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+The Project Gutenberg EBook of Peines d'amour perdues, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Peines d'amour perdues
+ Comédie
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 9, 2006 [EBook #19227]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 5
+ Le roi Lear--Cymbeline.
+ La méchante femme mise à la raison.
+ Peines d'amour perdues--Périclès
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+
+ PEINES D'AMOUR
+ PERDUES
+
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR
+PEINES D'AMOUR PERDUES.
+
+De toutes les pièces contestées à Shakspeare, voici celle que ses
+admirateurs auraient le plus facilement abandonnée; cependant cette
+pièce, imparfaite dans son ensemble et souvent faible dans ses détails,
+nous paraît un miroir où se réfléchit le véritable langage de la cour
+d'Élisabeth, cet esprit pédantesque du siècle, ce goût de controverse et
+de logique pointilleuse qui influait sur le ton de la société des
+savants comme du beau monde de l'époque.
+
+Malgré ses défauts, la comédie de _Peines d'amour perdues_ porte aussi
+l'empreinte du génie de Shakspeare dans plusieurs scènes et dans la
+conception de presque tous les personnages. Biron et Rosaline sont
+l'ébauche des caractères inimitables de Bénédick et de Béatrice dans
+_Beaucoup de bruit pour rien_. Don Adriano Armado est un fanfaron
+amusant; son petit page est bien réellement une _poignée d'esprit_;
+Nathaniel le curé, Holoferne le magister, donnent aussi lieu à plus
+d'une scène comique et originale. Il n'est pas jusqu'à Dull le
+constable, et Costard le paysan, qui ne contribuent à faire trouver
+grâce à cette pièce, qui appartient, selon toute apparence, à la
+jeunesse de Shakspeare.
+
+Douce suppose que Shakspeare a emprunté le sujet de cette pièce à un
+roman français, et qu'il l'a placée en 1425 environ. Il est difficile
+d'établir d'une façon positive l'année de la composition de cette
+comédie, mais il est certain qu'elle a été écrite de 1587 à 1591.
+
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+FERDINAND, roi de Navarre.
+BIRON, )
+LONGUEVILLE, ) seigneurs attachés
+DUMAINE, ) au roi.
+BOYET, ) seigneurs à la suite de la
+MERCADE, ) princesse de France.
+DON ADRIEN D'ARMADO, original espagnol.
+NATHANIEL, curé.
+HOLOFERNE, maître d'école.
+DULL, constable.
+COSTARD, paysan bouffon.
+MOTH, page de don Adrien d'Armado.
+UN GARDE DE LA FORÊT.
+LA PRINCESSE DE FRANCE.
+ROSALINE, )
+MARIE, ) dames à la suite de la
+CATHERINE, ) princesse de France.
+JACQUINETTE, jeune paysanne.
+OFFICIERS ET SUITE DU ROI ET DE LA PRINCESSE.
+
+
+ La scène se passe dans le palais du roi de Navarre
+ et dans les environs.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Navarre.--Un parc avec un palais.
+
+LE ROI FERDINAND, BIRON, LONGUEVILLE ET DUMAINE.
+
+
+LE ROI.--Que la Renommée, objet de la poursuite de tous les hommes
+pendant leur vie, reste gravée sur nos tombeaux d'airain et nous honore
+dans la disgrâce de la mort! En dépit du temps, ce cormoran qui dévore
+tout, un effort, pendant l'instant où nous respirons, peut nous
+conquérir un honneur qui émoussera le tranchant de sa faux, et fera de
+nous les héritiers de toute l'éternité. Courage donc, braves vainqueurs,
+car vous l'êtes, vous qui faites la guerre à vos propres passions, et
+qui combattez l'immense armée des désirs du monde.--Notre dernier édit
+subsistera dans toute sa force, la Navarre deviendra la merveille du
+monde; notre cour sera une petite académie, adonnée au repos et à la
+contemplation. Vous trois, Biron, Longueville et Dumaine, vous avez fait
+serment de vivre avec moi pendant trois ans, compagnons de mes études,
+et d'observer les statuts qui sont rédigés dans cette cédule: vos
+serments sont prononcés; maintenant signez, et que celui qui violera le
+plus petit article de ce règlement voie son déshonneur écrit de sa
+propre main. Si vous êtes armés de courage pour exécuter ce que vous
+avez juré, signez votre grave serment, et observez-le.
+
+LONGUEVILLE.--Je suis décidé: ce n'est qu'un jeûne de trois ans; si le
+corps souffre, l'âme jouira. Les panses trop bien remplies ont de
+pauvres cervelles, et les mets succulents, en engraissant les côtes,
+ruinent entièrement l'esprit.
+
+DUMAINE.--Mon aimable souverain, Dumaine se mortifiera; il abandonne aux
+vils esclaves d'un monde grossier ses plaisirs plus grossiers encore: je
+renonce et je meurs à l'amour, à la richesse et aux grandeurs, pour
+vivre en philosophe avec eux et vous.
+
+BIRON.--Je ne puis que répéter à mon tour la même protestation. J'ai
+déjà fait les mêmes voeux, mon cher souverain: j'ai juré de vivre,
+d'étudier ici trois années. Mais il y a d'autres pratiques rigides,
+comme de ne pas voir une seule femme jusqu'à ce terme, article qui,
+j'espère, n'est pas enregistré dans l'acte; de ne goûter d'aucune
+nourriture durant un jour entier de la semaine, et, les autres jours, de
+ne manger que d'un seul mets, autre point qui, j'espère, ne s'y trouve
+pas non plus; et encore de ne dormir que trois heures par nuit, sans
+jamais être surpris les yeux assoupis dans le jour (tandis que moi, ma
+coutume est de ne jamais songer à mal toute la nuit, et même de changer
+en nuit la moitié du jour), troisième clause qui, j'espère, n'est pas
+non plus mentionnée dans l'écrit. Oh! ce sont là des tâches bien arides,
+trop pénibles à remplir: ne pas voir les dames, étudier, jeûner et ne
+pas dormir!
+
+LE ROI.--Votre serment de vous abstenir de ces trois points est
+prononcé.
+
+BIRON.--Permettez-moi de répondre non, mon souverain. J'ai simplement
+juré d'étudier avec Votre Altesse, et de passer ici à votre cour
+l'espace de trois ans.
+
+LE ROI.--Biron, avec cet article, vous avez juré les autres aussi.
+
+BIRON.--Par oui et par non, mon prince; alors mon serment n'était pas
+sérieux.--Quel est le but de l'étude? Apprenez-le-moi.
+
+LE ROI.--Quoi! c'est de savoir ce que nous ne saurions pas sans elle.
+
+BIRON.--Voulez-vous parler des connaissances cachées et interdites à
+l'intelligence ordinaire?
+
+LE ROI.--Oui; telle est la divine récompense de l'étude!
+
+BIRON.--Allons, je veux bien jurer d'étudier, pour connaître la chose
+qu'il m'est interdit de savoir.--Par exemple, je veux bien étudier pour
+savoir où je pourrai dîner, lorsque les festins me seront expressément
+défendus. Et encore, pour savoir où trouver une belle maîtresse, quand
+les belles seront cachées à mes yeux. Ou bien, m'étant lié par un
+serment trop difficile à garder, je veux bien étudier l'art de
+l'enfreindre sans manquer à ma foi. Si tels sont les fruits de l'étude,
+et qu'il soit vrai qu'elle apprenne à connaître ce qu'on ne savait pas
+avant, je suis prêt à faire le serment, et jamais je ne me rétracterai.
+
+LE ROI.--Vous venez justement de citer les obstacles qui détournent
+l'homme de l'étude, et qui donnent à nos âmes le goût des vains
+plaisirs.
+
+BIRON.--Sans doute, tous les plaisirs sont vains: mais les plus vains de
+tous sont ceux qui, acquis avec peine, ne produisent pour fruit que la
+peine; comme de méditer péniblement sur un livre, pour chercher la
+lumière de la vérité, tandis que son éclat perfide ne sert qu'à aveugler
+la vue éblouie. La lumière, en cherchant la lumière, enlève la lumière à
+la lumière. Ainsi, les yeux perdent la vue avant de trouver une faible
+lueur dans les ténèbres. Étudiez-moi plutôt comment on peut charmer ses
+yeux, en les fixant sur des yeux plus beaux, qui, s'ils les éblouissent,
+servent du moins d'étoiles à l'homme qu'ils ont aveuglé. L'étude
+ressemble au radieux soleil des cieux, qui ne veut pas être approfondi
+par d'insolents regards: ces infatigables travailleurs n'ont jamais rien
+gagné qu'un vil renom fondé sur les livres d'autrui. Ces parrains
+terrestres des astres du ciel, qui donnent un nom à chaque étoile fixe,
+ne retirent pas plus de fruit de leurs brillantes nuits, que ceux qui se
+promènent à leur clarté sans les connaître: trop savoir, c'est ne
+connaître que la gloire, et tout parrain peut donner un nom.
+
+LE ROI.--Comme il est savant en arguments contre la science!
+
+DUMAINE.--Il est fort instruit dans l'art d'empêcher les autres de
+s'instruire.
+
+LONGUEVILLE.--Il sarcle le bon grain et laisse croître l'ivraie.
+
+BIRON.--Le printemps est proche, quand les oisons couvent.
+
+DUMAINE.--Et la conséquence, quelle est-elle?
+
+BIRON.--Qu'il faut que chaque chose se fasse en son temps et en son
+lieu.
+
+DUMAINE.--Rien pour la raison.
+
+BIRON.--Quelque chose donc pour la rime.
+
+LONGUEVILLE.--Biron ressemble à une gelée jalouse, qui attaque les
+premiers-nés des enfants du printemps.
+
+BIRON.--Eh bien! oui; et pourquoi l'été se vanterait-il avant d'entendre
+le chant des oiseaux? Pourquoi me glorifierais-je de productions
+prématurées? A Noël, je ne désire pas plus les roses, que je ne désire
+la neige dans les jours où Mai se montre émaillé de fleurs nouvelles;
+mais j'aime chaque fruit dans sa saison. Quant à vous, il est trop tard
+maintenant pour étudier: ce serait monter sur le toit de la maison pour
+en ouvrir la porte.
+
+LE ROI.--Eh bien! quittez-nous, retournez chez vous: adieu.
+
+BIRON.--Non, mon gracieux souverain. J'ai fait serment de rester avec
+vous, et quoique j'aie défendu l'ignorance et la barbarie, par des
+arguments plus forts que vous ne pouvez en alléguer en faveur de votre
+céleste science, je n'en garderai pas moins constamment la parole que
+j'ai jurée, et je supporterai chaque jour toutes les privations des
+trois années fixes. Donnez-moi l'écrit, que j'en prenne lecture, et je
+souscrirai mon nom à ses plus rigoureux décrets.
+
+LE ROI.--C'est vous rendre à propos, pour vous racheter de la honte qui
+allait vous couvrir!
+
+BIRON, _lisant_.--Item. «Que nulle femme ne s'approchera de ma cour, à
+distance d'un mille.»--Cet article a-t-il été proclamé?
+
+LONGUEVILLE.--Il y a quatre jours.
+
+BIRON.--Voyons sous quelle peine.--(_Lisant_.) «Sous peine de perdre la
+langue.» Qui a décerné cette peine?
+
+LONGUEVILLE.--Hé! c'est moi.
+
+BIRON.--Eh pour quelle raison, cher seigneur?
+
+LONGUEVILLE.--Pour les éloigner de cette cour, par la terreur de cette
+punition.
+
+BIRON.--Voilà une dangereuse loi contre l'urbanité. (_Lisant_.) Item.
+«Si un homme est surpris parlant à une femme dans l'espace de ces trois
+années, il subira l'ignominie publique que toute la cour jugera à propos
+d'infliger.» Pour cet article, vous le violerez vous-même, mon
+souverain; car, vous savez bien qu'ici vient en ambassade la fille du
+roi de France, pour vous parler à vous-même.--Une jeune princesse pleine
+de grâce et de majesté! Elle vient traiter avec vous de la cession de
+l'Aquitaine à son père, vieillard décrépit, infirme, et détenu dans son
+lit. Ainsi, c'est un article fait en vain, ou c'est en vain que cette
+illustre princesse vient à votre cour.
+
+LE ROI.--Qu'en dites-vous, seigneurs? Cela a été tout à fait oublié.
+
+BIRON.--C'est ainsi que l'étude est toujours en défaut; tandis qu'elle
+s'occupe de ce qu'elle voudrait acquérir, elle oublie de faire ce qui
+est nécessaire; et lorsqu'elle atteint l'objet qu'elle poursuit avec le
+plus d'ardeur, c'est une conquête qui ressemble à celle d'une ville
+incendiée: aussitôt gagnée, aussitôt perdue.
+
+LE ROI.--Nous sommes contraints de violer ce décret; mais c'est la
+nécessité qui nous force à souffrir ici le séjour de la princesse.
+
+BIRON.--La nécessité nous rendra tous mille fois parjures dans l'espace
+de ces trois années, car chaque homme naît avec ses penchants, qui ne
+sont jamais domptés par la violence, mais toujours par une grâce
+spéciale.--Si je viole ma foi, mon apologie sera cette excuse: je ne me
+suis parjuré que par la force de la nécessité; aussi je souscris mon nom
+sans réserve à ces lois, et je consens que celui qui les enfreindra dans
+la moindre partie en soit puni par une honte éternelle: les tentations
+sont pour les autres comme pour moi; mais je crois, malgré la répugnance
+que je montre, que je serai encore le dernier à violer mon
+serment.--Mais n'y a-t-il aucune récréation qui soit permise?
+
+LE ROI.--Oui, il y en a: notre cour, vous le savez, est fréquentée par
+un illustre voyageur d'Espagne. Cet homme possède toutes les belles
+manières du monde: sa tête est une mine de phrases. Un homme dont
+l'oreille est flattée du son de ses vaines paroles, comme de l'harmonie
+la plus ravissante; homme, au surplus, d'une politesse accomplie, et que
+le juste et l'injuste semblent avoir choisi pour être l'arbitre de leurs
+disputes. Cet enfant de l'imagination, ce sublime Armado, dans les
+intervalles de nos études, nous racontera, en termes pompeux, les
+prouesses de maints chevaliers de l'Espagne basanée, qui ont péri dans
+les querelles du siècle.--A quel point il vous amuse, messieurs, c'est
+ce que j'ignore; mais pour moi, je proteste que j'aime beaucoup à
+l'entendre mentir, et je le ferai entrer dans la troupe de mes
+ménétriers.
+
+BIRON.--Armado! c'est un des plus illustres mortels: un homme à mots
+nouvellement raffinés, le vrai chevalier de la mode!
+
+LONGUEVILLE.--Ce bouffon de Costard et lui feront notre divertissement.
+Ainsi donc, à l'étude, trois ans sont vite passés.
+
+(Entrent Dull et Costard tenant une lettre.)
+
+DULL[1].--Quelle est la personne du duc?
+
+[Note 1: _Dull_; ce mot veut dire _insipide, ennuyé_.]
+
+BIRON.--Le voici, l'ami; que veux-tu?
+
+DULL.--Je représente moi-même sa personne, car je suis un officier de
+police; mais je voudrais voir sa personne propre en chair et en os.
+
+BIRON.--Voilà le duc.
+
+DULL.--Le seigneur Arme... Arme... vous salue: il y a de vilaines choses
+sur le tapis; cette lettre vous en dira davantage.
+
+COSTARD.--Monsieur, le contenu[2] de cette lettre me touche aussi, moi.
+
+[Note 2: Jeu de mots intraduisible sur _contents_, contenu, et
+_contempt_, mépris.]
+
+LE ROI, _prenant la lettre_.--Une lettre du magnifique Armado!
+
+BIRON.--Quelque mince qu'en soit le sujet, j'espère, par la grâce de
+Dieu, de sublimes paroles.
+
+LONGUEVILLE.--Beaucoup d'espérances pour peu de choses! Dieu veuille
+nous donner la patience.
+
+BIRON.--D'écouter ou de nous abstenir d'écouter.
+
+LONGUEVILLE.--D'écouter patiemment, monsieur; et de rire modérément; ou
+de nous abstenir de l'un et de l'autre.
+
+BIRON.--Allons, monsieur, ce sera comme le style de la lettre nous
+montera l'humeur à la gaieté.
+
+COSTARD.--La matière, monsieur, me regarde, comme concernant
+Jacquelinette. La forme en est que j'ai été pris sur le fait.
+
+BIRON.--Sur quel fait?
+
+COSTARD.--Dans le fait et dans la forme[3] qui suivent, monsieur, trois
+choses à la fois: j'ai été vu avec elle dans la maison de la ferme,
+assis avec elle, et surpris à la suivre dans le parc; lesquelles choses,
+mises ensemble, sont dans le fait et la manière suivantes.--A présent,
+monsieur, quant à la manière... c'est la manière dont un homme parle à
+une femme, pour la forme... en quelque forme.
+
+[Note 3: _Manner_ et _form_. Jeux de mots qui n'existent que dans
+l'anglais.]
+
+BIRON.--Et la suite, l'ami?
+
+COSTARD.--La suite sera comme sera la correction qu'on me donnera, et
+Dieu veuille protéger la bonne cause!
+
+LE ROI.--Voulez-vous écouter la lettre avec attention?
+
+BIRON.--Comme nous écouterions un oracle.
+
+COSTARD.--Telle est la simplicité de l'homme, d'écouter les penchants de
+la chair.
+
+LE ROI, _lit_.--«Grand lieutenant, illustre vice-roi du firmament, et
+seul dominateur de la Navarre, Dieu terrestre de mon âme, et patron
+nourricier de mon corps.
+
+COSTARD.--Il n'y a pas encore là un mot de Costard.
+
+LE ROI, _lisant_.--«Il est de fait...
+
+COSTARD.--Cela peut être ainsi; mais s'il dit que cela est ainsi, il
+n'est, lui, à dire vrai, qu'ainsi[4]...
+
+LE ROI.--Paix[5]!
+
+[Note 4: Le genre d'esprit de Costard est principalement de tirer des
+propositions précédentes des conséquences contradictoires et absurdes.]
+
+[Note 5: Paix, absence de bruit, ou absence de guerre. Costard s'attache
+au dernier sens.]
+
+COSTARD.--Soit à moi et à tout homme qui n'ose pas se battre!
+
+LE ROI.--Pas le mot.
+
+COSTARD.--Pas le mot des secrets des autres, je vous en prie.
+
+LE ROI, _continuant de lire_.--«Il est de fait qu'affligé d'une
+mélancolie de couleur noire, j'ai recommandé la sombre et accablante
+humeur qui m'enveloppait à la médecine salutaire de votre air qui donne
+la santé; et comme je suis un gentilhomme, je me suis mis à me promener.
+L'heure, laquelle? Vers la sixième heure, lorsque les animaux paissent
+du meilleur appétit, que les oiseaux becquettent le mieux le grain, et
+que les hommes sont assis pour prendre ce repas que l'on nomme le
+souper: voilà pour le temps. Maintenant le sol, je veux dire le sol sur
+lequel je me promenais, il est enclos de murs: c'était votre parc. A
+présent, venons à l'endroit; je veux dire l'endroit où j'ai rencontré
+cet événement obscène et des plus monstrueux, qui tire aujourd'hui de ma
+plume, blanche comme la neige, l'encre de couleur d'ébène, que vos yeux
+voient, contemplent, parcourent ou regardent ici. C'est là au
+nord-nord-ouest et au coin ouest de votre jardin aux curieux détours que
+j'ai vu ce berger à l'âme basse; ce misérable ver qui sert à votre
+divertissement.
+
+COSTARD.--C'est moi.
+
+LE ROI, _continuant_.--«Cette âme illettrée et bornée.
+
+COSTARD.--C'est moi.
+
+LE ROI, _continuant_.--«Cet insipide vassal.
+
+COSTARD.--C'est encore moi.
+
+LE ROI, _continuant_.--«Qui, autant que je m'en souviens, se nomme
+Costard.
+
+COSTARD.--Oh! c'est bien moi.
+
+LE ROI, _continuant_.--«En compagnie et en tête-à-tête, contre le statut
+formel de votre édit et de votre loi promulguée, avec... avec... Oh!
+avec... mais je souffre de dire avec qui.
+
+COSTARD.--Avec une fille.
+
+LE ROI, _continuant_.--«Avec un enfant de notre grand-mère Ève, une
+femelle, ou pour me faire comprendre de votre âme délicate, une femme.
+Mû par l'aiguillon de mon devoir toujours respecté, je vous l'ai envoyé,
+pour recevoir le lot de sa punition, sous la garde d'un officier de
+votre noble Altesse, Antoine Dull, homme de bonne renommée, de bonne
+conduite, de bonne réputation, et fort considéré.
+
+DULL.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; je suis Antoine
+Dull.
+
+LE ROI, _continuant_.--«Quant à Jacquinette (c'est ainsi qu'on appelle
+le vase le plus faible, que j'ai surpris avec le berger susdit), je la
+garde comme un vase dévoué à la fureur de votre loi; et, au moindre
+signal de votre illustre volonté, je la mènerai subir son procès. Je
+suis à vous, dans toutes les formalités de l'ardeur brûlante d'un zèle
+dévoué,
+
+ «Don Adrien d'ARMADO.»
+
+BIRON.--Cette lettre n'est pas en aussi bon style que je l'attendais,
+mais c'est le plus menteur que j'aie jamais entendu.
+
+LE ROI.--Oui, le meilleur pour le pire.--Mais, toi, coquin, que
+réponds-tu à cela?
+
+COSTARD.--Seigneur, je confesse la fille.
+
+LE ROI.--As-tu entendu la proclamation de mon édit?
+
+COSTARD.--Je confesse que je l'ai beaucoup entendue, mais aussi que j'y
+ai fait fort peu d'attention.
+
+LE ROI.--On a publié la peine d'un an de prison pour quiconque serait
+surpris avec une fille.
+
+COSTARD.--Je n'ai pas été pris avec une fille, seigneur, j'ai été pris
+avec une damoiselle.
+
+LE ROI.--Eh bien! l'édit porte aussi une damoiselle.
+
+COSTARD.--Ce n'était pas une damoiselle non plus, seigneur: c'était une
+vierge.
+
+LE ROI.--Cela a été défendu aussi. L'édit porte aussi une vierge.
+
+COSTARD.--Si cela est, je nie sa virginité: j'ai été pris avec une
+pucelle.
+
+LE ROI.--Cette pucelle ne te servira pas, l'ami.
+
+COSTARD.--Cette pucelle me servira, sire.
+
+LE ROI.--Allons, je vais prononcer la sentence: tu jeûneras une semaine
+entière au pain bis et à l'eau.
+
+COSTARD.--J'aimerais mieux prier un mois avec du mouton et du poireau.
+
+LE ROI.--Et don Armado sera ton gardien.--Biron, ayez soin qu'il lui
+soit livré.--Et nous, chers seigneurs, allons mettre en pratique ce que
+nous avons réciproquement juré d'observer par un serment si solennel.
+
+(Le roi sort avec Longueville et Dumaine.)
+
+BIRON.--Je gagerais ma tête contre le chapeau du premier honnête homme,
+que ces serments et ces lois deviendront un objet de mépris.--(_A
+Costard_.) Allons, drôle, marchons.
+
+COSTARD.--Je souffre pour la vérité, monsieur, car il est très-vrai que
+j'ai été pris avec Jacquinette, et que Jacquinette est une vraie fille;
+et ainsi donc, que la coupe amère de la prospérité[6] soit la bienvenue!
+L'affliction pourra un jour me sourire encore, et jusqu'à ce moment
+reste avec moi, douleur.
+
+(Ils sortent tous deux.)
+
+[Note 6: Bévues mises exprès dans la bouche de Costard.]
+
+
+SCÈNE II
+
+La maison d'Armado.
+
+ARMADO _avec_ MOTH _son page_.
+
+
+ARMADO.--Page, quel signe est-ce, quand une grande âme devient
+mélancolique?
+
+MOTH.--C'est un grand signe, monsieur, qu'elle deviendra triste.
+
+ARMADO.--Quoi! la tristesse et la mélancolie sont la même chose, mon
+cher lutin?
+
+MOTH.--Non, non, monsieur; oh! non.
+
+ARMADO.--Comment peux-tu séparer la tristesse de la mélancolie, mon
+tendre jouvenceau?
+
+MOTH.--Par une démonstration familière de leurs effets, mon rude
+seigneur.
+
+ARMADO.--Pourquoi dis-tu rude seigneur? rude seigneur?
+
+MOTH.--Et pourquoi dites-vous tendre jouvenceau? tendre jouvenceau?
+
+ARMADO.--J'ai dit tendre jouvenceau, comme une épithète qui convient à
+tes jeunes années, que l'on peut dénommer tendres.
+
+MOTH.--Et moi, j'ai dit rude seigneur, comme un titre qui appartient à
+votre vieillesse, que l'on peut nommer rude.
+
+ARMADO.--Joli et convenable.
+
+MOTH.--Comment l'entendez-vous, monsieur? Est-ce moi qui suis joli, et
+mon propos convenable; ou mon propos qui est joli, et moi convenable?
+
+ARMADO.--Tu es joli parce que tu es petit.
+
+MOTH.--Petitement joli, parce que je suis petit; et pourquoi
+_convenable_?
+
+ARMADO.--Convenable, parce que tu es vif.
+
+MOTH.--Dites-vous ceci à ma louange, mon maître?
+
+ARMADO.--A ton digne éloge, vraiment.
+
+MOTH.--Je vanterai une anguille avec le même éloge.
+
+ARMADO.--Quoi! est-ce qu'une anguille est ingénieuse?
+
+MOTH.--Une anguille est vive.
+
+ARMADO.--Je dis que tu es vif dans tes réponses.--Tu m'échauffes le
+sang.
+
+MOTH.--Me voilà payé d'une réponse, monsieur.
+
+ARMADO.--Je n'aime pas à être contrarié.
+
+MOTH.--Celui qui parle par contradictions, les croix[7] ne l'aiment pas.
+
+[Note 7: _Cross_, croix, pièce de monnaie.]
+
+ARMADO.--J'ai promis d'étudier trois ans avec le duc.
+
+MOTH.--Vous pourriez le faire en une heure, monsieur.
+
+ARMADO.--Impossible.
+
+MOTH.--Combien fait _un_ répété trois fois?
+
+ARMADO.--Je sais mal compter: c'est le talent d'un garçon de cabaret.
+
+MOTH.--Vous êtes un gentilhomme, monsieur, et un joueur.
+
+ARMADO.--J'avoue tous les deux; tous deux sont le vernis qui rend un
+homme accompli.
+
+MOTH.--En ce cas, je suis sûr que vous savez très-bien à quelle somme
+montent deux as.
+
+ARMADO.--Elle monte à un de plus que deux.
+
+MOTH.--Ce que le pauvre vulgaire appelle _trois_.
+
+ARMADO.--Cela est vrai.
+
+MOTH.--Eh bien! monsieur, n'est-ce que cela à étudier? En voilà déjà
+trois d'étudiés avant que vous puissiez cligner l'oeil trois fois; et
+combien il est aisé d'ajouter les années au mot _trois_, et d'étudier
+trois ans en deux mots, le cheval sautant[8] vous le dira.
+
+[Note 8: Allusion au cheval de _Banks_, fameux par ses tours.]
+
+ARMADO.--Une fort belle figure!
+
+MOTH, _à part_.--Pour prouver que vous n'êtes qu'un zéro.
+
+ARMADO.--Je t'avouerai là-dessus, que je suis amoureux et de même qu'il
+est bas à un guerrier d'aimer, de même je suis amoureux d'une fille de
+bas étage. Si de tirer l'épée contre l'humeur de mon penchant me
+délivrait de la pensée réprouvée qu'il m'inspire, je prendrais le désir
+prisonnier, je le rançonnerais et je l'enverrais à quelque courtisan de
+France pour y nouer quelque nouvelle galanterie. Je regarde comme un
+opprobre de soupirer: je voudrais abjurer Cupidon. Console-moi, mon
+enfant; quels sont les grands hommes qui ont été amoureux?
+
+MOTH.--Hercule, mon maître.
+
+ARMADO.--O doux Hercule!--D'autres autorités, mon cher, d'autres encore;
+et qu'ils soient surtout, mon enfant, des hommes de bonne renommée et de
+bonne façon.
+
+MOTH.--Samson, mon maître. C'était un homme d'un port avantageux, d'un
+port très-robuste, car il porta les portes de la ville sur son dos,
+comme un portefaix. Et il était amoureux.
+
+ARMADO.--O robuste Samson! ô nerveux Samson! je te surpasse autant dans
+le maniement de mon épée, que tu me surpasses dans la force d'emporter
+les portes. Je suis amoureux aussi.--Quelle était l'amante de Samson,
+mon enfant?
+
+MOTH.--Une femme, mon maître.
+
+ARMADO.--De quelle couleur de peau?
+
+MOTH.--Des quatre à la fois; ou de trois, ou de deux, ou de l'une des
+quatre.
+
+ARMADO.--Dis-moi au juste de laquelle.
+
+MOTH.--D'un vert d'eau, monsieur.
+
+ARMADO.--Est-ce là une des quatre?
+
+MOTH.--Oui, monsieur, suivant ce que j'ai lu. Et la meilleure des
+quatre.
+
+ARMADO.--Le vert[9], en effet, est la couleur des amants; mais avoir une
+amante de cette couleur... Je trouve que Samson n'avait guère de raison
+de le faire. Sûrement il l'affectionnait pour son esprit.
+
+[Note 9: Le vert du saule.]
+
+MOTH.--C'était justement pour cela, monsieur; car elle avait une
+intelligence verte[10].
+
+[Note 10: _Intelligence verte_, c'est-à-dire vive et gaie.]
+
+ARMADO.--Ma maîtresse est du blanc et du rouge le plus pur.
+
+MOTH.--Ces couleurs, mon maître, masquent les pensées les plus impures.
+
+ARMADO.--Définis, définis, enfant bien élevé.
+
+MOTH.--Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi!
+
+ARMADO.--Tendre invocation d'un enfant; très-jolie et très-pathétique!
+
+ MOTH.
+
+ Si une femme est composée de blanc et de rouge
+ Jamais ses fautes ne seront connues.
+ Car les fautes engendrent les joues pourpres.
+ Et la blanche pâleur décèle la crainte.
+ Ainsi, que votre maîtresse ait des craintes, ou qu'elle mérite le
+ blâme,
+ Vous ne le connaîtrez pas à la couleur;
+ Car toujours ses joues conserveront la couleur
+ Qu'elles doivent à la Nature.
+
+Voilà de terribles rimes, mon maître, contre le rouge et le blanc!
+
+ARMADO.--N'y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et de la
+mendiante[11]?
+
+[Note 11: _Le roi Cophétua et la mendiante_. Ballade à laquelle
+Shakspeare fait de fréquentes allusions.]
+
+MOTH.--Il y a trois siècles environ que le monde était infecté de cette
+ballade; mais je crois qu'à présent on ne la trouverait guère, ou, si on
+la trouvait, elle ne servirait guère ici ni pour les paroles, ni pour la
+musique.
+
+ARMADO.--Je veux composer quelque chose de neuf sur ce sujet, afin de
+justifier mon écart par quelque autorité imposante. Page, j'aime cette
+jeune paysanne que j'ai surprise dans le parc avec cette brute
+raisonnante de Costard: elle le mérite bien.
+
+MOTH.--D'être fustigée. (_A part_.)--Et pourtant elle mérite un plus
+digne amant que mon maître.
+
+ARMADO.--Chante, mon enfant, mon âme languit accablée par l'amour.
+
+MOTH.--Et cela est bien étrange, lorsque vous aimez une fille si
+légère[12].
+
+[Note 12: Jeu de mots fréquent sur _light_, lumière, et _light_, léger,
+agile.]
+
+ARMADO.--Chante donc.
+
+MOTH.--Attendez que la compagnie soit passée.
+
+(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.)
+
+DULL.--Monsieur, les intentions du duc sont que vous veilliez sur la
+personne de Costard, et que vous ne lui laissiez prendre aucun plaisir
+pour prix de sa conduite; mais qu'il jeûne trois jours de la semaine.
+Quant à cette damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la
+laitière. Adieu.
+
+ARMADO.--Ma rougeur me trahit.--Jeune fille?
+
+JACQUINETTE.--Homme?
+
+ARMADO.--J'irai te rendre visite à la loge.
+
+JACQUINETTE.--Cela se peut.
+
+ARMADO.--Je sais où elle est située.
+
+JACQUINETTE.--O Dieu, que vous êtes savant!
+
+ARMADO.--Je te conterai des choses merveilleuses.
+
+JACQUINETTE.--Avec cette face?
+
+ARMADO.--Je t'aime.
+
+JACQUINETTE.--Je vous l'ai ouï dire ainsi.
+
+ARMADO.--Et là-dessus, adieu.
+
+JACQUINETTE.--Que les beaux jours vous suivent!
+
+DULL.--Allons, venez, Jacquinette.
+
+(Dull et Jacquinette sortent.)
+
+ARMADO.--Coquin, tu jeûneras pour tes péchés, avant que tu obtiennes ton
+pardon.
+
+COSTARD.--Allons, monsieur, quand je jeûnerai, j'espère jeûner l'estomac
+plein.
+
+ARMADO.--Tu seras grièvement puni.
+
+COSTARD.--Je vous ai plus d'obligations que ne vous en ont vos gens, car
+ils sont fort légèrement récompensés.
+
+ARMADO.--Emmenez ce coquin, enfermez-le.
+
+MOTH.--Allons, viens, esclave transgresseur, vite.
+
+COSTARD.--Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jeûnerai fort bien en
+liberté.
+
+MOTH.--Non, ce serait être lié et délié[13], l'ami, tu iras en prison.
+
+[Note 13: Jeu de mots sur _fast_, jeûne, et _fast_, attaché, lié.]
+
+COSTARD.--Eh bien! si jamais je revois les heureux jours de désolation
+que j'ai vus, il y aura quelqu'un qui verra...
+
+MOTH.--Que verra-t-on?
+
+COSTARD.--Rien, monsieur Moth, que ce que l'on regardera. Il ne convient
+pas aux prisonniers de trop garder le silence dans leurs paroles; ainsi
+je ne dirai rien. Je remercie Dieu de ce que j'ai aussi peu de patience
+qu'un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille.
+
+(Moth sort emmenant Costard.)
+
+ARMADO, _seul_.--J'aime jusqu'à la terre qui est basse, où a marché sa
+chaussure, plus basse encore, conduite par son pied, qui est le plus bas
+des trois. Si j'aime, je serai parjure, ce qui est une grande preuve de
+fausseté. Et comment peut-il être sincère, l'amour qui est fondé sur une
+fausseté? L'amour est un esprit familier, l'amour est un démon: s'il y a
+un mauvais ange, c'est l'amour. Et cependant Samson fut tenté de même,
+et Samson avait une force extraordinaire; Salomon fut aussi séduit de
+même, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le trait de Cupidon
+est trop dur pour la massue d'Hercule, et par conséquent trop fort aussi
+pour l'épée d'un Espagnol. La première et la seconde cause ne me
+serviront de rien[14]. Il ne fait pas de cas de l'escrime. Il ne
+s'embarrasse point du duel: sa honte est d'être appelé un enfant; mais
+sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur! rouille-toi dans le
+repos, mon épée! taisez-vous, tambours! votre maître est amoureux. Oui,
+il aime. Que quelque dieu des vers impromptus veuille m'assister, car je
+suis sûr que je deviendrai poëte à sonnets. Esprit, invente; plume,
+écris; car je suis prêt à faire des volumes in-folio.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 14: Voyez la note de la comédie _Comme vous voudrez_, sur le
+règlement des duels.]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours en Navarre.--On voit un pavillon et des tentes à quelque
+distance.
+
+LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et
+_suite_.
+
+
+BOYET.--Maintenant, madame, appelez à votre aide vos plus précieuses
+facultés. Considérez qui le roi, votre auguste père, envoie, vers qui il
+envoie, et quel est l'objet de son ambassade; vous, noble princesse, qui
+tenez un si haut rang dans l'estime du monde, vous venez conférer avec
+l'unique héritier de toutes les grandes qualités qu'un mortel puisse
+posséder, avec l'incomparable roi de Navarre; et le sujet de votre
+négociation n'est rien moins que la riche Aquitaine, douaire digne d'une
+reine. Prodiguez donc aujourd'hui toutes vos grâces, de même que la
+nature vous a prodigué tous ses dons; car elle a été avare envers tout
+le monde, pour n'être libérale qu'envers vous.
+
+LA PRINCESSE.--Cher seigneur Boyet, ma beauté, quoique médiocre, n'a pas
+besoin du fard de vos louanges: la beauté s'estime par le jugement des
+yeux, et non sur l'humiliant éloge de la langue intéressée à la vanter.
+Je suis moins fière de vous entendre exalter mon mérite que vous n'êtes
+ambitieux de passer pour éloquent, en faisant ainsi dépense d'esprit
+pour mon panégyrique; mais venons à la tâche dont j'ai à vous
+charger.--Digne Boyet, vous n'ignorez pas que la renommée, qui publie
+tout, a répandu dans le monde le bruit que le prince de Navarre a fait
+voeu de ne laisser approcher de sa cour silencieuse aucune femme pendant
+trois années qu'il dévoue à de pénibles études; il nous paraît donc que
+c'est un préliminaire convenable, avant de franchir les portes
+interdites de son domaine, de savoir ses intentions. Et c'est vous que
+nous chargeons seul de ce message, vous à qui votre mérite inspire
+l'audace, vous qui êtes l'orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui
+que la fille du roi de France, désirant une prompte expédition pour une
+affaire importante, sollicite avec instance une conférence particulière
+avec Son Altesse. Hâtez-vous, annoncez-lui ma demande; nous attendons
+ici, comme d'humbles suppliants, sa volonté souveraine.
+
+BOYET.--Fier de cet emploi, je pars plein de bonne volonté.
+
+LA PRINCESSE.--Tout orgueil est plein de bonne volonté, et le vôtre est
+tel. (_Il sort_.) Quels sont les ministres dévoués, mes chers seigneurs,
+qui partagent le voeu de ce prince vertueux?
+
+UN SEIGNEUR.--Longueville en est un, madame.
+
+LA PRINCESSE.--Le connaissez-vous?
+
+MARIE.--Je l'ai connu, madame. J'ai vu ce Longueville en Normandie, à la
+fête du mariage célébré entre le comte de Périgord et la belle héritière
+de Jacques Faulconbridge. C'est un homme qui passe pour être doué de
+sublimes qualités; instruit dans les arts et renommé dans les armes,
+tout ce qu'il entreprend il l'exécute avec grâce. La seule ombre qui
+ternisse l'éclat de ses vertus, si l'éclat de la vertu peut souffrir
+quelque ombre qui la ternisse, c'est un esprit caustique joint à une
+volonté trop obstinée; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser, et
+son caractère le porte à n'épargner personne de ceux qui tombent sous sa
+main.
+
+LA PRINCESSE.--Il paraît que c'est quelque courtisan railleur, n'est-ce
+pas?
+
+MARIE.--C'est ce que répètent ceux qui connaissent le mieux son humeur.
+
+LA PRINCESSE.--Ces esprits-là ont la vie courte, ils se flétrissent en
+grandissant. Quels sont les autres?
+
+CATHERINE.--Le jeune Dumaine, jeune homme accompli, chéri pour sa vertu
+de tous ceux qui aiment la vertu. Avec le pouvoir de faire le mal, il ne
+sait jamais en faire: il a assez d'esprit pour rendre aimable un
+cavalier mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit. Je
+l'ai vu une fois chez le duc d'Alençon: et, d'après tout le bien que
+j'ai remarqué en lui, l'éloge que j'en fais est fort au-dessous de son
+mérite.
+
+ROSALINE.--Un autre des seigneurs qui se consacrent avec le duc à
+l'étude y était aussi avec lui, comme on me l'a assuré: on le nomme
+Biron. Je puis dire que je n'ai jamais eu une heure de conversation avec
+un homme plus jovial, sans qu'il ait jamais passé les bornes d'une
+gaieté décente. Son oeil sait faire naître à chaque instant l'occasion
+de ses saillies; car chaque objet que son oeil saisit, son esprit sait
+en tirer une plaisanterie ingénieuse et gaie; et sa langue, interprète
+de sa pensée, sait la rendre en termes si choisis et si gracieux, que
+les vieilles oreilles font l'école buissonnière pour l'écouter, et que
+les oreilles plus jeunes sont dans l'enchantement, tant son élocution
+est agréable et rapide.
+
+LA PRINCESSE.--Que Dieu bénisse mes femmes! Sont-elles donc toutes
+amoureuses, que chacune d'elles prodigue à l'objet de son inclination de
+si grands éloges?
+
+MARIE.--Voici Boyet.
+
+(Boyet rentre.)
+
+LA PRINCESSE.--Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous?
+
+BOYET.--Le roi de Navarre était déjà informé de votre illustre
+ambassade, et, avant que je parusse, lui et les courtisans qui partagent
+son voeu étaient déjà tout prêts à vous accueillir, noble princesse;
+mais j'ai appris qu'il aime mieux vous loger dans les champs, comme un
+ennemi qui viendrait assiéger sa cour, que de songer à se dispenser de
+son serment, pour vous introduire dans son palais solitaire. Voici le
+roi de Navarre.
+
+(Toutes les dames mettent leurs masques.)
+
+(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron, Suite.)
+
+LE ROI.--Belle princesse, soyez la bienvenue à la cour de Navarre.
+
+LA PRINCESSE.--Belle, je vous renvoie ce compliment, bienvenue, je ne le
+suis point encore: cette voûte est trop élevée pour être celle de votre
+palais, et ces champs sont une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir
+me dire la bienvenue.
+
+LE ROI.--Vous serez, madame, bien accueillie à ma cour.
+
+LA PRINCESSE.--Bienvenue à votre cour; alors je serai la bienvenue;
+daignez donc m'y conduire.
+
+LE ROI.--Daignez m'entendre, chère princesse; je me suis lié par un
+serment.
+
+LA PRINCESSE.--Si le ciel n'assiste pas mon prince, il va se parjurer?
+
+LE ROI.--Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour le monde entier,
+du moins de sa libre volonté.
+
+LA PRINCESSE.--Eh bien! sa volonté le violera; sa volonté seule, et
+nulle autre force.
+
+LE ROI.--Vous ignorez, princesse, quel en est l'objet.
+
+LA PRINCESSE.--Vous seriez plus sage de l'ignorer comme moi, mon prince,
+au lieu qu'aujourd'hui toute votre science n'est qu'ignorance.
+J'apprends que Votre Altesse a juré de se retirer dans son palais. C'est
+un crime de garder ce serment, mon prince, et c'en est un aussi de le
+violer. Mais daignez me pardonner. Je débute par trop de hardiesse: il
+me sied mal de vouloir donner des leçons à mon maître. Faites-moi la
+grâce de lire l'objet de mon ambassade, et de donner sur-le-champ une
+réponse décisive à ma demande.
