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diff --git a/21215-h/21215-h.htm b/21215-h/21215-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e29f4d6 --- /dev/null +++ b/21215-h/21215-h.htm @@ -0,0 +1,8567 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Contemporains, par Jules Lemaître. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + .d {margin-right: 15%; + margin-left: 15%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: 75%; + text-align: right; + color: gray; + background-color: #ffffff; + } /* page numbers */ + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + .blockquot {margin-left: 5%; + margin-right: 10%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + font-size: 99%; + } + .box {border: solid 2px; + margin-top: 3em; + margin-bottom: 3em; + margin-right: 15%; + margin-left: 15%; + text-align: center; + text-indent: 0%; + } + sup {font-size: 70%;} + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left: 15%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les contemporains, deuxième série Études et portraits littéraires + +Author: Jules Lemaître + +Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="c">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</p> + +<h2>JULES LEMAÎTRE</h2> + +<h1>LES CONTEMPORAINS</h1> + +<h3>ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES</h3> + +<p class="c">DEUXIÈME SÉRIE</p> + +<p class="box">Leconte de Lisle—José-Maria de Heredia<br />Armand Silvestre—Anatole +France—Le Père Monsabré<br />M. Deschanel et le romantisme de Racine<br />La +comtesse Diane Francisque Sarcet—J.-J. Weiss—Alphonse Daudet<br />Ferdinand Fabre</p> +<p class="c">DEUXIÈME ÉDITION</p> + +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">H. LECÈNE et H. OUDIN, ÉDITEURS</p> + +<p class="c">17, Rue BONAPARTE, 17</p> + +<p class="c">1886</p> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="toc" id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td align="center"><a href="#LECONTE_DE_LISLE"><b>Leconte de Lisle</b></a><br /> +<a href="#JOSE-MARIA_DE_HEREDIA"><b>José-Maria de Heredia</b></a><br /> +<a href="#ARMAND_SILVESTRE"><b>Armand Silvestre</b></a><br /> +<a href="#ANATOLE_FRANCE"><b>Anatole France</b></a><br /> +<a href="#LE_PERE_MONSABRE"><b>Le Père Monsabré</b></a><br /> +<a href="#M_DESCHANEL"><b>M. Deschanel et le romantisme de Racine</b></a><br /> +<a href="#LA_COMTESSE_DIANE"><b>La Comtesse Diane</b></a><br /> +<a href="#M_SARAH_BERNHARDT"><b>Sarah Bernhardt</b></a><br /> +<a href="#FRANCISQUE_SARCEY"><b>Francisque Sarcey</b></a><br /> +<a href="#J-J_WEISS"><b>J.-J. Weiss</b></a><br /> +<a href="#ALPHONSE_DAUDET"><b>Alphonse Daudet</b></a><br /> +<a href="#FERDINAND_FABRE"><b>Ferdinand Fabre</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LECONTE_DE_LISLE" id="LECONTE_DE_LISLE"></a>LECONTE DE LISLE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[1]</span></a></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Des vers d'une splendeur précise, une sérénité imperturbable, voilà ce +qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre +chose que nous verrons; mais cela est caché et ne se révèle qu'à ceux +qui n'ont pas le cœur simple. C'est pourquoi il n'est peut-être pas de +poète qui soit moins connu du public, ni plus sacré pour ses fidèles; +qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers +intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du +troupeau, n'entrent point dans ses émotions, ne le bercent ni le +secouent. «Leconte de Lisle? vous diront les plus renseignés; un grand +poète sans doute! mais que nous veut-il avec ses poèmes indous, +hébraïques, grecs et Scandinaves?</p> + +<p class="c">Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec. +</p><p>Ni le sanscrit, ni le saxon.»</p> + +<p>«Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est complètement dépourvu de +sensibilité. Je n'approuve pas, monsieur, que le poète s'isole et se +désintéresse de son siècle. En a-t-il même le droit? Je me le demande. +Au reste, j'ai peu lu cet auteur.—J'ai vu ses <i>Erynnies</i> à l'<i>Odéon</i>, +continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait +<i>Klutaïmnêstra</i>, et c'était fort ennuyeux.»</p> + +<p>D'autre part, interrogez les poètes, pas tous, mais les meilleurs +d'entre les jeunes, et quelques curieux çà et là. Assurément ils ne vous +diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah; +mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus +amoureusement chômés que le titulaire du maître-autel; et je crois bien +que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier. +C'est qu'il offre à ses dévots des œuvres parfaites, où les gens du +métier trouvent un plaisir sans mélange: presque jamais un sentiment +personnel au poète n'y éclate dont la sincérité, l'originalité ou +l'expression puisse être contestée, qui semble, suivant les jours, +insuffisant ou démesuré, ni qui détourne l'attention des mystères +savants de la forme.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Lorsque André Chénier composait ses divins pastiches d'Homère et de +Théocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant +lui, non pas même les poètes de la Pléiade, qui ne comprenaient qu'à +demi la pure antiquité et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il +se détachait de lui-même et de son temps, s'éprenait tout naïvement des +grâces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une âme +grecque ou plutôt, mystérieux atavisme, retrouvait cette âme en lui. Or, +cette neuve poésie où se reflètent exactement des poésies antérieures et +où Chénier se complaisait ingénument, d'autres l'ont recommencée avec +plus de parti pris et un art plus consommé. Notre siècle est curieux +avec délices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de +ressusciter l'âme des générations éteintes, et sa plus grande +originalité consiste à pénétrer dans l'âme des autres siècles. De +croyance propre, il n'en a guère. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il +ait apporté dans la littérature, c'est, avec la curiosité, le doute de +l'esprit se tournant en souffrance pour le cœur. Y a-t-il autre chose +dans le romantisme que la mélancolie de René et l'amour de ce qu'on +appellait en 1830 la couleur locale, c'est-à-dire le sens de l'histoire +avivé par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux +sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour à tour. +Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race +fatiguée et sans naïveté, il peut arriver qu'on en souffre, et ce +malaise redouble l'ardeur de connaître et de sentir; il nous fait +chercher l'oubli dans la curiosité croissante ou dans une sorte de +sensualisme esthétique. Toute la poésie contemporaine est faite, +semble-t-il, d'inquiétude morale et d'esprit critique mêlé de +sensualité. L'inquiétude, vague avec les romantiques, s'est peu à peu +précisée: une poésie philosophique en est sortie, et à la mélancolie +d'Olympio ou de Jocelyn a succédé la mélancolie darwiniste. Le poète de +la <i>Justice</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> sait les raisons de sa tristesse. D'un autre côté, +l'intelligence du passé et le goût de l'exotique ont engendré une longue +et magnifique lignée de poèmes où revivent l'art, la pensée et la figure +des temps disparus. La poésie de notre âge et de notre pays contient +toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville, +Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et +sympathique, soit qu'elle déroule la légende des siècles, soit qu'elle +s'éprenne de beauté grecque et païenne, soit qu'elle traduise et +condense les splendides ou féroces imaginations religieuses qui ont ravi +ou torturé l'humanité, soit enfin qu'elle exprime des sentiments +modernes par des symboles antiques. À travers les différences de +caractère ou de génie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette +poésie immense et variée comme le monde et l'histoire: le culte du beau +plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus +exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-là +soit le moins ému, qui s'est fait le poète des religions et qui s'est +attaché aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfoncé +au cœur des races.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de +le croire. Un petit poème indien ou gothique se peut ciseler sans +émotion. Des élèves du maître, de jeunes et habiles ouvriers se sont +donné ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera guère sous +leurs vers éclatants d'autre passion que celle des contours rares et des +belles rimes. Mais quand un poète s'est complu à évoquer la série +presque complète des religions et des théologies, volontiers on +s'enquiert des raisons d'une prédilection si constante. On se demande si +le goût du pittoresque à outrance suffit à l'expliquer. Cette +impassibilité qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien +l'état naturel de l'âme de l'artiste. N'est-elle pas acquise? À quel +prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des +désillusions, des rébellions, tout un drame antérieur qui parfois gronde +encore sous les rimes sereines? <i>Kaïn</i> n'est-il donc qu'un magnifique +exercice de rhétorique parnassienne? Relisez-le, de grâce, et vous +verrez si l'âme triste, généreuse et insoumise du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle n'y est +pas tout entière. Non, l'auteur des <i>Nornes</i>, de <i>Baghavat</i> et du +<i>Corbeau</i> n'est point un antiquaire désintéressé. S'il est un poète qui +soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est +lui. M. Leconte de Lisle, à peu près comme Gustave Flaubert, est un +grand pessimiste et un grand impie réfugié dans la contemplation +esthétique. Étudions de plus près ce révolté qui, pour goûter la paix, +s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.</p> + +<p>Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre. +Je sais bien qu'il vit à Paris, à peu près comme tout le monde, et je ne +prétends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse +pousser indéfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il +passe des heures à regarder son nombril. Je le définis par ses livres, +ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments +singuliers où il vit sa vie de poète, aussi vraie que l'autre. On peut +croire qu'il tient de la nature un dédain de l'émotion extérieure, un +fonds de sérénité contemplative que sont venus renforcer l'art et le +parti pris; et il est sans doute intéressant d'étudier chez lui +l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la +conscience inquiètes des hommes d'Occident.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est né à l'île Bourbon et +qu'il y a passé son enfance. Là mieux que chez nous, il put sentir +l'énormité indomptable des forces naturelles et les lourds midis +endormeurs de la conscience et de la volonté. Il connut la rêverie sans +tendresse, le sentiment de notre impuissance à l'égard des choses, la +soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et, +en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans +y chercher autre chose que leur beauté.</p> + +<p>Il vint à Paris. Après la fatalité inconsciente des choses, il rencontra +la fatalité furieuse de l'égoïsme humain. Il eut des jours difficiles et +souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mêlée des compétitions +féroces une âme déjà touchée de la grave songerie orientale. Les forces +inéluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimées dans la +nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la société des +hommes, mais franchement haïssables cette fois, visiblement hostiles et +méchantes. L'enfant s'insurgea contre l'égoïsme nécessaire, mais hideux, +contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et +malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.</p> + +<p>Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie à deux fatalités: celle de +ses passions et celle du monde extérieur. Elle lui apparut comme +l'universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et +douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggravé +l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait données, par +les religions qui avaient hanté son esprit malade, prêtant à ses dieux +les passions dont il était agité. Il se dit alors que la vie est +mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il +fut séduit par le pittoresque et la variété plastique de l'histoire +humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de +nous faire oublier nos colères et nos douleurs. Il entra par l'étude +dans les mœurs et dans l'esthétique des siècles morts; il démêla +l'empreinte que les générations reçoivent de la terre, du climat et des +ancêtres: et, comme il s'amusait à la logique de l'histoire, il en +sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se +développe a sa beauté pour qui en est spectateur sans en être victime; +il eut des visions du passé si nettes, si sensibles et si grandioses +qu'il leur pardonna de n'être pas consolantes. Enfin il comprit que, si +tout le mal vient de l'action, l'action vient du désir inextinguible, de +l'illusion du mieux, qui vit éternellement aux flancs de l'humanité, +illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre +enfin. Or, à quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les +renonciations de quelques-uns ne l'éteindront pas. Qui sait d'ailleurs +si elle ne va pas quelque part? si quelque progrès—lent, ah! combien +lent!—ne s'élabore pas par elle à travers les âges? Alors, le cœur +révolté contre l'Être, mais les yeux pleins du prestige de ses formes; +indigné des monstruosités de l'histoire, mais désarmé par l'intérêt de +son mécanisme et ébloui par la richesse de ses décors; soulevé contre le +spectre des religions, mais apaisé par l'idée qu'un jour peut-être elles +auront vécu; conspuant l'humanité et l'adorant à la fois, il alla +prendre pour héros l'antique rebelle, le premier après Lucifer qui ait +crié: <i>Non serviam</i>! rendit l'espoir au désespéré et le fit surgir comme +un prophète sur la plus haute tour d'Hénokia, la cité cyclopéenne. Il +mit dans ce poème ce qu'il avait de plus sincère en lui, la protestation +obstinée contre le mal physique et moral, et aussi la sérénité de +l'artiste paisiblement enivré de visions précises. Ce jour-là, M. +Leconte de Lisle fit son chef-d'œuvre.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">En la trentième année, au siècle de l'épreuve,<br /></span> +<span class="i0">Étant captif parmi les cavaliers d'Assur,<br /></span> +<span class="i0">Thogorma, le voyant, fils d'Élam, fils de Thur,<br /></span> +<span class="i0">Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,<br /></span> +<span class="i0">À l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur,<br /></span> +</div></div> + +<p>Il vit Hénokia, la cité des Géants. C'est le soir; ils rentrent dans la +ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine<br /></span> +<span class="i0">Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le tombeau de Kaïn est au sommet de la plus haute tour. Voilà qu'un +ange, un cavalier, sort des ténèbres, traînant après lui et ameutant +toutes les bêtes de la terre, et charge d'imprécations, au nom du +Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kaïn se dresse dans son tombeau, +impose silence au cavalier et aux bêtes; il se souvient, et raconte sa +sombre histoire.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre;<br /></span> +<span class="i0">Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il revoit l'Éden gardé par un Khéroub «chevelu de lumière». La nuit, il +rôdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ténèbres, répondez! Qu'Iavèh me réponde!<br /></span> +<span class="i0">Je souffre, qu'ai-je fait?—Le Khéroub dit: Kaïn,<br /></span> +<span class="i0">Iavèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin<br /></span> +<span class="i0">Terrible.—Sombre esprit, le mal est dans le monde;<br /></span> +<span class="i0">Oh! pourquoi suis-je né?—Tu le sauras demain.<br /></span> +</div></div> + +<p>Pour le punir, Iavèh l'aveugle «le précipite dans le crime tendu», lui +fait, dans un accès de fureur, tuer son frère, qu'il aimait pourtant.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Dors au fond du Schéol! Tout le sang de tes veines,<br /></span> +<span class="i0">Ô préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais,<br /></span> +<span class="i0">Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais!<br /></span> +<span class="i0">Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crierai mes peines,<br /></span> +<span class="i0">J'élèverai la voix vers Celui que je hais.<br /></span> +</div></div> + +<p>Kaïn se vengera et il vengera les hommes. Quand «assouvi de son rêve», +Dieu voudra détruire la race humaine par le déluge, Kaïn la sauvera. Le +poète (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de génie) veut que l'arche +ait été construite malgré Jéhovah et que Kaïn, son Kaïn immortel et +symbolique, l'ait empêchée de sombrer.—L'homme, continue le vengeur, +couvrira de nouveau la terre, non plus indompté, mais lâche et servile.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans les siècles obscurs l'homme multiplié<br /></span> +<span class="i0">Se précipitera sans halte ni refuge,<br /></span> +<span class="i0">À ton spectre implacable horriblement lié.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais un jour mon souffle redressera ta victime:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tu lui diras: Adore! Elle répondra: Non!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Afin d'exterminer le monde qui te nie,<br /></span> +<span class="i0">Tu feras ruisseler le sang comme une mer,<br /></span> +<span class="i0">Tu feras s'acharner les tenailles de fer,<br /></span> +<span class="i0">Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,<br /></span> +<span class="i0">Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,<br /></span> +<span class="i0">Repus de graisse humaine et de rage amaigris,<br /></span> +<span class="i0">De l'holocauste offert demanderont le prix,<br /></span> +<span class="i0">Surgissant devant eux de la cendre des justes,<br /></span> +<span class="i0">Je les flagellerai d'un immortel mépris.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ressusciterai les cités submergées,<br /></span> +<span class="i0">Et celles dont le sable a couvert les monceaux;<br /></span> +<span class="i0">Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;<br /></span> +<span class="i0">Et les petits enfants des nations vengées,<br /></span> +<span class="i0">Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire.<br /></span> +<span class="i0">Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas<br /></span> +<span class="i0">Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,<br /></span> +<span class="i0">Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;<br /></span> +<span class="i0">Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoile,<br /></span> +<span class="i0">Le bienheureux Éden longuement regretté,<br /></span> +<span class="i0">Verra renaître Abel sur mon cœur abrité;<br /></span> +<span class="i0">Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,<br /></span> +<span class="i0">Tu t'anéantiras dans ta stérilité.<br /></span> +</div></div> + +<p>Kaïn se tait. Alors le déluge éclate, et...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand le plus haut des pics eut bavé son écume,<br /></span> +<span class="i0">Thogorma, fils d'Élam, d'épouvante blêmi,<br /></span> +<span class="i0">Vit Kaïn le vengeur, l'immortel ennemi<br /></span> +<span class="i0">D'Iavèh, qui marchait, sinistre, dans la brume,<br /></span> +<span class="i0">Vers l'arche monstrueuse apparue à demi.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ce poème de <i>Kaïn</i> traduit, sous une forme saisissante, un sentiment +éternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondément humain: +n'est-ce point là justement la définition des chefs-d'œuvre? Ce que +j'ai envie de dire pourra paraître un éloge démesuré: car le public n'a +pas l'air de se douter, vraiment, que notre siècle finissant a de grands +poètes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingénus de M. +Leconte de Lisle si son Kaïn leur rappelle le Prométhée d'Eschyle. Et +Kaïn, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et +de dire plus nettement ce qu'il espère. Kaïn est, si l'on veut, un +Prométhée qui parle et sent comme Lucrèce, c'est-à-dire comme le plus +jeune des poètes anciens.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Humana ante oculos foede cum vita jaceret<br /></span> +<span class="i0">In terris, oppressa gravi sub Religione,<br /></span> +<span class="i0">Quæ caput a coeli regionibus ostendebat,<br /></span> +<span class="i0">Horribili super aspectu mortalibus instans,<br /></span> +<span class="i0">Primum Graius homo mortales tollere contra<br /></span> +<span class="i0">Est oculos ausus, primusque obsistere contra...<br /></span> +</div></div> + +<p>Hénokia est aussi énorme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lâche +que le Cavalier, Kaïn vaut le <i>Graius homo</i>. Jamais blasphème n'est +sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus +triomphant depuis Lucrèce. Il y a dans le cri de Kaïn une âpreté plus +superbe, s'il se peut, que celle du poète de la <i>Nature</i>, et une +espérance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet, +que celle du Titan voleur de feu.—La protestation du corps contre la +douleur, du cœur contre l'injustice et de la raison contre +l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente à mesure que +l'industrie humaine combat la souffrance, que l'idée de justice passe +dans les institutions et que la science entame les frontières de +l'inconnu; comme si l'homme, moins éloigné de son idéal, en subissait +plus invinciblement l'attraction et se précipitait vers lui d'un +mouvement plus furieux. Au fond, la science et la poésie sont deux +grandes insurgées, et les Satans et les Prométhées pullulent sous nos +habits noirs. Il y a une volupté dans cet état d'insurrection, d'autant +plus que le sens critique, véritable esprit du diable, ouvre un domaine +spacieux et nouveau à l'imagination plastique et, en même temps que la +joie de la révolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler +avec des yeux d'artiste l'immense tragédie humaine. Je trouve tout cela +dans <i>Kaïn</i>, et c'est par là qu'il est si complètement moderne.—Sans +parler davantage de l'âpre et généreuse pensée qui est au fond de cette +belle histoire symbolique, le passé surgit aux regards de Thogorma avec +une précision si poignante et dans un détail si arrêté qu'on n'y peut +rien comparer, sinon les plus belles pages de <i>Salammbô</i>. Voyez la +rentrée des Géants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes +civilisations primitives vous apparaît dans un éclair. On songe au <span class="smcap">v</span><sup>e</sup> +livre de Lucrèce; puis on se dit qu'il y a là autre chose encore qu'une +intuition de poète, que la science contemporaine, l'archéologie, +l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles résurrections, +et que, de toutes façons, un tel poème sonne glorieusement l'heure +exacte où nous sommes.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p><i>Kaïn</i> est un poème non de désespoir, mais d'espoir violent né de +l'intensité même du désir. Il marque une aspiration d'un jour, une +involontaire concession du poète à «l'illusion qui fait de nous sa +pâture»<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne +permet point à la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naïf, +le vieux Kaïn, et trop dupe de son bon cœur. Eh! oui, les dieux +passeront, mais après? l'humanité en sera-t-elle plus heureuse? Le +Runoïa n'a pas l'ingénuité du premier meurtrier.—Et ce sera ton heure, +dit-il au Christ.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Et dans ton ciel mystique<br /></span> +<span class="i0">Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique,<br /></span> +<span class="i0">Laissant l'homme futur, indifférent et vieux,<br /></span> +<span class="i0">Se coucher et dormir en blasphémant les dieux<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>L'éternel cri: «Je souffre, qu'ai-je fait?» est une plainte d'enfant, +stérile et vaine. Satan lui-même se demande à quoi bon.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité,<br /></span> +<span class="i0">Et la fureur me pèse et le combat m'ennuie<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et le poète, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux +dernières profondeurs de la tristesse, jusqu'à la désespérance qui ne +veut plus lutter. <i>Aux Morts</i>, le <i>Dernier souvenir</i>, les <i>Damnés</i>, +<i>Fiat nox</i>, <i>In Excelsis</i>, la <i>Mort du soleil</i>, les <i>Spectres</i>, le <i>Vent +froid de la nuit</i>, la <i>Dernière vision</i>, l'<i>Anathème</i>, <i>Solvet sæclum</i>, +<i>Dies Iræ</i>, tous ces poèmes, prodigieux par la magnificence et la dureté +des lamentations, ne sont que prières à la Mort, effusions noires vers +le néant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.<br /></span> +<span class="i0">À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir<br /></span> +<span class="i0">Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les +retenir, et l'hymne lugubre se déroule à flots lents, si horriblement +triste qu'auprès de cette tristesse-là celle de l'<i>Ecclésiaste</i> est d'un +enfant et celle de René est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du +néant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprême mensonge et la +dernière et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres; +mais volontiers, séduit par le maléfice de ces admirables vers qui +aspirent au néant en empruntant à l'Être de si belles images, on +s'unirait, avec un désespoir voluptueux, à l'oraison du poète:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et toi, divine Mort où tout rentre et s'efface,<br /></span> +<span class="i0">Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;<br /></span> +<span class="i0">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.<br /></span> +<span class="i0">Et rends-nous le repos que la vie a troublé<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>!<br /></span> +</div></div> + +<p>«Fantaisie funèbre, dira-t-on, et même assez froide; car le vrai seul +est aimable, disait Boileau, qui n'a point prévu cette poésie.» Mais +est-on bien sûr que ce ne soit là qu'un amusement poétique? Je vous +assure qu'à de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles. +Parmi nos «minutes singulières», comme dit M. Taine (et ce sont surtout +celles-là qui doivent intéresser les poètes), il y a des minutes de +dégoût complet, de sincère renonciation à la vie, de pessimisme absolu +et sans réserve. Il est certain qu'en dépit de ces minutes on continue +de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient, +s'ils étaient aussi sincères qu'ils le paraissent, se réfugier +volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laissé +mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette +morne désespérance dont on ne peut nier la réalité paradoxale. On dit +que la vie est mauvaise, on le croit et on l'éprouve; on sait la vanité +de tout espoir et de toute révolte, sauf de la révolte radicale qui +secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on +sait tout cela, parce que c'est une espèce de volupté pour le roseau +pensant de se savoir écrasé par l'univers fatal et que cette +connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de +vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme +hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux +mécomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement +intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, à +mesure qu'elles croissent, croît aussi notre orgueil. Le pire malheur +n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de +pâtir dans son corps et d'être déçu brutalement dans ses passions. Les +tortures du pessimisme ou du doute peuvent être cruelles, mais moins +qu'un membre coupé, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une +personne aimée. Contre les tortures de la pensée on a le sentiment +vivace de la puissance déployée à penser et aussi, le plus souvent, la +protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne +l'Être universel lui oppose son être particulier et prend davantage +conscience de lui-même. «Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais +conscient et irréductible, contre le monde entier.» C'est par là qu'on +se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons +d'accepter la vie. «Pourquoi je vis? par curiosité,» dit L'Angely. La +curiosité de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attaché surtout +aux manifestations extérieures de l'histoire et de la nature. Il +reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief +qui est à lui. N'ayez crainte: son imagination, après sa superbe, l'a +sauvé du suicide; et le voici qui commence, à travers le temps et +l'espace, la revue des apparences, œuvre de Mâya.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage +esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est +remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement +pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers +et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes, +les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore +inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos +plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme +renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes +années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse. +Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa +philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce +monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai: +il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son +rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est +qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa +béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en +effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve +poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont +monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les +belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du +mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs +membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une +personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins. +Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des +contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte +d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.—Et s'il vous plaît de voir +quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux +sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri, +le principe suprême, dans la <i>Vision de Brahma</i>. Toute splendeur et +toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des +détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux +palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs +ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les <i>Védas</i> bourdonnent +sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs +étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui +jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les +sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste +essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et +l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la +grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et +qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à +sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la +source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent +dans son sein par l'inaction,—lui se demande tranquillement s'il ne +serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas +comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve +d'un rêve; et la <i>Vision de Brahma</i> est un obscur poème qu'il faut lire +sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la +mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets +voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on +sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que +le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la +vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne +s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience +pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y +aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.</p> + +<p>Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer +l'absorption du <i>moi</i> dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à +croire qu'on le désire?—La perfection de la forme et la curiosité du +fond suffiraient à faire goûter le poème de <i>Baghavat</i>; mais voulez-vous +y trouver un charme poignant? Unissez-vous de cœur, cela est aisé, avec +les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien +ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie; +et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,<br /></span> +<span class="i0">Lamentation large et souffrance inconnue<br /></span> +<span class="i0">Qui monte de la terre et roule dans la nue;<br /></span> +<span class="i0">Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,<br /></span> +<span class="i0">Mais effacé toujours par le soupir humain.<br /></span> +<span class="i0">Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde,<br /></span> +<span class="i0">Plus forte que les bruits innombrables du monde,<br /></span> +<span class="i0">Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié,<br /></span> +<span class="i0">Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?<br /></span> +<span class="i0">Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,<br /></span> +<span class="i0">Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,<br /></span> +<span class="i0">Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,<br /></span> +<span class="i0">Et, sans borner jamais l'impossible désir,<br /></span> +<span class="i0">Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,<br /></span> +<span class="i0">N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!...<br /></span> +<span class="i0">Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?<br /></span> +</div></div> + +<p>Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte, +Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La +déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent, +gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de +l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à +l'Essence première.</p> + +<p>Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!—Pourtant, s'il est +sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle +semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent +délicieusement avant de nous meurtrir.—<i>Çunacépa</i> est un acheminement +vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils +du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier +la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta +ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète +Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit +enfoncé dans le <i>nirvâna</i>, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un +bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque +chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il +révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois +l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon +prend la place de la victime.—Maudite soit la vie! et que les brahmanes +rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le +sentiment dans leur cœur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la +jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur +que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et +c'est pourquoi le monde dure encore.</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de +Lisle finit par délaisser les mornes buveurs de l'eau sacrée du Gange. +Le goût de l'action se réveille sous un ciel moins accablant qui permet +la lutte, et le sens de la beauté vit et se développe dans une nature +aux contours harmonieux et modérés, dans une lumière qui réjouit et +n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la +vanité de toutes choses ont suivi l'humanité dans ses immigrations vers +l'Occident. Longtemps, sous la sérénité de la forme, la poésie grecque a +caché de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de +n'être pas né ou de vivre peu<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les larmes orientales de Xerxès, +Hérodote les a pleurées. «Il m'est venu une pitié au cœur, dit le roi, +ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque de +tous ceux-là, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.—Ce +n'est pas là, répond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus +déplorable; car, malgré sa brièveté, il n'est point d'homme tellement +heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhaité, non une +fois, mais souvent, de mourir plutôt que de vivre. Cette vie si courte, +les maladies qui la troublent, les calamités qui surviennent la font +paraître longue. Ainsi la mort, à cause de l'amertume de la vie, est +pour l'homme le refuge le plus désirable, et la divinité qui nous fait +goûter quelque douceur à vivre s'en montre aussitôt +jalouse<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.»—Prométhée, l'Orestie, Œdipe roi nous montrent l'homme +instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit +lui être envoyées par les dieux: Sua cuique deus fit dira +cupido<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.—«Chère fille, dit Priam à Hélène, à mes yeux tu n'es +point coupable, mais les dieux<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.» Voyez aussi la Phèdre +d'Euripide.—Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime +l'action, même quand il la sait inutile et décevante. «Laissons ces +discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la +décris<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.» Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui +n'était pas toujours clémente, les longues luttes entre Pélasges, +Hellènes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels +dont plusieurs de leurs mythes ont conservé le souvenir, avaient fait +aux Grecs une âme à la fois active et résignée, où le plaisir de vivre +et d'agir se tempérait par instants de mélancolie fataliste. Après +Marathon et Salamine, une sorte de joie héroïque les transporte, et leur +génie s'épanouit en œuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient +cessé de croire à la Moïra invincible; mais peut-être est-elle +intelligente: elle leur a laissé faire de si grandes choses! Surtout ils +adorent la beauté et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la +parole ou par les contours ils ont traduit les énergies de la Nature et +celles du corps et de l'âme sous une forme qui les glorifie sans les +altérer, où la plénitude et la spontanéité de l'impression produisent la +grâce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie même, qui les +exerçait tout entiers, était comme une œuvre d'art dont ils +s'enchantaient. Vraiment ils ont dû être heureux. Leur existence n'avait +point de vide où se pût introduire le désespoir. Ils vivaient sous le +destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de +vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'être hommes; ils +connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient +vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la +révolte contre ce qui est n'étaient chez eux que des sentiments +passagers; leur activité les sauvait de tout. Si la passion est fatale, +elle ne va pas sans volupté. Si l'homme est opprimé par quelque chose +de plus fort que lui, la résistance est bonne, fût-elle sans succès. La +palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathénées leur étaient de +suffisantes raisons de consentir à voir la lumière et empêchaient la +maladie métaphysique de devenir jamais mortelle à ce peuple subtil. Plus +tard, quand ils eurent perdu la liberté, à Alexandrie, en Sicile, ils se +consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels +de leur religion naturaliste et par des rêves de vie pastorale dans la +campagne divinisée.</p> + +<p>Or la sérénité de leur fatalisme, de leurs révoltes et de leurs joies, +et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux poèmes de M. +Leconte de Lisle. Il a passionnément aimé ces amants de la vie et de la +beauté.—Nous sommes loin de Hâri formidable et inintelligible. Salut, +dit le poète à Vénus de Milo,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Salut! à ton aspect le cœur se précipite;<br /></span> +<span class="i0">Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs;<br /></span> +<span class="i0">Tu marches fière et nue, et le monde palpite,<br /></span> +<span class="i0">Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs!<br /></span> +</div></div> + +<p>Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses +viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme +imite d'assez près les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène +amante de Pâris, et d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa +mère. Mais aussitôt surgissent les rebelles, chers au poète de <i>Kaïn</i>: +c'est Khirôn puni pour avoir rêvé des dieux meilleurs que ceux de +l'Olympe; c'est Niobé, fidèle aux Titans vaincus, qui auront leur jour +et qui rétabliront le règne de la Justice.—Enfin, il se repose de ces +graves histoires dans l'adoration de la beauté physique. Viennent alors +les idylles, <i>Glaucé</i>, <i>Klytie</i>, <i>Kléariste</i>, la <i>Source</i>, etc., songes +d'amour enchanté, tout près de la nature, pleins d'images ravissantes, +presque sans pensée. Dirai-je qu'il manque à ces églogues, pour être +entièrement grecques, le «je ne sais quoi» que Chénier seul a connu par +un extraordinaire privilège? M. Leconte de Lisle a peu de naïveté, et il +serait naïf de s'en étonner ou de s'en plaindre.</p> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Mais la Grèce était trop petite pour contenir toute la race humaine, et +c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord, +s'avançait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus +robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur +soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux régions du +brouillard et de l'hiver.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,<br /></span> +<span class="i0">L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,<br /></span> +<span class="i0">Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;<br /></span> +<span class="i0">Au passage entaillant le granit de ses armes,<br /></span> +<span class="i0">Rougissant les déserts de mille pieds sanglants.<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Une mer apparut, aux hurlements sauvages....<br /></span> +<span class="i0">Et cette mer semblait la gardienne des mondes<br /></span> +<span class="i0">Défendus aux vivants, d'où nul n'est revenu;<br /></span> +<span class="i0">Mais, l'âme par delà l'horizon morne et nu,<br /></span> +<span class="i0">De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,<br /></span> +<span class="i0">La foule des Kimris vogua vers l'inconnu<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Arrivés au terme de leur énergique pèlerinage, ils eurent à lutter +contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanité les +condamnait à l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient +aux rêves vagues et brumeux. Aussi éloignés de la sérénité grecque que +de l'inertie orientale, leur activité est aventureuse et farouche, leur +mythologie féroce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponnée à la +vie. Et cette vie n'est que massacres, expéditions de pirates, combats +obstinés contre les éléments et contre les hommes, furieuses orgies avec +de sombres retours sur soi et des mélancolies confuses. Mais le plaisir +qu'ils prennent au déploiement des forces brutales et leur intelligence +bornée les préservent des désespoirs métaphysiques. Ce que sont les +passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la <i>Mort +de Sigurd</i>, l'<i>Épée d'Angantyr</i>, le <i>Cœur d'Hialmar</i>, etc. Il dit leur +fierté, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs +fêtes, leurs mystérieuses assemblées, leur attente d'un paradis +guerrier, sensuel et grave. La <i>Légende des Nornes</i> déploie leur +théogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des géants, qui +sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des +Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge +déluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki, +le dernier-né d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux +du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder; +puis la suprême révolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et +la fin misérable du monde.—La pensée de l'au delà hantait ces hommes du +Nord dans l'intervalle des tueries: ils étaient tout prêts pour le +christianisme et devaient le prendre terriblement au sérieux. On se +rappelle le discours d'un chef saxon à ses compagnons d'armes, dans +Augustin Thierry. Seuls, les prêtres et les bardes, soit orgueil +sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres +théogonies ou que leurs dieux désertés leur deviennent plus chers, +résistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux +du beau jeune homme inspiré qui, tour à tour, lui parle divinement du +Christ et le menace sauvagement de l'enfer<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>; et les prêtres et les +vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrétien Murdoch, +un farouche apôtre<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point +dépouillé leurs mœurs barbares ni leur facilité à tuer et à mourir. +Sans doute, ils ne sont point fermés à la douceur de Jésus; on les fera +pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables, +et leur charité est d'une espèce étrange et s'exerce surtout en vue de +l'autre monde. Attachés à la terre par leur corps robuste plein de +désirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsédés par la pensée de +l'invisible, par le désir de la cité d'en haut; ils ne la conçoivent pas +d'ailleurs d'une façon beaucoup plus raffinée que leurs aïeux ne +faisaient le paradis d'Odin.—Les Indous, émus par la souffrance +universelle, pratiquaient une charité purement terrestre, épanchaient +sur leurs frères une immense pitié; on ne peut dire qu'ils aient +sacrifié cette vie à une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la +mort ou de l'extase, c'était l'anéantissement de la personnalité. Quant +aux Grecs, ils s'occupaient médiocrement de l'avenir de l'homme par delà +la tombe et pensaient que cette vie peut être à elle-même son propre +but. Mais l'homme du moyen âge, si fort qu'il mange et qu'il boive, +qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, où +sa lourde chair s'enfonce, à l'idée plus ou moins présente, mais +rarement effacée, du ciel et de l'enfer. Aussi, même chez les meilleurs, +si la charité vient des entrailles, toujours il s'y mêle une +arrière-pensée surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce +n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils +voient en eux des âmes appelées au salut éternel et qu'en s'occupant de +ces âmes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de +l'enveloppe charnelle de leurs frères qu'ils ont souci.—Terrible +charité que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle +a pu son armée de pauvres; quand elle n'a plus rien à leur donner, elle +leur donne le ciel.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il fallait en finir. La dame résolut<br /></span> +<span class="i0">De délivrer les siens en faisant leur salut;<br /></span> +<span class="i0">Car en charité vraie elle était toujours riche.<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu +commencer par là).</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu,<br /></span> +<span class="i0">Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>!<br /></span> +</div></div> + +<p>Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les +mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils +prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices, +et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en +tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs +fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les +futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs +coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les <i>Paraboles de dom Guy</i>, +truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands +pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui +serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.</p> + +<p>On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et +l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique. +Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du +surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des +solitaires<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, l'orthodoxie homicide des saints actifs<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, l'orgueil +des papes foulant les princes<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; bref, l'idée de l'enfer subie ou +exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant +sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie, +effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en +même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le +spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par +la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et +pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son +existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession +du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On +comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté +un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire. +Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les <i>États +du diable</i> et les <i>Croisades et Jacqueries</i> et quelques morceaux en ont +paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.</p> + +<p><i>Néférou-Ra</i> nous découvre un coin de l'antique Égypte. La <i>Vigne de +Naboth</i>, <i>Nurmahal</i>, le <i>Conseil du Fakir</i>, <i>Djiham-Ara</i>, c'est la +Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen âge et +la légende du Cid sont évoquées avec brutalité dans l'<i>Accident de don +Inigo</i>, la <i>Fête du comte</i> et <i>Dona Ximena</i>. Je ne dirai rien de ces +poèmes, sinon qu'ils partent de la même inspiration que ceux dont j'ai +parlé et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insisté que sur les +parties principales de l'œuvre de M. Leconte de Lisle, sur les poèmes +que l'on peut grouper et qui reproduisent les époques et les pays où il +s'est longtemps complu. Et ces poèmes, j'ai moins cherché à les analyser +et à les juger qu'à rendre l'impression qu'ils donnent.</p> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables, +de celle qui se dégage de la <i>Légende des Siècles</i>. Victor Hugo écrit +l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il +déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec +des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou +d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque +promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.—Où Victor Hugo +cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte +de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il +reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne. +On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du +plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais +populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la +Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les +grandes pages du poète avec leurs mœurs et leur pensée religieuse. Il +n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le +magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination +et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de +l'histoire.</p> + +<p>Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'œil de +Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau +positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à +l'abbé Sérapion:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme<br /></span> +<span class="i0">Sûr de se réveiller après le dernier somme;<br /></span> +<span class="i0">Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers<br /></span> +<span class="i0">Qui n'allaient point de vie à trépas volontiers.<br /></span> +<span class="i0">À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,<br /></span> +<span class="i0">De sortir promptement de leur noire demeure.<br /></span> +<span class="i0">En outre, sachez-le, j'en ai mangé beaucoup,<br /></span> +<span class="i0">Et leur âme avec eux, maître, du même coup.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! ah! les blêmes chairs des races égorgées,<br /></span> +<span class="i0">De corbeaux, de vautours et d'aigles assiégées,<br /></span> +<span class="i0">Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux<br /></span> +<span class="i0">Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Hélas! je crois, seigneur, en y réfléchissant,<br /></span> +<span class="i0">Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,<br /></span> +<span class="i0">Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.<br /></span> +<span class="i0">C'est un goût naturel qui tous deux nous emporte<br /></span> +<span class="i0">Vers l'accomplissement de notre double vœu.<br /></span> +<span class="i0">Le diable n'y peut rien, maître, non plus que Dieu,<br /></span> +<span class="i0">Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,<br /></span> +<span class="i0">Les choses de la mort que celles de la vie<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les Poèmes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue à +vol de corbeau, la bête étant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose +très réjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans +le récit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprimée, dans +presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde à +peu près comme Kaïn. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait +être responsable, il élève, sous une forme moins trafique, la +protestation du premier Révolté; mais il n'a point son espérance vivace, +et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprète plus fidèle de la +pensée du poète.</p> + + +<h3>X</h3> + +<p>Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne +peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous +appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent +crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même +qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir +la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des +campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct, +qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,<br /></span> +<span class="i0">À côté des fourmis, les populations;<br /></span> +<span class="i0">Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;<br /></span> +<span class="i0">J'ignore en les portant les noms des nations.<br /></span> +<span class="i0">On me dit une mère et je suis une tombe.<br /></span> +<span class="i0">Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,<br /></span> +<span class="i0">Mon printemps ne sent pas vos adorations<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ainsi M. Leconte de Lisle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,<br /></span> +<span class="i0">L'illusion t'enserre et ta surface ment:<br /></span> +<span class="i0">Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies<br /></span> +<span class="i0">Ta force est sans ivresse et sans emportement<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit, +qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des +coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait +intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les +peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure, +fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que +celle de chez nous.