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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires d'un artiste
+
+Author: Charles Gounod
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ CHARLES GOUNOD
+
+ MÉMOIRES
+
+ D'UN ARTISTE
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1896
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus
+intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de
+l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions
+qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut
+s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une
+existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se
+cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui
+se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le
+fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une
+opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou
+salutaire peut l'être à d'autres.
+
+Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler
+de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je
+l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou
+lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit
+avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se
+trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que
+lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la
+mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me
+mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre
+si j'en suis sorti.
+
+ * * * * *
+
+Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui
+nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est,
+ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud
+de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus
+directe de l'éternelle sollicitude de Dieu.
+
+Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon
+pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je
+veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé,
+qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce
+qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne.
+
+Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie.
+
+Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne
+plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire,
+au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre
+éternel!
+
+
+
+
+I
+
+L'ENFANCE
+
+
+Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin
+1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle
+Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses
+aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait,
+chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle
+jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme
+mademoiselle Mars.
+
+Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait
+rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société,
+les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,
+dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée.
+
+Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie
+n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode
+difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances,
+d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les
+réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne
+tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances
+conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux
+contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer
+le souci.
+
+Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un
+courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance
+maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est
+par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et
+de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un
+moyen d'existence.
+
+La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la
+cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre
+utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et
+commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle
+elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses
+enfants.
+
+Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du
+devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit
+que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité
+de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque
+maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit
+et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté,
+petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que
+lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la
+somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours
+pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur
+de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur
+du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec
+bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez
+elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé
+d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son
+jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et
+suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les
+trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon.
+
+Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre
+ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable.
+Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la
+_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien
+d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces
+âmes-là.
+
+Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime
+renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à
+rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître.
+Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à
+l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses
+capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un
+piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni
+porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût,
+représentait encore un gros impôt pour un si mince budget.
+
+À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un
+événement qui eut sur son avenir une influence décisive.
+
+Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient
+les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart
+qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du
+grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son
+immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin
+bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le
+bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait
+pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son oeuvre de géant.
+
+Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel,
+contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le
+dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement.
+Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des
+jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de
+vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut
+l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par
+Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons
+et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait
+passionnément et sérieusement la musique.
+
+Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur
+son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à
+l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors
+vingt-six ans et demi.
+
+ * * * * *
+
+Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son
+mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué,
+et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier
+dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains,
+Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle
+un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil.
+Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur
+d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour,
+en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à
+pied. Aussitôt il s'écria:
+
+--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte!
+
+Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le
+fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises
+différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse
+montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie
+d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme
+adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se
+trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable
+tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par
+Drouais à voir son oeuvre de concours: il déclara sincèrement à son
+camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux
+tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant
+indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de
+cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix
+de la justice et celle de l'intérêt personnel.
+
+Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie,
+une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande oeuvre. Doué
+comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut
+chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il
+tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter
+de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en
+fournira un exemple.
+
+M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je
+crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père
+beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme
+dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon
+père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à
+reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui
+assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu
+annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était,
+dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un
+mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à
+quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont
+plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conservées encore
+aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été
+exécutées.
+
+Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un
+talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent
+indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre
+eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de
+fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était
+pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de
+l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les
+yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout
+bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires,
+manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance
+arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là
+que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de
+la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre
+commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui.
+
+Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à
+ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la
+maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le
+verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme
+professeur de piano.
+
+Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la
+mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion
+de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve
+avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi,
+qui allais avoir cinq ans le 17 juin.
+
+ * * * * *
+
+En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je
+dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son
+incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et
+l'appui du père qui nous était enlevé.
+
+Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé
+Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de
+la maison qu'il avait habitée.
+
+À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui.
+
+--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux
+enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même
+temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander
+deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment
+prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je
+vous prie de me procurer du travail.
+
+Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et
+continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves
+voulaient bien y consentir.
+
+Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette
+noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir
+dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son
+dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc
+maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de
+nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien,
+était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin
+lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles
+des leçons de musique.
+
+Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite
+famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de
+front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de
+suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter
+entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du
+terrain.
+
+Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit
+nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi
+nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une
+émotion qu'il est facile de comprendre.
+
+Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue
+surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au
+coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds
+en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de
+coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et
+que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon
+illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M.
+Ingres.
+
+Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi,
+couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec
+un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des
+bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche.
+Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou
+quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je
+m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si
+j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien;
+mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant
+les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la
+musique.
+
+Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et
+porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt
+des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de
+là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent
+les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales.
+
+Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler
+autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter,
+et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et
+sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si
+difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà
+la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles
+qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la
+modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et
+le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant
+entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une
+chanson en mode mineur, je m'écriai:
+
+--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)?
+
+J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir
+avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où
+j'aurais pu même être professeur.
+
+Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles
+en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne
+résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en
+crédit.
+
+Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le
+petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin
+s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et
+remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la
+célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour
+le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes
+dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage
+tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa
+une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation
+nouvelle:
+
+--Dans quel ton suis-je?
+
+Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère
+triomphait.
+
+Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait
+elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait,
+bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de
+mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande
+influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle
+m'avait emmené quand j'avais six ans.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit
+encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à
+aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de
+l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma
+mémoire.
+
+Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait
+donc dix ans et demi de plus que moi.
+
+Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles,
+où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le
+premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait
+m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami.
+
+Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de
+professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père,
+l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à
+Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la
+rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la
+rue de l'Orangerie.
+
+Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une
+quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce
+d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de
+l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui
+allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans
+laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance,
+Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué
+comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des
+statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité
+qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre.
+
+À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de
+séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la
+Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne
+du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à
+l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit,
+au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses
+vacances.
+
+Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle
+du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse,
+comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons
+de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et
+chantait souvent aux offices de la chapelle du château.
+
+Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la
+basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait
+l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais
+me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais,
+instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas
+pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer
+faux n'entrait même pas dans ma petite tête.
+
+Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train
+d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de
+passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je
+demandai à ma mère:
+
+--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse?
+
+Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû
+s'égayer de la naïveté de ma question.
+
+J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en
+juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait
+souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui,
+après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe
+de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat,
+une grande et légitime réputation.
+
+ * * * * *
+
+En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept
+ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui
+m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après
+le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma
+présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la
+journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me
+faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me
+reprendre avant le dîner.
+
+La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine,
+près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où
+nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue
+de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis
+pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor
+que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra.
+Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir
+alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la
+pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je
+lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup
+plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris
+en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand
+mes petits camarades se trompaient, il me disait:
+
+--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.
+
+Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si
+lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit:
+
+--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...
+
+Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire
+aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans
+une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit
+donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de
+Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de
+Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la
+pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon.
+
+Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi
+distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile
+d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre
+que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette
+impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et
+pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime
+pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla
+que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à
+craindre.
+
+En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé
+aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie;
+j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et,
+lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée
+Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je
+m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire
+ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi.
+
+ * * * * *
+
+Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais
+l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un
+«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions,
+à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je
+venais d'avoir onze ans.
+
+Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser,
+homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de
+suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur
+d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit
+le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître
+et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et
+est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris.
+
+Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé;
+mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour
+ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe.
+
+J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse»,
+c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à
+moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de
+travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en
+obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis
+enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus
+grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il
+semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais,
+hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien
+galopait fort souvent!... trop souvent.
+
+Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de
+distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition
+me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut
+un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre,
+c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce
+que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien
+de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en
+prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant
+à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que
+les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et
+l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un
+débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même,
+ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne!
+ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va
+répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en
+revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un
+misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»
+
+Et je laissai mon pain.
+
+Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais
+passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je
+m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous
+mes voeux.
+
+Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les
+dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en
+deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux
+moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le
+maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte
+Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de
+Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et
+oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.
+
+Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus
+tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre,
+une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on
+ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes
+dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite
+troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds,
+deux ténors et deux basses.
+
+Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_,
+il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos
+commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et,
+depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce
+timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables
+voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois,
+sans cet accident, un bon chanteur.
+
+La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut
+remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché
+au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui
+s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la
+tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa
+redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de
+bataillon.
+
+Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous
+le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la
+direction de ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en
+était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la
+musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière
+sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune
+existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère
+aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel
+prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont
+obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de
+second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux
+élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs
+parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette
+fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune
+d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que
+j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_
+de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona;
+Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir
+me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais
+perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit:
+
+--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!
+
+Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu
+lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris
+à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de
+_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre,
+de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère
+mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de
+deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le
+moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler
+devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je
+n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce
+rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et
+que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel
+arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon
+coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que
+cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui
+jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement
+fou.
+
+Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et
+absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon
+atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit;
+c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire,
+moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien
+aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne
+plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur
+copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans
+partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me
+parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et
+de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier
+de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui
+présentai ma copie.
+
+--Et votre brouillon? ajouta-t-il.
+
+Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et
+le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste;
+j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.
+
+ * * * * *
+
+Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de
+plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre
+dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de
+mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger
+une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à
+ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité
+entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais
+plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce
+dernier choix.
+
+Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près
+ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour
+moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait
+partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses
+doléances au proviseur, M. Poirson.
+
+Celui-ci la rassura:
+
+--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est
+un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de
+lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais
+mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas
+musicien!
+
+Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son
+cabinet.
+
+--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être
+musicien?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état!
+
+--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini?
+
+Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans
+se rejeter en arrière.
+
+À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.
+
+--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon;
+nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix
+ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.
+
+Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à
+écrire des vers. Puis il me dit:
+
+--Emporte cela et mets-le-moi en musique.
+
+Je jubilais.
+
+Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une
+anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la
+romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...»