+
+LE ROI.--Madame!... (_Elle lui remet un papier_.)--Sur-le-champ, s'il
+m'est possible de le faire sur-le-champ.
+
+LA PRINCESSE.--Vous le voudrez d'autant plus que je pourrai m'éloigner
+plus tôt; car si vous prolongez mon séjour ici, vous deviendrez parjure.
+
+(Le roi lit les dépêches remises par la princesse; pendant cette
+lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.)
+
+BIRON, _à Rosaline_.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le
+Brabant?
+
+ROSALINE.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant?
+
+BIRON.--Je le sais très-bien.
+
+ROSALINE.--Vous voyez donc combien il était inutile de me faire cette
+question?
+
+BIRON.--Vous êtes trop vive.
+
+ROSALINE.--C'est votre faute de me provoquer par de semblables
+questions.
+
+BIRON.--Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera.
+
+ROSALINE.--Il aura le temps de renverser son cavalier dans le fossé.
+
+BIRON.--Quelle heure est-il?
+
+ROSALINE.--Il est l'heure où les fous font des questions.
+
+BIRON.--Allons, bonne fortune à votre masque.
+
+ROSALINE.--Oui, au visage qu'il couvre.
+
+BIRON.--Et qu'il vous envoie beaucoup d'amants.
+
+ROSALINE.--Soit; pourvu que vous ne soyez pas du nombre.
+
+BIRON.--Non. Eh bien! adieu.
+
+LE ROI.--Madame, votre père offre ici le payement de cent mille écus, et
+ce n'est que la moitié de la somme que mon père a déboursée dans ses
+guerres. Mais supposez que lui ou moi nous ayons reçu cette somme
+entière, que ni l'un ni l'autre nous n'avons reçue, il restera encore dû
+cent mille autres écus, et c'est en nantissement de cette somme qu'une
+partie de l'Aquitaine nous est engagée, quoique sa valeur soit
+au-dessous de cette somme. Si donc, le roi votre père veut seulement
+nous restituer la moitié de ce qui reste à payer, nous céderons nos
+droits sur l'Aquitaine, et nous entretiendrons une amitié sincère avec
+Sa Majesté; mais il paraît que ce n'est guère là ce qu'il se propose de
+faire, car il demande ici qu'on lui rembourse cent mille écus; il ne
+parle point du payement des cent mille écus qui restent dus, pour faire
+revivre son titre sur l'Aquitaine; et nous aurions bien mieux aimé la
+rendre en recevant l'argent qu'a prêté notre père, que de la garder
+démembrée comme elle l'est. Chère princesse, si sa demande n'était pas
+aussi éloignée de toute proposition raisonnable, malgré quelques raisons
+secrètes, Votre Altesse aurait réussi à me faire céder et s'en
+retournerait satisfaite en France.
+
+LA PRINCESSE.--Vous faites une trop grande injure au roi mon père, et
+vous faites vous-même tort à la réputation de votre nom, en dissimulant
+ainsi le remboursement d'une somme qui a été si fidèlement acquittée.
+
+LE ROI.--Je vous proteste que je n'ai jamais rien su de ce
+remboursement; et si vous pouvez le prouver, je consens à vous rendre la
+somme ou à vous céder l'Aquitaine.
+
+LA PRINCESSE.--Je vous somme de tenir votre parole.--Boyet, vous pouvez
+produire les quittances données par les officiers particuliers de
+Charles, son père.
+
+LE ROI.--Voyons, donnez-moi ces preuves.
+
+BOYET.--Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet où se trouvent
+ces quittances et autres papiers relatifs à cette affaire n'est pas
+encore arrivé. Demain on les produira sous vos yeux.
+
+LE ROI.--Elles suffiront pour me convaincre, et à leur vue je souscris
+sans difficulté à tout ce qui sera juste et raisonnable. En attendant,
+recevez de moi tout l'accueil que l'honneur peut, sans blesser
+l'honneur, offrir à votre mérite reconnu. Vous ne pouvez, belle
+princesse, être admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte,
+vous serez reçue et traitée de manière à vous faire juger que si
+l'entrée de mon palais vous est interdite, vous occupez une place dans
+mon coeur. Que vos bontés m'excusent; je prends congé de vous; demain
+nous reviendrons vous faire notre visite.
+
+LA PRINCESSE.--Que l'aimable santé et les heureux désirs accompagnent
+Votre Altesse!
+
+LE ROI.--Je vous souhaite l'accomplissement des vôtres, partout où vous
+serez.
+
+(Le roi sort avec sa suite.)
+
+BIRON, _à Rosaline_.--Madame, je ferai vos compliments à mon coeur.
+
+ROSALINE.--Je vous en prie, dites-lui bien des choses de ma part: je
+serais bien aise de le voir.
+
+BIRON.--Je voudrais que vous l'entendissiez gémir.
+
+ROSALINE.--Le fou est-il malade?
+
+BIRON.--Malade au coeur.
+
+ROSALINE.--Eh bien! faites-le saigner.
+
+BIRON.--Cela lui ferait-il du bien?
+
+ROSALINE.--Ma médecine dit oui.
+
+BIRON.--Voulez-vous le saigner d'un coup d'oeil?
+
+ROSALINE.--_Non point_[15], mais avec mon couteau.
+
+[Note 15: _No point_, pas de pointe; et aussi _non point_, expression
+française.]
+
+BIRON.--Dieu vous conserve la vie!
+
+ROSALINE.--Et qu'il abrège la vôtre!
+
+BIRON.--Je n'ai pas de remerciements à vous faire.
+
+DUMAINE, _à Boyet, montrant Rosaline_.--Monsieur, un mot, je vous prie:
+quelle est cette dame?
+
+BOYET.--L'héritière d'Alençon: son nom est Rosaline.
+
+DUMAINE.--Une fort jolie dame! Adieu, monsieur.
+
+(Il sort.)
+
+LONGUEVILLE, _à Boyet_.--Je vous conjure, un mot: qu'est-ce que c'est
+que cette dame vêtue en blanc?
+
+BOYET.--Une femme parfaite, et vous l'avez vue à la lumière.
+
+LONGUEVILLE.--Peut-être légère[16] à la lumière; c'est son nom que je
+demande.
+
+[Note 16: Encore une équivoque sur _light_.]
+
+BOYET.--Elle n'en a qu'un pour elle; ce serait honteux de le demander.
+
+LONGUEVILLE.--Je vous prie, de qui est-elle fille?
+
+BOYET.--De sa mère, ai-je entendu dire.
+
+LONGUEVILLE.--Dieu bénisse votre barbe!
+
+BOYET.--Monsieur, ne vous fâchez pas: elle est l'héritière de
+Faulconbridge.
+
+LONGUEVILLE.--C'est une très-aimable dame.
+
+BOYET.--Oui, monsieur, cela pourrait être.
+
+(Longueville sort.)
+
+BIRON, _à Boyet_.--Quel est le nom de cette dame en chaperon?
+
+BOYET.--Catherine, par hasard.
+
+BIRON.--Est-elle mariée, ou non?
+
+BOYET.--A sa volonté, monsieur, ou à peu près.
+
+BIRON.--Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu.
+
+BOYET.--Adieu pour moi, et bonjour pour vous.
+
+(Biron sort, et les dames se démasquent.)
+
+MARIE.--Ce dernier, c'est Biron, ce seigneur jovial et folâtre; chacun
+de ses mots est une saillie.
+
+BOYET.--Et chacune de ces saillies rien qu'un mot.
+
+LA PRINCESSE.--Vous avez bien fait de le prendre au mot.
+
+BOYET.--J'étais aussi disposé à l'accrocher que lui à m'aborder[17].
+
+[Note 17: _To grapple_ et _to board_, termes de marine.]
+
+MARIE.--Peste! deux vaillants moutons!
+
+BOYET.--Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce brebis, nous ne serons
+moutons que si vous nous laissez brouter sur vos lèvres.
+
+MARIE.--Vous mouton, et moi pâturage; est-ce là toute votre pointe?
+
+BOYET.--Oui, si vous m'accordez le pâturage.
+
+(Il veut l'embrasser.)
+
+MARIE.--Pas du tout, aimable bête; mes lèvres ne sont pas propriété
+publique, bien qu'elles soient séparées[18].
+
+[Note 18: Jeu de mots sur _several_, séparé, _distincteer_, terre
+commune.]
+
+BOYET.--A qui appartiennent-elles?
+
+MARIE.--A mon destin et à moi.
+
+LA PRINCESSE.--Les beaux esprits se querellent, les esprits bien faits
+s'entendent: la guerre civile des beaux esprits serait bien plus à
+propos déclarée au roi de Navarre et à ses studieux courtisans; ici elle
+est un abus.
+
+BOYET, _à la princesse_.--Si mon observation, qui rarement est en défaut
+et qui suit l'éloquence muette du coeur, exprimée par les yeux, ne me
+trompe pas, le roi de Navarre est atteint.
+
+LA PRINCESSE.--De quoi?
+
+BOYET.--De ce que les amants appellent inclination.
+
+LA PRINCESSE.--Votre raison?
+
+BOYET.--La voici: toute son âme s'était retirée dans ses yeux, où
+perçaient ses secrets désirs. Son coeur, tel qu'une agate, empreint de
+votre image, et fier de cette empreinte, exprimait son orgueil dans ses
+yeux. Sa langue, impatiente de parler sans voir, trébuchait en voulant
+courir à la hâte dans ses yeux. Tous ses sens se sont rendus dans
+celui-là, pour ne plus faire que regarder la plus belle des belles. Il
+m'a semblé que tous ses sens étaient contenus dans son oeil, comme des
+joyaux qu'on offre à un prince dans un cristal pour les lui faire
+acheter. En vous présentant leur mérite dans le globe où ils étaient
+enchâssés, ils vous faisaient signe de les acheter sur votre passage.
+L'admiration était si ardente dans tous les traits de son visage, que
+tous les yeux voyaient ses yeux enchantés de l'objet de ses regards...
+Je vous donne l'Aquitaine et tout ce qui appartient à Navarre, si vous
+lui accordez en ma considération seulement un tendre baiser.
+
+LA PRINCESSE.--Allons, regagnons notre tente: Boyet est en train...
+
+BOYET.--Oui, d'exprimer en paroles tout ce qu'ont révélé ses yeux. Je
+n'ai fait que leur prêter une voix qui, je le sais, ne mentira pas.
+
+ROSALINE.--Vous êtes un ancien trafiquant en amour, et vous en parlez
+savamment.
+
+MARIE.--Il est le grand-père de Cupidon, et il en sait des nouvelles.
+
+ROSALINE.--Vénus ressemblait donc à sa mère, car son père est fort laid.
+
+BOYET.--Entendez-vous, aimables folles?
+
+MARIE.--Non.
+
+BOYET.--Eh bien! voyez-vous?
+
+ROSALINE.--Oui, le chemin par où il nous faut nous en aller.
+
+BOYET.--Vous en savez trop pour moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+SCÈNE I
+
+Une autre partie du parc.
+
+_Entrent_ ARMADO et MOTH.
+
+
+ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de l'ouïe.
+
+MOTH.--Concolinet[19].
+
+[Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.]
+
+ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef,
+élargis le berger de sa prison, et amène-le promptement ici: j'ai besoin
+de l'employer à porter une lettre à mon amante.
+
+MOTH.--Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de votre maîtresse par un
+rigodon français?
+
+ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller[20] à la française?
+
+[Note 20: _Brawl_, querelles, et danse. _Canary_, autre danse.]
+
+MOTH.--Non, maître accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout
+de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie;
+animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une
+autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler
+l'amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une
+prise d'amour en flairant l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent
+sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste légère,
+comme un lapin à la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un
+personnage de l'ancienne peinture, en prenant garde de rester trop
+longtemps sur un même ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voilà
+les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies filles,
+lesquelles seraient encore séduites sans tout cela, et qui rendent gens
+de considération (voyez-vous, gens de considération) ceux qui s'y sont
+adonnés.
+
+ARMADO.--Comment as-tu acquis cette expérience?
+
+MOTH.--Par mon sou d'observation[21].
+
+ARMADO.--Mais hélas! mais hélas!
+
+MOTH.--Le pauvre cheval de bois[22] est en oubli.
+
+[Note 21: Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: _Un denier
+d'esprit_.]
+
+[Note 22: Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes
+garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de
+bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Après la
+réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient
+composèrent une épitaphe en l'honneur du cheval de bois.]
+
+ARMADO.--Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois?
+
+MOTH.--Non, mon maître; le cheval de bois n'est qu'un poulain: votre
+belle est peut-être une haquenée; mais avez-vous oublié votre maîtresse?
+
+ARMADO.--Oui, je l'avais presque oubliée.
+
+MOTH.--Négligent écolier! apprenez-la par coeur.
+
+ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page.
+
+MOTH.--Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les trois choses.
+
+ARMADO.--Que prouveras-tu?
+
+MOTH.--Je prouverai[23] que je suis un homme, si je vis.--Et cela _par_,
+_dans_ et _hors_, dans l'instant. Vous l'aimez _par_ coeur, parce que
+votre coeur ne peut l'approcher. Vous l'aimez _dans_ le coeur, parce que
+votre coeur est en amour pour elle. Et vous l'aimez _hors_ de coeur,
+puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder.
+
+[Note 23: _To prove_, prouver et devenir.]
+
+ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas.
+
+MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout.
+
+ARMADO.--Amène ici le berger, qu'il me porte une lettre.
+
+MOTH.--Voilà un message bien assorti: un cheval pour être ambassadeur
+d'un âne.
+
+ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu?
+
+MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l'âne sur le cheval,
+car il a l'allure fort lente.--Mais j'y vais.
+
+ARMADO.--Le chemin est très-court; allons, pars.
+
+MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur.
+
+ARMADO.--Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb n'est-il pas un métal
+pesant et lent?
+
+MOTH.--_Minimè_, mon honorable maître, ou plutôt, non, mon maître.
+
+ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent.
+
+MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le
+plomb qui est lancé par le canon?
+
+ARMADO.--Belle vapeur de rhétorique! Il me prend pour un canon; et le
+boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai tiré sur ce berger.
+
+MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole.
+
+(Moth sort.)
+
+ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité et de
+grâce!--Par ta bonté, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant
+toi; dure et farouche mélancolie, la valeur te cède le terrain.--Voici
+mon héraut qui revient.
+
+(Moth rentre avec Costard.)
+
+MOTH.--Un prodige, mon maître!--Voici une grosse tête[24] avec le tibia
+brisé.
+
+ARMADO.--Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton envoi[25]; commence.
+
+[Note 24: _Costard_ veut dire grosse tête.]
+
+[Note 25: Mot emprunté du français; on sait ce qu'est _l'envoi_ d'une
+Pièce de poésie.]
+
+COSTARD.--Point d'énigme, point de noeud, point d'envoi. Point de
+drogues dans le sac, monsieur.--Ah! monsieur, du plantain, du simple
+plantain. Point d'envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain.
+
+ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente idée
+double ma bile.--Le soulèvement de flancs m'excite à des éclats de rire
+ridicules: ô mes étoiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le _salve_ pour
+l'envoi, et l'envoi pour le _salve_[26]?
+
+[Note 26: _Salve_, salut, onguent.]
+
+MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses différentes? L'envoi
+n'est-il pas un _salve_? un salut.
+
+ARMADO.--Non, page, c'est un épilogue ou discours, pour éclaircir
+quelque chose qui précède et qui a été dit auparavant. Je veux t'en
+donner un exemple:
+
+ Le renard, le singe et l'humble abeille
+ Formaient un nombre impair, n'étant que trois.
+
+Voilà la moralité, venons à l'envoi.
+
+MOTH.--J'ajouterai l'envoi; répétez la moralité.
+
+(Armado répète ce qu'il vient de dire.)
+
+ MOTH.
+
+ Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte,
+ Et fît cesser l'impair en faisant quatre.
+
+A présent, je vais commencer votre moralité; et suivez, vous, avec mon
+envoi.
+
+ Le singe, le renard et l'humble abeille
+ Formaient un nombre impair n'étant que trois.
+
+ ARMADO.
+
+ Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte,
+ Et fît cesser l'impair en faisant quatre.
+
+MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous
+davantage?
+
+COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien vendu au
+marché; c'est être aussi fin qu'un trompeur. Voyons le gros envoi; oui,
+c'est une oie grasse.
+
+ARMADO.--Viens çà; allons, comment as-tu commencé ce raisonnement?
+
+MOTH.--En disant qu'une grosse tête avait le tibia brisé, et alors vous
+avez demandé l'envoi.
+
+COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voilà la
+suite de votre raisonnement.
+
+Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez acheté, et il a
+complété le marché[27].
+
+[Note 27: «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un
+marché. _Tre donne ed un' occa fan un mercato_.» (STEEVENS.)]
+
+ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia brisé?
+
+MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manière sensible.
+
+COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilité de cela, Moth, je vais dire
+l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui étais en sûreté
+dedans, je suis tombé sur le seuil et me suis brisé le tibia.
+
+ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matière.
+
+COSTARD.--Non, jusqu'à ce qu'il y ait plus de matière dans mon tibia.
+
+ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir.
+
+COSTARD.--Oh! mariez-moi à une Française; je sens quelque envoi, quelque
+oie en ceci.
+
+ARMADO.--Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis dans l'intention de
+te mettre en liberté, en affranchissant ta personne; tu étais
+claquemuré, garrotté, captivé, resserré.
+
+COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez être
+ma purgation et me relâcher[28].
+
+[Note 28: _Bound_ et _loot_.]
+
+ARMADO.--Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison, et pour ce
+bienfait je ne t'impose que cette condition: porte cette missive à la
+jeune paysanne Jacquinette. Voilà la rémunération. (_Il lui donne
+quelque argent_.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de
+récompenser ceux qui me servent.--Moth, suis-moi.
+
+MOTH.--En façon de suite, moi tout seul.--Seigneur Costard, adieu.
+
+(Il sort.)
+
+COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chère petite.--Maintenant
+je veux regarder à sa rémunération. Rémunération! oh! c'est le mot latin
+qui signifie trois liards.--Trois liards.--La rémunération. Quel est le
+prix de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la rémunération.
+Eh bien! elle l'emporte.--La rémunération! comment, c'est un plus beau
+nom qu'une couronne de France[29]! je ne veux jamais ni vendre, ni
+acheter sans ce mot.
+
+[Note 29: _Crown_, écu, couronne, et _corona Veneris_.]
+
+(Entre Biron.)
+
+BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici!
+
+COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur
+de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération?
+
+BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rémunération?
+
+COSTARD.--Hé mais, monsieur, c'est un demi-sol et un liard.
+
+BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie.
+
+COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous.
+
+BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si tu veux
+gagner mes bonnes grâces, mon cher Costard, fais, pour m'obliger, une
+chose que je te vais recommander.
+
+COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur?
+
+BIRON.--Oh! cette après-midi.
+
+COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu.
+
+BIRON.--Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c'est.
+
+COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai faite.
+
+BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c'est.
+
+COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin.
+
+BIRON.--Il faut que cela se fasse cette après-midi. Écoute, maraud, ce
+n'est pas autre chose que ceci.--La princesse vient chasser ici dans le
+parc, et elle a une aimable dame à sa suite. Quand les langues
+adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline;
+demande-la, et songe à remettre dans sa belle main ce secret
+cacheté.--Voilà ton salaire, va.
+
+(Il lui donne de l'argent.)
+
+COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que la rémunération!
+Onze sols et un liard valent bien mieux. O le très-doux salaire!--Je le
+ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire! rémunération!
+
+(Il sort.)
+
+BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai été le fléau de
+l'amour, le prévôt qui châtiait un soupir amoureux; un censeur, un
+constable de gardes nocturnes, un pédant impérieux pour cet enfant, le
+souverain des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin; ce
+géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent des rimes d'amour,
+seigneur des bras entrelacés, le monarque légitime des soupirs et des
+gémissements, le suzerain des paresseux et des mécontents, prince
+redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand
+général des appariteurs[30].--O mon petit coeur! et moi je suis destiné
+à être caporal dans son armée et à porter sa livrée et ses couleurs,
+comme le cerceau d'un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi,
+chercher une épouse! une femme qui ressemble à une montre d'Allemagne,
+où il y a toujours à refaire, toujours dérangée, et qui ne va jamais
+bien[31], à moins qu'on ne veille à la faire toujours aller bien. Et
+pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être
+celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle
+créature, avec deux boules de poix attachées à sa face en façon d'yeux.
+Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus même
+serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier
+pour l'obtenir! veiller pour elle!--Allons, c'est un fléau dont Cupidon
+veut m'affliger, pour me punir d'avoir montré trop peu de respect pour
+son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j'aimerai,
+j'écrirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gémirai; il
+faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton.
+
+[Note 30: Appariteur, nom de l'officier de l'évêque qui porte les
+assignations.]
+
+[Note 31: _Watch_, guet et montre.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une autre partie du parc.
+
+LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, SEIGNEURS, _suite_, et UN
+GARDE-FORÊT.
+
+
+LA PRINCESSE.--Était-ce le roi qui piquait si vivement son cheval et lui
+faisait gravir cette colline escarpée?
+
+BOYET.--Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que ce fût lui.
+
+LA PRINCESSE.--Quel qu'il fût, il annonçait une âme qui aspire à monter.
+Allons, nobles seigneurs, nous aurons aujourd'hui notre congé, et samedi
+nous repartirons pour la France. Garde, mon ami, où est le bois, afin
+que nous puissions nous y poster et y jouer le rôle de meurtriers?
+
+LE GARDE.--Ici près, sur le bord de ce taillis qui est là-bas: c'est le
+poste où vous pouvez faire la plus belle chasse.
+
+LA PRINCESSE.--Je rends grâces à ma beauté: je suis une belle qui dois
+tirer, et voilà pourquoi tu dis la plus belle chasse?
+
+LE GARDE.--Pardonnez-moi, madame: ce n'est pas là ce que j'entendais.
+
+LA PRINCESSE.--Comment? comment? me louer d'abord et ensuite se
+rétracter! O courte jouissance de mon orgueil! Je ne suis donc pas
+belle? hélas! je suis bien malheureuse!
+
+LE GARDE.--Oui, madame, vous êtes belle.
+
+LA PRINCESSE.--Non, ne te charge plus de faire mon portrait. Un visage
+sans beauté ne peut jamais être embelli par le pinceau de la louange.
+Allons, mon fidèle miroir[32], tiens, voilà pour avoir dit la vérité.
+(_Elle lui donne de l'argent_.) De bel argent pour de laides paroles,
+c'est payer généreusement.
+
+[Note 32: La princesse s'adresse au garde; mais Johnson veut voir ici
+une allusion à la coutume des dames de porter des miroirs à leurs
+ceintures.]
+
+LE GARDE.--Tout ce que vous possédez est beau.
+
+LA PRINCESSE.--Voyez, voyez, ma beauté se sauvera par le mérite de mes
+dons. O hérésie dans le jugement du beau, bien digne de ces temps! Une
+main qui donne, fût-elle laide, est sûre d'être louée. Mais allons,
+donnez-moi l'arc.--Maintenant la bonté va tuer; et bien tirer est un
+mal.--Ainsi, je sauverai la gloire de mon habileté à tirer; car, si je
+ne blesse pas, ce sera la pitié qui n'aura pas voulu me laisser faire;
+et si je blesse, c'est que j'aurai voulu montrer mon habileté, qui aura
+consenti à tuer une fois, plutôt pour s'attirer des éloges que par
+l'envie de tuer; et, sans contredit, c'est ce qui arrive quelquefois. La
+gloire se rend coupable de crimes détestables, lorsque, pour obtenir la
+renommée, pour gagner la louange, biens extérieurs, nous dirigeons vers
+ce but tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd'hui, moi qui,
+dans la seule vue d'être louée, cherche à répandre le sang d'un pauvre
+daim, à qui mon coeur ne veut aucun mal.
+
+BOYET.--N'est-ce pas uniquement par amour de la gloire, que les maudites
+femmes aspirent à la souveraineté exclusive, lorsqu'elles bataillent
+pour être les maîtresses de leurs maîtres?
+
+LA PRINCESSE.--Oui, c'est uniquement par amour de la gloire; et nous
+devons le tribut de nos louanges à toute dame qui subjugue son maître.
+(_Entre Costard_.) Voilà un membre de la république[33].
+
+[Note 33: _Commonwealth_.]
+
+COSTARD.--Bien le bonsoir à tous. Je vous prie, laquelle est la
+princesse qui est la tête de toute la troupe?
+
+LA PRINCESSE.--Tu la reconnaîtras, ami, par les autres qui n'ont point
+de tête.
+
+COSTARD.--Quelle est ici la plus grande, la plus haute dame?
+
+LA PRINCESSE.--La plus grosse, et la plus grande?
+
+COSTARD.--La plus grosse et la plus grande! Oui! cela même: la vérité
+est la vérité. Si votre taille, madame était aussi mince que mon esprit,
+une des ceintures de ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture.
+N'êtes-vous pas la principale femme? Vous êtes la plus grosse d'ici.
+
+LA PRINCESSE.--Que voulez-vous, l'ami? que voulez-vous?
+
+COSTARD.--J'ai une lettre de la part de M. Biron pour une dame Rosaline.
+
+LA PRINCESSE.--Oh! donne ta lettre, donne ta lettre: c'est un de mes
+bons amis. Tiens-toi à l'écart, mon cher porteur.--(_A Boyet_.) Boyet,
+vous pouvez ouvrir; brisez-moi ce chapon[34].
+
+BOYET.--Je suis dévoué à vos ordres.--Cette lettre est mal adressée:
+elle n'est pour aucune des dames qui sont ici. Elle est écrite à
+Jacquinette.
+
+LA PRINCESSE.--Nous la lirons, je le jure.--Brisez le cou de la
+cire[35], et que chacun prête l'oreille.
+
+BOYET, _lit_.--«Par le ciel, que vous soyez belle, c'est une chose
+infaillible; c'est une vérité que vous êtes belle; et la vérité même que
+vous êtes aimable. Toi, plus belle que la beauté, plus gracieuse que la
+grâce, plus vraie que la vérité même, prends pitié de ton héroïque
+vassal. Le magnanime et très-illustre roi Cophétua fixa ses yeux sur la
+pernicieuse et indubitable mendiante[36] Zénélophon; et ce fut lui qui
+put dire à juste titre, _veni, vidi, vici_; ce qui, pour le réduire en
+langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire!) signifie: il vint, vit et
+vainquit; il vint, un; il vit, deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le
+roi. Pourquoi vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers
+qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante. Qui
+vainquit-il? la mendiante. La conclusion est la victoire. Du côté de
+qui? du côté du roi. La captive est enrichie. Du côté de qui? du côté de
+la mendiante. La catastrophe est une noce. Du côté de qui? du roi. Non;
+du côté de tous les deux en un, ou d'un en deux. Je suis le roi; car
+ainsi se comporte la comparaison. Toi, tu es la mendiante, car ton
+humble situation l'atteste ainsi. Te commanderai-je l'amour? je le
+pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais. Emploierai-je la prière
+pour obtenir ton amour? c'est ce que je veux faire. Qu'échangeras-tu
+contre des haillons? des robes. Contre des brimborions[37]? des titres.
+Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta réponse, je profane mes lèvres
+sur tes pieds, mes yeux sur ton portrait, et mon coeur sur toutes les
+parties de toi-même. Tout à toi, dans le plus tendre empressement de te
+servir.
+
+[Note 34: Nous disons un poulet: les Italiens une _pollicetta amorosa_.]
+
+[Note 35: Jeu de mots sur le poulet.]
+
+[Note 36: Le vrai nom était Pénélophon.]
+
+[Note 37: _Tittles_ et _titles_.]
+
+ Don Adriano d'Armado à Jacquinette.»
+
+C'est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir contre toi, pauvre
+agneau, destiné à être sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du
+monarque, et, au retour du carnage, il pourra être d'humeur de se jouer
+avec toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu alors?
+La proie de sa rage et la provision de sa caverne.
+
+LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dicté cette lettre?
+Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de
+mieux?
+
+BOYET.--Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le style.
+
+LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre mémoire serait
+bien mauvaise, vous venez de le lire il n'y a qu'un moment.
+
+BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rêve-creux,
+un monarcho[38]. Un homme qui sert de divertissement au prince et à ses
+compagnons d'étude.
+
+[Note 38: Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont et
+insolent.]
+
+LA PRINCESSE, _à Costard_.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a donné cette
+lettre?
+
+COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur.
+
+LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre?
+
+COSTARD.--De la part de monseigneur, à madame.
+
+LA PRINCESSE.--De quel seigneur et à quelle dame?
+
+COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon maître, à une dame de France
+qu'il appelle Rosaline.
+
+LA PRINCESSE.--Tu t'es mépris sur l'adresse de cette lettre. Allons,
+mesdames, partons.--(_A Costard_.) Mon ami, cède cette lettre, on te la
+rendra une autre fois.
+
+(La princesse sort avec sa suite.)
+
+BOYET.--Quel est le galant[39]?
+
+ROSALINE.--Vous apprendrez à le connaître.
+
+BOYET.--Oui, mon continent de beauté[40].
+
+[Note 39: _Suitor_ et _shooter_. La prononciation fait l'équivoque
+_amant_ et _tireur_.]
+
+[Note 40: Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.]
+
+ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien répliqué, n'est-ce pas?
+
+BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez,
+pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette année; bien riposté.
+
+ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur.
+
+BOYET.--Et quel est votre daim?
+
+ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-même... Ne
+m'approchez pas; riposté.
+
+MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au
+front.
+
+BOYET.--Mais elle-même est frappée plus bas, l'ai-je bien visée de ce
+coup?
+
+ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui
+dit: «Il était un homme, lorsque le roi Pépin de France n'était encore
+qu'un petit garçon,» qui visa le but?
+
+BOYET.--Je pourrais vous répliquer par un autre, qui dit: «Il était une
+femme, lorsque la reine Genièvre de Bretagne n'était qu'une petite
+fille,» qui visa le but?
+
+ROSALINE, _chantant_.
+
+ Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher,
+ Tu ne peux le toucher, bonhomme.
+
+BOYET, _chantant_.
+
+ Si je ne le peux, si je ne le peux,
+ Si je ne le peux, un autre le pourra.
+
+(Rosaline et Catherine sortent.)
+
+COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l'ont
+ajusté!
+
+MARIE.--Un but merveilleusement visé! car tous deux l'ont touché.
+
+BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame.
+Mettez une marque à ce but, pour le reconnaître, si cela se peut.
+
+MARIE.--La main est à côté de l'arc: en vérité, la main est hors de la
+ligne.
+
+COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus près, ou jamais il ne
+touchera le blanc[41].
+
+[Note 41: _Cloud_, le blanc que visent les archers, et _pin_, la
+cheville qui le soutient en l'air.]
+
+BOYET.--Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence que la vôtre
+est dans la ligne.
+
+COSTARD.--Alors elle aura gagné le prix, en fendant la cheville du
+blanc.
+
+MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lèvres se
+salissent.
+
+COSTARD, _à Boyet_.--Elle est trop forte pour vous à la pointe,
+monsieur. Défiez-la aux boules.
+
+BOYET.--Je crains de trouver trop d'inégalités dans le terrain: bonne
+nuit, ma chère chouette.
+
+(Boyet et Marie sortent.)
+
+COSTARD, _seul_.--Par mon âme, un simple berger, un pauvre paysan! ô
+seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l'avons battu! Oh! sur
+ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il
+coule si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos. Armado
+d'un côté. Oh! c'est un élégant des plus raffinés! Il faut le voir
+marcher devant une dame et porter son éventail! Il faut le voir envoyer
+des baisers; et avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page
+de l'autre côté: cette poignée d'esprit! Ah! ciel! c'est la lente la
+plus pathétique! «Sol, la, sol, la.»
+
+(On entend des cris à l'intérieur.--Costard sort en courant.)
+
+
+SCÈNE II
+
+DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL.
+
+
+NATHANIEL.--En vérité, une fort honorable chasse! et exécutée d'après le
+témoignage d'une bonne conscience!
+
+HOLOFERNE.--La bête était, comme vous le savez, _in sanguis,_ en sang:
+mûre comme une «pomme d'eau[42]»; qui pend comme un joyau à l'oreille du
+_coelum_, c'est-à-dire le ciel, le firmament, l'empyrée; et tout à coup
+tombe comme un fruit sauvage sur la face de la _terra_, le sol, le
+continent, la terre.
+
+[Note 42: Espèce de pomme jadis très-estimée.]
+
+NATHANIEL.--En vérité, maître Holoferne, vous variez agréablement vos
+épithètes, comme le ferait un savant pour le moins; mais je puis vous
+assurer que c'était un chevreuil de deux ans.
+
+HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, _haud credo_.
+
+DULL.--Ce n'était pas un _haud credo_, c'était un petit chevreuil.
+
+HOLOFERNE.--Voilà une remarque des plus barbares: et cependant une
+espèce d'insinuation, comme par forme, _in viâ_, en manière
+d'explication pour _facere_ comme qui dirait une réplique; ou plutôt,
+_ostentare_, pour montrer, comme qui dirait son inclination; d'après sa
+manière mal instruite, mal polie, mal élevée, mal cultivée, mal
+disciplinée, ou plutôt illettrée; ou plutôt encore, mal assurée, d'aller
+insérer là pour un chevreuil, mon _haud credo!_
+
+DULL.--J'ai dit que le chevreuil n'était point un _haud credo_, mais un
+petit chevreuil de trois ans.
+
+HOLOFERNE.--Double bêtise renforcée; _bis coctus_; ô monstrueuse
+ignorance, comme tu es difforme!
+
+NATHANIEL.--Monsieur, il ne s'est jamais nourri de ces délicates
+friandises qu'on amasse dans les livres: il n'a point, comme qui dirait,
+mangé de papier, ni bu d'encre: son intellect n'est point garni de
+provisions: ce n'est qu'un animal, qui n'est sensible que dans ses
+parties grossières. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces plantes
+stériles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance (à nous, qui
+avons du goût et du sens) pour les talents qui fructifient en nous,
+plutôt qu'en lui; car il me siérait aussi mal d'être vain, indiscret et
+insensé, qu'un manant serait déplacé dans une école et au milieu de la
+science: mais _omne benè_, c'est le sentiment d'un vieux père, que bien
+des gens supportent la tempête, qui n'aiment pas le vent.
+
+DULL.--Vous êtes deux hommes de livres et de science: pouvez-vous, avec
+tout votre esprit, deviner qui est-ce qui était âgé d'un mois à la
+naissance de Caïn, et qui aujourd'hui n'a pas encore cinq semaines?
+
+HOLOFERNE.--C'est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna, mon cher Dull.
+
+DULL.--Qu'est-ce que c'est que Dictynna?
+
+NATHANIEL.--C'est un titre de Phébé, de _luna_, de la lune.
+
+HOLOFERNE.--La lune avait un mois lorsqu'Adam n'avait pas davantage, et
+elle n'avait pas atteint cinq semaines, quand Adam avait ses cent ans:
+l'allusion a été la même malgré le changement des noms.
+
+DULL.--Cela est ma foi vrai. La collusion tient les noms changés.
+
+HOLOFERNE.--Dieu veuille corroborer ta capacité! je dis que l'allusion
+reste malgré les noms changés.
+
+DULL.--Et moi je dis que la _pollusion_ est dans le changement de noms,
+car la lune n'est jamais âgée de plus d'un mois; et je dis en outre que
+c'était un petit chevreuil de deux ans que la princesse a tué.
+
+HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre une épitaphe
+impromptu sur la mort du chevreuil? Et pour plaire aux ignorants, j'ai
+appelé le chevreuil que la princesse a tué un _pricket_.
+
+NATHANIEL.--_Perge_, mon digne monsieur Holoferne, _perge_; comme cela
+vous abrogerez toute bouffonnerie.
+
+HOLOFERNE.--Je m'attacherai un peu à l'allitération, car cela dénote de
+la facilité.
+
+ La digne princesse a percé et abattu un joli daguet[43].
+
+ Il en est qui disent que c'est un chevreuil de trois ans,
+ mais ce n'est pas un chevreuil de trois ans tant qu'il n'est
+ pas blessé.
+
+ Les chiens aboyèrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira
+ du bois.
+
+ Daguet, blessé ou chevreuil, le peuple se met à crier: si
+ chevreuil est blessé, alors une L de plus fait cinquante blessures,
+ ô L blessé!
+
+ D'un I blessé faites-en cent en ajoutant seulement une L!
+
+[Note 43: Ce sonnet, rempli d'équivoques, n'a aucun sens en français:
+cependant nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le traduire.]
+
+NATHANIEL.--Rare talent!
+
+DULL.--Si le talent est une griffe, voyez comme il le déchire avec un
+talent.
+
+HOLOFERNE.--C'est un don que je possède; fort simple, ah! fort simple;
+un esprit fou, extravagant, plein de formes, de figures, d'images,
+d'objets, d'idées, d'appréhensions, de mouvements, de révolutions; et
+tout cela est engendré dans le ventricule de la mémoire, nourri dans le
+sein de la _pia mater_[44], et mis au jour à la maturité de l'occasion;
+mais ce talent est bon pour ceux dans lesquels il est aigu, et je
+remercie le ciel de me l'avoir donné.
+
+[Note 44: _Pie-mère,_ membrane du cerveau.]
+
+NATHANIEL.--Monsieur, j'en loue Dieu pour vous; et mes paroissiens
+pourraient en faire autant; car leurs garçons sont fort bien élevés par
+vous, et leurs filles profitent considérablement sous vous. Vous êtes un
+bon membre de la république.
+
+HOLOFERNE.--_Meherclè_, si leurs garçons ont des dispositions, ils ne
+manqueront pas d'instruction: et si leurs filles ont de la capacité, je
+saurai leur insinuer la science; mais, _vir sapit qui pauca loquitur_,
+voilà une âme féminine qui nous salue?
+
+(Entre Jacquinette avec Costard.)
+
+JACQUINETTE.--Dieu vous donne le bonjour, monsieur Personne[45]!
+
+[Note 45: Ce dialogue est une série d'équivoques comme le sonnet. Elles
+roulent principalement sur _pierson_ et _pierce_.]
+
+HOLOFERNE.--Monsieur Personne, _quasi_ perce-un. Qui est cet un qu'on
+veut percer?
+
+COSTARD.--Ma foi, monsieur le maître d'école, c'est celui qui ressemble
+le plus à un tonneau.
+
+HOLOFERNE.--Percer un tonneau! belle invention pour une motte de terre,
+assez de feu pour un caillou, assez de perles pour un pourceau; c'est
+joli, c'est bien.
+
+JACQUINETTE.--Mon bon monsieur le curé, faites-moi la grâce de me lire
+cette lettre; elle m'a été donnée par Costard, et elle m'est envoyée de
+la part de don Armado. Je vous en prie, lisez-la.
+
+HOLOFERNE.--_Fauste, precor, gelidâ quando pecus omne sub umbrâ
+ruminat_, et la suite.--Ah! digne et sublime Mantouan, je puis dire de
+toi ce que le voyageur dit de Venise:
+
+ _Vinegia! Vinegia!
+ Chi non te vide, ei non te pregia_.
+
+Vieux Mantouan! vieux Mantouan[46]! qui ne t'entend pas, ne t'aime
+pas.--_Ut, re, sol, la, mi, fa_.--Avec votre permission, monsieur, quel
+est le contenu de la lettre? Ou plutôt, comme dit Horace, dans son...
+Quels sont les vers, mon coeur?
+
+[Note 46: Baptista Spagnolus, surnommé Mantuanus, de Mantoue, sa ville
+natale, était un poëte de la fin du XVe siècle, et si célèbre alors que
+les pédants préféraient ses églogues à l'_Énéide_.]
+
+NATHANIEL.--Oui, des vers, monsieur, et de fort savants.
+
+HOLOFERNE.--Ah! que j'en entende une strophe, une stance, un vers!
+_Lege, domine_.
+
+NATHANIEL _lit les vers_.
+
+ Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer?
+ Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté,
+ Quoique parjure à moi-même, je n'en serai pas moins fidèle à toi.
+ Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s'inclinent devant
+ toi comme des roseaux.
+ L'étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux
+ Où brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre.
+ Si la science est le but de l'étude, te connaître suffit pour
+ l'atteindre.
+ Savante est la langue qui peut te bien louer.
+ Ignorante est l'âme qui te voit sans surprise
+ (Et c'est un éloge pour moi de savoir admirer ton mérite).
+ Ton oeil lance l'éclair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre.
+ Mais, quand tu n'es point en courroux, ta voix est une douce musique,
+ Et ton regard communique une douce chaleur.
+ Tu es céleste, ô mon amour! pardonne si je te fais injure
+ En chantant avec une voix mortelle les louanges d'un objet céleste.
+
+HOLOFERNE.--Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous ne mettez pas
+l'accent: laissez-moi parcourir cette chanson; il n'y a ici que le
+nombre et la mesure d'observés; mais pour l'élégance, la facilité et la
+cadence dorée de la poésie, _caret_. Ovide Nason, c'était là un homme!
+Et pourquoi s'appelle-t-il Nason? si ce n'est parce qu'il savait sentir
+les fleurs odorantes de l'imagination, les élans de l'invention.
+_Imitari_ n'est rien; le chien imite son maître, le singe son gardien,
+et le cheval enrubanné[47] son cavalier. Mais _damosella_ vierge, est-ce
+à vous que cette épître est adressée?
+
+JACQUINETTE.--Oui, monsieur; de la part d'un M. Biron, un des seigneurs
+de la princesse étrangère[48].
+
+[Note 47: Nouvelle allusion au cheval de Banks.]
+
+[Note 48: Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne
+connaît pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a été remise par
+Costard, de la part d'Armado.]
+
+HOLOFERNE.--Je veux lancer un coup d'oeil sur l'adresse: «A la belle
+main blanche de la très-belle dame Rosaline.» Je veux jeter encore les
+yeux sur le contenu de la lettre, pour voir la dénomination de la partie
+qui écrit à la personne suscrite.--«Le serviteur dévoué aux ordres de
+votre seigneurie, Biron.»--Monsieur Nathaniel, ce Biron est un des
+seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le roi. Et il a bâti ici
+une lettre adressée à une dame de la suite de la reine étrangère,
+laquelle lettre, par accident et dans le progrès de sa route, s'est
+égarée.--Allons, trottez, courez, ma chère; remettez cet écrit dans les
+royales mains du roi; cela peut être très-important: ne vous arrêtez pas
+à faire votre compliment; je vous dispense de votre devoir.--Adieu.
+
+JACQUINETTE.--Bon Costard, viens avec moi.--Dieu conserve vos jours!
+
+COSTARD.--Je te suis, ma fille.