—C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme +que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait, +sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un +enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière +excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation +exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des +oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse +ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme, +une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore +semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche +qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans +rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,—voilà de quoi +se composent ces poèmes, aussi <i>barbares</i> vraiment que les autres<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. +C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le +poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun +ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à +des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où +tout est images et où toutes les images sont au premier plan et +fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois +seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus +pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis +prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si +simples, du <i>Manchy</i> et la fin de la <i>Fontaine aux lianes</i>.</p> + +<p>Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui +arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi +le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les +dernières strophes des <i>Clairs de lune</i>, délicieuse comme dans la +<i>Bernica</i>, sublime comme dans le <i>Sommeil du Condor</i>,—<i>l'Effet de +lune</i>, et surtout les <i>Hurleurs</i> nous la montrent pleine de désespoirs +et d'épouvantements.</p> + +<p>Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans +les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que +j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression +du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie +même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de +Viçvaméthra, l'<i>Anathème</i> et le <i>Solvet soeclum</i> m'accompagnent, quoi +que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu +contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y +laisse prendre.—La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe +ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point, +ils n'ont pas commerce d'amour,—car elle n'est ni consciente ni juste, +et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une +âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un +refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la +traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le +consoler; et cette consolation est sans duperie.</p> + + +<h3>XI</h3> + +<p>La forme des <i>Poèmes antiques</i> et des <i>Poèmes barbares</i>, on a pu le +remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne +voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas +de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de +la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à +l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et +des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert +qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.—La versification, par +sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme. +Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme +souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là +de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre +des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la +moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents +de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très +aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples: +rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes, +qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent +faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent +singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de +cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance +des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux +rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout +dans les <i>Poèmes barbares</i>, et souvent d'une rareté à ravir les gens du +métier (voyez en particulier les <i>Paraboles de don Guy</i>, le Conseil <i>du +Fakir</i> et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M. +Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans +le rythme—et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie +de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les +dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu +monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon +d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.</p> + +<p>Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le +choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un +pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte +contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment +douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui +se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature +pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du +poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un +spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en +faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi +humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute +émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de +la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de +la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des +civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur +prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme +fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs +discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste +étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants; +se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie +singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par +les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la +«nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et +de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout +cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde: +savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en +est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et +qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments +éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le +désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et +du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la +forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et +qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de +haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature +ou les actions des hommes?</p> + +<p>Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le +produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme +est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes +bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de +Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal +universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la +protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi +qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume +intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est +oublié lorsqu'on atteint aux <i>templa serena</i>. Le mépris des émotions +vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un +orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se +rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains +moments.—L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle, +une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri +de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé +que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De +là, pour les initiés, l'attrait puissant des <i>Poèmes antiques</i> et des +<i>Poèmes barbares</i>.</p> + +<p class="c">C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas; +</p><p> +mais il est des heures où les <i>Harmonies</i>, les <i>Contemplations</i> et les +<i>Nuits</i> ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver +que Lamartine fait <i>gnan-gnan</i>, que Hugo fait <i>boum-boum</i>, et que les +cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se +plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand +Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop +d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant +la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans +apaisés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="JOSE-MARIA_DE_HEREDIA" id="JOSE-MARIA_DE_HEREDIA"></a>JOSÉ-MARIA DE HEREDIA<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[24]</span></a></h2> + + +<p>Une première originalité de M. José-Maria de Heredia, c'est d'être à la +fois presque inédit et presque célèbre.</p> + +<p>Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature +française sur les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des +poètes de la Pléiade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui +portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier +merveilleusement élégant et fier, et qu'il avait dû écrire des vers plus +beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et +d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses <i>Erreurs +amoureuses</i>, ma déception fut grande: pourtant je continuai d'aimer +Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers +et surtout pour la sonorité de son nom.</p> + +<p>Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. José-Maria de Heredia +l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du +public: un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à +ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses +<i>Trophées</i>, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on +reconnaîtra dans ses sonnets le suprême épanouissement, sous la forme +littéraire, d'un sang héroïque et aventureux. Et nous lui dirons tous +avec Théophile Gautier:</p> + +<p>—Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et +parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins +héraldiques.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Ce qui distingue et ce qui honore les poètes de la seconde génération +romantique et plus encore ceux de la troisième, ceux qu'on a appelés les +Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection +absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'à peu près, sans +compter les innombrables solécismes; dans Victor Hugo, bien des +redondances et des obscurités; dans Musset, bien des négligences et +parfois un trop grand mépris de la technique de son art. Ils avaient du +génie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherché une forme +plus serrée; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier, +Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai +maître des Parnassiens, le culte de la forme poétique se fait plus +attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur +soi et qu'après s'être épandu il se resserre pour exprimer en des +œuvres plus travaillées et plus précises ses sentiments essentiels, +affinés et développés par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues +trop générales est presque toujours sujette à caution; mais, de même que +la poésie un peu débordante et confuse de la Renaissance païenne s'est +comme épurée et calmée au <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle (à partir de Malherbe), ne +pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle +aussi, un monde d'idées et de sentiments nouveaux, est arrivée, dans la +seconde moitié de ce siècle, à la pleine conscience d'elle-même et, plus +réfléchie, s'est éprise d'une perfection plus étroite? La différence, +c'est que nos poètes classiques l'ont évidemment emporté sur ceux de +l'âge précédent, au lieu que l'on peut douter encore que les poètes +issus du romantisme aient égalé les trois grands initiateurs, Lamartine, +Hugo et Musset. Mais enfin, à considérer l'histoire de très haut, nous +avons dans les deux cas une poésie neuve, sortie d'un grand mouvement +d'idées, qui peu à peu substitue à l'inspiration un art plus conscient +et moins spontané.</p> + +<p>C'est ainsi qu'à la mélancolie diffuse des <i>Méditations</i> succède la +tristesse analytique de la <i>Vie intérieure</i>; à l'amour selon Musset, +l'amour selon Baudelaire; à la métaphysique rudimentaire de Victor Hugo, +la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et +c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se précisant dans +les <i>Poèmes antiques</i> et les <i>Poèmes barbares</i> et, puisque j'ai à parler +de lui, dans les sonnets de José-Maria de Heredia. On l'a souvent +remarqué: la littérature a été prise, un peu après 1850, d'un grand +désir d'exactitude et de vérité, et les poètes parnassiens obéissaient, +sans s'en douter, au même sentiment que Dumas fils dans ses premières +pièces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premières études +critiques.</p> + +<p>Mais le souci de perfection et le besoin de beauté qui hantaient les +Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute école +nouvelle est intransigeante), les conduire à préférer la poésie +impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui +demande ses tableaux à l'histoire et à la légende ou qui reproduit les +symboles par lesquels l'humanité passée s'est représenté l'univers. +Cette poésie est, en effet, la seule où la forme soit vraiment tout, où +l'on soit sûr, si on est séduit, de ne pas céder à un autre attrait que +celui des belles images évoquées par des mots harmonieux. Les rêveries +de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables, +et Musset et Lamartine ne sont poètes que pour les avoir exprimées de la +façon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce +qui, dans la beauté totale de quelques-uns de leurs vers, revient au +sentiment et ce qui revient à la forme. La valeur morale de certaines +émotions, la noblesse de certaines pensées peuvent faire illusion: or ni +la tendresse ni l'éloquence ne sont proprement poésie. Pour Dieu! que le +poète se garde d'être trop touchant ou de faire paraître un trop bon +cœur! car cela est à la portée de tout le monde et je me demanderai si +c'est à la beauté de ses vers que je suis sensible, ou à la beauté de +son âme. C'est donc par un excès de loyauté et de délicatesse artistique +que les Parnassiens se déclaraient impassibles, ne voulaient exprimer +que la beauté des contours et des couleurs ou les rêves et les +sentiments des hommes disparus. Et à ce scrupule de poètes +irréprochables se mêlait naturellement un orgueil aristocratique, la +fierté et peut-être aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la +langue des dieux aucune émotion vulgaire, de se confiner dans des +impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles à la foule.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de +Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que +presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M. +José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle +joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et +l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M. +Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous, +c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il +joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont +la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon +nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un +petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes +d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du +sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a +pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou +exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia. +Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément, +avec le poète des <i>Épreuves</i> et dans un genre très différent, le premier +de nos sonnettistes.</p> + +<p>Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté +s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M. +de Heredia. Il descend de ces <i>conquistadores</i> qu'il aime tant, et dont +la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des +compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est +passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit +au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et +Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de +droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait +ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il +tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la +grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et +l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les +veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues +ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il +a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui +étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par +surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination +du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le +lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et +plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent +vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit +plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais +qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des +combinaisons savantes, subtiles, compliquées, avec des artifices et des +dessous qu'on ne soupçonne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une +longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans +le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux +tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science +et beaucoup de rêve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe, +tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le +Japon vu par l'extérieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans +ce <i>quadro</i> divertissant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">LE SAMOURAÏ.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva,<br /></span> +<span class="i0">À travers les bambous tressés en fine latte,<br /></span> +<span class="i0">Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,<br /></span> +<span class="i0">S'avancer le vainqueur que son amour rêva.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est lui; sabres au flanc, l'éventail haut, il va.<br /></span> +<span class="i0">La cordelière rouge et le gland écarlate<br /></span> +<span class="i0">Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate<br /></span> +<span class="i0">Le blason de Hizen et de Tokungawa.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,<br /></span> +<span class="i0">Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.<br /></span> +<span class="i0">Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque<br /></span> +<span class="i0">Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil<br /></span> +<span class="i0">Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des +<i>Conquérants</i> n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas +une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,<br /></span> +<span class="i0">Fatigués de porter leurs misères hautaines,<br /></span> +<span class="i0">De Palas de Moguer, routiers et capitaines<br /></span> +<span class="i0">Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils allaient conquérir le fabuleux métal<br /></span> +<span class="i0">Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,<br /></span> +<span class="i0">Et les vents alizés inclinaient leurs antennes<br /></span> +<span class="i0">Aux bords mystérieux du monde occidental.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Chaque soir espérant des lendemains épiques,<br /></span> +<span class="i0">L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques<br /></span> +<span class="i0">Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,<br /></span> +<span class="i0">Ils regardaient monter dans un ciel ignoré<br /></span> +<span class="i0">Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé +au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être +qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les +sentiments—et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses +et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes +nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de +trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du <i>Vieil orfèvre</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise,<br /></span> +<span class="i0">Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,<br /></span> +<span class="i0">J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,<br /></span> +<span class="i0">Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise,<br /></span> +<span class="i0">J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,<br /></span> +<span class="i0">Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,<br /></span> +<span class="i0">Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer<br /></span> +<span class="i0">Et, dans le vain orgueil de ces œuvres d'Enfer,<br /></span> +<span class="i0">Aventuré ma part de l'éternelle Vie.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,<br /></span> +<span class="i0">Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,<br /></span> +<span class="i0">Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le +poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots +qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre +et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte, +en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i +devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et +fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en <i>rie</i> (<i>pierrerie</i>, +<i>fleurie</i>, <i>orfèvrerie</i>) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que +la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (<i>frise</i>, +<i>irise</i>) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal! +Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement +pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne +démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du +sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a +guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en +quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques +paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à +l'heure, ou encore cet admirable <i>Récif de corail</i> que je ne puis me +tenir de citer:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore,<br /></span> +<span class="i0">Éclaire la forêt des coraux abyssins<br /></span> +<span class="i0">Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,<br /></span> +<span class="i0">La bête épanouie et la vivante flore.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et tout ce que le sel ou l'iode colore,<br /></span> +<span class="i0">Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,<br /></span> +<span class="i0">Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,<br /></span> +<span class="i0">Le fond vermiculé du pâle madrépore.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">De sa splendide écaille éteignant les émaux,<br /></span> +<span class="i0">Un grand poisson navigue à travers les rameaux.<br /></span> +<span class="i0">Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,<br /></span> +<span class="i0">Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,<br /></span> +<span class="i0">Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.<br /></span> +</div></div> + +<p>Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien +significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination +propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce +poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de +chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de +diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici +est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé: +<i>Blason céleste</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail,<br /></span> +<span class="i0">Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,<br /></span> +<span class="i0">À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre,<br /></span> +<span class="i0">Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail,<br /></span> +<span class="i0">Licorne, léopard, alérion ou guivre,<br /></span> +<span class="i0">Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,<br /></span> +<span class="i0">Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges<br /></span> +<span class="i0">que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,<br /></span> +<span class="i0">Cet écu fut gagné par un baron du ciel.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,<br /></span> +<span class="i0">Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,<br /></span> +<span class="i0">Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie, +ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par +conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M. +de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous +rappelez-vous le dernier sonnet de <i>Persée et Andromède</i>, quand les deux +amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où +ils vont se fondre?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'un vol silencieux, le grand cheval ailé,<br /></span> +<span class="i0">Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,<br /></span> +<span class="i0">Les emporte dans un frémissement de plume<br /></span> +<span class="i0">À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé;<br /></span> +<span class="i0">Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;<br /></span> +<span class="i0">Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,<br /></span> +<span class="i0">La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,<br /></span> +<span class="i0">Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,<br /></span> +<span class="i0">Aux amants enivrés font un tiède berceau;<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tandis que, l'œil au ciel et s'étreignant dans l'ombre,<br /></span> +<span class="i0">Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,<br /></span> +<span class="i0">Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.<br /></span> +</div></div> + +<p>La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la +prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche +des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus +extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une +aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux», +puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre +monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté, +l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait +séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout +parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse +notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il +leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui +quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait, +il l'a rêvé.</p> + +<p>C'est pourquoi il a si bien traduit la <i>Véridique histoire de la +conquête de la Nouvelle-Espagne</i>, par le capitaine Bernal Diaz del +Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très +beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du +vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands +aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus +longue pièce qu'il ait écrite: les <i>Conquérants de l'or</i>, sorte de +chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans +sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée +seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des +proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cependant les soldats restaient silencieux,<br /></span> +<span class="i0">Éblouis par la pompe imposante des cieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule<br /></span> +<span class="i0">Sur des sables lointains la Pacifique houle,<br /></span> +<span class="i0">Dans une brume d'or et de pourpre, linceul<br /></span> +<span class="i0">Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul<br /></span> +<span class="i0">De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.<br /></span> +<span class="i0">En face, la sierra se dressait haute et sombre.<br /></span> +<span class="i0">Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,<br /></span> +<span class="i0">D'un seul coup, la montagne entière flamboya<br /></span> +<span class="i0">De la base au sommet, et les ombres des Andes,<br /></span> +<span class="i0">Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà<br /></span> +<span class="i0">Que le dernier sommet des pics étincela,<br /></span> +<span class="i0">Puis s'éteignit.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Alors, formidable, enflammée<br /></span> +<span class="i0">D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,<br /></span> +<span class="i0">Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,<br /></span> +<span class="i0">Salua d'un grand cri la chute du Soleil.<br /></span> +</div></div> + +<p>À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus +espagnoles que le <i>Romancero</i>, qu'on a pu lire dernièrement dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i>.</p> + +<p>Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis +dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible, +quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme +tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et +dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus +joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique +et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un <i>Odi profanum +vulgus</i> dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y +a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la +vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme +du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer +à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils +célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là +une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses +surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y +croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus +d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des +ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque +souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne +sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet <i>Sur un marbre brisé</i>, où la +bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue +éclopée:</p> + +<p class="c">La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes... +</p><p> +Lisez les «sonnets épigraphiques»: le <i>Dieu Hêtre, Nymphis Augustis +sacrum</i>, le <i>Vœu</i>. Comme ce sonnet de l'<i>Exilée</i> est touchant, encore +qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une +femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre +mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO... +SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où +rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans ce vallon sauvage où César t'exila,<br /></span> +<span class="i0">Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,<br /></span> +<span class="i0">Penchant ton front qu'argente une précoce neige,<br /></span> +<span class="i0">Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tu revois ta jeunesse et ta chère villa<br /></span> +<span class="i0">Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.<br /></span> +<span class="i0">Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,<br /></span> +<span class="i0">Tu regardes le ciel, triste Sabinula...<br /></span> +</div></div> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier +en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son +respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du +point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un +ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop +retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas +l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec +quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès +maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je +ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant +de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens, +rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où +rêve Sabinula.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ARMAND_SILVESTRE" id="ARMAND_SILVESTRE"></a>ARMAND SILVESTRE</h2> + + +<p>On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du +siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il +se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en +revanche—est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop +forte?—il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et +singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils +ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même +ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se +trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et +raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que +cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre +et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop +riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus +composé d'innombrables débris de végétaux morts.</p> + +<p>Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas +particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M. +Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus +mal élevés dans sa prose.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Les lecteurs du <i>Gil Blas</i>, qui se délectent deux ou trois fois par +semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant +Laripète, ont-ils lu les <i>Renaissances</i>, les <i>Paysages métaphysiques</i>, +et les <i>Ailes d'or</i>, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des +plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux +sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis +chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon +taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain +d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces +gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées +par l'empereur d'Autriche,—se doutent-ils qu'il y a peut-être encore +chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?</p> + +<p>Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse—non toujours à ses pieds, pour +dire vrai,—chante son chant extatique et lamentable. Rosa est +magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de +la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas! +cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il +voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la +Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela +très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des +ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de +Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images, +le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle <i>Sonnets païens</i>, +et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le +«Parnasse contemporain».</p> + +<p>Puis le poète soupire des <i>Vers pour être chantés</i>, des romances où il y +a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères +du temps de Louis-Philippe. Mais—ô puissance de la baguette magique que +tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement +des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!—elles sont +adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis, +beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles, +l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la +nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la +femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante +originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces +rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des +couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle, +toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une +fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des +sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne +sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de +Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que +recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je +voudrais appeler des romances panthéistiques.</p> + +<p>Ensuite le poète dit la <i>Vie des morts</i>, leur âme éparse dans les +arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux, +dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où +flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des +métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix +terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce +que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que +j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,</p> + +<p class="c">Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.» +</p><p> +Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les +<i>Vestales</i>, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire, +après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...</p> + +<p>Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague +souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague +chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images, +amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores—quelquefois jargon +sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de +M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son +idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une +rêverie magnifique et épandue.</p> + +<p>Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et +indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques +Moulinot?) aux images lamartiniennes.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames:<br /></span> +<span class="i0">C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,<br /></span> +<span class="i0">Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige<br /></span> +<span class="i0">Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.<br /></span> +</div></div> + +<p>(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont +des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser +non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela—ou j'ai +la berlue—ces trois vers sont très beaux?)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On dirait que la Terre a bu le sang des lis.<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Les charnelles senteurs des verdures marines<br /></span> +<span class="i0">Suivent le long des flots le spectre de Vénus!<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Les voluptés du soir montent des horizons.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans le recueillement des longs soirs parfumés,<br /></span> +<span class="i0">À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,<br /></span> +<span class="i0">La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...<br /></span> +</div></div> + +<p>Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de +M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des +images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il +faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont +été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme +et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.</p> + +<p>«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis +sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»—Eh bien, moi, je ne +connais pas les <i>Védas</i>; mais je suis presque sûr que la poésie de M. +Silvestre ressemble parfois à celle de <i>Védas</i>, et je suis fort tenté de +croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se +rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux, +débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie +énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à +devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme au front monstrueux d'une bête géante,<br /></span> +<span class="i0">Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,<br /></span> +<span class="i0">Les Astres, dans la nue impassible et béante<br /></span> +<span class="i0">Versent leurs rayons d'or pareils à des regards,<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,<br /></span> +<span class="i0">Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer<br /></span> +<span class="i0">Que déroule le flux éternel de la mer,<br /></span> +<span class="i0">Larme immense pendue à son orbe de pierre.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et dans les Paysages métaphysiques:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant<br /></span> +<span class="i0">D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,<br /></span> +<span class="i0">Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume<br /></span> +<span class="i0">Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...<br /></span> +</div></div> + +<p>Et plus loin:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Luisante à l'horizon comme une lame nue,<br /></span> +<span class="i0">Sur le soleil tombé la mer en se fermant<br /></span> +<span class="i0">De son sang lumineux éclabousse la nue<br /></span> +<span class="i0">Où des gouttes de feu perlent confusément...<br /></span> +</div></div> + +<p>Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien +d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre +avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par +artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui +des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue +incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des +mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare +à Valmiki l'auteur des <i>Contes grassouillets</i>, je ne saurais parler bien +sérieusement.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>C'est pourtant avec le plus grand sérieux que «la bonne femme Sand» +écrivait à propos des <i>Sonnets païens</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire +l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on +pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car, en étreignant +cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il +l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il +donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans +la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de +Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.</p></div> + +<p>Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Lélia; mais enfin elle +admire son filleul. Hélas! qu'aurait-elle pensé si elle avait pu lire +les <i>Mesaventures du commandant Laripète?</i></p> + +<p class="c">Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé +</p><p> +Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un +si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui +répond tranquillement:</p> + +<div class="blockquot"><p>Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides +de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une +sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la +terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre +avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce +qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (<i>avec un +geste</i>) je n'ose dire comment.</p></div> + +<p>Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des <i>Vestales</i> +s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de +«Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages» +où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette +grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.</p> + +<p>Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la +promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir +obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais, +ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.» +C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance +jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où +il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire +interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les +bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes +d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien +surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les +romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des +visages».</p> + +<p>D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques, +et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de +M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.</p> + +<p>Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le +diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de +quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est +question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui +les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou +trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.</p> + +<p>Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le +Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque +chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant +d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son +goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne +amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses +banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style +du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet +sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:</p> + +<div class="blockquot"><p>...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans +l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est +comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement +grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent +ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut +certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais +encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des +emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de +Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche. +C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que +moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des +lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.</p></div> + +<p>Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les +plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je +ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers, +c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait +pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune +espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps +sur cette partie de son œuvre.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des +<i>Renaissances</i> a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir +Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de +la même main.</p> + +<div class="blockquot"><p>Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les <i>Contes +grassouillets</i>, je laisse courir ma plume aux incongruités qui +dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de +cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et +concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en +vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.</p></div> + +<p>Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M. +Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est +visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en +écrivant la <i>Gloire du souvenir</i> et les <i>Ailes d'or</i> qu'il se serait +moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si +prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez +que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de +Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même +par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après +avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à +leur nez (<i>ante porcos</i>).</p> + +<p>D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au +sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des +délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien +d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je +sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique +naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux +temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers +édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de +front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé! +non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que +dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les +mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».</p> + +<p>Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est, +en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus +grande encore et plus surprenante entre la <i>Vie des morts</i> et <i>Bertrade</i> +ou la <i>Pince à sucre</i>, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes. +Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même +inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point +naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers +lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme +deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière +sensualité des <i>Contes grassouillets</i> était déjà contenue dans la +sensualité raffinée des <i>Sonnets païens</i>.</p> + +<p>Les contes et les sonnets, c'est, <i>à des moments différents</i>, la +manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté +génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les +formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient +à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les <i>Mariages de Jacques</i>. +Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de +sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique +succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est +en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors +et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées +et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le +premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier +terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier +absolument ses humbles origines. Le poète des <i>Renaissances</i>, c'est un +satyre qui a rêvé; et le conteur des <i>Contes</i>, c'est un poète qui n'en +est qu'au commencement de son rêve—oh! tout au commencement. Il faut +ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous +la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà +et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».</p> + +<p>Reste une question. On comprend que le poète des <i>Ailes d'or</i> ait pu +écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire? +Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans +la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble +bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la +rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles +peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et +l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles +éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti +perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de +faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il +est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce +point.</p> + +<p>Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le +soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le +spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples +et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant +que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte +comme eux—et comme les enfants—au comique incongru des basses +fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus +dans la <i>Tentation de saint Antoine</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, +qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le +bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans +souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures +solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la +campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux. +Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive +exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à +présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à +mon nom...</p></div> + +<p>M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je +ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie +savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs +gaietés et se gaudisse des mêmes objets.</p> + +<p>Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de +le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans +ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité +d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde +d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son +œuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la +pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ANATOLE_FRANCE" id="ANATOLE_FRANCE"></a>ANATOLE FRANCE<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[25]</span></a></h2> + + +<p>Est-il possible que j'aie failli reprocher à M. Weiss d'être un critique +ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre +invariable pour mesurer les œuvres de l'esprit? Une des pensées +favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance +certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les +intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et +l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui +change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses +formes, il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers +pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre +impression du moment.</p> + +<p>Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en +doctrine? Les œuvres défilent devant le miroir de notre esprit; mais, +comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et, +quand par hasard la même [œuvre] revient, elle n'y projette plus la +même image.</p> + +<p>Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai, +peut s'en faut, méprisé Racine: j'adore Racine à l'heure qu'il est et +Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient +les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les +oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor +Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo presque étrangère à la +mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze +ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à +n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir +combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains, +avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.</p> + +<p>C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue, +artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-être, ou plutôt de +ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est +d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de +jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont +assez de force et d'assurance pour établir ces longues suites de +jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-là +sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les +autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes œuvres se +reflètent toujours à peu près de la même façon. Mais on voit aisément +que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les +intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences +personnelles immobilisées.</p> + +<p>On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici de ceux qui +croient aimer ce qu'on leur a dit être bon); seulement les uns aiment +toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes, +les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en +prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que +soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait +sur nous, à un moment donné, telle œuvre d'art où l'écrivain a lui-même +noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.