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+The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée
+dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans
+
+Author: Charles-Marie de La Condamine
+
+Release Date: November 28, 2006 [EBook #19956]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral
+Children web site at http://www.feralchildren.com (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ HISTOIRE
+ D'UNE
+ JEUNE FILLE
+ SAUVAGE,
+
+ Trouvée dans les Bois à l'âge de
+ dix ans.
+
+ Publiée par Madame H....T.
+
+ A PARIS.
+
+ M. DCC. LV.
+
+
+
+
+ AVERTISSEMENT.
+
+Le Mercure de France du mois de Décembre 1731 fait mention d'une jeune
+Fille sauvage trouvée dans le bois de Songi, près Châlons en Champagne.
+Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain sur son Histoire, tant
+par les questions que je lui ai faites en différens tems que par le
+témoignage des personnes qui l'ont connue quand elle commença à parler
+François.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ D'UNE
+ JEUNE FILLE
+ SAUVAGE.
+
+
+Au mois de Septembre 1731, une fille de neuf ou dix ans pressée par la
+soif, entra sur la brune dans le Village de Songi, situé à quatre ou
+cinq lieues de Châlons en Champagne, du côté du midi. Elle avoit les
+pieds nuds, le corps couvert de haillons & de peaux, les cheveux sous
+une calotte de calebasse, le visage & les mains noirs comme une
+Négresse. Elle étoit armée d'un bâton court & gros par le bout en forme
+de massue. Les premiers qui l'apperçurent s'enfuirent en criant, _voilà
+le Diable_; en effet, son ajustement & sa couleur pouvoient bien donner
+cette idée à des Païsans. Ce fut à qui fermeroit le plus vîte sa porte &
+ses fenêtres. Mais quelqu'un croyant apparemment que le Diable avoit
+peur des chiens, lâcha sur elle un dogue armé d'un collier à pointes de
+fer; la Sauvage le voyant approcher en fureur l'attendit de pied ferme,
+tenant sa petite masse d'armes à deux mains, en la posture de ceux, qui
+pour donner plus d'étendue aux coups de leur coignée, la lèvent de côté,
+& voyant le chien à sa portée, elle lui déchargea un si terrible coup
+sur la tête qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse de sa
+victoire elle se mit à sauter plusieurs fois par dessus le corps du
+chien.[1] De-là elle essaya d'ouvrir une porte, & n'ayant pu y réussir,
+elle regagna la campagne du côté de la rivière, & monta sur un arbre où
+elle s'endormit tranquillement.
+
+ [1] Quelques personnes qui ont connu la jeune Sauvage peu de tems
+ après son apparition content diversement l'avanture du chien.
+ Quelques uns la placent à Châlons peu après sa prise; mais du moins,
+ il est certain d'ailleurs que cet enfant n'avoit point peur d'un
+ gros chien, & qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet égard.
+
+Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit pour lors à son château de Songi, où
+ayant appris ce que les uns & les autres disoient de cette petite
+Sauvage, entrée sur ses terres, il donna ses ordres pour la faire
+arrêter, & surtout, au Berger qui l'avoit vu le premier dans une vigne.
+Parmi les personnes qui étoient en cette campagne, quelqu'un par une
+conjecture fort simple, mais dont on fit honneur à sa grande
+connoissance des moeurs & coutumes des Sauvages, devina qu'elle avoit
+soif, & conseilla de faire porter un seau plein d'eau, au pied de
+l'arbre où elle étoit, pour l'engager à descendre. Après qu'on se fut
+retiré, en veillant néanmoins toujours sur elle, & qu'elle eût bien
+regardé de tous côtés si elle n'appercevoit personne, elle descendit &
+vint boire au seau, en y plongeant le menton, mais quelque chose lui
+ayant donné de sa défiance, elle fut plutôt remontée au haut de l'arbre
+qu'on ne put arriver à elle pour la saisir. Ce premier stratagême
+n'ayant pas réussi, la personne qui avoit donné le premier conseil, dit
+qu'il falloit poster aux environs une femme & quelques enfans, parce
+qu'ordinairement les Sauvages ne les fuyoient pas comme les hommes, &
+surtout qu'il falloit lui montrer un air & un visage riant. On le fit:
+une femme portant un enfant dans ses bras, vint se promener aux environs
+de l'arbre, ayant ses mains pleines de différentes racines & de deux
+poissons, les montrant à la Sauvage, qui tentée de les avoir, descendoit
+quelques branches & puis remontoit; la femme continuant toujours ses
+invitations avec un visage gay & affable, lui faisant tous les signes
+possibles d'amitié, tels que de se frapper la poitrine, comme pour
+l'assurer qu'elle l'aimoit bien & qu'elle ne lui feroit point de mal,
+donna enfin à la Sauvage la confiance de descendre pour avoir les
+poissons & les racines qui lui étoient présentées de si bonne grace;
+mais, la femme s'éloignant insensiblement donna le tems à ceux qui
+étoient cachés de se saisir de la jeune fille pour l'emmener au château
+de Songi. Elle ne m'a rien dit de sa douleur de se voir prise, ni des
+efforts qu'elle fit sans doute pour s'échaper; mais on peut bien en
+juger; ce qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît qu'elle fut prise
+deux ou trois jours après avoir passé la rivière. Cette rivière est sans
+doute la Marne, qui passe à une demi lieue de Songi vers le Levant:
+ainsi la petite Sauvage venoit du côté de la Lorraine.
+
+Le Berger & autres qui l'avoient arrêtée & menée au Château, la firent
+d'abord entrer dans la cuisine, en attendant qu'on eût averti M.
+d'Epinoy. La première chose qui parut y fixer les regards & l'attention
+de la petite fille, furent quelques volailles qu'accommodoit un
+Cuisinier; elle se jetta dessus avec tant d'agilité & d'avidité, que cet
+homme lui vit plûtôt la pièce entre les dents, qu'il ne la lui avoit vû
+prendre. Le Maître étant survenu, & voyant ce qu'elle mangeoit, lui fit
+donner un lapin en peau, qu'elle écorcha & mangea tout de suite. Ceux
+qui l'examinèrent alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9 ans. Elle
+étoit noire, comme j'ai dit; mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir
+lavée plusieurs fois, qu'elle étoit naturellement blanche, ainsi qu'elle
+l'est encore aujourd'hui. On remarqua aussi qu'elle avoit les doigts des
+mains, surtout les pouces, extrêmement gros par proportion au reste de
+la main, qui est assez bien faite. Elle m'a fait voir qu'encore
+actuellement elle a aux pouces quelque chose de cette grosseur, & elle a
+ajouté, que ces pouces plus gros & plus forts lui étoient bien
+nécessaires pendant sa vie errante dans les bois, parce que lorsqu'elle
+étoit sur un arbre, & qu'elle en vouloit changer sans descendre, pour
+peu que les branches de l'arbre voisin approchassent du sien, ne
+fussent-elles pas plus grosses que le bout du doigt, elle appuyoit ses
+deux pouces sur une branche de celui où elle étoit, & s'élançoit sur
+l'autre comme un écureuil. De-là on peut juger quelle force & quelle
+roideur devoient avoir ses pouces pour soutenir ainsi son corps en
+s'élançant. Cette comparaison est d'elle, & pourroit bien venir de
+l'idée des écureuils volans qu'elle a pû voir dans sa jeunesse[2]: ce
+qui donne un nouveau poids aux conjectures que nous ferons sur le païs
+où elle est née.
+
+ [2] Voyez ci-après _les Extraits de la Hontan_, Nº. 6.
+
+M. d'Epinoy la laissa sous la garde du Berger, dont la maison tenoit au
+Château, en la lui recommandant comme une chose qui lui tenoit à coeur,
+& du soin de laquelle il seroit bien payé. Cet homme la mena donc chez
+lui pour commencer à l'aprivoiser: de-là vint qu'on l'appelloit dans le
+canton _la bête du Berger_. On peut bien juger qu'on ne l'aura pas
+si-tôt dèsaccoûtumée, ni sans mauvais traitemens, des inclinations d'un
+naturel sauvage & féroce, & des habitudes qu'elle avoit contractées. Au
+moins ai-je bien compris qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté dans
+cette maison, puis qu'elle m'a dit qu'elle trouvoit moyen de faire des
+trous aux murailles & aux toits, sur lesquels elle couroit aussi
+hardiment que sur terre, ne se laissant reprendre qu'à grand peine, &
+passant (à ce qu'on lui a rapporté) avec tant de subtilité par des
+ouvertures si petites, que la chose paroissoit encore impossible après
+l'avoir vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa une fois entr'autres de cette
+maison par un temps affreux de neige & de verglas; elle gagna les
+dehors, & fut se réfugier sur un arbre. La crainte des reproches & de la
+colère du Maître, mit cette nuit tout le monde en mouvement; on la
+chercha dans toute la maison, ne pouvant penser que par ce froid & la
+gêlée qu'il faisoit, elle eût pû gagner la campagne: néanmoins y étant
+allé voir comme par surabondance de recherche, on l'y trouva, comme je
+viens de dire, perchée sur un arbre, dont heureusement on eut l'adresse
+de la faire descendre.
+
+J'ai vû quelque chose de l'agilité & de la légéreté de sa course; rien
+n'est plus surprenant: elle m'en montra un reste, ce que l'on ne peut
+guère se représenter sans l'avoir vû, tant sa façon de courir est
+prompte & singulière; quoique de longues maladies & le défaut d'usage
+depuis bien des années lui ayent fait perdre une partie de son agilité.
+Ce ne sont point des enjambées, ses pas ne sont ni formés ni distincts
+comme les nôtres; c'est une espece de _piétinement_ précipité qui
+échappe à la vûe; c'est moins marcher que glisser, en tenant les pieds
+l'un derrière l'autre. A peine il est possible de distinguer de
+mouvement dans son corps & dans ses pieds, & encore moins de la suivre.
+Ce petit essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit dans une salle de peu
+d'étendue, me persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit dit auparavant,
+que même plusieurs années depuis sa prise, elle attrapoit encore le
+gibier à la course, & qu'on en avoit fait voir la preuve à la Reine de
+Pologne, mere de la Reine; probablement en 1737, lorsqu'elle alla
+prendre possession du Duché de Lorraine. Cette Princesse passant à
+Châlons, on lui parla de la jeune Sauvage qui étoit alors dans la
+Communauté qu'on appelle des Régentes, & on la lui amena: elle étoit
+aprivoisée depuis quelques années; mais son humeur, ses manières, & même
+sa voix & sa parole, ne paroissoient être, à ce qu'elle assure, que
+d'une petite fille de quatre à cinq ans. Le son de sa voix étoit aigu &
+perçant quoique petit, ses paroles brèves & embarassées, telles que d'un
+enfant qui ne sçait pas encore les termes pour exprimer ce qu'il veut
+dire: enfin ses gestes & façons d'agir familières & enfantines,
+montroient qu'elle ne distinguoit encore que ceux qui lui faisoient le
+plus de caresses. La Reine de Pologne l'en accabla; & sur ce qu'on lui
+apprit de sa légéreté à la course, cette Princesse voulut qu'elle
+l'accompagnât à la chasse. Là se voyant en liberté, & se livrant à son
+naturel, la jeune Fille suivoit à la course les lièvres ou lapins qui se
+levoient, les attrapoit & revenoit du même pas, les apporter à la Reine.
