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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Peines d'amour perdues + Comédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 9, 2006 [EBook #19227] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 5 + Le roi Lear--Cymbeline. + La méchante femme mise à la raison. + Peines d'amour perdues--Périclès + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ========================================================== + + + + + PEINES D'AMOUR + PERDUES + + + COMÉDIE + + + + +NOTICE +SUR +PEINES D'AMOUR PERDUES. + +De toutes les pièces contestées à Shakspeare, voici celle que ses +admirateurs auraient le plus facilement abandonnée; cependant cette +pièce, imparfaite dans son ensemble et souvent faible dans ses détails, +nous paraît un miroir où se réfléchit le véritable langage de la cour +d'Élisabeth, cet esprit pédantesque du siècle, ce goût de controverse et +de logique pointilleuse qui influait sur le ton de la société des +savants comme du beau monde de l'époque. + +Malgré ses défauts, la comédie de _Peines d'amour perdues_ porte aussi +l'empreinte du génie de Shakspeare dans plusieurs scènes et dans la +conception de presque tous les personnages. Biron et Rosaline sont +l'ébauche des caractères inimitables de Bénédick et de Béatrice dans +_Beaucoup de bruit pour rien_. Don Adriano Armado est un fanfaron +amusant; son petit page est bien réellement une _poignée d'esprit_; +Nathaniel le curé, Holoferne le magister, donnent aussi lieu à plus +d'une scène comique et originale. Il n'est pas jusqu'à Dull le +constable, et Costard le paysan, qui ne contribuent à faire trouver +grâce à cette pièce, qui appartient, selon toute apparence, à la +jeunesse de Shakspeare. + +Douce suppose que Shakspeare a emprunté le sujet de cette pièce à un +roman français, et qu'il l'a placée en 1425 environ. Il est difficile +d'établir d'une façon positive l'année de la composition de cette +comédie, mais il est certain qu'elle a été écrite de 1587 à 1591. + + + + + +PERSONNAGES + +FERDINAND, roi de Navarre. +BIRON, ) +LONGUEVILLE, ) seigneurs attachés +DUMAINE, ) au roi. +BOYET, ) seigneurs à la suite de la +MERCADE, ) princesse de France. +DON ADRIEN D'ARMADO, original espagnol. +NATHANIEL, curé. +HOLOFERNE, maître d'école. +DULL, constable. +COSTARD, paysan bouffon. +MOTH, page de don Adrien d'Armado. +UN GARDE DE LA FORÊT. +LA PRINCESSE DE FRANCE. +ROSALINE, ) +MARIE, ) dames à la suite de la +CATHERINE, ) princesse de France. +JACQUINETTE, jeune paysanne. +OFFICIERS ET SUITE DU ROI ET DE LA PRINCESSE. + + + La scène se passe dans le palais du roi de Navarre + et dans les environs. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Navarre.--Un parc avec un palais. + +LE ROI FERDINAND, BIRON, LONGUEVILLE ET DUMAINE. + + +LE ROI.--Que la Renommée, objet de la poursuite de tous les hommes +pendant leur vie, reste gravée sur nos tombeaux d'airain et nous honore +dans la disgrâce de la mort! En dépit du temps, ce cormoran qui dévore +tout, un effort, pendant l'instant où nous respirons, peut nous +conquérir un honneur qui émoussera le tranchant de sa faux, et fera de +nous les héritiers de toute l'éternité. Courage donc, braves vainqueurs, +car vous l'êtes, vous qui faites la guerre à vos propres passions, et +qui combattez l'immense armée des désirs du monde.--Notre dernier édit +subsistera dans toute sa force, la Navarre deviendra la merveille du +monde; notre cour sera une petite académie, adonnée au repos et à la +contemplation. Vous trois, Biron, Longueville et Dumaine, vous avez fait +serment de vivre avec moi pendant trois ans, compagnons de mes études, +et d'observer les statuts qui sont rédigés dans cette cédule: vos +serments sont prononcés; maintenant signez, et que celui qui violera le +plus petit article de ce règlement voie son déshonneur écrit de sa +propre main. Si vous êtes armés de courage pour exécuter ce que vous +avez juré, signez votre grave serment, et observez-le. + +LONGUEVILLE.--Je suis décidé: ce n'est qu'un jeûne de trois ans; si le +corps souffre, l'âme jouira. Les panses trop bien remplies ont de +pauvres cervelles, et les mets succulents, en engraissant les côtes, +ruinent entièrement l'esprit. + +DUMAINE.--Mon aimable souverain, Dumaine se mortifiera; il abandonne aux +vils esclaves d'un monde grossier ses plaisirs plus grossiers encore: je +renonce et je meurs à l'amour, à la richesse et aux grandeurs, pour +vivre en philosophe avec eux et vous. + +BIRON.--Je ne puis que répéter à mon tour la même protestation. J'ai +déjà fait les mêmes voeux, mon cher souverain: j'ai juré de vivre, +d'étudier ici trois années. Mais il y a d'autres pratiques rigides, +comme de ne pas voir une seule femme jusqu'à ce terme, article qui, +j'espère, n'est pas enregistré dans l'acte; de ne goûter d'aucune +nourriture durant un jour entier de la semaine, et, les autres jours, de +ne manger que d'un seul mets, autre point qui, j'espère, ne s'y trouve +pas non plus; et encore de ne dormir que trois heures par nuit, sans +jamais être surpris les yeux assoupis dans le jour (tandis que moi, ma +coutume est de ne jamais songer à mal toute la nuit, et même de changer +en nuit la moitié du jour), troisième clause qui, j'espère, n'est pas +non plus mentionnée dans l'écrit. Oh! ce sont là des tâches bien arides, +trop pénibles à remplir: ne pas voir les dames, étudier, jeûner et ne +pas dormir! + +LE ROI.--Votre serment de vous abstenir de ces trois points est +prononcé. + +BIRON.--Permettez-moi de répondre non, mon souverain. J'ai simplement +juré d'étudier avec Votre Altesse, et de passer ici à votre cour +l'espace de trois ans. + +LE ROI.--Biron, avec cet article, vous avez juré les autres aussi. + +BIRON.--Par oui et par non, mon prince; alors mon serment n'était pas +sérieux.--Quel est le but de l'étude? Apprenez-le-moi. + +LE ROI.--Quoi! c'est de savoir ce que nous ne saurions pas sans elle. + +BIRON.--Voulez-vous parler des connaissances cachées et interdites à +l'intelligence ordinaire? + +LE ROI.--Oui; telle est la divine récompense de l'étude! + +BIRON.--Allons, je veux bien jurer d'étudier, pour connaître la chose +qu'il m'est interdit de savoir.--Par exemple, je veux bien étudier pour +savoir où je pourrai dîner, lorsque les festins me seront expressément +défendus. Et encore, pour savoir où trouver une belle maîtresse, quand +les belles seront cachées à mes yeux. Ou bien, m'étant lié par un +serment trop difficile à garder, je veux bien étudier l'art de +l'enfreindre sans manquer à ma foi. Si tels sont les fruits de l'étude, +et qu'il soit vrai qu'elle apprenne à connaître ce qu'on ne savait pas +avant, je suis prêt à faire le serment, et jamais je ne me rétracterai. + +LE ROI.--Vous venez justement de citer les obstacles qui détournent +l'homme de l'étude, et qui donnent à nos âmes le goût des vains +plaisirs. + +BIRON.--Sans doute, tous les plaisirs sont vains: mais les plus vains de +tous sont ceux qui, acquis avec peine, ne produisent pour fruit que la +peine; comme de méditer péniblement sur un livre, pour chercher la +lumière de la vérité, tandis que son éclat perfide ne sert qu'à aveugler +la vue éblouie. La lumière, en cherchant la lumière, enlève la lumière à +la lumière. Ainsi, les yeux perdent la vue avant de trouver une faible +lueur dans les ténèbres. Étudiez-moi plutôt comment on peut charmer ses +yeux, en les fixant sur des yeux plus beaux, qui, s'ils les éblouissent, +servent du moins d'étoiles à l'homme qu'ils ont aveuglé. L'étude +ressemble au radieux soleil des cieux, qui ne veut pas être approfondi +par d'insolents regards: ces infatigables travailleurs n'ont jamais rien +gagné qu'un vil renom fondé sur les livres d'autrui. Ces parrains +terrestres des astres du ciel, qui donnent un nom à chaque étoile fixe, +ne retirent pas plus de fruit de leurs brillantes nuits, que ceux qui se +promènent à leur clarté sans les connaître: trop savoir, c'est ne +connaître que la gloire, et tout parrain peut donner un nom. + +LE ROI.--Comme il est savant en arguments contre la science! + +DUMAINE.--Il est fort instruit dans l'art d'empêcher les autres de +s'instruire. + +LONGUEVILLE.--Il sarcle le bon grain et laisse croître l'ivraie. + +BIRON.--Le printemps est proche, quand les oisons couvent. + +DUMAINE.--Et la conséquence, quelle est-elle? + +BIRON.--Qu'il faut que chaque chose se fasse en son temps et en son +lieu. + +DUMAINE.--Rien pour la raison. + +BIRON.--Quelque chose donc pour la rime. + +LONGUEVILLE.--Biron ressemble à une gelée jalouse, qui attaque les +premiers-nés des enfants du printemps. + +BIRON.--Eh bien! oui; et pourquoi l'été se vanterait-il avant d'entendre +le chant des oiseaux? Pourquoi me glorifierais-je de productions +prématurées? A Noël, je ne désire pas plus les roses, que je ne désire +la neige dans les jours où Mai se montre émaillé de fleurs nouvelles; +mais j'aime chaque fruit dans sa saison. Quant à vous, il est trop tard +maintenant pour étudier: ce serait monter sur le toit de la maison pour +en ouvrir la porte. + +LE ROI.--Eh bien! quittez-nous, retournez chez vous: adieu. + +BIRON.--Non, mon gracieux souverain. J'ai fait serment de rester avec +vous, et quoique j'aie défendu l'ignorance et la barbarie, par des +arguments plus forts que vous ne pouvez en alléguer en faveur de votre +céleste science, je n'en garderai pas moins constamment la parole que +j'ai jurée, et je supporterai chaque jour toutes les privations des +trois années fixes. Donnez-moi l'écrit, que j'en prenne lecture, et je +souscrirai mon nom à ses plus rigoureux décrets. + +LE ROI.--C'est vous rendre à propos, pour vous racheter de la honte qui +allait vous couvrir! + +BIRON, _lisant_.--Item. «Que nulle femme ne s'approchera de ma cour, à +distance d'un mille.»--Cet article a-t-il été proclamé? + +LONGUEVILLE.--Il y a quatre jours. + +BIRON.--Voyons sous quelle peine.--(_Lisant_.) «Sous peine de perdre la +langue.» Qui a décerné cette peine? + +LONGUEVILLE.--Hé! c'est moi. + +BIRON.--Eh pour quelle raison, cher seigneur? + +LONGUEVILLE.--Pour les éloigner de cette cour, par la terreur de cette +punition. + +BIRON.--Voilà une dangereuse loi contre l'urbanité. (_Lisant_.) Item. +«Si un homme est surpris parlant à une femme dans l'espace de ces trois +années, il subira l'ignominie publique que toute la cour jugera à propos +d'infliger.» Pour cet article, vous le violerez vous-même, mon +souverain; car, vous savez bien qu'ici vient en ambassade la fille du +roi de France, pour vous parler à vous-même.--Une jeune princesse pleine +de grâce et de majesté! Elle vient traiter avec vous de la cession de +l'Aquitaine à son père, vieillard décrépit, infirme, et détenu dans son +lit. Ainsi, c'est un article fait en vain, ou c'est en vain que cette +illustre princesse vient à votre cour. + +LE ROI.--Qu'en dites-vous, seigneurs? Cela a été tout à fait oublié. + +BIRON.--C'est ainsi que l'étude est toujours en défaut; tandis qu'elle +s'occupe de ce qu'elle voudrait acquérir, elle oublie de faire ce qui +est nécessaire; et lorsqu'elle atteint l'objet qu'elle poursuit avec le +plus d'ardeur, c'est une conquête qui ressemble à celle d'une ville +incendiée: aussitôt gagnée, aussitôt perdue. + +LE ROI.--Nous sommes contraints de violer ce décret; mais c'est la +nécessité qui nous force à souffrir ici le séjour de la princesse. + +BIRON.--La nécessité nous rendra tous mille fois parjures dans l'espace +de ces trois années, car chaque homme naît avec ses penchants, qui ne +sont jamais domptés par la violence, mais toujours par une grâce +spéciale.--Si je viole ma foi, mon apologie sera cette excuse: je ne me +suis parjuré que par la force de la nécessité; aussi je souscris mon nom +sans réserve à ces lois, et je consens que celui qui les enfreindra dans +la moindre partie en soit puni par une honte éternelle: les tentations +sont pour les autres comme pour moi; mais je crois, malgré la répugnance +que je montre, que je serai encore le dernier à violer mon +serment.--Mais n'y a-t-il aucune récréation qui soit permise? + +LE ROI.--Oui, il y en a: notre cour, vous le savez, est fréquentée par +un illustre voyageur d'Espagne. Cet homme possède toutes les belles +manières du monde: sa tête est une mine de phrases. Un homme dont +l'oreille est flattée du son de ses vaines paroles, comme de l'harmonie +la plus ravissante; homme, au surplus, d'une politesse accomplie, et que +le juste et l'injuste semblent avoir choisi pour être l'arbitre de leurs +disputes. Cet enfant de l'imagination, ce sublime Armado, dans les +intervalles de nos études, nous racontera, en termes pompeux, les +prouesses de maints chevaliers de l'Espagne basanée, qui ont péri dans +les querelles du siècle.--A quel point il vous amuse, messieurs, c'est +ce que j'ignore; mais pour moi, je proteste que j'aime beaucoup à +l'entendre mentir, et je le ferai entrer dans la troupe de mes +ménétriers. + +BIRON.--Armado! c'est un des plus illustres mortels: un homme à mots +nouvellement raffinés, le vrai chevalier de la mode! + +LONGUEVILLE.--Ce bouffon de Costard et lui feront notre divertissement. +Ainsi donc, à l'étude, trois ans sont vite passés. + +(Entrent Dull et Costard tenant une lettre.) + +DULL[1].--Quelle est la personne du duc? + +[Note 1: _Dull_; ce mot veut dire _insipide, ennuyé_.] + +BIRON.--Le voici, l'ami; que veux-tu? + +DULL.--Je représente moi-même sa personne, car je suis un officier de +police; mais je voudrais voir sa personne propre en chair et en os. + +BIRON.--Voilà le duc. + +DULL.--Le seigneur Arme... Arme... vous salue: il y a de vilaines choses +sur le tapis; cette lettre vous en dira davantage. + +COSTARD.--Monsieur, le contenu[2] de cette lettre me touche aussi, moi. + +[Note 2: Jeu de mots intraduisible sur _contents_, contenu, et +_contempt_, mépris.] + +LE ROI, _prenant la lettre_.--Une lettre du magnifique Armado! + +BIRON.--Quelque mince qu'en soit le sujet, j'espère, par la grâce de +Dieu, de sublimes paroles. + +LONGUEVILLE.--Beaucoup d'espérances pour peu de choses! Dieu veuille +nous donner la patience. + +BIRON.--D'écouter ou de nous abstenir d'écouter. + +LONGUEVILLE.--D'écouter patiemment, monsieur; et de rire modérément; ou +de nous abstenir de l'un et de l'autre. + +BIRON.--Allons, monsieur, ce sera comme le style de la lettre nous +montera l'humeur à la gaieté. + +COSTARD.--La matière, monsieur, me regarde, comme concernant +Jacquelinette. La forme en est que j'ai été pris sur le fait. + +BIRON.--Sur quel fait? + +COSTARD.--Dans le fait et dans la forme[3] qui suivent, monsieur, trois +choses à la fois: j'ai été vu avec elle dans la maison de la ferme, +assis avec elle, et surpris à la suivre dans le parc; lesquelles choses, +mises ensemble, sont dans le fait et la manière suivantes.--A présent, +monsieur, quant à la manière... c'est la manière dont un homme parle à +une femme, pour la forme... en quelque forme. + +[Note 3: _Manner_ et _form_. Jeux de mots qui n'existent que dans +l'anglais.] + +BIRON.--Et la suite, l'ami? + +COSTARD.--La suite sera comme sera la correction qu'on me donnera, et +Dieu veuille protéger la bonne cause! + +LE ROI.--Voulez-vous écouter la lettre avec attention? + +BIRON.--Comme nous écouterions un oracle. + +COSTARD.--Telle est la simplicité de l'homme, d'écouter les penchants de +la chair. + +LE ROI, _lit_.--«Grand lieutenant, illustre vice-roi du firmament, et +seul dominateur de la Navarre, Dieu terrestre de mon âme, et patron +nourricier de mon corps. + +COSTARD.--Il n'y a pas encore là un mot de Costard. + +LE ROI, _lisant_.--«Il est de fait... + +COSTARD.--Cela peut être ainsi; mais s'il dit que cela est ainsi, il +n'est, lui, à dire vrai, qu'ainsi[4]... + +LE ROI.--Paix[5]! + +[Note 4: Le genre d'esprit de Costard est principalement de tirer des +propositions précédentes des conséquences contradictoires et absurdes.] + +[Note 5: Paix, absence de bruit, ou absence de guerre. Costard s'attache +au dernier sens.] + +COSTARD.--Soit à moi et à tout homme qui n'ose pas se battre! + +LE ROI.--Pas le mot. + +COSTARD.--Pas le mot des secrets des autres, je vous en prie. + +LE ROI, _continuant de lire_.--«Il est de fait qu'affligé d'une +mélancolie de couleur noire, j'ai recommandé la sombre et accablante +humeur qui m'enveloppait à la médecine salutaire de votre air qui donne +la santé; et comme je suis un gentilhomme, je me suis mis à me promener. +L'heure, laquelle? Vers la sixième heure, lorsque les animaux paissent +du meilleur appétit, que les oiseaux becquettent le mieux le grain, et +que les hommes sont assis pour prendre ce repas que l'on nomme le +souper: voilà pour le temps. Maintenant le sol, je veux dire le sol sur +lequel je me promenais, il est enclos de murs: c'était votre parc. A +présent, venons à l'endroit; je veux dire l'endroit où j'ai rencontré +cet événement obscène et des plus monstrueux, qui tire aujourd'hui de ma +plume, blanche comme la neige, l'encre de couleur d'ébène, que vos yeux +voient, contemplent, parcourent ou regardent ici. C'est là au +nord-nord-ouest et au coin ouest de votre jardin aux curieux détours que +j'ai vu ce berger à l'âme basse; ce misérable ver qui sert à votre +divertissement. + +COSTARD.--C'est moi. + +LE ROI, _continuant_.--«Cette âme illettrée et bornée. + +COSTARD.--C'est moi. + +LE ROI, _continuant_.--«Cet insipide vassal. + +COSTARD.--C'est encore moi. + +LE ROI, _continuant_.--«Qui, autant que je m'en souviens, se nomme +Costard. + +COSTARD.--Oh! c'est bien moi. + +LE ROI, _continuant_.--«En compagnie et en tête-à-tête, contre le statut +formel de votre édit et de votre loi promulguée, avec... avec... Oh! +avec... mais je souffre de dire avec qui. + +COSTARD.--Avec une fille. + +LE ROI, _continuant_.--«Avec un enfant de notre grand-mère Ève, une +femelle, ou pour me faire comprendre de votre âme délicate, une femme. +Mû par l'aiguillon de mon devoir toujours respecté, je vous l'ai envoyé, +pour recevoir le lot de sa punition, sous la garde d'un officier de +votre noble Altesse, Antoine Dull, homme de bonne renommée, de bonne +conduite, de bonne réputation, et fort considéré. + +DULL.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; je suis Antoine +Dull. + +LE ROI, _continuant_.--«Quant à Jacquinette (c'est ainsi qu'on appelle +le vase le plus faible, que j'ai surpris avec le berger susdit), je la +garde comme un vase dévoué à la fureur de votre loi; et, au moindre +signal de votre illustre volonté, je la mènerai subir son procès. Je +suis à vous, dans toutes les formalités de l'ardeur brûlante d'un zèle +dévoué, + + «Don Adrien d'ARMADO.» + +BIRON.--Cette lettre n'est pas en aussi bon style que je l'attendais, +mais c'est le plus menteur que j'aie jamais entendu. + +LE ROI.--Oui, le meilleur pour le pire.--Mais, toi, coquin, que +réponds-tu à cela? + +COSTARD.--Seigneur, je confesse la fille. + +LE ROI.--As-tu entendu la proclamation de mon édit? + +COSTARD.--Je confesse que je l'ai beaucoup entendue, mais aussi que j'y +ai fait fort peu d'attention. + +LE ROI.--On a publié la peine d'un an de prison pour quiconque serait +surpris avec une fille. + +COSTARD.--Je n'ai pas été pris avec une fille, seigneur, j'ai été pris +avec une damoiselle. + +LE ROI.--Eh bien! l'édit porte aussi une damoiselle. + +COSTARD.--Ce n'était pas une damoiselle non plus, seigneur: c'était une +vierge. + +LE ROI.--Cela a été défendu aussi. L'édit porte aussi une vierge. + +COSTARD.--Si cela est, je nie sa virginité: j'ai été pris avec une +pucelle. + +LE ROI.--Cette pucelle ne te servira pas, l'ami. + +COSTARD.--Cette pucelle me servira, sire. + +LE ROI.--Allons, je vais prononcer la sentence: tu jeûneras une semaine +entière au pain bis et à l'eau. + +COSTARD.--J'aimerais mieux prier un mois avec du mouton et du poireau. + +LE ROI.--Et don Armado sera ton gardien.--Biron, ayez soin qu'il lui +soit livré.--Et nous, chers seigneurs, allons mettre en pratique ce que +nous avons réciproquement juré d'observer par un serment si solennel. + +(Le roi sort avec Longueville et Dumaine.) + +BIRON.--Je gagerais ma tête contre le chapeau du premier honnête homme, +que ces serments et ces lois deviendront un objet de mépris.--(_A +Costard_.) Allons, drôle, marchons. + +COSTARD.--Je souffre pour la vérité, monsieur, car il est très-vrai que +j'ai été pris avec Jacquinette, et que Jacquinette est une vraie fille; +et ainsi donc, que la coupe amère de la prospérité[6] soit la bienvenue! +L'affliction pourra un jour me sourire encore, et jusqu'à ce moment +reste avec moi, douleur. + +(Ils sortent tous deux.) + +[Note 6: Bévues mises exprès dans la bouche de Costard.] + + +SCÈNE II + +La maison d'Armado. + +ARMADO _avec_ MOTH _son page_. + + +ARMADO.--Page, quel signe est-ce, quand une grande âme devient +mélancolique? + +MOTH.--C'est un grand signe, monsieur, qu'elle deviendra triste. + +ARMADO.--Quoi! la tristesse et la mélancolie sont la même chose, mon +cher lutin? + +MOTH.--Non, non, monsieur; oh! non. + +ARMADO.--Comment peux-tu séparer la tristesse de la mélancolie, mon +tendre jouvenceau? + +MOTH.--Par une démonstration familière de leurs effets, mon rude +seigneur. + +ARMADO.--Pourquoi dis-tu rude seigneur? rude seigneur? + +MOTH.--Et pourquoi dites-vous tendre jouvenceau? tendre jouvenceau? + +ARMADO.--J'ai dit tendre jouvenceau, comme une épithète qui convient à +tes jeunes années, que l'on peut dénommer tendres. + +MOTH.--Et moi, j'ai dit rude seigneur, comme un titre qui appartient à +votre vieillesse, que l'on peut nommer rude. + +ARMADO.--Joli et convenable. + +MOTH.--Comment l'entendez-vous, monsieur? Est-ce moi qui suis joli, et +mon propos convenable; ou mon propos qui est joli, et moi convenable? + +ARMADO.--Tu es joli parce que tu es petit. + +MOTH.