+
+(Costard et Jacquinette sortent.)
+
+NATHANIEL.--Monsieur, vous avez agi là dans la crainte de Dieu, fort
+religieusement, et, comme dit un certain père...
+
+HOLOFERNE, _l'interrompant_.--Monsieur, ne me parlez point de pères, je
+crains les spécieuses apparences.--Mais pour revenir à ces vers, vous
+ont-ils plu, monsieur Nathaniel?
+
+NATHANIEL.--Merveilleusement bien, quant à la plume.
+
+HOLOFERNE.--Je dois dîner aujourd'hui chez le père d'une élève à moi,
+où, s'il vous plaît, avant le repas, de gratifier la table d'un
+_benedicite_, je me chargerai, en vertu du privilège que j'ai auprès des
+parents de la susdite enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir;
+et là je prouverai que ces vers sont très-peu savants, et n'ont aucune
+teinture de poésie, d'esprit, ni d'invention; je vous demande votre
+société.
+
+NATHANIEL.--Et je vous remercie aussi de la vôtre; car la société, dit
+l'Écriture, est le bonheur de la vie.
+
+HOLOFERNE.--Et, certes, l'Ecriture dit là une chose très-vraie et
+très-juste. (_A Dull_.) Monsieur, je vous invite aussi; vous ne me direz
+pas non. _Pauca verba_. Partons; les nobles sont à leur plaisir, et nous
+aussi, nous allons nous récréer.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une autre partie du parc.
+
+BIRON, _tenant un papier_.
+
+
+Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu
+les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix[49], dans une poix qui
+salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on
+dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien
+raisonné, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il
+tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore
+en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en
+conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette
+lumière, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses
+deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à
+moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris à rimer, et
+à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma
+mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le
+lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa
+possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.--Par
+l'univers, je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres
+partageaient ma folie.--En voici un avec un papier à la main! Dieu
+veuille lui faire la grâce de gémir!
+
+[Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.]
+
+(Il monte et se cache dans un arbre.)
+
+(Entre le roi.)
+
+LE ROI, _soupirant_.--Hélas!
+
+BIRON, _à part_.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon.
+Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi,
+des secrets!
+
+LE ROI, _lisant des vers_.
+
+ Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser
+ Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose
+ Que le premier rayon de tes yeux
+ Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.
+ La lune argentée brille avec moins d'éclat
+ Au travers du sein transparent de l'onde
+ Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes.
+ Tu brilles dans chaque larme que je verse.
+ Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char
+ Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.
+ Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,
+ Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs.
+ Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,
+ Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté.
+ O reine des reines! que tu es incomparable!
+ La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.
+
+Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce
+papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu?
+_(Le roi se met à l'écart. Entre Longueville qui se croit seul_.) Quoi!
+c'est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille.
+
+BIRON, _à part_.--Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et
+qui te ressemble!
+
+LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.
+
+BIRON, _à part_.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son écriteau
+devant lui[50].
+
+[Note 50: La punition du parjure était de porter un écriteau qui
+annonçait son crime.]
+
+LE ROI, _à part_.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse société de honte!
+
+BIRON, _à part_.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.
+
+LONGUEVILLE, _à part_.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré?
+
+BIRON, _à part_.--Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter
+les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la
+corne du chapeau de la société, la figure de la potence d'amour à
+laquelle est pendue l'innocence.
+
+LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de
+force pour t'émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux!
+Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose.
+
+BIRON, _à part_.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le
+haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume[51].
+
+[Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.]
+
+LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.
+
+(Il lit un sonnet.)
+
+ N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux,
+ Contre laquelle l'univers n'a point de réplique,
+ Qui a conduit mon coeur à ce parjure?
+ Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni.
+
+ Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai
+ Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure.
+ Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une
+ beauté céleste.
+ La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.
+
+ Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur.
+ C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,
+ Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.
+
+ Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute.
+ Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage
+ Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!
+
+BIRON, _à part_.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine du foie[52];
+cela vous fait d'une chair mortelle une divinité, une déesse d'une jeune
+oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous
+sommes bien loin du droit chemin.
+
+[Note 52: Le foie était regardé comme le siège de l'amour.]
+
+(Dumaine arrive avec un papier.)
+
+LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà
+quelqu'un.--Doucement!
+
+(Il s'éloigne à l'écart.)
+
+BIRON, _à part_.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d'enfant.--Je
+suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'où mon oeil attentif plonge
+sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au
+moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la
+métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.
+
+DUMAINE.--O divine Catherine!
+
+BIRON, _à part_.--O profane misérable!
+
+DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux
+mortels!
+
+BIRON, _à part_.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps
+mortel, et je te donne là un démenti net.
+
+DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre même.
+
+BIRON, _à part_.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur d'ambre.
+
+DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre.
+
+BIRON, _à part_.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de
+grossesse.
+
+DUMAINE.--Aussi belle que le jour.
+
+BIRON, _à part_.--Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas.
+
+DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!
+
+LONGUEVILLE, _à part_.--Et les miens aussi!
+
+LE ROI, _à part_.--Et moi, les miens, par le ciel!
+
+BIRON, _à part_.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas là un
+bon mot?
+
+DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans
+mon sang et qui me force à me souvenir d'elle.
+
+BIRON, _à part_.--Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une
+incision la ferait[53] couler dans la palette.--O charmante méprise!
+
+[Note 53: C'était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au
+bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou
+d'écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe d'amour.]
+
+DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée.
+
+BIRON, _à part_.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les
+productions de l'esprit.
+
+DUMAINE _lit sa pièce de vers_.
+
+ Un jour de mai. Malheureux jour!
+ L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois,
+ Vit une fleur des plus belles
+ Se jouant dans le vague de l'air;
+ Il vit le zéphyr folâtre
+ S'ouvrir un passage
+ A travers ses feuilles veloutées;
+ L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien.
+ Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;
+ Que ne puis-je triompher avec toi!
+ Mais, hélas! rose, ma main a juré
+ De ne jamais te cueillir de ton épine:
+ Serment, hélas! peu propre à la jeunesse:
+ La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux.
+ Ah! ne me reproche pas mon crime:
+ Si pour toi je suis devenu parjure.
+ Jupiter même, en te voyant, jurerait
+ Que Juno est une noire Éthiopienne;
+ Il nierait être Jupiter,
+ Et se ferait mortel pour l'amour de toi!
+
+Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples
+qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour.
+Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants
+aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte
+du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.
+
+LONGUEVILLE, _se montrant tout à coup_.--Dumaine, ton amour n'est pas
+charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous
+pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût
+entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.
+
+LE ROI, _sortant à son tour et abordant brusquement
+Longueville_.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas
+que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous
+n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour
+elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux,
+pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce
+buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux.
+J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les
+brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les
+symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait
+l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux
+brillants comme le cristal.» (_A Longueville_.) Vous, vous voulez violer
+votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (_A Dumaine_.)
+Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de
+ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez
+violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous
+méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera!
+comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les
+trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher
+autant.
+
+BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (_Il descend de
+l'arbre_.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner...
+Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles
+d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas
+l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans
+vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse;
+allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne
+rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir
+ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille
+dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux;
+mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle
+scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de
+gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle
+patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en
+moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage
+Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les
+enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur?
+dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la
+peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas?
+Holà! qu'on apporte un cordial, vite!
+
+LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc
+ainsi trahis et exposés à tes regards!
+
+BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est moi qui le suis
+par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de
+violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la
+société d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance!
+Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour
+une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes?
+Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un
+oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture,
+une jambe?...
+
+(Biron va sortir.)
+
+LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou
+un voleur, qui s'enfuit avec cette précipitation?
+
+BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir.
+
+(Entre Jacquinette et Costard.)
+
+JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!
+
+LE ROI.--Quel présent as-tu là?
+
+COSTARD.--Une certaine trahison.
+
+LE ROI.--Que fait la trahison ici?
+
+COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.
+
+LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous
+deux en paix ensemble.
+
+JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé
+a des soupçons sur elle, il a dit que c'était une trahison.
+
+LE ROI, _la donnant à Biron_.--Biron, lisez-la.--(_A Jacquinette_.) D'où
+tiens-tu cette lettre?
+
+JACQUINETTE.--De Costard.
+
+LE ROI, _à Costard_.--Où l'as-tu prise?
+
+COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.
+
+LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la
+déchirez-vous?
+
+BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez
+aucune inquiétude.
+
+LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la voir.
+
+DUMAINE, _la considérant_.--Eh! c'est l'écriture de Biron, et voilà son
+nom au bas.
+
+(Il ramasse les morceaux.)
+
+BIRON, _à Costard_.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.--Je
+suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue.
+
+LE ROI.--Et de quoi?
+
+BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un quatrième fou, comme
+moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et
+moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (_Montrant
+Costard et Jacquinette_.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et
+je vous en dirai davantage.
+
+DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair.
+
+BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en
+iront-ils?
+
+LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.
+
+COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent, et que les
+traîtres restent.
+
+(Costard et Jacquinette s'en vont.)
+
+BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous
+sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le
+sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours
+sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira jamais à un conseil
+suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes
+nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d'être parjures.
+
+LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils
+quelques rimes de ta composition?
+
+BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la
+céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le
+grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des
+portes brillantes de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas
+humilier son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux,
+fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son céleste front sans
+être aveuglé de sa majesté?
+
+LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup emparée de toi?
+Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta
+Rosaline n'est qu'une étoile de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à
+peine.
+
+BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que
+le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles
+couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de
+cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce
+que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non,
+loin de moi, rhétorique fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les
+denrées communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle, elle
+surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri,
+usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en
+secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris
+qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh!
+c'est le soleil qui fait briller tous les objets!
+
+LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène.
+
+BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce
+bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où
+y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si
+elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau
+visage, s'il n'est noir comme le sien.
+
+LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la
+couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule
+digne du ciel.
+
+BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme
+des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir,
+c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée
+séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour
+ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant
+prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l'affront de
+cette méprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.
+
+DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.
+
+LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour
+beaux.
+
+LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable teint.
+
+LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin de flambeaux, car
+les ténèbres sont lumière.
+
+BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la pluie, de crainte
+de voir leurs couleurs lavées s'effacer de leurs joues.
+
+LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à
+vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien
+qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui.
+
+BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au jour du jugement.
+
+LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-là.
+
+DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi
+vile.
+
+LONGUEVILLE, _montrant son pied_.--Tiens, voilà ta belle; vois mon
+soulier et son visage.
+
+BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens,
+ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé.
+
+DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des
+mensonges à la face du ciel.
+
+LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?
+
+BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures.
+
+LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron,
+prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi
+n'est pas violée.
+
+DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu
+notre faiblesse.
+
+LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre;
+quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.
+
+DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.
+
+BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes,
+soldats de l'amour! Considérez ce que vous avez juré d'abord: de jeûner,
+d'étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire
+de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop
+jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait
+voeu d'étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son
+propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand
+est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de
+l'excellence de l'étude, sans la beauté du visage d'une femme? C'est des
+yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le
+texte, le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée.
+Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits de la vie dans les
+artères[54], comme le mouvement et une action longtemps continués
+fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point
+regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à
+l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe de votre
+voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beauté
+comparable à l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire à
+notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi;
+or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d'une femme,
+n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'étudier,
+chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres.
+Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans
+une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que
+vous en ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse? Les
+autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et
+ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent
+rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié
+d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné dans l'enceinte
+du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi
+vite que la pensée dans toutes les puissances de l'homme, et donne à
+chaque faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs
+fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l'organe de
+l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir l'oeil d'un aigle; l'oreille
+d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, là où l'oreille soupçonneuse
+du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le
+sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus
+lui-même n'a qu'un palais grossier au prix du goût délicat de l'Amour.
+L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les
+arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical
+que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque
+l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux
+accents de sa voix. Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire,
+qu'il ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers
+charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la
+douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les
+yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont
+les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et
+nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien.
+Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir violé la foi que vous deviez aux
+femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la
+Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui
+les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom
+des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois
+nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons
+nous-mêmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer
+ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer
+l'Amour de la charité?
+
+[Note 54: Dans l'ancienne médecine, on attribuait aux artères les
+fonctions données aujourd'hui aux nerfs.]
+
+LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!
+
+BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude
+mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de
+rencontrer un soleil, grâce à elles[55].
+
+[Note 55: _A sun, a son_, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.]
+
+LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses.
+Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France?
+
+LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque
+divertissement pour les amuser dans leurs tentes.
+
+BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite,
+sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle
+maîtresse; dans l'après-dînée, nous les égayerons par quelque
+passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de
+le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs
+précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.
+
+LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune
+des occasions que nous pourrons employer à propos.
+
+BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on ne recueille pas
+de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles
+volages pourraient devenir le fléau d'hommes parjures; si cela arrive,
+notre cuivre n'achètera pas de métal plus précieux.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+SCÈNE I
+
+Autre partie du parc.
+
+HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.
+
+
+HOLOFERNE.--_Satis quod sufficit_.
+
+NATHANIEL.--Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments à dîner ont
+été piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingénieux sans
+affectation, animés sans impudence, savants sans entêtement et neufs
+sans hérésie. J'ai conversé un _quondam_ jour avec un homme de la suite
+du roi, qui est intitulé, nommé, ou appelé don Adriano d'Armado.
+
+HOLOFERNE.--_Novi hominem tanquam te_. Son humeur est hautaine, sa
+conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux,
+sa démarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein
+d'emphase thrasonicale[56]. Il est trop tiré à quatre épingles, trop
+élégant, trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop
+pérégrinal, pourrais-je dire encore.
+
+[Note 56: Comme le Thrason de Térence.]
+
+NATHANIEL, _tirant ses tablettes pour écrire_.--Épithète singulière et
+choisie!
+
+HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosité est plus beau et plus brillant que la
+chaîne de ses raisonnements. J'abhorre ces gens fantasques et
+fanatiques, ces puristes insociables et pleins d'affectation, qui
+mettent l'orthographe à la torture, qui prononcent _doute_, lorsqu'il
+faut dire doubte; _dette_, lorsqu'on doit prononcer debte, _d, e, b, t,
+e_, et non pas _d, e, t_: ils vous appellent un cerf, _cer_, un boeuf,
+_beu_. Froid, _vocatur fret_[57], paon, en abrége, est _pan_. Cela est
+_abhominable_ (il dirait, lui, _abominable_), cela m'insinue la folie.
+_Ne intelligis, domine_, il y a de quoi rendre frénétique, lunatique.
+
+[Note 57: Il a fallu en beaucoup d'endroits de cette scène chercher des
+équivalents.]
+
+NATHANIEL.--_Laus Deo, bonè; intelligo_.
+
+HOLOFERNE.--_Bone_?--_bone_ pour _benè_, c'est donner un soufflet à
+Priscus; mais, fort bien.
+
+(Entrent Armado, Moth et Costard.)
+
+NATHANIEL.--_Videsne, quis venit_?
+
+HOLOFERNE.--_Video et gaudeo_.
+
+ARMADO, _grasseyant_.--_Dole_.
+
+HOLOFERNE.--_Quare dole_, et non pas drôle?
+
+ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis.
+
+HOLOFERNE.--Voilà un salut des plus militaires, monsieur!
+
+MOTH, _à part, à Costard_.--Ils se sont trouvés à un grand festin de
+langues et ils en ont volé des bribes.
+
+COSTARD, _à part_.--Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts de mots! Je
+m'étonne que ton maître ne t'ait pas pris et avalé pour un mot. Car tu
+n'es pas aussi long que _honorificabilitudinitatibus_[58], tu es plus
+facile à avaler qu'une mèche dans un verre de vin.
+
+[Note 58: Ce mot est cité comme le plus long connu.]
+
+MOTH.--Paix! le tonnerre gronde.
+
+ARMADO, _à Holoferne_.--Monsieur, n'êtes-vous pas lettré?
+
+MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'_Abc_; et ce que c'est qu'un
+_a, b_, qu'on appelle à rebours avec une corne sur la tête.
+
+HOLOFERNE.--_Ba, pueritia_, avec l'addition d'une corne.
+
+MOTH.--_Ba_, impertinent bélier, avec une corne.--Vous entendez sa
+science?
+
+HOLOFERNE.--_Quis, quis_, toi, consonne.
+
+MOTH.--La troisième des cinq voyelles, si c'est vous qui les répétez; et
+la cinquième, si c'est moi.
+
+HOLOFERNE.--Je vais les répéter: _a, e, i_.
+
+MOTH.--Le bélier; les deux autres terminent la chose: _o, u, y_.
+
+ARMADO.--Par les flots salés de la Méditerranée, un joli échantillon:
+une vive botte d'esprit! une, deux, vite comme le vent, et portée au
+corps. Cela réjouit mon intellect. Du véritable esprit!
+
+MOTH.--Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d'esprit.
+
+HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la figure?
+
+MOTH.--Des cornes.
+
+HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot.
+
+MOTH.--Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre
+ignominie tout alentour, _circum circa_. Une toupie de corne de cocu!
+
+ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te le donnerais pour
+t'acheter du pain d'épice; tiens, voilà la rémunération même que j'ai
+reçue de ton maître, bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de
+sagacité. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon bâtard, que
+tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as de l'esprit jusqu'à
+_dunghill_[59], jusqu'au bout des doigts, comme on dit.
+
+[Note 59: _Dunghill_, fumier, au lieu de _usque ad unguem_.]
+
+HOLOFERNE.--Oh! je sens là du faux latin; _dunghill_, pour _unguem_.
+
+ARMADO.--Homme lettré, _præambula_: nous nous séparerons des barbares.
+N'élevez-vous pas la jeunesse à l'école privilégiée qui est sur le
+sommet de la montagne?
+
+HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline.
+
+ARMADO.--A votre choix; pour la montagne.
+
+HOLOFERNE.--Oui, sans question.
+
+ARMADO.--Monsieur, c'est le très-gracieux plaisir et penchant du roi de
+congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postérieure du
+jour, que le grossier vulgaire appelle l'après-midi.
+
+HOLOFERNE.--La partie postérieure du jour, mon très-illustre monsieur,
+est une épithète très-propre et très-analogue à l'après-dînée. Ce mot
+est bien rencontré, bien choisi, gracieux et juste, je vous l'assure,
+monsieur, je vous l'assure.
+
+ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je
+puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant à ce qu'il y a entre nous,
+passons là-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme
+de cour.--Je vous en prie, meublez votre tête.--Et parmi bien d'autres
+discours importuns et très-sérieux...--Et d'une grande importance aussi,
+vraiment.--Mais laissons cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon
+plaisir de Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer
+quelquefois sur mon humble épaule; et, de son doigt royal, comme cela,
+de caresser l'excrément de ma valeur[60], mes moustaches; mais, mon cher
+coeur, laissons cela. Par l'univers! je ne vous débite pas des fables;
+il plaît à Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à
+Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons
+là-dessus.--Le résultat en est que... mais, mon cher coeur, j'implore le
+secret;--que le roi veut me présenter à la princesse, mon cher poulet,
+avec quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène divertissante;
+une farce gaie, ou un feu d'artifice. En conséquence, apprenant que le
+curé, et vous-même, mon cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces
+soudains éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné
+connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.
+
+[Note 60: Dans le _marchand de Venise_, Shakspeare appelle la barbe
+l'excrément de la valeur.]
+
+HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut représenter devant elle les neuf
+héros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport à quelque divertissement
+ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postérieure de ce jour,
+pour être exécuté par notre assistance... à l'ordre du roi, et de ce
+très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme... devant la
+princesse: je dis que rien ne convient tant que de représenter les neuf
+héros.
+
+NATHANIEL.--Où trouverez-vous assez de grands hommes pour les
+représenter?
+
+HOLOFERNE.--Josué, vous-même; moi-même, ou ce galant gentilhomme, Judas
+Machabée; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts
+muscles, surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule.
+
+MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu mesquin de ce
+page n'a pas assez de quantité pour représenter seulement le pouce de ce
+héros: il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue.
+
+HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il représentera Hercule dans sa minorité:
+son entrée et sa sortie seront l'étranglement d'un serpent; et j'aurai
+une apologie pour cela.
+
+MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire siffle,
+vous pourrez crier: «A merveille, Hercule! en ce moment tu écrases le
+serpent;» c'est là le moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de
+gens aient le don de le faire.
+
+ARMADO.--Et les autres héros?
+
+HOLOFERNE.--J'en représenterai trois à moi seul.
+
+MOTH.--Trois fois héroïque personnage!
+
+ARMADO.--Vous dirai-je une chose?
+
+HOLOFERNE.--Nous écoutons.
+
+ARMADO.--Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime. Je vous
+conjure, suivez.
+
+HOLOFERNE.--_Via _[61]: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un mot pendant
+tout ce temps.
+
+[Note 61: _Via!_ courage.]
+
+DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur.
+
+HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons.
+
+DULL.--J'en représenterai un dans une danse, ou à peu près. Ou je
+battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai
+danser une ronde.
+
+HOLOFERNE.--Tu es bien nommé[62], honnête Dull; à notre pièce; partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 62: _Most dull_. Il joue sur le nom de Dull.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant la tente de la princesse.
+
+LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.
+
+
+LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ
+de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute
+incrustée en diamants! Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux.
+
+ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?
+
+LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on
+en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et
+sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de
+Cupidon sur le cachet.
+
+ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir[63] sa divinité; car
+il y a cinq mille ans qu'il est enfant.
+
+[Note 63: Équivoque sur _wax_, cire et grandir.]
+
+CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou.
+
+ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur.
+
+CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est
+morte: si elle eût été légère comme vous, d'une humeur si joviale, si
+alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mère avant de
+mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit
+longtemps.
+
+ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris?
+
+CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté.
+
+ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner.
+
+CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère[64].
+Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité.
+
+[Note 64: Équivoque sur _snuff_, mouchure de chandelle et accès de
+colère.]
+
+ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les
+ténèbres.
+
+CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère.
+
+ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je
+suis légère.
+
+CATHERINE.--Vous ne me pesez pas[65]; c'est-à-dire que vous ne vous
+souciez pas de moi.
+
+[Note 65: _To weigh_, peser et faire cas de.]
+
+ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable, il n'y a plus de
+soin à avoir.
+
+LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit bien employé,
+Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l'a envoyé? et
+qu'est-ce que c'est?
+
+ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi
+beau que le vôtre, j'aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui,
+j'ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est
+juste; et si le contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de
+la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon
+portrait dans sa lettre.
+
+LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?
+
+ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'éloge. Belle
+comme l'encre! bonne conclusion.
+
+CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.
+
+ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre
+débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plût à Dieu que votre
+visage ne fût pas si rempli d'os[66]!
+
+[Note 66: De boutons.]
+
+CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au
+diable toutes les méchantes femmes!
+
+LA PRINCESSE, _à Catherine_.--Et vous, quel est le cadeau que vous a
+envoyé Dumaine?
+
+CATHERINE.--Ce gant, madame.
+
+LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé deux?
+
+CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de
+vers d'un fidèle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une
+vile compilation, une niaiserie profonde.
+
+MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à moi par
+Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille.
+
+LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le
+fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus
+courte?
+
+MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer.
+
+LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi
+de nos amoureux!
+
+ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos
+moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte
+cette cour. Que je voudrais l'avoir à mes gages seulement une semaine!
+Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion
+favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans
+récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d'être le
+jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement
+toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée.
+
+LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés, quand une
+fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie,
+éclose dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorité et du
+secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer
+ses écarts.
+
+ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui
+de la gravité révoltée en faveur de l'amour.
+
+MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie qu'elle a dans
+les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert
+qu'à paraître encore plus simples.
+
+(Entre Boyet.)
+
+LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.
+
+BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?
+
+LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?
+
+BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. _(A ses femmes_.) Et vous,
+belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre
+paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être
+surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits:
+disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque,
+cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.
+
+LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont
+donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous?
+Parlez, espion, parlez.
+
+BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux
+une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je
+voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses
+compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai
+entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici
+déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien
+appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses
+gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit
+être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils,
+que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le
+roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais
+parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant,
+j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont
+éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs
+éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude,
+comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait
+fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait:
+«Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième
+cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur
+son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un
+après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que
+dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur
+folie.
+
+LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre
+visite?
+
+BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des
+Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de
+vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec
+vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il
+reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés.
+
+[Note 67: Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette
+mascarade était piquante comme le serait aujourd'hui celle qui nous
+mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement découvert.]
+
+LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants auront leur paquet.
+Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la
+faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez,
+Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la
+cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et
+donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes
+vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces
+échanges, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre.
+
+ROSALINE, _à Catherine_.--Allons, changeons: portez vos cadeaux de
+manière à les faire voir.
+
+CATHERINE, _à la princesse_.--Mais quel est votre but dans cet échange?
+
+LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce qu'ils en font
+n'est qu'un badinage pour s'amuser, tromper le trompeur est tout mon
+but. Ils révéleront leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils
+croiront leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que nous
+aurons de les revoir à visage découvert, pour leur parler et les
+complimenter, ils seront l'objet de nos railleries.
+
+ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent?
+
+LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne
+rendrons aucun compliment;--pas un mot de remerciement à leurs discours
+étudiés: et détournons le visage, tandis qu'ils nous parleront.
+
+BOYET.--Oh! le dédain tuera le courage de l'orateur, et lui fera oublier
+tout son rôle.
+
+LA PRINCESSE.--C'est bien là ce que je veux: et je suis sûre que le
+reste du compliment ne pourra jamais paraître au jour, si l'orateur est
+une fois hors de contenance. Il n'est rien de plus divertissant que de
+dérouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur
+projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent prendre leur revanche.
+Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour
+qu'ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s'en
+retourneront avec leur honte.
+
+(On entend des trompettes.)
+
+BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voilà les masques qui
+viennent.
+
+(La princesse et ses femmes se masquent.)
+
+(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés et vêtus à
+la moscovite, Moth les précède accompagné de musiciens, etc.)
+
+MOTH.--«Hommage et salut, beautés les plus belles de la terre.»
+
+BOYET.--Belles, comme peut l'être un masque de taffetas.
+
+MOTH.--«Céleste élite des plus belles dames...» (les dames lui tournent
+le dos) «qui aient jamais tourné leur dos aux regards des mortels.»
+
+BIRON, _le reprenant_.--Leurs yeux, petit misérable, leurs yeux.
+
+MOTH.--«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les regards des
+mortels.--Par, par....
+
+BOYET.--Oh! te voilà déconcerté.
+
+MOTH.--«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits, de ne pas
+nous regarder.
+
+BIRON.--«De nous regarder une fois, étourdi.
+
+MOTH.--«De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le
+soleil.... Avec vos yeux brillants comme le soleil.»
+
+BOYET.--Elles ne répondront pas à cette épithète: tu ferais mieux de
+dire: «des yeux brillants comme des yeux de filles.»
+
+MOTH, _troublé_.--Elles ne m'écoutent pas, et cela me trouble.
+
+BIRON.--Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux.
+
+ROSALINE.--Que nous veulent ces étrangers? Boyet, sachez leurs
+intentions. S'ils parlent notre langue, nous désirons que quelque homme
+sensé nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent.
+
+BOYET.--Que demandez-vous de la princesse?
+
+BIRON.--Rien que la paix et une galante visite.
+
+ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils?
+
+BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter.
+
+ROSALINE.--Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur de se retirer.
+
+BOYET, _à Biron_.--Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez
+vous retirer.
+
+LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles, pour danser un
+menuet avec elle sur ce gazon.
+
+BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesuré bien des milles pour danser un
+menuet avec vous sur ce gazon.
+
+ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien il y a de pouces
+dans un mille; s'il est vrai qu'ils aient mesuré bien des milles, ils
+nous diront aisément la mesure d'un mille.
+
+BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, et plusieurs, la
+princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour
+compléter un mille.
+
+BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuyés.
+
+BOYET.--Elle a entendu elle-même votre réponse.
+
+ROSALINE.--Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre des milles
+ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l'espace d'un mille?
+
+BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.--Notre
+zèle est si grand, si inépuisable, que nous pouvons toujours prendre
+cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos
+traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer.
+
+ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voilée de nuages.
+
+LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent.
+Daignez, brillante lune, et vous, belles étoiles de sa cour, écarter ces
+nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides.
+
+ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque chose de plus
+intéressant; ce que vous venez de demander n'est qu'un clair de lune
+dans l'eau.
+
+LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous
+m'ordonnez de vous faire une demande, celle-là n'a rien d'étrange.
+
+ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour
+promptement.--Non, pas encore. Point de danse.--Je change comme la lune.
+
+LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous changé sitôt?
+
+ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein; mais à présent sa
+phase est changée.
+
+LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l'homme
+de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la
+suivre.
+
+ROSALINE.--Nos oreilles la suivent.
+
+LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en même temps.
+
+ROSALINE.--Puisque vous êtes des étrangers, et qu'un hasard vous a
+conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses; prenez nos
+mains.--Nous ne voulons pas danser.
+
+LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains?
+
+ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voilà ma révérence,
+mes beaux galants; et là finit le menuet.
+
+LE ROI.--De grâce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si
+réservées.
+
+ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix.
+
+LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mêmes; à quel prix peut-on
+acheter votre compagnie?
+
+ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre.
+
+LE ROI.--Cela ne peut pas être.
+
+ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu.
+Un double adieu à votre masque, et une moitié d'adieu pour vous.
+
+LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grâce d'un
+plus long entretien.
+
+ROSALINE.--En secret donc?
+
+LE ROI.--Je n'en serai que plus enchanté.
+
+(Ils se parlent à part.)
+
+BIRON, _à la princesse_.--Belle maîtresse à la main d'albâtre, un mot de
+douceur avec vous.
+
+LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voilà trois mots.
+
+BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, moût
+de bière et malvoisie; dé bien jeté! voilà une demi-douzaine de
+douceurs.
+
+LA PRINCESSE.--Septième douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de
+piper les dés, je ne veux plus jouer avec vous.
+
+BIRON.--Un mot en secret.
+
+LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur!
+
+BIRON.--Vous aigrissez ma bile.
+
+LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer.
+
+BIRON.--En ce cas il est à propos.
+
+(Ils causent tous bas.)
+
+DUMAINE, _à Marie_.--Voulez-vous me faire la grâce d'échanger un mot
+avec moi.
+
+MARIE.--Nommez-le.
+
+DUMAINE.--Belle dame.
+
+MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voilà pour votre belle dame.
+
+DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C'est
+pour vous dire adieu.
+
+(Ils s'entretiennent en secret.)
+
+CATHERINE, à _Longueville_.--Quoi donc? votre masque est-il sans langue?
+
+LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette
+question.
+
+CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brûle de la
+savoir.
+
+LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans votre masque, et vous
+devriez en céder une moitié à mon masque muet.
+
+CATHERINE.--_Veal_, dit le Hollandais! _veal_ ne veut-il pas dire veau?
+
+LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame.
+
+CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau.
+
+LONGUEVILLE.--Partageons le mot.
+
+CATHERINE.--Non, je ne veux pas être votre moitié, gardez tout; cela
+pourra devenir un boeuf.
+
+LONGUEVILLE.--Holà! comme vous vous buttez dans ces pointes de
+raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n'en faites
+rien.
+
+CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent.
+
+LONGUEVILLE.--Un mot à part avec vous, avant de mourir.
+
+CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher n'entende. (Ils
+causent à part.)
+
+BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil
+invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin,
+qu'il échappe à la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de
+toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les
+boulets, que le vent, que la pensée, et tout ce qu'il y a de plus
+rapide.
+
+ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l'entretien.
+
+BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le gosier sec.
+
+LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.
+
+(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en vont.)
+
+LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés. Est-ce là cette
+génération d'esprits si admirés?
+
+BOYET.--Des lumières qu'un léger souffle de votre bouche a éteintes.
+
+ROSALINE.--Ces esprits chargés d'embonpoint; grossiers, grossiers,
+épais, épais.
+
+LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi! Les déplorables
+railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront pas de désespoir cette
+nuit? ou qu'ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que
+sous le masque? Ce Biron qu'on dit si ingénieux était tout décontenancé.
+
+ROSALINE.--Oh! ils étaient là dans la plus déplorable situation: encore
+un bon mot, et le roi se mettait à pleurer.
+
+LA PRINCESSE.--Biron a juré, tout décontenancé.
+
+MARIE.--Dumaine et son épée étaient à mon service; non point, lui ai-je
+dit: et aussitôt mon beau serviteur est resté muet.
+
+CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que j'avais dompté son
+coeur; et savez-vous comment il m'a appelée?
+
+LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-être?
+
+CATHERINE.--Oui, d'honneur.
+
+LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-même.
+
+ROSALINE.--Allons, on trouverait aisément de meilleurs esprits parmi les
+docteurs en bonnet selon les statuts[68].--Mais, savez-vous une chose?
+Le roi a juré qu'il était amoureux de moi.
+
+[Note 68: Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux
+personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours de
+fête, un bonnet de laine fabriqué en Angleterre: il n'y avait
+d'exception que pour la noblesse.]
+
+LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engagé sa foi.
+
+CATHERINE.--Et Longueville était né pour me servir.
+
+MARIE.--Dumaine est à moi, aussi inséparable que l'écorce l'est de
+l'arbre.
+
+BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi l'oreille, ils
+vont revenir tout à l'heure ici sous leur forme naturelle: car il n'est
+pas possible qu'ils digèrent jamais ce cruel affront.
+
+LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous?
+
+BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les
+verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoyés estropiés à force
+de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu'ils reparaîtront en ce
+lieu, épanouissez-vous comme de belles roses au souffle de l'été.
+
+LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par épanouir? Qu'entendez-vous par là?
+Parlez de façon qu'on vous entende.
+
+BOYET.--De belles dames masquées sont des roses dans le bouton.
+Démasquées, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont
+des anges sortis des nuages, ou des roses épanouies.
+
+LA PRINCESSE.--Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous, s'ils
+reviennent nous faire la cour en face?
+
+ROSALINE.--Ma chère princesse, si vous voulez vous laisser conduire par
+mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raillés
+masqués. Plaignons-nous à eux de ce qu'il est venu ici des fous déguisés
+en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec
+étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel était le but de
+leur plate comédie, de leur prologue grossier, de tout leur procédé si
+ridicule, et de leur arrivée dans notre tente.
+
+BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à deux pas.
+
+LA PRINCESSE.--Courons à nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la
+plaine.
+
+(La princesse sort avec ses femmes.)
+
+(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume
+habituel.)
+
+LE ROI, _à Boyet_.--Salut, beau chevalier; où est la princesse?
+
+BOYET.--Elle s'est retirée dans sa tente: Votre Majesté a-t-elle à me
+charger de quelques ordres pour elle?
+
+LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une minute d'audience.
+
+BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle vous
+l'accordera.
+
+(Boyet sort.)
+
+BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les pigeons de pois[69], et il
+se dégorge quand il plaît à Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa
+denrée aux vigiles des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires;
+et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons pas
+l'avantage de l'étaler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait
+accrocher les jeunes filles à sa manche, comme une épingle. S'il eût été
+Adam il aurait tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer.
+Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c'est le
+singe des belles manières, c'est monsieur le précieux; quand il joue au
+trictrac, il fait gronder les dés en termes choisis, il chante le ténor
+avec grâce, et dans l'art de maître des cérémonies, le surpasse qui
+pourra. Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degré que son pied
+foule en montant, le baise et le caresse: c'est une fleur qui
+s'épanouit, qui sourit à chacun pour montrer ses dents blanches comme
+des os de baleine.--Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir
+endettées lui donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse.
+
+[Note 69: Proverbe populaire.]
+
+LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée, je le lui
+souhaite de tout mon coeur, pour le punir d'avoir déconcerté le page
+d'Armado dans son rôle!
+
+(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.)
+
+BIRON.--Regardez, voilà qu'on vient!--Savoir-vivre! qu'étais-tu avant
+que cet homme t'enseignât, et qu'es-tu maintenant?
+
+LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour.
+
+LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut[70], ce n'est pas très-bien, je
+crois.
+
+[Note 70: _Hail_, salut et grêle.]
+
+LE ROI.--Interprétez mieux mes paroles.
+
+LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets.
+
+LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons
+aujourd'hui de vous conduire à notre cour: accordez-nous cette faveur.
+
+LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez à observer
+votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les hommes parjures.
+
+LE ROI.--Ne me faites pas un crime d'une faute dont vous êtes la cause.
+C'est la vertu de vos yeux qui me force à rompre mon serment.
+
+LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas une; vous auriez
+dû dire vice, car jamais la vertu n'a l'effet de faire violer les
+serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis
+encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus
+horribles tourments, je ne consentirais jamais à accepter un asile dans
+votre palais, tant j'abhorre d'être cause qu'on viole des serments faits
+au ciel avec sincérité.
+
+LE ROI.--Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et triste, sans voir
+le monde, sans recevoir la moindre visite; et c'est une honte pour nous.
+
+LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi, je vous le
+jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort
+agréables. Il n'y a pas encore longtemps qu'une troupe de Russes vient
+de nous quitter.
+
+LE ROI.--Comment, madame, des Russes?
+
+LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves galants, pleins de
+politesse, tout brillants de magnificence.
+
+ROSALINE.--Madame, dites la vérité.--Ce portrait ne leur ressemble pas,
+seigneur. C'est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours,
+que la princesse leur donne un éloge qu'ils ne méritent pas. Il est bien
+vrai que nous quatre nous avons été abordées par quatre galants en
+habits russes; ils sont restés ici une heure, et ont beaucoup parlé;
+mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur
+de leur entendre dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des fous,
+mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif, il y a des fous qui
+auraient bien envie de boire.
+
+BIRON.--Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.--Ma belle, ma
+charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux
+veulent saluer l'oeil enflammé des cieux, à force de lumière nous
+perdons la lumière; votre talent est éblouissant comme lui; auprès de
+votre sagesse, la sagesse d'autrui ne paraît que folie; et ce qu'il y a
+de plus riche nous paraît pauvreté.
+
+ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous êtes riche et sage; car à
+mes yeux...
+
+BIRON.--Je suis un fou, dénué de tout, n'est-ce pas?
+
+ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait
+mal à vous de m'arracher les paroles de la bouche.
+
+BIRON.--Oh! je suis tout à vous, avec tout ce que je possède.
+
+ROSALINE.--Un fou tout entier à moi?
+
+BIRON.--Je ne puis vous donner moins.
+
+ROSALINE.--Quel était, dans les masques, celui que vous portiez?
+
+BIRON.--Où cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+ROSALINE.--Hé! là même, dans ce temps-là même, ce masque, oui, cet étui
+superflu, qui montrait le plus beau visage et cachait le plus laid.
+
+LE ROI, _à ceux de sa suite_.--Nous sommes découverts: elles vont nous
+accabler de leurs railleries.
+
+DUMAINE.--Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie.
+
+LA PRINCESSE, _au roi_.--Quoi! vous restez confondu, seigneur? Pourquoi
+Votre Altesse a-t-elle l'air si sérieux?
+
+ROSALINE.--Au secours! tenez-lui le front; pourquoi pâlissez-vous? Le
+mal de mer, je crois: ils viennent de Moscovie.
+
+BIRON.--Ainsi, les étoiles versent les calamités pour punir le parjure:
+quel front d'airain pourrait y résister?--Me voici en butte à vos
+traits, belle dame; lancez sur moi toutes les bordées de votre science;
+écrasez-moi de vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi
+du tranchant de vos épigrammes. Ah! je ne viendrai plus vous prier de
+danser; je ne viendrai plus vous faire ma cour en habit russe.--Oh! je
+ne me fierai plus aux harangues étudiées, ni aux mouvements de la langue
+d'un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en masque, ni faire ma
+cour en rimes semblables aux chansons d'un aveugle jouant de la harpe;
+adieu phrases de taffetas, compliments soyeux, hyperboles à triple
+étage, affectation recherchée et figures pédantesques! ces insectes
+bourdonnants m'ont soufflé comme un ballon; je les abjure, et je
+proteste ici, par ce gant si blanc (combien la main l'est encore
+davantage, Dieu le sait!), que désormais, en faisant ma cour,
+l'expression de mes sentiments sera énoncée par des oui et des non, de
+l'étoffe la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma réforme,
+ma belle, que Dieu m'assiste, oui, comme mon amour pour vous est ferme
+et constant, de la trempe la plus pure, sans paille ni alliage!
+
+ROSALINE.--Sans _sans_[71], je vous prie.
+
+[Note 71: C'est-à-dire _sans_ mot français. Biron avait répété le mot
+_sans_.]
+
+BIRON.--Il me reste encore un brin de mon ancienne rage.--Daignez me
+supporter: je suis un malade; je me déferai de cela par degrés.
+Attendez: voyons.--Écrivez sur ces trois personnes: «Que le Seigneur ait
+pitié de nous[72]!» Ils sont infectés; le mal est dans leurs coeurs: ils
+ont la peste; ils l'ont gagnée de vos yeux. Ces braves seigneurs sont
+visités par la colère du ciel; et vous n'en êtes pas exemptes, mesdames;
+je vois sur vous les signes de la main de Dieu.
+
+[Note 72: Inscription placée sur l'hospice des pestiférés.]
+
+LA PRINCESSE.--Ceux qui nous ont donné ces signes en doivent être
+délivrés.
+
+BIRON.--Nos États sont confisqués; ne cherchez pas à achever de nous
+détruire.
+
+ROSALINE.--Pas du tout! Comment se pourrait-il que vous fussiez
+confisqués? c'est vous qui faites le procès[73].
+
+[Note 73: Équivoque sur _sue_, procès et offre, hommage, demande,
+supplique.]
+
+BIRON.--Ah! paix! Je ne veux plus avoir d'affaire avec vous.
+
+ROSALINE.--Vous n'aurez pas non plus affaire à moi, si ma volonté
+s'accomplit.
+
+BIRON.--Parlez pour vous-même: mon esprit est à bout.
+
+LE ROI, à _la princesse_.--Enseignez-nous, belle princesse, quelque
+belle excuse pour notre grave offense.
+
+LA PRINCESSE.--La plus belle excuse, c'est l'aveu. N'étiez-vous pas ici,
+il n'y a qu'un moment, tous déguisés?
+
+LE ROI.--J'y étais, madame.
+
+LA PRINCESSE.--Et avez-vous reçu une bonne leçon?
+
+LE ROI.--Oui, certes, madame.
+
+LA PRINCESSE.--Et lorsque vous étiez ici, qu'avez-vous murmuré à
+l'oreille de votre dame?
+
+LE ROI.--Que je la prisais plus que tous les trésors du monde entier.
+
+LA PRINCESSE.--Et lorsqu'elle vous sommera de tenir votre promesse, vous
+la repousserez.
