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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un artiste + +Author: Charles Gounod + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + CHARLES GOUNOD + + MÉMOIRES + + D'UN ARTISTE + + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + + À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1896 + +Droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande. + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux). + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus +intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de +l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions +qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut +s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une +existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se +cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui +se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le +fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une +opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou +salutaire peut l'être à d'autres. + +Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler +de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je +l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou +lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit +avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se +trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que +lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la +mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me +mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre +si j'en suis sorti. + + * * * * * + +Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui +nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est, +ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud +de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus +directe de l'éternelle sollicitude de Dieu. + +Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon +pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je +veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé, +qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce +qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne. + +Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie. + +Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne +plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire, +au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre +éternel! + + + + +I + +L'ENFANCE + + +Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin +1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle +Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses +aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait, +chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle +jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme +mademoiselle Mars. + +Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait +rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société, +les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville, +dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée. + +Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie +n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode +difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances, +d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les +réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne +tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances +conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux +contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer +le souci. + +Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un +courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance +maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est +par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et +de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un +moyen d'existence. + +La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la +cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre +utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et +commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle +elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses +enfants. + +Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du +devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit +que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité +de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque +maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit +et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté, +petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que +lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la +somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours +pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur +de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur +du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec +bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez +elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé +d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son +jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et +suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les +trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon. + +Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre +ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable. +Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la +_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien +d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces +âmes-là. + +Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime +renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à +rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître. +Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à +l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses +capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un +piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni +porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût, +représentait encore un gros impôt pour un si mince budget. + +À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un +événement qui eut sur son avenir une influence décisive. + +Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient +les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart +qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du +grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son +immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin +bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le +bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait +pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son oeuvre de géant. + +Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel, +contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le +dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement. +Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des +jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de +vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut +l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par +Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons +et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait +passionnément et sérieusement la musique. + +Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur +son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à +l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors +vingt-six ans et demi. + + * * * * * + +Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son +mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué, +et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier +dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains, +Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle +un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil. +Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur +d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour, +en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à +pied. Aussitôt il s'écria: + +--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte! + +Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le +fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises +différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse +montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie +d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme +adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se +trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable +tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par +Drouais à voir son oeuvre de concours: il déclara sincèrement à son +camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux +tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant +indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de +cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix +de la justice et celle de l'intérêt personnel. + +Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie, +une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande oeuvre. Doué +comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut +chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il +tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter +de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en +fournira un exemple. + +M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je +crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père +beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme +dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon +père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à +reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui +assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu +annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était, +dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un +mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à +quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont +plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conservées encore +aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été +exécutées. + +Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un +talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent +indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre +eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de +fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était +pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de +l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les +yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout +bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires, +manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance +arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là +que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de +la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre +commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui. + +Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à +ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la +maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le +verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme +professeur de piano. + +Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la +mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion +de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve +avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi, +qui allais avoir cinq ans le 17 juin. + + * * * * * + +En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je +dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son +incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et +l'appui du père qui nous était enlevé. + +Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé +Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de +la maison qu'il avait habitée. + +À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui. + +--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux +enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même +temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander +deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment +prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je +vous prie de me procurer du travail. + +Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et +continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves +voulaient bien y consentir. + +Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette +noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir +dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son +dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc +maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de +nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien, +était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin +lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles +des leçons de musique. + +Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite +famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de +front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de +suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter +entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du +terrain. + +Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit +nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi +nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une +émotion qu'il est facile de comprendre. + +Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue +surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au +coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds +en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de +coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et +que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon +illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M. +Ingres. + +Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi, +couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec +un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des +bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche. +Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou +quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je +m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si +j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien; +mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant +les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la +musique. + +Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et +porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt +des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de +là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent +les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales. + +Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler +autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter, +et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et +sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si +difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà +la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles +qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la +modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et +le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant +entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une +chanson en mode mineur, je m'écriai: + +--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)? + +J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir +avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où +j'aurais pu même être professeur. + +Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles +en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne +résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en +crédit. + +Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le +petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin +s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et +remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la +célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour +le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes +dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage +tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa +une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation +nouvelle: + +--Dans quel ton suis-je? + +Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère +triomphait. + +Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait +elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait, +bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de +mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande +influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle +m'avait emmené quand j'avais six ans. + + * * * * * + +Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit +encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à +aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de +l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma +mémoire. + +Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait +donc dix ans et demi de plus que moi. + +Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles, +où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le +premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait +m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami. + +Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de +professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père, +l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à +Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la +rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la +rue de l'Orangerie. + +Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une +quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce +d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de +l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui +allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans +laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance, +Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué +comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des +statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité +qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre. + +À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de +séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la +Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne +du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à +l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit, +au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses +vacances. + +Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle +du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse, +comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons +de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et +chantait souvent aux offices de la chapelle du château. + +Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la +basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait +l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais +me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais, +instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas +pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer +faux n'entrait même pas dans ma petite tête. + +Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train +d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de +passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je +demandai à ma mère: + +--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse? + +Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû +s'égayer de la naïveté de ma question. + +J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en +juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait +souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui, +après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe +de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat, +une grande et légitime réputation. + + * * * * * + +En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept +ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui +m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après +le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma +présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la +journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me +faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me +reprendre avant le dîner. + +La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine, +près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où +nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue +de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis +pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor +que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra. +Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir +alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la +pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je +lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup +plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris +en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand +mes petits camarades se trompaient, il me disait: + +--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire. + +Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si +lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit: + +--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!... + +Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire +aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans +une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit +donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de +Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de +Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la +pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon. + +Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi +distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile +d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre +que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette +impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et +pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime +pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla +que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à +craindre. + +En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé +aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie; +j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et, +lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée +Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je +m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire +ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi. + + * * * * * + +Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais +l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un +«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions, +à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je +venais d'avoir onze ans. + +Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser, +homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de +suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur +d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit +le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître +et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et +est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris. + +Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé; +mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour +ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe. + +J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse», +c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à +moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de +travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en +obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis +enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus +grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il +semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais, +hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien +galopait fort souvent!... trop souvent. + +Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de +distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition +me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut +un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, +c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce +que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien +de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en +prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant +à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que +les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et +l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un +débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, +ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne! +ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va +répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en +revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un +misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.» + +Et je laissai mon pain. + +Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais +passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je +m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous +mes voeux. + +Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les +dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en +deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux +moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le +maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte +Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de +Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et +oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire. + +Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus +tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre, +une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on +ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes +dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite +troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, +deux ténors et deux basses. + +Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_, +il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos +commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, +depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce +timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables +voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, +sans cet accident, un bon chanteur. + +La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut +remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché +au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui +s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la +tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa +redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de +bataillon. + +Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous +le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la +direction de ma vie. + + * * * * * + +Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en +était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la +musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière +sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune +existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère +aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel +prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont +obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de +second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux +élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs +parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette +fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune +d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que +j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_ +de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona; +Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir +me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais +perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit: + +--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens! + +Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu +lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris +à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de +_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre, +de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère +mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de +deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le +moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler +devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je +n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce +rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et +que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel +arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon +coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que +cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui +jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement +fou. + +Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et +absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon +atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit; +c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire, +moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien +aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne +plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur +copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans +partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me +parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et +de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier +de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui +présentai ma copie. + +--Et votre brouillon? ajouta-t-il. + +Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et +le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste; +j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc. + + * * * * * + +Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de +plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre +dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de +mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger +une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à +ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité +entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais +plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce +dernier choix. + +Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près +ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour +moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait +partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses +doléances au proviseur, M. Poirson. + +Celui-ci la rassura: + +--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est +un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de +lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais +mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas +musicien! + +Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son +cabinet. + +--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être +musicien? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état! + +--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini? + +Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans +se rejeter en arrière. + +À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression. + +--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon; +nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix +ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge. + +Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à +écrire des vers. Puis il me dit: + +--Emporte cela et mets-le-moi en musique. + +Je jubilais. + +Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une +anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la +romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...» + +Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé +par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je +ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la +récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le +proviseur. + +--Qu'est-ce que c'est, mon enfant? + +--Monsieur, ma romance est faite. + +--Comment? déjà? + +--Oui, monsieur. + +--Voyons un peu! chante-moi cela. + +--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner. + +(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y +en avait un dans la pièce voisine.) + +--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano. + +--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies! + +--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies? + +--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front. + +--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien +sans les harmonies. + +Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai. + +J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis +s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à +sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et, +lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit: + +--Allons, maintenant, viens au piano. + +Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je +recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, +vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et +m'embrassait en me disant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + + * * * * * + +Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir +dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un +consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave +responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement +que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux +appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel +elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège +commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi +longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop +aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle +eut recours. + +Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute +réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions +de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était +alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma +mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée +l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le +collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y +commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un +mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon +et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la +promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de +cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma +mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce +qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus +tard: + +--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui +déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène +contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais +de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à +m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le +reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je +veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que +sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une +sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est +vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en +triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en +tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière +dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles. + +Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il +tint parole, autant du moins qu'il était en lui. + +Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha +quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de +valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite +cervelle. + +Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère: + +--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre; +seulement, il ignore qu'il le sait. + +Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie +un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, +canons, etc., ma mère lui demanda: + +--Eh bien, qu'en pensez-vous? + +--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne +le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout +chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_. + +--Allons! dit ma mère, il faut se résigner. + +Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois +elle m'avait dit: + +--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le +notaire_!... + +Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible. + +D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la +menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner +du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de +considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois +pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé +je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros +_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en +train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente +qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le +surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence +pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et +me dit: + +--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là! + +Je relevai la tête et répondis: + +--Tiens! si vous croyez que c'est amusant! + +--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez +plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien +moins. + +Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un +accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière +que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence +ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation +soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_. +Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres +dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du +bon conseil que je venais de recevoir. + + * * * * * + +Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et +m'attachaient de plus en plus. + +Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et +ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une +grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de +Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée +auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien, +est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de +ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est +Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_. + +Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable +chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je +ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de +manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces +heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition +lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de +l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux +accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument +nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint +cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes +ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de +mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma +mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du +terrible, je murmurai ces mots: + +--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela! + +L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de +l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une +signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble +qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose +d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup +du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de +Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la +volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart +faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue +exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence +si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté +parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et +inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la +mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à +cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du +trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le +balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle, +il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne +ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à +l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au +niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les +plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque +j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition +de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser. + +Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au +développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_, +j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la +Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À +l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à +l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du même maître. Ce fut un nouvel +élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout +en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie +gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la +conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des +côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque +chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables +avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines. + +Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait +mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma +détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le +redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me +déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage +pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant +trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était +là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus +d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien, +aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme +j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de +travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de +respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la +conscription: + +--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me +rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome. + + * * * * * + +J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un +événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes +camarades. + +Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible +tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était +être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M. +Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se +déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la +provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière +d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui +représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition +était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le +coupable resta ignoré. + +L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer +de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce +de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés +dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et +redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment +sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en +classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et +je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il +fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le +lire. Puis il dit: + +--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers? + +Je levai la main. + +--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la +privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous +a mérité votre délivrance. + +On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette +amnistie... + +J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon +cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades +Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un +humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie, +l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et +meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le +«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en +rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant +été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de +me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances; +j'avais un peu plus de dix-sept ans. + +Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que +mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je +continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon +travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat +ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an. + +J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès +sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions +dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles +je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il +fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais +engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or, +il n'y avait pas un jour à perdre. + + * * * * * + +Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la +pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission +dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous +mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de +pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette +exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon +passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait +cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère: + +--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre +manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut +que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la +classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy. + +Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui +descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par +excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me +ravit. + +--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que +mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles +ont de particulier: tout est pour le mieux! + +J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour +la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano +et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une +réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de +Mozart, dont il recommandait la lecture assidue. + +--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_! + +Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens: +Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à +l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort +environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça +dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de +plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une +inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le +visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur +m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était +aimant, il avait un coeur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement +pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai +reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un +titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection. + +Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et +de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant +satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif +unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter +coûte que coûte. + +J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois. +Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de +Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus +de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir +à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un +échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription! +Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an. +Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier +concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un +voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit +ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors +de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage +ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix, +l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais +pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin, +nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête +avant de me réveiller. + +Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien +résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de +ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et +je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis +aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et +une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en +Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux +Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne. + + * * * * * + +Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année +que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère; +pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier, +petit-fils de Galle. + +À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de +Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du +musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme +élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne +voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix +lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait +renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette +mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait +remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à +l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études +à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de +l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le +même jour. + +J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là +qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au +château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait. +Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du +célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de +l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien +désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que +moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine +avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de +dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus +vigilante sollicitude. + + * * * * * + +Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail +bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de +chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des choeurs à +l'Opéra, me dit un jour: + +--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai +exécuter à Saint-Eustache. + +Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq +mois devant moi; je me mis résolument à l'oeuvre, et, au jour dit, +j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé +à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de +payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la +dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de +mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même, +l'exécution à Saint-Eustache. + +Ma messe n'était certes pas une oeuvre remarquable: elle dénotait +l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout +novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la +possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées +musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment +assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte +sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer. +Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants +encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement +touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après +l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement +(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un +commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la +lettre, je l'ouvre, et je lis ceci: + +«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au +_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux! +Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.» + +C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis, +alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution +d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de +sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait +dit, sept ans auparavant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + +Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps +d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un +cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je +trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de +tout son coeur. + +Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui +j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes, +préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva +rapidement. + + + + +II + +L'ITALIE + + +Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit +heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue +Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre +première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon, +Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un +_voiturin_. + +Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule +écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues +de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de +regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers +lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante +locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance +à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous +faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un +autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel +de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans +transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une +marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du +poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais! + +Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux +vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été: +il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche +qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de +l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la +Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement +progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des +maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous +l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le +27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre +résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères +beautés de la nature et de l'art. + +Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon +père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme +c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun +par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria: + +--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père! + +Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du +charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier +d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien +le plus doux accueil possible à mon arrivée. + +Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était +destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on +appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à +coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me +séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire +suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de +Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans. + +De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je +m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma +première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas +une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires, +réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans +cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les +pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de +nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes +camarades. + +Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette +tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce +fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée, +d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect +grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines +pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire, +incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il +n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension, +reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver +tout ce que j'aimais. + +Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à +frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et +là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et +faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de +l'antiquité romaine. + +J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais +encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et +comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville +grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade, +et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par +le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la +Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai +dans la solitude et là je parlerai à son coeur.» + +Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées +d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il +est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux +ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son +présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de +l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque +nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle +une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que +l'on quitte une _patrie_. + +Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout +autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de +linceul où j'étais renfermé. + +Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction +favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien +entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et +avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon +premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je +m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se +trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être, +dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon +opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur +Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes +deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa +Médicis. + +Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette +ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence +même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un +plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le +Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues, +sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et +pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations. + +J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente +famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame +Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un +élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait +l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf +ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi +admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une +nature rare: coeur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide +comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une +grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de +moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et +auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude +et, au besoin, des soins affectueux et dévoués. + + * * * * * + +Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon +du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs +entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en +amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart, +Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de +son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et +d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant, +moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa +partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale, +Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck. +J'avais lu et étudié les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de +Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un +pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler +M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais +également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il +avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la +nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands +maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces. + +Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée +inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent, +longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite, +ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait +parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des +indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité +touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les +_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était. + +Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier +devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous +les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il +maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs, +quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le +grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les +précieux enseignements. + +Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber +devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la +vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre. + +On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de +l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il +n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force +sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la +force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la +force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux +éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie. + +On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était +despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il +était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne +donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que +lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et +pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait +à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à +s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits +personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères +propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à +laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les +autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur +nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat +que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera +fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de +défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très +injustement, d'exclusivisme et d'intolérance. + +L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une +première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de +lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et +des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette +première audition lui avait laissé une impression de raideur, de +sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria: + +--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer! + +Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité +d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer +l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui +avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me +semblait,--et me dit: + +--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais +réentendre cela. + +Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans +doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si +saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois +dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres +errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles +n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au +caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et +qu'il me la redemandait constamment. + +Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous +restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que +madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer +le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté. + +Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les +Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il +regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la +plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il +a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme +le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge +décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences: +pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas +condamner ce que l'on ne préfère pas. + + * * * * * + +Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec +M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un +album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de +mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec +M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me +dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui +était propre: + +--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras? + +Je répondis, un peu troublé: + +--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album! + +--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc? + +--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine +un peu.. mais... si peu... + +--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça! + +Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte +Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque +attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non +loin du Colisée. + +--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres. + +--Oui, monsieur. + +--Tout seul? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père! + +--Oh!... monsieur Ingres!... + +Puis, me regardant sérieusement: + +--Vous me ferez des calques. + +Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui! +m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais +suffoqué d'honneur et de joie. + +C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais +à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour +moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse +de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de +M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des +gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses +cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres +de hauteur. + +Un jour, M. Ingres me dit: + +--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de +peinture. + +--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en +recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh! +non, non... + + * * * * * + +Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique +et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux +occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas +précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent +profitables et salutaires. + +Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un +endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la +chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises +était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite +«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle: +elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil +lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les +oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette +mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières +expériences. + +J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la +chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami +Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne +serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y +entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y +peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée +de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina +ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du +Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment +l'absence de leur hôte sacré. + +J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique +sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, +monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une +intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit +d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de +ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité +particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la +première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce +martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en +soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une +trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il +que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y +revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer. + +Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel +elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux +exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie +colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces +incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce +peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal, +n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias. +Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux +fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent, +ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après +eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du +vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux +maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le +spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout +de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine, +peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même +inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et +si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une +seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on +dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde. + +Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina +de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien +difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais +dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et +d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même +absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On +sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme +seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe +qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de +ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme, +dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble +faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art +de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible +n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi +ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord. +En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de +pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible. + +À l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose +d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes +pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se +trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de +la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous +êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans +malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace +et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles, +d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument +inimitables les oeuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien +de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont +dictées. + +Quant à l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en +dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non +seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique +au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des +personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire +essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de +Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition +perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant +qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de +l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète +Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre +Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et +vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion +d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi +dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à +travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire +céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue +des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et +dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et +sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des +premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste +prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du +premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en +relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance +immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si +profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et +la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour +atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que +pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et +produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette +attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du +sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père! +Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive +par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit +avec une tendresse si calme et si souveraine! + +Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore +qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On +pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible, +que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient +ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour +leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient +leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus +que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères +façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement. + + * * * * * + +À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les +offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme +pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire +du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des +opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui, +malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de +leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de +convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de +plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles +n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous +l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre, +aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au +point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de +Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des +artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois +grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à +une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains +portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais +de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se +serait cru chez Guignol. + +J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à +étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les +_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart, +le _Guillaume Tell_ de Rossini. + +Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette +fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à +le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne +pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais +la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour +le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son +tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc +d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le +comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité +très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive, +le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte +hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché, +endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un +gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins, +cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme +charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit +corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très +satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour +l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le +lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant +Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à +palette: il n'en restait plus trace. + +--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné. + +Et lui, triomphant, l'air résolu: + +--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore. + +La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure +à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des +hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à +sacrifier un chef-d'oeuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences, +c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le +privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible +qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes. + + * * * * * + +La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à +Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs +sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu, +l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres, +ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur +art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave +Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et +Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons +de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les +Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier, +Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont +il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable. + +Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de +France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur, +alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le +monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus +tendres et plus fidèles amis. + +Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière, +vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie. + +Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois +que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui, +et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous +faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit +les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix. + +Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce, +ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes +et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil, +cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient +les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout +cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs, +ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente, +Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi, +Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que +baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent +une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le +ravissement instantané. + +Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à +la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor +unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la +plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de +Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les +éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être +l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un +artiste. + +Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter +Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que +j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse +de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses +rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants. + +Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un +soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou +s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de +fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une +partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est +difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil +climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement +palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont +faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait +vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour, +j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits +phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de +quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois +rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre +dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en +soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire +faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces +précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement +rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des +balles» de l'opéra _le Freischütz_. + +Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée +de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me +quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans +des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me +servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative +qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard. + +Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie. +Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis +jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de +revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je +m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des +heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son +prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée, +glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane +et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais +où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples, +est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les +infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des +bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre +eux, la concurrence au rabais[1]. + +[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14 +juillet 1840. + + * * * * * + +De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840. + +Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au +soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire +une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil +qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme, +sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont +la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se +priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée +pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures; +que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une +leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même +un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier +durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait +s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle +avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle +était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour +vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne +pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du +temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux +essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie +utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme +cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au +samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur, +et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas +à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais +qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce +laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait +pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses +nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire +tout ce qu'il doit.» + +Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non +pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le +temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où +elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus +elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot +charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose: +«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.» + +Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi, +de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à +mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse +n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand +la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez +mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_... + +Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle +Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des +prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe, +c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe +en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire. +L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre) +était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être +mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse +pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère +m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le +manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se +dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste. + +On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve +de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas +l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus +digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui +n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que +j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en +dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les +félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus +la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église +Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année +suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de +la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et +les avantages de cette seconde exécution. + +[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre +de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril +1841. + + * * * * * + +Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément +à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après +les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples, +les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome +encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le +majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte +Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un +cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les +environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'oeil +découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus +d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est +une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite +par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été +donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano, +c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable. + +Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au +voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli, +Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois +explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les +bords ont un caractère si noble et si majestueux. + + * * * * * + +Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment +passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre +d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine, +l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles +peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les +Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se +trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute +du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature». +Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce +peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble +impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant +irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme +dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël +enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan; +il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières oeuvres +portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce +vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines. + +Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force +se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce +qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël +vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase. +L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec +le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour +enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands +évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la +plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don +de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les +splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses. + +Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent à +Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer +les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière +artistique... + + * * * * * + +Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois, +l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran, +et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du +Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses +débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son +voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui +accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de +_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de +cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme +illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze +ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais +emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à +vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot, +pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle +créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante +supériorité. + +Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny +Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari, +peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame +Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme +d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se +devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle +était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que +sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'oeuvre de +piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent +aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano +avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la +musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa +prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'oeuvre de la +musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus; +entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et +préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent +pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel +quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux +ans plus tard. + + * * * * * + +Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui +m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique +de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au +piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart. + +Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien +me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si +vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il +y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté +spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des +procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout +cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le +corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a +quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à +tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples +métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la +vie, c'est l'Art. + +L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les +réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la +lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien, +du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une +pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que +l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la +dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul, +il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du +Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau. + +C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là +qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses +oeuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses oeuvres, tant les +hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de +l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur, +il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et +révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant +comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art +propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement +techniques. + +Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait +suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et +un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle. + + * * * * * + +Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre +renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des +qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme +aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les +pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très +bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui +venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque +entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle +un _bon enfant_. + +Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à +Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances +ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de +l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs. + +Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je +ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec +le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois +au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière +extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour +me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma +troisième année de pension. + +Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à +cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que +j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à +Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai +dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux +chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir +directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ +m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je +ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective +ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la +route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de +Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines +me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je +pleurai comme un enfant. + + + + +III + +L'ALLEMAGNE + + +Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout +naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la +droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste. + +Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser +l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous +le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune +(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les +églises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais là encore, dans +cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de +Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et +saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé +sa trace unique, souveraine, incomparable. + +Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès +qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du +silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que +dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle +prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette +qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du +Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit, +ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du +Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours! +C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si +naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité +d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité. +L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux +de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la +boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait +absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier. + +Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me +pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les +beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je +m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de +Giotto et de Mantegna. + + * * * * * + +Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui +sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome, +Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de +l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et +de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a +tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des +arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie +exceptionnelle et unique au monde, Venise. + +Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette +et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les +plus opposées: une perle dans une sentine. + +Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants: +elle a ensoleillé la peinture. + +Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous +conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les +sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la +pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse +qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une +mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité. +Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et +auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être; +toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie +ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et +comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne +silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du +fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque +victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur: +elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil, +quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le +flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux +restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de +leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils +s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais! + +Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la +grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra +sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une +catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non +grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au +luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome. + +Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne +tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et +qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme. +La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre +ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose +d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme +vigueur de ton et puissance d'effet. + +Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y +entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que +j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la +mesure des attaches et des racines. + +Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et +dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout, +jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette +civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre +enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et +perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans +doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant, +l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les +chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée. + + * * * * * + +Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en +diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes +grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines. +Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant, +la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin +de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne +que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger +l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle. + +Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française +qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la +bonhomie, de la gaieté. + +Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y +connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à +chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins +coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait +proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage +m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison +particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de +mettre cet avis en pratique. + +Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour +engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité +d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la +sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma +nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon +art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma +pension pouvait y suffire. + +Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut +_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un +billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour +modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire. + +C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la +Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto +Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était +supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame +Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un +artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il +conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl. +Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me +rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient +les rôles des trois génies. + +Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je +pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur +le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès +lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot +d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux +français, les premiers temps furent assez durs. + +Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre +auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se +nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était +alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de +Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à +venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait +dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste +de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est +aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante +personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars. + +Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques +semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui +m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était +président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait +entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma +messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant +empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les +solistes, les choeurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi +fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte +Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe +de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour être exécutée dans la +même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts. + +[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21 +août 1842. + +Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt +pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve +ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem +fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que +tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale +qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer. +Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des +écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi +couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution +des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de +basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait +avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors, +Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était +encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à +Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_. + +Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en +relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait +exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes +les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement +connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa +fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique +musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute +l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très +élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant. +Il disait, que cette oeuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui +cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de +conception devenue très rare de son temps». + +Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait +tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec +abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de +nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis +Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne, +Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa +de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir +s'installer auprès de moi et me soigner. + +On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de +Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce +trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore +par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée +en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner. +Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un +oeil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère, +le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris, +que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence. + +De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la +Providence m'a comblé. + +Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans +de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne. +Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une +nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans +accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette +même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser +échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de +m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce +fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt +après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que +passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité +l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la +célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte, +due au pinceau de Raphaël. + +À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi +qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines +environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation +d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me +disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation +de trois ans et demi. + +Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum +suivant: + +--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui, +maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la +maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle +est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne +peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous +donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied. + +--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes +prescriptions, dans quinze jours vous partirez. + +Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et +quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait +Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donné une lettre +d'introduction. + +Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour +qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur +accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier. +Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que +Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et +sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut +entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles +les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en +mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais +l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem +de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans +accompagnement, et me dit: + +--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini! + +Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un +tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans. + +Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_. +Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des +concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer +pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_ +mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de +souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau +et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une +véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au +bout de six mois, celle de la charmante soeur à qui je devais d'avoir +connu son frère! + +Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la +Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut +me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions +que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il +régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en +état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis, +et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne +soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me +fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une +religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son +enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait +par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_. + +Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce +grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de +l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux +chefs-d'oeuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie, +même le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les +délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui +les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes +oreilles qui les avaient autrefois repoussées. + + * * * * * + +Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le +plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis +donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en +route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai, +j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon +frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous +prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et +rapporter tant de joie. + + + + +IV + +LE RETOUR + + +Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit +que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage +eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me +reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu +qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments. + +Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle +était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions +étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de +Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper +pendant plusieurs années. + +Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon +aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des +Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France +à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon +retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais +accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis, +encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce +fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je +serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes +conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais +les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur +avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances +que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes +dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici. + +Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de +l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui +se composait de deux basses, un ténor, un enfant de choeur; puis moi, +qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle, +d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison +et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où +je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si +restreints. + +Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve +et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes +grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma +première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir +les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et +madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins +du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon +genre» et à «faire des concessions». + +--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat! +Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les +édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien +simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde +est content. C'est à prendre ou à laisser. + +--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte +votre démission. + +Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde. + +Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique +du curé sonnait à ma porte. + +--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il? + +--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler. + +--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais. + +J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant: + +--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la +cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre? +Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la +poudre!... + +--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je +maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du +tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste +avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos +conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien. + +--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites! + +Puis, après une pause: + +--Eh bien, allons, restez. + +Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus +parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus +déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits +appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la +sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an: +ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de +trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la +quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre +des événements. + + * * * * * + +Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette +maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi, +et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était +l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au +lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins, +indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas +rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors +quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans +les choeurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des +élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je +restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de +l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai +droit à lui. + +--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens? + +--Mais je m'occupe de composition. + +--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu? + +--Avec Reicha. + +--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir. + +C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et +qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie. + +J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une +organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses +compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais +l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la +soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur était +excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions +qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de +Beethoven. + +Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel +il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part +d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un +mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire +prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres +dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était +chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le +plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir +pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie. + +Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour +y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le +grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut +ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois +mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous +rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit. +Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami +l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses +talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du +clergé de France. + +[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers. + +Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me +sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations +musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie, +et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique, +les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice. + +Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie +vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait +impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je +n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette +période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la +mention à cette histoire de ma vie. + +L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant +l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je +faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident +que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de +Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement +informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en +lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans +façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien +de la peine à courir aussi vite que le mensonge. + +Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la +plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il +était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston +de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort +belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et +Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus +gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris. + +Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de +quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute +ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non +seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite +amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus +résolu. + + * * * * * + +La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la +maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et +demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à +mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser +végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une +situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à +suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre. + +Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et +le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et +permanente ouverte au musicien. + +La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre +supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les +occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne +s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier +comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des +sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à +l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près +de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau +champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais +personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui +voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été +disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience +de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse. + +Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en +lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque, +les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin. +J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux +qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot: +Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa +réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec +une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de +Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et +m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui +faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai +plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le +plus bienveillant intérêt, elle me dit: + +--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra? + +--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas +de poème. + +--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un? + +--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre +chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance, +Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais +depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le +camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie +autrement risquée qu'un tour de cerceau! + +--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que +je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous +en écrire le poème! + +On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui +accueillit ma proposition à bras ouverts. + +--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!... + +C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de +l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à +m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il +fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles: +1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure +principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être +mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à +terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je +crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel. + +Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et +tranquillité. + +Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais +me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait +d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2 +avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais +l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au +plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une oeuvre en trois +actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait +le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour +nous tous! + +Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre +petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des +larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le +jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette +situation amenait des difficultés et des complications d'existence +auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des +enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la +mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences +enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant +un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux +arrangements de la vie de ma pauvre belle-soeur anéantie et +inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison +sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en +moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au +travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps. + +Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage, +qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment +en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur +qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de +partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle +avait dans la Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la +tranquillité dont j'avais besoin. + +Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette +résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la +veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une soeur de M. Viardot et +d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte, +remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme +charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et +intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée. +Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques +auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées +par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses +furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord, +comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le +besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours +de larmes et de sanglots. + +Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus +rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame +Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au +commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je +m'empressai de lui faire entendre cette oeuvre sur laquelle j'attendais +son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en +quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle +l'accompagnait presque en entier par coeur sur le piano. C'est peut-être +le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le +témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette +prodigieuse musicienne. + + * * * * * + +_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril +1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un +succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux +des artistes. Il y avait à la fois, dans cette oeuvre, une inexpérience +de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des +effets de la scène, des ressources et de la pratique de +l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct +généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la +noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je +fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles +je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient +d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations +suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier, +malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui +d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot: +«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très +bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym, +broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre +immortelle» furent très applaudies. + +La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à +merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié +remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée. + +Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme +je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle +m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs +de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui +disant: + +--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le +plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage. + +Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit: + +--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable +depuis vingt ans. + +Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des +appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu +l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière. + +_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot +touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle +Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus. + +On peut, je crois, poser en principe qu'une oeuvre dramatique a +toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le +succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il +suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces +éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et +compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène, +les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses +concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin +d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des +oeuvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans +l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce +condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas +le pur attrait du beau intellectuel. + +Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le +bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un +ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence +et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les +connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur +technique d'une oeuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et +d'exiger qu'une oeuvre dramatique réponde aux instincts dont il vient +demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une oeuvre +dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de +style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même +indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du +temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté +idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens, +les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique, +elles ne l'établissent pas. + +Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la +valeur d'une oeuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la +puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en +fait proprement une oeuvre dramatique, expression de ce qui se passe +dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que +public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation +artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le +critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux +éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me +paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante +mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait +la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain. + + * * * * * + +Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut +pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et +d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation, +si je voudrais écrire la musique des choeurs d'une tragédie en cinq +actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai +sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur +de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait +plus que de la sécurité sur la valeur de l'oeuvre à la collaboration de +laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé. + +Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il +fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral +et un renfort de l'orchestre accoutumé[5]. + +[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du +19 novembre 1851. + +_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques +jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de +piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de +laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina, +Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère +du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de +son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de +soutenir brillamment l'héritage et la réputation. + +[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à +Lefuel, sans date. + +Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith, +MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La +part de la musique ne représentait pas moins de quatorze choeurs, un +solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une +introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger +de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et +les choeurs. + +J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la +difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans +l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait +pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était +présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon +nouvel ouvrage _gratis_. + +_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve +dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique. + +Les «choeurs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une +couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de +l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de +l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en +général assez heureux. + + * * * * * + +Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et +de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de +Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur +lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution. + +Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une +heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles +m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales +traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité. + + * * * * * + +Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_, +opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan, +qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour +_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à +«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra +un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53; +mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement +reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre +1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze +représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction +de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne +laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce +disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis. + +J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait +assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les +décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait +inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les +raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était +susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une +oeuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le +sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient +d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors +du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans +réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant +impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable. + +Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse +de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées +avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main +plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre +autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les choeurs, au +premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la +marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son +duo avec la Nonne. + +Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot, +MM. Gueymard, Depassio et Merly. + + * * * * * + +Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_) +pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par +Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la +Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida +à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui +obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une +messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par +l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église +Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois +depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que +nous avions perdu le 29 octobre 1853. + +Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort +nous enleva une soeur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme +d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des +plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et +de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple, +mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets +inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait +irrésistiblement ceux qui l'approchaient. + + * * * * * + +La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon +temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette +institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et +parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée +sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes +séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le +dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous +avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait +pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au +moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de +me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et, +lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au +monde. + +La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie +et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant +vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture. + + * * * * * + +Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune oeuvre +dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait +demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl, +alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois, +quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un +air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne +manquaient pas d'un certain accent pathétique. + +En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je +leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me +confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La +première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_. +Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui +était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et +qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans +lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès. + +Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs +se mirent à l'oeuvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon +travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la +Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que +cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre +ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions +prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait +imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la +lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait +courir tout Paris au moment où notre oeuvre verrait le jour. + +Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue +soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours +sans pouvoir me livrer à d'autre travail. + +Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en +chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du +_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15 +janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce +d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers +essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et +présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes +étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut, +_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir +devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade +depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le +lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et +demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit +et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils! +J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que +ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient +bénis[8]. + +[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans +après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le +souvenir de cet ouvrage. + +[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses +beaux-frères, M. Pigny. + + * * * * * + +_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine +de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et +l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du +directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux +artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la +déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle, +fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint +un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes +furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis +par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux +principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et +Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la +première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est +d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe +italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de +Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme +moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent +le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement +dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la +bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de +consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice. + +Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe +déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très +longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et +je m'occupai immédiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue +pour écrire le _Médecin_. + +_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait +entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant +mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme +et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore +arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait +demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame +Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement +impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le +lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix +avait été une véritable inspiration. + +Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans +rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de +Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très +agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable. +Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on +dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était +alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et +l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859. + +Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma +plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur +ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation +de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il +est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de +conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur +intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert +d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et +s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier +l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un +drame. + +L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des +caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit +recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles +et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie +qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet, +de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures +d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression +qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les +appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise +à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de +spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente +simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que +successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières +impressions. + +Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire +attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le +public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi +quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le +rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et +de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre +époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de +montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si +ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le +rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a +laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante +carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust. +Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien +intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille +à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération +dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle +de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par +mademoiselle Faivre et M. Raynal. + +Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas +grand espoir d'un succès... + + + + +LETTRES + +I + +À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE, + + _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._ + + Naples, le mardi 14 juillet 1840. + +J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que +je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le +temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette +ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois, +il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à +partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe, +et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie +de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes +nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je +pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la +semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis +revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est +une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es +bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je +prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être +si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd; +aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la +brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés +en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la +fraîcheur autant qu'il est possible. + +Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort +curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté +hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme +étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on +comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle +on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait +beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y +passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et +nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est +une belle partie. + +J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te +remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette +lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon +Urbain. + +Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou +mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra. +Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, +à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon +retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet +que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas +cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien +désireux. + +Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas +m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui +dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes +souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la +formule consacrée. + +Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout +coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre +exil à tous deux, j'ai la part de trois. + +Tout à toi de coeur, + + CHARLES GOUNOD. + +Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses +aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage, +bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est +un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si +Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince +Soutzo. + +[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome. + +[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de +l'Académie, alors, depuis quarante ans. + +[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome. + + +II + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL + +_À Venise, poste restante._ + + Rome, le mardi 4 avril 1841. + + Mon cher et tendre père, + +Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où +t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux +papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire +s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à +Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire +parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et +ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits +camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé +aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour +beaucoup dans la joie de son succès. + +Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est +naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a +frustré fort mal à propos dans ce moment-là. + +De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi, +mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman +croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai +désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui +faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à +propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et +puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout +bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans +l'eau, et voici comment. + +M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à +notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de +voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études, +enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à +la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma +mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa +reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après +avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse +affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire +ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages +contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne +trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin +toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais. +Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le +tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce +sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs. +À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu +peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et +voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je +t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si +bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage +et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le +moment. + +J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je +me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une +commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis +consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te +dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont +donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon +petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention +avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y +aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours +heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu +aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce +renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne +diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière +satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces +messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter +pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre. + +Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai +grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale +à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un +piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête +chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu +bonne pour ses mois de pension! + +Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse +comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu +es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de +main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les +deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des +choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + +[12] Architecte, «rapin» de Lefuel. + +Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien +pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur +Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que +le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le +vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à +l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et +l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai +fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La +messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi +le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à +secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des +choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout +de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal? + +Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi. + + E. HÉBERT. + +Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira. + + CH. GOUNOD. + +Ce n'est pas vrai. + + MURAT. + +[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert, +etc... + + +III + +À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE + +_à Nice-Maritime (poste restante)_[14] + + Rome, le 21 juin (lundi). + + Cher bon ami, + +Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre +à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne +t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de +Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à +écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est +vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à +reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se +contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne +peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut +encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son +dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est +bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami? +Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me +confierais de même. + +Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton +habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on +cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et +n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des +papillons. + +J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me +demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me +venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations +particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé, +surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait +également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de +très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas +échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai +seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai +pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an +passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu +franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de +toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans +une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector, +si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les +caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point +qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle +_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense +pas que cela doive t'échapper non plus. + +Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un +mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et +dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à +Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce +magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études. + +Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à +Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la +ferai envoyer où je serai. + +J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la +montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très +belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé, +c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et +j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie. + +J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on +t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une +lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne +sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en +tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses +calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après; +outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au +besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance. +Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire +pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement +touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère, +avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va +beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis +son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de +bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon. + +Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la +main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle +m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait +tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis +sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix +l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon +retour. + +Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons +doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes, +ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le +comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce +que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au +reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce +rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui, +donne toujours. + +Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que +c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien +des manières. + +Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à +te donner la mienne pendant et après mon voyage. + +Je t'embrasse de tout mon coeur de fils. + + CHARLES GOUNOD. + +[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis +renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice. + + +IV + + À MONSIEUR H. LEFUEL, + + _À Gênes, poste restante._ + +_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes, + lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._ + + Vienne, le 21 août 1842 (lundi). + + Mon cher Hector, + +J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le +premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes, +mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné +tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à +Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis +vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait +pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que +j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi, +puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses +nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et +monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques +lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de +mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en +ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette +lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette +incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les +précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais +bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au +point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes +lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton +nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins +j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce +qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te +croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que +je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du +coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais +aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à +Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la +flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi. + +J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive +d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8 +septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été +jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand +avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à +la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait +connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que +très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un +requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le +2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe +de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore +jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore +rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel +et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution +beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner +une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours +libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8 +septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte +à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand +vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer, +mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à +Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12 +septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde, +Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse +ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique; +sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit +oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et +puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne, +où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui +va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si +je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon +voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde, +Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr. + +J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie +bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le +souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et +quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai +traversés, quand on les compare à l'Italie! + +La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné, +c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en +descriptions, ni en extases, tu me comprends. + +Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon +camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que +tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui. +Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien +qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement +nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres: + +Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en +ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons. + +Adieu, tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +V + +MONSIEUR CHARLES GOUNOD, + + _47, rue Pigalle, Paris._ + + 19 novembre. + + Mon cher Gounod, + +Je viens de lire très attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre, +dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va +croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable +et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La +Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution. +La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre +de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus +commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part +large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois +qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il +faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos +_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau. + +À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans +la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les +honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux +pacotilleurs. + +Mille compliments empressés et bien sincères. + +Votre tout dévoué, + + H. BERLIOZ. + + +VI + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL, + + _Rue de Tournon, 20, Paris._ + + Mon cher Hector, + +Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un +événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre +d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le +mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne +peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus +sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et +j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres. + +Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur à cette +nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le +souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a +goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma +nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que +sa joie aura réveillé dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera, +j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien +sympathiques. + +Adieu, cher Hector; tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +Mes respects affectueux à madame Lefuel. + +[15] La veuve de son frère. + + +VII + +À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._ + + La Luzerne, mardi 28 août 1855. + + Mon bon et cher Pigny, + +Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec +la reconnaissante émotion d'un coeur qui s'y connaît, des attentions +toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des +précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre +assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses +années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses +habitudes et de sa vie. + +Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation +(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour +ces sortes de coeur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à +ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus +cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une oeuvre que je +n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est-à-dire lui rendre une faible +partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué +de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en +un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de +la nôtre!... + +Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre +âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on +vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits +à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement +l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère. + +CHARLES GOUNOD. + +[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de +Zimmerman. + + +VIII + + Varangeville, dimanche 4 septembre 1870. + + Mes chers enfants, + +Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise +sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin, +si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la +bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et +_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle +trouvât une installation, et que ces offres se rapportent +nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_. + +Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité. +Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre +cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le +voici: + +Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais +paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la +conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre +sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de +Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits +certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour +que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres +notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute +des deux oreilles. + + CHARLES GOUNOD. + + +IX + + 8 Morden Road, Blackheath, near London. + +Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les +propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de +ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire +est pour qui les repousse. + +Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au +fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre +pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du +jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la +défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous +accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il +devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce +dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment +répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à +se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que +sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la +première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux +hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même +balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons +été plus malheureux qu'elle! + +Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une +porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce +n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!... + +Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après +dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il +y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la +part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là +pour le prouver. + +Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici +est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable +sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens +ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me +détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France +m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait. + +Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a +pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et +de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie +gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui +en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de +fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des +hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du +sol! Barbares! Barbares!... + +Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les +santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que +n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!... + + CHARLES GOUNOD. + + +X + + Mercredi, 12 octobre 1870, + 8 Morden Road, Blackheath Park, near London. + + Mes chers amis, + +Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée +pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop +l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas! +si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons +donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de +Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en +fonctions aujourd'hui. + +Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le +sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la +sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà +donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais +par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont +le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir +de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de +quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la +conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au +service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je +ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à +des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays. + +Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels +que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en +prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne +serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun +de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est +exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué +n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai +regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir +_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès +qu'un autre viendrait le primer. + +Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a +encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands +problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se +sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je +suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi +commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat, +quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux, +serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles +que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la +France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son +unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner. + +Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos +chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je +n'oublie jamais. + + CHARLES GOUNOD. + + +XI + + 19 octobre 1870, midi et demi. + + Chers amis, + +Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous +prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les +eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument +nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de +ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la +_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais! + +Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français +une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne +peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à +un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce +géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans +cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable +devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et +d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent +sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin! + +Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de +poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de +leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes +se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction, +une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes +devant eux! + +Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de +l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces +braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse! +TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait +pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement +de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente +mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de +machines!... + +Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt! + + CHARLES GOUNOD. + + +XII + + 8 Morden Road, Blackheath Park, + Mardi, 8 novembre 1870. + + Mon Édouard, + +Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden +Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être +indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va +falloir se remettre à l'_oeuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas +me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans +fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce +soit. + +Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner +des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que +sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre +volière dispersée, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et «je ne suis +pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est +beaucoup!»--comme le bon La Fontaine. + +Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non +seulement au coeur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle, +qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler +maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les +éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble +enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se +transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon +augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne +son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la +paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard. + +Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle +et cousin. + + CHARLES GOUNOD. + + +XIII + + Mon cher Pi, + +Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture +définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M. +Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et +le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui +se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis +bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon +coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument +faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile +aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que +je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici, +et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces +qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon +territoire moral_. + +Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre +impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France, +employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon oeuvre[17], afin +que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et +en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau), +mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et +de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de +nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver! + + CHARLES GOUNOD. + +[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_. + + +XIV + + Londres, 24 décembre 1870. + + Chers amis, + +Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des +Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à +la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année +humaine bien autrement que notre jour de l'an. + +Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel, +chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour +nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant +de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes, +et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le +coeur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois, +l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus +acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce +mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus +odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la +marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle, +qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_ +de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse, +Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!... + +Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps, +mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et +sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui +est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un coeur +plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été +dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir +que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous, +Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XV + + Le 25 décembre 1870. + + Mon Édouard, + +C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin +les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer, +l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse +de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des +existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou +entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de +tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament +de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et +répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain. +Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est +incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets, +il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse +humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de +l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se +montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant +de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du +vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque +chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient +ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la +sève, tel le fruit. + +Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra +être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous +seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il +faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient +fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou +faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients +pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences +font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses +procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de +grand'mère. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVI + + Jeudi, 16 mars 1871. + + Ma Berthe, + +C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous +afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le +lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va +revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici +quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement +rempli! + +Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à +Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec +notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à +gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de +mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous +retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique +que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma +France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je +crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se +plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est +qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer +dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_. + +Je vous embrasse tous deux du fond du coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVII + + Londres, 14 avril 1871. + + Cher ami, + +Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir +d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à +Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison +fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun +à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques +lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en +t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la +place que tu occupes! + +Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon +dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant +pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou +plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en +arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom +ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais +mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un +nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle +_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race +humaine. + +Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la +Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable +_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les +Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu. +La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre; +c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non +par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en +donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et +matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera +bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi: +l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la +marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique. + +Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du +moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance +dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je +ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant +gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité +imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces +dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et +d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître, +j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un +tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en +charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même +et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un +engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel +Dieu a jeté le mouvement humain. + +Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on +arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement +_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est +d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être +_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la +_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi +aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule +sous cette enveloppe. + +Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur. + + Ton frère, + + CHARLES GOUNOD. + +[18] Chez Édouard Dubufe. + + +XVIII + +À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE + + Mardi 6 janvier 1891. + + Chère princesse, + +Permettez-moi de proposer un toast à votre santé, + +Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir +assise à notre table. + +Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur +de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et +retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le +leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge +d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs. + +Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en +présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et +d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le +premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le +feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention +qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par +la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes +grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous +avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux +comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos +couronnes. + +À la santé de la princesse Mathilde. + + CHARLES GOUNOD. + + + + +DE L'ARTISTE + +DANS + +LA SOCIÉTÉ MODERNE + + +L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations +sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence +considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire. + +Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non +moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant +à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en +lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on +se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans +lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de +produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable +qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui». + +Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il +est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et +productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par +les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu +dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent +tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. +En un mot, il est dévoré par le monde. + +Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de +s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se +trouver en face d'eux-mêmes. + +Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le +travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues +réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, +on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de +concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, +celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle +appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés. + +Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières +qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion +intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui +a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont +elle dispose. + +Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si +ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au +grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse +et de la plus saine philosophie: + + L'étude et la visite ont leurs talents à part. + Qui se donne à la cour se dérobe à son art; + Un esprit partagé rarement s'y consomme, + Et les emplois de feu demandent tout un homme. + +Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par +des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations +perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une +correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit +et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à +qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites +tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique! + +Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent +votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous +n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir +les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile +de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on +se résigne!... et voilà le visiteur introduit. + +--Pardon, monsieur, je vous dérange!... + +--Mais... oui, monsieur. + +--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois... + +--Oh! non!... + +--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger? + +--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis. + +--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé? + +--Toujours, quand on ne me dérange pas. + +--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques +minutes... + +--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un +homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez. + +C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici +que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes +qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en +connaissance de cause; c'est celle des musiciens. + +Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous +une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à +la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des +visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent. +Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour +l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui +dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. +D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun +travail! cela vient tout seul, d'inspiration. + +On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations +indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce +qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, +rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de +méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques +qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les +demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et +d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette +épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété +nationale_ ouverte au public à toute heure du jour. + +En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue +qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux +curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui +pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à +l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de +nos robes de chambre ou de nos vestons de travail. + +Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur +de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se +décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette +perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité +superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les +ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de +lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond +de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le +sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un +cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir +vivre de silence. + +Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on +ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que +des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations +creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de +relations sans y apporter rien, sans en retirer rien! + +En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens +qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer +celui des autres. + +S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens +imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment +comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne +peut-on attendre des gens qui s'ennuient? + +Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la +peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des +absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à +persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires +pour _arriver_. + +Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une +fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer. + +La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle +est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est +encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui +n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra +célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu +en un instant l'objet de faveurs royales. + +Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner +que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_ +celle du _savoir_? + +Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès +que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là, +tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de +s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la +pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions +vulgaires. + +Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que +c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue +sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous +la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu +importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les +oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et +qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et +de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis +sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir +me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres +termes: Je n'y suis jamais. + +Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le +cliché fournit un tirage considérable: + +--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez +donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!... + +Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont +on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné, +librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps, +c'est être désorienté, déraciné. + +Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le +connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni +cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces +qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici +le revenu qui rapporte le capital. + +S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de +combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité +permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi +que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, +avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à +l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se +déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve. + +Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas +travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, +enfin? + +Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du +corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de +l'intelligence. + +Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour +ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un +châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une +terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si +l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de +l'abondance. + +Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, +voilà la jeunesse et la vie. + +Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, +chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de +loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant +ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour +l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes +sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. +Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de +tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant +lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à +déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? +Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, +sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais +l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est +lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne +devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait +sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois +plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?... + +Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes: + + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur; +l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert +d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux, +le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est +l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet +des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la +gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous +les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection. + +Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les +eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus +humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi +bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan. + +«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit +un prophète hébreu. + +L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée: +«L'habitude de la retraite en augmente le charme.» + +--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont +les inconvénients de la célébrité!... + +Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en +conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un +bénéfice médiocrement enviable. + +On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste +qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres +fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et +morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par +Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure: + + Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour, + Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour. + +Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore +l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de +dire deux mots. + +À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses, +d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue, +l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des +dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre, +et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son +guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux +caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement +le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une +cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la +cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de +vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches, +quelle horrible cacophonie! + +Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible +et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme +inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons +pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont +nous avons besoin pour respirer librement. + +Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste, +le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère +spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration +et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait +vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement +appelé «l'horrible poids du rien». + +Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part, +singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait +souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit. +Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre +de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui +manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est, +laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser +_devenir_ tout ce qu'il _peut être_. + + + + +L'ACADÉMIE DE FRANCE + +À ROME[19] + +[19] Janvier 1882. + + +Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art, +on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse +institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un +devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles +pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à +rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui, +d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus +frivoles. + +Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable +n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une +manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser +la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le +_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine. + +Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des +peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque +année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont +fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs +qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui +concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce +surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile +et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même +pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens +s'appliquera de soi-même aux autres artistes. + +Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École +de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un voeu plus ou moins +franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le +programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: «Plus de professeurs! Il +faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend +par «l'art moderne». + +Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles, +c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage; +plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité +intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y +a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse. + +Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là +mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir! +Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus, +pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas? + +Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de +lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines, +un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce +la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme +n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un +capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à +écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un +instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_ +spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase? + +Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_; +mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et +il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus +que de le retirer à qui en a. + +D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins, +c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en +parler, _il n'y a pas d'art sans science_. + +[20] Ingres. + +Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable, +parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est +communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et +s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_ +ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas +des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter +dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait +à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre +à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps +considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles +d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du +sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de +paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin +d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire. + +Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup +d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand +nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité +d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome. + +Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste, +l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été +pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un +homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le +miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce +serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le +monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il +s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome +n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et +incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du +développement artistique. + +Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour +les musiciens compositeurs. + +Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs, +des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection +considérable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intéresser en +raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que +va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en +retirer pour _son art_? + +Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections +aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que +l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme +si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas +être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé +en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh +quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose? +Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc +que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et +que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer +enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui +fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces +chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité +en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos +jours, et après nous, et toujours! + +Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et +d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de +tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se +développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi +on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques +de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous +les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile, +Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet +et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la +pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique... + +Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art +immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non +l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie. + +Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art? +J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache +à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication +d'un droit méconnu par le despotisme de la routine. + +Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la +nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres +sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je +suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette +définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas +à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait +les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est, +par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce +qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier +d'appréciation. + +Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi +long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice +de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport +tant d'oeuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de +chefs-d'oeuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible +postérité? + +Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde; +et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si +l'on songe à la quantité prodigieuse d'oeuvres qui ont passionné nos +pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais, +abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien +que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie +entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre +saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre +d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle +entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles +qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_. +Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de +l'intelligence. + +Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de +cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations +de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui +se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de +ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique +pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont +ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec +la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette +campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent! + +Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de +la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et +d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle +Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se +recueillir! + +Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et +sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art +c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée, +en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une +raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des +défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses +mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile +et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc +à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les +archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de +Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne +sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie +de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos +forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de +l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois, +contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires +triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain. + + + + +LA NATURE ET L'ART[21] + + +Messieurs, + +Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont +se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le +moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une +place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette +grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger +vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les +phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont +reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les +plus tranchées de la vie sur le globe. + +Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne +devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un +quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à +l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui +s'ignorait. + +L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à +travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait +le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire, +en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées. +Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que +des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme +allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir +volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la +liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité +rationnelle et consciente. + +En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou +détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont +manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme +de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour +dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau. + +Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction +vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds +de la nature? + +La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la +lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est +chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la +culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale, +c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie, +la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été +confiée pour qu'il la _mît en oeuvre_, «_ut operatur terram_», selon le +vieux texte sacré de la Genèse. + +L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur +lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et +sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la +nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette +vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause +première de l'oeuvre d'art. + +Toute oeuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la +sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la +raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au +beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste +porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation +intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du +terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être. + +S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face +à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le +copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme, +supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait +chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle +qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue +sa _rationalité_. + +Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'oeuvre d'art. +L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle +d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est +«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau, +et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son +insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion +qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce +réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction +supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa +loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est +la «rationalité du beau». + +Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre +à la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout à fait +supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le +signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander». + +Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous +l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'oeuvre d'art son +caractère d'_originalité_. + +On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont +pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal +anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui +rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort +bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente. + +L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache +l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art étant le +produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui +est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de +paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le +passeport de l'individu régularisé par la communauté. + +Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans +l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est +vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En +effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les +données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal, +en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes +les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des +réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait. + +Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une +preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui +précèdent. + +Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait +placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église, +disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais +sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire. +Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point +fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins, +de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas +une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles. + +Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la +sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le +traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois +prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la +véracité absolue du témoin. + +Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu +un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors +étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par +la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond +d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle +fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce +qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette +direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus +que le Dieu même de qui on lui parlait. + +«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que +son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous +le trouverez sublime!» + +C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et +plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son +art, au simple contact d'une oeuvre même de médiocre valeur, mais qui +aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît +le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont +pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation +musicale de Rossini? + +Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de +l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement +intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une +de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque +pas dans ses oeuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus +ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus. + +L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une +des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la +terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_; +c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou +«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en +vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes +mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être, +la science, raison du vrai, l'art, raison du beau. + +Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la +loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la +contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des +deux termes. + +Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est +la divagation de la chimère. + +Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa +loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation +par les faits. + +Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou +absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_; +l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans +le domaine des _maximes_. + +De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire +négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature, +appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont +l'oeuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux +ordres de réalités. + +S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations +humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui +trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un +véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité. + +Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de +_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de +subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la +vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de +l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions +supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni +l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois +personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt; +ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres +du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_ +de l'éternité même de leur principe. + +«Ciel nouveau et nouvelle terre.» + +C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes, +annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, +cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem +nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une +fiancée parée pour son époux». + +Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels +_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines! +Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux +secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération +infinie! + +Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la +_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un +glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la +route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans +la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et +de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette +«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée +par cette formule suprême: + +«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon +vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!» + +[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25 +octobre 1886. + + + + +PRÉFACE[22] + +À + +LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ + + +Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité +particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que +les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son +tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui +mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient +de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de +l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route +qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier +d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche +du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la +Révolution: + + J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. + +Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce +douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde +responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que +la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration) +se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse +de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti +aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas +dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre +temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La +voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?... + +En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, +fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire +nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de +l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du +savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que +trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la +foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les +Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et +ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction +flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature +infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, +_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, +mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que +pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités +successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je +ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin +elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne +sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent, +qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son +temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu +de s'en montrer si fier. + +Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni +transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il +eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont +nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? +Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à +l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des +épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours +est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la +jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, +généreuse et loyale nature. + +Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand +prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de +celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de +vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le +prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui +montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie +fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement +musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente +opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée +cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans +le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument +supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes +ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule +considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à +lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a +révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des +triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été +contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction +personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie +ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le +«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la +_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les +Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source +de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui, +comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de +Troie. + +Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à +l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire; +comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité +nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et +les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des +souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des +défauts. + +Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à +plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, +s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie +ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut. + +Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait +quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à +l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au +Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de +l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et +ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des +concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma +leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de +la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange, +passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si +colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire +exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement +frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma +mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste +symbole!» + +À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je +lui fis entendre ladite phrase entière. + +Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement: + +--Où diable avez-vous pris cela? dit-il. + +--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je. + +Il n'en pouvait croire ses oreilles. + +L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative +de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard +Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes +conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la +symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du +Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout +cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de +véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de +Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses +pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra, +_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le +mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances +de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait +intelligent d'en profiter. + +Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes +inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui +est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y +rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur +talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications +irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz +eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la +désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une +intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne +que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et +auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne +honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe +solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses +observations. + +Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est +seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y +montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il +éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son +existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme +tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse, +d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de +l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font +penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_. + +Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de +pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui +existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le +charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie +écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la +_correspondance_. + +Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes +lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure +de toutes les choses ici-bas. + +[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy, +éditeur, 1878. + +[23] Voir _Correspondance inédite_. + + + + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS + +--_HENRI VIII_--[24] + +[24] Avril 1883. + + +Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de +haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande +situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont +fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit? +qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était +un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le +monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit: +«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme +organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur? +Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux +clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le +seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances +sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la +place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une +des illustrations de son art et de son temps. + +D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait +convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrère, cela +signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement. + +Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il +nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart? +Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le +dit Célimène: + + Que c'est être savant que trouver à redire. + +Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela, +rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de +places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour +vous, elle vous attend; le tout est de la prendre. + +Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon +Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce +qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable: +c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place +et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et +vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas +la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura, +demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti +honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce +_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose +pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et +immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas; +souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire +soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû +qu'à elle seule. + +Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop. + +M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que +je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son +métier comme personne; il sait les maîtres par coeur; il joue et se joue +de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il +est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une +prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une oeuvre à +la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous +à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il +n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible +angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni +mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et +de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune. + +Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est +resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas +de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en +réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce +qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en +soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par +le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en +mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux +_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale +possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il +est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint +avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de +n'imiter personne, il est assurément lui. + +Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri +VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont +chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît +l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue +émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition, +il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le +moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni +menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes +les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa +barque insubmersible. + +M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la +science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment. +L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se +reproduira comme thème principal du finale du troisième acte. + +Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première +scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour +d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers», +phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je +ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout, +dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la +condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande +quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de +Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes très +élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une +page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la +marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le +chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri +VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre +murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame +d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de +l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève +dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne +noblement le premier acte. + +Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un +délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente, +introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier +ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus +saillants de la partition. + +Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux +accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de +la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de +distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez; +puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital. +On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une +instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce +duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit: +«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux +enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on +remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la +noble et malheureuse reine. + +Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une +marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le +défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe +ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII +s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens +d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler, +s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau, +dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et +des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine, +Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de +celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son +peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à +accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va +être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous +soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle +s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves +pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde. +Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don +Gomez. + +Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le +troisième acte. + +Le légat tient en main la bulle du Saint-Père: + + Au nom de Clément VII, pontife souverain... + +Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on +fasse entrer le peuple: + + Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger? + Non! Jamais! + Vous convient-il qu'un homme + Dont le vrai pouvoir est à Rome + Sur mon trône m'ose outrager? + Non! jamais! + +Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme +il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke! + +Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et +pompeux ensemble: + + C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne! + +ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude +d'introduction qui sert d'ouverture. + +Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est +la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent +en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et +Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la +musique de danse. + +La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant +cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims. + +Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau. + +Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la +reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de +l'oeuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des +chefs-d'oeuvre a passé là. + +Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression, +d'une vérité de déclamation admirables. + +La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent, +quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène +intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a +répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche. + +Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il +y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a +compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une +puissance d'expression saisissante. + +La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en +langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le +rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique, +chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de +cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la +salle. + +Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner +l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns. + +Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur +tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus +les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon), +mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis +M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain +(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry). + +Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité +souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce +rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle +a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier +tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la +réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire +elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle +place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!... + +Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire +valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans +cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité. + +M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si +franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et +passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré +toutes les ressources de la puissance et de la douceur. + +M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique +Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on +le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin +Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans +_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer, +dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance. +L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que +les choeurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen. + +M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en +M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il +exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène +lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et +dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage, +auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute +l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien. + +Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des +oeuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie +nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de +ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale. +Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu, +tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont +fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée +avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le +privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la +consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui. + +Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur +toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera +fidèle à ton oeuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître: +qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous. + +FIN + + + + +TABLE + + +MÉMOIRES D'UN ARTISTE + Avertissement 1 + I.--L'enfance 5 + II.--L'Italie 77 +III.--L'Allemagne 138 + IV.--Le retour 162 + +LETTRES> 211 + +DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275 + +L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297 + +LA NATURE ET L'ART 313 + +PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329 + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343 + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux). + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + * * * * * + +Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. + + G. D'ANNUNZIO vol. + Triomphe de la mort 1 + + TH. BENTZON + Les Américaines chez elles 1 + + DUC DE BROGLIE + Lettres de la duchesse de Broglie 1 + + JEAN DE CHILRA + La Princesse des Ténèbres 1 + + ALEXANDRE DUMAS FILS + Théâtre des autres, t. I et II 2 + + GASTON DESCHAMPS + Chemin fleuri 1 + + GHIKA + Fatalité 1 + + ANATOLE FRANCE + Le Lys rouge 1 + + EDMOND GONDINET + Théâtre complet, t. V 1 + + GYP vol. + Le Bonheur de Ginette 1 + + LUDOVIC HALÉVY + Karikari 1 + + EUGÈNE LABICHE + Théâtre complet 10 + + LA FEUILLÉE + Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1 + + PIERRE LOTI + La Galilée 1 + + LÉON SAY + Contre le socialisme 1 + + VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL + Un Roman d'amour 1 + + H. SUDERMANN + Le Moulin silencieux 1 + + LÉON DE TINSEAU + Vers l'Idéal 1 + +Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + +***** This file should be named 24325-8.txt or 24325-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/2/24325/ + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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