+
+Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé
+par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je
+ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la
+récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le
+proviseur.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?
+
+--Monsieur, ma romance est faite.
+
+--Comment? déjà?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Voyons un peu! chante-moi cela.
+
+--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.
+
+(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y
+en avait un dans la pièce voisine.)
+
+--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.
+
+--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!
+
+--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies?
+
+--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.
+
+--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien
+sans les harmonies.
+
+Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai.
+
+J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis
+s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à
+sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et,
+lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit:
+
+--Allons, maintenant, viens au piano.
+
+Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je
+recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson,
+vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et
+m'embrassait en me disant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+ * * * * *
+
+Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir
+dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un
+consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave
+responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement
+que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux
+appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel
+elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège
+commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi
+longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop
+aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle
+eut recours.
+
+Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute
+réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions
+de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était
+alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma
+mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée
+l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le
+collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y
+commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un
+mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon
+et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la
+promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de
+cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma
+mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce
+qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus
+tard:
+
+--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui
+déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène
+contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais
+de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à
+m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le
+reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je
+veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que
+sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une
+sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est
+vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en
+triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en
+tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière
+dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.
+
+Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il
+tint parole, autant du moins qu'il était en lui.
+
+Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha
+quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de
+valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite
+cervelle.
+
+Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:
+
+--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre;
+seulement, il ignore qu'il le sait.
+
+Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie
+un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues,
+canons, etc., ma mère lui demanda:
+
+--Eh bien, qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne
+le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout
+chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.
+
+--Allons! dit ma mère, il faut se résigner.
+
+Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois
+elle m'avait dit:
+
+--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le
+notaire_!...
+
+Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible.
+
+D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la
+menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner
+du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de
+considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois
+pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé
+je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros
+_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en
+train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente
+qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le
+surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence
+pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et
+me dit:
+
+--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là!
+
+Je relevai la tête et répondis:
+
+--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!
+
+--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez
+plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien
+moins.
+
+Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un
+accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière
+que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence
+ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation
+soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_.
+Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres
+dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du
+bon conseil que je venais de recevoir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et
+m'attachaient de plus en plus.
+
+Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et
+ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une
+grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de
+Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée
+auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien,
+est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de
+ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est
+Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_.
+
+Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable
+chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je
+ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de
+manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces
+heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition
+lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de
+l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux
+accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument
+nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint
+cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes
+ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de
+mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma
+mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du
+terrible, je murmurai ces mots:
+
+--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!
+
+L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de
+l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une
+signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble
+qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose
+d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup
+du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de
+Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la
+volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart
+faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue
+exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence
+si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté
+parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et
+inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la
+mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à
+cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du
+trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le
+balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle,
+il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne
+ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à
+l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au
+niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les
+plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque
+j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition
+de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.
+
+Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au
+développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_,
+j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la
+Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À
+l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à
+l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du même maître. Ce fut un nouvel
+élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout
+en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie
+gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la
+conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des
+côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque
+chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables
+avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines.
+
+Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait
+mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma
+détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le
+redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me
+déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage
+pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant
+trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était
+là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus
+d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien,
+aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme
+j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de
+travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de
+respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la
+conscription:
+
+--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me
+rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome.
+
+ * * * * *
+
+J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un
+événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes
+camarades.
+
+Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible
+tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était
+être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M.
+Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se
+déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la
+provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière
+d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui
+représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition
+était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le
+coupable resta ignoré.
+
+L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer
+de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce
+de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés
+dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et
+redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment
+sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en
+classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et
+je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il
+fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le
+lire. Puis il dit:
+
+--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers?
+
+Je levai la main.
+
+--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la
+privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous
+a mérité votre délivrance.
+
+On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette
+amnistie...
+
+J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon
+cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades
+Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un
+humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie,
+l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et
+meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le
+«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en
+rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant
+été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de
+me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances;
+j'avais un peu plus de dix-sept ans.
+
+Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que
+mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je
+continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon
+travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat
+ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an.
+
+J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès
+sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions
+dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles
+je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il
+fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais
+engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or,
+il n'y avait pas un jour à perdre.
+
+ * * * * *
+
+Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la
+pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission
+dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous
+mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de
+pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette
+exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon
+passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait
+cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère:
+
+--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre
+manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut
+que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la
+classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.
+
+Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui
+descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par
+excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me
+ravit.
+
+--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que
+mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles
+ont de particulier: tout est pour le mieux!
+
+J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour
+la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano
+et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une
+réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de
+Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.
+
+--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_!
+
+Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens:
+Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à
+l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort
+environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça
+dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de
+plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une
+inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le
+visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur
+m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était
+aimant, il avait un coeur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement
+pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai
+reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un
+titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.
+
+Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et
+de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant
+satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif
+unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter
+coûte que coûte.
+
+J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois.
+Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de
+Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus
+de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir
+à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un
+échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription!
+Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an.
+Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier
+concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un
+voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit
+ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors
+de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage
+ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix,
+l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais
+pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin,
+nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête
+avant de me réveiller.
+
+Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien
+résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de
+ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et
+je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis
+aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et
+une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en
+Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux
+Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne.
+
+ * * * * *
+
+Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année
+que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère;
+pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier,
+petit-fils de Galle.
+
+À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de
+Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du
+musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme
+élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne
+voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix
+lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait
+renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette
+mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait
+remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à
+l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études
+à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de
+l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le
+même jour.
+
+J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là
+qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au
+château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.
+Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du
+célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de
+l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien
+désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que
+moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine
+avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de
+dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus
+vigilante sollicitude.
+
+ * * * * *
+
+Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail
+bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de
+chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des choeurs à
+l'Opéra, me dit un jour:
+
+--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai
+exécuter à Saint-Eustache.
+
+Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq
+mois devant moi; je me mis résolument à l'oeuvre, et, au jour dit,
+j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé
+à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de
+payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la
+dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de
+mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même,
+l'exécution à Saint-Eustache.
+
+Ma messe n'était certes pas une oeuvre remarquable: elle dénotait
+l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout
+novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la
+possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées
+musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment
+assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte
+sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer.
+Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants
+encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement
+touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après
+l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement
+(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un
+commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la
+lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:
+
+«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au
+_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux!
+Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.»
+
+C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis,
+alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution
+d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de
+sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait
+dit, sept ans auparavant:
+
+--Va, mon enfant, fais de la musique!
+
+Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps
+d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un
+cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je
+trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de
+tout son coeur.
+
+Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui
+j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes,
+préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva
+rapidement.
+
+
+
+
+II
+
+L'ITALIE
+
+
+Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit
+heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue
+Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre
+première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon,
+Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un
+_voiturin_.
+
+Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule
+écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues
+de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de
+regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers
+lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante
+locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance
+à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous
+faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un
+autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel
+de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans
+transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une
+marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du
+poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais!
+
+Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux
+vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été:
+il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche
+qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de
+l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la
+Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement
+progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des
+maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous
+l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le
+27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre
+résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères
+beautés de la nature et de l'art.
+
+Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon
+père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme
+c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun
+par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria:
+
+--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père!
+
+Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du
+charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier
+d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien
+le plus doux accueil possible à mon arrivée.
+
+Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était
+destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on
+appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à
+coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me
+séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire
+suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de
+Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans.
+
+De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je
+m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma
+première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas
+une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires,
+réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans
+cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les
+pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de
+nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes
+camarades.
+
+Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette
+tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce
+fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée,
+d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect
+grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines
+pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire,
+incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il
+n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension,
+reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver
+tout ce que j'aimais.
+
+Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à
+frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et
+là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et
+faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de
+l'antiquité romaine.
+
+J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais
+encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et
+comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville
+grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade,
+et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par
+le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la
+Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai
+dans la solitude et là je parlerai à son coeur.»
+
+Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées
+d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il
+est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux
+ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son
+présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de
+l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque
+nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle
+une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que
+l'on quitte une _patrie_.
+
+Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout
+autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de
+linceul où j'étais renfermé.
+
+Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction
+favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien
+entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et
+avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon
+premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je
+m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se
+trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être,
+dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon
+opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur
+Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes
+deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa
+Médicis.
+
+Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette
+ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence
+même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un
+plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le
+Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues,
+sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et
+pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations.
+
+J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente
+famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame
+Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un
+élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait
+l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf
+ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi
+admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une
+nature rare: coeur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide
+comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une
+grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de
+moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et
+auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude
+et, au besoin, des soins affectueux et dévoués.
+
+ * * * * *
+
+Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon
+du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs
+entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en
+amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart,
+Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de
+son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et
+d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant,
+moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa
+partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale,
+Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck.
+J'avais lu et étudié les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de
+Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un
+pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler
+M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais
+également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il
+avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la
+nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands
+maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces.
+
+Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée
+inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent,
+longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite,
+ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait
+parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des
+indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité
+touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les
+_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était.
+
+Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier
+devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous
+les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il
+maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs,
+quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le
+grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les
+précieux enseignements.
+
+Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber
+devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la
+vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.
+
+On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de
+l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il
+n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force
+sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la
+force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la
+force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux
+éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie.
+
+On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était
+despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il
+était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne
+donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que
+lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et
+pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait
+à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à
+s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits
+personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères
+propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à
+laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les
+autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur
+nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat
+que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera
+fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de
+défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très
+injustement, d'exclusivisme et d'intolérance.
+
+L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une
+première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de
+lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et
+des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette
+première audition lui avait laissé une impression de raideur, de
+sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria:
+
+--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer!
