cette paix à tous nos
+sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne romaine
+et une enseigne anglaise flottent unies ensemble
+dans les airs. Traversons ainsi la cité de Lud, et allons
+au temple du grand Jupiter ratifier notre paix. Scellons-la
+par des fêtes. Allons, marchons. Jamais guerre ne
+finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les
+guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!</p>
+
+<p>
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE ***
+
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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