+Cette Princesse témoigna quelque désir de l'emmener avec elle pour la
+placer dans un Couvent à Nancy; mais elle en fut detournée par les
+personnes qui avoient soin de son instruction dans le Couvent de
+Châlons, où feu Mgr. le Duc d'Orleans payoit alors Sa pension. La Reine
+de Pologne se contenta de promettre d'écrire en sa faveur à la Reine de
+France sa fille, en lui envoyant une plante à plusieurs branches de
+fleurs artificielles que lui avoit présenté la jeune Sauvage, qui avoit
+déja acquis le talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter le naturel dans
+ces sortes d'ouvrages. Elle a fait dans la Reine de Pologne une perte
+dont les bontés de la Reine sa fille peuvent seules la dédommager. Je
+reviens au temps voisin de sa prise, & au commencement de son éducation;
+mais avant que de passer outre, il faut dire ce qu'on a pû savoir de
+certain de ses avantures avant son apparition dans le Village de Songi.
+
+Mademoiselle le Blanc (c'est le nom qu'elle porte aujourd'hui) se
+ressouvient très-distinctement d'avoir passé une rivière deux ou trois
+jours avant sa prise, & l'on verra bientôt que c'est un des faits le
+plus constant de son Histoire. Elle avoit alors une compagne un peu plus
+âgée qu'elle & noire comme elle, soit que ce fût la couleur naturelle de
+cette autre enfant, soit qu'elle eut été peinte comme la petite le
+Blanc. Elles passoient la rivière à la nage & plongeoient pour attraper
+du poisson, comme je l'expliquerai plus au long, lorsqu'un Gentil-homme
+du voisinage appellé M. de S. Martin, ainsi que l'a su depuis
+Mademoiselle le Blanc, ne voyant de loin que les deux têtes noires de
+ces enfans aller & venir sur l'eau, les prit d'abord, comme il l'a conté
+lui-même, pour deux poules d'eau, & leur tira de loin un coup de fusil,
+qui heureusement ne les atteignit point, mais qui les fit plonger &
+aborder plus loin.
+
+La petite le Blanc tenoit pour sa part un poisson à chaque main & une
+anguille entre ses dents. Après avoir éventré & lavé leur poisson, elle
+& sa compagne le mangèrent, ou plutôt le devorèrent; car selon ce
+qu'elle m'a représenté, elles ne mâchoient pas leur nourriture, mais la
+portant à la bouche elles la déchiquetoient avec les dents de devant en
+petits morceaux, qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur repas fait,
+elles prirent leur course dans les terres en s'éloignant de la rivière.
+Peu de tems après, celle qui est devenue Mademoiselle le Blanc apperçut
+la premiere à terre un chapelet, que quelque passant avoit sans doute
+perdu. Soit que ce fut un objet nouveau pour elle, ou qu'elle se
+rappellât d'en avoir vû de semblable, elle se mit à faire des sauts &
+des cris de joie, & craignant que sa compagne ne s'emparât de ce petit
+trésor, elle porta la main dessus pour le ramasser, ce qui lui attira un
+si grand coup de masse sur la main qu'elle en perdit l'usage dans le
+premier moment, mais non la force de rendre avec l'autre à sa compagne
+un coup de son arme sur le front qui l'étendit par terre poussant des
+cris horribles. Le chapelet fut le prix de sa victoire; elle s'en fit un
+bracelet. Cependant, touchée apparemment de compassion pour sa camarade,
+dont la plaie saignoit beaucoup, elle courut chercher quelques
+grenouilles, en écorcha une, lui colla la peau sur le front pour en
+arrêter le sang, & banda la plaie avec une laniere d'écorce d'arbre,
+qu'elle arracha avec ses ongles; après quoi elles se séparèrent, la
+blessée ayant pris son chemin vers la rivière, & la victorieuse vers
+Songi.
+
+On conçoit bien que tous ces détails ainsi que plusieurs de ceux qui
+précédent & qui suivent, ou que je supprime, n'ont pû être rendus par
+Mademoiselle le Blanc que depuis qu'elle a pû s'expliquer en François;
+mais quant au fait principal du combat des deux petites filles, c'est un
+des premiers dont on a été informé. On avoit vû deux enfans passer la
+rivière à la nage, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on ne put donc
+manquer de demander au moins par signes à la petite le Blanc, aussi-tôt
+après sa prise, & dans un tems où la mémoire du fait étoit bien récente,
+ce qu'étoit devenue sa compagne? elle répondit par signes, sans doute, &
+en répétant aussi les expressions que peut-être on lui suggéroit,
+qu'elle _l'avoit fait rouge_, pour dire qu'elle avoit fait couler son
+sang; expression qu'on a beaucoup répétée dans le tems, & dont il n'est
+cependant fait aucune mention dans la Lettre imprimée dans le Mercure de
+France[3], dattée de Châlons du 9 Décembre 1731, c'est-à-dire environ
+deux mois après la prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit encore, dit
+l'Auteur de cette Lettre, _que quelques mots François mal articulés_,
+dont il rapporte quelques-uns.
+
+ [3] Voyez cette Lettre ci-après, Nº. 2.
+
+Je n'ai pû rien découvrir de certain touchant le sort de la compagne de
+Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant Gouverneur des enfans du Vicomte
+d'Epinoy, rapporte, que lorsqu'il a connu cette dernière, deux ans après
+sa prise, on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé l'autre petite fille
+morte à quelques lieues de l'endroit où elles s'étoient battues. Mlle.
+le Blanc, sans dire qu'elle fût morte ou non, dit avoir appris qu'on
+l'avoit trouvée aux environs de Toul en Lorraine. Il faudroit pour cela
+que dangereusement blessée comme elle étoit, elle eût repassé la Marne à
+la nage, ce qui n'est guères vraisemblable, non plus que ce que Mlle. le
+Blanc croit avoir oui dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant, qui
+étoit plus grande & plus âgée qu'elle, quelques papiers qui pouvoient
+donner des éclaircissemens sur leurs avantures précédentes. La Lettre
+déja citée, écrite dans un temps fort voisin de l'événement, dit
+seulement, qu'on avoit revû la petite négresse auprès de _Cheppe_,
+Village voisin de Songi, d'où elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en
+soit, on n'en a plus entendu parler depuis.
+
+Il y a beaucoup plus d'obscurité encore sur ce qui a précédé l'arrivée
+de ces deux enfans en Champagne, Mlle. le Blanc n'en conserve que des
+souvenirs éloignés & confus. Je rapporterai cependant tout ce que j'ai
+pû tirer d'elle par les différentes questions que je lui ai faites à
+loisir & en différens tems, depuis que je la connois, & je tacherai d'en
+tirer des conjectures vraisemblables sur le païs où elle est née, & sur
+les avantures qui ont pû la conduire en Champagne. Revenons à la suite
+de son histoire.
+
+Les cris de gorge qui lui servoient de langage, ne furent pas, je pense,
+le plus rare sujet des mauvais traitemens qu'elle eut quelquefois à
+essuyer. C'étoit quelque chose d'effrayant, surtout ceux de colère ou de
+frayeur: j'en puis juger sur un des plus petits de joie ou d'amitié
+qu'elle contrefit devant moi, & qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter
+si je n'eusse été prévenue. Mais les plus terribles étoient lorsque par
+une horreur qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle ne connoissoit
+pas, l'approchoit & vouloit la toucher: on en vit une rude expérience
+chez M. de Beaupré, aujourd'hui Conseiller d'État, & alors Intendant de
+Champagne. Il s'étoit fait amener la petite Sauvage chez lui, peu de
+temps après qu'elle eut été déposée à l'Hôpital-général de St. Maur à
+Châlons, ou son _Extrait baptistaire_[4] fait foi qu'elle entra le 30
+Octobre 1731. Un homme à qui on rapportoit l'horreur qu'elle avoit
+d'être touchée, se fit fort néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce
+qu'on put lui dire du risque qu'il couroit en l'approchant, n'étant pas
+connu d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de boeuf crud, qu'elle
+mangeoit avec grand plaisir, & par précaution on la retenoit par ses
+habits: dès qu'elle vit cet homme près d'elle en action de lui prendre
+le bras, elle lui appliqua, tant avec sa main qu'avec son morceau de
+viande, un tel coup au travers du visage, qu'il en fut étourdi & aveuglé
+au point qu'à peine se put-il soutenir. Mais en même-temps la Sauvage
+qui s'imaginoit que ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient des ennemis
+qui en vouloient à sa vie, ou qui craignoit le châtiment de ce qu'elle
+venoit de faire, s'échappa, courut à une fenêtre, par où elle voyoit des
+arbres & une rivière pour y sauter & s'y sauver, ce qu'elle eût fait si
+on ne l'eût retenue.
+
+ [4] Voyez ci-après _l'Extrait baptist._ Nº. 1.
+
+Le plus difficile à réformer en elle, & peut-être le plus dangereux, ce
+fut la nourriture des viandes crues & saignantes, ou de feuilles,
+branches & racines d'arbres; son tempérament & son estomac accoutumés
+par l'usage continuel à des alimens cruds & remplis de leur suc naturel,
+ne pouvoit se faire à des nourritures plus délicates, que la cuisson
+rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs Médecins. Pendant qu'elle
+fut au Château de Songi, & même pendant les deux premières années
+qu'elle fut à l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le Vicomte d'Epinoy, qui
+en prenoit soin, avoit donné ordre de lui porter de temps en temps ce
+qu'elle aimoit le mieux en racines & fruits cruds; mais elle fut privée
+en cette Communauté presque totalement de viandes & de poissons cruds,
+qu'elle trouvoit abondament au Château de Songi. Il paroit surtout
+qu'elle aimoit le poisson, soit par goût, soit par l'habitude & la
+facilité qu'elle avoit acquise dès son enfance de l'attraper dans l'eau
+plus aisément que le gibier sur la terre à la course. M. de L.. se
+souvient que deux ans après sa prise elle conservoit encore ce goût pour
+attraper le poisson dans l'eau, & m'a conté, qu'un jour qu'il étoit au
+Château de Songi avec le Vicomte d'Epinoy qui y avoit fait amener la
+petite Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt qu'on avoit ouvert une
+porte qui donnoit sur un étang de la grandeur de plusieurs arpens,
+qu'elle courut s'y jetter tout habillée, se promena en nageant de tous
+côtés, & s'arrêta sur une petite isle, où elle mit pied à terre pour
+attraper des grenouilles, qu'elle mangea tout à son aise. Ceci me
+rappelle un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même.