+
+Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité
+d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer
+l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui
+avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me
+semblait,--et me dit:
+
+--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais
+réentendre cela.
+
+Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans
+doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si
+saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois
+dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres
+errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles
+n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au
+caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et
+qu'il me la redemandait constamment.
+
+Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous
+restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que
+madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer
+le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté.
+
+Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les
+Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il
+regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la
+plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il
+a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme
+le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge
+décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences:
+pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas
+condamner ce que l'on ne préfère pas.
+
+ * * * * *
+
+Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec
+M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un
+album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de
+mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec
+M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me
+dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui
+était propre:
+
+--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras?
+
+Je répondis, un peu troublé:
+
+--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album!
+
+--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc?
+
+--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine
+un peu.. mais... si peu...
+
+--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça!
+
+Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte
+Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque
+attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non
+loin du Colisée.
+
+--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père!
+
+--Oh!... monsieur Ingres!...
+
+Puis, me regardant sérieusement:
+
+--Vous me ferez des calques.
+
+Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui!
+m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais
+suffoqué d'honneur et de joie.
+
+C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais
+à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour
+moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse
+de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de
+M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des
+gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses
+cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres
+de hauteur.
+
+Un jour, M. Ingres me dit:
+
+--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de
+peinture.
+
+--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en
+recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh!
+non, non...
+
+ * * * * *
+
+Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique
+et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux
+occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas
+précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent
+profitables et salutaires.
+
+Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un
+endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la
+chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises
+était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite
+«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle:
+elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil
+lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les
+oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette
+mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières
+expériences.
+
+J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la
+chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami
+Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne
+serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y
+entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y
+peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée
+de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina
+ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du
+Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment
+l'absence de leur hôte sacré.
+
+J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique
+sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan,
+monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une
+intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit
+d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de
+ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité
+particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la
+première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce
+martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en
+soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une
+trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il
+que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y
+revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.
+
+Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel
+elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux
+exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie
+colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces
+incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce
+peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal,
+n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias.
+Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux
+fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent,
+ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après
+eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du
+vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux
+maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le
+spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout
+de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine,
+peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même
+inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et
+si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une
+seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on
+dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde.
+
+Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina
+de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien
+difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais
+dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et
+d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même
+absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On
+sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme
+seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe
+qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de
+ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme,
+dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble
+faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art
+de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible
+n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi
+ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord.
+En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de
+pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible.
+
+À l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose
+d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes
+pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se
+trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de
+la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous
+êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans
+malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace
+et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles,
+d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument
+inimitables les oeuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien
+de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont
+dictées.
+
+Quant à l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en
+dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non
+seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique
+au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des
+personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire
+essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de
+Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition
+perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant
+qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de
+l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète
+Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre
+Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et
+vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion
+d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi
+dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à
+travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire
+céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue
+des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et
+dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et
+sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des
+premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste
+prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du
+premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en
+relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance
+immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si
+profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et
+la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour
+atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que
+pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et
+produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette
+attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du
+sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père!
+Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive
+par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit
+avec une tendresse si calme et si souveraine!
+
+Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore
+qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On
+pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible,
+que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient
+ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour
+leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient
+leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus
+que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères
+façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement.
+
+ * * * * *
+
+À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les
+offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme
+pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire
+du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des
+opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui,
+malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de
+leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de
+convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de
+plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles
+n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous
+l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre,
+aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au
+point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de
+Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des
+artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois
+grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à
+une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains
+portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais
+de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se
+serait cru chez Guignol.
+
+J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à
+étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les
+_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart,
+le _Guillaume Tell_ de Rossini.
+
+Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette
+fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à
+le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne
+pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais
+la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour
+le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son
+tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc
+d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le
+comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité
+très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive,
+le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte
+hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché,
+endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un
+gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins,
+cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme
+charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit
+corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très
+satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour
+l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le
+lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant
+Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à
+palette: il n'en restait plus trace.
+
+--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné.
+
+Et lui, triomphant, l'air résolu:
+
+--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore.
+
+La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure
+à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des
+hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à
+sacrifier un chef-d'oeuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences,
+c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le
+privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible
+qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes.
+
+ * * * * *
+
+La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à
+Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs
+sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu,
+l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres,
+ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur
+art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave
+Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et
+Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons
+de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les
+Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier,
+Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont
+il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable.
+
+Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de
+France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur,
+alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le
+monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus
+tendres et plus fidèles amis.
+
+Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière,
+vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois
+que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui,
+et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous
+faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit
+les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix.
+
+Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce,
+ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes
+et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil,
+cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient
+les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout
+cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs,
+ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente,
+Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi,
+Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que
+baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent
+une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le
+ravissement instantané.
+
+Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à
+la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor
+unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la
+plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de
+Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les
+éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être
+l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un
+artiste.
+
+Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter
+Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que
+j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse
+de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses
+rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants.
+
+Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un
+soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou
+s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de
+fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une
+partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est
+difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil
+climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement
+palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont
+faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait
+vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour,
+j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits
+phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de
+quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois
+rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre
+dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en
+soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire
+faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces
+précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement
+rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des
+balles» de l'opéra _le Freischütz_.
+
+Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée
+de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me
+quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans
+des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me
+servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative
+qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard.
+
+Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie.
+Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis
+jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de
+revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je
+m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des
+heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son
+prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée,
+glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane
+et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais
+où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples,
+est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les
+infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des
+bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre
+eux, la concurrence au rabais[1].
+
+[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14
+juillet 1840.
+
+ * * * * *
+
+De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840.
+
+Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au
+soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire
+une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil
+qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme,
+sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont
+la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se
+priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée
+pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures;
+que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une
+leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même
+un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier
+durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait
+s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle
+avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle
+était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour
+vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne
+pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du
+temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux
+essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie
+utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme
+cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au
+samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur,
+et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas
+à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais
+qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce
+laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait
+pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses
+nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire
+tout ce qu'il doit.»
+
+Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non
+pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le
+temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où
+elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus
+elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot
+charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose:
+«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.»
+
+Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi,
+de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à
+mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse
+n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand
+la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez
+mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_...
+
+Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle
+Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des
+prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe,
+c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe
+en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire.
+L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre)
+était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être
+mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse
+pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère
+m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le
+manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se
+dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste.
+
+On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve
+de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas
+l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus
+digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui
+n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que
+j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en
+dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les
+félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus
+la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église
+Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année
+suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de
+la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et
+les avantages de cette seconde exécution.
+
+[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre
+de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril
+1841.
+
+ * * * * *
+
+Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément
+à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après
+les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples,
+les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome
+encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le
+majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte
+Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un
+cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les
+environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'oeil
+découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus
+d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est
+une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite
+par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été
+donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano,
+c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable.
+
+Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au
+voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli,
+Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois
+explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les
+bords ont un caractère si noble et si majestueux.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment
+passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre
+d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine,
+l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles
+peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les
+Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se
+trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute
+du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature».
+Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce
+peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble
+impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant
+irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme
+dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël
+enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan;
+il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières oeuvres
+portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce
+vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines.
+
+Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force
+se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce
+qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël
+vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase.
+L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec
+le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour
+enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands
+évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la
+plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don
+de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les
+splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses.
+
+Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent à
+Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer
+les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière
+artistique...
+
+ * * * * *
+
+Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois,
+l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran,
+et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du
+Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses
+débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son
+voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui
+accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de
+_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de
+cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme
+illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze
+ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais
+emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à
+vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot,
+pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle
+créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante
+supériorité.
+
+Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny
+Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari,
+peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame
+Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme
+d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se
+devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle
+était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que
+sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'oeuvre de
+piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent
+aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano
+avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la
+musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa
+prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'oeuvre de la
+musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus;
+entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et
+préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent
+pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel
+quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux
+ans plus tard.
+
+ * * * * *
+
+Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui
+m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique
+de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au
+piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart.
+
+Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien
+me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si
+vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il
+y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté
+spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des
+procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout
+cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le
+corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a
+quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à
+tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples
+métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la
+vie, c'est l'Art.
+
+L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les
+réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la
+lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien,
+du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une
+pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que
+l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la
+dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul,
+il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du
+Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau.
+
+C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là
+qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses
+oeuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses oeuvres, tant les
+hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de
+l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur,
+il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et
+révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant
+comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art
+propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement
+techniques.
+
+Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait
+suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et
+un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle.
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre
+renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des
+qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme
+aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les
+pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très
+bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui
+venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque
+entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle
+un _bon enfant_.
+
+Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à
+Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances
+ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de
+l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs.
+
+Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je
+ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec
+le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois
+au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière
+extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour
+me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma
+troisième année de pension.
+
+Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à
+cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que
+j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à
+Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai
+dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux
+chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir
+directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ
+m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je
+ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective
+ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la
+route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de
+Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines
+me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je
+pleurai comme un enfant.
+
+
+
+
+III
+
+L'ALLEMAGNE
+
+
+Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout
+naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la
+droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.
+
+Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser
+l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous
+le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune
+(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les
+églises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais là encore, dans
+cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de
+Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et
+saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé
+sa trace unique, souveraine, incomparable.
+
+Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès
+qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du
+silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que
+dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle
+prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette
+qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du
+Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit,
+ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du
+Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours!
+C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si
+naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité
+d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité.
+L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux
+de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la
+boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait
+absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.
+
+Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me
+pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les
+beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je
+m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de
+Giotto et de Mantegna.