+
+LE ROI.--Non, sur mon honneur.
+
+LA PRINCESSE.--Allons, allons, modérez-vous: après un premier serment
+violé, vous ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer encore.
+
+LE ROI.--Méprisez-moi si jamais je viole ce serment que j'ai fait.
+
+LA PRINCESSE.--Je vous mépriserai donc; et un peu de
+modération.--Rosaline, que vous a murmuré ce Russe tout bas dans
+l'oreille?
+
+ROSALINE.--Madame, il a juré que je lui étais chère et précieuse comme
+la prunelle de l'oeil, et il m'a élevée au-dessus du prix de cet
+univers, ajoutant, de plus, qu'il m'épouserait, ou qu'il mourrait mon
+amant.
+
+LA PRINCESSE.--Dieu te donne joie de lui! Le noble prince tient bien
+honorablement sa promesse!
+
+LE ROI.--Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie, sur ma foi, je n'ai
+jamais fait pareil serment à cette dame.
+
+ROSALINE.--Par le ciel, vous l'avez fait; et, pour le confirmer, vous
+m'avez fait ce présent; mais reprenez-le, monsieur, le voilà.
+
+LE ROI.--Ce présent, c'est à la princesse que je l'ai donné avec ma foi.
+Je l'ai bien distinguée à ce joyau qu'elle portait sur sa manche.
+
+LA PRINCESSE.--Pardonnez-moi, seigneur; c'était elle qui portait ce
+joyau; quant à moi, c'est le seigneur Biron, je lui en rends grâces, qui
+est mon amant.--Eh bien! Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que
+je vous rende votre perle?
+
+BIRON.--Ni l'un ni l'autre; je vous les abandonne tous deux.--Je devine
+le fin mot.--Il y a eu ici un complot (parce qu'elles ont été instruites
+d'avance de notre divertissement); elles ont tout disposé pour le battre
+en ruine comme une comédie de Noël. Quelque rediseur, quelque patelin,
+quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur, quelque écuyer tranchant,
+quelque plaisant à qui l'excès du rire a ridé les joues, et qui sait
+comment il faut s'y prendre pour faire rire la princesse, lorsqu'elle
+est de belle humeur, a dévoilé d'avance tout notre projet; et sur cette
+découverte, les dames ont changé de présents; et nous, déçus par les
+couleurs auxquelles nous pensions les reconnaître, nous n'avons fait la
+cour qu'au signe trompeur qui nous a égarés. A présent, pour aggraver
+notre parjure, nous sommes parjures encore une fois, la première par
+notre bonne volonté, et la seconde par notre méprise. (_A Boyet_.) Et ne
+serait-ce pas vous-même qui auriez éventé notre secret et notre plan de
+divertissement pour nous rendre ainsi parjures? N'avez-vous pas trouvé
+la mesure du pied de la princesse[74]? Ne savez-vous pas toujours
+sourire à ses yeux, et vous tenir debout entre son dos et le feu,
+portant une assiette et faisant le bouffon? Vous avez déconcerté notre
+page dans son discours: allez, tout vous est permis; mourez quand vous
+voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez d'un oeil
+malin, n'est-il pas vrai? Vous avez un oeil qui blesse comme une épée de
+plomb.
+
+[Note 74: Phrase proverbiale; flatter quelqu'un, et s'insinuer dans ses
+bonnes grâces.]
+
+BOYET.--Cette brave lice a été vigoureusement courue jusqu'au bout.
+
+BIRON.--Voyez, il joute encore: en voilà assez; moi, j'ai fini. (_Entre
+Costard_.) Te voilà venu fort à propos, «tout esprit;» tu viens terminer
+une belle dispute.
+
+COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» ils voudraient savoir si les trois
+héros[75] viendront ou non.
+
+[Note 75: Shakspeare veut tourner en ridicule _l'histoire des neuf
+preux_.]
+
+BIRON.--Comment, est-ce qu'ils ne sont que trois?
+
+COSTARD.--Non, monsieur; mais cela est fort beau, car chacun en
+représente trois.
+
+BIRON.--Et trois fois trois font neuf.
+
+COSTARD.--Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir, monsieur, j'espère
+qu'il n'en est pas ainsi: vous ne pouvez pas demander notre
+interdictions[76], monsieur; je vous le proteste, monsieur, nous savons
+ce que nous savons.--J'espère que trois fois trois, monsieur?
+
+[Note 76: Nous ne sommes pas fous.]
+
+BIRON.--Ne font pas neuf?
+
+COSTARD.--Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons à combien cela
+se monte.
+
+BIRON.--Par Jupiter, j'ai toujours pris trois fois trois pour neuf.
+
+COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» vous seriez bien malheureux, si vous
+étiez obligé de gagner votre vie à compter, monsieur.
+
+BIRON.--Combien donc cela fait-il?
+
+COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» les parties elles-mêmes, les acteurs,
+monsieur, vous l'apprendront, combien cela fait. Quant à moi, je ne
+suis, comme on dit, que pour faire un homme dans un pauvre homme,
+_Pompion le Grand_, monsieur.
+
+BIRON.--Es-tu un des neuf héros?
+
+COSTARD.--Il leur a plu de me croire digne d'être Pompion le Grand:
+quant à moi, je ne connais pas le rang ni le caractère de ce champion;
+mais je dois le représenter.
+
+BIRON.--Va, dis-leur de se préparer.
+
+COSTARD.--Nous donnerons à cela une jolie tournure, monsieur; nous y
+donnerons quelque attention.
+
+LE ROI.--Biron, ils nous feront affront; qu'ils n'approchent pas.
+
+(Costard sort.)
+
+BIRON.--Nous sommes à l'épreuve de la honte, mon prince; et il y a une
+certaine politique à avoir un spectacle plus mauvais que celui qu'ont
+donné le roi et ses courtisans.
+
+LE ROI.--Qu'ils s'abstiennent de venir.
+
+LA PRINCESSE.--Allons, mon noble prince, laissez-vous gouverner par moi
+à présent. Souvent le spectacle plaît d'autant plus que les acteurs
+savent moins les moyens de plaire. Lorsque le zèle s'évertue pour
+contenter les spectateurs, et que la pièce expire au milieu des efforts
+de ceux qui la représentent, alors la ridicule confusion des caractères
+donne plus de gaieté, c'est ainsi qu'on voit de grands projets, conduits
+avec beaucoup de peine, avorter dès leur naissance.
+
+BIRON.--Une juste description de notre mascarade, seigneur!
+
+(Entre Armado.)
+
+ARMADO.--Oint du Seigneur, j'implore de votre auguste souffle autant de
+temps qu'il m'en faut pour proférer une couple de mots.
+
+(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un papier.)
+
+LA PRINCESSE.--Cet homme sert-il Dieu?
+
+BIRON.--Pourquoi me faites-vous cette question, madame?
+
+LA PRINCESSE.--C'est qu'il ne parle pas comme les hommes que Dieu a
+créés.
+
+ARMADO, _haut_.--Cela est égal, mon beau, mon gracieux, mon doux
+monarque; car je proteste que le maître d'école est excessivement
+original, trop, trop vain; trop, trop vain; mais nous risquerons la
+chose, comme on dit: _alla fortuna della guerra_. Je vous souhaite la
+paix de l'âme, mon royal couple.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI.--Il y a à parier que nous aurons une belle représentation de
+héros. Lui, il représente Hector de Troie; le paysan, Pompée le Grand;
+le curé de la paroisse, Alexandre; le page d'Armado, Hercule; le pédant,
+Judas Machabée; et si ces quatre héros réussissent d'abord dans leur
+premier rôle, les quatre changeront de costume et représenteront les
+cinq autres.
+
+BIRON.--Il y en a cinq dans la première pièce.
+
+LE ROI.--Non, vous vous trompez.
+
+BIRON.--Le pédant, le fanfaron, le prêtre de campagne, le fou et le
+page... Une vraie partie de neuf[77], et le monde entier n'en fournirait
+pas cinq pareils, à les prendre chacun dans leur caractère.
+
+[Note 77: _Ad novum_ pour _novem_, ancien jeu de dés.]
+
+LE ROI.--Le vaisseau est à la voile, et le voilà qui cingle en pleine
+mer.
+
+(On apporte des sièges.)
+
+(Entre Costard représentant Pompée.)
+
+COSTARD.--Moi, je suis Pompée.
+
+BOYET.--Vous mentez, vous n'êtes pas Pompée.
+
+COSTARD.--Je suis Pompée....
+
+BOYET.--Avec la tête d'un léopard sur le genou.
+
+BIRON.--Bien dit, vieux railleur; il faut que je me réconcilie avec toi.
+
+COSTARD.--Je suis Pompée, Pompée surnommé _le gros_.
+
+DUMAINE, _le reprenant_.--Le grand.
+
+COSTARD.--Oui, c'est le grand, monsieur: Pompée surnommé _le grand_,
+qui, souvent dans le champ de bataille, avec mon bouclier et mon épée,
+ai fait suer mon ennemi. Voyageant le long de cette côte, je suis venu
+ici par hasard, et je dépose mes armes aux pieds de cette belle
+damoiselle de France. _(A la princesse_.) Si Votre Altesse voulait dire:
+Pompée, je vous rends grâces, j'aurais fini.
+
+LA PRINCESSE.--Grand merci, grand Pompée.
+
+COSTARD.--Je n'en méritais pas tant, mais je me flatte que j'ai été
+parfait; je n'ai fait qu'une petite faute dans le mot _grand_.
+
+BIRON.--Mon chapeau contre un sou que Pompée est le meilleur des neuf
+héros.
+
+(Entre Nathaniel représentant Alexandre.)
+
+NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le monarque du
+monde; j'étendis ma puissance et mes conquêtes à l'orient, à l'occident,
+au nord et au midi; mon écusson annonce clairement que je suis
+Alisandre.
+
+BOYET.--Votre nez dit que non, que vous ne l'êtes pas; car il est trop
+droit.
+
+BIRON, _à Boyet_.--Votre nez sent à merveille que non, mon chevalier au
+flair délicat.
+
+LA PRINCESSE.--Le conquérant est tout en désarroi; continuez, bon
+Alexandre.
+
+NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le maître du monde.
+
+BOYET.--Rien de plus vrai; cela est juste, vous l'étiez, Alisandre.
+
+BIRON.--Pompée le Grand!
+
+COSTARD.--Votre serviteur, et Costard.
+
+BIRON.--Enlève le conquérant, enlève Alisandre!
+
+COSTARD.--Oh! monsieur, vous avez mis en déroute Alisandre le
+conquérant. (_A Nathaniel_.) Tu seras pour cela dépouillé de ton habit
+de représentation; et ton lion, qui tient sa hache d'armes, assis sur
+une chaise de garde-robe, sera donné à un Ajax, et ce sera lui qui sera
+le neuvième héros. Un conquérant qui tremble de parler! Fuis de honte,
+Alisandre. (_Nathaniel sort_.) S'il vous plaît, c'est un bon homme
+imbécile, un honnête homme, voyez-vous, et bientôt mis en déroute! C'est
+un excellent voisin, en vérité, et un fort bon joueur de boule.... Mais,
+pour Alisandre, hélas! vous voyez ce que c'est, il s'est un peu trompé
+dans son rôle. Mais voilà des héros qui expliqueront leur pensée un peu
+mieux.
+
+BIRON.--Rangez-vous de ce côté, bon Pompée.
+
+(Entrent Holoferne représentant Judas Machabée, et Moth représentant
+Hercule.)
+
+HOLOFERNE, _montrant le page Moth_.
+
+Le grand Hercule est représenté par ce marmot,
+Lui dont la massue a tué Cerbère, ce _Canus_[78] à triple tête;
+Et lorsqu'il n'était encore qu'un nain, qu'un petit enfant au berceau,
+Il vous étranglait ainsi les serpents dans ses _manus
+Quoniam_, il semble être ici dans la minorité.
+_Ergo_, je viens avec cette apologie.--
+
+
+(A Moth.)
+
+ Conserve quelque majesté dans ton _exit_, et disparais.
+
+[Note 78: Pour _canis_, chien.]
+
+(Moth sort.)
+
+HOLOFERNE _continuant_.--Je suis Judas....
+
+DUMAINE.--Un Judas!
+
+HOLOFERNE.--Non pas l'Iscariote, monsieur.--Je suis Judas, nommé
+_Macchabæus_.
+
+DUMAINE.--Un Judas Machabée tondu[79] est un vrai Judas nu.
+
+[Note 79: _Y cleped_ nommé, et _clipt_, tondu.]
+
+BIRON.--Un traître qui donne des baisers! Comment es-tu devenu Judas?
+
+HOLOFERNE.--Je suis Judas.
+
+DUMAINE.--A ta plus grande honte, Judas.
+
+HOLOFERNE.--Que prétendez-vous, monsieur?
+
+DUMAINE.--Faire que Judas se pende lui-même.
+
+HOLOFERNE.--Commencez, monsieur; vous êtes mon aîné.
+
+BIRON.--Bien répondu: Judas fut pendu à un sureau.
+
+HOLOFERNE.--Je ne me laisserai pas déconcerter.
+
+BIRON.--Parce que tu es dévisagé[80].
+
+[Note 80: _To out face one_, dévisager quelqu'un.]
+
+HOLOFERNE.--Qu'est-ce que c'est que cela?
+
+BOYET.--Une tête de cistre.
+
+DUMAINE.--La tête d'une épingle à cheveux.
+
+BIRON.--Une tête de mort dans une bague.
+
+LONGUEVILLE.--La face d'une vieille médaille romaine, à demi effacée.
+
+BOYET.--Le pommeau du sabre de César.
+
+DUMAINE.--La tête sculptée en os d'une cartouche de soldat.
+
+BIRON.--Une demi-joue de saint George dans une boucle.
+
+DUMAINE.--Oui, dans une boucle de plomb.
+
+BIRON.--Oui, et que porte à son chapeau un arracheur de dents. Et à
+présent, poursuis; car nous t'avons mis en bonne contenance.
+
+HOLOFERNE.--Vous m'avez mis hors de contenance.
+
+BIRON.--Tu mens; nous t'avons donné des physionomies.
+
+HOLOFERNE.--Mais vous les avez toutes dévisagées.
+
+BIRON.--C'est ce que nous te ferions si tu étais un lion.
+
+BOYET.--Mais comme c'est un âne, qu'il s'en aille: et là-dessus, adieu,
+cher Jude; pourquoi restes-tu?
+
+DUMAINE.--Pour la fin de son nom.
+
+BIRON.--Pour l'âne ajouté au Jude: donnez-la-lui.--Jud-as[81], va-t'en.
+
+[Note 81: _Jude ass_, pour Jude âne.]
+
+HOLOFERNE.--Cela n'est pas généreux, ni poli, ni honnête.
+
+BOYET.--Une lumière pour monsieur Judas, il fait nuit; il pourrait se
+jeter par terre.
+
+LA PRINCESSE.--Hélas! le pauvre Machabée, comme il a mordu à l'hameçon!
+
+(Entre Armado, représentant Hector.)
+
+BIRON.--Cache ta tête, Achille; voici Hector qui s'avance en armes.
+
+DUMAINE.--Quand mes railleries devraient retomber sur moi, je veux
+m'égayer en ce moment.
+
+LE ROI.--Hector n'était qu'un Troyen[82] en comparaison de celui-ci.
+
+[Note 82: _Trojan_, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de
+voleur.]
+
+BOYET.--Mais est-ce bien Hector?
+
+DUMAINE.--Je pense qu'Hector n'était pas si bien fait.
+
+LONGUEVILLE.--Sa jambe est trop grosse pour Hector.
+
+DUMAINE.--Sûrement, il est plus gras.
+
+BOYET.--Non, il est habillé au mieux en petit.
+
+BIRON.--Ce ne peut être là Hector.
+
+DUMAINE.--C'est un dieu ou un peintre, car il fait des mines.
+
+ARMADO.--L'armipotent Mars, le tout-puissant des lances, a fait à Hector
+un don....
+
+DUMAINE.--Une muscade dorée.
+
+BIRON.--Un citron.
+
+LONGUEVILLE.--Garni de clous de girofle[83].
+
+[Note 83: Étrennes à la mode pour la Noël.]
+
+DUMAINE.--Non, fendu.
+
+ARMADO.--Paix!--Mars l'armipotent, le tout-puissant des lances, a fait
+un don à Hector, l'héritier d'Ilion: un homme d'une si infatigable
+halcine, que, sûrement, il combattrait, oui, depuis le matin jusqu'au
+soir, hors de sa tente. Je suis cette fleur....
+
+DUMAINE.--Cette menthe.
+
+LONGUEVILLE.--Cette violette.
+
+ARMADO.--Cher seigneur Longueville, tenez votre langue.
+
+LONGUEVILLE.--Je dois plutôt lui lâcher la bride: car elle court sur la
+trace d'Hector.
+
+DUMAINE.--Et Hector est un lévrier.
+
+ARMADO.--Le cher guerrier est mort et en poussière: mes chers coeurs, ne
+battez pas les cendres des morts. Quand il respirait, c'était un
+homme!--Mais je vais poursuivre mon rôle. _(A la princesse_.) Douce
+royauté, accordez-moi le sens de votre ouïe.
+
+LA PRINCESSE.--Parlez, brave Hector; vous nous faites beaucoup de
+plaisir.
+
+ARMADO.--J'adore la pantoufle de votre aimable grâce.
+
+BOYET.--Il l'aime au pied.
+
+DUMAINE.--Il ne pourrait pas l'aimer à l'aune.
+
+ARMADO.--Cet Hector a surpassé de bien loin Annibal.
+
+COSTARD.--Votre partie adverse, camarade Hector, est une fille perdue.
+Elle est à deux mois de sa carrière.
+
+ARMADO.--Que veux-tu dire?
+
+COSTARD.--En bonne foi, si vous ne jouez pas le rôle de l'honnête
+Troyen, la pauvre fille est à plaindre; elle le sent remuer: l'enfant
+fait déjà le fanfaron dans son ventre; il est à vous.
+
+ARMADO.--Veux-tu me _diffamoniser_ parmi les potentats? Tu mourras.
+
+COSTARD.--Hector sera donc fouetté pour Jacquinette, dont il a troublé
+la vie; et pendu pour Pompée, à qui il veut donner la mort.
+
+DUMAINE.--O rare Pompée!
+
+BOYET.--O fameux Pompée!
+
+BIRON.--Pompée plus grand que le grand, grand, grand Pompée. Pompée le
+géant!
+
+DUMAINE.--Hector, tremble.
+
+BIRON.--Pompée est ému. Attisez, attisez la fureur[84]. Excitez-les,
+excitez-les.
+
+[Note 84: _Atis,_ Até, la déesse des fureurs.]
+
+DUMAINE.--Hector lui fera un défi.
+
+BIRON.--Oui, pour peu qu'il y ait dans son ventre autant de sang humain
+qu'il en faut pour le dîner d'une mouche.
+
+ARMADO, _à Costard_.--Par le pôle nord, je te fais un défi.
+
+COSTARD.--Je ne veux point combattre avec un pieu[85], comme un homme du
+nord. Je veux me battre d'estoc et de taille: je veux me servir de
+l'épée.--Je vous prie, laissez-moi reprendre mes armes d'Hector.
+
+[Note 85: _Pole_, pôle, et _pole_, pieu.]
+
+DUMAINE.--Place aux héros irrités.
+
+COSTARD.--Je veux me battre dans ma chemise.
+
+DUMAINE.--Voilà un Pompée des plus résolus!
+
+MOTH, _à Armado_.--Mon maître, baissez le ton d'une note: ne voyez-vous
+pas que Pompée se déshabille pour le combat? Que prétendez-vous? Vous
+allez perdre votre réputation.
+
+ARMADO.--Nobles gentilshommes, nobles guerriers, pardonnez: mais je ne
+combattrai point en chemise.
+
+DUMAINE.--Vous ne pouvez pas le refuser: c'est Pompée qui a fait le
+défi.
+
+ARMADO.--Aimables gentilshommes, je le peux, et je le veux.
+
+BIRON.--Quelle est votre raison?
+
+ARMADO.--La vérité nue de la chose, c'est que je n'ai point de chemise;
+je vais en laine par pénitence.
+
+BOYET.--Cela est vrai; et à Rome on lui a enjoint de s'abstenir de la
+toile; depuis ce temps, je le jurerais, il n'en a porté aucune, si ce
+n'est un vieux lange de Jacquinette; et cela il le porte près de son
+coeur comme un gage de sa maîtresse.
+
+(Entre Mercade.)
+
+MERCADE.--Dieu conserve vos jours, madame!
+
+LA PRINCESSE.--Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous faites tort
+pourtant, en interrompant notre divertissement.
+
+MERCADE.--J'en suis bien fâché, madame; car la nouvelle que j'apporte
+pèse cruellement sur ma langue. Le roi votre père....
+
+LA PRINCESSE.--Est mort, sur ma vie?
+
+MERCADE.--Oui, madame: mon message est fini.
+
+BIRON, _aux acteurs_.--Messieurs les héros, retirez-vous. La scène
+commence à se rembrunir.
+
+ARMADO.--Quant à moi, je respire librement: j'ai jusqu'ici vu les
+affronts qu'on m'a faits, par le petit trou de la prudence, et je me
+ferai justice comme un vrai guerrier.
+
+(Les héros sortent.)
+
+LE ROI, _à la princesse_.--Dans quelles dispositions se trouve Votre
+Altesse?
+
+LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Boyet, préparez tout: je veux partir ce soir.
+
+LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore.
+
+LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Préparez-vous, vous dis-je.--(_Au roi et à ses
+seigneurs_.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos
+galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon âme
+qui vient d'être affligée, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser
+et oublier l'excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions.
+Si nous nous sommes comportées avec un excès de hardiesse dans nos
+mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c'est la faute
+de votre politesse. (_Au roi_.) Adieu, noble prince. Un coeur oppressé
+de tristesse abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu'un
+mot de remerciement à l'importante requête que vous m'avez si facilement
+accordée.
+
+LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne précipite et ne
+modifie; et souvent, au moment où il force les hommes à se séparer, il
+décide ce qui n'aurait pu se terminer que par de longues discussions.
+Quoique la douleur peinte sur le front d'une fille défende le sourire
+galant de l'amour et la prière sacrée de la tendresse, qui voudrait
+triompher de vos regrets: cependant, puisque l'amour a été le premier
+objet de nos démarches, que les nuages de la tristesse ne le détournent
+pas du but où il se proposait d'arriver. Pleurer des amis perdus n'est
+pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se
+réjouir d'avoir gagné de nouveaux amis.
+
+LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin.
+
+BIRON.--Des paroles franches pénètrent mieux l'oreille et la douleur:
+comprenez donc mieux la pensée du roi; c'est pour votre beauté que nous
+avons dépensé notre temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de
+nos serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement défiguré
+nos caractères, en façonnant nos humeurs dans un sens tout opposé à nos
+intentions, et c'est là la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en
+nous. L'amour est plein d'écarts qui offensent les bienséances, il est
+tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole;
+comme il se forme par les yeux, il est comme l'oeil, rempli d'habitudes
+étranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme
+l'oeil qui, en roulant, reçoit les images successives de tous les objets
+qui se présentent à ses regards;--si ces bigarrures changeantes du
+volage amour, qui ont masqué nos caractères, ont paru, à vos beaux yeux,
+se mal associer avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont
+ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont excités à les
+commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vôtre, l'erreur
+qu'a produite l'amour est vôtre également. Si nous devenons parjures à
+nous-mêmes, c'est par un parjure qui nous rend à jamais fidèles à celles
+qui nous font violer et garder notre foi, à vous, belles dames; et cette
+fausseté qui, par elle-même, est un crime, s'épure par son objet, et
+devient vertu.
+
+LA PRINCESSE.--Nous avons reçu vos lettres pleines d'amour, vos
+présents, messagers d'amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les
+avons évalués à une simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à
+une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées à faire
+passer le temps; nous n'y avons pas attaché plus d'importance que cela;
+et, dans cette opinion, nous avons reçu vos propositions d'amour pour ce
+qu'elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps.
+
+DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu'un
+simple badinage.
+
+LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi.
+
+ROSALINE.--Nous n'en avons pas jugé ainsi.
+
+LE ROI.--A présent, à la dernière minute de l'heure qui nous sépare,
+accordez-nous votre amour.
+
+LA PRINCESSE.--Une minute est, je pense, un temps trop court pour
+terminer un marché éternel; non, non, seigneur, Votre Altesse a commis
+un parjure, c'est un crime de la tendresse; et en conséquence, voici ma
+proposition.--Si, par amour pour moi (amour encore bien gratuit de votre
+part), vous voulez faire quelque sacrifice, vous ferez celui-ci à ma
+considération. Je ne veux point me fier à votre serment; mais allez
+promptement vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et désert,
+éloigné de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu'à ce que les douze
+signes célestes aient complètement rendu leur compte annuel. Si cette
+vie austère et privée de toute société ne change rien à votre offre
+faite dans l'ardeur du sang; si les gelées, les jeûnes, la tristesse de
+l'habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas cette fragile
+fleur d'amour, mais qu'elle résiste à cette longue épreuve, et que vos
+sentiments persévèrent; alors, à l'expiration de l'année, venez me
+réclamer au nom du mérite de ce noviciat; et, je le jure par cette main
+virginale qui s'unit maintenant à la vôtre, je serai à vous. Jusqu'à ce
+terme, je vais enfermer ma triste existence dans une maison de deuil,
+versant les pleurs de la douleur sur le souvenir de mon père. Si vous
+vous refusez à cette convention, que nos mains se désunissent, sans
+prétendre à aucun droit sur le coeur l'un de l'autre.
+
+LE ROI.--Si je refusais cette épreuve, ou toute autre plus pénible
+encore; si je refusais de laisser dormir dans le repos toutes mes
+facultés, que la main soudaine de la mort vienne fermer à l'instant mes
+yeux; de ce moment mon coeur vole dans votre sein.
+
+BIRON.--Et moi, chère amante, et moi, quelle sera ma pénitence?
+
+ROSALINE.--Il faut aussi vous purifier; vos péchés sont en grand nombre,
+vous êtes coupable de parjure; si donc vous prétendez à mes faveurs,
+vous passerez un mois à visiter les lits des malades.
+
+DUMAINE.--Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la mienne?
+
+CATHERINE.--Une femme!--Plus de barbe, une belle santé et l'honnêteté;
+voilà les trois souhaits que forme pour vous mon amour.
+
+DUMAINE.--Puis-je répondre: «Je vous rends grâces, aimable épouse?»
+
+CATHERINE.--Non pas, seigneur.--Pendant un an et un jour, je n'écouterai
+pas un mot des doux propos que les galants débitent d'un visage
+flatteur. Lorsque le roi viendra retrouver notre princesse, alors, si
+j'ai beaucoup d'amour, je vous en donnerai un peu.
+
+DUMAINE.--Je vous servirai jusqu'à ce terme avec loyauté et fidélité.
+
+CATHERINE.--Mais ne le jurez pas, de crainte d'un second parjure.
+
+LONGUEVILLE.--Et que dit Marie?
+
+MARIE.--A la fin des douze mois révolus, j'échangerai ma robe de deuil
+contre un fidèle ami.
+
+LONGUEVILLE.--J'attendrai avec patience; mais le terme est bien long.
+
+MARIE.--Il vous en ressemble mieux; il est peu de jeunes cavaliers plus
+longs, plus grands que vous.
+
+BIRON.--Ma belle Rosaline médite-t-elle? Ma maîtresse, regardez-moi,
+considérez la fenêtre de mon coeur, ce sont mes yeux; voyez l'humble
+respect peint dans mes regards qui attendent votre réponse. Imposez-moi
+quelque service pour vous prouver mon amour.
+
+ROSALINE.--- J'avais souvent ouï parler de vous, seigneur Biron, avant
+que j'eusse eu l'avantage de vous voir, et la vaste langue de l'univers
+vous peignait comme un homme fécond en railleries, en comparaisons
+plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez sur toutes les
+conditions qui se trouvent exposées à la merci des traits de votre
+esprit. Pour déraciner cette herbe amère de votre cerveau trop fertile
+et mériter mes bonnes grâces, si vous êtes jaloux de les acquérir (et
+sans cela je ne serai jamais à vous), il faut que, pendant ces douze
+mois, vous visitiez tous les jours les malades muets, et que vous
+conversiez à toute heure avec les malheureux gémissants dans leurs maux;
+et votre tâche sera de réunir tous les efforts et toutes les ressources
+de votre esprit pour forcer au rire le malade tourmenté de faiblesse et
+de douleurs.
+
+BIRON.--Exciter le sourire dans la bouche de la mort! cela ne se peut
+pas, cela est impossible; la joie ne peut entrer dans une âme à
+l'agonie.
+
+ROSALINE.--Eh bien! c'est là le vrai moyen de réprimer un esprit
+railleur, dont les écarts sont le fruit d'applaudissements indiscrets,
+que des auditeurs, à tête vide et rieurs, donnent à ses folies. Le
+succès d'un bon mot dépend de l'oreille qui l'entend, et jamais de la
+langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, assourdies
+par les clameurs de leurs propres gémissements, veulent se prêter à
+entendre vos vaines railleries, alors continuez sur ce ton, et je
+consens à vous accepter avec ce défaut; mais si elles ne veulent pas les
+entendre, alors défaites-vous de ce genre d'esprit, et je vous
+retrouverai corrigé de ce défaut et tout joyeux de votre réforme.
+
+BIRON.--Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra: je consens à
+aller plaisanter pendant douze mois dans un hôpital.
+
+LA PRINCESSE, _qui s'entretenait à part avec le roi_.--Oui, noble
+prince; et je prends congé de vous.
+
+LE ROI.--Non, madame; nous voulons vous accompagner et vous mettre dans
+votre route.
+
+BIRON.--Notre amour ne finit pas comme nos anciennes pièces: Jeannot n'a
+pas sa Jeannette. Si ces dames avaient voulu, elles auraient pu donner à
+notre scène le dénoûment d'une comédie.
+
+LE ROI.--Allons, seigneurs, il n'y a plus que douze mois et un jour à
+passer, et le dénoûment viendra.
+
+BIRON.--Cela est trop long pour une pièce.
+
+(Entre Armado.)
+
+ARMADO.--Gracieuse Majesté, daignez m'accorder....
+
+LA PRINCESSE.--N'est-ce pas là notre Hector?
+
+DUMAINE.--Oui, le preux chevalier de Troie.
+
+ARMADO.--Que je baise votre doigt royal, et que je prenne congé de vous.
+Je suis lié par un voeu; j'ai promis à Jacquinette de tenir pour l'amour
+d'elle la charrue pendant trois ans: mais, très-renommée Altesse, vous
+plaît-il d'entendre le dialogue que deux savants ont compilé à la
+louange de la chouette et du coucou? Il aurait dû suivre immédiatement
+la fin de notre spectacle.
+
+LE ROI.--Nous le voulons bien: faites-les paraître promptement.
+
+ARMADO, _aux acteurs_.--Holà! avancez. (_Entrent Holoferne, Nathaniel,
+Moth, Costard, et autres_.) De ce côté est _Hyems_, l'Hiver.--De
+celui-ci est _Ver_, le Printemps: l'un est ami de la _chouette_, et
+l'autre du _coucou_.--Printemps, commence.
+
+LE PRINTEMPS, _chante les deux couplets suivants_.
+
+ Quand la marguerite étoilée et la violette azurée,
+ Quand la primevère argentée
+ Et les marguerites d'or
+ Émaillent les prés de riantes couleurs,
+ Le coucou alors, de feuillage en feuillage,
+ Se moque des maris en chantant
+ _Coucou_,
+ Coucou, coucou.--O mot redoutable!
+ Fatal à l'oreille d'un époux.
+
+ Quand les bergers enflent leur chalumeau d'avoine;
+ Quand l'alouette joyeuse sonne le réveil du laboureur;
+ Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent,
+ Et que la jeune bergère blanchit son linge,
+ Alors, etc.
+
+L'HIVER, _chante à son tour_.
+
+ Quand les glaçons brillent aux toits;
+ Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts;
+ Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer;
+ Quand le lait gèle et durcit dans le vase,
+ Que le sang se glace et que les chemins se salissent,
+ Alors la chouette effrayante chante dans la nuit
+ _Toou oüe_,
+ Tou oüe, to oüe. Note faite pour plaire!
+
+ Quand la grosse Jeanne écume son pot;
+ Quand tous les vents sifflent déchaînés;
+ Que la toux emporte le prône du pasteur,
+ Que les oiseaux sont blottis dans la neige;
+ Quand le froid rougit le nez de Marianne;
+ Quand les pommes rôties sifflent sur le feu,
+ Alors la chouette effrayante, etc.
+
+ARMADO.--Après les chants d'Apollon, Mercure offense l'oreille.--Vous,
+sortez de ce côté; et vous, de celui-ci[86].
+
+(Tous sortent.)
+
+[Note 86: Holoferne représente un pédant ou maître de langues,
+contemporain du poëte, nommé _Jean Florio_, maître d'italien à Londres.
+Sa profession est cause qu'il débite tant de sentences italiennes dans
+sa conversation. Dans un de ses ouvrages il désigne clairement
+Shakspeare, furieux de ce qu'il l'avait joué sur le
+théâtre.--«Qu'Aristophane, dit-il, et ses comédiens fassent des pièces,
+et injurient Socrate; tout ce qu'ils font pour le diffamer ne sert qu'à
+rehausser l'éclat de sa vertu.» Il parle aussi d'un sonnet d'un de ses
+amis (cet ami, c'était sans doute lui-même), qu'on avait parodié selon
+toute apparence dans le sonnet de cette pièce: _The praiseful princess_,
+etc. On voit aussi que le même Florio aimait l'allitération, cette
+ridicule affectation de plusieurs mots commençant par la même
+lettre.--Il signait, le résolu Jean Florio. C'est la férocité du
+caractère de cet Italien qui lui fait donner par Shakspeare le nom que
+Rabelais donne à son pédant Thubal, _Holoferne_. Warburton cite ce
+personnage comme un des rares exemples de satire personnelle que
+Shakspeare se soit permis.]
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Peines d'amour perdues, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Project Gutenberg EBook of Peines d'amour perdues, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Peines d'amour perdues
+ Comédie
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 9, 2006 [EBook #19227]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 5</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le roi Lear.&mdash;Cymbeline.&mdash;</p>
+<p>La méchante femme mise à la raison.</p>
+<p>Peines d'amour perdues.&mdash;Pérclès.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1862</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h1>PEINES D'AMOUR<br>
+
+PERDUES</h1>
+<br><br>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br>
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR<br>
+
+PEINES D'AMOUR PERDUES</h3>
+<br>
+
+<p>De toutes les pièces contestées à Shakspeare, voici celle que ses
+admirateurs auraient le plus facilement abandonnée; cependant cette
+pièce, imparfaite dans son ensemble et souvent faible dans ses détails,
+nous paraît un miroir où se réfléchit le véritable langage de la cour
+d'Élisabeth, cet esprit pédantesque du siècle, ce goût de controverse
+et de logique pointilleuse qui influait sur le ton de la société
+des savants comme du beau monde de l'époque.</p>
+
+<p>Malgré ses défauts, la comédie de <i>Peines d'amour perdues</i> porte
+aussi l'empreinte du génie de Shakspeare dans plusieurs scènes et
+dans la conception de presque tous les personnages. Biron et Rosaline
+sont l'ébauche des caractères inimitables de Bénédick et de
+Béatrice dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>. Don Adriano Armado
+est un fanfaron amusant; son petit page est bien réellement une
+<i>poignée d'esprit</i>; Nathaniel le curé, Holoferne le magister, donnent
+aussi lieu à plus d'une scène comique et originale. Il n'est pas
+jusqu'à Dull le constable, et Costard le paysan, qui ne contribuent
+à faire trouver grâce à cette pièce, qui appartient, selon toute apparence,
+à la jeunesse de Shakspeare.</p>
+
+<p>Douce suppose que Shakspeare a emprunté le sujet de cette pièce
+à un roman français, et qu'il l'a placée en 1425 environ. Il est difficile
+d'établir d'une façon positive l'année de la composition de
+cette comédie, mais il est certain qu'elle a été écrite de 1587
+à 1591.</p>
+
+
+
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<pre>
+FERDINAND, roi de Navarre.
+BIRON, )
+LONGUEVILLE, ) seigneurs attachés
+DUMAINE, ) au roi.
+BOYET, ) seigneurs à la suite de la
+MERCADE, ) princesse de France.
+DON ADRIEN D'ARMADO, original espagnol.
+NATHANIEL, curé.
+HOLOFERNE, maître d'école.
+DULL, constable.
+COSTARD, paysan bouffon.
+MOTH, page de don Adrien d'Armado.
+UN GARDE DE LA FORÊT.
+LA PRINCESSE DE FRANCE.
+ROSALINE, )
+MARIE, ) dames à la suite de la
+CATHERINE, ) princesse de France.
+JACQUINETTE, jeune paysanne.
+OFFICIERS ET SUITE DU ROI ET DE LA PRINCESSE.
+</pre>
+
+ <p class="stage1">La scène se passe dans le palais du roi de Navarre
+ et dans les environs.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Navarre.--Un parc avec un palais.</p>
+
+<p class="stage1">LE ROI FERDINAND, BIRON, LONGUEVILLE
+ET DUMAINE.</p>
+
+<br>
+<p>LE ROI.--Que la Renommée, objet de la poursuite de
+tous les hommes pendant leur vie, reste gravée sur nos
+tombeaux d'airain et nous honore dans la disgrâce de la
+mort! En dépit du temps, ce cormoran qui dévore tout,
+un effort, pendant l'instant où nous respirons, peut nous
+conquérir un honneur qui émoussera le tranchant de sa
+faux, et fera de nous les héritiers de toute l'éternité.
+Courage donc, braves vainqueurs, car vous l'êtes, vous
+qui faites la guerre à vos propres passions, et qui combattez
+l'immense armée des désirs du monde.--Notre
+dernier édit subsistera dans toute sa force, la Navarre
+deviendra la merveille du monde; notre cour sera une
+petite académie, adonnée au repos et à la contemplation.
+Vous trois, Biron, Longueville et Dumaine, vous avez fait
+serment de vivre avec moi pendant trois ans, compagnons
+de mes études, et d'observer les statuts qui sont
+rédigés dans cette cédule: vos serments sont prononcés;
+maintenant signez, et que celui qui violera le plus petit
+article de ce règlement voie son déshonneur écrit de sa
+propre main. Si vous êtes armés de courage pour exécuter
+ce que vous avez juré, signez votre grave serment, et
+observez-le.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Je suis décidé: ce n'est qu'un jeûne de
+trois ans; si le corps souffre, l'âme jouira. Les panses
+trop bien remplies ont de pauvres cervelles, et les mets
+succulents, en engraissant les côtes, ruinent entièrement
+l'esprit.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Mon aimable souverain, Dumaine se mortifiera;
+il abandonne aux vils esclaves d'un monde grossier
+ses plaisirs plus grossiers encore: je renonce et je
+meurs à l'amour, à la richesse et aux grandeurs, pour
+vivre en philosophe avec eux et vous.</p>
+
+<p>BIRON.--Je ne puis que répéter à mon tour la même
+protestation. J'ai déjà fait les mêmes voeux, mon cher
+souverain: j'ai juré de vivre, d'étudier ici trois années.
+Mais il y a d'autres pratiques rigides, comme de ne pas
+voir une seule femme jusqu'à ce terme, article qui, j'espère,
+n'est pas enregistré dans l'acte; de ne goûter d'aucune
+nourriture durant un jour entier de la semaine, et, les
+autres jours, de ne manger que d'un seul mets, autre point
+qui, j'espère, ne s'y trouve pas non plus; et encore de ne
+dormir que trois heures par nuit, sans jamais être surpris
+les yeux assoupis dans le jour (tandis que moi, ma coutume
+est de ne jamais songer à mal toute la nuit, et
+même de changer en nuit la moitié du jour), troisième
+clause qui, j'espère, n'est pas non plus mentionnée dans
+l'écrit. Oh! ce sont là des tâches bien arides, trop pénibles
+à remplir: ne pas voir les dames, étudier, jeûner
+et ne pas dormir!</p>
+
+<p>LE ROI.--Votre serment de vous abstenir de ces trois
+points est prononcé.</p>
+
+<p>BIRON.--Permettez-moi de répondre non, mon souverain.
+J'ai simplement juré d'étudier avec Votre Altesse, et
+de passer ici à votre cour l'espace de trois ans.</p>
+
+<p>LE ROI.--Biron, avec cet article, vous avez juré les
+autres aussi.</p>
+
+<p>BIRON.--Par oui et par non, mon prince; alors mon
+serment n'était pas sérieux.--Quel est le but de l'étude?
+Apprenez-le-moi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi! c'est de savoir ce que nous ne saurions
+pas sans elle.</p>
+
+<p>BIRON.--Voulez-vous parler des connaissances cachées
+et interdites à l'intelligence ordinaire?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui; telle est la divine récompense de l'étude!</p>
+
+<p>BIRON.--Allons, je veux bien jurer d'étudier, pour
+connaître la chose qu'il m'est interdit de savoir.--Par
+exemple, je veux bien étudier pour savoir où je pourrai
+dîner, lorsque les festins me seront expressément défendus.