--Petitement joli, parce que je suis petit; et pourquoi +_convenable_? + +ARMADO.--Convenable, parce que tu es vif. + +MOTH.--Dites-vous ceci à ma louange, mon maître? + +ARMADO.--A ton digne éloge, vraiment. + +MOTH.--Je vanterai une anguille avec le même éloge. + +ARMADO.--Quoi! est-ce qu'une anguille est ingénieuse? + +MOTH.--Une anguille est vive. + +ARMADO.--Je dis que tu es vif dans tes réponses.--Tu m'échauffes le +sang. + +MOTH.--Me voilà payé d'une réponse, monsieur. + +ARMADO.--Je n'aime pas à être contrarié. + +MOTH.--Celui qui parle par contradictions, les croix[7] ne l'aiment pas. + +[Note 7: _Cross_, croix, pièce de monnaie.] + +ARMADO.--J'ai promis d'étudier trois ans avec le duc. + +MOTH.--Vous pourriez le faire en une heure, monsieur. + +ARMADO.--Impossible. + +MOTH.--Combien fait _un_ répété trois fois? + +ARMADO.--Je sais mal compter: c'est le talent d'un garçon de cabaret. + +MOTH.--Vous êtes un gentilhomme, monsieur, et un joueur. + +ARMADO.--J'avoue tous les deux; tous deux sont le vernis qui rend un +homme accompli. + +MOTH.--En ce cas, je suis sûr que vous savez très-bien à quelle somme +montent deux as. + +ARMADO.--Elle monte à un de plus que deux. + +MOTH.--Ce que le pauvre vulgaire appelle _trois_. + +ARMADO.--Cela est vrai. + +MOTH.--Eh bien! monsieur, n'est-ce que cela à étudier? En voilà déjà +trois d'étudiés avant que vous puissiez cligner l'oeil trois fois; et +combien il est aisé d'ajouter les années au mot _trois_, et d'étudier +trois ans en deux mots, le cheval sautant[8] vous le dira. + +[Note 8: Allusion au cheval de _Banks_, fameux par ses tours.] + +ARMADO.--Une fort belle figure! + +MOTH, _à part_.--Pour prouver que vous n'êtes qu'un zéro. + +ARMADO.--Je t'avouerai là-dessus, que je suis amoureux et de même qu'il +est bas à un guerrier d'aimer, de même je suis amoureux d'une fille de +bas étage. Si de tirer l'épée contre l'humeur de mon penchant me +délivrait de la pensée réprouvée qu'il m'inspire, je prendrais le désir +prisonnier, je le rançonnerais et je l'enverrais à quelque courtisan de +France pour y nouer quelque nouvelle galanterie. Je regarde comme un +opprobre de soupirer: je voudrais abjurer Cupidon. Console-moi, mon +enfant; quels sont les grands hommes qui ont été amoureux? + +MOTH.--Hercule, mon maître. + +ARMADO.--O doux Hercule!--D'autres autorités, mon cher, d'autres encore; +et qu'ils soient surtout, mon enfant, des hommes de bonne renommée et de +bonne façon. + +MOTH.--Samson, mon maître. C'était un homme d'un port avantageux, d'un +port très-robuste, car il porta les portes de la ville sur son dos, +comme un portefaix. Et il était amoureux. + +ARMADO.--O robuste Samson! ô nerveux Samson! je te surpasse autant dans +le maniement de mon épée, que tu me surpasses dans la force d'emporter +les portes. Je suis amoureux aussi.--Quelle était l'amante de Samson, +mon enfant? + +MOTH.--Une femme, mon maître. + +ARMADO.--De quelle couleur de peau? + +MOTH.--Des quatre à la fois; ou de trois, ou de deux, ou de l'une des +quatre. + +ARMADO.--Dis-moi au juste de laquelle. + +MOTH.--D'un vert d'eau, monsieur. + +ARMADO.--Est-ce là une des quatre? + +MOTH.--Oui, monsieur, suivant ce que j'ai lu. Et la meilleure des +quatre. + +ARMADO.--Le vert[9], en effet, est la couleur des amants; mais avoir une +amante de cette couleur... Je trouve que Samson n'avait guère de raison +de le faire. Sûrement il l'affectionnait pour son esprit. + +[Note 9: Le vert du saule.] + +MOTH.--C'était justement pour cela, monsieur; car elle avait une +intelligence verte[10]. + +[Note 10: _Intelligence verte_, c'est-à-dire vive et gaie.] + +ARMADO.--Ma maîtresse est du blanc et du rouge le plus pur. + +MOTH.--Ces couleurs, mon maître, masquent les pensées les plus impures. + +ARMADO.--Définis, définis, enfant bien élevé. + +MOTH.--Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi! + +ARMADO.--Tendre invocation d'un enfant; très-jolie et très-pathétique! + + MOTH. + + Si une femme est composée de blanc et de rouge + Jamais ses fautes ne seront connues. + Car les fautes engendrent les joues pourpres. + Et la blanche pâleur décèle la crainte. + Ainsi, que votre maîtresse ait des craintes, ou qu'elle mérite le + blâme, + Vous ne le connaîtrez pas à la couleur; + Car toujours ses joues conserveront la couleur + Qu'elles doivent à la Nature. + +Voilà de terribles rimes, mon maître, contre le rouge et le blanc! + +ARMADO.--N'y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et de la +mendiante[11]? + +[Note 11: _Le roi Cophétua et la mendiante_. Ballade à laquelle +Shakspeare fait de fréquentes allusions.] + +MOTH.--Il y a trois siècles environ que le monde était infecté de cette +ballade; mais je crois qu'à présent on ne la trouverait guère, ou, si on +la trouvait, elle ne servirait guère ici ni pour les paroles, ni pour la +musique. + +ARMADO.--Je veux composer quelque chose de neuf sur ce sujet, afin de +justifier mon écart par quelque autorité imposante. Page, j'aime cette +jeune paysanne que j'ai surprise dans le parc avec cette brute +raisonnante de Costard: elle le mérite bien. + +MOTH.--D'être fustigée. (_A part_.)--Et pourtant elle mérite un plus +digne amant que mon maître. + +ARMADO.--Chante, mon enfant, mon âme languit accablée par l'amour. + +MOTH.--Et cela est bien étrange, lorsque vous aimez une fille si +légère[12]. + +[Note 12: Jeu de mots fréquent sur _light_, lumière, et _light_, léger, +agile.] + +ARMADO.--Chante donc. + +MOTH.--Attendez que la compagnie soit passée. + +(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.) + +DULL.--Monsieur, les intentions du duc sont que vous veilliez sur la +personne de Costard, et que vous ne lui laissiez prendre aucun plaisir +pour prix de sa conduite; mais qu'il jeûne trois jours de la semaine. +Quant à cette damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la +laitière. Adieu. + +ARMADO.--Ma rougeur me trahit.--Jeune fille? + +JACQUINETTE.--Homme? + +ARMADO.--J'irai te rendre visite à la loge. + +JACQUINETTE.--Cela se peut. + +ARMADO.--Je sais où elle est située. + +JACQUINETTE.--O Dieu, que vous êtes savant! + +ARMADO.--Je te conterai des choses merveilleuses. + +JACQUINETTE.--Avec cette face? + +ARMADO.--Je t'aime. + +JACQUINETTE.--Je vous l'ai ouï dire ainsi. + +ARMADO.--Et là-dessus, adieu. + +JACQUINETTE.--Que les beaux jours vous suivent! + +DULL.--Allons, venez, Jacquinette. + +(Dull et Jacquinette sortent.) + +ARMADO.--Coquin, tu jeûneras pour tes péchés, avant que tu obtiennes ton +pardon. + +COSTARD.--Allons, monsieur, quand je jeûnerai, j'espère jeûner l'estomac +plein. + +ARMADO.--Tu seras grièvement puni. + +COSTARD.--Je vous ai plus d'obligations que ne vous en ont vos gens, car +ils sont fort légèrement récompensés. + +ARMADO.--Emmenez ce coquin, enfermez-le. + +MOTH.--Allons, viens, esclave transgresseur, vite. + +COSTARD.--Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jeûnerai fort bien en +liberté. + +MOTH.--Non, ce serait être lié et délié[13], l'ami, tu iras en prison. + +[Note 13: Jeu de mots sur _fast_, jeûne, et _fast_, attaché, lié.] + +COSTARD.--Eh bien! si jamais je revois les heureux jours de désolation +que j'ai vus, il y aura quelqu'un qui verra... + +MOTH.--Que verra-t-on? + +COSTARD.--Rien, monsieur Moth, que ce que l'on regardera. Il ne convient +pas aux prisonniers de trop garder le silence dans leurs paroles; ainsi +je ne dirai rien. Je remercie Dieu de ce que j'ai aussi peu de patience +qu'un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille. + +(Moth sort emmenant Costard.) + +ARMADO, _seul_.--J'aime jusqu'à la terre qui est basse, où a marché sa +chaussure, plus basse encore, conduite par son pied, qui est le plus bas +des trois. Si j'aime, je serai parjure, ce qui est une grande preuve de +fausseté. Et comment peut-il être sincère, l'amour qui est fondé sur une +fausseté? L'amour est un esprit familier, l'amour est un démon: s'il y a +un mauvais ange, c'est l'amour. Et cependant Samson fut tenté de même, +et Samson avait une force extraordinaire; Salomon fut aussi séduit de +même, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le trait de Cupidon +est trop dur pour la massue d'Hercule, et par conséquent trop fort aussi +pour l'épée d'un Espagnol. La première et la seconde cause ne me +serviront de rien[14]. Il ne fait pas de cas de l'escrime. Il ne +s'embarrasse point du duel: sa honte est d'être appelé un enfant; mais +sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur! rouille-toi dans le +repos, mon épée! taisez-vous, tambours! votre maître est amoureux. Oui, +il aime. Que quelque dieu des vers impromptus veuille m'assister, car je +suis sûr que je deviendrai poëte à sonnets. Esprit, invente; plume, +écris; car je suis prêt à faire des volumes in-folio. + +(Il sort.) + +[Note 14: Voyez la note de la comédie _Comme vous voudrez_, sur le +règlement des duels.] + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Toujours en Navarre.--On voit un pavillon et des tentes à quelque +distance. + +LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et +_suite_. + + +BOYET.--Maintenant, madame, appelez à votre aide vos plus précieuses +facultés. Considérez qui le roi, votre auguste père, envoie, vers qui il +envoie, et quel est l'objet de son ambassade; vous, noble princesse, qui +tenez un si haut rang dans l'estime du monde, vous venez conférer avec +l'unique héritier de toutes les grandes qualités qu'un mortel puisse +posséder, avec l'incomparable roi de Navarre; et le sujet de votre +négociation n'est rien moins que la riche Aquitaine, douaire digne d'une +reine. Prodiguez donc aujourd'hui toutes vos grâces, de même que la +nature vous a prodigué tous ses dons; car elle a été avare envers tout +le monde, pour n'être libérale qu'envers vous. + +LA PRINCESSE.--Cher seigneur Boyet, ma beauté, quoique médiocre, n'a pas +besoin du fard de vos louanges: la beauté s'estime par le jugement des +yeux, et non sur l'humiliant éloge de la langue intéressée à la vanter. +Je suis moins fière de vous entendre exalter mon mérite que vous n'êtes +ambitieux de passer pour éloquent, en faisant ainsi dépense d'esprit +pour mon panégyrique; mais venons à la tâche dont j'ai à vous +charger.--Digne Boyet, vous n'ignorez pas que la renommée, qui publie +tout, a répandu dans le monde le bruit que le prince de Navarre a fait +voeu de ne laisser approcher de sa cour silencieuse aucune femme pendant +trois années qu'il dévoue à de pénibles études; il nous paraît donc que +c'est un préliminaire convenable, avant de franchir les portes +interdites de son domaine, de savoir ses intentions. Et c'est vous que +nous chargeons seul de ce message, vous à qui votre mérite inspire +l'audace, vous qui êtes l'orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui +que la fille du roi de France, désirant une prompte expédition pour une +affaire importante, sollicite avec instance une conférence particulière +avec Son Altesse. Hâtez-vous, annoncez-lui ma demande; nous attendons +ici, comme d'humbles suppliants, sa volonté souveraine. + +BOYET.--Fier de cet emploi, je pars plein de bonne volonté. + +LA PRINCESSE.--Tout orgueil est plein de bonne volonté, et le vôtre est +tel. (_Il sort_.) Quels sont les ministres dévoués, mes chers seigneurs, +qui partagent le voeu de ce prince vertueux? + +UN SEIGNEUR.--Longueville en est un, madame. + +LA PRINCESSE.--Le connaissez-vous? + +MARIE.--Je l'ai connu, madame. J'ai vu ce Longueville en Normandie, à la +fête du mariage célébré entre le comte de Périgord et la belle héritière +de Jacques Faulconbridge. C'est un homme qui passe pour être doué de +sublimes qualités; instruit dans les arts et renommé dans les armes, +tout ce qu'il entreprend il l'exécute avec grâce. La seule ombre qui +ternisse l'éclat de ses vertus, si l'éclat de la vertu peut souffrir +quelque ombre qui la ternisse, c'est un esprit caustique joint à une +volonté trop obstinée; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser, et +son caractère le porte à n'épargner personne de ceux qui tombent sous sa +main. + +LA PRINCESSE.--Il paraît que c'est quelque courtisan railleur, n'est-ce +pas? + +MARIE.--C'est ce que répètent ceux qui connaissent le mieux son humeur. + +LA PRINCESSE.--Ces esprits-là ont la vie courte, ils se flétrissent en +grandissant. Quels sont les autres? + +CATHERINE.--Le jeune Dumaine, jeune homme accompli, chéri pour sa vertu +de tous ceux qui aiment la vertu. Avec le pouvoir de faire le mal, il ne +sait jamais en faire: il a assez d'esprit pour rendre aimable un +cavalier mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit. Je +l'ai vu une fois chez le duc d'Alençon: et, d'après tout le bien que +j'ai remarqué en lui, l'éloge que j'en fais est fort au-dessous de son +mérite. + +ROSALINE.--Un autre des seigneurs qui se consacrent avec le duc à +l'étude y était aussi avec lui, comme on me l'a assuré: on le nomme +Biron. Je puis dire que je n'ai jamais eu une heure de conversation avec +un homme plus jovial, sans qu'il ait jamais passé les bornes d'une +gaieté décente. Son oeil sait faire naître à chaque instant l'occasion +de ses saillies; car chaque objet que son oeil saisit, son esprit sait +en tirer une plaisanterie ingénieuse et gaie; et sa langue, interprète +de sa pensée, sait la rendre en termes si choisis et si gracieux, que +les vieilles oreilles font l'école buissonnière pour l'écouter, et que +les oreilles plus jeunes sont dans l'enchantement, tant son élocution +est agréable et rapide. + +LA PRINCESSE.--Que Dieu bénisse mes femmes! Sont-elles donc toutes +amoureuses, que chacune d'elles prodigue à l'objet de son inclination de +si grands éloges? + +MARIE.--Voici Boyet. + +(Boyet rentre.) + +LA PRINCESSE.--Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous? + +BOYET.--Le roi de Navarre était déjà informé de votre illustre +ambassade, et, avant que je parusse, lui et les courtisans qui partagent +son voeu étaient déjà tout prêts à vous accueillir, noble princesse; +mais j'ai appris qu'il aime mieux vous loger dans les champs, comme un +ennemi qui viendrait assiéger sa cour, que de songer à se dispenser de +son serment, pour vous introduire dans son palais solitaire. Voici le +roi de Navarre. + +(Toutes les dames mettent leurs masques.) + +(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron, Suite.) + +LE ROI.--Belle princesse, soyez la bienvenue à la cour de Navarre. + +LA PRINCESSE.--Belle, je vous renvoie ce compliment, bienvenue, je ne le +suis point encore: cette voûte est trop élevée pour être celle de votre +palais, et ces champs sont une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir +me dire la bienvenue. + +LE ROI.--Vous serez, madame, bien accueillie à ma cour. + +LA PRINCESSE.--Bienvenue à votre cour; alors je serai la bienvenue; +daignez donc m'y conduire. + +LE ROI.--Daignez m'entendre, chère princesse; je me suis lié par un +serment. + +LA PRINCESSE.--Si le ciel n'assiste pas mon prince, il va se parjurer? + +LE ROI.--Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour le monde entier, +du moins de sa libre volonté. + +LA PRINCESSE.--Eh bien! sa volonté le violera; sa volonté seule, et +nulle autre force. + +LE ROI.--Vous ignorez, princesse, quel en est l'objet. + +LA PRINCESSE.--Vous seriez plus sage de l'ignorer comme moi, mon prince, +au lieu qu'aujourd'hui toute votre science n'est qu'ignorance. +J'apprends que Votre Altesse a juré de se retirer dans son palais. C'est +un crime de garder ce serment, mon prince, et c'en est un aussi de le +violer. Mais daignez me pardonner. Je débute par trop de hardiesse: il +me sied mal de vouloir donner des leçons à mon maître. Faites-moi la +grâce de lire l'objet de mon ambassade, et de donner sur-le-champ une +réponse décisive à ma demande. + +LE ROI.--Madame!... (_Elle lui remet un papier_.)--Sur-le-champ, s'il +m'est possible de le faire sur-le-champ. + +LA PRINCESSE.--Vous le voudrez d'autant plus que je pourrai m'éloigner +plus tôt; car si vous prolongez mon séjour ici, vous deviendrez parjure. + +(Le roi lit les dépêches remises par la princesse; pendant cette +lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.) + +BIRON, _à Rosaline_.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le +Brabant? + +ROSALINE.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant? + +BIRON.--Je le sais très-bien. + +ROSALINE.--Vous voyez donc combien il était inutile de me faire cette +question? + +BIRON.--Vous êtes trop vive. + +ROSALINE.--C'est votre faute de me provoquer par de semblables +questions. + +BIRON.--Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera. + +ROSALINE.--Il aura le temps de renverser son cavalier dans le fossé. + +BIRON.--Quelle heure est-il? + +ROSALINE.--Il est l'heure où les fous font des questions. + +BIRON.--Allons, bonne fortune à votre masque. + +ROSALINE.--Oui, au visage qu'il couvre. + +BIRON.--Et qu'il vous envoie beaucoup d'amants. + +ROSALINE.--Soit; pourvu que vous ne soyez pas du nombre. + +BIRON.--Non. Eh bien! adieu. + +LE ROI.--Madame, votre père offre ici le payement de cent mille écus, et +ce n'est que la moitié de la somme que mon père a déboursée dans ses +guerres. Mais supposez que lui ou moi nous ayons reçu cette somme +entière, que ni l'un ni l'autre nous n'avons reçue, il restera encore dû +cent mille autres écus, et c'est en nantissement de cette somme qu'une +partie de l'Aquitaine nous est engagée, quoique sa valeur soit +au-dessous de cette somme. Si donc, le roi votre père veut seulement +nous restituer la moitié de ce qui reste à payer, nous céderons nos +droits sur l'Aquitaine, et nous entretiendrons une amitié sincère avec +Sa Majesté; mais il paraît que ce n'est guère là ce qu'il se propose de +faire, car il demande ici qu'on lui rembourse cent mille écus; il ne +parle point du payement des cent mille écus qui restent dus, pour faire +revivre son titre sur l'Aquitaine; et nous aurions bien mieux aimé la +rendre en recevant l'argent qu'a prêté notre père, que de la garder +démembrée comme elle l'est. Chère princesse, si sa demande n'était pas +aussi éloignée de toute proposition raisonnable, malgré quelques raisons +secrètes, Votre Altesse aurait réussi à me faire céder et s'en +retournerait satisfaite en France. + +LA PRINCESSE.--Vous faites une trop grande injure au roi mon père, et +vous faites vous-même tort à la réputation de votre nom, en dissimulant +ainsi le remboursement d'une somme qui a été si fidèlement acquittée. + +LE ROI.--Je vous proteste que je n'ai jamais rien su de ce +remboursement; et si vous pouvez le prouver, je consens à vous rendre la +somme ou à vous céder l'Aquitaine. + +LA PRINCESSE.--Je vous somme de tenir votre parole.--Boyet, vous pouvez +produire les quittances données par les officiers particuliers de +Charles, son père. + +LE ROI.--Voyons, donnez-moi ces preuves. + +BOYET.--Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet où se trouvent +ces quittances et autres papiers relatifs à cette affaire n'est pas +encore arrivé. Demain on les produira sous vos yeux. + +LE ROI.--Elles suffiront pour me convaincre, et à leur vue je souscris +sans difficulté à tout ce qui sera juste et raisonnable. En attendant, +recevez de moi tout l'accueil que l'honneur peut, sans blesser +l'honneur, offrir à votre mérite reconnu. Vous ne pouvez, belle +princesse, être admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte, +vous serez reçue et traitée de manière à vous faire juger que si +l'entrée de mon palais vous est interdite, vous occupez une place dans +mon coeur. Que vos bontés m'excusent; je prends congé de vous; demain +nous reviendrons vous faire notre visite. + +LA PRINCESSE.--Que l'aimable santé et les heureux désirs accompagnent +Votre Altesse! + +LE ROI.--Je vous souhaite l'accomplissement des vôtres, partout où vous +serez. + +(Le roi sort avec sa suite.) + +BIRON, _à Rosaline_.--Madame, je ferai vos compliments à mon coeur. + +ROSALINE.--Je vous en prie, dites-lui bien des choses de ma part: je +serais bien aise de le voir. + +BIRON.--Je voudrais que vous l'entendissiez gémir. + +ROSALINE.--Le fou est-il malade? + +BIRON.--Malade au coeur. + +ROSALINE.--Eh bien! faites-le saigner. + +BIRON.--Cela lui ferait-il du bien? + +ROSALINE.--Ma médecine dit oui. + +BIRON.--Voulez-vous le saigner d'un coup d'oeil? + +ROSALINE.--_Non point_[15], mais avec mon couteau. + +[Note 15: _No point_, pas de pointe; et aussi _non point_, expression +française.] + +BIRON.--Dieu vous conserve la vie! + +ROSALINE.--Et qu'il abrège la vôtre! + +BIRON.--Je n'ai pas de remerciements à vous faire. + +DUMAINE, _à Boyet, montrant Rosaline_.--Monsieur, un mot, je vous prie: +quelle est cette dame? + +BOYET.--L'héritière d'Alençon: son nom est Rosaline. + +DUMAINE.--Une fort jolie dame! Adieu, monsieur. + +(Il sort.) + +LONGUEVILLE, _à Boyet_.--Je vous conjure, un mot: qu'est-ce que c'est +que cette dame vêtue en blanc? + +BOYET.--Une femme parfaite, et vous l'avez vue à la lumière. + +LONGUEVILLE.--Peut-être légère[16] à la lumière; c'est son nom que je +demande. + +[Note 16: Encore une équivoque sur _light_.] + +BOYET.--Elle n'en a qu'un pour elle; ce serait honteux de le demander. + +LONGUEVILLE.--Je vous prie, de qui est-elle fille? + +BOYET.--De sa mère, ai-je entendu dire. + +LONGUEVILLE.--Dieu bénisse votre barbe! + +BOYET.--Monsieur, ne vous fâchez pas: elle est l'héritière de +Faulconbridge. + +LONGUEVILLE.--C'est une très-aimable dame. + +BOYET.--Oui, monsieur, cela pourrait être. + +(Longueville sort.) + +BIRON, _à Boyet_.--Quel est le nom de cette dame en chaperon? + +BOYET.--Catherine, par hasard. + +BIRON.--Est-elle mariée, ou non? + +BOYET.--A sa volonté, monsieur, ou à peu près. + +BIRON.--Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu. + +BOYET.