+
+ * * * * *
+
+Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui
+sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome,
+Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de
+l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et
+de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a
+tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des
+arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie
+exceptionnelle et unique au monde, Venise.
+
+Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette
+et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les
+plus opposées: une perle dans une sentine.
+
+Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants:
+elle a ensoleillé la peinture.
+
+Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous
+conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les
+sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la
+pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse
+qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une
+mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité.
+Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et
+auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être;
+toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie
+ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et
+comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne
+silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du
+fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque
+victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur:
+elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil,
+quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le
+flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux
+restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de
+leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils
+s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais!
+
+Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la
+grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra
+sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une
+catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non
+grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au
+luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome.
+
+Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne
+tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et
+qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme.
+La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre
+ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose
+d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme
+vigueur de ton et puissance d'effet.
+
+Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y
+entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que
+j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la
+mesure des attaches et des racines.
+
+Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et
+dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout,
+jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette
+civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre
+enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et
+perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans
+doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant,
+l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les
+chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée.
+
+ * * * * *
+
+Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en
+diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes
+grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines.
+Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant,
+la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin
+de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne
+que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger
+l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle.
+
+Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française
+qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la
+bonhomie, de la gaieté.
+
+Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y
+connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à
+chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins
+coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait
+proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage
+m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison
+particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de
+mettre cet avis en pratique.
+
+Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour
+engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité
+d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la
+sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma
+nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon
+art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma
+pension pouvait y suffire.
+
+Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut
+_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un
+billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour
+modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire.
+
+C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la
+Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto
+Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était
+supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame
+Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un
+artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il
+conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl.
+Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me
+rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient
+les rôles des trois génies.
+
+Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je
+pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur
+le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès
+lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot
+d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux
+français, les premiers temps furent assez durs.
+
+Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre
+auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se
+nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était
+alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de
+Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à
+venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait
+dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste
+de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est
+aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante
+personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars.
+
+Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques
+semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui
+m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était
+président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait
+entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma
+messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant
+empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les
+solistes, les choeurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi
+fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte
+Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe
+de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour être exécutée dans la
+même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts.
+
+[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21
+août 1842.
+
+Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt
+pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve
+ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem
+fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que
+tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale
+qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer.
+Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des
+écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi
+couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution
+des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de
+basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait
+avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors,
+Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était
+encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à
+Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_.
+
+Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en
+relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait
+exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes
+les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement
+connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa
+fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique
+musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute
+l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très
+élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant.
+Il disait, que cette oeuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui
+cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de
+conception devenue très rare de son temps».
+
+Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait
+tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec
+abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de
+nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis
+Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne,
+Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa
+de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir
+s'installer auprès de moi et me soigner.
+
+On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de
+Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce
+trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore
+par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée
+en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner.
+Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un
+oeil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère,
+le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris,
+que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence.
+
+De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la
+Providence m'a comblé.
+
+Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans
+de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne.
+Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une
+nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans
+accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette
+même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser
+échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de
+m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce
+fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt
+après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que
+passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité
+l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la
+célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
+due au pinceau de Raphaël.
+
+À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi
+qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines
+environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation
+d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me
+disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation
+de trois ans et demi.
+
+Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum
+suivant:
+
+--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui,
+maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la
+maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle
+est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne
+peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous
+donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.
+
+--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes
+prescriptions, dans quinze jours vous partirez.
+
+Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et
+quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait
+Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donné une lettre
+d'introduction.
+
+Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour
+qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur
+accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier.
+Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que
+Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et
+sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut
+entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles
+les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en
+mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais
+l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem
+de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans
+accompagnement, et me dit:
+
+--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini!
+
+Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un
+tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans.
+
+Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_.
+Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des
+concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer
+pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_
+mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de
+souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau
+et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une
+véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au
+bout de six mois, celle de la charmante soeur à qui je devais d'avoir
+connu son frère!
+
+Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la
+Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut
+me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions
+que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il
+régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en
+état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis,
+et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne
+soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me
+fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une
+religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son
+enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait
+par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_.
+
+Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce
+grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de
+l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux
+chefs-d'oeuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie,
+même le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les
+délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui
+les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes
+oreilles qui les avaient autrefois repoussées.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le
+plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis
+donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en
+route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai,
+j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon
+frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous
+prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et
+rapporter tant de joie.
+
+
+
+
+IV
+
+LE RETOUR
+
+
+Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit
+que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage
+eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me
+reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu
+qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments.
+
+Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle
+était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions
+étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de
+Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper
+pendant plusieurs années.
+
+Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon
+aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des
+Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France
+à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon
+retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais
+accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis,
+encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce
+fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je
+serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes
+conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais
+les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur
+avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances
+que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes
+dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici.
+
+Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de
+l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui
+se composait de deux basses, un ténor, un enfant de choeur; puis moi,
+qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle,
+d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison
+et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où
+je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si
+restreints.
+
+Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve
+et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes
+grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma
+première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir
+les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et
+madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins
+du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon
+genre» et à «faire des concessions».
+
+--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat!
+Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les
+édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien
+simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde
+est content. C'est à prendre ou à laisser.
+
+--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte
+votre démission.
+
+Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
+
+Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique
+du curé sonnait à ma porte.
+
+--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler.
+
+--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais.
+
+J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant:
+
+--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la
+cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre?
+Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la
+poudre!...
+
+--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je
+maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du
+tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste
+avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos
+conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien.
+
+--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites!
+
+Puis, après une pause:
+
+--Eh bien, allons, restez.
+
+Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus
+parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus
+déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits
+appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la
+sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an:
+ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de
+trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la
+quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre
+des événements.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette
+maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi,
+et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était
+l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au
+lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins,
+indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas
+rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors
+quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans
+les choeurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des
+élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je
+restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de
+l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai
+droit à lui.
+
+--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens?
+
+--Mais je m'occupe de composition.
+
+--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu?
+
+--Avec Reicha.
+
+--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir.
+
+C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et
+qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie.
+
+J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une
+organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses
+compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais
+l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la
+soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur était
+excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions
+qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de
+Beethoven.
+
+Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel
+il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part
+d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
+mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire
+prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres
+dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était
+chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le
+plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir
+pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie.
+
+Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour
+y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le
+grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut
+ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois
+mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous
+rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit.
+Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami
+l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses
+talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du
+clergé de France.
+
+[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers.
+
+Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me
+sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations
+musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie,
+et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique,
+les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice.
+
+Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie
+vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait
+impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je
+n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette
+période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la
+mention à cette histoire de ma vie.
+
+L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant
+l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je
+faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident
+que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de
+Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement
+informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en
+lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans
+façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien
+de la peine à courir aussi vite que le mensonge.
+
+Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la
+plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il
+était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston
+de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort
+belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et
+Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus
+gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris.
+
+Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de
+quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute
+ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non
+seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite
+amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus
+résolu.
+
+ * * * * *
+
+La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la
+maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et
+demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à
+mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser
+végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une
+situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à
+suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre.
+
+Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et
+le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et
+permanente ouverte au musicien.
+
+La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre
+supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les
+occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne
+s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier
+comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des
+sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à
+l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près
+de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau
+champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais
+personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui
+voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été
+disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience
+de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse.
+
+Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en
+lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque,
+les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin.
+J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux
+qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot:
+Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa
+réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec
+une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de
+Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et
+m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui
+faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai
+plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le
+plus bienveillant intérêt, elle me dit:
+
+--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra?
+
+--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
+de poème.
+
+--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?
+
+--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre
+chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance,
+Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais
+depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le
+camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie
+autrement risquée qu'un tour de cerceau!
+
+--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que
+je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous
+en écrire le poème!
+
+On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui
+accueillit ma proposition à bras ouverts.
+
+--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!...
+
+C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de
+l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à
+m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il
+fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles:
+1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure
+principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être
+mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à
+terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je
+crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel.
+
+Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et
+tranquillité.
+
+Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais
+me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait
+d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2
+avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais
+l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au
+plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une oeuvre en trois
+actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait
+le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour
+nous tous!
+
+Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre
+petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des
+larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le
+jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette
+situation amenait des difficultés et des complications d'existence
+auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des
+enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la
+mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences
+enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant
+un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux
+arrangements de la vie de ma pauvre belle-soeur anéantie et
+inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison
+sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en
+moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au
+travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps.
+
+Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage,
+qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment
+en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur
+qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de
+partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle
+avait dans la Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la
+tranquillité dont j'avais besoin.
+
+Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette
+résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la
+veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une soeur de M. Viardot et
+d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte,
+remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme
+charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et
+intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée.
+Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques
+auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées
+par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses
+furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord,
+comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le
+besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours
+de larmes et de sanglots.
+
+Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus
+rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame
+Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au
+commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je
+m'empressai de lui faire entendre cette oeuvre sur laquelle j'attendais
+son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en
+quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle
+l'accompagnait presque en entier par coeur sur le piano. C'est peut-être
+le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le
+témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette
+prodigieuse musicienne.
+
+ * * * * *
+
+_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril
+1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un
+succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux
+des artistes. Il y avait à la fois, dans cette oeuvre, une inexpérience
+de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des
+effets de la scène, des ressources et de la pratique de
+l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct
+généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la
+noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je
+fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles
+je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient
+d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations
+suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier,
+malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui
+d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot:
+«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très
+bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym,
+broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre
+immortelle» furent très applaudies.
+
+La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à
+merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié
+remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée.
+
+Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme
+je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle
+m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs
+de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui
+disant:
+
+--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le
+plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage.