+
+Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi, & qu'il y venoit compagnie, il se
+plaisoit d'y faire amener cette enfant, qui commençoit à s'aprivoiser, &
+dans laquelle on commençoit à découvrir une humeur fort gaie, & un
+caractère de douceur & d'humanité que des moeurs sauvages & féroces,
+nécessaires à la conservation de sa vie, n'avoient pas entièrement
+effacé; puisque hors les cas où elle paroissoit craindre qu'on ne voulût
+lui faire quelque tort, elle étoit fort traitable & de bonne humeur. Un
+jour donc qu'elle étoit au Château, & présente à un grand repas, elle
+remarqua qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle trouvoit de meilleur:
+tout étant cuit & assaisonné. Elle partit comme un éclair, courut sur
+les bords des fossés & des étangs, & rapporta plein son tablier de
+grenouilles vivantes, qu'elle répandit à pleines mains sur les assiettes
+des convives, en disant, toute joyeuse d'avoir trouvé de si bonnes
+choses, _tien man man, donc tien_; ce qui étoit alors presque les seules
+syllabes qu'elle pût articuler. On peut bien juger des mouvemens que
+cela causa parmi ceux qui étoient à table, pour éviter ou rejetter à
+terre les grenouilles qui sautoient par-tout. La petite Sauvage, toute
+étonnée de ce qu'on faisoit si peu de cas d'un mets si exquis, ramassoit
+avec soin toutes ses grenouilles éparses, & les rejettoit dans les plats
+& sur la table: la même chose lui est arrivée plusieurs fois en
+différentes compagnies.
+
+Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on la désaccoûtuma des
+nourritures crues, & que petit à petit on la restreignit aux nôtres. Les
+premiers essais qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles où il y avoit du
+sel, comme aussi à boire du vin, lui firent tomber toutes les dents, qui
+furent gardées, dit-elle, de même que ses ongles, par curiosité. Ses
+dents sont revenues, & elles sont à présent comme les nôtres; mais sa
+santé ne revint pas, & est restée jusqu'aujourd'hui très-delabrée. Elle
+ne fit plus que passer d'une maladie mortelle à une autre, toutes
+causées par des douleurs insuportables dans l'estomac & dans les
+entrailles, & surtout dans la gorge, qui étoit rétrécie & desséchée, ce
+que les Médecins attribuoient au peu d'exercice & au peu de nourriture
+qu'avoient ces parties par proportion à celle qu'elles avoient eu dans
+l'usage des viandes crues. Ces douleurs lui causoient souvent des
+contractions de nerfs dans tout le corps, & des épuisemens qu'aucune de
+ces nourritures cuites ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être par
+quelques-uns de ces accidens qui la menaçoient d'une mort prochaine,
+qu'on crut devoir avancer son _baptême_[5]. Elle n'a conservé aucun
+souvenir de cette cérémonie; elle dit seulement avoir oüi dire depuis,
+qu'elle devoit avoir pour Parrein & Marreine M. de Beaupré, Intendant de
+Champagne, & une Dame qu'on appelloit Me. Dupin, ou M. l'Evêque de
+Châlons (M. de Choiseul) & Me. de Beaupré, l'Intendante; mais qu'à leur
+défaut, & en leur nom, ce fut l'Administrateur & la Supérieure de
+l'Hôpital de St. Maur, qui la tinrent sur les fonds & la nommèrent,
+ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique Memmie le Blanc. Le nom de
+Memmie, qui est celui du premier Evêque de Châlons, lui fut donné,
+dit-elle, parce qu'elle étoit venue de bien loin chercher la foi dans le
+Diocèse où ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais on voit par son
+Extrait baptistaire que son Parrein portoit ce même nom.
+
+Il y avoit peu d'apparence de sauver la vie de Mlle. le Blanc: son mieux
+étoit une langueur qui la faisoit paroître comme mourante. Je tiens de
+M. de L.. que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver à quelque prix que
+ce fût, lui envoya un Médecin, qui ne sachant plus qu'ordonner, insinua
+qu'il faloit de tems en tems & comme en cachette lui donner de la viande
+crue. On lui en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit que la mâcher
+pour en tirer le suc & le jus, ne pouvant plus avaler la chair même.
+Quelquefois une Dame de la maison qui l'aimoit beaucoup, lui apportoit
+un poulet ou un pigeon vivant, duquel elle suçoit d'abord le sang tout
+chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle, comme d'un baume qui
+s'insinuoit partout, adoucissoit l'acreté de sa gorge desséchée, & lui
+redonnoit des forces. Ce fut avec toutes ces peines & ces petites
+échappées, que Mlle. le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée de viande
+crue, & s'est enfin habituée aux viandes cuites, telles que nous les
+mangeons, & si parfaitement, qu'elle a aujourd'hui de la répugnance pour
+ce qui est crud.
+
+ [5] Voyez _l'Extrait baptistaire_ ci-après, Nº. 1.
+
+Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy, qui vouloit toujours voir sa
+petite Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la tint en Communauté, soit
+à Châlons, soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne vécut pas
+long-temps après sa prise, puisqu'il n'est fait aucune mention de lui
+entre les personnes désignées pour Parreins & Marreines de cette enfant,
+qui fut baptisée sept ou huit mois après; & que s'il eût vêcu alors, il
+y a bien de l'apparence qu'il en eût été le Parrein. Ce qu'il y a de
+certain, au rapport de M. de L.. c'est qu'après la mort de M. d'Epinoy,
+la petite le Blanc fut mise dans un Couvent à Chalons, & qu'au premier
+voyage que Madame d'Epinoy la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L.. qui
+l'y accompagnoit, lui persuada de retirer cette jeune fille auprès
+d'elle où elle lui seroit moins à charge que de la tenir toujours dans
+des Couvents; cette Dame fut à Châlons dans ce dessein avec M. de L..
+Ils trouverent la Dlle le Blanc assez formée & assez adroite à plusieurs
+ouvrages propres à son sexe, pour pouvoir rendre quelques petits
+services à cette Dame; mais la Superieure de cette Maison, on ne sçait
+par quel motif, si ce n'est par le danger du salut que cette enfant
+pouvoit courir dans le grand monde, détourna Madame d'Epinoy de la
+retirer, lui rapportant quelques petits traits qui ressentoient encore
+l'ancien amour de la liberté pour courir dans l'eau & monter sur les
+arbres. Cette Dame craignant que la petite fille ne fût de trop
+difficile garde, ne songea plus à la prendre chez elle. Ce fut ensuite
+M. de Choiseul, Evêque de Châlons, qui en prit soin dans une Communauté
+où elle avoit déja été, & où ce Prélat chargea M. Cazotte, son grand
+Vicaire, de veiller à son instruction.
+
+Après y avoir passé plusieurs années & postulé pour s'y faire
+Religieuse, Mlle le Blanc prit du dégoût pour cette maison, par une
+sorte de honte d'y vivre avec des personnes qui se souvenoient de
+l'avoir vue au sortir des Bois, avant qu'elle fut apprivoisée, & qui le
+lui faisoient sentir durement. Elle obtint d'aller dans un autre Couvent
+à Ste Menehould. A son arrivée en cette ville, au mois de Septembre
+1747, M. de la Condamine de l'Académie des Sciences, la trouva dans
+l'Hôtellerie où elle venoit de descendre; il y dina avec elle &
+l'Hôtesse, & s'entretint avec la Dlle le Blanc, sans qu'elle sçût qu'il
+la cherchoit, ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité. Elle lui apprit
+les obligations qu'elle avoit à Mgr. le Duc d'Orléans, qui payoit sa
+pension depuis qu'il l'avoit vue en passant à Châlons au retour de Metz
+en 1744. Elle témoigna beaucoup de regret d'avoir été détournée de
+profiter des offres que ce Prince charitable lui avoit faites alors, de
+la faire venir dans un Couvent de Paris. M. de la Condamine promit à
+Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses sentimens auprès de S. A. S. En
+effet, le Prince informé par lui de la situation de la Dlle le Blanc, &
+sur le témoignage que le grand Vicaire de Châlons rendit de sa conduite,
+la fit venir à Paris, la plaça aux Nouvelles Catholiques de la rue
+Sainte Anne, l'y alla voir & l'interrogea lui-même pour savoir si elle
+étoit bien instruite. Ce fut là qu'elle fit sa première Communion &
+qu'elle fut confirmée. Transferée depuis à la Visitation de Chaillot,
+toujours sous les auspices de feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se
+disposoit à se faire Religieuse, lorsqu'un coup qu'elle reçut à la tête,
+par la chute d'une fenêtre, & une longue maladie qui suivit cet
+accident, la mirent dans le plus grand danger. On désespéra de sa vie, &
+sur l'avis du Médecin, envoyé par le Prince, elle fut transportée par
+son ordre à Paris aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau, où elle
+étoit plus à portée des secours qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc
+d'Orleans eut la bonté de la recommander à la Supérieure & aux
+Infirmieres, & de s'engager à payer outre sa pension, tous les remèdes &
+les secours qui seroient jugés nécessaires. Ce Prince a reçu sans doute
+le prix de sa charité en l'autre monde; mais Mlle le Blanc n'en a pas
+beaucoup profité en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque sorte
+abandonnée dans une maison où l'on avoit eu l'espérance d'avoir par son
+moyen un Prince pour Protecteur, & en lui une bonne caution pour la
+pension; mais restée infirme & languissante dans ce même lieu, où l'on
+avoit perdu ces points-de-vûe, sans aucune ressource de famille ni
+d'amis, pour l'assister pendant sa maladie, ni même au cas qu'elle
+revint en santé, je laisse à juger quelles pouvoient être ses
+refléxions, & combien d'inattentions, de mortifications même, elle eut à
+essuyer de la part de ceux qui craignoient de n'être pas payés de ce
+qu'ils avançoient pour elle. C'est dans de si tristes circonstances que
+je la vis pour la première fois au mois de Novembre 1752. Elles
+n'étoient guères plus favorables, lorsqu'ayant recouvré un peu de force,
+elle put me venir dire elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans, héritier des
+vertus de son pere, s'étoit chargé de payer les neuf mois de sa pension
+échus depuis la mort de ce Prince, & qu'on lui faisoit espérer qu'elle
+seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour 200 liv. de pension viagère;
+à quoi elle ajouta, que comme ce dernier article ne seroit décidé que
+dans le mois de Janvier suivant, elle avoit accepté en attendant une
+petite chambre, qu'une personne qu'elle me nomma lui avoit offerte.