--Adieu pour moi, et bonjour pour vous. + +(Biron sort, et les dames se démasquent.) + +MARIE.--Ce dernier, c'est Biron, ce seigneur jovial et folâtre; chacun +de ses mots est une saillie. + +BOYET.--Et chacune de ces saillies rien qu'un mot. + +LA PRINCESSE.--Vous avez bien fait de le prendre au mot. + +BOYET.--J'étais aussi disposé à l'accrocher que lui à m'aborder[17]. + +[Note 17: _To grapple_ et _to board_, termes de marine.] + +MARIE.--Peste! deux vaillants moutons! + +BOYET.--Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce brebis, nous ne serons +moutons que si vous nous laissez brouter sur vos lèvres. + +MARIE.--Vous mouton, et moi pâturage; est-ce là toute votre pointe? + +BOYET.--Oui, si vous m'accordez le pâturage. + +(Il veut l'embrasser.) + +MARIE.--Pas du tout, aimable bête; mes lèvres ne sont pas propriété +publique, bien qu'elles soient séparées[18]. + +[Note 18: Jeu de mots sur _several_, séparé, _distincteer_, terre +commune.] + +BOYET.--A qui appartiennent-elles? + +MARIE.--A mon destin et à moi. + +LA PRINCESSE.--Les beaux esprits se querellent, les esprits bien faits +s'entendent: la guerre civile des beaux esprits serait bien plus à +propos déclarée au roi de Navarre et à ses studieux courtisans; ici elle +est un abus. + +BOYET, _à la princesse_.--Si mon observation, qui rarement est en défaut +et qui suit l'éloquence muette du coeur, exprimée par les yeux, ne me +trompe pas, le roi de Navarre est atteint. + +LA PRINCESSE.--De quoi? + +BOYET.--De ce que les amants appellent inclination. + +LA PRINCESSE.--Votre raison? + +BOYET.--La voici: toute son âme s'était retirée dans ses yeux, où +perçaient ses secrets désirs. Son coeur, tel qu'une agate, empreint de +votre image, et fier de cette empreinte, exprimait son orgueil dans ses +yeux. Sa langue, impatiente de parler sans voir, trébuchait en voulant +courir à la hâte dans ses yeux. Tous ses sens se sont rendus dans +celui-là, pour ne plus faire que regarder la plus belle des belles. Il +m'a semblé que tous ses sens étaient contenus dans son oeil, comme des +joyaux qu'on offre à un prince dans un cristal pour les lui faire +acheter. En vous présentant leur mérite dans le globe où ils étaient +enchâssés, ils vous faisaient signe de les acheter sur votre passage. +L'admiration était si ardente dans tous les traits de son visage, que +tous les yeux voyaient ses yeux enchantés de l'objet de ses regards... +Je vous donne l'Aquitaine et tout ce qui appartient à Navarre, si vous +lui accordez en ma considération seulement un tendre baiser. + +LA PRINCESSE.--Allons, regagnons notre tente: Boyet est en train... + +BOYET.--Oui, d'exprimer en paroles tout ce qu'ont révélé ses yeux. Je +n'ai fait que leur prêter une voix qui, je le sais, ne mentira pas. + +ROSALINE.--Vous êtes un ancien trafiquant en amour, et vous en parlez +savamment. + +MARIE.--Il est le grand-père de Cupidon, et il en sait des nouvelles. + +ROSALINE.--Vénus ressemblait donc à sa mère, car son père est fort laid. + +BOYET.--Entendez-vous, aimables folles? + +MARIE.--Non. + +BOYET.--Eh bien! voyez-vous? + +ROSALINE.--Oui, le chemin par où il nous faut nous en aller. + +BOYET.--Vous en savez trop pour moi. + +(Ils sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + +SCÈNE I + +Une autre partie du parc. + +_Entrent_ ARMADO et MOTH. + + +ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de l'ouïe. + +MOTH.--Concolinet[19]. + +[Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.] + +ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef, +élargis le berger de sa prison, et amène-le promptement ici: j'ai besoin +de l'employer à porter une lettre à mon amante. + +MOTH.--Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de votre maîtresse par un +rigodon français? + +ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller[20] à la française? + +[Note 20: _Brawl_, querelles, et danse. _Canary_, autre danse.] + +MOTH.--Non, maître accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout +de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie; +animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une +autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler +l'amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une +prise d'amour en flairant l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent +sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste légère, +comme un lapin à la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un +personnage de l'ancienne peinture, en prenant garde de rester trop +longtemps sur un même ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voilà +les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies filles, +lesquelles seraient encore séduites sans tout cela, et qui rendent gens +de considération (voyez-vous, gens de considération) ceux qui s'y sont +adonnés. + +ARMADO.--Comment as-tu acquis cette expérience? + +MOTH.--Par mon sou d'observation[21]. + +ARMADO.--Mais hélas! mais hélas! + +MOTH.--Le pauvre cheval de bois[22] est en oubli. + +[Note 21: Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: _Un denier +d'esprit_.] + +[Note 22: Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes +garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de +bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Après la +réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient +composèrent une épitaphe en l'honneur du cheval de bois.] + +ARMADO.--Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois? + +MOTH.--Non, mon maître; le cheval de bois n'est qu'un poulain: votre +belle est peut-être une haquenée; mais avez-vous oublié votre maîtresse? + +ARMADO.--Oui, je l'avais presque oubliée. + +MOTH.--Négligent écolier! apprenez-la par coeur. + +ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page. + +MOTH.--Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les trois choses. + +ARMADO.--Que prouveras-tu? + +MOTH.--Je prouverai[23] que je suis un homme, si je vis.--Et cela _par_, +_dans_ et _hors_, dans l'instant. Vous l'aimez _par_ coeur, parce que +votre coeur ne peut l'approcher. Vous l'aimez _dans_ le coeur, parce que +votre coeur est en amour pour elle. Et vous l'aimez _hors_ de coeur, +puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder. + +[Note 23: _To prove_, prouver et devenir.] + +ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas. + +MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout. + +ARMADO.--Amène ici le berger, qu'il me porte une lettre. + +MOTH.--Voilà un message bien assorti: un cheval pour être ambassadeur +d'un âne. + +ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu? + +MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l'âne sur le cheval, +car il a l'allure fort lente.--Mais j'y vais. + +ARMADO.--Le chemin est très-court; allons, pars. + +MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur. + +ARMADO.--Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb n'est-il pas un métal +pesant et lent? + +MOTH.--_Minimè_, mon honorable maître, ou plutôt, non, mon maître. + +ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent. + +MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le +plomb qui est lancé par le canon? + +ARMADO.--Belle vapeur de rhétorique! Il me prend pour un canon; et le +boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai tiré sur ce berger. + +MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole. + +(Moth sort.) + +ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité et de +grâce!--Par ta bonté, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant +toi; dure et farouche mélancolie, la valeur te cède le terrain.--Voici +mon héraut qui revient. + +(Moth rentre avec Costard.) + +MOTH.--Un prodige, mon maître!--Voici une grosse tête[24] avec le tibia +brisé. + +ARMADO.--Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton envoi[25]; commence. + +[Note 24: _Costard_ veut dire grosse tête.] + +[Note 25: Mot emprunté du français; on sait ce qu'est _l'envoi_ d'une +Pièce de poésie.] + +COSTARD.--Point d'énigme, point de noeud, point d'envoi. Point de +drogues dans le sac, monsieur.--Ah! monsieur, du plantain, du simple +plantain. Point d'envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain. + +ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente idée +double ma bile.--Le soulèvement de flancs m'excite à des éclats de rire +ridicules: ô mes étoiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le _salve_ pour +l'envoi, et l'envoi pour le _salve_[26]? + +[Note 26: _Salve_, salut, onguent.] + +MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses différentes? L'envoi +n'est-il pas un _salve_? un salut. + +ARMADO.--Non, page, c'est un épilogue ou discours, pour éclaircir +quelque chose qui précède et qui a été dit auparavant. Je veux t'en +donner un exemple: + + Le renard, le singe et l'humble abeille + Formaient un nombre impair, n'étant que trois. + +Voilà la moralité, venons à l'envoi. + +MOTH.--J'ajouterai l'envoi; répétez la moralité. + +(Armado répète ce qu'il vient de dire.) + + MOTH. + + Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte, + Et fît cesser l'impair en faisant quatre. + +A présent, je vais commencer votre moralité; et suivez, vous, avec mon +envoi. + + Le singe, le renard et l'humble abeille + Formaient un nombre impair n'étant que trois. + + ARMADO. + + Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte, + Et fît cesser l'impair en faisant quatre. + +MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous +davantage? + +COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien vendu au +marché; c'est être aussi fin qu'un trompeur. Voyons le gros envoi; oui, +c'est une oie grasse. + +ARMADO.--Viens çà; allons, comment as-tu commencé ce raisonnement? + +MOTH.--En disant qu'une grosse tête avait le tibia brisé, et alors vous +avez demandé l'envoi. + +COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voilà la +suite de votre raisonnement. + +Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez acheté, et il a +complété le marché[27]. + +[Note 27: «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un +marché. _Tre donne ed un' occa fan un mercato_.» (STEEVENS.)] + +ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia brisé? + +MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manière sensible. + +COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilité de cela, Moth, je vais dire +l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui étais en sûreté +dedans, je suis tombé sur le seuil et me suis brisé le tibia. + +ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matière. + +COSTARD.--Non, jusqu'à ce qu'il y ait plus de matière dans mon tibia. + +ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir. + +COSTARD.--Oh! mariez-moi à une Française; je sens quelque envoi, quelque +oie en ceci. + +ARMADO.--Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis dans l'intention de +te mettre en liberté, en affranchissant ta personne; tu étais +claquemuré, garrotté, captivé, resserré. + +COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez être +ma purgation et me relâcher[28]. + +[Note 28: _Bound_ et _loot_.] + +ARMADO.--Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison, et pour ce +bienfait je ne t'impose que cette condition: porte cette missive à la +jeune paysanne Jacquinette. Voilà la rémunération. (_Il lui donne +quelque argent_.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de +récompenser ceux qui me servent.--Moth, suis-moi. + +MOTH.--En façon de suite, moi tout seul.--Seigneur Costard, adieu. + +(Il sort.) + +COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chère petite.--Maintenant +je veux regarder à sa rémunération. Rémunération! oh! c'est le mot latin +qui signifie trois liards.--Trois liards.--La rémunération. Quel est le +prix de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la rémunération. +Eh bien! elle l'emporte.--La rémunération! comment, c'est un plus beau +nom qu'une couronne de France[29]! je ne veux jamais ni vendre, ni +acheter sans ce mot. + +[Note 29: _Crown_, écu, couronne, et _corona Veneris_.] + +(Entre Biron.) + +BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici! + +COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur +de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération? + +BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rémunération? + +COSTARD.--Hé mais, monsieur, c'est un demi-sol et un liard. + +BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie. + +COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous. + +BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si tu veux +gagner mes bonnes grâces, mon cher Costard, fais, pour m'obliger, une +chose que je te vais recommander. + +COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur? + +BIRON.--Oh! cette après-midi. + +COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu. + +BIRON.--Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c'est. + +COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai faite. + +BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c'est. + +COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin. + +BIRON.--Il faut que cela se fasse cette après-midi. Écoute, maraud, ce +n'est pas autre chose que ceci.--La princesse vient chasser ici dans le +parc, et elle a une aimable dame à sa suite. Quand les langues +adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline; +demande-la, et songe à remettre dans sa belle main ce secret +cacheté.--Voilà ton salaire, va. + +(Il lui donne de l'argent.) + +COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que la rémunération! +Onze sols et un liard valent bien mieux. O le très-doux salaire!--Je le +ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire! rémunération! + +(Il sort.) + +BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai été le fléau de +l'amour, le prévôt qui châtiait un soupir amoureux; un censeur, un +constable de gardes nocturnes, un pédant impérieux pour cet enfant, le +souverain des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin; ce +géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent des rimes d'amour, +seigneur des bras entrelacés, le monarque légitime des soupirs et des +gémissements, le suzerain des paresseux et des mécontents, prince +redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand +général des appariteurs[30].--O mon petit coeur! et moi je suis destiné +à être caporal dans son armée et à porter sa livrée et ses couleurs, +comme le cerceau d'un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi, +chercher une épouse! une femme qui ressemble à une montre d'Allemagne, +où il y a toujours à refaire, toujours dérangée, et qui ne va jamais +bien[31], à moins qu'on ne veille à la faire toujours aller bien. Et +pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être +celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle +créature, avec deux boules de poix attachées à sa face en façon d'yeux. +Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus même +serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier +pour l'obtenir! veiller pour elle!--Allons, c'est un fléau dont Cupidon +veut m'affliger, pour me punir d'avoir montré trop peu de respect pour +son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j'aimerai, +j'écrirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gémirai; il +faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton. + +[Note 30: Appariteur, nom de l'officier de l'évêque qui porte les +assignations.] + +[Note 31: _Watch_, guet et montre.] + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Une autre partie du parc. + +LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, SEIGNEURS, _suite_, et UN +GARDE-FORÊT. + + +LA PRINCESSE.--Était-ce le roi qui piquait si vivement son cheval et lui +faisait gravir cette colline escarpée? + +BOYET.--Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que ce fût lui. + +LA PRINCESSE.--Quel qu'il fût, il annonçait une âme qui aspire à monter. +Allons, nobles seigneurs, nous aurons aujourd'hui notre congé, et samedi +nous repartirons pour la France. Garde, mon ami, où est le bois, afin +que nous puissions nous y poster et y jouer le rôle de meurtriers? + +LE GARDE.--Ici près, sur le bord de ce taillis qui est là-bas: c'est le +poste où vous pouvez faire la plus belle chasse. + +LA PRINCESSE.--Je rends grâces à ma beauté: je suis une belle qui dois +tirer, et voilà pourquoi tu dis la plus belle chasse? + +LE GARDE.--Pardonnez-moi, madame: ce n'est pas là ce que j'entendais. + +LA PRINCESSE.--Comment? comment? me louer d'abord et ensuite se +rétracter! O courte jouissance de mon orgueil! Je ne suis donc pas +belle? hélas! je suis bien malheureuse! + +LE GARDE.--Oui, madame, vous êtes belle. + +LA PRINCESSE.--Non, ne te charge plus de faire mon portrait. Un visage +sans beauté ne peut jamais être embelli par le pinceau de la louange. +Allons, mon fidèle miroir[32], tiens, voilà pour avoir dit la vérité. +(_Elle lui donne de l'argent_.) De bel argent pour de laides paroles, +c'est payer généreusement. + +[Note 32: La princesse s'adresse au garde; mais Johnson veut voir ici +une allusion à la coutume des dames de porter des miroirs à leurs +ceintures.] + +LE GARDE.--Tout ce que vous possédez est beau. + +LA PRINCESSE.--Voyez, voyez, ma beauté se sauvera par le mérite de mes +dons. O hérésie dans le jugement du beau, bien digne de ces temps! Une +main qui donne, fût-elle laide, est sûre d'être louée. Mais allons, +donnez-moi l'arc.--Maintenant la bonté va tuer; et bien tirer est un +mal.--Ainsi, je sauverai la gloire de mon habileté à tirer; car, si je +ne blesse pas, ce sera la pitié qui n'aura pas voulu me laisser faire; +et si je blesse, c'est que j'aurai voulu montrer mon habileté, qui aura +consenti à tuer une fois, plutôt pour s'attirer des éloges que par +l'envie de tuer; et, sans contredit, c'est ce qui arrive quelquefois. La +gloire se rend coupable de crimes détestables, lorsque, pour obtenir la +renommée, pour gagner la louange, biens extérieurs, nous dirigeons vers +ce but tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd'hui, moi qui, +dans la seule vue d'être louée, cherche à répandre le sang d'un pauvre +daim, à qui mon coeur ne veut aucun mal. + +BOYET.--N'est-ce pas uniquement par amour de la gloire, que les maudites +femmes aspirent à la souveraineté exclusive, lorsqu'elles bataillent +pour être les maîtresses de leurs maîtres? + +LA PRINCESSE.--Oui, c'est uniquement par amour de la gloire; et nous +devons le tribut de nos louanges à toute dame qui subjugue son maître. +(_Entre Costard_.) Voilà un membre de la république[33]. + +[Note 33: _Commonwealth_.] + +COSTARD.--Bien le bonsoir à tous. Je vous prie, laquelle est la +princesse qui est la tête de toute la troupe? + +LA PRINCESSE.--Tu la reconnaîtras, ami, par les autres qui n'ont point +de tête. + +COSTARD.--Quelle est ici la plus grande, la plus haute dame? + +LA PRINCESSE.--La plus grosse, et la plus grande? + +COSTARD.--La plus grosse et la plus grande! Oui! cela même: la vérité +est la vérité. Si votre taille, madame était aussi mince que mon esprit, +une des ceintures de ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture. +N'êtes-vous pas la principale femme? Vous êtes la plus grosse d'ici. + +LA PRINCESSE.--Que voulez-vous, l'ami? que voulez-vous? + +COSTARD.--J'ai une lettre de la part de M. Biron pour une dame Rosaline. + +LA PRINCESSE.--Oh! donne ta lettre, donne ta lettre: c'est un de mes +bons amis. Tiens-toi à l'écart, mon cher porteur.--(_A Boyet_.) Boyet, +vous pouvez ouvrir; brisez-moi ce chapon[34]. + +BOYET.--Je suis dévoué à vos ordres.--Cette lettre est mal adressée: +elle n'est pour aucune des dames qui sont ici. Elle est écrite à +Jacquinette. + +LA PRINCESSE.--Nous la lirons, je le jure.--Brisez le cou de la +cire[35], et que chacun prête l'oreille. + +BOYET, _lit_.--«Par le ciel, que vous soyez belle, c'est une chose +infaillible; c'est une vérité que vous êtes belle; et la vérité même que +vous êtes aimable. Toi, plus belle que la beauté, plus gracieuse que la +grâce, plus vraie que la vérité même, prends pitié de ton héroïque +vassal. Le magnanime et très-illustre roi Cophétua fixa ses yeux sur la +pernicieuse et indubitable mendiante[36] Zénélophon; et ce fut lui qui +put dire à juste titre, _veni, vidi, vici_; ce qui, pour le réduire en +langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire!) signifie: il vint, vit et +vainquit; il vint, un; il vit, deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le +roi. Pourquoi vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers +qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante. Qui +vainquit-il? la mendiante. La conclusion est la victoire. Du côté de +qui? du côté du roi. La captive est enrichie. Du côté de qui? du côté de +la mendiante. La catastrophe est une noce. Du côté de qui? du roi. Non; +du côté de tous les deux en un, ou d'un en deux. Je suis le roi; car +ainsi se comporte la comparaison. Toi, tu es la mendiante, car ton +humble situation l'atteste ainsi. Te commanderai-je l'amour? je le +pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais. Emploierai-je la prière +pour obtenir ton amour? c'est ce que je veux faire. Qu'échangeras-tu +contre des haillons? des robes. Contre des brimborions[37]? des titres. +Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta réponse, je profane mes lèvres +sur tes pieds, mes yeux sur ton portrait, et mon coeur sur toutes les +parties de toi-même. Tout à toi, dans le plus tendre empressement de te +servir. + +[Note 34: Nous disons un poulet: les Italiens une _pollicetta amorosa_.] + +[Note 35: Jeu de mots sur le poulet.] + +[Note 36: Le vrai nom était Pénélophon.] + +[Note 37: _Tittles_ et _titles_.] + + Don Adriano d'Armado à Jacquinette.» + +C'est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir contre toi, pauvre +agneau, destiné à être sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du +monarque, et, au retour du carnage, il pourra être d'humeur de se jouer +avec toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu alors? +La proie de sa rage et la provision de sa caverne. + +LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dicté cette lettre? +Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de +mieux? + +BOYET.--Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le style. + +LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre mémoire serait +bien mauvaise, vous venez de le lire il n'y a qu'un moment. + +BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rêve-creux, +un monarcho[38]. Un homme qui sert de divertissement au prince et à ses +compagnons d'étude. + +[Note 38: Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont et +insolent.] + +LA PRINCESSE, _à Costard_.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a donné cette +lettre? + +COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur. + +LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre? + +COSTARD.--De la part de monseigneur, à madame. + +LA PRINCESSE.--De quel seigneur et à quelle dame? + +COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon maître, à une dame de France +qu'il appelle Rosaline. + +LA PRINCESSE.--Tu t'es mépris sur l'adresse de cette lettre. Allons, +mesdames, partons.--(_A Costard_.) Mon ami, cède cette lettre, on te la +rendra une autre fois. + +(La princesse sort avec sa suite.) + +BOYET.--Quel est le galant[39]? + +ROSALINE.--Vous apprendrez à le connaître. + +BOYET.--Oui, mon continent de beauté[40]. + +[Note 39: _Suitor_ et _shooter_. La prononciation fait l'équivoque +_amant_ et _tireur_.] + +[Note 40: Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.] + +ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien répliqué, n'est-ce pas? + +BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez, +pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette année; bien riposté. + +ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur. + +BOYET.--Et quel est votre daim? + +ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-même... Ne +m'approchez pas; riposté. + +MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au +front. + +BOYET.--Mais elle-même est frappée plus bas, l'ai-je bien visée de ce +coup? + +ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui +dit: «Il était un homme, lorsque le roi Pépin de France n'était encore +qu'un petit garçon,» qui visa le but? + +BOYET.--Je pourrais vous répliquer par un autre, qui dit: «Il était une +femme, lorsque la reine Genièvre de Bretagne n'était qu'une petite +fille,» qui visa le but? + +ROSALINE, _chantant_. + + Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher, + Tu ne peux le toucher, bonhomme. + +BOYET, _chantant_. + + Si je ne le peux, si je ne le peux, + Si je ne le peux, un autre le pourra. + +(Rosaline et Catherine sortent.) + +COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l'ont +ajusté! + +MARIE.--Un but merveilleusement visé! car tous deux l'ont touché. + +BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame. +Mettez une marque à ce but, pour le reconnaître, si cela se peut. + +MARIE.--La main est à côté de l'arc: en vérité, la main est hors de la +ligne. + +COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus près, ou jamais il ne +touchera le blanc[41]. + +[Note 41: _Cloud_, le blanc que visent les archers, et _pin_, la +cheville qui le soutient en l'air.] + +BOYET.--Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence que la vôtre +est dans la ligne. + +COSTARD.--Alors elle aura gagné le prix, en fendant la cheville du +blanc. + +MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lèvres se +salissent. + +COSTARD, _à Boyet_.--Elle est trop forte pour vous à la pointe, +monsieur. Défiez-la aux boules. + +BOYET.--Je crains de trouver trop d'inégalités dans le terrain: bonne +nuit, ma chère chouette. + +(Boyet et Marie sortent.) + +COSTARD, _seul_.--Par mon âme, un simple berger, un pauvre paysan! ô +seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l'avons battu! Oh! sur +ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il +coule si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos. Armado +d'un côté. Oh! c'est un élégant des plus raffinés! Il faut le voir +marcher devant une dame et porter son éventail! Il faut le voir envoyer +des baisers; et avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page +de l'autre côté: cette poignée d'esprit! Ah! ciel! c'est la lente la +plus pathétique! «Sol, la, sol, la.» + +(On entend des cris à l'intérieur.--Costard sort en courant.) + + +SCÈNE II + +DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL. + + +NATHANIEL.--En vérité, une fort honorable chasse! et exécutée d'après le +témoignage d'une bonne conscience! + +HOLOFERNE.--La bête était, comme vous le savez, _in sanguis,_ en sang: +mûre comme une «pomme d'eau[42]»; qui pend comme un joyau à l'oreille du +_coelum_, c'est-à-dire le ciel, le firmament, l'empyrée; et tout à coup +tombe comme un fruit sauvage sur la face de la _terra_, le sol, le +continent, la terre. + +[Note 42: Espèce de pomme jadis très-estimée.] + +NATHANIEL.--En vérité, maître Holoferne, vous variez agréablement vos +épithètes, comme le ferait un savant pour le moins; mais je puis vous +assurer que c'était un chevreuil de deux ans. + +HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, _haud credo_. + +DULL.--Ce n'était pas un _haud credo_, c'était un petit chevreuil. + +HOLOFERNE.--Voilà une remarque des plus barbares: et cependant une +espèce d'insinuation, comme par forme, _in viâ_, en manière +d'explication pour _facere_ comme qui dirait une réplique; ou plutôt, +_ostentare_, pour montrer, comme qui dirait son inclination; d'après sa +manière mal instruite, mal polie, mal élevée, mal cultivée, mal +disciplinée, ou plutôt illettrée; ou plutôt encore, mal assurée, d'aller +insérer là pour un chevreuil, mon _haud credo!_ + +DULL.--J'ai dit que le chevreuil n'était point un _haud credo_, mais un +petit chevreuil de trois ans. + +HOLOFERNE.--Double bêtise renforcée; _bis coctus_; ô monstrueuse +ignorance, comme tu es difforme! + +NATHANIEL.--Monsieur, il ne s'est jamais nourri de ces délicates +friandises qu'on amasse dans les livres: il n'a point, comme qui dirait, +mangé de papier, ni bu d'encre: son intellect n'est point garni de +provisions: ce n'est qu'un animal, qui n'est sensible que dans ses +parties grossières. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces plantes +stériles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance (à nous, qui +avons du goût et du sens) pour les talents qui fructifient en nous, +plutôt qu'en lui; car il me siérait aussi mal d'être vain, indiscret et +insensé, qu'un manant serait déplacé dans une école et au milieu de la +science: mais _omne benè_, c'est le sentiment d'un vieux père, que bien +des gens supportent la tempête, qui n'aiment pas le vent. + +DULL.--Vous êtes deux hommes de livres et de science: pouvez-vous, avec +tout votre esprit, deviner qui est-ce qui était âgé d'un mois à la +naissance de Caïn, et qui aujourd'hui n'a pas encore cinq semaines? + +HOLOFERNE.--C'est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna, mon cher Dull. + +DULL.--Qu'est-ce que c'est que Dictynna? + +NATHANIEL.--C'est un titre de Phébé, de _luna_, de la lune. + +HOLOFERNE.--La lune avait un mois lorsqu'Adam n'avait pas davantage, et +elle n'avait pas atteint cinq semaines, quand Adam avait ses cent ans: +l'allusion a été la même malgré le changement des noms. + +DULL.--Cela est ma foi vrai. La collusion tient les noms changés. + +HOLOFERNE.--Dieu veuille corroborer ta capacité! je dis que l'allusion +reste malgré les noms changés. + +DULL.--Et moi je dis que la _pollusion_ est dans le changement de noms, +car la lune n'est jamais âgée de plus d'un mois; et je dis en outre que +c'était un petit chevreuil de deux ans que la princesse a tué. + +HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre une épitaphe +impromptu sur la mort du chevreuil? Et pour plaire aux ignorants, j'ai +appelé le chevreuil que la princesse a tué un _pricket_. + +NATHANIEL.--_Perge_, mon digne monsieur Holoferne, _perge_; comme cela +vous abrogerez toute bouffonnerie. + +HOLOFERNE.--Je m'attacherai un peu à l'allitération, car cela dénote de +la facilité. + + La digne princesse a percé et abattu un joli daguet[43]. + + Il en est qui disent que c'est un chevreuil de trois ans, + mais ce n'est pas un chevreuil de trois ans tant qu'il n'est + pas blessé. + + Les chiens aboyèrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira + du bois. + + Daguet, blessé ou chevreuil, le peuple se met à crier: si + chevreuil est blessé, alors une L de plus fait cinquante blessures, + ô L blessé! + + D'un I blessé faites-en cent en ajoutant seulement une L! + +[Note 43: Ce sonnet, rempli d'équivoques, n'a aucun sens en français: +cependant nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le traduire.] + +NATHANIEL.--Rare talent! + +DULL.--Si le talent est une griffe, voyez comme il le déchire avec un +talent. + +HOLOFERNE.--C'est un don que je possède; fort simple, ah! fort simple; +un esprit fou, extravagant, plein de formes, de figures, d'images, +d'objets, d'idées, d'appréhensions, de mouvements, de révolutions; et +tout cela est engendré dans le ventricule de la mémoire, nourri dans le +sein de la _pia mater_[44], et mis au jour à la maturité de l'occasion; +mais ce talent est bon pour ceux dans lesquels il est aigu, et je +remercie le ciel de me l'avoir donné. + +[Note 44: _Pie-mère,_ membrane du cerveau.] + +NATHANIEL.--Monsieur, j'en loue Dieu pour vous; et mes paroissiens +pourraient en faire autant; car leurs garçons sont fort bien élevés par +vous, et leurs filles profitent considérablement sous vous. Vous êtes un +bon membre de la république. + +HOLOFERNE.--_Meherclè_, si leurs garçons ont des dispositions, ils ne +manqueront pas d'instruction: et si leurs filles ont de la capacité, je +saurai leur insinuer la science; mais, _vir sapit qui pauca loquitur_, +voilà une âme féminine qui nous salue? + +(Entre Jacquinette avec Costard.) + +JACQUINETTE.--Dieu vous donne le bonjour, monsieur Personne[45]! + +[Note 45: Ce dialogue est une série d'équivoques comme le sonnet. Elles +roulent principalement sur _pierson_ et _pierce_.] + +HOLOFERNE.--Monsieur Personne, _quasi_ perce-un. Qui est cet un qu'on +veut percer? + +COSTARD.--Ma foi, monsieur le maître d'école, c'est celui qui ressemble +le plus à un tonneau. + +HOLOFERNE.--Percer un tonneau! belle invention pour une motte de terre, +assez de feu pour un caillou, assez de perles pour un pourceau; c'est +joli, c'est bien. + +JACQUINETTE.--Mon bon monsieur le curé, faites-moi la grâce de me lire +cette lettre; elle m'a été donnée par Costard, et elle m'est envoyée de +la part de don Armado. Je vous en prie, lisez-la. + +HOLOFERNE.--_Fauste, precor, gelidâ quando pecus omne sub umbrâ +ruminat_, et la suite.--Ah! digne et sublime Mantouan, je puis dire de +toi ce que le voyageur dit de Venise: + + _Vinegia! Vinegia! + Chi non te vide, ei non te pregia_. + +Vieux Mantouan! vieux Mantouan[46]! qui ne t'entend pas, ne t'aime +pas.--_Ut, re, sol, la, mi, fa_.--Avec votre permission, monsieur, quel +est le contenu de la lettre? Ou plutôt, comme dit Horace, dans son... +Quels sont les vers, mon coeur? + +[Note 46: Baptista Spagnolus, surnommé Mantuanus, de Mantoue, sa ville +natale, était un poëte de la fin du XVe siècle, et si célèbre alors que +les pédants préféraient ses églogues à l'_Énéide_.] + +NATHANIEL.--Oui, des vers, monsieur, et de fort savants. + +HOLOFERNE.--Ah! que j'en entende une strophe, une stance, un vers! +_Lege, domine_. + +NATHANIEL _lit les vers_. + + Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer? + Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté, + Quoique parjure à moi-même, je n'en serai pas moins fidèle à toi. + Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s'inclinent devant + toi comme des roseaux. + L'étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux + Où brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre. + Si la science est le but de l'étude, te connaître suffit pour + l'atteindre. + Savante est la langue qui peut te bien louer. + Ignorante est l'âme qui te voit sans surprise + (Et c'est un éloge pour moi de savoir admirer ton mérite). + Ton oeil lance l'éclair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre. + Mais, quand tu n'es point en courroux, ta voix est une douce musique, + Et ton regard communique une douce chaleur. + Tu es céleste, ô mon amour! pardonne si je te fais injure + En chantant avec une voix mortelle les louanges d'un objet céleste. + +HOLOFERNE.--Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous ne mettez pas +l'accent: laissez-moi parcourir cette chanson; il n'y a ici que le +nombre et la mesure d'observés; mais pour l'élégance, la facilité et la +cadence dorée de la poésie, _caret_. Ovide Nason, c'était là un homme! +Et pourquoi s'appelle-t-il Nason? si ce n'est parce qu'il savait sentir +les fleurs odorantes de l'imagination, les élans de l'invention. +_Imitari_ n'est rien; le chien imite son maître, le singe son gardien, +et le cheval enrubanné[47] son cavalier. Mais _damosella_ vierge, est-ce +à vous que cette épître est adressée? + +JACQUINETTE.--Oui, monsieur; de la part d'un M. Biron, un des seigneurs +de la princesse étrangère[48]. + +[Note 47: Nouvelle allusion au cheval de Banks.] + +[Note 48: Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne +connaît pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a été remise par +Costard, de la part d'Armado.] + +HOLOFERNE.--Je veux lancer un coup d'oeil sur l'adresse: «A la belle +main blanche de la très-belle dame Rosaline.» Je veux jeter encore les +yeux sur le contenu de la lettre, pour voir la dénomination de la partie +qui écrit à la personne suscrite.--«Le serviteur dévoué aux ordres de +votre seigneurie, Biron.»--Monsieur Nathaniel, ce Biron est un des +seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le roi. Et il a bâti ici +une lettre adressée à une dame de la suite de la reine étrangère, +laquelle lettre, par accident et dans le progrès de sa route, s'est +égarée.--Allons, trottez, courez, ma chère; remettez cet écrit dans les +royales mains du roi; cela peut être très-important: ne vous arrêtez pas +à faire votre compliment; je vous dispense de votre devoir.--Adieu. + +JACQUINETTE.--Bon Costard, viens avec moi.--Dieu conserve vos jours! + +COSTARD.--Je te suis, ma fille. + +(Costard et Jacquinette sortent.) + +NATHANIEL.--Monsieur, vous avez agi là dans la crainte de Dieu, fort +religieusement, et, comme dit un certain père... + +HOLOFERNE, _l'interrompant_.--Monsieur, ne me parlez point de pères, je +crains les spécieuses apparences.--Mais pour revenir à ces vers, vous +ont-ils plu, monsieur Nathaniel? + +NATHANIEL.--Merveilleusement bien, quant à la plume. + +HOLOFERNE.--Je dois dîner aujourd'hui chez le père d'une élève à moi, +où, s'il vous plaît, avant le repas, de gratifier la table d'un +_benedicite_, je me chargerai, en vertu du privilège que j'ai auprès des +parents de la susdite enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir; +et là je prouverai que ces vers sont très-peu savants, et n'ont aucune +teinture de poésie, d'esprit, ni d'invention; je vous demande votre +société. + +NATHANIEL.--Et je vous remercie aussi de la vôtre; car la société, dit +l'Écriture, est le bonheur de la vie. + +HOLOFERNE.--Et, certes, l'Ecriture dit là une chose très-vraie et +très-juste. (_A Dull_.) Monsieur, je vous invite aussi; vous ne me direz +pas non. _Pauca verba_. Partons; les nobles sont à leur plaisir, et nous +aussi, nous allons nous récréer. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Une autre partie du parc. + +BIRON, _tenant un papier_. + + +Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu +les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix[49], dans une poix qui +salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on +dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien +raisonné, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il +tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore +en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en +conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette +lumière, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses +deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à +moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris à rimer, et +à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma +mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le +lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa +possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.--Par +l'univers, je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres +partageaient ma folie.--En voici un avec un papier à la main! Dieu +veuille lui faire la grâce de gémir! + +[Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.] + +(Il monte et se cache dans un arbre.) + +(Entre le roi.) + +LE ROI, _soupirant_.--Hélas! + +BIRON, _à part_.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon. +Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi, +des secrets! + +LE ROI, _lisant des vers_. + + Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser + Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose + Que le premier rayon de tes yeux + Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues. + La lune argentée brille avec moins d'éclat + Au travers du sein transparent de l'onde + Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes. + Tu brilles dans chaque larme que je verse. + Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char + Dans lequel tu passes triomphant de mes peines. + Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux, + Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs. + Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler, + Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté. + O reine des reines! que tu es incomparable! + La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer. + +Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce +papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu? +_(Le roi se met à l'écart. Entre Longueville qui se croit seul_.) Quoi! +c'est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille. + +BIRON, _à part_.--Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et +qui te ressemble! + +LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure. + +BIRON, _à part_.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son écriteau +devant lui[50]. + +[Note 50: La punition du parjure était de porter un écriteau qui +annonçait son crime.] + +LE ROI, _à part_.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse société de honte! + +BIRON, _à part_.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui. + +LONGUEVILLE, _à part_.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré? + +BIRON, _à part_.--Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter +les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la +corne du chapeau de la société, la figure de la potence d'amour à +laquelle est pendue l'innocence. + +LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de +force pour t'émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux! +Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose. + +BIRON, _à part_.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le +haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume[51]. + +[Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.] + +LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer. + +(Il lit un sonnet.) + + N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux, + Contre laquelle l'univers n'a point de réplique, + Qui a conduit mon coeur à ce parjure? + Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni. + + Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai + Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure. + Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une + beauté céleste. + La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce. + + Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur. + C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre, + Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi. + + Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute. + Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage + Pour perdre un serment afin de gagner un paradis! + +BIRON, _à part_.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine du foie[52]; +cela vous fait d'une chair mortelle une divinité, une déesse d'une jeune +oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous +sommes bien loin du droit chemin. + +[Note 52: Le foie était regardé comme le siège de l'amour.] + +(Dumaine arrive avec un papier.) + +LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà +quelqu'un.--Doucement! + +(Il s'éloigne à l'écart.) + +BIRON, _à part_.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d'enfant.--Je +suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'où mon oeil attentif plonge +sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au +moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la +métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat. + +DUMAINE.--O divine Catherine! + +BIRON, _à part_.