+
+Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit:
+
+--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable
+depuis vingt ans.
+
+Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des
+appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu
+l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière.
+
+_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot
+touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle
+Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus.
+
+On peut, je crois, poser en principe qu'une oeuvre dramatique a
+toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le
+succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il
+suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces
+éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et
+compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène,
+les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses
+concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin
+d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des
+oeuvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans
+l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce
+condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas
+le pur attrait du beau intellectuel.
+
+Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le
+bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un
+ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence
+et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les
+connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur
+technique d'une oeuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et
+d'exiger qu'une oeuvre dramatique réponde aux instincts dont il vient
+demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une oeuvre
+dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de
+style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même
+indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du
+temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté
+idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens,
+les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique,
+elles ne l'établissent pas.
+
+Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la
+valeur d'une oeuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la
+puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en
+fait proprement une oeuvre dramatique, expression de ce qui se passe
+dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que
+public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation
+artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le
+critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux
+éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me
+paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante
+mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait
+la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain.
+
+ * * * * *
+
+Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut
+pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et
+d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation,
+si je voudrais écrire la musique des choeurs d'une tragédie en cinq
+actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai
+sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur
+de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait
+plus que de la sécurité sur la valeur de l'oeuvre à la collaboration de
+laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé.
+
+Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il
+fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral
+et un renfort de l'orchestre accoutumé[5].
+
+[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du
+19 novembre 1851.
+
+_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques
+jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de
+piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de
+laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina,
+Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère
+du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de
+son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de
+soutenir brillamment l'héritage et la réputation.
+
+[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à
+Lefuel, sans date.
+
+Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith,
+MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La
+part de la musique ne représentait pas moins de quatorze choeurs, un
+solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une
+introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger
+de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et
+les choeurs.
+
+J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la
+difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans
+l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait
+pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était
+présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon
+nouvel ouvrage _gratis_.
+
+_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve
+dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique.
+
+Les «choeurs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une
+couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de
+l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de
+l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en
+général assez heureux.
+
+ * * * * *
+
+Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et
+de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de
+Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur
+lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution.
+
+Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une
+heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles
+m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales
+traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité.
+
+ * * * * *
+
+Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_,
+opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan,
+qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour
+_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à
+«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra
+un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53;
+mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement
+reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre
+1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze
+représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction
+de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne
+laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce
+disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis.
+
+J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait
+assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les
+décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait
+inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les
+raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était
+susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une
+oeuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le
+sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient
+d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors
+du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans
+réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant
+impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable.
+
+Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse
+de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées
+avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main
+plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre
+autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les choeurs, au
+premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la
+marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son
+duo avec la Nonne.
+
+Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot,
+MM. Gueymard, Depassio et Merly.
+
+ * * * * *
+
+Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_)
+pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par
+Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la
+Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida
+à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui
+obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une
+messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par
+l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église
+Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois
+depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que
+nous avions perdu le 29 octobre 1853.
+
+Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort
+nous enleva une soeur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme
+d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des
+plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et
+de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple,
+mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets
+inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait
+irrésistiblement ceux qui l'approchaient.
+
+ * * * * *
+
+La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon
+temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette
+institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et
+parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée
+sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes
+séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le
+dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous
+avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait
+pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au
+moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de
+me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et,
+lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au
+monde.
+
+La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie
+et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant
+vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture.
+
+ * * * * *
+
+Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune oeuvre
+dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait
+demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl,
+alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois,
+quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un
+air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne
+manquaient pas d'un certain accent pathétique.
+
+En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je
+leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me
+confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La
+première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_.
+Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui
+était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et
+qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans
+lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès.
+
+Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs
+se mirent à l'oeuvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon
+travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que
+cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre
+ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions
+prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait
+imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la
+lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait
+courir tout Paris au moment où notre oeuvre verrait le jour.
+
+Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue
+soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours
+sans pouvoir me livrer à d'autre travail.
+
+Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en
+chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du
+_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15
+janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce
+d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers
+essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et
+présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes
+étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut,
+_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir
+devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade
+depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le
+lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et
+demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit
+et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils!
+J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que
+ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient
+bénis[8].
+
+[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans
+après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le
+souvenir de cet ouvrage.
+
+[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses
+beaux-frères, M. Pigny.
+
+ * * * * *
+
+_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine
+de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et
+l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du
+directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux
+artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la
+déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle,
+fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint
+un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes
+furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis
+par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux
+principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et
+Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la
+première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est
+d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe
+italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de
+Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme
+moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent
+le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement
+dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la
+bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de
+consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice.
+
+Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe
+déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très
+longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et
+je m'occupai immédiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue
+pour écrire le _Médecin_.
+
+_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait
+entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant
+mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme
+et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore
+arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait
+demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame
+Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement
+impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le
+lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix
+avait été une véritable inspiration.
+
+Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans
+rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de
+Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très
+agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable.
+Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on
+dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était
+alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et
+l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859.
+
+Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma
+plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur
+ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation
+de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il
+est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de
+conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur
+intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert
+d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et
+s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier
+l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un
+drame.
+
+L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des
+caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit
+recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles
+et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie
+qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet,
+de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures
+d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression
+qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les
+appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise
+à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de
+spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente
+simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que
+successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières
+impressions.
+
+Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire
+attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le
+public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi
+quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le
+rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et
+de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre
+époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de
+montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si
+ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le
+rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a
+laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante
+carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust.
+Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien
+intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille
+à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération
+dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle
+de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par
+mademoiselle Faivre et M. Raynal.
+
+Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas
+grand espoir d'un succès...
+
+
+
+
+LETTRES
+
+I
+
+À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,
+
+ _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._
+
+ Naples, le mardi 14 juillet 1840.
+
+J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que
+je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le
+temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette
+ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois,
+il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à
+partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe,
+et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie
+de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes
+nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je
+pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la
+semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis
+revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est
+une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es
+bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je
+prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être
+si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd;
+aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la
+brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés
+en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la
+fraîcheur autant qu'il est possible.
+
+Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort
+curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté
+hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme
+étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on
+comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle
+on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait
+beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y
+passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et
+nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est
+une belle partie.
+
+J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te
+remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette
+lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon
+Urbain.
+
+Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou
+mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra.
+Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie,
+à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon
+retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet
+que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas
+cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien
+désireux.
+
+Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas
+m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui
+dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes
+souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la
+formule consacrée.
+
+Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout
+coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre
+exil à tous deux, j'ai la part de trois.
+
+Tout à toi de coeur,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses
+aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage,
+bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est
+un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si
+Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince
+Soutzo.
+
+[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.
+
+[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de
+l'Académie, alors, depuis quarante ans.
+
+[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.
+
+
+II
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL
+
+_À Venise, poste restante._
+
+ Rome, le mardi 4 avril 1841.
+
+ Mon cher et tendre père,
+
+Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où
+t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux
+papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire
+s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à
+Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire
+parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et
+ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits
+camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé
+aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour
+beaucoup dans la joie de son succès.
+
+Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est
+naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a
+frustré fort mal à propos dans ce moment-là.
+
+De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi,
+mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman
+croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai
+désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui
+faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à
+propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et
+puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout
+bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans
+l'eau, et voici comment.
+
+M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à
+notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de
+voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études,
+enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à
+la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma
+mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa
+reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après
+avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse
+affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire
+ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages
+contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne
+trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin
+toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais.
+Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le
+tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce
+sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs.
+À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu
+peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et
+voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je
+t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si
+bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage
+et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le
+moment.
+
+J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je
+me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une
+commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis
+consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te
+dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont
+donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon
+petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention
+avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y
+aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours
+heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu
+aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce
+renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne
+diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière
+satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces
+messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter
+pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.
+
+Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai
+grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale
+à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un
+piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête
+chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu
+bonne pour ses mois de pension!
+
+Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse
+comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu
+es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de
+main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les
+deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des
+choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[12] Architecte, «rapin» de Lefuel.
+
+Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien
+pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur
+Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que
+le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le
+vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à
+l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et
+l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai
+fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La
+messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi
+le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à
+secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des
+choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout
+de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal?
+
+Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi.
+
+ E. HÉBERT.
+
+Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira.
+
+ CH. GOUNOD.
+
+Ce n'est pas vrai.
+
+ MURAT.
+
+[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert,
+etc...
+
+
+III
+
+À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE
+
+_à Nice-Maritime (poste restante)_[14]
+
+ Rome, le 21 juin (lundi).
+
+ Cher bon ami,
+
+Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre
+à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne
+t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de
+Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à
+écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est
+vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à
+reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se
+contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne
+peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut
+encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son
+dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est
+bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami?
+Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me
+confierais de même.
+
+Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton
+habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on
+cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et
+n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des
+papillons.
+
+J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me
+demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me
+venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations
+particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé,
+surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait
+également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de
+très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas
+échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai
+seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai
+pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an
+passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu
+franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de
+toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans
+une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector,
+si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les
+caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point
+qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle
+_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense
+pas que cela doive t'échapper non plus.
+
+Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un
+mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et
+dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à
+Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce
+magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études.
+
+Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à
+Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la
+ferai envoyer où je serai.
+
+J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la
+montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très
+belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé,
+c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et
+j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on
+t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une
+lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne
+sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en
+tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses
+calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après;
+outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au
+besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance.
+Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire
+pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement
+touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère,
+avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va
+beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis
+son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de
+bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon.
+
+Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la
+main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle
+m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait
+tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis
+sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix
+l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon
+retour.