+Et encore, pour savoir où trouver une belle maîtresse,
+quand les belles seront cachées à mes yeux. Ou
+bien, m'étant lié par un serment trop difficile à garder,
+je veux bien étudier l'art de l'enfreindre sans manquer à
+ma foi. Si tels sont les fruits de l'étude, et qu'il soit vrai
+qu'elle apprenne à connaître ce qu'on ne savait pas
+avant, je suis prêt à faire le serment, et jamais je ne me
+rétracterai.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous venez justement de citer les obstacles
+qui détournent l'homme de l'étude, et qui donnent à nos
+âmes le goût des vains plaisirs.</p>
+
+<p>BIRON.--Sans doute, tous les plaisirs sont vains: mais
+les plus vains de tous sont ceux qui, acquis avec peine,
+ne produisent pour fruit que la peine; comme de méditer
+péniblement sur un livre, pour chercher la lumière
+de la vérité, tandis que son éclat perfide ne sert qu'à
+aveugler la vue éblouie. La lumière, en cherchant la
+lumière, enlève la lumière à la lumière. Ainsi, les yeux
+perdent la vue avant de trouver une faible lueur dans les
+ténèbres. Étudiez-moi plutôt comment on peut charmer
+ses yeux, en les fixant sur des yeux plus beaux, qui, s'ils
+les éblouissent, servent du moins d'étoiles à l'homme
+qu'ils ont aveuglé. L'étude ressemble au radieux soleil
+des cieux, qui ne veut pas être approfondi par d'insolents
+regards: ces infatigables travailleurs n'ont jamais rien
+gagné qu'un vil renom fondé sur les livres d'autrui. Ces
+parrains terrestres des astres du ciel, qui donnent un
+nom à chaque étoile fixe, ne retirent pas plus de fruit de
+leurs brillantes nuits, que ceux qui se promènent à leur
+clarté sans les connaître: trop savoir, c'est ne connaître
+que la gloire, et tout parrain peut donner un nom.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comme il est savant en arguments contre la
+science!</p>
+
+<p>DUMAINE.--Il est fort instruit dans l'art d'empêcher les
+autres de s'instruire.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Il sarcle le bon grain et laisse croître
+l'ivraie.</p>
+
+<p>BIRON.--Le printemps est proche, quand les oisons
+couvent.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Et la conséquence, quelle est-elle?</p>
+
+<p>BIRON.--Qu'il faut que chaque chose se fasse en son
+temps et en son lieu.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Rien pour la raison.</p>
+
+<p>BIRON.--Quelque chose donc pour la rime.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Biron ressemble à une gelée jalouse,
+qui attaque les premiers-nés des enfants du printemps.</p>
+
+<p>BIRON.--Eh bien! oui; et pourquoi l'été se vanterait-il
+avant d'entendre le chant des oiseaux? Pourquoi me glorifierais-je
+de productions prématurées? A Noël, je ne désire
+pas plus les roses, que je ne désire la neige dans les jours
+où Mai se montre émaillé de fleurs nouvelles; mais
+j'aime chaque fruit dans sa saison. Quant à vous, il est
+trop tard maintenant pour étudier: ce serait monter sur
+le toit de la maison pour en ouvrir la porte.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! quittez-nous, retournez chez vous:
+adieu.</p>
+
+<p>BIRON.--Non, mon gracieux souverain. J'ai fait serment
+de rester avec vous, et quoique j'aie défendu l'ignorance
+et la barbarie, par des arguments plus forts que
+vous ne pouvez en alléguer en faveur de votre céleste
+science, je n'en garderai pas moins constamment la parole
+que j'ai jurée, et je supporterai chaque jour toutes
+les privations des trois années fixes. Donnez-moi l'écrit,
+que j'en prenne lecture, et je souscrirai mon nom à ses
+plus rigoureux décrets.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est vous rendre à propos, pour vous racheter
+de la honte qui allait vous couvrir!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--Item. «Que nulle femme ne s'approchera
+de ma cour, à distance d'un mille.»--Cet article
+a-t-il été proclamé?</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Il y a quatre jours.</p>
+
+<p>BIRON.--Voyons sous quelle peine.--<span class="stage2">(<i>Lisant</i>.)</span> «Sous
+peine de perdre la langue.» Qui a décerné cette peine?</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Hé! c'est moi.</p>
+
+<p>BIRON.--Eh pour quelle raison, cher seigneur?</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Pour les éloigner de cette cour, par la
+terreur de cette punition.</p>
+
+<p>BIRON.--Voilà une dangereuse loi contre l'urbanité.
+<span class="stage2">(<i>Lisant</i>.)</span> Item. «Si un homme est surpris parlant à une
+femme dans l'espace de ces trois années, il subira
+l'ignominie publique que toute la cour jugera à propos
+d'infliger.» Pour cet article, vous le violerez vous-même,
+mon souverain; car, vous savez bien qu'ici vient
+en ambassade la fille du roi de France, pour vous parler
+à vous-même.--Une jeune princesse pleine de grâce et
+de majesté! Elle vient traiter avec vous de la cession de
+l'Aquitaine à son père, vieillard décrépit, infirme, et
+détenu dans son lit. Ainsi, c'est un article fait en vain,
+ou c'est en vain que cette illustre princesse vient à votre
+cour.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'en dites-vous, seigneurs? Cela a été tout
+à fait oublié.</p>
+
+<p>BIRON.--C'est ainsi que l'étude est toujours en défaut;
+tandis qu'elle s'occupe de ce qu'elle voudrait acquérir,
+elle oublie de faire ce qui est nécessaire; et lorsqu'elle
+atteint l'objet qu'elle poursuit avec le plus d'ardeur, c'est
+une conquête qui ressemble à celle d'une ville incendiée:
+aussitôt gagnée, aussitôt perdue.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous sommes contraints de violer ce décret;
+mais c'est la nécessité qui nous force à souffrir ici le
+séjour de la princesse.</p>
+
+<p>BIRON.--La nécessité nous rendra tous mille fois parjures
+dans l'espace de ces trois années, car chaque homme
+naît avec ses penchants, qui ne sont jamais domptés par
+la violence, mais toujours par une grâce spéciale.--Si je
+viole ma foi, mon apologie sera cette excuse: je ne me
+suis parjuré que par la force de la nécessité; aussi je
+souscris mon nom sans réserve à ces lois, et je consens
+que celui qui les enfreindra dans la moindre partie en
+soit puni par une honte éternelle: les tentations sont
+pour les autres comme pour moi; mais je crois, malgré
+la répugnance que je montre, que je serai encore le dernier
+à violer mon serment.--Mais n'y a-t-il aucune récréation
+qui soit permise?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, il y en a: notre cour, vous le savez, est
+fréquentée par un illustre voyageur d'Espagne. Cet
+homme possède toutes les belles manières du monde:
+sa tête est une mine de phrases. Un homme dont l'oreille
+est flattée du son de ses vaines paroles, comme de l'harmonie
+la plus ravissante; homme, au surplus, d'une
+politesse accomplie, et que le juste et l'injuste semblent
+avoir choisi pour être l'arbitre de leurs disputes. Cet
+enfant de l'imagination, ce sublime Armado, dans les
+intervalles de nos études, nous racontera, en termes
+pompeux, les prouesses de maints chevaliers de l'Espagne
+basanée, qui ont péri dans les querelles du siècle.--A
+quel point il vous amuse, messieurs, c'est ce que
+j'ignore; mais pour moi, je proteste que j'aime beaucoup
+à l'entendre mentir, et je le ferai entrer dans la troupe
+de mes ménétriers.</p>
+
+<p>BIRON.--Armado! c'est un des plus illustres mortels:
+un homme à mots nouvellement raffinés, le vrai chevalier
+de la mode!</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Ce bouffon de Costard et lui feront
+notre divertissement. Ainsi donc, à l'étude, trois ans
+sont vite passés.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Dull et Costard tenant une lettre.)</p>
+
+<p>DULL<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.--Quelle est la personne du duc?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b> <i>Dull</i>; ce mot veut dire <i>insipide, ennuyé</i>.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Le voici, l'ami; que veux-tu?</p>
+
+<p>DULL.--Je représente moi-même sa personne, car je
+suis un officier de police; mais je voudrais voir sa personne
+propre en chair et en os.</p>
+
+<p>BIRON.--Voilà le duc.</p>
+
+<p>DULL.--Le seigneur Arme... Arme... vous salue: il y
+a de vilaines choses sur le tapis; cette lettre vous en dira
+davantage.</p>
+
+<p>COSTARD.--Monsieur, le contenu<a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> de cette lettre me
+touche aussi, moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b> Jeu de mots intraduisible sur <i>contents</i>, contenu,
+et <i>contempt</i>, mépris.</blockquote>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>prenant la lettre</i></span>.--Une lettre du magnifique
+Armado!</p>
+
+<p>BIRON.--Quelque mince qu'en soit le sujet, j'espère,
+par la grâce de Dieu, de sublimes paroles.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Beaucoup d'espérances pour peu de
+choses! Dieu veuille nous donner la patience.</p>
+
+<p>BIRON.--D'écouter ou de nous abstenir d'écouter.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--D'écouter patiemment, monsieur; et
+de rire modérément; ou de nous abstenir de l'un et de
+l'autre.</p>
+
+<p>BIRON.--Allons, monsieur, ce sera comme le style de
+la lettre nous montera l'humeur à la gaieté.</p>
+
+<p>COSTARD.--La matière, monsieur, me regarde, comme
+concernant Jacquelinette. La forme en est que j'ai été
+pris sur le fait.</p>
+
+<p>BIRON.--Sur quel fait?</p>
+
+<p>COSTARD.--Dans le fait et dans la forme<a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> qui suivent,
+monsieur, trois choses à la fois: j'ai été vu avec elle dans
+la maison de la ferme, assis avec elle, et surpris à la
+suivre dans le parc; lesquelles choses, mises ensemble,
+sont dans le fait et la manière suivantes.--A présent,
+monsieur, quant à la manière... c'est la manière dont un
+homme parle à une femme, pour la forme... en quelque
+forme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b> <i>Manner</i> et <i>form</i>. Jeux de mots qui n'existent que dans l'anglais.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Et la suite, l'ami?</p>
+
+<p>COSTARD.--La suite sera comme sera la correction qu'on
+me donnera, et Dieu veuille protéger la bonne cause!</p>
+
+<p>LE ROI.--Voulez-vous écouter la lettre avec attention?</p>
+
+<p>BIRON.--Comme nous écouterions un oracle.</p>
+
+<p>COSTARD.--Telle est la simplicité de l'homme, d'écouter
+les penchants de la chair.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>lit</i></span>.--«Grand lieutenant, illustre vice-roi du
+firmament, et seul dominateur de la Navarre, Dieu terrestre
+de mon âme, et patron nourricier de mon corps.</p>
+
+<p>COSTARD.--Il n'y a pas encore là un mot de Costard.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.--«Il est de fait...</p>
+
+<p>COSTARD.--Cela peut être ainsi; mais s'il dit que cela est
+ainsi, il n'est, lui, à dire vrai, qu'ainsi<a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>...</p>
+
+<p>LE ROI.--Paix<a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b> Le genre d'esprit de Costard est principalement de tirer des
+propositions précédentes des conséquences contradictoires et
+absurdes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b> Paix, absence de bruit, ou absence de guerre. Costard s'attache
+au dernier sens.</blockquote>
+
+<p>COSTARD.--Soit à moi et à tout homme qui n'ose pas
+se battre!</p>
+
+<p>LE ROI.--Pas le mot.</p>
+
+<p>COSTARD.--Pas le mot des secrets des autres, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant de lire</i></span>.--«Il est de fait qu'affligé
+d'une mélancolie de couleur noire, j'ai recommandé la
+sombre et accablante humeur qui m'enveloppait à la
+médecine salutaire de votre air qui donne la santé; et
+comme je suis un gentilhomme, je me suis mis à me
+promener. L'heure, laquelle? Vers la sixième heure,
+lorsque les animaux paissent du meilleur appétit, que
+les oiseaux becquettent le mieux le grain, et que les
+hommes sont assis pour prendre ce repas que l'on
+nomme le souper: voilà pour le temps. Maintenant le
+sol, je veux dire le sol sur lequel je me promenais, il
+est enclos de murs: c'était votre parc. A présent, venons
+à l'endroit; je veux dire l'endroit où j'ai rencontré
+cet événement obscène et des plus monstrueux,
+qui tire aujourd'hui de ma plume, blanche
+comme la neige, l'encre de couleur d'ébène, que
+vos yeux voient, contemplent, parcourent ou regardent
+ici. C'est là au nord-nord-ouest et au coin ouest
+de votre jardin aux curieux détours que j'ai vu ce
+berger à l'âme basse; ce misérable ver qui sert à votre
+divertissement.</p>
+
+<p>COSTARD.--C'est moi.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«Cette âme illettrée et bornée.</p>
+
+<p>COSTARD.--C'est moi.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«Cet insipide vassal.</p>
+
+<p>COSTARD.--C'est encore moi.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«Qui, autant que je m'en souviens,
+se nomme Costard.</p>
+
+<p>COSTARD.--Oh! c'est bien moi.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«En compagnie et en tête-à-tête,
+contre le statut formel de votre édit et de votre loi promulguée,
+avec... avec... Oh! avec... mais je souffre
+de dire avec qui.</p>
+
+<p>COSTARD.--Avec une fille.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«Avec un enfant de notre grand-mère
+Ève, une femelle, ou pour me faire comprendre
+de votre âme délicate, une femme. Mû par
+l'aiguillon de mon devoir toujours respecté, je vous
+l'ai envoyé, pour recevoir le lot de sa punition, sous
+la garde d'un officier de votre noble Altesse, Antoine
+Dull, homme de bonne renommée, de bonne conduite,
+de bonne réputation, et fort considéré.</p>
+
+<p>DULL.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse;
+je suis Antoine Dull.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--«Quant à Jacquinette (c'est ainsi
+qu'on appelle le vase le plus faible, que j'ai surpris
+avec le berger susdit), je la garde comme un vase dévoué
+à la fureur de votre loi; et, au moindre signal
+de votre illustre volonté, je la mènerai subir son procès.
+Je suis à vous, dans toutes les formalités de l'ardeur brûlante
+d'un zèle dévoué,</p>
+
+<p>«Don Adrien d'ARMADO.»</p>
+
+<p>BIRON.--Cette lettre n'est pas en aussi bon style que je
+l'attendais, mais c'est le plus menteur que j'aie jamais
+entendu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, le meilleur pour le pire.--Mais, toi,
+coquin, que réponds-tu à cela?</p>
+
+<p>COSTARD.--Seigneur, je confesse la fille.</p>
+
+<p>LE ROI.--As-tu entendu la proclamation de mon édit?</p>
+
+<p>COSTARD.--Je confesse que je l'ai beaucoup entendue,
+mais aussi que j'y ai fait fort peu d'attention.</p>
+
+<p>LE ROI.--On a publié la peine d'un an de prison pour
+quiconque serait surpris avec une fille.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je n'ai pas été pris avec une fille, seigneur,
+j'ai été pris avec une damoiselle.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! l'édit porte aussi une damoiselle.</p>
+
+<p>COSTARD.--Ce n'était pas une damoiselle non plus, seigneur:
+c'était une vierge.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cela a été défendu aussi. L'édit porte aussi une
+vierge.</p>
+
+<p>COSTARD.--Si cela est, je nie sa virginité: j'ai été pris
+avec une pucelle.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cette pucelle ne te servira pas, l'ami.</p>
+
+<p>COSTARD.--Cette pucelle me servira, sire.</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, je vais prononcer la sentence: tu jeûneras
+une semaine entière au pain bis et à l'eau.</p>
+
+<p>COSTARD.--J'aimerais mieux prier un mois avec du
+mouton et du poireau.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et don Armado sera ton gardien.--Biron,
+ayez soin qu'il lui soit livré.--Et nous, chers seigneurs,
+allons mettre en pratique ce que nous avons réciproquement
+juré d'observer par un serment si solennel.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi sort avec Longueville et Dumaine.)</p>
+
+<p>BIRON.--Je gagerais ma tête contre le chapeau du premier
+honnête homme, que ces serments et ces lois deviendront
+un objet de mépris.--<span class="stage2">(<i>A Costard</i>.)</span> Allons, drôle,
+marchons.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je souffre pour la vérité, monsieur, car il
+est très-vrai que j'ai été pris avec Jacquinette, et que
+Jacquinette est une vraie fille; et ainsi donc, que la coupe
+amère de la prospérité<a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> soit la bienvenue! L'affliction
+pourra un jour me sourire encore, et jusqu'à ce moment
+reste avec moi, douleur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent tous deux.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b> Bévues mises exprès dans la bouche de Costard.</blockquote>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La maison d'Armado.</p>
+
+<p class="stage1">ARMADO <i>avec</i> MOTH <i>son page</i>.</p>
+
+<br>
+<p>ARMADO.--Page, quel signe est-ce, quand une grande
+âme devient mélancolique?</p>
+
+<p>MOTH.--C'est un grand signe, monsieur, qu'elle deviendra
+triste.</p>
+
+<p>ARMADO.--Quoi! la tristesse et la mélancolie sont la
+même chose, mon cher lutin?</p>
+
+<p>MOTH.--Non, non, monsieur; oh! non.</p>
+
+<p>ARMADO.--Comment peux-tu séparer la tristesse de la
+mélancolie, mon tendre jouvenceau?</p>
+
+<p>MOTH.--Par une démonstration familière de leurs
+effets, mon rude seigneur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Pourquoi dis-tu rude seigneur? rude seigneur?</p>
+
+<p>MOTH.--Et pourquoi dites-vous tendre jouvenceau?
+tendre jouvenceau?</p>
+
+<p>ARMADO.--J'ai dit tendre jouvenceau, comme une épithète
+qui convient à tes jeunes années, que l'on peut
+dénommer tendres.</p>
+
+<p>MOTH.--Et moi, j'ai dit rude seigneur, comme un titre
+qui appartient à votre vieillesse, que l'on peut nommer
+rude.</p>
+
+<p>ARMADO.--Joli et convenable.</p>
+
+<p>MOTH.--Comment l'entendez-vous, monsieur? Est-ce
+moi qui suis joli, et mon propos convenable; ou mon
+propos qui est joli, et moi convenable?</p>
+
+<p>ARMADO.--Tu es joli parce que tu es petit.</p>
+
+<p>MOTH.--Petitement joli, parce que je suis petit; et
+pourquoi <i>convenable</i>?</p>
+
+<p>ARMADO.--Convenable, parce que tu es vif.</p>
+
+<p>MOTH.--Dites-vous ceci à ma louange, mon maître?</p>
+
+<p>ARMADO.--A ton digne éloge, vraiment.</p>
+
+<p>MOTH.--Je vanterai une anguille avec le même éloge.</p>
+
+<p>ARMADO.--Quoi! est-ce qu'une anguille est ingénieuse?</p>
+
+<p>MOTH.--Une anguille est vive.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je dis que tu es vif dans tes réponses.--Tu
+m'échauffes le sang.</p>
+
+<p>MOTH.--Me voilà payé d'une réponse, monsieur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je n'aime pas à être contrarié.</p>
+
+<p>MOTH.--Celui qui parle par contradictions, les croix
+<a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> ne l'aiment pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b> <i>Cross</i>, croix, pièce de monnaie.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--J'ai promis d'étudier trois ans avec le duc.</p>
+
+<p>MOTH.--Vous pourriez le faire en une heure, monsieur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Impossible.</p>
+
+<p>MOTH.--Combien fait <i>un</i> répété trois fois?</p>
+
+<p>ARMADO.--Je sais mal compter: c'est le talent d'un
+garçon de cabaret.</p>
+
+<p>MOTH.--Vous êtes un gentilhomme, monsieur, et un
+joueur.</p>
+
+<p>ARMADO.--J'avoue tous les deux; tous deux sont le vernis
+qui rend un homme accompli.</p>
+
+<p>MOTH.--En ce cas, je suis sûr que vous savez très-bien
+à quelle somme montent deux as.</p>
+
+<p>ARMADO.--Elle monte à un de plus que deux.</p>
+
+<p>MOTH.--Ce que le pauvre vulgaire appelle <i>trois</i>.</p>
+
+<p>ARMADO.--Cela est vrai.</p>
+
+<p>MOTH.--Eh bien! monsieur, n'est-ce que cela à étudier?
+En voilà déjà trois d'étudiés avant que vous puissiez cligner
+l'oeil trois fois; et combien il est aisé d'ajouter les
+années au mot <i>trois</i>, et d'étudier trois ans en deux mots,
+le cheval sautant<a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> vous le dira.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b> Allusion au cheval de <i>Banks</i>, fameux par ses tours.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Une fort belle figure!</p>
+
+<p>MOTH, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Pour prouver que vous n'êtes qu'un
+zéro.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je t'avouerai là-dessus, que je suis amoureux
+et de même qu'il est bas à un guerrier d'aimer, de même
+je suis amoureux d'une fille de bas étage. Si de tirer
+l'épée contre l'humeur de mon penchant me délivrait de
+la pensée réprouvée qu'il m'inspire, je prendrais le désir
+prisonnier, je le rançonnerais et je l'enverrais à quelque
+courtisan de France pour y nouer quelque nouvelle
+galanterie. Je regarde comme un opprobre de soupirer:
+je voudrais abjurer Cupidon. Console-moi, mon enfant;
+quels sont les grands hommes qui ont été amoureux?</p>
+
+<p>MOTH.--Hercule, mon maître.</p>
+
+<p>ARMADO.--O doux Hercule!--D'autres autorités, mon
+cher, d'autres encore; et qu'ils soient surtout, mon enfant,
+des hommes de bonne renommée et de bonne
+façon.</p>
+
+<p>MOTH.--Samson, mon maître. C'était un homme d'un
+port avantageux, d'un port très-robuste, car il porta les
+portes de la ville sur son dos, comme un portefaix. Et il
+était amoureux.</p>
+
+<p>ARMADO.--O robuste Samson! ô nerveux Samson! je te
+surpasse autant dans le maniement de mon épée, que tu
+me surpasses dans la force d'emporter les portes. Je suis
+amoureux aussi.--Quelle était l'amante de Samson, mon
+enfant?</p>
+
+<p>MOTH.--Une femme, mon maître.</p>
+
+<p>ARMADO.--De quelle couleur de peau?</p>
+
+<p>MOTH.--Des quatre à la fois; ou de trois, ou de deux,
+ou de l'une des quatre.</p>
+
+<p>ARMADO.--Dis-moi au juste de laquelle.</p>
+
+<p>MOTH.--D'un vert d'eau, monsieur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Est-ce là une des quatre?</p>
+
+<p>MOTH.--Oui, monsieur, suivant ce que j'ai lu. Et la
+meilleure des quatre.</p>
+
+<p>ARMADO.--Le vert<a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, en effet, est la couleur des amants;
+mais avoir une amante de cette couleur... Je trouve que
+Samson n'avait guère de raison de le faire. Sûrement
+il l'affectionnait pour son esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b> Le vert du saule.</blockquote>
+
+<p>MOTH.--C'était justement pour cela, monsieur; car
+elle avait une intelligence verte<a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b> <i>Intelligence verte</i>, c'est-à-dire vive et gaie.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Ma maîtresse est du blanc et du rouge le
+plus pur.</p>
+
+<p>MOTH.--Ces couleurs, mon maître, masquent les pensées
+les plus impures.</p>
+
+<p>ARMADO.--Définis, définis, enfant bien élevé.</p>
+
+<p>MOTH.--Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi!</p>
+
+<p>ARMADO.--Tendre invocation d'un enfant; très-jolie et
+très-pathétique!</p>
+
+
+<p>MOTH.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Si une femme est composée de blanc et de rouge</p>
+<p>Jamais ses fautes ne seront connues.</p>
+<p>Car les fautes engendrent les joues pourpres.</p>
+<p>Et la blanche pâleur décèle la crainte.</p>
+<p>Ainsi, que votre maîtresse ait des craintes, ou qu'elle mérite le blâme,</p>
+<p>Vous ne le connaîtrez pas à la couleur;</p>
+<p>Car toujours ses joues conserveront la couleur</p>
+<p>Qu'elles doivent à la Nature.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà de terribles rimes, mon maître, contre le rouge
+et le blanc!</p>
+
+<p>ARMADO.--N'y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et
+de la mendiante<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b> <i>Le roi Cophétua et la mendiante</i>. Ballade à laquelle
+Shakspeare fait de fréquentes allusions.</blockquote>
+
+<p>MOTH.--Il y a trois siècles environ que le monde était
+infecté de cette ballade; mais je crois qu'à présent on ne
+la trouverait guère, ou, si on la trouvait, elle ne servirait
+guère ici ni pour les paroles, ni pour la musique.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je veux composer quelque chose de neuf sur
+ce sujet, afin de justifier mon écart par quelque autorité
+imposante. Page, j'aime cette jeune paysanne que j'ai
+surprise dans le parc avec cette brute raisonnante de
+Costard: elle le mérite bien.</p>
+
+<p>MOTH.--D'être fustigée. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span>--Et pourtant elle
+mérite un plus digne amant que mon maître.</p>
+
+<p>ARMADO.--Chante, mon enfant, mon âme languit accablée
+par l'amour.</p>
+
+<p>MOTH.--Et cela est bien étrange, lorsque vous aimez
+une fille si légère<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b> Jeu de mots fréquent sur <i>light</i>, lumière, et <i>light</i>, léger, agile.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Chante donc.</p>
+
+<p>MOTH.--Attendez que la compagnie soit passée.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.)</p>
+
+<p>DULL.--Monsieur, les intentions du duc sont que vous
+veilliez sur la personne de Costard, et que vous ne lui
+laissiez prendre aucun plaisir pour prix de sa conduite;
+mais qu'il jeûne trois jours de la semaine. Quant à cette
+damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la
+laitière. Adieu.</p>
+
+<p>ARMADO.--Ma rougeur me trahit.--Jeune fille?</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Homme?</p>
+
+<p>ARMADO.--J'irai te rendre visite à la loge.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Cela se peut.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je sais où elle est située.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--O Dieu, que vous êtes savant!</p>
+
+<p>ARMADO.--Je te conterai des choses merveilleuses.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Avec cette face?</p>
+
+<p>ARMADO.--Je t'aime.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Je vous l'ai ouï dire ainsi.</p>
+
+<p>ARMADO.--Et là-dessus, adieu.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Que les beaux jours vous suivent!</p>
+
+<p>DULL.--Allons, venez, Jacquinette.</p>
+
+<p class="stage1">(Dull et Jacquinette sortent.)</p>
+
+<p>ARMADO.--Coquin, tu jeûneras pour tes péchés, avant
+que tu obtiennes ton pardon.</p>
+
+<p>COSTARD.--Allons, monsieur, quand je jeûnerai, j'espère
+jeûner l'estomac plein.</p>
+
+<p>ARMADO.--Tu seras grièvement puni.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je vous ai plus d'obligations que ne vous en
+ont vos gens, car ils sont fort légèrement récompensés.</p>
+
+<p>ARMADO.--Emmenez ce coquin, enfermez-le.</p>
+
+<p>MOTH.--Allons, viens, esclave transgresseur, vite.</p>
+
+<p>COSTARD.--Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jeûnerai
+fort bien en liberté.</p>
+
+<p>MOTH.--Non, ce serait être lié et délié<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, l'ami, tu iras
+en prison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b> Jeu de mots sur <i>fast</i>, jeûne, et <i>fast</i>, attaché, lié.</blockquote>
+
+<p>COSTARD.--Eh bien! si jamais je revois les heureux
+jours de désolation que j'ai vus, il y aura quelqu'un qui
+verra...</p>
+
+<p>MOTH.--Que verra-t-on?</p>
+
+<p>COSTARD.--Rien, monsieur Moth, que ce que l'on regardera.
+Il ne convient pas aux prisonniers de trop garder
+le silence dans leurs paroles; ainsi je ne dirai rien.
+Je remercie Dieu de ce que j'ai aussi peu de patience
+qu'un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille.</p>
+
+<p class="stage1">(Moth sort emmenant Costard.)</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--J'aime jusqu'à la terre qui est basse, où
+a marché sa chaussure, plus basse encore, conduite par
+son pied, qui est le plus bas des trois. Si j'aime, je serai
+parjure, ce qui est une grande preuve de fausseté. Et
+comment peut-il être sincère, l'amour qui est fondé sur
+une fausseté? L'amour est un esprit familier, l'amour
+est un démon: s'il y a un mauvais ange, c'est l'amour.
+Et cependant Samson fut tenté de même, et Samson avait
+une force extraordinaire; Salomon fut aussi séduit de
+même, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le
+trait de Cupidon est trop dur pour la massue d'Hercule,
+et par conséquent trop fort aussi pour l'épée d'un Espagnol.
+La première et la seconde cause ne me serviront de
+rien<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Il ne fait pas de cas de l'escrime. Il ne s'embarrasse
+point du duel: sa honte est d'être appelé un enfant;
+mais sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu,
+valeur! rouille-toi dans le repos, mon épée! taisez-vous,
+tambours! votre maître est amoureux. Oui, il aime. Que
+quelque dieu des vers impromptus veuille m'assister,
+car je suis sûr que je deviendrai poëte à sonnets.
+Esprit, invente; plume, écris; car je suis prêt à faire des
+volumes in-folio.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b> Voyez la note de la comédie <i>Comme vous voudrez</i>, sur le
+règlement des duels.</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours en Navarre.--On voit un pavillon et des tentes
+à quelque distance.</p>
+
+<p class="stage1">LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE,
+CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et <i>suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>BOYET.--Maintenant, madame, appelez à votre aide
+vos plus précieuses facultés. Considérez qui le roi, votre
+auguste père, envoie, vers qui il envoie, et quel est l'objet
+de son ambassade; vous, noble princesse, qui tenez un
+si haut rang dans l'estime du monde, vous venez conférer
+avec l'unique héritier de toutes les grandes qualités
+qu'un mortel puisse posséder, avec l'incomparable roi
+de Navarre; et le sujet de votre négociation n'est rien
+moins que la riche Aquitaine, douaire digne d'une reine.
+Prodiguez donc aujourd'hui toutes vos grâces, de même
+que la nature vous a prodigué tous ses dons; car elle a
+été avare envers tout le monde, pour n'être libérale
+qu'envers vous.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Cher seigneur Boyet, ma beauté, quoique
+médiocre, n'a pas besoin du fard de vos louanges:
+la beauté s'estime par le jugement des yeux, et non sur
+l'humiliant éloge de la langue intéressée à la vanter. Je
+suis moins fière de vous entendre exalter mon mérite
+que vous n'êtes ambitieux de passer pour éloquent, en
+faisant ainsi dépense d'esprit pour mon panégyrique;
+mais venons à la tâche dont j'ai à vous charger.--Digne
+Boyet, vous n'ignorez pas que la renommée, qui publie
+tout, a répandu dans le monde le bruit que le prince de
+Navarre a fait voeu de ne laisser approcher de sa cour
+silencieuse aucune femme pendant trois années qu'il
+dévoue à de pénibles études; il nous paraît donc que
+c'est un préliminaire convenable, avant de franchir les
+portes interdites de son domaine, de savoir ses intentions.
+Et c'est vous que nous chargeons seul de ce message,
+vous à qui votre mérite inspire l'audace, vous qui
+êtes l'orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui que
+la fille du roi de France, désirant une prompte expédition
+pour une affaire importante, sollicite avec instance
+une conférence particulière avec Son Altesse. Hâtez-vous,
+annoncez-lui ma demande; nous attendons ici, comme
+d'humbles suppliants, sa volonté souveraine.</p>
+
+<p>BOYET.--Fier de cet emploi, je pars plein de bonne
+volonté.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Tout orgueil est plein de bonne volonté,
+et le vôtre est tel. <span class="stage2">(<i>Il sort</i>.)</span>. Quels sont les ministres
+dévoués, mes chers seigneurs, qui partagent le voeu de
+ce prince vertueux?</p>
+
+<p>UN SEIGNEUR.--Longueville en est un, madame.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>MARIE.--Je l'ai connu, madame. J'ai vu ce Longueville
+en Normandie, à la fête du mariage célébré entre le
+comte de Périgord et la belle héritière de Jacques Faulconbridge.
+C'est un homme qui passe pour être doué de
+sublimes qualités; instruit dans les arts et renommé
+dans les armes, tout ce qu'il entreprend il l'exécute avec
+grâce. La seule ombre qui ternisse l'éclat de ses vertus,
+si l'éclat de la vertu peut souffrir quelque ombre qui la
+ternisse, c'est un esprit caustique joint à une volonté
+trop obstinée; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser,
+et son caractère le porte à n'épargner personne de
+ceux qui tombent sous sa main.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Il paraît que c'est quelque courtisan
+railleur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MARIE.--C'est ce que répètent ceux qui connaissent le
+mieux son humeur.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Ces esprits-là ont la vie courte, ils se
+flétrissent en grandissant. Quels sont les autres?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Le jeune Dumaine, jeune homme accompli,
+chéri pour sa vertu de tous ceux qui aiment la vertu.
+Avec le pouvoir de faire le mal, il ne sait jamais en
+faire: il a assez d'esprit pour rendre aimable un cavalier
+mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit.
+Je l'ai vu une fois chez le duc d'Alençon: et, d'après tout
+le bien que j'ai remarqué en lui, l'éloge que j'en fais est
+fort au-dessous de son mérite.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Un autre des seigneurs qui se consacrent
+avec le duc à l'étude y était aussi avec lui, comme on
+me l'a assuré: on le nomme Biron. Je puis dire que je
+n'ai jamais eu une heure de conversation avec un homme
+plus jovial, sans qu'il ait jamais passé les bornes d'une
+gaieté décente. Son oeil sait faire naître à chaque instant
+l'occasion de ses saillies; car chaque objet que son oeil
+saisit, son esprit sait en tirer une plaisanterie ingénieuse
+et gaie; et sa langue, interprète de sa pensée, sait la
+rendre en termes si choisis et si gracieux, que les vieilles
+oreilles font l'école buissonnière pour l'écouter, et que
+les oreilles plus jeunes sont dans l'enchantement, tant
+son élocution est agréable et rapide.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Que Dieu bénisse mes femmes! Sont-elles
+donc toutes amoureuses, que chacune d'elles prodigue
+à l'objet de son inclination de si grands éloges?</p>
+
+<p>MARIE.--Voici Boyet.</p>
+
+<p class="stage1">(Boyet rentre.)</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous?</p>
+
+<p>BOYET.--Le roi de Navarre était déjà informé de votre
+illustre ambassade, et, avant que je parusse, lui et les
+courtisans qui partagent son voeu étaient déjà tout prêts
+à vous accueillir, noble princesse; mais j'ai appris qu'il
+aime mieux vous loger dans les champs, comme un
+ennemi qui viendrait assiéger sa cour, que de songer à
+se dispenser de son serment, pour vous introduire dans
+son palais solitaire. Voici le roi de Navarre.</p>
+
+<p>(Toutes les dames mettent leurs masques.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron,
+Suite.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Belle princesse, soyez la bienvenue à la cour
+de Navarre.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Belle, je vous renvoie ce compliment,
+bienvenue, je ne le suis point encore: cette voûte est trop
+élevée pour être celle de votre palais, et ces champs sont
+une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir me
+dire la bienvenue.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous serez, madame, bien accueillie à ma
+cour.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Bienvenue à votre cour; alors je serai
+la bienvenue; daignez donc m'y conduire.</p>
+
+<p>LE ROI.--Daignez m'entendre, chère princesse; je me
+suis lié par un serment.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Si le ciel n'assiste pas mon prince, il
+va se parjurer?</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour
+le monde entier, du moins de sa libre volonté.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Eh bien! sa volonté le violera; sa volonté
+seule, et nulle autre force.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous ignorez, princesse, quel en est l'objet.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vous seriez plus sage de l'ignorer
+comme moi, mon prince, au lieu qu'aujourd'hui toute
+votre science n'est qu'ignorance. J'apprends que Votre Altesse
+a juré de se retirer dans son palais. C'est un crime de
+garder ce serment, mon prince, et c'en est un aussi de
+le violer. Mais daignez me pardonner. Je débute par trop
+de hardiesse: il me sied mal de vouloir donner des leçons
+à mon maître. Faites-moi la grâce de lire l'objet de mon
+ambassade, et de donner sur-le-champ une réponse décisive
+à ma demande.</p>
+
+<p>LE ROI.--Madame!... <span class="stage2">(<i>Elle lui remet un papier</i>.)</span>--Sur-le-champ,
+s'il m'est possible de le faire sur-le-champ.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vous le voudrez d'autant plus que je
+pourrai m'éloigner plus tôt; car si vous prolongez mon
+séjour ici, vous deviendrez parjure.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi lit les dépêches remises par la princesse; pendant
+cette lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à Rosaline</i></span>.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous
+dans le Brabant?</p>
+
+<p>ROSALINE.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans
+le Brabant?</p>
+
+<p>BIRON.--Je le sais très-bien.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous voyez donc combien il était inutile
+de me faire cette question?</p>
+
+<p>BIRON.--Vous êtes trop vive.</p>
+
+<p>ROSALINE.--C'est votre faute de me provoquer par de
+semblables questions.</p>
+
+<p>BIRON.--Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il
+se fatiguera.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Il aura le temps de renverser son cavalier
+dans le fossé.</p>
+
+<p>BIRON.--Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Il est l'heure où les fous font des questions.</p>
+
+<p>BIRON.--Allons, bonne fortune à votre masque.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Oui, au visage qu'il couvre.</p>
+
+<p>BIRON.--Et qu'il vous envoie beaucoup d'amants.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Soit; pourvu que vous ne soyez pas du
+nombre.</p>
+
+<p>BIRON.--Non. Eh bien! adieu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Madame, votre père offre ici le payement de
+cent mille écus, et ce n'est que la moitié de la somme
+que mon père a déboursée dans ses guerres. Mais supposez
+que lui ou moi nous ayons reçu cette somme
+entière, que ni l'un ni l'autre nous n'avons reçue,
+il restera encore dû cent mille autres écus, et c'est en
+nantissement de cette somme qu'une partie de l'Aquitaine
+nous est engagée, quoique sa valeur soit au-dessous
+de cette somme. Si donc, le roi votre père veut
+seulement nous restituer la moitié de ce qui reste à
+payer, nous céderons nos droits sur l'Aquitaine, et nous
+entretiendrons une amitié sincère avec Sa Majesté; mais
+il paraît que ce n'est guère là ce qu'il se propose de faire,
+car il demande ici qu'on lui rembourse cent mille écus;
+il ne parle point du payement des cent mille écus qui
+restent dus, pour faire revivre son titre sur l'Aquitaine;
+et nous aurions bien mieux aimé la rendre en recevant
+l'argent qu'a prêté notre père, que de la garder démembrée
+comme elle l'est. Chère princesse, si sa demande
+n'était pas aussi éloignée de toute proposition raisonnable,
+malgré quelques raisons secrètes, Votre Altesse
+aurait réussi à me faire céder et s'en retournerait satisfaite
+en France.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vous faites une trop grande injure au
+roi mon père, et vous faites vous-même tort à la réputation
+de votre nom, en dissimulant ainsi le remboursement
+d'une somme qui a été si fidèlement acquittée.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je vous proteste que je n'ai jamais rien su de
+ce remboursement; et si vous pouvez le prouver, je
+consens à vous rendre la somme ou à vous céder l'Aquitaine.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je vous somme de tenir votre parole.--Boyet,
+vous pouvez produire les quittances données
+par les officiers particuliers de Charles, son père.</p>
+
+<p>LE ROI.--Voyons, donnez-moi ces preuves.</p>
+
+<p>BOYET.--Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet
+où se trouvent ces quittances et autres papiers relatifs à
+cette affaire n'est pas encore arrivé. Demain on les produira
+sous vos yeux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Elles suffiront pour me convaincre, et à leur
+vue je souscris sans difficulté à tout ce qui sera juste et
+raisonnable. En attendant, recevez de moi tout l'accueil
+que l'honneur peut, sans blesser l'honneur, offrir à votre
+mérite reconnu. Vous ne pouvez, belle princesse, être
+admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte,
+vous serez reçue et traitée de manière à vous faire juger
+que si l'entrée de mon palais vous est interdite, vous
+occupez une place dans mon coeur. Que vos bontés m'excusent;
+je prends congé de vous; demain nous reviendrons
+vous faire notre visite.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Que l'aimable santé et les heureux désirs
+accompagnent Votre Altesse!</p>
+
+<p>LE ROI.--Je vous souhaite l'accomplissement des vôtres,
+partout où vous serez.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à Rosaline</i></span>.--Madame, je ferai vos compliments
+à mon coeur.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Je vous en prie, dites-lui bien des choses
+de ma part: je serais bien aise de le voir.</p>
+
+<p>BIRON.--Je voudrais que vous l'entendissiez gémir.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Le fou est-il malade?</p>
+
+<p>BIRON.--Malade au coeur.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Eh bien! faites-le saigner.</p>
+
+<p>BIRON.--Cela lui ferait-il du bien?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ma médecine dit oui.</p>
+
+<p>BIRON.--Voulez-vous le saigner d'un coup d'oeil?</p>
+
+<p>ROSALINE.--<i>Non point</i><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, mais avec mon couteau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b> <i>No point</i>, pas de pointe; et aussi <i>non point</i>, expression française.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Dieu vous conserve la vie!</p>
+
+<p>ROSALINE.--Et qu'il abrège la vôtre!</p>
+
+<p>BIRON.--Je n'ai pas de remerciements à vous faire.</p>
+
+<p>DUMAINE, <span class="stage2"><i>à Boyet, montrant Rosaline</i></span>.--Monsieur, un
+mot, je vous prie: quelle est cette dame?</p>
+
+<p>BOYET.--L'héritière d'Alençon: son nom est Rosaline.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Une fort jolie dame! Adieu, monsieur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LONGUEVILLE, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Je vous conjure, un mot:
+qu'est-ce que c'est que cette dame vêtue en blanc?</p>
+
+<p>BOYET.--Une femme parfaite, et vous l'avez vue à la
+lumière.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Peut-être légère<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> à la lumière; c'est
+son nom que je demande.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b> Encore une équivoque sur <i>light</i>.</blockquote>
+
+<p>BOYET.--Elle n'en a qu'un pour elle; ce serait honteux
+de le demander.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Je vous prie, de qui est-elle fille?</p>
+
+<p>BOYET.--De sa mère, ai-je entendu dire.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Dieu bénisse votre barbe!</p>
+
+<p>BOYET.--Monsieur, ne vous fâchez pas: elle est l'héritière
+de Faulconbridge.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--C'est une très-aimable dame.</p>
+
+<p>BOYET.--Oui, monsieur, cela pourrait être.</p>
+
+<p class="stage1">(Longueville sort.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Quel est le nom de cette dame en
+chaperon?</p>
+
+<p>BOYET.--Catherine, par hasard.</p>
+
+<p>BIRON.--Est-elle mariée, ou non?</p>
+
+<p>BOYET.--A sa volonté, monsieur, ou à peu près.</p>
+
+<p>BIRON.--Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu.</p>
+
+<p>BOYET.--Adieu pour moi, et bonjour pour vous.</p>
+
+<p>(Biron sort, et les dames se démasquent.)</p>
+
+<p>MARIE.--Ce dernier, c'est Biron, ce seigneur jovial et
+folâtre; chacun de ses mots est une saillie.</p>
+
+<p>BOYET.--Et chacune de ces saillies rien qu'un mot.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vous avez bien fait de le prendre au
+mot.</p>
+
+<p>BOYET.--J'étais aussi disposé à l'accrocher que lui à
+m'aborder<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b> <i>To grapple</i> et <i>to board</i>, termes de marine.</blockquote>
+
+<p>MARIE.--Peste! deux vaillants moutons!</p>
+
+<p>BOYET.--Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce
+brebis, nous ne serons moutons que si vous nous laissez
+brouter sur vos lèvres.</p>
+
+<p>MARIE.--Vous mouton, et moi pâturage; est-ce là
+toute votre pointe?</p>
+
+<p>BOYET.--Oui, si vous m'accordez le pâturage.</p>
+
+<p class="stage1">(Il veut l'embrasser.)</p>
+
+<p>MARIE.--Pas du tout, aimable bête; mes lèvres ne sont
+pas propriété publique, bien qu'elles soient séparées<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b> Jeu de mots sur <i>several</i>, séparé, <i>distincteer</i>, terre commune.</blockquote>
+
+<p>BOYET.--A qui appartiennent-elles?</p>
+
+<p>MARIE.--A mon destin et à moi.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Les beaux esprits se querellent, les
+esprits bien faits s'entendent: la guerre civile des beaux
+esprits serait bien plus à propos déclarée au roi de Navarre
+et à ses studieux courtisans; ici elle est un abus.</p>
+
+<p>BOYET, <span class="stage2"><i>à la princesse</i></span>.--Si mon observation, qui rarement
+est en défaut et qui suit l'éloquence muette du
+coeur, exprimée par les yeux, ne me trompe pas, le roi
+de Navarre est atteint.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--De quoi?</p>
+
+<p>BOYET.--De ce que les amants appellent inclination.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Votre raison?</p>
+
+<p>BOYET.--La voici: toute son âme s'était retirée dans
+ses yeux, où perçaient ses secrets désirs. Son coeur, tel
+qu'une agate, empreint de votre image, et fier de cette
+empreinte, exprimait son orgueil dans ses yeux. Sa langue,
+impatiente de parler sans voir, trébuchait en voulant
+courir à la hâte dans ses yeux. Tous ses sens se sont
+rendus dans celui-là, pour ne plus faire que regarder la
+plus belle des belles. Il m'a semblé que tous ses sens
+étaient contenus dans son oeil, comme des joyaux qu'on
+offre à un prince dans un cristal pour les lui faire acheter.