</p> + +<p>Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanité, aimons +les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et +des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression +d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'œuvre +reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au +contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-être pas +immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il +m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne +pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude? Les +hommes de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de +leur œuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des +ridicules; ils ont une facilité, une spontanéité grossière; ils ne +savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès. +Surtout en ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à +côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas, +qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants, +se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont +une science et une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée +de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces +hommes, quelle joie! Je sens son œuvre toute pleine de tout ce qui l'a +précédée; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et +son tempérament particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent +état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit +supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied +avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de +l'éprouver de moi-même quelque jour.</p> + +<p>Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent +ce plaisir; et c'est en relisant le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i> et le +<i>Livre de mon ami</i> que me sont venues ces réflexions—que je donne pour +ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très +bien tout ce que j'y néglige.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature +a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de +notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une +des «résultantes» les plus riches de tout le travail intellectuel de ce +siècle, et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus +rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la +composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est +formée et successivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.</p> + +<p>Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou +du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands +d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif, +caressant,</p> + +<p class="c">Déjà surpris de vivre et de regarder vivre, +</p><p> +de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir +ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes, +leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et +s'intéresser au passé. Ce petit enfant était déjà bien le fils du siècle +de l'histoire et de l'érudition.</p> + +<p>Que l'on s'en rapporte aux <i>Désirs de Jean Servien</i> ou au <i>Livre de mon +ami</i>, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était +un homme candide, sérieux et de caractère méditatif; sa mère était +douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus +tard de cette double influence.</p> + +<p>Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à +l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration en expliquant Homère +et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la +beauté antique, il a connu la magie des mots, il a aimé des phrases pour +l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en +lui.</p> + +<p>Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui +est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y +font l'âme plus douce et plus tendre; la pureté a plus de chance de s'y +conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de +quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure +capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus +équitable et plus intelligent.</p> + +<p>Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et +d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte +d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des +désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et +noble, des déceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour +imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il +sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et +à la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû +notablement dans ce siècle: la pitié.</p> + +<p>Puis il entra dans le cénacle parnassien et son esprit y fit des +acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté +plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec +quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait +encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de +belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes +philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et +Leconte de Lisle.</p> + +<p>Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. Cet amour +enthousiaste de la vie, de la religion et de la beauté grecques a été un +des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique. +Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des +événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente +années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan +poursuivait sa délicieuse <i>Histoire des origines du christianisme</i>, M. +Anatole France écrivait les <i>Noces corinthiennes</i>.</p> + +<p>Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les +peuples d'Occident, le nœud du grand drame humain. J'ai dit +ailleurs<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme +une immense calamité, et qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et +qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et +chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des <i>Noces +corinthiennes</i> qui est un chef-d'œuvre trop peu connu. J'y trouve une +vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme +digne d'André Chénier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la +sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à +l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique +d'où est née la religion nouvelle.</p> + +<p>Voilà bien le drame qui a dû, dans les trois premiers siècles, troubler +d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est resté +païen, sa femme Kallista et sa fille Daphné sont chrétiennes, et c'est +bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus +souvent pénétrer dans les foyers. Daphné est fiancée à Hippias, qui +n'est point chrétien. Kallista, malade, fait vœu, si Dieu la guérit, de +lui consacrer la virginité de sa fille, non par égoïsme, mais parce que +la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et +aux fidèles. Daphné se soumet douloureusement. Mais, Hippias étant +revenu, elle ne peut plus résister à son amour: ils fuiront tous deux, +ou plutôt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la fléchiront... +Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprécations; mais +Daphné le rejoint, la nuit, au tombeau des aïeux et meurt dans ses bras, +car elle a pris du poison et l'évêque Théognis vient trop tard la délier +du vœu de sa mère.</p> + +<p>L'action, que j'abrège fort, est simple, grande et poignante, et les +principaux états d'esprit qu'a dû engendrer la rencontre des deux +religions y sont tous représentés. Daphné, chrétienne par docilité, mais +l'imagination et le cœur encore pleins des divinités anciennes, mêlant +avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des +dieux de la vie, est une figure d'une vérité délicate et charmante. +Après le vœu cruel de sa mère, c'est à la fontaine des Nymphes qu'elle +va jeter l'anneau des fiançailles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ô fontaine où l'on dit que dans les anciens jours<br /></span> +<span class="i0">Les nymphes ont goûté d'ineffables amours,<br /></span> +<span class="i0">Fontaine à mon enfance auguste et familière,<br /></span> +<span class="i0">Reçois de la chrétienne une offrande dernière.<br /></span> +<span class="i0">Ô source! qu'à jamais ton sein stérile et froid<br /></span> +<span class="i0">Conserve cet anneau détaché de mon doigt.<br /></span> +<span class="i0">L'anneau que je reçus dans une autre espérance...<br /></span> +<span class="i0">Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance!<br /></span> +</div></div> + +<p>Quand son amant revient, toute la nature se soulève en elle dans une +révolte irrésistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait +mystérieux du Dieu «qui n'aime pas les noces»:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Christ Jésus doit un jour ressusciter les siens!<br /></span> +<span class="i0">Voilà ce que du moins enseignent les anciens.<br /></span> +<span class="i0">Homme, tu peux tenter d'éclaircir ce mystère;<br /></span> +<span class="i0">Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.<br /></span> +<span class="i0">Christ est le Dieu des morts: que son nom soit béni!<br /></span> +<span class="i0">Hélas! la vie est brève et l'amour infini.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais M. Anatole France a surtout aimé les belles pécheresses du premier +et du second siècle de l'empire romain, celles qui, épuisées de +voluptés, l'âme en quête d'inconnu, demandaient à l'Orient des dieux +tristes à aimer, des cultes caressants et tragiques:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines<br /></span> +<span class="i0">Le mol embrasement d'un souffle oriental.<br /></span> +<span class="i0">Une sainte épouvante a gonflé leurs narines<br /></span> +<span class="i0">Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...<br /></span> +<span class="i0">Elle les voit si beaux! Son âme avide et tendre,<br /></span> +<span class="i0">Que le siècle brutal fatigua sans retour,<br /></span> +<span class="i0">Cherche entre ces esprits indulgents à qui tendre<br /></span> +<span class="i0">L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...<br /></span> +<span class="i0">Et Leuconoé goûte éperdument les charmes<br /></span> +<span class="i0">D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...<br /></span> +</div></div> + +<p>Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a +consolées et qu'elle console encore les âmes en peine, la religion de +Jésus continue d'inspirer à beaucoup de ceux qui ne croient plus une +tendresse incurable. Nous sentons dans l'Évangile je ne sais quel charme +profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de +la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultère. Nous nous +imaginons presque que c'est le premier livre où il y ait eu de la bonté, +de la pitié, une faiblesse pour les égarés et les irréguliers, le +sentiment de l'universelle misère et, peu s'en faut, de +l'irresponsabilité des misérables. Et peut-être aussi goûtons-nous le +plaisir d'entendre ce livre singulier d'une façon hétérodoxe. Nous +l'aimons enfin, la religion de nos mères, parce qu'elle est parfaitement +mystérieuse et qu'on est las, à certains moments, de la science qui est +claire, mais si courte! et dont on se détache un peu en voyant de quelle +suffisance elle emplit les esprits médiocres. De même que la Leuconoé +aux inquiétudes ineffables, l'âme moderne, «consulte tous les dieux», +non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre +et vénérer les rêves que l'énigme du monde a inspirés à nos ancêtres et +les illusions qui les ont empêchés de tant souffrir. La curiosité des +religions est, en ce siècle-ci, un de nos sentiments les plus distingués +et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'éprouver.</p> + +<p>Pour qu'aucune des études par où notre siècle s'est signalé ne lui +échappât, il écrivit un jour sur les <i>Contes de Perrault</i> un dialogue +exquis où il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires +inventés par les anciens hommes, ces récits qui amusent nos petits +enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littéraire, et +de la plus libre et de la plus pénétrante; et son esprit s'élargit +encore à voir quelle est la variété des esprits.</p> + +<p>En même temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces +détraqués, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout à Paris, combien +l'homme peut être bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature, +aidée de la civilisation, peut réaliser dans une âme et dans une figure +humaine. Il hanta les bohèmes, les inconscients fantasques du <i>Chat +maigre</i>, et il s'aperçut à quel point le monde est réjouissant pour qui +sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les idées fixes, les +imaginations de ces fantoches. Et, à les voir s'agiter, il devint, par +un retour sur lui-même, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que +sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se +connaissent un peu mieux eux-mêmes, mais qui sont mus aussi par des +forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les +tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que +Dieu, s'il fait à la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se +divertir prodigieusement.</p> + +<p>Il est une autre attitude, une autre façon de prendre la vie, qui est +bien de ce temps: une espèce de pessimisme stoïque, une affectation de +voir toutes les duretés et toutes les absurdités du monde réel et tout +ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une résignation +ironique. C'est, dans l'esprit, une férocité de carabin, et une douceur +mâle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractère +particulier que prend la distinction morale chez un médecin ou un +chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de +tendresse et des passions violentes: c'est précisément le cas de René +Longuemare dans <i>Jocaste</i>.</p> + +<p>Mais René Longuemare s'apaisera avec l'âge. Tous ces essais, ces +expériences, ces sentiments successifs, maladie du désir, +néo-hellénisme, amour des formes, curiosité, dilettantisme, pessimisme +presque allègre, aboutissent à la suprême sagesse de M. Sylvestre +Bonnard, membre de l'Institut.</p> + +<p>Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la +plus originale qu'il ait dessinée. C'est M. Anatole France lui-même tel +qu'il voudrait être, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-être déjà. +Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix +ans, son cœur est resté jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un +siècle où l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard résume en lui +tout ce qu'il y a de meilleur dans l'âme de ce siècle. D'autres âges ont +incarné le meilleur d'eux-mêmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le +chevalier, dans le prêtre, dans l'homme du monde: le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle à +son déclin, si on ne veut retenir que les plus éminentes de ses +qualités, est un vieux savant célibataire, très intelligent, très +réfléchi, très ironique et très doux.</p> + +<p>Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la +montrer très vivante et très particulière. M. Bonnard est bien un vieux +garçon, et qui a des manies de vieux garçon. Il est opprimé par sa +vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont +les mouvements trahissent ses émotions. Il a une faiblesse innocente +pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement préparées. +Il a dans ses façons de parler un brin de pédantisme dont il est le +premier à sourire. Il s'abandonne à des bavardages pleins de choses, +comme un vieillard d'Homère qui aurait trois mille ans d'expérience en +plus. Et le souvenir d'Homère vient d'autant mieux ici que, par un +mélange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres +grecques, se plaît à imiter dans l'expression des sentiments les plus +modernes l'élégance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard +rappelle tantôt l'<i>Odyssée</i> et tantôt les <i>Économiques</i> ou l'<i>Œdipe à +Colone</i>. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois +pauvres petites générations, en aurait vu passer cent vingt.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Or, quels romans devait écrire M. Sylvestre Bonnard? Précisément ceux de +M. Anatole France. L'habitude de la méditation et du repliement sur soi +ne développe guère le don d'inventer des histoires, des combinaisons +extraordinaires d'événements. Même ce don parait de peu de prix aux +vieux méditatifs (à moins qu'il ne soit porté à un degré aussi +exceptionnel que chez le père Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard +ne pouvait donc pas écrire des romans d'aventure ni même des romans +romanesques. Joignez à cela une peur de la rhétorique, de l'emphase +d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin +ce qui intéresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du +hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les +hommes dans leur train habituel. À qui réfléchit beaucoup tout semble +suffisamment singulier, et la réalité la plus unie est, à qui sait +regarder, un spectacle toujours surprenant.</p> + +<p>Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples. +Un pauvre garçon qui aime une actrice et qui, après quelques années de +vie difficile, est tué par hasard pendant la Commune, voilà <i>Jean +Servien</i>.—Un bon garçon d'Haïti qui, sous la direction bizarre d'un +professeur mulâtre, manque plusieurs fois son baccalauréat; qui, vivant +avec une bande de fous, n'est pas même étonné, tant il est irréfléchi; +qui, ayant remarqué une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperçoit +qu'il l'aime le jour où elle quitte Paris, s'élance en pantoufles à sa +poursuite et l'épouse à la dernière page: voilà le <i>Chat maigre</i>,—Un +vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, à sa voisine, une pauvre +petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe, +reconnaît le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre précieux +dont il avait envie: et voilà la <i>Bûche</i>.—Notre vieux savant +s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa +pension, où elle est malheureuse, la marie à un élève de l'École des +chartes: et voilà le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i>. Ces données si +simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment +pas les romans compliqués.</p> + +<p>Si la fable est en général peu de chose, les personnages vivent. Quels +personnages? Quels sont les masques humains que rendra de préférence un +vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffère le plus +doivent par là même le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on +le peut être: il peindra donc surtout des inconscients, de ces êtres qui +ne rentrent jamais en eux-mêmes, qui s'abandonnent sans défiance aux +excès de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la +comédie humaine, éternelles dupes et d'eux-mêmes et du monde extérieur. +La série en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le mulâtre +penseur, si digne, tout plein de cette vanité énorme et réjouissante +qu'on trouve chez les nègres et les demi-nègres et chez quelques +Méridionaux de l'extrême Midi. C'est l'ineffable Télémaque, ancien +général nègre, devenu marchand de vin à Courbevoie et qui a de si +amusantes extases devant la défroque de sa gloire passée. Et ce sont +tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanité +des bons nègres: les bohèmes graves et grotesques, les ratés sublimes, +les quarts d'homme de génie, les imaginatifs et les maniaques. Ces +créatures irréfléchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les +hommes voués à la vie intérieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit +italien, le vieux pitre emphatique et lettré, qui a traduit le Tasse et +qui se grise avec solennité sous ses galons extravagants d' «inspecteur +des souterrains» de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme +d'affaires, qu'on dirait échappé de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici +M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau +de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le poète +Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!</p> + +<p>Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les créatures qui sont douces, +bonnes, vertueuses ou héroïques sans le savoir, ou plutôt sans y tâcher +et parce qu'elles sont comme cela: M<sup>me</sup> de Cabry, l'adorable Jeanne +Alexandre, la petite M<sup>me</sup> Goccoz, plus tard princesse Trépof, même +l'oncle Victor, encore que son héroïsme soit mêlé d'abominables défauts, +et Thérèse, la servante maussade et fidèle, abondante en locutions +proverbiales, riche de préjugés, de vertu et de dévoûment.</p> + +<p>Mais bien qu'il sache décrire d'un trait saillant ces figures, toujours +il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la faculté +de s'étonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout à +fait en elles-mêmes, mais comme faisant partie de cet ensemble +stupéfiant qui est le monde et témoignant à quel point le monde est +inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais réverbérées, si +je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a +beaucoup songé.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Aussi devait-il finir par écrire des romans où il serait lui-même en +scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des +coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse. +Et tels sont en effet ces deux chefs-d'œuvre: la Bûche et le <i>Crime de +Sylvestre Bonnard</i>. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne +s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours +soi-même qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache +involontairement à une conception générale du monde et que cette +conception est en nous.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits romans soient +de la même famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un +moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans «humoristiques» dont +Flaubert a dit dans <i>Bouvard et Pécuchet</i>: «L'auteur s'interrompt à +chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel +sans gêne les ravit, puis leur parut stupide.» D'abord ce n'est point +ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous +avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M. +Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir «de sa +pantoufle ou de sa maîtresse». S'il parle à son chat, c'est que son +chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait partie de son +cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de +suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par +quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au <i>Voyage sentimental</i> +de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne +sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui +s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand +nombre de souvenirs et de connaissances.</p> + +<p>Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux +membre de l'Institut très savant et très bon, c'est ce qu'on peut +imaginer de plus délicieux.</p> + +<p>Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais +dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très +calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions. +Le dessin même des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il +accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et, +par exemple, M. Mouche et M<sup>lle</sup> Préfère, deux vénérables personnes +d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce +qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout à fait comme ils le +diraient dans la réalité: leurs propos, comme leurs figures nous +arrivent répercutés et réfléchis.—Cette continuelle et presque +involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se +regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence, +phénomène, spectacle; car une telle façon de prendre le monde ne va pas +sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On +garde son sang-froid même dans l'observation la plus appliquée ou dans +l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette +arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent +point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit, +fût-ce le plus affectueusement du monde.</p> + +<p>Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre +la <i>Clef des songes</i>; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou +tragiques, se résument en un seul: le songe de la vie, et votre petit +livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-là?</p> + +<p>La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-même: +M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.</p> + +<p>Mais cette ironie, n'étant en somme que la conscience toujours présente +du mystère des abuses et de la fragilité des destinées humaines, +implique la bonté, la pitié, la tendresse—une tendresse pleine de +pensée et d'autant plus profonde. Il y a là je ne sais combien de pages +qui vous mouillent les yeux: celles où M. Bonnard se souvient de +Clémentine, celles où il va s'agenouiller sur sa tombe avec M<sup>me</sup> de +Gabry, celles où il avoue qu'il n'avait pas compté que Jeanne se +marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours à Jeanne:</p> + +<div class="blockquot"><p>Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien +venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est +assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager +moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne: +Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma +servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous +devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C'est une +humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est +endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez +commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre +chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre +travail et votre repos.</p></div> + +<p>Et cette invocation si belle:</p> + +<div class="blockquot"><p>D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même, +regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang +bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la +pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe +puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle +qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste +est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit +enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous, +Clémentine, qui me l'avez révélé.</p></div> + +<p>Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du <i>Crime +de Sylvestre Bonnard</i> sans un grand désir de pleurer?</p> + +<div class="blockquot"><p>...Pauvre Jeanne, pauvre mère!</p> + +<p>Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité, +c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.</p> + +<p>Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous +le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier, +m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine +plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:—Dieu vous +bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus +reculée! <i>Et nunc dimittis servum tuum, Domine</i>.</p></div> + +<p>Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont +les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte +qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de +l'esprit et du cœur, mais une science étendue, l'habitude de la +méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la +connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double +mystère.</p> + +<p>Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à +l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît +comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou +l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots, +des lointains qui troublent et qui font songer.</p> + +<p>En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je +suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans +ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:</p> + +<div class="blockquot"><p>«C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, <i>à connaître +quelques parcelles de ce vieil univers</i>.»</p></div> + +<p>Voici un jeune couple qui revient de la promenade:</p> + +<div class="blockquot"><p>Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne +est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son +chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et +ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre +qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun +d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de +ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.</p></div> + +<p>Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers +vient s'y mêler tout entier?</p> + +<div class="blockquot"><p>Étoiles <i>qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes +ancêtres oubliés</i>, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en +moi un regret douloureux. Je voudrais un fils <i>qui vous voie +encore</i> quand je ne serai plus.</p></div> + +<p>Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et +plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?</p> + +<p>Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui +agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science +d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes +occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste +inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité, +la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté +antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est +subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:</p> + +<div class="blockquot"><p>J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction +incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt +dans la plupart des transactions sociales.</p></div> + +<p>Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une +femme:</p> + +<div class="blockquot"><p>Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de +son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à +cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans +crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière, +car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à +reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.</p></div> + +<p>Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce +sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue +enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à +l'<i>humour</i> de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait +peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais +en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus +pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute +nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez +longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un +vieux chat:</p> + +<div class="blockquot"><p>Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince +somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat +divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du +grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le +vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle +infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus +militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu +réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à +la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux +Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au +clair de la lune, devant les <i>Acta sanctorum</i> des doctes +Bollandistes.</p></div> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M. +Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous +attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car +Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le +<i>Livre de mon ami</i>.</p> + +<p>Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les +femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est +plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il +contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin +de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des +psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des +mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car +il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car +il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés, +car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que +d'optimisme.</p> + +<p>Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?—C'est ainsi, et il n'y +a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas +de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète +qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.</p> + +<p>Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il +n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus +gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son +ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter. +Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres, +dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la +plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit +enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet +d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé, +parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde +entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui +tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde, +imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et +sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des +explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de +s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce +don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux +les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un +petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de +tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.</p> + +<p>Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est +déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre, +jalousie,—amour aussi,—désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses +bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et +quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant +point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que +comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de +conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte +nécessaire pour la vie.</p> + +<p>M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après +M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet +éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,—mais à +sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus +pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un +petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un +artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde +comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée, +non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il +s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se +marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de +qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le +petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si +débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur +de diverses compagnies, député».</p> + +<p>Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras +est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger +ce que je ne cite point:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout dans l'immortelle nature<br /></span> +<span class="i0">Est miracle aux petits enfants.<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Ils font de frissons en frissons<br /></span> +<span class="i0">La découverte de la vie.<br /></span> +</div></div> + +<div class="blockquot"><p>J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et +mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui +n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie. +Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire +le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que +je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque +vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.</p></div> + +<p>Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en +boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:</p> + +<div class="blockquot"><p>Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me +souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier, +elle me dit:</p> + +<p>—Je te donne cette rose.</p> + +<p>Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son +poinçon à broder.</p> + +<p>Jamais présent ne me rendit plus heureux.</p></div> + +<p>Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine, +le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre, +voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette +ses jouets par la fenêtre:</p> + +<div class="blockquot"><p>—Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.</p> + +<p>J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi. +Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne +partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, <i>et cette +pensée me fut une grande consolation</i>.</p></div> + +<p>Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en +est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui +traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, M<sup>lle</sup> Lefort, +sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes, +incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières +qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des +proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant +l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un +autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire +de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature +d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse +et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme +s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!</p> + +<div class="blockquot"><p>Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui +berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine +et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le +seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le +don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois +bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée, +les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la +comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas +de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant, +le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à +lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris, +avec tes deux bras, le monde infini des rêves...</p></div> + +<p>Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en +émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement +qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies; +concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la +façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les +enfants ne connaissent pas.</p> + +<p>Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de +ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à +travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions +et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une +élégante <i>Chinoiserie</i>: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, +les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la +nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce +monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes +celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux +voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les +choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre +qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se +réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son +esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis +philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de +la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on +fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres +hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France +sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin +excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a +fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre; +et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre +épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette +intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul +Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et +très pur de la seule tradition grecque et latine.</p> + +<p>Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais +dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je +voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir +entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un +peu de trouble.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_PERE_MONSABRE" id="LE_PERE_MONSABRE"></a>LE PÈRE MONSABRÉ</h2> + + +<p>On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis +sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la +merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et +mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son +îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque +abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre +églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin +perdu. La forêt de piliers et d'arcades où nichèrent Quasimodo, ce +hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du +peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient +la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la +solitude, au passé. Ce n'est plus qu'un monument historique, un témoin +des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s'en va le soir à +l'Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s'il sait +voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Des hommes crient à l'entrée de l'église: «Demandez la dernière +conférence du Père Monsabré <i>in extenso!</i>» Ils prononcent: <i>in extanso</i>. +Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme +aux vitrines du <i>Gil Blas</i> les portraits des actrices, «des mouquettes» +et de M. le comte Irison d'Hérisson.</p> + +<p>On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de +demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des +vitraux, d'où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les +colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la +vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef +on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec +des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le +maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme +une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Notre-Dame!<br /></span> +<span class="i0">Que c'est beau<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>!<br /></span> +</div></div> + +<p>Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y +soient d'un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi, +si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de +Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives +sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût: cette +énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi, +mais sensible.</p> + +<p>On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs +intransigeants de l'Évangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui +ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s'écrier ici: +«Ô sainte égalité des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut être +riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a +des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de +Bethléem! On vend ton verbe, ô Christ! et tes prêtres trafiquent de +toi»—Hélas! outre que ces trois sous vont assurément à des œuvres +avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les +pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure, +comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s'irritent +point d'être exclus des chaises réservées; ils acceptent avec la douceur +de l'habitude les plus mauvaises places à l'église comme dans la vie: +cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées +n'arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent +juste autant que s'ils entendaient.</p> + +<p>La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié +pleine au moment où j'arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas +côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef. +Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'élégantes. Cette +vieille cathédrale démesurée n'attire point les femmes. Elles ont des +églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d'aujourd'hui et +qui sont à elles: Notre-Dame est d'autrefois et est à tout le monde. Ce +vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les +chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal à l'aise. Tout ce +minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée +comme elles le sont à présent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une +petite tache fort jolie, mais absurde.</p> + +<p>Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils? Il ne me paraît pas que +l'auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu'au temps de +Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux +qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient, +comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart +des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on +dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes +gens à tête de séminariste. J'ai à côté de moi un mince adolescent, de +mise soignée, pâle, l'œil bleu et profond, la bouche enfantine, +évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert +Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lèvres, +dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.—Un peu plus +loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes +grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on +voit de ces silhouettes dans les <i>Contes drolatiques</i> illustrés par +Gustave Doré.—Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins, +front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de +ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les +réunions anarchistes: avec d'autres pensées, le cerveau est certainement +le même.—Mais le peuple, où est-il? Je n'ai pas aperçu un homme en +blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez +lui, où il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de +paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières +et enveloppées d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.</p> + +<p>Tout à coup un chant s'élève du fond de la basilique, d'une chapelle +qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de chœur, à la fois grêle et +velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau +chantant tout seul à l'extrémité d'une forêt magique. Cette voix +psalmodie la belle prière: «<i>Attende, Domine, et miserere, quia +peccavimus tibi</i>. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché +contre vous.» Des voix d'hommes reprennent le verset en chœur. +L'adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter, +et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle +catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine +de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.</p> + +<p>Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière +tamisée venant on ne sait d'où, cette ombre douce et solennelle, cela +berce et caresse l'âme à la faire pleurer. C'est bien là qu'on oublie. +Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il +fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas +payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal +portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentées +par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous, +mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean +Richepin dans la <i>Ballade des Gueux</i>,—venez, venez ici! Une fois les +lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de +tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu +de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve +allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil +ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'âme et une +résignation un peu moins inutile que la révolte. «Venez, vous qui peinez +et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.»</p> + +<p>Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont +toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les +places d'abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont +des «hommes du monde», cela se voit à leur mise et à leur façon de se +saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des +membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont +d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés +des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s'asseoir sur +des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts +dignitaires ecclésiastiques et d'un évêque ou deux, prend place sur un +siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands +traits austères: un archevêque de vitrail.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une +tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le <i>Figaro</i>, dernièrement, +faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le +physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en +fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples +honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger, +comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez +les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où +son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est +le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile, +joviale, bruyante, presque gamine.</p> + +<p>Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des +couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très +particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est +presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à +la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité +complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci +matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment +seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du cœur qui permet de s'amuser +à des riens.—Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et +sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse +entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et +voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un +défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas +moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté +innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les +couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes +d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les +séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de +jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et +même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis +pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des +moines gais.</p> + +<p>La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir, +pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et +blanches.</p> + +<p>Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé +avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est, +je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le +plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de +Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve +plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux +malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions +subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la +foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut; +mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la +paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur +des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur +dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne +vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle +respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative. +Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur +les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable +contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont +plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les +âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils +trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective +dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance +même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de +l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre +puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à +leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître +entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables, +fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais +indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur +influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les +dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers +de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque +chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes +d'imagination et d'expansive charité.</p> + +<p>C'est pour cela que les Frères <i>prêcheurs</i> auront été, en effet, au +<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence +catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de +Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore +refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien, +il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences +sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles +de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois +jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux +profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la <i>Vie de saint +Dominique</i> et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant +soit peu rêveuse et romanesque, dans la <i>Vie de Marie Madeleine</i>, dont +les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M. +Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il +faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas +d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme +par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque +chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon +la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne +puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de +l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence, +Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de +prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques +ou de Napoléon à Sainte-Hélène.</p> + +<p>Mort, ce candide Lacordaire—qui dans une brochure sur le pape +professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à +la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la +jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la +crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers +ascètes—a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence +qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de +son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son +éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque +maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le +grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans +sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir +qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.</p> + +<p>Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient +revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux +accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon +vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils +viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père +Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire +catholique.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première +conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors +que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que +je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis +fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander +ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre, +pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font +profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les +rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de +pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me +suis adressé.