--O profane misérable! + +DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux +mortels! + +BIRON, _à part_.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps +mortel, et je te donne là un démenti net. + +DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre même. + +BIRON, _à part_.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur d'ambre. + +DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre. + +BIRON, _à part_.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de +grossesse. + +DUMAINE.--Aussi belle que le jour. + +BIRON, _à part_.--Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas. + +DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis! + +LONGUEVILLE, _à part_.--Et les miens aussi! + +LE ROI, _à part_.--Et moi, les miens, par le ciel! + +BIRON, _à part_.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas là un +bon mot? + +DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans +mon sang et qui me force à me souvenir d'elle. + +BIRON, _à part_.--Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une +incision la ferait[53] couler dans la palette.--O charmante méprise! + +[Note 53: C'était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au +bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou +d'écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe d'amour.] + +DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée. + +BIRON, _à part_.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les +productions de l'esprit. + +DUMAINE _lit sa pièce de vers_. + + Un jour de mai. Malheureux jour! + L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois, + Vit une fleur des plus belles + Se jouant dans le vague de l'air; + Il vit le zéphyr folâtre + S'ouvrir un passage + A travers ses feuilles veloutées; + L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien. + Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues; + Que ne puis-je triompher avec toi! + Mais, hélas! rose, ma main a juré + De ne jamais te cueillir de ton épine: + Serment, hélas! peu propre à la jeunesse: + La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux. + Ah! ne me reproche pas mon crime: + Si pour toi je suis devenu parjure. + Jupiter même, en te voyant, jurerait + Que Juno est une noire Éthiopienne; + Il nierait être Jupiter, + Et se ferait mortel pour l'amour de toi! + +Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples +qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour. +Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants +aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte +du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire. + +LONGUEVILLE, _se montrant tout à coup_.--Dumaine, ton amour n'est pas +charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous +pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût +entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil. + +LE ROI, _sortant à son tour et abordant brusquement +Longueville_.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas +que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous +n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour +elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux, +pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce +buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux. +J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les +brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les +symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait +l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux +brillants comme le cristal.» (_A Longueville_.) Vous, vous voulez violer +votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (_A Dumaine_.) +Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de +ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez +violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous +méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera! +comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les +trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher +autant. + +BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (_Il descend de +l'arbre_.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner... +Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles +d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas +l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans +vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse; +allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne +rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir +ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille +dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; +mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle +scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de +gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle +patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en +moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage +Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les +enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur? +dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la +peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas? +Holà! qu'on apporte un cordial, vite! + +LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc +ainsi trahis et exposés à tes regards! + +BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est moi qui le suis +par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de +violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la +société d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance! +Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour +une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes? +Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un +oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture, +une jambe?... + +(Biron va sortir.) + +LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou +un voleur, qui s'enfuit avec cette précipitation? + +BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir. + +(Entre Jacquinette et Costard.) + +JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi! + +LE ROI.--Quel présent as-tu là? + +COSTARD.--Une certaine trahison. + +LE ROI.--Que fait la trahison ici? + +COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur. + +LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous +deux en paix ensemble. + +JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé +a des soupçons sur elle, il a dit que c'était une trahison. + +LE ROI, _la donnant à Biron_.--Biron, lisez-la.--(_A Jacquinette_.) D'où +tiens-tu cette lettre? + +JACQUINETTE.--De Costard. + +LE ROI, _à Costard_.--Où l'as-tu prise? + +COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio. + +LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la +déchirez-vous? + +BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez +aucune inquiétude. + +LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la voir. + +DUMAINE, _la considérant_.--Eh! c'est l'écriture de Biron, et voilà son +nom au bas. + +(Il ramasse les morceaux.) + +BIRON, _à Costard_.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.--Je +suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue. + +LE ROI.--Et de quoi? + +BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un quatrième fou, comme +moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et +moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (_Montrant +Costard et Jacquinette_.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et +je vous en dirai davantage. + +DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair. + +BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en +iront-ils? + +LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez. + +COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent, et que les +traîtres restent. + +(Costard et Jacquinette s'en vont.) + +BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous +sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le +sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours +sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira jamais à un conseil +suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes +nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d'être parjures. + +LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils +quelques rimes de ta composition? + +BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la +céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le +grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des +portes brillantes de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas +humilier son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux, +fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son céleste front sans +être aveuglé de sa majesté? + +LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup emparée de toi? +Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta +Rosaline n'est qu'une étoile de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à +peine. + +BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que +le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles +couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de +cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce +que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non, +loin de moi, rhétorique fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les +denrées communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle, elle +surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri, +usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en +secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris +qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh! +c'est le soleil qui fait briller tous les objets! + +LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène. + +BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce +bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où +y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si +elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau +visage, s'il n'est noir comme le sien. + +LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la +couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule +digne du ciel. + +BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme +des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir, +c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée +séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour +ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant +prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l'affront de +cette méprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline. + +DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs. + +LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour +beaux. + +LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable teint. + +LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin de flambeaux, car +les ténèbres sont lumière. + +BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la pluie, de crainte +de voir leurs couleurs lavées s'effacer de leurs joues. + +LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à +vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien +qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui. + +BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au jour du jugement. + +LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-là. + +DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi +vile. + +LONGUEVILLE, _montrant son pied_.--Tiens, voilà ta belle; vois mon +soulier et son visage. + +BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens, +ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé. + +DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des +mensonges à la face du ciel. + +LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux? + +BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures. + +LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron, +prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi +n'est pas violée. + +DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu +notre faiblesse. + +LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre; +quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable. + +DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure. + +BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes, +soldats de l'amour! Considérez ce que vous avez juré d'abord: de jeûner, +d'étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire +de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop +jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait +voeu d'étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son +propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand +est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de +l'excellence de l'étude, sans la beauté du visage d'une femme? C'est des +yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le +texte, le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée. +Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits de la vie dans les +artères[54], comme le mouvement et une action longtemps continués +fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point +regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à +l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe de votre +voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beauté +comparable à l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire à +notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi; +or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d'une femme, +n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'étudier, +chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres. +Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans +une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que +vous en ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse? Les +autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et +ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent +rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié +d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné dans l'enceinte +du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi +vite que la pensée dans toutes les puissances de l'homme, et donne à +chaque faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs +fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l'organe de +l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir l'oeil d'un aigle; l'oreille +d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, là où l'oreille soupçonneuse +du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le +sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus +lui-même n'a qu'un palais grossier au prix du goût délicat de l'Amour. +L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les +arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical +que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque +l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux +accents de sa voix. Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire, +qu'il ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers +charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la +douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les +yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont +les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et +nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien. +Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir violé la foi que vous deviez aux +femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la +Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui +les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom +des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois +nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons +nous-mêmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer +ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer +l'Amour de la charité? + +[Note 54: Dans l'ancienne médecine, on attribuait aux artères les +fonctions données aujourd'hui aux nerfs.] + +LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats! + +BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude +mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de +rencontrer un soleil, grâce à elles[55]. + +[Note 55: _A sun, a son_, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.] + +LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses. +Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France? + +LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque +divertissement pour les amuser dans leurs tentes. + +BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite, +sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle +maîtresse; dans l'après-dînée, nous les égayerons par quelque +passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de +le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs +précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs. + +LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune +des occasions que nous pourrons employer à propos. + +BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on ne recueille pas +de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles +volages pourraient devenir le fléau d'hommes parjures; si cela arrive, +notre cuivre n'achètera pas de métal plus précieux. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + +SCÈNE I + +Autre partie du parc. + +HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL. + + +HOLOFERNE.--_Satis quod sufficit_. + +NATHANIEL.--Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments à dîner ont +été piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingénieux sans +affectation, animés sans impudence, savants sans entêtement et neufs +sans hérésie. J'ai conversé un _quondam_ jour avec un homme de la suite +du roi, qui est intitulé, nommé, ou appelé don Adriano d'Armado. + +HOLOFERNE.--_Novi hominem tanquam te_. Son humeur est hautaine, sa +conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux, +sa démarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein +d'emphase thrasonicale[56]. Il est trop tiré à quatre épingles, trop +élégant, trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop +pérégrinal, pourrais-je dire encore. + +[Note 56: Comme le Thrason de Térence.] + +NATHANIEL, _tirant ses tablettes pour écrire_.--Épithète singulière et +choisie! + +HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosité est plus beau et plus brillant que la +chaîne de ses raisonnements. J'abhorre ces gens fantasques et +fanatiques, ces puristes insociables et pleins d'affectation, qui +mettent l'orthographe à la torture, qui prononcent _doute_, lorsqu'il +faut dire doubte; _dette_, lorsqu'on doit prononcer debte, _d, e, b, t, +e_, et non pas _d, e, t_: ils vous appellent un cerf, _cer_, un boeuf, +_beu_. Froid, _vocatur fret_[57], paon, en abrége, est _pan_. Cela est +_abhominable_ (il dirait, lui, _abominable_), cela m'insinue la folie. +_Ne intelligis, domine_, il y a de quoi rendre frénétique, lunatique. + +[Note 57: Il a fallu en beaucoup d'endroits de cette scène chercher des +équivalents.] + +NATHANIEL.--_Laus Deo, bonè; intelligo_. + +HOLOFERNE.--_Bone_?--_bone_ pour _benè_, c'est donner un soufflet à +Priscus; mais, fort bien. + +(Entrent Armado, Moth et Costard.) + +NATHANIEL.--_Videsne, quis venit_? + +HOLOFERNE.--_Video et gaudeo_. + +ARMADO, _grasseyant_.--_Dole_. + +HOLOFERNE.--_Quare dole_, et non pas drôle? + +ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis. + +HOLOFERNE.--Voilà un salut des plus militaires, monsieur! + +MOTH, _à part, à Costard_.--Ils se sont trouvés à un grand festin de +langues et ils en ont volé des bribes. + +COSTARD, _à part_.--Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts de mots! Je +m'étonne que ton maître ne t'ait pas pris et avalé pour un mot. Car tu +n'es pas aussi long que _honorificabilitudinitatibus_[58], tu es plus +facile à avaler qu'une mèche dans un verre de vin. + +[Note 58: Ce mot est cité comme le plus long connu.] + +MOTH.--Paix! le tonnerre gronde. + +ARMADO, _à Holoferne_.--Monsieur, n'êtes-vous pas lettré? + +MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'_Abc_; et ce que c'est qu'un +_a, b_, qu'on appelle à rebours avec une corne sur la tête. + +HOLOFERNE.--_Ba, pueritia_, avec l'addition d'une corne. + +MOTH.--_Ba_, impertinent bélier, avec une corne.--Vous entendez sa +science? + +HOLOFERNE.--_Quis, quis_, toi, consonne. + +MOTH.--La troisième des cinq voyelles, si c'est vous qui les répétez; et +la cinquième, si c'est moi. + +HOLOFERNE.--Je vais les répéter: _a, e, i_. + +MOTH.--Le bélier; les deux autres terminent la chose: _o, u, y_. + +ARMADO.--Par les flots salés de la Méditerranée, un joli échantillon: +une vive botte d'esprit! une, deux, vite comme le vent, et portée au +corps. Cela réjouit mon intellect. Du véritable esprit! + +MOTH.--Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d'esprit. + +HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la figure? + +MOTH.--Des cornes. + +HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot. + +MOTH.--Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre +ignominie tout alentour, _circum circa_. Une toupie de corne de cocu! + +ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te le donnerais pour +t'acheter du pain d'épice; tiens, voilà la rémunération même que j'ai +reçue de ton maître, bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de +sagacité. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon bâtard, que +tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as de l'esprit jusqu'à +_dunghill_[59], jusqu'au bout des doigts, comme on dit. + +[Note 59: _Dunghill_, fumier, au lieu de _usque ad unguem_.] + +HOLOFERNE.