+En vous présentant leur mérite dans le globe où ils
+étaient enchâssés, ils vous faisaient signe de les acheter
+sur votre passage. L'admiration était si ardente dans
+tous les traits de son visage, que tous les yeux voyaient
+ses yeux enchantés de l'objet de ses regards... Je
+vous donne l'Aquitaine et tout ce qui appartient à Navarre,
+si vous lui accordez en ma considération seulement
+un tendre baiser.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Allons, regagnons notre tente: Boyet
+est en train...</p>
+
+<p>BOYET.--Oui, d'exprimer en paroles tout ce qu'ont
+révélé ses yeux. Je n'ai fait que leur prêter une voix qui,
+je le sais, ne mentira pas.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous êtes un ancien trafiquant en amour,
+et vous en parlez savamment.</p>
+
+<p>MARIE.--Il est le grand-père de Cupidon, et il en sait
+des nouvelles.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vénus ressemblait donc à sa mère, car son
+père est fort laid.</p>
+
+<p>BOYET.--Entendez-vous, aimables folles?</p>
+
+<p>MARIE.--Non.</p>
+
+<p>BOYET.--Eh bien! voyez-vous?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Oui, le chemin par où il nous faut nous en
+aller.</p>
+
+<p>BOYET.--Vous en savez trop pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>
+FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du parc.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ARMADO et MOTH.</p>
+
+<br>
+
+<p>ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de
+l'ouïe.</p>
+
+<p>MOTH.--Concolinet<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b> Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse,
+prends cette clef, élargis le berger de sa prison, et amène-le
+promptement ici: j'ai besoin de l'employer à porter
+une lettre à mon amante.</p>
+
+<p>MOTH.--Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de
+votre maîtresse par un rigodon français?</p>
+
+<p>ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> à la française?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b> <i>Brawl</i>, querelles, et danse. <i>Canary</i>, autre danse.</blockquote>
+
+<p>MOTH.--Non, maître accompli, mais fredonnez un air
+de gigue sur le bout de votre langue; accompagnez-le de
+vos pas en dansant une canarie; animez-le en roulant
+vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une autre,
+quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez
+avaler l'amour en le chantant, quelquefois du nez,
+comme si vous preniez une prise d'amour en flairant
+l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent sur la
+boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste
+légère, comme un lapin à la broche; ou vos mains dans
+votre poche, comme un personnage de l'ancienne peinture,
+en prenant garde de rester trop longtemps sur un
+même ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voilà
+les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies
+filles, lesquelles seraient encore séduites sans tout
+cela, et qui rendent gens de considération (voyez-vous,
+gens de considération) ceux qui s'y sont adonnés.</p>
+
+<p>ARMADO.--Comment as-tu acquis cette expérience?</p>
+
+<p>MOTH.--Par mon sou d'observation<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<p>ARMADO.--Mais hélas! mais hélas!</p>
+
+<p>MOTH.--Le pauvre cheval de bois<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est en oubli.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b> Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: <i>Un denier
+d'esprit</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b> Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes
+garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux
+de bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs.
+Après la réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient
+composèrent une épitaphe en l'honneur du cheval de bois.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois?</p>
+
+<p>MOTH.--Non, mon maître; le cheval de bois n'est qu'un
+poulain: votre belle est peut-être une haquenée; mais
+avez-vous oublié votre maîtresse?</p>
+
+<p>ARMADO.--Oui, je l'avais presque oubliée.</p>
+
+<p>MOTH.--Négligent écolier! apprenez-la par coeur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page.</p>
+
+<p>MOTH.--Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les
+trois choses.</p>
+
+<p>ARMADO.--Que prouveras-tu?</p>
+
+<p>MOTH.--Je prouverai<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> que je suis un homme, si je vis.--Et
+cela <i>par</i>, <i>dans</i> et <i>hors</i>, dans l'instant. Vous l'aimez
+<i>par</i> coeur, parce que votre coeur ne peut l'approcher.
+Vous l'aimez <i>dans</i> le coeur, parce que votre coeur est en
+amour pour elle. Et vous l'aimez <i>hors</i> de coeur, puisque
+le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b> <i>To prove</i>, prouver et devenir.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas.</p>
+
+<p>MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout.</p>
+
+<p>ARMADO.--Amène ici le berger, qu'il me porte une lettre.</p>
+
+<p>MOTH.--Voilà un message bien assorti: un cheval
+pour être ambassadeur d'un âne.</p>
+
+<p>ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu?</p>
+
+<p>MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer
+l'âne sur le cheval, car il a l'allure fort lente.--Mais j'y
+vais.</p>
+
+<p>ARMADO.--Le chemin est très-court; allons, pars.</p>
+
+<p>MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur.</p>
+
+<p>ARMADO.--Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb
+n'est-il pas un métal pesant et lent?</p>
+
+<p>MOTH.--<i>Minimè</i>, mon honorable maître, ou plutôt, non,
+mon maître.</p>
+
+<p>ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent.</p>
+
+<p>MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant
+cela; est-il lent, le plomb qui est lancé par le canon?</p>
+
+<p>ARMADO.--Belle vapeur de rhétorique! Il me prend
+pour un canon; et le boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai
+tiré sur ce berger.</p>
+
+<p>MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole.</p>
+
+<p class="stage1">(Moth sort.)</p>
+
+<p>ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité
+et de grâce!--Par ta bonté, doux ciel, pardonne,
+il faut que je soupire devant toi; dure et farouche mélancolie,
+la valeur te cède le terrain.--Voici mon héraut
+qui revient.</p>
+
+<p>(Moth rentre avec Costard.)</p>
+
+<p>MOTH.--Un prodige, mon maître!--Voici une grosse
+tête<a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> avec le tibia brisé.</p>
+
+<p>ARMADO.--Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton
+envoi<a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; commence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b> <i>Costard</i> veut dire grosse tête.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b> Mot emprunté du français; on sait ce qu'est <i>l'envoi</i> d'une
+Pièce de poésie.</blockquote>
+
+<p>COSTARD.--Point d'énigme, point de noeud, point d'envoi.
+Point de drogues dans le sac, monsieur.--Ah!
+monsieur, du plantain, du simple plantain. Point d'envoi,
+ni de drogues, monsieur; mais du plantain.</p>
+
+<p>ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente
+idée double ma bile.--Le soulèvement de flancs
+m'excite à des éclats de rire ridicules: ô mes étoiles,
+pardonnez-moi. Le fou prend-il le <i>salve</i> pour l'envoi, et
+l'envoi pour le <i>salve</i><a href="#footnote26 "><sup>26</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b> <i>Salve</i>, salut, onguent.</blockquote>
+
+<p>MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses différentes?
+L'envoi n'est-il pas un <i>salve</i>? un salut.</p>
+
+<p>ARMADO.--Non, page, c'est un épilogue ou discours,
+pour éclaircir quelque chose qui précède et qui a été dit
+auparavant. Je veux t'en donner un exemple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Le renard, le singe et l'humble abeille</p>
+<p>Formaient un nombre impair, n'étant que trois.</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà la moralité, venons à l'envoi.</p>
+
+<p>MOTH.--J'ajouterai l'envoi; répétez la moralité.</p>
+
+<p class="stage1">(Armado répète ce qu'il vient de dire.)</p>
+
+<p>MOTH.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte,</p>
+<p>Et fît cesser l'impair en faisant quatre.</p>
+</div></div>
+
+<p>A présent, je vais commencer votre moralité; et suivez,
+vous, avec mon envoi.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Le singe, le renard et l'humble abeille</p>
+<p>Formaient un nombre impair n'étant que trois.</p>
+</div></div>
+
+<p>ARMADO.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte,</p>
+<p>Et fît cesser l'impair en faisant quatre.</p>
+</div></div>
+
+<p>MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en
+voulez-vous davantage?</p>
+
+<p>COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien
+vendu au marché; c'est être aussi fin qu'un
+trompeur. Voyons le gros envoi; oui, c'est une oie
+grasse.</p>
+
+<p>ARMADO.--Viens çà; allons, comment as-tu commencé
+ce raisonnement?</p>
+
+<p>MOTH.--En disant qu'une grosse tête avait le tibia
+brisé, et alors vous avez demandé l'envoi.</p>
+
+<p>COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain.
+Voilà la suite de votre raisonnement.</p>
+
+<p>Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez
+acheté, et il a complété le marché<a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b> «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un
+marché. <i>Tre donne ed un' occa fan un mercato</i>.» (STEEVENS.)</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard
+avec le tibia brisé?</p>
+
+<p>MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manière sensible.</p>
+
+<p>COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilité de cela,
+Moth, je vais dire l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors,
+moi qui étais en sûreté dedans, je suis tombé sur
+le seuil et me suis brisé le tibia.</p>
+
+<p>ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matière.</p>
+
+<p>COSTARD.--Non, jusqu'à ce qu'il y ait plus de matière
+dans mon tibia.</p>
+
+<p>ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir.</p>
+
+<p>COSTARD.--Oh! mariez-moi à une Française; je sens
+quelque envoi, quelque oie en ceci.</p>
+
+<p>ARMADO.--Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis
+dans l'intention de te mettre en liberté, en affranchissant
+ta personne; tu étais claquemuré, garrotté, captivé, resserré.</p>
+
+<p>COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant
+vous voulez être ma purgation et me relâcher<a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b> <i>Bound</i> et <i>loot</i>.</blockquote>
+
+<p>ARMADO.--Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison,
+et pour ce bienfait je ne t'impose que cette condition:
+porte cette missive à la jeune paysanne Jacquinette.
+Voilà la rémunération. <span class="stage2">(<i>Il lui donne quelque argent</i>.)</span> Car
+le plus beau fleuron de mon rang honorable est de récompenser
+ceux qui me servent.--Moth, suis-moi.</p>
+
+<p>MOTH.--En façon de suite, moi tout seul.--Seigneur
+Costard, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chère
+petite.--Maintenant je veux regarder à sa rémunération.
+Rémunération! oh! c'est le mot latin qui signifie trois
+liards.--Trois liards.--La rémunération. Quel est le prix
+de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la
+rémunération. Eh bien! elle l'emporte.--La rémunération!
+comment, c'est un plus beau nom qu'une couronne
+de France<a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>! je ne veux jamais ni vendre, ni acheter
+sans ce mot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b> <i>Crown</i>, écu, couronne, et <i>corona Veneris</i>.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Biron.)</p>
+
+<p>BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de
+te trouver ici!</p>
+
+<p>COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien
+de rubans de couleur de chair un homme peut-il acheter
+pour une rémunération?</p>
+
+<p>BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rémunération?</p>
+
+<p>COSTARD.--Hé mais, monsieur, c'est un demi-sol et un
+liard.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit
+avec vous.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si
+tu veux gagner mes bonnes grâces, mon
+cher Costard, fais, pour m'obliger, une chose que je te
+vais recommander.</p>
+
+<p>COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur?</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! cette après-midi.</p>
+
+<p>COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu.</p>
+
+<p>BIRON.--Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c'est.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai
+faite.</p>
+
+<p>BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce
+que c'est.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain
+au matin.</p>
+
+<p>BIRON.--Il faut que cela se fasse cette après-midi.
+Écoute, maraud, ce n'est pas autre chose que ceci.--La
+princesse vient chasser ici dans le parc, et elle a une
+aimable dame à sa suite. Quand les langues adoucissent
+leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline;
+demande-la, et songe à remettre dans sa belle main
+ce secret cacheté.--Voilà ton salaire, va.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui donne de l'argent.)</p>
+
+<p>COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que
+la rémunération! Onze sols et un liard valent bien mieux.
+O le très-doux salaire!--Je le ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire!
+rémunération!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai
+été le fléau de l'amour, le prévôt qui châtiait un soupir
+amoureux; un censeur, un constable de gardes nocturnes,
+un pédant impérieux pour cet enfant, le souverain
+des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin;
+ce géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent
+des rimes d'amour, seigneur des bras entrelacés, le
+monarque légitime des soupirs et des gémissements, le
+suzerain des paresseux et des mécontents, prince redoutable
+des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur
+et grand général des appariteurs<a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.--O mon petit coeur!
+et moi je suis destiné à être caporal dans son armée et à
+porter sa livrée et ses couleurs, comme le cerceau d'un
+escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi, chercher
+une épouse! une femme qui ressemble à une montre<a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>
+d'Allemagne, où il y a toujours à refaire, toujours
+dérangée, et qui ne va jamais bien, à moins qu'on ne
+veille à la faire toujours aller bien. Et pourquoi? pour
+devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être
+celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et
+folle créature, avec deux boules de poix attachées à sa face
+en façon d'yeux. Oui, et par le ciel, une femme qui saura
+tout faire, quand Argus même serait son eunuque et son
+gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier pour l'obtenir!
+veiller pour elle!--Allons, c'est un fléau dont Cupidon
+veut m'affliger, pour me punir d'avoir montré trop
+peu de respect pour son terrible et tout-puissant petit
+pouvoir. Allons, j'aimerai, j'écrirai, je soupirerai, je
+prierai, je solliciterai et je gémirai; il faut bien que les
+uns aiment madame et les autres Jeanneton.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b> Appariteur, nom de l'officier de l'évêque qui porte les assignations.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b> <i>Watch</i>, guet et montre.</blockquote>
+
+<p>
+FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du parc.</p>
+
+<p class="stage1">LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE,<br>
+SEIGNEURS, <i>suite</i>, et UN GARDE-FORÊT.</p>
+
+<br>
+<p>LA PRINCESSE.--Était-ce le roi qui piquait si vivement
+son cheval et lui faisait gravir cette colline escarpée?</p>
+
+<p>BOYET.--Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que
+ce fût lui.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Quel qu'il fût, il annonçait une âme qui
+aspire à monter. Allons, nobles seigneurs, nous aurons
+aujourd'hui notre congé, et samedi nous repartirons
+pour la France. Garde, mon ami, où est le bois, afin
+que nous puissions nous y poster et y jouer le rôle de
+meurtriers?</p>
+
+<p>LE GARDE.--Ici près, sur le bord de ce taillis qui est
+là-bas: c'est le poste où vous pouvez faire la plus belle
+chasse.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je rends grâces à ma beauté: je suis
+une belle qui dois tirer, et voilà pourquoi tu dis la plus
+belle chasse?</p>
+
+<p>LE GARDE.--Pardonnez-moi, madame: ce n'est pas là
+ce que j'entendais.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Comment? comment? me louer d'abord
+et ensuite se rétracter! O courte jouissance de mon orgueil!
+Je ne suis donc pas belle? hélas! je suis bien
+malheureuse!</p>
+
+<p>LE GARDE.--Oui, madame, vous êtes belle.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Non, ne te charge plus de faire mon
+portrait. Un visage sans beauté ne peut jamais être embelli
+par le pinceau de la louange. Allons, mon fidèle
+miroir<a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, tiens, voilà pour avoir dit la vérité. <span class="stage2">(<i>Elle lui
+donne de l'argent</i>.)</span> De bel argent pour de laides paroles,
+c'est payer généreusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b> La princesse s'adresse au garde; mais Johnson veut voir ici
+une allusion à la coutume des dames de porter des miroirs à
+leurs ceintures.</blockquote>
+
+<p>LE GARDE.--Tout ce que vous possédez est beau.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Voyez, voyez, ma beauté se sauvera
+par le mérite de mes dons. O hérésie dans le jugement
+du beau, bien digne de ces temps! Une main qui donne,
+fût-elle laide, est sûre d'être louée. Mais allons, donnez-moi
+l'arc.--Maintenant la bonté va tuer; et bien tirer
+est un mal.--Ainsi, je sauverai la gloire de mon habileté
+à tirer; car, si je ne blesse pas, ce sera la pitié qui n'aura
+pas voulu me laisser faire; et si je blesse, c'est que j'aurai
+voulu montrer mon habileté, qui aura consenti à
+tuer une fois, plutôt pour s'attirer des éloges que par
+l'envie de tuer; et, sans contredit, c'est ce qui arrive
+quelquefois. La gloire se rend coupable de crimes détestables,
+lorsque, pour obtenir la renommée, pour gagner
+la louange, biens extérieurs, nous dirigeons vers ce but
+tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd'hui,
+moi qui, dans la seule vue d'être louée, cherche
+à répandre le sang d'un pauvre daim, à qui mon coeur
+ne veut aucun mal.</p>
+
+<p>BOYET.--N'est-ce pas uniquement par amour de la
+gloire, que les maudites femmes aspirent à la souveraineté
+exclusive, lorsqu'elles bataillent pour être les maîtresses
+de leurs maîtres?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Oui, c'est uniquement par amour de la
+gloire; et nous devons le tribut de nos louanges à toute
+dame qui subjugue son maître. <span class="stage2">(<i>Entre Costard</i>.)</span> Voilà un
+membre de la république<a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b> <i>Commonwealth</i>.</blockquote>
+
+<p>COSTARD.--Bien le bonsoir à tous. Je vous prie, laquelle
+est la princesse qui est la tête de toute la troupe?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Tu la reconnaîtras, ami, par les autres
+qui n'ont point de tête.</p>
+
+<p>COSTARD.--Quelle est ici la plus grande, la plus haute
+dame?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--La plus grosse, et la plus grande?</p>
+
+<p>COSTARD.--La plus grosse et la plus grande! Oui! cela
+même: la vérité est la vérité. Si votre taille, madame
+était aussi mince que mon esprit, une des ceintures de
+ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture. N'êtes-vous
+pas la principale femme? Vous êtes la plus grosse
+d'ici.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Que voulez-vous, l'ami? que voulez-vous?</p>
+
+<p>COSTARD.--J'ai une lettre de la part de M. Biron pour
+une dame Rosaline.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Oh! donne ta lettre, donne ta lettre:
+c'est un de mes bons amis. Tiens-toi à l'écart, mon cher
+porteur.--<span class="stage2">(<i>A Boyet</i>.)</span> Boyet, vous pouvez ouvrir; brisez-moi
+ce chapon<a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<p>BOYET.--Je suis dévoué à vos ordres.--Cette lettre est
+mal adressée: elle n'est pour aucune des dames qui sont
+ici. Elle est écrite à Jacquinette.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Nous la lirons, je le jure.--Brisez le
+cou de la cire<a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, et que chacun prête l'oreille.</p>
+
+<p>BOYET, <span class="stage2"><i>lit</i></span>.--«Par le ciel, que vous soyez belle, c'est
+une chose infaillible; c'est une vérité que vous êtes
+belle; et la vérité même que vous êtes aimable. Toi,
+plus belle que la beauté, plus gracieuse que la grâce,
+plus vraie que la vérité même, prends pitié de ton
+héroïque vassal. Le magnanime et très-illustre roi
+Cophétua fixa ses yeux sur la pernicieuse et indubitable
+mendiante<a href="#footnote36"><sup>36</sup></a> Zénélophon; et ce fut lui qui put
+dire à juste titre, <i>veni, vidi, vici</i>; ce qui, pour le réduire en langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire!)
+signifie: il vint, vit et vainquit; il vint, un; il vit,
+deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le roi. Pourquoi
+vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers
+qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante.
+Qui vainquit-il? la mendiante. La conclusion
+est la victoire. Du côté de qui? du côté du roi. La captive
+est enrichie. Du côté de qui? du côté de la mendiante.
+La catastrophe est une noce. Du côté de qui?
+du roi. Non; du côté de tous les deux en un, ou d'un
+en deux. Je suis le roi; car ainsi se comporte la comparaison.
+Toi, tu es la mendiante, car ton humble
+situation l'atteste ainsi. Te commanderai-je l'amour?
+je le pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais.
+Emploierai-je la prière pour obtenir ton amour? c'est
+ce que je veux faire. Qu'échangeras-tu contre des
+haillons? des robes. Contre des brimborions<a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>? des
+titres. Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta réponse,
+je profane mes lèvres sur tes pieds, mes yeux sur ton
+portrait, et mon coeur sur toutes les parties de toi-même.
+Tout à toi, dans le plus tendre empressement
+de te servir.</p>
+
+<p>Don Adriano d'Armado à Jacquinette.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b> Nous disons un poulet: les Italiens une <i>pollicetta amorosa</i>.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b> Jeu de mots sur le poulet.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b> Le vrai nom était Pénélophon.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b> <i>Tittles</i> et <i>titles</i>.
+</blockquote>
+
+<p>C'est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir
+contre toi, pauvre agneau, destiné à être sa proie. Tombe
+avec soumission aux pieds du monarque, et, au retour
+du carnage, il pourra être d'humeur de se jouer avec
+toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu
+alors? La proie de sa rage et la provision de sa caverne.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dicté
+cette lettre? Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous
+jamais rien entendu de mieux?</p>
+
+<p>BOYET.--Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le
+style.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre
+mémoire serait bien mauvaise, vous venez de le lire il
+n'y a qu'un moment.</p>
+
+<p>BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la
+cour. Un rêve-creux, un monarcho<a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. Un homme qui
+sert de divertissement au prince et à ses compagnons
+d'étude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b> Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont
+et insolent.</blockquote>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>à Costard</i></span>.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a
+donné cette lettre?</p>
+
+<p>COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre?</p>
+
+<p>COSTARD.--De la part de monseigneur, à madame.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--De quel seigneur et à quelle dame?</p>
+
+<p>COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon maître, à
+une dame de France qu'il appelle Rosaline.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Tu t'es mépris sur l'adresse de cette
+lettre. Allons, mesdames, partons.--<span class="stage2">(<i>A Costard</i>.)</span> Mon
+ami, cède cette lettre, on te la rendra une autre fois.</p>
+
+<p class="stage1">(La princesse sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>BOYET.--Quel est le galant<a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous apprendrez à le connaître.</p>
+
+<p>BOYET.--Oui, mon continent de beauté<a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b> <i>Suitor</i> et <i>shooter</i>. La prononciation fait l'équivoque
+<i>amant</i> et <i>tireur</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b> Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.</blockquote>
+
+<p>ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien répliqué,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous
+vous mariez, pendez-moi par le cou, si les cornes manquent
+cette année; bien riposté.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur.</p>
+
+<p>BOYET.--Et quel est votre daim?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-même...
+Ne m'approchez pas; riposté.</p>
+
+<p>MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et
+elle frappe au front.</p>
+
+<p>BOYET.--Mais elle-même est frappée plus bas, l'ai-je
+bien visée de ce coup?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un
+vieux proverbe qui dit: «Il était un homme, lorsque le
+roi Pépin de France n'était encore qu'un petit garçon,»
+qui visa le but?</p>
+
+<p>BOYET.--Je pourrais vous répliquer par un autre, qui
+dit: «Il était une femme, lorsque la reine Genièvre
+de Bretagne n'était qu'une petite fille,» qui visa le
+but?</p>
+
+<p>ROSALINE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher,</p>
+<p>Tu ne peux le toucher, bonhomme.</p>
+</div></div>
+
+<p>BOYET, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Si je ne le peux, si je ne le peux,</p>
+<p>Si je ne le peux, un autre le pourra.</p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">(Rosaline et Catherine sortent.)</p>
+
+<p>COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme
+tous deux l'ont ajusté!</p>
+
+<p>MARIE.--Un but merveilleusement visé! car tous deux
+l'ont touché.</p>
+
+<p>BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but,
+dit cette dame. Mettez une marque à ce but, pour le
+reconnaître, si cela se peut.</p>
+
+<p>MARIE.--La main est à côté de l'arc: en vérité, la main
+est hors de la ligne.</p>
+
+<p>COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus près, ou
+jamais il ne touchera le blanc<a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b> <i>Cloud</i>, le blanc que visent les archers, et <i>pin</i>, la
+cheville qui le soutient en l'air.</blockquote>
+
+<p>BOYET.--Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence
+que la vôtre est dans la ligne.</p>
+
+<p>COSTARD.--Alors elle aura gagné le prix, en fendant la
+cheville du blanc.</p>
+
+<p>MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers.
+Vos lèvres se salissent.</p>
+
+<p>COSTARD, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Elle est trop forte pour vous à la
+pointe, monsieur. Défiez-la aux boules.</p>
+
+<p>BOYET.--Je crains de trouver trop d'inégalités dans le
+terrain: bonne nuit, ma chère chouette.</p>
+
+<p class="stage1">(Boyet et Marie sortent.)</p>
+
+
+
+<p>COSTARD, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.--Par mon âme, un simple berger, un
+pauvre paysan! ô seigneur, seigneur! Comme les dames
+et moi nous l'avons battu! Oh! sur ma vie, excellentes
+plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il coule
+si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos.
+Armado d'un côté. Oh! c'est un élégant des plus
+raffinés! Il faut le voir marcher devant une dame et
+porter son éventail! Il faut le voir envoyer des baisers; et
+avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page de
+l'autre côté: cette poignée d'esprit! Ah! ciel! c'est la
+lente la plus pathétique! «Sol, la, sol, la.»</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des cris à l'intérieur.--Costard sort en courant.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL.</p>
+<br>
+
+<p>NATHANIEL.--En vérité, une fort honorable chasse! et
+exécutée d'après le témoignage d'une bonne conscience!</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--La bête était, comme vous le savez, <i>in
+sanguis,</i> en sang: mûre comme une «pomme d'eau<a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>»;
+qui pend comme un joyau à l'oreille du <i>coelum</i>, c'est-à-dire
+le ciel, le firmament, l'empyrée; et tout à coup
+tombe comme un fruit sauvage sur la face de la <i>terra</i>, le
+sol, le continent, la terre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b> Espèce de pomme jadis très-estimée.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL.--En vérité, maître Holoferne, vous variez
+agréablement vos épithètes, comme le ferait un savant
+pour le moins; mais je puis vous assurer que c'était un
+chevreuil de deux ans.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, <i>haud credo</i>.</p>
+
+<p>DULL.--Ce n'était pas un <i>haud credo</i>, c'était un petit
+chevreuil.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Voilà une remarque des plus barbares:
+et cependant une espèce d'insinuation, comme par forme,
+<i>in viâ</i>, en manière d'explication pour <i>facere</i> comme qui
+dirait une réplique; ou plutôt, <i>ostentare</i>, pour montrer,
+comme qui dirait son inclination; d'après sa manière
+mal instruite, mal polie, mal élevée, mal cultivée, mal
+disciplinée, ou plutôt illettrée; ou plutôt encore, mal
+assurée, d'aller insérer là pour un chevreuil, mon <i>haud
+credo!</i></p>
+
+<p>DULL.--J'ai dit que le chevreuil n'était point un <i>haud
+credo</i>, mais un petit chevreuil de trois ans.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Double bêtise renforcée; <i>bis coctus</i>; ô
+monstrueuse ignorance, comme tu es difforme!</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Monsieur, il ne s'est jamais nourri de ces
+délicates friandises qu'on amasse dans les livres: il n'a
+point, comme qui dirait, mangé de papier, ni bu d'encre:
+son intellect n'est point garni de provisions: ce n'est
+qu'un animal, qui n'est sensible que dans ses parties
+grossières. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces
+plantes stériles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance
+(à nous, qui avons du goût et du sens) pour les
+talents qui fructifient en nous, plutôt qu'en lui; car il
+me siérait aussi mal d'être vain, indiscret et insensé,
+qu'un manant serait déplacé dans une école et au milieu
+de la science: mais <i>omne benè</i>, c'est le sentiment d'un
+vieux père, que bien des gens supportent la tempête,
+qui n'aiment pas le vent.</p>
+
+<p>DULL.--Vous êtes deux hommes de livres et de science:
+pouvez-vous, avec tout votre esprit, deviner qui est-ce
+qui était âgé d'un mois à la naissance de Caïn, et qui
+aujourd'hui n'a pas encore cinq semaines?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--C'est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna,
+mon cher Dull.</p>
+
+<p>DULL.--Qu'est-ce que c'est que Dictynna?</p>
+
+<p>NATHANIEL.--C'est un titre de Phébé, de <i>luna</i>, de la
+lune.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--La lune avait un mois lorsqu'Adam
+n'avait pas davantage, et elle n'avait pas atteint cinq
+semaines, quand Adam avait ses cent ans: l'allusion a
+été la même malgré le changement des noms.</p>
+
+<p>DULL.--Cela est ma foi vrai. La collusion tient les
+noms changés.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Dieu veuille corroborer ta capacité! je
+dis que l'allusion reste malgré les noms changés.</p>
+
+<p>DULL.--Et moi je dis que la <i>pollusion</i> est dans le
+changement de noms, car la lune n'est jamais âgée de
+plus d'un mois; et je dis en outre que c'était un petit
+chevreuil de deux ans que la princesse a tué.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre
+une épitaphe impromptu sur la mort du chevreuil? Et
+pour plaire aux ignorants, j'ai appelé le chevreuil que
+la princesse a tué un <i>pricket</i>.</p>
+
+<p>NATHANIEL.--<i>Perge</i>, mon digne monsieur Holoferne,
+<i>perge</i>; comme cela vous abrogerez toute bouffonnerie.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je m'attacherai un peu à l'allitération,
+car cela dénote de la facilité.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>La digne princesse a percé et abattu un joli daguet<a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p><br>
+
+<p>Il en est qui disent que c'est un chevreuil de trois ans,
+mais ce n'est pas un chevreuil de trois ans tant qu'il n'est
+pas blessé.</p><br>
+
+<p>Les chiens aboyèrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira
+du bois.</p><br>
+
+<p>Daguet, blessé ou chevreuil, le peuple se met à crier: si
+chevreuil est blessé, alors une L de plus fait cinquante blessures,
+ô L blessé!</p><br>
+
+<p>D'un I blessé faites-en cent en ajoutant seulement une L!</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b> Ce sonnet, rempli d'équivoques, n'a aucun sens en français:
+cependant nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le
+traduire.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL.--Rare talent!</p>
+
+<p>DULL.--Si le talent est une griffe, voyez comme il le
+déchire avec un talent.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--C'est un don que je possède; fort simple,
+ah! fort simple; un esprit fou, extravagant, plein de
+formes, de figures, d'images, d'objets, d'idées, d'appréhensions,
+de mouvements, de révolutions; et tout
+cela est engendré dans le ventricule de la mémoire,
+nourri dans le sein de la <i>pia mater</i><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, et mis au jour à la
+maturité de l'occasion; mais ce talent est bon pour ceux
+dans lesquels il est aigu, et je remercie le ciel de me
+l'avoir donné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b> <i>Pie-mère,</i> membrane du cerveau.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL.--Monsieur, j'en loue Dieu pour vous; et
+mes paroissiens pourraient en faire autant; car leurs
+garçons sont fort bien élevés par vous, et leurs filles
+profitent considérablement sous vous. Vous êtes un bon
+membre de la république.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Meherclè</i>, si leurs garçons ont des dispositions,
+ils ne manqueront pas d'instruction: et si leurs
+filles ont de la capacité, je saurai leur insinuer la science;
+mais, <i>vir sapit qui pauca loquitur</i>, voilà une âme féminine
+qui nous salue?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jacquinette avec Costard.)</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Dieu vous donne le bonjour, monsieur
+Personne<a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b> Ce dialogue est une série d'équivoques comme le sonnet.
+Elles roulent principalement sur <i>pierson</i> et <i>pierce</i>.</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Monsieur Personne, <i>quasi</i> perce-un. Qui
+est cet un qu'on veut percer?</p>
+
+<p>COSTARD.--Ma foi, monsieur le maître d'école, c'est
+celui qui ressemble le plus à un tonneau.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Percer un tonneau! belle invention pour
+une motte de terre, assez de feu pour un caillou, assez
+de perles pour un pourceau; c'est joli, c'est bien.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Mon bon monsieur le curé, faites-moi
+la grâce de me lire cette lettre; elle m'a été donnée par
+Costard, et elle m'est envoyée de la part de don Armado.
+Je vous en prie, lisez-la.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Fauste, precor, gelidâ quando pecus omne
+sub umbrâ ruminat</i>, et la suite.--Ah! digne et sublime
+Mantouan, je puis dire de toi ce que le voyageur dit de
+Venise:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Vinegia! Vinegia!</i></p>
+<p><i>Chi non te vide, ei non te pregia</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Vieux Mantouan! vieux Mantouan<a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>! qui ne t'entend
+pas, ne t'aime pas.--<i>Ut, re, sol, la, mi, fa</i>.--Avec votre
+permission, monsieur, quel est le contenu de la lettre?
+Ou plutôt, comme dit Horace, dans son... Quels sont les
+vers, mon coeur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b> Baptista Spagnolus, surnommé Mantuanus, de Mantoue, sa
+ville natale, était un poëte de la fin du XVe siècle, et si célèbre
+alors que les pédants préféraient ses églogues à l'<i>Énéide</i>.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL.--Oui, des vers, monsieur, et de fort savants.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Ah! que j'en entende une strophe, une
+stance, un vers! <i>Lege, domine</i>.</p>
+
+<p>NATHANIEL <i>lit les vers</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer?</p>
+<p>Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté,</p>
+<p>Quoique parjure à moi-même, je n'en serai pas moins fidèle à toi.</p>
+<p>Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s'inclinent devant toi comme des roseaux.</p>
+<p>L'étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux</p>
+<p>Où brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre.</p>
+<p>Si la science est le but de l'étude, te connaître suffit pour l'atteindre.</p>
+<p>Savante est la langue qui peut te bien louer.</p>
+<p>Ignorante est l'âme qui te voit sans surprise</p>
+<p>(Et c'est un éloge pour moi de savoir admirer ton mérite).</p>
+<p>Ton oeil lance l'éclair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre.</p>
+<p>Mais, quand tu n'es point en courroux, ta voix est une douce musique,</p>
+<p>Et ton regard communique une douce chaleur.</p>
+<p>Tu es céleste, ô mon amour! pardonne si je te fais injure</p>
+<p>En chantant avec une voix mortelle les louanges d'un objet céleste.</p>
+</div></div>
+
+<p>HOLOFERNE.--Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous
+ne mettez pas l'accent: laissez-moi parcourir cette chanson;
+il n'y a ici que le nombre et la mesure d'observés;
+mais pour l'élégance, la facilité et la cadence dorée de la
+poésie, <i>caret</i>. Ovide Nason, c'était là un homme! Et pourquoi
+s'appelle-t-il Nason? si ce n'est parce qu'il savait
+sentir les fleurs odorantes de l'imagination, les élans de
+l'invention. <i>Imitari</i> n'est rien; le chien imite son maître,
+le singe son gardien, et le cheval enrubanné<a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> son cavalier.
+Mais <i>damosella</i> vierge, est-ce à vous que cette épître
+est adressée?</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Oui, monsieur; de la part d'un M. Biron,
+un des seigneurs de la princesse étrangère<a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b> Nouvelle allusion au cheval de Banks.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b> Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne
+connaît pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a été remise
+par Costard, de la part d'Armado.</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je veux lancer un coup d'oeil sur l'adresse:
+«A la belle main blanche de la très-belle dame Rosaline.»
+Je veux jeter encore les yeux sur le contenu de la lettre,
+pour voir la dénomination de la partie qui écrit à la personne
+suscrite.--«Le serviteur dévoué aux ordres de
+votre seigneurie, Biron.»--Monsieur Nathaniel, ce Biron
+est un des seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le
+roi. Et il a bâti ici une lettre adressée à une dame de la
+suite de la reine étrangère, laquelle lettre, par accident
+et dans le progrès de sa route, s'est égarée.--Allons,
+trottez, courez, ma chère; remettez cet écrit dans les
+royales mains du roi; cela peut être très-important: ne
+vous arrêtez pas à faire votre compliment; je vous dispense
+de votre devoir.--Adieu.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Bon Costard, viens avec moi.--Dieu conserve
+vos jours!</p>
+
+<p>COSTARD.--Je te suis, ma fille.</p>
+
+<p class="stage1">(Costard et Jacquinette sortent.)</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Monsieur, vous avez agi là dans la crainte
+de Dieu, fort religieusement, et, comme dit un certain
+père...</p>
+
+<p>HOLOFERNE, <span class="stage2"><i>l'interrompant</i></span>.--Monsieur, ne me parlez
+point de pères, je crains les spécieuses apparences.--Mais
+pour revenir à ces vers, vous ont-ils plu, monsieur Nathaniel?</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Merveilleusement bien, quant à la plume.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je dois dîner aujourd'hui chez le père
+d'une élève à moi, où, s'il vous plaît, avant le repas, de
+gratifier la table d'un <i>benedicite</i>, je me chargerai, en
+vertu du privilège que j'ai auprès des parents de la susdite
+enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir; et là
+je prouverai que ces vers sont très-peu savants, et n'ont
+aucune teinture de poésie, d'esprit, ni d'invention; je
+vous demande votre société.</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Et je vous remercie aussi de la vôtre; car
+la société, dit l'Écriture, est le bonheur de la vie.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Et, certes, l'Ecriture dit là une chose
+très-vraie et très-juste. <span class="stage2">(<i>A Dull</i>.)</span> Monsieur, je vous invite
+aussi; vous ne me direz pas non. <i>Pauca verba</i>. Partons;
+les nobles sont à leur plaisir, et nous aussi, nous allons
+nous récréer.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du parc.</p>
+
+<p class="stage1">BIRON, <i>tenant un papier</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même.
+Ils ont tendu les toiles, et moi je m'embarrasse dans la
+poix<a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>, dans une poix qui salit. Salir! ce mot n'est pas beau.
+Allons, apaise-toi, chagrin; car on dit que le fou l'a dit; et
+je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien raisonné, esprit!--Par
+le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il tue les
+moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné
+encore en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime,
+qu'on me pende; en conscience, je ne le veux pas. Oh!
+mais son bel oeil... Par cette lumière, s'il n'y avait que
+son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses deux yeux.
+Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me
+mentir à moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et
+cela m'a appris à rimer, et à être mélancolique; et voici
+un échantillon de mes rimes et de ma mélancolie. Fort
+bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le
+lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en
+sa possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère
+encore.--Par l'univers, je m'en moquerais comme d'une
+épingle, si les trois autres partageaient ma folie.--En
+voici un avec un papier à la main! Dieu veuille lui faire
+la grâce de gémir!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b> Allusion au teint brun de Rosaline.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Il monte et se cache dans un arbre.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le roi.)</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>soupirant</i></span>.--Hélas!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher
+Cupidon. Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle
+gauche. Par ma foi, des secrets!</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>lisant des vers</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser</p>
+<p>Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose</p>
+<p>Que le premier rayon de tes yeux</p>
+<p>Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.</p>
+<p>La lune argentée brille avec moins d'éclat</p>
+<p>Au travers du sein transparent de l'onde</p>
+<p>Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes.</p>
+<p>Tu brilles dans chaque larme que je verse.</p>
+<p>Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char</p>
+<p>Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.</p>
+<p>Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,</p>
+<p>Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs.</p>
+<p>Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,</p>
+<p>Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté.</p>
+<p>O reine des reines! que tu es incomparable!</p>
+<p>La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.</p>
+</div></div>
+
+<p>Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais
+laisser tomber ce papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais
+qui vient en ce lieu? <span class="stage2">(<i>Le roi se met à l'écart. Entre
+Longueville qui se croit seul</i>.)</span> Quoi! c'est Longueville! et
+lisant! Écoute bien, mon oreille.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Allons, voici un autre fou qui paraît
+sur la scène et qui te ressemble!</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Bon, il s'avance comme un parjure
+portant son écriteau devant lui<a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b> La punition du parjure était de porter un écriteau qui annonçait
+son crime.</blockquote>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse
+société de honte!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Un ivrogne aime un ivrogne comme
+lui.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Suis-je le premier qui me suis
+ainsi parjuré?</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je pourrais, moi, servir à te consoler;
+sans compter les deux parjures que je connais, tu complètes
+le triumvirat: tu es la corne du chapeau de la
+société, la figure de la potence d'amour à laquelle est
+pendue l'innocence.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants
+ne manquent de force pour t'émouvoir, ô aimable Marie,
+souveraine de mes tendres voeux! Je veux déchirer ces
+rimes et lui écrire en prose.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui
+gardent le haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure
+pas son costume<a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b> Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.</blockquote>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lit un sonnet.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux,</p>
+<p>Contre laquelle l'univers n'a point de réplique,</p>
+<p>Qui a conduit mon coeur à ce parjure?</p>
+<p>Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni.</p><br>
+
+<p>Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai</p>
+<p>Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure.</p>
+<p>Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une beauté céleste.</p>
+<p>La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.</p><br>
+
+<p>Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur.</p>
+<p>C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,</p>
+<p>Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.</p><br>
+
+<p>Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute.</p>
+<p>Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage</p>
+<p>Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!</p>
+</div></div>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine
+du foie<a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>; cela vous fait d'une chair mortelle une divinité,
+une déesse d'une jeune oie. Pure, pure idolâtrie!
+Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous sommes
+bien loin du droit chemin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b> Le foie était regardé comme le siège de l'amour.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Dumaine arrive avec un papier.)</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà
+quelqu'un.--Doucement!</p>
+
+<p>(Il s'éloigne à l'écart.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu
+d'enfant.--Je suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe,
+d'où mon oeil attentif plonge sur les malheureux insensés
+et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au moulin. O
+ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la
+métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.</p>
+
+<p>DUMAINE.--O divine Catherine!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--O profane misérable!</p>
+
+<p>DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner
+des yeux mortels!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est
+pas un corps mortel, et je te donne là un démenti net.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur
+de l'ambre même.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur
+d'ambre.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans
+un état de grossesse.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Aussi belle que le jour.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Oui, que certains jours où le soleil ne
+brille pas.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!</p>
+
+<p>LONGUEVILLE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Et les miens aussi!</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Et moi, les miens, par le ciel!</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce
+pas là un bon mot?</p>
+
+<p>DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une
+fièvre qui règne dans mon sang et qui me force à me
+souvenir d'elle.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Comme une fièvre dans votre sang!