</p> + +<p>Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa +pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour +être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour +les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants +autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents. +Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les +indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui +lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois +pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait +tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire. +En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques +pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination +chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur +doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est +convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus +de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui +croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas +installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme +curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine, +Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait +guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré +d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.</p> + +<p>Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant, +l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au +troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion +catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des +mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels: +cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée +comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui +reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par +la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce +fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à +faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les +autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point, +mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant +sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus +chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves +traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles +seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que +ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les +incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus +que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent +tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la +meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés +par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.</p> + +<p>Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions. +Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère +des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son +<i>Carême</i> nous a paru intéressant.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire +ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde +conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses +qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la +confession.</p> + +<div class="blockquot"><p>Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous +n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.</p></div> + +<p>§1<sup>er</sup>.—C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont +reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit +être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre +saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les cœurs, il +faut bien qu'il connaisse leur mal.</p> + +<p>D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des +apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence +de la confession depuis l'origine du christianisme.</p> + +<p>Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été +instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée, +à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue +peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté +si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré +des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise. +Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.</p> + +<p>Tout le développement de cette première partie est remarquable par +l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme +lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le +prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous +explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse +sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une +légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable, +d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père +abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence +il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à +l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien +d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul, +et on ne dérange pas un saint pour si peu!</p> + +<p>La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais +bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige, +comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure +me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la +façon de Bossuet:</p> + +<p>«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires, +pressez-vous sur mes lèvres,» etc.—Il a trop, à mon goût, de solennelle +phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas +le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais <i>peu les efforts que +j'ai faits pour l'obtenir</i> si je ne me sentais appuyé par +l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.—Il a des façons +violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si +j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que +vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il +ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne +crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe +encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez +aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et +m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat +survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le +développement d'un argument accessoire.—Le style, souvent excellent, +n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on +peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite +ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs). +On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses +se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»</p> + +<p>Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il +avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance +tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à +les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour +leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution +divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable +liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien +que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une +affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères +dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants +qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen +de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne +prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que +faire: c'est proprement un effet de rhétorique.</p> + +<p>§2.—La première partie du sermon est donc toute d'exposition +dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion +et parfois quelque finesse.</p> + +<p>L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles +raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne +dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible +que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses +plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le +droit de n'être méprisable que devant soi.—Mais, au contraire, répond +l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:</p> + +<div class="blockquot"><p>De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de +notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des +peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous +en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de +nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore, +l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et +chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la +conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et +l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se +voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir +l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les +voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne +pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de +mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous +aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand +supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein +de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne +tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché. +C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont +chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup +d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des +existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs, +donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui +reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le +fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux +échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous +quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes +qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons +jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter. +Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une +parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret +tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne +nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas +que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute +nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!</p></div> + +<p>Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores), +plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a +semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste +enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses +phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des +nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou +voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la +voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà +bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.</p> + +<p>C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me +figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des +choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus +tendres—mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut, +dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que +retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully +Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment +presque pareil:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,<br /></span> +<span class="i0">Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;<br /></span> +<span class="i0">Sous la dent du remords il ne pouvait se taire<br /></span> +<span class="i0">Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Voulant du lourd secret dont je me sentais las<br /></span> +<span class="i0">Me soulager au sein d'un bon dépositaire,<br /></span> +<span class="i0">J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,<br /></span> +<span class="i0">Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!<br /></span> +<span class="i0">Il ne voit plus le sang épongé reparaître<br /></span> +<span class="i0">À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;<br /></span> +<span class="i0">Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,<br /></span> +<span class="i0">Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.<br /></span> +</div></div> + +<p>La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant +de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue, +prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois», +Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la +confession établie chez les sauvages.—Fort bien; mais alors comment +l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours, +que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que +Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive, +la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour +contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette +radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable; +mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est +de toucher et d'instruire.</p> + +<p>La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que +l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se +confesser à Dieu, à la bonne heure!—Mais, au contraire, ce qu'il nous +faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la +voix de l'orateur:</p> + +<div class="blockquot"><p>Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la +femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a +senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre +des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie +a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il +reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans +qu'aussitôt mille voix crient dans son cœur: «Pitié! pitié!» sans +que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.</p></div> + +<p>L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la +pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci +de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père +Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la +bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel +endroit du discours, le moment du «frisson».</p> + +<div class="blockquot"><p>Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose +qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces +redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre +qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième +et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils +deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque +patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la +curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère +qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient +qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir +le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience +humaine.</p> + +<p>Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait +si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs, +vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant, +je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais, +pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette +chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot +de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois +reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre +cœur vient chercher mon cœur? Et vous voudriez qu'au moment +suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le +prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour +examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme +comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui +puisse lui mériter cette injure?</p></div> + +<p>Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le +ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le +Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre +confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de +sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un <i>mélo</i> d'il y a +trois ou quatre ans.</p> + +<div class="blockquot"><p>À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.</p> + +<p>Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du +cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du +devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain: +voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules +déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.</p> + +<p>Puis, une brève et énergique péroraison:</p> + +<p>La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y +soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez, +maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante +parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il +faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.</p></div> + +<p>Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec +une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en +général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement +et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de +pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains +signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de +bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de +Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements +oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et +que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père +Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là +qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec +trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent +de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait, +à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de +prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à +l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après +la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès +de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions +de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à +leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils +s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres +monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère +et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des +arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.—Le Père +Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé +Huvelin valent certes la peine d'être entendus.</p> + +<p>J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une +innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans +la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en +face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends +hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais, +nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des +objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les +dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût +du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="M_DESCHANEL" id="M_DESCHANEL"></a>M. DESCHANEL<br /> +ET LE ROMANTISME DE RACINE<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[28]</span></a></h2> + + +<p>Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et +entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir, +l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable +auteur du <i>Mal et du bien qu'on a dit des femmes</i> a voulu consoler ce +dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et +il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de +France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement +agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur +d'exprimer un regret.</p> + +<p>J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie +neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait +exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour +l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très +connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long +devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles; +mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus +nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs +livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit +et le tour de main de Voltaire:</p> + +<p>«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à +ses leçons toutes les dames de Pékin.—Ce qu'il dit est donc bien neuf? +demanda Candide.—Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi, +combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens +capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose +connu ce qui traîne dans les livres?—Une centaine, répondit +Kou-Tu-Fong.—C'est peu, dit Candide.—C'est beaucoup, dit Martin. Et +combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?—Deux ou trois +mille, dit Kou-Tu-Fong.—Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.—Je +n'irai donc pas, grogna Martin.»</p> + +<p>Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation +élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et +charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable +ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est +sur les pages originales que nous nous arrêterons.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais, +puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si +souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il +sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?</p> + +<p>«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.» Encore faudrait-il +savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.» Si cela est vrai, +est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été +injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante +années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque +et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai, +c'est que le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui +semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais +c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se +délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point +l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour +Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de +trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence +est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses +inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle +soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit, +Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à +Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux +harmonieux.</p> + +<p>C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans +quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le +mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente +moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien +française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser +ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez +difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race +étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est +décidément pas dans l'essence de ce génie.</p> + +<p>Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature, +un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous +comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de +tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la +vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le <i>Cid</i> (et +quelques scènes d'<i>Horace</i> et de <i>Polyeucte</i>), quelle âme étrange! et +quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il +s'est repenti du <i>Cid</i> et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus +tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au +fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion +et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne +recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir +incontestable (<i>Horace</i>), puis d'un devoir plus douteux (<i>Polyeucte</i>) +sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte, +c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la +volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce, +et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive +estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'<i>Astrée</i> et de +la <i>Clélie</i> sur la femme et les doctrines du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle sur la +séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà, +croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par +politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que +l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois +dans la pièce. Et Rodelinde (<i>Pertharite</i>), Dircé (<i>Œdipe</i>), +Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (<i>Othon</i>), Eurydice (<i>Suréna</i>) +etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la +force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et +qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur +orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent +plus ou moins à ce surprenant Alidor de la <i>Place Royale</i> quittant sa +maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir +de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait +l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière +où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots +que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme +le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour +grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez +la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela +pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme, +qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie +qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres +descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le +duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est +un Danois des anciens âges, un <i>Northmann</i>, un homme de fer et de glace, +un monstre, un barbare.</p> + +<p>Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse, +le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe +pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles +littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement +développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures +anciennes ou étrangères.</p> + +<p>J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant +parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme +des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres +clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses +époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre +importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.</p> + +<p>Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission +d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je +comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de +malveillance et de chicane.</p> + +<p>M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de +Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la +préface de <i>Britannicus</i>, sa froideur en apprenant la mort de la +Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il +parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de +cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.</p> + +<p>Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été +effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des +circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli +mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il +éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance +qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent +rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si +graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on +soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant +les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux +petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si +Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison +contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir +raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en +portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément +regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à +l'indignation.</p> + +<p>Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange, +et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à +Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas +oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la <i>Folle +querelle</i> de Subligny, et que plus tard les deux poètes se +réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la <i>Psyché</i> de La +Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne +conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine +n'avait pas été si noire ni si impardonnable.</p> + +<p>«L'allusion (<i>malevolus poeta</i>) n'est que trop claire, dit M. Deschanel +à propos de la première préface de <i>Britannicus</i>. Voilà les petits +côtés de l'humanité, même dans les grands hommes<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.» Mais ici les +«petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le +vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine +devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi +Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?</p> + +<p>Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il +était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour +lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et +pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce +qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus +troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête +l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à +demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous +mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font +presque absolument défaut?</p> + +<p>Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis +XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un +autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait +pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait +quitte envers sa sensibilité<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.» Cela est fort spirituel; mais d'abord +deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et +encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de +croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de +les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des +victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?</p> + +<p>«Racine, qui avait flatté M<sup>me</sup> de Montespan toute-puissante..., +n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle +cessa d'être en faveur<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>» M. Deschanel parle encore ici +d'«ingratitude<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a +eu tort de flatter M<sup>me</sup> de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne +saurait le blâmer d'avoir loué M<sup>me</sup> de Maintenon, qui avait du goût +pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui +était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin, +était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves, +décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa +cour à M<sup>me</sup> de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il +l'a faite à M<sup>me</sup> de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà +donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière +Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les +contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas +mise.</p> + +<p>On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir +fait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i> et d'avoir été dévot dans ses dernières +années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car +Pierre Corneille a écrit <i>Polyeucte</i>, a traduit l'<i>Imitation</i>, a été +marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à +Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et +au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le +Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux +et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses +fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa +vie.</p> + +<p>Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes +d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit +le <i>Tartufe</i>: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots +honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine +d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir +raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se +pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine. +Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été +un fort honnête homme.</p> + +<p>Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre +littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur +bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne +moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut +le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si +l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe +pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent +mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux +grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence +peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent +d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de +sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De +même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont +ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands +hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour +tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus +sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander +son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints? +«Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en +s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de +l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs +ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette +boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la +sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu +sec<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de <i>Bérénice</i>, +M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de +tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à +Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne +suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme +supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la +distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?</p> + +<p>L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse +et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de +sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de +la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce +n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en +admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu +divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à +l'art.</p> + +<p>Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent +être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles +sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne +vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien +de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose +plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins +de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande +douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement +aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus, +s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il +souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à +regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être +plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire»<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, observe +malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son +propre état, trouve peut-être quelque «divertissement»<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> dans cette +étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et +que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son +cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose +d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de +l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon +d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais +souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles +raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y +a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.</p> + +<p>Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui +donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder +M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de +l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je +n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> la sensibilité de +l'auteur d'<i>Andromaque</i>. De ce que le poète aime et sent plus de choses, +en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la +conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non +point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette +diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En +vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous +les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins +malheureux!</p> + +<p>Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée, +tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en +chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire <i>Phèdre</i> +et <i>Bajazet</i>, tant mieux pour nous!</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments +contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il +voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º +le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les +mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous +les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture +de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la +civilisation<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p> + +<p>Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une +page qui nous l'apprend:</p> + +<div class="blockquot"><p>Telles étaient les conditions de l'œuvre dramatique à cette +époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine +avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant +à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du <i>Cid</i>, +ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des +trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le +problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part, +chercher à faire les pièces les plus agréables au public +contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou +étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que +du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette +antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis +XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc +produire que des œuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme +sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du +génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que +plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à +tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p></div> + +<p>Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie +avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories +qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de +signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à +mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de +Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des +poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques. +De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au +sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité» +au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou +non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.</p> + +<div class="blockquot"><p>Toute la pièce, dit-il d'<i>Andromaque</i>, est, à vrai dire, une +comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux +continuels de ces trois amours contrariés. <i>Andromaque</i> pourrait se +nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du <i>Cid</i> +avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le +dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du +romantisme<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p></div> + +<p>De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une +équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait, +si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il +que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique +et de tragique et, par suite, une œuvre romantique? À ce compte, la +tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse +le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant +qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il +appartiendrait à la comédie. Si <i>Andromaque</i> est une «comédie tragique» +parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les +conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit +le <i>Dépit amoureux</i>»<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le <i>Malade imaginaire</i>, qui admet l'ambition, +passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être +appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se +figurer qu'on lit» <i>Britannicus</i>. (Au fait, il n'y a guère de différence +de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de +tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de +romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du +tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y +ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour +sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie, +c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une +tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur +certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici +justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser +«romantiques» les œuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces +remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique, +ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que +la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que +Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.</p> + +<p>Naturellement, ce qui, dans les <i>Plaideurs</i>, paraît romantique à M. +Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la +souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de +contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers +des <i>Plaideurs</i> suggèrent à M. Deschanel.</p> + +<div class="blockquot"><p>Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses +phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au +second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte +secrète:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier<br /></span> +<span class="i0">Dérobé?<br /></span> +</div></div> + +<p>Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un +tout pareil:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais j'aperçois venir madame la comtesse<br /></span> +<span class="i0">De Pimbesche<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande +importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète +«dérobé» n'en a absolument aucune?</p> + +<p>«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des +libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des +libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.</p> + +<p>Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de +coupe parfaitement classique.</p> + +<p>Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure:</p> + +<p class="c">Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie. +</p><p> +Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes:</p> + +<p class="c">C'est dommage: | il avait le cœur trop au métier, +</p><p> +etc., etc.<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.»</p> + +<p>Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos +classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal +repos soit après la sixième syllabe: il leur suffit souvent que cette +syllabe soit nettement accentuée.</p> + +<p>Et qu'y a-t-il de romantique dans <i>Britannicus</i>? D'abord le récit de +l'enlèvement de Junie. «La peinture de cet attentat a fourni au poète +des vers d'un coloris charmant et romantique<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.» Je relis le morceau +et j'y cherche ce romantisme.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Belle sans ornement, dans le simple appareil<br /></span> +<span class="i0">D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais ce sont là des vers classiques s'il en fût jamais. C'est «en +chemise» qui serait romantique!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs<br /></span> +<span class="i0">Relevait de ses yeux les timides douceurs.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais ces deux vers sont composés de mots abstraits: «aspect», «fiers» +(qui est un latinisme et fait double emploi avec «farouches»,) +«relevait», «timides douceurs»; quoi de plus classique?</p> + +<p>Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau. +Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est +tragique», par suite «un mélange tragi-comique»<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. On cherche comment. +Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique <i>en +elle-même</i>, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème +de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de +comédie»?</p> + +<p>La preuve que <i>Britannicus</i> n'est pas si romantique que le veut par +endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une +page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même +sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de +Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne +vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception +du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou +mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même, +«romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à +«classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme +l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une +des formes du théâtre au <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle et n'en fait pas grand état. Il +loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique, +d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant +de verve et de brio par M. Renan»<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. (Je crois que ce mot de <i>brio</i>, +soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'<i>Antéchrist</i>, et +qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me +plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais +le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je +ne m'en plaindrais pas.</p> + +<p>Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre +romantisme dans <i>Bérénice</i>. Mais son sentiment sur la valeur de l'œuvre +manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que +la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il +l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, y trouve +«sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, et +dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. +Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?</p> + +<p>Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le +plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la +couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne +sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La +«couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui +veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais, +puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir +que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir +jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une +esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un +mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais +il faut le vouloir.</p> + +<p>Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois +un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux, +cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des +scènes «tragi-comiques<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>». Et voilà maintenant que «romantisme» est +synonyme de complexité des caractères.</p> + +<p>Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la +forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des +sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois +aux croyances et aux sentiments présents»<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Donc Euripide a fait +œuvre romantique en traitant le sujet d'<i>Iphigénie</i> de manière à plaire +aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus +agréable aux hommes du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au +vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf +le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de +1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier +et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme +eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une +créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine<br /></span> +<span class="i0">À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments. +C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme +une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime, +et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la +mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir, +mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son +destin.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je périrai, Doris, et par une mort prompte<br /></span> +<span class="i0">Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,<br /></span> +<span class="i0">Sans chercher des parents si longtemps ignorés<br /></span> +<span class="i0">Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une sœur enragée de Didier, +moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une +quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas +impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.</p> + +<p>M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de +<i>Phèdre</i>, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce +qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien. +«L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses +s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre +romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de +civilisation<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.» Est-il vrai que les provenances diverses des trois +ordres «s'accusent dans la conception et <i>dans le style</i>»? Car alors +comment se fait-il que l'œuvre soit aussi harmonieuse?</p> + +<p>Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du +<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.</p> + +<p>Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans +la tragédie les passions de l'amour<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. Le style même d'Euripide est +déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique +invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton +rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je +t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche +prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer +n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la +Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses +eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur +romantique»<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est +incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce +que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des +érudits qui veulent lire Ηὡς au lieu de Αἱδὡς. Les +pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours +été, et au moins cela s'entend.</p> + +<p><i>Esther</i>, histoire de sérail, conte des <i>Mille et une nuits</i>, conte +naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une +tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de +petites pensionnaires, est assurément une œuvre singulière, étrangement +complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un +«merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Mais enfin la +variété des éléments d'une œuvre et le romantisme, est-ce donc une +seule et même chose<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour +se passer d'explication?—Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a, +du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire +des représentations d'<i>Esther</i>.</p> + +<p><i>Athalie</i>, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes +romantiques»<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de +la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet +avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de +la poésie religieuse la plus sublime».—<i>Athalie</i> est encore romantique +parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment +romantique<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient +l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du +romantisme a fait des <i>Orientales</i>.</p> + +<p>Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause +du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie. +Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi +d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques +atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité +historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite +admirable—ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite +entre les deux vues)—n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que +par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et +serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie +réelle?</p> + +<p>Serait-ce point qu'<i>Athalie</i> est une tragédie cléricale? Mais il n'a +jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de +ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et +cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre, +de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme +Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette +Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement +ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse +féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins +subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son +impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou +se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu +et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène +de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et +que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce +qu'il croit être son devoir dans le présent.—Les fanatiques sont gens +fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur +manie.</p> + +<p>Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques, +qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la +foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait +dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de +prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours +suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante +d'une passion ou d'une énergie humaine.</p> + +<p>Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation +d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si +aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet +d'<i>Athalie</i> que dans celui <i>d'Iphigénie en Aulide</i>?</p> + +<p>J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot +«romantisme». C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingénieux +gâté à ce point par un parti pris qu'on a peine à s'expliquer. Dans ses +conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs +sur sa bizarre théorie et nous prête par là, semble-t-il, les meilleures +armes pour la repousser. Il définit l'essence du romantisme «l'amalgame +du passé avec le présent et du présent avec le passé»<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. «Une +définition plus étroite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare, +Guilhem de Castro, Dante, le théâtre grec, la Bible.» Je demande en +toute simplicité d'âme: Qu'est-ce que cela ferait? et n'êtes-vous pas la +victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute +parce qu'elle pique la curiosité de votre public? De ce que la +littérature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et +assez facile à délimiter sinon à définir, a pu s'inspirer de Shakspeare, +de Dante et des poètes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous +ces poètes doivent être appelés romantiques? Sophisme d'autant plus +surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les éléments du romantisme +tel qu'il a fleuri dans des œuvres que tout le monde peut nommer. Il y +a, suivant lui, une première façon, la vraie, de concevoir le romantisme +(c'est de le considérer comme l'amalgame du présent et du passé), et une +seconde définition qui le fait consister dans «le mélange du tragique et +du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unités +secoué, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarité du style». Il +appelle cela «une manière moins large»<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> d'entendre le romantisme. +Mais qui ne voit que c'est là une manière essentiellement différente, +qui n'a rien de commun avec la première, et que l'une ne peut, en aucun +cas, être substituée à l'autre?