--Oh! je sens là du faux latin; _dunghill_, pour _unguem_. + +ARMADO.--Homme lettré, _præambula_: nous nous séparerons des barbares. +N'élevez-vous pas la jeunesse à l'école privilégiée qui est sur le +sommet de la montagne? + +HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline. + +ARMADO.--A votre choix; pour la montagne. + +HOLOFERNE.--Oui, sans question. + +ARMADO.--Monsieur, c'est le très-gracieux plaisir et penchant du roi de +congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postérieure du +jour, que le grossier vulgaire appelle l'après-midi. + +HOLOFERNE.--La partie postérieure du jour, mon très-illustre monsieur, +est une épithète très-propre et très-analogue à l'après-dînée. Ce mot +est bien rencontré, bien choisi, gracieux et juste, je vous l'assure, +monsieur, je vous l'assure. + +ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je +puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant à ce qu'il y a entre nous, +passons là-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme +de cour.--Je vous en prie, meublez votre tête.--Et parmi bien d'autres +discours importuns et très-sérieux...--Et d'une grande importance aussi, +vraiment.--Mais laissons cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon +plaisir de Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer +quelquefois sur mon humble épaule; et, de son doigt royal, comme cela, +de caresser l'excrément de ma valeur[60], mes moustaches; mais, mon cher +coeur, laissons cela. Par l'univers! je ne vous débite pas des fables; +il plaît à Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à +Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons +là-dessus.--Le résultat en est que... mais, mon cher coeur, j'implore le +secret;--que le roi veut me présenter à la princesse, mon cher poulet, +avec quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène divertissante; +une farce gaie, ou un feu d'artifice. En conséquence, apprenant que le +curé, et vous-même, mon cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces +soudains éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné +connaissance dans la vue de solliciter votre assistance. + +[Note 60: Dans le _marchand de Venise_, Shakspeare appelle la barbe +l'excrément de la valeur.] + +HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut représenter devant elle les neuf +héros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport à quelque divertissement +ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postérieure de ce jour, +pour être exécuté par notre assistance... à l'ordre du roi, et de ce +très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme... devant la +princesse: je dis que rien ne convient tant que de représenter les neuf +héros. + +NATHANIEL.--Où trouverez-vous assez de grands hommes pour les +représenter? + +HOLOFERNE.--Josué, vous-même; moi-même, ou ce galant gentilhomme, Judas +Machabée; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts +muscles, surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule. + +MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu mesquin de ce +page n'a pas assez de quantité pour représenter seulement le pouce de ce +héros: il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue. + +HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il représentera Hercule dans sa minorité: +son entrée et sa sortie seront l'étranglement d'un serpent; et j'aurai +une apologie pour cela. + +MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire siffle, +vous pourrez crier: «A merveille, Hercule! en ce moment tu écrases le +serpent;» c'est là le moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de +gens aient le don de le faire. + +ARMADO.--Et les autres héros? + +HOLOFERNE.--J'en représenterai trois à moi seul. + +MOTH.--Trois fois héroïque personnage! + +ARMADO.--Vous dirai-je une chose? + +HOLOFERNE.--Nous écoutons. + +ARMADO.--Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime. Je vous +conjure, suivez. + +HOLOFERNE.--_Via _[61]: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un mot pendant +tout ce temps. + +[Note 61: _Via!_ courage.] + +DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur. + +HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons. + +DULL.--J'en représenterai un dans une danse, ou à peu près. Ou je +battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai +danser une ronde. + +HOLOFERNE.--Tu es bien nommé[62], honnête Dull; à notre pièce; partons. + +(Ils sortent.) + +[Note 62: _Most dull_. Il joue sur le nom de Dull.] + + + +SCÈNE II + +Devant la tente de la princesse. + +LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE. + + +LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ +de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute +incrustée en diamants! Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux. + +ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore? + +LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on +en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et +sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de +Cupidon sur le cachet. + +ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir[63] sa divinité; car +il y a cinq mille ans qu'il est enfant. + +[Note 63: Équivoque sur _wax_, cire et grandir.] + +CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou. + +ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur. + +CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est +morte: si elle eût été légère comme vous, d'une humeur si joviale, si +alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mère avant de +mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit +longtemps. + +ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris? + +CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté. + +ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner. + +CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère[64]. +Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité. + +[Note 64: Équivoque sur _snuff_, mouchure de chandelle et accès de +colère.] + +ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les +ténèbres. + +CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère. + +ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je +suis légère. + +CATHERINE.--Vous ne me pesez pas[65]; c'est-à-dire que vous ne vous +souciez pas de moi. + +[Note 65: _To weigh_, peser et faire cas de.] + +ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable, il n'y a plus de +soin à avoir. + +LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit bien employé, +Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l'a envoyé? et +qu'est-ce que c'est? + +ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi +beau que le vôtre, j'aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui, +j'ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est +juste; et si le contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de +la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon +portrait dans sa lettre. + +LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance? + +ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'éloge. Belle +comme l'encre! bonne conclusion. + +CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit. + +ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre +débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plût à Dieu que votre +visage ne fût pas si rempli d'os[66]! + +[Note 66: De boutons.] + +CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au +diable toutes les méchantes femmes! + +LA PRINCESSE, _à Catherine_.--Et vous, quel est le cadeau que vous a +envoyé Dumaine? + +CATHERINE.--Ce gant, madame. + +LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé deux? + +CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de +vers d'un fidèle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une +vile compilation, une niaiserie profonde. + +MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à moi par +Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille. + +LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le +fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus +courte? + +MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer. + +LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi +de nos amoureux! + +ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos +moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte +cette cour. Que je voudrais l'avoir à mes gages seulement une semaine! +Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion +favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans +récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d'être le +jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement +toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée. + +LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés, quand une +fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie, +éclose dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorité et du +secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer +ses écarts. + +ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui +de la gravité révoltée en faveur de l'amour. + +MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie qu'elle a dans +les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert +qu'à paraître encore plus simples. + +(Entre Boyet.) + +LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage. + +BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse? + +LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet? + +BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. _(A ses femmes_.) Et vous, +belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre +paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être +surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits: +disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque, +cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite. + +LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont +donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous? +Parlez, espion, parlez. + +BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux +une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je +voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses +compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai +entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici +déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien +appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses +gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit +être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils, +que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le +roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais +parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant, +j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont +éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs +éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude, +comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait +fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait: +«Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième +cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur +son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un +après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que +dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur +folie. + +LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre +visite? + +BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des +Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de +vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec +vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il +reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés. + +[Note 67: Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette +mascarade était piquante comme le serait aujourd'hui celle qui nous +mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement découvert.] + +LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants auront leur paquet. +Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la +faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez, +Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la +cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et +donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes +vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces +échanges, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre. + +ROSALINE, _à Catherine_.--Allons, changeons: portez vos cadeaux de +manière à les faire voir. + +CATHERINE, _à la princesse_.--Mais quel est votre but dans cet échange? + +LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce qu'ils en font +n'est qu'un badinage pour s'amuser, tromper le trompeur est tout mon +but. Ils révéleront leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils +croiront leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que nous +aurons de les revoir à visage découvert, pour leur parler et les +complimenter, ils seront l'objet de nos railleries. + +ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent? + +LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne +rendrons aucun compliment;--pas un mot de remerciement à leurs discours +étudiés: et détournons le visage, tandis qu'ils nous parleront. + +BOYET.--Oh! le dédain tuera le courage de l'orateur, et lui fera oublier +tout son rôle. + +LA PRINCESSE.--C'est bien là ce que je veux: et je suis sûre que le +reste du compliment ne pourra jamais paraître au jour, si l'orateur est +une fois hors de contenance. Il n'est rien de plus divertissant que de +dérouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur +projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent prendre leur revanche. +Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour +qu'ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s'en +retourneront avec leur honte. + +(On entend des trompettes.) + +BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voilà les masques qui +viennent. + +(La princesse et ses femmes se masquent.) + +(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés et vêtus à +la moscovite, Moth les précède accompagné de musiciens, etc.) + +MOTH.--«Hommage et salut, beautés les plus belles de la terre.» + +BOYET.--Belles, comme peut l'être un masque de taffetas. + +MOTH.--«Céleste élite des plus belles dames...» (les dames lui tournent +le dos) «qui aient jamais tourné leur dos aux regards des mortels.» + +BIRON, _le reprenant_.--Leurs yeux, petit misérable, leurs yeux. + +MOTH.--«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les regards des +mortels.--Par, par.... + +BOYET.--Oh! te voilà déconcerté. + +MOTH.--«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits, de ne pas +nous regarder. + +BIRON.--«De nous regarder une fois, étourdi. + +MOTH.--«De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le +soleil.... Avec vos yeux brillants comme le soleil.» + +BOYET.--Elles ne répondront pas à cette épithète: tu ferais mieux de +dire: «des yeux brillants comme des yeux de filles.» + +MOTH, _troublé_.--Elles ne m'écoutent pas, et cela me trouble. + +BIRON.--Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux. + +ROSALINE.--Que nous veulent ces étrangers? Boyet, sachez leurs +intentions. S'ils parlent notre langue, nous désirons que quelque homme +sensé nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent. + +BOYET.--Que demandez-vous de la princesse? + +BIRON.--Rien que la paix et une galante visite. + +ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils? + +BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter. + +ROSALINE.--Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur de se retirer. + +BOYET, _à Biron_.--Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez +vous retirer. + +LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles, pour danser un +menuet avec elle sur ce gazon. + +BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesuré bien des milles pour danser un +menuet avec vous sur ce gazon. + +ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien il y a de pouces +dans un mille; s'il est vrai qu'ils aient mesuré bien des milles, ils +nous diront aisément la mesure d'un mille. + +BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, et plusieurs, la +princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour +compléter un mille. + +BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuyés. + +BOYET.--Elle a entendu elle-même votre réponse. + +ROSALINE.--Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre des milles +ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l'espace d'un mille? + +BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.--Notre +zèle est si grand, si inépuisable, que nous pouvons toujours prendre +cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos +traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer. + +ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voilée de nuages. + +LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent. +Daignez, brillante lune, et vous, belles étoiles de sa cour, écarter ces +nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides. + +ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque chose de plus +intéressant; ce que vous venez de demander n'est qu'un clair de lune +dans l'eau. + +LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous +m'ordonnez de vous faire une demande, celle-là n'a rien d'étrange. + +ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour +promptement.--Non, pas encore. Point de danse.--Je change comme la lune. + +LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous changé sitôt? + +ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein; mais à présent sa +phase est changée. + +LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l'homme +de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la +suivre. + +ROSALINE.--Nos oreilles la suivent. + +LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en même temps. + +ROSALINE.--Puisque vous êtes des étrangers, et qu'un hasard vous a +conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses; prenez nos +mains.--Nous ne voulons pas danser. + +LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains? + +ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voilà ma révérence, +mes beaux galants; et là finit le menuet. + +LE ROI.--De grâce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si +réservées. + +ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix. + +LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mêmes; à quel prix peut-on +acheter votre compagnie? + +ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre. + +LE ROI.--Cela ne peut pas être. + +ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu. +Un double adieu à votre masque, et une moitié d'adieu pour vous. + +LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grâce d'un +plus long entretien. + +ROSALINE.--En secret donc? + +LE ROI.--Je n'en serai que plus enchanté. + +(Ils se parlent à part.) + +BIRON, _à la princesse_.--Belle maîtresse à la main d'albâtre, un mot de +douceur avec vous. + +LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voilà trois mots. + +BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, moût +de bière et malvoisie; dé bien jeté! voilà une demi-douzaine de +douceurs. + +LA PRINCESSE.--Septième douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de +piper les dés, je ne veux plus jouer avec vous. + +BIRON.--Un mot en secret. + +LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur! + +BIRON.--Vous aigrissez ma bile. + +LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer. + +BIRON.--En ce cas il est à propos. + +(Ils causent tous bas.) + +DUMAINE, _à Marie_.--Voulez-vous me faire la grâce d'échanger un mot +avec moi. + +MARIE.--Nommez-le. + +DUMAINE.--Belle dame. + +MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voilà pour votre belle dame. + +DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C'est +pour vous dire adieu. + +(Ils s'entretiennent en secret.) + +CATHERINE, à _Longueville_.--Quoi donc? votre masque est-il sans langue? + +LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette +question. + +CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brûle de la +savoir. + +LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans votre masque, et vous +devriez en céder une moitié à mon masque muet. + +CATHERINE.--_Veal_, dit le Hollandais! _veal_ ne veut-il pas dire veau? + +LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame. + +CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau. + +LONGUEVILLE.--Partageons le mot. + +CATHERINE.--Non, je ne veux pas être votre moitié, gardez tout; cela +pourra devenir un boeuf. + +LONGUEVILLE.--Holà! comme vous vous buttez dans ces pointes de +raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n'en faites +rien. + +CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent. + +LONGUEVILLE.--Un mot à part avec vous, avant de mourir. + +CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher n'entende. (Ils +causent à part.) + +BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil +invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin, +qu'il échappe à la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de +toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les +boulets, que le vent, que la pensée, et tout ce qu'il y a de plus +rapide. + +ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l'entretien. + +BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le gosier sec. + +LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit. + +(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en vont.) + +LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés. Est-ce là cette +génération d'esprits si admirés? + +BOYET.