+Mais, lui dis-je, de quoi vivre dans cette chambre pendant deux mois, &
+peut-être plus, convalescente comme vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec
+une confiance qui m'étonna, Dieu me seroit-il venu chercher & tirer
+d'entre les bêtes farouches, & me faire Chrétienne? Seroit-ce pour
+m'abandonner quand je le suis, & pour me laisser mourir de faim? Cela
+n'est pas possible. Je ne connois que lui; il est mon pere; la Ste.
+Vierge est ma mere: ils auront soin de moi. Le plaisir que j'ai à
+rapporter cette réponse, me paye avec usure de la peine que j'ai prise à
+mettre en ordre tout ce que l'on vient de lire, & que je terminerai par
+donner un extrait des réponses de Mlle le Blanc aux différentes
+questions que je lui ai faites depuis que je la connois, sur ce qu'elle
+a pû se rappeller de ses premières années. J'y joindrai les conjectures
+que j'ai promises sur le païs où elle est née, & sur les événemens qui
+ont pû la conduire en France, & préparer l'avanture singulière de sa
+découverte & de sa prise.
+
+Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé à réfléchir que depuis qu'elle
+a reçu quelque éducation; & que tout le temps qu'elle a passé dans les
+bois, elle n'avoit presque d'autres idées que le sentiment de ses
+besoins, & le désir de les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de pere ni de
+mere, ni d'aucune personne de sa Patrie, ni presque de ton païs même; si
+ce n'est, qu'elle ne se rappelle point d'y avoir vû des maisons, mais
+seulement des trous en terre, & des espèces de huttes comme des baraques
+(c'est son terme) où l'on entroit à quatre pattes; elle a même idée que
+ces huttes étoient couvertes de neige. Elle ajoute qu'elle étoit souvent
+sur les arbres, soit pour se garantir des bêtes féroces, soit pour mieux
+découvrir de loin les animaux proportionnés à ses forces & à ses
+besoins, & de-là se jetter dessus pour en faire sa nourriture. Ces
+premières traces, cette idée de sa première habitation, étoient si
+fortement gravées dans son cerveau, que dans le temps où elle commençoit
+à entendre le François, mais où elle ne pouvoit encore s'exprimer; ce
+qui ne lui arriva que long-temps après sa prise, lorsqu'on lui demandoit
+d'où elle étoit, & qui étoient ses pere & mere, elle montroit un arbre,
+si elle étoit à portée de le faire, & la terre qui étoit au pied. Le
+seul événement de son enfance dont elle ait conservé un léger souvenir,
+c'est que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien petite, elle avoit vû dans
+la mer ou dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel, une grosse bête
+qui nageoit avec deux pattes comme un chien, que sa tête étoit ronde
+comme celle d'un dogue, avec de grands yeux étincellans; que la voyant
+venir à elle comme pour la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre, &
+s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai si cette bête n'avoit que deux
+pattes; si elle avoit du poil, & de quelle couleur elle étoit: elle me
+dit, qu'elle ne s'étoit pas donné le temps de la bien examiner, mais
+qu'elle n'avoit vû que deux pattes dont la bête battoit l'eau; qu'elle
+sembloit dehors à mi-corps, tout le reste étant sous l'eau; qu'il lui
+paroissoit qu'elle avoit vû du poil qui étoit gris-noirâtre & court, à
+peu-près, ajouta-t-elle, comme ces chiens qui ont le poil raz.
+
+Cette description, si ressemblante à celle du Loup marin[6], cette forte
+inclination que Mlle le Blanc a conservé pendant plusieurs années depuis
+son séjour en France, pour se jetter dans l'eau, d'y pêcher à la main,
+d'y nager comme un poisson malgré le froid & la glace, de ne manger rien
+que de crud; les défaillances & les évanouissemens qu'elle éprouvoit
+dans les premiers temps à la chaleur du feu ou du soleil, me paroissent
+des preuves certaines qu'elle est née dans le Nord aux environs de la
+mer glaciale, où se fait la pêche des Loups marins. Et plusieurs autres
+observations, dont je ferai le Lecteur juge, me font soupçonner qu'elle
+est de la nation des Esquimaux, qui habitent la terre de Labrador, au
+nord du Canada.
+
+ [6] Voyez l'_Extrait des Voyages_ de la Hontan, Nº. 6.
+
+Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs choses, dans ce qu'elle m'a
+raconté à diverses reprises, dont elle n'oseroit assurer avoir conservé
+un souvenir distinct & sans mêlange des connoissances qu'elle a acquises
+depuis qu'elle a commencé à réfléchir sur les questions qu'on lui fit
+alors, & qu'on a continué de lui faire depuis.
+
+Cependant elle a toujours dit ou fait entendre, lorsqu'elle parloit à
+peine François, qu'elle avoit passé deux fois la mer; elle l'assura
+positivement à M. de la Condamine en 1747. Quant à ce qu'elle a dit
+quelquefois qu'elle a été long-temps sur mer, parce que le Vaisseau
+s'arrêtoit en différentes Isles, elle sent bien aujourd'hui que ce ne
+peut être là qu'une répétition de quelque commentaire qu'elle a entendu
+faire sur ses avantures. Je tiens de M. de L.. qu'il a oui dire chez M.
+le Vicomte d'Epinoy, que les deux petites Sauvages avoient même été
+vendues dans quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles faisoient le
+plaisir d'une Maîtresse, mais que le mari ne pouvant les souffrir, la
+Maîtresse avoit été obligée de les revendre & de les laisser rembarquer,
+soit dans leur premier Vaisseau, soit dans quelqu'autre. Ces
+circonstances cadrent assez à celles qui sont rapportées dans la Lettre
+déja citée, imprimée dans le Mercure de France; mais on voit bien,
+encore une fois, que ces détails ne peuvent être que le résultat des
+conjectures, plus ou moins probables, que l'on forma sur les premiers
+signes & les premiers discours qu'on put tirer de la jeune Fille quand
+elle commença de parler François, quelques mois après qu'elle eut été
+trouvée, & qu'il est bien difficile de compter sur les circonstances
+d'un récit aussi détaillé, qui ne pourroit avoir été fait que par
+signes.
+
+Je ne sais si on doit faire beaucoup plus de fond sur le prétendu
+souvenir de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le Vaisseau qui l'a
+transportée, des gens qui entendoient son langage, qui ne consistoit
+qu'en cris aigus & perçans, formés dans la gorge, sans aucune
+articulation ni mouvement de lèvres. Quant à ses deux embarquemens dont
+elle a conservé une idée assez distincte, & sur quoi elle n'a jamais
+varié; ce qui semble confirmer leur réalité, ainsi que celle de quelque
+séjour dans un païs chaud, tel que nos Isles de l'Amérique, c'est que
+les cannes de sucre & la cassave ou le manioc, que l'on sçait être des
+productions des climats les plus chauds, ne lui sont pas des objets
+inconnus; qu'elle se rappelle d'en avoir mangé, & qu'elle les saisit
+avidement lorsqu'on les lui présenta la première fois en France[7].
+J'insiste sur ces circonstances, parce qu'elles rendent plus compliquées
+les avantures qui ont pû conduire Mlle le Blanc des terres Arctiques,
+dont il paroît qu'elle est originaire, dans les Isles Antilles, & de là
+en Europe sur la frontière de France.
+
+ [7] Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731. Nº. 2.
+
+Elle & sa compagne attrapoient elles-mêmes le poisson, soit dans la mer,
+soit dans les lacs ou rivières; car Mlle le Blanc n'a pû m'en faire la
+distinction, ni m'en dire autre chose, si ce n'est que quand elles
+appercevoient dans l'eau quelques poissons, ayant la vûe très-perçante
+en cet élément, elles s'y jettoient, & remontoient sur l'eau avec le
+poisson pour l'éventrer, le laver & le manger tout de suite, &
+retournoient en chercher d'autre. C'étoit donc au bord d'une rivière,
+ou, si c'est en mer, ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau étoit à
+l'ancre dans un port, ou dans une rade, qu'elles pêchoient de la sorte;
+& une de ses avantures me le confirme; car elle me dit, qu'un jour elle
+se jetta dans la mer, non pour pêcher, comme il paroît, puisqu'elle ne
+vouloit pas revenir, mais pour s'enfuir à cause de quelques mauvais
+traitemens; & qu'après avoir nâgé bien longtemps, elle gagna enfin un
+rocher escarpé, où elle grimpa, dit-elle, comme un chat; on l'y suivit
+en chaloupe ou en canot, & on eut bien de la peine à la reprendre, après
+l'avoir trouvé cachée dans des buissons. Toutes ces circonstances
+désignent que le Vaisseau étoit près de terre, si toutefois cette
+avanture n'est pas cette échappée dont nous avons parlé plus haut, &
+dont M. de L.. fut témoin à Songi.
+
+Il paroît qu'à cause de cette fuite ou d'autres pareilles, on renferma
+les petites Sauvages au fond de calle du Vaisseau; mais cette précaution
+pensa leur devenir funeste, & à tout l'équipage. Se sentant si près de
+l'eau, leur élément favori, elles s'avisèrent de gratter avec leurs
+ongles pour faire un trou au Navire, & pouvoir s'enfuïr par-là dans
+l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel ouvrage pour y remédier, &
+éviter un naufrage certain. Cette tentative fit qu'on enchaîna les deux
+petites Sauvages, de manière qu'elles ne pussent recommencer leur
+manoeuvre.
+
+De-là on peut juger que la garde de ces enfans demandoit bien des soins,
+qu'augmentoient sans doute leur aversion d'être touchées. Selon ce que
+dit Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas aisée à ceux qui les
+gouvernoient; car soit qu'elles tinssent d'origine cette horreur
+qu'elles avoient d'être touchées[8], ou du souvenir de leur enlévement
+ou de la crainte de mauvais traitemens, elles entroient en fureur
+lorsqu'elles voyoient quelqu'un approcher d'elles, & il falloit se
+précautionner contre leurs armes & leurs ongles, ou à leur défaut,
+contre les coups de poings assenés avec une force de bras bien
+supérieure à celle des enfans de leur âge.
+
+ [8] Voyez _Relation de la Hontan sur les Esquimaux_; ci-après Nº. 5.