+
+Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons
+doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes,
+ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le
+comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce
+que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au
+reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce
+rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui,
+donne toujours.
+
+Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que
+c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien
+des manières.
+
+Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à
+te donner la mienne pendant et après mon voyage.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur de fils.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis
+renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice.
+
+
+IV
+
+ À MONSIEUR H. LEFUEL,
+
+ _À Gênes, poste restante._
+
+_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes,
+ lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._
+
+ Vienne, le 21 août 1842 (lundi).
+
+ Mon cher Hector,
+
+J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le
+premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes,
+mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné
+tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à
+Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis
+vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait
+pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que
+j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi,
+puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses
+nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et
+monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques
+lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de
+mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en
+ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette
+lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette
+incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les
+précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais
+bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au
+point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes
+lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton
+nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins
+j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce
+qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te
+croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que
+je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du
+coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais
+aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à
+Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la
+flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi.
+
+J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive
+d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8
+septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été
+jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand
+avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à
+la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait
+connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que
+très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un
+requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le
+2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe
+de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore
+jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore
+rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel
+et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution
+beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner
+une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours
+libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8
+septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte
+à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand
+vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer,
+mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à
+Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12
+septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde,
+Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse
+ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique;
+sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit
+oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et
+puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne,
+où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui
+va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si
+je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon
+voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde,
+Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr.
+
+J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie
+bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le
+souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et
+quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai
+traversés, quand on les compare à l'Italie!
+
+La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné,
+c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en
+descriptions, ni en extases, tu me comprends.
+
+Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon
+camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que
+tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui.
+Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien
+qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement
+nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres:
+
+Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en
+ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons.
+
+Adieu, tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+V
+
+MONSIEUR CHARLES GOUNOD,
+
+ _47, rue Pigalle, Paris._
+
+ 19 novembre.
+
+ Mon cher Gounod,
+
+Je viens de lire très attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre,
+dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va
+croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable
+et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La
+Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution.
+La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre
+de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus
+commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part
+large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois
+qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il
+faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos
+_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau.
+
+À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans
+la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les
+honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux
+pacotilleurs.
+
+Mille compliments empressés et bien sincères.
+
+Votre tout dévoué,
+
+ H. BERLIOZ.
+
+
+VI
+
+À MONSIEUR HECTOR LEFUEL,
+
+ _Rue de Tournon, 20, Paris._
+
+ Mon cher Hector,
+
+Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un
+événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre
+d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le
+mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne
+peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus
+sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et
+j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres.
+
+Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur à cette
+nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le
+souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a
+goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma
+nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que
+sa joie aura réveillé dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera,
+j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien
+sympathiques.
+
+Adieu, cher Hector; tout à toi de coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+Mes respects affectueux à madame Lefuel.
+
+[15] La veuve de son frère.
+
+
+VII
+
+À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._
+
+ La Luzerne, mardi 28 août 1855.
+
+ Mon bon et cher Pigny,
+
+Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec
+la reconnaissante émotion d'un coeur qui s'y connaît, des attentions
+toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des
+précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre
+assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses
+années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses
+habitudes et de sa vie.
+
+Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation
+(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour
+ces sortes de coeur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à
+ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
+cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une oeuvre que je
+n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est-à-dire lui rendre une faible
+partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué
+de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en
+un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de
+la nôtre!...
+
+Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre
+âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on
+vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits
+à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement
+l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère.
+
+CHARLES GOUNOD.
+
+[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de
+Zimmerman.
+
+
+VIII
+
+ Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.
+
+ Mes chers enfants,
+
+Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise
+sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin,
+si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la
+bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et
+_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle
+trouvât une installation, et que ces offres se rapportent
+nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_.
+
+Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité.
+Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre
+cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le
+voici:
+
+Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais
+paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la
+conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre
+sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de
+Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits
+certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour
+que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres
+notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute
+des deux oreilles.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+IX
+
+ 8 Morden Road, Blackheath, near London.
+
+Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les
+propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de
+ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire
+est pour qui les repousse.
+
+Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au
+fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre
+pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du
+jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la
+défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous
+accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il
+devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce
+dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment
+répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à
+se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que
+sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la
+première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux
+hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même
+balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons
+été plus malheureux qu'elle!
+
+Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une
+porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce
+n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!...
+
+Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après
+dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il
+y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la
+part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là
+pour le prouver.
+
+Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici
+est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable
+sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens
+ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me
+détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France
+m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.
+
+Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a
+pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et
+de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie
+gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui
+en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de
+fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des
+hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du
+sol! Barbares! Barbares!...
+
+Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les
+santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que
+n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!...
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+X
+
+ Mercredi, 12 octobre 1870,
+ 8 Morden Road, Blackheath Park, near London.
+
+ Mes chers amis,
+
+Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée
+pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop
+l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas!
+si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons
+donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de
+Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en
+fonctions aujourd'hui.
+
+Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le
+sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la
+sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà
+donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais
+par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont
+le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir
+de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de
+quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la
+conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au
+service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je
+ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à
+des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays.
+
+Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels
+que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en
+prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne
+serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun
+de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est
+exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué
+n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai
+regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir
+_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès
+qu'un autre viendrait le primer.
+
+Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a
+encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands
+problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se
+sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je
+suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi
+commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat,
+quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux,
+serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles
+que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la
+France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son
+unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner.
+
+Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos
+chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je
+n'oublie jamais.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XI
+
+ 19 octobre 1870, midi et demi.
+
+ Chers amis,
+
+Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous
+prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les
+eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument
+nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de
+ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la
+_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais!
+
+Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français
+une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne
+peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à
+un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce
+géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans
+cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable
+devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et
+d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent
+sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin!
+
+Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de
+poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de
+leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes
+se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction,
+une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes
+devant eux!
+
+Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de
+l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces
+braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse!
+TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait
+pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement
+de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente
+mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de
+machines!...
+
+Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XII
+
+ 8 Morden Road, Blackheath Park,
+ Mardi, 8 novembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden
+Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être
+indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va
+falloir se remettre à l'_oeuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas
+me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans
+fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce
+soit.
+
+Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner
+des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que
+sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre
+volière dispersée, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et «je ne suis
+pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
+beaucoup!»--comme le bon La Fontaine.
+
+Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non
+seulement au coeur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle,
+qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler
+maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les
+éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble
+enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se
+transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon
+augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne
+son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la
+paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard.
+
+Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle
+et cousin.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XIII
+
+ Mon cher Pi,
+
+Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture
+définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M.
+Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et
+le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui
+se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis
+bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon
+coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument
+faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile
+aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que
+je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici,
+et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces
+qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon
+territoire moral_.
+
+Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre
+impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France,
+employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon oeuvre[17], afin
+que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et
+en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau),
+mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et
+de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de
+nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_.
+
+
+XIV
+
+ Londres, 24 décembre 1870.
+
+ Chers amis,
+
+Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des
+Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à
+la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année
+humaine bien autrement que notre jour de l'an.
+
+Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel,
+chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour
+nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant
+de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes,
+et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le
+coeur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois,
+l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus
+acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce
+mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus
+odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la
+marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle,
+qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_
+de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse,
+Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...
+
+Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps,
+mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et
+sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui
+est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un coeur
+plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été
+dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir
+que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous,
+Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XV
+
+ Le 25 décembre 1870.
+
+ Mon Édouard,
+
+C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin
+les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer,
+l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
+de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des
+existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou
+entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de
+tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament
+de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et
+répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain.
+Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est
+incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets,
+il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse
+humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de
+l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se
+montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant
+de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du
+vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque
+chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient
+ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la
+sève, tel le fruit.
+
+Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra
+être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous
+seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il
+faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient
+fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou
+faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients
+pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences
+font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses
+procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de
+grand'mère.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVI
+
+ Jeudi, 16 mars 1871.
+
+ Ma Berthe,
+
+C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous
+afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le
+lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va
+revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici
+quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement
+rempli!
+
+Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à
+Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec
+notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à
+gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de
+mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous
+retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique
+que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma
+France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je
+crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se
+plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est
+qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer
+dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.
+
+Je vous embrasse tous deux du fond du coeur.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+XVII
+
+ Londres, 14 avril 1871.
+
+ Cher ami,
+
+Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir
+d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à
+Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison
+fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun
+à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques
+lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en
+t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la
+place que tu occupes!
+
+Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon
+dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant
+pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou
+plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en
+arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom
+ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais
+mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un
+nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle
+_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race
+humaine.
+
+Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la
+Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable
+_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les
+Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu.
+La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre;
+c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non
+par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en
+donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et
+matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera
+bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi:
+l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la
+marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.
+
+Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du
+moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance
+dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je
+ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant
+gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité
+imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces
+dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et
+d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître,
+j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un
+tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en
+charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même
+et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un
+engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel
+Dieu a jeté le mouvement humain.
+
+Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on
+arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement
+_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est
+d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être
+_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la
+_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi
+aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule
+sous cette enveloppe.
+
+Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur.
+
+ Ton frère,
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+[18] Chez Édouard Dubufe.
+
+
+XVIII
+
+À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE
+
+ Mardi 6 janvier 1891.
+
+ Chère princesse,
+
+Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,
+
+Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir
+assise à notre table.
+
+Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur
+de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et
+retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le
+leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge
+d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.
+
+Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en
+présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et
+d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le
+premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le
+feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention
+qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par
+la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes
+grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous
+avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux
+comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos
+couronnes.
+
+À la santé de la princesse Mathilde.
+
+ CHARLES GOUNOD.
+
+
+
+
+DE L'ARTISTE
+
+DANS
+
+LA SOCIÉTÉ MODERNE
+
+
+L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations
+sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence
+considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.