--Des lumières qu'un léger souffle de votre bouche a éteintes. + +ROSALINE.--Ces esprits chargés d'embonpoint; grossiers, grossiers, +épais, épais. + +LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi! Les déplorables +railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront pas de désespoir cette +nuit? ou qu'ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que +sous le masque? Ce Biron qu'on dit si ingénieux était tout décontenancé. + +ROSALINE.--Oh! ils étaient là dans la plus déplorable situation: encore +un bon mot, et le roi se mettait à pleurer. + +LA PRINCESSE.--Biron a juré, tout décontenancé. + +MARIE.--Dumaine et son épée étaient à mon service; non point, lui ai-je +dit: et aussitôt mon beau serviteur est resté muet. + +CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que j'avais dompté son +coeur; et savez-vous comment il m'a appelée? + +LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-être? + +CATHERINE.--Oui, d'honneur. + +LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-même. + +ROSALINE.--Allons, on trouverait aisément de meilleurs esprits parmi les +docteurs en bonnet selon les statuts[68].--Mais, savez-vous une chose? +Le roi a juré qu'il était amoureux de moi. + +[Note 68: Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux +personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours de +fête, un bonnet de laine fabriqué en Angleterre: il n'y avait +d'exception que pour la noblesse.] + +LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engagé sa foi. + +CATHERINE.--Et Longueville était né pour me servir. + +MARIE.--Dumaine est à moi, aussi inséparable que l'écorce l'est de +l'arbre. + +BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi l'oreille, ils +vont revenir tout à l'heure ici sous leur forme naturelle: car il n'est +pas possible qu'ils digèrent jamais ce cruel affront. + +LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous? + +BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les +verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoyés estropiés à force +de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu'ils reparaîtront en ce +lieu, épanouissez-vous comme de belles roses au souffle de l'été. + +LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par épanouir? Qu'entendez-vous par là? +Parlez de façon qu'on vous entende. + +BOYET.--De belles dames masquées sont des roses dans le bouton. +Démasquées, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont +des anges sortis des nuages, ou des roses épanouies. + +LA PRINCESSE.--Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous, s'ils +reviennent nous faire la cour en face? + +ROSALINE.--Ma chère princesse, si vous voulez vous laisser conduire par +mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raillés +masqués. Plaignons-nous à eux de ce qu'il est venu ici des fous déguisés +en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec +étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel était le but de +leur plate comédie, de leur prologue grossier, de tout leur procédé si +ridicule, et de leur arrivée dans notre tente. + +BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à deux pas. + +LA PRINCESSE.--Courons à nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la +plaine. + +(La princesse sort avec ses femmes.) + +(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume +habituel.) + +LE ROI, _à Boyet_.--Salut, beau chevalier; où est la princesse? + +BOYET.--Elle s'est retirée dans sa tente: Votre Majesté a-t-elle à me +charger de quelques ordres pour elle? + +LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une minute d'audience. + +BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle vous +l'accordera. + +(Boyet sort.) + +BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les pigeons de pois[69], et il +se dégorge quand il plaît à Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa +denrée aux vigiles des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires; +et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons pas +l'avantage de l'étaler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait +accrocher les jeunes filles à sa manche, comme une épingle. S'il eût été +Adam il aurait tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer. +Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c'est le +singe des belles manières, c'est monsieur le précieux; quand il joue au +trictrac, il fait gronder les dés en termes choisis, il chante le ténor +avec grâce, et dans l'art de maître des cérémonies, le surpasse qui +pourra. Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degré que son pied +foule en montant, le baise et le caresse: c'est une fleur qui +s'épanouit, qui sourit à chacun pour montrer ses dents blanches comme +des os de baleine.--Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir +endettées lui donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse. + +[Note 69: Proverbe populaire.] + +LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée, je le lui +souhaite de tout mon coeur, pour le punir d'avoir déconcerté le page +d'Armado dans son rôle! + +(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.) + +BIRON.--Regardez, voilà qu'on vient!--Savoir-vivre! qu'étais-tu avant +que cet homme t'enseignât, et qu'es-tu maintenant? + +LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour. + +LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut[70], ce n'est pas très-bien, je +crois. + +[Note 70: _Hail_, salut et grêle.] + +LE ROI.--Interprétez mieux mes paroles. + +LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets. + +LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons +aujourd'hui de vous conduire à notre cour: accordez-nous cette faveur. + +LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez à observer +votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les hommes parjures. + +LE ROI.--Ne me faites pas un crime d'une faute dont vous êtes la cause. +C'est la vertu de vos yeux qui me force à rompre mon serment. + +LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas une; vous auriez +dû dire vice, car jamais la vertu n'a l'effet de faire violer les +serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis +encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus +horribles tourments, je ne consentirais jamais à accepter un asile dans +votre palais, tant j'abhorre d'être cause qu'on viole des serments faits +au ciel avec sincérité. + +LE ROI.--Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et triste, sans voir +le monde, sans recevoir la moindre visite; et c'est une honte pour nous. + +LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi, je vous le +jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort +agréables. Il n'y a pas encore longtemps qu'une troupe de Russes vient +de nous quitter. + +LE ROI.--Comment, madame, des Russes? + +LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves galants, pleins de +politesse, tout brillants de magnificence. + +ROSALINE.--Madame, dites la vérité.--Ce portrait ne leur ressemble pas, +seigneur. C'est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours, +que la princesse leur donne un éloge qu'ils ne méritent pas. Il est bien +vrai que nous quatre nous avons été abordées par quatre galants en +habits russes; ils sont restés ici une heure, et ont beaucoup parlé; +mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur +de leur entendre dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des fous, +mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif, il y a des fous qui +auraient bien envie de boire. + +BIRON.--Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.--Ma belle, ma +charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux +veulent saluer l'oeil enflammé des cieux, à force de lumière nous +perdons la lumière; votre talent est éblouissant comme lui; auprès de +votre sagesse, la sagesse d'autrui ne paraît que folie; et ce qu'il y a +de plus riche nous paraît pauvreté. + +ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous êtes riche et sage; car à +mes yeux... + +BIRON.--Je suis un fou, dénué de tout, n'est-ce pas? + +ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait +mal à vous de m'arracher les paroles de la bouche. + +BIRON.--Oh! je suis tout à vous, avec tout ce que je possède. + +ROSALINE.--Un fou tout entier à moi? + +BIRON.--Je ne puis vous donner moins. + +ROSALINE.--Quel était, dans les masques, celui que vous portiez? + +BIRON.--Où cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me demandez-vous cela? + +ROSALINE.--Hé! là même, dans ce temps-là même, ce masque, oui, cet étui +superflu, qui montrait le plus beau visage et cachait le plus laid. + +LE ROI, _à ceux de sa suite_.--Nous sommes découverts: elles vont nous +accabler de leurs railleries. + +DUMAINE.--Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie. + +LA PRINCESSE, _au roi_.--Quoi! vous restez confondu, seigneur? Pourquoi +Votre Altesse a-t-elle l'air si sérieux? + +ROSALINE.--Au secours! tenez-lui le front; pourquoi pâlissez-vous? Le +mal de mer, je crois: ils viennent de Moscovie. + +BIRON.--Ainsi, les étoiles versent les calamités pour punir le parjure: +quel front d'airain pourrait y résister?--Me voici en butte à vos +traits, belle dame; lancez sur moi toutes les bordées de votre science; +écrasez-moi de vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi +du tranchant de vos épigrammes. Ah! je ne viendrai plus vous prier de +danser; je ne viendrai plus vous faire ma cour en habit russe.--Oh! je +ne me fierai plus aux harangues étudiées, ni aux mouvements de la langue +d'un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en masque, ni faire ma +cour en rimes semblables aux chansons d'un aveugle jouant de la harpe; +adieu phrases de taffetas, compliments soyeux, hyperboles à triple +étage, affectation recherchée et figures pédantesques! ces insectes +bourdonnants m'ont soufflé comme un ballon; je les abjure, et je +proteste ici, par ce gant si blanc (combien la main l'est encore +davantage, Dieu le sait!), que désormais, en faisant ma cour, +l'expression de mes sentiments sera énoncée par des oui et des non, de +l'étoffe la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma réforme, +ma belle, que Dieu m'assiste, oui, comme mon amour pour vous est ferme +et constant, de la trempe la plus pure, sans paille ni alliage! + +ROSALINE.--Sans _sans_[71], je vous prie. + +[Note 71: C'est-à-dire _sans_ mot français. Biron avait répété le mot +_sans_.] + +BIRON.--Il me reste encore un brin de mon ancienne rage.--Daignez me +supporter: je suis un malade; je me déferai de cela par degrés. +Attendez: voyons.--Écrivez sur ces trois personnes: «Que le Seigneur ait +pitié de nous[72]!» Ils sont infectés; le mal est dans leurs coeurs: ils +ont la peste; ils l'ont gagnée de vos yeux. Ces braves seigneurs sont +visités par la colère du ciel; et vous n'en êtes pas exemptes, mesdames; +je vois sur vous les signes de la main de Dieu. + +[Note 72: Inscription placée sur l'hospice des pestiférés.] + +LA PRINCESSE.--Ceux qui nous ont donné ces signes en doivent être +délivrés. + +BIRON.--Nos États sont confisqués; ne cherchez pas à achever de nous +détruire. + +ROSALINE.--Pas du tout! Comment se pourrait-il que vous fussiez +confisqués? c'est vous qui faites le procès[73]. + +[Note 73: Équivoque sur _sue_, procès et offre, hommage, demande, +supplique.] + +BIRON.--Ah! paix! Je ne veux plus avoir d'affaire avec vous. + +ROSALINE.--Vous n'aurez pas non plus affaire à moi, si ma volonté +s'accomplit. + +BIRON.--Parlez pour vous-même: mon esprit est à bout. + +LE ROI, à _la princesse_.--Enseignez-nous, belle princesse, quelque +belle excuse pour notre grave offense. + +LA PRINCESSE.--La plus belle excuse, c'est l'aveu. N'étiez-vous pas ici, +il n'y a qu'un moment, tous déguisés? + +LE ROI.--J'y étais, madame. + +LA PRINCESSE.--Et avez-vous reçu une bonne leçon? + +LE ROI.--Oui, certes, madame. + +LA PRINCESSE.--Et lorsque vous étiez ici, qu'avez-vous murmuré à +l'oreille de votre dame? + +LE ROI.--Que je la prisais plus que tous les trésors du monde entier. + +LA PRINCESSE.--Et lorsqu'elle vous sommera de tenir votre promesse, vous +la repousserez. + +LE ROI.--Non, sur mon honneur. + +LA PRINCESSE.--Allons, allons, modérez-vous: après un premier serment +violé, vous ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer encore. + +LE ROI.--Méprisez-moi si jamais je viole ce serment que j'ai fait. + +LA PRINCESSE.--Je vous mépriserai donc; et un peu de +modération.--Rosaline, que vous a murmuré ce Russe tout bas dans +l'oreille? + +ROSALINE.--Madame, il a juré que je lui étais chère et précieuse comme +la prunelle de l'oeil, et il m'a élevée au-dessus du prix de cet +univers, ajoutant, de plus, qu'il m'épouserait, ou qu'il mourrait mon +amant. + +LA PRINCESSE.--Dieu te donne joie de lui! Le noble prince tient bien +honorablement sa promesse! + +LE ROI.--Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie, sur ma foi, je n'ai +jamais fait pareil serment à cette dame. + +ROSALINE.--Par le ciel, vous l'avez fait; et, pour le confirmer, vous +m'avez fait ce présent; mais reprenez-le, monsieur, le voilà. + +LE ROI.--Ce présent, c'est à la princesse que je l'ai donné avec ma foi. +Je l'ai bien distinguée à ce joyau qu'elle portait sur sa manche. + +LA PRINCESSE.--Pardonnez-moi, seigneur; c'était elle qui portait ce +joyau; quant à moi, c'est le seigneur Biron, je lui en rends grâces, qui +est mon amant.--Eh bien! Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que +je vous rende votre perle? + +BIRON.--Ni l'un ni l'autre; je vous les abandonne tous deux.--Je devine +le fin mot.--Il y a eu ici un complot (parce qu'elles ont été instruites +d'avance de notre divertissement); elles ont tout disposé pour le battre +en ruine comme une comédie de Noël. Quelque rediseur, quelque patelin, +quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur, quelque écuyer tranchant, +quelque plaisant à qui l'excès du rire a ridé les joues, et qui sait +comment il faut s'y prendre pour faire rire la princesse, lorsqu'elle +est de belle humeur, a dévoilé d'avance tout notre projet; et sur cette +découverte, les dames ont changé de présents; et nous, déçus par les +couleurs auxquelles nous pensions les reconnaître, nous n'avons fait la +cour qu'au signe trompeur qui nous a égarés. A présent, pour aggraver +notre parjure, nous sommes parjures encore une fois, la première par +notre bonne volonté, et la seconde par notre méprise. (_A Boyet_.) Et ne +serait-ce pas vous-même qui auriez éventé notre secret et notre plan de +divertissement pour nous rendre ainsi parjures? N'avez-vous pas trouvé +la mesure du pied de la princesse[74]? Ne savez-vous pas toujours +sourire à ses yeux, et vous tenir debout entre son dos et le feu, +portant une assiette et faisant le bouffon? Vous avez déconcerté notre +page dans son discours: allez, tout vous est permis; mourez quand vous +voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez d'un oeil +malin, n'est-il pas vrai? Vous avez un oeil qui blesse comme une épée de +plomb. + +[Note 74: Phrase proverbiale; flatter quelqu'un, et s'insinuer dans ses +bonnes grâces.] + +BOYET.--Cette brave lice a été vigoureusement courue jusqu'au bout. + +BIRON.--Voyez, il joute encore: en voilà assez; moi, j'ai fini. (_Entre +Costard_.) Te voilà venu fort à propos, «tout esprit;» tu viens terminer +une belle dispute. + +COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» ils voudraient savoir si les trois +héros[75] viendront ou non. + +[Note 75: Shakspeare veut tourner en ridicule _l'histoire des neuf +preux_.] + +BIRON.--Comment, est-ce qu'ils ne sont que trois? + +COSTARD.--Non, monsieur; mais cela est fort beau, car chacun en +représente trois. + +BIRON.--Et trois fois trois font neuf. + +COSTARD.--Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir, monsieur, j'espère +qu'il n'en est pas ainsi: vous ne pouvez pas demander notre +interdictions[76], monsieur; je vous le proteste, monsieur, nous savons +ce que nous savons.--J'espère que trois fois trois, monsieur? + +[Note 76: Nous ne sommes pas fous.] + +BIRON.--Ne font pas neuf? + +COSTARD.--Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons à combien cela +se monte. + +BIRON.--Par Jupiter, j'ai toujours pris trois fois trois pour neuf. + +COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» vous seriez bien malheureux, si vous +étiez obligé de gagner votre vie à compter, monsieur. + +BIRON.--Combien donc cela fait-il? + +COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» les parties elles-mêmes, les acteurs, +monsieur, vous l'apprendront, combien cela fait. Quant à moi, je ne +suis, comme on dit, que pour faire un homme dans un pauvre homme, +_Pompion le Grand_, monsieur. + +BIRON.--Es-tu un des neuf héros? + +COSTARD.--Il leur a plu de me croire digne d'être Pompion le Grand: +quant à moi, je ne connais pas le rang ni le caractère de ce champion; +mais je dois le représenter. + +BIRON.--Va, dis-leur de se préparer. + +COSTARD.--Nous donnerons à cela une jolie tournure, monsieur; nous y +donnerons quelque attention. + +LE ROI.--Biron, ils nous feront affront; qu'ils n'approchent pas. + +(Costard sort.) + +BIRON.--Nous sommes à l'épreuve de la honte, mon prince; et il y a une +certaine politique à avoir un spectacle plus mauvais que celui qu'ont +donné le roi et ses courtisans. + +LE ROI.--Qu'ils s'abstiennent de venir. + +LA PRINCESSE.--Allons, mon noble prince, laissez-vous gouverner par moi +à présent. Souvent le spectacle plaît d'autant plus que les acteurs +savent moins les moyens de plaire. Lorsque le zèle s'évertue pour +contenter les spectateurs, et que la pièce expire au milieu des efforts +de ceux qui la représentent, alors la ridicule confusion des caractères +donne plus de gaieté, c'est ainsi qu'on voit de grands projets, conduits +avec beaucoup de peine, avorter dès leur naissance. + +BIRON.--Une juste description de notre mascarade, seigneur! + +(Entre Armado.) + +ARMADO.--Oint du Seigneur, j'implore de votre auguste souffle autant de +temps qu'il m'en faut pour proférer une couple de mots. + +(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un papier.) + +LA PRINCESSE.--Cet homme sert-il Dieu? + +BIRON.--Pourquoi me faites-vous cette question, madame? + +LA PRINCESSE.--C'est qu'il ne parle pas comme les hommes que Dieu a +créés. + +ARMADO, _haut_.--Cela est égal, mon beau, mon gracieux, mon doux +monarque; car je proteste que le maître d'école est excessivement +original, trop, trop vain; trop, trop vain; mais nous risquerons la +chose, comme on dit: _alla fortuna della guerra_. Je vous souhaite la +paix de l'âme, mon royal couple. + +(Il sort.) + +LE ROI.--Il y a à parier que nous aurons une belle représentation de +héros. Lui, il représente Hector de Troie; le paysan, Pompée le Grand; +le curé de la paroisse, Alexandre; le page d'Armado, Hercule; le pédant, +Judas Machabée; et si ces quatre héros réussissent d'abord dans leur +premier rôle, les quatre changeront de costume et représenteront les +cinq autres. + +BIRON.--Il y en a cinq dans la première pièce. + +LE ROI.--Non, vous vous trompez. + +BIRON.--Le pédant, le fanfaron, le prêtre de campagne, le fou et le +page... Une vraie partie de neuf[77], et le monde entier n'en fournirait +pas cinq pareils, à les prendre chacun dans leur caractère. + +[Note 77: _Ad novum_ pour _novem_, ancien jeu de dés.] + +LE ROI.--Le vaisseau est à la voile, et le voilà qui cingle en pleine +mer. + +(On apporte des sièges.) + +(Entre Costard représentant Pompée.) + +COSTARD.--Moi, je suis Pompée. + +BOYET.--Vous mentez, vous n'êtes pas Pompée. + +COSTARD.--Je suis Pompée.... + +BOYET.--Avec la tête d'un léopard sur le genou. + +BIRON.--Bien dit, vieux railleur; il faut que je me réconcilie avec toi. + +COSTARD.--Je suis Pompée, Pompée surnommé _le gros_. + +DUMAINE, _le reprenant_.--Le grand. + +COSTARD.--Oui, c'est le grand, monsieur: Pompée surnommé _le grand_, +qui, souvent dans le champ de bataille, avec mon bouclier et mon épée, +ai fait suer mon ennemi. Voyageant le long de cette côte, je suis venu +ici par hasard, et je dépose mes armes aux pieds de cette belle +damoiselle de France. _(A la princesse_.) Si Votre Altesse voulait dire: +Pompée, je vous rends grâces, j'aurais fini. + +LA PRINCESSE.--Grand merci, grand Pompée. + +COSTARD.--Je n'en méritais pas tant, mais je me flatte que j'ai été +parfait; je n'ai fait qu'une petite faute dans le mot _grand_. + +BIRON.--Mon chapeau contre un sou que Pompée est le meilleur des neuf +héros. + +(Entre Nathaniel représentant Alexandre.) + +NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le monarque du +monde; j'étendis ma puissance et mes conquêtes à l'orient, à l'occident, +au nord et au midi; mon écusson annonce clairement que je suis +Alisandre. + +BOYET.--Votre nez dit que non, que vous ne l'êtes pas; car il est trop +droit. + +BIRON, _à Boyet_.--Votre nez sent à merveille que non, mon chevalier au +flair délicat. + +LA PRINCESSE.--Le conquérant est tout en désarroi; continuez, bon +Alexandre. + +NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le maître du monde. + +BOYET.--Rien de plus vrai; cela est juste, vous l'étiez, Alisandre. + +BIRON.--Pompée le Grand! + +COSTARD.--Votre serviteur, et Costard. + +BIRON.--Enlève le conquérant, enlève Alisandre! + +COSTARD.