+
+Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, elles avoient pour armes, au
+rapport de Mlle le Blanc, un bâton court d'une grosseur proportionnée à
+la force de leurs mains au bout duquel étoit une boule de bois très-dur;
+le tout en forme de masse d'armes, & une espéce de serpette crochue de
+Jardinier, ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais à deux lames plus
+larges, se repliant chacune de leur côté sur un manche de bois: celle-ci
+leur servoit particulièrement à dépecer & éventrer les animaux qu'elles
+prenoient, ou à se défendre de près. Elles portoient ces armes,
+dit-elle, dans une espèce de sac[9], ou pôche attachée à une large
+ceinture de peau, qui leur venoit jusques près les genoux. Sur ce que je
+lui demandai si cet habillement ne l'empêchoit pas de monter sur les
+arbres dont elle m'avoit parlé, elle me dit que non, parce qu'en pareil
+cas elles tenoient le derrière de cet habit avec leurs dents. Comme je
+m'informai plus curieusement de cet habit & de ses autres ornemens pour
+les mieux reconnoitre dans les desseins que j'ai qui représentent des
+Esquimaux, elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. le Vicomte d'Epinoy
+ses premiers habits, ses armes, son collier & pendans; qu'il y avoit
+quelques caractères inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient pû
+faire mieux reconnoître sa Nation; mais que tout cela avoit été gardé
+comme une curiosité chez le Vicomte d'Epinoy, où elle a continué de les
+voir & même de les porter plusieurs fois. Cependant M. de L.. m'a dit
+qu'il n'avoit point eu connoissance de ces armes; mais j'ai déja
+remarqué qu'il ne la vit pour la première fois dans cette même maison
+que deux ans après sa prise. Elle avoit alors pour habit une espèce de
+tunique; ou, comme elle dit elle-même, une jacquette de toile qui, selon
+M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant une porte ouverte, de prendre sa
+course, & s'aller jetter dans un étang de plusieurs arpens, de s'y
+promener en nageant de tous les côtés, & de s'y arrêter, sur un peu de
+terre à sec qu'elle y trouva, pour y manger des grénouilles.
+
+ [9] Voyez _l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis_, Nº. 4.
+
+Il paroit qu'après l'évasion de ces deux enfans, de tel endroit que ce
+soit, encore incapables d'autres vûes & desseins, que de conserver leur
+vie & leur liberté, elles ne suivirent d'autres routes que celles que le
+hazard ou le besoin leur présentoient. La nuit où, selon Mlle le Blanc,
+elles voyoient bien plus clair que le jour; ce qui ne doit pas être pris
+au pied de la lettre (& ses yeux ont encore un peu de cette propriété)
+elles couroient pour chercher à manger ou à boire. Le petit gibier au
+gîte, & les racines d'arbres, étoient leurs provisions, leurs armes &
+leurs ongles leur servant de pourvoyeur & de cuisinier. Elles passoient
+le jour, selon les lieux, dans des trous ou buissons, ou sur des arbres;
+c'étoit leur refuge contre les bêtes sauvages, quand elles en
+appercevoient; c'étoit leur donjon ou gueritte pour regarder au loin
+s'il n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis à craindre en
+descendant: & c'étoit là qu'elles attendoient, comme à l'affut, qu'il
+passât quelque gibier, pour s'élancer dessus, ou le poursuivre. La
+Providence qui fournit à toutes les créatures tous les instincts &
+propriétés naturelles pour la conservation de leur espèce, avoit donné à
+celles-ci une mobilité d'yeux inconcevable; leurs mouvemens étoient si
+prompts & si rapides, qu'on peut dire que dans un même moment elles
+voyoient de tous les côtés, sans presque remuer la tête. Le peu qui
+reste de cette habitude à Mlle le Blanc est encore étonnant lorsqu'elle
+le veut montrer; car le reste du temps ses yeux sont comme les nôtres;
+par bonheur, dit-elle, car on a eu bien de la peine à leur ôter ce
+mouvement, & on a souvent perdu l'espérance d'y réussir.
+
+Les arbres étoient aussi leurs lits de repos, ou plutôt leurs berceaux;
+car, selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y dormoient tranquillement,
+se tenant assises, & vraisemblablement à cheval sur quelques branches,
+se laissant bercer par les vents, & exposées à toutes les injures de
+l'air, sans autre précaution que celle de se servir d'une de leurs mains
+pour s'arcbouter ou s'affermir, tandis que l'autre main leur servoit de
+chevet.
+
+Les rivières les plus larges n'interrompoient point leur course, soit de
+jour ou de nuit; elles les traversoient sans crainte; elles y entroient
+d'autres fois seulement pour boire, ce qu'elles faisoient en mettant
+leur menton dans l'eau jusqu'à la bouche, & humant ou suçant l'eau à la
+façon des chevaux; le plus souvent c'étoit pour y pêcher à la main les
+poissons qu'elles voyoient au fond: elles les apportoient à terre dans
+leurs mains & dans leur bouche pour les vuider, les écorcher & les
+manger, comme je l'ai rapporté plus haut.
+
+Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc que j'avois peine à croire qu'on
+put se retirer d'une riviere profonde, ainsi qu'elle me l'assuroit, sans
+s'aider des mains & du souffle, elle me répondit qu'indépendamment de
+cela elle revenoit toujours sur l'eau,[10] & qu'elle n'avoit besoin pour
+y réussir, que du plus petit souffle, comme elle l'avoit encore éprouvé
+il n'y avoit qu'environ 4 ans. Elle m'en dépeignoit la maniere, en se
+tenant debout les deux bras étendus & élevés, comme si elle eût tenu
+quelque chose hors de l'eau, le bout de son mouchoir dans ses dents en
+guise de poisson, & avec cela soufflant alternativement, mais doucement
+& sans discontinuer des deux coins de sa bouche, ainsi à peu près que
+fait un fumeur par un seul coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. Ce
+fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le raconte, qu'elle & sa compagne
+traversèrent la Marne pour arriver à Songi, où elle fut prise de la
+maniere que je l'ai rapporté.
+
+ [10] _Extrait de Lettre de Me. Duplessis._ Nº. 4.
+
+Il reste à tirer de tous ces faits, qui ne sont pas également certains,
+des conjectures vraisemblables sur la maniere dont les deux petites
+sauvages ont pu être transportées dans notre continent & n'être
+découvertes qu'auprès de Châlons en Champagne.
+
+Indépendamment de l'aversion naturelle qu'avoit Mlle. le Blanc pour le
+feu, de son inclination à se plonger dans l'eau par le tems le plus
+froid, de son goût dominant pour le poisson crud, qui faisoit son
+aliment favori, & des autres remarques précédentes qui ne permettent pas
+de douter qu'elle ne soit née dans les pays septentrionaux voisins de la
+mer glacialle, sa couleur blanche & semblable à la notre achève de
+décider la question sans équivoque, puisqu'il est constant que tous les
+peuples originaires de l'intérieur de l'Afrique & des climats chauds ou
+temperés de l'Amérique sont ou noirs ou rougeatres ou bazanez. S'il
+n'étoit question que d'imaginer comment deux jeunes sauvages des terres
+Arctiques ont pu passer en France, mille conjectures différentes,
+également probables, pourroient satisfaire à cette question. Ce qui la
+rend plus difficile à résoudre ce sont non-seulement les deux divers
+embarquemens dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, mais encore son
+passage & son séjour en des pays où il y avoit des cannes de sucre & de
+la cassave; aussi bien que la couleur noire artificielle dont on la
+trouva peinte. Il n'est pas ici question de faire un Roman ni d'imaginer
+des avantures, mais où la certitude manque on doit chercher la
+vraisemblance. Parmi les différentes conjectures que l'on peut faire
+pour lier ces différens faits, voici ce me semble une des plus simples &
+des plus vraisemblables.
+
+On sçait que presque toutes les nations de l'Europe qui ont des colonies
+en Amérique, sont obligées d'y transporter des esclaves pour la culture
+des terres & la préparation des productions qu'on en retire, telles que
+le sucre, l'indigo, le tabac, le cacao, le café &c. Les Negres
+transportés d'Afrique en Amérique, dans un climat semblable au leur
+n'ont aucune peine à s'y accoutumer & y réussissent très bien; mais on a
+tenté sans succès d'y naturaliser des sauvages des pays septentrionaux.
+Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont comme nous des colonies dans
+plusieurs des Isles Antilles, & ils ont plus d'une fois enlevé des
+sauvages Esquimaux qui habitent la terre de Labrador au nord du Canada.
+Je supose qu'un Capitaine de navire parti de la Nort-Hollande, du nord
+de l'Ecosse ou de quelque port de Norvége, ait enlevé des esclaves dans
+les terres Arctiques, ou dans la terre de Labrador, & qu'il les ait
+transportés pour les vendre dans quelqu'une des colonies Européenes des
+Isles Antilles, elles y auront vû & mangé des cannes de sucre & du
+manioc. Le même Capitaine peut avoir ramené quelques uns de ces esclaves
+en Europe, soit qu'il n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement,
+soit par caprice ou par curiosité, & la jeunesse de nos deux petites
+sauvages peut fort naturellement leur avoir valu cette préférence; dans
+ce cas il est probable qu'il les aura vendues ou données en présent, à
+son arrivée en Europe. Il est encore assez vraisemblable que par
+plaisanterie ou par fraude on se soit avisé de les peindre en noir:
+c'étoit le moyen de les faire passer pour esclaves de Guinée, & de
+n'avoir point de compte à rendre de leur enlevement. Il y a en Amérique
+une plante dont on tire une eau claire & transparente qui appliquée sur
+la peau la noircit parfaitement, il est vrai que cette couleur se passe
+au bout de neuf ou dix jours, mais on peut la rendre plus durable en
+mettant plusieurs couches & en y mêlant divers ingrédients. Jusqu'ici
+nous n'avons rien suposé que de plausible, le reste approche beaucoup
+plus de la certitude & même de l'évidence.