+
+Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non
+moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant
+à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en
+lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on
+se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans
+lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de
+produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable
+qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».
+
+Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il
+est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et
+productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par
+les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu
+dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent
+tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur.
+En un mot, il est dévoré par le monde.
+
+Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de
+s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se
+trouver en face d'eux-mêmes.
+
+Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le
+travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues
+réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées,
+on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de
+concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir,
+celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle
+appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.
+
+Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières
+qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion
+intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui
+a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont
+elle dispose.
+
+Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si
+ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au
+grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse
+et de la plus saine philosophie:
+
+ L'étude et la visite ont leurs talents à part.
+ Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
+ Un esprit partagé rarement s'y consomme,
+ Et les emplois de feu demandent tout un homme.
+
+Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par
+des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations
+perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une
+correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit
+et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à
+qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites
+tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!
+
+Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent
+votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous
+n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir
+les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile
+de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on
+se résigne!... et voilà le visiteur introduit.
+
+--Pardon, monsieur, je vous dérange!...
+
+--Mais... oui, monsieur.
+
+--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...
+
+--Oh! non!...
+
+--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger?
+
+--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.
+
+--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?
+
+--Toujours, quand on ne me dérange pas.
+
+--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques
+minutes...
+
+--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un
+homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.
+
+C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici
+que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes
+qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en
+connaissance de cause; c'est celle des musiciens.
+
+Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous
+une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à
+la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des
+visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent.
+Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour
+l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui
+dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule.
+D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun
+travail! cela vient tout seul, d'inspiration.
+
+On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations
+indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce
+qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs,
+rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de
+méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques
+qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les
+demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et
+d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette
+épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété
+nationale_ ouverte au public à toute heure du jour.
+
+En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue
+qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux
+curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui
+pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à
+l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de
+nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.
+
+Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur
+de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se
+décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette
+perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité
+superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les
+ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de
+lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond
+de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le
+sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un
+cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir
+vivre de silence.
+
+Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on
+ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que
+des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations
+creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de
+relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!
+
+En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens
+qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer
+celui des autres.
+
+S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens
+imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment
+comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne
+peut-on attendre des gens qui s'ennuient?
+
+Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la
+peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des
+absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à
+persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires
+pour _arriver_.
+
+Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une
+fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.
+
+La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle
+est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est
+encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui
+n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra
+célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu
+en un instant l'objet de faveurs royales.
+
+Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner
+que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_
+celle du _savoir_?
+
+Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès
+que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là,
+tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de
+s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la
+pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions
+vulgaires.
+
+Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que
+c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue
+sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous
+la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu
+importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les
+oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et
+qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et
+de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis
+sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir
+me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres
+termes: Je n'y suis jamais.
+
+Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le
+cliché fournit un tirage considérable:
+
+--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez
+donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...
+
+Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont
+on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné,
+librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps,
+c'est être désorienté, déraciné.
+
+Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le
+connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni
+cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces
+qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici
+le revenu qui rapporte le capital.
+
+S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de
+combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité
+permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi
+que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe,
+avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à
+l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se
+déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.
+
+Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas
+travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire,
+enfin?
+
+Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du
+corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de
+l'intelligence.
+
+Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour
+ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un
+châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une
+terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si
+l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de
+l'abondance.
+
+Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité,
+voilà la jeunesse et la vie.
+
+Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux,
+chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de
+loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant
+ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour
+l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes
+sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles.
+Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de
+tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant
+lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à
+déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante?
+Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime,
+sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais
+l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est
+lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne
+devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait
+sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois
+plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...
+
+Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:
+
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
+
+Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur;
+l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert
+d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux,
+le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est
+l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet
+des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la
+gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous
+les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.
+
+Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les
+eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus
+humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi
+bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan.
+
+«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit
+un prophète hébreu.
+
+L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée:
+«L'habitude de la retraite en augmente le charme.»
+
+--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont
+les inconvénients de la célébrité!...
+
+Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en
+conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un
+bénéfice médiocrement enviable.
+
+On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste
+qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres
+fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et
+morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par
+Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure:
+
+ Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour,
+ Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.
+
+Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore
+l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de
+dire deux mots.
+
+À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses,
+d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue,
+l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des
+dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre,
+et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son
+guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux
+caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement
+le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une
+cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la
+cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de
+vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches,
+quelle horrible cacophonie!
+
+Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible
+et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme
+inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons
+pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont
+nous avons besoin pour respirer librement.
+
+Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste,
+le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère
+spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration
+et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait
+vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement
+appelé «l'horrible poids du rien».
+
+Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part,
+singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait
+souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit.
+Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre
+de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui
+manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,
+laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser
+_devenir_ tout ce qu'il _peut être_.
+
+
+
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE
+
+À ROME[19]
+
+[19] Janvier 1882.
+
+
+Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art,
+on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse
+institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un
+devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles
+pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à
+rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui,
+d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus
+frivoles.
+
+Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable
+n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une
+manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser
+la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le
+_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine.
+
+Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque
+année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont
+fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs
+qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui
+concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce
+surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile
+et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même
+pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens
+s'appliquera de soi-même aux autres artistes.
+
+Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École
+de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un voeu plus ou moins
+franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le
+programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: «Plus de professeurs! Il
+faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend
+par «l'art moderne».
+
+Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles,
+c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage;
+plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité
+intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y
+a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse.
+
+Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là
+mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir!
+Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus,
+pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas?
+
+Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de
+lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines,
+un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce
+la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme
+n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un
+capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à
+écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un
+instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_
+spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase?
+
+Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_;
+mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et
+il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus
+que de le retirer à qui en a.
+
+D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins,
+c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en
+parler, _il n'y a pas d'art sans science_.
+
+[20] Ingres.
+
+Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable,
+parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est
+communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et
+s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_
+ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas
+des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter
+dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait
+à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre
+à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps
+considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles
+d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du
+sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de
+paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin
+d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.
+
+Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup
+d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand
+nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité
+d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome.
+
+Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste,
+l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été
+pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un
+homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le
+miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce
+serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le
+monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il
+s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome
+n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et
+incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du
+développement artistique.
+
+Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour
+les musiciens compositeurs.
+
+Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection
+considérable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intéresser en
+raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que
+va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en
+retirer pour _son art_?
+
+Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections
+aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que
+l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme
+si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas
+être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé
+en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh
+quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose?
+Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc
+que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et
+que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer
+enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui
+fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces
+chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité
+en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos
+jours, et après nous, et toujours!
+
+Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et
+d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de
+tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se
+développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi
+on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques
+de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous
+les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile,
+Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet
+et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la
+pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique...
+
+Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art
+immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non
+l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie.
+
+Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art?
+J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache
+à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication
+d'un droit méconnu par le despotisme de la routine.
+
+Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la
+nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres
+sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je
+suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette
+définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas
+à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait
+les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est,
+par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce
+qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier
+d'appréciation.
+
+Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi
+long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice
+de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport
+tant d'oeuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de
+chefs-d'oeuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible
+postérité?
+
+Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde;
+et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si
+l'on songe à la quantité prodigieuse d'oeuvres qui ont passionné nos
+pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais,
+abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien
+que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie
+entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre
+saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre
+d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle
+entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles
+qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_.
+Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de
+l'intelligence.
+
+Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de
+cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations
+de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui
+se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de
+ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique
+pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont
+ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec
+la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette
+campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent!
+
+Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de
+la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et
+d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle
+Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se
+recueillir!
+
+Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et
+sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art
+c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée,
+en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une
+raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des
+défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses
+mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile
+et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc
+à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les
+archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de
+Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne
+sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie
+de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos
+forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de
+l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois,
+contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires
+triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain.
+
+
+
+
+LA NATURE ET L'ART[21]
+
+
+Messieurs,
+
+Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont
+se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le
+moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une
+place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette
+grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger
+vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les
+phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont
+reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les
+plus tranchées de la vie sur le globe.
+
+Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne
+devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un
+quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à
+l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui
+s'ignorait.
+
+L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à
+travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait
+le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire,
+en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées.
+Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que
+des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme
+allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir
+volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la
+liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité
+rationnelle et consciente.
+
+En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou
+détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont
+manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme
+de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour
+dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau.
+
+Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction
+vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds
+de la nature?
+
+La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la
+lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est
+chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la
+culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale,
+c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie,
+la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été
+confiée pour qu'il la _mît en oeuvre_, «_ut operatur terram_», selon le
+vieux texte sacré de la Genèse.
+
+L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur
+lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et
+sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la
+nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette
+vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause
+première de l'oeuvre d'art.
+
+Toute oeuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la
+sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la
+raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au
+beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste
+porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation
+intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du
+terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être.
+
+S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face
+à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le
+copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme,
+supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait
+chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle
+qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue
+sa _rationalité_.
+
+Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'oeuvre d'art.
+L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle
+d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est
+«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau,
+et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son
+insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion
+qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce
+réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction
+supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa
+loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est
+la «rationalité du beau».
+
+Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre
+à la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout à fait
+supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le
+signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander».
+
+Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous
+l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'oeuvre d'art son
+caractère d'_originalité_.
+
+On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont
+pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal
+anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui
+rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort
+bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente.
+
+L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache
+l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art étant le
+produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui
+est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de
+paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le
+passeport de l'individu régularisé par la communauté.
+
+Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans
+l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est
+vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En
+effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les
+données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal,
+en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes
+les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des
+réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait.
+
+Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une
+preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui
+précèdent.
+
+Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait
+placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église,
+disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais
+sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire.
+Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point
+fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins,
+de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas
+une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles.