+Eh bien, alors une incision la ferait<a href="#footnote53"><sup>53</sup></a> couler dans la
+palette.--O charmante méprise!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b> C'était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer
+au bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou
+d'écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe
+d'amour.</blockquote>
+
+<p>DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Je vais voir encore comment l'amour
+diversifie les productions de l'esprit.</p>
+
+<p>DUMAINE <span class="stage2"><i>lit sa pièce de vers</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Un jour de mai. Malheureux jour!</p>
+<p>L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois,</p>
+<p>Vit une fleur des plus belles</p>
+<p>Se jouant dans le vague de l'air;</p>
+<p>Il vit le zéphyr folâtre</p>
+<p>S'ouvrir un passage</p>
+<p>A travers ses feuilles veloutées;</p>
+<p>L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien.</p>
+<p>Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;</p>
+<p>Que ne puis-je triompher avec toi!</p>
+<p>Mais, hélas! rose, ma main a juré</p>
+<p>De ne jamais te cueillir de ton épine:</p>
+<p>Serment, hélas! peu propre à la jeunesse:</p>
+<p>La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux.</p>
+<p>Ah! ne me reproche pas mon crime:</p>
+<p>Si pour toi je suis devenu parjure.</p>
+<p>Jupiter même, en te voyant, jurerait</p>
+<p>Que Juno est une noire Éthiopienne;</p>
+<p>Il nierait être Jupiter,</p>
+<p>Et se ferait mortel pour l'amour de toi!</p>
+</div></div>
+
+<p>Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore
+plus simples qui lui exprimeront les peines et les
+privations de mon sincère amour. Oh! que je voudrais
+que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants aussi!
+Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de
+la honte du parjure; la folie devient innocente quand
+tous sont en délire.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE, <span class="stage2"><i>se montrant tout à coup</i></span>.--Dumaine, ton
+amour n'est pas charitable, de souhaiter des compagnons
+d'infortune en amour.--Vous pouvez changer de couleur
+et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût entendu
+tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>sortant à son tour et abordant brusquement Longueville</i></span>.--Allons,
+l'ami, vous rougissez: vous êtes dans
+le même cas que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux
+fois plus coupable: vous n'aimez pas Marie, non? Longueville
+n'a jamais composé de sonnet pour elle? jamais
+il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux,
+pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé
+des ombres de ce buisson et je vous observais tous deux,
+et j'ai rougi pour tous deux. J'ai entendu vos coupables
+rimes, observé votre contenance, vu les brûlants soupirs
+qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les symptômes
+de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô
+Jupiter!» criait l'autre: «sa chevelure est brillante
+comme l'or;» l'autre: «ses yeux brillants comme le
+cristal.» <span class="stage2">(<i>A Longueville</i>.)</span> Vous, vous voulez violer votre
+foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. <span class="stage2">(<i>A
+Dumaine</i>.)</span> Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses
+serments pour l'amour de ma belle.»--Que dira Biron,
+lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez violé une
+parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme
+il vous méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens!
+comme il triomphera! comme il sautera de joie!
+comme il rira aux éclats! Pour tous les trésors que j'ai
+jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher
+autant.</p>
+
+<p>BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. <span class="stage2">(<i>Il descend
+de l'arbre</i>.)</span> Ah! mon cher souverain, je vous prie,
+daignez me pardonner... Coeur généreux, vous sied-il
+bien de reprocher à ces malheureux reptiles d'aimer,
+vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils
+pas l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse
+qui se peint dans vos larmes? Vous ne voudriez pas vous
+parjurer: c'est une chose odieuse; allons, il n'y a que
+des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne rougissez-vous
+pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de
+vous voir ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville,
+vous avez vu une paille dans l'oeil de Dumaine; le
+roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; mais moi, je
+découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à
+quelle scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de
+soupirs, de gémissements, de douleur, de désespoir j'ai
+été le témoin! Avec quelle patience je me suis tenu assis
+et coi, pour voir un roi métamorphosé en moucheron!
+pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le
+sage Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer
+au jeu d'épingle avec les enfants, et le cynique Timon
+rire de vains hochets!--Où gît ta douleur? dis-le-moi,
+mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est
+la peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au
+coeur, n'est-ce pas? Holà! qu'on apporte un cordial,
+vite!</p>
+
+<p>LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume:
+sommes-nous donc ainsi trahis et exposés à tes regards!</p>
+
+<p>BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est
+moi qui le suis par vous; moi qui reste honnête à moi,
+qui regarde comme un crime de violer le voeu dont je
+suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la société
+d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare
+inconstance! Quand me verrez-vous rien écrire en rimes
+ou pousser des soupirs pour une femme? ou dépenser
+une seule minute de mon temps à polir mes plumes?
+Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un
+pied, un visage, un oeil, une démarche, une contenance,
+un sourcil, une gorge, une ceinture, une jambe?...</p>
+
+<p class="stage1">(Biron va sortir.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un
+honnête homme, ou un voleur, qui s'enfuit avec cette
+précipitation?</p>
+
+<p>BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi
+partir.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jacquinette et Costard.)</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!</p>
+
+<p>LE ROI.--Quel présent as-tu là?</p>
+
+<p>COSTARD.--Une certaine trahison.</p>
+
+<p>LE ROI.--Que fait la trahison ici?</p>
+
+<p>COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et
+toi, allez tous deux en paix ensemble.</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette
+lettre, notre curé a des soupçons sur elle, il a dit que
+c'était une trahison.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>la donnant à Biron</i></span>.--Biron, lisez-la.--<span class="stage2">(<i>A Jacquinette</i>.)</span>
+D'où tiens-tu cette lettre?</p>
+
+<p>JACQUINETTE.--De Costard.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à Costard</i></span>.--Où l'as-tu prise?</p>
+
+<p>COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous?
+Pourquoi la déchirez-vous?</p>
+
+<p>BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle:
+n'en concevez aucune inquiétude.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la
+voir.</p>
+
+<p>DUMAINE, <span class="stage2"><i>la considérant</i></span>.--Eh! c'est l'écriture de Biron,
+et voilà son nom au bas.</p>
+
+<p class="stage1">(Il ramasse les morceaux.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à Costard</i></span>.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour
+me déshonorer.--Je suis coupable, mon souverain, coupable;
+je le confesse, je l'avoue.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et de quoi?</p>
+
+<p>BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un
+quatrième fou, comme moi, pour compléter le plat. Lui,
+et lui, et vous, mon souverain, et moi, sommes des filous
+en amour, et nous méritons la mort. <span class="stage2">(<i>Montrant Costard et
+Jacquinette</i>.)</span> Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et
+je vous en dirai davantage.</p>
+
+<p>DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux
+s'en iront-ils?</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.</p>
+
+<p>COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent,
+et que les traîtres restent.</p>
+
+<p class="stage1">(Costard et Jacquinette s'en vont.)</p>
+
+<p>BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux,
+embrassons-nous: nous sommes aussi fidèles à nos serments
+que le peuvent être la chair et le sang. La mer
+aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours
+sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira
+jamais à un conseil suranné. Nous ne pouvons nous
+écarter du but pour lequel nous sommes nés. Ainsi, nous
+sommes contraints de toutes manières d'être parjures.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée
+contiennent-ils quelques rimes de ta composition?</p>
+
+<p>BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui
+peut voir la céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa
+tête vassale, comme le grossier et sauvage Indien se
+prosterne à la première ouverture des portes brillantes
+de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas humilier
+son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux,
+fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son
+céleste front sans être aveuglé de sa majesté?</p>
+
+<p>LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup
+emparée de toi? Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne,
+est une lune gracieuse; ta Rosaline n'est qu'une étoile
+de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à peine.</p>
+
+<p>BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne
+suis pas Biron. Que le ciel voulût, pour mon amour,
+changer le jour en nuit! Les plus belles couleurs de
+tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de
+cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne
+manque de tout ce que peut chercher le désir. Prêtez-moi
+la trompette à mille voix. Non, loin de moi, rhétorique
+fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les denrées
+communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle,
+elle surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit.
+Un ermite flétri, usé par cent hivers, pourrait, en se mirant
+dans son bel oeil, en secouer cinquante. La vue de
+sa beauté rend à la vieillesse un coloris qui la rajeunit,
+et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh!
+c'est le soleil qui fait briller tous les objets!</p>
+
+<p>LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène.</p>
+
+<p>BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une
+femme faite de ce bois serait le bonheur suprême. Qui
+peut ici me faire prêter serment: où y a-t-il un livre,
+afin que je jure que la beauté est imparfaite, si elle
+n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est
+point de beau visage, s'il n'est noir comme le sien.</p>
+
+<p>LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole
+de l'enfer, la couleur des prisons et du front de la nuit;
+la beauté suprême est seule digne du ciel.</p>
+
+<p>BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement,
+prennent la forme des anges de lumière. Si les sourcils
+de ma belle sont tendus du noir, c'est de douleur de ce
+qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée séduisent
+les amants par une fausse apparence. Rosaline est née
+pour ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles
+sont maintenant prises pour un fard artificiel: aussi le
+rouge, pour éviter l'affront de cette méprise, se peint en
+noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.</p>
+
+<p>DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les
+ramoneurs sont noirs.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers
+passent pour beaux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable
+teint.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin
+de flambeaux, car les ténèbres sont lumière.</p>
+
+<p>BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la
+pluie, de crainte de voir leurs couleurs lavées s'effacer
+de leurs joues.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les
+siennes; car, à vous parler franchement, je trouverai un
+plus beau visage que le sien qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au
+jour du jugement.</p>
+
+<p>LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur
+qu'elle ce jour-là.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de
+cas d'une drogue aussi vile.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE, <span class="stage2"><i>montrant son pied</i></span>.--Tiens, voilà ta belle;
+vois mon soulier et son visage.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux
+comme les siens, ses pieds seraient encore trop délicats
+pour fouler un tel pavé.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait
+bien des mensonges à la face du ciel.</p>
+
+<p>LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous
+pas tous amoureux?</p>
+
+<p>BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et
+toi, cher Biron, prouve-nous à présent que notre amour
+est légitime, et que notre foi n'est pas violée.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse
+et flatte un peu notre faiblesse.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise
+à poursuivre; quelques ruses, quelques chicanes
+pour duper le diable.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut.
+Allons, aux armes, soldats de l'amour! Considérez ce
+que vous avez juré d'abord: de jeûner, d'étudier et de ne
+voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire de
+la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs
+sont trop jeunes, et l'abstinence engendre des maladies.
+Et lorsque vous avez fait voeu d'étudier, chers seigneurs,
+chacun de vous a fait un parjure à son propre livre;
+pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et
+quand est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez
+trouvé le fondement de l'excellence de l'étude, sans la
+beauté du visage d'une femme? C'est des yeux des femmes
+que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le texte,
+le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée.
+Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits
+de la vie dans les artères<a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, comme le mouvement et une
+action longtemps continués fatiguent les nerfs et la vigueur
+du voyageur. En jurant de ne point regarder le
+visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à
+l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe
+de votre voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur
+qui enseigne une beauté comparable à l'oeil d'une
+femme? La science n'est qu'un accessoire à notre individu,
+et partout où nous sommes, notre science y est
+aussi; or, quand nous nous contemplons nous-mêmes
+dans les yeux d'une femme, n'y voyons-nous pas aussi
+notre science? Nous avons fait voeu d'étudier, chers
+seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à
+nos livres. Car, quand est-ce que vous, mon souverain,
+ou vous, ou vous, avez, dans une pesante contemplation,
+découvert jamais autant de feu poétique, que vous en
+ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse?
+Les autres arts indolents restent emprisonnés et
+oisifs dans le cerveau, et ne produisent que des savants
+stériles en pratique, qui montrent rarement quelque
+moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié
+d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné
+dans l'enceinte du cerveau: porté par le mouvement de
+tous les éléments, il court aussi vite que la pensée dans
+toutes les puissances de l'homme, et donne à chaque
+faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs
+fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse
+à l'organe de l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir
+l'oeil d'un aigle; l'oreille d'un amant saisit jusqu'au plus
+faible son, là où l'oreille soupçonneuse du voleur n'entend
+rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le
+sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le
+dieu Bacchus lui-même n'a qu'un palais grossier au prix
+du goût délicat de l'Amour. L'Amour n'est-il pas un Hercule
+en valeur, qui grimpe toujours sur les arbres des
+Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi
+musical que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses
+cheveux d'or? Et lorsque l'Amour parle, tous les dieux
+de l'Olympe s'assoupissent aux doux accents de sa voix.
+Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire, qu'il
+ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors
+ses vers charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient
+entrer la douceur dans le coeur des tyrans. Voilà
+la science que je puise dans les yeux des femmes. Elles
+étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont les
+livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent
+et nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme
+n'excellera en rien. Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir
+violé la foi que vous deviez aux femmes, ou vous serez
+des insensés en tenant votre serment. Au nom de la
+Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de
+l'Amour, mot qui les aime tous, ou au nom des hommes,
+les auteurs des femmes, ou au nom des femmes, par lesquelles
+nous sommes hommes, perdons une bonne fois
+nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien
+nous nous perdons nous-mêmes pour conserver nos serments.
+C'est religion de se parjurer ainsi; car la charité
+elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer l'Amour
+de la charité?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b> Dans l'ancienne médecine, on attribuait aux artères les fonctions
+données aujourd'hui aux nerfs.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et
+en plaine, soldats!</p>
+
+<p>BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles;
+allons, chaude mêlée, renversons-les; mais prenez garde
+avant tout, dans ce choc, de rencontrer un soleil, grâce
+à elles<a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b> <i>A sun, a son</i>, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.</blockquote>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de
+côté les gloses. Prendrons-nous le parti de faire notre
+cour à ces filles de France?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi,
+méditons quelque divertissement pour les amuser dans
+leurs tentes.</p>
+
+<p>BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici,
+et qu'ensuite, sous les lambris du palais, chaque homme
+saisisse la main de sa belle maîtresse; dans l'après-dînée,
+nous les égayerons par quelque passe-temps nouveau, tel
+que la brièveté du temps pourra permettre de le former;
+car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs précèdent
+les pas du bel Amour et jonchent son chemin de
+fleurs.</p>
+
+<p>LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de
+temps, ni aucune des occasions que nous pourrons employer
+à propos.</p>
+
+<p>BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on
+ne recueille pas de blé, et toujours la justice tient sa
+balance égale. Des filles volages pourraient devenir le
+fléau d'hommes parjures; si cela arrive, notre cuivre
+n'achètera pas de métal plus précieux.</p>
+
+<p>
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Autre partie du parc.</p>
+
+<p class="stage1">HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.</p>
+<br>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Satis quod sufficit</i>.</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos
+arguments à dîner ont été piquants et sentencieux, plaisants
+sans bouffonnerie, ingénieux sans affectation, animés
+sans impudence, savants sans entêtement et neufs
+sans hérésie. J'ai conversé un <i>quondam</i> jour avec un
+homme de la suite du roi, qui est intitulé, nommé, ou
+appelé don Adriano d'Armado.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Novi hominem tanquam te</i>. Son humeur
+est hautaine, sa conversation est tranchante, sa langue
+est impure, son oeil ambitieux, sa démarche superbe, et
+tout son maintien est vain, ridicule et plein d'emphase
+thrasonicale<a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Il est trop tiré à quatre épingles, trop élégant,
+trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop
+pérégrinal, pourrais-je dire encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b> Comme le Thrason de Térence.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL, <span class="stage2"><i>tirant ses tablettes pour écrire</i></span>.--Épithète singulière
+et choisie!</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosité est plus beau et plus
+brillant que la chaîne de ses raisonnements. J'abhorre
+ces gens fantasques et fanatiques, ces puristes insociables
+et pleins d'affectation, qui mettent l'orthographe à
+la torture, qui prononcent <i>doute</i>, lorsqu'il faut dire
+doubte; <i>dette</i>, lorsqu'on doit prononcer debte, <i>d, e, b, t, e</i>,
+et non pas <i>d, e, t</i>: ils vous appellent un cerf, <i>cer</i>, un
+boeuf, <i>beu</i>. Froid, <i>vocatur fret</i><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>, paon, en abrége, est <i>pan</i>.
+Cela est <i>abhominable</i> (il dirait, lui, <i>abominable</i>), cela
+m'insinue la folie. <i>Ne intelligis, domine</i>, il y a de quoi
+rendre frénétique, lunatique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b> Il a fallu en beaucoup d'endroits de cette scène chercher des
+équivalents.</blockquote>
+
+<p>NATHANIEL.--<i>Laus Deo, bonè; intelligo</i>.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Bone</i>?--<i>bone</i> pour <i>benè</i>, c'est donner un
+soufflet à Priscus; mais, fort bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Armado, Moth et Costard.)</p>
+
+<p>NATHANIEL.--<i>Videsne, quis venit</i>?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Video et gaudeo</i>.</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>grasseyant</i></span>.--<i>Dole</i>.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Quare dole</i>, et non pas drôle?</p>
+
+<p>ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Voilà un salut des plus militaires, monsieur!</p>
+
+<p>MOTH, <span class="stage2"><i>à part, à Costard</i></span>.--Ils se sont trouvés à un grand
+festin de langues et ils en ont volé des bribes.</p>
+
+<p>COSTARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts
+de mots! Je m'étonne que ton maître ne t'ait pas pris et
+avalé pour un mot. Car tu n'es pas aussi long que <i>honorificabilitudinitatibus</i><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>,
+tu es plus facile à avaler qu'une
+mèche dans un verre de vin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b> Ce mot est cité comme le plus long connu.</blockquote>
+
+<p>MOTH.--Paix! le tonnerre gronde.</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>à Holoferne</i></span>.--Monsieur, n'êtes-vous pas lettré?</p>
+
+<p>MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'<i>Abc</i>; et
+ce que c'est qu'un <i>a, b</i>, qu'on appelle à rebours avec
+une corne sur la tête.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Ba, pueritia</i>, avec l'addition d'une corne.</p>
+
+<p>MOTH.--<i>Ba</i>, impertinent bélier, avec une corne.--Vous
+entendez sa science?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Quis, quis</i>, toi, consonne.</p>
+
+<p>MOTH.--La troisième des cinq voyelles, si c'est vous
+qui les répétez; et la cinquième, si c'est moi.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je vais les répéter: <i>a, e, i</i>.</p>
+
+<p>MOTH.--Le bélier; les deux autres terminent la chose:
+<i>o, u, y</i>.</p>
+
+<p>ARMADO.--Par les flots salés de la Méditerranée, un joli
+échantillon: une vive botte d'esprit! une, deux, vite
+comme le vent, et portée au corps. Cela réjouit mon
+intellect. Du véritable esprit!</p>
+
+<p>MOTH.--Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d'esprit.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la
+figure?</p>
+
+<p>MOTH.--Des cornes.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter
+ton sabot.</p>
+
+<p>MOTH.--Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je
+fouetterai votre ignominie tout alentour, <i>circum circa</i>.
+Une toupie de corne de cocu!</p>
+
+<p>ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te
+le donnerais pour t'acheter du pain d'épice; tiens, voilà
+la rémunération même que j'ai reçue de ton maître,
+bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de sagacité.
+Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon
+bâtard, que tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as
+de l'esprit jusqu'à <i>dunghill</i><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, jusqu'au bout des doigts,
+comme on dit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b> <i>Dunghill</i>, fumier, au lieu de <i>usque ad unguem</i>.</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Oh! je sens là du faux latin; <i>dunghill</i>,
+pour <i>unguem</i>.</p>
+
+<p>ARMADO.--Homme lettré, <i>præambula</i>: nous nous séparerons
+des barbares. N'élevez-vous pas la jeunesse à
+l'école privilégiée qui est sur le sommet de la montagne?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline.</p>
+
+<p>ARMADO.--A votre choix; pour la montagne.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Oui, sans question.</p>
+
+<p>ARMADO.--Monsieur, c'est le très-gracieux plaisir et
+penchant du roi de congratuler la princesse dans sa tente
+vers la partie postérieure du jour, que le grossier vulgaire
+appelle l'après-midi.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--La partie postérieure du jour, mon très-illustre
+monsieur, est une épithète très-propre et très-analogue
+à l'après-dînée. Ce mot est bien rencontré, bien
+choisi, gracieux et juste, je vous l'assure, monsieur, je
+vous l'assure.</p>
+
+<p>ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme,
+et mon intime, je puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant
+à ce qu'il y a entre nous, passons là-dessus. Je
+vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme de
+cour.--Je vous en prie, meublez votre tête.--Et parmi
+bien d'autres discours importuns et très-sérieux...--Et
+d'une grande importance aussi, vraiment.--Mais laissons
+cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon plaisir de
+Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer quelquefois
+sur mon humble épaule; et, de son doigt royal,
+comme cela, de caresser l'excrément de ma valeur<a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>,
+mes moustaches; mais, mon cher coeur, laissons cela.
+Par l'univers! je ne vous débite pas des fables; il plaît à
+Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à
+Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde;
+mais passons là-dessus.--Le résultat en est que... mais,
+mon cher coeur, j'implore le secret;--que le roi veut
+me présenter à la princesse, mon cher poulet, avec
+quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène
+divertissante; une farce gaie, ou un feu d'artifice. En
+conséquence, apprenant que le curé, et vous-même, mon
+cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces soudains
+éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné
+connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b> Dans le <i>marchand de Venise</i>, Shakspeare appelle la barbe
+l'excrément de la valeur.</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut représenter devant
+elle les neuf héros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport
+à quelque divertissement ou passe-temps, quelque
+spectacle dans la partie postérieure de ce jour, pour être
+exécuté par notre assistance... à l'ordre du roi, et de ce
+très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme...
+devant la princesse: je dis que rien ne convient tant que
+de représenter les neuf héros.</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Où trouverez-vous assez de grands hommes
+pour les représenter?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Josué, vous-même; moi-même, ou ce
+galant gentilhomme, Judas Machabée; ce berger, en ce
+qui concerne ses larges membres et ses forts muscles,
+surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule.</p>
+
+<p>MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu
+mesquin de ce page n'a pas assez de quantité pour
+représenter seulement le pouce de ce héros: il n'est pas
+aussi gros que le bout de sa massue.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il représentera Hercule
+dans sa minorité: son entrée et sa sortie seront
+l'étranglement d'un serpent; et j'aurai une apologie
+pour cela.</p>
+
+<p>MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire
+siffle, vous pourrez crier: «A merveille, Hercule!
+en ce moment tu écrases le serpent;» c'est là le
+moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de gens
+aient le don de le faire.</p>
+
+<p>ARMADO.--Et les autres héros?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--J'en représenterai trois à moi seul.</p>
+
+<p>MOTH.--Trois fois héroïque personnage!</p>
+
+<p>ARMADO.--Vous dirai-je une chose?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Nous écoutons.</p>
+
+<p>ARMADO.--Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime.
+Je vous conjure, suivez.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--<i>Via </i><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un
+mot pendant tout ce temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b> <i>Via!</i> courage.</blockquote>
+
+<p>DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons.</p>
+
+<p>DULL.--J'en représenterai un dans une danse, ou à peu
+près. Ou je battrai sur le tambourin pour ces dignes
+personnages et leur ferai danser une ronde.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Tu es bien nommé<a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, honnête Dull; à
+notre pièce; partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b> <i>Most dull</i>. Il joue sur le nom de Dull.</blockquote>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Devant la tente de la princesse.</p>
+
+<p class="stage1">LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE
+et MARIE.</p>
+<br>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches
+avant notre départ de ces lieux, si les cadeaux pleuvent
+ainsi sur nous. Une dame toute incrustée en diamants!
+Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant
+d'amour en rimes qu'on en peut entasser dans une feuille
+de papier, écrite des deux côtés et sur la marge, et partout,
+qu'il lui a plu de sceller avec le nom de Cupidon
+sur le cachet.</p>
+
+<p>ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir<a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> sa
+divinité; car il y a cinq mille ans qu'il est enfant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b> Équivoque sur <i>wax</i>, cire et grandir.</blockquote>
+
+<p>CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre
+soeur.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre;
+et elle en est morte: si elle eût été légère comme
+vous, d'une humeur si joviale, si alerte et si remuante,
+elle aurait pu se voir grand'mère avant de mourir; et
+vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit
+longtemps.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot
+léger, souris?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour
+vous deviner.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez
+avec colère<a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b> Équivoque sur <i>snuff</i>, mouchure de chandelle et accès de colère.</blockquote>
+
+<p>ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous
+faites dans les ténèbres.</p>
+
+<p>CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une
+fille légère.</p>
+
+<p>ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et
+voilà en quoi je suis légère.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Vous ne me pesez pas<a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>; c'est-à-dire
+que vous ne vous souciez pas de moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b> <i>To weigh</i>, peser et faire cas de.</blockquote>
+
+<p>ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable,
+il n'y a plus de soin à avoir.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit
+bien employé, Rosaline. Vous avez aussi reçu un
+présent: qui vous l'a envoyé? et qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon
+visage était aussi beau que le vôtre, j'aurais les mêmes
+faveurs. En voici la preuve. Oui, j'ai des vers aussi, grâce
+à Biron. La quantité des syllabes en est juste; et si le
+contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de la
+terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a
+tracé mon portrait dans sa lettre.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans
+l'éloge. Belle comme l'encre! bonne conclusion.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un
+manuscrit.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne
+meure pas votre débitrice, ma majuscule rouge, ma
+lettre d'or! Plût à Dieu que votre visage ne fût pas si
+rempli d'os<a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b> De boutons.</blockquote>
+
+<p>CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de
+cette saillie! et au diable toutes les méchantes femmes!</p>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>à Catherine</i></span>.--Et vous, quel est le cadeau
+que vous a envoyé Dumaine?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Ce gant, madame.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé
+deux?</p>
+
+<p>CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché,
+quelques milliers de vers d'un fidèle amant; une monstrueuse
+traduction d'hypocrisie, une vile compilation,
+une niaiserie profonde.</p>
+
+<p>MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à
+moi par Longueville. La lettre est trop longue au moins
+d'un demi-mille.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous
+pas, dans le fond de votre coeur, que le collier
+fût plus long et la lettre plus courte?</p>
+
+<p>MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent
+jamais se séparer.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de
+nous moquer ainsi de nos amoureux!</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter
+ainsi nos moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la
+torture avant que je quitte cette cour. Que je voudrais
+l'avoir à mes gages seulement une semaine! Comme je
+le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion
+favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit
+en rimes sans récompense; employer ses services à
+mon gré, et même être fier d'être le jouet de mes railleries!...
+Je voudrais gouverner aussi despotiquement
+toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés,
+quand une fois ils le sont, que ces beaux esprits
+changés en fous: la folie, éclose dans le sein de la
+sagesse, s'arme de toute son autorité et du secours de la
+science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer
+ses écarts.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme
+jamais autant que celui de la gravité révoltée en faveur
+de l'amour.</p>
+
+<p>MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie
+qu'elle a dans les sages; lorsque l'esprit radote, toute
+leur intelligence ne leur sert qu'à paraître encore plus
+simples.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Boyet.)</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.</p>
+
+<p>BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?</p>
+
+<p>BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. <span class="stage2"><i>(A
+ses femmes</i>.)</span> Et vous, belles, aux armes, aux armes! Des
+batteries sont dressées contre votre paix. L'Amour
+s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être
+surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits:
+disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le
+coeur vous manque, cachez vos têtes comme des lâches,
+et fuyez vite.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon.
+Qui sont donc ces ennemis qui viennent faire
+assaut de propos contre nous? Parlez, espion, parlez.</p>
+
+<p>BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais
+fermer mes yeux une demi-heure, lorsque tout à
+coup, pour troubler le repos que je voulais prendre, je
+vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses compagnons;
+je me glisse prudemment dans le buisson voisin,
+d'où j'ai entendu tout ce que vous allez entendre: dans
+un moment, ils seront ici déguisés: leur héraut est un
+joli petit fripon de page, qui a bien appris par coeur son
+ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses gestes, sur
+son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit
+être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort,
+lui disaient-ils, que la majesté de la princesse ne le déconcertât;
+car, lui disait le roi: «C'est un ange que tu
+vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais parle avec
+hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas
+méchant, j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A
+cette repartie, tous ont éclaté de rire, et lui ont frappé
+sur l'épaule, inspirant, par leurs éloges, plus de hardiesse
+au petit audacieux. L'un se frottait le coude, comme ça,
+souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait
+fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le
+pouce, criait: «Courage, nous en viendrons à bout,
+«arrive que pourra.» Un troisième cabriolait et criait:
+«Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur son
+talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous
+l'un après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si
+immodérés, que dans cet accès de rire, les larmes
+sérieuses sont venues réprimer leur folie.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent
+nous rendre visite?</p>
+
+<p>BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés
+comme des Moscovites, ou des Russes<a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>: suivant
+ma conjecture, leur projet est de vous adresser des compliments,
+de vous faire la cour, et de danser avec vous;
+et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse,
+qu'il reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents
+qu'ils vous ont envoyés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b> Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette
+mascarade était piquante comme le serait aujourd'hui celle qui
+nous mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement
+découvert.</blockquote>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants
+auront leur paquet. Il faut, mesdames, nous masquer
+toutes; et pas un d'eux n'aura la faveur, en dépit de ses
+prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez, Rosaline,
+vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé,
+vous fera la cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci,
+ma chère, et donnez-moi le vôtre; et Biron me
+prendra pour Rosaline.--Changez toutes vos rubans et
+vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par
+ces échanges, feront leur cour de travers, et prendront
+l'une pour l'autre.</p>
+
+<p>ROSALINE, <span class="stage2"><i>à Catherine</i></span>.--Allons, changeons: portez vos
+cadeaux de manière à les faire voir.</p>
+
+<p>CATHERINE, <span class="stage2"><i>à la princesse</i></span>.--Mais quel est votre but
+dans cet échange?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce
+qu'ils en font n'est qu'un badinage pour s'amuser,
+tromper le trompeur est tout mon but. Ils révéleront
+leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils croiront
+leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que
+nous aurons de les revoir à visage découvert, pour leur
+parler et les complimenter, ils seront l'objet de nos railleries.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons
+le pied, et ne rendrons aucun compliment;--pas
+un mot de remerciement à leurs discours étudiés:
+et détournons le visage, tandis qu'ils nous parleront.</p>
+
+<p>BOYET.--Oh! le dédain tuera le courage de l'orateur,
+et lui fera oublier tout son rôle.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--C'est bien là ce que je veux: et je suis
+sûre que le reste du compliment ne pourra jamais paraître
+au jour, si l'orateur est une fois hors de contenance.
+Il n'est rien de plus divertissant que de dérouter
+un badinage par un autre: faisons-nous un amusement
+de leur projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent
+prendre leur revanche. Ainsi le rire sera pour nous
+seules, et nous nous divertirons du tour qu'ils voulaient
+nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s'en
+retourneront avec leur honte.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des trompettes.)</p>
+
+<p>BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voilà les
+masques qui viennent.</p>
+
+<p class="stage1">(La princesse et ses femmes se masquent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés
+et vêtus à la moscovite, Moth les précède accompagné de
+musiciens, etc.)</p>
+
+<p>MOTH.--«Hommage et salut, beautés les plus belles
+de la terre.»</p>
+
+<p>BOYET.--Belles, comme peut l'être un masque de taffetas.</p>
+
+<p>MOTH.--«Céleste élite des plus belles dames...» (les
+dames lui tournent le dos) «qui aient jamais tourné
+leur dos aux regards des mortels.»</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>le reprenant</i></span>.--Leurs yeux, petit misérable, leurs
+yeux.</p>
+
+<p>MOTH.--«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les
+regards des mortels.--Par, par....</p>
+
+<p>BOYET.--Oh! te voilà déconcerté.</p>
+
+<p>MOTH.--«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits,
+de ne pas nous regarder.</p>
+
+<p>BIRON.--«De nous regarder une fois, étourdi.</p>
+
+<p>MOTH.--«De nous regarder une seule fois avec vos yeux
+brillants comme le soleil.... Avec vos yeux brillants
+comme le soleil.»</p>
+
+<p>BOYET.--Elles ne répondront pas à cette épithète: tu
+ferais mieux de dire: «des yeux brillants comme des
+yeux de filles.»</p>
+
+<p>MOTH, <span class="stage2"><i>troublé</i></span>.--Elles ne m'écoutent pas, et cela me
+trouble.</p>
+
+<p>BIRON.--Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit
+malheureux.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Que nous veulent ces étrangers? Boyet,
+sachez leurs intentions. S'ils parlent notre langue, nous
+désirons que quelque homme sensé nous instruise de
+leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>BOYET.--Que demandez-vous de la princesse?</p>
+
+<p>BIRON.--Rien que la paix et une galante visite.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils?</p>
+
+<p>BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur
+de se retirer.</p>
+
+<p>BOYET, <span class="stage2"><i>à Biron</i></span>.--Elle dit que vous avez tout cela, et
+que vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesuré bien des
+milles, pour danser un menuet avec elle sur ce gazon.</p>
+
+<p>BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesuré bien des milles
+pour danser un menuet avec vous sur ce gazon.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien
+il y a de pouces dans un mille; s'il est vrai qu'ils
+aient mesuré bien des milles, ils nous diront aisément
+la mesure d'un mille.</p>
+
+<p>BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesuré des milles,
+et plusieurs, la princesse vous charge de lui dire combien
+il faut de pouces pour compléter un mille.</p>
+
+<p>BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas
+ennuyés.</p>
+
+<p>BOYET.--Elle a entendu elle-même votre réponse.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre
+des milles ennuyeux que vous avez parcourus,
+compte-t-on dans l'espace d'un mille?</p>
+
+<p>BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons
+pour vous.--Notre zèle est si grand, si inépuisable, que
+nous pouvons toujours prendre cette peine sans les
+compter. Daignez nous montrer le soleil de vos traits,
+afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voilée de
+nuages.</p>
+
+<p>LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux
+qui vous cachent. Daignez, brillante lune, et vous, belles
+étoiles de sa cour, écarter ces nuages et laisser tomber
+vos rayons sur nos yeux humides.</p>
+
+<p>ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque
+chose de plus intéressant; ce que vous venez de demander
+n'est qu'un clair de lune dans l'eau.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un
+tour de danse; vous m'ordonnez de vous faire une demande,
+celle-là n'a rien d'étrange.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut
+faire ce tour promptement.--Non, pas encore. Point de
+danse.--Je change comme la lune.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous
+changé sitôt?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein;
+mais à présent sa phase est changée.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi
+je suis l'homme de la lune. La musique joue, accordez-nous
+quelques mouvements pour la suivre.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Nos oreilles la suivent.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en
+même temps.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Puisque vous êtes des étrangers, et qu'un
+hasard vous a conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses;
+prenez nos mains.--Nous ne voulons pas
+danser.</p>
+
+<p>LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voilà
+ma révérence, mes beaux galants; et là finit le
+menuet.</p>
+
+<p>LE ROI.--De grâce, un peu plus de cette mesure encore;
+ne soyez pas si réservées.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage
+pour le prix.</p>
+
+<p>LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mêmes; à
+quel prix peut-on acheter votre compagnie?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cela ne peut pas être.</p>
+
+<p>ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter;
+ainsi, adieu. Un double adieu à votre masque, et
+une moitié d'adieu pour vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du
+moins la grâce d'un plus long entretien.</p>
+
+<p>ROSALINE.--En secret donc?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je n'en serai que plus enchanté.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se parlent à part.)</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à la princesse</i></span>.--Belle maîtresse à la main d'albâtre,
+un mot de douceur avec vous.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voilà trois mots.</p>
+
+<p>BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande;
+hydromel, moût de bière et malvoisie; dé bien jeté!
+voilà une demi-douzaine de douceurs.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Septième douceur, adieu. Puisque vous
+avez le secret de piper les dés, je ne veux plus jouer
+avec vous.</p>
+
+<p>BIRON.--Un mot en secret.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit
+pas une douceur!</p>
+
+<p>BIRON.--Vous aigrissez ma bile.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer.</p>
+
+<p>BIRON.--En ce cas il est à propos.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils causent tous bas.)</p>
+
+<p>DUMAINE, <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.--Voulez-vous me faire la grâce
+d'échanger un mot avec moi.</p>
+
+<p>MARIE.--Nommez-le.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Belle dame.</p>
+
+<p>MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voilà
+pour votre belle dame.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en
+secret. C'est pour vous dire adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'entretiennent en secret.)</p>
+
+<p>CATHERINE, à <span class="stage2"><i>Longueville</i></span>.--Quoi donc? votre masque
+est-il sans langue?</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me
+faites cette question.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur,
+je brûle de la savoir.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans
+votre masque, et vous devriez en céder une moitié à
+mon masque muet.</p>
+
+<p>CATHERINE.--<i>Veal</i>, dit le Hollandais! <i>veal</i> ne veut-il
+pas dire veau?</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Partageons le mot.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Non, je ne veux pas être votre moitié,
+gardez tout; cela pourra devenir un boeuf.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Holà! comme vous vous buttez dans
+ces pointes de raillerie. Voudriez-vous donner des
+cornes, chaste dame? n'en faites rien.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes
+vous poussent.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Un mot à part avec vous, avant de
+mourir.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher
+n'entende. (Ils causent à part.)</p>
+
+<p>BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante
+que le fil invisible du rasoir; elle peut couper un
+cheveu imperceptible, si fin, qu'il échappe à la vue. La
+finesse de leurs traits est au-dessus de toute imagination:
+leurs saillies ont des ailes plus rapides que les boulets,
+que le vent, que la pensée, et tout ce qu'il y a de plus
+rapide.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons,
+rompons l'entretien.</p>
+
+<p>BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le
+gosier sec.</p>
+
+<p>LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en
+vont.)</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés.
+Est-ce là cette génération d'esprits si admirés?</p>
+
+<p>BOYET.--Des lumières qu'un léger souffle de votre
+bouche a éteintes.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ces esprits chargés d'embonpoint; grossiers,
+grossiers, épais, épais.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi!
+Les déplorables railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront
+pas de désespoir cette nuit? ou qu'ils oseront montrer
+de nouveau leurs visages, autrement que sous le
+masque? Ce Biron qu'on dit si ingénieux était tout décontenancé.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Oh! ils étaient là dans la plus déplorable
+situation: encore un bon mot, et le roi se mettait à
+pleurer.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Biron a juré, tout décontenancé.</p>
+
+<p>MARIE.--Dumaine et son épée étaient à mon service;
+non point, lui ai-je dit: et aussitôt mon beau serviteur
+est resté muet.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que
+j'avais dompté son coeur; et savez-vous comment il m'a
+appelée?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-être?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Oui, d'honneur.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-même.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Allons, on trouverait aisément de meilleurs
+esprits parmi les docteurs en bonnet selon les statuts<a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.--Mais,
+savez-vous une chose? Le roi a juré qu'il était
+amoureux de moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b> Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux
+personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours
+de fête, un bonnet de laine fabriqué en Angleterre: il n'y avait
+d'exception que pour la noblesse.</blockquote>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engagé sa foi.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Et Longueville était né pour me servir.</p>
+
+<p>MARIE.--Dumaine est à moi, aussi inséparable que
+l'écorce l'est de l'arbre.</p>
+
+<p>BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi
+l'oreille, ils vont revenir tout à l'heure ici sous
+leur forme naturelle: car il n'est pas possible qu'ils digèrent
+jamais ce cruel affront.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous?</p>
+
+<p>BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait;
+et vous les verrez danser de joie, quoique vous les ayez
+renvoyés estropiés à force de coups. Ainsi, changez de
+couleurs, et, lorsqu'ils reparaîtront en ce lieu, épanouissez-vous
+comme de belles roses au souffle de l'été.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par épanouir?
+Qu'entendez-vous par là? Parlez de façon qu'on vous
+entende.</p>
+
+<p>BOYET.--De belles dames masquées sont des roses dans
+le bouton. Démasquées, et montrant leur incarnat et
+leurs douces nuances, ce sont des anges sortis des nuages,
+ou des roses épanouies.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous,
+s'ils reviennent nous faire la cour en face?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ma chère princesse, si vous voulez vous
+laisser conduire par mes avis, raillons-les encore en face,
+comme nous les avons raillés masqués. Plaignons-nous
+à eux de ce qu'il est venu ici des fous déguisés en Moscovites,
+dans un accoutrement bizarre, et demandons avec
+étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel
+était le but de leur plate comédie, de leur prologue
+grossier, de tout leur procédé si ridicule, et de leur
+arrivée dans notre tente.</p>
+
+<p>BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à
+deux pas.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Courons à nos tentes, comme des chevreuils
+fuyant dans la plaine.</p>
+
+<p class="stage1">(La princesse sort avec ses femmes.)</p>
+
+<p>(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur
+costume habituel.)</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Salut, beau chevalier; où est la princesse?</p>
+
+<p>BOYET.--Elle s'est retirée dans sa tente: Votre Majesté
+a-t-elle à me charger de quelques ordres pour elle?</p>
+
+<p>LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une
+minute d'audience.</p>
+
+<p>BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle
+vous l'accordera.</p>
+
+<p class="stage1">(Boyet sort.)</p>
+
+<p>BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les
+pigeons de pois<a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, et il se dégorge quand il plaît à Dieu.
+Colporteur de bons mots, il revend sa denrée aux vigiles
+des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires; et
+nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons
+pas l'avantage de l'étaler, comme lui, en vue des chalands.
+Ce galant sait accrocher les jeunes filles à sa
+manche, comme une épingle. S'il eût été Adam il aurait
+tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer.
+Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse;
+c'est le singe des belles manières, c'est monsieur le précieux;
+quand il joue au trictrac, il fait gronder les dés
+en termes choisis, il chante le ténor avec grâce, et dans
+l'art de maître des cérémonies, le surpasse qui pourra.
+Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degré que
+son pied foule en montant, le baise et le caresse: c'est une
+fleur qui s'épanouit, qui sourit à chacun pour montrer
+ses dents blanches comme des os de baleine.--Et toutes
+les consciences qui ne veulent pas mourir endettées lui
+donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b> Proverbe populaire.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée,
+je le lui souhaite de tout mon coeur, pour le punir
+d'avoir déconcerté le page d'Armado dans son rôle!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet,
+et suite.)</p>
+
+<p>BIRON.--Regardez, voilà qu'on vient!--Savoir-vivre!