+
+Il est incontestable que de façon ou d'autre ces deux enfans ont été
+transportés en Europe par mer. Or plus on suposera le lieu de leur
+débarquement voisin de celui où elles ont été trouvées, plus on
+retranchera du merveilleux de leur histoire. Qu'elles ayent été vendues
+dans quelque Port du Zuyder-zée, & de-là transportées par l'Issel, ou
+par les canaux, dont le païs est coupé, à l'habitation de leurs nouveaux
+Maîtres, par exemple en Gueldre ou dans le païs de Clèves sur les bords
+de la Moselle, on peut juger par ce qu'on a raconté de la petite le
+Blanc, long-temps après sa prise, combien elle & sa compagne devoient
+être de difficile garde, & qu'au premier moment qu'elles auront trouvé
+le moyen de s'échapper, elles n'en auront pas manqué l'occasion. Le païs
+est fort couvert: une fois qu'elles auront pû gagner la forêt des
+Ardennes, le reste s'explique de lui-même. On a vû qu'elles passoient
+les journées sur les arbres, qu'elles savoient se procurer leur
+nourriture, & qu'elles ne marchoient que la nuit. Elles auront erré au
+hazard, ou plutôt leur instinct les aura portées à s'avancer du côté où
+elles avoient vû le soleil pendant le jour, & sur-tout vers le point de
+l'horison, où elles le perdoient de vûe le soir, & où un reste de
+lumière, après son coucher, les guidoit, à l'heure où elles avoient
+coûtume de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles passèrent la Marne à
+la nage. Cette marche pendant plusieurs mois, sans avoir fait peut-être
+50 lieues en droite ligne, dans un païs de bois, les aura conduites vers
+le Midi & le Couchant en Lorraine, & de Lorraine en Champagne, dans le
+canton où on les a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans les récits de
+Mlle le Blanc s'expliquera facilement.
+
+On pourroit encore simplifier les conjectures précédentes, en supposant
+les deux petites Sauvages, transportées des terres Artiques aux Antilles
+Françoises, comme à Saint Domingue, à la Guadaloupe, ou à la Martinique,
+ont été achêtées là par quelque François, qui peu de temps après sera
+repassé en France avec sa famille, se sera établi en Lorraine, & y aura
+conduit ces deux enfans. Il est clair qu'elles n'auront pas tardé à
+s'échapper. On expliqueroit par-là fort naturellement comment la petite
+le Blanc a paru entendre quelques mots François, & en estropier quelques
+autres presqu'aussi-tôt après sa prise; comment on a pû conjecturer par
+ses signes, & ensuite par ses discours, qu'elle avoit été auprès d'une
+Dame; qu'elle avoit vû faire de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle
+supposition n'éxige qu'un assez court intervalle de temps, comme de
+douze ou quinze jours entre son évasion de chez ses Maîtres en Lorraine,
+& sa rencontre à Châlons, & l'on en expliquera d'autant mieux comment sa
+couleur noire duroit encore, quoiqu'elle eût passé au moins une rivière
+à la nâge. Je ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit bien
+surprenant que ces deux enfans ayant été trouvées si près du lieu d'où
+elles s'étoient enfuies; & le fait étant devenu public, leurs Maîtres ne
+se fussent pas fait connoître: cependant cette objection n'est pas sans
+réplique. Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, degoûtés d'elles, &
+ayant perdu l'espérance de les apprivoiser, ne furent-ils pas fâchés
+d'en être debarrassés, & ne firent aucune demarche pour les retrouver,
+ou du moins n'insistèrent pas sur la restitution. Ceci devient plus
+qu'une conjecture, depuis que j'ai appris par M. de L.. qu'on avoit
+réellement fait des perquisitions du côté de la Hollande, autant qu'il
+s'en peut souvenir, & fait redemander la jeune Sauvage à feu M.
+d'Epinoy, qui ne voulut pas la rendre; ce qui prouve toujours qu'elle ne
+fut pas reclamée avec beaucoup de vivacité.
+
+Si on connoissoit une Nation à qui les cris de gorge aigus & perçans,
+familiers à Mlle le Blanc, tint lieu de langage, on connoîtroit
+précisément sa Patrie; mais elle ne pourroit avoir été transférée de-là
+en France que par quelque évènement semblable à ceux que nous venons
+d'indiquer. On prétend que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée dans
+le Mercure, que la petite Sauvage fut redemandée; mais je n'ai pû
+découvrir précisément de quelle part. Il n'eût pas été difficile alors
+de remonter à la source, & l'on eût été beaucoup plus exactement informé
+de son histoire. Il est peut-être encore temps; & cette Relation en
+devenant publique, pourra donner de nouvelles lumières. C'est une des
+raisons qui m'ont déterminée à la rediger.
+
+J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup d'apparence que Mlle le Blanc est de
+la Nation des Esquimaux; mais comme les preuves que j'ai alléguées
+pourroient presque également convenir aux Sauvages de Groënland, du
+Spitzberg & de la nouvelle Zemble, s'il importoit de sçavoir précisément
+si elle est née dans le continent de l'Amérique ou dans le nôtre
+d'Europe, cela seroit encore très-possible. On sait que les Sauvages
+Américains, hommes & femmes (_glabri_) ont un caractère distinctif, qui
+ne permet pas de les confondre avec les Européens, les Africains, ni les
+Asiatiques.
+
+
+
+
+
+ _EXTRAIT_
+
+ Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale
+ de St. Sulpice de la Ville de Châlons
+ en Champagne.
+
+Nº. 1.
+
+
+_L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e jour de Juin, a été
+baptisée par moi soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de
+St. Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie, âgée
+d'environ onze ans, dont le pere & la mere sont inconnus, comme ils le
+sont même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée dès son
+bas âge dans quelque Isle de l'Amérique; d'où par les soins d'une
+Providence pleine de miséricorde, elle est venue débarquer en France, &
+conduite encore par la même bonté de Dieu en ce Diocèze; placée enfin
+sous les auspices de Monseigneur notre Illustrissime Evêque, à
+l'Hôpital-Général de St. Maur, où elle est entrée le 30 Octobre de la
+précédente année. Son Parrein a été M. _Memmie le Moine_, Administrateur
+dudit Hôpital; & la Marreine, Damoiselle _Marie-Nicole d'Halle_,
+Supérieure du même Hôpital de S. Maur; lesquels ont signé les jours & an
+que dessus. Ainsi signé, _Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot_,
+Chanoine-Reg. Prieur, Curé._
+
+Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. Sulpice,
+certifie le présent Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons
+ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS, Prieur, Curé de Saint Sulpice.
+
+
+
+
+
+_Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc. 1731, par M. A M. N...
+au sujet de la Fille Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.[11]_
+
+ [11] Cette Lettre est imprimée dans le Mercure de France de Decembre
+ 1731.
+
+Nº. 2.
+
+
+Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos
+Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut
+l'intéresser agréablement & utilement, j'aurai l'honneur de répondre à
+votre Lettre du 2 de ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a été trouvée
+aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que
+j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai
+d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde,
+ne sachant encore que quelques mots François mal articulés, on ne peut
+presque pas conjecturer dans quel païs elle est née; mais certainement,
+par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de
+Norvège, (comme on l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née dans les
+Isles Antilles de l'Amérique, qui appartiennent aux François, comme la
+Guadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un
+particulier de Châlons qui a été à la Guadaloupe, lui ayant montré de la
+_cassave_, ou _manioc_, qui est un pain dont se nourrissent les Sauvages
+des Antilles, elle s'écria de joie sur ce pain; & en ayant pris un
+morceau, elle le mangea avec grand appetit: il lui fit voir aussi
+d'autres curiosités du même païs, à quoi elle prit un plaisir
+extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses;
+de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ces païs-là que de
+la Norvège.
+
+A force de la faire parler, on a sçu qu'elle a passé les mers;
+qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant
+faite habiller; car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit.
+Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison sans la laisser voir à
+personne; mais le mari de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour
+ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de
+son épouse, cette Fille fut obligée de se sauver. Enfin, à la faveur de
+la Lune, qu'elle appelle _la lumière de la bonne Vierge_, ne marchant
+que la nuit, elle est parvenue au mois de Septembre dernier jusqu'à
+Songi, Village à 4 lieues de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy,
+dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy,
+fille de M. le Comte de Lannoy.
+
+On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût arrivée à Songi, on l'avoit vûe
+au-dessus de Vitri-le-François, accompagnée d'une Négre, avec laquelle
+elle se battit, parce que la Négre ne vouloit pas qu'elle portât sur
+elle un Chapelet, qu'elle appelle _un grand Chime_: que la Sauvage
+s'étant trouvée la plus forte, la Négre la quitta; & depuis, la Négre a
+été vûe auprès du Village de Cheppe proche Songi, d'où elle a ensuite
+disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songi l'ayant apperçue dans
+les vignes, écorchant des grenouilles, & les mangeant avec des feuilles
+d'arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui
+donna ordre au Berger de la loger, ajoutant qu'il auroit soin de sa
+nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eu pour elle pendant près
+de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château,
+la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher des racines dans ses
+jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce
+qu'elle mangeoit, elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins qu'elle
+dépouilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un cuisinier. On la
+voyoit grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles
+Bucherons; & quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de
+différens oiseaux de son païs. Je l'ai vû moi-même dans un jardin de
+Châlons, cherchant des racines dans la terre, avec l'usage seul de son
+pouce & du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des terriers en
+un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un hoyau.
+
+M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant l'ont vûe dans ces sortes
+d'exercices. M. l'Evêque a pris soin depuis de la placer dans
+l'Hôpital-général de cette Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres
+habitans, de l'un & de l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de
+15 à 16 ans, qu'on leur fait apprendre des mêtiers. C'est-là qu'on tâche
+de l'humaniser tout-à-fait & de l'instruire. Elle mange quelquefois du
+pain, ce qu'elle fait par complaisance; car il lui fait mal au coeur,
+aussi-bien que tout ce qui est salé. Le biscuit & la viande cuite la
+font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir où il entre de la farine.
+M. l'Intendant voulut lui faire manger des bicgnets, elle n'a pû en
+goûter par cette raison. Elle trouve le macaron bon, & aime
+l'eau-de-vie, l'appellant un _brûle-ventre_. Pour l'eau, sa boisson
+ordinaire, elle la boit dans un seau, la tirant comme une vache, & étant
+à genoux. Elle ne veut point coucher sur des matelats, le plancher lui
+suffit. Elle nage fort bien, & pêche dans le fond des rivières. Elle
+appelle un filet _debily_, dans le patois de son païs. Pour dire, bon
+jour fille, on dit, selon elle, _yas yas, fioul_, ajoutant que quand on
+l'appelloit, on disoit, _riam riam, fioul_; c'est ce qui fait connoitre
+qu'elle commence à entendre la signification des termes François, les
+interprétant par ceux de son païs.