+
+Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la
+sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le
+traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois
+prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la
+véracité absolue du témoin.
+
+Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu
+un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors
+étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par
+la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond
+d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle
+fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce
+qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette
+direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus
+que le Dieu même de qui on lui parlait.
+
+«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que
+son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous
+le trouverez sublime!»
+
+C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et
+plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son
+art, au simple contact d'une oeuvre même de médiocre valeur, mais qui
+aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît
+le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont
+pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation
+musicale de Rossini?
+
+Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de
+l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement
+intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une
+de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque
+pas dans ses oeuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus
+ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus.
+
+L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une
+des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la
+terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_;
+c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou
+«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en
+vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes
+mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être,
+la science, raison du vrai, l'art, raison du beau.
+
+Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la
+loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la
+contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des
+deux termes.
+
+Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est
+la divagation de la chimère.
+
+Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa
+loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation
+par les faits.
+
+Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou
+absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_;
+l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans
+le domaine des _maximes_.
+
+De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire
+négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature,
+appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont
+l'oeuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux
+ordres de réalités.
+
+S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations
+humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui
+trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un
+véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité.
+
+Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de
+_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de
+subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la
+vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de
+l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions
+supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni
+l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois
+personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt;
+ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres
+du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_
+de l'éternité même de leur principe.
+
+«Ciel nouveau et nouvelle terre.»
+
+C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes,
+annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse,
+cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem
+nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une
+fiancée parée pour son époux».
+
+Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels
+_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines!
+Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux
+secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération
+infinie!
+
+Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la
+_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un
+glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la
+route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans
+la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et
+de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette
+«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée
+par cette formule suprême:
+
+«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon
+vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!»
+
+[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25
+octobre 1886.
+
+
+
+
+PRÉFACE[22]
+
+
+LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ
+
+
+Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
+particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
+les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
+particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
+tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
+mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient
+de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
+l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
+qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
+d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
+du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
+Révolution:
+
+ J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
+
+Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
+douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
+responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
+la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
+se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse
+de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti
+aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas
+dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
+temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
+voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
+
+En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
+fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
+nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
+l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
+savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
+planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
+trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
+foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
+Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
+_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
+ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
+flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
+infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
+_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
+n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
+mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que
+pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
+définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
+successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
+ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
+le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin
+elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne
+sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
+qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
+temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
+de s'en montrer si fier.
+
+Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
+transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il
+eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont
+nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
+Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
+l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
+épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
+incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
+est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
+jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
+généreuse et loyale nature.
+
+Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
+prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
+celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
+concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
+vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
+de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
+prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui
+montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
+fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement
+musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente
+opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée
+cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans
+le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument
+supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes
+ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule
+considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à
+lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a
+révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
+triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
+contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
+personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
+ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le
+«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
+_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
+Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
+de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
+comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
+Troie.
+
+Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
+l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
+comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
+nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
+les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
+souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
+défauts.
+
+Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
+plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
+s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
+ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
+
+Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
+quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
+l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
+Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
+l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
+ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
+concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
+leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
+la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
+passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
+colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
+symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
+exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
+frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
+et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
+mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
+symbole!»
+
+À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je
+lui fis entendre ladite phrase entière.
+
+Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
+
+--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
+
+--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
+
+Il n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
+de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
+Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
+conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
+symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
+Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
+cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
+véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
+Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
+pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
+_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
+mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
+de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
+intelligent d'en profiter.
+
+Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes
+inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
+est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
+rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
+talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
+irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
+eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
+désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
+intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
+que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
+auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
+honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
+solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
+observations.
+
+Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
+seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
+montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
+éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
+existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
+tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
+d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
+l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
+penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
+
+Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
+pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
+existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
+charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
+écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
+_correspondance_.
+
+Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
+lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
+de toutes les choses ici-bas.
+
+[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy,
+éditeur, 1878.
+
+[23] Voir _Correspondance inédite_.
+
+
+
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS
+
+--_HENRI VIII_--[24]
+
+[24] Avril 1883.
+
+
+Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de
+haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande
+situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont
+fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit?
+qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était
+un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le
+monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit:
+«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme
+organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur?
+Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux
+clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le
+seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances
+sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la
+place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une
+des illustrations de son art et de son temps.
+
+D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait
+convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrère, cela
+signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement.
+
+Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il
+nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart?
+Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le
+dit Célimène:
+
+ Que c'est être savant que trouver à redire.
+
+Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela,
+rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de
+places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour
+vous, elle vous attend; le tout est de la prendre.
+
+Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon
+Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce
+qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable:
+c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place
+et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et
+vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas
+la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura,
+demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti
+honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce
+_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose
+pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et
+immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas;
+souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire
+soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû
+qu'à elle seule.
+
+Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop.
+
+M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que
+je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son
+métier comme personne; il sait les maîtres par coeur; il joue et se joue
+de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il
+est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une
+prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une oeuvre à
+la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous
+à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il
+n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible
+angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni
+mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et
+de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune.
+
+Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est
+resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas
+de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en
+réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce
+qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en
+soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par
+le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en
+mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux
+_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale
+possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il
+est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint
+avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de
+n'imiter personne, il est assurément lui.
+
+Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri
+VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont
+chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît
+l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue
+émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition,
+il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le
+moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni
+menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes
+les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa
+barque insubmersible.
+
+M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la
+science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment.
+L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se
+reproduira comme thème principal du finale du troisième acte.
+
+Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première
+scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour
+d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers»,
+phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je
+ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout,
+dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la
+condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande
+quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de
+Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes très
+élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une
+page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la
+marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le
+chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri
+VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre
+murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame
+d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de
+l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève
+dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne
+noblement le premier acte.
+
+Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un
+délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente,
+introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier
+ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus
+saillants de la partition.
+
+Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux
+accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de
+la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de
+distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez;
+puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital.
+On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une
+instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce
+duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit:
+«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux
+enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on
+remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la
+noble et malheureuse reine.
+
+Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une
+marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le
+défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe
+ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII
+s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens
+d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler,
+s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau,
+dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et
+des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine,
+Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de
+celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son
+peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à
+accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va
+être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous
+soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle
+s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves
+pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde.
+Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don
+Gomez.
+
+Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le
+troisième acte.
+
+Le légat tient en main la bulle du Saint-Père:
+
+ Au nom de Clément VII, pontife souverain...
+
+Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on
+fasse entrer le peuple:
+
+ Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger?
+ Non! Jamais!
+ Vous convient-il qu'un homme
+ Dont le vrai pouvoir est à Rome
+ Sur mon trône m'ose outrager?
+ Non! jamais!
+
+Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme
+il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!
+
+Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et
+pompeux ensemble:
+
+ C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne!
+
+ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude
+d'introduction qui sert d'ouverture.
+
+Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est
+la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent
+en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et
+Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la
+musique de danse.
+
+La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant
+cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims.
+
+Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau.
+
+Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la
+reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de
+l'oeuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des
+chefs-d'oeuvre a passé là.
+
+Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression,
+d'une vérité de déclamation admirables.
+
+La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent,
+quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène
+intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a
+répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche.
+
+Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il
+y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a
+compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une
+puissance d'expression saisissante.
+
+La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en
+langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le
+rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique,
+chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de
+cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la
+salle.
+
+Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner
+l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns.
+
+Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur
+tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus
+les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),
+mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis
+M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain
+(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry).
+
+Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité
+souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce
+rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle
+a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier
+tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la
+réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire
+elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle
+place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!...
+
+Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire
+valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans
+cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité.
+
+M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si
+franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et
+passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré
+toutes les ressources de la puissance et de la douceur.
+
+M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique
+Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on
+le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin
+Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans
+_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,
+dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance.
+L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que
+les choeurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen.
+
+M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en
+M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il
+exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène
+lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et
+dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage,
+auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute
+l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien.
+
+Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des
+oeuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie
+nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de
+ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale.
+Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu,
+tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont
+fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée
+avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le
+privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la
+consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui.
+
+Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur
+toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera
+fidèle à ton oeuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître:
+qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+MÉMOIRES D'UN ARTISTE
+ Avertissement 1
+ I.--L'enfance 5
+ II.--L'Italie 77
+III.--L'Allemagne 138
+ IV.--Le retour 162
+
+LETTRES> 211
+
+DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275
+
+L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297
+
+LA NATURE ET L'ART 313
+
+PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329
+
+M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.
+
+ G. D'ANNUNZIO vol.
+ Triomphe de la mort 1
+
+ TH. BENTZON
+ Les Américaines chez elles 1
+
+ DUC DE BROGLIE
+ Lettres de la duchesse de Broglie 1
+
+ JEAN DE CHILRA
+ La Princesse des Ténèbres 1
+
+ ALEXANDRE DUMAS FILS
+ Théâtre des autres, t. I et II 2
+
+ GASTON DESCHAMPS
+ Chemin fleuri 1
+
+ GHIKA
+ Fatalité 1
+
+ ANATOLE FRANCE
+ Le Lys rouge 1
+
+ EDMOND GONDINET
+ Théâtre complet, t. V 1
+
+ GYP vol.
+ Le Bonheur de Ginette 1
+
+ LUDOVIC HALÉVY
+ Karikari 1
+
+ EUGÈNE LABICHE
+ Théâtre complet 10
+
+ LA FEUILLÉE
+ Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1
+
+ PIERRE LOTI
+ La Galilée 1
+
+ LÉON SAY
+ Contre le socialisme 1
+
+ VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL
+ Un Roman d'amour 1
+
+ H. SUDERMANN
+ Le Moulin silencieux 1
+
+ LÉON DE TINSEAU
+ Vers l'Idéal 1
+
+Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber.
+
+
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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