</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexité des +éléments du théâtre de Racine. Chacune de ses pièces nous offre un sujet +antique ou exotique approprié au goût des contemporains de Louis XIV et +par suite nous présente à la fois l'homme des temps lointains ou des +«pays étranges», l'homme du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle et l'homme de tous les +temps.</p> + +<p>Éliminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquité +que du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle. Restent en présence et peut-être en opposition, +dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquité grecque ou +romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce désaccord intime est par +moments évident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pièces. +Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abîme, entre les actions de +tel personnage et ses mœurs, ses manières, ses discours.</p> + +<p>Pyrrhus est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de vieillards, de +jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses +exploits à la face. «Je vous aime; épousez-moi, ou j'égorge votre fils», +c'est le fond de ses discours à Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus +est poli, galant, «honnête homme». Les contemporains eux-mêmes sentaient +cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les +autres trop violent (Voy. la <i>Folle querelle</i>). De même, Oreste a tué sa +mère et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empêche point de s'exprimer comme +auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.</p> + +<p>Dans <i>Britannicus</i>, il n'y a point de désaccord de ce genre. La marque +du principal personnage, c'est justement d'être un criminel fort +civilisé, très spirituel et très fin. Agrippine n'est pas plus +invraisemblable que Catherine de Médicis ou Christine de Suède, qui +étaient des femmes bien élevées et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit +ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en était point +encore perdue. Enfin, Agrippine et Néron appartiennent à une +civilisation que nous n'avons aucune peine à nous représenter et qui +différait assez peu de la nôtre pour que Racine ait pu leur prêter le +langage et les manières de son temps sans commettre un trop grave +contresens.</p> + +<p>Dans <i>Bérénice</i>, l'harmonie est parfaite entre les mœurs et les +actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pièce si faible?</p> + +<p>«Et vous croyez que ce sont là des Turcs?» disait le vieux Corneille en +voyant jouer <i>Bajazet</i>, et peut-être qu'en effet, si Roxane agit et sent +a peu près comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois +Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas +grand'chose de turc pour des esprits non prévenus.</p> + +<p>Mithridate a l'habitude d'étrangler ses femmes pour s'assurer de leur +fidélité. Voyez comme ces choses-là sont dites en termes élégants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses<br /></span> +<span class="i0">Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.<br /></span> +<span class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /></span> +<span class="i0">Vous dépendez ici d'une main violente<br /></span> +<span class="i0">Que le sang le plus cher rarement épouvante,<br /></span> +<span class="i0">Et je n'ose vous dire à quelle cruauté<br /></span> +<span class="i0">Mithridate jaloux s'est souvent emporté<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ajoutez que <i>Mithridate</i> a plusieurs fois la pensée de tuer ses fils, +Racine a enregistré fidèlement les actes les plus significatifs que lui +attribue l'histoire: a-t-il senti l'abîme creusé par ces faits et gestes +entre le roi du Pont et un prince occidental du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle? A-t-il +eu la vision nette de ce que pouvait être un roi d'Asie Mineure il y a +quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un +grand homme, mais, tout compensé, un «honnête homme», quelque chose +comme le grand Condé amoureux à soixante-dix ans et luttant contre les +Romains.</p> + +<p>Dans Iphigénie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau +style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlève les +filles et les porte lui-même, à bras-le-corps, dans son vaisseau. Les +actions sont de mille ans avant l'ère chrétienne; les manières sont de +dix-sept siècles après.</p> + +<p>Phèdre est d'une infinie délicatesse morale, et Aricie d'une ravissante +coquetterie. Assurément elles ne sentent ni ne parlent comme dans un +temps où l'on pouvait être petite-fille du Soleil et fille du Juge des +morts (Phèdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et où le dieu des +mers mettait des monstres à la disposition de ses amis. Toute cette +mythologie fait un singulier mélange avec le raffinement d'esprit et de +conscience de la plus troublante des femmes de Racine.</p> + +<p>Il n'y a pas dans <i>Athalie</i> de contrastes de cette force; mais <i>Esther</i> +est bien étonnante. Assuérus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on +le puisse être; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et, +quand elles ont mariné six mois dans la myrrhe et six autres mois dans +les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est là la matière du +charmant et chaste récit du premier acte.—Esther est une Juive féroce +qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine +l'a transformée en colombe gémissante, et ce vers d'Assuérus passe +inaperçu:</p> + +<p class="c">Je leur livre le sang de tous leurs ennemis. +</p><p> +En résumé, dans la moitié des tragédies de Racine, les actions et les +mœurs ne sont pas du même temps. Il se peut que ce contraste même +ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il échappe à première vue +et qu'on se sait gré de le découvrir, parce que Racine peut-être ne s'en +doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de démêler ce +dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction +est réelle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine +sont faux, essentiellement et irrémédiablement faux. Qui oserait le +soutenir? Comment donc arranger cela?</p> + +<p>Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc après avoir dit noir. +M. Deschanel, qui s'applique à relever ces contrastes, défend ailleurs +la vérité historique des principales figures de ce théâtre. Eh bien, +non! les personnages <i>d'Andromaque</i> et d'<i>Iphigénie</i> et de <i>Phèdre</i> ne +sont point des gens des temps héroïques; non, Mithridate ni Assuérus ne +sont point des rois d'Orient, et les Romains de <i>Bérénice</i> ou même de +<i>Britannicus</i> sont Français plus qu'à demi, et, en admettant que ce soit +une nécessité absolue du drame que les personnages anciens y soient +toujours en partie modernisés, ils le sont ici jusqu'à l'excès. Il faut +bien reconnaître qu'au temps de Racine on n'avait pas, au même degré +qu'aujourd'hui, l'intelligence du passé, le sentiment et le goût de +l'exotique, la notion de la variété profonde des types humains. +Néanmoins Racine connaît assez bien l'histoire, entrevoit la différence +des milieux et des civilisations et comment ces différences se +trahissent dans le caractère des hommes<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>; et tout cela, il cherche à +le reproduire exactement; mais, comme il étudie exclusivement le +mécanisme des sentiments et des passions et élimine de parti pris +presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa «couleur locale» reste +tout intérieure, toute psychologique, et est, par suite, moins +saisissante: car c'est peut-être surtout par le détail des mœurs et des +habitudes extérieures que se différencient les hommes des diverses +époques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques, +vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec +le même langage et la même allure que les gentilshommes de cette époque) +auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et +originaux.</p> + +<p>On voit déjà qu'ils ne sont pas entièrement faux. Serait-il possible de +montrer sous quel jour ils peuvent paraître entièrement vrais, même +quand leurs actes ont des siècles de plus que leurs manières?</p> + +<p>Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcément se +rencontrer, plus ou moins accusé, dans toute tragédie. Car la tragédie +vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on +accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des +hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et, d'autre part, comme on +veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent +parler le langage le plus savant, le plus élégant, le plus propre à nous +plaire, à nous chez qui la brute est généralement endormie ou n'est plus +capable de tels excès, et qui pouvons nous demander s'il est possible +qu'elle se réveille chez des hommes si bien parlants. À ce compte, la +tragédie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait +debout? C'est ici une convention nécessaire, que les acteurs, tout en +agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme +Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent à bien +parler.</p> + +<p>Mais, après tout, est-ce là une convention si forte? Il arrive parfois +(et la tragédie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par +leur degré) que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par la +force aveugle des nerfs et du sang. La tragédie (comme l'art en général) +ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagérer parfois la +distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le théâtre de Racine +nous présente des hommes parfaitement élevés et diserts qui, à certaines +heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses +atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai +ni de plus philosophique que la tragédie, qui nous montre les forces +élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine +culture intellectuelle et morale.</p> + +<p>Ce qui contribue encore à la vérité de ce théâtre, c'est que, si l'on +fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dénouements +(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de +Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la +vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux +femmes (<i>Andromaque</i>, <i>Bajazet</i>), un amant qui se sépare de sa maîtresse +pour des raisons de convenance (<i>Bérénice</i>), la lutte entre deux frères +de lits différents ou entre une mère ambitieuse et un fils émancipé +(<i>Britannicus</i>), un père rival de son fils (<i>Mithridate</i>), même une +femme amoureuse de son beau-fils (<i>Phèdre</i>), ce sont là des choses qui +se voient, des situations où nous pouvons, un beau jour, nous trouver +impliqués. (Notons que la situation même d'<i>Athalie</i>, si elle ne peut +aussi facilement se transposer, n'est pas extrêmement rare entre rois.) +Il suit de là qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec +les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux; +que c'est nous, mieux parlants et plus agités, que nous voyons souffrir +et pleurer sous leur masque élégant et tragique. Ce sont nos passions +possibles, sauf l'intensité et les conséquences extrêmes, que nous avons +sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à +l'histoire ou à la légende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur +symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les +signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce +qu'il y a de tristement éternel et d'applicable à nous chétifs dans ces +peintures typiques du drame des passions humaines.</p> + +<p>L'œuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction +apparente. «Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, une Hermione +bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble +qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces +agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui, +dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit +attacher au mât du vaisseau.» Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione +peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention +trop forte? Le sang-froid, la netteté de vue qu'implique une pareille +connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec +l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment +où l'on perd la tête?</p> + +<p>Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce +qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse +rien à désirer; aucun de leurs mobiles ne nous échappe; aucun anneau ne +se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de +conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette +clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué +qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé +nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou +d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces +<i>trous</i>, bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la +réalité énigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art +inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus +logique.</p> + +<p>Mais, outre que la convention adoptée par Racine est assurément +légitime, on peut même douter que ce soit toujours une convention. Le +phénomène moral qui consiste à céder à sa passion tandis qu'on +l'observe et qu'on sait où elle vous conduit, la conscience parfaite et +minutieuse dans le mal, dans le consentement à la passion funeste, n'est +point rare chez les hommes extrêmement civilisés, à une époque où la +sensibilité est plus fine, l'intelligence plus aiguisée et la volonté +moins vigoureuse. Le désenchantement, fruit de la science, ne préserve +point de la folie, ou même y pousse. On sait que l'on subit une force +mauvaise, que l'on déchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas +moins. Le rôle de Phèdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la +complaisance satanique dans le péché, qui est chose de nos jours et +peut-être factice, c'est déjà l'état d'âme décrit par un poète qui a +bien connu certains sentiments bizarres:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tête à tête, sombre et limpide,<br /></span> +<span class="i0">Qu'un cœur devenu son miroir!<br /></span> +<span class="i0">Puits de vérité, clair et noir,<br /></span> +<span class="i0">Où tremble une étoile livide,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un phare ironique, infernal,<br /></span> +<span class="i0">Flambeau des grâces sataniques,<br /></span> +<span class="i0">Soulagement et gloires uniques:<br /></span> +<span class="i0">La conscience dans le mal<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Pour ces raisons, le théâtre de Racine (toujours au rebours de celui de +Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalité inéluctable: il +n'a rien d'«édifiant», rien d'un enseignement par la «morale en action». +On y sent sous la forme élégante la violence des passions +irrésistibles. Les innocents sont généralement sacrifiés (ainsi va le +monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres +mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion. +D'où une troisième espèce d'impression contradictoire: les criminels ne +sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et +ne semblent plus à plaindre que leurs victimes. Néron même, Néron jeune, +amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquième acte, on se demande si +l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, Ériphile, +Phèdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des +anges, elles sont prêtes à mourir: comment ne les-aimerait-on pas? +Phèdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument +innocente, mais le sévère Boileau, qui parle de sa douleur +<i>vertueuse</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> et qui la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». +Et en effet, c'est la nourrice damnée qui fait tout; Phèdre n'a plus sa +tête quand elle laissa Œnone accuser Hippolyte; elle allait se dénoncer +quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de +nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasiphaé: écrasée de honte et +de remords, malade, n'ayant mangé ni dormi depuis trois jours, pudique +même au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs +voiles blancs, à quelque religieuse dévorée au fond de son cloître par +une mystérieuse passion et se desséchant dans une pénitence désespérée +et stérile... Oh! oui, on les aime, les passionnées de Racine; on est +pris d'une immense pitié pour ces victimes gracieuses et douloureuses de +forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tenté de +s'indigner.</p> + +<p>Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, même les plus folles? Quelle +défiance de soi, et quelle terreur, quelle expérience des femmes et +quelle rancœur, et, par suite, quels amours et quels orages ne +supposent pas d'abord son dessein d'entrer à la Trappe, puis son +mariage, à trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses +vers, et sa piété fervente, son amour de Dieu, égal à son ancienne +passion pour ses maîtresses<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. Je ne pense pas qu'on ait exagéré la +tendresse de Racine. «Mon père était tout cœur.<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>» «Racine qui aime +pleurer...<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>» Il faut répéter ici ce qui a été dit mille fois: Racine +est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion, +il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de +l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour de Chimène, même +l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore: il avait des allures +trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf +chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pièce n'est point assez +femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur, +l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes +au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de +pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de +colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des +clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale, +un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière +violence s'exprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie +exquises—au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on +les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.</p> + +<p>Oh! que Racine est bien le poète des femmes, et des plus douces, des +plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus +détraquées... Après <i>Phèdre</i>, lisez <i>Bérénice</i>, le drame par excellence +du sacrifice de l'amour au préjugé social; sujet éternel comme las +autres. Ici c'est la faiblesse et la grâce féminines jusque dans +l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutôt +résignation douloureuse à une loi inévitable qui, bravée, tôt ou tard, +prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de +l'amour même. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous +concevions mal la force de cette tradition romaine à laquelle se +soumettent Titus et Bérénice? Le préjugé romain n'est qu'un signe, le +signe d'un obstacle insurmontable. Décidément il ne faut point attacher +d'importance à ce qu'il y a d'historique dans les tragédies +raciniennes. Le drame n'est pas là, il est tout entier dans les cœurs. +Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. «Ce n'est pas une +nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.» Titus +et Bérénice, qui ne meurent ni ne sont tués, souffrent autant que les +autres héros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule +pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'à moitié: +pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un +temps. Et après? On y songe sans le dire, et cela n'empêche pas le cœur +d'être déchiré.</p> + +<p>Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des +dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et +des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre +de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est +rencontré une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si +hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable. +Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches +très passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.</p> + +<p>Nous voilà en train de ressasser les lieux communs sur le théâtre de +Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et +justement peut-être parce que la vérité extérieure y est réduite à fort +peu de chose. On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui +change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel ou, +ce qui revient au même, contemporain du génie de notre race dans tout +son développement, et la forme est celle qu'a revêtue ce génie à son +moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragédies, ne nous est +étranger, pas même les choses empruntées aux époques reculées. Mêlées +discrètement à d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car +elles viennent d'une antiquité qui est la nôtre, d'où nous sortons, que +nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et +nous entendons se plaindre dans ces drames une âme qui est à la fois la +nôtre et celle de nos ancêtres proches ou lointains. Remercions M. +Deschanel d'avoir si bien commenté ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti +et loué comme il le mérite ce théâtre si vrai, si triste et si +harmonieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LA_COMTESSE_DIANE" id="LA_COMTESSE_DIANE"></a>LA COMTESSE DIANE</h2> + + +<p>Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant +sur ma table un de ces mignons recueils de «pensées» et de «maximes» que +publie l'éditeur Ollendorff, eut une moue dédaigneuse d'homme +supérieur—cette moue de Pococurante qui faisait dire à Candide: «Quel +grand génie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,»—et, sans +prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint à +peu près ce discours:</p> + +<p>«Jamais on n'a écrit autant de <i>Pensées</i> que dans ces derniers temps: +<i>Petit bréviaire du Parisien</i>, <i>Roses de Noël</i>, <i>Maximes de la vie</i>, +<i>Sagesse de poche</i>, sans compter les nouvelles maximes de <i>La +Brochefoucauld</i> dans la <i>Vie parisienne</i>. D'où vient cette +abondance?<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a></p> + +<p>«Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu à ce +que doit être un livre de <i>Pensées</i>! Du triple extrait de sagesse, de +science et d'expérience. Il y faut, à chaque ligne, de la profondeur, de +la finesse, de la délicatesse ou de l'esprit. Par la forme même de son +livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pensée, nous +la présente comme souverainement importante et nous la propose pour +sujet de méditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement +que chacun de ces brefs alinéas supposera et résumera une masse +considérable d'observations particulières, en contiendra tout le suc, +sera l'équivalent d'un roman, d'une comédie, tout au moins d'un sermon +ou d'une chronique. Il s'oblige à nous donner de l'exquis tout le temps. +Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement +tant de prix, n'ont pas le droit d'être insignifiantes ou banales.</p> + +<p>«Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si +difficile y fleurisse: apparemment, si nous écrivons tant de <i>Pensées</i>, +c'est que, tard venus dans le monde et à une époque où l'observation est +plus et mieux pratiquée qu'elle ne l'a jamais été, nous sommes un tas de +moralistes très forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes +allés partout, et qui en revenons surchargés d'expérience... Mais je me +méfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes +ne s'explique encore d'une autre façon.</p> + +<p>«Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans être bien neuves, +qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trésor des anciens +moralistes, qu'elles n'eussent guère d'autre valeur que celle d'un +exercice élégant. Une époque avancée, comme celle où nous nous agitons +stérilement, est sans doute une époque de grande expérience, mais aussi +d'habileté extrême en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme +des singes. Or, les «maximes et réflexions», c'est un genre connu, qui a +ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement, mais cela se +fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules: +ces moules peuvent produire des pensées indéfiniment, car tout ce qu'on +y coule devient pensée. Les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld ne sont plus +ainsi qu'un jeu de société, et c'est pourquoi les femmes, avec leur +faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes +fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui +s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas +impossible, je crois, de les formuler, et ce serait même un joli sujet +pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: <i>La Rochefoucauld dévoilé</i> +ou les <i>principales manières d'écrire des pensées sans en avoir</i>.</p> + +<p>«D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas +d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit +ordinairement, pour lui, de démêler la part d'égoïsme cachée partout, +même dans les vertus. Un bon traité de psychologie classique, qui nous +donne la liste complète des passions et affections bonnes ou mauvaises, +est très commode pour imaginer des «cas». Et le mobile égoïste, on le +trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a déjà fait ce petit +travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille façons de répéter +les mêmes choses en d'autres termes.</p> + +<p>«Certains sujets sont inépuisables: la vanité, l'orgueil, l'imagination, +l'amitié, l'amour, les femmes, etc. Les «piperies» de l'imagination se +renouvellent en partie avec les âges. Toutes les oppositions entre +l'amitié et l'amour n'ont pas encore été exprimées. On n'aura jamais dit +de combien de façons l'amour peut être égoïste ou désintéressé, ni de +combien de façons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les +femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera également vrai.</p> + +<p>«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion». +Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que +Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque +catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un +résultat dont il se saurait beaucoup de gré.</p> + +<p>«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les +romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent +de quelques-unes de leurs œuvres—ou bien rajeunir les proverbes—ou +bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce +sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.</p> + +<p>«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête +un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et +les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».</p> + +<p>«Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver +quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., +dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les +deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci: «... <i>est à... ce +que... est à</i>...» Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers +mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par +exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je +les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me coûtent), on me +donne <i>pudeur</i> et <i>innocence</i>. Voyons un peu: <i>La pudeur est à +l'innocence</i>... mettons: <i>ce que la modestie est à la vertu;</i> ou bien: +<i>ce que le duvet est à la pêche</i>; ou bien <i>ce qu'un léger voile est à la +beauté</i>. Et alors la «proportion» se corse d'une image.—Autre exemple. +Je prends <i>mélancolie</i> et <i>tristesse</i>; je songe tout de suite à <i>rire</i> +et <i>gaieté</i>, et j'écris: <i>La mélancolie n'est pas plus de la tristesse +que le rire n'est de la gaieté</i>. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en +douterait pas.</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>algébrique</i>».</p> + +<p>«La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de +pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées +contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. <i>L'amitié naît +des confidences</i>... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez +l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et +qui en vaut une autre: <i>L'amitié naît des confidences, et elle en +meurt</i>.</p> + +<p>«Ou bien le mot <i>larme</i> vous vient à l'esprit, et il suscite +immédiatement le mot <i>sourire</i>. Vous marmottez: <i>Il y a des larmes..., +il y a des larmes</i>..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun, +vous trouvez d'abord, je suppose: <i>Il y a des larmes qui remercient</i>. La +pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: <i>et des sourires qui +reprochent</i>. À moins que vous ne préfériez <i>des larmes qui disent au +revoir et des sourires qui disent adieu</i>, ou <i>des larmes qui rient et +des sourires qui pleurent</i>. Cela n'est point de première force; mais à +la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne +m'occupe ici que du procédé.</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>antithétique</i>.»</p> + +<p>«D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on +contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les +impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup: +<i>Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne</i>, ou encore: <i>La vertu +est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sûr</i>. Presque +toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être +trop impertinentes, on ajoute: <i>souvent</i>, <i>quelquefois</i>; <i>il est des +cas</i>...</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>paradoxale</i>.»</p> + +<p>«Après le genre tranchant, fendant, le genre suave, poétique, idéaliste. +On avise quelque sentiment ou quelque façon d'agir particulièrement +honorable, et on tâche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque +remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre cœur. À +cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il +est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira fort bien: <i>Celui que +j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime</i>! Beaucoup de pensées de cette +espèce commencent ainsi: <i>Il y a une douceur secrète... Il y a je ne +sais quel charme... Il y a un plaisir délicat</i>... Par exemple: <i>Il y a +un plaisir délicat, pour un bel homme, à respecter la femme de son ami</i>. +Comme ce genre supporte et même suppose une psychologie très fine on ne +craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la +tarabuscotant. On dira: <i>L'opinion publique, en flétrissant l'homme qui +est l'obligé de sa maîtresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme +nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter +sans le diminuer par là même</i>!</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>genre Vauvenargues</i> ou <i>genre +Joubert</i>». Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou +du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu +qu'indiquer le tour et le ton.</p> + +<p>«Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et +l'on s'évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit: <i>orgueil, +vanité, amour-propre, fatuité</i>. On écrit bravement: <i>L'orgueil est +viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain</i>.—<i>La fatuité +est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme</i>.</p> + +<p>—<i>Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre +l'orgueil et la vanité</i>, etc.</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>définition</i>».</p> + +<p>«On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la +réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une +apparence de nouveauté.</p> + +<p>Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité,» +voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons +là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est «la folle du +<i>logis</i>»: c'est une première indication. Creusons ce mot <i>logis</i> et nous +ne tarderons pas à écrire: <i>L'imagination est une maîtresse d'auberge +qui a toujours plus de chambres que de clients</i>.</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>pittoresque</i>».</p> + +<p>«Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel +truisme misérable, qu'un tour sentencieux réussit à déguiser en pensée. +Exemple: <i>Attendre est peut-être le dernier mot de la politique</i>».</p> + +<p>«Nous appellerons cela la pensée <i>à la Royer-Collard</i>.</p> + +<p>«Pour conclure, les «pensées et maximes» sont un genre épuisé et un +genre futile».</p> + +<p>«Un genre épuisé; car ce ne sont jamais que des observations plus ou +moins générales, des remarques explicatives sur des collections de +faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extérieur de +la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments +primordiaux à la constatation desquels se ramène tout l'effort du +faiseur de maximes. Et ces observations générales, il y a beau temps +qu'elles ont été faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai +qu'on le peut indéfiniment et qu'on y peut mettre sa marque +personnelle)».</p> + +<p>«Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une +teinture de philosophie et une expérience telle quelle de la vie et des +passions humaines, toutes les pensées qui nous viennent sont +nécessairement vraies. Cela est aisé à comprendre. Il n'y a pas de loi +universelle des actes et des sentiments humains: dès lors on est bien +sûr que toute maxime trouvera son application dans la réalité, car elle +constatera forcément ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive +quelquefois: si elle ne vise pas la règle, elle visera l'exception. Dans +le premier cas, le lecteur dira: «Comme c'est vrai!» et dans le second +cas: «Tiens! tiens! c'est vrai tout de même»—à moins qu'il ne se +contente de dire, dans le premier cas: «Hum! si on veut!» et dans le +second: «Dame! c'est bien possible!»</p> + +<p>«Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout à fait +misérables, semblent tout de suite piquantes et ingénieuses—justement +parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette à +la tête sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour +ainsi dire, coupées de leurs racines. On se laisse séduire à ce qu'elles +ont quelquefois d'imprévu et d'indémontré. On a tort, car à le bien +prendre, ce qui est intéressant, c'est ce qu'elles suppriment et +sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spéciales +que le moraliste est censé avoir faites sur des réalités concrètes et +bien vivantes. Ce qui est intéressant, c'est une nouvelle, un roman, une +comédie de mœurs, un portrait, une chronique, un article de journal; +mais un recueil de «pensées» n'a de valeur qu'à la condition que toutes +se rapportent à un même point de vue, ou reflètent une même philosophie, +ou tendent à nous faire connaître la personne même du moraliste: et +alors il faut que cette personne ne soit point la première venue. C'est +le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Joubert.</p> + +<p>«Maintenant il est très vrai que, même quand les pensées ne sont qu'un +jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y réussir +agréablement.»</p> + +<p>Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut, +en effet, déjà beaucoup d'esprit pour écrire des maximes qui soient +simplement agréables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient +d'improviser avec une prétentieuse négligence ne valent pas le diable. +Il prétend nous démontrer que ce genre littéraire a peut-être bien ses +procédés, comme les autres: belle découverte! Le reste de sa +dissertation revient à dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce +que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de +ses lumières pour nous en aviser.</p> + +<p>Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir très vif les <i>Maximes de +la vie</i> de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il +est franchement féminin: il a la grâce, la légèreté et, dans son manque +apparent d'unité, un joli caprice. Sa principale matière, c'est l'homme +<i>dans la société</i>: il est plein de ces remarques que l'on sent bien +venir d'une femme, qu'elle a dû faire dans quelque salon, au courant +d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le +monde, en réceptions et en conversations, une femme entourée et +courtisée et dont la présence seule met les vanités en éveil et aussi +les désirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence +plus rapide et sa sensibilité plus délicate, recueillir dans la comédie +mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines +faiblesses ou certains ridicules, démêler en elle et autour d'elle, de +plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur +l'amour, sur le mariage et sur les défauts qui se trahissent surtout +dans les relations mondaines, son expérience peut aller plus loin que la +nôtre. On s'en aperçoit çà et là dans ce petit bréviaire.</p> + +<p>Et ce qui ferait reconnaître encore (si on ne le savait) qu'il a été +écrit par une femme, c'est l'aimable étourderie avec laquelle elle pille +souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau +ce qui a été dit longtemps avant elle.</p> + +<div class="blockquot"><p>On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le +veut pas.</p></div> + +<p>Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le soleil ni la mort ne +se peuvent regarder fixement!»</p> + +<div class="blockquot"><p>L'intelligence sert à tout, surtout à mettre en œuvre la bonté; +les sots veulent être bons, mais ne savent pas.</p></div> + +<p>Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le sot n'a pas assez +d'étoffe pour être bon!»</p> + +<p>Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld était venu après la comtesse Diane, +elle l'aurait dit avant lui, voilà tout, car elle est, Dieu merci, assez +riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une +qualité tout à fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan +concerté: c'est le plus ravissant désordre. Désordre prémédité; car vous +trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72 +et 90, la même pensée sous des formes différentes: l'auteur, n'ayant le +courage de sacrifier aucune de ses rédactions, a voulu sans doute +dissimuler les redites en les séparant.</p> + +<p>Je prends au hasard dans cette poignée de maximes aussi capricieusement +éparses qu'une poignée de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime +le mieux et qui rentrent le moins dans les catégories prévues par mon +ami Pococurante:</p> + +<div class="blockquot"><p>Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.</p> + +<p>La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne +voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule.</p> + +<p>Tout être aimé qui n'est pas heureux paraît ingrat.</p> + +<p>Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses +connaissances à un de ses amis.</p> + +<p>On est tenté de croire qu'on fait bien dès qu'on se sacrifie. Comme +l'égoïsme, l'abnégation a son aveuglement.</p> + +<p>La vraie séparation est celle qui ne fait pas souffrir.</p> + +<p>Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce +qu'on lui cache.</p> + +<p>Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aimé, on en +a davantage.</p> + +<p>Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu'à laisser +voir son bonheur.</p> + +<p>Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de +n'être pas celui qu'on attendait.</p> + +<p>La plus efficace des consolations est d'avoir à consoler.</p> + +<p>Les belles dents rendent gaie.</p> + +<p>La charité du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.</p> + +<p>L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance +qui ne le suppose même pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en +ne soupçonnant rien qu'en pardonnant tout.</p> + +<p>La morale nous défend de céder à la tentation et ne nous console +pas toujours d'y avoir résisté.</p></div> + +<p>Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas +ces pensées-là avec des procédés et des formules. Grâce, finesse et +bonté, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec +quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes +du siècle dernier, une sagacité qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne +parce qu'elle comprend, une intelligence très pénétrante et passablement +désenchantée, mais consolée par un très bon cœur..., ai-je dit tout ce +qu'on trouve dans les <i>Maximes</i> de la comtesse Diane? J'y mettrais +volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: «Des +sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connaître +pour vivre en paix avec les hommes.» Et j'y ajouterais comme épigraphe, +le mot de M<sup>me</sup> de Sévigné, qui résume en effet un grand nombre de ces +<i>Maximes</i>: «Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme.» Quand +cette belle et bonne âme a par surcroît autant d'esprit que la comtesse +Diane, c'est un délice.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="M_SARAH_BERNHARDT" id="M_SARAH_BERNHARDT"></a>M<sup>me</sup> SARAH BERNHARDT</h2> +<h3>DANS <i>THÉODORA</i></h3> + + +<p>...La grâce, le charme, la lumière, ou plutôt l'attrait malsain et +diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore M<sup>me</sup> Sarah +Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'était brisée à force de +chanter tous les jours, partout et à travers les deux mondes? Il m'a +bien paru qu'elle sonnait aussi délicieusement qu'autrefois. Mais +avez-vous remarqué la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette +continuelle mélopée? Quelle drôle d'idée de psalmodier ses phrases sur +un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impératrice qui +parle! Cette diction officielle et impériale si violemment opposée à +l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y +prend garde? On est séduit, vous dis-je. D'où vient cela?</p> + +<p>Si l'on essayait de démêler les causes de ce puissant attrait que M<sup>me</sup> +Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on +en verrait jusqu'à trois. D'abord, elle est très intelligente, comprend +ses rôles, les compose avec soin, et joue sans se ménager. Mais passons, +car ces mérites, d'autres artistes les possèdent au même degré. La +seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix. +On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comédien +ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens +nerveux, capricieux et frivoles,—à moins qu'ils ne soient, au +contraire, très philosophes,—ne tiennent guère compte que de la +personne même de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique, +voilà tout. Il leur est fort égal d'être injustes pour ceux dont le nez +ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comédiennes que le +physique prend une extrême importance. Or, le ciel a doué M<sup>me</sup> Sarah +Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite étrange, d'une sveltesse et +d'une souplesse surprenantes, et il a répandu sur son maigre visage une +grâce inquiétante de bohémienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais +quoi qui fait songer à Salomé, à Salammbô, à la reine de Saba.</p> + +<p>Et cet air de princesse de conte, de créature chimérique et lointaine, +M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et +se grime à ravir. Au premier acte, couchée sur son lit, la mitre au +front et un grand lis à la main, elle ressemble aux reines fantastiques +de Gustave Moreau, à ces figures de rêve, tour à tour hiératiques et +serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Même dans les rôles +modernes elle garde cette étrangeté que lui donnent sa maigreur +élégante et pliante et son type de juive orientale. Et, par là-dessus, +elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse +audace,—une voix qui est une caresse et qui vous frôle comme des +doigts,—si pure, si tendre, si harmonieuse, que M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, +dédaignant de parler, s'est mise un beau jour à chanter, et qu'elle a +osé se faire la diction la plus artificielle peut-être qu'on ait jamais +hasardée au théâtre. Elle a d'abord chanté les vers; maintenant, elle +chante la prose. Et son influence n'a pas été médiocre sur nombre de +comédiens et de comédiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du +moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!</p> + +<p>Mais voici la plus grande originalité de cette artiste si complètement +personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait osé faire avant elle: elle +joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus +émancipée des filles, si elle joue sur le théâtre une scène amoureuse, +ne se livre pas entièrement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car +elle songe à son rôle. Elle n'embrasse pas, n'étreint pas pour de bon, a +des gestes relativement modérés qui, par convention, tiennent lieu d'une +mimique plus échauffée. La femme est sur la scène, mais ce n'est pas +elle qui joue, c'est la comédienne. Au contraire, chez M<sup>me</sup> Sarah +Bernhardt, c'est la <i>femme</i> qui joue. Elle se livre vraiment tout +entière. Elle étreint, elle enlace, elle se pâme, elle se tord, elle se +meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Même dans +les scènes où elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle +ne craint pas de déployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime, +de plus secret dans sa personne féminine. C'est là, je pense, la plus +étonnante nouveauté de sa manière: elle met dans ses rôles, non +seulement toute son âme, tout son esprit et toute sa grâce physique, +mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez +d'autres; mais, la nature l'ayant pétrie de peu de matière et lui ayant +donné l'aspect d'une princesse chimérique, sa grâce idéale et légère +sauve toutes ses audaces et les fait exquises.</p> + +<p>Je sais bien qu'il y a d'autres éléments encore dans le talent de M<sup>me</sup> +Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer, +c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le +sentent.</p> + + +<h3>DANS <i>FÉDORA</i></h3> + +<div class="blockquot"><p>La femme harmonieuse et pliante, la femme électrique et chimérique +a fait de nouveau la conquête de Paris. On lui résistait depuis +quelque temps, on commençait même à être injuste pour elle. Et +peut-être aussi n'avait-elle qu'imparfaitement réussi à donner une +âme à Marion, et avait-elle fait d'Ophélia une créature un peut +trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fédora, nous avons +retrouvé la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui +ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entière. +Il est vrai que ce rôle, comme celui de Théodora, a été fait +expressément pour elle, sur mesure et très collant. M<sup>me</sup> Sarah +Bernhardt est éminemment, par son caractère, son allure et son +genre de beauté, une princesse russe, à moins qu'elle ne soit une +impératrice byzantine ou une bégum de Maskate; passionnée et +féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe, +excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi. +M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très +bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de +l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est +grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher, et que +l'homme est un être multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime +pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer +dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire +inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un +roi nègre sans m'étonner. Elle est plus vivante et plus +incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures +humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'être; elle est +beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrés +et qui souvent étaient Slaves... comme la lune.</p> + +<p>Elle a donc merveilleusement joué Fédora. Le rôle, qui est tout de +passion, la contraignait heureusement à varier sa mélopée et à +rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et +poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir, +l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués +jusqu'à l'âme, parce qu'ils partaient du fond et du tréfond de la +sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se déchaîne toute, et +je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions +féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est +d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et +c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthères du +mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissent +à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles +attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne +s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt. +Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu. +Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des +visions d'un peintre raffiné et hardi. Cela n'est guère simple, +mais comme c'est «amusant»! au sens où on emploie le mot dans les +ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une +somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps +élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est au théâtre un +élément de beauté, car par elle les attitudes se dessinent avec +plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine, +insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit +pas chez les autres femmes, et comme une grâce et une dignité de +costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point +seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel +jusqu'à l'excès et pour ainsi dire coloré. J'ai déjà fait remarquer +que rien n'était, en quelques endroits, d'une convention plus +singulière que la diction de M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt. Tantôt elle +déroule des phrases et des tirades entières sur une seule note, +sans une inflexion, reprenant certaines phrases à l'octave +supérieure. Le charme est alors presque uniquement dans +l'extraordinaire pureté de la voix: c'est une coulée d'or, sans une +scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre; on sent +que ce métal est vivant, qu'une âme vibre dans ces sonorités unies +comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même +ton, la magicienne martelle son débit, passe certaines syllabes au +laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres +comme des pièces d'or. À certains moments, ils se précipitent d'un +tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le +sens; c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase ne +saurait m'empêcher de reconnaître. Mais souvent aussi cette diction +monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser, +comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a +quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait +admirablement dans les parties plus apaisées du rôle de Fédora. Il +y a de l'infini et du lointain dans cette mélopée imperturbable et +limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des +steppes démesurés.</p> + +<p>En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait +avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle, +qui fait l'originalité du jeu de M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, Ce +récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les +costumes étranges et splendides: il lui donne une couleur et une +saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré +tout à fait surprenant, M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt a de plus le charme +inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement. Nous vous +souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous +nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à +des hommes de peu d'art et de peu de littérature, qui vous +comprendront mal, qui vous regarderont du même œil qu'on regarde +un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et +bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne +reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront +fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de +nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez, +quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà +porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les +fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors à la +Comédie-Française et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie +ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous +ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau +soir, mourez sur la scène subitement, dans un grand cri tragique, +car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le +temps de vous reconnaître avant de vous enfoncer dans l'éternelle +nuit, bénissez, comme M. Renan, l'obscure Cause première. Vous +n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de +ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières, +et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient +jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface +changeante de ce monde de phénomènes.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FRANCISQUE_SARCEY" id="FRANCISQUE_SARCEY"></a>FRANCISQUE SARCEY</h2> + + +<p>Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots +et dont je garde le rythme: «Un homme gros, gris, rond, bon, toujours +allègre et de belle humeur.» Tel on se représente M. Francisque Sarcey +et tel il est en effet.</p> + +<p>Journaliste, il a une figure à part et une manière qui est bien à lui. +Les dégoûtés en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article +de Sarcey où Sarcey ne soit reconnaissable à l'accent, je dirai presque +au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel +et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, même quand ce n'est +guère amusant. On admire comme il sait s'intéresser à des histoires +minuscules, à des drames qui évoluent tout entiers dans les bornes d'un +rond de cuir, à des <i>Lutrin</i> et à des <i>Seaux enlevés</i>, à des épopées +héroï-comiques qu'il aura oubliées dans cinq minutes. Et on le voit, on +l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle «mon ami», il va +vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous +assure que c'est là le don suprême.</p> + +<p>Sa qualité maîtresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon +sens, qui, à ce degré, ne va pas sans un brin de défiance à l'endroit de +la sensibilité et de l'imagination. Là où le bon sens suffit, M. Sarcey +triomphe; là où le bon sens ne suffit peut-être pas, dans certaines +questions délicates qu'il est porté à simplifier un peu trop, M. Sarcey +fait encore bonne contenance et mérite quand même d'être écouté. Du bon +sens, il en a tant montré, si souvent, si régulièrement et si longtemps, +qu'il s'en est fait comme une spécialité, que beaucoup lui en +reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans +bornes à quantité de bonnes gens et un mépris sans limites aux détraqués +de la jeune littérature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme +Richard de la presse contemporaine.