--Oh! monsieur, vous avez mis en déroute Alisandre le +conquérant. (_A Nathaniel_.) Tu seras pour cela dépouillé de ton habit +de représentation; et ton lion, qui tient sa hache d'armes, assis sur +une chaise de garde-robe, sera donné à un Ajax, et ce sera lui qui sera +le neuvième héros. Un conquérant qui tremble de parler! Fuis de honte, +Alisandre. (_Nathaniel sort_.) S'il vous plaît, c'est un bon homme +imbécile, un honnête homme, voyez-vous, et bientôt mis en déroute! C'est +un excellent voisin, en vérité, et un fort bon joueur de boule.... Mais, +pour Alisandre, hélas! vous voyez ce que c'est, il s'est un peu trompé +dans son rôle. Mais voilà des héros qui expliqueront leur pensée un peu +mieux. + +BIRON.--Rangez-vous de ce côté, bon Pompée. + +(Entrent Holoferne représentant Judas Machabée, et Moth représentant +Hercule.) + +HOLOFERNE, _montrant le page Moth_. + +Le grand Hercule est représenté par ce marmot, +Lui dont la massue a tué Cerbère, ce _Canus_[78] à triple tête; +Et lorsqu'il n'était encore qu'un nain, qu'un petit enfant au berceau, +Il vous étranglait ainsi les serpents dans ses _manus +Quoniam_, il semble être ici dans la minorité. +_Ergo_, je viens avec cette apologie.-- + + +(A Moth.) + + Conserve quelque majesté dans ton _exit_, et disparais. + +[Note 78: Pour _canis_, chien.] + +(Moth sort.) + +HOLOFERNE _continuant_.--Je suis Judas.... + +DUMAINE.--Un Judas! + +HOLOFERNE.--Non pas l'Iscariote, monsieur.--Je suis Judas, nommé +_Macchabæus_. + +DUMAINE.--Un Judas Machabée tondu[79] est un vrai Judas nu. + +[Note 79: _Y cleped_ nommé, et _clipt_, tondu.] + +BIRON.--Un traître qui donne des baisers! Comment es-tu devenu Judas? + +HOLOFERNE.--Je suis Judas. + +DUMAINE.--A ta plus grande honte, Judas. + +HOLOFERNE.--Que prétendez-vous, monsieur? + +DUMAINE.--Faire que Judas se pende lui-même. + +HOLOFERNE.--Commencez, monsieur; vous êtes mon aîné. + +BIRON.--Bien répondu: Judas fut pendu à un sureau. + +HOLOFERNE.--Je ne me laisserai pas déconcerter. + +BIRON.--Parce que tu es dévisagé[80]. + +[Note 80: _To out face one_, dévisager quelqu'un.] + +HOLOFERNE.--Qu'est-ce que c'est que cela? + +BOYET.--Une tête de cistre. + +DUMAINE.--La tête d'une épingle à cheveux. + +BIRON.--Une tête de mort dans une bague. + +LONGUEVILLE.--La face d'une vieille médaille romaine, à demi effacée. + +BOYET.--Le pommeau du sabre de César. + +DUMAINE.--La tête sculptée en os d'une cartouche de soldat. + +BIRON.--Une demi-joue de saint George dans une boucle. + +DUMAINE.--Oui, dans une boucle de plomb. + +BIRON.--Oui, et que porte à son chapeau un arracheur de dents. Et à +présent, poursuis; car nous t'avons mis en bonne contenance. + +HOLOFERNE.--Vous m'avez mis hors de contenance. + +BIRON.--Tu mens; nous t'avons donné des physionomies. + +HOLOFERNE.--Mais vous les avez toutes dévisagées. + +BIRON.--C'est ce que nous te ferions si tu étais un lion. + +BOYET.--Mais comme c'est un âne, qu'il s'en aille: et là-dessus, adieu, +cher Jude; pourquoi restes-tu? + +DUMAINE.--Pour la fin de son nom. + +BIRON.--Pour l'âne ajouté au Jude: donnez-la-lui.--Jud-as[81], va-t'en. + +[Note 81: _Jude ass_, pour Jude âne.] + +HOLOFERNE.--Cela n'est pas généreux, ni poli, ni honnête. + +BOYET.--Une lumière pour monsieur Judas, il fait nuit; il pourrait se +jeter par terre. + +LA PRINCESSE.--Hélas! le pauvre Machabée, comme il a mordu à l'hameçon! + +(Entre Armado, représentant Hector.) + +BIRON.--Cache ta tête, Achille; voici Hector qui s'avance en armes. + +DUMAINE.--Quand mes railleries devraient retomber sur moi, je veux +m'égayer en ce moment. + +LE ROI.--Hector n'était qu'un Troyen[82] en comparaison de celui-ci. + +[Note 82: _Trojan_, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de +voleur.] + +BOYET.--Mais est-ce bien Hector? + +DUMAINE.--Je pense qu'Hector n'était pas si bien fait. + +LONGUEVILLE.--Sa jambe est trop grosse pour Hector. + +DUMAINE.--Sûrement, il est plus gras. + +BOYET.--Non, il est habillé au mieux en petit. + +BIRON.--Ce ne peut être là Hector. + +DUMAINE.--C'est un dieu ou un peintre, car il fait des mines. + +ARMADO.--L'armipotent Mars, le tout-puissant des lances, a fait à Hector +un don.... + +DUMAINE.--Une muscade dorée. + +BIRON.--Un citron. + +LONGUEVILLE.--Garni de clous de girofle[83]. + +[Note 83: Étrennes à la mode pour la Noël.] + +DUMAINE.--Non, fendu. + +ARMADO.--Paix!--Mars l'armipotent, le tout-puissant des lances, a fait +un don à Hector, l'héritier d'Ilion: un homme d'une si infatigable +halcine, que, sûrement, il combattrait, oui, depuis le matin jusqu'au +soir, hors de sa tente. Je suis cette fleur.... + +DUMAINE.--Cette menthe. + +LONGUEVILLE.--Cette violette. + +ARMADO.--Cher seigneur Longueville, tenez votre langue. + +LONGUEVILLE.--Je dois plutôt lui lâcher la bride: car elle court sur la +trace d'Hector. + +DUMAINE.--Et Hector est un lévrier. + +ARMADO.--Le cher guerrier est mort et en poussière: mes chers coeurs, ne +battez pas les cendres des morts. Quand il respirait, c'était un +homme!--Mais je vais poursuivre mon rôle. _(A la princesse_.) Douce +royauté, accordez-moi le sens de votre ouïe. + +LA PRINCESSE.--Parlez, brave Hector; vous nous faites beaucoup de +plaisir. + +ARMADO.--J'adore la pantoufle de votre aimable grâce. + +BOYET.--Il l'aime au pied. + +DUMAINE.--Il ne pourrait pas l'aimer à l'aune. + +ARMADO.--Cet Hector a surpassé de bien loin Annibal. + +COSTARD.--Votre partie adverse, camarade Hector, est une fille perdue. +Elle est à deux mois de sa carrière. + +ARMADO.--Que veux-tu dire? + +COSTARD.--En bonne foi, si vous ne jouez pas le rôle de l'honnête +Troyen, la pauvre fille est à plaindre; elle le sent remuer: l'enfant +fait déjà le fanfaron dans son ventre; il est à vous. + +ARMADO.--Veux-tu me _diffamoniser_ parmi les potentats? Tu mourras. + +COSTARD.--Hector sera donc fouetté pour Jacquinette, dont il a troublé +la vie; et pendu pour Pompée, à qui il veut donner la mort. + +DUMAINE.--O rare Pompée! + +BOYET.--O fameux Pompée! + +BIRON.--Pompée plus grand que le grand, grand, grand Pompée. Pompée le +géant! + +DUMAINE.--Hector, tremble. + +BIRON.--Pompée est ému. Attisez, attisez la fureur[84]. Excitez-les, +excitez-les. + +[Note 84: _Atis,_ Até, la déesse des fureurs.] + +DUMAINE.--Hector lui fera un défi. + +BIRON.--Oui, pour peu qu'il y ait dans son ventre autant de sang humain +qu'il en faut pour le dîner d'une mouche. + +ARMADO, _à Costard_.--Par le pôle nord, je te fais un défi. + +COSTARD.--Je ne veux point combattre avec un pieu[85], comme un homme du +nord. Je veux me battre d'estoc et de taille: je veux me servir de +l'épée.--Je vous prie, laissez-moi reprendre mes armes d'Hector. + +[Note 85: _Pole_, pôle, et _pole_, pieu.] + +DUMAINE.--Place aux héros irrités. + +COSTARD.--Je veux me battre dans ma chemise. + +DUMAINE.--Voilà un Pompée des plus résolus! + +MOTH, _à Armado_.--Mon maître, baissez le ton d'une note: ne voyez-vous +pas que Pompée se déshabille pour le combat? Que prétendez-vous? Vous +allez perdre votre réputation. + +ARMADO.--Nobles gentilshommes, nobles guerriers, pardonnez: mais je ne +combattrai point en chemise. + +DUMAINE.--Vous ne pouvez pas le refuser: c'est Pompée qui a fait le +défi. + +ARMADO.--Aimables gentilshommes, je le peux, et je le veux. + +BIRON.--Quelle est votre raison? + +ARMADO.--La vérité nue de la chose, c'est que je n'ai point de chemise; +je vais en laine par pénitence. + +BOYET.--Cela est vrai; et à Rome on lui a enjoint de s'abstenir de la +toile; depuis ce temps, je le jurerais, il n'en a porté aucune, si ce +n'est un vieux lange de Jacquinette; et cela il le porte près de son +coeur comme un gage de sa maîtresse. + +(Entre Mercade.) + +MERCADE.--Dieu conserve vos jours, madame! + +LA PRINCESSE.--Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous faites tort +pourtant, en interrompant notre divertissement. + +MERCADE.--J'en suis bien fâché, madame; car la nouvelle que j'apporte +pèse cruellement sur ma langue. Le roi votre père.... + +LA PRINCESSE.--Est mort, sur ma vie? + +MERCADE.--Oui, madame: mon message est fini. + +BIRON, _aux acteurs_.--Messieurs les héros, retirez-vous. La scène +commence à se rembrunir. + +ARMADO.--Quant à moi, je respire librement: j'ai jusqu'ici vu les +affronts qu'on m'a faits, par le petit trou de la prudence, et je me +ferai justice comme un vrai guerrier. + +(Les héros sortent.) + +LE ROI, _à la princesse_.--Dans quelles dispositions se trouve Votre +Altesse? + +LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Boyet, préparez tout: je veux partir ce soir. + +LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore. + +LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Préparez-vous, vous dis-je.--(_Au roi et à ses +seigneurs_.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos +galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon âme +qui vient d'être affligée, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser +et oublier l'excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions. +Si nous nous sommes comportées avec un excès de hardiesse dans nos +mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c'est la faute +de votre politesse. (_Au roi_.) Adieu, noble prince. Un coeur oppressé +de tristesse abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu'un +mot de remerciement à l'importante requête que vous m'avez si facilement +accordée. + +LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne précipite et ne +modifie; et souvent, au moment où il force les hommes à se séparer, il +décide ce qui n'aurait pu se terminer que par de longues discussions. +Quoique la douleur peinte sur le front d'une fille défende le sourire +galant de l'amour et la prière sacrée de la tendresse, qui voudrait +triompher de vos regrets: cependant, puisque l'amour a été le premier +objet de nos démarches, que les nuages de la tristesse ne le détournent +pas du but où il se proposait d'arriver. Pleurer des amis perdus n'est +pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se +réjouir d'avoir gagné de nouveaux amis. + +LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin. + +BIRON.--Des paroles franches pénètrent mieux l'oreille et la douleur: +comprenez donc mieux la pensée du roi; c'est pour votre beauté que nous +avons dépensé notre temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de +nos serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement défiguré +nos caractères, en façonnant nos humeurs dans un sens tout opposé à nos +intentions, et c'est là la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en +nous. L'amour est plein d'écarts qui offensent les bienséances, il est +tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole; +comme il se forme par les yeux, il est comme l'oeil, rempli d'habitudes +étranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme +l'oeil qui, en roulant, reçoit les images successives de tous les objets +qui se présentent à ses regards;--si ces bigarrures changeantes du +volage amour, qui ont masqué nos caractères, ont paru, à vos beaux yeux, +se mal associer avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont +ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont excités à les +commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vôtre, l'erreur +qu'a produite l'amour est vôtre également. Si nous devenons parjures à +nous-mêmes, c'est par un parjure qui nous rend à jamais fidèles à celles +qui nous font violer et garder notre foi, à vous, belles dames; et cette +fausseté qui, par elle-même, est un crime, s'épure par son objet, et +devient vertu. + +LA PRINCESSE.--Nous avons reçu vos lettres pleines d'amour, vos +présents, messagers d'amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les +avons évalués à une simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à +une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées à faire +passer le temps; nous n'y avons pas attaché plus d'importance que cela; +et, dans cette opinion, nous avons reçu vos propositions d'amour pour ce +qu'elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps. + +DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu'un +simple badinage. + +LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi. + +ROSALINE.--Nous n'en avons pas jugé ainsi. + +LE ROI.--A présent, à la dernière minute de l'heure qui nous sépare, +accordez-nous votre amour. + +LA PRINCESSE.--Une minute est, je pense, un temps trop court pour +terminer un marché éternel; non, non, seigneur, Votre Altesse a commis +un parjure, c'est un crime de la tendresse; et en conséquence, voici ma +proposition.--Si, par amour pour moi (amour encore bien gratuit de votre +part), vous voulez faire quelque sacrifice, vous ferez celui-ci à ma +considération. Je ne veux point me fier à votre serment; mais allez +promptement vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et désert, +éloigné de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu'à ce que les douze +signes célestes aient complètement rendu leur compte annuel. Si cette +vie austère et privée de toute société ne change rien à votre offre +faite dans l'ardeur du sang; si les gelées, les jeûnes, la tristesse de +l'habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas cette fragile +fleur d'amour, mais qu'elle résiste à cette longue épreuve, et que vos +sentiments persévèrent; alors, à l'expiration de l'année, venez me +réclamer au nom du mérite de ce noviciat; et, je le jure par cette main +virginale qui s'unit maintenant à la vôtre, je serai à vous. Jusqu'à ce +terme, je vais enfermer ma triste existence dans une maison de deuil, +versant les pleurs de la douleur sur le souvenir de mon père. Si vous +vous refusez à cette convention, que nos mains se désunissent, sans +prétendre à aucun droit sur le coeur l'un de l'autre. + +LE ROI.--Si je refusais cette épreuve, ou toute autre plus pénible +encore; si je refusais de laisser dormir dans le repos toutes mes +facultés, que la main soudaine de la mort vienne fermer à l'instant mes +yeux; de ce moment mon coeur vole dans votre sein. + +BIRON.--Et moi, chère amante, et moi, quelle sera ma pénitence? + +ROSALINE.--Il faut aussi vous purifier; vos péchés sont en grand nombre, +vous êtes coupable de parjure; si donc vous prétendez à mes faveurs, +vous passerez un mois à visiter les lits des malades. + +DUMAINE.--Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la mienne? + +CATHERINE.--Une femme!--Plus de barbe, une belle santé et l'honnêteté; +voilà les trois souhaits que forme pour vous mon amour. + +DUMAINE.--Puis-je répondre: «Je vous rends grâces, aimable épouse?» + +CATHERINE.--Non pas, seigneur.--Pendant un an et un jour, je n'écouterai +pas un mot des doux propos que les galants débitent d'un visage +flatteur. Lorsque le roi viendra retrouver notre princesse, alors, si +j'ai beaucoup d'amour, je vous en donnerai un peu. + +DUMAINE.--Je vous servirai jusqu'à ce terme avec loyauté et fidélité. + +CATHERINE.--Mais ne le jurez pas, de crainte d'un second parjure. + +LONGUEVILLE.--Et que dit Marie? + +MARIE.--A la fin des douze mois révolus, j'échangerai ma robe de deuil +contre un fidèle ami. + +LONGUEVILLE.--J'attendrai avec patience; mais le terme est bien long. + +MARIE.--Il vous en ressemble mieux; il est peu de jeunes cavaliers plus +longs, plus grands que vous. + +BIRON.--Ma belle Rosaline médite-t-elle? Ma maîtresse, regardez-moi, +considérez la fenêtre de mon coeur, ce sont mes yeux; voyez l'humble +respect peint dans mes regards qui attendent votre réponse. Imposez-moi +quelque service pour vous prouver mon amour. + +ROSALINE.--- J'avais souvent ouï parler de vous, seigneur Biron, avant +que j'eusse eu l'avantage de vous voir, et la vaste langue de l'univers +vous peignait comme un homme fécond en railleries, en comparaisons +plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez sur toutes les +conditions qui se trouvent exposées à la merci des traits de votre +esprit. Pour déraciner cette herbe amère de votre cerveau trop fertile +et mériter mes bonnes grâces, si vous êtes jaloux de les acquérir (et +sans cela je ne serai jamais à vous), il faut que, pendant ces douze +mois, vous visitiez tous les jours les malades muets, et que vous +conversiez à toute heure avec les malheureux gémissants dans leurs maux; +et votre tâche sera de réunir tous les efforts et toutes les ressources +de votre esprit pour forcer au rire le malade tourmenté de faiblesse et +de douleurs. + +BIRON.--Exciter le sourire dans la bouche de la mort! cela ne se peut +pas, cela est impossible; la joie ne peut entrer dans une âme à +l'agonie. + +ROSALINE.--Eh bien! c'est là le vrai moyen de réprimer un esprit +railleur, dont les écarts sont le fruit d'applaudissements indiscrets, +que des auditeurs, à tête vide et rieurs, donnent à ses folies. Le +succès d'un bon mot dépend de l'oreille qui l'entend, et jamais de la +langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, assourdies +par les clameurs de leurs propres gémissements, veulent se prêter à +entendre vos vaines railleries, alors continuez sur ce ton, et je +consens à vous accepter avec ce défaut; mais si elles ne veulent pas les +entendre, alors défaites-vous de ce genre d'esprit, et je vous +retrouverai corrigé de ce défaut et tout joyeux de votre réforme. + +BIRON.--Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra: je consens à +aller plaisanter pendant douze mois dans un hôpital. + +LA PRINCESSE, _qui s'entretenait à part avec le roi_.--Oui, noble +prince; et je prends congé de vous. + +LE ROI.--Non, madame; nous voulons vous accompagner et vous mettre dans +votre route. + +BIRON.--Notre amour ne finit pas comme nos anciennes pièces: Jeannot n'a +pas sa Jeannette. Si ces dames avaient voulu, elles auraient pu donner à +notre scène le dénoûment d'une comédie. + +LE ROI.--Allons, seigneurs, il n'y a plus que douze mois et un jour à +passer, et le dénoûment viendra. + +BIRON.--Cela est trop long pour une pièce. + +(Entre Armado.) + +ARMADO.--Gracieuse Majesté, daignez m'accorder.... + +LA PRINCESSE.--N'est-ce pas là notre Hector? + +DUMAINE.--Oui, le preux chevalier de Troie. + +ARMADO.--Que je baise votre doigt royal, et que je prenne congé de vous. +Je suis lié par un voeu; j'ai promis à Jacquinette de tenir pour l'amour +d'elle la charrue pendant trois ans: mais, très-renommée Altesse, vous +plaît-il d'entendre le dialogue que deux savants ont compilé à la +louange de la chouette et du coucou? Il aurait dû suivre immédiatement +la fin de notre spectacle. + +LE ROI.--Nous le voulons bien: faites-les paraître promptement. + +ARMADO, _aux acteurs_.--Holà! avancez. (_Entrent Holoferne, Nathaniel, +Moth, Costard, et autres_.) De ce côté est _Hyems_, l'Hiver.--De +celui-ci est _Ver_, le Printemps: l'un est ami de la _chouette_, et +l'autre du _coucou_.--Printemps, commence. + +LE PRINTEMPS, _chante les deux couplets suivants_. + + Quand la marguerite étoilée et la violette azurée, + Quand la primevère argentée + Et les marguerites d'or + Émaillent les prés de riantes couleurs, + Le coucou alors, de feuillage en feuillage, + Se moque des maris en chantant + _Coucou_, + Coucou, coucou.--O mot redoutable! + Fatal à l'oreille d'un époux. + + Quand les bergers enflent leur chalumeau d'avoine; + Quand l'alouette joyeuse sonne le réveil du laboureur; + Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent, + Et que la jeune bergère blanchit son linge, + Alors, etc. + +L'HIVER, _chante à son tour_. + + Quand les glaçons brillent aux toits; + Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts; + Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer; + Quand le lait gèle et durcit dans le vase, + Que le sang se glace et que les chemins se salissent, + Alors la chouette effrayante chante dans la nuit + _Toou oüe_, + Tou oüe, to oüe. Note faite pour plaire! + + Quand la grosse Jeanne écume son pot; + Quand tous les vents sifflent déchaînés; + Que la toux emporte le prône du pasteur, + Que les oiseaux sont blottis dans la neige; + Quand le froid rougit le nez de Marianne; + Quand les pommes rôties sifflent sur le feu, + Alors la chouette effrayante, etc. + +ARMADO.--Après les chants d'Apollon, Mercure offense l'oreille.--Vous, +sortez de ce côté; et vous, de celui-ci[86]. + +(Tous sortent.) + +[Note 86: Holoferne représente un pédant ou maître de langues, +contemporain du poëte, nommé _Jean Florio_, maître d'italien à Londres. +Sa profession est cause qu'il débite tant de sentences italiennes dans +sa conversation. Dans un de ses ouvrages il désigne clairement +Shakspeare, furieux de ce qu'il l'avait joué sur le +théâtre.--«Qu'Aristophane, dit-il, et ses comédiens fassent des pièces, +et injurient Socrate; tout ce qu'ils font pour le diffamer ne sert qu'à +rehausser l'éclat de sa vertu.» Il parle aussi d'un sonnet d'un de ses +amis (cet ami, c'était sans doute lui-même), qu'on avait parodié selon +toute apparence dans le sonnet de cette pièce: _The praiseful princess_, +etc. On voit aussi que le même Florio aimait l'allitération, cette +ridicule affectation de plusieurs mots commençant par la même +lettre.--Il signait, le résolu Jean Florio. C'est la férocité du +caractère de cet Italien qui lui fait donner par Shakspeare le nom que +Rabelais donne à son pédant Thubal, _Holoferne_. Warburton cite ce +personnage comme un des rares exemples de satire personnelle que +Shakspeare se soit permis.] + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Peines d'amour perdues, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES *** + +***** This file should be named 19227-8.txt or 19227-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/2/2/19227/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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