+
+Au reste, elle paroît âgée d'environ 18 ans[12], étant de moyenne
+taille, avec le teint un peu bazanné: cependant sa peau au haut du bras
+paroit blanche aussi-bien que la gorge; elle a les yeux vifs & bleus;
+son parler est clair & brusque; elle paroit avoir de l'esprit, car elle
+apprend aisément ce qu'on lui montre; cousant assez proprement. Elle
+fait connoitre qu'elle sçait travailler à la tapisserie au petit point,
+par la manière dont elle indique qu'il s'y faut prendre, en faisant
+passer l'aiguille de dessus en dessous, & du dessous en dessus. La
+Supérieure de l'Hôpital dit, qu'elle sçait bien broder; ce qu'elle a
+appris de la Dame qui en avoit pris soin: mais la Fille ne peut dire
+dans quel Païs ce pouvoit être, parce qu'elle ne parloit à personne, &
+ne sortoit point. On l'instruit cependant dans la Religion Chrétienne;
+elle dit qu'elle veut être baptisée dans le _Paradis terrestre_; terme
+dont elle se sert pour signifier nos Eglises. Les Curés du voisinage de
+Songy lui ont fait comprendre par des signes, qu'il ne falloit point
+grimper sur les arbres, cela étant indécent à une fille, aussi s'en
+abstient-elle présentement. Le bruit a couru qu'il y avoit des ordres
+pour la faire venir à la Cour; on ne sait comment elle l'a pû apprendre;
+mais depuis, quand on vient la voir à l'Hôpital, elle n'ose presque
+paroitre, pleure & s'afflige, craignant que ce ne soit pour l'en faire
+sortir, parce qu'elle s'y plaît fort, & qu'on a beaucoup d'attention
+pour elle.
+
+ [12] Il y a sûrement ici une erreur ou d'impression ou de copiste. On
+ voit par l'extrait de son baptême en Juin 1732, on ne lui donnoit
+ qu'onze ans; & elle devoit paroitre plus formée qu'une enfant de son
+ âge, son temperament s'étant fortifié par la vie dure qu'elle
+ menoit, exposée continuellement aux injures de l'air. Enfin
+ aujourd'hui en 1754, elle ne paroit pas avoir plus de 33 ou 34 ans,
+ quoiqu'elle ait eu de longues & de fréquentes maladies.
+
+Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pû savoir sur l'état de cette fille.
+J'aurai soin de vous apprendre ses progrès spirituels, & la cérémonie de
+son Baptême quand il en sera temps. J'ai l'honneur d'être, &c.
+
+
+ _Extrait d'une Lettre sur le même sujet._
+
+Dans le séjour qu'elle a fait au Château & au Village de M. d'Epinoy, on
+a observé que la sagesse de cette jeune Fille est à toute épreuve;
+l'argent dont elle ignore la valeur & peut-être l'usage, les ménaces &
+les caresses n'ont rien pû sur elle; l'approche seule d'un homme qui
+veut la toucher, lui fait jetter des cris perçans, & jette dans ses yeux
+& dans tout son maintien un trouble que l'on ne peut assurement pas
+imiter.
+
+On trouve que M. l'Intendant a très-sagement fait de la faire transférer
+dans un des Hôpitaux de Châlons, qu'on nomme la _Renfermerie_, pour être
+plus à portée d'approfondir son état & son origine, & pour lui donner
+l'éducation & les instructions dont elle paroit déja capable.
+
+Avant cette retraite elle étoit beaucoup plus Sauvage: ceux qui l'ont vû
+courir à la campagne disent, que sa course a quelque chose d'extrêmement
+singulier; son pas est court & peu avancé, mais si précipité & redoublé
+avec tant de vîtesse, qu'elle suivroit l'homme le plus léger, & le
+meilleur coureur Basque.
+
+Cependant on l'emploie aux ouvrages de la maison; elle se prête à tout
+de bonne grace; rien ne paroit au-dessus de ses forces, ni contre sa
+volonté, persuadée qu'elle est, qu'il faut qu'elle obéïsse pour aller
+voir un jour la Sainte Vierge sa mere.
+
+M. l'Archevêque de Vienne passant dernièrement par cette Ville, voulut
+la voir. Elle fut menée pour cela chez M. l'Intendant par des Soeurs de
+la maison. Nous vîmes ce jour-là, avec une espéce d'horreur, cette fille
+manger plus d'une livre & demie de boeuf crud, sans y donner un coup de
+dent, puis se jetter avec une espéce de fureur sur un lapreau qu'on mit
+devant elle, qu'elle dèshabilla en un clin d'oeil avec une facilité qui
+suppose un grand usage, puis le dévorer en un instant sans le vuider. M.
+l'Archevêque lui fit beaucoup de questions auxquelles elle répondit
+comme elle avoit déja fait à d'autres personnes, sans oublier l'avanture
+d'une Moresse, sa compagne de voyage, qu'on a revûe depuis, mais qu'on
+n'a pû encore joindre. Les Soeurs dirent que depuis quelque temps on
+travailloit à la rapprocher par degrés de notre façon ordinaire de
+vivre, malgré l'anthipatie de son estomac pour la viande cuite & le
+pain; ce qui la fait vomir jusqu'au sang. On travaille singulièrement à
+lui apprendre les principes de la Religion, pour la mettre en état de
+recevoir le premier Sacrement.
+
+
+
+
+_Fondemens des conjectures qui font juger que Mlle le Blanc étoit de la
+nation des Esquimaux, Sauvages habitans la terre de Labrador, dans le
+Nord du Canada._
+
+Nº. 3.
+
+
+Madame Duplessis de Sainte Helène, Parisienne de naissance, mais
+Religieuse depuis 46 ans à l'Hôtel-Dieu de Quebec en Canada, & mon
+intime amie, m'a fait un présent que j'ai reçu cette année 1752. Ce sont
+plusieurs figures des Sauvages avec lesquels les François & les
+Missionnaires de la nouvelle France ont quelques relations. Ces figures,
+dont plusieurs forment des ménages complets, sont habillées
+différemment, chacune selon la mode de leur nation; car quoiqu'ils
+soient presqu'entièrement nuds chez eux, ils ont quelques espèces
+d'habits ou de couvertures pour leurs jours de Fête; & quand ils
+viennent commercer avec les Européens. Entre ces figures sont celles des
+Esquimaux, homme & femme, portant son enfant, & avec cela une ample
+relation des moeurs de tous.
+
+Les habillemens de peaux de ces Esquimaux, joint à ce que ma Relation
+porte de leur païs, figure & moeurs particuliers, me parut si
+ressemblant à ce que Mlle le Blanc & autres disoient à son sujet, que je
+soupçonnai dans le moment qu'elle étoit de cette nation. Pour m'en
+assurer davantage, je voulus sonder la nature en elle, & après lui avoir
+dit qu'on m'avoit envoyé du Canada plusieurs sortes de figures que je
+lui voulois faire voir, je fis apporter la boëte aux poupées sauvages. A
+l'ouverture, je m'attachai à examiner ses mouvemens & ce qui frapperoit
+d'abord ses yeux. Quoiqu'il y en eût plusieurs plus agréables, & bien
+plus enjolivées que celles des Esquimaux, qui ont à peine figure
+d'homme, elle porta tout d'un coup la main sur la femme Esquimaude, prit
+ensuite l'homme, les considéra l'un après l'autre en silence, non comme
+ceux à qui quelque chose paroit nouveau & extraordinaire, mais comme
+chose qu'ils ont déja vûe, sans savoir où, & qu'ils cherchent à
+reconnoitre. La voyant si attentive à ces deux Figures, je lui demandai
+en riant pour la faire parler, si elle reconnoissoit là quelqu'un de ses
+parens; elle répondit: je n'en sais rien; mais il me semble avoir vû
+cela quelque part. Quoi, repris-je, des hommes & des femmes bâtis comme
+ceux-là? A peu-près, dit-elle; mais ils n'avoient pas de cela: [c'étoit
+des espèces de mouffles ou gands de peaux qu'ont mes figures] nous
+n'avions rien dans nos mains, continua-t-elle, si ce n'est lorsque nous
+avions attrapé quelques grosses anguilles, ou autres semblables
+poissons, & que nous l'avions écorché, nous fourrions [c'est son terme]
+nos mains & nos bras dans la peau, qui s'y colloit jusqu'au coude. Quels
+plaisans habits, repris-je! Ceux dont vous avez idée, n'étoient-ils pas
+plus longs que ceux-là? [Les miens ne descendent qu'environ à
+mi-cuisse.] Non, ce me semble, répondit-elle; mais le poil n'étoit pas
+par-dessus, comme à ceux-ci[13]. Je levai pour lors quelques figures de
+mes autres Sauvages, lui faisant remarquer la bizarrerie de leurs
+pendant d'oreilles. A peine ôtoit-elle les yeux de dessus celles qu'elle
+tenoit toujours, & qui n'avoient aucun pendant d'oreilles, pour dire;
+oh, les nôtres n'étoient pas, comme ceux-là, ni pendus au bas de
+l'oreille; ils prenoient dès le bas & par derrière. Comme je n'ai rien
+vû dans mes figures, ni dans mes Relations qui me puisse figurer cette
+différence, & qui ait pû la porter à la faire, j'ai pensé qu'elle ne
+l'avoit faite que sur un souvenir dont l'origine ne peut être que dans
+ce qu'elle a vû dans ses premières années, & dont elle n'a plus qu'une
+idée confuse: aussi, ajouta-t-elle tout de suite, au reste ce sont des
+idées si éloignées, qu'il n'y faut pas compter beaucoup.
+
+ [13] Extrait de Me. Duplessis.
+
+Aussi ne fut-ce pas ses paroles qui fortifièrent le plus mes
+conjectures; mais cet instinct ou sentiment naturel & non refléchi qui
+la fixa sur ces deux figures seules, & ne lui laissa que de
+l'indifférence pour toutes les autres, comme si la nature lui eût fait
+sentir qu'elles ne lui touchoient pas de si près que celles-ci; au moins
+fut-ce l'induction que je tirai de la distinction qu'elle en faisoit, &
+de ces paroles dites fort naturellement, _nous n'avions rien dans nos
+mains_, que la vérité seule, quoique inconnue, lui fit dire.
+
+Non contente de ces premières épreuves, je me fis apporter un petit
+canot d'écorce d'arbre, qui m'avoit été envoyé avec les Sauvages, pour
+me faire voir ce qui leur tenoit lieu de nos grands vaisseaux pour
+voyager sur mer & sur les lacs. C'est une manière de petite chaloupe ou
+flobard fort étroit & comme pincé par les deux bouts, comme pour mieux
+couper l'eau de quel côté qu'il tourne; la plus grande partie ne pouvant
+contenir qu'une personne. En lui faisant voir celui-ci, long de plus de
+deux pieds, je lui demandai si elle connoissoit cela: oh oui, dit-elle,
+j'en ai bien idée; mais il me semble qu'ils n'étoient pas tout-à-fait
+comme celui-là; ils étoient comme couverts tout-à-fait, & il me semble
+qu'il n'y avoit qu'un trou au milieu, où on étoit jusqu'au milieu du
+corps, & qu'on couroit comme cela [figurant le mouvement pour ramer des
+deux côtés] de côté & d'autre sans avoir peur. Comme cette description
+du canot étoit toute conforme à celle que Me. Duplessis me donne du
+canot des Esquimaux, de laquelle sûrement, Mlle. le Blanc n'avoit aucune
+connoissance, je ne doutai plus qu'elle ne fût de cette nation, &
+qu'elle ne tint d'origine la description qu'elle me fit du canot couvert
+des Esquimaux. On en jugera comme moi en lisant les extraits de mes
+Relations en l'autre part.