+qu'étais-tu avant que cet homme t'enseignât, et qu'es-tu
+maintenant?</p>
+
+<p>LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut<a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>, ce n'est pas
+très-bien, je crois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b> <i>Hail</i>, salut et grêle.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Interprétez mieux mes paroles.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je
+vous le permets.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et
+nous nous proposons aujourd'hui de vous conduire à
+notre cour: accordez-nous cette faveur.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez
+à observer votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les
+hommes parjures.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ne me faites pas un crime d'une faute dont
+vous êtes la cause. C'est la vertu de vos yeux qui me
+force à rompre mon serment.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas
+une; vous auriez dû dire vice, car jamais la vertu n'a
+l'effet de faire violer les serments des hommes. Par mon
+honneur virginal, aussi pur que le lis encore intact, je
+proteste que, quand on me ferait souffrir les plus horribles
+tourments, je ne consentirais jamais à accepter un
+asile dans votre palais, tant j'abhorre d'être cause qu'on
+viole des serments faits au ciel avec sincérité.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et
+triste, sans voir le monde, sans recevoir la moindre
+visite; et c'est une honte pour nous.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi,
+je vous le jure. Nous avons eu ici des divertissements et
+des amusements fort agréables. Il n'y a pas encore longtemps
+qu'une troupe de Russes vient de nous quitter.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment, madame, des Russes?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves
+galants, pleins de politesse, tout brillants de magnificence.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Madame, dites la vérité.--Ce portrait ne
+leur ressemble pas, seigneur. C'est par politesse, et pour
+se conformer au ton de nos jours, que la princesse leur
+donne un éloge qu'ils ne méritent pas. Il est bien vrai
+que nous quatre nous avons été abordées par quatre
+galants en habits russes; ils sont restés ici une heure,
+et ont beaucoup parlé; mais pendant toute cette heure,
+seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur de leur entendre
+dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des
+fous, mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif,
+il y a des fous qui auraient bien envie de boire.</p>
+
+<p>BIRON.--Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.--Ma
+belle, ma charmante, votre esprit tourne la sagesse
+en folie: lorsque nos yeux veulent saluer l'oeil enflammé
+des cieux, à force de lumière nous perdons la lumière;
+votre talent est éblouissant comme lui; auprès de votre
+sagesse, la sagesse d'autrui ne paraît que folie; et ce
+qu'il y a de plus riche nous paraît pauvreté.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous êtes
+riche et sage; car à mes yeux...</p>
+
+<p>BIRON.--Je suis un fou, dénué de tout, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous
+appartient, il serait mal à vous de m'arracher les paroles
+de la bouche.</p>
+
+<p>BIRON.--Oh! je suis tout à vous, avec tout ce que je
+possède.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Un fou tout entier à moi?</p>
+
+<p>BIRON.--Je ne puis vous donner moins.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Quel était, dans les masques, celui que
+vous portiez?</p>
+
+<p>BIRON.--Où cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me
+demandez-vous cela?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Hé! là même, dans ce temps-là même, ce
+masque, oui, cet étui superflu, qui montrait le plus beau
+visage et cachait le plus laid.</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à ceux de sa suite</i></span>.--Nous sommes découverts:
+elles vont nous accabler de leurs railleries.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>au roi</i></span>.--Quoi! vous restez confondu,
+seigneur? Pourquoi Votre Altesse a-t-elle l'air si sérieux?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Au secours! tenez-lui le front; pourquoi
+pâlissez-vous? Le mal de mer, je crois: ils viennent de
+Moscovie.</p>
+
+<p>BIRON.--Ainsi, les étoiles versent les calamités pour
+punir le parjure: quel front d'airain pourrait y résister?--Me
+voici en butte à vos traits, belle dame; lancez sur
+moi toutes les bordées de votre science; écrasez-moi de
+vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi
+du tranchant de vos épigrammes. Ah! je ne viendrai
+plus vous prier de danser; je ne viendrai plus vous faire
+ma cour en habit russe.--Oh! je ne me fierai plus aux
+harangues étudiées, ni aux mouvements de la langue
+d'un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en
+masque, ni faire ma cour en rimes semblables aux chansons
+d'un aveugle jouant de la harpe; adieu phrases de
+taffetas, compliments soyeux, hyperboles à triple étage,
+affectation recherchée et figures pédantesques! ces insectes
+bourdonnants m'ont soufflé comme un ballon; je
+les abjure, et je proteste ici, par ce gant si blanc (combien
+la main l'est encore davantage, Dieu le sait!), que
+désormais, en faisant ma cour, l'expression de mes sentiments
+sera énoncée par des oui et des non, de l'étoffe
+la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma
+réforme, ma belle, que Dieu m'assiste, oui, comme mon
+amour pour vous est ferme et constant, de la trempe la
+plus pure, sans paille ni alliage!</p>
+
+<p>ROSALINE.--Sans <i>sans</i><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>, je vous prie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b> C'est-à-dire <i>sans</i> mot français. Biron avait répété le mot <i>sans</i>.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Il me reste encore un brin de mon ancienne
+rage.--Daignez me supporter: je suis un malade; je me
+déferai de cela par degrés. Attendez: voyons.--Écrivez
+sur ces trois personnes: «Que le Seigneur ait pitié de
+nous<a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>!» Ils sont infectés; le mal est dans leurs coeurs:
+ils ont la peste; ils l'ont gagnée de vos yeux. Ces braves
+seigneurs sont visités par la colère du ciel; et vous n'en
+êtes pas exemptes, mesdames; je vois sur vous les signes
+de la main de Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b> Inscription placée sur l'hospice des pestiférés.</blockquote>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Ceux qui nous ont donné ces signes en
+doivent être délivrés.</p>
+
+<p>BIRON.--Nos États sont confisqués; ne cherchez pas à
+achever de nous détruire.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Pas du tout! Comment se pourrait-il que
+vous fussiez confisqués? c'est vous qui faites le procès<a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b> Équivoque sur <i>sue</i>, procès et offre, hommage, demande,
+ supplique.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Ah! paix! Je ne veux plus avoir d'affaire avec
+vous.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Vous n'aurez pas non plus affaire à moi, si
+ma volonté s'accomplit.</p>
+
+<p>BIRON.--Parlez pour vous-même: mon esprit est à bout.</p>
+
+<p>LE ROI, à <span class="stage2"><i>la princesse</i></span>.--Enseignez-nous, belle princesse,
+quelque belle excuse pour notre grave offense.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--La plus belle excuse, c'est l'aveu. N'étiez-vous
+pas ici, il n'y a qu'un moment, tous déguisés?</p>
+
+<p>LE ROI.--J'y étais, madame.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Et avez-vous reçu une bonne leçon?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, certes, madame.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Et lorsque vous étiez ici, qu'avez-vous
+murmuré à l'oreille de votre dame?</p>
+
+<p>LE ROI.--Que je la prisais plus que tous les trésors du
+monde entier.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Et lorsqu'elle vous sommera de tenir
+votre promesse, vous la repousserez.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, sur mon honneur.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Allons, allons, modérez-vous: après
+un premier serment violé, vous ne vous faites aucun
+scrupule de vous parjurer encore.</p>
+
+<p>LE ROI.--Méprisez-moi si jamais je viole ce serment
+que j'ai fait.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je vous mépriserai donc; et un peu de
+modération.--Rosaline, que vous a murmuré ce Russe
+tout bas dans l'oreille?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Madame, il a juré que je lui étais chère et
+précieuse comme la prunelle de l'oeil, et il m'a élevée
+au-dessus du prix de cet univers, ajoutant, de plus,
+qu'il m'épouserait, ou qu'il mourrait mon amant.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Dieu te donne joie de lui! Le noble
+prince tient bien honorablement sa promesse!</p>
+
+<p>LE ROI.--Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie,
+sur ma foi, je n'ai jamais fait pareil serment à cette dame.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Par le ciel, vous l'avez fait; et, pour le confirmer,
+vous m'avez fait ce présent; mais reprenez-le,
+monsieur, le voilà.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ce présent, c'est à la princesse que je l'ai
+donné avec ma foi. Je l'ai bien distinguée à ce joyau
+qu'elle portait sur sa manche.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Pardonnez-moi, seigneur; c'était elle
+qui portait ce joyau; quant à moi, c'est le seigneur Biron,
+je lui en rends grâces, qui est mon amant.--Eh bien!
+Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que je vous
+rende votre perle?</p>
+
+<p>BIRON.--Ni l'un ni l'autre; je vous les abandonne tous
+deux.--Je devine le fin mot.--Il y a eu ici un complot
+(parce qu'elles ont été instruites d'avance de notre divertissement);
+elles ont tout disposé pour le battre en ruine
+comme une comédie de Noël. Quelque rediseur, quelque
+patelin, quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur,
+quelque écuyer tranchant, quelque plaisant à qui l'excès
+du rire a ridé les joues, et qui sait comment il faut s'y prendre
+pour faire rire la princesse, lorsqu'elle est de belle humeur,
+a dévoilé d'avance tout notre projet; et sur cette
+découverte, les dames ont changé de présents; et nous,
+déçus par les couleurs auxquelles nous pensions les
+reconnaître, nous n'avons fait la cour qu'au signe trompeur
+qui nous a égarés. A présent, pour aggraver notre
+parjure, nous sommes parjures encore une fois, la première
+par notre bonne volonté, et la seconde par notre
+méprise. <span class="stage2">(<i>A Boyet</i>.)</span> Et ne serait-ce pas vous-même qui
+auriez éventé notre secret et notre plan de divertissement
+pour nous rendre ainsi parjures? N'avez-vous pas
+trouvé la mesure du pied de la princesse<a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>? Ne savez-vous
+pas toujours sourire à ses yeux, et vous tenir debout
+entre son dos et le feu, portant une assiette et faisant le
+bouffon? Vous avez déconcerté notre page dans son discours:
+allez, tout vous est permis; mourez quand vous
+voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez
+d'un oeil malin, n'est-il pas vrai? Vous avez un oeil
+qui blesse comme une épée de plomb.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b> Phrase proverbiale; flatter quelqu'un, et s'insinuer dans ses
+bonnes grâces.</blockquote>
+
+<p>BOYET.--Cette brave lice a été vigoureusement courue
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>BIRON.--Voyez, il joute encore: en voilà assez; moi,
+j'ai fini. <span class="stage2">(<i>Entre Costard</i>.)</span> Te voilà venu fort à propos,
+«tout esprit;» tu viens terminer une belle dispute.</p>
+
+<p>COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» ils voudraient
+savoir si les trois héros <a href="#footnote75"><sup>75</sup></a> viendront ou non.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b> Shakspeare veut tourner en ridicule <i>l'histoire des neuf preux</i>.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Comment, est-ce qu'ils ne sont que trois?</p>
+
+<p>COSTARD.--Non, monsieur; mais cela est fort beau,
+car chacun en représente trois.</p>
+
+<p>BIRON.--Et trois fois trois font neuf.</p>
+
+<p>COSTARD.--Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir,
+monsieur, j'espère qu'il n'en est pas ainsi: vous ne pouvez
+pas demander notre interdictions<a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, monsieur; je vous
+le proteste, monsieur, nous savons ce que nous savons.--J'espère
+que trois fois trois, monsieur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b> Nous ne sommes pas fous.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Ne font pas neuf?</p>
+
+<p>COSTARD.--Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons
+à combien cela se monte.</p>
+
+<p>BIRON.--Par Jupiter, j'ai toujours pris trois fois trois
+pour neuf.</p>
+
+<p>COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» vous seriez bien
+malheureux, si vous étiez obligé de gagner votre vie à
+compter, monsieur.</p>
+
+<p>BIRON.--Combien donc cela fait-il?</p>
+
+<p>COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» les parties elles-mêmes,
+les acteurs, monsieur, vous l'apprendront, combien
+cela fait. Quant à moi, je ne suis, comme on dit,
+que pour faire un homme dans un pauvre homme, <i>Pompion
+le Grand</i>, monsieur.</p>
+
+<p>BIRON.--Es-tu un des neuf héros?</p>
+
+<p>COSTARD.--Il leur a plu de me croire digne d'être Pompion
+le Grand: quant à moi, je ne connais pas le rang
+ni le caractère de ce champion; mais je dois le représenter.</p>
+
+<p>BIRON.--Va, dis-leur de se préparer.</p>
+
+<p>COSTARD.--Nous donnerons à cela une jolie tournure,
+monsieur; nous y donnerons quelque attention.</p>
+
+<p>LE ROI.--Biron, ils nous feront affront; qu'ils n'approchent
+pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Costard sort.)</p>
+
+<p>BIRON.--Nous sommes à l'épreuve de la honte, mon
+prince; et il y a une certaine politique à avoir un spectacle
+plus mauvais que celui qu'ont donné le roi et ses
+courtisans.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'ils s'abstiennent de venir.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Allons, mon noble prince, laissez-vous
+gouverner par moi à présent. Souvent le spectacle plaît
+d'autant plus que les acteurs savent moins les moyens
+de plaire. Lorsque le zèle s'évertue pour contenter les
+spectateurs, et que la pièce expire au milieu des efforts
+de ceux qui la représentent, alors la ridicule confusion
+des caractères donne plus de gaieté, c'est ainsi qu'on
+voit de grands projets, conduits avec beaucoup de peine,
+avorter dès leur naissance.</p>
+
+<p>BIRON.--Une juste description de notre mascarade,
+seigneur!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Armado.)</p>
+
+<p>ARMADO.--Oint du Seigneur, j'implore de votre auguste
+souffle autant de temps qu'il m'en faut pour proférer une
+couple de mots.</p>
+
+<p class="stage1">(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un
+papier.)</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Cet homme sert-il Dieu?</p>
+
+<p>BIRON.--Pourquoi me faites-vous cette question, madame?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--C'est qu'il ne parle pas comme les
+hommes que Dieu a créés.</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>haut</i></span>.--Cela est égal, mon beau, mon gracieux,
+mon doux monarque; car je proteste que le maître d'école
+est excessivement original, trop, trop vain; trop, trop
+vain; mais nous risquerons la chose, comme on dit:
+<i>alla fortuna della guerra</i>. Je vous souhaite la paix de
+l'âme, mon royal couple.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Il y a à parier que nous aurons une belle représentation
+de héros. Lui, il représente Hector de Troie;
+le paysan, Pompée le Grand; le curé de la paroisse,
+Alexandre; le page d'Armado, Hercule; le pédant, Judas
+Machabée; et si ces quatre héros réussissent d'abord
+dans leur premier rôle, les quatre changeront de costume
+et représenteront les cinq autres.</p>
+
+<p>BIRON.--Il y en a cinq dans la première pièce.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, vous vous trompez.</p>
+
+<p>BIRON.--Le pédant, le fanfaron, le prêtre de campagne,
+le fou et le page... Une vraie partie de neuf<a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>, et le monde
+entier n'en fournirait pas cinq pareils, à les prendre
+chacun dans leur caractère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b> <i>Ad novum</i> pour <i>novem</i>, ancien jeu de dés.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Le vaisseau est à la voile, et le voilà qui cingle
+en pleine mer.</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte des sièges.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Costard représentant Pompée.)</p>
+
+<p>COSTARD.--Moi, je suis Pompée.</p>
+
+<p>BOYET.--Vous mentez, vous n'êtes pas Pompée.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je suis Pompée....</p>
+
+<p>BOYET.--Avec la tête d'un léopard sur le genou.</p>
+
+<p>BIRON.--Bien dit, vieux railleur; il faut que je me réconcilie
+avec toi.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je suis Pompée, Pompée surnommé <i>le gros</i>.</p>
+
+<p>DUMAINE, <span class="stage2"><i>le reprenant</i></span>.--Le grand.</p>
+
+<p>COSTARD.--Oui, c'est le grand, monsieur: Pompée surnommé
+<i>le grand</i>, qui, souvent dans le champ de bataille,
+avec mon bouclier et mon épée, ai fait suer mon ennemi.
+Voyageant le long de cette côte, je suis venu ici par hasard,
+et je dépose mes armes aux pieds de cette belle
+damoiselle de France. <span class="stage2"><i>(A la princesse</i>.)</span> Si Votre Altesse
+voulait dire: Pompée, je vous rends grâces, j'aurais fini.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Grand merci, grand Pompée.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je n'en méritais pas tant, mais je me flatte
+que j'ai été parfait; je n'ai fait qu'une petite faute dans
+le mot <i>grand</i>.</p>
+
+<p>BIRON.--Mon chapeau contre un sou que Pompée est
+le meilleur des neuf héros.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Nathaniel représentant Alexandre.)</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais
+le monarque du monde; j'étendis ma puissance et mes
+conquêtes à l'orient, à l'occident, au nord et au midi;
+mon écusson annonce clairement que je suis Alisandre.</p>
+
+<p>BOYET.--Votre nez dit que non, que vous ne l'êtes
+pas; car il est trop droit.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Votre nez sent à merveille que non,
+mon chevalier au flair délicat.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Le conquérant est tout en désarroi;
+continuez, bon Alexandre.</p>
+
+<p>NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais
+le maître du monde.</p>
+
+<p>BOYET.--Rien de plus vrai; cela est juste, vous l'étiez,
+Alisandre.</p>
+
+<p>BIRON.--Pompée le Grand!</p>
+
+<p>COSTARD.--Votre serviteur, et Costard.</p>
+
+<p>BIRON.--Enlève le conquérant, enlève Alisandre!</p>
+
+<p>COSTARD.--Oh! monsieur, vous avez mis en déroute
+Alisandre le conquérant. <span class="stage2">(<i>A Nathaniel</i>.)</span> Tu seras pour
+cela dépouillé de ton habit de représentation; et ton
+lion, qui tient sa hache d'armes, assis sur une chaise de
+garde-robe, sera donné à un Ajax, et ce sera lui qui
+sera le neuvième héros. Un conquérant qui tremble de
+parler! Fuis de honte, Alisandre. <span class="stage2">(<i>Nathaniel sort</i>.)</span> S'il
+vous plaît, c'est un bon homme imbécile, un honnête
+homme, voyez-vous, et bientôt mis en déroute! C'est un
+excellent voisin, en vérité, et un fort bon joueur de
+boule.... Mais, pour Alisandre, hélas! vous voyez ce
+que c'est, il s'est un peu trompé dans son rôle. Mais
+voilà des héros qui expliqueront leur pensée un peu
+mieux.</p>
+
+<p>BIRON.--Rangez-vous de ce côté, bon Pompée.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Holoferne représentant Judas Machabée, et Moth
+représentant Hercule.)</p>
+
+<p>HOLOFERNE, <span class="stage2"><i>montrant le page Moth</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Le grand Hercule est représenté par ce marmot,</p>
+<p>Lui dont la massue a tué Cerbère, ce <i>Canus</i><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a> à triple tête;</p>
+<p>Et lorsqu'il n'était encore qu'un nain, qu'un petit enfant au berceau,</p>
+<p>Il vous étranglait ainsi les serpents dans ses <i>manus</i></p>
+<p class="i4"> <i>Quoniam</i>, il semble être ici dans la minorité.</p>
+<p class="i4"> <i>Ergo</i>, je viens avec cette apologie.--</p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">(A Moth.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Conserve quelque majesté dans ton <i>exit</i>, et disparais.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b> Pour <i>canis</i>, chien.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Moth sort.)</p>
+
+<p>HOLOFERNE <span class="stage2"><i>continuant</i></span>.--Je suis Judas....</p>
+
+<p>DUMAINE.--Un Judas!</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Non pas l'Iscariote, monsieur.--Je suis
+Judas, nommé <i>Macchabæus</i>.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Un Judas Machabée tondu<a href="#footnote79"><sup>79</sup></a> est un vrai
+Judas nu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b> <i>Y cleped</i> nommé, et <i>clipt</i>, tondu.</blockquote>
+
+<p>BIRON.--Un traître qui donne des baisers! Comment
+es-tu devenu Judas?</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je suis Judas.</p>
+
+<p>DUMAINE.--A ta plus grande honte, Judas.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Que prétendez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>DUMAINE.--Faire que Judas se pende lui-même.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Commencez, monsieur; vous êtes mon
+aîné.</p>
+
+<p>BIRON.--Bien répondu: Judas fut pendu à un sureau.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Je ne me laisserai pas déconcerter.</p>
+
+<p>BIRON.--Parce que tu es dévisagé<a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b> <i>To out face one</i>, dévisager quelqu'un.
+</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p>BOYET.--Une tête de cistre.</p>
+
+<p>DUMAINE.--La tête d'une épingle à cheveux.</p>
+
+<p>BIRON.--Une tête de mort dans une bague.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--La face d'une vieille médaille romaine,
+à demi effacée.</p>
+
+<p>BOYET.--Le pommeau du sabre de César.</p>
+
+<p>DUMAINE.--La tête sculptée en os d'une cartouche de
+soldat.</p>
+
+<p>BIRON.--Une demi-joue de saint George dans une
+boucle.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Oui, dans une boucle de plomb.</p>
+
+<p>BIRON.--Oui, et que porte à son chapeau un arracheur
+de dents. Et à présent, poursuis; car nous t'avons mis en
+bonne contenance.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Vous m'avez mis hors de contenance.</p>
+
+<p>BIRON.--Tu mens; nous t'avons donné des physionomies.</p>
+
+<p>HOLOFERNE.--Mais vous les avez toutes dévisagées.</p>
+
+<p>BIRON.--C'est ce que nous te ferions si tu étais un lion.</p>
+
+<p>BOYET.--Mais comme c'est un âne, qu'il s'en aille: et
+là-dessus, adieu, cher Jude; pourquoi restes-tu?</p>
+
+<p>DUMAINE.--Pour la fin de son nom.</p>
+
+<p>BIRON.--Pour l'âne ajouté au Jude: donnez-la-lui.--Jud-as<a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>,
+va-t'en.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b> <i>Jude ass</i>, pour Jude âne.</blockquote>
+
+<p>HOLOFERNE.--Cela n'est pas généreux, ni poli, ni honnête.</p>
+
+<p>BOYET.--Une lumière pour monsieur Judas, il fait
+nuit; il pourrait se jeter par terre.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Hélas! le pauvre Machabée, comme il
+a mordu à l'hameçon!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Armado, représentant Hector.)</p>
+
+<p>BIRON.--Cache ta tête, Achille; voici Hector qui s'avance
+en armes.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Quand mes railleries devraient retomber
+sur moi, je veux m'égayer en ce moment.</p>
+
+<p>LE ROI.--Hector n'était qu'un Troyen<a href="#footnote82"><sup>82</sup></a> en comparaison
+de celui-ci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b> <i>Trojan</i>, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de voleur.</blockquote>
+
+<p>BOYET.--Mais est-ce bien Hector?</p>
+
+<p>DUMAINE.--Je pense qu'Hector n'était pas si bien fait.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Sa jambe est trop grosse pour Hector.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Sûrement, il est plus gras.</p>
+
+<p>BOYET.--Non, il est habillé au mieux en petit.</p>
+
+<p>BIRON.--Ce ne peut être là Hector.</p>
+
+<p>DUMAINE.--C'est un dieu ou un peintre, car il fait des
+mines.</p>
+
+<p>ARMADO.--L'armipotent Mars, le tout-puissant des
+lances, a fait à Hector un don....</p>
+
+<p>DUMAINE.--Une muscade dorée.</p>
+
+<p>BIRON.--Un citron.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Garni de clous de girofle<a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b> Étrennes à la mode pour la Noël.</blockquote>
+
+<p>DUMAINE.--Non, fendu.</p>
+
+<p>ARMADO.--Paix!--Mars l'armipotent, le tout-puissant
+des lances, a fait un don à Hector, l'héritier d'Ilion: un
+homme d'une si infatigable halcine, que, sûrement, il
+combattrait, oui, depuis le matin jusqu'au soir, hors de
+sa tente. Je suis cette fleur....</p>
+
+<p>DUMAINE.--Cette menthe.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Cette violette.</p>
+
+<p>ARMADO.--Cher seigneur Longueville, tenez votre langue.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Je dois plutôt lui lâcher la bride: car
+elle court sur la trace d'Hector.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Et Hector est un lévrier.</p>
+
+<p>ARMADO.--Le cher guerrier est mort et en poussière:
+mes chers coeurs, ne battez pas les cendres des morts.
+Quand il respirait, c'était un homme!--Mais je vais
+poursuivre mon rôle. <span class="stage2">(<i>A la princesse</i>.)</span> Douce royauté,
+accordez-moi le sens de votre ouïe.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Parlez, brave Hector; vous nous faites
+beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>ARMADO.--J'adore la pantoufle de votre aimable grâce.</p>
+
+<p>BOYET.--Il l'aime au pied.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Il ne pourrait pas l'aimer à l'aune.</p>
+
+<p>ARMADO.--Cet Hector a surpassé de bien loin Annibal.</p>
+
+<p>COSTARD.--Votre partie adverse, camarade Hector, est
+une fille perdue. Elle est à deux mois de sa carrière.</p>
+
+<p>ARMADO.--Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>COSTARD.--En bonne foi, si vous ne jouez pas le rôle
+de l'honnête Troyen, la pauvre fille est à plaindre; elle
+le sent remuer: l'enfant fait déjà le fanfaron dans son
+ventre; il est à vous.</p>
+
+<p>ARMADO.--Veux-tu me <i>diffamoniser</i> parmi les potentats?
+Tu mourras.</p>
+
+<p>COSTARD.--Hector sera donc fouetté pour Jacquinette,
+dont il a troublé la vie; et pendu pour Pompée, à qui il
+veut donner la mort.</p>
+
+<p>DUMAINE.--O rare Pompée!</p>
+
+<p>BOYET.--O fameux Pompée!</p>
+
+<p>BIRON.--Pompée plus grand que le grand, grand,
+grand Pompée. Pompée le géant!</p>
+
+<p>DUMAINE.--Hector, tremble.</p>
+
+<p>BIRON.--Pompée est ému. Attisez, attisez la fureur<a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>.
+Excitez-les, excitez-les.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b> <i>Atis,</i> Até, la déesse des fureurs.</blockquote>
+
+<p>DUMAINE.--Hector lui fera un défi.</p>
+
+<p>BIRON.--Oui, pour peu qu'il y ait dans son ventre autant
+de sang humain qu'il en faut pour le dîner d'une
+mouche.</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>à Costard</i></span>.--Par le pôle nord, je te fais un défi.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je ne veux point combattre avec un pieu<a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>,
+comme un homme du nord. Je veux me battre d'estoc et
+de taille: je veux me servir de l'épée.--Je vous prie,
+laissez-moi reprendre mes armes d'Hector.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b> <i>Pole</i>, pôle, et <i>pole</i>, pieu.</blockquote>
+
+<p>DUMAINE.--Place aux héros irrités.</p>
+
+<p>COSTARD.--Je veux me battre dans ma chemise.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Voilà un Pompée des plus résolus!</p>
+
+<p>MOTH, <span class="stage2"><i>à Armado</i></span>.--Mon maître, baissez le ton d'une
+note: ne voyez-vous pas que Pompée se déshabille
+pour le combat? Que prétendez-vous? Vous allez perdre
+votre réputation.</p>
+
+<p>ARMADO.--Nobles gentilshommes, nobles guerriers,
+pardonnez: mais je ne combattrai point en chemise.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Vous ne pouvez pas le refuser: c'est Pompée
+qui a fait le défi.</p>
+
+<p>ARMADO.--Aimables gentilshommes, je le peux, et je le
+veux.</p>
+
+<p>BIRON.--Quelle est votre raison?</p>
+
+<p>ARMADO.--La vérité nue de la chose, c'est que je n'ai
+point de chemise; je vais en laine par pénitence.</p>
+
+<p>BOYET.--Cela est vrai; et à Rome on lui a enjoint de
+s'abstenir de la toile; depuis ce temps, je le jurerais, il
+n'en a porté aucune, si ce n'est un vieux lange de Jacquinette;
+et cela il le porte près de son coeur comme un gage
+de sa maîtresse.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Mercade.)</p>
+
+<p>MERCADE.--Dieu conserve vos jours, madame!</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous
+faites tort pourtant, en interrompant notre divertissement.</p>
+
+<p>MERCADE.--J'en suis bien fâché, madame; car la nouvelle
+que j'apporte pèse cruellement sur ma langue. Le
+roi votre père....</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Est mort, sur ma vie?</p>
+
+<p>MERCADE.--Oui, madame: mon message est fini.</p>
+
+<p>BIRON, <span class="stage2"><i>aux acteurs</i></span>.--Messieurs les héros, retirez-vous.
+La scène commence à se rembrunir.</p>
+
+<p>ARMADO.--Quant à moi, je respire librement: j'ai jusqu'ici
+vu les affronts qu'on m'a faits, par le petit trou
+de la prudence, et je me ferai justice comme un vrai
+guerrier.</p>
+
+<p class="stage1">(Les héros sortent.)</p>
+
+<p>LE ROI, <span class="stage2"><i>à la princesse</i></span>.--Dans quelles dispositions se
+trouve Votre Altesse?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Boyet, préparez tout: je veux
+partir ce soir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure,
+attendez encore.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>à Boyet</i></span>.--Préparez-vous, vous dis-je.--<span class="stage2">(<i>Au roi et à ses seigneurs</i>.)</span> Je vous remercie, mes gracieux
+seigneurs, de tous vos galants efforts pour nous plaire:
+et je vous prie, du fond de mon âme qui vient d'être affligée,
+de daigner, dans votre rare sagesse, excuser et oublier
+l'excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions.
+Si nous nous sommes comportées avec un excès
+de hardiesse dans nos mutuelles entrevues, et dans notre
+conversation ensemble, c'est la faute de votre politesse.
+<span class="stage2">(<i>Au roi</i>.)</span> Adieu, noble prince. Un coeur oppressé de tristesse
+abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne
+qu'un mot de remerciement à l'importante requête que
+vous m'avez si facilement accordée.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne
+précipite et ne modifie; et souvent, au moment où il
+force les hommes à se séparer, il décide ce qui n'aurait
+pu se terminer que par de longues discussions. Quoique
+la douleur peinte sur le front d'une fille défende le
+sourire galant de l'amour et la prière sacrée de la tendresse,
+qui voudrait triompher de vos regrets: cependant,
+puisque l'amour a été le premier objet de nos démarches,
+que les nuages de la tristesse ne le détournent
+pas du but où il se proposait d'arriver. Pleurer des amis
+perdus n'est pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi
+avantageux que de se réjouir d'avoir gagné de nouveaux
+amis.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela
+double mon chagrin.</p>
+
+<p>BIRON.--Des paroles franches pénètrent mieux l'oreille
+et la douleur: comprenez donc mieux la pensée du roi;
+c'est pour votre beauté que nous avons dépensé notre
+temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de nos
+serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement
+défiguré nos caractères, en façonnant nos humeurs
+dans un sens tout opposé à nos intentions, et c'est là la
+cause de tout ce qui vous a paru ridicule en nous. L'amour
+est plein d'écarts qui offensent les bienséances, il
+est tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et
+toujours frivole; comme il se forme par les yeux, il est
+comme l'oeil, rempli d'habitudes étranges, de formes
+bizarres; il varie sans cesse les objets, comme l'oeil qui,
+en roulant, reçoit les images successives de tous les objets
+qui se présentent à ses regards;--si ces bigarrures
+changeantes du volage amour, qui ont masqué nos caractères,
+ont paru, à vos beaux yeux, se mal associer
+avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont
+ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont
+excités à les commettre. Ainsi, belles dames, puisque
+notre amour est vôtre, l'erreur qu'a produite l'amour est
+vôtre également. Si nous devenons parjures à nous-mêmes,
+c'est par un parjure qui nous rend à jamais
+fidèles à celles qui nous font violer et garder notre foi,
+à vous, belles dames; et cette fausseté qui, par elle-même,
+est un crime, s'épure par son objet, et devient
+vertu.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Nous avons reçu vos lettres pleines
+d'amour, vos présents, messagers d'amour; et, dans
+notre conseil de femmes, nous les avons évalués à une
+simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à une
+pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées
+à faire passer le temps; nous n'y avons pas attaché
+plus d'importance que cela; et, dans cette opinion,
+nous avons reçu vos propositions d'amour pour ce
+qu'elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque
+chose de plus qu'un simple badinage.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Nous n'en avons pas jugé ainsi.</p>
+
+<p>LE ROI.--A présent, à la dernière minute de l'heure
+qui nous sépare, accordez-nous votre amour.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--Une minute est, je pense, un temps
+trop court pour terminer un marché éternel; non, non,
+seigneur, Votre Altesse a commis un parjure, c'est un
+crime de la tendresse; et en conséquence, voici ma proposition.--Si,
+par amour pour moi (amour encore bien
+gratuit de votre part), vous voulez faire quelque sacrifice,
+vous ferez celui-ci à ma considération. Je ne veux
+point me fier à votre serment; mais allez promptement
+vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et désert,
+éloigné de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu'à
+ce que les douze signes célestes aient complètement
+rendu leur compte annuel. Si cette vie austère et privée
+de toute société ne change rien à votre offre faite dans
+l'ardeur du sang; si les gelées, les jeûnes, la tristesse de
+l'habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas
+cette fragile fleur d'amour, mais qu'elle résiste à cette
+longue épreuve, et que vos sentiments persévèrent;
+alors, à l'expiration de l'année, venez me réclamer au
+nom du mérite de ce noviciat; et, je le jure par cette
+main virginale qui s'unit maintenant à la vôtre, je serai
+à vous. Jusqu'à ce terme, je vais enfermer ma triste
+existence dans une maison de deuil, versant les pleurs
+de la douleur sur le souvenir de mon père. Si vous vous refusez
+à cette convention, que nos mains se désunissent,
+sans prétendre à aucun droit sur le coeur l'un de l'autre.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si je refusais cette épreuve, ou toute autre
+plus pénible encore; si je refusais de laisser dormir dans
+le repos toutes mes facultés, que la main soudaine de la
+mort vienne fermer à l'instant mes yeux; de ce moment
+mon coeur vole dans votre sein.</p>
+
+<p>BIRON.--Et moi, chère amante, et moi, quelle sera ma
+pénitence?</p>
+
+<p>ROSALINE.--Il faut aussi vous purifier; vos péchés sont
+en grand nombre, vous êtes coupable de parjure; si
+donc vous prétendez à mes faveurs, vous passerez un
+mois à visiter les lits des malades.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la
+mienne?</p>
+
+<p>CATHERINE.--Une femme!--Plus de barbe, une belle
+santé et l'honnêteté; voilà les trois souhaits que forme
+pour vous mon amour.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Puis-je répondre: «Je vous rends grâces,
+aimable épouse?»</p>
+
+<p>CATHERINE.--Non pas, seigneur.--Pendant un an et
+un jour, je n'écouterai pas un mot des doux propos que
+les galants débitent d'un visage flatteur. Lorsque le roi
+viendra retrouver notre princesse, alors, si j'ai beaucoup
+d'amour, je vous en donnerai un peu.</p>
+
+<p>DUMAINE.--Je vous servirai jusqu'à ce terme avec
+loyauté et fidélité.</p>
+
+<p>CATHERINE.--Mais ne le jurez pas, de crainte d'un second
+parjure.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--Et que dit Marie?</p>
+
+<p>MARIE.--A la fin des douze mois révolus, j'échangerai
+ma robe de deuil contre un fidèle ami.</p>
+
+<p>LONGUEVILLE.--J'attendrai avec patience; mais le terme
+est bien long.</p>
+
+<p>MARIE.--Il vous en ressemble mieux; il est peu de
+jeunes cavaliers plus longs, plus grands que vous.</p>
+
+<p>BIRON.--Ma belle Rosaline médite-t-elle? Ma maîtresse,
+regardez-moi, considérez la fenêtre de mon coeur, ce
+sont mes yeux; voyez l'humble respect peint dans mes
+regards qui attendent votre réponse. Imposez-moi quelque
+service pour vous prouver mon amour.</p>
+
+<p>ROSALINE.--- J'avais souvent ouï parler de vous, seigneur
+Biron, avant que j'eusse eu l'avantage de vous
+voir, et la vaste langue de l'univers vous peignait
+comme un homme fécond en railleries, en comparaisons
+plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez
+sur toutes les conditions qui se trouvent exposées à la
+merci des traits de votre esprit. Pour déraciner cette
+herbe amère de votre cerveau trop fertile et mériter mes
+bonnes grâces, si vous êtes jaloux de les acquérir (et
+sans cela je ne serai jamais à vous), il faut que, pendant
+ces douze mois, vous visitiez tous les jours les malades
+muets, et que vous conversiez à toute heure avec les
+malheureux gémissants dans leurs maux; et votre tâche
+sera de réunir tous les efforts et toutes les ressources de
+votre esprit pour forcer au rire le malade tourmenté de
+faiblesse et de douleurs.</p>
+
+<p>BIRON.--Exciter le sourire dans la bouche de la mort!
+cela ne se peut pas, cela est impossible; la joie ne peut
+entrer dans une âme à l'agonie.</p>
+
+<p>ROSALINE.--Eh bien! c'est là le vrai moyen de réprimer
+un esprit railleur, dont les écarts sont le fruit d'applaudissements
+indiscrets, que des auditeurs, à tête
+vide et rieurs, donnent à ses folies. Le succès d'un bon
+mot dépend de l'oreille qui l'entend, et jamais de la
+langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades,
+assourdies par les clameurs de leurs propres gémissements,
+veulent se prêter à entendre vos vaines railleries,
+alors continuez sur ce ton, et je consens à vous accepter
+avec ce défaut; mais si elles ne veulent pas les entendre,
+alors défaites-vous de ce genre d'esprit, et je vous
+retrouverai corrigé de ce défaut et tout joyeux de votre
+réforme.</p>
+
+<p>BIRON.--Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra:
+je consens à aller plaisanter pendant douze mois
+dans un hôpital.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE, <span class="stage2"><i>qui s'entretenait à part avec le roi</i></span>.--Oui,
+noble prince; et je prends congé de vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, madame; nous voulons vous accompagner
+et vous mettre dans votre route.</p>
+
+<p>BIRON.--Notre amour ne finit pas comme nos anciennes
+pièces: Jeannot n'a pas sa Jeannette. Si ces
+dames avaient voulu, elles auraient pu donner à notre
+scène le dénoûment d'une comédie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, seigneurs, il n'y a plus que douze
+mois et un jour à passer, et le dénoûment viendra.</p>
+
+<p>BIRON.--Cela est trop long pour une pièce.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Armado.)</p>
+
+<p>ARMADO.--Gracieuse Majesté, daignez m'accorder....</p>
+
+<p>LA PRINCESSE.--N'est-ce pas là notre Hector?</p>
+
+<p>DUMAINE.--Oui, le preux chevalier de Troie.</p>
+
+<p>ARMADO.--Que je baise votre doigt royal, et que je
+prenne congé de vous. Je suis lié par un voeu; j'ai promis
+à Jacquinette de tenir pour l'amour d'elle la charrue
+pendant trois ans: mais, très-renommée Altesse, vous
+plaît-il d'entendre le dialogue que deux savants ont
+compilé à la louange de la chouette et du coucou? Il aurait
+dû suivre immédiatement la fin de notre spectacle.</p>
+
+<p>LE ROI.--Nous le voulons bien: faites-les paraître
+promptement.</p>
+
+<p>ARMADO, <span class="stage2"><i>aux acteurs</i></span>.--Holà! avancez. <span class="stage2">(<i>Entrent Holoferne,
+Nathaniel, Moth, Costard, et autres</i>.)</span> De ce côté est
+<i>Hyems</i>, l'Hiver.--De celui-ci est <i>Ver</i>, le Printemps: l'un
+est ami de la <i>chouette</i>, et l'autre du <i>coucou</i>.--Printemps,
+commence.</p>
+
+<p>LE PRINTEMPS, <span class="stage2"><i>chante les deux couplets suivants</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quand la marguerite étoilée et la violette azurée,</p>
+<p>Quand la primevère argentée</p>
+<p>Et les marguerites d'or</p>
+<p>Émaillent les prés de riantes couleurs,</p>
+<p>Le coucou alors, de feuillage en feuillage,</p>
+<p>Se moque des maris en chantant</p>
+<p class="i8"> <i>Coucou</i>,</p>
+<p>Coucou, coucou.--O mot redoutable!</p>
+<p>Fatal à l'oreille d'un époux.</p><br>
+
+<p>Quand les bergers enflent leur chalumeau d'avoine;</p>
+<p>Quand l'alouette joyeuse sonne le réveil du laboureur;</p>
+<p>Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent,</p>
+<p>Et que la jeune bergère blanchit son linge,</p>
+<p>Alors, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'HIVER, <span class="stage2"><i>chante à son tour</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quand les glaçons brillent aux toits;</p>
+<p>Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts;</p>
+<p>Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer;</p>
+<p>Quand le lait gèle et durcit dans le vase,</p>
+<p>Que le sang se glace et que les chemins se salissent,</p>
+<p>Alors la chouette effrayante chante dans la nuit</p>
+<p class="i8"> <i>Toou oüe</i>,</p>
+<p>Tou oüe, to oüe. Note faite pour plaire!</p><br>
+
+<p>Quand la grosse Jeanne écume son pot;</p>
+<p>Quand tous les vents sifflent déchaînés;</p>
+<p>Que la toux emporte le prône du pasteur,</p>
+<p>Que les oiseaux sont blottis dans la neige;
+<p>Quand le froid rougit le nez de Marianne;</p>
+<p>Quand les pommes rôties sifflent sur le feu,</p>
+<p>Alors la chouette effrayante, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>ARMADO.--Après les chants d'Apollon, Mercure offense
+l'oreille.--Vous, sortez de ce côté; et vous, de celui-ci<a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b> Holoferne représente un pédant ou maître de langues, contemporain
+du poëte, nommé <i>Jean Florio</i>, maître d'italien à Londres.
+Sa profession est cause qu'il débite tant de sentences italiennes
+dans sa conversation. Dans un de ses ouvrages il désigne
+clairement Shakspeare, furieux de ce qu'il l'avait joué sur le
+théâtre.--«Qu'Aristophane, dit-il, et ses comédiens fassent des
+pièces, et injurient Socrate; tout ce qu'ils font pour le diffamer
+ne sert qu'à rehausser l'éclat de sa vertu.» Il parle aussi d'un
+sonnet d'un de ses amis (cet ami, c'était sans doute lui-même),
+qu'on avait parodié selon toute apparence dans le sonnet de cette
+pièce: <i>The praiseful princess</i>, etc. On voit aussi que le même
+Florio aimait l'allitération, cette ridicule affectation de plusieurs
+mots commençant par la même lettre.--Il signait, le résolu
+Jean Florio. C'est la férocité du caractère de cet Italien qui lui
+fait donner par Shakspeare le nom que Rabelais donne à son
+pédant Thubal, <i>Holoferne</i>. Warburton cite ce personnage comme
+un des rares exemples de satire personnelle que Shakspeare se
+soit permis.</blockquote>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Peines d'amour perdues, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+
+</html>
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new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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index 0000000..cb71bd8
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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