</p> + +<p>La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont +trop complexes, presque insolubles. En somme et malgré les grands airs +d'assurance qu'on prend, on les tranche au gré de son intérêt et, quand +on est honnête, au petit bonheur. La politique est la mère des phrases +vides, de la déclamation, des idées troubles, du mauvais style et des +passions injustes: or, M. Sarcey aime la netteté et il a naturellement +bon cœur. Et c'est pourquoi il s'est enfermé dans le journalisme +pratique et familier.</p> + +<p>Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires, +terreur des administrations et des Compagnies, hygiéniste convaincu, +épris avant tout d'utilité, capable de s'intéresser à tout ce qui touche +à notre «guenille», vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil +en cela à ses ancêtres du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle dont il a l'ardeur d'humanité +et l'activité d'esprit—moins la sensiblerie et les illusions,—que de +questions n'a-t-il pas remuées et que de services n'a-t-il pas rendus ou +voulu rendre! Les écoles primaires, les traitements des petits employés, +les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes +solennelles de la magistrature et l'élevage des nourrissons, le divorce +et les réceptions de l'Académie, les caisses d'épargne, la question des +égouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en +vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour +énumérer seulement les sujets où M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec +une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosité d'un +Voltaire écrivant certains petits articles du <i>Dictionnaire +philosophique</i> ou d'un Galiani abattant de verve son <i>Dialogue sur les +grains</i>.</p> + +<p>Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curés, de moines, de +religieuses.—Hé! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses +pères du dernier siècle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop +mangé, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se +douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le curé est +un brave homme qui a seulement les préjugés de son habit et de sa +profession et qui même doit les avoir et serait un prêtre douteux s'il +ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curés +et maires ou maîtres d'école, les torts sont partagés, et qu'enfin il +n'est jamais renseigné que par l'une des parties et souvent par des +nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agréable ou +indifférent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il +lui fournit des armes?—Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut +répondre, et que tous les «oints», comme il dit, ne sont pas d'une aussi +bonne pâte que le curé Bournisien. Et puis, quand, grâce à l'équité de +nos «doux juges», on a payé des dommages-intérêts à la Sainte-Enfance et +qu'on figure malgré soi sur ses registres comme un des plus gros +donateurs pour n'avoir pas cru que ce fût en Chine un usage courant +d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a +bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M. +Sarcey a l'âme aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas, +il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas où il +pourrait distinguer entre l'action blâmable ou ridicule et les mobiles +encore plus intéressants qu'intéressés. Il y a dans l'âme humaine des +parties qu'il ne veut pas connaître, des sentiments où il refuse +d'entrer, où du moins il n'entre que de la plus mauvaise grâce du +monde—toujours comme ces «philosophes» d'il y a cent ans dont il est +aujourd'hui le plus authentique héritier.</p> + +<p>«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais +je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des sœurs de charité, +des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de +supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le +ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de +plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la +réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir +de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien +saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien +qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont +les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.</p> + +<p>Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu +des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui +ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien +aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles +ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il +est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où +il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il +a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à +recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme +il s'ébaudit à lire sa correspondance!</p> + +<p>M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est +guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut +jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures +glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent +une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous +pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne +s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et +après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous +exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au +monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais +pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»</p> + +<p>Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne +parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un +mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en +dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire, +d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M. +Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée. +Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne +s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les +plus ingrates, intéressantes. La question des égouts—vous vous +rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de +Gennevilliers,—mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui +en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».</p> + +<p>Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les +points sur les <i>i</i>, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés +qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications. +Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là, +peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens +d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas +seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de +quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension, +par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul +de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey +est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont +absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des +papillons.</p> + +<p>Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits +sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa +tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui +est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites +bien attention. Avez-vous lu le <i>Dictionnaire philosophique</i> et les +<i>Facéties</i> de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et +en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de +ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à +Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en +moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style, +prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M. +Sarcey.—Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la +plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce +que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est +toujours de la dernière finesse!</p> + +<p>Sarcey, c'est du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle un peu épaissi si vous voulez, mais +non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que +cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur, +dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de +demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce +sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est +copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond, +innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son +enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On +sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un +héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse +pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde +entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est +entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre +raison,—Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est +«lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.</p> + +<p>Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand +il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des +abonnés du mardi.</p> + +<p>Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme +venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de +triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin +exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en +agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges» +scalpés.—Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie +contre les abonnés du mardi à propos des <i>Corbeaux</i> de M. Becque? +L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien, +qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un +mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon; +<i>mais la pièce, est-ce que cela les regarde?</i>»</p> + +<p>Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception +de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M. +de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il +n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au +créateur. <i>Allons, tant mieux, tant mieux</i>!» Je dirais volontiers avec +Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?</p> + +<p>Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.</p> + +<div class="blockquot"><p>Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est +déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le +faisons. Comment! il y avait là une pièce à faire avec les débris +de <i>Miss Multon</i> et de la <i>Fiammina</i>, une pièce qui pouvait avoir +cent représentations et rapporter cinquante mille francs; vous le +saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous êtes des idiots, mes amis.</p></div> + +<p>Encore celui-ci, à propos d'un cas de prononciation,</p> + +<div class="blockquot"><p>Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la +fille d'un concierge le jour où elle a prononcé pour la première +fois <i>désir</i>. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil... +Elle possède les traditions de la Comédie française, elle parle +comme Molière. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement +au nez un <i>d'sir</i> où il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que +Molière! etc.</p></div> + +<p>Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette +plaisanterie. Mais j'ai tort de découper ces trop courtes citations au +hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve +robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample +jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est +visiblement écrite au courant de la plume. Et peut-être, plus +travaillée, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que +Chapelle disait de ses vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout bon habitant du Marais<br /></span> +<span class="i0">Fait des vers qui ne coûtent guère.<br /></span> +<span class="i0">Moi, c'est ainsi que je les fais,<br /></span> +<span class="i0">Et, si les voulais mieux faire,<br /></span> +<span class="i0">Je les ferais bien plus mauvais.<br /></span> +</div></div> + +<p>Comment M. Sarcey suffirait-il autrement à sa tâche écrasante? Mais, au +reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher +l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicité, clarté, naturel, +mouvement aisé, verve entraînante, c'est là tout son fait. Il est de +bonne race gauloise.</p> + +<p>Et à cause de cela beaucoup de choses, sans échapper à son intelligence, +restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse +d'ailleurs pour les aimer. Comme il est très sincère, il nous a confessé +lui-même qu'il avait mis beaucoup de temps à goûter la poésie de Victor +Hugo, celle du moins des trente dernières années, et je ne crois guère à +un goût si laborieusement acquis. À plus forte raison est-il incapable +d'apprécier beaucoup les extrêmes raffinements, un peu maladifs, de la +littérature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de +Goncourt et de ses disciples, la subtilité, l'inquiétude, la trépidation +et, puisque le mot est à la mode, la «nervosité» de leur «écriture +artiste». Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste +que dans l'âme d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche. +Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont +pas de maison à eux; et il faut les plaindre.</p> + +<p>C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race française et +peu enclin aux nouveautés aventureuses que M. Sarcey, très aimé à Paris, +a peut-être en province ses lecteurs les plus fidèles et les plus épris: +il le sait et il en est charmé. J'espère que cette constatation ne +m'attirera pas quelque nouvelle réclamation ironique d'un provincial qui +fera semblant de se croire atteint. C'est à Paris qu'on voit éclore les +modes littéraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris étant +la plus surprenante agglomération d'esprits qui soit au monde (et je +sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province). +Que ces modes soient passagères ou que quelques-unes soient durables et +répondent à quelque réel besoin des générations nouvelles, c'est une +autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrément +installé dans son bon sens, n'a pas même à se défendre contre l'attrait +de ces nouveautés douteuses et mêlées. Encore une fois il relève du +siècle dernier par son esprit, par son style, par ses goûts littéraires, +même par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle +de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique là que +ses origines: il est du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle encyclopédiste autant qu'on en +peut être après qu'il a coulé tant d'eau sous les ponts. C'est le même +esprit avec un surcroît d'idées, de sentiments et d'expérience. M. +Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros +neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu très posthume et né +en pleine Beauce.</p> + +<p>Je n'essayerai même pas de passer en revue les pages innombrables +sorties de la plume aisée et robuste de M. Sarcey.—Son œuvre, c'est +cinq ou six heures de conversation écrite, tous les jours, depuis trente +ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier, +encore qu'il y ait bien de l'émotion et de la vérité dans <i>Étienne +Moret</i> et bien de l'esprit, vraiment, dans les <i>Tribulations d'un +fonctionnaire en Chine</i>. Si j'osais, je dirais que certains chapitres +des <i>Tribulations</i> sont ce qu'on a jamais écrit de plus approchant des +<i>Contes</i> de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lâcheté pure: on ne +voudrait pas me croire. Je suis plus à l'aise pour rappeler ici (car les +lecteurs de la <i>Revue</i> ont été les premiers à en savourer le régal) le +charme de cordialité, de bonhomie, de franchise et de gaieté des +<i>Souvenirs personnels</i>: savez-vous bien que M. Sarcey est un des très +rares écrivains vraiment <i>gais</i> que nous ayons aujourd'hui?</p> + +<p>Mais je ne veux m'arrêter un peu que sur la partie la plus considérable +de son œuvre: sa critique dramatique. C'est là qu'a porté son effort le +plus suivi; là est sa plus sûre originalité et son meilleur titre de +gloire.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Sarcey a fondé un genre: qui est-ce +qui a fondé un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et +constamment appuyé la critique dramatique sur l'expérience—et sur +l'expérience la plus vaste, la plus complète, la plus loyale.</p> + +<p>À coup sûr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec +Corneille et Molière, ce n'est que la critique de deux grands hommes par +eux-mêmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du théâtre de +Voltaire. La critique de Diderot, c'est le système de Diderot. Avec +Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy, +elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les +«règles» sont observées sans éprouver ces règles elles-mêmes et ils +joignent à cela la critique du style.</p> + +<p>Avec Fiorentino, Théophile Gautier et Jules Janin, la critique +dramatique s'était fort élargie. Ils avaient (et surtout Gautier) +d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient +au hasard et sans les rattacher à une théorie, ou ils se livraient à de +brillantes fantaisies à propos et à côté de la pièce du jour.</p> + +<p>«Enfin Francisque vint.» Il vint du fond de sa province, attiré par +About, comme un Caliban de collège par un Prospero du boulevard (et l'on +sait la fidélité touchante de son amitié pour son étincelant compagnon). +Il vint armé de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur; +professeur dans l'âme, consciencieux, appliqué, décidé à n'écrire que +pour dire quelque chose; non pas naïf, mais un peu dépaysé parmi la +légèreté et l'ironie parisienne. Déconcerté, non pas. Il se mit à +raconter tranquillement, de son mieux, les pièces qu'il avait vues, à +les juger le plus sérieusement du monde et à motiver avec soin ses +jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans +fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des +prestidigitateurs de la critique dramatique il écrivit en bon +professeur. Et cela parut prodigieusement original.</p> + +<p>Lentement, à force de voir des pièces, d'observer et de comparer, il eut +sur le théâtre, sur son histoire et sur ses lois, des idées d'ensemble +parfaitement liées entre elles, une esthétique complète de l'art +dramatique. Cette esthétique, on la trouve éparse dans les feuilletons +qu'il écrit au <i>Temps</i> depuis dix-huit années: ce qui fait, en chiffres +ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille +pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait +rien à l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-être pas un de ces +feuilletons où l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous +assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur énorme, +si vaillant et si consciencieux.</p> + +<p>Je n'ai ni la prétention ni les moyens d'exposer ici complètement les +théories disséminées dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant +cette encyclopédie du théâtre, j'ai été frappé de l'abondance des vues +de détail et de l'unité de la méthode.</p> + +<p>Cette méthode, c'est tout bonnement l'observation, l'expérience. +Plusieurs sont tentés de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire +qui croit à la valeur absolue de certaines règles sans en avoir éprouvé +les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les +éprouver. Ses théories ne sont que des constatations prudemment +généralisées. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du +public: il se contente de les expliquer, et je trouve même qu'il se +défend un peu trop de les contredire.</p> + +<p>M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:</p> + +<p>1º Le théâtre est un genre particulier, soumis à certaines règles +nécessaires qui dérivent de sa nature même;</p> + +<p>2º Les pièces de théâtre sont faites pour être jouées, et non pas devant +une poignée de délicats, mais devant de nombreuses assemblées d'hommes +et de femmes.</p> + +<p>Développons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.</p> + +<p>Les autres imitations de la vie, telles que l'épopée ou le roman, ne +nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'évoquent seulement +par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons à nous-mêmes +les scènes que la narration nous suggère. Et pour nous les suggérer, +pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il +nous explique les choses à loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il +veut. Si un détail nous paraît faux ou choquant, cela n'est pas de +conséquence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-être ou s'éclaircira un +peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse à un homme isolé qui a le +temps de réfléchir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune +raison d'être hypocrite, de se mentir à lui-même, d'arborer des +sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que +puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa révolte. (Je ne +dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le mérite du +romancier. S'il est plus facile d'écrire un roman qui se fasse lire +qu'une pièce qui se fasse écouter, rien n'est meilleur ni plus rare +qu'un très bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus +riche d'observations et reproduira plus complètement la vie qu'un drame +même excellent.)</p> + +<p>Or, l'œuvre dramatique est comme pressée par deux nécessités +contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme même, qui +se réduit au dialogue, et à cause du peu de temps dont elle dispose, de +reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman. +Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'<i>air</i> de la reproduire plus +exactement, parce que la représentation qu'elle en donne est directe et +s'adresse sans intermédiaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux +conditions essentielles de l'art dramatique sont nées d'inévitables +conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.</p> + +<p>D'abord une action dramatique, dans la vie réelle, n'est jamais isolée, +est mêlée à toutes sortes d'actions accessoires, indépendantes, +indifférentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se +déroule au milieu du train-train de la vie journalière. Mais «le théâtre +ne peut, cela est évident, reproduire la vie humaine dans son infinie +complexité de détails; il en prend un lambeau qu'il taille à sa +fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'émouvoir ou +la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois +de démontrer une idée morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il +choisisse parmi les circonstances qui s'offrent à lui de toutes parts, +qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en atténue d'autres et +qu'il mette en pleine lumière celles qui importent le plus à la +conclusion où il tend de toutes ses forces».</p> + +<p>C'est déjà ce que fait le romancier. Outre qu'il élague toutes les +histoires attenantes à celles qui raconte, il choisit les détails, il +élimine ceux qui lui sont indifférents. Mais enfin, quand il saute d'une +scène à l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des +choses dans l'intervalle. Il détache son récit du fond de la réalité +ambiante; mais il néglige ce fond plutôt qu'il ne le supprime. Le poète +dramatique est obligé de le supprimer et de relier artificiellement +entre elles les scènes dans lesquelles son drame se déroule.</p> + +<p>De plus, tandis que le romancier use à son gré de la description et de +la narration, le dramaturge n'a à son service que le dialogue: il faut +qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De là, dans +l'ancien théâtre et, sous une autre forme, dans le théâtre contemporain, +la convention des récits, de l'exposition, des confidents, des +monologues.</p> + +<p>Le poète dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'où la +nécessité d'abréger et de condenser. Par exemple, dans la vie réelle, la +cour que fait un homme à une femme se compose d'une foule de petites +démarches et de menus propos; tout cela devra être résumé dans une +«déclaration»: voyez celle de Tartufe. «C'est l'habileté de l'auteur +dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les +détails similaires qu'il néglige ou, pour mieux dire, qu'il supprime +absolument.»</p> + +<p>De même, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par +quelques traits choisis et caractéristiques. Et, comme tout se passe en +dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se +révèlent à nous par leurs propres discours, même quand ces discours ont +dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils +soient à chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille +autrement dans la réalité. Relisez la plus grande partie du rôle de +Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appelé le «grossissement +dramatique».</p> + +<p>Il faut avant tout qu'on écoute ces personnages et qu'on les comprenne. +Même quand il lui arrive d'être subtil et délicat, leur langage doit +avoir néanmoins et toujours la clarté et le mouvement. Les mots +importants, significatifs, doivent se détacher, être comme «lancés,» non +seulement par l'acteur, mais d'abord par l'écrivain, de façon à passer +la rampe. «Il y a un style de théâtre comme il y a un style d'oraison +funèbre, un style de traité de philosophie, un style de journal.»</p> + +<p>Souvent la situation initiale suppose des événements antérieurs qui ont +quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le poète dramatique +n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher +du doigt la possibilité. Il faut donc alors que le public accepte le +point de départ les yeux fermés, mais à une condition: c'est que le +poète les lui fermera, s'arrangera de manière à détourner son attention +de ces invraisemblances.</p> + +<div class="blockquot"><p>Mais comment expliquez-vous qu'Œdipe et Jocaste, qui sont mariés +depuis douze ans et plus, n'aient pas échangé vingt fois ces +confidences?</p> + +<p>—Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement +égal, parce qu'au théâtre je ne songe pas à l'objection. Tout ce +que je puis te dire, ô critique pointu, c'est que, s'ils s'étaient +expliqués auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas +de pièce et que la pièce est admirable.</p> + +<p>Cela s'appelle une convention.</p> + +<p>Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas +attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien +voulu admettre comme réels le sont par cela seul qu'il les a admis, +fût-ce sans y prendre garde.</p></div> + +<p>Cette convention vaut, non seulement pour les faits antérieurs au drame, +mais pour les moyens qui, dans le cours même du drame, amènent telle +situation dramatique—toujours à condition que le public l'accepte, +qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait «mis +dedans».</p> + +<div class="blockquot"><p>Qu'importe à un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il +est assez occupé, assez ému pour n'en pas voir l'invraisemblance? +Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la +scène qu'on lui montre est possible, mais si elle est intéressante; +ou plutôt elle ne se demande rien, elle est toute à son plaisir et +à son émotion.</p></div> + +<p>Voilà les principales conventions imposées par la forme même de l'œuvre +dramatique. Il y a, de plus, certaines nécessités qui résultent de ce +fait, qu'une pièce de théâtre est jouée devant un grand nombre de +spectateurs.</p> + +<p>Le gros public veut être «intéressé,» au sens le plus vulgaire du mot. +Il n'est content que si sa curiosité est piquée, que s'il éprouve le +plaisir de l'attente, de la prévision et de la surprise. Il lui faut une +action, une «histoire». Et comme presque tout l'intérêt au théâtre se +concentre sur l'action, le public réclame impérieusement que l'action y +soit «une»; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise, +l'incertitude de l'attention dispersée. Par suite, une situation +initiale étant donnée, il ne souffre pas que les plus importantes des +scènes qu'elle rend probables lui soient escamotées. Il veut voir se +rencontrer les personnages qui s'aiment ou se haïssent, qui sont séparés +ou unis par des intérêts, des passions, des devoirs, et qui ont +évidemment quelque chose à se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les +«scènes à faire». Le public veut absolument que ces scènes soient +faites, et cela quand bien même on pourrait sans invraisemblance aboutir +au même dénouement en négligeant ces rencontres.</p> + +<p>Les hommes assemblés sont pris d'un grand besoin de justice et de +moralité, précisément parce qu'ils sont assemblés et qu'un homme, en +public, aime à ne manifester que les plus honorables de ses sentiments. +Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours récompensée +et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: «Une des +utilités du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des +vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien +achevée et que <i>les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les +confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu</i>. Celle-ci +se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-là se fait +toujours haïr, bien que triomphant.» Le public, au moins dans le drame +et dans la comédie sérieuse, entend que le bien ou le mal domine +clairement dans la composition d'un caractère (et, à vrai dire, il goûte +peu les caractères trop complexes). S'il n'oblige pas le poète à louer +ou à flétrir directement les bons ou les méchants, il lui demande au +moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas +l'indifférence complète. Il n'aime pas que le poète refuse de se +prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les +entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice +triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si +ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome très défendable «que +l'art doit rester étranger à la morale» (car c'est assez qu'il cherche +le beau), n'est pas tout à fait vrai au théâtre, parce que rien n'est +moins artiste qu'une grande foule.</p> + +<p>Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de considérer la vie +comme une lutte de forces contraires, en ne s'intéressant qu'au +spectacle de la lutte, non à telle ou telle des forces en présence. Il a +besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre +parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un +«personnage sympathique». Dans certains cas, du reste, ou plutôt dans +certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien être un +coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse +jamais que comme très spirituel ou très comique.</p> + +<p>Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie +singulière de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en +consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette +connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai +ou de plus émouvant ou de plus grand que la réalité. Une vue +misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il préfère les plus +tragiques horreurs à certaines cruautés d'observation. Il ne veut point +emporter du théâtre une impression morose et dure. Il n'a goûté ni les +<i>Corbeaux</i> ni la <i>Parisienne</i>. Lors de la dernière reprise du +<i>Chandelier</i>, la grâce de Fortunio ne suffisait pas à mettre la foule à +l'aise.</p> + +<p>Enfin le public apporte au théâtre certains préjugés qu'il ne faut pas +heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait +d'avance une certaine idée. «Il existe pour le théâtre une histoire +convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de +s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera +constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...» +(Flaubert, <i>Bouvard et Pécuchet</i>).—S'il s'agit de questions morales, le +public a sa solution toute prête, celle que l'usage et quelquefois +l'égoïsme ou l'hypocrisie sociale ont consacrée. Tandis qu'il se récrie +de pudeur pour quelque brutalité d'observation, il lui arrive d'opposer +aux générosités de l'auteur dramatique une résistance entêtée de +pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de +M. Dumas fils.</p> + +<p>J'ai noté quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales, +je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le +critique dans son infini travail d'expériences et d'applications.</p> + +<p>En résumé, une pièce de théâtre ne peut donner l'illusion de la réalité +que par un système de conventions dont les unes lui sont imposées par sa +forme même et les autres par le public.</p> + +<p>Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les +représentations que l'art nous donne de la vie, celle-là est assurément +la moins propre à satisfaire les délicats. Une peinture nécessairement +grossie et incomplète; des invraisemblances inévitables; un style qui +n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale +convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions +perpétuelles à la vulgarité d'esprit de la foule, à ses préjugés, à sa +sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la +littérature?—Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns +des dramaturges de notre temps peuvent être de bons écrivains; mais nos +plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte +impression de vérité et de beauté ne sont pas au théâtre. Les plus +exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'âme +humaine, les peintures les plus fines ou les plus éclatantes du monde +moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la littérature +contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos +poètes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le +chercher. Ceux-là sont les artistes. Les dramaturges sont des espèces +d'ouvriers à part, dont la besogne n'a presque plus rien de littéraire. +Plusieurs, même parmi ceux qui réussissent, sont des esprits médiocres, +sans culture, sans finesse, sans philosophie, des manœuvres habiles +dans un métier très spécial, aussi spécial que celui d'horloger ou +d'ajusteur.</p> + +<p>—Mon ami, répondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison +sans que j'aie tort. Le théâtre est ce que j'ai dit: c'est à prendre ou +à laisser. Je n'ai fait que constater par des expériences sans nombre à +quelles conditions naturelles et nécessaires est soumise l'œuvre +dramatique et ce qu'elle doit être pour plaire au public, car c'est là, +comme dit l'autre, la grande règle des règles. Et vous-même, soyez +sincère: ne vous êtes-vous pas laissé prendre plus d'une fois à ces +machines d'un art inférieur et particulier, dont la grossièreté choque +par réflexion votre délicatesse? Rien n'empêche d'ailleurs qu'un drame +parfait soit par surcroît une œuvre de belle littérature: on en a vu +des exemples aux deux derniers siècles et de nos jours. Mais il faut, +avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et +il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point +inventées. Songez qu'une pièce de théâtre n'est point écrite pour une +demi-douzaine de dégoûtés, et vous finirez par me donner raison.</p> + +<p>M. Sarcey s'est dit comme La Bruyère: «Faut-il opter? je veux être +peuple.» Et il a bien fait: c'est à la foule que le drame s'adresse; +c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il +serait fort empêché de se placer au point de vue des habiles, car ils en +ont plusieurs. Mais voilà: M. Sarcey s'est mis de si bon cœur avec le +peuple qu'il s'y est peut-être trop mis. «Il faut bien que je le suive, +nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense +comme lui puisque je suis chargé de l'éclairer.» Aussi s'en donne-t-il +de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il +montre trop de considération, quand il s'y met, pour des habiletés qu'il +ne faut point mépriser (car elles sont nécessaires, et, en outre, ne les +a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles +sont un pauvre régal. Souvent, dans une pièce absurde, sans observation +et sans style, s'il découvre d'aventure quelque artifice ingénieux, +quelque bout de scène qui sente «l'homme de théâtre», il se récrie +d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le «met +dedans», ne s'apercevant pas que l'expression même qu'il emploie rend +l'éloge douteux. «Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le +métier, entendez-vous? c'est le métier de l'écrivain dramatique.»—«La +scène est superbe, écrit-il à propos de la <i>Tour de Nesle</i>, absurde si +l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais +superbe!» Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la <i>Tour de Nesle</i>.</p> + +<p>Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre +les conventions qu'impose la forme même du drame et celles qu'imposent +les préjugés, les habitudes, l'éducation du public. Autant de +conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible +dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a +jamais trop! Les genres qu'il préfère sont ceux qui en entassent le +plus, par exemple le mélodrame, qu'il adore. Les tentatives originales +l'ont presque toujours trouvé hostile ou défiant:</p> + +<div class="blockquot"><p>Je vois avec chagrin Meilhac et Halévy se préoccuper de moins en +moins, à mesure qu'ils prennent plus d'autorité sur le public, et +du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils +semblent ne plus attacher qu'une médiocre importance à ce point, +qui avait été jusqu'ici pour les écrivains de théâtre le point +capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indifférent; mais, s'il +prête à des développements de morale et d'esprit, il ne leur en +faut pas davantage; ils ne se piquent point d'émouvoir cette +curiosité, <i>qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale</i>, +qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La première +histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager +aisément en tableaux qui aient chacun sa signification et sa +couleur.</p></div> + +<p>Pourquoi M. Sarcey voit-il cela «avec chagrin?» Il y a très réellement +une petite minorité d'honnêtes gens aux yeux de qui quelques-unes des +conventions proclamées nécessaires par M. Sarcey ne le sont point ou +même sont presque déplaisantes. C'est de la meilleure foi du monde +qu'ils ne prennent point de plaisir au théâtre de Scribe. Ce n'est pas +leur faute s'ils ne sont pas curieux de «savoir ce qui arrivera», s'ils +sont insensibles au plaisir d'être «mis dedans» et s'ils goûtent +médiocrement les «mots de théâtre». Non qu'ils soient «naturalistes» +plutôt qu'autre chose, ni qu'ils aient la naïveté de réclamer au théâtre +la vérité complète. Mais il leur faut ou beaucoup de poésie ou beaucoup +d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas +difficiles, quoique l'habileté de l'arrangement dramatique leur soit +certainement un surcroît de plaisir. Mais enfin ils demandent que le +théâtre soit encore de la littérature. Ils aiment les comédies de +Musset, même les <i>Caprices de Marianne</i>, même <i>Barberine</i>. Dans le +théâtre d'Augier, ce qui leur plaît, c'est le <i>Joueur de flûte</i> et c'est +le second acte du <i>Mariage d'Olympe</i>; dans le théâtre de Dumas fils, +c'est l'<i>Ami des Femmes</i>, la <i>Visite de Noces</i> et même, ça et là, la +<i>Femme de Claude</i>. Ils préfèrent tous les premiers actes de Sardou à +tous ses derniers. L'<i>Arlésienne</i> leur paraît délicieuse. Ils ont +beaucoup pardonné à l'<i>Ami Fritz</i> en faveur de certains détails. Ils +trouvent exquis le dénouement du <i>Mari de la Débutante</i>, qui n'est pas +un dénouement, et ils se sont délectés à la <i>Ronde du commissaire</i>, qui +n'est pas une pièce.</p> + +<p>Cela leur est tout à fait égal qu'une pièce soit mal faite. C'est +peut-être, après tout, qu'ils n'aiment pas le théâtre; et j'en ai +rencontré en effet qui disaient franchement que le théâtre est un art +inférieur parce qu'il est soumis à des conventions plus étroites et plus +nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forcé de s'adresser à la +foule, parce que l'intérêt d'une pièce «bien faite» est un intérêt de +curiosité un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'œuvre +dramatique tend à produire une illusion aussi complète que possible: en +sorte que l'art dramatique est à la fois le seul de tous les arts qui +ait la prétention de nous mettre la réalité même sous les yeux, et celui +à qui sa forme impose les plus graves altérations de cette réalité. Sans +compter qu'un drame est joué par des acteurs et que, neuf fois sur dix, +les acteurs gâtent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pièce que +de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre +d'histoire, qu'une pièce de théâtre.</p> + +<p>M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces dédaigneux, le jour où il +les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux +entrailles et oublieux de tout, devant quelque méprisable pièce «bien +faite» et exactement façonnée selon sa formule. Et quand même cette joie +ne lui serait jamais donnée, il pourrait toujours leur dire: Que le +théâtre soit un art inférieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas +d'ailleurs si simple ni si facile à trancher, et on ne se la pose guère +quand on écoute une tragédie de Racine, une comédie de Molière, une +pièce de Dumas fils. Inférieur ou non, c'est un art particulier et très +puissant dont on peut déterminer les moyens et la forme nécessaire; et +c'est ce que j'ai fait. Certaines œuvres d'exception vous plaisent +infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre +chose que le drame même; mais c'est demander des dattes à un pommier. Ce +qui vous séduit tant ne charme qu'à demi la foule, et je suis avec elle +parce que c'est pour elle qu'on fait des pièces et qu'il n'y a pas à +sortir de là.</p> + +<p>C'est évidemment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas où il abonde un +peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui, +connaissant à fond les moyens d'expression, la «langue» propre à chacun +des arts plastiques, sont particulièrement sensibles aux qualités de +métier et les exigent avant toute chose. Le théâtre est un art qui, +comme les autres, a sa langue spéciale. Ceux qui affectent de traiter de +haut la critique de M. Sarcey sont peut-être les mêmes raffinés qui se +piquent d'apprécier les tableaux et les statues en peintres et en +statuaires et qui n'y veulent point de «littérature». Pourquoi donc en +demandent-ils au théâtre?</p> + +<p>La vérité, c'est que jamais le public n'a été moins homogène +qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a été aussi grande entre le +«peuple» et les «habiles». Ces questions que je viens d'indiquer ne se +posaient guère pour les Athéniens. Tous, je crois, prenaient la même +sorte de plaisir à une comédie d'Aristophane ou à une tragédie de +Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esthétiques du théâtre: celle des +simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement écrit la +première. Je ne tenterai même pas d'esquisser la seconde: tout me +fuirait entre les doigts et je serais fort embarrassé de fonder des +règles sur des caprices de dégoûtés.</p> + +<p>Où M. Sarcey échappe presque à toute critique, c'est dans les fragments +qu'il a écrits çà et là de l'histoire du théâtre. La genèse de +l'opérette, la définition du genre, les causes de son éclosion, de son +succès, de sa décadence, voilà, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il +a déduit et exposé dans la perfection.</p> + +<p>Les origines de l'opérette, il les voit dans l'opéra-comique et dans le +vaudeville à couplets et il nous fait brièvement l'historique de ces +deux variétés:</p> + +<div class="blockquot"><p>Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas à quel jour précis elles se +sont constituées... Je me souviens qu'un des étonnements de mon +enfance, c'était que, par un jour d'orage, on ne se trouvât jamais +sur la limite exacte où cessait la pluie. Mon rêve eût été d'avoir +une épaule mouillée et l'autre à sec. Ce n'est que plus tard, en y +réfléchissant, que j'ai senti l'impertinence de mon désir. Les +choses ne commencent guère ni ne finissent d'un coup net et précis.</p></div> + +<p>Le moment qui s'est trouvé favorable à l'éclosion de l'opérette, ça été +le second Empire: 1º l'opérette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle +forme, deux genres abolis et sourdement regrettés: l'opéra-comique et le +vaudeville à couplets; 2º elle était en harmonie secrète avec les mœurs +et les goûts du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel +que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points +d'attache. Le public avait alors d'évidentes dispositions à la blague, à +l'outrance, au dégingandage. M. Sarcey définit ces trois termes. Il +s'est toujours piqué d'être un moraliste: sa définition de la <i>blague</i> +ne dément point cette innocente prétention.</p> + +<div class="blockquot"><p>La blague est un certain goût, qui est spécial aux Parisiens et +plus encore aux Parisiens de notre génération, de dénigrer, de +railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout +les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette +raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait +plutôt par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se +moque lui-même de sa propre raillerie. Il blague.</p> + +<p>Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague +l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille mère. Il +blague les beautés de l'Italie et se mettrait à genoux devant un +Raphaël. Il y a dans la blague un certain mépris, très légitime +d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes +faites; et à ce mépris se joint le plaisir de crever les ballons +gonflés de vent, de se sentir supérieur en se prouvant qu'on n'est +pas dupe.</p> + +<p>C'est le bon côté de la blague. Mais elle en a de fâcheux: la +blague donne à l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai +ni avec le faux, de chercher partout matière à raillerie. Il arrive +fort souvent que le blagueur de profession, pris à son propre +piège, ne distingue plus lui-même ce qui est bien de ce qui est +mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa +propre parole, il se fausse l'esprit et se dessèche le cœur.</p> + +<p>Cette sorte d'esprit a de tout temps existé en France. Elle s'est +aiguisée, exaspérée dans les premières années du second Empire.</p></div> + +<p>Le vrai créateur de l'opérette fut M. Hervé; les maîtres, Offenbach et +MM. Meilhac et Halévy. Ici se place un très fin et très brillant +parallèle entre la musique de la <i>Dame Blanche</i>, chère à nos +grands-pères, et celle d'<i>Orphée aux enfers</i>, entre les sentiments que +ces deux musiques expriment ou éveillent. Je ne puis me retenir de citer +un passage de ce feuilleton, vraiment enlevé:</p> + +<div class="blockquot"><p>Comparez, pour voir, toute cette partition de Boïeldîeu à ce fameux +quadrille d'<i>Orphée aux enfers</i> qui a emporté dans son tourbillon +frénétique toute notre génération. Vous l'entendez chanter à votre +oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre +il ne vous semble pas voir toute une société se levant d'un bond et +se ruant à la danse?</p> + +<p>Elle réveillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes +tantôt sautillants, tantôt furieux, avaient l'air d'être faits pour +communiquer une trépidation morale aussi bien que physique à tout +ce public de désaccordés, pour qui la vie n'était qu'une manière de +danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la scène mettait en +branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la +foule fût secouée d'un grand choc et que le siècle tout entier, +gouvernements, institutions, mœurs et lois, tournât dans une +prodigieuse et universelle sarabande.</p></div> + +<p>Les pages de cette vivacité et de ce mouvement ne sont point rares chez +M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'était que juste de le rappeler. Je suis +d'ailleurs persuadé qu'on trouverait dans ses feuilletons épars et trop +nombreux quelque chose comme la <i>Poétique</i> expérimentale d'Aristote, +reprise, élargie, appuyée sur une masse énorme d'œuvres dramatiques, +sur tout ce qui a été écrit pour le théâtre. Cela vaudrait certes la +peine d'être réuni en un corps, condensé, ordonné et complété; car M. +Sarcey a, sur ces matières, précisé et jeté dans la circulation une +foule d'idées dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et +même ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se décide enfin à nous +donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les +méchants diront qu'il doute de la bonté de son œuvre critique, et cela +me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="J-J_WEISS" id="J-J_WEISS"></a>J.-J. WEISS<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[75]</span></a></h2> + + +<p>L'impression que nous a laissée M. Sarcey—sa personne, sa critique et +son style—est une impression de rotondité. Or rien de plus facile à +embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple. +Ce qui est rond est <i>un</i>, ayant un centre. La définition de M. Sarcey, +l'exposition de ses théories étaient chose aisée. Il est beaucoup moins +facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit +ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, même +si l'on s'en tient à sa critique dramatique.</p> + +<p>Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la <i>Revue bleue</i><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> +et dans le <i>Journal des Débats</i> les trois années de critique dramatique +de cet ancien professeur qui a été journaliste, conseiller d'État, +directeur des affaires étrangères, et qui est resté un fantaisiste, +sinon un bohème, un «inclassable», sinon un déclassé, on est charmé, +ravi, ébloui: mais on est aussi déconcerté, ahuri, abasourdi. Tant +d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant +d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en même +temps, des affirmations si imprévues! des préférences si excessives, si +insolentes et si légèrement motivées! une critique si capricieuse! des +théories si peu liées entre elles! Plus on est amusé par ces échappées +de verve, et moins on se sent capable de résumer, d'expliquer, de +ramener à un semblant d'unité les sentiments littéraires de M. J.-J. +Weiss. Et quand on serait parvenu à tirer le critique au clair, l'homme +resterait, plus complexe et plus surprenant encore.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Cherchons du moins à saisir pourquoi M. Weiss est à ce point +insaisissable. En détournant un peu de son sens le vieil axiome que +«l'homme est la mesure des choses», on pourrait dire que chaque critique +est lui-même la mesure des œuvres qu'il apprécie; car, quoiqu'on fasse, +une œuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plaît ou déplaît à celui +qui la juge. Malgré cela, il peut se rencontrer tel système de critique, +tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui +qui les a formulés, qui «fasse autorité», comme on dit. Mais il y faut, +je crois, deux conditions.</p> + +<p>Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la +disposition d'esprit de la majorité des «honnêtes gens» et des +lettrés—ou même de la foule dans certains cas où la foule est +compétente,—en sorte que sa mesure particulière ait des chances d'être +aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse +appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il +faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a +plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se défie des caprices, des +impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de +chemise. En mesurant une œuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a +déjà mesurées: il porte en lui une sorte d'étalon immuable. Il demeure +le même en face des œuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est +pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils +peuvent former un corps de doctrine.</p> + +<p>Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces +conditions. Il a continuellement des opinions particulières, et il +semble qu'il s'applique à les avoir aussi particulières qu'il se peut. +De plus, ces opinions particulières, je ne dirai pas qu'elles sont +quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment +elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher à +quelque théorie générale de l'art. Lui-même, la plupart du temps, ne +prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer +par là le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la +sagacité, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a «l'humeur» +au sens où on l'entendait au siècle dernier. Il est très souvent +«l'homme qui a des idées à lui» et qui serait fâché qu'elles fussent à +d'autres.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingénieuses, +éloquentes. Quand il veut bien démonter une pièce, c'est merveille comme +il en dégage l'idée première, comme il en saisit le fort et le faible, +comme il met le doigt sur le point où le drame dévie. S'il est obligé de +répéter après d'autres des vérités connues, il semble qu'il les +découvre, tant il sait les rajeunir par la vivacité de l'impression, par +le style, par l'accent. Son érudition littéraire et historique est +considérable et des plus sûres: elle lui fournit mille rapprochements +d'une justesse inopinée et frappante. Dès que la pièce étudiée prête à +quelques réflexions sur l'histoire des mœurs, le voilà parti là-dessus, +et je ne connais pas de moraliste mieux informé, plus acéré ni plus +clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui, +comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous étonner. Et voilà +pourquoi, de moment en moment, éclatent comme des pétards des +affirmations soudaines, absolues, déconcertantes, jetées avec d'autant +plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetées presque +toujours au courant et au détour d'une phrase, comme si ces assertions +aventureuses étaient vérités reconnues et indiscutables.</p> + +<p>Il s'agit du <i>Juif errant</i> d'Eugène Sue: «Prise en soi, la scène du pôle +nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de +religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle là dedans.» De l'Eschyle? +diable!—«M. Claretie avait contre lui (dans <i>Monsieur le Ministre</i>) +d'abord son sujet, vrai sujet de haute comédie.» Voilà qui va bien. +«...Seul sujet de haute comédie, avec <i>Rabagas</i> et <i>Dora</i>, auquel les +gens du métier aient songé dans ces douze dernières années.» On se +demande: Est-il donc décidément impossible d'en trouver un quatrième, en +cherchant bien?—«M. Émile Augier est de la grande série qui part du +<i>Menteur</i>.» Voyons la grande série. «La grande série, c'est Racine (les +<i>Plaideurs</i>), Molière, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine, +Beaumarchais et, après une longue interruption, Augier.» Destouches +dans la grande série? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette +interruption si longue dans la grande série? Et qu'est-ce qu'il faut +donc pour être de la grande série? Car M. Weiss oublie de nous le +dire.—Il déclare un peu plus loin que, seul parmi les poètes du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> +siècle, Augier «trouverait grâce devant La Fontaine et Parny». La +Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point +un <i>lapsus</i>, car ailleurs il appelle Parny «l'un des poètes les plus +absolument poètes de la littérature européenne..., Parny, ce délice». +Bien étrange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss +se soucie de nous l'expliquer!—Au reste, ce fervent de Parny est ravi, +transporté par la <i>Tour de Nesle</i>, non seulement par le drame, mais par +le style. «Le récit de Buridan: <i>En</i> 1293, <i>la Bourgogne était +heureuse</i>, est comme le récit de Théramène du grand Dumas. L'ampleur du +tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.» Voyez-vous M. +Weiss frémir devant «la noble tête de vieillard»?—On se souvient qu'il +y a quelques années, quand la Comédie-Française donna <i>Œdipe</i>, tout le +monde fit cette réflexion que c'était un excellent mélodrame. Mais +personne ne le cria plus haut que M. Weiss: «C'est du d'Ennery! c'est du +Bouchardy! Cela ressemble à la <i>Tour de Nesle</i>, à la <i>Nonne sanglante</i>, +à <i>Lucrèce Borgia</i>! Œdipe parle comme Didier et Buridan!... La +dramaturgie de Sophocle est en réalité beaucoup moins éloignée de celle +de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.» Et +il ajoutait: «N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'eût été +Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous +l'aile de la muse,» etc.