+
+
+
+
+
+_Extrait de la Lettre de Me. Duplessis de Sainte Helène, à Me. H....t,
+en date du 30 Octobre 1751, où il est parlé de la nation des Esquimaux._
+
+Nº. 4.
+
+
+Vous aurez enfin vos Sauvages cette année, Madame & très-chère amie, &c.
+Les Esquimaux sont les Sauvages des Sauvages. On voit dans les autres
+nations des manières humaines quoiqu'extraordinaires; mais dans ceux-ci
+tout est féroce & presque incroyable. Le fort de leur nation est vers la
+baye d'Hudson dans le nord; il y en a sur les côtes de la terre de
+Labrador, (qui confine ladite baye, & borde une partie du fleuve St.
+Laurent) païs extrêmement froid. Ce sont des Antropophages qui mangent
+les hommes quand ils les peuvent attraper. Ils sont petits, blancs &
+fort gras. Malgré la rigueur du climat, ils n'allument presque jamais de
+feu; on croit qu'ils adorent cet élément. Ils mangent la viande crue, &
+leur nourriture plus ordinaire est la chair de loups marins. Ils
+s'habillent de la peau de ces animaux; ils en font aussi des sacs où ils
+serrent pour le mauvais temps provision de cette chair coupée par
+morceaux. Ils sont aussi friands de l'huile qu'on en fait, que les
+yvrognes le sont du vin. Ils ont des trous souterrains où ils se
+fourrent, & y entrent à 4 pattes comme des bêtes; & quelquefois l'hyver
+ils se font des cabanes de neige sur la glace de quelques bayes, où il y
+a plus de cent pieds d'eau sous eux: ils demeurent là sans se chauffer,
+mais ils mettent double robbe de peaux de loups marins. Les femmes, qui
+cousent très-proprement se font de petites tuniques de peaux d'oiseaux,
+la plume en dedans, qui les échauffe, & d'autres tuniques de boyeaux
+d'ours blancs, qu'elles ouvrent après les avoir grattés comme pour faire
+du boudin; elles assemblent ces bandes en forme de chemises, qu'elles
+mettent sur leur tunique de peau, pour que la pluye ne les pénètre
+point. Elles mettent leurs petits enfans dans leur dos, entre la chair &
+la tunique, en sorte qu'elles tirent ces pauvres innocens par dessous le
+bras, ou par dessus l'épaule pour les faire tetter: elles leur mettent
+seulement une espèce de braye qu'elles changent lorsqu'elles sont sales.
+Ce qui sert de culotte aux hommes n'a point d'ouverture, cela est fait à
+peu-près comme un tablier de Brasseur, mais plus étroit; ils le lient à
+leur ceinture avec une corde. Celle des femmes est ouverte; & quand
+elles s'asséyent à terre, leur siége ordinaire, elles tirent la queue de
+leur habit, qui est longue, entre leurs jambes, par un instinct de
+modestie.
+
+Depuis que les Basques, les Mallouins & les Négocians François de ce
+Païs-ci ont des postes établis à Labrador pour la pêche du Loup marin,
+les Esquimaux les approchent quelquefois, & même traitent avec eux.
+Personne n'entend leur Langue; mais ils sont fort ingénieux pour se
+faire entendre par signes. Ils sont adroits & font eux-mêmes les outils
+qui leur sont propres. Ils travaillent le fer, & passent les peaux. Ils
+construisent des canots avec des cuirs qui ne prennent point l'eau, &
+ils les couvrent par-dessus de manière qu'il y a au milieu une ouverture
+comme à une bourse, dans laquelle un homme seul se met, & liant à sa
+ceinture cette espèce de bourse, prend un aviron à deux pêles, comme il
+y en a un ci-joint, & affrontent avec cela les plus mauvais temps & les
+poissons les plus forts. Ils ont beau tourner dans ce canot, ils se
+retrouvent toujours droits. Ils nagent à droite & à gauche également
+selon la nécessité. Ils font aussi de petites chaloupes de bois, que les
+femmes menent en ramant à reculons comme les matelots.
+
+Quand ils viennent la nuit près les habitations des François, on fait
+tirer sur eux deux ou trois coups de pierriers; cela les fait fuïr comme
+des oiseaux; car ils craignent le feu & tous les autres hommes, c'est ce
+qui fait qu'ils ne font point de feu de peur que la lueur ou la fumée ne
+les fassent découvrir. Ils ont mangé autrefois plusieurs de nos
+François; mais je sçais de quelques autres, qui en ayant été attaqués,
+s'étoient trouvés les plus forts, & en avoient tué quelques-uns, que
+pour cacher leur meurtre, & ne pas s'attirer la vengeance de cette
+nation ils avoient jetté ces corps morts à la mer; mais que ces hommes
+n'enfoncent jamais dans l'eau, mais flottent dessus comme du liége. On
+attribue cette propriété à ce qu'ils ne se nourrissent que de graisse &
+d'huile de poissons.
+
+On a pris quelques petites Esquimaudes que l'on a apprivoisées ici; j'en
+ai vû mourir dans notre Hôpital; c'étoit des filles fort gentilles,
+blanches, propres & bien chrétiennes, qui ne conservoient rien de
+sauvage. Elles parloient bon François, & quoiqu'elles se plussent dans
+les maisons où elles demeuroient, elles ne vêcurent pas long-temps, non
+plus que les autres Sauvages qui sont chez les François. On achête ici
+ces sortes d'esclaves bien chers, à cause de la rareté des domestiques,
+& l'on n'en est pas mieux, car ils meurent bien-tôt.
+
+
+
+
+
+_Extrait de la Relation du Baron de la Hontan, Officier François,
+Voyageur dans tout le nord du Canada depuis 1683 jusqu'en 1694._ Pag. 6
+& suiv. _Des Esquimaux._
+
+Nº. 5.
+
+
+La source du Fleuve St. Laurent, &c. Ce Fleuve a 20 ou 22 lieues de
+large à son embouchure, &c. D'un côté l'Isle percée; c'est un gros
+rocher percé à jour..... Les Basques & les Malloüins (ou Normands) y
+font la pêche de la Morue en temps de paix, &c. De l'autre côté du
+Fleuve on voit la grande terre de Labrador ou des Esquimaux, qui sont
+des peuples si féroces, qu'on n'a jamais pû les humaniser..... Les
+Danois sont les premiers qui ont découvert cette nation..... Elle est
+remplie de Ports, de Bayes, où les barques de Quebec ont accoutumé
+d'aller troquer les peaux de loups marins que leur apportent ces
+Sauvages pendant l'été..... Voici comment cela se fait.
+
+Dès que ces barques ont mouillé l'anchre... ces Sauvages viennent dans
+des petits canots de peaux de Loups marins, qui sont cousues ensemble,
+qui sont faits à peu-près comme des navettes de Tisserand, au milieu
+desquels on voit un trou... où ils se renferment, assis sur leurs talons
+au moyen d'une corde. Ils rament de cette manière avec des palettes...
+sans se pancher crainte de renverser. Dès qu'ils arrivent... ils
+montrent leurs pelleteries au bout de l'aviron, & marquent en même-temps
+ce qu'ils demandent.... Couteaux, poudre, balles, fusils, haches,
+chaudières, &c. Enfin chacun montre ce qu'il a, & ce qu'il prétend avoir
+en échange. Le marché conclu, ils reçoivent & donnent au bout d'un
+bâton. Si ces Sauvages ont la précaution de ne pas entrer dans nos
+bâtimens, nous avons aussi celle de ne nous pas laisser investir par une
+trop grande quantité de canots; car ils ont enlevé assez souvent de
+petits vaisseaux pendant que les Matelots étoient occupés à manier &
+remuer les pelleteries & les marchandises. Il faut bien se tenir sur ses
+gardes avec eux pendant la nuit; car ils ont des chaloupes qui vont
+aussi vîte que le vent, & dans lesquelles ils se mettent trente ou
+quarante hommes. C'est par cette raison que les Malouins qui pêchent la
+morue dans le petit Nord, & les Espagnols à Portochoua, sont obligés
+d'armer des barques longues pour courir la côte & les poursuivre; car il
+n'y a guères d'année qu'ils ne surprennent à terre quelques équipages, &
+qu'ils ne les tuent..... Il est constant qu'ils sont plus de trente
+mille combattans; mais si lâches & si poltrons, que 500 Clistinos de la
+Baye d'Hudson ont accoûtumé d'en battre cinq ou six mille. Leur païs est
+grand, car il s'étend depuis la côte vis-à-vis l'Isle de Minguan (au
+nord de l'embouchure du Fleuve St. Laurent) jusqu'au détroit d'Hudson.
+Ils passent tous les jours à l'Isle de Terre-neuve par le détroit de
+Bellisle, qui n'a que sept lieues.
+
+
+
+
+
+_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, ou _Suite des Voyages du Baron
+de la Hontan_, Tom. II. Pag. 42 & 43, édition d'Hollande.
+
+Nº. 6.
+
+
+Les Écureuils volans sont de la grosseur d'un gros rat, couleur de gris
+blanc.... On les appelle volans, parce qu'ils volent d'un arbre à
+l'autre par le moyen d'une certaine peau qui s'étend en forme d'aîle
+lorsqu'ils font ces petits vols.
+
+Les Loups marins, que quelques-uns appellent veaux marins, sont gros
+comme des dogues. Ils se tiennent quasi toujours dans l'eau, ne
+s'écartent jamais de la mer. Ces animaux rampent plus qu'ils ne
+marchent.... Leur tête est faite comme celle d'une Loutre, & leurs pieds
+sans jambes sont comme la patte d'une Oye.... Ils cherchent les païs
+froids, &c.
+
+ FIN.
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe original, y compris les variantes
+(par exemple: espece/espèce/espéce).
+On a corrigé un mot coupé par erreur en fin de ligne:
+comme au lieu de com- (gros comme des dogues)
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'une jeune fille sauvage
+trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, by Charles-Marie de La Condamine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE ***
+
+***** This file should be named 19956-8.txt or 19956-8.zip *****
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+
+Produced by Andrew Ward, Laurent Vogel, and the Feral
+Children web site at http://www.feralchildren.com (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+*** END: FULL LICENSE ***
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