</p> + +<p>Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve +s'enfle, s'exagère, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration +naturellement hyperbolique.—Tout le monde convient que l'exposition de +<i>Bajazet</i> est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle +devient la merveille unique entre toutes».—On sait que Perrault fut un +esprit curieux et original, et nous goûtons tous la grâce parfaite des +<i>Contes de fées</i>. Mais, pour M. Weiss, Perrault est «l'un des beaux +génies de son siècle». Les quarante pages des <i>Contes</i> sont «les plus +nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure +qu'on ait écrites dans notre langue».(M. Weiss fait une terrible +consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystère: «Perrault +en écrivant les <i>Contes</i>, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces +contes est bien en effet spontané et moderne!» Pourquoi «moderne»? en +quoi «moderne»? C'est que «moderne» est piquant. Nous voyons un peu +après que «Perrault contraste avec l'ensemble du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle en ce +qu'il est en ses contes un poète de la maison, des choses familières, +domestiques, intimes, comme de l'enfance». C'est sans doute en cela +qu'il est «moderne». Mais l'est-il donc à l'exclusion de tous ses +«contemporains? Quelle rage de découverte et d'invention dans toute +cette critique!</p> + +<p>Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!—Voilà deux +siècles qu'on célèbre <i>Tartufe</i> comme le chef-d'œuvre des +chefs-d'œuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction, +écrit M. Weiss, on conviendrait que le <i>Tartufe</i> n'est amusant d'aucune +manière.»—La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M. +Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte; +écoutez M. Weiss:</p> + +<div class="blockquot"><p>...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à +outrance; la société du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle ne l'était guère, et +Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde +immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la +condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la +nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la +dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les +écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut +saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit +français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il +avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des +instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et +à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les +grossièretés de langage.</p></div> + +<p>S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire, +Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale! +M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».</p> + +<p>—Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de +critiques qu'<i>Esther</i> était une fort belle élégie, mais un drame assez +faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui +existent».—L'usage est de mettre <i>Athalie</i> au-dessus d'<i>Esther</i>: «J'ai, +dit M. Weiss, la faiblesse de préférer <i>Esther</i> à <i>Athalie</i>.»—L'usage +est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans <i>Bérénice</i>. +«Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus +délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie +souverainement dramatique.»</p> + +<p>Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler +les esprits timides.—«On pourrait admirer, au troisième acte de <i>Ma +camarade</i>, une psychologie racinienne.»—«Pour l'élan du geste il n'y a +eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»—«Le truc du +brigadier dans la <i>Champenoise</i>, c'est un des trucs de l'<i>Ars amatoria</i> +d'Ovide.»—«Le prologue d'<i>Amphitryon</i> contient en germe <i>Orphée aux +enfers</i> et la <i>Belle Hélène</i>.»—À propos d'<i>Un chapeau de paille +d'Italie</i>: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»—Le +drame d'<i>Antony</i>, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du +<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle et des tragiques grecs», etc., etc.</p> + +<p>Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces +admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche +seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M. +Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je +vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit +et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de +son impression. En outre, s'il saisit dans une œuvre quelque côté qui +n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en +lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de +suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la +sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui +n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point +malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de +ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il +nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le +procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les +découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare +et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition +est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment +personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss, +nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle +toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur +l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il +a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses +feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La +véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que +souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la +pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien +d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait +l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux +d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à +propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des mœurs des +hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas +toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement +pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous +trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait, +avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc +conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie +bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais +qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire, +choquait plus en sa nudité.»—À propos de <i>Kléber</i>, drame militaire, il +développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de +Napoléon».—À propos du <i>Nouveau Monde</i>, de M. Villiers de l'Isle-Adam, +le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine, +et que je voudrais citer tout entier!</p> + +<div class="blockquot"><p>...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des +cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé +d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On +turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas +seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste, +expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture +intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique +insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les +ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard +Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est, +exactement, superbement comme elle est!...</p></div> + +<p>Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss. +Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon +sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui +consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui +réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme +Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec +quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les +bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin, +Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les +«notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et +d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un +journal austère déshabille radicalement M<sup>lle</sup> Marsy et M<sup>me</sup> Paul +Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une +indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus +discret et non moins réjouissant de M<sup>lle</sup> Alice Lavigne:</p> + +<div class="blockquot"><p>Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole +comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et +présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard, +et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces +d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des +ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit. +Je voudrais la voir, une fois, jouer l'<i>École des femmes</i> et la +<i>Chercheuse d'esprit</i>.»</p></div> + +<p>Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de +traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une +prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la +plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous +paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette +prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe +irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire +excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers +(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus +authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort +étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la +souplesse de ses dégagements». Le <i>Supplice d'une femme</i> est «du +trois-six d'éthique et d'émotion», et la <i>Visite de noces</i> est «de +l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire +à M. Weiss la vivacité d'allure de <i>Ma camarade</i>: «Le filament +microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se +trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette +pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une +imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait +beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la <i>Glu</i> de «créature +catapultueuse».</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme +l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne +trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette +nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des +préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?</p> + +<p>Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées. +Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le +Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de +connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique, +tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard +Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce +boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par +essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon +peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il +s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que +lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans +réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble +pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans <i>Polyeucte</i> «tous les +types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux +premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité +la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute: +«Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah! +hosannah!» <i>Tartufe</i> ne l'amuse pas; mais <i>Amphitryon</i>! «La langue +d'<i>Amphitryon</i> est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la +plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand +il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique; +et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave +Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le +cœur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M. +Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles +sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent +effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus +abondant.</p> + +<p>Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point +d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses +admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites, +il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment +et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.</p> + +<p>En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier, +Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et +Beaumarchais—et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus +tendre pour le théâtre du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle et du temps de +Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages +qui nous l'expliqueront tant bien que mal:</p> + +<div class="blockquot"><p>Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et +une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le +recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de +sens moral qui rappelle le <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle et même la vieillesse de +ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même +Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La +Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature +de l'époque de Napoléon III.</p></div> + +<p>C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une +de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858, +dans le plus long chapitre de ses <i>Essais sur l'histoire de la +littérature française</i>. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce +chapitre célèbre:</p> + +<div class="blockquot"><p>...Le second Augier (celui des <i>Effrontés</i>, des <i>Lionnes pauvres</i>, +etc.) est le produit d'un moment spécial de nos mœurs et de nos +idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur +et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des +fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans +<i>Madame Bovary</i>, dans les <i>Faux bonshommes</i>, le <i>Demi-Monde</i>, le +<i>Fils naturel</i>, les écrits philosophiques et historiques de M. +Taine, toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de +l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et +tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et +des causes.</p></div> + +<p>Ce passage et beaucoup d'autres du même genre nous font parfaitement +comprendre les jugements portés par M. Weiss sur le théâtre de «l'époque +actuelle». Au fond, il n'aime d'Augier que ses comédies en vers. De +Dumas fils, il n'aime sincèrement que la <i>Dame aux camélias</i>, et un peu +<i>Diane de Lys</i>: le reste lui est désagréable. Il faut relire les deux +études, d'une injustice pleine de sagacité, qu'il a consacrées à Dumas +fils et à Flaubert dans ses <i>Essais</i>. Il s'insurge à la fois contre leur +observation sans entrailles et contre l'immoralité de leur morale qui +inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un châtiment +fatal comme lui. Il réclame pour M<sup>me</sup> Bovary; à plus forte raison +réclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique même de Meilhac et +Halévy lui paraît cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se méprenne +assurément pas sur la valeur des œuvres, il a d'amples indulgences pour +<i>Nana Sahib</i>, pour <i>Formosa</i>, pour la <i>Famille d'Arbelles</i>, pour les +comédies de M. Delpit, préférant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque +vie et quelque envolée, l'absence d'observation à l'observation triste. +Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-être quelque dédain. M. +Weiss laisse échapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un métier +bien réjouissant «d'extraire des nouveautés du jour les maigres +parcelles de littérature et de philosophie qu'elles peuvent contenir».</p> + +<p>En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas père sans +prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans +cet échauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et +évidente «de la mollesse et de la pureté délicieuse de la versification +de Regnard». Nous apprenons qu'après Molière «trois écrivains bourgeois, +Marivaux, Gresset, Piron, dont l'âme n'était tissue que de délicatesse, +de fierté, de noblesse, de pensées honnêtes, avaient épuré et <i>divinisé</i> +la scène comique». M. Weiss nous dit ailleurs que «depuis qu'il sait +lire, il a conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion +infatigable et stupide». Le <i>Verre d'eau</i> lui semble inspiré par «une +vue supérieure des choses humaines»; et il appelle enfin la «mixture +Auber-Scribe» un «ferment divin où Scribe fournissait la magie des +situations et Auber la magie de l'expression».</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Nous connaissons donc à présent les goûts dominants de M. Weiss et +quelque chose même de son caractère. C'est d'abord une passion très +vive, à la fois sincère et étudiée, pour certaines formes +particulièrement élégantes de l'esprit français et pour les périodes où +cet esprit a montré le plus de finesse et de grâce et aussi le plus de +générosité. M. Weiss veut que cet esprit ait sa poésie, égale ou +supérieure à toutes les autres.</p> + +<div class="blockquot"><p>Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec +cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons, +avec ces affreux chants de guerre dont tu as infesté ton <i>Histoire +de la littérature anglaise</i>, sont plus poètes que Regnard! Ose +encore définir la poésie comme Villemereux, en sixième, nous +définissait l'ivresse: une courte folie. Écoute ceci, et dis-moi si +l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempéré et fin, l'esprit qui se +contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mêmes +enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas être +une source de poésie tout aussi bien que l'imagination exaltée, les +passions furieuses, le cœur qui se ronge et l'hypocondrie!</p></div> + +<p>Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie +d'un vieux poète saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que +vraiment on peut rêver quelque chose au delà des fantaisies un peu +courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui +nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre +charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que +pourtant les vers du <i>Légataire</i> ne plongent point en extase ni ne +mettent sens dessus dessous. Après cela, je ne vois pas pourquoi tel +morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la poésie +aussi bien qu'une scène de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de +Victor Hugo; et pour ceux qui la goûtent par-dessus tout, cette poésie +proprement française est, en effet, la meilleure.</p> + +<p>Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette poésie et cet +esprit, mais la société où ils ont fleuri délicieusement. On devine chez +lui cette arrière-pensée que, pour un homme de talent, il faisait bon +vivre dans ce monde du dernier siècle: le mérite personnel s'y imposait +peut-être mieux, y était traité avec plus de justice que dans une +société démocratique, bureaucratisée et enchinoisée à l'excès (M. Weiss +a très souvent des paroles amères sur la morgue des administrations et +sur les sottises des concours et de l'avancement.)</p> + +<p>Cette prédilection si décidée pour la poésie dramatique du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> +siècle implique naturellement une profonde antipathie pour son +contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il +l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littérature +positiviste et brutale des trente dernières années, l'observation +désenchantée et sèche, la conception fataliste de la vie et des passions +humaines. Car ce pessimisme dédaigneux détourne de l'action, et M. Weiss +aime l'action. Ce lettré accompli ferait volontiers, on le sent, autre +chose que de la littérature. Il a toujours rêvé d'être dans les affaires +publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soupçonne de ne s'en être +pas entièrement consolé.</p> + +<p>Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et +Dumas, c'est assurément à cause de leurs œuvres, mais aussi par la +raison qu'il admire tant Gambetta (et en général tous ceux qui ont joué +un grand rôle dans l'histoire): parce qu'ils ont été forts, puissants, +féconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de +copier la réalité, mais de la dominer, de la pétrir, soit en des œuvres +d'art, soit par l'action matérielle; c'est de lui imposer, dans la +mesure où on le peut, la forme de son rêve. Il n'y a que cela +d'intéressant au monde, puisque la vérité nous échappe et que ceux qui +croient la tenir la voient si sombre. À l'action dans la vie correspond, +dans l'art, le souci de l'idéal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est +un fougueux idéaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de +toutes les façons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit +le plus sûrement: il aime le romanesque, l'héroïque, l'impossible. Et +l'on découvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de +songerie germanique. Je suis bien forcé de recourir à la vieille +formule, à celle dont se sert Retz essayant de définir La Rochefoucauld: +il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi à travers ses +feuilletons dramatiques. J'ai insisté sur ses caprices et ses +fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a semé dans ces feuilletons +de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que +spirituelles. Relisez les études sur <i>Polyeucte</i>, <i>Esther</i>, +l'<i>Étrangère</i>, <i>Diane de Lys</i>, le <i>Légataire</i>, les <i>Effrontés</i>, <i>Ruy +Blas</i> et le <i>Jeu de l'amour et du hasard</i>, etc.—Mais, là même où il ne +fait que développer à sa manière et rajeunir le jugement de la +tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de +fantasque, d'invérifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une œuvre sur +laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette +impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mépriser, et +s'il la trouve médiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable. +Une chose lui plaît parce qu'elle lui plaît; ne cherchez rien au delà. +M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliquées, et dont le contrôle +est impossible. C'est le triomphe du «sens propre», suspect à M. +Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique étincelante +et décevante la vanité de la critique, si toutefois nous avions +l'ingénuité de la considérer comme une science.</p> + +<p>Mais rien aussi ne nous montre mieux à quel point la critique littéraire +peut être une chose exquise et comme elle peut égaler en intérêt et +quelquefois dépasser les œuvres mêmes sur lesquelles elle s'exerce. La +comédie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait +mieux, neuf fois sur dix, que les comédies dont il nous rendait compte. +À l'antique définition: <i>Ars homo additus naturæ</i>, on pourrait ajouter: +<i>Critica scriptor additus scriptori</i>, ou quelque chose d'approchant. Le +lecteur jouit et de l'œuvre critiquée et de son critique. Il saisit un +reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit +comment un homme qui a vu et rendu le réel d'une certaine façon est à +son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste crée ses +personnages, le critique crée en quelque manière et façonne l'artiste +qu'il définit. Et le critique peut être à son tour défini, façonné, +inventé par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du +monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la +même image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout à fait +originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier +rang de ceux-là: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre +temps.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ALPHONSE_DAUDET" id="ALPHONSE_DAUDET"></a>ALPHONSE DAUDET<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[77]</span></a></h2> + + +<p>«Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis +sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.» Le +petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le +public a été de l'avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de +Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la +petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard, +historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez +unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la +fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie façon vous avez de dire les +choses!</p> + +<p>La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes +qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des +larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et +les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les +poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les +cœurs après lui; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une +œuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un +vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est +peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans +le rare et le recherché; c'est, en tout cas, quelque chose +d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues: ainsi +le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut +remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et +qui ne craint pas de le paraître (<i>Homo sum</i>, etc.). Il ne faut donc pas +le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités +plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde +extérieur et de la plastique des choses.</p> + +<p>Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse +Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez +riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte. +Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie, +de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de +surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et +les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps +réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce +qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut +la peine d'y être vu, d'avoir commencé par ne pas la regarder de trop +près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations +délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de +jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je +me méfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui, +qui, à l'âge où de plus forts qu'eux chantaient naïvement les roses, +vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des +descriptions d'éviers ou de paniers aux ordures, et de froides +insistances sur les malpropretés de la vie physique. S'ils commencent +par là, par où finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire +toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a +qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs +effets est extrêmement limité; et rien ne ressemble plus à une... +oaristys vue par le côté qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le +même côté. Au contraire, d'avoir édifié dans sa prime saison de jolies +fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est +tourné vers l'étude du monde réel, à négliger ce qu'il a de banal et +d'insignifiant, ce qui ne mérite pas d'être noté, pour s'attacher à ce +qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse à +lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus +intéressants encore que vos imaginations d'autrefois.</p> + +<p>Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans +le jardin de «monsieur Eyssette», c'est un bambin imaginatif qui joue +éperdument Robinson dans son île et qui s'attache aux objets avec une +sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la +fabrique et le jardin!</p> + +<div class="blockquot"><p>Je disais aux platanes: «Adieu, mes chers amis,» et aux bassins: +«C'est fini, nous ne nous verrons plus.» Il y avait dans le jardin +un grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au +soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il +me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p></div> + +<p>À Lyon, où il fait souvent l'école buissonnière et passe des journées +dans les bois ou le long de l'eau; au collège de Sarlande, où il invente +des histoires pour les «petits», à Paris même, où, fraîchement débarqué, +de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye à +regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, délicat +et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait, +continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des +bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire +le <i>Miserere</i> de l'amour, et adresse à Clairette et à Célimène des +stances cavalières qui semblent d'un Musset mignard et où l'ironie, +comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de +volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des +<i>Amoureuses</i>.</p> + +<p>Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu +et qui fait des chroniques et des «variétés» au <i>Figaro</i>. Mais, au fond, +c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet +incorrigible poète de petit Chose serait capable d'écrire des histoires +aussi chimériques, aussi peu arrivées que les <i>Aventures d'un Papillon +et d'une Bête à bon Dieu</i>, le <i>Roman du Chaperon rouge</i>, les <i>Rossignols +du cimetière</i> et les <i>Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux?</i></p> + +<p>Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour +criminel. L'amant s'est tué de désespoir. Il est en enfer et sa +maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond +de l'enfer s'entr'ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs +têtes la procession des élus. Mais, comme l'explique un damné, «l'air du +paradis est fatal à la mémoire: chacun de nous a là-haut un parent, un +ami, un frère, une sœur, une mère, une femme; de ces êtres chéris nous +ne pûmes jamais obtenir un regard». Le nouveau venu n'est pas plus +heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours +d'autrefois: sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas; +et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s'empêcher +d'être ému.</p> + +<p>Voilà un «mystère» qui sent un peu l'hérésie; car l'Église enseigne que, +non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés +détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y +a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre, +un mélange tout à fait savoureux d'ingénuité, de grâce et de passion. Au +petit drame touchant se mêlent les jolis détails d'un paradis d'enfant +de chœur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier: «Mes yeux +et mon cœur l'ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline, +à ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses +petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d'or aussi grande que +lui; c'est ma sœur, ma petite sœur Anna, que j'ai tant pleurée.»</p> + +<p>Surtout il y a dans ce rêve bien <i>humain</i> une tendresse profonde, un don +de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M. +Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et +qu'il ne rêvera plus guère. Et c'est pour cela que je me suis un peu +arrêté sur cette œuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour +peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de +sensibilité. L'âme de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance +heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de +flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue +encore çà et là, mêle de l'émotion à l'exactitude des peintures et +impose à l'observation un choix de détails si rare et si délicat que, +sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de +la réalité même.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le poète des <i>Amoureuses</i>, jeté en arrivant à Paris dans un milieu de +bohèmes pittoresques, bientôt aiguisé par la vie parisienne, s'aperçoit +un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours +plus intéressant, plus inattendu, même plus amusant et plus fou que ce +qu'on imagine. Dès lors, c'est fini de rêver. Il nous contera encore +par-ci par-là de jolis contes comme le <i>Curé de Cucugnan</i>, la <i>Mule du +pape</i>, l'<i>Élixir du père Gaucher</i>, ou la merveilleuse histoire de +<i>Woodstown</i>, la ville américaine conquise sur la forêt vierge et +submergée par elle. Mais, d'une façon générale, on peut dire de lui, et +plus justement que de n'importe quel autre romancier, même de la +nouvelle école, qu'il ne raconte et ne décrit plus que ce qu'il a vu. +C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses récits ou tableaux, +depuis ses <i>Lettres de mon moulin</i> jusqu'à son premier grand roman, en +cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux +qu'il a le mieux connus et où il a fait ses plus longs séjours: Nîmes et +la Provence, l'Algérie et la Corse, Paris enfin, Paris bohème, Paris +populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le siège. Et +sous ces différents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses +grands romans sont faits, si on prenait là peine de les décomposer. La +Provence remplit presque toutes les <i>Lettres de mon moulin</i>; Paris sous +ses différents aspects est le sujet de presque tous les <i>Contes du +lundi</i> et de la plupart des <i>Études</i> qui suivent <i>Robert Helmont</i>. Dans +ces deux livres la Corse et l'Algérie se glissent çà et là. L'Algérie et +la Provence se partagent <i>Tartarin</i>. À mesure que M. Alphonse Daudet +avance dans son œuvre, Paris, c'est-à-dire la modernité, l'attire +davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du siège; +puis le Paris de tous les jours et tous les étages de Paris, du haut en +bas (Voyez <i>Mœurs parisiennes</i> et les <i>Femmes d'artistes</i>). Cela le +mène tout doucement à ses grands romans parisiens. Déjà il nous raconte +le Nabab en cinq ou six pages et, tout à côté, la mort du duc de Morny. +Déjà le futur bourreau du petit Jack montre, dans le <i>Credo de l'Amour</i>, +sa grosse moustache, son œil bleu et dur et sa face de mousquetaire +malade.</p> + +<p>Il serait fort difficile d'analyser ces petites pièces. Mais peut-être +n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir +là. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot «charmant», le +nettoyer de sa banalité et comme le frapper à neuf; puis, ainsi rajeuni, +le mettre pour tout commentaire au bout de ces <i>Contes</i>. Essayons +pourtant quelques remarques.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Nombre de ces petites histoires sont extrêmement simples, mais aucune +n'est banale et beaucoup sont singulières et rares. Il n'en est pas une, +je crois, dont on puisse dire: «C'est joli, mais ça ressemble à tout,» +ou «Tiens! j'ai déjà lu ça quelque part.» Jamais M. Alphonse Daudet ne +tombe dans cette banalité, soit de la fable, soit de la description ou +du sentiment, à laquelle n'échappent pas toujours les écrivains qui +inventent, et même les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce +qu'il conte ou décrit, il l'a vu et noté, ou induit directement de ce +qu'il avait vu. Il est vrai que sa façon de regarder est une création et +que son œil sait découvrir au point qu'il paraît inventer. «Plus on a +d'esprit, dit La Bruyère, plus on trouve d'originaux.» Ajoutons: Et plus +l'on découvre autour de soi de situations originales. Or, comme M. +Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours à l'affût, il +s'arrête et s'intéresse à des détails qui nous échapperaient ou que nous +remarquerions à peine; il nous fait trouver curieuses par la façon dont +il nous les présente des choses tout ordinaires et qui nous auraient +sans doute faiblement frappés; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair +des petits drames obscurs dont fourmille la réalité.</p> + +<p>Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les +plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement +vrais. Vous rappelez-vous les <i>Deux auberges</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, l'une neuve, bruyante +et bien achalandée, l'autre déserte et misérable; et la maîtresse de +cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tête, quand par +hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit +dans l'auberge d'en face chez la belle Arlésienne.</p> + +<div class="blockquot"><p>Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les +hommes sont comme ça, ils n'aiment pas à voir pleurer; et moi, je +pleure toujours depuis la mort des petites...</p></div> + +<p>Une histoire bien simple que le <i>Père Achille</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>! Le vieil ouvrier a +eu un fils d'une maîtresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand +garçon, vient voir son père, «seulement pour le voir, pour le connaître. +C'est vrai, ça m'a toujours un peu taquiné de ne pas connaître mon +père.—Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garçon,» dit le +père Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.</p> + +<div class="blockquot"><p>—Qu'est-ce que vous faites? demande le père; moi, je suis dans la +charpente.</p> + +<p>Le fils répond:—Moi, dans la menuiserie.</p> + +<p>—Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires?</p> + +<p>—Non, pas fort.</p></div> + +<p>Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre émotion de se +voir, rien à se dire, rien... Le litre fini, le fils se lève.</p> + +<div class="blockquot"><p>—Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous +ai vu, je m'en vais content. À revoir!</p> + +<p>—Bonne chance, mon garçon.</p> + +<p>Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son côté, le +père remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.</p></div> + +<p>Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et +ne vous sentez-vous pas à cent lieues de la convention du mélodrame ou +même du roman proprement dit?</p> + +<p>Voulez-vous encore des choses vues?</p> + +<p>Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette +sortant de Saint-Lazare aperçoit son amant assis, menottes au poing, à +l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par +l'intermédiaire d'un brave homme de garde de Paris: «Dites-y bien que +j'ai jamais aimé que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.» +Et quand le garde a fait sa commission: «Qu'est-ce qu'il a dit?—Il a +dit qu'il était bien malheureux.—T'ennuie pas, m'ami...; les beaux +jours reviendront.—Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq +ans<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.»</p> + +<p>Voyez encore, dans les <i>Femmes d'artistes</i>, le ménage de ce pauvre poète +marié à une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empâtée et +vulgaire, qui mène son mari comme un petit garçon et qui tout à coup, au +milieu d'une discussion intéressante, lui crie d'une voix bête et +brutale comme un coup d'escopette: «Hé! l'artiste!... <i>La lampo qui +filo!</i>»—Et un <i>Ménage de chanteurs</i>, le mari devenant jaloux de sa +femme (qu'il a épousée par amour) et finissant par la faire siffler! Et +<i>la Bohème en famille</i>, ce bizarre intérieur du sculpteur Simaise, la +mère dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur +tapage, de leurs chiffons, une fête perpétuelle... «Plus ils vont, plus +ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a +vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travertis.»</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Voilà donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il +en est de plus complexes et où la part de l'invention semble plus +grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la découverte et dans +le choix des «documents», mais encore dans leur combinaison. De la +Provence, de la Corse, de l'Algérie et des mondes divers dont se +compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de très spirituels mélanges. Il +ménage aux civilisations différentes des rencontres impayables. C'est +l'histoire du petit Turco Kadour fourvoyé dans la Commune au sortir de +l'hôpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tué par +les Versaillais sans y rien comprendre<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. C'est ce pauvre aga +Si-Sliman, décoré par erreur le 15 août, venu à Paris pour réclamer sa +décoration, renvoyé de bureau en bureau et salissant son burnous sur les +coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrive +jamais<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. C'est, dans <i>Tartarin de Tarascon</i>, la jolie esquisse—et +combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!—de l'Algérie française, +de ce cocasse et fantastique mélange de l'Orient et de l'Occident..., +«quelque chose comme une page de l'Ancien Testament racontée par le +sergent La Ramée ou le brigadier Pitou».—Au reste, le conteur n'a pas +besoin de mêler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes +antithèses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un +petit employé placide, écrivant de sa plus belle main sur un grand +registre, pendant que ses pommes mijotent sur le poêle: «Félicie Rameau, +brunisseuse, dix-sept ans<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.»—Ou bien ce sont les derniers communards +buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funéraires du +Père-Lachaise<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entrée des +Versaillais, emmené prisonnier par la ligne et retrouvant à Versailles +son marmiton et ses petits pâtés du dimanche<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. C'est le mariage de +Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sallé, mettant en face l'un +de l'autre, autour d'un berceau, le père Sallé et la douairière d'Athis.</p> + +<div class="blockquot"><p>La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous +les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son +bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice +au château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient +ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et +l'admiraient autant tous deux<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p></div> + +<p>Une situation singulière, une façon originale d'assister au siège de +Paris, c'est assurément celle du peintre Robert Helmont, resté tout seul +avec sa jambe mal guérie dans une bicoque de la forêt de Sénart. Cela +fait un peu songer à ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo, +dans la <i>Chartreuse de Parme</i>.</p> + +<p>Comme tout à l'heure, je m'arrête bien avant d'avoir épuisé +l'énumération. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de +combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est +pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et +particulièrement dans sa <i>Seconde lettre à M. Strauss</i>, que cet univers +est un spectacle qu'un Dieu se donne à lui-même et dont il se délecte +infiniment. Sans doute le «grand chorège» est le seul qui voie +pleinement, dans l'ensemble et dans le détail, tout ce que ce spectacle +a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble +mesure, participer à ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des +observateurs qui nous font goûter le plus souvent quelque chose de ce +plaisir. Mieux que personne il saisit et dégage ces ironies, ces +curiosités et comme ces lazzis de la grande comédie des hommes et des +choses. Et l'on retrouvera presque à chaque page de ses grands romans +cet art d'extraire de la réalité des antithèses bouffonnes ou navrantes, +d'où jaillissent la surprise, le rire et souvent la pitié.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Pitié, tendresse, émotion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en +débordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de +critique, de morosité croissante et à la fois de dilettantisme égoïste, +la littérature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont +plus en honneur auprès de certains esprits très raffinés. Car les larmes +et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions +et toujours un peu d'espérance. Puis les larmes sont surannées; on en a +tant abusé! Fi «du mélodrame où Margot a pleuré!» Et, de fait, nombre +des romans de la nouvelle école sont des œuvres violentes et froides et +ne donnent que des émotions pessimistes, c'est-à-dire des émotions qui, +par delà les souffrances des individus, vont à la grande misère +universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent +par la sensation des fatalités cruelles; ils nous attendrissent +rarement. Car il s'en faut que le «pathétique» d'une histoire soit +toujours en proportion de la grandeur des misères ou des souffrances +étalées. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du +«pathétique» proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par +la défaveur où est tombé le libre arbitre. À la place, on a eu je ne +sais quelle tristesse morne, sèche, accablante, l'impression singulière +qui se dégage des livres de M. Zola. Car la pitié se change en un +sentiment âpre et pénible quand tous les souffrants dont on nous +développe la misère se trouvent être à la fois ignobles et +irresponsables.</p> + +<p>Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y +rencontre n'implique point le dégoût théorique du monde comme il est, un +parti pris féroce, une malédiction jetée sur notre race. Ce qui excite +la pitié, Aristote l'écrivait il y a longtemps, c'est le malheur +immérité d'un homme semblable à nous et en qui nous puissions nous +reconnaître sans être dégoûtés de nous-mêmes: et la pitié est plus +grande quand ce malheur est, en outre, exprimé par un homme semblable à +nous, lui aussi, doué seulement d'une sensibilité plus délicate et du +don prestigieux de peindre par les mots.—Que de tendresse et que +«d'humanité» dans les petits récits de notre conteur! Le cœur est +remué, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus «touchants» +d'autrefois; en même temps l'observation est aussi exacte et la forme +aussi travaillée que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien +«fait» que si ce n'était pas attendrissant; on peut se laisser émouvoir +sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'être dupes: M. Alphonse +Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie légère +aussi près que possible des larmes, parfois même au beau milieu, et cela +sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'émotion +extrême, la clairvoyance qui donne à l'émotion tout son prix et fait +qu'on en jouit davantage.</p> + +<p>Quel trésor de larmes dans la <i>Dernière classe</i>, le <i>Siège de Berlin</i>, +le <i>Porte-Drapeau</i>, les <i>Mères</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>! Je crois que personne n'a mieux +parlé de l'année terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme, +l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses +méditations de poète philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin +de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement. +Ce n'est rien que le petit conte des <i>Étoiles</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>; or ce rien est +délicieux, et si tendre! De quoi donc le cœur est-il touché? et +pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant là ni +passion, ni catastrophe, ni même souffrance. Mais, que voulez-vous? +Cette idylle si simple, si discrète, si chaste, qui même est, à peine +une idylle, avec tous ses détails si gracieux et si vrais, dans la +douceur sereine de cette belle nuit d'été, cela gonfle le cœur et +l'emplit d'une langueur vague, d'un désir de larmes, comme dit le vieil +Homère, ou d'une envie de s'amuser à pleurer, comme dit la petite +Victorine de Sedaine.</p> + +<p>Et, tout à côté, quel trésor de rire, quelle jolie gaieté et quelle +alerte moquerie! Peu d'esprit de «mots», mais un comique de verve, +d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de +situations et de caractères. Relisez, s'il vous plaît, la <i>Pendule de +Bougival</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, la <i>Défense de Tarascon</i><a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, la <i>Mule du Pape</i><a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, le +<i>Credo de l'amour</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, la <i>Veuve d'un grand homme</i><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> et, pour abréger +l'énumération, les <i>Aventures de Tartarin</i>!</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Une bonne part du charme de tous ces récits est dans le choix +merveilleux des détails, des traits, des mots typiques, de ceux qui +résument un caractère, qui rendent visible une attitude, qui fixent une +situation dans la mémoire. En veut-on quelques-uns pêle-mêle? Ainsi le +duo de <i>Robert le Diable</i> chanté par Tartarin avec M<sup>me</sup> Bézuquet la +mère, et le fameux: «Nan! Nan! Nan!» les «doubles muscles» du même +Tartarin, et presque tous ses mots: «Qu'ils y viennent!—Ça, c'est une +chasse!—Des coups d'épée, messieurs, mais pas de coups +d'épingle!—C'est mon chameau! Une noble bête! Il m'a vu tuer tous mes +lions!»—Est-ce que cette phrase: «Tais-toi, boulanger, je t'en prie,» +ne vous remet pas sous les yeux toute la scène de la <i>Diligence de +Beaucaire</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>, le rémouleur immobile sous sa casquette pendant que ce +farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rémouleuse?—Qui a +pu lire le <i>Phare des Sanguinaires</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> et oublier le gros Plutarque à +tranches rouges, toute la bibliothèque du phare, et, parmi les +grondements de la mer, dans le crépitement de la flamme et le bruit de +l'huile qui s'égoutte et de la chaîne qui se dévide, la voix du gardien +psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère!—Vous souvenez-vous de ce +qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, le vieux +caricaturiste aveugle, le funèbre et féroce blagueur: «Cheveux de Céline +coupés le 13 mai?»—Revoyez-vous dans la <i>Dernière classe</i><a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a> le vieux +Hauser, avec son vieil abécédaire rongé aux bords et épelant à travers +ses grosses lunettes <i>ba, be, bi, bo, bu?</i>—Je m'arrête: tous les +<i>Contes</i> y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces +traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des <i>Vieux</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, ce fin +chef-d'œuvre. Vous rappelez-vous? «Une lettre, père Azan?—Oui, +monsieur...; ça vient de Paris. Il était tout fier que ça vînt de Paris, +ce brave père Azan.» Puis c'est la place d'Eyguières à deux heures de +l'après-midi, la maison des vieux, le corridor... «Alors saint Irénée +s'écria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par +la dent de ces animaux.» Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas? +toute la scène: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux +serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant à qui mieux +mieux. Elle est étonnante, elle est merveilleuse, ânonnée dans ce moment +et dans ce milieu, cette phrase de la <i>Vie des Saints</i>, cette farouche +évocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette +et ses canaris... Et cette phrase, je suis sûr que ce n'est pas le +petit Chose qui l'a inventée; M. Alphonse Daudet a dû la surprendre, +celle-là ou une autre, sur des lèvres d'enfant apprenant à lire. +N'avez-vous jamais entendu dans quelque école un bambin épeler le +terrible évangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les +questions et le doux radotage des vieux: «De quelle couleur est le +papier de sa chambre?—Bleu, madame, avec des guirlandes.—Vraiment! +c'est un si brave enfant!» et le «bon petit déjeuner», et les cerises à +l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux à l'ami de +Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais +sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme légère, la +fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met à imaginer des causeries, +la nuit, entre les deux petits lits—presque deux berceaux—de Mamette +et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux +vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fanés +l'image lointaine et voilée de Maurice; c'est lui enfin qui écrit +étourdiment: «À peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se +trouve servi.» Comment! trois assiettes cassées? Et Mamette ne dit rien? +et ce désastre passe inaperçu? Décidément cela n'est pas arrivé, et M. +Zola gronderait ici Daniel Eyssette.</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc +beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est +pour cela que son talent me paraît plus difficile à bien caractériser +que celui de MM. de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une +faculté maîtresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans +l'exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité de MM. +de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur œuvre +presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir +brièvement M. Zola: on le montrerait poète à sa façon; poète pessimiste +et fataliste; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur +puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Goncourt et M. Zola par +leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne +sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes +outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui +abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des +phénomènes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font +la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la +vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré +qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des +nerfs, de la modernité, du «stylisme», de la vérité vraie, du +pessimisme, de la férocité; mais on y trouve aussi et au même degré la +gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue +son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité, +d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutôt un +accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage +secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. «Si l'on +examine les divers écrivains, dit Montesquieu<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, on verra peut-être +que les meilleurs et <i>ceux qui ont plu davantage</i> sont ceux qui ont +excité dans l'âme plus de sensations en même temps.» Cette remarque peut +s'appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une +autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette +aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à +l'autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et +c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidité à sentir, +de cette légèreté ailée que résulte la grâce, ou le charme. Ainsi nous +revenons, après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui +nous était naturellement venu en commençant l'examen des <i>Contes</i>. +Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal, +s'unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel. +C'est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse, +son originalité. Comment cette alliance s'opère-t-elle? Espérons que +l'étude de ses romans nous le révélera avec plus de clarté<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FERDINAND_FABRE" id="FERDINAND_FABRE"></a>FERDINAND FABRE<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[103]</span></a></h2> + + +<p>Voici un solitaire dans la littérature d'aujourd'hui, un homme qui n'est +pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et +sérieux, un sauvage à l'imagination puissante qui ne raconte pas les +histoires de tout le monde, qui écrit avec labeur et conviction des +livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de +personnes les goûtent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y +trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur paraît plus +méritoire. Tout contribue à faire de l'œuvre rude et touffue de M. +Ferdinand Fabre quelque chose de très particulier: ses personnages, qui +sont des prêtres ou des paysans primitifs; le théâtre de l'action, un +âpre canton des Cévennes, une petite ville ecclésiastique à deux cents +lieues d'ici; sa manière enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont +s'est déshabitué le roman contemporain. Œuvre sévère, vigoureuse, +monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des +vallons fleuris au flancs d'une montagne.</p> + +<p>M. Ferdinand Fabre a déjà écrit une vingtaine de volumes, presque tous +fort compacts. Quand on les a lus à la file, comme on doit le faire +quand on est critique de son état, on éprouve d'abord le besoin de +respirer. Laissez passer un mois: peu à peu le triage se fait entre les +souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mémoire et +oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mêmes une +impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-là seulement +qu'il importe de parler. Le reste, eût-il des qualités très grandes, +peut être négligé sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils +pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'œuvre, afin de n'écrire +que ceux-là? Ô sagesse éminente de Flaubert qui, ayant écrit en tout six +volumes, n'en a écrit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils +s'arrêteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un +grand profit pour le lecteur et une grande économie de temps pour le +critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La marée des romans monte +sans s'arrêter jamais. On n'a déjà plus le temps de lire Balzac ni +George Sand. Il va falloir bientôt songer à en faire des résumés +analytiques suivis de morceaux choisis. Le <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle le fera, je +pense, pour tous les écrivains du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> qui méritent de ne pas être +oubliés et peut-être même pour les classiques. C'est seulement ainsi que +nos petits-enfants pourront connaître un peu une aussi vaste +littérature.</p> + +<p>En attendant, je ne retiendrai ici de l'œuvre de M. Ferdinand Fabre que +les mieux venus de ses romans de mœurs cléricales: les <i>Courbezon</i>, +<i>l'Abbé Tigrane</i>, <i>Mon oncle Célestin</i> et <i>Lucifer</i>. Et je n'aurai qu'un +regret, c'est de ne pouvoir m'arrêter aussi sur ces deux merveilleuses +idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le <i>Chevrier</i> et +<i>Barnabé</i>.</p> + + +<h3>I</h3> + +<p>C'est la grande originalité et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre +d'avoir été un peintre excellent des mœurs du clergé. La matière était +presque intacte. Je ne vois guère que le <i>Curé de Tours</i>, de Balzac, où +elle eût été déflorée. Le <i>Curé de campagne</i> ne tient nullement ce que +promet son titre; l'Amaury de <i>Volupté</i> est un malade; dans le <i>Rouge et +le noir</i>, la peinture du séminaire, des directeurs et des élèves, est +surtout faite avec l'imagination et les préjugés de Stendhal: cela n'a +pas été <i>vu</i>. Je ne parlerai pas du beau roman de mœurs ecclésiastiques +où M. Francis Magnard concluait que «tous les prêtres sont des niais ou +des intrigants»; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M. +Magnard a négligé de le faire réimprimer, j'ignore pour quelle raison.</p> + +<p>Je ne m'arrête point à l'abbé Mouret ni à la demi-douzaine de prêtres +qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont +que des figures épisodiques.</p> + +<p>Partout ailleurs, les prêtres qu'on a mis au théâtre ou dans le roman, +se ramènent à deux types, l'un et l'autre de vérité très superficielle, +sinon de pure convention: le mauvais prêtre aux allures de Tartufe, +souvent incroyant, toujours hypocrite, tantôt cupide et tantôt débauché, +le prêtre comme se le représentent deux cent mille électeurs à Paris, +l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jésuite; et, d'autre +part, le bon prêtre, charitable, tolérant, indulgent, bon vivant à +l'occasion, volontiers libéral et républicain, bref, le curé de Béranger +et du <i>Dieu des bonnes gens</i>. Ces deux fantoches antithétiques n'ont +jamais eu du prêtre que l'habit.</p> + +<p>Il n'est pas bien étonnant que le roman contemporain ait abordé si tard +l'étude du prêtre et qu'un seul de nos romanciers ait poussé cette étude +un peu loin. J'y vois une première raison très simple. La plupart de nos +écrivains ont été élevés dans les lycées, ont renoncé de bonne heure aux +pratiques de la religion, ne hantent point les églises ni les +presbytères. Le prêtre est donc l'espèce d'homme qu'ils rencontrent le +moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et +de près.</p> + +<p>Par là-dessus il existe contre le clergé un préjugé très fort et +extrêmement répandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales, +mais même leurs rédacteurs, non seulement les neuf dixièmes des ouvriers +des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrés sont intimement +convaincus que le plus grand nombre des prêtres manquent à leur vœu de +chasteté et détournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs +ils ne croient guère à la religion dont ils sont les ministres. Or, pour +ceux qui savent un peu les choses, ce sont là deux cas très rares, et +même le second se rencontre à peine. Les gens qui ajoutent foi à ces +lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'éducation des prêtres et quelle +empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'âme. Puis ils ne +songent point combien serait dure à jouer et de peu de profit (sinon +dans les hautes dignités) la comédie qu'ils leur attribuent, et de quels +horribles sacrifices les prêtres incroyants payeraient d'assez minces +avantages.</p> + +<p>Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans +entrent au séminaire pour des raisons de prudence et d'égoïsme naïf. Un +de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe +cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des étrangers, à poser au +fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont +il avait dicté les réponses:</p> + +<p>«—Qu'est-ce que tu veux être, Germain?</p> + +<p>—J' veux êt' curé?</p> + +<p>—Pourquoi veux-tu être curé?</p> + +<p>—Parc' qu'on n' fait ren.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Parc' qu'on n'est pas soldat.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Parc' qu'on va manger dans les châtiaux.»</p> + +<p>L'enfant faisait ces réponses avec un sourire niais, enchanté d'être en +scène devant des messieurs. C'était horrible, cet avilissement d'un +pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprésario... Mais, au +reste, je suis persuadé que ces fils de paysans qui entrent quelquefois +au séminaire par intérêt y prennent peu à peu des sentiments plus +élevés. Et si beaucoup, après cet «entraînement», finissent peut-être +par exercer le sacerdoce comme un métier, par songer surtout à leur +bien-être et à leur avancement temporel, cette médiocrité d'âme +n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs +essentiels de leur état.</p> + +<p>Voilà ce qu'on ignore; et il faut reconnaître aussi que le prêtre ne se +laisse pas facilement pénétrer, même aux croyants, même à ceux dont il +n'a point de raison de se défier. Presque toujours il apporte dans les +relations sociales des façons polies et cérémonieuses derrière +lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette +bonhomie ne nous renseigne guère mieux sur sa vie intérieure. Nos +romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclésiastiques +assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses +allures des prêtres dans leurs relations avec le siècle et nous montrer +des abbés Bournisien (<i>Madame Bovary</i>) et des abbés Blampoix (<i>Renée +Mauperin</i>); mais le prêtre chez lui et dans son for intime, le prêtre à +l'église et dans la vie ecclésiastique, le prêtre dans ses rapports avec +ses confrères et avec ses supérieurs, voilà ce qu'on ne nous avait point +fait voir encore, parce qu'en effet cela est très difficile à connaître.</p> + +<p>Pour être un bon peintre des mœurs cléricales, il me semble qu'il +faudrait réunir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir +vécu longtemps avec des membres du clergé. Il serait excellent d'avoir +été élevé par un curé, d'avoir été enfant de chœur, familier avec les +choses d'église et de sacristie. On saurait comment se comporte un +prêtre chez lui et avec ses confrères; on se serait imprégné de leurs +façons; on les aurait vus au naturel; car, n'étant qu'un enfant, et un +enfant destiné au sanctuaire, on ne les aurait pas gênés et ils vous +auraient laissé tourner autour de leurs plus intimes réunions. L'idéal +serait donc d'avoir été neveu de curé. Et il serait presque +indispensable d'avoir continué ses études, dans un collège +ecclésiastique et même d'avoir passé quelques mois au grand séminaire ou +tout au moins d'y être allé voir pendant quelque temps ses anciens +compagnons.</p> + +<p>La seconde condition, ce serait, après avoir vécu à l'église, à la +sacristie et au presbytère, d'en être sorti. Il est absolument +nécessaire, pour concevoir nettement et pour définir l'esprit +ecclésiastique, de connaître aussi et même d'avoir l'autre, l'esprit +laïque, l'esprit du siècle. Des façons d'être qui semblent toutes +simples aux prêtres et aux fidèles pieux, et auxquelles ils ne prennent +pas garde parce qu'elles leur sont familières et naturelles, si on les +voit du dehors, apparaissent singulières, fortement caractéristiques, et +révèlent des âmes extrêmement différentes de celles de la grande +majorité des hommes.</p> + +<p>Une dernière condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces +études dans un esprit de sympathie respectueuse. Eût-il perdu la foi (ce +qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le +romancier des mœurs cléricales eût conservé le don de s'attendrir au +souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les +pratiques et les croyances qu'il a quittées peuvent être bonnes et +douces aux âmes. Il faudrait qu'il eût encore l'imagination religieuse +et que ses sens fussent demeurés pieux, en sorte qu'il pût être encore +délecté par l'orgue, l'encens, les cérémonies, l'atmosphère spéciale des +églises. Surtout il devrait avoir gardé le respect, sinon de l'«onction» +sacerdotale, au moins du très grand effort moral et de l'extraordinaire +sacrifice que présuppose cette onction. Car ici les rancunes +personnelles, les préjugés révolutionnaires, même les dédains de +dilettante empêcheraient d'être clairvoyant et juste. Songez donc qu'à +moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout +prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le +jour où il s'est couché tout de son long au pied de l'évêque qui le +consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer; +qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité +morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et +qu'on ne dise pas: «Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela +pour être mieux récompensés au ciel.» Car l'espoir d'un petit surcroît +de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire) +ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'étonne plus du +sacrifice, ce qui m'étonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du +sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au même. +Des hommes qui ont été un jour capables soit de cet effort, soit de cet +élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. Et pensez un peu +à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener +partout sa robe noire, le renoncement à toutes les curiosités de +l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne +s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non, +non, ceux qui méprisent ou raillent les prêtres ne les comprennent +point.</p> + +<p>J'ai essayé d'indiquer quelle éducation il faudrait avoir reçue et par +où il faudrait ensuite avoir passé pour être en état de les comprendre +et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un +être si spécial qu'un prêtre, et si différent des autres hommes! Dès +l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son +corps et son âme aux pratiques religieuses. Au petit séminaire, les +exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, méditation, +lecture spirituelle; tous les dimanches, catéchisme et sermons; +confession et communion fréquentes; à quinze ou seize ans, la soutane. +Au grand séminaire, la séquestration morale se complète: les pratiques +pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, pétrissent l'âme, +lentement et invinciblement. On a des heures de solitude où l'on reste +presque sans pensée, hypnotisé par une idée fixe, celle du sacerdoce où +l'on tend. L'enseignement de la théologie et de l'histoire +ecclésiastique achève la formation de l'âme sacerdotale. Nulle +communication avec le dehors; les livres du siècle ne vous parviennent +qu'en petit nombre, résumés et réfutés. Pendant ses vacances, le jeune +lévite reste isolé dans le monde, vivant le plus possible avec son curé, +évitant les compagnies frivoles, déjà respecté de ceux qui l'approchent, +et même de sa mère. Il est prêtre enfin, c'est-à-dire (pesez bien les +mots et tâchez d'en concevoir tout le sens: ils sont étranges et +stupéfiants) ministre et représentant de Dieu sur la terre, choisi et +consacré par lui pour distribuer ses grâces aux autres hommes par les +sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin +au corps et au sang de Dieu lui-même. Cela ne vous dit rien, à vous, +parce que vous êtes un profane, un indifférent, un malheureux égaré; +mais le prêtre qui, étant homme, est pourtant tout cela, et qui le +croit, et qui en a conscience!... Réfléchissez combien un tel état +d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'être tout +entier.</p> + +<p>Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranché, aussi profond, +aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que +l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au +magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas +l'homme dès l'enfance et elle ne le tient pas jusqu'à la mort. Les +traits par où ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux +par lesquels ils se séparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire +chez le prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs +dernières conséquences les obligations de sa foi est déjà une créature +rare et singulière et qui se distingue fortement du reste des hommes: +rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un +prêtre qui, outre la constante préoccupation de son salut, a encore +celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre +Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que +sa fonction lui impose une vie à part, le fond de pensées habituelles +que cette fonction implique doit non seulement réagir sur ses manières, +sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments, +à ses passions, à ses vices comme à ses vertus, une marque énergiquement +caractéristique. Ni un prêtre n'est bon ni il n'est méchant de la même +façon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le +clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus +originale et la plus nettement «différenciée». Et la différence ne +pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins +d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus +pleinement possession de la terre.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Ferdinand Fabre a, le premier, tenté une étude sincère, large, +approfondie, de cette intéressante classe d'hommes. Il se trouvait dans +les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise. +A-t-il traversé le grand séminaire? je l'ignore. Mais il a passé son +enfance chez un curé de campagne et il a dû continuer un certain temps à +voir des prêtres: on sent qu'il connaît ce monde à fond et qu'il l'a +observé de près et à loisir. Il est respectueux, sérieux, équitable. On +sent dans la curiosité de son observation une très réelle sympathie. Je +ne crois pas qu'un prêtre intelligent trouve rien de choquant dans les +<i>Courbezon</i> et dans <i>Mon oncle Célestin</i>, sinon l'idée même de faire des +romans sur les prêtres. Et il pourrait fort bien être édifié par +endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est +plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de +l'observation.</p> + +<p>Préparé comme il l'était, doué d'ailleurs d'un talent dont la force et +l'austérité convenaient à ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu +écrire des romans de mœurs cléricales d'une valeur éminente, et dont +quelques-uns sont bien près d'être des chefs-d'œuvre.</p> + +<p>D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, créer autour +d'eux comme une atmosphère ecclésiastique. On entre, en le lisant, dans +un monde absolument nouveau: on est vraiment <i>dépaysé</i>. Les détails +précis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa +hiérarchie, ses règles, ses usages, même sur sa garde-robe; et ces +détails viennent naturellement, au courant de récits ou de +conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voilà +tout. Et l'on assiste à des messes, à des pèlerinages, à des conférences +ecclésiastiques; on comprend que monsieur le curé-doyen de Bédarieux est +un personnage et aussi monsieur l'archiprêtre de la cathédrale; et l'on +conçoit tout ce qu'il y a dans ce mot: «Monseigneur». Et le langage que +parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laïques. Ils +sont, à l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est +recommandée dès le séminaire comme une vertu chrétienne et comme une +arme défensive: elle est pour eux une des formes de la charité, une +expression de leur respect pour les âmes, et un rempart où ils se +retranchent contre les familiarités et les indiscrétions. Mais, de plus, +M. Fabre met communément dans leur bouche les formules de la +phraséologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, dès que la situation +devient dramatique, toutes celles de la rhétorique profane. C'est qu'en +effet les gens du clergé donnent assez volontiers dans l'élocution +oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur paraît être en harmonie +avec la dignité de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent +besoin, ayant à enseigner nombre de vérités indémontrables et qui, par +suite, ne sauraient être développées que par des procédés oratoires. En +réalité, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages +comme ils écriraient, en style de mandement; mais cette convention, si +c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet général de ses +peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, étant +Méridional, prodigue, même dans les dialogues familiers, le <i>passé +défini</i>. L'abus qu'il fait de ce <i>temps</i>, qui est, à Paris et dans tout +le centre, un <i>temps</i> littéraire, contribue encore à donner aux discours +de ses prêtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une +phrase qui ne sente en plein l'église; pas une qui ne porte la soutane. +Ces romans sur les curés semblent écrits par un curé: c'est merveilleux.</p> + +<p>Et M. Fabre a su peindre aussi les âmes, avec des vertus et des passions +qui sont bien des passions et des vertus de prêtres. Parmi tant de +belles et vivantes figures ecclésiastiques, je n'en prendrai que quatre: +du côté des saints, l'abbé Courbezon et l'abbé Célestin; du côté des +ambitieux et des violents, l'abbé Capdepont et l'abbé Jourfier.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'abbé Courbezon est un Vincent de Paul absolument dénué de sens +pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout où il a été +curé, il s'est lancé dans de telles entreprises, écoles, hospices, +orphelinats, que tout le bien de sa mère y a passé, et il s'est mis dans +de tels embarras d'argent que son évêque, après l'avoir quelque temps +suspendu de ses fonctions, l'a relégué à Saint-Xist, un village perdu +dans la montagne. Il arrive là avec sa vieille mère et commence par +recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour +voisine une sainte fille, Sévéraguette, orpheline et riche. Sévéraguette +regarnit la bourse de monsieur le curé sans qu'il s'en doute, et bientôt +le pauvre desservant est repris par sa manie de bâtisse: il rêve d'une +école de Sœurs. Il s'ouvre à Sévéraguette de ce désir secret et, après +quelque résistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Sévéraguette +a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans +de bergerie, Pancol, une belle nuit, se débarrasse de Pumat; peu après, +voyant les écus de Sévéraguette fondre à la cure, il guette un soir le +curé et s'apprête à l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint +homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se défendant. +L'abbé Courbezon, déjà malade, ne survit que quelques jours à cette +aventure et meurt en montant à l'autel.</p> + +<p>On sait que ce roman a commencé la réputation de M. Ferdinand Fabre. Il +a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, à côté de scènes +d'une violence sauvage (peut-être même l'auteur a-t-il forcé le +contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves), +d'autres scènes d'une douceur, d'une simplicité, d'une piété exquises. +La Sévéraguette, la Courbezonne et le curé sont délicieux; le livre est +par endroits tout parfumé de prière et tout embaumé de charité, et cela +n'a rien de fade et cela fait songer au <i>Vicaire de Vakefield</i>: mais ce +clergyman n'est qu'un très digne homme; l'abbé Courbezon est un prêtre +et un saint.</p> + +<p>De là les caractères particuliers de sa charité. Un philosophe donne, +comme don Juan, pour l'amour de l'humanité. S'il est d'un cœur tendre +et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans réserve, et il ne +sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la +profession de l'abbé Courbezon, c'est le dévouement complet, l'abandon +entier de sa personne. Il donne tout, il se dépouille à chaque instant, +il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de péché? Au +reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer +qu'à demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de +certains devoirs humains au devoir religieux et supérieur, un penchant à +attendre ou même à exiger des autres ce dont on est capable soi-même, à +les sacrifier avec soi, fût-ce un peu malgré eux, à l'œuvre de Dieu, +qui prime tout. Ce saint n'hésite pas, pour secourir les pauvres, à +réduire à la pauvreté la vieillesse de sa mère. Ce quelque chose +d'impérieux, de tyrannique sous la mansuétude extérieure, cette absence +de certains scrupules dans l'accomplissement de la tâche imposée par +Dieu est bien encore d'une âme sacerdotale.</p> + +<p>Une autre particularité, c'est l'imprudence et l'imprévoyance, on dirait +presque l'ignorance de la vie réelle et de ses conditions, assez commune +en effet chez les prêtres très saints. C'est que ni leur éducation ni +leurs préoccupations habituelles ne sont bien propres à leur faire +connaître le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue, +et elle ne peut être absolue que si elle est folle, si elle trouve le +miracle chose naturelle.—Une dernière marque enfin, c'est que cette +charité sans bornes est pourtant une charité catholique, pour qui les +hommes sont frères moins par une communauté de destinée et une +solidarité d'intérêt que parce qu'ils ont été rachetés tous par le +Christ; et cette charité n'a point pour véritable but le soulagement de +la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps, +la conversion des âmes. Certes, l'abbé Courbezon se dépouille souvent +sans arrière-pensée, par le mouvement irrésistible de son grand cœur; +mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rêve.</p> + +<p>Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type +même de la charité sacerdotale. Il a sa grosse face couturée de petite +vérole, sa carrure de paysan, ses yeux à fleur de tête, ses gestes de +fou et de rêveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle +bonne joie naïve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le +terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Si l'abbé Courbezon est le héros de la charité, c'est plutôt la naïveté +qui est la marque de l'abbé Célestin, une naïveté de prêtre, à la fois +presque enfantine et un peu solennelle. L'éducation et la profession +ecclésiastiques développent chez certaines âmes une extraordinaire +candeur. Un bon prêtre ne saurait être un raffiné. L'idée très simple et +toute grossière que le dogme catholique lui donne du monde, partagé en +deux camps, n'est pas pour le pousser à l'étude ni à l'analyse des +dessous de la réalité. S'il est curé de campagne, le confessionnal même +et les péchés peu compliqués de ses ouailles ne lui apprendront pas +grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du +ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus +opposé à l'esprit de sa profession. Un bon prêtre a l'âme simple, prend +tout au sérieux et fait tout sérieusement. Son «détachement» surnaturel +n'a rien de commun avec les «airs détachés» d'un homme du monde; +l'humilité même les lui interdit.</p> + +<p>M. Ferdinand Fabre a su placer l'abbé Célestin dans les conditions les +plus propres à mettre au jour et à montrer sous toutes ses faces cette +délicieuse naïveté ecclésiastique.</p> + +<p>L'abbé Célestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie +laryngée et obligé de demander son changement, est envoyé à +Lignières-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen +son ancien condisciple, l'abbé Clochard, qui est devenu son ennemi +depuis que l'abbé Célestin, dans un concours ouvert par la Société +archéologique, a emporté le prix sur son envieux confrère. Or l'abbé +Célestin rencontre à Lignières une fille très pieuse, très pure et très +innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures à qui la sainte Vierge +apparaît quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit. +Pendant un pèlerinage qu'elle fait avec monsieur le curé, Marie est +assaillie et mise à mal par des ermites et par un <i>santi-belli</i> +(marchand de statuettes et d'objets de piété), et elle est si +parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est +arrivé. «Ils l'ont renversée, dit-elle, et l'ont mordue partout.» Quand +elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne. +L'abbé Célestin et l'officier de santé Anselme Benoît la retrouvent, une +nuit, dans une vieille tour abandonnée. Elle est proche de son terme: le +curé la recueille au presbytère, et c'est là qu'elle met son enfant au +monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abbé Célestin d'avoir fait le +mal avec la bergère. Un saint et naïf ermite, ami du curé de Lignières, +intercepte, par un zèle aveugle, les lettres qui arrivent de l'évêché: +l'abbé Célestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation +portée contre lui et tombe foudroyé.</p> + +<p>Une maladie, un déménagement, un pèlerinage, un acte de charité +imprudente et candide, voilà donc toute l'action; mais de quelle +adorable façon se révèle l'innocence du bon curé! Les conversations avec +Marianne qui ne veut pas qu'il jeûne pendant le carême («Vous avez bien +soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi +de l'Église dans sa rigueur.—Moi, c'est différent... Si vous l'avez +oublié, je suis née à Éric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je +ne vous ressemble pas plus...—Marianne, ne vous comparez pas à moi, je +ne suis qu'un malheureux pécheur fort en peine de son salut; vous, vous +êtes une sainte, et, je vous le dis en vérité, un jour vous verrez +Dieu»); le voyage des Aires à Lignières, par la montagne, derrière la +voiture de déménagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais +quoi, parmi sa simplicité, d'auguste et de biblique; le déjeuner du bon +ermite Adon Laborie au presbytère; le pèlerinage de Saint-Fulcran; la +joie et l'orgueil du bon vieux prêtre quand son doyen lui permet de dire +la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est délicieux, +d'une franche poésie, familière et pénétrante. Et quelle trouvaille que +«ces tasses de M. l'abbé Combescure» qui reviennent régulièrement dans +toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de +dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle +ecclésiastique?</p> + +<div class="blockquot"><p>...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai +rappelé les menus services que je lui rendais au grand séminaire, +que pensera-il, lui?...</p> + +<p>Mon oncle continua, scandant chaque mot:</p> + +<p>—Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais, +mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes +livres. Vous savez Marianne, la tache qui est à la page 240 de mon +<i>Theologiæ cursus completus</i>? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M. +l'abbé Clochard me le dénonça...</p></div> + +<p>Pour comble de naïveté, le bon curé écrit, sur un beau cahier bien +relié, une Vie de son patron, le pape Célestin: «<i>Vie de saint Célestin, +pape</i>, par l'abbé Célestin, curé-desservant de la paroisse des Aires..., +membre correspondant de la Société archéologique de Béziers, auteur +d'une notice sur <i>l'Ermitage de saint Michel archange</i>.» Et toujours la +mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abbé +Combescure. Vous reconnaissez là l'espèce ingénue des curés archéologues +et écrivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires, +assurent le recrutement des académies de province. Le prêtre qui écrit +sera volontiers archéologue, étant par profession conservateur du +passé. Il sera très sensible aux prix académiques, aux récompenses +officielles. Vous avez tous rencontré de ces abbés lauréats qui prennent +tous les membres de l'Institut au sérieux, enclins à respecter, en +littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie +d'autorité, d'un amour-propre littéraire très éveillé et à la fois très +ingénu, et où se révèle un fond, sinon d'humilité, au moins de docilité +chrétienne, de soumission aux puissances constituées,—toutes, et même +celles que signalent les palmes vertes, émanant en quelque sorte de Dieu +lui-même.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Après les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prêtre doit à Dieu +plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu; +mais en même temps il est ministre de l'Éternel; il est élevé par +l'onction sacerdotale fort au-dessus des laïques, même au-dessus des +grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a +de cette élection surnaturelle peut également développer en lui, selon +son caractère, l'humilité ou l'orgueil. Il arrive même que les deux +sentiments se rencontrent chez lui à la fois, et c'est ce qui rend +souvent si énigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la +conduite de certains «oints du Seigneur» dans les affaires humaines. +Mais, dans les âmes où il règne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir +formidable et démesuré. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque +dans les cantiques du <i>Manuel des catéchismes</i>. Voici ce qu'on chante à +une «première messe»:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous, anges de la loi de grâce,<br /></span> +<span class="i0">Venez tomber à ses genoux,<br /></span> +<span class="i0">Et devant ce prêtre qui passe,<br /></span> +<span class="i0">Anges du ciel, prosternez-vous.<br /></span> +</div></div> + +<p>C'est le sentiment qu'exprime, dans le <i>Livre de mon ami</i>, sans +l'éprouver assurément dans sa plénitude et même sans savoir exactement +ce qu'il dit, le pauvre petit abbé Jubal, récitant ce lieu commun +ecclésiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des +ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.</p> + +<p>L'abbé Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le +représentant le plus farouche—et le plus connu—de cet orgueil +sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est +peut-être la passion où les prêtres donnent le plus aisément. Elle a +parfois chez eux une intensité extraordinaire et toujours, comme on +pense, un caractère particulier.</p> + +<p>C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les âmes, les conduire +et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre +desservant peut sans doute le goûter; mais on connaît, d'autre part, +l'état de sujétion absolue où les prêtres sont tenus par leurs évêques. +Lors donc que le désir vient à quelques-uns de secouer ce joug et aussi +de goûter dans toute leur étendue ces joies superbes de la domination +spirituelle, ce qu'ils voient forcément au fond de leurs rêves +ambitieux, c'est l'épiscopat, à moins que ce ne soit la direction de +quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours +un caractère religieux, car l'épiscopat est la plénitude du sacerdoce. +C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est répondre à ses desseins que d'y +aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni +scrupule ni inquiétude de conscience: en priant Dieu de l'éclairer sur +sa vocation épiscopale, le prêtre se convainc presque inévitablement +qu'il se conforme, en effet, à la volonté divine. L'histoire nous montre +assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de +profession où les vues et les passions personnelles paraissent mieux +s'identifier avec le dévouement à un intérêt supérieur, à l'intérêt de +la cause de Dieu; et de là, chez le prêtre, cette surprenante sécurité +morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies +qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir +s'exaspère chez lui par l'absence des autres «divertissements» (pour +parler comme Pascal), par les contraintes du célibat. Toutes les +énergies du prêtre, refoulées sur d'autres points, se précipitent par la +seule issue qui leur reste ouverte.</p> + +<p>C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait très +fortement sentir dans son <i>Abbé Tigrane</i>. Que cette ambition, que j'ai +tenté de définir, rencontre un tempérament violent et colérique, et vous +aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait guère +les allures d'une passion ecclésiastique; qu'elle était trop fougueuse, +imprudente et emportée; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire +général laisse dehors, la nuit, devant la porte fermée de la cathédrale, +sous le vent et la pluie, le cercueil d'un évêque: l'esprit de corps est +si puissant dans le clergé qu'il est infiniment rare que les haines +particulières s'y manifestent par des actes capables de compromettre le +clergé tout entier, de scandaliser les fidèles et de réjouir les impies; +et comme ici la publicité de la vengeance s'aggrave d'une sorte de +sacrilège, on peut hardiment contester la vérité de cet épisode si +lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier +point; mais, au reste, l'impétuosité de Rufin n'exclut point l'habileté. +Puis il n'y a pas seulement, dans l'Église, des doux et des patients; +Grégoire VII ni Jules II n'ont laissé une réputation de mansuétude, et, +de nos jours encore, on a vu des hommes d'Église au nom desquels on +avait pris l'habitude d'accoler le mot «fougueux» comme une épithète +homérique. Et, quand Rufin serait dans le clergé une figure d'exception, +je ne vois pas en quoi il serait moins intéressant.</p> + +<p>Il est bien d'un prêtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abbé +Tigrane qui, à peine devenu évêque, s'apaise, se fait onctueux, demande +pardon et oublie. Sans doute il y a là la détente qui suit +l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi +quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abbé +Capdepont est un bon prêtre, un prêtre croyant: il se sent élu de Dieu, +quoiqu'il ait lui-même fortement aidé à l'élection; et, comme +l'épiscopat est l'achèvement du sacerdoce et confère un surcroît de +grâce, il sent déjà cette grâce en lui, et son âme est transformée du +moment qu'elle croit l'être. Son orgueil même n'exclut point, en cet +instant, une sorte d'humilité; car, s'il est plus grand devant les +hommes, il doit plus à Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu +archevêque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accès de +délire ambitieux, il hausse son rêve jusqu'à la tiare, nous l'entendons +gémir «avec une lueur de bon sens et une profonde humilité»:—«Moi, né +dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du +trône pontifical!... Moi, pécheur (tu le sais, je péchai souvent en ta +présence, <i>Malum coram te feci</i>, comme dit le roi David)...» Le +sentiment d'une vie surnaturelle, se mêlant intimement aux passions +humaines, produit ainsi chez les prêtres des états d'esprit fort +singuliers. Quand, par hasard, ils sont méchants, ils ne le sont +peut-être jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand +ils sont saints, ils ne sont peut-être pas aussi bons qu'ils en ont +l'air. Ils sont à part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mêmes, les +«hommes de Dieu». L'ensemble d'idées et de sentiments que suppose leur +profession agit toujours en eux, fût-ce à leur insu; c'est un élément +secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appréciation de leurs +actes, car il y est toujours présent, même quand ils agissent en +apparence comme les autres hommes. Personne assurément n'a mieux démêlé +ce mystère que M. Ferdinand Fabre.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Et voilà pourquoi il a su exposer et développer, avec lucidité et avec +grandeur, le cas très original d'un prêtre qui n'a pas l'esprit +ecclésiastique (<i>Lucifer</i>). L'abbé Jourfier, fils de parlementaire et +petit-fils de conventionnel, que ses confrères ont un jour appelé +Lucifer à cause de son orgueil laïque et du souci <i>purement humain</i> +qu'il prend de sa dignité, est entré dans les ordres avec une grande foi +et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination +et cette douceur intérieure qui est le signe de la vocation. Le +libéralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des +ordres religieux. Après une longue lutte contre les moines et contre un +évêque qui les soutient par peur, il est lui-même porté à l'épiscopat +par la révolution de 1848. Un voyage à Rome lui démontre brutalement +qu'il n'y a plus de place dans l'Église pour un homme comme lui et que +c'est contre le pape lui-même qu'il s'est insurgé. Dès lors il sent sa +foi même crouler et finit par le suicide.</p> + +<p>Dans l'admirable conversation de l'évêque Jourfier avec le cardinal +Finella (Balzac eût certainement signé ces pages), le subtil cardinal a +une réflexion qui éclaire jusqu'au fond le caractère de «Lucifer» et +toute cette histoire d'un prêtre qui n'est qu'un honnête homme:</p> + +<div class="blockquot"><p>Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa +vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où, +passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'âme +ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez +comme un laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour +entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que +Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme, +toujours l'homme. Si Dieu est votre préoccupation constante—un +évêque doit vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Cyprien, +<i>in conspectu Domini</i>,—obéissez sans discussion, aveuglément, à +l'autorité qu'il a placée sur vous.</p></div> + +<p>Qu'est-ce donc que cet esprit laïque ainsi opposé à l'esprit +ecclésiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale +naturelle opposée à la morale religieuse; et la raison opposée à la foi. +Un honnête homme selon le monde est déjà fort éloigné d'être un vrai +catholique. Quelques-uns même des sentiments dont est formée sa vertu +sont réprouvés ou suspectés par l'Église: ainsi, dans certains cas, le +souci de l'honneur, la tolérance pour les opinions, l'indulgence pour +certaines faiblesses. Mais surtout l'indépendance de pensée est un +crime. Dans la réalité, cela s'accommode. L'Église souffre ce qu'elle ne +peut empêcher: elle consent que les fidèles, qui ne sont que le +troupeau, se composent un mélange de morale humaine et de morale +chrétienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et +d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidèles sont d'ailleurs des +âmes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des +questions que les fidèles écartent, qu'ils ne se posent même pas: la foi +d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup +d'ignorance et d'irréflexion. Un laïque peut donc, sans trop se damner, +n'être au fond qu'un honnête homme. Un prêtre, non: il faut qu'il soit +beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abbé Jourfier, qui n'a +que des vertus humaines, est placé par sa profession dans des +circonstances telles qu'il s'aperçoit que ces vertus vont contre les +fondements mêmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux +lumières naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia +mentis). Or le prêtre peut se permettre un autre orgueil, mais non +celui-là. Le jour où l'évêque Jourfier prononce l'oraison funèbre de son +grand-père, le conventionnel régicide et déiste, il fait acte d'honnête +homme, mais de mauvais prêtre. De même quand il lutte avec tant de +fureur contre les congrégations et qu'il proteste contre la tyrannie de +Rome. C'est évidemment lui qui a tort. Une religion fondée sur une +révélation surnaturelle doit, à mesure que son domaine terrestre +s'étend, se résoudre dans l'infaillibilité d'un chef unique, et c'est à +cela, en effet, qu'a tendu l'Église à travers les âges. Elle doit être +de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le +monde des âmes, une théocratie. En vain Jourfier veut défendre son +pouvoir d'évêque contre les émissaires de l'autorité centrale et se +réserver quelque liberté dans son for intérieur. Il parle de dignité +personnelle; mais «le prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie, +abdique». Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-même: laïque, +il l'aurait pu; prêtre, membre de l'Église enseignante, il ne le peut +pas. L'Église ne demande pas toujours au prêtre le sacrifice de son être +tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le +lui demande dès qu'il paraît vouloir se reprendre. Jourfier s'en +aperçoit peu à peu, et l'histoire de cette douloureuse découverte est +tout le roman. Il se convainc qu'un prêtre ne fait pas à l'Église sa +part; et dès lors il faut ou qu'il se révolte ou qu'il s'immole. Encore +un coup, il est rare que la question se pose avec cette netteté tragique +et que l'Église ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute +l'âme; mais la question se pose ainsi pour tout prêtre qui réfléchit dès +que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments +naturels et sa foi.</p> + +<p>M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montré ce qu'est un prêtre +catholique que dans cette peinture d'un prêtre qui ne l'est pas.</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prêtres: l'abbé +Ferrand, le bon théologien; M<sup>gr</sup> de Roquebrun, l'évêque gentilhomme; +le doux abbé Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois +ravissants vieux chanoines de <i>Lucifer</i>, et Grégoire Phalippou, le moine +fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le +marquis de Pierrerue. Les abbés Courbezon, Célestin, Capdepont et +Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux. +C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si +longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels +«dessous». Mais ces prêtres, dont l'intérieur est si intéressant, M. +Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extérieure, leur donner +une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant à lui, non +seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature; +l'intensité du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend démesurés; +il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il +frémit sous leur parole. Il a, au même degré peut-être que Balzac, le +don de s'absorber en eux, de s'en éprendre, de s'en émerveiller. Il a, +comme le poète de la <i>Comédie humaine</i>, des stupéfactions devant les +êtres qu'il crée. De là des outrances et des naïvetés: continuellement +il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et, +comme il le croit, il nous le fait croire. «Tout à coup il eut un +soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent <i>ces paroles épouvantables</i>.» +Ou bien: «<i>On ne saurait croire</i> l'expression de force, de fermeté, que +la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante +auparavant, venait de prendre tout à coup.» Et voyez quelle conviction +dans cette réflexion candide: «En vérité, l'homme est-il ainsi fait que +la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l'homme est ainsi +fait, Rufin Capdepont, plus faible, eût été plus modéré peut-être...» Et +quelle pédanterie naïve dans ce tour de phrase: «Sa tête surtout +paraissait transfigurée. Certes, c'étaient toujours les belles lignes +sculpturales, pleines de noblesse, <i>qui nous ont arrêté dès le +commencement de cette étude</i>...»</p> + +<p>Cette espèce d'ingénuité s'explique par la vigueur même et la profonde +sincérité de la conception. Et c'est aussi pourquoi les héros de M. +Fabre s'épanchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont +presque entièrement en discours. Ce sont des âmes qui débordent. Et le +romancier déborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la +diffusion, des redites, des situations répétées, mais toujours de la +grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux, +excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et coloré.</p> + +<p>Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si +vous passez des romans ecclésiastiques aux romans campagnards. Les +paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux +aiment jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol, +Eran, Félice l'hospitalière. La Pancole, la Galtière, la Combale sont +d'épouvantables mégères. Il y a chez Barnabé, cet ermite digne de +Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et +voici, tout à côté, d'exquises figures: Méniquette et Marie Galtier, +d'une pureté de fleurs, pareilles à des bergères de vitraux, à des +petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abbé Célestin, +échappé à travers la grande nature maternelle comme un petit faune en +soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc +ou de jeune fille...</p> + +<p>Le <i>Chevrier et Barnabé</i> ne sont pas de moindres chefs-d'œuvre que +<i>Lucifer</i> ou <i>Mon oncle Célestin</i>. M. Ferdinand Fabre est un peintre +incomparable des prêtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures, +s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du <i>Marquis de +Pierrerue</i>), il y paraît gauche et emprunté. C'est qu'il a eu deux +nourrices: la montagne et l'Église. Il est lui-même un montagnard poète +qui a failli être prêtre. Je soupçonne que c'est, au fond, l'amoureux de +la nature qui a détourné le lévite; que c'est Cybèle qui l'a enlevé à +Dieu. Sans doute il était trop ivre de la beauté de la terre pour +devenir le ministre d'une religion qui sépare si absolument Dieu du +monde visible. La nature est une grande hérésiarque: elle nie +l'indignité de la matière. L'œuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas +moins «une», car il n'a dit que les sentiments les plus simples—ou les +plus sérieux; il n'a peint que les âmes qui suivent le mieux la nature, +ou celles qui s'élèvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et +la vie moderne passerait presque tout entière entre ses pastorales et +ses drames cléricaux. Mais cela même n'est-il pas tout à fait +particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas étonné que +l'œuvre candide, sévère et un peu fruste de ce Balzac du clergé +catholique et des paysans primitifs restât comme un des monuments les +plus originaux du roman contemporain.</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<p class="c"><span class="smcap">Sceaux</span>, Imp. Charaire et fils.</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Poèmes antiques</i>.—<i>Poèmes tragiques</i>.—<i>Poèmes +barbares</i>, Lemerre</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> M. Sully Prudhomme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les <i>Spectres</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le <i>Runoïa</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La <i>Tristesse du diable</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Le Vent froid de la nuit</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Dies iræ</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Œdipe à Colone</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Polymnie, 46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Énéide, IX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Iliade, III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Hérodote, Polymnie, 47.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le <i>Massacre de Mona</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le <i>Barde de Temrah</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>Massacre de Monah</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Un acte de charité</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Les <i>Ascètes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'<i>Agonie d'un saint</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Les <i>Deux glaives</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le <i>Corbeau</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> La <i>Maison du berger</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La <i>Ravine Saint-Gilles</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> La <i>Fontaine aux lianes</i>; la <i>Ravine Saint-Gilles</i>; les +<i>Éléphants</i>; la <i>Forêt vierge</i>; la <i>Panthère noire</i>; le <i>Jaguar</i>; +<i>Midi</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le <i>Parnasse contemporain</i>, 1866, 1869, 1876 +(Lemerre).—<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mai et 1<sup>er</sup> novembre +1888.—<i>Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne</i>, par +le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes +(Lemerre).—Sonnets inédits.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Poèmes dorés</i>; les <i>Noces corinthiennes</i>; les <i>Désirs de +Jean Servien</i>, chez Lemerre. +</p><p> +<i>Jocaste</i> et le <i>Chat maigre</i>; le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i>; le +<i>Livre de mon ami</i> chez Calmann Lévy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le <i>Néo-hellénisme</i> (les <i>Contemporains</i>, première +série.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Victor Hugo, le <i>Pas d'armes du roi Jean</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lévy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> I, p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> I, p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> II, p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> II, p. 173.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> II, p. 175.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> I, p. 61.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Flaubert, <i>Préface des Poésies de Louis Bouilhet</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Pascal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> I, p. 61.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> I, p. 123.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> I, p. 20 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> I, p. 107.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> I, p. 109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> I, p. 149.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> I, p. 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> I, p. 175.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> I, p. 184.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> I, p. 202.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> I, p. 257.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> I, p. 256.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> I, p. 251.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> I, pages 317, 327.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> II, p. 11.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Iphigénie</i>, II, sc. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> 1. Iphigénie, II, sc. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> II, p. 121.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> II, p. 72.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> II, p. 70.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> II, p. 189.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> II, p. 205.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> II, p. 215.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> II, p. 226.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> II, p. 275.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> II, p. 276.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Mithridate</i>, I, sc. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Mithridate</i>, IV, sc. ii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Préface de <i>Bajazet</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> I, p. 115.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Baudelaire, <i>Fleurs du mal</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Ép. à Racine</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> M<sup>me</sup> de Sévigné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Louis Racine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> M<sup>me</sup> de Sévigné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Préface de <i>Bérénice</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Maximes de la vie</i>.—Ollendorff.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Essais sur l'histoire de la littérature française</i> (1 +vol. Calmann Lévy).—Chroniques dramatiques à la <i>Revue politique et +littéraire</i> et au <i>Journal des Débats</i> (1882-1885).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Voy. notamment les articles sur le <i>Roi s'amuse, Fédora, +Un roman parisien</i> (de M. Octave Feuillet), la <i>Tour de Nesle</i>, dans la +<i>Revue</i> des 4 novembre, 2 et 16 décembre 1882, 10 février 1883. +</p><p> +La <i>Revue des cours littéraires</i> a publié des conférences de M. J.-J. +Weiss sur <i>Favart, Piron, Gresset</i>, dans ses numéros des 18 février et +29 avril 1865.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Les <i>Amoureuses</i>.—<i>Lettres de mon moulin</i>.—<i>Contes du +lundi</i>.—<i>Tartarin de Tarascon</i>.—Les <i>Femmes d'artistes</i>.—<i>Robert +Helmont</i>.—Le <i>Petit Chose</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Le <i>Petit Chose</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Le <i>Petit Chose</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Études et paysages</i> (à la suite de <i>Robert Helmont</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Études et paysages</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Femmes d'artistes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Études et paysages</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Id</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Lettres de mon moulin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Femmes d'artistes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Id</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Essai sur le goût</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Je ne parle ici que des <i>Contes</i> de M. Alphonse Daudet. +Je reprendrai plus tard en la remaniant l'étude que j'ai eu l'occasion +d'écrire sur ses <i>romans</i>: j'attendrai pour cela l'apparition du premier +roman que M. Daudet publiera.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Julien Savignac</i>, le <i>Chevrier</i>, <i>l'Abbé Tigrane</i>, <i>Mon +oncle Célestin</i>, le <i>Roman d'un peintre</i>, le <i>Roi Ramire</i>, <i>Lucifer</i>, +<i>Barnabé</i>, chez Charpentier.—<i>Les Courbezon</i>, <i>Mademoiselle de +Malavieille</i>, le <i>Marquis de Pierrerue</i> (2 vol.), la <i>Petite Mère</i> (4 +vol.), chez Dentu.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS *** + +***** This file should be named 21215-h.htm or 21215-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/2/1/21215/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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